Sale pédé !

L’homophobie se porte bien. Elle s’est toujours bien portée. On aurait pu penser qu’avec l’évolution des mentalités depuis les années 70, depuis la mort de Harvey Milk en 78, les choses aurait évoluée, que gay pride et lobby LGTB des délires réacs oblige, tout le monde s’accorderait sur le fait que l’homosexualité est une sexualité comme une autre, mais apparemment pas. Récemment, elle a permi à un médiocre de télé (pardon pour le pléonasme) de se faire un peu de scandale pour pas cher. L’imbécile a perdu des sponsors à son émission de merde, et comme c’est un animal médiatique, il sait parfaitement que ce qui compte, c’est le scandale plus que la perte de marques qui reviendront par la petite porte. En France, ce pays de la tolérance mondialement reconnu, l’association le Refuge remarque une augmentation de 20% des agressions homophobes en 2016. Agression qui vont des insultes au séjour à l’hôpital. Et chaque jour l’association reçoit des appels d’homos en détresse, filles et garçons, qui se retrouvent face à la difficulté de vivre leur vie en milieu hostile.

 

La vision globale que l’on a de l’homosexualité en France est trompeuse. On s’arrête aux gays prides, à Act Up, au Marais, au Mariage pour Tous voulu comme une révolution sociétale et qui accouche en réalité d’une souris. On se fixe sur cette image médiatique de la branchitude pédé et parisienne, celle qu’aime nous vendre le cinéma entre autre, la consommable, compréhensible par l’hétéro « tolérant » du pédé flamboyant, coloré, et so funny, de la lesb sexy et hardcore, et on oublie tout le reste. On oublie Mourad ou Amina qui ne doivent surtout pas montrer leur désir au risque de se faire détruire par le quartier ou leur famille. On oublie Kevin ou Cynthia qui rêvent en secret dans leur trou du Vercors et savent qu’ils seront également condamnés s’ils s’assument devant tout le monde. On oublie Jean-François ou Jacqueline, tous les deux mariés par obligation et qui toute leur vie se sont caché comme des alcooliques. On oublie Alain, Jean-Paul, Louise, et Dieu sait qui encore qui ne seront jamais des Apollons des salles de gym, vivront leur homosexualité dans quelque club paumé de province avec Jean le barman cuir et tapette jusqu’au bout des ongles, et le karaoké le samedi. On oublie qu’au-delà d’être devenu une culture en soi, avec ses codes, son langage, ses figures, l’homosexualité est simplement une forme de sexualité et rien de plus. Mais pas n’importe laquelle toutefois, une sexualité qui fait peur. Et pas seulement qu’aux hétéros.

 

La honteuse ou la terreur des hétéros.

Si votre entourage et votre famille ont toujours vu la question de la sexualité comme une affaire privée qui ne regardait que vous, mais dont étiez libre de parler si vous le vouliez. Si vous avez été élevé dans un environnement tolérant et protecteur, au sein d’un groupe social ouvert. Si même la question de vos appétences sexuelles n’en est pas une. En gros si vous avez été élevé dans une tribu amazonienne ou Papou et pas dans la sphère occidentale, au Maghreb ou au Moyen-Orient par des parents lambdas, vous ne pouvez pas comprendre la difficulté qu’il y a de se réveiller un jour troublé par l’érotisme de quelqu’un de votre sexe. Et si vous prétendez que ce ressenti ne vous est jamais arrivé à aucun moment de votre vie, que cette affaire ne vous a jamais traversé l’esprit, alors vous vous mentez, tout simplement. La difficulté qui est de l’admettre et plus encore de le vivre. De toucher, de caresser, de baiser cet autre-là. Sans honte, sans mal, sans culpabilité. J’ai connu des pédés qui ont attendu l’âge de trente ans pour s’admettre, et quelques aventures pour l’afficher sans remords. Et d’autre, de la génération d’avant qui devait se rendre dans les pissotières ou très loin de chez eux sur les plages des enfants sauvages, pour se libérer. Pasolini n’en est pas mort, mais ce fut manière de le prendre au piège. La société bourgeoise abhorre plus que toute l’homosexualité. Elle fait mine de s’en accommoder au travers de ses artistes et de ses figures, mais cette sexualité-là est une sexualité apurée de la reproduction, une sexualité du désir, du jouir, de la sensibilité de la sensualité ou simplement de l’intime amitié. N’oublions pas comment les grecs, par exemple, concevaient l’amour platonicien. Amour dont étaient totalement exclues les femmes. Mais au-delà même du corpus social, ce trouble-là, cet érotisme-là qui guette parfois un homme ou une femme au détour d’un regard, d’une rencontre, remet fondamentalement une orthodoxie pour laquelle nous nous croyons programmés à la naissance. Tout nous le dit, pas seulement la société, l’exemple de nos parents et de la majorité, un homme est attiré par une femme et réciproquement et c’est « dans l’ordre des choses ».

 

Non ce n’est pas simple de se réveiller un jour, même si ce n’est qu’un instant dans sa vie, avec ce doute, ce possible, qu’on n’est peut-être pas dans la norme, dans « l’ordre des choses ». Ça l’est d’autant moins que le désir sexuel marque pour l’essentiel le passage de l’enfance à la vie adulte au sens large. Il y a donc ici double combo à assumer en même temps, que son ventre a des besoins, et que ces besoins ne sont pas ceux de tous. Or il faut bien dire ce qui est, les adultes, les véritables adultes, les hommes et les femmes qui s’assument sans honte, ça court pas les rues. Et vous voilà l’opprobre de ceux qui n’assument pas. Tous ceux particulièrement qui ont un jour ressenti ce trouble pour leur copain de chambrée ou Dieu sait qui, mais le rejettent avec violence sur le pauvre couple qui passe main dans la main. Pas le droit d’être amoureux en public voilà la honteuse.

 

Il existe globalement trois types d’hétéro, les hétéros qui s’assument et pour qui les termes de leur sexualité ne sont pas une question, quel que soit ce qu’ils ont pu ressentir parfois au cours de leur adolescence par exemple. Il y a ceux qui vous affirmeront que cela ne leur a jamais traversé l’esprit, mais que ça ne les empêche pas d’être tolérant. Et puis il y a les honteuses.

 

Toutes les honteuses ne sont pas homophobes, mais la plupart des homophobes le sont. Les honteuses ont ressenti un jour quelque chose de l’ordre du trouble, que ce fut le dégout de s’imaginer comme ces deux-là, embrassé par une fille quand on en est une, ou une attirance physique remettant en question tout le petit château de cartes de l’alpha que tout mâle aime s’imaginer être. Quelque chose d’inacceptable pour soi, comme si le baiser de deux amoureuses atterrissait sur nos lèvres, comme si notre propre trouble était un viol de nos plus intimes convictions. C’est inacceptable, mais il faut bien que ça se manifeste d’une manière ou d’une autre. Le rejet d’abord, par la violence, verbale ou physique. Et puis, pour nous les mecs, par un accommodement avec les codes masculins. « Les films de garçons » comme disent les filles sont remplis d’amitiés viriles et musclées, il est de bon ton de prendre sa douche ensemble après le sport, et tant pis pour la pudeur, on est entre mecs, des vrais ! On se gonfle les bras à la fonte, on se rase le crâne, on porte le bouc et des teeshirts fun, on adopte la culture et la mode pédé en braillant qu’on en n’est pas. Et quand on croise deux filles ensembles, on se rassure en se disant qu’elles n’ont pas connu le vrai mâle. Fantasme courant de l’hétéro de base, convertir une lesbienne à sa religion. Je vous rassure, c’est également un fantasme courant chez les pédés. Sauf que si le premier cas retient le plus souvent du seul rêve, le second est courant. Les travelos du bois de Boulogne peuvent en témoigner. Les alentours de Roland-Garros où de virils camionneurs défilent avec leur bahut également.

 

La mythologie au service de la peur.

L’homophobie et tous les interdits afférents à l’homosexualité ont évolué à mesure du temps et des civilisations. Même en terre d’Islam si l’on en croit les souvenirs de Casanova, si l’on pense par exemple à la coutume des Basha Posh ou des Basha Bazi en Afghanistan et au Pakistan. C’est amusant même si c’est logique de remarquer même que ce sont dans les sociétés les plus machistes où l’on trouvera des traditions de travestis les plus affirmées, comme les Touloulous du carnaval en Guyane et dans les Caraïbes. Ou dans le très catholique Brésil et à vrai dire, toute l’Amérique du Sud à en juger de la nationalité de ceux qui vivent ici. L’Antiquité, la Renaissance et probablement la préhistoire n’avaient pas nos pudeurs. Michel-ange tapissera la Chapelle Sixtine de zizi au grand scandale du pape, Pompéi est couvert du témoignage d’une sexualité libre même si pourtant le tabou de l’homosexualité intervenait bien dans une Rome virile et conquérante. La Grèce, l’Egypte ancienne avait une sexualité codifiée, mais une liberté d’approche qui va s’étioler avec la propagation des religions monothéistes.

