CAC40

Farid avait  tout juste 30 ans et il avait déjà passé 9 ans de sa vie en prison. Il n’avait pas commis le moindre braquage, n’avait tué personne, avait participé à trois cambriolages, de loin, comme guetteur deux fois sur trois, il s’était contenté de cumuler les petits délits, les condamnations légères ou avec sursis, les gardes à vue et les embrouilles avec les flics. Depuis qu’il était enfant, il y avait un genre de marché en bas de chez lui, le marché noir on appelait ça. Le coin des receleurs, des vendeurs de parfum chinois, de jean 504 et de polo Raph Loren… Tout le monde y venait, les mères de famille, les potes, les darons, tout le monde. Acheter, vendre, combine à droite et à gauche, le tout largement financé par le bataillon. Les potes qui tiennent chaud, et le business. Le bataillon quoi, direct sur le ter-ter, t’as compris frère. Avec eux, il y avait parfois des grands, de vrais truands ceux-là, qui montaient au braco sur les paroles de poulets. Tu me balances une affaire, je t’en donne une. Tu m’aides à faire tomber bidule, je te file un plan sûr. Enfin ce genre d’histoire qu’on sait, qu’on se raconte entre deux spliffs mais qu’on n’a pas exactement envie de savoir. C’est pas bon. Pas envie de terminer dans un coffre, une cave, mêle-toi de ton boule cousin. Et d’ailleurs tôt ou tard ces enfoirés de flic revenaient et serraient ceux à qui ils avaient balancé une info. Qui irait balancer en retour les poulets ? C’est qu’il y a du lourd encore au-dessus, on parle en gros millions, en casino, en trafic international. Tu crois comment qu’il rentre frère les flingos et le shit ?
Et puis un jour il y avait eu une grosse descente et le marché noir qui était là depuis facile dix ans a disparu. Farid était dans le coin, avec une paire de portables tombés du camion et une méchante humeur. Il s’était embrouillé avec les poulets, crac, la broutille était passée en mode sérieux. Application des peines plancher cousin, merci Sarkouille, qui vole un œuf vole un bœuf, t’as violé personne, t’as braqué rien, mais tu vas prendre sévère quand même, 4 piges d’un coup. Ça te pète un peu. Quatre piges dans neuf mètres carrés avec deux autres mecs. Tu vis, tu manges, tu dors, tu rêves, tu te branles, tu pisses, tu chies pendant quatre piges avec deux autres gus. Si tu vas pas au mitard… Et selon où tu tombes, tu peux y aller pour n’importe quoi ou juste les trucs graves. Là les matons t’appellent par ton prénom, te disent bonjour le matin en ouvrant ta cellule, tant que tu les respectes, que t’insultes pas le chef, tant que tu fais du « oui surveillant, bonjour surveillant » à peine s’ils te grondent parce que ça sent le shit dans la cellote. Mais à Villetaneuse par exemple, c’est une autre danse. Là-bas les matons ils portent le badge du FN sur leur veste, un mot, un regard de travers, mitard, ça sent le bédo : fouille… etc. Tu respires plus, tu flippes pour tout, terminées les vacances forcées, bonjour la pression H24, et déjà que des fois tu yoyotes sévère à te demander ce que tu as foutu de ta vie… Mais pas question de se faire suivre par un psy, de prendre des médocs, ça se fait pas. T’es une mouille pas un homme, un camé, un dingo, t’assumes pas, tu fais ta pleureuse, va chier. A la rate, gros, faut porter ses couilles. Et les mecs avec des faiblesses côté slip, les gars qui se frotillent et s’enculent, même tarif, c’est mal vu. Pourtant des fois, le petit gégé, son codétenu, il l’aurait bien serré dans ses bras. Ça fait du bien un câlin quand on a vu la daronne chialer au parloir. Ça fait un peu de chaleur quand tes potes d’enfance viennent jamais, t’écrivent jamais, que t’existes plus que pour la famille et les surveillants. Mais si ça se savait… et la rumeur à la rate, elle se porte bien merci. Farid se sentait déjà assez paria comme ça. T’as déjà vu Mister You, la Krime, Booba, te raconter que trop il kiffait son pote de cellote ? Sur la vie de ma mère cousin t’es ouf de raconter ça. Ça se fait pas, les dalepés c’est dégueulasse ! On est des hommes nous, c’est des trucs de francaouis ça !
Quatre ans donc. Le matin son programme c’était toujours le même, un rituel, il en faut, ça aide. On se lève, on fait quelques pompes pour la forme, pour la tête, et puis nettoyage de la cellote, bonjour surveillant, bien ? Après kawa. Important ça le café. Les autres se pointent, les potos, un, deux, le petit gégé qui fait le service, roule un sbleuh’, un sucre ? Ouais, il est bon ton café Farid, pas de soucis cousin c’est la soeurette qui a ramené le Grand-Mère. Ah ouais Grand-Mère elle fait un trop bon café. Des fois c’est lui qui était invité, on croisait du monde, des anciens du quartier, 30, 35 piges, 15 condamnations, 12 ans de rate au compteur avec des têtes de tueur je te dis pas. Les gars qu’on faisait pas chier même pas les surveillants, surtout pas. A 1400 boules de salaire les candidats à la triple fracture il y en a pas des masses. Farid parlait peu, se racontait jamais, il écoutait, regardait, rigolait avec les autres, et si un barbu venait le sermonner, wallah t’as trop raison cousin. L’anguille. On se faufile, on essaye de se tenir, on parle pas dans le vent, et si il y a besoin d’un coup de main dans ses compétences on n’hésite pas. Faut être sociable quand on reste 12h par jour dans neuf mètres carrés pendant quatre ans. Et éviter les embrouilles, surtout. Avec les surveillants, avec les autres. C’est qu’il y a des cintrés là-dedans, et des sévères parfois, avec des familles nombreuses et des cousins dans tous les blocs. Bref c’était comme au quartier, même la tenue. Bas de pantalon Tachi’, les chaussettes blanches par-dessus, veste Adidas, polo Lacoste-Taïwan double pantalon quand y faisait froid, la tenue confort. Ce qui manquait c’était les filles, la liberté aussi, pour autant que ça veuille dire quelque chose quand on a rien connu d’autre que le quartier et la rate. Et le blé aussi. Faut cantiner, payer la téloche, le shit, les clopes, la bonne kémia. Si t’es sans un, si ta famille t’aide pas, si tu connais personne, que t’es un déplacé par exemple, t’es sérieux dans la merde. En taule c’est comme dehors, pas de bras, pas de chocolat. Sauf que dehors il y a toujours moyen si tu sais où gratter, ici c’est plus compliqué. C’est pour ça que les gars demandaient le cumul des peines, t’as vu ? Pas juste pour le tir groupé, pour éviter d’être baladé dans toutes les juridictions qui avaient un truc contre toi. Parce que c’est comme l’école, le nouveau faut qu’il refasse tout à chaque fois, les bonnes connections, les relations avec les gardiens, à qui demander du shit ou de la dreu pour les camés, qui aller voir quand on avait un souci avec le baveux ou le JAP, travailler éventuellement. C’était pas obligatoire, et souvent très chiant. Fabriquer des cintres, des drapeaux, putain combien de drapeaux on trouvait sur les mairies, les commissariats, les ministères qui avaient été fabriqués par des mains de prévenus ? Mate les céfrans avec leur beau tricolore made in la Santé cousu machine par Driss le braco des DAB. Farid lui ça lui disait rien. Ça te donnait un peu de droit, un salaire que tu touchais jamais direct et en dessous du salaire moyen, mais laisse tomber de bosser pour l’administration. Rendre des services souvent c’est mieux.

