Chez moi la mort vaut un euro

Pour Nolan

Shab négro, on est posé tranquille dans le parc près de la mairie avec le cousin, Smirnov pépère, gros spliff, pas de niak. Je suis raide, bourré sec cousin tu comprends ou bien, non tu peux pas. Tu peux pas test, on est là gras, toi tu passes gras, tout blanc, tout from, gras miam v’là les toubabs cousin, d’une collation on fera de vous, hein quoi que tu dis ? tu suis ou bien ? Mais qu’est-ce que tu racontes fréro !? Tu parles tout seul négro ?  Fi! ne m’en parle pas. Je suis fort contrarié que toi, Iago, qui as usé de ma bourse, comme si les cordons t’appartenaient, tu aies eu connaissance de cela, hé ? Le cousin me mate bernique, on dirait qu’il a entendu une poubelle tomber sur sa mère, zobi fait pas cette gueule man on dirait que t’as vu le diable ! Eéééééh t’es bizarre toi c’soir ! Shab cousin me casse pas les couilles, je suis pépère laisse-moi d’accord. Oh t’as trop bu toi, il rigole. Qu’est-ce tu me racontes toto t’as éclaté la quille comme une chiotte ! C’est toi qu’est cuit ! Allez laisse-moi, il fait en me tournant le dos comme un petit qui viendrait de se faire botter le cul merdeux par papa poulagat, pas beau sale petit raton va finir zonzon. Allez laisses, fait péter Iago : Oh ! Rassurez-vous, monsieur. Je n’y reste que pour servir mes projets sur lui. Nous ne pouvons pas tous être les maîtres, et les maîtres ne peuvent pas tous être fidèlement servis. Vous remarquerez beaucoup de ces marauds humbles et agenouillés qui, raffolant de leur obséquieux servage, s’échinent, leur vie durant, comme l’âme de leur maître, rien que pour avoir la  pitance. Se font-ils vieux, on les chasse: fouettez-moi ces honnêtes drôles!… Il en est d’autres qui, tout en affectant les formes et les visages du dévouement, gardent dans leur cœur la préoccupation d’eux-mêmes, et qui, ne jetant à leur seigneur que des semblants de dévouement, prospèrent à ses dépens, puis, une fois leurs habits bien garnis, se font hommage à eux-mêmes. Tu captes ou bien ? Je vais tous les niquer t’as vu. Mais je vais pas la jouer nique ta mère c’est moi le roi des casquettes vient me sauter tonton. Je vais bien profiter du système toute ses failles et ses jurisprudences et quand j’aurais tout bien au carré, les fouilles remplis que j’aurais pris dans la poche de l’état négro, baise ta mère je vais tous vous chasser. Tu comprends ce que je veux dire par chasser ? Non tu ne comprends, tu peux pas, t’es pas né là-bas, tu peux pas test, personne peut test dans ce pays de con. Ou bien peut-être les petits nouveaux, les syriens, les libyens, eux y connaissent oui cousin mais nous aussi, nous surtout, en guerre depuis Bokassa 1er, empereur des cannibales, Giscard sex toyz. C’est qu’il aimait bien la viande noire l’aristo. Fallait fournir avec les diamants, les saphirs, au dieu blanc CFA, franc CFA, et les filles passaient entre les mains sales de sang de Jean-Bedel et de ses corbeaux. Vérification-chatte et dents cher ami, expédiée Paris, direct limousine aéroport. La fille passait chez Dior, allait se faire sauter et on la ramenait dans son trou de misère, quand elle avait de la chance elle pouvait garder la robe. Eh tu crois qu’on ne sait pas tout ça nous autres, tu crois que c’est passé à l’as du pays ? Avec toutes ces bouches et ces oreilles qu’on a nous autres ? T’es fou ou quoi pélo ? Voyons! qu’y a-t-il ? Holà ! Quelle est la cause de ceci? Sommes-nous changés en Turcs pour nous faire à nous- mêmes ce que le ciel a interdit aux Ottomans? Par pudeur chrétienne laissez là cette rixe barbare. Celui qui bouge pour se faire l’écuyer tranchant de sa rage tient son âme pour peu de chose; il meurt au premier mouvement. Qu’on fasse taire cette horrible cloche qui met cette île effarée hors d’elle-même ! De quoi s’agit-il, mes maîtres ? Honnête Iago, toi qui sembles mort de douleur, parle. Qui a commencé? Sur ton dévouement, je te