Kung Fu Fighting !

Pour ceux des plus jeunes qui liraient cette chronique, le titre est emprunté à une chanson disco des années 70. Dans les années 70 le kung fu était à la mode dans le monde entier. Personne ne savait trop bien ce que c’était à part que c’était chinois et donc un peu mystérieux, mais absolument tout le monde connaissait la figure désormais tutélaire des arts martiaux en général et du kung fu en particulier. Sortes de démiurge surgit de nulle part et passé comme une comète, imprimant à vie les rétines des spectateurs, dont moi-même évidemment. Je veux bien entendu parler de Lee Jun Fan, alias Siao Long (Petit Dragon), alias Bruce Lee.

Pour les puristes et les ignorants, quand je dis figure tutélaire des arts martiaux ce n’est pas en raison de ses talents réels ou supposés mais en raison du fait qu’il y a des centaines de millier de pratiquants dans le monde qui sont venus aux arts martiaux grâce à lui. Et quand je parle du monde entier, je parle d’un phénomène rarissime à une époque où il n’y avait pas internet ni globalisation de l’information. A savoir que de l’Asie à l’Afrique, en passant par la sphère occidentale, Bruce Lee était autant la figure héroïque du cassage de gueule pour les uns que l’incarnation vivante de la revanche du tiers monde sur l’occident et l’oppression en général pour les autres. Quand Bruce Lee, dans la Fureur de Vaincre, démolit d’un coup de pied un panneau où il y a écrit « interdit aux chiens et aux chinois » on a hurlé de joie et de fierté de Bamako à Hong Kong. Pourtant il est difficile de faire moins concerné par le tiers monde que Bruce Lee, difficile de faire à la fois plus californien et hong kongais que l’acteur décédé à 33 ans d’une embolie cérébrale. Ni plus concerné par sa seule personne, sa seule carrière, sa seule ambition.

 

Bruce Lee, le mythe de tous les ados.

 

On a paré le personnage de mille et une qualités tant martiales qu’humaines. Dès le départ d’ailleurs, du moins quand il a commencé à apparaitre sur les écrans de télé américaine, le personnage et l’homme se sont confondus dans une volonté toute personnelle d’apparaitre comme unique en son genre. Et dans celle des studios de faire la promotion de leur nouveau bébé « Green Hornet ». Mais si lui se voyait tel qu’il était réellement, avec un potentiel inexploité, pour la télé américaine il n’était qu’un animal de foire. Un animal de foire qu’Ed Parker, le pape du karaté américain, présenta en 64 à Long Beach au festival d’arts martiaux, où Bruce pu faire une démonstration brève de ses talents. C’est cette démonstration qui l’amena du reste à la télé et dans des petits rôles au cinéma.

Bruce Lee était diplômé en philosophie avec une inclinaison pour Schopenhauer et Lao Tse dont il s’inspirera pour écrire son aphorisme sur l’eau. Il avait passé trois ans dans les basques d’un maitre de Wing Chun, le légendaire Yip Man, initié au Taï Chi par son père, et à d’autres formes par des amis. Son choix de devenir une vedette, un comédien, ne sortait en revanche clairement pas de nulle part. A la différence d’un Van Damne, Bruce Lee était un enfant de la balle, fils de comédien et baby star lui-même durant sa jeunesse à Hong Kong. C’est d’ailleurs frappant de voir ses films, souvent pompés sur les succès occidentaux, comme les films de Chaplin ou la vague de films de rebelles des années 50. Tout le personnage est déjà là, les mimiques, la façon de se rebeller avec un sourire de voyou, de se frotter le nez avec le pouce et de défier ses adversaires alors qu’il a tout juste neuf ans. Et ça, alors qu’il ne pratique pas et que les films de kung fu n’existent simplement pas encore à Hong Kong. C’est qu’avant tout Bruce Lee est réellement un personnage à lui tout seul. Il est arrogant, intelligent, frimeur, perpétuellement agité, agressif, bagarreur, à tel point que sa sœur Phoebe le surnomme le Gorille. Il est aussi séducteur, généreux, adore les animaux, faire des farces, et champion de cha-cha. C’est pour essayer de le discipliner un peu que son père réussi à le faire admettre chez Yip Man. Ce qui se passa alors n’est pas très clair, les versions sont divergentes. La plus connue, et bien entendu la plus mythifiée est que le héros apprenait si vite qu’il rendu jaloux l’ainé des élèves du maitre. Apprenant que Bruce était au quart Allemand, le jaloux le dénonça à son maitre qui dû s’en séparer par peur de froisser la communauté martiale. En effet, dans les années 50 et jusqu’à ce que Bruce Lee lui-même décide de tout envoyer foutre, il était totalement tabou d’enseigner les arts martiaux chinois aux étrangers. L’autre version, que j’ai réussi à reconstituer par le témoignage d’un de mes maitres, élève lui-même d’un contemporain et ami de l’acteur c’est qu’en réalité Lee s’arrangeait pour se pointer au cours avant les autres, soutirer des cours particuliers, était arrogant avec les élèves et que Yip Man en ayant eu assez de son comportement le foutu dehors. Bruce continua son enseignement auprès d’un des meilleurs élèves de Yip Man, William Chung, surnommé quand à lui le Grand Dragon. Laquelle des deux versions est la vraie ? Sachant que William Chung est lui-même une figure controversée, je pense que vous pouvez mélanger les deux et vous aurez une idée de ce qui s’est réellement passé. Finalement il se retrouva mêlé à la bagarre de trop, et de peur que les triades, très actives à l’époque, ne lui tombent dessus, ça ou la police anglaise qui l’avait déjà menacé de prison, son père l’envoya en Californie, profité de sa deuxième nationalité.

Je vous passe les milles et unes et anecdotes héroïques qui courent sur son compte. Sa puissance de frappe légendaire, sa vitesse stupéfiante, son énergie inépuisable, ses exploits contre la paralysie du dos, ou l’ostracisme de ses pairs, la profondeur de sa pensée. Il existe une inépuisable littérature à ce sujet. Je trouve plus intéressant ce qu’en disent ses potes. Par exemple comment il avait assommé James Coburn durant un voyage en Inde à s’entrainer à la frappe dans un avion sur une rame de papier. Trois cent coups de poing en moyenne affirme la légende, de quoi vous mettre les mains en compote mais Lee était un acharné. Acharné de travail, de régime macrobiotique, de performance, de perfectionnisme, avec une seule idée en tête, lui et sa carrière. Avant Linda, sa femme, Lee était tombé amoureux d’une danseuse, mais comme disait un de ses amis, il n’y avait pas de place pour eux deux dans leur relation, Bruce devait être le centre et sa carrière passait avant tout. La fille le quitta provoquant un gros chagrin d’amour. Linda se montra bien plus docile et compliante en dépit de l’opposition de ses parents à ce mariage mixte. Un autre rapporte ses angoisses, la peur de ne jamais être riche et célèbre, de vivoter avec ses cours d’art martiaux, de ne jamais percer en dépit d’une ambition dévorante. Et toujours Coburn de raconter comment Lee lui avait présenté sa première voiture de luxe, une Mercedes rouge sang. Conduisant totalement n’importe comment, à la grande peur se son copain. Bruce Lee était myope comme une taupe et savait à peine conduire mais il était contant parce qu’il avait une grosse voiture rouge…  Cet homme qui pourtant craignait de vieillir et d’être moins performant, se trouvait encore trop lent et ne pensait même pas qu’il allait vivre très longtemps. Cet homme qui mangeait des racines de cannabis « pour se ralentir » disait-il, adorait le bœuf à la sauce d’huitre et qui termina sa vie shooté aux antidouleurs, surmené par le travail et l’entrainement, qui mourut presque sans surprise finalement d’une allergie à l’aspirine. A l’époque de sa mort, en plus de sa vie de famille et de ses trois à quatre d’heures d’entrainement quotidiens dans des conditions de chaleur intense, l’acteur assurait la promotion très active autour de lui, commençait un tournage d’un film qu’il réalisait et dont il coordonnait seul les combats (le jeu de la Mort) tout en tournant Opération Dragon, où il coordonnait à nouveau lui-même ses combats, et tout ça en écrivant un scénario et en préparant ses plans de tournages… C’est beaucoup.

On a également beaucoup glosé sur son éclectisme martial. Il apprenait vite, il étudiait beaucoup, il créa une forme sans forme, le Jeet Kun Do ou JKD qu’il refusa toujours de finaliser, de fermer par une théorie définitive autre que l’efficacité poussée à son point le plus scientifique. De fait la forme se perd lentement, noyée dans la quantité d’offre martiale que nous voyons aujourd’hui, autant que son enseignement se dégrade faute de formation structurée. On a d’ailleurs beaucoup disserté au sujet de cette idée de forme sans forme, empruntant tant à la boxe, qu’au Wing Chun, à l’escrime et au Kali. A l’époque l’idée d’un art martial mélangeant plusieurs styles semblait révolutionnaire d’autant que le close-combat n’était pas enseigné au public. Aujourd’hui, avec le Mix Martial Art on fait donc le rapprochement avec Lee et ses théories. Théories sur le fait que toutes les techniques sont aussi valables les unes que les autres, qu’il n’existe pas de supériorité dans les styles, au contraire de ce que soutenaient alors japonais comme chinois. On oublie qu’un des styles du kung fu, de l’école taoïste, le Zi Ran Men ou style naturel, emprunte déjà cette voie de la forme sans forme. Autant que le Vade Tudo, l’ancêtre de l’UFC et de toutes les formes de combat en cage, existait au Brésil dès les années 20. D’ailleurs les compétitions mixtes et sans protection était monnaie courante en Chine et ce jusqu’à l’arrivée des communistes au pouvoir. Des compétions où on terminait soit debout, soit couché, et personne ne faisait semblant. Il faut dire que la perception qu’ont les chinois de l’engagement en terme martial est à des années lumières que celle que s’en font les occidentaux à travers leurs cours.

 

La communauté martiale ou le grand fratricide.

