Marcel ou une histoire de chat 2.

Marcel est un chat de la SPA, un solide et fier chat roux et blanc. Quand je me suis rendu là-bas, tous les chats faisaient des démonstrations d’amour pour qu’on les sorte de là,  pas Marcel. Marcel était assis, il me regardait l’air de dire, ne compte pas sur moi pour te faire des mamours, je suis pas le chat tout le monde moi. En fait je me suis vite aperçu que le genre humain et Marcel c’était pas trop ça. D’ailleurs après un an à la SPA le petit père n’avait pas le moral, il pleurait des yeux avait le poil terne, quand à venir faire des câlin, ronronner, bof vu que les humains on leur donne de l’affection ils vous abandonnent quand même… J’ai eu toute sorte de chat dans ma vie, des psychos, des agressifs, des câlins, des snobs donc je m’en accommodais. Puis Tac, ma chatte que je croyais perdu a fait son retour. Marcel est un chat diplomate mais ferme. Ils ne se sont pas battus pour le territoire, il lui a fermement signifié qu’il était là et qu’il y restait. Comment ? Il s’est installé ostensiblement dans le panier de Tac qu’il avait royalement ignoré pendant les deux mois où elle avait été absente, non mais !  Finalement comme je voyais qu’ils se disputaient toujours, j’ai fini par leur parler du parcours de chacun. Non je ne crois pas que les mots qui sortent de ma bouche sont compris par des animaux, mais en effet que mon affection, ce que je dégage au moment où je leur parle avec conscience et comme si c’était des mômes en train de s’engueuler, leur fait saisir l’essentiel. Comme vous saisissez une situation sans en avoir forcément les clefs, où connaitre une langue. D’ailleurs peu de temps après ça, les deux faisaient la paix et pendant une semaine, derrière le canapé Tac racontait Dieu sait quoi à Marcel en minaudant, qui l’écoutait (je sais je les ai espionné).

Marcel disais-je est un chat fier, c’est aussi un chat scientifique et un fin observateur qui note tout dans le petit carnet dedans sa tête.  Il avait horreur d’être porté par exemple et me regardait toujours avec un air courroucé et poussait des soupirs exaspéré (oui Marcel est un chat qui soupire) quand je le faisais mais à force de bisous  il a commencé à trouver ça, disons, acceptable. Si je change leur litière, il sera obligatoirement là pour regarder le processus qui l’intrigue systématiquement, surtout la chasse d’eau (quelle invention !). Quand pour une raison ou une autre, généralement la propreté, je m’en prend à Tac, Marcel m’observe et me juge. Si j’ai été injuste ou trop énervé, Marcel me snobera. J’ai remarqué la première fois cette façon de se souvenir de tout comme un gosse à qui on fait une promesse un jour lors de l’épisode de l’arbre à chat. J’en avais trouvé un près des poubelles de l’immeuble, pas encore trop décati, je le montais chez moi et réalisais le plaisir immédiat de mes chats. Mais l’arbre en question était déjà fatigué, il n’a pas duré longtemps, un jour je l’ai jeté, et Marcel faisait la gueule. Mais j’avais promis que j’en achèterais un… ouais, ouais cause toujours, les humains vous dites plein de truc mais… Mais rien du tout, j’en ai acheté un et Marcel était si heureux qu’il est venu me faire un bisou, ce qui est rarissime.  Plus tard, ayant remarqué qu’il aimait bien les coins cachés, je trouvais dans la rue un panier fermé qui faisait sa joie immédiate mais qui s’avéra préjudiciable pour sa peau. La colle, le matériau, allez savoir, il a commencé à avoir des plaques et à se terrer dans son coin comme font les chats malades, et je lui expliquais que je l’emmènerais chez le véto…. Ouais, ouais les êtres humains vous dites ça… et je l’ai emmené chez le véto. Il aime pas plus ça que les autres chats, mais quoi, on le soigne, on fait attention à lui, à sa santé ? Finalement peut-être que cet être humain là est différent.

Au début Marcel essayait de me mordre les mollets parfois, me niaquait sans méchanceté mais sans raison. Mais avec le temps il s’est rendu compte que non seulement il était aimé mais pour ce qu’il était et pas comme doudou vivant. Le paroxysme de ce rapport s’est fait à l’occasion d’une rencontre avec ma voisine et son chat. Deux chats dans un couloir face à un autre. Vous savez comment ça se passe dans leur communauté ? C’est les filles qui décident. Donc on avait une Tac qui tenait l’étranger à distance en se postant fermement devant la porte et en le menaçant de loin, et un Marcel en mode « ouh là c’est pas mes oignons, je te laisse gérer Simone ». Marcel n’est pas du tout agressif mais faut pas trop le gonfler non plus. Car le chat, pas vraiment impressionné par Tac essaya même de rentrer dans l’appartement, et c’est là où j’ai vu un tout autre animal. Entre Robert de Niro « you talking to me » et Ted Bundy. La tête à l’oblique, les yeux vides, marchant sur le chat comme on marche sur Moscou. Touche pas à ma copine, rentre pas chez moi ou je te défonce, l’autre a parfaitement compris le message, et avant que ça vire au carnage on a écourté la rencontre. J’étais fier de mon petit gars vous n’avez pas idée. Je l’ai fait officiellement chevalier de la maison et sur le moment croyez-moi j’ai rarement vu un chat aussi gonflé d’orgueil. Comme tous les êtres vivants, humain y comprit, qui se sent aimé Marcel est devenu beau avec le temps. Son poil est éclatant et s’il pleure encore de temps à autre c’est donc parce que c’est un con de roux avec la peau sensible.  Et comme tous les êtres vivants qui sont aimés, il rend aujourd’hui l’affection que je lui porte. Si avant il faisait sa danse du ventre pour avoir quelque caresse depuis qu’il est chevalier de la maison, il demande plus, il s’installe d’autorité, me fait éventuellement un bisou et ronronne en somnolant sur mes genoux. En fait ce n’est pas moi qui l’ai adopté, c’est lui qui m’a adopté après une longue et minutieuse observation. Et le plus marrant c’est qu’on partage des trucs perso. Par exemple je pratique le bâton chez moi, ce qui effraie beaucoup Tac quand elle me voit faire des moulinets et des passes avec. Marcel observe l’air d’apprécier le spectacle, et si je le provoque avec le bâton il joue avec moi, attrape le bâton, le mordille…  Bref je suis sûr d’une chose, si je pratique j’aurais un spectateur, mon ninja roux. Aujourd’hui il n’y a qu’un sujet de discorde entre nous : la brosse. Il déteste ça. En plus c’est injustifié parce qu’il ne perd même plus ses poils comme du temps où il stressait, donc si je veux qu’il me fasse la gueule au moins deux heures, simple, je le brosse (enfin j’essaye). Mais il y a trois choses qui le passionnent et avec lequel me faire pardonner, le thon évidemment, les pâtes, cuites ou crues, mais de préférence cuites pour jouer avec pendant une heure (ça le rend dingue ça et les épluchures de légumes) et le cake. N’importe quel cake ou quatre quart, Marcel en veut ab-so-lu-ment.

J’ai toujours considéré les animaux pour ce qu’ils étaient, à savoir des individus à part entière avec des caractères spécifiques. C’est pas une surprise pour quelqu’un qui travaille avec eux mais quand je vois la légèreté avec laquelle nous les traitons, cette superficialité dans nos rapports avec eux, à les prendre le plus souvent pour des extensions mignonette de nous-même, je ne suis finalement pas plus étonné que ça de l’état de notre planète. L’humanité qui a pourtant quatre mille ans n’a jamais franchi sur le plan affectif l’état du jeune homme ou de la jeune femme qui se pense éternel et qui est persuadé qu’il aura toujours une autre chance. De fait nous traitons notre environnement et les animaux avec la légèreté du gamin trop gâté, celui qui a tellement de jouet qu’il se permet de tous les casser en pensant que ce n’est pas grave, il y en aura d’autre. J’ignore pourquoi Marcel a été abandonné, mais depuis trois ans que je l’ai, je l’ai déjà vu avoir des nostalgies. Quelque chose lui rappel son passé et il déprime un peu, se replie sur lui-même et pleure. Apparemment lui il l’aimait son ancien maitre mais pour une raison ou une autre il a cessé de flatter son égo ou alors celui-ci est mort. Je peux d’autant comparer les comportements que j’ai eu Tac petite et que sa façon d’être et de réagir ne ressemble en rien à celle de Marcel qui donc a un passé. Le test que je pratique c’est quand je l’appelais par son ancien nom (Mandarin) avant les oreilles bougeaient, éventuellement il m’accordait un regard désobligeant. Maintenant ça ne provoque pas la moindre réaction. Maintenant c’est un pacha avec sa meuf et il n’est pas né celui qui le délogera d’ici.