Quatre ans. Toute une vie quand on a vingt ans.
Et puis il y a l’après. Retourner chez les darons ? Oublie. Alors aller où ? Pas une thune, pas de taf, rien, bin chez le frangio, avec lui, sa femme, le petit… tu tiens pas deux mois. Personne, surtout pas la femme. Elle te fait des histoires parce que t’as pas plié le lit, parce que t’as tapé du Nutella sans demander la permission, ça te parle mal, tu te sens une mouille, faut bouger. Farid avait de la chance, il avait des sœurs. Elles le soutenaient, l’aidaient, l’écoutaient, la grande l’avait aidé dans ses démarches, passé des coups de fil, rassuré les darons. Ça le saoulait gentiment, mais il laissait faire, elles l’aimaient et réciproquement. Farid avait trouvé un boulot de TUC, on lui avait dégoté un appart facile, maintenant il avait un chez lui. Enfin…
Quatre ans frère… t’es jamais sorti de chez tes darons, tout ce que tu sais c’est le ter-ter, les affaires, le quartier, le daron qui te pète les couilles, les profs qui t’endorment, les embrouilles avec les schmidts, en plus t’aime moyen la contradiction, laisse tomber. Quatre piges de rate derrière, t’es paumé cousin. Et vas-y que de toute façon c’est la même, t’as les potos qui se ramènent, t’as la gare à pas loin genre avec tous les autres, ceux de la rate, ceux du quartier, qu’est-ce qui change finalement ? Les putes.
Voilà, t’as des putes et une espèce de boulot avec des pélos qui te parlent mal parce que t’es arrivé avec 20 minutes de retard. Eh vas-y ! Tu crois qu’elle est facile ma vie ou quoi toi ? Il y a Rédouane qui s’est pointé, on a bu de la vodka Redbull, après il a voulu qu’on aille aux putes. L’avait pas de thune comme d’hab, on s’est embrouillé, je suis rentré, tiens vas-y voilà Kevin et son cousin Patrice, bourrés, les poches plein de chichons, avec une autre tassepé… Putain je me suis même pas couché une heure gros ! La belle vie, mes couilles oui !
Et comme ça pendant une pige. Le taf nique sa mère, c’est pas fait pour moi ça gars. Une pige tout entière. La télé ? Pète sa mère cousin, il veut une grande, la maxi, avec l’ordi, le lit, le canapé et tout, confort. Comment ? Bah faut savoir se démerder dans la vie frère.
Khaled qui vient avec Walid, il a du bon, tu connais l’histoire cousin, fais tourner, vas-y tu veux que je te trouve des iencli ? Assure mec, je connais tout le monde dans le bloc.  Et vas-y que ça s’enchaîne. Malek qui te trouve la grosse télé, 300 boules nique sa grand-mère, l’ordinateur pète sa mère de chez Untel qu’a tout le matos du monde si tu vends pour lui, la Play, les jeux, tout. World of Warcraft, GTA, Grand Turismo, que du bon, tombé direct du camion frais. La belle vie. Le matin il se levait, faisait quelques haltères, rangeait sa cellote, aller toquer chez le voisin l’inviter à boire le café. Prenait sa douche, partait à la gare, en promenade.
Et puis il revenait.
Avec une pute.

Une pute, une salope, pas un tapin hein ? Pas une pute une pute hein ? Pas que tu payes. Enfin si parfois, Farid faisait venir une pute ou deux. Généralement quand il y avait Samir. Il voulait toujours niquer des tapins Samir. Les salopes, il aimait pas ça, il respectait pas. Et Rédouane aussi il aimait bien les tapins, mais lui il avait jamais une thune. Ou alors pour sa gueule. Et vas-y qu’il squattait à demander un autre bédo, encore du café, eh dis donc t’aurais pas des biscuits ? Il savait même pas jouer à la Play cette mouille !
Bref, une pute, une salope et pas souvent des tapins parce que bon ça douille. D’ailleurs pourquoi foutre, c’est toutes des putes les filles de maintenant, rien que des salopes ! Je te fais un petit sourire, on rigole un peu, je te dis deux trois conneries, on sort le bédo, et vas-y. Elles te sucent à deux si tu demandes poliment ! Des vraies chiennes. Une fois il en avait enculé une et tout de suite après il lui avait fait lécher le bout, comme dans les boulards. Elle avait même pas moufté la petite, 17 piges ! Et l’autre, la grosse, qu’ils avaient fait monter un soir avec le petit Kevin. Avec son piercing dans la langue, « j’adore l’échangisme »… la Libertine… le boudin bourré, elle les avait sucés tous les deux ! l’un après l’autre ! Et elle avale en plus ! 20 piges ! Elles sont paumées ! Perdues. Des salopes, toutes des putes.
Et au quartier ? Avant ? Pareil. Mais il y en avait moins, une fille qui passe pour une vache dans le quartier, ça craint frère. Alors il y avait Marie Odile, la brave Marie Odile qui se laissait tringler par tout le bloc. T’allonges un peu de bédo, ça suffisait. Sa vie sexuelle ? Sa première fille avait connu six types avant lui. Dans le quart d’heure avant lui. L’amour ?  Connais pas. Oui, il s’entendait bien avec la petite Aurélie, elle était cool, elle était sérieuse un peu aussi. Ils auraient pu s’installer ensemble s’il n’était pas allé en taule. C’était de l’histoire ancienne maintenant. Partie la petite Aurélie, et à la place il y avait les putes. Les banlieusardes qui avait raté leur train, des paumées déchirées qui rondaient autour de la gare, la petite voyageuse provinciale et insouciante, la salope franco de porc, estampillée pétasse léopard qui s’encanaillait, les cousines qui veulent faire du business, parfums, fringues, quelques roumaines pas cher, une kosovar une fois, un bonbon. La femme seule quoi. Toutes des putes. Pendant une pige.
Plus la tise.
Et le bédo.
A la rate il n’y avait pas la tise. Pas impossible mais laisse tomber. Ça faisait des histoires la tise. Et chez lui il y en avait souvent des histoires depuis. Parce que voilà. La fête tous les jours, la grosse télé, la Play, les tapins et les putes, ça attire les crevards. Ça attire tous les paumés qui sont trop trouillards ou trop flemmards pour monter au bataillon, et qui vivent chez papa et maman. Les mecs aux chomedu qui vivent chez le frangeo depuis qu’ils ont perdu leur appart. Ou juste les potes de la gare et tout l’orchestre des emmerdes en rafale. Les voisins, les flics, les mecs qui s’embrouillent sur le palier. Et puis nique sa mère, t’es bourré, t’as pas envie de descendre, tu sautes la poubelle par la fenêtre. Il y a des plaintes dans l’immeuble. C’est pas la cellote justement, ou bien on est tous en prison…
Des prisons dans des prisons. La liberté est une prison avec des putes. C’est ça la vie ?

Un jour il avait rencontré Djalilah.  Une fille du bloc, enfin de l’immeuble. Une fille des quartiers aussi, un peu paumée aussi, mais pas une pute. Un engin. Jolie, pieuse, gentille, et avec ce qu’il fallait de trauma pour être complètement attirante quand on avait envie de devenir sauveur ou preux chevalier. La dame pieuse se mérite, c’est une pure. Enfin… pas tant que ça mais bon, sérieuse quoi. Et Djalilah l’avait pris en main.
Un jour elle était rentrée chez lui et avait tout nettoyé du sol au plafond. Une toupie à roulette. Tout en lui faisant la morale, fumant des pétards. Après ils avaient joué à la Play. Djalilah était encore une adolescente, moitié petite fille moitié cheval de feu. Un mélange explosif pour un cœur adolescent également. 30 piges ou pas. Qu’est-ce qu’il savait de la vie après tout ? Qu’est-ce qu’il savait des femmes à part qu’il y avait parfois du poil autour et un piercing ? C’était une curiosité que celle-ci. Qui rentrait dans sa vie faire le ménage, en le charmant mais sans le charmer, parfaitement consciente de ses atours, mais n’allant jamais jusqu’au bout du jeu. Et pour cause. Djalilah avait déjà un copain. Avec lequel elle se disputait souvent, l’amour vache mais pas loin. L’amour ado. Le vrai, de quand on a 19 ans et qu’on prend son mec pour un genre de petit frère incestueux, et réciproquement, le docteur ou presque. Lolita en liberté, bref. Et Farid a fait le poète (wink). Il y avait aussi l’Islam. Très impressionnant la gamine de dix-neuf ans qui fait les cinq prières, se lave, s’habille, bismillah… la illahi Allah Mohamed rasoul Allah, cinq fois, cinq fois par jour, murmuré entre ses lèvres rêveuses.
Djalilah avait rencontré la foi après la mort de son frère, parti dans un accident de voiture. Une manière pour elle également de se nettoyer de ce qu’elle avait vécu avant ici. La rue à 17 ans, la zone, les squatts, les types comme lui qui vous ramassent en mode galère et essaye de vous sauter sur un coin de canapé. La tise, la défonce, tous ces trucs qui vous enfoncent. Djalilah n’aimait pas beaucoup l’alcool. Ce que ça faisait faire aux gens, aux mecs, aux filles, elle en concevait que mieux l’interdit qu’elle pouvait en voir les résultats jusque sur lui. Ils s’engueulaient parfois avec Farid. Des engueulades terribles. Surtout quand il était pété, qui lui disait d’aller se faire enculer sur un coup de colère parce que Samir ou Rédouane, ses deux boulets du quartier, étaient venus le chauffer. Elle ne les aimait pas beaucoup ces deux-là. D’ailleurs, de son entourage, elle n’en supportait aucun, et le petit Kevin encore moins que les autres parce qu’ils s’étaient connus du passé. De sa période rue et qu’il se la raclait sur elle. Il disait savoir des choses à son propos, qu’elle n’avait pas toujours été la pieuse, la musulmane propre sur elle et tapis cinq fois. Qu’est-ce qu’il en savait lui de toute façon ? Pour lui, toutes les filles se valaient, sauf sa mère. Rien que des chiennes, des salopes, il en faisait ce qu’il voulait avec sa grosse bite de nègre.
Farid l’avait déjà vu sa bite, tendue dans le slip Dim blanc, élastique, sous le ventre luisant, musclé, avant que la Libertine l’engloutisse, ça le gênait pas de voir son pote se faire sucer, c’était comme ça au quartier, il avait vu ça à la rate aussi. C’était dégueulasse quand c’était un mec qui était à genoux. Ou pas. Quand le mec était beau comme Kevin, une salope entre ses cuisses de petit nerveux, c’était presque beau. Farid essayait de ne jamais penser à ça, le goût que ça devait avoir, c’était dégueulasse. Mais quand même, un câlin parfois, juste un câlin, ça devait être bien. C’était d’ailleurs ça qui lui plaisait aussi avec la jeune femme, son côté copain, garçon manqué. L’adolescente qui hésite encore entre devenir une femme et rester une gamine. Il se sentait si à l’aise parfois avec elle qu’il en oubliait qu’ils ne sortaient pas ensemble, et qu’elle ne l’aimait pas. Alors il se réveillait, trouvait Samir dans sa cellote en train de lui faire la morale, qu’il branlait rien, qu’il fallait qu’il arrête, qu’il trouve du boulot. Samir le chômeur en fin de droit. Eh vas te faire foutre toi !
Il se réveillait avec une gueule de bois carabinée, plus rien dans les poches, à peine une croquette planquée entre deux boîtes de jeux vidéo et rien d’autre comme perspective que le bordel autour de lui de la fête de l’avant-veille, quelques vieux préservatifs qui flottaient dans le chiotte, et une journée à rien foutre à la gare. Rien foutre en essayant de se trouver un peu de pèze, une combine pour s’acheter des clopes, du shit, de la vodka, un kebab, du soda. Son pain quasi quotidien. C’est ça la vie ?
Et sinon faire quoi ?
Rester à la maison.
Aller sur internet, regarder la télé, jouer à la Play. S’inscrire sur Facebook, sur Youtube, sur Chat Roulette, pour se faire des amis, parler avec des inconnu(e)s, éventuellement draguer. Il avait déjà ramassé des salopes sur internet. C’était pas ça qui manquait les putes à vrai dire sur le net. Toutes les gamines, préservées par le pseudo anonymat, magnifiées par Photoshop et Apple, accessit télé réalité, diplômées Pétasse Es Nabilla. Mais c’était un autre genre de drague. Fallait causer, dire un peu ce qu’on pensait. Etre dans le move, connaître le dernier clip de Booba, Rof’’ la Mafia Kainfri, lui c’était la Krime son truc. Cette chanson où il parlait des salopes qui se faisaient trouer pour un joint, de la maille, une soirée en disco. C’était trop vrai frère, c’était ça la vérité, des putes, des chiennes. Incroyable. Et pourtant parfois il les trouvait si belles, si pures, si magnifiques qu’il aurait voulu les protéger d’elles-mêmes, devenir leur grand frère, leur amant fraternel. Mais c’était impossible. Comme c’était impossible avec la petite. Djalilah.
Comme c’était impossible avec Jim.