Tous ses amis les plus durs, eux même bagarreurs de rue parfois professionnels, le disent, Bruce Lee était un vrai guerrier, un cogneur qui ne s’en laissait pas compter. Et donc un cogneur éclectique qui pouvait passer de la boxe à la lutte selon les besoins. Pour autant il faut être un peu sérieux. Si on compare un boxeur professionnel devant un sac de frappe et Lee, ce dernier fait figure d’enfant excité. Il suffit d’observer l’ouverture d’Opération Dragon où il fait une prise au sol à un Sammo Hung tout jeune pour se rendre compte que le combat au sol est un domaine où il débute. Bruce Lee passe pour invincible, comme si ce mot avait un sens dans ce monde là, ce qui ne l’a pas empêché de s’essayer à la boxe thaï durant le tournage de Big Boss, et de se faire dérouiller à trois occasions dont un K.O. Bruce Lee était très rapide, au point où, toujours selon la légende, on devait passer de 24 images secondes à 36 pour capter ses gestes, ce qui est probablement qu’une légende. Il était également très puissant et d’une force assez invraisemblable. Il s’entrainait constamment et n’importe quel pratiquant un peu sérieux vous dira que son niveau était élevé. D’ailleurs la sphère de l’école Yip Man en France ne se questionne même pas sur le sujet. Cela n’a pas empêché en 1974, un an après sa mort, que la FFKMA, la Fédération Française de Karaté et discipline martiale associées, se réunisse autour de ce thème primordial dans le cadre du développement des arts martiaux en France : pour ou contre Bruce Lee. Et de conclure que l’acteur était tout juste du niveau d’une ceinture marron. Indépendamment des plans de coupe, du montage et des trucages (visibles) je me demande comment on peut établir cette vérité à partir de films où pas une minute l’acteur ne fait de karaté et en réalité n’emprunte quasiment jamais une forme plus qu’une autre. Les mystères de l’expertise française je suppose qui doit faire parti de sa fameuse exception culturelle.

Mais le monde des arts martiaux, et c’est même constitutif de son histoire quelque soit les pays, est un monde perpétuellement en guerre avec lui-même.  Combien de films d’art martiaux relatent les rivalités entre école, du Japon à la Chine,  on ne les comptes plus. Pas plus que l’histoire même des arts martiaux ne compte les conflits qui opposa les écoles les unes aux autres. Ba Gua Zhang contre Wing Chun et que relate Wong Kar Waï dans son Grandmaster, Judo contre Jujitsu, Judo contre Karaté, etc… Toutes ces rivalités se formant sur cette idée qui barbait Bruce de la supériorité supposée d’une forme sur une autre. Rivalités souvent sous-tendue de conflit régionaux voir nationaux comme entre le Japon et la Chine ou plus simplement philosophique. Et cette rivalité est bien entendu toujours d’actualité. Discutez des mérites de telle figure connue du monde martial et vous trouverez immanquablement des experts pour les réduire à rien en mettant en valeurs telle autre. Un jour comme ça, alors que je cherchais un cours de Wing Chun à Lyon, un jeune professeur m’affirma que mon maitre précédent Didier Beddard, adoptait des positions techniquement trop basses et que c’était parce qu’il était insuffisant martialement qu’il mélangeait dans ses cours d’autres techniques comme le combat au sol. Parler de la sorte d’un type qui a plus de trente ans de pratique et dont absolument personne n’arrivait à percer la défense, j’ai trouvé ça amusant mais ça m’a dispensé de poursuivre avec ce prof. Et je dois bien admettre que pour un néophyte s’y retrouver dans cette pléthore de cours d’art martiaux que l’on voit aujourd’hui, et faire le tri entre les écoles et ce que vous en disent les uns et les autres, n’est pas forcément chose aisé. D’autant qu’en dépit de ses efforts pour avoir la main mise sur toutes les pratiques martiales en France, la FFKMA ne peut contrôler entièrement la qualité et la validité de l’enseignement et notamment dans le domaine strict du kung fu.

 

Le supermarché des arts martiaux.

Krav maga, sambo, systema, kali, pankshat silat, karaté, judo, taekwondo, aïkido, mix martial art, boxe anglaise, thaï, savate, viet vo dao, jujitsu brésilien, capoera, etc… D’Israël à la Russie, de la Russie à la Chine, l’Indonésie, les Philippines, la France, l’Angleterre, le Japon, le Brésil, la Corée ou le Vietnam, aujourd’hui arriver à faire le tri dans tout ce qui est proposé revient à faire le tour du monde, et passer des forces armées au sport olympique en passant par la tradition extrême orientale. D’autant plus difficile qu’à l’intérieur même des traditions martiales semblent apparaitre des « sous-genre » comme le Taï Chi Quan, que l’on considère à tort sous son seul aspect de pratique de santé ou le Qi Cong auquel on prête parfois des vertus quasi magiques. Ou encore des genres qui semblent n’appartenir qu’au seul cinéma, comme le ninjutsu. Cela m’a d’ailleurs toujours semblé curieux de prétendre enseigner un art qui se distingue pour l’essentiel par ses qualités meurtrières et clandestines. Les ninjas étaient au Japon du XVIIème siècle et antérieur des assassins à gage avec une formation qui démarrait dés l’enfance et digne des commandos modernes. Or si leur technique martiale repose à la fois sur tout un arsenal d’armes artisanales, comme le fameux « shoriken » l’étoile que balance les ninjas dans les films (et qui n’a rien de propre au ninja, en Chine la même arme de jet, sous d’autres formes, est appelé han chi) ainsi que sur des techniques de frappe, d’esquives et de clés, une autre partie de son enseignement se base sur de pure croyance de l’époque. Par exemple une morphopsychologie qui emprunte aux seuls préjugés des temps d’alors où des positions des mains censées recouvrir des vertus magiques. Lisez le Shôninki, authentique manuel écrit par Natori Masazumi, lui-même maitre ninja de la fin du XVIIème et la figure mythologique va en prendre un sacré coup dans la ringardise et les superstitions d’un autre temps. Mais je suppose qu’on trouvera toujours des amateurs de pyjama noir prêt à dépenser une année de cours pour recevoir un enseignement d’une tradition qui a en réalité quasiment disparue à la fin du XVIIème siècle et qui a toujours eu très mauvaise presse au Japon jusqu’à ce jour. Sans compter qu’on possède très peu d’écrit de l’époque et pour cause. Pour des raisons évidentes les ninjas se transmettaient leurs secrets par voie orale et le plus souvent au sein d’un même clan familial.

Il faut bien comprendre qu’en raison de l’aura d’ésotérisme qui a toujours baigné l’extrême orient aux yeux de l’occident, les arts martiaux et dérivés, comme le Qi Cong, sont une mine inépuisable pour les escrocs de tout genre, les gourous, maitres auto proclamés. A une époque où je cherchais absolument à faire du kung fu et que je ne savais pas où trouver une école sérieuse, j’avais suivi brièvement les cours d’un antillais « maitre » Dixon, une sorte d’illuminé qui nous promettait mondes et merveilles (et notamment devenir cascadeur pour le cinéma) et se prenait pour une sorte de grand maitre qu’il n’était clairement pas. Une fois, me proposant d’échanger au poing avec lui, il me soutint que je ne l’avais pas touché une seule seconde, que c’était impossible car il avait adopté la position de la montagne qui dispensait autour de lui une sorte d’énergie d’invincibilité. Or non seulement le débutant que j’étais avait parfaitement senti mon gant l’effleurer, mais la « position de la montagne » est juste un joli mot pour décrire une variante de ce que les chinois appellent la posture du cavalier, à savoir, jambes écartées, genoux fléchis et selon si on adopte les techniques du nord ou du sud, cette posture sera plus ou moins basse, lui se contentait de celle du sud, la plus confortable. Qui au reste a une fonction mais n’est clairement pas indiqué dans un combat de boxe. C’est une posture statique… cette mésaventure me convaincu sur mon idée de départ qu’il fallait que je trouve un chinois dont c’était la culture et pas un occidental dont c’était le fantasme. Une idée totalement idiote bien entendu, les escrocs ont aussi les yeux bridés. Mais j’ai eu de la chance. Je suis tombé sur un vrai maitre, tout juste débarqué de Canton, Maitre Liang Chao Qun, la trentaine, ambitieux, rêvant de faire fortune avec son art en France, et pourquoi pas, fantasme récurrent dans ce milieu, de faire du cinéma. Tout le monde rêve d’être Jet Li ou Bruce Lee n’est-ce pas ? Et pourquoi pas ? Van Damne a vendu du rêve avec trois pauvres coups de pied qui avaient fait sa gloire dans des compétitions sportive, et un grand écart faciale à la portée de tous les pratiquants sérieux, notamment de Taekwondo. Segal a bâti sa fortune sur quelques passes de aïkido, un passé totalement mythifié, et l’ouverture d’un dojo au Japon. Et aujourd’hui n’est plus que l’ombre obèse de lui-même, se reposant sur des plans rapprochés des mains de sa doublure. Jet Li n’a jamais combattu contre qui ce soit, enquillant les médailles dans les compétitions de démonstration, et d’après les cascadeurs qui ont travaillé avec lui et avec qui j’ai parlé, est infoutu de viser juste mais pas de cogner fort. Mais mon maitre n’a évidemment jamais fait de cinéma (il a en revanche participé à une série chinoise, et diverses émissions pour CCTV) et il enseigne toujours de manière relativement discrète des techniques absolument pas connue en France et très peu en Europe. Si je vous dis Lieu He Men ou la technique du poing des six coordinations, ça vous dira rien, et pareil pour le Zi Ran Men dont vous n’aviez sans doute jamais entendu parler avant ce texte. Pourtant son maitre, Wan Laicheng était une figure connue de la Chine martiale des années 30 et ultérieur. Une de ses prouesses connues est d’avoir par exemple remporté une compétition, renversant ses adversaires les uns après les autres, alors qu’il était arrivé à cette même compétition en piteux état, affligé d’une blessure à la tête consécutive de l’effondrement d’un toit, et d’une gastro. Ayant un an de différence et étant totalement passionné par le sujet, on a vite été proche d’autant que je me consacrais à fond à la question, huit heures par semaines, toutes les semaines, sans compter les moments où je m’entrainais seul, et ça pendant trois ans. Je dois avouer qu’à son contact je me suis littéralement gavé. Taï chi, qi cong, kung fu, sans compter les stages sur différentes techniques de kung fu, le Chi Na (système de clef) le Ba Gua Zhang (système reposant sur les déplacement en cercle) le Wing Chun, les techniques de l’épée, du sabre, du bâton… le tout avec un enseignement à la dur où certes notre prof était gentil, attentif, et certainement bien plus diplomate qu’un sifu en Chine, mais où il était assez peu question de tirer au flanc. Sans compter tout ce que j’ai appris sur le kung fu lui-même et son histoire qui me fit découvrir un monde que je ne soupçonnais pas et que j’assimile volontiers à la littérature tant il est riche autant en histoires, légendes, et variété de style. Une histoire parfaitement méconnue ici même et sur lequel prospère tout un commerce de vendeur de rêve qui personnellement me font un peu pitié comme me font pitié une quantité d’élève.