C’est écrit dans l’Ancien Testament, Sodome et Gomorrhe ont été rayées de la carte, et l’acte en lui-même est considéré comme une abomination. Ce même fondamental prétexte de la Bible qui autorisa l’occident à mettre en place l’esclavage ou justifier l’antisémistisme. Ce même fondamental interdit qui imprègne implicitement la violence et la haine institutionnalisée contre les homos en Russie, Tchétchénie, Indonésie, dans quelques états chrétiens, et globalement tous les pays musulmans ou à peu près. Instrumentalisée par les pouvoirs en place, elle fédère à peu de frais les petits esprits, les honteuses, les frustrés et toute la très nombreuse smala de mecs qui ont besoin de se rassurer sur leur virilité. Car si c’est bon de se sentir plus fort face à deux petits pédés effrayés, si c’est bon et ça rassure sur sa nature de mâle alpha de ses rêves, c’est encore meilleur de se dire que l’état et Dieu lui-même sont d’accord pour le massacre. Ce n’est plus contre son propre dégoût de soi qu’on cogne, c’est pour une cause plus grande. L’exemple vient toujours du haut non ? Un tribunal russe a donc désormais interdit de représenter Poutine comme l’icône qui illustre l’article. Des témoignages parlent de camps de concentration pour homosexuel en Tchétchénie. Et on ne compte pas la longue litanie d’horreur qu’on estime en droit de faire à l’encontre d’un homme ou d’une femme pour qui l’homosexualité s’est toujours imposée comme une évidence. Parce que finalement, nous ne faisons pas le choix de notre instinct. D’ailleurs qui peut affirmer que sa sexualité n’a pas évolué avec le temps ? Et ce, sans forcément sortir des bornes de l’orthodoxie.

 

L’éducation sexuelle pour les nuls

La phobie russe pour l’homosexualité, son institutionnalisation à travers autant l’état que l’Église orthodoxe ou l’islam de Kadyrov. La puissante séduction qu’exerce l’autoritarisme viril et voulu comme quasi-érotique d’un Poutine vis-à-vis d’un certain nombre de citoyens européens. La montée en force de l’extrême droite et plus généralement de la réaction a encouragé une certaine banalité dans les actes homophobes. Mais il faut bien reconnaitre que depuis longtemps, bougre, pédé, tarlouze, inverti, gouinasse font partie du vocabulaire banal qui siffle aux oreilles d’un ou une homosexuelle au cours de sa vie. À plus d’un titre ce rejet quasi-irrationnel s’explique autant par la culture, la religion que ses propres conflits sexuels. Mais au-delà de ça, je crois qu’il tient de ce simple tabou concernant la sexualité en général.

 

De toutes les femmes que j’ai pu connaitre, amie ou maitresse, rares étaient celles qui pouvaient me décrire leur relation physique passé en terme élogieux. La plus part décrivait des handicapés à leur propre sensualité, mécaniquement programmés à faire leur petite affaire sans se préoccuper de l’autre. Tandis que les femmes, plus au fait de leurs corps, mais plus cérébral se pliaient aux conventions sexuelles sans tenter de faire l’éducation de leur partenaire. Comme un jeu de rôle aux règles préconçues et dont personne n’oserait sortir. L’éducation sexuelle, que ce soit par l’auto érotisme ou sous un autre angle que médical est mal vécue parce qu’encore une fois, elle échappe aux strictes règles de la reproduction. Mais aussi parce qu’elle appelle à libérer nos instincts. Après tout, si on y réfléchit le lit est le seul endroit au monde où nous sommes libres de nous affranchir des conventions, de notre statut social, des règles de moral, des lois, dans la mesure d’un consentement mutuel. Dans le lit, la société, notre milieu, tout ce qui nous aliène au quotidien peut ne plus avoir aucune prise si nous le désirons. Sans doute pourquoi les sociétés monothéistes ont tant de mal avec l’acte sexuel. Il nous rapproche de l’animal, fait appel à des instincts primitifs et en même temps se lit et se lie au travers du filtre de la sophistication, de l’acte pensé, fantasmé, construit et codifié propre à la sensualité de chacun et à sa capacité à l’exprimer. Une habile combinaison entre la loi de la nature et celle propre à chaque individu.

 

L’illusion qu’entretient la généralisation de la pornographie, ou bien une libération sexuelle pas le moins du monde libre, laisse à croire qu’en ce temps d’hédonisme, de jouissance individuelle, cette même pornographie n’est pas une forme de normalisation de l’acte en lui-même. Qu’éduquer nos gamins sur le terme de leur sensualité est inutile considérant ce qu’ils ont pu voir dès onze ans. Comme si une relation sexuelle se limitait à la seule gymnastique et pas avant tout à notre ressenti. Ce ressenti qu’apprennent à refouler les honteuses au point de projeter leur haine d’eux-mêmes sur autrui. Ce ressenti que doit affronter un jour un garçon ou une fille face à l’autre, de son sexe ou non. Ce ressenti que rejette ou codifie strictement la société musulmane et judéo-chrétienne au point de l’hystérie. Sans jamais y parvenir parce qu’en réalité, la sexualité est indomptable. Et c’est précisément ce qui effraie dans l’homosexualité, elle est la manifestation concrète de cette indomptabilité. En dépit des homos que l’on jette des immeubles, de ceux qu’on torture en public, en dépit des crachats, des coups, des insultes, de l’opprobre sociale, elle s’affirme et se manifeste au-delà même de la volonté. Et c’est ce qui notamment terrorise le petit garçon qui sommeille dans la plupart des hommes, l’idée de perdre le contrôle sur son zizi. L’idée que si ça se trouve, il est pédé sans le savoir.    

 

Assez curieusement, c’est exactement le même fantasme, la même peur projetée face aux psychopathologies, ce que l’on a coutume d’appeler la folie. Une peur comme un reflet de l’autre en soi. La sexualité de l’autre interroge la nôtre comme l’état mental d’untel interpelle nos doutes. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas par hasard si pendant des années l’homosexualité était assimilée à une déviance mentale par l’OMS. Une peur qui retient de l’angoisse de la perte de contrôle, du basculement involontaire, de la trahison sur soi. Et finalement, tout ce que traduit l’insulte que j’ai choisie pour titre. Le terme de l’impuissance.

 

Fondée en 2003, le Refuge s’adresse à toutes les victimes d’homo ou de transphobie. Une part constante et majoritaire de garçon entre 18 et 25 ans, précarisés, issu de milieu marginalisé ou non et qui aujourd’hui, en dépit des efforts de l’association pour les héberger, leur assurer, aide médical, juridique, et surtout écoute, se retrouvent au mieux à loger chez un tiers, au pire à la rue et sans ressource pour une majorité d’entres eux. En France l’homophobie est désormais punie par loi, mais rien n’est pensé pour ces jeunes qui se retrouvent victimes de celle de leur famille. L’âge d’admission au RSA a été baissé à 25 ans, en dessous, il faut justifier d’enfants à charge. Autrement dit, entre 18 et 25 ans une jeunesse sacrifiée, laissée-pour-compte et bien entendu surexploitée par un monde du travail sans scrupule. Face à ce nœud gordien, il faut être sacrément costaud pour assumer sans mal sa sexualité ou avoir de la chance d’être né dans une famille aimante et compréhensive. Mais le plus souvent, c’est juste l’absence de choix qui s’impose et c’est parfois le plus douloureux. Victime de son succès, de sa médiatisation très parisienne, l’association est accusée d’avoir menti en prétendant qu’un des jeunes harcelés par l’imbécile de télé, Cyrile Hanouna, les aurait appelés suite à l’émission. Le CSA a été assailli de plaintes sans effet, la chaîne s’en lave les mains, les marques ont fait leur petit numéro, sincère ou non. Et dans la tête du lambda voilà un incident sans importance, voir monté en épingle par le fameux lobby gay. Vrai ou non, peu importe, le Refuge remplit son rôle comme le prouve ces témoignages : https://www.youtube.com/watch?v=gQ0RRE7I830 . Là où la pitoyable « blague » de l’animateur de l’idiocratie nationale est la partie émergée d’une société immature sexuellement, malade de ses propres névroses et incapable de se regarder en face.

 

Les portes de la gloire 2 ou comment faire le plus mauvais jeu vidéo du monde, mais avec classe.