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Ava Gardner n’aurait pas aimé.

On vit une époque redoutable. Une époque de procureur de la bêtise. De promoteur du lynchage social. De procès en sorcellerie à toute occasion et même si j’entends bien que certaine chose sont pénibles à vivre, mais toujours sur le ton de l’urgence. De la révolution sociale, de la « prise de conscience » générale. Ca va du sauvetage des vaches qui se font « violer » et qui « pleurent » la perte de leur veau qu’on emmène à l’abattage. De l’anthropomorphisme pour les nuls. A la chasse aux « porcs »  sur fond de scandale sexuel hollywoodien. Ca massacre à tour de bras dans le monde entier, nos droits et nos libertés sont rongées un peu plus chaque jour par les conseils d’administration que sont devenu les gouvernements. L’atmosphère se réchauffe dangereusement, il nous reste peut-être globalement encore dix ou vingt ans de tranquillité au maximum, et selon certain scientifiques trois ans pour faire en sorte que nous ne dépassions pas le seuil des 2°. Sachant bien entendu que le pays qui consomme le plus de carburant fossile est conduit par un bouffon infantile qui refuse de croire aux faits, autant dire que les américains par leur vote ont savonné la pente sur lequel roule l’humanité. Mais ce qui compte, ce qui est important c’est de ne pas laisser la priorité au masculin dans notre langue. La parité dans le verbe comme s’il était absolument nécessaire que nous imprimions toute la pâle médiocrité de notre siècle sur absolument tout, même sur cette superbe langue qu’est le français.

 

Hollywood le pays du vice.

 Il y a des fois comme ça où je me demande si mes contemporains sont simplement complètement cons, ou juste parfaitement conformes aux désirs et aux attentes des marionnettistes de cette farce qui est en train de se produire aux Etats-Unis. Se scandaliser d’affaire de sexe à Hollywood c’est un peu reprocher à un vigneron de boire du vin. Depuis sa fondation Hollywood est le témoin de scandale sexuel plus ou moins retentissant, plus ou moins outrageant. Viol, partouze, prostitution, le tout se terminant parfois en meurtre… Hollywood c’est Shakespeare avec de la cocaïne au pays du puritanisme. Ca a commencé avec Roscoe « Fatty » Arbuckle, accusé à tort de viol, ruiné par les trois procès qui s’en suivront et le lynchage médiatique et ça continue aujourd’hui avec l’épisode Weinstein. Donc rien de bien neuf dans un univers qui combine à la fois pouvoir, argent et séduction. Mais ce qui me surprend encore plus c’est que personne ne s’étonne que l’affaire soit révélée maintenant alors que Weinstein Co est précisément dans une impasse financière en dépit de la fidélité de Tarantino. Ni par exemple ne se scandalise que le dit Tarantino a préféré son ambition personnelle plutôt que de défendre dans la vraie vie des femmes qu’il célèbre au cinéma.. On a les vaches sacrées qu’on peut apparemment. Non au lieu de ça, ça chemine en suivant une ligne bien droite et imbécile où donc on va pouvoir balancer son porc car bien entendu les femmes sont des victimes et les hommes des porcs. C’est du reste une curieuse appellation où un porc va devenir le collègue un peu lourd aussi bien que celui qui va réclamer sa pipe en échange d’une promotion. Ca élargit le champ du possible comme qui dirait. Et ça me rappel ce qu’une canadienne racontait de son pays dans les années 80/90 où une même hystérie collective s’était emparé de la société du harcèlement au sujet du… harcèlement. Les hommes étaient si traumatisés de risquer un procès, car là-bas ils sont en avance sur nous apparemment ou plutôt nous imitons scrupuleusement ce qui nous vient du continent américain, que femmes comme hommes souffraient globalement de solitude, incapables de se rencontrer autrement que sur le terrain de la méfiance, des encodages et de la peur. Car oui, grande surprise, pour séduire il faut se rapprocher, discuter, parfois provoquer une conversation, un intérêt. Pour séduire on observe, on fait rire, on surprend et surtout on se fait désirer. Et de facto pour séduire il faut écouter quand on vous fait comprendre que ce n’est pas la peine. Mais tout le monde n’est pas séducteur ni n’a envie de l’être. Dans la société du harcèlement et de l’immédiateté on espère juste que ça va se passer comme dans un porno, voir, pourquoi pas, si on a la chance de croiser une comédienne du porno qu’elle-même se comporte comme dans les films, n’ait pas d’âme, d’esprit, de corps autrement que pour les fantasmes de Jean Daniel. Ca s’appelle la misère sexuelle qui est partout et dont cette récente hystérie collective est un des phénomènes. Car au fond tout ça ne parle que de frustration.

 

Harceleur vs Stalker.

 C’est quand même extraordinaire dans cette société d’infos en continu et de publicités systématiques et compulsives, de bandes annonces et d’infomerciales déguisés qu’on se mette à pointer du doigt le harcèlement. Vous me direz que « eh madame tu suces » c’est pas la même que « Carglass répare » mais apparemment il reste plus supportable pour tout à chacune d’être constamment sollicité en drames et en produits divers que de se faire emmerder à la même fréquence par des lourds. Car bien entendu c’est un phénomène nouveau, les mains aux fesses, les hommes grossiers et aucune femme ne s’est jamais fait traiter de salope parce qu’elle avait grillé une priorité. Aucune femme n’a entendu cette vieille blague sur leur façon de conduire ni autre bêtise raconté par les hommes, plus ou moins drôle, plus ou moins misogyne. Et depuis la nuit des temps, comme chacun sait, elles sont victimes de nos propositions lourdingues, de nos propos crasseux, de notre manque d’éducation voir de goût sans jamais n’y avoir pu faire quoi que ce soit. Car les femmes sont uniformément des petites choses chétives aussi uniformément que nous pensons avec nos testicules. Je me demande ce qu’Ava Gardner aurait pensé de notre époque de féministe à la petite semelle. De petite chose la bave aux lèvres, toute émoustillées à l’idée de pouvoir lyncher un puissant au fait qu’il n’obéit pas aux codes moraux modernes et le tout en se faisant croire qu’elles font progresser la civilisation. Une même époque désormais obsédée par le harcèlement alors que l’activité la plus courante de l’occidental moderne, c’est de suivre la vie d’inconnus sur des réseaux sociaux, de s’intéresser aux deux milles anecdotes croustillantes concernant telle vedette. Sans compter la télé réalité avec laquelle sur un même média on peut dénoncer le harcèlement d’un côté et faire la promotion de l’humiliation et de l’arrivisme et spectacle de la bêtise et du voyeurisme. Cette contradiction ne gênera personne pas plus que l’idée que l’éducation sexuelle se fait aujourd’hui grâce à Marc Dorcel, dans le meilleur des cas… Non, on veut rééduquer, mieux, on veut réformer le langage.