 

Concours de bite et fan club.

L’autre jour j’étais à une biennale associative et je découvrais que l’une de ces associations dispensait des cours de « kung fu ». Tentant de me renseigner on me dirigea vers une démonstration qui avait lieu un peu plus loin. Musique pseudo extrême orientale, prof en kimono de soie blanche et petit vieux. Il ne s’agissait pas de kung fu mais de qi cong.  Or si le qi conq emprunte sa gestuelle et ses principes à la même source que le kung fu, il ne s’agit en aucun d’un art martial mais d’une simple gymnastique de santé. Une gymnastique qui plus est qui se base sur une conception chinoise du corps humain, à savoir qui tient compte de ce que les chinois appellent l’énergie interne, le fameux Qi, Chi, selon comment vous l’écrivez (et qui se prononce bien « chi » en chinois). Or l’énergie interne ne se dispose pas de la même manière si vous êtes une femme ou un homme. Pour les chinois par exemple, la concentration la plus pure de chi chez l’homme se trouve dans le sperme, d’où la nécessité de l’abstinence dans le cadre de certains entrainement de kung fu (comme la technique dites de la « chemise de fer » qui vise à renforcer vos défenses externes). Et si vous ne savez pas ce qu’est que le Tan-tien et où il se trouve, à savoir l’endroit où se forme le chi dans le corps humain, trois centimètres environs sous le nombril. Ou si vous n’adhérez pas à ces principes je ne vois pas bien l’intérêt de faire le zazou en kimono sinon pour essayer de ressembler à une tradition qui vous est étrangère. Qui plus est l’appellation « kung fu » ne veut strictement rien dire et pour plusieurs raisons. Le terme lui-même désigne la maitrise d’un art quel qu’il soit (kung, ou gong) et à la fois le travail pour arriver à cette maitrise, le terme « fu » désignant l’homme accompli, le maitre, ou le mari… dans cette acceptation on peut très bien avoir un kung fu de la cuisine ou de la peinture, d’ailleurs le cinéma chinois ne se gêne pas pour le démontrer. Le Festin Chinois, film de jour de l’an (comme nous on a des films de Noël) est un condensé de kung fu culinaire ou la prouesse martiale du geste parfait rejoint la prouesse culinaire de la recette impossible, le tout mélangé à des passes de kung fu martial. De plus, pendant la Révolution Culturelle, Mao fit la guerre à tout ce qu’il assimilait à des pratiques bourgeoises, notamment les figures traditionnelles de la culture chinoise comme les arts martiaux. On fit la chasse aux maitres et aux élèves, Wan Laisheng eu même l’occasion de découvrir la prison durant cette période (où il ne cessa d’ailleurs de s’entrainer en dépit des privations). Et comme il réforma le chinois lui-même en le simplifiant Mao voulu recodifier le kung fu wushu, le plus connu, à savoir celui de Shaolin, le kung fu bouddhiste. Cette réforme et cette mise en simplification perdura d’autant par la suite que la Chine rêve de voir le kung fu entrer comme discipline olympique. Mais on ne passe d’un art à un sport de combat sans passer par la simplification des formes, la hiérarchisation des élèves et des profs, exactement comme ça s’est produit pour le karaté, le judo ou le taekwondo. Or l’art est un moyen d’expression ce que n’est clairement pas le sport qui est un moyen de se mesurer. Comme le faisait remarquer Bruce Lee lui-même au cours d’un célèbre et quasi unique interview, toute la question dans cet art du combat est de s’exprimer au plus près de ce qu’on est réellement. Certain retiendront l’expression de l’efficacité, ou de la violence, d’autre la spiritualité autour. Chacun d’y venir avec ce qu’il cherche et d’explorer à travers cet outil les moyens de s’accomplir. Forcément dans le cadre d’une normalisation, ce moyen d’expression disparait au profit de la seule compétition. Enfin quand on vous dit « kung fu » il faut avoir en tête qu’en terme strictement martial il existe plus de 400 styles différents. Certain d’inspiration bouddhiste, comme le kung fu shaolin, le plus connu et à la base des autres, dans lequel on trouvera la boxe de l’homme ivre par exemple, qui imite donc la démarche d’un homme ivre, ou celle du singe etc… D’autre taoïste, le kung fu du mont Wu Tang, comme le Zi Ran Men donc ou d’autre encore d’inspiration musulmane, car oui il existe un style de kung fu spécifiquement halal et qui trouve sa source dans le Xinjiang, région a forte densité ouïgour. De plus, au cœur même de ces styles il faut distinguer l’école du nord, traditionnellement plus porté sur les coups de pied haut et les techniques les plus dures, alors que le sud préférera les techniques basses, l’usage des poings. Des différences qui sont liées autant à l’alimentation qu’aux différences de température ou à l’histoire comme avec le Wing Chun. Enfin, à l’intérieur de la pratique il faut encore faire une distinction entre les pratiques internes, qui vise à renforcer vos organes, tendons, ligaments, etc, comme le taï chi quan, la pratique externe qui va fonctionner sur la résistance, l’endurance, la force, et les pratiques mixtes comme le Ba Gua Zhang ou le Wing Chun.

Avant de me mettre à cette dernière technique, et auquel je rêvais depuis que j’étais gamin, j’ai beaucoup rôdé en dilettante dans différents cours d’art martiaux. Boxe, karaté, aïkido, boxe française. Et j’ai finalement appris à choisir autant en regardant les élèves que le maitre. L’ennui c’est que beaucoup de gens viennent dans ces clubs par peur. Dans le secret espoir de pouvoir se battre contre quatre gars comme dans les films, parce qu’ils ont constamment le mot « agression » à la bouche. L’autre inconvénient c’est l’aura que peut avoir le maitre ou le prof. Plus elle est grande, plus les élèves se tireront la bourre pour être l’élu, celui à qui le prof fera une leçon particulière en plein cour par exemple. Or si vous venez sans aucun désir de devenir le plus gros du bac à sable, que vous vous intéressez réellement au sujet en lui-même et pour peu que vous soyez naturellement doué parce que cet art vous correspond plus qu’un autre, vous allez automatiquement vous faire emmerder, surtout si le prof le remarque. Et plus les cours seront violents, plus le prof montrera l’efficacité de son agressivité dans un cadre donné, plus les élèves se croiront invincibles et seront eux même dans l’agressivité et pas l’apprentissage. Le bas imite le haut n’est-ce pas. Si l’école de mon premier maitre, Liang Chao Qun, était un brin compliquée pour moi, quelque fois abstraite même et que je ne voyais pas la finalité parfois de tel mouvement, le Wing Chun au contraire est fait pour moi. Sans doute à force de voir des centaines de film de Hong Kong qui empruntent souvent aux techniques du sud pour des raisons historiques mais aussi parce que plus simplement je le comprends sans me poser de question, je progressais vite. Assez en tout cas pour que mon maitre me fasse m’entrainer avec des élèves plus anciens. Mais au fond je ne pouvais jamais être moi-même sans attirer la sourde hostilité de certains élèves ou la morgue d’autre ou même une attention du sifu que je ne désirais pas particulièrement. Comme cette fois où il me surprit à utiliser ma vision périphérique pour regarder un combat, on regarde sans regarder et on voit tout, chose que nous étions trois à faire dans le cours, lui, son meilleur élève et moi-même. Ca n’a rien d’un exploit, eux c’était leur entrainement, moi c’est une manière d’observer que j’ai apprise seul et que j’ai confirmé plus tard avec mon premier sifu (regardez entre les deux yeux et vous aurez une vue sur tout le corps).

Tout ça pour dire que si vous vous aventurez dans les exotismes, posez des questions, ne vous fiez pas aux appellations et surtout observez lors d’un cours aussi bien, le ou les profs que les élèves. Pour utiliser une image, disons que si l’un est le pouce, les autres sont la trace que laisse ce pouce dans la glaise. Alors privilégiez les cours où l’on est calme, travailleur et surtout modeste. Ma première leçon de modestie c’est maitre Liang Chao Qung qui me l’a donné. J’ai une certaine aisance avec les poings et je dominais mon partenaire à l’entrainement. C’était puéril, inutile, bref je faisais le coq. La leçon a été chinoise. Il s’est approché de moi sans un mot, m’a regardé droit dans les yeux, et j’ai juste senti son pied m’effleurer la cheville sans qu’une seule seconde je ne vois le mouvement ni même le pied. Et c’est ce même maitre qui, par accident, en ne m’effleurant que du bout du doigt, m’a collé un œuf de pigeon au-dessus de l’œil. Ce qui par ailleurs vous donne une certaine idée tant de l’énergie cinétique qu’il faut maitriser à son niveau que ce que peut produire une énergie interne parfaitement entretenue. La seconde leçon ce n’est pas moi qui l’ai reçu, et d’ailleurs je la savais. Maitre Didier Beddard m’avait mit avec un de ses élèves chevronné et lui avait demandé de me faire une passe. Que je parais à sa grande surprise, un tout petit plus rapide qu’il ne l’avait imaginé. Et Beddard de dire à son élève : « toujours se méfier ».