Dans sa logique de mystification, la société du spectacle et du spectaculaire ne se reconnaît, s’accepte et ne s’entend que sur l’autel de la performance et du succès. Plus rien ne retient de la banalité, du trivial et tout est embelli par ce besoin dérisoire de gloire, de faire briller. Dans cette logique, le processus créatif, la genèse de tel ou tel projet artistique, sa réussite ou même son échec est offert au public sous son apparence la plus séduisante. De sorte que si on est soi-même spectateur, on est forcément tenu à distance de la réalité. On mythifie le succès ou l’insuccès en imaginant que le talent suffit dans le processus créatif tout comme dans sa réussite et à forcerie son échec. Si tel film est bon, c’est forcément grâce au « génie » de son auteur, si tel roman se vend ou ne se vend pas, cela retient de la seule qualité intrinsèque de celui qui l’a écrit et de l’ouvrage. Et si on ne se retrouve pas dans ce succès ou cet insuccès, c’est donc forcément que tel auteur aura ou non bénéficié de passe-droit ou de la cécité d’un public idiot.

On oublie toujours que d’une part si la créativité retient de l’individu la création tient le plus souvent du collectif. Qu’un bon producteur est essentiel autant au succès d’un film qu’à sa qualité objective, de la même manière avec l‘éditeur. Seul face à sa page, l’auteur ne l’est en principe plus dès lors que son travail passe en phase d’édition et s’il l’est, le plus souvent ce n’est ni pour son bien ni pour le bien de l’ouvrage. On oublie également que bien des entreprises artistiques, plébiscitées ou non sont également affaire de tempo. Être là au bon moment avec les bonnes personnes, à trouver son public.

 
C’est Robert Evans qui choisit et protégea Polanski pour Chinatown et lui encore ainsi que le monteur qui donnèrent une fin au Parrain 1. Et les cinquante mille feuillets initiaux de Voyage au Bout de la Nuit ne sont pas devenus le chef d’œuvre que l’on connaît à la seule faveur de son auteur, mais bien également à l’éditeur, et même au rapport orageux qu’entretenait Céline avec Monsieur Gallimard.

 

Du processus créatif et de leurs auteurs

Sans compter cette insupportable mystification que l’on fait de la création et des créateurs au sens large. Entre ce que j’appelle le Complexe de Mozart et qui consiste à prêter du génie à un auteur dès lors qu’il est jeune et à succès et celui de l’Artiste Incompris qui laisse croire que « le génie » tarde à être reconnu ou compris, mais que tôt ou tard… Et de s’appuyer ici sur l’exemple d’un Van Gogh ou d’un John Kennedy Toole, l’auteur de la Conjuration des Imbéciles, prix Pullizer posthume des années 80. Une mystification d’abord préjudiciable à tous ceux qui aimeraient créer, mais également préjudiciable à la création en général. D’une part, non être un créateur, un artiste n’est pas une fin en soi, d’autre part, tous ceux qui écrivent, peignent, filment, photographient régulièrement, qu’ils soient édités ou non sont en réalité des handicapés de la vie. Ils le font parce que cette vie ne leur suffit pas, qu’ils n’ont tout simplement pas le choix. Et ne jamais croire que parce qu’on n’est pas vendu en librairie ou reconnu par les galeries, on n’en est pas moins écrivain, peintre ou poète. Et ici précisément, si vous êtes dans ce cas de figure ou le pensez, lisez Lettre à un Jeune Poète de Rilke, toutes les clés à votre dilemme s’y trouvent. Et si j’en parle avec assurance aujourd’hui, c’est précisément parce que je suis passé par toutes ces phases.

Or pour commencer, il faut se retirer de la tête que la seule performance d’un travail suffit à assurer son entreprise. Les peintres de la Renaissance étaient engagés dans une féroce compétition, le talent était insuffisant, il fallait plaire, et aux bonnes personnes. Van Gogh a notamment raté son rendez-vous avec la gloire moins au fait qu’il appartenait à une école de peinture déclarant une guerre ouverte à l’académisme pompier, qu’en raison de sa seule bipolarité. Sa seule personnalité. Si les acryliques de Gauguin continuent de se détériorer, on cessera un jour de le voir comme le peintre de la couleur. Le premier livre de Tristan Egolf, le Seigneur des Porcheries écrit à 21 ans, est un bijou littéraire pour un talent qui va aller en se détériorant à mesure qu’il prend de la technicité et de l’âge. Et de même pour Toole, la Bible de Néon est moins bon que son chef d’œuvre.

 D’autre part, tous ces gens ont un point commun, ils étaient perfectionnistes et travaillaient énormément. Il n’y a pas de génération spontanée, de souffle divin. Edison prétendait que le génie, c’était 10 % d’inspiration et 90% de transpiration alors que c’est exactement l’inverse. Mais dans ces 10 % de transpiration il y a un mûrissement, une répétition dans l’acte, un ou des muscles que l’on fait travailler à chaque instant, tous les jours. Comme disait Brel donc « moi, je ne sais pas ce que c’est qu’un artiste, je ne connais que des gens qui travaillent ». Enfin, pour reprendre ce que disait un de mes professeurs d’illustration, travailler, dans le cadre de la création, ne consiste pas nécessairement à gratter comme un fou tous les jours même si ça y participe. Mais à savoir aussi rien foutre, laisser son esprit vagabonder, se nourrir pour mieux revenir vers son ouvrage. Pendant que j’écris ces lignes, je regarde un film, vais sur internet, m’arrête, y reviens, laisse reposer, prend de la distance, relit, corrige. C’est tout ça travailler pour nous autres. Ce qui ne lasse pas de surprendre ceux qui ne connaissent pas ce processus, mais rien foutre dans ce cadre, c’est aussi et cela doit être aussi foutre.

Le jeu vidéo, un nouvel eldorado.

Je suis arrivé dans le jeu vidéo, comme beaucoup de métier que j’ai exercé, sans rien y connaître. Je ne jouais quasiment jamais, et presque exclusivement à des jeux de stratégie, n’avais pas la moindre connaissance en informatique. Mais surtout, j’y suis arrivée à une époque charnière de cette économie et de cette industrie. Avant la bulle internet et juste à l’entre-deux, au passage d’un médium pas encore sorti de l’amateurisme, mais en train de se professionnaliser. A une époque où déjà le jeu vidéo faisait plus d’argent que le cinéma, mais alors que le format mpeg, à savoir le mode de compression d’image aujourd’hui courant, venait à peine d’être inventé. Et pour les gamers, alors que Doom était le dernier hit à la mode, le FPS (First Person Shooter) qui allait ouvrir la voie à tant d’autre. Pour situer en gros, je suis arrivé à l’époque du cinéma muet. Alors que les premiers studios à Burbanks avaient déjà été rentabilisés, mais où des maisons de production comme United Artist laissaient encore croire que les artistes allaient avoir le pas sur les banquiers. Tout était à faire et tout le monde se proposait de le faire. Ubisoft venait tout juste d’ouvrir ses bureaux parisiens, et son concurrent principal en France était des boites comme Cryo Interactive. Le jeu vidéo apparaissait déjà comme le nouvel eldorado, et qui dit nouvel eldorado dit également escroc, d’ailleurs ça rime.

 
Pour preuve, j’étais alors employé par Titus où moi et les autres, on se faisait régulièrement enfumer par les patrons. Des salaires payés avec parfois trois semaines de retard, pendant que cinq voitures dont un dragster s’entassaient dans le garage de la boite. Ma copine de l’époque connaissait un illustrateur qui travaillait chez Cryo et c’est comme ça que j’en suis venu à rencontrer Jean Martial Lefranc, un personnage roué à plus d’un titre. Pour les hardcore gamers (les joueurs pur et dur) Lefranc c’était, avec ses complice Philippe Ulrich et Rémi Herbulot, les mythiques créateurs du jeu Dune. Et quand je dis mythique, c’est du strict point de vue de l’industrie vidéo ludique française. En ce qui me concernait, c’était alors d’illustres inconnus et j’aurais préféré qu’ils le restent. Je précise également qu’alors je n’avais jamais écrit le moindre scénario, que mon seul fait d’arme littéraire c’était un roman et une ou deux nouvelles naturellement pas édités. J’avais vu l’introduction du jeu MegaRace avec son présentateur en forme de Max Headroom (le personnage qui illustre l’article). Très impressionné par l’animation et totalement béotien j’avais posé le deal ainsi à Lefranc, je vous écris une intro de jeu, ça vous plaît, vous m’embauchez, ça vous plaît pas, on en reste là. Ça lui a plu. Mais avec le recul, quand je repense à ce que j’avais écrit en termes de débauche de moyen, c’était certes séduisant mais technologiquement irréalisable. Mais j’allais comprendre à terme que pour Lefranc séduire était bien plus important du point de vue financier que de réaliser.