 

Fascisme cool

 Contrairement à ce qu’imagine la pensée commune, le féminisme des années soixante est une vaste escroquerie si on l’examine moins du point de vue sociétal que politique et économique. Le droit à l’avortement, la pilule, le droit au compte chèque ne sont finalement que la reconnaissance d’une force économique et sa captation. Libre d’avorter, de baiser sans procréer, les femmes devenaient enfin solvables aux yeux des mêmes qui mirent tellement de temps à leur accorder un salaire décent et des congés maternités rémunérés, le patronat. Sans compter que la somme des revendications s’est porté sur une confusion dans les termes de l’égalité des sexes, où on ne désire plus des hommes et des femmes mais des humanoïdes polymorphes. La lutte des classes s’est déplacé du bas vers le haut au bas vers le bas, chacun s’en prenant à l’autre, femmes, hommes, jeunes, immigrés, dans une série de revendications qui virent aujourd’hui au communautarisme. Pendant ce temps les mentalités n’ont pas changé d’un pouce et la société patriarcale a pu prospérer, valorisée par le patronat et la bourgeoisie. Janine la féministe décomplexée qui ne porte pas de soutien-gorge parce que c’est un symbole de l’asservissement des femmes, peut gentiment être employée à mi-temps, voir comme intérimaire, payée 15% moins cher qu’un homme pour un travail égal, payer absolument tous les produits féminins, première nécessité ou non, plus cher, comme par exemple les rasoirs pour se faire des jambes de princesse de publicité. Car bien entendu, la femme libérée doit savoir rester présentable et belle en toute circonstance, ce pourquoi Janine ne lit que des magazines où entre deux conseils pour rester mince, on lui recommande d’apprendre le clitoris à son copain. Elle s’en fout Janine puisque donc désormais elle peut jouir sans entrave… Et ce que nous vivons aujourd’hui est une déclinaison de cette escroquerie qui pense moins aux femmes qu’à modéliser les individus, les jeter les uns contre les autres, mieux à réformer leur langage, y insuffler de l’idéologie, l’idéologie non pas de l’égalité qui ne peut être une idéologie seulement un fait  mais de l’égalitarisme. Or jusqu’à présent les seuls régimes qui ont voulu réformer les mots, la grammaire, les appellations, les régimes totalitaires, ne l’ont fait que dans un seul but, saper l’intelligence, la réflexion, rendre confus et contradictoire le moindre raisonnement. Par exemple ce terme générique de « harceler ». Étymologiquement harceler vient de harcelle, et une harcelle est une baguette en osier avec laquelle on peut fouetter, agacer, provoquer quelqu’un sans lui faire de mal. Mais dans sa forme moderne ça prend une dimension de cauchemar, de perversion incontrôlable, de pulsion maladive… et balance ton porc. Or à partir de quel moment on passe de la drague lourdingue ou pas au harcèlement ? C’est une question de point de vue finalement où est-ce qu’on fait porter aux mots des habits qui ne leur sont pas destiné pour dramatiser les futilités et rendre futiles les affaires réellement importantes ? L’écriture inclusive présentée comme un consensuel progrès social alors que l’idée même se propose rien de moins que de déstructurer une langue en tirant sur le plus petit fil. Et si chacun y allait de sa réaction « inclusive » il faudra également interdire l’usage du mot café pour lui préférer celui de qhawa moins exclusif pour nos amis les « beurs » ? Ca va faire long avec la langue française. Ca vous semble exagéré ? Regardez ce qui s’est passé avec le festival de repentance. Tel président qui s’excuse pour une Shoah dont il n’est en rien responsable, ou pour l’esclavage qui s’est éteint il y a trois cent ans, pour les arabes dans la Seine comme si ça pouvait changer les rapports houleux que la société française entretient avec son immigration. Et en retour, par pure réaction, la droite qui se met à défendre le colonialisme et ses supposés bienfaits, tel tarée enturbannée évoque les souchiens et l’oppression des blancs. Et la Turquie nous tape un scandale parce qu’on a voulu se faire passer encore une fois pour le pays des Droits de l’Homme en reconnaissant un génocide arménien que ce même pays avait jusqu’ici parfaitement ignoré.

Les profs qui en appellent à cette écriture inclusive se rendent-ils seulement compte qu’ils ouvrent là une boite de Pandore ? Or une langue, qu’on apprécie ou non sa grammaire, sa structure, son vocabulaire c’est un mode de pensée. C’est par son usage et en respectant sa structure que nous réfléchissons. Et c’est aussi une culture. En résumé cette histoire d’inclusion risque surtout d’exclure la possibilité de raisonner correctement et d’inviter dans la langue le champ vaste et confus des revendications. Or nous sommes à l’ère des revendications, chacun la sienne, et pour à peu près n’importe quoi. A l’ère du gay végétarien gluten free, du musulman modéré mais le sionisme fait trop chier quoi, du touche pas à mon mariage je suis pas homophobe mais les pédés quand même. Et c’est ça qu’on veut inviter dans le langage, dans notre culture, au nom de l’évolution, un joli mot pour aliénation. Et tout ça se déroule dans la fièvre des discussions creuses sur les réseaux sociaux, dans le concert des vérités assenées, des « vous êtes tous des moutons » des petit procès entre anonyme. Une prise de bec avec une ou un inconnu et vous voilà poursuivi par un de ces camarades qui tient absolument à révéler à la terre entière l’étendue de votre duplicité, comme ça m’est arrivé encore la semaine dernière avec un imbécile élevé au lait du « je suis important on doit m’écouter ».Le temps des revendications et des procès en sommes. Le temps du fascisme à la portée de tous où chacun peut devenir le délateur de l’autre…. Balance ton porc…

 

Le bal des hypocrites.

L’extraordinaire dans toute cette affaire c’est que ça fait à peine deux siècles que les femmes françaises sont scolarisées, à peine quarante ans que la société les autorise à disposer de leur corps et de leur destin et que deux cent cinquante mille femmes se font tabasser en France chaque année. Mais non l’important c’est d’injecter de l’égalitarisme à la sauce neu-neu dans le langage, le tout avec l’appui de quelque précieuse ridicule se prenant pour Simone de Beauvoir strikes back, façon Chloé Delaume qui adore se regarder écrire. On se propose de balancer tous les violeurs, les branleurs, les pervers de tout poil mais pourquoi faire exactement ? Leur coller la honte nationale ? Hou, hou il a montré sa queue à une fille, hou,hou il a des délires sexuelles et il ne sait pas se tenir, et ensuite ? Bah ensuite rien, on a balancé son porc, on s’est soulagé et dans les cas les plus graves la justice se retrouve avec une affaire de viol supplémentaire. Et peu importe si en réalité la dites justice transféra le dossier des assises à la correctionnelle pour pas encombrer ses bureaux au budget misérable, qu’une procédure pour viol dure deux ans minimum et que la moyenne excède rarement des peines de plus de cinq ans quand ce n’est pas purement et simplement la relaxe ou le sursis. Quel importance si dans la foulée des hommes sont accusés à tort, si pour avoir été un emmerdeur on est du coup assimilé à un pervers. DSK lui se contentera de payer avec derrière lui une partie de la presse pour moquer ou remettre en doute ses proies. Cette mascarade du harcèlement, cette futilité moderne qui veut faire de toute à chacune de nouveau martyre et de tout à chacun des bêtes parcouru de pulsions incontrôlables, pendant qu’une fille sublime de 15 ans et trente kilos fera la biatch pour vendre des vêtements aux riches. Cette farce de l’écriture inclusive aux frasques internationalisés d’Harvey Weinstein, tout le monde à jouer la partition du scandale, de l’indignation quasi présidentiable, comme George Clooney. Dites les gens on vous parle de la vie sexuelle de Robert Evans, le producteur de Chinatown ou bien ? On vous raconte les parties fines d’Errold Flynn qui n’en n’avait rien à secouer que ça se sache ou pas. Cette sinistre blague qui permet aux foules de se fabriquer un nouvel ennemi, une nouvelle entité abstraite à détester, mieux d’aller la chercher jusqu’à l’intérieur de soi, de son comportement.et de se réprimer au nom de la civilisation, du bien, de l’égalité mes doigts. Oui elle est bien belle cette campagne de « libérons la parole » surtout qu’elle est parfaitement orchestrée.