Jim.
James Work.
Un anglais exilé. Une baffe dans la gueule.

Ils s’étaient rencontrés par hasard, au bas de l’immeuble. Jim faisait peur. Il effrayait tout le monde à vrai dire avec sa tête de dingue. Mais il était intriguant comme est intriguant tout ce qui est un peu effrayant. Farid avait rencontré toutes sortes de gens en prison. Des gens avec cette tête là aussi, des étrangers, des escrocs paumés, des voleurs roumains, des trafiquants géorgiens, des assassins sud-américain, de loin, jamais parlé, mais il avait eu l’occasion de les observer. Comme il avait toujours observé le monde finalement. Avec précision. Il connaissait les gens, forcément. Quand on vend, on vole, on deale, on trafique au nez à la barbe des flics, qu’on doit se faufiler pendant quatre ans sans se faire enculer, au figuré ou au propre on apprend d’autant à les connaître qu’il n’était pas du genre à se laisser dominer facilement. Indocile à l’école, indocile dans la famille, il pouvait piquer des colères terribles et parfois violentes quand on le contrariait ou que les choses n’allaient pas comme il voulait. Alors la première fois où il avait vu ce mec, il ne l’avait pas vraiment pris au sérieux. Tout juste intéressant parce que le pélo avait l’air assez paumé pour être exploité.
Work avait été dans la marine marchande, il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu aussi. Sa bibliothèque débordait de bouquins, des bouquins énormes parfois. Farid n’en n’avait jamais ouvert un de sa vie. Ou à l’école, à peine et le temps que ça dura. Alors du fou en zone d’exploitation, il passa à la curiosité exploitable. Jim aimait bien la fête, les filles, il se sentait un peu seul lui aussi. Comme un pote de cellote. Ou presque.
Oui, ou presque. Jim parlait parfaitement français.  Un peu d’arabe aussi, quelques mots de swahili, de russe, de juif, de chinois… Il pouvait aussi bien te raconter une anecdote qui lui était arrivée à New York que d’histoire de samouraï, il était tatoué, il avait été marié, divorcé, fiancé, vécu mille et un truc, vécu douze vies. C’était incroyable. Et il était beau aussi. Avec ce qu’il fallait de fragilité pour vous attirer instinctivement. Enfin… beau. Comment dire. Il dégageait. Il avait quelque chose d’unique, quelque chose dont il ne semblait même pas avoir conscience lui-même. Un genre de charme, de naturel totalement désarmant quand on avait l’habitude de jouer avec les gens pour survivre. Il s’énervait rarement, était infiniment patient, ne disait jamais un mot de trop. Et surtout, il était terriblement lucide.

Terrifiant même. Cette capacité qu’il avait à tout voir, tout remarquer. Cette façon si personnelle qu’il avait de dire les choses aux gens. Farid n’avait jamais vu ça, jamais entendu un truc pareil. Comment il avait remis Rédouane et Samir dans leur quart cousin ! Rédouane surtout. Incroyable. Totalement incroyable. Farid n’avait jamais vu ça de toute son existence, nulle part.
Pas une insulte, pas un mot blessant, pas une tentative d’assassinat verbal, démonstration de combien il était trop le malin, le blanc, le culturé, la disquette. Non, pire. Toute la vérité. Avec gentillesse, avec respect, mais impitoyablement vrai. Si impitoyablement que Rédouane aussi en était un peu tombé amoureux. Qu’il l’adorait maintenant. Quand à Samir. Merde… Samir cherchait tout le temps les noises, s’arrangeait toujours à un moment ou à un autre pour mettre quelqu’un à l’amende. Jim l’avait désarmorcé en deux deux. Et comment ? En se taisant. Juste. Et quoi ? Samir ne venait plus, il l’évitait depuis qu’il savait que Jim et lui se fréquentaient. Ce mec était dangereux. Il disait la vérité, et il trouvait même le moyen pour que ça ne vous blesse pas. Et il assumait.
Jim était en cale sèche, pas de boulot. Il attendait un signe de la capitainerie du fleuve qui ne venait pas. Il aurait aimé retourner à Marseille embarquer, mais il commençait à se faire vieux. Et il n’avait plus grand-chose pour vivre que la caisse maritime, des dettes et quelques économies. Farid avait imité Djalilah. Il avait pris en main à son tour. Il était rentré chez lui,  avait entièrement nettoyé son appart, tout en le sermonnant gentiment, comme ses sœurs le faisaient avec lui, comme Djalilah, mais pas comme Samir ou Rédouane parce que ces deux-là de toute façon c’est des connards. Et le petit Kevin aussi il ne voulait plus le voir. Il était peut-être beau, malin, c’était rien de plus qu’un sale petit con qui rentrait dans sa cellote comme chez lui, l’invitait à boire, fumer, les putes, une salope, le manège, toujours la même. Farid n’en pouvait plus de tourner en rond.
Plus il les fréquentait ces deux-là, Jim et Djalilah, moins il en pouvait même. C’était un autre monde, les deux extrêmes peut-être d’un autre monde. Le vrai monde du dehors. De la vie des gens, des voisins, de la ville, de ce qu’ils appelaient la liberté. Le monde hors zone, interzone, le monde normal ou presque quoi.
Jim disait souvent que tout le monde était fou en vérité. Et Farid approuvait. Tous fous. Toutes ces salopes, tous ces paumés, tous ces gens qui se croyaient systématiquement à l’abri, et quand les emmerdes pleuvaient, il n’y avait jamais personne. Jim ? Il était toujours là. Toujours. Une embrouille avec les flics ? Il gérait. Une embrouille avec le cousin, il gérait. Une embrouille à cause d’une pute ? Il te remettait tout le monde bien droit, ça ne faisait pas rire. Impressionnant même, parce que ses colères étaient rares, contenues, dangereuses, anglaises mais sans les baffes. En fait, le seul qui piquait fréquemment de vraies colères, c’était lui, Farid.
La lucidité a des conséquences.
L’admiration aussi.

