Les Sorciers de la Guerre – Bacon and Cheese 2.

Il oublia naturellement très vite cette vidéo, parti pendant deux semaines au combat, il oublia même que le monde tournait. Dans ces moments intenses où il n’était pas à régler des problèmes d’un coin à un autre du monde, où les seuls individus qu’il croisait étaient des combattants tout comme lui, et sa seule préoccupation était de survivre, il lui semblait même se faire des vacances du monde. L’existence redevenait simple et directe, vivre ou mourir, tuer ou être tué. Une équation presque reposante. Pour autant le monde lui commençait à s’intéresser sinon à lui, du moins à ses activités.

Plus tard, un spécialiste très bien payé des médias, analysa le succès de la vidéo comme la conjonction improbable de la rencontre entre le lobby gay, la mode du complotisme, et de l’Islam radical. Une analyse qu’aurait pu faire d’ailleurs à peu près n’importe qui. On y aurait ajouté des chatons rigolos et des japonais déguisés en Télé Tubbies et on frisait le record de la saison pour Youtube. Un million de vues en une semaine et demie, et ce pour une première raison, ce que le spécialiste des médias appelait un leader d’opinion, c’est-à-dire un faiseur d’opinion. John Graham, écrivain, journaliste, essayiste, et grand défenseur de la cause gay australienne qui tomba littéralement amoureux de cette fin tragique, cette vidéo. Qui, par un dramatique hasard collait parfaitement à son nouveau roman, l’histoire d’un jeune Basha Bazi afghan, pourchassé par la guerre et les barbus. Les Basha Bazi, littéralement garcon-jouet, étaient une tradition afghane, comme l’opium, plus ou moins disparus avec les talibans, mais qui revenaient en force avec la nouvelle économie. Garçons destinés à la danse et au plaisir, de préférence mineurs. Le livre allait justement sortir pour la rentrée, l’éditeur en avança la sortie. S’ajouta à cela toute la sphère des amateurs de complots, du plus délirant au mieux surinformé, qui se mit à faire de cette vidéo un genre de virus sur lequel chacun glosa à loisir. L’ensemble conclu par un drame sommes toutes bien opportun pour une carrière politique. Le jeune pakistanais, dont le père était une figure possible des prochaines élections locales, ne supportant ni la mort de son amoureux impossible, ni son exposition soudaine aux menaces des barbus, se suicida. Il n’en fallu pas plus pour que son père se lance dans une croisade anti américaine, ni pour que CBS et le New York Times s’intéressent au sujet. ¨Pendant que certains membres du Congrès commençaient à poser des questions au département d’état, qui lui-même était déjà en train de préparer une panoplie de contrefeux.

 

 

 

Le colonel n’imaginait pas une seconde que ce scandale qui montait puisse avoir le moindre rapport avec lui. Même la date qu’indiquait la vidéo, n’avait pas éveillé chez lui un début d’intérêt. Il y avait tellement de bombardements pendant ces temps de retraite « honorable »…  Et quand il fut convoqué à Hong Kong, à son retour du Yémen, dans le cadre du programme White Blossom, il fut le premier surpris d’entendre son supérieur lui demander s’ils avaient le moindre rapport avec cet incident. D’une part parce que comme le gouvernement, son supérieur préférait ignorer la nature de la plupart de ses actions de sorte qu’il puisse les nier en toute transparence, si jamais par un hasard improbable on l’interrogeait. Conséquemment à quoi toute question de ce genre frisait l’incorrection en ce qui le concernait. D’autre part il ne voyait absolument pas pourquoi on se préoccupait d’un tel épiphénomène, ce n’était pas exactement un secret d’état que l’Empire bombardait à tout va, ni qu’il  y avait des ratés. La politique, expliqua son supérieur avec un geste fataliste. Et le colonel n’aima pas beaucoup cette réponse. C’était l’excuse toute trouvée des militaires et des fonctionnaires pour expliquer leurs échecs et leurs erreurs. Il faut dire que les politiques étaient si souvent de tels crétins voraces qu’ils faisaient sans peine le coupable idéal. De son expérience ça sentait la défection de dernière minute, le parapluie qu’on se prépare à ouvrir en étant bien sûr qu’il ne serait pas dessous. Il avait vu ce qu’ils avaient fait à North, comment ils l’avaient laissé seul devant la commission d’enquête. Il avait tenu son rang, militaire jusqu’au sang. Il avait tout encaissé, avalé toute la ligne et l’hameçon sans faillir, et pour le récompenser ils l’avaient finalement fait blanchir. Aujourd’hui il faisait le guignol sur Fox News, Falcon News comme disaient les gars. Mais lui n’était pas de ce bois là. Il en avait trop fait, trop vu, pour supporter ce genre de mascarade, pris trop de risques. Il savait parfaitement que sa fierté aurait le dernier mot, ou son orgueil, finalement on lui donnait le nom que l’on voulait suivant son point de vue sur la question. Il aurait parlé d’honneur si ce qu’il avait et faisait pour eux avait aucun rapport avec sa conception de l’honneur. C’était un sale boulot mais il fallait bien que quelqu’un s’y colle puisque c’était nécessaire. Pour autant il était hors de question pour lui d’accepter d’être interrogé et jugé par quelque clampins encravatés. Des oies blanches et des imbéciles qui croyaient qu’une guerre se gagnait avec les gants. Et en y réfléchissant, il se rendit compte qu’il ne supportait plus du tout cette histoire de guerre propre, sans mort « innocent ». Dans une guerre il n’y a pas d’innocent, il n’y a que des bourreaux et des victimes. Gibier ou prédateur, souvent les deux, la survie ne connait pas la morale.

 

 

 

Il songea à consulter un avocat, il y en avait quelques-uns spécialisés dans ce domaine, comme il y en avait pour les criminels. En général ils étaient plutôt compétents, naturellement excessivement chers, et discrets. Mais finalement ça aussi ça le dégoutait. Ouvrir le parapluie sur lui, se protéger comme un bon clampin pris la main dans le sac. D’une part il n’était coupable de rien sinon d’avoir fait son devoir, son premier devoir de soldat, obéir. D’autre part il assumait la totalité de ses actes et il était hors de question pour lui de s’excuser d’aucune manière. Ni de ce qu’il était, ni de ce qu’il avait fait, faisait ou ferait.

 

La seule excuse qu’il méritait c’était une balle dans la tête, et c’est exactement ce qu’il espérait que la vie lui donnerait.

 

Mais même si sa tête se demandait encore comment une histoire aussi ridicule pouvait prendre une telle importance, il fallait bien faire quelque chose. Son instinct le lui disait. Il avait toujours plus fait confiance à son ventre qu’à sa tête. La vie est un roman, disait Balzac, et l’instinct le personnage devinant les intentions de l’auteur. Alors il réagit de la manière qu’il connaissait instinctivement le mieux, en guerrier. Il commença à s’intéresser à cette histoire stupide, et agiter son propre réseau. Il en fallait bien un quand on faisait ce qu’il faisait, partout dans le monde, pour trouver ceux qu’il fallait, effacer ses traces, etc… sa propre petite agence de renseignement à lui, informelle, préventive, souple, sûre.

 

Il apprit que le petit pédé s’appelait Massoud, comme l’autre, bien entendu. Il apprit qu’un groupe d’autres petits pédés s’étaient formés en Europe, les Pédés Musulmans… Leur slogan c’était « Gay et musulman Allah est pour ». Des nord-africain pour la plupart, sans doute candidats au suicide. Il y avait même déjà des teeshirts, le Lion du Pandjchir et le petit pédé, face à face, sur fond arc en ciel. Il apprit que l’écrivain en avait même fait la couverture de son bouquin, et que ça se vendait comme des petits pains. Il apprit que les fatwa pleuvaient comme d’un bateau amiral. Il se procura le livre. Il se procura des informations sur le père de l’autre petit pédé. Ses allés-venues, sa vie, son œuvre. Il se procura les informations que détenait la presse sur cette histoire, sur lui-même. Renifla, chercha par où était peut-être déjà parti un coup fourré. Et il avait un nez de pointeur pour ces choses-là. Il se procura un dossier de l’ISI sur le père de la fiotte flinguée, une carte, un plan des lieux.