 

Manipulation et petits arrangements avec la vérité

Ce qu’il y a de bien avec les réseaux sociaux c’est qu’on peut rapidement, d’un coup d’œil, déceler les grosses tendances. Ce qui occupe les esprits. Les gens partagent les mêmes choses au fond. Et leurs univers à quelque exception prêt est borné par ce à quoi les médias les abreuvent. Ainsi depuis environs trois ans, les pages d’actu Facebook se remplissent comme par miracle de « prises de conscience » aussi bien ponctuelles que suspectes. De prises de conscience et de vidéos si possible choquantes avec l’alibi de la prise de conscience donc. Avec deux tendances bien distinctes. D’un côté le harcèlement à l’endroit des filles et de l’autre la consommation de produit d’origine animale. D’un côté l’invariable vidéo d’une fille se baladant dans une rue où tous les pires misogynes de la terre semblent s’être donné rendez-vous pour son passage. Ou l’indignation vibrante et fabriquée de telle petite vedette de la toile. De l’autre des vidéos bien sanglantes et insoutenables mis en parallèle avec d’autres films montrant des vaches s’ébattant joyeusement après un séjour dans un de ces terribles camps de concentration qu’on appelle ferme d’élevage. Des causes aussi soudaines que forcément populaires et popularisées à coup d’indignation, et d’identification frelatée aux victimes désignées. Et voilà, comme par hasard, qu’après cette campagne sur les réseaux sociaux qu’on en vient à « libérer la parole » dans la foulée d’un énième scandale hollywoodien. Qu’on parle d’écriture inclusive et de supprimer l’appellation « mademoiselle ». Qu’on vante le régime alimentaire sans gluten, viande, laitage, produit animal dans leur ensemble. Du cosmétique. Du cosmétique et de la manipulation.  Du cosmétique qui au lieu de proposer de réfléchir à la nature patriarcal de la société occidentale, se cherche une victime expiatoire à lyncher. Qui évitera comme la peste d’aborder le sujet de la prostitution chez les étudiants par exemple ou de la paternité forcée que la justice française appuie inconditionnellement. Ou de l’image des individus dans la publicité, femme ou homme d’ailleurs. Des régimes salade-vomir imposé aux porte-manteaux de luxe d’une ’industrie de la mode tenu par des pervers narcissiques et des misogynes. Et surtout qui figera les hommes et la sexualité masculine dans ce carcan d’à priori qui n’est rien de plus qu’un pur produit de la vision judéo-chrétienne de la sexualité dans son ensemble. A savoir une chose vile, signe de notre animalité et qu’il faut apparemment absolument réprimer sous peine d’ensauvagement. Et pareillement pour la « cause animale ». Pleurnicher sur le sort d’un veau dont sa mère se fout généralement totalement une fois le sevrage passé. S’identifier à des animaux qui n’existeraient simplement pas si nous ne les avions pas élevés en vue de les manger, et ce depuis environs quatre mille ans. Signer des pétitions ou à coup d’image atroce on nous scandalisera sur le sujet de la fourrure animale ou de l’abattage sauvage. Et absolument personne pour se désoler qu’une vache ne vaille pièce que trois cent euros et un veau vingt. Qu’un être vivant aussi essentiel ne vaille pas plus qu’une barrette de shit parce que les politiques agricoles et l’industrialisation de l’agriculture le permettent. Personne pour se scandaliser des pratiques mafieuse de Lactalis, ou la politique des prix imposée par la grande distribution qui pousse les agriculteurs et les éleveurs au suicide… tous les deux jours. Pour remettre en cause l’industrialisation forcée de l’agriculture traditionnelle où on va se proposer d’injecter de l’électronique dans les animaux d’élevage parce que l’anneau dans l’oreille c’est pas assez business plan, et qu’après tout une vache c’est juste du profit sur pied si le cours de la viande est à la hausse. Où on va refiler des produits chimiques sans contrôle pour augmenter les cadences de traite et se plier aux caprices des actionnaires. Et puis surtout ça rajoute du drame, produit de la bonne anxiété, moteur essentiel de la consommation.

En effet, c’est tellement plus intéressant de pleurnicher sur les hurlements d’un porc qui n’a pas envie de mourir comme à peu près tous les êtres vivants, humain excepté, que de se pencher sur l’infini respect que leur porte ceux qui les élèvent dans ce but. Tellement plus fédérateurs de parler des femmes comme uniformément victimes et des hommes uniformément bourreaux que de relater celles qui évoluent sans heurt dans des métiers dit machiste. Allez donc, par exemple, expliquer à une chef de cuisine qu’elle est une victime. A une actrice porno qu’elle ne peut se défendre toute seule. A une ingénieure agronome qu’élever des bêtes ou cultiver la terre c’est pas un boulot de femme et qu’il faut qu’elle baise avec l’agriculteur pour être promu. Tellement plus rassurant également que d’évoquer la mère célibataire qui conduira sa vie en menant de front, l’éducation de ses enfants, son boulot, sa vie privée, et l’intendance de la maison. Ou la femme assumée qui collectionne les amants sans honte tout en poursuivant une carrière professionnelle brillante. Tellement plus consensuel et régressif de délimiter le monde en deux catégories « les porcs » et les « les mecs biens » plutôt que d’accepter l’idée que la sexualité masculine est aussi multiple, variable, variante et confuse que la sexualité féminine. Et qui plus est également constamment soumise aux lois de la performance, autant par le biais du porno que de la mode. Une bonne haine bien chaude à chérir c’est comme une tétine qu’on peut remâcher chaque fois qu’on prend peur. Et puis c’est tellement plus rassurant alors qu’on passe sa vie à se comparer aux modèles de réussite que nous impose la société moderne. Plus rassurant d’uniformiser les uns et les autres selon des typologies stéréotypées que d’admettre qu’on se laisse soi-même victimiser. Que la question n’est pas de savoir si on est harcelé oui ou non mais si on sait s’en défendre à titre individuel. Et puisque on est dans la société du moindre effort, tellement plus simple de réclamer à la société dans son ensemble plutôt qu’à soi. Plus goûtue pour les petits esprits amateurs de branlette sémantique de se palucher sur l’écriture inclusive que de résoudre la question du non-respect des lois dans le cadre de la parité des salaires, ou de discuter de l’indulgence qu’exprime la justice de ce pays à l’endroit des violeurs et des pédophiles.

J’ai une confidence à vous faire, en dépit de la paire de testicules qui se trouvent entre mes cuisses, je n’ai jamais dragué de ma vie. Je ne suis pas un mec bien, j’ai juste jamais eu besoin. Je ne suis pas non plus empoté mais il se trouve que c’est les femmes qui me draguent. Par contre je me suis fait harceler par des hommes en majorité mais également par certaine femme, et je me suis fait violer. Avant que ça n’arrive c’était une de mes plus grandes peurs. Une peur autant injectée par ma mère que par une agression avortée que j’avais subit enfant. Et j’ai découvert après ce viol que plus on avait peur de quelque chose, plus on avait de chance que ça se réalise. Mon violeur était un proche, comme c’est le cas dans une majorité des affaires de viol et non un « harceleur ». Depuis que je suis enfant je suis habitué à ce qu’on me remarque, que les hommes et les femmes me draguent, même encore aujourd’hui je surprends parfois des regards. Certaine personne se sont montré parfois physiquement ou moralement envahissant et je n’appréciais pas plus qu’une fille qui reçoit une main au cul. Mais j’ai toujours réglé la question sans heurt, avec ce qu’il fallait de fermeté ou de finesse pour me débarrasser du gluon. En fait, avec les filles, je peux même avouer qu’un regard, un sourire d’invitation me paralyse. Je ne sais pas comment me débrouiller avec ça. J’ai moi-même tellement été formaté à ce mot d’ordre du « les hommes sont tous des bêtes » que d’exprimer mon intérêt en retour et donc mon désir me semble déplacé. Comme si la fille allait se mettre à parler comme ma mère et me hurler « ah ! Ah ! Je savais que tout ce qui t’intéresse chez moi c’est ma chatte ! ». Bref je me sens con. Et considérant que cette éducation particulière est générale en réalité, j’imagine sans mal que nombre de garçon passe eux aussi à côté d’une histoire et pas d’une bonne pipe, juste parce que la société s’ingénie à nous castrer tout en sollicitant en permanence notre libido.

 

Ava Gardner le harcèlement elle connaissait. Son harceleur c’était rien de moins que le milliardaire omnipotent Howard Hughes qu’elle garda toujours à distance tout en conservant son amitié. Gardner savait y faire et  aimait les hommes avec un gros H comme dans macho. Mariée trois fois à Mickey Rooney, Artie Shaw et Sinatra avec qui elle aura une relation tumultueuse et passionnelle. Femme jalouse et possessive, grande buveuse devant l’éternel, elle a avorté deux fois en pure conscience qu’à l’époque sa relation avec Sinatra ne pourrait apporter des conditions de vie saine et stable à un enfant. Comme elle a assumé le scandale énorme que cette relation a provoqué puisque Sinatra était marié à l’époque. Elle a poursuivi sa carrière hors des sentiers battus et sa vie de femme hors des considérations de la morale de son époque. Elle a fini par s’imprimer dans les esprits comme la représentation de la femme fatale et est devenue une icône comme savait en fabriquer le cinéma de ces années là. Ce n’était ni une victime ni une chétive et elle évoluait pourtant dans un univers qui était autrement plus tyrannique avec les comédiens en général et où le droit de cuissage était une quasi constante. Mais je ne suis pas certain qu’il y ait encore de la place pour ce genre de femme de nos jours. Pour toute personne à fort caractère et forte personnalité du reste. Nous sommes aujourd’hui au temps des martyrs et des victimes, ceux et celles qui savent parfaitement se défendre seul sont prié de cesser d’exister et de se joindre au concert des pleureuses qui sera donné toute l’année à l’occasion de la valse des hypocrites. Fiente de siècle.