–    Pourquoi tu dis toujours « ta cellote ? C’est pas une cellote, c’est ton appartement. T’es plus en prison Farid, tu sais ?

Merde. Terrifiant même. Ce type qui lui expliquait les mêmes choses que ses sœurs, qu’il fallait qu’il aille voir quelqu’un, un bon psy. Qui le poussait à faire sa déclaration à Djalilah au lieu de toujours en parler, jaloux comme un tigre si on faisait mine de s’intéresser à elle. Ce mec qui de jour en jour le surprenait un peu plus et s’imposait dans sa vie au lieu du contraire. Comme il aurait voulu, comme il s’était imposé dans la vie d’un nombre incalculable de gens avec la dope, la tise, le biz. Tout le monde est une pute finalement, si on sait y mettre le prix. Mais pas ce mec-là, et pas Djalilah non plus. On ne les achetait pas ces deux-là, et l’affection n’y suffisait même pas. Ils vivaient leur vie et c’était tout. Ils n’avaient pas besoin de lui. Et ses sœurs n’ont plus. Elles avaient leurs vies, leurs boulots, leurs jules. Personne n’avait besoin de lui, tout le monde lui disait envole toi beau papillon. Et impossible. Pas un papillon, un pigeon au bord de la fenêtre, comme en cellote derrière le grillage, gluant de merde de pigeon, qui chiait et copulait en froufroutant dans le ciel jaune. Non. Il ne pouvait pas, c’était impossible cette réalité là. Ne servir à rien, n’avoir rien d’autre que des potes d’orgie et 33 ami(e)s sur Facebook. 33 ami(e)s et rien à dire. Tout le dépassait finalement. Les gens, la vie, la société hors zone, il se sentait autant noyé par la stupidité ambiante que par le vide de sa propre existence. Il étouffait. Jour à jour. Un peu plus. Et plus il faisait le vide dans ses relations, plus il essayait de s’envoler, de ressembler à ces deux voisins, plus le chemin devenait tranchant, dangereux. Ce n’est pas l’alcool le véritable problème, lui disait Jim, c’est la raison pour laquelle tu bois. C’est ça qu’il faut résoudre. Et t’auras plus besoin de boire. De fumer même peut-être. De rien.
Rien.
Justement.

Farid aurait voulu épouser Djalilah, en faire une femme sérieuse. Sa Lolita. Mais Lolita n’épouse pas le poète. Elle joue. Et d’ailleurs Djalilah n’était pas non plus le personnage de Nabokov plus qu’il n’était poète. Ou bien en avait-il juste l’âme un peu cassée et pas les mots pour le dire. Il aurait voulu que Jim soit une femme parce que ça aurait été plus facile pour l’embrasser. Mais ça aussi c’était impossible. Même d’essayer. Voilà ce qui se passe finalement quand un autre homme finit par vous dominer et sans forcer. Qu’il s’impose à tout. Ça devient presque physique. Mais c’est impossible. Jim n’était pas le petit Gégé, Kevin, un adolescent. Même s’il en avait encore le physique et certaine manière. On ne s’approchait pas comme ça.
Farid aurait voulu entraîner les autres au lieu d’être entraîné par eux, aspiré par l’existence, à la traîne, Chat Roulette. Et il était trop intelligent pour ne pas le voir.

Mais peu importe finalement Jim et Djalilah, ses sœurs, ses frères, les darons, le quartier, la rate et la zone. Peu importe tout ça. C’était lui. Lui et lui seul. Sa lucidité à lui qui l’avait conduit là. Merde, il avait trente ans ! Qu’est-ce qu’il avait fait de sa vie jusqu’ici ? C’était sa la vie cousin ?
Non.

Il n’en pouvait plus de toute façon et les deux n’avaient fait que mettre le doigt, involontairement, sur ce qu’il savait pertinemment, ce qu’il constatait seul tous les jours, en se levant le matin, en faisant ses haltères, en nettoyant sa cellote, son studio, en partant en promenade. Avec les soeurettes qui s’inquiètent pour toi et qui te renvoient ta propre image, celle du gamin qui n’est jamais vraiment parti de nulle part. Ni de la maison, ni du quartier, ni de la rate. Ni nulle-part.
Après tout, la mort est un voyage comme un autre

Prozac 75020

Paul et Solé s’étaient rencontrés au travail, comme 60% des couples français. Paul était un jeune créatif dans une agence de publicité, et peu importe ce qu’il y faisait, il était donc dans l’équipe créative. Ça lui donnait des droits. La publicité est un milieu bourgeois et conservateur, on a des idées précises sur ce que sont les gens qui dessinent ou écrivent, ce sont des artistes, des génies à priori, car tous les artistes le sont, et ils ont tous les droits. Un génie forcément ça échappe aux règles couramment admises. De sorte que si par exemple un jour une brigade révolutionnaire de peintres cinglés rentraient dans une agence pour se venger des années de vulgarité et de déculturation de l’image et du sens, ils leur suffiraient de s’en prendre à ceux qui ne portaient ni veste ni cravate, et n’étaient pas là avant 10h30. Ainsi quand Solé avait vu Paul pour la première fois, elle avait pensé qu’on faisait des travaux, qu’il était peintre en bâtiment ou quelque chose d’approchant. Paul s’en foutait. Il était très rien à foutre de rien comme garçon. C’était sa marque déposée, son cachet d’authenticité à lui : rien à branler et allez tous vous faire foutre. Les autres l’adoraient. En général un teeshirt, un jean, des baskets, ça suffisait. Et il ne faisait même pas mine de rechercher une marque. Non, tout naturel, cash, et surtout s’il te disait d’aller te faire enculer devant toute l’agence. Quelques commerciaux sans pouvoir en avaient fait les frais, à l’hilarité générale de l’équipe créative. En réalité Paul était un jeune assistant et comme tel il était mal payé. Il n’avait pas les moyens de s’offrir de la marque, et d’une certaine façon ça lui convenait. Etre le pauvre de l’agence ça donnait une certaine authenticité à son discours d’homme concerné, ses opinions politiques affichées, l’injustice sociale tout ça, et même de s’afficher avec un teeshirt Karl Marx. En pleine réunion, devant les boss de l’agence, par provocation. Lui il savait ce que c’était que de vivre sans un, on pouvait donc lui faire confiance quand il crachait dans la soupe, il crachait à raison.
Solé était étudiante en art graphique. On lui avait demandé de trouver un stage, elle n’était pas parvenue à en obtenir un là où elle aurait voulu, elle s’était rabattue sur l’agence. Elle n’aimait pas la publicité, n’aimait pas ce qu’elle représentait, et n’aimait pas son univers, pour autant qu’elle l’observait. Car en général elle n’observait pas ce qu’elle n’aimait pas. Elle le laissait de côté dans les listes des choses sans intérêt, mélangées à la liste des choses qu’on avait devoir de mépriser ou de moquer. Souvent les deux listes se croisaient, la publicité et son univers était à cette croisée là. Solé aurait voulu être une graphiste avec le grand G des Cislewicz et autres Maïakovski, une graphiste avec un sens, une affichiste politique. Solé aimait quand les choses avaient du sens. Hélas…
Bref, ils étaient faits pour se rencontrer.