 

 

 

La vie est peut-être parfois morale. Allez savoir, ou le laisse croire. En tout cas Aslim le croyait. Que la vie avait une morale. Et que cette morale était dictée par Allah. Que quoiqu’il en coûte Justice serait rendue aux Vrais Croyants. Mais justement puisqu’il voyait la vie comme une affaire morale, il ne croyait pas du tout à l’usage de la violence. Combattre les ennemis de l’Islam ce n’était pas les combattre avec des épées mais avec des mots et des idées acérées. Allah se chargeait tout seul de les châtier, lui seul était autorisé à le faire, et leur jour viendrait, s’Il le voulait, inch Allah ! Aslim n’était pas un musulman modéré, il était journaliste. Un journaliste avec une charia dans la tête et dans le cœur, qui tentait d’instiller dans ses articles une image glamour du sujet. Selon lui le meilleur moyen de toucher l’âme occidentale. Une charia adaptée à son temps, light, sans lapidation ni mains coupées, sans fouet, cool, démocratique. Aslim croyait très fort à ses idées de présentation, il avait étudié en Angleterre, il avait étudié les anglais, et bien entendu ça ne plaisait pas. Son style. Les jeunes adoraient, mais les autres… les vieux, les paysans, les montagnards… Trop moderne pour eux. Ils l’avaient averti, une fois, deux fois, jamais il n’aurait pensé qu’ils lui enverraient les américains. Une façon de le renvoyer à l’occident qu’il rêvait tant de séduire et dont ils ne voulaient simplement pas. Mais Aslim se regardait trop écrire pour comprendre, même après un an d’enfer. Un an pendant lequel il avait été emprisonné et torturé scientifiquement, déplacé volontairement dans différentes prisons, avant d’être simplement relâché dans la nature, couvert de plaies et de bleus, à demi mort, après une formidable dérouillée finale. Il ignorait pourquoi ils ne l’avaient pas tué, et s’était finalement dit qu’Allah l’avait protégé. Pas forcément un signe, mais un encouragement. Mais quand il vit son tortionnaire dans les rues de Kaboul, il sut que cette fois Allah lui faisait signe. La Justice, enfin.

 

 

 

Les téléphones portables avec caméra sont une formidable  invention, tout le monde peut se fliquer à tout moment. Big Brother à portée de médiocrité. La vidéo apparut bien entendu, à tout seigneur tout honneur, sur Youtube, pendant l’émission d’une demi-heure qu’Aslim présentait sur la toile, depuis sa chambre. On y voyait le tortionnaire en compagnie de trois hommes en encadrant un autre. Et cet autre n‘était rien de moins que le « père du petit pédé »  Ibrahim Al Fwazari, l’outsider des élections de novembre. Quand on apprit que celui-ci avait disparu le lendemain, le jeu de quille se mit en branle.

 

Al Jaazira passa la vidéo en prime time, assurant au jeune journaliste la couverture médiatique qu’il souhaitait, pour sa carrière, pour la Justice. Pour Dieu. Le gouvernement impérial fut sommé de répondre aux accusations de kidnapping. Et bien entendu, que ce tortionnaire soit immédiatement mis aux arrêts.

 

On ne parle pas à l’Empire sur ce ton-là.

 

Des explications ? Et puis quoi encore, ces informations sont classées secret défense et selon nos lois nous n’avons aucun compte à rendre à personne. Vous n’êtes pas content ? Prenez votre ticket et attendez votre tour, les autres n’ont pas fini de sécher.

 

Puis un émir saoudien en glissa un mot à un de ses amis du Congrès, qui en glissa un autre à un sénateur, etc… Le temps que l’administration réagisse à cette puce sur son énorme dos, cinq soldats des Forces Spéciales avaient été tués en représailles, et l’écrivain magnifique reçu à l’ONU. Aslim raconta par le menu les tortures infligées, tout le Moyen-Orient s’en ému, des occasions se présentèrent, une patrouille de canadiens au complet. Onze morts en trois semaines ça faisait un genre de record dans le cadre d’une armée en retraite. Un sénateur de l’Empire, ou bien était-il français, ils sont tous experts dans ce domaine, a dit, « le meilleur moyen pour être sûr que les choses n’iront nulle part, c’est de créer une Commission d’Enquête. ». La Maison Blanche, en promit une, et assura les familles de leurs soutiens les plus sincères. On n’en était pas encore aux excuses mais comme l’administration était aux mains des gentils, la Maison Blanche se préparait un discours pro pédé démocrato-musulman. Un sérieux mélange à destination de la bouée Europe. Qui en boirait la liqueur, bien entendu, jusqu’à la lie. Mais dans la secrète alcôve du renseignement, de la CIA au Pentagone l’anxiété était montée d’un gros cran. Où était le colonel ? Qu’avait-il fait du colis, dans quel but, pourquoi, qui lui avait donné l’ordre ? Qui lui en avait donné l’ordre… en voilà une bien intéressante question. Qui lui donnait des ordres justement ?

 

Le dossier militaire du colonel était classé top secret, for your eyes only, etc. Estampillé, sécurisé, et personne ne comptait ouvrir la boîte de Pandore. Pas encore. Et après ? Eh bien après ils verraient un parcours militaire remarquable, trente ans d’opérations spéciales et de coups tordus, d’assassinats. Pour les Forces Spéciales, la CIA, la DEA, le Pentagone, la Maison Blanche, le Congrès… Qui lui donnait les ordres ? Excellente question, n’est-ce pas ?

 

Parce qu’en fait personne ne lui donnait des ordres. Plus depuis qu’ils avaient créé ce nouveau groupe. Le colonel avait carte blanche, point barre. Tout au plus son supérieur lui suggérait des plans, des directions, lui soumettait des idées, à lui de voir sur les moyens. Et il disposait de tous les moyens militaires et logistiques qu’il désirait, sans limite de fonds. Le colonel connaissait son métier, c’était une Rolls dans son genre, un placement en or.

 

 

 

Même l’Empire hésite avant de faire chier Dark Vador. Alors, quand il réapparut, à Londres, on ne le convoqua pas, on l’invita à un barbecue. Un barbecue ? Magnifique, il adorait les barbecues.

 

–       Oh mais comment ? Mais il ne fallait pas…

 

–       Ça vient direct de chez les brits ! C’est des spécialistes du bacon les brits, vous m’en direz des nouvelles, gouverneur !

 

Ils avaient essayé de rendre ça informel, casual comme ils disaient, détendu, saucisses, bières lights, jeans repassé et petit pull en v portés sur les épaules, jaune citron, vert forêt. Des steaks New Yort Cut épais comme des tables de ferme. La viande bien juteuse, un peu sucrée sur les bords, directement importée de Houston. On parle de tout et de rien, on évoque le passé, on glisse sur le présent on suggère l’avenir, l’interroge. On sourit beaucoup, on plaisante même. Il était venu avec un carton plein de tranches de bacon sans marque, made in England donc. Ils les avaient fait griller avec le reste. Ils ne comptaient pas lui demander un jour où était passé le pakistanais, pour les mêmes raisons qu’ils ne lui demandaient jamais des rapports circonstanciés de ses activités. Ce qu’ils voulaient savoir c’est ce qu‘il comptait faire. Comment il allait se sortir de ce traquenard. L’un d’eux avait même osé évoquer Germanicus en croyant faire le malin à propos des généraux et des sénateurs romains déchus. Il lui avait fait remarqué, acerbe, que Germanicus avait été assassiné par Tibère. On en resta là.

 

 

 

Il les pratiquait depuis trop longtemps. Il savait comment ils fonctionnaient. Ils étaient comme les mafieux. Grégaires et vindicatifs. Le groupe avant tout. Il savait qu’ils n’attendraient pas longtemps pour agir, selon leur intérêt, selon si par exemple son patron était lui aussi dans leur ligne de mire. Il vivrait ou mourait. Et s’arrangeraient pour que ça ressemble à une mort de civil. Mais les mafieux avaient quelque chose qu’ils n’avaient pas, n’auraient jamais. L’instinct. L’instinct de frapper le premier.

 

 

 

La tranche de rôti avait été découpée dans un bœuf de Kobé, cuite à coeur sous une croute de pâte briochée blonde légèrement épicé à la vanille et au piment d’Espelette, et farcie d’une fine tranche de truffe du Périgord. Elle faisait comme le dessin d’un nuage au milieu de la chair rose sang, un nuage ponctué de quelques étoiles de persil, la viande accompagnée d’une purée de pommes de terre crémeuse, arrosée d’un peu de graisse et de sang. Elle était servie sur une assiette de porcelaine translucide, ornée de figures bleutées de style Qing. Couverts en argent, poinçonnés, importés d’Angleterre. Elle avait un goût mêlé et puissant, une tendresse particulière qui n’était pas sans rappeler celui de la viande d’autruche, le bruit de la truffe emporté sur une queue de comète de vanille bourbon pimenté qui venait épouser parfaitement le goût du Siglo V et du whisky japonais. Il y avait dans cet ensemble un mariage si magique qu’il était impossible de se dire que le Chef Laforge n’avait pas pensé à ce qui accompagnerait immanquablement le dîner de ses convives. Ce qui bien entendu était le cas. Le Siglo V avait dans sa musique une suavité qui ressemblait bien à son pays, une douceur qui s’opposait à la puissance classique des Cohibas communs. Le meilleur du Robusto embrassant la finesse du N°2, sur une longueur proportionnelle au plaisir qu’il offrait. Tandis que le Yamazaki, au contraire d’un écossais de la même gamme, offrait un moelleux particulier qui répondait parfaitement à cet orchestre de sensations et de goûts, de parfums et de saveurs.