Oui, toujours se méfier de ce que l’on croit savoir, notamment dans un combat de rue. Je n’oublierais jamais ce fait divers où un jeune champion de boxe française est mort stupidement dans une bagarre de rue, frappé à la tempe par un coup de poing bien ajusté. Ni ce prof à qui des idiots demandaient ce qu’il fallait contre quatre adversaires, et qui en guise de réponse s’était barré en courant de la salle. On ne le dira jamais assez, surtout dans ce domaine, la vie ce n’est pas du cinéma. Un homme porteur d’une arme à feu, à moins d’être entrainé régulièrement, a très peu de chance contre un adversaire armé d’un couteau. Il y a l’effet de sidération, le temps de réaction, la mise en joue, autant de précieuse secondes perdues mais pas pour tout le monde. D’ailleurs n’allez pas dans un cour dans cette idée d’être le plus fort du bac à sable. La première fonction de tout art martial est celui de vous apprendre à vous maitriser en général et dans les situations à risque en particulier. De maitriser pour vous permettre d’évaluer rapidement vos chances, mais également évaluer votre adversaire. Tout le monde a des points faibles, ne visez pas forcément ceux connus. Une bonne gifle suffit parfois là où un coup de pied mal placé pourrait déclencher la fureur de l’autre. La seconde raison d’être des arts martiaux et de développer en vous une chose qui ne s’enseigne pas : l’instinct. Pas seulement votre esprit mais vos gestes. Comme disait Bruce Lee à propos de son apprentissage : d’abord un coup de poing n’a été qu’un coup de poing. Ensuite un coup de poing est devenu plus qu’un coup de poing. Puis un coup de poing n’est plus devenu qu’un coup de poing. (je cite de mémoire). Un moyen, pas une finalité, et un moyen que vous maitrisez si bien qu’il en devient aussi naturel que de respirer. Les gestes viennent d’eux même, vous êtes fluides, parfaitement présent, prudent mais sans peur, vous réfléchissez à ce que vous faites, détaché de ce qui se passe. « Be Water my friend » comme disait le Petit Dragon. Mais avant d’en arriver là, il faut travailler, se travailler.

 

Et si d’aventure vous avez l’impression d’arriver à rien, d’être nul(le) par rapport au fortiche du dojo ou du kwoon, que c’est trop dur pour vous, que vous culpabilisez parce que vous avez raté des cours, ou que vous êtes comme moi, un gros paresseux, je permettrais deux conseils. Le premier, cherchez l’arrogance qu’en tire le fortiche de la salle, vous aurez déjà découvert un de ses points faibles.  Le second, il n’est pas de moi mais de sifu Beddard : Ne craint pas d’aller lentement, craint de t’arrêter.

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Ennemi intime

Je ne suis pas un violent. Ou bien je le suis énormément et je le garde en moi. Je ne sais pas. C’est un mystère qui m’a poursuivi toute ma vie. Je déteste la violence. Je déteste les gens qui profitent de leur taille, nombre ou grande gueule pour écraser les autres. Je déteste qu’on frappe un gosse, un animal. J’ai la haine quand je vois des gens se faire tabasser par des flics excités comme des chiens de meute, la haine quand je vois des merdeux frapper une femme dans la lâcheté générale et la mienne propre. A peu près comme tout le monde. En 54 ans j’ai été mêlé a très exactement à trois bagarres où je me suis fait frapper sans lever le petit doigt. J’ai frappé seulement deux et uniques fois. Et j’ai failli tuer mon frère une fois.

Pourtant j’ai toujours pratiqué les arts martiaux, en dilettante ou sérieusement. J’ai commencé à pratiquer par peur, et notablement influencé par Bruce Lee, et puis ensuite par plaisir. Boxe, savate, aïkido, karaté, kung fu wing chun, kung fu lieu he men, taï chi, technique épée, sabre et bâton. Et chez moi, dans l’intimité de mon cinéma personnel, je pratique le bâton et même le couteau, couteau dont je suis friand. Et bien entendu j’adore les armes à feu que j’ai pratiqué à l’armée en tant qu’instructeur armement, et une fois avec un copain porté sur ces choses. Les autres sports m’emmerdent pour la plus part. J’ai ce goût commun avec mon père des sports de contact. Le rugby m’aurait convenu quand j’ai découvert que j’aimais vraiment me défouler dans une salle. A l’époque j’avais 41 ans environs et j’étais à la rue. J’étudiais chez maitre Beddard. Un type qui m’impressionne et que j’admire tellement que la dernière fois que je l’ai croisé à Lyon, j’ai perdu totalement mes moyens. Et croyez moi pour me doser de la sorte faut en avoir sous le pied. Mais voilà, je ne me suis quasiment jamais battu, et ce pour une raison toute simple, parfois, je me maitrise au-delà du raisonnable. Et c’est tant mieux pour tout le monde.

Time bomb

La première fois où j’ai été pris dans une bagarre, j’étais saoul, arrogant, j’avais 25 ans, un touriste américain beuglait, saoul, contre la France, je l’ai rembarré qu’il n’était pas chez lui. Il m’a attrapé, frappé avec le genou dans la figure, j’en avais strictement rien à faire. J’ai attendu, je me disais que je l’avais bien cherché et qu’il n’avait au fond pas tort de s’énerver. Et puis il a commencé à me faire mal, et je me suis dit « oh non là, il exagère ». Alors je me suis dégagé et pile poil à ce moment là l’ami qui était avec moi est revenu sur ses pas et lui a collé un pain. La morale de cette histoire là, est assez savoureuse. Inquiet d’avoir peut-être le nez fêlé nous sommes allés à l’Hôtel Dieu. Un peu plus tard arrive un loulou et sa bande. Le loulou boite, on sent aussi que lui on ne le prenait pas dans une bagarre. On sympathise, il a une clavicule cassée mais il s’en fout. Et là il me raconte qu’il s’est battu contre un américain saoul, mon américain… qu’il a terminé à coup de pied. Il y a des soirs comme ça… Mon nez ? Il était légèrement de travers, je l’ai remis en place moi-même.

Les deux autres bagarres on été provoqué à mon initiative alors que j’étais en pleine bouffée délirante. Je n’ai agressé personne, je ne sais pas faire ça, je me suis mit à engueuler des inconnus, très fort et très violemment. Ils ont eu peur. Dans un cas je me suis fait méthodiquement boxé par un gars avec un poing de boxeur, dans l’autre je me suis faite méthodiquement boxé par des employés avec des petits poings tout mou, jusqu’à ce que leur copain du quartier leur montre la méthode et se serve d’un démonte pneu pour tenter de m’arracher la tête. Cinq points de suture, une dent cassée. Dans un cas comme dans l’autre ça m’a soulagé. Je ne sais pas comment le dire autrement. Soulagé de la pression intérieure, et encore une fois j’en avais strictement rien à foutre. Le premier je rigolais en pissant le sang alors que ma copine de l’époque était en panique. Le second je me suis relevé tranquillement, je suis reparti. J’ai croisé un type avec une bière qui m’a regardé tétanisé, je lui ai demandé si je pouvais avoir un peu de bière… et les pompiers sont arrivés presque aussi tôt.

La première fois où j’ai levé la main sur quelqu’un, j’avais de bonne raison de le mépriser. J’étais en Préparation Militaire Terre et nous avions terminé les épreuves finales, reçu nos diplômes, tous sauf un. Les examens finaux se composent de théorie, avec un gros coefficient, et de pratique qui elle est éliminatoire. La pratique est une marche commando avec un sac de 12 kilos, l’armement au complet pour un groupe choc et feu de l’époque, soit environs 15 à 20 kilos à répartir sur 6 hommes, et un parcours de 10 kilomètres à effectuer en une heure. Pour un professionnel c’est du petit lait, pour des gamins de 19 ans c’est un challenge, et un challenge d’autant important qu’on part à six et on arrive à six. Ceux qui trainent sont aidés par ceux qui ont plus d’endurance. C’est une règle dans toutes les armées, on ne laisse personne derrière. Avec nous nous avions un petit gros doué pour rien, ni théoriquement ni pratiquement. Excepté qu’il avait du courage et de la ténacité à revendre. Il n’a pas lâché le morceau malgré la souffrance, et il a eu le respect de tous, à commencé par notre instructeur. Mais il n’a pas eu son brevet, il a raté ses examens théoriques. A l’école de Condorcet on n’aime pas les gens courageux, on préfère ceux qui apprennent bien.

A côté de ça il y avait un garçon dans notre groupe, prototype de fayot toute catégorie qui avait réussi à se faire porter pâle pour la marche, et qui avait lui au contraire brillamment réussi ses examens. Nous étions tous scandalisés, en plus de ça on lui avait collé une médaille en chocolat en raison de ses notes. Notre instructeur aussi était scandalisé, mais il ne pouvait rien faire. On avait avec nous un golgoth, il avait porté la mitrailleuse lourde pendant la marche, soutenu le gros, il était remonté comme une pendule. Nous avons donc attendu le fayot à la sortie de la caserne et nous l’avons piégé. C’était moi qui était chargé de lui barrer le passage, j’ai commencé à me chauffer, pas fort convaincu, et puis comme il voulait passer quand même j’ai été obligé de le frapper. Mais je n’étais toujours pas convaincu. Et surtout, même si je ne l’avais pas frappé fort, j’ai vu la peur sur son visage et j’ai prit pitié. Au fond c’était totalement con ce qu’on était en train de faire. Ce mec était autant une victime que l’autre. Mes camarades sont arrivé, le golgoth l’a giflé deux fois violement, on l’a calmé avant qu’il ne l’empale sur les grilles du square, et on est reparti avec sa médaille qu’on a donné à l’autre.