Ils aimaient tous les deux Bertrand Blier, son art de scandaliser le bourgeois, son langage, ses sujets. Et puis il était français. Pas encore un de ces cinéastes américains avec plein d’explosions, de meurtres, de soucoupes volantes qui envahissaient chaque année les écrans, écrasant la production mondiale, et celle du pays en particulier. Leur premier rendez-vous eu donc lieu lors de la sortie de son dernier film. Le sujet, le Sida, tenait particulièrement à cœur à Solé.  C’était une jeune femme moderne, pleine d’une conscience aigüe pour les problèmes de son temps, elle s’intéressait tout naturellement à une maladie moderne qui recouvrait un tel champ d’injustice qu’on eut pu croire qu’elle était faite pour elle. C’était les grands débuts de la maladie, le Cancer Rose comme on l’appelait encore par référence aux premières victimes. D’un coup on ne défendait plus une cause plutôt qu’une autre, on les défendait toutes, la misère en Afrique, les homosexuels et leurs droits, la tolérance, le respect des Droits de l’Homme, la lutte contre l’injustice. L’ensemble contre les suspects habituels, le système, les labos, le gouvernement, le capitalisme, l’extrême-droite, le pape et l’Eglise… Et bientôt, comme telle, Solé s’inscrivit comme bénévole dans une association de lutte contre le Sida.
Ils s’installèrent très vite ensemble. Dans un appartement déglingué que leur avait laissé une amie, envahi par les souris et gardé par un chat noir qui devint bientôt le leur. Il y avait une télévision dans cet appartement, mais très vite ils décidèrent de se débarrasser de cet engin sinistre qui à l’heure du souper adorait vous montrer des scènes de désolation dans une guerre exotique et lointaine. Le quartier par contre leur plaisait bien. Situé dans un coin populaire de Paris, on y croisait des gens de toutes les origines et de presque tous les milieux. Les épiceries et les kebabs y étaient ouverts jusque tard la nuit, ce qui donnait à cette ville endormie un petit côté londonien ou new yorkais qui leur plaisait volontiers et tranchait avec les autres quartiers de la ville où on avait souvent le sentiment d’être dans une capitale provinciale, un dimanche soir. Plus tard ils trouvèrent un autre appartement dans une petite rue du XVème arrondissement. Solé trouvait que ce quartier sentait le caca, à cause des innombrables petits vieux et leurs chiens qui remplissaient une partie du quartier. D’ailleurs ils n’aimaient ni l’un ni l’autre ce coin, mais ils n’avaient pas trouvé mieux ailleurs, et puis ce n’était pas loin en métro du travail de Paul. Les débuts furent un peu compliqués, comme souvent. Paul gagnait mal sa vie et Solé était encore étudiante. Paul rencontrait des difficultés à l’agence, avec le staff commercial et dans la coutumière guerre qui opposait créatifs et commerciaux dans les agences de pub, Solé ne voulait pas en entendre parler, comme elle ne voulait rien savoir de son métier honni. Elle avait des amis graphistes, lecteurs chez Gallimard, artistes-peintres ou psychologues, ils étaient tous fins, cultivés, fondamentalement concernés par les questions sociales et politiques, l’art. Les siens ne sortaient jamais de la sphère professionnelle, s’intéressaient aux sports de glisse, aux mannequins aérodynamiques, au cinéma underground ou de genre, savaient tout de Tarantino, et se remarquaient par un cynisme bon teint de grand fauve repu. Il aimait parfois regarder des pornos sur internet, ce qui la rendait souvent folle de rage. Leur première grosse dispute à ce sujet se solda d’ailleurs bientôt par un déménagement. Dans son envie de lui péter son petit rêve, Paul lui avait en effet révélé qu’il vivait justement pile poil en face des productions Marc Dorcel, que tous les jours elle passait devant l’antre du diable. Ce fut bientôt beaucoup trop pour elle, ajouté aux odeurs de caca… Elle avait besoin d’un environnement qui lui ressemble, ils trouvèrent finalement un appartement ailleurs, dans un quartier d’artistes, avec une forte vie associative. Une fois par semaine, l’ancien petit ami de Solé, venait leur rendre visite avec sa nouvelle copine, ils jouaient au tarot en buvant de la Jenlin et en fumant des joints. Paul ne l’appréciait pas beaucoup, et réciproquement mais chacun faisait comme si, il n’y avait après tout aucune raison de se faire une guerre ouverte, d’autant moins que leurs petites amies respectives s’appréciaient l’une l’autre. Ils eurent aussi un chat blanc, pour aller avec le noir, ça faisait de bonnes photos et Solé s’occupa entièrement de la décoration. Elle acheta des étagères Ikéa en bois brut, car elle aimait la simplicité, des tissus africains, qu’elle apposa sur les murs comme une tenture. Acheta un tableau à un ami peintre, qu’ils exposèrent au-dessus de leur lit, un lit qu’elle avait voulu vaste, confortable, avec des tiroirs et une planche amovible pour y poser par exemple le petit déjeuner. Ce qui était un moindre paradoxe quand on savait que dans ce lit il ne se passait jamais grand-chose de notable. Aucune sexualité passionnée entre eux, rien que du très conventionnel, ils baisaient comme on fait un devoir, parce qu’ils étaient ensemble et c’est ce qu’ils étaient censés faire. Paul rêvait sans doute d’envolée lyrique, quelque chose qui soit plus proche de ses fantasmes pornographiques, Solé avait un rapport compliqué avec son corps, elle se montrait globalement passive, et d’ailleurs considérait le sexe comme une chose relative et sans grande importance, voir un peu méprisable, mais pas autant que l’argent ou la droite.

Paul changea plusieurs fois d’agence. Le turn-over est fréquent et même recommandé dans la publicité, particulièrement pour un créatif. Il démontre d’une démarche quasi artistique de recherche et d’expériences nouvelles, et plus on trouvait d’agences prestigieuses dans la liste de son CV, mieux c’était, les meilleurs voulaient tous de lui, il était donc super créatif. Il y avait aussi le book, la marque incontestable, la preuve par dix, de sa créativité. Comme les peintres, les photographes, les mannequins, pour trouver du travail, on l’écumait d’agence en agence en espérant que tel publicité qui avait fait de vous le héros d’un jour ici, soit autant apprécié là-bas. La marque de distinction suprême et incontestable allait pour les travaux récompensés par le très sélectif Club des Directeurs Artistiques, ou la récompense absolue, un Lion au festival de la publicité à Cannes, qui s’ouvrait pile poil avant celui du cinéma. Paul avait raté plusieurs fois le Club, mais quand enfin son agence reçu un prix pour un de ses spots radios, il fêta non seulement l’affaire au champagne en se voyant déjà au sommet de la chaîne alimentaire, Directeur de Création, mais pendant tout un mois il fut traité en prince de la création, en grand artiste dont on recueillait l’avis avec religion, jusqu’à ce qu’il finisse par développer un léger complexe du créateur. A vrai dire la publicité est un monde de dépossession pour la sensibilité artistique. Il s’agit de vendre des palettes et des services d’une manière souvent beaucoup trop concrète pour laisser s’épanouir cette fibre. Les élans des uns se heurtent souvent aux considérations strictement pratiques et matérielles, s’en retire un fréquent sentiment de frustration et une détestation bien concrète de la vulgarité commerciale. Tout plutôt qu’un éclaté jaune fluo, ou alors il faudra lui ajouter un liseré rose, lui donner une forme définie et l’insérer dans une publicité où il deviendra soudain délicieusement kitch et décalé. Mais la réalité commerciale entend assez peu ce genre de détail, le sens de l’image et le goût du graphisme ne rentrent nullement dans le cadre des études de commerce, même destinées à la pub, n’ayant jamais démontré de leur efficacité dans la vente immédiate. Le créateur sensible découvre donc assez rapidement que sa fonction tient essentiellement du cosmétique, qu’il est là pour fabriquer le sourire du vendeur, sublimer ses arguments de vente et rien de plus. Et plus les années passèrent, plus Paul commença à développer ce cynisme de circonstance que partageaient 80% de ses collègues de la place de Paris.

Solé de son côté avait cessé définitivement de rechercher un poste auprès des grands affichistes, ayant compris qu’ils ne gagnaient pas leur vie, que les affiches autre que strictement publicitaires avaient de moins en moins la cote, et que dans tous les cas, on préférait employer un nom connu et reconnu pour composer l’affiche d’une exposition à Beaubourg, par exemple, plutôt que d’une inconnue, même cultivée et concernée comme elle. Rejetant fondamentalement l’idée de rentrer dans une agence, elle avait vivoté un temps dans les studios de graphisme jusqu’à ce que finalement son zèle associatif la fasse engager au sein même de l’association où elle était jusqu’ici bénévole. Dès lors elle devint une autre femme, celle qu’elle rêvait depuis longtemps d’être. Elle entraîna Paul dans toutes les manifs où elle croyait important d’être, contre la guerre dans tel pays, contre le sida et les anathèmes afférents, pour les sans-abris, les sans-papiers, la mort de tel chanteur engagé dans tel pays de dictature, la construction de telle centrale nucléaire. Elle se mit également à fréquenter les milieux africains de la capitale, les plus pauvres, où le sida s’invitait volontiers, à se faire coiffer à l’africaine également et envoyait parfois Paul chercher un bon mafé dans le foyer Sonacotra voisin, qu’on dégusterait le dimanche avec les amis, mais jamais au foyer même. C’était sale et elle n’avait pas envie de devenir l’attraction de tous les hommes qui y mangeaient. Elle se faisait faire des robes en tissu traditionnel, portait des bijoux ethniques, et chaque fois que le sujet de l’Afrique était abordé, elle se montrait concernée, cultivée de ces choses, et admirative de la simplicité légendaire des africains. Elle poussa même le mimétisme à suivre le ramadan, sans les prières ou même la conviction religieuse, elle disait que cette diète lui faisait du bien, elle se sentait ainsi en harmonie avec les africains qui venaient à l’association. Elle vénérait son carême permanent comme un symbole de valeurs authentiques, et tout ce qui venait du continent l’était forcément. Elle devint également végétarienne, tant par dégoût lent de la viande que par conviction. L’estomac politique elle rejetait violemment l’industrialisation alimentaire, se documentait beaucoup sur les saumons au PCB et les porcs aux antibiotiques, avait même trouvé une association locale proposant des paniers de légumes du jardin, qu’elle trouvait bien entendu cent fois plus nourrissants et goûtus que les produits de supermarché qu’elle appréciait par ailleurs pour leur variété et les innombrables nouveautés qu’on pouvait y trouver. Le samedi pourtant, pas question de se rendre à la grande messe moderne devant les caisses enregistreuses. Elle préférait nettement aller  à une exposition, ou voir un film intelligent, tchèque, iranien, local, quelque chose qui avait du sens et de la profondeur, et qui ne soit surtout pas une de ces pelures commerciales et tapageuses comme en produisait Hollywood à la chaîne. Et bien entendu Paul l’accompagnait à chaque fois, d’autant que s’il choisissait plutôt d’aller voir un de ses copains de boulot pour fumer des pétards en regardant des films décalés, il avait droit à deux ou trois remarques ironiques et un peu méchantes sur les pubards et leur vulgarité. Elle ne comprenait pas qu’il préfère aller fumer des joints avec eux plutôt que d’admirer l’œuvre de tel peintre contemporain. D’ailleurs, quand ses amis se pointaient chez eux, elle s’arrangeait toujours pour être parfaitement polie chaleureuse comme on pose un verni de bonne conduite sociale, mais si d’aventure l’un d’entre eux faisait mine de s’intéresser d’un peu plus près à son œuvre caritative ou à des questions sociales ou politiques dans sa sphère de compétence élargie, il apprenait rapidement à se distinguer lui, le vulgaire, d’elle, la femme de tête et d’esprit.