 

Vois sur ces canaux, dormir ces vaisseaux, dont l’humeur est vagabonde. C’est pour assouvir ton moindre désir qu’ils viennent du bout du monde, cita pour lui-même le colonel. Il recracha une bouffée de son cigare.

 

–       C’est magnifique. Absolument divin. Madeleine vous complimenterez André pour moi.

 

–       Attendez de voir le dessert… Laforge est un magicien.

 

–       Vous l’avez payé cher ?

 

–       Un million et demi de dollars pour qu’il lâche son affaire de Shanghai, et trente mille en salaire.

 

–       Pas mal.

 

–       Je m’en sors bien, Blankfein a déboursé cinq millions pour avoir Tomazaki chez lui.

 

–       Jamais entendu parler.

 

–       Un chef japonais, formé par Le Bec. Il tenait un huit étoiles à Canton.

 

–       Huit étoiles ?

 

–       Vous connaissez les chinois, il faut toujours qu’ils en fassent trop.

 

Dans le fond de la pièce Aretha Franklin chantait Night Time is the Right Time, le colonel n’aurait su mieux dire.

 

–       Finalement vous allez faire quoi ? Vous restez ou vous partez ? Il y a une grosse demande en ce moment pour des gens de votre compétence. Les russes payent royalement à ce qu’on dit.

 

–       Je reste évidemment. C’est pour l’Empire que je me suis battu, pas pour ces imbéciles.

 

–       Ces imbéciles comme vous dites dirigent l’Empire.

 

–       Ils n’en dirigent qu’une partie, la roue tourne, et croyez-moi, elle va drôlement tourner.

 

–       Comment ça ?

 

–       J’ai fait envoyer des fleurs aux journalistes…

 

–       Des fleurs ?

 

–       Les fleurs du mal, ricana le colonel avant de reprendre une gorgée de son whisky japonais.

 

Madeleine avala une bouchée de son rôti.

 

–       Allons colonel arrêtez de vous faire prier !

 

–       Projet White Blossom,

 

–       Qu’est-ce que c’est ?

 

–       Une idée à la con.

 

L’ancienne secrétaire d’état tira sur son cigare. Oui, André était un magicien. C’était comme si l’arôme du Siglo venait embrasser la saveur flottante de la bouchée qu’elle venait d’avaler. Blankfein avec son japonais cuisine du monde c’était fait avoir. Il n’y avait rien de mieux que l’authentique cuisine française.

 

–       Mais encore… ?

 

–       Un petit malin de la Compagnie s’est mis en tête que les chinois étaient portés sur l’opium. Je sais pas, on doit leur distribuer des livres d’images sur l’histoire de l’Empire quand ils arrivent.

 

–       Et alors ?

 

–       Alors il a proposé un projet visant à leur refaire le coup de la guerre de l’opium… mais sans la guerre.

 

–       Importer massivement de l’opium en Chine pour pourrir les élites ?

 

–       De l’héroïne plus exactement, raffinée par nos amis afghans, et convoyé par nos camarades russes. Mais sur le principe vous  y êtes. Sauf que ce n’est plus les élites qui se cament, enfin plus seulement.

 

–       Oui, en effet… et ils ont accepté ?

 

–       Vous rigolez ? Vous imaginez pas l’argent qu’on se fait sur cette opération.

 

–       Ça marche vraiment ?

 

–       Pas tant que ça en fait, il y a une grosse concurrence, mais justement…

 

–       Et l’argent ?

 

–       Même principe que pour l’Iran gate, ça finance nos opérations dans le monde.

 

–       Les imbéciles ! Ils n’apprendront donc jamais ?

 

–       J’en ai peur…

 

Elle leva la tête au ciel et réfléchit quelques instants aux conséquences d’une telle révélation. L’Empire introduisant délibérément de la drogue chez son concurrent direct pour le pourrir de l’intérieur. Les chinois n’avaient jamais digéré l’affront de la Guerre de l’Opium, encore aujourd’hui ils y pensaient.

 

–       Vous savez ce que nous risquons ?

 

–       Oh oui, la guerre. Ça tombe bien, j’adore la guerre.

 

Ils reprirent l’un et l’autre une bouchée de leur rôti.

 

–       Mais je ne m’en fait pas pour eux, les chinois sont des hommes affaires, tout comme nous, ils sont juste un peu plus voraces. Ils vont se faire tondre sévère, il y aura quelques morts, qui sait Taïwan va tomber dans leur botte droite, et puis tout rentrera dans l’ordre.

 

Le colonel mêla la bouchée à un peu de son cigare, ferma un instant les yeux, jouir du moment, puis il recracha la fumée en avalant sa viande.

 

–       Vous savez ce que disait ce personnage de roman  magnifique qu’était Maître Vergès ? « La fumée du cigare, n’a pas pour seule vertu de faire fuir les moustiques, elle écarte aussi de moi les humanistes ! »

 

–       Dieu nous préserve des humanistes, approuva-t-elle en avalant une gorgée de son verre en cristal de France.

 

 

 

Personne ne sut jamais ce qu’était devenu l’homme politique pakistanais. La CIA, l’ISA, Total Intelligence, CIC, cherchèrent activement le ressortissant, en vain. D’ailleurs ils furent tous très vite bien trop occupés avec le scandale qui venait d’exploser à la figure de l’Empire. C’était le Guardian, un journal de gauche anglais qui avait balancé le premier missile. Repris un peu plus tard par le Los Angeles Herald, avec de nouvelles révélations, et surtout des noms. A travers le monde on déplorait déjà plusieurs suicides. Washington était en situation de crise, Pékin aussi, mais pas la même, Taïwan comptait ses couilles. La Corée, le Japon sortaient des pétards supplémentaires. Personne, à l’exception du supérieur direct du colonel. Qui n’en parla jamais ni à ses hommes, ni aux membres de leur club de militaires et de politiciens d’affaires, ni à ses proches. Fervent baptiste, il pria en revanche beaucoup.

 

 

 

Le courrier était arrivé vers dix heures, apporté par son secrétaire, avec une dizaine d’autres enveloppes, toutes estampillées Top Secret, sceau impérial. Celle-ci en particulier était ornée d’un timbre du Pakistan, et comme telle le secrétaire la présenta en premier, l’air intrigué. Il lui rendit son regard, décacheta l’enveloppe pour en trouver une autre dans du papier de soie. Rose et blanc. Avec écrit au dos, dans une belle lettrine anglaise « From Kaboul with love, for your eyes only ». Les deux hommes se regardèrent à nouveau, l’un et l’autre savaient de qui ça venait, il connaissait l’humour particulier du colonel. Il l’ouvrit prudemment, comme s’il craignait maintenant un jet d’anthrax. A l’intérieur il y avait une photo. Une photo du colonel, avec sa barbe à collier de professeur d’école, son bronzage manche courte, et nu comme un vers qui faisait comme un faux signe d’excuse, la main sur la bouche. Il était accroupi sur un lit, tenait dans l’autre main des tranches de bacon sous blister, le sexe caché par un éventail d’autres tranches emballés.

 

Sur la photo il y avait marqué « oups, he slept ! »

 

 

 

Désolé il a glissé. Le directeur vomit.

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Les Sorciers de la Guerre – Bacon and Cheese 1.

L’appareil survolait les montagnes, un léger vrombissement s’échappaient de ses turbines, l’image était neigeuse et verdâtre. Les rochers semblaient comme noir d’encre et la neige était phosphorescente. La caméra était guidée depuis le sol et une petite boule en plastique incrustée dans un clavier d’ordinateur. Un compteur télémétrique sur l’écran donnait son altitude, neuf mille pieds, une fenêtre sa position géographique sur une carte au dix millièmes, longitude et latitude indiquées par des chiffres. Sur un autre écran au-dessus de l’ordinateur on pouvait lire l’image de la seconde caméra, gros plan sur un sol vide. Un ciel glacé de nuit, un imperceptible bruit d’abeille, une ombre blanche furtive dans le ciel. Une soucoupe volante.

 

Et puis, derrière un rocher, voilà qu’apparaissait une masse différente des autres, un village, un hameau tout au plus. Niché au pied d’un sommet. Un hameau de torchis et de parpaings, où on élevait des chèvres, des poules. Un hameau avec un âne et deux chameaux, les transports en commun.  Une simple commande clavier permettait de faire passer les caméras en mode thermique, poules, ânes, chameaux, chèvres et villageois apparurent en bleuté pour la plupart, parce que le corps baisse de température pendant le sommeil. La guerre des mondes.