somme de parler. Ce qui se passe dans la ville déboule tôt ou tard au village, c’est que des villages dans mon pays, avec quelques gros bourgs, et une capitale, Bangui. Mon pays quand tu regardes une carte on dirait un peu une cervelle endommagée, Bangui est situé à la moelle épinière juste à la limite du gros ogre à tonton léopard, Maréchal assassin, Zombie Zaïre. Quand ça se déglingue à la moelle épinière, forcément le venin se propage de bourgs en bourgs, de villages en villages. L’agitation, la frayeur. Chez moi la mort vaut un euro. Ne me pressez pas de si près. J’aimerais mieux voir ma langue coupée dans ma bouche, que de m’en servir pour nuire à Michel Cassio : mais je me persuade que la vérité ne peut lui faire tort. Voici le fait, général : Montano et moi nous conversions paisiblement ensemble ; tout à coup est entré un homme criant au secours ; Cassio le suivait l’épée nue, prêt à le frapper. Ce gentilhomme, seigneur, va au-devant de Cassio, et le prie de s’arrêter : et moi je poursuis le fuyard qui poussait des cris ; craignant, comme il est arrivé, que ses clameurs ne jetassent l’effroi dans la ville. Je replonge. D’un coup ça glisse sous la vodka et les mots, le bled. La terre orange, les maisons de torchis, les gosses qui cavalent en rond autour et puis je m’enfonce dans la forêt, je disparais, je m’évapore, je suis plus là, j’entends plus le froid de la rue, les bruits au dehors du monde, au-delà, j’entends les cris des bêtes, les chants des oiseaux, j’entends les rires des enfants pygmées avec leurs gros yeux qui se demandent, leur tête magique, le gros ventre, bien planté sur son tas de boue et de feuilles. Quand j’étais petit il y avait un clan pas loin de chez moi. Deux familles et les vieux, je me rappelle la première fois il m’avait fait un peu peur. Comme des esprits glissés sous le papier magique de la forêt grattés d’incantations. Mon papa m’avait dit que fallait pas, que c’était juste des bouseux des bois qui vivaient là-bas à l’ancienne. Mais ils savaient des choses qu’on disait, ils voyaient dans le noir des gens et le bleu de la nuit. Et voilà le cloc, cloc des pilons dans le manioc qui me chante dans les oreilles avec les odeurs de maïs grillé mêlé de viande de brousse rôti sur le charbon de bois, le vent qui glisse sur les herbes éléphants, un sac Carrefour flotte au-dessus je sais pas trop pourquoi. Rome s’est invité chez nous, on l’a vu s’approcher à mesure des filons miniers, des nouvelles saignées, de leurs intérêts, les gros gourmands, ricains, canadiens, français, noiches. Et les cannibales se sont pointé derrière, avec les inondations, le choléra, la variole, le sida, la syphilis,  le bordel en ville, le poison du pouvoir. Soudain le sac a fait une pirouette sur lui-même et j’ai vu une femme surgir des herbes en hurlant de peur. Elle hoquetait, sa voix partait dans les aigues, j’avais quatre ans et je ne comprenais pas, j’ai vu juste le type derrière elle, la lame nue bien haut brandit dans le ciel bleu porcelaine. La lame est devenue rouge et noire brouillé. C’est après qu’ils ont tué mon père sous mes yeux. Dans mon pays la mort vaut un euro. Lève-toi, noire vengeance, sors de ton antre obscur ! Amour, cède à la tyrannique haine ta couronne et le trône de mon cœur ! soulève-toi, ô mon sein, car tu es gonflé du venin de l’aspic. JAGO – Je vous en prie, contenez-vous. OTHELLO – Oh ! du sang! Jago, du sang. Ouais, un jour je vais vous chasser, tous autant que vous êtes, un jour, chez moi, chez vous, terminé, pas de quartier, vous allez payer pour mon père, mon village, ma grand-mère que depuis ils ont assassinée. Pour les flots d’or qui coulent dans les veines de la France Afrique, ce venin, ce poison, cette malédiction qu’est nôtre infinie richesse. Un jour, ou peut-être jamais, qui sait. Alors soyez contant que pour le moment je sois dans ce square, les vapes Smirnov et THC, que je ressemble à une