Bien entendu, comme de nombreux couples, passées les années et parvenant à la trentaine avec son lot de remises en question, ils avaient parfois de profonds différents et un certain nombre de problèmes personnels à régler avec leur enfance, leurs parents, leur passé. Solé avait donc choisi un psychothérapeute où elle se rendait une fois par semaine, et conseilla vivement à Paul d’en faire autant. Son immaturité sexuelle d’amateur de porno, son problème de créateur et les contradictions que lui imposait son métier, son rapport conflictuel avec ses parents trouverait sûrement une réponse dans un cabinet. Dans un premier temps, et parce que quelques uns de ses collègues se faisaient eux-mêmes suivre, il avait essayé. Le temps de trois séances. A la troisième, alors qu’il se répandait en détails, le spécialiste lut le journal plutôt que de verbaliser, lui faisant entendre qu’il ne s’attaquait en réalité pas au cœur des questions, chose qu’il devait bien entendu comprendre par lui-même, le spécialiste ne posait jamais de question,  ça ne  faisait partie de la thérapie, c’est 50 euros merci. Solé tenta de le convaincre qu’il avait mal choisi son psy, Paul, confus, décida que ça ne l’intéressait finalement pas et préféra aller se dénouer dans le sport. Mais chaque fois qu’on abordait le sujet dans les soirées, il se sentait complexé et se demandait si finalement il n’aurait mieux valu qu’il s’échine un peu plus dans la recherche d’un thérapeute plus approprié. Solé, les amis de Solé, et même ses collègues concernés disaient tous que ça leur faisait du bien, il ne voyait pourtant guère de changement dans leur problématique, se faire du bien en parlant contre 50 euros semblait suffire.

Les premiers signes d’affaiblissement du couple parfait qu’ils formaient pour leurs amis et relations commencèrent à se manifester lors d’une fête de quartier durant laquelle l’ensemble des artistes qui logeaient dans le secteur avec le soutien financier de la Mairie (qui par ailleurs avait des listes interminables de candidats au logement, mais eux n’étaient pas des artistes) ouvraient leurs ateliers au public. Devant une assiette de rondelles de saucisson, un mauvais Gamay dans un gobelet en plastique ou une bière dans une main, le public local pouvait admirer les œuvres de ces peintres inconnus et mystérieux, de ces sculpteurs conceptuels, de ces vidéastes qui, comme des amis à Solé qui vivaient pas loin, montaient bout à bout des films de caméra de surveillance et les faisaient tourner en boucle dans une mise en scène minimaliste, accompagnés par les compositions d’un apprenti  Pierre Boulez. Ce soir-là Paul était de mauvaise humeur à cause d’un différent dans son travail avec un cadre dirigeant, il avait un peu bu aussi et fumé, et il ne put s’empêcher de se moquer des photographies d’un jeune artiste porté sur les lieux urbains et déserts, cadrés sans recherche, recolorisés à la palette graphique et affublés de titres annonçant « sans titre 1 » « sans titre 2 » etc. Ce fut l’objet de la blague, pourquoi donner des titres qui annonçaient que les photos étaient simplement numérotées, autant ne rien faire, continuer dans le néant que proposaient déjà ces photos. Blague dite à une jolie voisine d’exposition qui la fit rire mais fut peu apprécié du photographe. S’en suivit une discussion vive qui tourna à l’esclandre quand Paul jeta son verre de vin sur une des photos. Les artistes présent montrèrent vite qu’eux aussi ils étaient, au-delà de leur sensibilité, des citoyens ordinaires, cherchant la bagarre et le cas échéant appelant la police. Paul et Solé s’en allèrent avant l’arrivée des forces de l’ordre. Elle furieuse après lui et son attitude grossière, lui assommé par une soirée passé en compagnie de ratés qui selon lui se la jouaient Picasso, assommé par toute cette « sensibilité » cette « intelligence » étalée et remâchée dans les conversations, tout ce toc parisien bobo, comme il disait, qui manquait si complètement de simplicité et de sincérité. Ce à quoi elle répondit qu’il pouvait parler, lui l’artiste raté des savons Axe et des eaux Nestlé, toujours à pleurnicher que son idée forcément géniale avait été rejetée par les commerciaux. Ce fut pour lui l’occasion de saisir que depuis 6 ans qu’ils étaient ensemble la jeune femme n’avait toujours pas compris sa fonction dans le métier, et même mieux, qu’elle s’en fichait éperdument.

Le couple vivota. Chacun à ses occupations, le weekend au musée, dans les cinémas de quartier ou dans les brocantes ethniques du quartier. Il faisait l’amour à sa femme avec régularité, elle se laissait faire parce que c’était dans l’ordre des choses quand on s’aimait, de toute manière elle ne voulait pas d’enfant, l’affaire était entendue. Pour les vacances ils partirent au Maroc. Avec elle c’était Vezoul. Il aurait préféré l’Asie, elle choisit l’Afrique, il aurait voulu l’Afrique noire, elle préféra le Maghreb. Il aurait adoré traîner à Casablanca ou à Tanger, elle préféra les villes impériales, les musées et les sites reconnus de la culture arabo-musulmane. A Marrakech un vendeur de chemise les vola, les chemises étaient seulement là pour cacher la main et détrousser sa banane. Une fidèle banane en toile noire qui ceignait les hanches de la jeune femme aux bijoux ethniques,  en plein milieu de la Place Jemaa El-Fna  Quand ils s’en aperçurent, elle se mit si violemment en colère contre cet homme qui avait osé la voler, elle, la femme aux bijoux ethniques, qu’elle voulu le poursuivre sur la place, alors qu’il s’enfuyait, au milieu des pickpockets, des « guides », des flics en civils, des voleurs de poules, des charmeurs de serpents, des égorgeurs et des touristes, des vendeurs d’orangeades à la tourista. Paul avait vu les balafres sur son visage, beaucoup plus conscient qu’elle de l’endroit où il se trouvait, il l’avait poussée dans l’hôtel, montré depuis la terrasse ce qui était en train de se dérouler. Le pickpocket furieux d’avoir été insulté par une femme qui en parlait à tous ces copains en désignant la rue d’où il sortait. Cette fois, pour une fois, elle l’avait écouté. Ça ne faisait pas rire. Puis ils se rendirent à Essaouira, la ville la mieux connue de leur arrondissement, si authentique et si marocaine que Jimmy Hendrix avait voulu racheter la ville tout entière et avait même logé dans le voisinage. Ainsi à mesure des décennies la ville avait été redécouverte par des cohortes de jeunes gens aux idées larges et aux cheveux pas forcément longs, toujours ce même besoin d’authenticité dans le tourisme. C’est là qu’ils rencontrèrent Rachid. Un beau marocain vigoureux, fier et poète qui les prit sous son aile, et bientôt les invita chez lui, dans sa maison pas loin de la ville, dans le petit village de Razoua. Les envisageant d’abord comme tous les « guides » une combine pour se faire payer des repas et du shit, Rachid tomba rapidement amoureux de Solé. Les entraîner là-bas, leur proposer de rester, c’était une bonne manière d’entreprendre la jeune femme. Il la trouvait belle et désirable, intelligente, sensible, et française. Ils incarnaient à eux deux un monde inconnu et facile, où l’argent coulait facilement, où un combinard comme lui trouverait sûrement un bon business honnête à monter. Il jalousa dès lors très vite Paul, et tout en faisant la cour à sa femme, insidieusement le manipula, joua le chaud et le froid avec lui, l’embrouilla de toutes les manières qui soit. Le pauvre Paul était perdu, il n’y comprenait d’autant rien que Solé affichait son sourire habituel quand elle était dans son Afrique, sereine, épanouie, à sa place. Solé tomba amoureuse de Rachid à son tour. Il était beau, viril, intelligent, sensible. Il sculptait, récitait des poèmes en arabe, et avec ses copains chantaient et jouaient de la musique. Mais c’était impossible, elle était une femme droite, elle ne pouvait pas faire ça à Paul. C’était trop tard, trop tard pour tout refaire, elle n’avait plus vingt ans, elle ne pouvait pas ainsi partir. Et puis pourquoi faire ? Comment ? Dans ce village ? Loin de tout ? Il n’y avait pas d’associations de lutte contre le sida, pas de bureau de graphiste, pas d’expo de peinture, et elle ne parlait même pas arabe. Faute qu’elle tenta de réparer en entraînant Paul avec elle dans des cours de berbère, mais comme il n’y avait alors aucune école de berbère dans la capitale, ils prirent des cours d’arabe. Seulement entre-temps, elle avait beaucoup pleuré. Trois heures. Avant de repartir pour Paris, devant l’aéroport. Au grand désarroi et à la complète incompréhension de Paul. Les nerfs, la tension sexuelle, les regrets, l’adieu à l’Afrique et à Rachid, l’adieu à l’immanente poésie des amours de vacances exotiques, au bel étranger, à la Terre étrange et étrangère. Adieu.