 

 

 

La pièce où se trouvait l’opérateur était ventilée par un système d’air conditionné fonctionnant à partir d’une centrale hydroélectrique installée à 150 mètres sous la surface de la terre, au bord d’un lac souterrain. Glissée comme un biscuit aquatique sous une montagne et ignorée du monde pendant 3500 ans. Pour autant il y faisait une température avoisinant les 37°, l’essentiel de la ventilation suffisant tout juste à refroidir les méta calculateurs des serveurs qui se trouvaient, par blocs de quatre, derrière le mur de béton armé, face à l’opérateur. Pour ne pas augmenter la température de la pièce, l’éclairage était assuré par quelques ampoules LED microscopiques et les écrans eux-mêmes. L’opérateur avait sur la peau des reflets vert jaune métalliques et les yeux lumineux d’un animal pris dans les phares. Un tatouage de code barre sur le biceps droit et un teeshirt Facebook avec le pouce « like » retourné vers le bas. Il avait vingt-trois ans, gagnait 120.000 dollars par an, avait un diplôme de mathématiques, travaillait pour une SII norvégienne sous contrat avec l’armée impériale. Assigné pour une période de six mois, au terme de laquelle, comme stipulé lors de la négociation, il lui serait remis une carte verte. Il avait déjà reçu plusieurs propositions d’emplois à Wall Street, avec des promesses de tripler son salaire actuel. A côté de la console d’ordinateur il y avait un bol de tofu et une bouteille de Coca Cola de trois litres entamés.

 

Il ouvrit une fenêtre sur un écran annexe, clapota sur le clavier une ligne de code, puis une série de chiffres, ouvrant des fonctionnalités secondaires directement reliées à la soucoupe volante. Tapa deux autres lignes code, terminées par le terme « switch ». Les caméras passèrent en mode automatique, tandis que le guidage s’effectuait manuellement au clavier, à l’aide de la boule. Un petit algorithme de son cru et dont raffolaient les opérateurs de l’armée. Il leva la tête vers le type derrière lui.

 

–       Voilà c’est fait.

 

Puis il sortit de son fauteuil et laissa la place à un jeune homme barbu portant une grosse robe brune de laine brute qui sentait le patchouli et la paille. Le jeune homme fit rouler la boule d’une main assurée. Il avait les doigts longs à la peau ambrée, aux ongles parfaitement nacrés virant légèrement sur le rose. Il prenait soin de ses mains, sa peau était brillante et souple, massé avec de l’huile après chaque ablution. La boule offrait une légère résistance pour qu’on puisse la manipuler doucement. Une légère inclinaison sur la droite et la soucoupe volante entamait un virage dans cette direction. Le jeune homme se mit à rire, et dit quelque chose dans sa langue aux hommes debout à l’entrée de la pièce. Puis il inclina la boule à l’opposé et la  soucoupe reprit sa direction initiale. Les caméras firent le point sur le village, le jeune homme leva la tête, incrédule, vers l’opérateur qui lui montra la touche « enter ». Le jeune homme appuya sur la touche.

 

 

 

Tout le monde ne dormait pas dans le village. Une observation plus accrue de l’environnement aurait montré qu’un peu au bord de l’écran, la zone de chaleur était imperceptiblement plus intense. Un arrêt sur image, ou un ralenti, aurait décrit à un œil avisé, une silhouette occupée à danser.

 

 

 

C’était un jeune homme d’une quinzaine d’années, seul devant son ordinateur. L’engin fonctionnait à l’aide d’une batterie solaire, il avait été fabriqué par une entreprise japonaise, avec des fonds de la Fondation Bill Gates. Le tout au bénéfice d’une ONG qui les avait distribués dans la région, comme dans un certain nombre de régions inaccessibles du monde. Le programme Connected World avait été un succès qui avait levé 850.000 dollars lors de son lancement à New York, déductible d’impôt.

 

Le jeune homme avait une double vie. Le jour, il était le fils d’un des bergers du hameau, il gardait les chèvres avec son chien, soignait les bêtes si besoin est, aidait ses parents pour tous les travaux de ferme, et donnait à tous l’image d’un jeune homme sérieux, taiseux et bon croyant. Le soir, devant sa webcam et son ami du Pakistan, il était la reine du disco.

 

Il avait appris l’anglais grâce à un autre programme d’aide, une ONG de l’Eglise de Scientologie qui expédiait des professeurs un peu partout dans les coins les plus défavorisés.

 

L’ordinateur profitait d’une puissante antenne de liaison située à huit cent kilomètres vers l’ouest, d’une base de surveillance ECHELON. Ce qu’ignorait totalement le jeune homme qui partait du principe que s’il avait un ordinateur, il avait forcément accès à internet. Le bénévole qui leurs avait confié la machine leurs avait succinctement expliqué ses possibilités. Il avait, comme tous les adolescents et les enfants, rapidement maîtrisé les outils, et il était ici celui vers qui tout le monde se tournait quand on voulait suivre ce qui se passait dans le monde. A savoir sa petite sœur et ses deux cousins. Les autres s’en fichaient, le monde qu’ils connaissaient et constituait leur environnement depuis leur naissance, leur suffisait amplement. En revanche, cette découverte, celle d’internet et du vaste univers auquel il vous ouvrait avait été une véritable révolution dans la vie personnelle du jeune homme.

 

Depuis qu’il était tout petit il avait toujours senti une attirance franche pour les vêtements féminins, les poupées, et préféré les jupes de sa mère aux jeux de garçon. Le trouble à leur sujet était venu plus tard. Il ne se l’expliquait pas, se trouvait bizarre parce qu’à sa connaissance il était le seul garçon du village à être comme ça. Il n’en parla donc jamais à personne, pria souvent à ce sujet, cherchant une réponse qu’il découvrit finalement sur internet. Le monde qu’il y avait vu, le monde tel qu’il était à Sidney, Toronto, Tokyo, San Francisco avait transformé sa vie. Il avait désormais sa page Facebook, son compte Youtoube, Twitter, son blog Worldpress où il tenait une petite chronique de sa vie fictive de reine disco des montagnes. Exubérant, les yeux maquillés, revêtu d’une robe de fiançailles enfilée sur sa tunique, il commentait l’actualité gay. Les lois anti pédé en Russie, comme il les appelait avaient sa faveur, il avait déjà signé 47 pétitions à destination du CIO, pour faire plier le gouvernement russe. Publiait des photos violentes d’actes homophobes sur sa page Facebook. Etait devenu hystérique quand l’entreprise avait banni son compte pour une période d’une semaine. Il en avait beaucoup parlé sur Twitter. Il avait fait aussi connaissance avec une japonaise, lesbienne, étudiante aux Beaux-Arts à Paris, avec qui il correspondait régulièrement, et donc son ami du Pakistan. C’était une véritable histoire d’amour entre eux. Virtuelle et par caméra interposée certes, mais ils se disaient tout, se montraient tout, faisaient virtuellement l’amour ensemble, et, il faut bien le dire, pleuraient et se plaignaient beaucoup ensemble aussi. Deux tourtereaux séparés par des milliers de kilomètres et des siècles de préjugés, ainsi qu’ils se voyaient, Roméo et Roméo.

 

Mais ce soir, ils dansaient en écoutant Gloria Gaynor et son increvable tube « I Will Survive ». La musique venait de la chambre de son ami pakistanais, qui, au contraire de lui, avait une vie de citadin et des parents assez occidentalisés et riches pour lui offrir tout l’appareillage électronique qu’il désirait. Les deux jeunes hommes enregistraient la scène, comme ils enregistraient tous leurs échanges. Tous les deux jours, l’antenne relais d’ECHELON cessait d’émettre pendant 24h, privant les deux jeunes hommes l’un de l’autre. Pendant cet insupportable intervalle ils pouvaient se repasser les enregistrements, c’était mieux que rien. Le jeune pakistanais se laissa tomber sur sa chaise en riant. Gloria Gaynor terminait son hymne à la gagne, son ami continuait de danser avec moult œillades et effets de bras comme une danseuse balinaise. Soudain il  y eu un violent éclair, et puis plus rien. Une fenêtre annonça que le plug-in Flash Adobe avait planté.

 

 

 

La commande « enter » actionnait le largage simultané de deux engins de de 226 kilos, guidés par GPS, d’une valeur unitaire de 56.000 dollars. Le montant global des bombes larguées avait été payé en cash et dormait dans une enveloppe, glissée dans la poche d’un pantalon de treillis. L’argent avait été glissé comme une faveur d’un père pour son fils, mais en réalité il était tout à fait inutile, l’armée larguait des dizaines de bombes de ce genre par jour, une de plus, une de moins…

 

Les deux explosions quasi simultanées étaient filmées à l’aplomb, ils virent très bien les deux éclairs comme d’intenses tâches jaunes et blanches, puis le nuage de fumée qui s’élevait vers le ciel, faisant disparaître le paysage. La première bombe avait largement suffi  à disperser le hameau, la seconde y avait ajouté un cratère comme une trace de doigt géant qu’ils ne virent pas, la soucoupe volante avait repris son chemin comme si de rien n’était. Dans la pièce, les hommes près de l’entrée applaudissaient.

 

 

 

–       Opération Soucoupe Volante ?

 

–       Ouais, des soucoupes volantes, c’est comme ça que le gamin appelle ça… Allez, mettez opération UFO, ça fera plus sérieux…

 

–       Faut que j’explique ce que cela signifie au moins.