de vos statistiques à la con, un plan large sur BFMTV, une idée reçue. Moi ça me va très bien les idées reçues. C’est comme une garantie, une carte veuillez toucher 2000 euros au Monopoly. Je suis un arnaqueur, c’est mon métier, vos idées reçue c’est ma matière première. Ah ! c’est maintenant qu’il faudrait mourir pour comble de bonheur ; car mon âme est pleine d’une joie si parfaite qu’aucun ravissement semblable ne pourra m’être accordé dans le cours inconnu de ma destinée. Mon âme est pleine d’une joie si parfaite…. Que c’est bien dit. Je suis là, vodka-spliff, posé dans mon square de misère, le cousin parti je ne sais où et je lis ce bouquin que j’ai trouvé, Othello. Othello de William Shakespeare, je ne sais pas qui c’est ce pélo mais il écrit bien. Je veux dire c’est beau, ça me remplit et ça vogue sur mon ivresse comme un voyage transcontinental. Et cric, et crac j’entends le chant des femmes qui pilonnent le manioc, je revois Ada et Awa mes chèvres préférées au poil tout crémeux, j’entends mon père qui prie de sa voix grave et feutré derrière la maison la illah I Allah Mohamed rasoul Allah… Ah c’est maintenant qu’il faudrait mourir pour comble de bonheur… Ce Iago quand même je me dis, quel enfoiré quand j’entends quelque chose claquer au dehors de mon crâne, de mon bonheur, de mes souvenirs. Je lève la tête, on aurait dit une porte qui claque, une fenêtre. Merde, je me dis, c’est le cousin ? Je ne vois rien, je suis gazé, je regarde vers la rue, personne, ah qu’il aille se faire foutre ce con. Il doit être barré sur un banc à roupiller avec tout ce qu’il a éclusé. Ô toi, infâme ravisseur, où as-tu recélé ma fille ? Damné que tu es, tu l’as subornée par tes maléfices ; car je m’en rapporte à tous les êtres raisonnables : si elle n’était liée par des chaînes magiques, une fille si jeune, si belle, si heureuse, si ennemie du mariage qu’elle dédaignait les amants riches et élégants de notre nation, eût-elle osé, au risque de la risée publique, quitter la maison paternelle pour fuir dans le sein basané d’un être tel que toi, fait pour effrayer, non pour plaire ? Que le monde me juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tu as ensorcelé sa tendre jeunesse par des drogues ou des minéraux qui affaiblissent l’intelligence ? – Je veux que cela soit examiné. La chose est probable ; elle est manifeste. Je te saisis donc, et je t’arrête comme trompant le monde, comme exerçant un art proscrit et non autorisé. – Mettez la main sur lui ; s’il résiste, emparez-vous de lui au péril de sa vie. Enfoiré de raciste, je me dis, voilà c’est tout ce qu’il est le père de Desdémone, mais d’un autre côté, si tu y réfléchis bien, Othello quand même c’est un gros balourd, il veut trop tout, les titres et les richesses et y’a pas gros pour que cet enfoiré de Iago le pousse à la faute. Juste appuyer là où ça fait mal, le nec plus ultra de l’arnaqueur en somme. Le vol moi je trouve que c’est un peu sale, la came c’est dangereux et j’ai mieux à faire que de risquer ma peau, je suis père de famille, mais l’arnaque c’est différent. L’arnaque ça joue sur les préjugés, la stupidité, la naïveté, le manque d’observation le plus souvent. L’arnaque c’est un peu comme le tour que te fais le magicien, tu crois que je fais ça, mais en réalité je suis en train de te la faire à l’envers et à l’endroit pile poil aux petits oignons. Si l’art de la guerre, comme disait Sun Tzu, c’est l’art de duper, alors l’arnaque c’est la guerre. Mais pas celle que j’ai connue, pas celle qui a tué mon père, non. Celle-là elle est sale. Celle-là elle ne cherche pas à te duper sur ses intentions, celle-là elle te mange au figuré comme au propre. Et on mange encore de l’homme par chez nous tu sais. Les sorciers sombres, les sheïtan fait homme, chaque partie du corps a un sens, une fonction, et si c’est un albinos ou un pygmée albinos alors c’est encore mieux, plus puissant, t’es