Puis ce fut son tour. Elle s’appelait Annabelle, stagiaire dans son agence, un classique. Elle était conventionnellement jolie, un peu allumeuse, fascinée par son pouvoir créatif et sentait chez lui un certain nombre de contradictions et de nœud conjugaux qu’elle ne demandait pas mieux de dénouer. Elle-même n’était pas tout à fait libre, son amoureux en Bretagne, mais un train ça se rate… Elle fit énormément d’efforts pour le séduire. Pour le dénouer. Et plus il résistait, plus bien entendu elle était séduite. Il la trouvait vive, ouverte sur la vie, malicieuse, fine, il l’appelait Mendelson, une blague entre eux, une référence à une de leurs conversations amoureuses. Elle aimait le même genre de choses que lui, elle était simple et légère, tout ce que n’était pas et ne serait jamais Solé. Mais quand même, ça faisait si longtemps qu’il était avec elle que ça devait sûrement vouloir dire pour la vie, on ne pouvait pas tout rompre pour une amourette. Oui mais quand même elle était parfois fabuleuse Annabelle, elle le faisait rire, le flattait, voulait tout savoir de lui. Alors que Solé qui croyait n’avoir plus rien à apprendre ne savait en réalité rien de lui. Oui mais Solé après tout ne lui avait rien fait de plus que l’ennuyer, et elle était si douce, si gentille… un cul à domicile. Pourquoi aller jouer en extérieur si ce n’était pas pour la vie aussi. Paul n’était pas sûr, Paul était perdu, Annabelle fini par se lasser. Elle retourna vers son amoureux, qu’elle transforma en carpette avant d’en changer. Paul s’y brisa le cœur.

Il étouffait. Il n’en pouvait plus de sa vie avec elle et Annabelle avait été le révélateur. Un mensonge qu’il se racontait depuis longtemps déjà venait de lui éclater à la gueule comme le soleil de son sourire. Dès qu’il avait vu Annabelle lui sourire, il avait su qu’il était foutu. Et voilà maintenant que c’était évident, il se traînait auprès de Miss Tiers Monde, dans les musées, les salles de cinéma intelligent, les expos, à mimer un truc qui ne ressemblait plus à rien sinon le vieux chewing-gum dont on se débarrasse sous la table. L’amour ah ! On sait pas combien il dure, mais celui-là il avait déjà que trop duré. Seulement ce n’est pas si simple, rien ne l’est. Même s’ils n’étaient pas mariés (elle était contre mais pas lui) ils ne formaient plus tout à fait deux individualités. Pour eux comme pour leur entourage ils étaient un tout, et on ne se sépare pas si facilement de ce tout-là quand pour le faire tenir on a bâti tout autour un assemblage de petits mensonges, compromis, non-dits, comme des guirlandes autour du sapin. Le sapin de l’amour et ses cadeaux de bonheur éternel… Alors il étouffait. Chaque jour un peu plus. Impuissant. A en crever. En silence, sans un bruit, médiocrement. Et puis un jour, alors qu’ils marchaient sur un boulevard, il remarqua la vitesse à laquelle les voitures roulaient, remarqua où se trouvait Solé, au bord du trottoir. Frôlée par les bus, inconsciente du danger, comme souvent. Ça aurait été si facile…
Le trottoir était désert. Seulement eux deux et les bolides.
Il la poussa.
Et s’enfuit.
Il court toujours.

Le goût métallique du pouvoir

Le visage rond et mou, la bouche fine et un peu rentrée, le regard ombrageux, Philippe observe la maison qui s’élève un peu plus loin entre les arbres. La nuit est tombée, elle est éclairée, on aperçoit des silhouettes qui vont et viennent à l’intérieur. Il fait un froid coupant.

Lui et son frère n’ont pas eu la vie de tout le monde. Nés dans une région ravagée par la guerre, fils de grande famille, convaincus de leur destin, ils ont grandi les yeux rivés sur leur généalogie. Autour d’eux, aussi loin que portent leurs yeux, le monde leur appartient. Concrètement. Ce n’est pas une métaphore, une vue de leur esprit, jusqu’à la ligne d’horizon, tout est à eux. Les arbres, la terre, les mammifères et les oiseaux, les hommes. Ils sont nés ainsi, comme leurs pères, et tous leurs ancêtres aussi loin que remonte l’hérald. Mais ce n’est pas comme cela devrait être, au-delà de la ligne bleue, il devrait également leur appartenir, le monde. De droit. C’est écrit, enregistré par des milliers de mains de chanoines sur des centaines de documents, enluminés, illuminés, tapissés, magnifiés. Le Destin. Leur Destin est là sur les tapisseries, les parchemins, en couleur et en or, forgé à coups d’épée et à coups de queue. Désignée par Dieu et l’Eglise. Mais voilà, ils ne sont pas. Ni roi de France ni même proches de l’être. Alors ils ne sont rien.

Il y a très longtemps un vieux seigneur de guerre, devenu chef des clans, a fait établir des droits de succession au sein de sa Famille. La loi salique, on appelle ça. Elle est un des piliers du Royaume, assure théoriquement la sécurité et la primauté des clans. Elle codifie les alliances, ritualise. Mais voilà qu’on l’a détournée. Des bâtards, des voleurs, des moins que rien ont mis la main dessus et sur le pouvoir et l’ont détournée à leur profit. Trois fois rien, une réinterprétation d’une traduction recevable devant l’Eglise, une trahison. Désormais les femmes n’ont plus accès au rôle suprême.

Leur mère, leur propre mère, descendante directe de chef, héritière de droit, a été exclue de fait. C’est insupportable.

Ou peut-être qu’ils sont nés en colère, va-t-en savoir.

Philippe à le sang chaud, et Charles est carrément surnommé le Mauvais. Pas devant lui, personne n’a envie de faire connaissance avec sa miséricorde. Une lame courte à deux tranchants dont se servent les routiers pour ouvrir les carapaces. Ce n’est pas pour cela qu’on le surnomme ainsi d’ailleurs. Comparé à son frère, Charles est malin et prudent, du moins il le croit. Il compte sur les clans de l’autre côté de la mer, ceux-là même qui ravagent la France depuis presque 20 ans. Il avait cinq ans, Philippe à peine un, autant dire qu’ils sont nés et ont grandi avec la guerre. Et comme de juste ils ont la haine.

Philippe ne sait pas cacher son ressenti, en général. Il a 18 ans tout ronds, le monde lui est dû et ce n’est pas seulement une affaire de généalogie pour le coup. Il est petit, comme le plupart des hommes de son époque, mais qu’on le vexe, qu’on lui réponde de travers, et il part au quart de tour. De la Cerda s’en souvient encore.