 

–       De quoi ?

 

–       UFO, je peux pas mettre que c’est l’Opération Unidentified Flying Object…

 

–       Mouais… bah alors mettez UFO pour United Force Operation.

 

–       Ça fait deux fois le mot opération. Operation United Force Operation, fit remarquer l’officier responsable des vols.

 

Il allait devoir expliquer ce vol non programmé, à une administration pointilleuse sur la bonne tenue des rapports. Une opération qui se réduirait d’ailleurs à cet acronyme pour l’essentiel, avec quelques détails concernant le vol, et les munitions utilisés, le tout estampillé « secret défense » dûment tamponné du sceau gouvernemental.

 

–       Ah ouais, c’est pas faux… merde… vous avez une idée ?

 

–       Pourquoi pas Objective ? proposa l’opérateur qui était retourné derrière la console.

 

–       United Force Objective ?

 

–       Oui.

 

–       Ça ne veut rien dire, objecta l’officier.

 

–       On s’en branle sévère, mettez ça.

 

L’officier responsable ne savait pas exactement à qui il avait à faire. Il n’y avait aucune bande patronymique sur son treillis, seulement un écusson indiquant un grade de lieutenant-colonel. Il avait juste reçu des ordres précis de sa hiérarchie, avait compris que l’officier travaillait directement et secrètement avec le Pentagone, il n’avait pas besoin, ni envie d’en savoir plus. Qui étaient les barbus avec lui, ne le regardait pas plus. Il obéit et fut bien content de voir cette délégation s’en aller.

 

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L’opération fraîchement baptisée serait ensuite immatriculée avec un numéro à huit chiffres comportant l’indicatif 810, signalant une mission confidentielle, et terminé aléatoirement par une des cinq premières lettres de l’alphabet qui de facto la classait parmi les opérations relevant du commandement spécial. De sorte que si quiconque venait à demander à consulter les archives et connaître le détail succin de ladite opération il lui faudrait une autorisation de niveau trois, ce qui dans la nomenclature des renseignements correspondait à un grade d’officier supérieur. L’opération n’était pas datée précisément, les horaires inscrits étaient faux, la localisation précise également. Et si un fouineur particulièrement retord parvenait à apprendre sa nature réelle, analyser la boîte noire du drone, et à connaître exactement les différentes zones où il s’était rendu, il réaliserait qu’il avait au moins largué deux bombes JDAM qui n’étaient sur aucun des registres.

 

 

 

Il serra une à une les mains de la délégation, échangea encore quelques paroles chaleureuses avec le plus vieux et son fils. Ils parlaient en arabe, son accent était assez bon et quelques-unes de ses locutions laissaient à penser qu’il avait même vécu dans un pays arabe. Son aide de camp arriva juste au moment où les afghans repartaient en hélicoptère. Le plus vieux, le chef, était un trafiquant et un cultivateur d’opium important du Badakhchan. En échange d’un investissement de deux millions et demi de dollars et quelques services, il acceptait d’ouvrir une nouvelle route vers le Pakistan, afin de distribuer un concurrent du Helman. Quelques services dont la disparition de ce village qui se trouvait justement sur cette nouvelle route. Il aurait largement pu payer chaque villageois pour qu’ils regardent ailleurs, voire qu’ils participent. Mais selon lui ils avaient été contaminés par la Pax Americana, reçu la visite de plusieurs ONG, ils craignaient qu’ils discutent voire qu’ils se mettent à parler aux patrouilles qui passaient dans la région. Bref à réfléchir comme des occidentaux. Le concurrent du Helman et lui s’étaient battus pendant de longues années, cet arrangement d’affaire avait permis d’obtenir une paix précaire. Il allait également permettre d’augmenter les volumes à destination de la Chine, dans le cadre du projet White Blossom.

 

Un avion l’attendait au bout du tarmac, avion de transport plein raz la gueule de marines et de colis Taco Bell qu’on envoyait dans le sud faire du nettoyage de champs de pavots en attendant d’enfin repartir au pays. Obama avait donné le feu vert, ils étaient tous heureux de foutre le camp d’ici. L’avion le déposa à Kaboul, de là il prit un autre avion de transport, direction l’Irak. Cette fois il était seul avec son aide de camp, avec qui il régla quelques détails avant de se prendre une heure pour dormir. Dans son paquetage il avait des flacons de vitamine A, B, D, B1, et E. Une boîte de décontractant musculaire, quatre plaquettes d’amphétamines militaires, du Flyfox 50, un médicament conçu pour diminuer les effets du décalage horaire, en trompant chimiquement l’horloge interne. La combinaison du tout était disait-il, en plus d’une alimentation saine et des exercices physiques, son secret de longévité. Ils atterrirent à l’aube, alors que le soleil n’était pas encore levé et qu’une épaisse ombre bleutée semblait recouvrir le monde.  Hunting Time, comme l’appelait un de ses instructeurs à Fort Bennings, qui, avec le crépuscule, constituait les meilleurs heures pour attaquer « …de Alexandre le Grand à Westmorland. ». Pour des raisons évidentes de visibilité d’une part mais pour des raisons biologiques également. Un intervalle de période pendant laquelle ceux qui dormaient étaient dans une phase où ils rêvaient intensément et ceux qui étaient éveillés subissaient une légère chute hormonale, qui généralement entrainait une baisse de l’humeur. Conséquemment à quoi c’était également une des heures idéales pour les interrogatoires.

 

Ils furent accueillis par deux Hummers noirs blindés où les attendaient des irakiens et des américains, tous en tenue civile, à l’exception des armes et des gilets pare-balles. Très peu de paroles échangées, efficacité militaire, ils repartirent en direction d’une des prisons secrètes autour de Bagdad. Installées sous Saddam, réaménagées par l’administration impériale, tenues désormais par une combinaison de militaires irakiens et de contractants occidentaux. Le contingent de la Coalition était peut-être au trois quarts reparti, le second plus important contingent de cette coalition avait énormément à faire sur place. Des contrats à honorer, des sites et des gens à protéger, des clients chiites, des clients sunnites, des clients anglais, américains, australiens, des contrats gouvernementaux…

 

Le responsable de la prison était un ami. Ils s’étaient connus ici même pendant ce qu’on avait appelé pour les journaux la reconstruction. C’était même lui qui lui avait trouvé ce poste, avant il était dans une unité antiterroriste de la police irakienne, surnommé la Wolf Brigade, qui avait lui-même encadrée en suivant le modèle mis en route au San Salvador. Son ami n’était pas content, des agents de la Compagnie avaient déposé un prisonnier dont il ne voulait pas, un sac à emmerdes à ce qu’il disait. Il n’était pas venu pour ça, mais s’il pouvait rendre service…

 

 

 

Les deux fonctionnaires de la CIA étaient du genre de ce que leurs collègues des autres agences impériales appelaient des Cowboy. Tous ceux qui travaillaient à la CIA n’avaient pas systématiquement droit à ce titre, et même si l’appellation tenait de l’expression commune, dans ce cas elle relevait également de tout un tas de stéréotypes et détails vestimentaires qui les rendaient reconnaissables des kilomètres à la ronde, ce qui est ennuyeux pour un agent des renseignements. Holster bien en vue, lunettes noires, jean et teeshirt décontracté, coupe militaire, un pistolet-mitrailleur en toute circonstance, même quand ils allaient boire un coup. Bref ils ressemblaient aux contractants qui les accompagnaient. Le genre d’homme que le lieutenant-colonel fréquentait depuis des années et qu’il avait appris à respecter. Comme cela faisait des années qu’ils croisaient également des fonctionnaires de la CIA se prenant pour des Cowboys, sous prétexte qu’ils étaient envoyés en mission à l’étranger vers des destinations exotiques. Des rats de bureau avec la panoplie au complet, tellement neuve qu’on se prenait à chercher s’il avait oublié d’enlever des étiquettes. Et l’officier ne plaisantait pas avec les mythomanes et les fabulateurs.

 

Il leur fit enlever la totalité de la panoplie par trois gardes irakiens qu’il avait lui-même formé, histoire d’ajouter à l’humiliation. On leur fila à chacun un treillis réglementaire, après quoi seulement il concéda à écouter leur histoire. Les deux hommes savaient bien entendu à qui ils avaient à faire, ils étaient même informés de sa venue avant qu’il arrive, et on leur avait du reste demandé de l’éviter. Mais même humiliés ils restaient des fonctionnaires assermentés du renseignement et expliquèrent au colonel que la raison de leur présence et l’identité de leur prisonnier était confidentielle. Il ne voulut rien savoir, comme son ami le directeur de la prison, il connaissait les procédures en ce qui concernait les déplacements de prisonniers. Comme pour les opérations de bombardement, il y avait un code, et le code de ce prisonnier-là disait Guantanamo et « sensible ». Or si « sensible » peut recouvrir tout un tas de choses, elles signifiaient toutes que sa présence ici pouvait attirer l’attention sur ce lieu. Par exemple comme un chef d’Al Qaïda que ses copains voudraient récupérer. Chose auquel personne ne tenait. De plus, en général les gars qui finissaient à Guantanamo, étaient parfois passés par ici, mais ils ne revenaient pas.