La seconde fois c’était à l’entrainement au kung fu. Mon premier maitre était chinois, parlant difficilement français mais assez pour qu’on passe parfois du temps ensemble, qu’on se connaisse. La méthode chinoise à l’entrainement est  dure. On ne fait pas semblant, on maitrise ses coups mais on y va franchement, pour tout. Vous pouvez rester dix minutes les bras tendus, accroupis dans le vide sans bouger, le temps que le sifu vous corrige, éventuellement. Ou vous retrouver au contact avec gants et protège dent contre un type qui fait quarante kilos de plus que vous. Ce jour là je n’avais pas mes gants et personne pour m’en prêter. Face à moi j’avais un garçon que je venais de voir régler ses comptes avec un autre assez dur lui-même. Frappant comme un sourd avec la force de ses quatre-vingt kilos de pur muscle. Je voyais bien qu’il n’allait pas bien, et je voyais aussi la peur dans le regard de son adversaire. Du coup je n’avais aucune envie de le laisser m’approcher, d’autant qu’à l’époque j’en pesais soixante-huit de pur intellect, gros comme un haricot. Faute de gant mon maitre m’avait demandé de rester main ouverte. Il ne s’agit pas non plus de se blesser. Comme avec l’autre il a essayé de m’agresser alors préventivement je l’ai giflé. Très vite, et assez fort pour qu’il fasse un demi-tour sur lui-même et tombe. Il s’est relevé aussi tôt et a marché sur moi prêt à me défoncer. J’ai baissé les bras et je lui ai dit le plus calmement possible que moi j’arrêtais, qu’il n’était pas en train de s’entrainer mais de se battre. Le prof a arrêté le combat, et n’a jamais cru que je ne lui avais mit qu’une gifle.

Arrive mon frère, qui connait depuis cette histoire. J’étais un jeune homme en colère à l’époque et plus du tout le petit garçon ou le petit frère que mon ainé croyait que j’étais encore. Lors d’une dispute je lui ai tenu tête et il s’est jeté sur moi. Je savais sur le moment que je ne pouvais rien faire, alors j’ai attendu qu’il relâche ses bras et je l’ai frappé. Il m’a frappé en retour et légèrement blessé, je me suis soumis parce que sur le moment j’avais le dessous et encore en moi la peur du petit frère. Cette peur, cette autorité dont il venait d’abuser. Mais j’étais un volcan en furie en réalité. Un volcan qui allait prendre sa batte de baseball et le massacrer. Et je suis resté dans ma chambre avec ma batte à essayer de me calmer, à me répéter que je ne devais pas faire ça, totalement en rage. Tellement en rage que quand j’ai fini par me dire que le mieux c’était de sortir, je n’arrivais pas à lâcher la batte. Et que je priais pour que cet imbécile ne se mette pas en travers de mon chemin.

La violence du calme

 La seule fois à Paris où je me suis concrètement fait agresser et voler j’avais de bonne raison d’être inquiet. Ils étaient trois, l’un tenait un Laguiole qu’il faisait trainer sur mes cuisses en me demandant si j’avais peur mais ce n’était pas de lui dont j’avais peur c’était du gros qui m’avait bloqué sur la banquette. Le gros avec ses battoires et cette tête qui sourit parce que lui taper ou se faire taper ça le fait marrer. J’ai négocié, j’ai parlé avec franchise avec ce gros parce que je connais ce genre de gars, au fond on se ressemble. Et je m’en suis sorti sans qu’ils ne trouvent la plus grosse part de mon argent et s’en aillent avec la totalité de mes cigarettes.

J’ai un truc pour éviter les ennuis, en dehors de me maitriser, j’utilise mon cerveau. Une fois je sortais de l’entrainement chez Beddard et je me retrouvais dans une situation potentiellement à risque. Didier Beddard est un excellent pédagogue mais on ne fait pas semblant non plus chez lui. Quand on s’entraine, si on peut on y va à fond. Et moi à fond, j’aime bien. Encore un trait que je partage avec mon père. Au résultat je ressortais avec l’intérieur de l’avant-bras uniformément violet à force de coups répétés. Et voilà que je me retrouve dans le métro face à un gros avec un sac de sport. A sa carrure, à sa façon de se tenir devant moi et de vouloir m’en remontrer sans rien dire, j’en déduis qu’il fait de la boxe thaï ou du MMA et peut-être même que lui aussi sort de l’entrainement, il a l’air remonté comme une pendule. Je l’ai calmé en faisant mine de rien. J’ai remonté ma manche. Sa tête s’est immédiatement décomposée, il m’a jeté un petit coup d’oeil effaré et ça s’est arrêté là.

Je ne me mets jamais en colère. J’ai pertinemment conscience que je suis un râleur professionnel, j’ai l’air de gueuler sur tout sur les réseaux sociaux mais en réalité je suis un calme. Et en plus je réfléchis trop. Les très rares fois, en revanche, où je me mets en colère je suis effrayant. Je ne casse rien, je n’agresse personne mais je hurle, je hurle et je dégage quelque chose de l’ordre de la fureur. Je m’en suis rendu compte une fois, la seule fois où j’ai explosé en cuisine. Une onde de colère flambait sur moi. Mon interlocuteur est allé très loin se réfugier dans la cuisine, terrorisé.

Je suis un calme (un faux) je réfléchis trop (mais parfois pas toujours assez) mais surtout je me méfie de moi. Cette méfiance elle est née la première fois où je me suis bagarré dans une école. Dans cette fichue Ecole Anglaise où je me faisais harceler par une bande. Nous réglions nos comptes à l’anglaise. Les deux ennemis jurés se boxaient devant les autres qui arbitraient. Je ne m’étais jamais battu, j’avais neuf ans, mais j’étais déjà friand de la série Kung Fu. Et j’ai décroché une droite à mon adversaire comme j’avais vu dans les films. Il est tombé, la lèvre ouverte et quand j’ai vu le sang j’ai eu peur de moi comme de l’assurance avec laquelle je l’avais frappé.

Cette peur de ma propre violence a été soigneusement entretenue par ma mère. Elle a été confondue avec la nature de mon sexe, rapporté à la brutalité des hommes, qui ne sont que sport, grossièreté, violence. De sorte que je ne la vois que sous son jour uniquement négatif, voir pervers. De sorte que j’assimile l’univers masculin dans son ensemble, et  de mon père et de mon frère en particulier à un univers méprisable. Je ne serais jamais une fille mais si je pouvais ne jamais devenir un homme ça ne serait pas plus mal. Ce poids, ce mécanisme de manipulation du pervers narcissique a notamment pesé sur mon assurance. Je suis paralysé depuis l’enfance devant une femme qui me plait au premier regard, ou qui me montre que je lui plais. J’ai attendu d’avoir quarante ans avant de savoir dire stop aux autres, j’ai prit des coups que j’aurais pu aisément éviter. J’ai attendu d’avoir trente ans pour pratiquer sérieusement le kung fu et quarante pour réellement aimer ça. Mais il n’y a pas que ça. Je sais parfaitement ce dont je suis capable, je me connais très bien. D’ailleurs j’ai assez conscience de faire souvent peur aux autres sans raison apparente. Et j’ai une éthique personnelle. Ne pas se servir des autres, et par exemple prendre une femme qu’on n’aime pas mais qu’on désire et dont on sent la détresse. Ne pas frapper sans avoir une excellente raison, en général se laisser taper d’abord ou tout autre action mettant en danger la vie d’autrui. Ne pas abuser de l’intérêt physique qu’on vous porte. Ne jamais frapper une femme, en aucun cas, sauf si elle attaque avec une machette. Ne jamais faire de promesse en l’air, même en état d’ébriété. Ca fait beaucoup de ne pas et de ne jamais mais j’ai toujours eu tendance à trouver que les gens s’autorisaient trop de chose au nom de leur faiblesse.

Mais il y a une chose que la faible intelligence des pervers narcissiques ignore. Plus ils vous manipulent, plus on apprend à les connaitre et à décomposer non pas seulement le mécanisme de manipulation, mais comment ils réfléchissent. Ce qu’ils sont au fond d’eux et ce qu’ils veulent absolument que tout le monde ignore. A savoir qu’en réalité ce sont des psychopathes en sommeil. Des psychopathes irréalisés, sociaux, doté d’empathie mais avec très exactement la même morbidité, la même perversité, la même violence qu’un psychopathe déclaré. Et bien entendu, surtout, le même narcissisme. Alors un jour, on fait la révolution.

Une étrange affaire

L’idée a été probablement nourrie dans les méandres des bouffées délirantes. Vous ne pensez pas forcément de travers quand vous êtes dans cet état là, vous pensez autrement. Et donc elle s’était formulée comme suit. Ma mère était une femme si nocive, si négative, si vouée à la destruction de ses enfants et moi en particulier, qu’elle était capable d’influer ma vie, de faire en sorte que je vive un enfer à distance. Vu comme ça, ça tient un peu du vaudou. Et dans le vaudou comme dans toutes les pratiques animistes, posséder un objet appartenant à un ennemi est un moyen d’influer négativement sur lui. Alors un jour j’ai décidé qu’il fallait absolument que je récupère ma croix de baptême qui était autour du cou de ma génitrice depuis que j’étais enfant. Mon père était décédé, elle portait également son alliance avec la croix. Je viens la voir dans sa maison, lui réclame, elle refuse bien naturellement. Et très symboliquement elle me propose en échange celle de mon frère. Bien entendu c’est hors de question. J’insiste, elle refuse, c’est ma croix mais c’est non. Je pose les mains sur le collier, elle me repousse, et là je vois dans son regard de la haine pure. De la haine pure et une personne qui me demande pourquoi je veux absolument cette croix. Il y a des choses de l’ordre de l’instinct qui ne s’explique pas, des choses intimes à soi. Je lui ai répondu qu’elle savait très bien pourquoi. Et j’ai attrapé le collier, elle savait en effet. Il n’était pas question de la frapper, pas question de me mettre en colère, juste ma croix qu’elle me la rende. Ma mère est assez costaud, elle s’est accrochée en beuglant au secours. Je n’ai pas perdu mon sang froid, d’autant que je savais pertinemment que si je faisais le moindre geste violent elle se ferait un plaisir de s’en servir contre moi. Et le collier a fini par rompre, la croix et l’alliance ont disparu. Définitivement disparu et sans explication. Après cet incident, je suis allé chercher une de ses confidentes, sa femme de ménage, qu’elle la calme. Il m’a fallu beaucoup d’énergie pour garder le contrôle. On a cherché encore la croix et l’alliance, dans toute la pièce, on ne les a jamais retrouvés.