Kung Fu Fighting !

Pour ceux des plus jeunes qui liraient cette chronique, le titre est emprunté à une chanson disco des années 70. Dans les années 70 le kung fu était à la mode dans le monde entier. Personne ne savait trop bien ce que c’était à part que c’était chinois et donc un peu mystérieux, mais absolument tout le monde connaissait la figure désormais tutélaire des arts martiaux en général et du kung fu en particulier. Sortes de démiurge surgit de nulle part et passé comme une comète, imprimant à vie les rétines des spectateurs, dont moi-même évidemment. Je veux bien entendu parler de Lee Jun Fan, alias Siao Long (Petit Dragon), alias Bruce Lee.

Pour les puristes et les ignorants, quand je dis figure tutélaire des arts martiaux ce n’est pas en raison de ses talents réels ou supposés mais en raison du fait qu’il y a des centaines de millier de pratiquants dans le monde qui sont venus aux arts martiaux grâce à lui. Et quand je parle du monde entier, je parle d’un phénomène rarissime à une époque où il n’y avait pas internet ni globalisation de l’information. A savoir que de l’Asie à l’Afrique, en passant par la sphère occidentale, Bruce Lee était autant la figure héroïque du cassage de gueule pour les uns que l’incarnation vivante de la revanche du tiers monde sur l’occident et l’oppression en général pour les autres. Quand Bruce Lee, dans la Fureur de Vaincre, démolit d’un coup de pied un panneau où il y a écrit « interdit aux chiens et aux chinois » on a hurlé de joie et de fierté de Bamako à Hong Kong. Pourtant il est difficile de faire moins concerné par le tiers monde que Bruce Lee, difficile de faire à la fois plus californien et hong kongais que l’acteur décédé à 33 ans d’une embolie cérébrale. Ni plus concerné par sa seule personne, sa seule carrière, sa seule ambition.

 

Bruce Lee, le mythe de tous les ados.

 

On a paré le personnage de mille et une qualités tant martiales qu’humaines. Dès le départ d’ailleurs, du moins quand il a commencé à apparaitre sur les écrans de télé américaine, le personnage et l’homme se sont confondus dans une volonté toute personnelle d’apparaitre comme unique en son genre. Et dans celle des studios de faire la promotion de leur nouveau bébé « Green Hornet ». Mais si lui se voyait tel qu’il était réellement, avec un potentiel inexploité, pour la télé américaine il n’était qu’un animal de foire. Un animal de foire qu’Ed Parker, le pape du karaté américain, présenta en 64 à Long Beach au festival d’arts martiaux, où Bruce pu faire une démonstration brève de ses talents. C’est cette démonstration qui l’amena du reste à la télé et dans des petits rôles au cinéma.

Bruce Lee était diplômé en philosophie avec une inclinaison pour Schopenhauer et Lao Tse dont il s’inspirera pour écrire son aphorisme sur l’eau. Il avait passé trois ans dans les basques d’un maitre de Wing Chun, le légendaire Yip Man, initié au Taï Chi par son père, et à d’autres formes par des amis. Son choix de devenir une vedette, un comédien, ne sortait en revanche clairement pas de nulle part. A la différence d’un Van Damne, Bruce Lee était un enfant de la balle, fils de comédien et baby star lui-même durant sa jeunesse à Hong Kong. C’est d’ailleurs frappant de voir ses films, souvent pompés sur les succès occidentaux, comme les films de Chaplin ou la vague de films de rebelles des années 50. Tout le personnage est déjà là, les mimiques, la façon de se rebeller avec un sourire de voyou, de se frotter le nez avec le pouce et de défier ses adversaires alors qu’il a tout juste neuf ans. Et ça, alors qu’il ne pratique pas et que les films de kung fu n’existent simplement pas encore à Hong Kong. C’est qu’avant tout Bruce Lee est réellement un personnage à lui tout seul. Il est arrogant, intelligent, frimeur, perpétuellement agité, agressif, bagarreur, à tel point que sa sœur Phoebe le surnomme le Gorille. Il est aussi séducteur, généreux, adore les animaux, faire des farces, et champion de cha-cha. C’est pour essayer de le discipliner un peu que son père réussi à le faire admettre chez Yip Man. Ce qui se passa alors n’est pas très clair, les versions sont divergentes. La plus connue, et bien entendu la plus mythifiée est que le héros apprenait si vite qu’il rendu jaloux l’ainé des élèves du maitre. Apprenant que Bruce était au quart Allemand, le jaloux le dénonça à son maitre qui dû s’en séparer par peur de froisser la communauté martiale. En effet, dans les années 50 et jusqu’à ce que Bruce Lee lui-même décide de tout envoyer foutre, il était totalement tabou d’enseigner les arts martiaux chinois aux étrangers. L’autre version, que j’ai réussi à reconstituer par le témoignage d’un de mes maitres, élève lui-même d’un contemporain et ami de l’acteur c’est qu’en réalité Lee s’arrangeait pour se pointer au cours avant les autres, soutirer des cours particuliers, était arrogant avec les élèves et que Yip Man en ayant eu assez de son comportement le foutu dehors. Bruce continua son enseignement auprès d’un des meilleurs élèves de Yip Man, William Chung, surnommé quand à lui le Grand Dragon. Laquelle des deux versions est la vraie ? Sachant que William Chung est lui-même une figure controversée, je pense que vous pouvez mélanger les deux et vous aurez une idée de ce qui s’est réellement passé. Finalement il se retrouva mêlé à la bagarre de trop, et de peur que les triades, très actives à l’époque, ne lui tombent dessus, ça ou la police anglaise qui l’avait déjà menacé de prison, son père l’envoya en Californie, profité de sa deuxième nationalité.

Je vous passe les milles et unes et anecdotes héroïques qui courent sur son compte. Sa puissance de frappe légendaire, sa vitesse stupéfiante, son énergie inépuisable, ses exploits contre la paralysie du dos, ou l’ostracisme de ses pairs, la profondeur de sa pensée. Il existe une inépuisable littérature à ce sujet. Je trouve plus intéressant ce qu’en disent ses potes. Par exemple comment il avait assommé James Coburn durant un voyage en Inde à s’entrainer à la frappe dans un avion sur une rame de papier. Trois cent coups de poing en moyenne affirme la légende, de quoi vous mettre les mains en compote mais Lee était un acharné. Acharné de travail, de régime macrobiotique, de performance, de perfectionnisme, avec une seule idée en tête, lui et sa carrière. Avant Linda, sa femme, Lee était tombé amoureux d’une danseuse, mais comme disait un de ses amis, il n’y avait pas de place pour eux deux dans leur relation, Bruce devait être le centre et sa carrière passait avant tout. La fille le quitta provoquant un gros chagrin d’amour. Linda se montra bien plus docile et compliante en dépit de l’opposition de ses parents à ce mariage mixte. Un autre rapporte ses angoisses, la peur de ne jamais être riche et célèbre, de vivoter avec ses cours d’art martiaux, de ne jamais percer en dépit d’une ambition dévorante. Et toujours Coburn de raconter comment Lee lui avait présenté sa première voiture de luxe, une Mercedes rouge sang. Conduisant totalement n’importe comment, à la grande peur se son copain. Bruce Lee était myope comme une taupe et savait à peine conduire mais il était contant parce qu’il avait une grosse voiture rouge…  Cet homme qui pourtant craignait de vieillir et d’être moins performant, se trouvait encore trop lent et ne pensait même pas qu’il allait vivre très longtemps. Cet homme qui mangeait des racines de cannabis « pour se ralentir » disait-il, adorait le bœuf à la sauce d’huitre et qui termina sa vie shooté aux antidouleurs, surmené par le travail et l’entrainement, qui mourut presque sans surprise finalement d’une allergie à l’aspirine. A l’époque de sa mort, en plus de sa vie de famille et de ses trois à quatre d’heures d’entrainement quotidiens dans des conditions de chaleur intense, l’acteur assurait la promotion très active autour de lui, commençait un tournage d’un film qu’il réalisait et dont il coordonnait seul les combats (le jeu de la Mort) tout en tournant Opération Dragon, où il coordonnait à nouveau lui-même ses combats, et tout ça en écrivant un scénario et en préparant ses plans de tournages… C’est beaucoup.