 

 

 

L’argument d’Al Qaïda était un argument rentré dans le vocabulaire du renseignement impérial. Presque devenu un synonyme, une expression courante signifiant priorité nationale. Le colonel s’en servait à toute occasion, il se fichait totalement d’Al Qaïda ou qui pouvait être ce type, il fallait seulement qu’on lui trouve un nouveau logement et qu’il puisse retourner à ses affaires.

 

 

 

Le type s’appelait Fabrice Fèvre, ingénieur en eaux et forêt, il était parti en Guinée dans le cadre d’une mission humanitaire, mais surtout pour oublier une histoire d’amour qui avait duré trois ans. Trois ans passionnés, jusqu’à ce qu’elle rencontre son meilleur ami. Une double trahison qui l’avait laissé six mois sur le carreau, avant que son frère ne parvienne à lui secouer les puces et le convaincre de « faire quelque chose de sa vie au lieu de pleurnicher sur une conne ». Une nuit, il avait été kidnappé par un commando de quatre hommes, conduit dans un lieu discret et interrogé. Il se trouvait qu’il ressemblait vaguement au portrait faxé et baveux qu’avait reçu l’antenne de la CIA locale. Un portrait correspondant à celui d’un terroriste supposé. Il se trouvait également qu’il avait des origines espagnoles et un physique typé qui en France lui avait déjà valu d’innombrables contrôles d’identité. Non seulement tout le monde le croyait toujours arabe, mais en plus, il portait la barbe. La barbe et les cheveux longs, ne parlait pas un traître mot d’arabe, mais ça pour les militaires c’était visiblement un détail. Après avoir été tabassé, noyé, terrorisé, ils lui avaient fait avouer sa participation au 11 septembre, assez pour être expédié à Cuba. Pendant quatre ans ses parents avaient engagé plusieurs détectives, fait des pieds et des mains au quai d’Orsay pour qu’on le retrouve. De forts soupçons s’étaient orientés vers l’administration impériale depuis la libération de quelques autres innocents qui avaient confirmé la présence de plusieurs français. Pour une raison ou une autre, l’administration avait toujours nié la présence d’un certain Fèvre. Sans doute pour ne pas admettre l’avoir enlevé sur un territoire souverain, mais de récents accords bilatéraux avait autorisé les autorités françaises à venir vérifier sur place. Les administrations du monde entier ayant ceci de commun qu’elles détestaient autant être prises en défaut que de devoir reconnaître leurs erreurs, on avait préféré le déplacer en urgence, en attendant de savoir quoi faire de lui. Car apparemment, l’on n’était toujours pas certain, après quatre ans d’enfer, qu’il n’était pas effectivement ce terroriste supposé. Exaspéré, le lieutenant-colonel entra dans la cellule, dégaina son pistolet et lui flanqua une balle dans le crâne.

 

 

 

Après quoi il descendit un étage en dessous, et entra dans une autre cellule où se tenait trois hommes. L’un d’eux avait les pieds et les mains attachés, suspendu par un crochet la tête en bas, nu comme un vers. Son corps était violement marqué de traces de coups, barré d’hématomes où par endroit la peau avait cédée. Les deux autres se tenaient en bras de chemise, l’un des deux tenait dans la main un long morceau de câble gainé. Le colonel retira sa veste de treillis, les choses sérieuses allaient pouvoir commencer.

 

 

 

Deux jours plus tard il était à Londres, en compagnie d’une délégation saoudienne. Quelques angles à arrondir, quelques informations à transmettre, il avait été assigné comme chef de la sécurité. Il n’aimait pas beaucoup ce genre de boulot qu’il avait déjà fait maintes fois, parce que concrètement ça consistait pour l’essentiel à ne rien faire et à attendre. Même quand ce n’était pas seulement qu’un titre, comme ici, la protection rapprochée n’avait rien d’une tâche palpitante pour un homme d’action tel que lui. Il connaissait la plupart des membres de la délégation. Tous frères, oncles, cousins, leurs épouses et leurs enfants. Il avait appris à en apprécier certains, se défaire des clichés qu’on avait sur eux, et même à admirer. Pas tous, certains n’étaient que grossiers personnages tout juste assez malins pour être nés dans la bonne famille. Mais la princesse et son fils, par exemple l’impressionnaient beaucoup. Elle pour sa beauté d’une part, mais aussi cette volonté qu’elle avait de compter, et que son fils compte également. Son mari avait cinq épouses et quelques poignées de maîtresses, mais elle tenait le première place. Fine tacticienne, elle imposait ses vues. Et lui, le môme, il était vraiment exceptionnel. Il comprenait si vite, il s’intéressait à tant de choses ! Il adorait leurs conversations. Un garçon de 13 ans, capable de discuter des mérites comparés de Clausewitz, Sun Tsu et Galula ! Qui s’intéressait aux grandes batailles ! Ça le changeait des imbéciles de la Compagnie, des hommes de troupe, des officiers en général qui n’avaient pas l’ombre d’une culture militaire sortie de ce qu’il y avait dans leur manuel.

 

Ils attendaient dans le hall du Savoy, assis dans de gros fauteuils en cuir. Quatre saoudiens à lunettes noires autour d’eux, tous formés par l’Empire, certains par lui. Le gamin occupé avec sa tablette Apple, sa mère à discuter avec une des tantes, et lui qui terminait un coup de fil avec son supérieur direct. Il partait à la fin de la semaine régler un problème, un autre, au Yemen. Mission de combat, bonne nouvelle, un peu d’action.

 

 

 

L’action, le combat, la guerre, il ne vivait sans doute que pour ça. Il avait épousé l’armée très jeune, fils et petit-fils de militaire, il était tombé amoureux de la guerre dès sa première fois au Liban. Il ne se faisait aucune espèce d’illusion sur son travail, sa raison, sa motivation réelle. Le monde libre et toutes ces conneries là. Ça faisait trop longtemps qu’il était dans l’armée pour ça, et qu’il se battait d’un coin à un autre de la planète. Le Big Business dictait tout. Et de son point de vue ce n’était pas plus mal. Grâce à l’invasion de l’Irak, et de l’Afghanistan, l’Empire avait accès à de nouvelles ressources énergétiques. Avec l’invasion du Panama il s’était assuré un libre passage sur le canal. En Bosnie, au Kosovo, au Yémen, au Koweït, même au San Salvador, au Mexique ou en Colombie, partout où il était allé, partout quelque soit la raison officielle de sa présence, le Big Business suivait quand il ne donnait pas directement les ordres. Et partout, en réalité, il avait défendu plus que des affaires de gros sous, plus que de nouvelles ressources d’énergie, il avait défendu un style de vie. Le style de vie impérial, le style de vie que le monde entier enviait, et voulait imiter. Et ils avaient tous beau les maudire, tous accuser l’Empire de vouloir dominer le monde, tous penser et prétendre ce qu’il voulait, ils voulaient tous ressembler à l’Empire.

 

–       Vous avez vu colonel, vous êtes célèbre.

 

Le colonel sursauta en sortant de ses rêveries. Célèbre, un mot qu’il détestait en ce qui le concernait. Il se tourna vers le jeune garçon à côté de lui qui lui souriait, sa tablette sur les genoux, branché sur Youtube. Il jeta un œil vague au titre de la vidéo « CIA killing my boyfriend » et répondit avec un sourire qu’il n’était pas de la CIA de toute manière. Mais voulait bien la voir.

 

Ça commençait par un texte assez long et larmoyant en anglais et en arabe. Puis on assistait aux derniers instants de ce qui semblait être un jeune homme, afghan à ce que le texte disait, déguisé et maquillé en femme, en train de danser. Puis il y avait un violent éclair, et le noir. Bon, soit, pas de bol, quelqu’un avait balancé une bombe sur le seul paysan pachtoune à avoir une caméra branchée à ce moment-là. Et un pédé de surcroit. A la limite c’était marrant.

 

–       Pauvre gars, dit-il alors que la vidéo se terminait.

 

Et bien entendu il le pensait. Il avait vu beaucoup de gens mourir, et parmi eux nombreux de sa main, parfois assez près pour sentir leur haleine. S’il n’avait jamais exprimé de doute à ce sujet, il n’y avait pas non plus ressenti le moindre plaisir. La guerre était belle, mais la mort était laide et triste. La mort était une défaite, un échec, même pour celui qui la donnait. Pour autant elle était nécessaire comme tous les échecs de l’existence. Parfois même elle était salutaire. Il n’y avait rien qui l’écœurait plus que cette soi-disant idée de guerre propre, chirurgicale, hygiénique. La guerre c’était sale, et plus on la faisait salement, plus on avait la chance de la gagner. Tous ces imbéciles qui pensaient le contraire, ces libéraux, n’y connaissaient rien, pour avoir la paix il fallait donner la mort. Et quand il pensait à la sienne propre, inéluctable, il espérait simplement qu’il la recevrait les armes à la main, debout, dignement, comme le guerrier qu’il était.