invincible. Des armées d’invincibles démons qui déferlent en hurlant des herbes hautes, des tirs saccadés d’AK47, le chtoc, chtoc des machettes qui s’abattent, les os qui craquent, la viande qui se démêle dans les hurlements et les pleurs, le feu, le feu partout. Parfois je ne sais plus si j’ai vécu ces choses là ou si je les ai imaginées mais je ne suis pas certain au fond que ça ait bien de l’importance. Pour les magazines, pour les radios si un jour moi et les miens on racontait votre Afrique ça vous ferait sûrement plaisir, ça donnerait du goût à vos indignations mais ça ne serait pas la mienne. Chez moi la mort vaut un euros, qu’est-ce que tu veux comprendre à ça français depuis ton canapé, ta télé, ton confort ? Toi qui n’est pas né dans un pays de magiciens et de sorciers, d’esprits et de démons, d’assassins de onze ans et d’empereur en carton. Pour toi tout ça, nous, c’est juste du folklore est limite sur ce sujet ta mentalité n’a guère évolué d’un iota depuis la colonisation. Elle s’est juste déplacée sur le curseur de ce que tu crois savoir. On est plus des nègres, on est des renois, des blacks, et on a nos « croyances qu’il faut respecter ». Avec un peu de chance, il n’y aurait pas la guerre tu nous amènerais Kev Adams En Terre Inconnue… mais à quoi bon, je vais pas te remuer le couteau dans ma plaie hein ? Déplorer un malheur fini et passé, c’est le sûr moyen d’attirer un malheur nouveau. Quand on ne peut sauver un bien que le sort nous ravit, on déjoue les rigueurs du sort, en les supportant avec patience. L’homme qu’on a volé et qui sourit vole lui-même quelque chose au voleur ; mais celui qui s’épuise en regrets inutiles se vole lui-même. Chez moi la mort vaut un euro, qu’est-ce que j’y peux à ça ? Me rattraper sur votre beurre et y faire une vie. J’ai des enfants à nourrir, wallou diplôme, quinze ans avec un titre de séjour d’un an sur la jugulaire, et si on m’arrache d’ici, si on me renvoi là-bas, je suis mort. Personne ne m’y attend avec des malédictions plein son sac, c’est tout ce pays qui est un sac maudit. Alors je prends ou je peux comme je peux et crois-moi j’ai déjà trinqué. Crois moi j’ai vu des trucs dont t’as pas envie de te faire des souvenirs. C’est en moi, ça couve, une intimité avec la haine, la mort, la rage, elle brûle parfois sur mon visage, elle m’assombrit, je deviens le passager noir, je m’escapade dans tes cauchemars et je songe à tous les malheurs que je ne commets pas contre toi. Mais encore me faudrait-il une bonne raison. Celui qui bouge pour se faire l’écuyer tranchant de sa rage tient son âme pour peu de chose; il meurt au premier mouvement. Et je n’ai aucune raison objective de faire de moi l’écuyer de ma rage. Ou bien ça et seulement ça. Une foultitude de raisons, du carburant pour mille ans mais encore rien pour l’allumer. Je pose le livre, quelque part dans le noir deux chats se disent des mots. Des cris bizarres, des ronflements, je n’aime pas ça, ça sent mauvais, les chats me disent qu’il est temps de partir, bouge, et vite. Je me lève tant bien que mal, ankylosé par la dope et le froid, soudain j’aperçois le cousin là-bas qui se barre en douce. Lui aussi a senti quelque chose, lui aussi les chats je suis sûr, mais qu’est-ce qu’il a sous son blouson putain ? Je prends l’escalier de droite qui descend jusqu’à la rue, un pas sur le trottoir, deux, je regarde le cousin, il a l’air bizarre, il me fait signe, et soudain…  POLICE ! ON SE FIXE ! FACE AU MUR ! VITE ! D’où ils sortent ? Comment ils ont débarqué de nulle part comme ça ? On faisait rien, pourquoi vous nous emmerdez comme ça ? Vous avez quoi dans vos poches ? Mais je vous dis qu’on a rien… Ah ouais et ça c’est quoi ? Demande l’autre flic en arrachant le truc que porte le cousin sous sa doudoune. Un drapeau ! Un putain de drapeau tricolore qui bling bling comme un Sarkozy en chaleur. Bon dieu, ce connard a cambriolé la mairie !