On a également beaucoup glosé sur son éclectisme martial. Il apprenait vite, il étudiait beaucoup, il créa une forme sans forme, le Jeet Kun Do ou JKD qu’il refusa toujours de finaliser, de fermer par une théorie définitive autre que l’efficacité poussée à son point le plus scientifique. De fait la forme se perd lentement, noyée dans la quantité d’offre martiale que nous voyons aujourd’hui, autant que son enseignement se dégrade faute de formation structurée. On a d’ailleurs beaucoup disserté au sujet de cette idée de forme sans forme, empruntant tant à la boxe, qu’au Wing Chun, à l’escrime et au Kali. A l’époque l’idée d’un art martial mélangeant plusieurs styles semblait révolutionnaire d’autant que le close-combat n’était pas enseigné au public. Aujourd’hui, avec le Mix Martial Art on fait donc le rapprochement avec Lee et ses théories. Théories sur le fait que toutes les techniques sont aussi valables les unes que les autres, qu’il n’existe pas de supériorité dans les styles, au contraire de ce que soutenaient alors japonais comme chinois. On oublie qu’un des styles du kung fu, de l’école taoïste, le Zi Ran Men ou style naturel, emprunte déjà cette voie de la forme sans forme. Autant que le Vade Tudo, l’ancêtre de l’UFC et de toutes les formes de combat en cage, existait au Brésil dès les années 20. D’ailleurs les compétitions mixtes et sans protection était monnaie courante en Chine et ce jusqu’à l’arrivée des communistes au pouvoir. Des compétions où on terminait soit debout, soit couché, et personne ne faisait semblant. Il faut dire que la perception qu’ont les chinois de l’engagement en terme martial est à des années lumières que celle que s’en font les occidentaux à travers leurs cours.

 

La communauté martiale ou le grand fratricide.

Tous ses amis les plus durs, eux même bagarreurs de rue parfois professionnels, le disent, Bruce Lee était un vrai guerrier, un cogneur qui ne s’en laissait pas compter. Et donc un cogneur éclectique qui pouvait passer de la boxe à la lutte selon les besoins. Pour autant il faut être un peu sérieux. Si on compare un boxeur professionnel devant un sac de frappe et Lee, ce dernier fait figure d’enfant excité. Il suffit d’observer l’ouverture d’Opération Dragon où il fait une prise au sol à un Sammo Hung tout jeune pour se rendre compte que le combat au sol est un domaine où il débute. Bruce Lee passe pour invincible, comme si ce mot avait un sens dans ce monde là, ce qui ne l’a pas empêché de s’essayer à la boxe thaï durant le tournage de Big Boss, et de se faire dérouiller à trois occasions dont un K.O. Bruce Lee était très rapide, au point où, toujours selon la légende, on devait passer de 24 images secondes à 36 pour capter ses gestes, ce qui est probablement qu’une légende. Il était également très puissant et d’une force assez invraisemblable. Il s’entrainait constamment et n’importe quel pratiquant un peu sérieux vous dira que son niveau était élevé. D’ailleurs la sphère de l’école Yip Man en France ne se questionne même pas sur le sujet. Cela n’a pas empêché en 1974, un an après sa mort, que la FFKMA, la Fédération Française de Karaté et discipline martiale associées, se réunisse autour de ce thème primordial dans le cadre du développement des arts martiaux en France : pour ou contre Bruce Lee. Et de conclure que l’acteur était tout juste du niveau d’une ceinture marron. Indépendamment des plans de coupe, du montage et des trucages (visibles) je me demande comment on peut établir cette vérité à partir de films où pas une minute l’acteur ne fait de karaté et en réalité n’emprunte quasiment jamais une forme plus qu’une autre. Les mystères de l’expertise française je suppose qui doit faire parti de sa fameuse exception culturelle.

Mais le monde des arts martiaux, et c’est même constitutif de son histoire quelque soit les pays, est un monde perpétuellement en guerre avec lui-même.  Combien de films d’art martiaux relatent les rivalités entre école, du Japon à la Chine,  on ne les comptes plus. Pas plus que l’histoire même des arts martiaux ne compte les conflits qui opposa les écoles les unes aux autres. Ba Gua Zhang contre Wing Chun et que relate Wong Kar Waï dans son Grandmaster, Judo contre Jujitsu, Judo contre Karaté, etc… Toutes ces rivalités se formant sur cette idée qui barbait Bruce de la supériorité supposée d’une forme sur une autre. Rivalités souvent sous-tendue de conflit régionaux voir nationaux comme entre le Japon et la Chine ou plus simplement philosophique. Et cette rivalité est bien entendu toujours d’actualité. Discutez des mérites de telle figure connue du monde martial et vous trouverez immanquablement des experts pour les réduire à rien en mettant en valeurs telle autre. Un jour comme ça, alors que je cherchais un cours de Wing Chun à Lyon, un jeune professeur m’affirma que mon maitre précédent Didier Beddard, adoptait des positions techniquement trop basses et que c’était parce qu’il était insuffisant martialement qu’il mélangeait dans ses cours d’autres techniques comme le combat au sol. Parler de la sorte d’un type qui a plus de trente ans de pratique et dont absolument personne n’arrivait à percer la défense, j’ai trouvé ça amusant mais ça m’a dispensé de poursuivre avec ce prof. Et je dois bien admettre que pour un néophyte s’y retrouver dans cette pléthore de cours d’art martiaux que l’on voit aujourd’hui, et faire le tri entre les écoles et ce que vous en disent les uns et les autres, n’est pas forcément chose aisé. D’autant qu’en dépit de ses efforts pour avoir la main mise sur toutes les pratiques martiales en France, la FFKMA ne peut contrôler entièrement la qualité et la validité de l’enseignement et notamment dans le domaine strict du kung fu.

 

Le supermarché des arts martiaux.

Krav maga, sambo, systema, kali, pankshat silat, karaté, judo, taekwondo, aïkido, mix martial art, boxe anglaise, thaï, savate, viet vo dao, jujitsu brésilien, capoera, etc… D’Israël à la Russie, de la Russie à la Chine, l’Indonésie, les Philippines, la France, l’Angleterre, le Japon, le Brésil, la Corée ou le Vietnam, aujourd’hui arriver à faire le tri dans tout ce qui est proposé revient à faire le tour du monde, et passer des forces armées au sport olympique en passant par la tradition extrême orientale. D’autant plus difficile qu’à l’intérieur même des traditions martiales semblent apparaitre des « sous-genre » comme le Taï Chi Quan, que l’on considère à tort sous son seul aspect de pratique de santé ou le Qi Cong auquel on prête parfois des vertus quasi magiques. Ou encore des genres qui semblent n’appartenir qu’au seul cinéma, comme le ninjutsu. Cela m’a d’ailleurs toujours semblé curieux de prétendre enseigner un art qui se distingue pour l’essentiel par ses qualités meurtrières et clandestines. Les ninjas étaient au Japon du XVIIème siècle et antérieur des assassins à gage avec une formation qui démarrait dés l’enfance et digne des commandos modernes. Or si leur technique martiale repose à la fois sur tout un arsenal d’armes artisanales, comme le fameux « shoriken » l’étoile que balance les ninjas dans les films (et qui n’a rien de propre au ninja, en Chine la même arme de jet, sous d’autres formes, est appelé han chi) ainsi que sur des techniques de frappe, d’esquives et de clés, une autre partie de son enseignement se base sur de pure croyance de l’époque. Par exemple une morphopsychologie qui emprunte aux seuls préjugés des temps d’alors où des positions des mains censées recouvrir des vertus magiques. Lisez le Shôninki, authentique manuel écrit par Natori Masazumi, lui-même maitre ninja de la fin du XVIIème et la figure mythologique va en prendre un sacré coup dans la ringardise et les superstitions d’un autre temps. Mais je suppose qu’on trouvera toujours des amateurs de pyjama noir prêt à dépenser une année de cours pour recevoir un enseignement d’une tradition qui a en réalité quasiment disparue à la fin du XVIIème siècle et qui a toujours eu très mauvaise presse au Japon jusqu’à ce jour. Sans compter qu’on possède très peu d’écrit de l’époque et pour cause. Pour des raisons évidentes les ninjas se transmettaient leurs secrets par voie orale et le plus souvent au sein d’un même clan familial.