Univers – La Guerre des Mondes

 

Khor était assis au bord de la fenêtre et regardait vers le large. D’ici l’armada ressemblait à un essaim d’insectes suspendu dans le ciel brouillé par les colonnes de fumée qui montaient de la côte. Sur la ligne d’horizon on apercevait toujours les épaves en flamme de la marine. Sur sa droite, un peu plus bas, gisait l’immeuble brisé en deux de la Bank of China, l’orgueil presque millénaire de Shanghai écrasé par un monstre à demi carbonisé, aux ailes et au ventre déchiquetés. Un dragon, ou ce qui y ressemblait drôlement. Ironie du sort. Allongé sur des débris miroitants de verre et de plastique, d’acier et de polymère, aux couleurs nuancées par le reflet des incendies alentours. Survolé par des nuées de chasseurs koodas comme des mouches bardées de canons aux ailes alourdies de bombes. La résistance au sol n’était pas terminée, par endroits, au-delà du fleuve à l’ouest, on distinguait les éclairs provoqués par les explosions. Le pont de Nanpu était toujours debout, et un bataillon entier tenait le Mall.

–          Alors, vous avez réfléchi ? dit-il en se tournant vers la pièce.

Il se tenait courbé, la tête au ras du plafond. Il avait l’air d’un silure. Un silure de deux mètres cinquante posé sur un corps bipède, avec des mains à trois doigts comme des pinces de langouste en caoutchouc, et de longs et vastes yeux noirs uniformes presque doux. Il portait une combinaison noire de pilote, son casque posé à côté de lui, un numéro inscrit en orange sur sa manche dans un algèbre inconnu. Dans une de ses pinces il tenait un livre : la Guerre des Mondes, de H.G Wells.

–          Jamais.

Les cheveux collés sur le front, le prisonnier se tenait sur sa chaise, menotté, le visage cireux et bleui par les coups. Une tâche souillait son entrejambe, mais ses yeux étaient froids, fanatiques, sa bouche grimaçait un sourire déterminé. Khor se pencha sur son livre et lut.

–          Je voyais maintenant que c’étaient les créatures les moins terrestres qu’il soit possible de concevoir. Ils étaient formés d’un grand corps rond, ou plutôt d’une grande tête ronde d’environ quatre pieds de diamètre et pourvue d’une figure. Cette face n’avait pas de narines — à vrai dire les Martiens ne semblent pas avoir été doués d’odorat — mais possédait deux grands yeux sombres, au-dessous desquels se trouvait immédiatement une sorte de bec cartilagineux.

Son chinois était absolument parfait. Mandarin moderne des hautes études. Pourtant ce qui sortait de sa bouche, le son, n’avait strictement rien d’articulé ou d’humain. Un mélange de cris de grenouille, de coussin péteur, et de soupirs bruyants sur le ton de la mélodie. Le prisonnier leva les yeux vers lui.

–          Vous n’êtes pas martien, il n’y a jamais eu aucune vie sur Mars.

Khor releva la tête et échangea un regard avec les deux sergents Tempête qui se tenaient de chaque côté du prisonniers, leur casque toujours sur la tête.

–          Et je ne porte pas de bec non plus. Je viens de beaucoup plus loin Président Huong. Le voyage a été long et j’ai encore beaucoup de travail, me comprenez-vous ?

–          Jamais ! Jamais le peuple n’acceptera la reddition de la Chine.

–          Le peuple ? Quel peuple ?

Khor fit un geste vers son casque qui projeta l’hologramme d’un animateur trash babillant à propos de l’intelligence supérieur des extraterrestres, puis changeant de chaine, sur un autre qui demandait à un de ses invités ce qu’il pensait de tout ca.

–          Oh moi je crois, fit l’invité, un artiste de premier ordre, musicien, danseur, chanteur, acteur, cascadeur, peintre, écrivain… Moi je crois que franchement je vois pas pourquoi on se bat encore. Non mais c’est vrai quoi ! C’est clair qu’ils sont plus forts que nous, alors à quoi ça sert ?

–          T’as pas oublié d’être blonde toi ! gueula l’animateur en ricanant face caméra.

Changement de serveur, une pin-up brune incendie dans une robe rouge bien droite, seins en avant, et visage grave faisait face à un grand type en noir avec un sourire au néon.

–          Charlotte tu es venu pour témoigner je crois, alors, nos envahisseurs ont-il un sexe ?

–          Oui j’ai été violée, c’est vrai, par trois envahisseurs.

Khor coupa le son et récita son livre.

–          Or, chaque fois que les choses sont telles qu’un tas de gens éprouvent le besoin de s’en mêler, les faibles, et ceux qui le deviennent à force de trop réfléchir, aboutissent toujours à une religion de Rien-Faire, très pieuse et très élevée, et finissent par se soumettre à la persécution et à la volonté du Seigneur. Vous avez déjà dû remarquer cela aussi. C’est de l’énergie à l’envers dans une rafale de terreur. Les cages de ceux-là seront pleines de psaumes, de cantiques et de piété, et ceux qui sont d’une espèce moins simple se tourneront sans doute vers – comment appelez-vous cela ? – l’érotisme. 

Le président Huong regardait les crétins miniatures s’agiter sur le rebord de fenêtre, sur fond de colonne de fumée et de désastre. D’ici il entendait crépiter le feu des canons Koodas sur la résistance, les lance-roquettes, la DCA et les déflagrations des bombes de l’autre côté du fleuve.

La mort en marche.

–          Croyez-moi, c’est un choix économique que vous ferez. A tout point de vue.

Il le défiait du regard maintenant, la mèche rabattue sur son front large, l’expression grave, historique. Sans doute trop l’habitude de se voir, de s’entendre, d’être flatté, écouté. Khor fit signe à l’un des sergents. Le colosse défit son gant de métal laissant apparaître une main tout ce qu’il y avait de plus humaine. Avec laquelle il le frappa en plein visage. Le nez du président éclata.

 

–          Avant que nous les jugions trop sévèrement, nous devons nous souvenir à quelle destruction totale et impitoyable notre propre espèce s’est livrée, non seulement sur les animaux, comme le bison ou le dodo, mais aussi sur ses propres races inférieures. Les Tasmaniens, malgré leur apparence humaine, furent entièrement éliminés en cinquante ans dans une guerre d’extermination menée par des immigrants européens. Sommes-nous de tels apôtres de miséricorde que nous puissions nous plaindre si les étrangers mènent contre nous une guerre semblable ? récitait le président Huong, debout devant son pupitre et les 820 chefs d’états qui se partageaient le monde.

Son visage était grave et bien coiffé, pas l’ombre d’une trace de coup sur ses traits de potentat chinois, il respirait tout à la fois l’humilité et l’assurance. Un rôle de composition assurément.

–          Bon travail Cadet.

–          Merci Père, fit Khor en hochant sa grosse tête plate et indolente.

–          Il peut toujours marcher, constata une autre silure géante en bout de table, un cigare rose entre les pinces. Comment vous avez fait ?

–          Je lui ai montré l’homme qu’il était réellement Seigneur.

–          A savoir ?

Khor eut un geste vague.

–          Un homme d’affaire intelligent.

Le silure se retourna vers Père, un homidé tout ce qu’il y a de moins humain si l’on se figurait que l’espèce ne s’était développée que sur terre, qu’un même modèle est toujours maintes fois décliné dans la nature, tant par sa forme que par son organisation. Père était natif de 1Q158, classée géante sur les cartes terriennes, en réalité une planète à peine plus grosse que Mars mais mieux située.

–          Combien ?

–          30% sur l’ensemble des produits dérivés, et un poste de sénateur à la Grande Assemblée.

–          Pas mal.

Khor haussa les épaules.

–          Ils sont tous pareils. Ils pensent qu’ils vont vivre éternellement.

–          A ce propos, nous allons faire fabriquer tous les jouets ici. Ça nous coûtera moins cher, avec qui on peut s’arranger ? questionna quelqu’un à la table.

–          Le Cartel de Pinalès, ils ont des usines en Mongolie et dans le Xinjiang, ils nous feront un prix, répondit Père.

–          On va faire travailler ces animaux ? grogna un autre avec une voix comme un croassement. Et nos usines automatiques ? C’est pour les pangas ?

Le panga était l’un des êtres les plus vils de leur partie de l’univers, même l’énoncé de son nom était une forme d’insulte pour ceux qui l’entendaient Les autres échangèrent des regards outragés, un des Seigneurs tapa de la pince sur la table.

–          Depuis quand on parle ainsi devant son Père ! Tu n’as pas honte !?

Mais l’intéressé leva la main en signe d’apaisement, ce n’était pas le moment des querelles.