Au tribunal ils avaient tout en couleur. On les apercevait très bien. Lui dans le square avec sa tête qui regardait vers la rue et son cousin qui avait trouvé une échelle et grimpait jusqu’au bureau du maire. C’était déjà bien, magnifique, merveilleux comme flagrant délit mais il y avait pire, bien pire que leur tête, il y avait les pièces à conviction, étalé sur la table devant la juge. Un drapeaux français arraché de son mat, une tricolore avec une petite plaque en vermeil et des cordons dorés que le cousin avait pris pour de l’or, onze louis d’or qu’il avait trouvé coffré dans un des tiroir du maire, collection personnelle et le pire du pire en ce qui le concernait, le tampon officiel de monsieur le maire. Quand on était déjà tombé pour escroquerie avec faux et usage de faux administratif, plus un titre de séjour précaire, c’était l’allé simple direction Villefranche avec une charge supplémentaire pour récidive. Les flics, la juge l’accusait d’avoir fait le guetteur. Il protesta, c’était impossible, il était en train de lire.

–       Et que lisiez-vous je vous prie ?

–       Othello madame le juge.

–       Je vous demande pardon ?

–       Othello madame le juge, répéta-t-il sans en démordre.

L’avocate du cousin plongea la tête dans sa main, un gloussement de rire parcouru le tribunal. Othello, et puis quoi encore, un classique de la littérature, obligatoire à l’examen d’entrée de la magistrature, thème jalousie et crime passionnel. Pourtant à part la juge, personne dans le tribunal n’avait lu la pièce entièrement, on s’arrangeait entre étudiant, sur internet pour en trouver une synthèse digérable. Celle-ci hocha la tête avec un air mi amusé mi agacé. C’était son lot, toute la journée entendre des menteurs pathologiques inventer des excuses abracadabrantesques comme disait Rimbaud pour échapper à leur peine. Mais ce coup là c’était une première, comment  ce jeune noir avec son air brut de décoffrage, sa tenue de galérien, expédié en comparution immédiate suite à un flagrant délit, connaissait même ce nom d’Othello ? Elle regarda l’avocat du prévenu qui lui rendit le même regard désolé.

–       Bien, en ce cas pourriez-vous nous en raconter l’histoire ? Demanda-t-elle lassement avec l’intime conviction qu’elle venait de le coincer.

Le prévenu s’exécuta. Avec ses mots à lui, bruts, débit cahotique, en coup de poings. Stupeur dans la salle. Non seulement il était capable d’en faire un résumé mais il avait parfaitement compris le mélange de jalousie, d’orgueil, d’ambition qui conduisait finalement le Maure à sa perte. La juge était impressionnée. Elle examina ensuite les arguments de l’avocate du cousin avant de décider de leur sort, rien qu’une pauvre brèle qui n’avait pas la moindre idée de la valeur de ce qu’il avait volé. Pas d’antécédent, et rien qu’à son élocution on sentait qu’il ne comprendrait même pas la raison exact de sa comparution. Son avocate était partisane du minimum, un peu de TIG et on parlerait plus, une bêtise, rien qu’une bêtise madame le juge. Mais l’autre c’était autre chose. Plusieurs fois condamné, assez intelligent pour avoir lu et compris un ouvrage qu’elle avait elle-même mit du temps à saisir dans toute sa subtilité, ce n’était pas pardonnable.

–       Monsieur Zuma je ne comprends pas pourquoi vous êtes encore ici parmi nous, vous êtes visiblement intelligent, vous vous exprimez correctement et vous nous avez démontré que vous aviez parfaitement saisi toute la substance d’une pièce de Shakespeare. Avez-vous une explication ?

Il haussa les épaules. Quoi répondre ? Que dans son pays la mort valait un euro ? Et que tout était parti de là ? Tout le chemin de travers… Qu’est-ce qu’elle y comprendrait ? Et puis était-ce seulement une explication ?

–       C’est pas moi qui ai cherché, fit-il remarquer en jetant un coup de biais à ce crétin de cousin.

–       Non en effet, vous vous êtes contenté de laisser faire. Vous ne vous êtes pas demandé pourquoi votre cousin n’était pas avec vous ?

–       Bah non j’lisais.

Gloussement dans la salle, qu’est-ce que ça avait de drôle ?

–       C’est bien ce que je vous reproche monsieur Zuma. Vous lisiez au lieu de prendre vos responsabilités d’ainé. Ce pourquoi je vous condamne à quatre mois fermes, en espérant que ça vous serve de leçon.

–       Mais c’est dégueulasse ! J’ai rien fait !

–       Il fallait y penser avant monsieur Zuma, vous pouvez emmener le prévenu, rétorqua la juge en jetant un œil au dossier suivant.