Similicon Valley

Lefranc est très probablement fasciné par les esprits créatifs, les artistes, et notamment influencé par le modèle de la réussite à l’américaine. Il s’est lui-même essayé à la réalisation, sa fiche Wikipédia, probablement écrite de sa main, indique d’ailleurs qu’il est réalisateur, en plus d’être éditeur et directeur de la revue mythique l’Écran Fantastique. Mais pour l’essentiel, c’est un financier, un comptable. Et il ne sait absolument rien ni du processus créatif, ni de la gestion du personnel. D’ailleurs à l’époque, il était beaucoup trop occupé à chercher des financements et à baratiner ses clients pour s’occuper de ce qui se passait réellement dans sa boite. Il avait délégué la tâche de gérer le personnel et suivre les projets à un autre, Emmanuel Forsan, à qui j’ai eu pourtant rarement à faire sauf à la toute fin. Quand j’ai mis les pieds pour la première fois dans l’entreprise, l’ambiance se voulait donc à l’Américaine dans son acceptation californienne. Détendu et créative. L’ennui, c’est que pour beaucoup détendu ça voulait dire ne foutre strictement rien et créatif, pomper partout des idées qu’on resservirait en plat réchauffé. Ce n’était pas le cas de toutes les équipes, ni de tous les créatifs et informaticiens qui travaillaient là, mais pour vous figurer, quand on arrivait dans la pièce principale, on avait le droit au spectacle de deux rangées d’infographistes occupés essentiellement à jouer aux cartes. Je n’ai moi-même jamais eu de bureau fixe, j’ai fini par accepter de travailler en partie chez moi ce qui a été une grossière erreur à plus d’un titre. D’une part, mon temps de travail phagocytait mon temps de vie, d’autre part personne ne savait ce que je faisais, parfois même qui j’étais.

 
En tant que scénariste mon boulot consistait essentiellement à proposer des adaptions vidéo ludiques de film pas encore sorti ici, parfois même pas encore produit, comme cette Planète des Singes que devait initialement faire Schwarzenegger. J’ai également travaillé sur des dialogues pour le jeu Alien, où je suis crédité alors que mon rôle a été mineur. Lefranc me consultait parfois sur des textes écrits par d’autres. J’ai eu ainsi en main le scénario dont était censé s’inspirer Besson pour le 5ème Élément et qui en réalité était parfaitement illisible, beaucoup trop gros pour un scénario de film (500 pages environs, or on compte en moyenne une minute par page). Je fais à ce sujet une parenthèse sur ce qu’a raconté Besson à propos de son film supposément écrit quand il avait 16 ans. N’importe quel cinéphile peut vous citer au moins deux de ses sources d’inspiration, de pompage plus exactement. À savoir le segment de Gimenez dans le dessin animé Métal Hurlant, et Stargate. Et ici, on en revient à ce que je disais à propos de la mystification du créateur dans le cadre moderne.

 
Ce boulot d’adaptation servait pour l’essentiel à attirer les financements, et même si ici, je restais simple et basique, je n’avais pas la moindre idée si ce que j’écrivais était techniquement réalisable. Je suppose que Lefranc faisait le joint à coup de promesses sur l’évolution technique. Il était très doué pour ça, les promesses. Jusqu’au moment où on m’a proposé de créer moi-même des jeux. D’une part, une adaptation d’un livre de prospective qui avait impressionné Lefranc et qu’on intitulerait le Troisième Millénaire. D’autre part, une adaptation d’un hit incontournable d’alors, le film les Visiteurs. On vous raconte toutes sortes de choses sur les artistes et la genèse d’un projet, plein de choses totalement fausses. Bienvenue dans l’arrière-boutique.

Le 3ème Millénaire ou comment faire le grand écart en milieu hostile

Comme cette affaire s’est étalée sur presque un an et demi, je vais tacher d’être synthétique. Ma source d’inspiration pour ce jeu était le modèle absolu qu’est Civilization de Sid Meier. Ce que je tendais à faire, c’était ce que fera la 5ème version de ce jeu à succès, c’est dire déjà si j’étais loin du compte en terme technique. Mais en plus, je voulais mettre en place un système de « récompense » pour le joueur. Chaque fois qu’il faisait une chose significative dans le jeu, il avait droit à un petit film de cinq ou dix secondes. À nouveau tout à fait illusoire considérant les problèmes que représentait la compression d’images. Jeu de stratégie et de prospective, je devais donc m’attacher à faire un futur plausible. J’ai notamment essayé de contacter des gens du parc d’attraction Futuropolis qu’ils me mettent sur des pistes, voir en contact avec des prospectivistes. Quand j’ai expliqué que je faisais un jeu vidéo, on m’a raccroché au nez. Personne, alors, ne prenait en France cette industrie au sérieux. Aujourd’hui, ils se battraient pour être attachés au projet. Basiquement, disons que ma ligne directrice dans ce jeu était que si le productivisme, la technologie à tout craint faisaient rapidement avancer le joueur, il condamnait en même temps la planète à un futur à la Blade Runner. Il fallait donc veiller habilement à un équilibre dans les sciences qu’on développait et la politique qu’on choisissait. En gros, un jeu réaliste et donc chiant.

 
Pour se faire, on m’avait attaché à un programmeur. Je n’avais pas la moindre idée de l’architecture technique d’un jeu, j’ignorais ses contraintes, comme il ignorait les miennes en termes de création. Qui plus est, c’était un autiste, la communication relevait avec lui du langage des signes. Quand on a commencé à dégager malgré tout une architecture. Lefranc lui ayant fermement signifié que je n’avais pas à être mêlé à ses contingences d’informaticien. On a commencé à mettre en place une équipe de création. J’avais demandé que quelqu’un m’aide à me documenter en termes de science prospective, on me présenta à un protégé d’Ulrich. Rapidement, il s’avéra que sa documentation sortait de sa seule imagination et question prospective, on était dans l’ordre de la science-fiction. Je n’étais pas satisfait, de plus ses délires parasitaient notablement mon travail. Enfin, on me confia à des infographistes. D’une part pour le look du jeu, d’autre part pour réaliser les formats courts que j’avais écrits. Pas une seule fois, je n‘ai bénéficié d’une équipe au complet et pendant presque un an, je n’avais même pas de chef de projet. Je devais donc gérer mon propre travail, avoir à l’œil celui des autres, le tout en gérant une équipe totalement éclatée. Sans compter cette fois où tous mes infographistes ont été mobilisés sur le film de Besson, le Cinquième Élément pendant près d’un mois. Ce pour un plan qui dure à peine deux secondes à l’écran et qui n’est même pas graphiquement accompli (les écrans du début du film, non ne riez pas). Mais comme me l’expliqua lui-même Lefranc, la location de cette équipe rapportait un peu plus de sept mille euros à la boite, argent qu’il pouvait mettre sur d’autre jeu. J’ai fini par craquer et réclamer un chef de projet. Or s’ils ont sans doute choisi la bonne personne question gestion de projet, qui avait déjà de l’expérience dans le domaine, question humain, c’était un imbécile de la plus belle eau à qui je dois en partie mon licenciement.

 
Au final, je n’ai jamais terminé ce jeu qui en plus d’être laid à pleurer est sorti buggé, et est probablement un des jeux de stratégie les plus ennuyeux et pourri auquel je n’ai jamais essayé de jouer (mon père l’avait acheté tout fier qu’il était). Je ne suis pas crédité sur ce jeu pour une seule raison, faire appel à un expert dans le procès qui m’a opposé plus tard à Lefranc m’aurait coûté plus cher pour un résultat incertain, en dépit du fait qu’il était maillé de référence à ma propre vie ou à mes centres d’intérêt.

Les Visiteurs ou l’art savant de la diversion.

Le défi que m’avait lancé mon patron était le suivant : tu as un mois pour écrire un scénario d’adaptation du film. En échange de quoi je toucherais une jolie prime. J’aime les défis ça tombait bien. Je l’ai déjà dit, je n’avais pas la moindre idée de ce que je faisais ni en terme de scénario, ni en terme de jeu. Et donc j’en ai trop fait, beaucoup trop.

 
J’ai commencé par revoir le film puis la filmographie de Poiret. Il m’apparut vite que l’humour fonctionnait à la fois sur le comique de situation et sur les dialogues. J’allais donc baser mon jeu sur ces deux axes, les dialogues servant de moteur et de ligne directrice au jeu. Ensuite comme il me semblait que le seul film ne suffirait pas à explorer son univers, je voulais faire en sorte que les personnages voyagent dans le temps. Ce qui était une erreur, on m’avait demandé une adaptation d’un film, pas un hommage à Jean-Marie Poiret. Suite à quoi j’ai essayé de me mettre dans les pompes de l’auteur et d’écrire à la manière de.