–          Allons mes enfants ne vous querellez pas, je comprends l’inquiétude de Cornélius. C’est un homme d’affaires, les terriens sont moins productifs que nos usines, il craint pour notre pourcentage…

Le Seigneur se dressa, la pince sur le cœur.

–          Sur mon honneur Père que je sois saigné si je pense à l’argent !  Nous respectons l’Obscura votre figurine ne peut pas être fabriquée par ces bêtes !

–          Bien entendu Cornélius, c’est pourquoi les terriens seront les seuls à pouvoir acheter ces produits. Li Spiritu des bêtes pour les bêtes. Tu vois, l’Obscura est respectée. Ne t’inquiète pas pour nos usines, je te dis, j’ai d’autres plans pour elles. Cadet !

–          Oui Père ?

–          Tu as parlé avec ceux de la Commission ?

–          Oui Père.

–          Alors ?

–          Il y a des résistances comme vous l’aviez prédit, ceux de Naples et de Tripolis veulent une plus grosse part sur les livraisons, ils disent que celle prévue sera insuffisante pour leur secteur. Quant aux clans de Palerme et Barcelone, ils ont décliné notre offre, ils ne veulent pas de pollution, comme ils ont dit.

–           Depuis quand ils ont le choix ? On a qu’à bombarder la côte, ils vont comprendre ! proposa un des Seigneurs, lui aussi natif de 1Q158.

–          L’archimaréchal Reinstein est en train de rassembler les troupes au nord, nous n’aurons pas de chasseurs disponibles avant l’occupation de la Russie.

–          Et les LT alors ?

Khor haussa ses lourdes épaules, ce genre de chose n’était pas de son ressort, et le Seigneur le savait parfaitement. Comme il savait tout aussi parfaitement qu’elle ne dépendait pas de leur Père non plus, mais du Conseil, qui déciderait si on rajouterait ou non des zéros au chèque. Tous se tournèrent vers lui. Car il y avait toujours une autre possibilité…

–          Nous verrons, se contenta de répondre Père.

 

Des torons de flammes rugissaient des alentours de Téhéran en ruine, une suie bleutée au parfum de pétrole poissait leurs vêtements de combat, flottant dans l’air comme un cauchemar échappé du crâne d’un dragon. Les chars TK avançaient lentement vers les ruines, on avait repéré une poche de résistance à l’est.

–          32 heures bordel ! 32 heures pour déloger ces putains de pasdaran ! Qu’est-ce qu’attend le Père merde !

–          S’il allonge le fric pour la LT c’est comme s’il faisait une OPA sur cette planète. Le Conseil ne prendra pas ça bien, répondit Khor en enlevant son casque.

–          Le Conseil ! Ils sont loin ! On n’a pas besoin d’eux !

–          Eh, ils ont mis du fric dans l’opération…

–          Peut-être bien mais c’est nous qui faisons tout le sale boulot en attendant.

–          C’est notre rôle de Cadet, frère, et puis avoue qu’on s’amuse bien.

–          On se marrait plus quand les LT étaient là. Ce général ne pense qu’à occuper le territoire avant les unités aéroportées.

–          Certes. C’est la guerre des chefs. Allez viens, ils nous attendent.

Ils tournèrent le dos aux colonnes de feu et pénètrent dans l’abri construit à flanc de colline. Des hommes en arme attendaient dans un bar de fortune, produit du pillage, havre des officiers. Une planche en guise de comptoir, des caisses d’alcool pleines à ras bord, un vieux siège de voiture, des tabourets bricolés, des armes aux murs et des obus vides en guise de verre. Khor s’adressa à celui qui portait des lunettes de soleil, le chef.

–          Merci d’être à l’heure.

–          Oublie les palabres, vous avez la marchandise ?

Khor fit signe à son compagnon qui déposa sur le comptoir une petite valise. Appuya sur un une touche, la valise s’ouvrit avec un soupir électrique, dévoilant des rangées de tubes à essais remplis d’un liquide bleuté.

–          C’est quoi ça ? grogna un des types

–          Trois fois la concentration de ce que vous produisez habituellement, une fois et demie la quantité que vous attendiez fit fièrement le porteur de valise.

Le type le regarda comme s’il allait le mordre, puis regarda son chef qui grogna à son tour.

–          Ah ouais et c’est quoi ?

–          De la métheroïne, comme vous nous l’aviez demandé, expliqua Khor, mais sous une forme améliorée… si vous permettez…

Il s’empara d’un des tubes, le décapsula et en versa le contenu sur le sol poussiéreux. Le liquide, au contact simultané de l’air et de la poussière se mit à grésiller puis à mousser, fumer, changea de couleur, virant du bleu électrique à l’indigo puis au noir et enfin au gris classique de la méthéroïne avant de se cristalliser. Quelques secondes plus tard la flaque laissait la place à un gros caillou d’aspect sableux. Khor le ramassa et le cassa contre la table, les grains semblèrent se dédoubler, prenant finalement le double du volume initial. Khor sourit.

–          Magie extraterrestre !

Le sourire n’était pas une expression faciale coutumière de sa race, ni même un signe plaisant sur la planète d’où il venait. Montrer les centaines de minuscules dents translucides qui parcouraient sa bouche était plutôt un signe naturel d’hostilité, quelque soit la forme que l’on donnait à sa bouche. Et ici, sur terre, du point de vue d’un bipède d’un mètre quatre-vingt, excessivement armé et à la férocité réputée, c’était parfaitement terrifiant. Mais Khor avait pris cette habitude à force de fréquenter des homidés, et vite compris évidemment le pouvoir qu’il en tirait. Les huit hommes étaient des arabes et des noirs membres d’un des clans de la mafia africaine. Des Nunanchuks pour être tout à fait exact, des nomades armés, pirates de terre qui attaquaient les villages et les convois, pillaient tout sur leur passage et revendaient leurs prisonniers sur les marchés aux esclaves du nord de l’Afrique. Leur qualité de nomade en faisait également des trafiquants réputés et recherchés par les clans, quand ils ne se faisaient pas mutuellement la guerre. Lunette noire se pencha sur la poudre, regarda un de ses hommes et lui fit signe d’essayer. Le nunanchuk n’hésita pas une seconde, attrapant un peu de poudre de la pointe de son couteau et la portant à ses narines dilatées. Cinq secondes plus tard il était complètement shooté, les yeux vitreux, bavant, le visage rouge, avec cette expression d’extase propre au coït. Son chef éclata de rire en applaudissant, Khor fit signe à son collègue de fermer la valise.

–          Alors sommes-nous d’accord maintenant ?

–          Dis à ton général que nous serons au rendez-vous, nous attaqueront à l’aube.

–          Bien…

Il montra la valise.

–          Elle est sécurisée, mettez vos mains dessus qu’elle puisse prendre vos empreintes. Vous serez seul à pouvoir à l’ouvrir désormais.

Lunette noire jeta un coup d’œil méfiant à la valise, il était malin, il dit à un de ses hommes de poser les mains dessus.

–          Ali en sera le gardien, j’ai confiance en lui, expliqua-t-il à l’extraterrestre.

Khor ne dit rien, ce n’était pas important de son point de vue. Ce qui était important c’est que cet Ali soit à proximité de son chef en temps voulu. Quand ils ouvriraient la valise après l’opération de demain. Quand ils découvriraient, trop tard, que le contenu des tubes s’était transformé en un explosif à haute densité à la fermeture de la valise. Le général leur rendait des services, et ils rendaient des services au général. Et le général avait dit, plus aucun terrien dans leurs rangs après la bataille. Quand ils ressortirent un transport de troupe russe attendait, deux soldats Tempête, posés devant comme des totems dédiés à la guerre dans leurs armures noires hérissées de canons et bardées de grenades. L’autre ricana.

–          Eh bin on dirait que Père a craqué plus vite que prévu.

Mais Khor savait que non. Il ne s’agissait pas du renfort qu’il espérait. Il lui fit signe d’attendre et monta à bord. Un autre rendez-vous, mais celui-ci il était le seul à le connaître.

–          Vous êtes Rain ? demanda-t-il un peu troublé au petit garçon en vêtement de combat qui l’attendait à l’intérieur.

Il ne devait pas avoir plus de six ou sept ans, les yeux durs, il fit un signe de tête.

–          Le code source se trouve à New York, vous savez ce que vous avez à faire, personne ne doit jamais entendre parler de Blackwind.

–          Je sais, fit simplement Rain.

L’intonation de sa voix était celle d’un adulte, un effet involontaire de son camouflage qu’il n’avait pas corrigé, pour impressionner les autochtones. Un enfant avec une voix d’homme, c’était peut-être un prophète, un chef, un démon, en tout cas sûrement un prodige. Ça marchait à tous les coups. Même sur Khor qui n’avait jamais jusqu’ici rencontré d’unité Shadow. Il lui tendit une clé électronique, l’enfant la fit disparaître dans sa combinaison, Khor repartit en se demandant à quoi il ressemblait vraiment sans son camouflage.