Et c’est ainsi qu’un ami à moi se retrouva un jour au placard pour avoir lu Othello. En Centre Afrique la mort vaut un euro, en France la liberté vaut le prix d’une pièce.

 

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l’Enfer (extrait 3)

Gourmandise

Milan contemplait avec la ferveur d’un converti, le paquet de spaghettis posé devant lui qu’un rayon de soleil venait frapper depuis l’unique fenêtre de la pièce. Honorant les sentiments qu’il nourrissait à l’endroit de ce kilo de pâtes, les scintillements du cellophane habillaient les longues tiges blondes d’une lueur aurifère; tant, qu’un examen hâtif eut leurré n’importe quel visiteur un peu distrait et donné l’illusion que le vieil homme était, en réalité, le gardien de quelque fabuleuse fortune. Des spaghettis tout à fait ordinaires, fabriqués en Lybie, mais qui néanmoins s’ils n’avaient pas valeur d’or revêtaient, au coeur du vieux Milan, l’habit délicat et joyeux d’un trésor enfantin.

Sur la moitié de l’emballage courait une large inscription curviligne, de style koufik, ponctuée d’un épi de blé simplifié. Sigle qui n’était pas sans lui rappeler les gerbes virilement empoignées des ouvriers des bas-reliefs de l’Hôtel de Ville et qui, désormais, gisaient en débris parmi les cadavres et les carcasses incendiées.

Le paquet reposait sur une petite assiette à la courbe approximative et au rebord ébréché, trônant au milieu d’une table en bois vermoulu, plantée au fond d’une pièce à peu près nue, dont le plancher et le plafond étaient à demi défoncés. Dans un coin de la pièce, attendaient un seau d’eau, un réchaud, quelques grammes de margarine, une passoire artisanale et une casserole cabossée, rafistolée de clous. Il était assis sur un tabouret bricolé et pouvait entendre au loin tonner les canons.

La fenêtre, par laquelle le soleil fêtait son trésor, était brisée et plus rien ne retenait le vent de venir charrier ici les remugles de poudre et de mort qui flottaient au dessus des rues. Fumet mêlé d’un relent de moisi émanant des murs à demi pourris et qui avait désormais pour lui, l’odeur du quotidien. Les volets avaient été arrachés et du rebord ne subsistait plus qu’une vague et courte plate-forme de béton noirâtre sur laquelle reposait un pot de fleur; duquel s’élevait, triomphante, une délicate touffe de basilic.

Car en dépit de tout, Milan avait conservé son goût des choses italiennes et au-delà de la simple idée que ces pâtes allaient lui offrir son premier repas depuis une semaine, elles avaient la vertu d’invoquer le plus doux des souvenirs, qu’un peu de basilic soulignerait d’une saveur sans égal.

Oubliant le désastre, il remontait dans le lointain catalogue de sa mémoire; au temps jadis des Jeunesses Communistes, où lui et ses camarades traversaient les frontières à la rencontre de l’Europe, célébrer le nom du Maréchal et glorifier sa politique.

Il avait navigué à bord des formidables tracteurs soviétiques sur les fleuves blonds des champs de blé de Silésie, il avait admiré la majesté mystérieuse du pont Alexandre II dans la brume glacée d’un hiver à Leningrad, il avait bu l’ouzo en chantant la révolution sous le soleil de Grèce… mais seule l’Italie brillait encore au sommet de son coeur. Ah qu’elle n’avait pas été sa joie de découvrir que son prénom était également le nom d’une grande ville Lombarde ! Et cette langue ! Si chantante et si cousine qu’il l’avait comprise sans jamais l’avoir apprise…

Soudain il revoyait la grande tablée de son adolescence au pied des oliviers de Toscane. Avec sa nappe bleue, éclaboussée des rayons du soleil qui dansaient au travers des branches odorantes. Il revoyait le visage joyeux de ses compagnons, il les entendait rire et chanter les chants partisans que leurs avaient appris les camarades italiens. Il sentait à nouveau le parfum des spaghettis et sa bouche retrouvait le goût du basilic, de l’huile d’olive et de la tomate fraîche. Le goût de vivre.  Alors lui venait à l’esprit ces quelques vers de ce poème qu’il avait appris à l’école et qu’il récitait en français: Mon enfant, ma soeur, songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble ! Aimer à loisir, aimer et mourir au pays qui te ressemble ! … Et un sourire naissait sur son visage triste.