Quand on est né dans la bonne famille, sous les meilleurs cieux, éduqué par le plus versé des conseillers du roi. Quand on a été élevé avec le fils de cette figure, que l’on est devenu sont plus fidèle compagnon, comme son frère, est qu’on est prononcé favori, le monde également vous appartient. Surtout si vous-même vous êtes petit-fils d’immigré, de chef déchu et que votre père a été un fidèle serviteur du royaume. Il y a dans cette réussite quelque chose qui tient également du Destin. Justifie la lignée, la noblesse, d’ailleurs il a une mission, cesser cette guerre. Et on s’attend bien entendu à ce que le monde se plie, quoi qu’on se permette de dire, même traiter Philippe de voleur. Un enfant, de dix ans moins que lui, comment imaginer une seule seconde, que le gamin va se jeter sur lui et tenter de le tuer, là, devant tout le monde, dans les appartements du  roi. Oui, De La Cerda se souvient encore… du regard de Philippe, de cette haine, cette rage qu’il a lue dans son regard. Il représente tout ce qu’il déteste, le pouvoir que les siens n’ont pas, la paix qui n’arrange pas ni son frère, ni leurs affaires en général. Pendant un instant il a compris ce que ni Philippe ni Charles ne comprendront jamais, le pouvoir a ses limites, et surtout ses conséquences. Et il ne tient pas à revivre cet instant.

Accroché au-dessus de la porte, il y a une enseigne, avec un dessin de cochon. La Truie qui File. Philippe respire l’air glacé de la campagne, il sent la colère remonter en lui. Il se souvient de ce moment où De La Cerda a cru pouvoir l’humilier devant tout le monde, de son petit air suffisant, cette façon de lui faire sentir qu’en plus de tout le reste, il est son aîné, celui à qui on doit un respect naturel. Ce petit héritier, monté par la faveur d’être né auprès d’un futur roi, qui se croit tout permis, qui se croit arrivé même parce qu’on lui a donné une ville à la place de son frère. Encore un affront, encore un crachat à sa famille. Il n’en peut plus, il fait signe à ses hommes qui surgissent dans l’auberge en hurlant. A l’intérieur c’est immédiatement la panique, on se cogne, on renverse, on gueule, De la Cerda fonce à l’étage, la peur au ventre, c’est à ce moment-là que Philippe entre. Le visage presque cireux, les yeux noirs et largement ouverts, ses petites lèvres roses entre-ouvertes d’excitation et de colère, il grimpe l’escalier suivi d’un des capitaines de son frère.

Charles attend. Il est resté chez lui, l’occasion est belle de faire rendre gorge à cette parure, ce petit-fils de rien, et par la même de se débarrasser d’un facheux. Mais il ne veut pas être là. Il préférait un malheureux accident même, quelque chose de pratique et sans conséquence, et surtout ne pas y être mêlé directement. Charles a l’âme politique et financière. Soutenir l’envahisseur ce n’est pas seulement soutenir celui qui fera peut-être de lui le roi de France, c’est aussi soutenir les affaires. Le commerce par la terre fonctionne mal, les routes ne sont pas sûres, les voyages interminables, la mer au contraire… Mais la mer est sous l’œil vigilant des anglais. Alors Charles attend. Entouré de quelques intimes, dans la grande salle du haut, entourés de souvenirs de chasse, de tapisseries, de meubles fameux importés du pays de sa mère, devant la bouche gargantuesque de la cheminée qui ronfle. Mais au bout d’une heure, bien entendu, il n’en peut plus. Cette affaire est trop longue, il commence à réfléchir. Quand avec son frère ils ont appris que l’autre avait fait halte dans la région, il a eu la même réaction, le même élan que Philippe, une envie d’en découdre aussi brusque et violente qu’une poussée du ventre. Mais maintenant il doute, pas de son droit, pas même de vouloir s’en prendre à un favori, non il doute comme simplement on doute quand on est en train de faire quelque chose de grave, de conséquent. Il réfléchit et ce n’est jamais bon quand on doit agir. Alors il appelle un de ses employés et l’envoi demander à son frère d’oublier De la Cerda, d’arrêter tout, qu’on en finisse. Le messager file ventre à terre.

Quand il arrive à l’auberge il y a des hommes en arme partout. Certain se sont fait servir à boire, d’autre flirtent avec Ludivine la serveuse, et sa cousine, la grassouillette Marie. Martin, le propriétaire de l’établissement n’en mène pas large, il essaye de faire comme si tout était normal mais difficile d’ignorer les bruits de casse et les hurlements qui viennent de l’étage. Philippe, fou de rage, sa voix de jeune homme qui crécelle dans les aiguës, traverse le plafond, déballe toute sa rancœur, tandis qu’il fait tout voler autour de De la Cerda.

–          Voleur hein ? Faux monnayeur même ! Non mais regardez-moi cette larve qui se traîne ! Alors monsieur la grande gueule on a plus ses amis pour le protéger cette fois. Plus ce bon Jean pour venir à son secours, toujours à genoux mais cette fois plus personne à servir !

–          Je t’en supplie Philippe laisse-moi, je te promets que je ne dirais rien, je te jure que j’abandonnerais tout pour toi et Charles !

De la Cerda est terrorisé. Ce gamin qui renverse tout, épée à la main, les hommes autour qui le toisent et empêchent quiconque de filer, le pouvoir, son pouvoir, celui finalement qu’on lui a alloué, offert, et pour lequel il n’a fait que naître, vient de changer de camp, disparaître, et il n’a plus qu’un seul espoir, que quelqu’un ramène Philippe à la raison. Il se traîne au pied d’un capitaine, le supplie de calmer Philippe, les implore alors que le gamin lui jette une cruche à la figure. La cruche éclate tandis que le messager apparaît. De la Cerda, dit d’Espagne vacille, étourdi, un peu de sang coule sur son front. La pièce sent la peur, la transpiration, les odeurs de foin mouillé, l’étable juste avant l’abattoir. Le messager regarde Philippe, effrayé, ahuri par l’expression de son visage, la haine pure, informe, limpide, à l’état brut qui coule dans ses yeux noirs. Il hésite puis il lui dit, Charles veut qu’on en finisse avec toute cette affaire. C’est la seule chose qu’il a retenu de ce que lui a dit le frère, la seule qu’il a comprise car Charles ne voyait pas l’intérêt d’expliquer à son valet les fruits de son inquiétude. Il s’est contenté de faire comme il fait à chaque fois en s’adressant à un employé, lui donner un ordre, sans le regarder, sans rien expliquer, il faut en finir, mais il ne lui a pas dit quoi, avec quoi. Et un sourire mauvais naît sur le visage poupin et lisse du jeune homme. L’autre gémit toujours derrière lui, il supplie, il pleure, le visage barbouillé de morve, de larme et de sang, les vêtements déchirés, toute sa prestance, toute sa belle éducation envolée. S’il a été un jour cet arrogant petit coq rabaissant Philippe dans les appartements même du roi, assuré qu’il ne lui arrivera rien, il ne reconnaîtrait même pas cet homme-là. Ne veut même rien savoir de lui et espère qu’on l’oubliera. Il supplie, il n’est plus le grand négociateur, le fier favori des patrons, l’homme à la belle éducation, juste un type qui ne veut pas crever.

Philippe se retourne brusquement et abat son épée en travers de son visage. La lame traverse la chair jusqu’à l’os, l’autre hurle, Philippe le frappe à nouveau, en pleine poitrine, et frappe, et frappe encore. Tout le monde le regarde  tétanisé, le sang gicle sur les murs, De la Cerda crie de douleur, mais il continue de frapper avec sa lame, sans l’écouter, sans le voir, déboulant toute ses années de frustration, toute cette vie dressée dans la rancœur, le visage et les vêtements constellés des débris de viande et de sang de sa victime, le bras qui se soulève sans sentir la fatigue, l’épée qui vole au-dessus de sa tête et fait des bruits de succion chaque fois qu’il l’arrache du corps. Et quand son épaule s’engourdit, que sa victime n’est déjà qu’une longue plaie d’agonie, il jette la lame ébréchée par la violence des coups, arrache sa dague et lui tombe dessus pour frapper encore. En hurlant, en le traitant de tous les noms, les deux mains sur le manche, la pointe de fer qui lui brise les côtes, lui crève un œil, lui arrache un morceau du nez. 84 coups au total. Il n’est déjà plus rien quand on arrache Philippe à sa dépouille. Ni vivant, ni rien de ce qui ressemble à un être humain. Un morceau de viande passé sous les sabots d’une troupe, un relief aux vêtements couteux et laminés. Philippe est comme saoul, il regarde son œuvre mais ne la reconnaît plus, ses hommes le poussent dehors, dans l’auberge règne un silence de tombe. Tous les yeux rivés sur le jeune homme qui titube, le visage et les vêtements souillés, avec dans le regard cette imperceptible tristesse de celui qui vient de jouir de colère. Ce sentiment à la fois de soulagement et de perte qu’on exprime quand une haine trop longue et trop entretenue trouve enfin son aboutissement. Ils sortent, il est temps de disparaître de ce fait divers, on saura plus tard. On ne s’étonnera pas, la guerre va pouvoir se poursuivre. Charles et Philippe vont pouvoir continuer de rêver à leur Destin.

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