 
C’est moins compliqué qu’il n’y parait, demandez à Yann Moix qui a écrit Podium sur ce mode. C’est juste une figure de style, un exercice littéraire. Est-ce que j’y suis parvenu ? À un point que vous n’imaginez pas puisque Poiret a fini par reprendre mes idées à son compte. Je me suis juste assis à ma table avec un 50 de shit et pendant un mois, j’ai gratté non-stop. Au final, 400 pages de dialogues et de scène, reliés les uns avec les autres sur trois niveaux de temporalité, moyen-âge, ère moderne et période révolutionnaire. Oui, vous avez bien lu, l’idée du dernier film vient de là et de là uniquement. Du fait que j’avais remarqué que dans le film, on faisait mention d’un Montmirail qui avait libéré les serfs. Je me suis dit que ça ferait un magnifique héros à opposer au Montmirail qu’on connaissait. Poiret avait complètement zappé cette ligne de dialogue. Et pour m’appuyer en terme de personnage, je me suis référé à Que la fête commence, le film de Tavernier. J’avais quant à moi complètement zappé qu’une partie de l’équipe du Splendide ainsi que Réno avaient figuré dans ce film. Des références qui allaient leur faire plaisir à plus d’un titre. Nous avons vendu l’idée à Gaumont, restait à obtenir l’accord des stars.

 
J’étais nerveux et excité à rencontrer ces messieurs, on s’en doute. Les comédiens que j’avais déjà dirigés étaient soit des seconds couteaux, soit des comédiens spécialisés dans la pub. Jamais de ce niveau-là, et surtout pas pour leur vendre mon travail, mes mots. Au début, mon réflexe avec Clavier ça été la déférence, m’aplatir un peu, ce qui l’a immédiatement agacé. J’ai switché à la seconde où j’ai compris et je lui ai parlé de professionnel à professionnel. Il était d’accord, et même assez enthousiaste. Il pensait qu’on allait lui faire répéter « okay » toutes les secondes. Mais comme il y avait du vrai travail, il nous a demandé d’attendre qu’il termine son contrat au théâtre. Sa voix, c’est son outil de travail après tout. Quant à Réno je l’ai rencontré qu’au moment de l’enregistrement. Mon crétin de chef de projet avait ce réflexe très franco-français, et cocasse en la circonstance, de vouloir ramener les grands à hauteur des petits. Être celui à qui on ne la faisait pas. Réno l’a ramené d’entrée sur terre avec une boutade.

 
De par leur métier, les comédiens sont souvent de redoutables psychologues. Ce sont également des gens fragiles, sensibles, il faut les aimer et non pas les traiter comme des petites choses. Au déjeuner mon boulet a voulu qu’on aille manger ensemble dans un boui-boui du bout de la rue qu’il connaissait. Autant emmener une bête curieuse au zoo. Je l’ai esquivé et on en est revenu à l’idée de Réno, aller sur l’ile de la Jatte où se trouvaient toutes les plus grosses agences de pub de Paris. Je savais que les pubards leur foutraient la paix. Déjà qu’eux même se prenaient pour des vedettes….

Ce qui m’a le plus surpris et que j’ai trouvé généreux et respectueux de sa part, c’est que Poiret me laisse diriger Réno. J’étais l’auteur, c’était mon travail, j’en connaissais donc les intentions. Réno était généreux lui aussi, en plus d’être élégant et travailleur. Répéter cinq fois une déclamation de cinq lignes, et insister pour la refaire, de sa part, vu qui il était déjà à l’époque, ce n’était pas rien pour moi. Mais très vite le personnage de l’époque révolutionnaire a posé des problèmes à Poiret. Dans mon esprit et comme je l’avais écrit, Réno était un aristocrate décadent et légèrement inverti qui se révélait au contact de son ancêtre. Le côté aristocrate décadent lui plaisait bien, moins le côté inverti. Et en plus, il ne voulait rien lâcher. Je lui citais Tavernier, il me répondait Tim Roth dans Rob Roy, un méchant au demeurant. Poiret est un dandy cynique, les personnages qu’il faisait incarner à Réno c’était son Moi ou plutôt son Sur Moi, et nous, la plèbe nous étions Clavier, Jacquouille et son double moderne. Quand j’ai compris ça et que j’ai fini par lui tirer les vers du nez, et qu’il s’en est aperçu, il m’a fait : « oh toi t’es un malin, toi ! » Il n’avait même pas idée comment.

 

Cette discussion s’est étalée sur les deux jours des trois et seuls jours que nous avons eut ensemble. Il voulait qu’on retravaille, ça n’allait pas. Le soir même, je réécrivais mes ponts narratifs. On gardait le côté aristocrate décadent un peu précieux, mais au lieu d’être révélé par son ancêtre, il était révélé par l’amour, une fille du peuple. Un classique. Et je les réécrivais de sorte que je n’aie pas toutes les répliques et leur lien à refaire. Quatre cent pages dans la tête. Je savais que j’avais raison. Mais mon boulet a voulu tout vérifier. Impossible. Impossible que je connaisse mieux mon travail que lui, que je puisse être plus intelligent. Concours de bite. Trois semaines à tout vérifier. Je savais que plus on attendait plus la production allait réfléchir. On n’avait rien signé encore. Je ne disais rien, mais j’étais furieux. Et bien entendu, tout ça en pure perte à sa plus grande déconfiture. Arrive le jour de la grande réunion avec Poiret et les patrons de Gaumont, rien que ça. Mon boulet avec son scénario de 400 pages, quatre classeurs par personnes, de cent pages chacun… Poiret et nous deux. Douze classeurs… Comment vous traduire l’expression de Poiret quand on lui a proposé de faire une lecture de 400 pages ? Vous avez déjà vu un enfant qui ne veut pas manger sa soupe ? J’ai balayé tout ça et je lui ai raconté en direct. Réponse de Poiret, enthousiaste : « Vous avez fait du bon boulot ». Trois semaines de gâchées, sans compter la belle occasion de raté pour ma seule pomme. Merci le boulet. Est arrivé par-dessus ça le second boulet, mon patron. Avec une proposition à trois millions et demi de l’époque et un développement de trois ans. Un contrat à l’américaine quoi. Complètement à côté de la plaque, et évidemment Gaumont a dit non. A vouloir être trop gourmand… Finalement, ils sont est allé voir des gens sérieux, Ubisoft, et ils ont même fait une suite. Voilà ce qui se passe quand un bon projet est servi par de mauvais producteurs.

 
Mon boulet devait l’avoir mauvaise parce qu’il est allé raconter que je ne travaillais pas assez… Je me suis retrouvé devant, lui, Lefranc et Forsan à devoir justifier mon emploi du temps alors que la plupart du temps, je bossais chez moi. J’étais en réalité épuisé, et quand j’ai entendu cette accusation, je n’ai pas pu m’empêcher de fondre en larmes. Ils ont dû prendre ça pour de la faiblesse ou de la comédie. J’ai été licencié, et tant qu’à faire, on me sucrait mes droits d’auteur. Ça s’est terminé aux prud’hommes, j’ai gagné haut la main. Ni Forsan ni Lefranc n’étaient même présents dans les locaux le jour de l’entretient finale… Est-ce que je regrette tout ça ? Pas du tout, ça été une expérience très enrichissante et créativve à tout point de vue, même si ça a déterioré mon état de santé. Pourquoi je ne me suis pas aventuré chez Ubisoft. Un type m’a fait venir sur la base de mon CV, il s’occupait des spots d’annonces des jeux, il aurait besoin d’un assistant. Il était en train justement de monter un de ces spots. Je lui ai donné un conseil de montage. On est allé voir ensuite son patron qui devait regarder ce montage. pas la moindre réaction, sauf sur le plan que je lui avais conseillé de mettre. Il n’allait quand même pas embaucher un mec qui pouvait lui piquer sa place.

 

Voilà, j’en ai terminé avec ce cycle. Je tenais à le faire dans l’esprit d’une part de désacraliser tout ce dont on nous gave à propos de la célébrité, du succès, de la reconnaissance faramineuse de nos toutes petites personnes. Mais également pour partager mon expérience avec ceux qui se trouvent dans une de ces situations D’autre part au sujet de la création et de la société du spectacle en soi. Qu’elle fut publicitaire ou autre, puisque j’en ai été acteur. Et que j’en suis toujours en m’exhibant ainsi comme nous tous, ceux qui publient sur leur blog et ailleurs, et ceux qui commentent. L’anonymat ne vous préserve pas du show, et le show must go on, n’est-ce pas ?

Les portes de la gloire ou comment je serais tondu à la révolution

Victime que nous sommes de l’agressivité marchande et implicitement de nos propres compulsions, nous rejetons en permanence et en bloc la publicité et ce que nous assimilons comme son univers, notamment décrit par le très démagogique 99 Francs, du non moins très démagogique Frédéric Beigbéder, notre wanna be Bret Easton Ellis local.