Il faut bien comprendre qu’en raison de l’aura d’ésotérisme qui a toujours baigné l’extrême orient aux yeux de l’occident, les arts martiaux et dérivés, comme le Qi Cong, sont une mine inépuisable pour les escrocs de tout genre, les gourous, maitres auto proclamés. A une époque où je cherchais absolument à faire du kung fu et que je ne savais pas où trouver une école sérieuse, j’avais suivi brièvement les cours d’un antillais « maitre » Dixon, une sorte d’illuminé qui nous promettait mondes et merveilles (et notamment devenir cascadeur pour le cinéma) et se prenait pour une sorte de grand maitre qu’il n’était clairement pas. Une fois, me proposant d’échanger au poing avec lui, il me soutint que je ne l’avais pas touché une seule seconde, que c’était impossible car il avait adopté la position de la montagne qui dispensait autour de lui une sorte d’énergie d’invincibilité. Or non seulement le débutant que j’étais avait parfaitement senti mon gant l’effleurer, mais la « position de la montagne » est juste un joli mot pour décrire une variante de ce que les chinois appellent la posture du cavalier, à savoir, jambes écartées, genoux fléchis et selon si on adopte les techniques du nord ou du sud, cette posture sera plus ou moins basse, lui se contentait de celle du sud, la plus confortable. Qui au reste a une fonction mais n’est clairement pas indiqué dans un combat de boxe. C’est une posture statique… cette mésaventure me convaincu sur mon idée de départ qu’il fallait que je trouve un chinois dont c’était la culture et pas un occidental dont c’était le fantasme. Une idée totalement idiote bien entendu, les escrocs ont aussi les yeux bridés. Mais j’ai eu de la chance. Je suis tombé sur un vrai maitre, tout juste débarqué de Canton, Maitre Liang Chao Qun, la trentaine, ambitieux, rêvant de faire fortune avec son art en France, et pourquoi pas, fantasme récurrent dans ce milieu, de faire du cinéma. Tout le monde rêve d’être Jet Li ou Bruce Lee n’est-ce pas ? Et pourquoi pas ? Van Damne a vendu du rêve avec trois pauvres coups de pied qui avaient fait sa gloire dans des compétitions sportive, et un grand écart faciale à la portée de tous les pratiquants sérieux, notamment de Taekwondo. Segal a bâti sa fortune sur quelques passes de aïkido, un passé totalement mythifié, et l’ouverture d’un dojo au Japon. Et aujourd’hui n’est plus que l’ombre obèse de lui-même, se reposant sur des plans rapprochés des mains de sa doublure. Jet Li n’a jamais combattu contre qui ce soit, enquillant les médailles dans les compétitions de démonstration, et d’après les cascadeurs qui ont travaillé avec lui et avec qui j’ai parlé, est infoutu de viser juste mais pas de cogner fort. Mais mon maitre n’a évidemment jamais fait de cinéma (il a en revanche participé à une série chinoise, et diverses émissions pour CCTV) et il enseigne toujours de manière relativement discrète des techniques absolument pas connue en France et très peu en Europe. Si je vous dis Lieu He Men ou la technique du poing des six coordinations, ça vous dira rien, et pareil pour le Zi Ran Men dont vous n’aviez sans doute jamais entendu parler avant ce texte. Pourtant son maitre, Wan Laicheng était une figure connue de la Chine martiale des années 30 et ultérieur. Une de ses prouesses connues est d’avoir par exemple remporté une compétition, renversant ses adversaires les uns après les autres, alors qu’il était arrivé à cette même compétition en piteux état, affligé d’une blessure à la tête consécutive de l’effondrement d’un toit, et d’une gastro. Ayant un an de différence et étant totalement passionné par le sujet, on a vite été proche d’autant que je me consacrais à fond à la question, huit heures par semaines, toutes les semaines, sans compter les moments où je m’entrainais seul, et ça pendant trois ans. Je dois avouer qu’à son contact je me suis littéralement gavé. Taï chi, qi cong, kung fu, sans compter les stages sur différentes techniques de kung fu, le Chi Na (système de clef) le Ba Gua Zhang (système reposant sur les déplacement en cercle) le Wing Chun, les techniques de l’épée, du sabre, du bâton… le tout avec un enseignement à la dur où certes notre prof était gentil, attentif, et certainement bien plus diplomate qu’un sifu en Chine, mais où il était assez peu question de tirer au flanc. Sans compter tout ce que j’ai appris sur le kung fu lui-même et son histoire qui me fit découvrir un monde que je ne soupçonnais pas et que j’assimile volontiers à la littérature tant il est riche autant en histoires, légendes, et variété de style. Une histoire parfaitement méconnue ici même et sur lequel prospère tout un commerce de vendeur de rêve qui personnellement me font un peu pitié comme me font pitié une quantité d’élève.

 

Concours de bite et fan club.

L’autre jour j’étais à une biennale associative et je découvrais que l’une de ces associations dispensait des cours de « kung fu ». Tentant de me renseigner on me dirigea vers une démonstration qui avait lieu un peu plus loin. Musique pseudo extrême orientale, prof en kimono de soie blanche et petit vieux. Il ne s’agissait pas de kung fu mais de qi cong.  Or si le qi conq emprunte sa gestuelle et ses principes à la même source que le kung fu, il ne s’agit en aucun d’un art martial mais d’une simple gymnastique de santé. Une gymnastique qui plus est qui se base sur une conception chinoise du corps humain, à savoir qui tient compte de ce que les chinois appellent l’énergie interne, le fameux Qi, Chi, selon comment vous l’écrivez (et qui se prononce bien « chi » en chinois). Or l’énergie interne ne se dispose pas de la même manière si vous êtes une femme ou un homme. Pour les chinois par exemple, la concentration la plus pure de chi chez l’homme se trouve dans le sperme, d’où la nécessité de l’abstinence dans le cadre de certains entrainement de kung fu (comme la technique dites de la « chemise de fer » qui vise à renforcer vos défenses externes). Et si vous ne savez pas ce qu’est que le Tan-tien et où il se trouve, à savoir l’endroit où se forme le chi dans le corps humain, trois centimètres environs sous le nombril. Ou si vous n’adhérez pas à ces principes je ne vois pas bien l’intérêt de faire le zazou en kimono sinon pour essayer de ressembler à une tradition qui vous est étrangère. Qui plus est l’appellation « kung fu » ne veut strictement rien dire et pour plusieurs raisons. Le terme lui-même désigne la maitrise d’un art quel qu’il soit (kung, ou gong) et à la fois le travail pour arriver à cette maitrise, le terme « fu » désignant l’homme accompli, le maitre, ou le mari… dans cette acceptation on peut très bien avoir un kung fu de la cuisine ou de la peinture, d’ailleurs le cinéma chinois ne se gêne pas pour le démontrer. Le Festin Chinois, film de jour de l’an (comme nous on a des films de Noël) est un condensé de kung fu culinaire ou la prouesse martiale du geste parfait rejoint la prouesse culinaire de la recette impossible, le tout mélangé à des passes de kung fu martial. De plus, pendant la Révolution Culturelle, Mao fit la guerre à tout ce qu’il assimilait à des pratiques bourgeoises, notamment les figures traditionnelles de la culture chinoise comme les arts martiaux. On fit la chasse aux maitres et aux élèves, Wan Laisheng eu même l’occasion de découvrir la prison durant cette période (où il ne cessa d’ailleurs de s’entrainer en dépit des privations). Et comme il réforma le chinois lui-même en le simplifiant Mao voulu recodifier le kung fu wushu, le plus connu, à savoir celui de Shaolin, le kung fu bouddhiste. Cette réforme et cette mise en simplification perdura d’autant par la suite que la Chine rêve de voir le kung fu entrer comme discipline olympique. Mais on ne passe d’un art à un sport de combat sans passer par la simplification des formes, la hiérarchisation des élèves et des profs, exactement comme ça s’est produit pour le karaté, le judo ou le taekwondo. Or l’art est un moyen d’expression ce que n’est clairement pas le sport qui est un moyen de se mesurer. Comme le faisait remarquer Bruce Lee lui-même au cours d’un célèbre et quasi unique interview, toute la question dans cet art du combat est de s’exprimer au plus près de ce qu’on est réellement. Certain retiendront l’expression de l’efficacité, ou de la violence, d’autre la spiritualité autour. Chacun d’y venir avec ce qu’il cherche et d’explorer à travers cet outil les moyens de s’accomplir. Forcément dans le cadre d’une normalisation, ce moyen d’expression disparait au profit de la seule compétition. Enfin quand on vous dit « kung fu » il faut avoir en tête qu’en terme strictement martial il existe plus de 400 styles différents. Certain d’inspiration bouddhiste, comme le kung fu shaolin, le plus connu et à la base des autres, dans lequel on trouvera la boxe de l’homme ivre par exemple, qui imite donc la démarche d’un homme ivre, ou celle du singe etc… D’autre taoïste, le kung fu du mont Wu Tang, comme le Zi Ran Men donc ou d’autre encore d’inspiration musulmane, car oui il existe un style de kung fu spécifiquement halal et qui trouve sa source dans le Xinjiang, région a forte densité ouïgour. De plus, au cœur même de ces styles il faut distinguer l’école du nord, traditionnellement plus porté sur les coups de pied haut et les techniques les plus dures, alors que le sud préférera les techniques basses, l’usage des poings. Des différences qui sont liées autant à l’alimentation qu’aux différences de température ou à l’histoire comme avec le Wing Chun. Enfin, à l’intérieur de la pratique il faut encore faire une distinction entre les pratiques internes, qui vise à renforcer vos organes, tendons, ligaments, etc, comme le taï chi quan, la pratique externe qui va fonctionner sur la résistance, l’endurance, la force, et les pratiques mixtes comme le Ba Gua Zhang ou le Wing Chun.