Non ma vie n’est pas devenu un paradis après ça, Monsieur Diallo Grand Marabout internationalement connu que ta femme elle part il la ramène, en sera pour ses frais. Et par la suite, reprenant sa petite routine de pervers narcissique, elle a fait comme si cet incident ne s’était jamais déroulé. Elle a peut-être tout retrouvé et ne m’a rien dit, qui sait, je m’en fous. Elle n’existe plus vraiment pour moi. Je suppose qu’elle est toujours en vie puisque mon frère ne m’a pas encore appelé pour m’apprendre la terrible nouvelle avec un air grave comme il l’avait fait quand mon père était mort. Toujours cette curieuse idée que je suis plus fragile qu’eux. Quoi qu’il en soit je pense que cette action était essentielle en ce qu’elle m’a révélé d’elle et de ce qu’elle avait dans la tête. Même si la façon de me le formuler était exotique, je n’avais pas complètement tort.

Je porte des lunettes aujourd’hui, me fâcher m’obligerait à retirer mes lunettes d’abord, dans ces cas là il faut savoir exactement ce qu’on fait et à qui on a à faire. Quand je suis de bonne humeur parfois, que j’ai envie de tout renverser, je me défoule sur les murs, ce qui ne lasse pas d’inquiéter ceux qui me connaissent. Je ne pratique plus faute d’argent mais également par simple paresse. Je sais pertinemment d’où me vient la part négative de cette violence qu’on porte tous en nous. Je sais dans quel ventre j’ai poussé. J’ai appris à la reconnaitre et à la chasser. Elle s’entend quand je suis en colère, je vis parfois avec quand je vais mal, je l’écris dans mes récits. Je préfère être un boyscout qui fait traverser les vieilles dames qu’un loup-garou.

Famille je vous plains

J’appartiens à une curieuse famille qui n’a d’aujourd’hui de famille que le nom. Une famille qui a gardé des traditions qui ne lui appartiennent pas vraiment, qui s’enorgueillit des mérites d’autres qu’eux, et qui n’a jamais présenté le modèle d’insoumission et de courage qu’ont inspiré mes deux grand-pères. Du côté français, Henry était un ancien mineur, expédié comme beaucoup dans les tranchées. Il a été à Verdun et vers 1917 il fut volontaire pour se rendre dans les Dardanelles… à pied.  Soit à peu près trois milles kilomètres. Il n’a jamais parlé de son expérience, traumatisé notamment par les animaux massacrés, et c’est sans doute de lui et de ma mère que je tiens mon amour des animaux. Il avait un autre amour, les livres. Pas forcément pour leur contenu mais comme objet en soi. Il a d’ailleurs ramené de son périple un livre allemand ramassé sur un cadavre. Sur lequel il écrivit d’une écriture fine « Serbie 1918 ». Le livre est en allemand et il ne parlait pas allemand, mais je comprends ce qu’il a retenu dans celui-ci. Je l’ai toujours, encore un goût qu’on partage. Du simple point de vue de l’édition, c’est un ouvrage remarquable, un travail comme on en ferait plus aujourd’hui. Je collectionne aussi les livres rares. Pas pour leur aspect mais souvent parce que je sais le sujet trop pointu pour que je le retrouve ailleurs ou qu’il soit réédité. Après la guerre mon grand-père français a intégré la SNCF où je sais qu’il a donné de son temps pour la résistance. C’était un socialiste pur et dur. Mais pas de ceux qui ont profité de l’après-guerre pour se hisser dans la société à la faveur d’une résistance de pacotille. En fait, estimant qu’il ne méritait pas plus que ses camarades il refusa toute forme de décoration ou de promotion. Ma mère, qui était une femme ambitieuse de se sortir de sa condition, lui en a toujours voulu d’avoir adopté le profil bas.

Mon grand-père britannique c’était un autre genre de modèle. Un personnage de roman en quelque sorte, ce qu’il est du reste devenu pour de vrai. C’est mon arrière grand-père George qui a débarqué du Devon au début du XXème siècle, il était coché, il est devenu taxi, mon grand-père est donc né à Paris mais comme son père avait gardé sa nationalité il était sujet de sa majesté comme ses frères. Et cette tradition a perduré à cause de lui justement. J’ai ainsi les deux nationalités en théorie (je n’ai pas fait faire mon passeport anglais). Dans les années 20 au cours d’un voyage d’affaire en Pologne, il est tombé raide dingue d’une jeune polonaise juive. Tellement raide dingue que bien que protestant, il a accepté de se marier à la synagogue en 1922, ma mère a encore la ketouba. En 1940 il était donc en France, major de réserve dans l’armée de sa majesté, marié à une juive et père de trois enfants, et last but not least, franc-maçon. Autant dire que dans cette France là il était une cible de premier ordre. Immédiatement, à l’arrivée des allemands, ses frères se firent naturaliser, il les rejeta à jamais et parti en zone libre avec sa famille. Toujours anglais, toujours franc mac et bien entendu gaulliste jusqu’au bout des ongles. Dénoncé, il fut obligé de fuir avec sa famille au Portugal, où il travailla au service du Special Operation Executive, la branche action du MI9. Il travaillait comme officier de liaison, fournissait des papiers aux juifs qu’il aidait à sortir de France. Un jour il croisa la route d’un certain Jean Moulin. Moulin voulait des papiers pour aller à Londres, le Major n’avait reçu aucun ordre dans ce sens, personne n’avait même l’air de savoir qui il était là-bas. Il lui conseilla de faire un rapport circonstancié sur la situation en France, ce rapport permit à Moulin de partir et de prendre contact avec De Gaulle. Mon grand-père, on l’aura compris, était un homme de principe et qui ne plaisantait pas avec ceux-ci. En 1942 il quitta la tranquillité du Portugal pour se rendre dans la Pologne occupée et tenter de sauver ses beaux-parents. Hélas ces derniers calèrent à la dernière minute, sur le quai de gare, pensant qu’ils pouvaient tenter leur chance avec les nazis en raison de leur position sociale. Ils lui confièrent mon grand oncle qui vit ou vivait encore au Canada il y a peu. C’est après la guerre, après qu’on lui ait donné une légion d’honneur et qu’il ait repris ses affaires que les choses prirent une tournure de blague. De blague juive presque, tellement il y a de l’ironie là dedans. Un jour son comptable, qui était juif, parti avec la caisse. A cheval sur ses principes, rigide comme un coup de trique, il décréta qu’on ne pouvait pas faire confiance aux juifs (ni aux arabes du reste) alors que non seulement il resta marié à sa femme jusqu’à sa mort mais qu’il parlait parfaitement yiddish. Et voilà donc qu’un jour un autre résistant vint voir cet anglais parlant cinq langues (allemand, français, anglais, portugais et donc yiddish et aussi un peu d’urdu vu qu’il travaillait avec l’Inde) et lui proposa une affaire. Le major Mortimore refusa, le monsieur était juif. Le monsieur s’appelait Marcel Bleustein-Blanchet. Un truc qui m’a toujours fait sourire depuis pour moi qui galérais dans la pub, vu que Monsieur Marcel Bleustein-Blanchet n’est rien de moins que le fondateur de Publicis. Le Major resta droit dans ses bottes jusqu’à sa mort en 66. Dans sa maison des Landes, où tout le village l’appelait par son grade, tous les matins il y avait levé de drapeau anglais et français. Après quoi, un casque colonial sur la tête et une canne à bout ferré dans la main, il partait faire ses dix bornes à pied avec son chien. Et le jour où les Beatles reçurent l’Ordre de la Jarretière, comme pas mal d’anglais né durant l’Empire, il fut si outragé qu’on donne cette décoration à ces chevelus, qu’il renvoya la sienne.

Si je vous raconte ça c’est parce que comme je le disais dans un texte précédent (En marge) leur modèle a bercé les récits que m’en faisait ma mère quand j’étais enfant. Et c’est sans doute sur leur exemple et en opposition complète avec ma famille que je me suis construit. Parce que même les héros font des erreurs, aucun de mes grands-parents n’a su construire des enfants équilibrés. Qui comme beaucoup de parents, reproduisirent à l’exact les erreurs de leur propres parents. Mon père n’était pas aimé par les siens. Il vivait dans l’ombre écrasante de son père et sa mère ne lui faisait pas confiance, n’hésitant jamais à le rabaisser en le traitant de menteur ou de voleur. Du reste il a passé son enfance et son adolescence dans des collèges en Angleterre, loin de sa famille, grandissant comme il pouvait, c’est-à-dire pas vraiment. Quand il s’est marié, sa mère ne retint qu’une chose de la mienne : elle était blonde, donc décoloré, donc c’était une pute. Qui plus est, crime de lèse-majesté, cet enfant d’une famille bourgeoise avait osé épouser une fille hors de sa condition, une fille d’ouvrier. En fait mon père était si complexé par son propre père que bien que boxeur émérite ayant gagné plusieurs combat (7) il se fit mettre KO les deux seuls fois où son père était dans la salle… et y perdit la moitié de ses dents. Ainsi il a passé sa vie à courir après sa queue, à faire semblant, à mentir éventuellement, a toujours faire bonne figure même quand sa vie a commencé à s’effondrer financièrement, et s’est accroché à son mariage comme à un défis vis-à-vis de ses parents. En fait en 64, dix ans après leur rencontre, le couple était au bord du divorce, et je suis arrivé comme outil de rattrapage, doudou à offrir à une femme névrosée et pénible. Et mes parents m’ont élevé moi et mon frère en se tirant la bourre à travers nous. Lui suivrait le modèle de mon père, en tout point. Rejeté par ma mère, expédié en pension, avec un père sans autorité mais la bouche pleine de principe parfaitement vide. Lui serait le sportif, le tombeur de ces dames… et accessoirement un homme immature, fabulant à volonté sa vie et qui m’en voulu toujours pour une chose dont je ne suis pas une seule seconde responsable. Quand à moi je serais l’intello et servirais de confident, de psy, de « meilleur ami » à une mère qui n’avait pas bien l’air de savoir où s’arrêtait la limite entre mère et femme sexuée. Et croyez moi j’en ai passé des heures à l’écouter pleurer sur sa solitude, son mal être, à l’entendre dire du mal de mon frère, traiter mon père de « gros porc »… Bien entendu comme tous les petits garçons j’ai longtemps prit fait et cause pour elle. Et comme homme j’ai également prit souvent fait et cause pour les femmes plutôt que les hommes sans me demander si les torts étaient partagés. Ma mère a toujours plus ou moins souffert d’être jumelle, ne pas être unique. Fondamentalement égocentrique et égoïste, facilement jalouse voir haineuse de ce qu’elle n’avait pas, terriblement capricieuse mais ambitieuse. Et je dois bien l’admettre souffrant de ne pas être écouté, vue autrement que pour sa plastique, alors qu’elle a toujours eu beaucoup de curiosité, notamment pour les affaires de cultures et qu’elle a toujours été une fine psychologue, comme tous les pervers narcissiques. Parce que c’est hélas ce qu’elle a également toujours été. Et il n’y a rien de pire que d’être élevé par quelqu’un qui souffle constamment le chaud et froid, rabaisse ses enfants un jour pour en encenser un devant l’autre une autre fois. Ne cesse de critiquer ou d’interroger vos choix, de jouer avec votre perception des choses. Je me souviens par exemple enfant j’étais fou amoureux d’une gamine de mon âge. J’étais à l’English School of Paris, toutes les filles étaient amoureuses de moi (comme me l’a avoué l’une d’entre elles il y a trois ans) mais moi je n’avais d’yeux que pour Katie Brown à qui je n’ai jamais osé déclarer ma flamme. Pendant trois ans j’en ai parlé à ma mère. Et puis un jour qu’elle venait à l’école pour une fête, je lui ai montré la prunelle de mes yeux, une jolie blonde aux yeux bleus avec des tâches de rousseur. Quelle fut sa remarque ? « Mais qu’est-ce qu’elle est laide ! ». J’avais juste dix ans. Ca m’a tellement traumatisé que pendant des années je me demandais systématiquement si ma mère allait trouver jolie ma copine du moment.