 En effet, un Français passe 3h47 devant la télévision, soit à l’échelle d’une année 59 jours non-stop, et les études démontrent que tout support confondu, nous voyons en moyenne 3000 annonces publicitaires par jour. Et les trois-quarts du temps sans même nous en rendre compte. Car il n’y a pas que les quatre par trois ou le spot télé. Cela va du simple logo à la station-service, au dépliant qu’on feuillette distraitement en attendant un rendez-vous, en passant par le kakémono en librairie ou à l’affichette dans la vitrine de l’agence de voyages. Sans compter le passage au supermarché, les talk-show, le placement produit dans un film où une série, et, c’est nouveau, la publicité déguisé aux 20h. Où sous couvert de parler de « tendance » David Pujadas nous ventera tel ou tel produit. En terme technique, cela s’appelle un infomercial ou publireportage, c’est strictement encadré par la loi, doit être signalé par une mention, et donc dans le cadre du 20h c’est parfaitement illégal. Mais passons…

 

Je vends donc je suis.

Passons parce qu’en réalité, la publicité a envahi tout le champ du sociétal au point de borner jusqu’à notre façon de penser, d’accepter ou de rejeter tel ou tel discours. Et ceci notamment grâce aux réseaux sociaux, aux médias citoyens, aux blogs et à cette perception que nous a donnée le marketing et la publicité de ce qui était bien ou mal, recevable ou non. Nous sommes devenu à la fois produit, agence publicitaire et instrument de mesure de notre propre promotion. Les pages Facebook, pensées pour notre mise en valeur avec l’usage d’une bichromie neutre, sont les vitrines de nos egos. Les blogs proposent des statistiques nous permettant de juger le flux que générèrent la propagation de nos idées, images et écrits. La course aux clics et aux « like » une logique identique à la question de l’audimat. Pour un résultat en réalité pauvre qui ne propose rien de plus qu’une mise en concurrence des individualités. Une course en sac vaine d’où émergent parfois quelques élus, laissant croire à tous les autres que tout n’est qu’affaire de spectaculaire. Et de là une expression désormais commune de « putaclic ». Et telle chaine Youtube de proposer, par exemple, un zapping avec en vignette une fille à forte poitrine.

Mais il serait injuste de n’attribuer cette évolution des mentalités qu’aux seuls réseaux sociaux. Le libéralisme économique a fait de l’économie notre église moderne. Depuis environs quarante ans, il a imposé son langage au talent, réduit la poésie au ratio du nombre, l’art, la culture, et à forcerie les idées aux seules règles de la statistique. Avant ou après nous avoir entamés sur la qualité d’un film ou d’un album, on nous souligne le chiffre des ventes, nombre d’entrées. Pour nous préciser un péril, on nous sort telle ou telle courbe, pourcentage, « réalité » chiffrée. Plus rien n’est s’il n’est pas passé sous l’œil vigilant du comptable. Or comme disait Audiard le langage des chiffres à ceci de commun avec celui des fleurs qu’on lui fait dire ce que l’on veut. Nous voyons peut-être trois mille pubs par jour, nous n’en sommes pas forcément la cible. Vous perdez peut-être votre temps devant la télévision, vous ne prenez pas forcément pour argent comptant ce qui y est dit ou vendu, et à raison. Et le neuromarketing a beau tout faire pour passer pour une science, imagerie clinique et IRM à l’appui, en réalité vous êtes bien moins victimes de la publicité que vous ne le pensez vous-même. Et ce, pour tout un tas de raison, et pas forcément des moins triviales. Croyez-en un ancien pubard.

Rien foutre, un bon projet de vie…

Je dois confesser que je n’ai jamais eu beaucoup d’ambition en terme formel de projet de vie. Ou disons plutôt qu’elle sortait du champ classique des ambitions communes, et que ne proposait certainement pas notre très normatif système scolaire. Et comme bien des enfants, j’ai fait les frais des seules aspirations de mes parents. Je suis naturellement créatif et j’avais un petit talent pour le dessin. Ayant raté mon bac en dépit des efforts de mes géniteurs à faire de moi un membre de l’élite de la nation à coup de collèges privés, je fus orienté vers une école de graphisme réputée, et bien entendu privée. Une école pour jeunes gens bien nés et très ambitieux, tous lancés dans une compétition féroce, d’où je ressortais naturellement perdant au bout de deux ans. Je sais dessiner, peindre, j’ai travaillé énormément à cette seule fin, mais ça ne m’intéresse pas plus que ça. Moi ce que je voulais, c’était écrire, et si possible en faire un métier. Quand, suite à cette première école, j’ai échoué dans une autre qui se proposait de nous initier à la publicité. Ça semblait un moyen de bien gagner sa vie sans se fouler, ce qui me convenait parfaitement. Du moins, c’est ce que je croyais.

 Comme je préférais largement être celui qui pense les publicités que celui qui les exécute et que je voulais écrire donc, j’ai très vite abandonné mon métier initial de graphiste pour celui de concepteur-rédacteur. J’ai constitué un dossier de fausses pubs et j’ai démarché les agences au culot. Il y avait aussi ce vague espoir, fantasme courant alors chez les jeunes publicitaires, de passer de la pub au cinéma, comme Chatiliez ou Ridley Scott, c’est dire si je rêvais en dur. Car en réalité si les deux mondes se côtoient, c’est tout à fait fortuitement et dans un cadre autrement plus prestigieux que celui dans lequel j’évoluerais. Mais pour commencer, il allait falloir faire avec deux choses, l’écriture publicitaire et la starification.

 
Il y a un monde entre avoir un talent d’écriture et savoir écrire. Entre l’expression libre et l’écrit en terme technique. Un monde entre développer une idée en cinq feuillets et la résumer en une phrase. Or, si je n‘avais pas de mal avec le tempo, la rythmique, qui me permettait notamment de faire rapidement des spots radio, écrire une accroche ou une signature en veillant à n‘avoir qu’une seule idée directrice c’était une autre paire de manche. De plus, l’expression publicitaire en soit, à savoir transformer une proposition commerciale en terme créatif, requiert non seulement une certaine culture dans ce seule domaine, mais également le sens de la formule. Sens qui est peut-être la seule forme d’art qu’on peut retenir de ce métier. Qu’il s’agisse de comprendre qu’une affiche est avant tout une tâche et qu’un slogan tient plus souvent de la punch line, une économie de mot et d’idée.

 Comme les agences de pub sont quasiment exclusivement peuplées de membre de la classe moyenne et supérieure, et qu’une certaine mentalité bourgeoise et conventionnelle y règne. Que les créatifs font appel à des métiers d’art, ils sont perçus le plus souvent comme des sortes d’artistes avec toute la mythologie afférente. De la rock star à la starlette, des caprices insensés au label « génie » attribué à toute occasion. Là-dessus, du reste le film de Kounen sur l’ouvrage de Beigbéder, décrit assez bien le comportement des créatifs et de leur entourage commercial, du moins dans les grandes agences, mais j’y reviendrais. Ainsi, du jour au lendemain, parce que j’avais écrit un texte pour une grande cause (l’exercice le plus facile de la profession) qui avait marqué les esprits, j’étais à mon tour instantanément starifié. Et je n’ai pas aimé du tout. A la toute petite échelle de ce microcosme, j’ai pu toucher à cette vérité intangible de la vie de vedette dites par la pimpante Britney Spears dans sa chanson Piece of me. Entre ceux qui imaginent que vous êtes désormais capable de prouesses surnuméraires. Ou la fille qui vous invite chez elle pour vous parler de votre seule capacité d’écriture, sans une seconde s’intéresser à l’individu, on cesse très vite de s’appartenir. Mieux, on devient la chose des uns et des autres. Car dans leur grande majorité les agences de pub sont la proie d’une guerre plus ou moins ouverte entre commerciaux et créatifs. Et c’est notamment une des raisons pour laquelle vous n’êtes pas autant victime des publicitaires qu’on veut bien l’admettre. Non pas que ce conflit paralyse les agences qu’il leur fait faire de dramatiques erreurs de communication. Comme ce cas d’école connu de tout le métier où Jacques Séguéla convaincu tout le monde que de louer un porte-avions pour y faire décoller une GTI boosterait les ventes de Citroën. Spot qui fut un gouffre financier pour un résultat absolument nul. Et à terme conduira une des rares agences encore indépendante en France à finir dans le portefeuille d’Havas. Et l’un dans l’autre, starlette vous-même attaché comme assistant à une vedette intraitable, vous finissez par vous faire virer au moment où la guerre est telle que la direction décide de se purger des créatifs problématiques. Car si la partie commerciale ne connait pas son bonheur dans la relative stabilité professionnel dont elle jouit, pour les créatifs c’est le grand turn-over. D’autant qu’il est de bon ton d’être passé par telle ou telle agence, d’avoir été sous les ordres de tel directeur de création. Que la pub fonctionne au bouche à oreille.