Avant de me mettre à cette dernière technique, et auquel je rêvais depuis que j’étais gamin, j’ai beaucoup rôdé en dilettante dans différents cours d’art martiaux. Boxe, karaté, aïkido, boxe française. Et j’ai finalement appris à choisir autant en regardant les élèves que le maitre. L’ennui c’est que beaucoup de gens viennent dans ces clubs par peur. Dans le secret espoir de pouvoir se battre contre quatre gars comme dans les films, parce qu’ils ont constamment le mot « agression » à la bouche. L’autre inconvénient c’est l’aura que peut avoir le maitre ou le prof. Plus elle est grande, plus les élèves se tireront la bourre pour être l’élu, celui à qui le prof fera une leçon particulière en plein cour par exemple. Or si vous venez sans aucun désir de devenir le plus gros du bac à sable, que vous vous intéressez réellement au sujet en lui-même et pour peu que vous soyez naturellement doué parce que cet art vous correspond plus qu’un autre, vous allez automatiquement vous faire emmerder, surtout si le prof le remarque. Et plus les cours seront violents, plus le prof montrera l’efficacité de son agressivité dans un cadre donné, plus les élèves se croiront invincibles et seront eux même dans l’agressivité et pas l’apprentissage. Le bas imite le haut n’est-ce pas. Si l’école de mon premier maitre, Liang Chao Qun, était un brin compliquée pour moi, quelque fois abstraite même et que je ne voyais pas la finalité parfois de tel mouvement, le Wing Chun au contraire est fait pour moi. Sans doute à force de voir des centaines de film de Hong Kong qui empruntent souvent aux techniques du sud pour des raisons historiques mais aussi parce que plus simplement je le comprends sans me poser de question, je progressais vite. Assez en tout cas pour que mon maitre me fasse m’entrainer avec des élèves plus anciens. Mais au fond je ne pouvais jamais être moi-même sans attirer la sourde hostilité de certains élèves ou la morgue d’autre ou même une attention du sifu que je ne désirais pas particulièrement. Comme cette fois où il me surprit à utiliser ma vision périphérique pour regarder un combat, on regarde sans regarder et on voit tout, chose que nous étions trois à faire dans le cours, lui, son meilleur élève et moi-même. Ca n’a rien d’un exploit, eux c’était leur entrainement, moi c’est une manière d’observer que j’ai apprise seul et que j’ai confirmé plus tard avec mon premier sifu (regardez entre les deux yeux et vous aurez une vue sur tout le corps).

Tout ça pour dire que si vous vous aventurez dans les exotismes, posez des questions, ne vous fiez pas aux appellations et surtout observez lors d’un cours aussi bien, le ou les profs que les élèves. Pour utiliser une image, disons que si l’un est le pouce, les autres sont la trace que laisse ce pouce dans la glaise. Alors privilégiez les cours où l’on est calme, travailleur et surtout modeste. Ma première leçon de modestie c’est maitre Liang Chao Qung qui me l’a donné. J’ai une certaine aisance avec les poings et je dominais mon partenaire à l’entrainement. C’était puéril, inutile, bref je faisais le coq. La leçon a été chinoise. Il s’est approché de moi sans un mot, m’a regardé droit dans les yeux, et j’ai juste senti son pied m’effleurer la cheville sans qu’une seule seconde je ne vois le mouvement ni même le pied. Et c’est ce même maitre qui, par accident, en ne m’effleurant que du bout du doigt, m’a collé un œuf de pigeon au-dessus de l’œil. Ce qui par ailleurs vous donne une certaine idée tant de l’énergie cinétique qu’il faut maitriser à son niveau que ce que peut produire une énergie interne parfaitement entretenue. La seconde leçon ce n’est pas moi qui l’ai reçu, et d’ailleurs je la savais. Maitre Didier Beddard m’avait mit avec un de ses élèves chevronné et lui avait demandé de me faire une passe. Que je parais à sa grande surprise, un tout petit plus rapide qu’il ne l’avait imaginé. Et Beddard de dire à son élève : « toujours se méfier ».

Oui, toujours se méfier de ce que l’on croit savoir, notamment dans un combat de rue. Je n’oublierais jamais ce fait divers où un jeune champion de boxe française est mort stupidement dans une bagarre de rue, frappé à la tempe par un coup de poing bien ajusté. Ni ce prof à qui des idiots demandaient ce qu’il fallait contre quatre adversaires, et qui en guise de réponse s’était barré en courant de la salle. On ne le dira jamais assez, surtout dans ce domaine, la vie ce n’est pas du cinéma. Un homme porteur d’une arme à feu, à moins d’être entrainé régulièrement, a très peu de chance contre un adversaire armé d’un couteau. Il y a l’effet de sidération, le temps de réaction, la mise en joue, autant de précieuse secondes perdues mais pas pour tout le monde. D’ailleurs n’allez pas dans un cour dans cette idée d’être le plus fort du bac à sable. La première fonction de tout art martial est celui de vous apprendre à vous maitriser en général et dans les situations à risque en particulier. De maitriser pour vous permettre d’évaluer rapidement vos chances, mais également évaluer votre adversaire. Tout le monde a des points faibles, ne visez pas forcément ceux connus. Une bonne gifle suffit parfois là où un coup de pied mal placé pourrait déclencher la fureur de l’autre. La seconde raison d’être des arts martiaux et de développer en vous une chose qui ne s’enseigne pas : l’instinct. Pas seulement votre esprit mais vos gestes. Comme disait Bruce Lee à propos de son apprentissage : d’abord un coup de poing n’a été qu’un coup de poing. Ensuite un coup de poing est devenu plus qu’un coup de poing. Puis un coup de poing n’est plus devenu qu’un coup de poing. (je cite de mémoire). Un moyen, pas une finalité, et un moyen que vous maitrisez si bien qu’il en devient aussi naturel que de respirer. Les gestes viennent d’eux même, vous êtes fluides, parfaitement présent, prudent mais sans peur, vous réfléchissez à ce que vous faites, détaché de ce qui se passe. « Be Water my friend » comme disait le Petit Dragon. Mais avant d’en arriver là, il faut travailler, se travailler.

 

Et si d’aventure vous avez l’impression d’arriver à rien, d’être nul(le) par rapport au fortiche du dojo ou du kwoon, que c’est trop dur pour vous, que vous culpabilisez parce que vous avez raté des cours, ou que vous êtes comme moi, un gros paresseux, je permettrais deux conseils. Le premier, cherchez l’arrogance qu’en tire le fortiche de la salle, vous aurez déjà découvert un de ses points faibles.  Le second, il n’est pas de moi mais de sifu Beddard : Ne craint pas d’aller lentement, craint de t’arrêter.