Une autre chose qui me traumatisait c’était que j’étais souvent seul et que quand j’étais à l’école anglaise, je n’avais qu’un seul ami, James Chivunga, alors fils de l’ambassadeur de Zambie (on s’est retrouvé depuis grâce à Facebook, il vit là bas aujourd’hui). Ma mère me harcelait à ce sujet, pourquoi je n’avais pas de copain, pourquoi j’étais toujours seul. Des questions que je ne me posais pas réellement, je ne m’entendais pas avec les autres, en fait j’étais même la tête de turc d’un petit con et sa bande, un certain Mark Allen. Mais maman a l’air de ne pas trouver ça normal et un petit garçon veut absolument avoir l’air normal et plaire à sa maman. Alors pour mes dix ans j’ai invité ce petit garçon qui me détestait et sa bande, et James. Mes parents avaient de l’argent alors et aucune espèce de fibre parentale. Mon père fit une énorme commande de friandise chez Le Nôtre, je fus couvert de jouets, et on nous laissa ensemble dans la grande salle de jeu au sous-sol de la maison. Pendant la journée que dura le goûté je fus humilié, rabaissé, Allen et sa bande se comportant comme des porcs, écrasant les petits fours par terre, cassant mes jouets… le pire anniversaire de ma vie, un traumatisme qui m’a longtemps marqué. Et ceci juste pour faire bonne figure devant mes parents. Il ne faut pas se surprendre qu’après ça je préfère très nettement la solitude.

Plus tard c’est un autre traumatisme qui s’est réalisé, et toujours grâce à ma mère. Un jour, alors que j’étais enfant, ma mère et mon frère me demandèrent ce que je pensais de la jolie fille qui venait de rentrer dans le café. Je ne la trouvais pas jolie parce que trop maquillée (j’ai toujours préféré les femmes au naturel, encore aujourd’hui). Je devais avoir six ou sept ans mais j’ai senti tout de suite que ma réponse les « inquiétait »…. Si ça se trouve j’étais homo comme le frère de ma mère ! Les adultes ne se rendent strictement pas compte que les gamins notent tout, sentent tout (surtout un môme comme moi) même s’ils ne comprennent pas nécessairement les enjeux. Ce doute sur ma sexualité ils ont réussi à me le transmettre. Et il s’est d’autant renforcé que d’une part adolescent les homosexuels s’intéressaient beaucoup à moi (et même après) que j’étais souvent sollicité (j’ai même été agressé par un satyre de 15 ans quand j’en avais huit). Mais que d’autres part ma mère aurait adoré que je le sois, qu’aucune femme ne rentre en concurrence avec elle. Je me souviens comme ça d’un séjour dans un hôtel chypriote quand j’avais 14 ans, sortant de la piscine, plein de messieurs en bikini fraise ou jaune tournesol, dont un qui me suivi du regard apparemment subjugué. Et ma mère de rouler des yeux pleins de perversité et de me sortir « tu as vu comment il t’a regardé le monsieur là ? ». Non je n’avais pas vu et que ma mère le relève me gênait naturellement. Heureusement elle n’a jamais su que dans un Club Med un directeur de spectacle était tombé éperdument amoureux de moi (toujours à 14 ans) ni que j’étais souvent « maté » par ces messieurs. Les filles qui m’expliquent que je ne sais pas ce que c’est que le harcèlement sous prétexte que je suis un homme ont une idée très égocentrique de leur sexe. En revanche ma génitrice vit très bien qu’une solide amitié me liait au parrain de mon frère, le meilleur ami de mon père, un certain Roberto Kremper, alors diplomate à l’Unesco. Un homme qu’elle soupçonnait d’être homosexuel même si ça ne se voyait ni se sentait pas une seconde. Pour moi c’était juste une sorte de père de substitution, cultivé, passionnant, atypique et surtout qui me prenait au sérieux et avec qui j’avais de très sérieuse discussion sur la politique ou l’histoire, des sujets qui m’ont toujours passionné. Mais en effet il avait des tendresses particulières. Un jour que nous étions dans la maison de campagne de mes parents, il a beaucoup insisté pour que l’adolescent que j’étais monte sur ses genoux comme un enfant. Je refusais d’abord, j’avais passé l’âge, mais mon père comme ma mère insistèrent à leur tour, à ma plus grande humiliation. Mon père ne m’aimait pas et ma mère se régalait de ce qu’elle faisait. Cet incident en soit est parfaitement anodin si on ne connait pas la suite. Quand j’ai terminé mes études à 25 ans, Roberto m’invita chez lui au Mexique… où dès le premier soir il se livra à des attouchements sur moi. Loin des regards, me sachant incapable de repartir dans les plus brefs délais, il abusa de moi. J’aurais pu être violent, frapper un homme que j’aimais comme un père, ou repartir le lendemain, mais comment expliquer ça à des parents qui étaient assez pervers pour vous mettre dans les bras d’un homme dans lequel vous aviez toute confiance ? Comment expliquer ça alors qu’on vous soupçonne d’être homo quelque part ? Si vous ne comprenez pas les conflits qui se passent dans la tête d’une personne victime d’un viol, je vous propose de vous rapprocher d’une fille à qui s’est arrivé, elle vous expliquera. Vous savez, la culpabilité, la honte…. Alors j’ai encaissé, subi, je me suis plié jusqu’à un certain point à ses caprices (à son grand regret il n’a jamais dépassé le stade d’attouchements parfaitement inutiles) en me saoulant avec lui et en me désolidarisant mentalement de mon corps. Accessoirement j’en ai fait une expérience enrichissante parce que je suis du genre a tirer de tout une expérience enrichissante, même des pires épreuves. J’ai appris à observer le monde de son point de vue, compris l’oppression que lui et les autres homos subissaient dans la bonne société, et j’ai voyagé au Mexique. Comprenant qu’il ne tirerait rien de moi, il m’a payé un tour operator qui m’a donné la chance de découvrir le Yucatan dont j’ai des souvenirs inoubliables. Mais c’est la conclusion de cette histoire qui est peut-être la plus cruelle et la plus savoureuse. Des années plus tard, essayant de me rapprocher de ce frère qui n’a jamais cessé de me détester, je lui confiais ce qui m’était arrivé. Sa réponse ? « Mais comment ? Tu ne savais pas qu’il était homo ? Mais on le savait tous ! » Ca vous en dit long sur ma famille non ?

Bref j’ai grandit envers et contre tous en m’accrochant à ces choses que j’avais toujours aimé. Et passablement hors des routes communes. A 17 ans je suis tombé amoureux d’une jeune fille de mon âge. Une jeune fille qui vivait dans un foyer de la DDAS pour une partie de la semaine, et chez sa grand-mère le weekend. Une fille qui comme moi avait des parents tordus et avec un caractère tout à fait volcanique. Si vous avez vu un Eté Meurtrier, figurez-vous Adjani sans ses envies de vengeances. Si vous vous souvenez de la performance d’Anne Parillaud dans Nikita, vous aurez une idée du personnage. Et si vous vous voulez vous faire une idée de notre relation, lisez 37°2 le matin de Djian. A 17 ans c’est un peu trop grand pour vous une passion pareille. Un jour j’en ai eu assez et on s’est séparé. Mais Eliane (oui comme Adjani dans le film donc) revenait toujours vers moi. Une fois alors qu’elle faisait visiblement une dépression avec bouffée délirante elle est venue de sa Bretagne pour me voir. Je ne savais pas quoi faire, une petite amie à mon frère qui était infirmière a recommandé qu’on la fasse interner, j’ai essayé de la faire sortir en vain. Puis plus tard, elle m’a appelé pour me raconter qu’elle allait se marier et voulait savoir si je voulais récupérer un livre que je lui avais offert. Elle avait fixé la date au 30 septembre. Je n’ai pas fait le rapprochement sur le moment. Je l’ai félicité et tout, non le livre était à elle pas de problème. Le 30 septembre était la date où nous nous étions aimé comme des fous avant que quelques mois plus tard je me sépare d’elle. Ce fut également la date où elle se jeta par la fenêtre.  Ca m’a notamment traumatisé pendant des années, on s’en doute, mais je ne sais pas ce qui m’a le plus traumatisé sur le moment. Sa mort, ou le fait que quand je demandais à sa grand-mère de m’envoyer une photo d’elle (j’avais tout jeté, courrier compris) elle me renvoya une photo… de son cadavre. Pourquoi ? Je n’en ai aucune idée, la bêtise sans doute. L’année suivante c’était mon cousin, l’autre artiste de la famille, l’autre surdoué, qui se suicidait. Et à qui on a demandé de l’annoncer à ma grand-mère ? Qui s’est farci ce moment parfait parce qu’aucun parent n’avait assez le courage de le faire… devines… Si un jour vous écoutez Walk Like an Egyptian des Bangles imaginez-vous avec cette musique, un jour où il fait indécemment beau, en train de vous préparer pour annoncer à votre grand-mère que son petit fils s’est tué. C’est comment dire, assez disruptif. En fait c’est un peu comme cette scène de viol dans Orange Mécanique sur une valse de Strauss. Ca ne s’oublie pas, jamais.