Rien foutre c’est pas un projet de vie.

Je n’ai d’autant pas eu de chance que j’arrivais alors que l’âge d’or de la publicité en France était en train de se refermer. Si les créatifs des années 70 et 80 venaient de tous les horizons, de la littérature à la vente en gros, très vite le métier a pratiqué l’endogamie. De plus, fort des très nombreux excès commis par des publicitaires comme Jacques Séguéla ou Daniel Robert, la loi Sapin rentra en jeu. Interdisant aux agences d’être à la fois prescripteur d’achat d’espace et pourvoyeur de ces mêmes espaces. Les obligeant à se séparer de leur centrale d’achat, pour le plus grand bonheur de groupe comme Havas, à qui le cadeau était en réalité destiné, et mettant sur le carreau 3 500 personnes dans une indifférence générale. Mais après tout, j’avais choisi de faire le deuxième métier le plus détesté des Français après celui de banquier. Finalement à coup de stage gratuit et d’incruste au sein des agences, j’ai fini par passer de Mc Cann Erickson à RSCG et accessoirement à commencer à apprendre mon métier du strict point de vue technique.

Le battage est tel dans les grosses agences que vous vous retrouvez vite à devoir enchaîner les annonces-presses avec des défis impossibles notamment imposé par les contraintes budgétaires. Comme par exemple devoir vanter la qualité des freins ABS et les capacités d’un coffre arrière, le tout avec une photo de la banque d’image du constructeur représentant des bagages dans un coffre. Bien entendu en une seule phrase, et sur une ligne. A force votre esprit devient comme la clayette de l’imprimeur où mentalement, vous déplacez les mots, reconstruisez les phrases, comme dans une sorte de calcul mental avec des lettres. Mais restait que j‘avais un gros problème. Non seulement, je ne voyais pas la finalité de tout ça, le sentiment sérieux que je brassais de l’air pour un peu plus qu’un smic, mais en plus, starification aidant les créatifs de ces grosses agences se comportaient comme des gamins capricieux et grossiers. Agressant physiquement tel commercial « pour rire » à coup de parapluie, ou inondant RSCG au cours d’une mémorable bataille à coup de pistolet à eau. Balançant leur bouteille par-dessus les murs de l’ancien hôpital anglais où siégeait Mc Cann, ou humiliant et insultant tel commercial junior. Sans compter cet insupportable complexe artistique dont Beigbéder, encore lui, s’est fait le chantre, qui rendait les créatifs ingérables quand les commerciaux réclamaient moins de créativité et plus d’efficacité marchande. Sans compter les salaires stratosphériques accordés à certain et qui n’était justifié par absolument rien. Après tout, on vendait des yaourts, on ne lançait pas des fusées. Je ne me reconnaissais pas dans ce comportement. Et qu’on me propose la place d’un autre au fait qu’il était en perte de vitesse, comme c’est arrivé chez Mc Cann ne pouvait que me faire fuir. J’ai donc fini par quitter la publicité pour rentrer dans le jeu vidéo où j’ai été scénariste.

La publicité ne fait pas vendre, mais elle y contribue.

En France, il y a plusieurs raisons notables qui expliquent pourquoi nous sommes à la fois assailli de pub sans pour autant qu’elles nous atteignent systématiquement au portefeuille. La première, fondamentale à mon sens, c’est que la mécanique du raisonnement français est à la démonstration. Il faut prouver en quelque sorte que tel produit est meilleur que tel autre. Faire preuve de quelque chose qui souvent n’existe simplement pas et qu’on suggéra quand même. Et ne comptez pas sur le Bureau de Vérification de la Publicité pour vous accuser de publicité mensongère. Le BVP est un entre-soi de publicitaires qui propose entre autres l’autodiscipline au sein des agences, autant demander à un tigre de se mettre au régime vegan. Au mieux, le BVP s’en prendra à telle annonce si elle dépasse les règles de la publicité comparative. Dont l’interdiction a notamment été levée à l’initiative du même BVP. Ainsi, on pourra aisément vous expliquer que tel lessive liquide est plus efficace que tel autre en poudre, alors que le processus chimique est exactement le même et qu’on simplement rajouté de l’eau à la poudre. Si la publicité anglaise fait rêver absolument tous les pubards français, et enchante le public en remportant régulièrement des prix, dans les faits, elle séduit peu le consommateur et l’annonceur précisément à cause de ce besoin de démontrer. Une pub pour Tang, boisson sucrée déshydratée, tenta bien une approche par l’absurde dans les années 90, le ratage fut complet. Alors que la pub anglaise pour le même produit et également absurde faisait rire les foules. Et ce qu’on gagne en démonstration, on le perd en efficacité.

 Seconde raison. Si les agences s’intitulent toutes agence conseil en communication, dans les faits le conseil se limite aux propositions des commerciaux et des créatifs en termes d’axe de vente. Et encore, pas toujours, parfois, c’est l’annonceur lui-même qui détermine l’axe, et les agences doivent se contenter d’un boulot d’exécutant. De même, elles sont trop heureuses de répondre aux demandes d’un annonceur au sujet de tel support, comme par exemple de produire un spot télé. Quasiment jamais elles n’interrogeront la pertinence de la démarche. Quand bien même par exemple du marketing direct (votre boite aux lettres) serait plus efficace et économique que trente secondes après le 20h. Les marques aiment le prestige, les responsables commerciaux ont peu sinon aucune culture en matière de communication et ça donne parfois lieu à des situations parfaitement absurdes pour ne pas dire scandaleuses. Quand La Poste a modernisé ses bureaux en installant notamment des machines, elle a voulu communiquer sur le sujet. Cinq films sur le mode de la bande-annonce ont été tournés pour un montant d’un peu plus de 150.000 euros… Qui ne sont jamais sorti parce que l’annonceur avait soudain décidé que ça ne valait pas le coup. Toujours La Poste, prêt à proposer un nouveau produit bancaire, s’était lancé dans un énorme achat d’espace. Pour réaliser tardivement que le produit faisait une concurrence déloyale aux autres banques. Du coup, il sera enterré et il fallut rentabiliser au mieux cet achat. Et en lieu et place, voilà l’agence de devoir faire la promotion du nouveau poids autorisé pour Colissimo, et le lancement des enveloppes à case. Ma directrice artistique ayant trouvé très rigolo de se servir de mon nom pour figurer une adresse, pendant un mois complet la France entière a pu le voir étalé sur les flancs de bus, dans les bureaux de poste, en affiche ou affichette…. Pour la plus grande fierté de ma mère….

Troisième raison, l’inculture des commerciaux, qu’ils soient chez l’annonceur ou en agence. Si par exemple, la culture graphique est forte en Espagne ou au Japon, en France, elle est pauvre et invariablement, les mêmes mises en pages, code couleurs sont répétés sans la moindre audace. Et il en va de même pour l’écrit. Je me souviens par exemple dans un spot radio avoir préféré évoquer Saint Jacques de Compostelle plutôt que Lourdes pour parler d’un miracle commercial. On m’a soutenue que cette ville n’existait simplement pas… Une inculture qui se complète parfaitement avec le faible intérêt que portent la plupart des créatifs à la stratégie, qui est pourtant un des ressorts essentiels d’une pub efficace. Car une pub efficace se définie par sa pertinence et non pas par sa créativité. Une réalité qu’ont souvent du mal a intégrer les juniors du métier, mais pas seulement, et qui est régulièrement motif de grosse colère. Ce qui m’amène à la quatrième raison, le défaut stratégique.

Ce défaut de stratégie peut aussi bien venir de l’annonceur lui-même que de l’agence. Quant au milieu des années 90 les constructeurs ont voulu lancer les premiers portables tels que nous les connaissons aujourd’hui avec caméra et écran couleurs, le four a été mémorable. En 99 il n’y avait que trois millions de Français qui possédaient un accès à internet, les commerciaux ont quand même insisté pour que nous communiquions sur la notion de portail. Vocabulaire informatique aujourd’hui d’usage courant, mais qui obligeait alors à faire œuvre de pédagogie ce qui est l’antithèse d’une bonne pub, et nous n’avons pas gagné le budget. Et telle créative renommée, et douée en stratégie, de proposer un axe pour Volvo qui aura finalement 10 ans d’avance sur tout ce qui se faisait l’époque. Stratégie qu’elle défendit becs et ongles et en pure perte. Dix ans d’avance en publicité, c’est dix ans de trop. Au résultat, une division s’est opérée au sein du budget entre créatif et commerciaux. Ces derniers étant eux en retard de cinq ans, le budget échu à une autre agence. Et comme c’était le plus gros, l’entreprise finie à son tour par se faire racheter par un groupe. La plupart des créatifs s’envisageant d’abord comme des sortes d’artistes incompris, le plus souvent, ils ont la stratégie en horreur. Du coup, on se retrouve avec une pub vachement rigolote et créative qui ne vend strictement rien.