L’Enfer (extrait 2)

Colère

La détestation unilatérale des infrastructures chimiques de la langue démolit d’un coup de point, pas d’exclamation, la foule molle des vendredi soirs qui m’observe comme un limaçon chinois, méfiant et jaune. Je leurs hurle dessus et ils ne disent rien, ils ne comprennent pas ou par bribes, le poème que je leur sers en soupe. Des chiens. Des chiens à leur maman debout derrière leurs télévisions qui passent comme des mégots dans le vent et je les ignore moi aussi, qui puis-je s’ils sont bêtes qui puis-je s’ils vachettent dans la croupissante médiocrité de leurs alinéas, leurs crédits, leurs assurances, leurs plans retraite, comme si la retraite n’avait pas déjà sonné pour eux depuis l’enfance ! Taïaut de nos rêves faisons des maisons ! Des télés, des émissions… Ils adorent ça les émissions, se regarder parler…. Regarder les autres, pour se dire, nous on n’est pas pareil mais on aimerait bien. On aimerait bien être comme Lolita Panpancucul la princesse reality chaudasse, avoir des gros seins et aller partout avec ses gros seins comme deux ambassadeurs spéciale porno. Mais on n’est pas comme Madame Michu, oh non ! Qui vient raconter sa petite vie de misère à la télévision, ah non ! Nous on est mieux ! Oui mais je m’en fous moi qui les garde leur plastique savant à leur maman, tatouage ethnique et tout le toutim, qu’ils se le caroufaillent où je pense leur Apollon spongiforme bovin, les problèmes spicologiques de Madame Bidule, et toute leur modernitude ! Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse à moi que leur siècle il calanche dans les toupies, que ça roule en rond à ras, de les voir clapoter comme des rongeurs sur leurs claviers partout où ils sont comme s’ils étaient tous ministres de quelque chose. Comment veux-tu que ça m’intéresse moi leur litté-rature à gros pied qui raconte jamais rien mais qui le raconte rondement. Leurs philosophes du sophisme et de la litote en collier. Il y a rien. Il n’y a plus rien, ou presque et ce qui reste ça s’en va par petit bout et tout ce qu’on peut espérer c’est que ça va pas partir trop vite en couille. Mais le veau il comprend pas, il continue, on lui a dit de continuer alors il continue. Et il me regarde lui aboyer dessus et il a peur, je la lis sa peur dans ses petits yeux éteints d’aveuglé-sourd. Il a peur de quoi ? De ce que je lui renvoie évidemment, suis-je fou ? Comment ? Je l’insulte lui ! Oui toi ! Non toi ! Alors il prend son petit portable rassurant, son organe en plastique, il appelle les gentils flics rassurants dans leur tenue de ninja de la mort qui vont m’embarquer c’est sûr. Ils me feront taire, c’est sûr, on entendra plus le son de ma voix, mais dans la tête je ne me tairais plus jamais, et chaque fois qu’ils me demanderont je leur dirais. Je leur dirais ma fièvre gigantesque, ma fureur rocambolesque, ma colère faramineuse contre leur monde de ras de terre, leurs absences, leur néant, leur océan de néant sur lequel ils naviguent à vue, mais sous l’œil attentif des caméras ! dis-je en pointant théâtralement la caméra au-dessus de la galerie. Oui ! Et qui donc est derrière cette caméra ? Quel lambda est en train de me regarder là ? OUI ! Un veau lève la tête, il sourit je l’intéresse, oh mon frère, oui toi aussi regarde sainte caméra, elle nous observe c’est pour notre bien. Le veau sourit, je l’amuse… Et voilà les pandores qui m’assaillent, vos papiers s’il vous plaît, à qui vous parlez ainsi monsieur, mais à vous monsieur, à vous lui dis-je, et à lui aussi, s’il veut bien, à n’importe qui qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ! Ils s’exaspèrent, ils sont en bande, ils aiment ça être en bande c’est grégaire chez eux. Taisez-vous monsieur, voyez ce que je vous avais dit ? Ils veulent tous qu’on se taise toujours, ils ne veulent pas entendre, surtout si ça les nomme qu’ils soient civils ou poulets, taisez-vous ou on vous embarque et pourquoi donc ? Pour outrage, pour rébellion non même pas pour désordre sur la voie publique, exactement ! La vérité ils appellent ça le désordre.