Quand vous n’êtes pas aimé par vos parents, il y a peu de chance que vous vous aimiez en retour. J’ai passé une partie de ma vie non seulement a essayé de me récupérer sur ce sujet, m’aimer suffisamment pour exister pour moi et pas les autres. Mais surtout à survivre en dépit d’eux. Ma mère aurait voulu que je sois son amant, ou pédé, ou mort pour satisfaire son narcissisme et ressembler toujours plus à sa sœur jumelle qui a donc perdu son fils. Ne croyez pas que j’interprète. Ma tante est devenu épileptique suite à une violente chute dans les escaliers. Fracture du crâne, du poignet et donc à terme épilepsie. Ma mère a attrapé une forme bénigne d’épilepsie en tombant par terre depuis sa hauteur, pas de fracture, pas de traumatisme. Elles ont fait deux garçons avec des différences d’âge égale qui ont tous copieusement raté leur existence. L’un de mes cousins est mort et l’autre était au dernière nouvelle un alcoolique raciste au RSA qui faisait du chantage affectif à sa mère en menaçant constamment de se suicider. Et quand sa sœur a fini par décéder, ma mère a harcelé mon oncle par alliance pour qu’il lui donne des effets personnels… comme un portable sur lequel elle lorgnait (alors qu’elle ne sait pas écrire un SMS). Et cette jalousie maladive remontait déjà à son enfance. Je me souviens qu’elle me racontait qu’une fois elle et sa sœur avaient détruit des poupées de porcelaines qu’on leur avait offert parce qu’elles y avaient vu des différences alors qu’elles étaient parfaitement identiques. Juste pour indication des poupées qui avaient coûté une fortune à leurs parents… Un jour comme ça que je vivais chez elle, j’avais trouvé un boulot de formateur. Ma patronne me donna un chèque pour que je me rachète une garde-robe, loue une voiture et me paye un ordinateur. Vu que j’allais être en représentation et circuler dans toute la banlieue parisienne. Ce chèque n’était qu’une avance sur mon salaire. Et vu surtout que j’étais au RSA et que je sortais à peine de la rue… où m’avait jeté ma propre mère. Celle-ci fut si violemment jalouse de me voir avec tout ça… qu’elle vida le frigo en entier, et enferma le tout dans sa voiture pour me punir. J’ai dû aller voir ma patronne (qui était voisine) pour qu’elle me file un paquet de pâte…

J’ai bien entendu essayé de réparer ma propre famille. J’ai eu une chance que mon frère ne s’est jamais autorisé, je me suis réconcilié avec mon père. C’était un brave homme en réalité, terriblement généreux, terriblement seul et terriblement fier. Un homme qui a toujours, maladroitement essayé de me protéger. Quand je sortais de quatre mois de psychiatrie à l’initiative d’un préfet qui ne m’a jamais vu ni fait examiné, c’est lui qui a insisté pour que je vienne me reposer chez eux, elle ne voulait pas entendre parler de moi. Je perturbais son narcissisme encore une fois. Et quand une fois on manqua d’en venir aux mains au cours d’une dispute, c’est encore lui qui est allé me chercher pour s’excuser et me ramener à la maison. A sa mort, le jour de son enterrement, je ne voulais pas faire l’impasse sur ces difficultés, par honnêteté vis-à-vis de lui et de moi. J’ai passé une partie de la soirée à préparer mon discours qui commençait sur ces difficultés et qui se concluait sur ce rapprochement que nous avions vécu lui et moi. Tout le monde est venu me féliciter après ça, très émouvant tout ça, ce qui m’agaça prodigieusement parce que personne ne félicita mon frère. Qui plus est me féliciter parce que je connais mon métier et tourner une phrase ne m’a jamais déclenché la moindre émotion. Mon frère me faisait un peu pitié si j’ose dire, il avait toujours été le mal aimé de ma mère, toujours été mis en périphérie de la famille et moi toujours mis en avant (du moins jusqu’à ce que je tombe malade) alors qu’il n’y a aucune raison objective. Et vers trente ans j’ai essayé de me réconcilié avec lui. Il cherchait un appart avec sa femme du moment et ses gosses, un venait de se libérer dans mon immeuble, je le branchais sur le coup et il s’y installa. Mais pendant toutes ces années où nous avons vécu en voisin, il n’a cessé de faire peser sur moi toute sa rancune. Quand j’ai eu ma dépression et que je m’effondrais lentement sur moi-même, je ne l’ai vu qu’une seule et unique fois… pour me faire engueuler. Mais je ne me rendais pas compte à quel point il me détestait en réalité. Un soir, du temps où lui et moi vivions chez ma mère, ayant perdu l’un et l’autre notre logement, j’entendais ce que je croyais être la télé, et mon frère devant. Je décidais de le rejoindre… mais ce n’était pas ça, ce que j’entendais en réalité c’était lui au téléphone avec un ami à lui qu’il nous avait présenté, un ami avec qui le courant était bien passé. Et mon frère a la même maladie que ma mère, la jalousie. J’apprenais donc que le jour de l’enterrement de mon père j’avais scandalisé tout le monde par mon propos, que je m’étais montré odieux et dégueulasse avec la femme qui m’avait quitté parce que j’avais fait une dépression… bref j’étais une ordure. Il a fallu un an et demi et toute l’obstination de la femme qui l’aimait à l’époque pour que j’accepte de lui reparler. Mais si quelqu’un croyait que quoi que soit avait changé il se trompait. Trois ans après que j’ai quitté Paris, je racontais sur Facebook une anecdote à propos d’un ami à moi qui m’avait sauvé de la rue quand j’avais 18 ans. Ce texte (https://unchatsurlepaule.wordpress.com/2013/06/04/vomir/) était une attaque en règle des bobos et ne le concernait nullement. Ca ne l’a pas empêché de m’attaquer sur Facebook alors qu’on ne se parlait plus depuis trois ans, de liguer ses enfants contre moi, faisant courir le bruit que j’étais raciste, m’accusant même de mentir sur cette anecdote dont en réalité il ne savait rien. Ma nièce s’en ai mêlé avec la prétention de ses vingt ans… alors je les ai tous envoyé rebondir. Depuis, curieusement, même mon neveu et filleul qui ne s’était pas mêlé de l’affaire et avec qui je conservais des liens, ne m’adresse plus la parole.

En fait ma famille aurait préféré que je me suicide comme mon cousin. Ma mère aurait pu jouer la mater dolorosa le restant de ses jours et ajouté ça au panel de son narcissisme pervers, mon frère n’aurait pas eu de concurrent, seul mon père m’aurait sans doute regretté. Ils auraient tous pu dire que j’étais trop fragile, trop sensible alors qu’aucun d’entres-eux n’auraient survécu à ce que j’ai subi durant ma vie, et l’affaire aurait été réglée. A nouveau ce n’est pas une vue de l’esprit, quand je traduisais à ma mère la devise de mon blog et que j’ai tatoué sur mon dos, sa tête s’est d’autant allongé quelle a parfaitement compris que le message s’adressait à tout le monde elle y comprise : ne jamais renoncer et qu’ils aillent tous se faire foutre.

Pardon pour mon impudeur. Je ne sais pas exactement ce qui me pousse à raconter ma vie comme ça, ce n’est pas vraiment mon genre j’ai plutôt cette tendance paternel à garder le plus dur pour moi. Je crois simplement que j’essaye de comprendre ce sentiment que je relatais dans mon texte précédent (en marge) et qui me fait sentir de plus en plus étranger au monde qui m’entoure. A votre société, à vos mœurs, à vos désirs de petit confort, à vos révoltes aussi passagères qu’un spot pour un produit éco-responsable. Je me suis forgé et j’ai grandit en dépit de ma famille et même contre elle. Je suis allé chercher des modèles chez des gens que j’ai à peine connus ou pas du tout. J’ai bataillé contre moi et contre les autres pour me sortir des petites cases où on voulait me coller, au point où une copine m’avait surnommé un jour « Monsieur Oui Mais Non » à raison. J’ai subit les pires humiliations en tant que malade psy, SDF, mal logé, et en dépit de tout ça, je me suis toujours arrangé pour en tirer un enseignement, un bénéfice quelconque. Et quand je regarde mes contemporains, la plus part des gens que j’ai connu ou que je connais, je ne peux m’empêcher de penser : vous êtes des enfants. Est-ce que je regrette quoi que ce soit ? Les regrets ne servent strictement à rien sinon à se torturer. Si, peut-être de ne pas avoir d’enfant, et je sais déjà que je ferais un excellent père. Un papa poule constamment inquiet pour ses gosses certes, mais un bon père. Ni un père-copain comme mon frère, ni un père absent comme le mien, juste un père. Mais bon, parfois quand je fais le bilan de notre monde actuel et ce qui nous attends, je me dis que c’est peut-être pas plus mal, j’ai pas vocation à envoyer des gosses au casse-pipe. Reste que j’ai 54 ans dans deux mois et qu’il y a des folles partout, alors qui sait…