D’ailleurs, les pubs ne sont pas faites réellement pour vendre, mais pour instiller un besoin, une envie qui se concrétisera éventuellement par un acte d’achat. Mais elles peuvent également êtes faites pour la seule image de la marque. Quand le personnage de Mamie Nova, créée dans les années 60, a commencé à faire de l’ombre à Andros, propriétaire du produit, celui-ci a procédé peu à peu à son effacement physique. Jusqu’à l’erreur fatale du « ma mamie préférée, elle est dans le frigidaire » qui a été violemment rejeté par le public et a valu le licenciement de toute l’équipe marketing. Au final, la mamie a gagné, si son nom n’est plus mentionné dans les spots, sa silhouette estampille tous les pots de yaourt. En réalité, la pub ne fait vendre que s’il y a déjà intention d’achat, d’où la nécessité toujours renouvelée de créer du besoin. Et de se trouver avec un produit qui ne correspond à aucune nécessité objective comme de payer un portable 700 euros, mais seulement à une envie. Envie qu’on aura instillé de cent manières différentes. Mieux, on fera d’un spot un produit en lui-même et vous voilà à être vous-même prescripteur d’une pub virale parce qu’elle est originale ou drôle. 

La pub, c’est bon pour l’emploi

J’ai fini par retourner dans la publicité à la faveur d’une annonce pour un poste en Martinique et cela a notablement changé ma vision du métier. Terminé, les budgets méga important, les staffs de commerciaux des annonceurs que je ne voyais jamais, d’être l’assistant ou le junior d’untel ou untel et la seule nécessité de créer du besoin. Cette fois, j’aurais les patrons des entreprises en direct, mes propres budgets, pas ou prou de commerciaux pour vendre des projets que je vendais très bien moi-même. Et loin d’avoir une liberté totale –notamment sur l’usage du créole- j’aurais une latitude suffisante pour dégager des stratégies, proposer des approches atypiques de ce qui se faisait alors –dont l’usage du créole, que je ne parle pas, mais que je faisais traduire. Mon patron était un type jeune, ambitieux, qui avait des choses à prouver auprès du groupe auquel son agence appartenait, et avec qui je m’entendais bien. Du moins jusqu’à ce qu’on aborde les clauses de mon contrat à propos des promesses faites sur mon salaire, mais c’est un autre sujet. Pour situer, l’entreprise en Martinique, c’est un minuscule microcosme de labels avec des moyens réduits, pour une population publivore à peine plus importante que celle de Lyon. Le tout aux mains d’une poignée de patrons devant lutté contre une importation massive de marques les plus prestigieuses du monde entier, avec des budgets publicitaires ridicules. Bref, un marché déséquilibré, privé de structure industrielle, à la merci des mouvements sociaux et historiquement centré autour de l’industrie sucrière. Soutenus par le crédit et les aides de la métropole et finalement très peu diversifié. La Martinique souffre de deux maux majeurs, une monoculture de la banane qui n‘autorise pas l’autosuffisance alimentaire et une cooptation des terres et des pouvoirs par une élite à majorité békée. Elle souffre également d’un autre mal, le racisme. Un racisme qui pousse tout à chacun à subdiviser la population en catégories issues de l’esclavage –béké, béké ba feuille, coolie, mulâtre, chabin, etc. Ce qui me valut une première recommandation des métros, ne pas travailler avec les antillais noirs au fait qu’ils étaient feignants. Et qui m’a bien entendu poussé à faire l’exact contraire. Mais surtout, c’est là que j’ai réalisé l’incidence que pouvait réellement avoir la pub avec une économie sur le fil. Car en Martinique, très concrètement une marque en perte de vitesse, c’est une entreprise qui risque de disparaitre. Et c’est autrement plus motivant que les fêtes d’agence ou d’enquiller les annonces presse pour occuper le terrain. Non seulement, on sait pourquoi on travaille, mais on en voit le résultat. Et quand un client vient vous dire que vous avez parfaitement saisi l’essence de son produit, c’est professionnellement autrement plus flatteur que d’être qualifié de génie.

Enfin d’un strict point de vue créatif, considérant les moyens et les compétences en place, on est obligé justement de faire preuve d’imagination et d’originalité pour compenser les carences financières. De s’entourer d’une équipe qui retiendra justement du professionnalisme et non plus du seul carnet mondain, comme à Paris. Quitte à mettre les mains soi-même dans le cambouis quand c’est nécessaire. Il aurait été impensable en métropole que je remonte un film, que je reprenne en main un tournage ou même d’ailleurs que j’approche l’exercice du spot télé, réservé ici à l’aristocratie du métier.

Mais finalement mon patron n’ayant pas tenu ses engagements financiers à mon endroit, vieille manie békée à ce qu’il parait, je repartais en Métropole, déçu, mais beaucoup plus aguerri sur mon travail. Est-ce pour cette raison que dans l’agence suivante, je rentrais huit budgets en à peine six mois ? Probablement. Mais ma plus grande fierté reste et restera le budget de l’Épicier Discount.

La marque était au bord de la disparition pure et simple. Concurrencé par Lidl et d’autres Ed affichait des chiffres dramatiquement à la baisse et le groupe Carrefour était en train d’envisager de la faire disparaitre purement et simplement, avec plan de licenciement à la clef. Comme j’étais moi-même client de la marque, je connaissais d’autant mieux ses problèmes. Et comme le patron de cette division du groupe était assez en panique pour écouter ce que l’on avait à dire, demandeur même d’un nouveau souffle, nous avons pu appuyer enfin à fond sur la pédale « conseil » d’une agence, et être entendu. C’était mon premier budget grande distribution, qui est en soi un exercice casse-gueule du strict point de vue créatif, et sans doute, le plus gros dont je n’ai jamais eu la responsabilité. Fort d’une signature devant s’adresser autant à l’interne qu’à l’externe (« jour après jour Ed fait quelque chose pour vous ») nous avons opéré une petite révolution au sein de la marque. Et puisqu’on abordait le thème « révolutionnaire » pourquoi ne pas s’inspirer du graphisme des affiches de 68. Une idée qui n’a pas été immédiatement facile à faire accepter aux commerciaux, on s’en doute, mais mon directeur artistique était enthousiaste à ce principe, d’autant qu’elle le sortait du ronron habituel de la grande distribution. Du coup des affiches et des affichettes, des catalogues pétant de couleurs et avec cette énergie propre aux tracts revendicatifs, et un relookage complet des magasins, et même de nouvelles possibilités commerciales. Comme le fait de trouver des marques connues dans les rayons désormais rangés, la possibilité de payer avec sa carte bleue. Ma chance étant ici que si j’avais d’exécrable rapport avec quelque créatifs de l’agence à qui je reprochais justement de se prendre pour des artistes, j’en avais d’excellent avec les commerciaux. Ce qui me valut ce compliment inoubliable de la part d’un directeur commercial à un créatif : « c’est ce que j’aime chez toi, tu n‘apportes pas de problème, mais des solutions. ». Je venais en effet de lui pondre en réunion une dizaine de déclinaisons de la signature finalement choisie, avec une argumentation commerciale pour chacune d’elle. Gonflés à bloc et mis en confiance par un créatif qui se souciait de leur prérogative, l’équipe commerciale aurait vendu la lune. De l’importance en agence de privilégier le collectif plutôt que le numéro de diva. Au résultat, la marque a survécu et perdurer jusqu’à ce que Carrefour rachète Penny Market et débaptise Ed pour Dia à partir de 2009. En gros, dix ans de sursis et des centaines d’emplois sauvés.

Intellectuellement, ce que j’aimais le plus avec ce métier, c’est qu’il me confrontait à toutes sortes de problématiques et de domaines que je ne connaissais pas. Un jour, on vend des chariots élévateurs, un autre une marque de jeu vidéo, un autre encore, on fait de la communication interne à l’usage des commerciaux d’un groupe. Notamment à cause de ma maladie, je n’ai jamais franchi ces fameuses portes de la gloire, mais en réalité, j’ai fini par me lasser. Un simple coup d’œil sur nos murs et vos téléviseurs suffit à démontrer de la pauvreté créative de la publicité française. On finit par répéter inlassablement la déclinaison de la même idée d’un produit à un autre. À écrire des choses creuses qui n’ont pas le moindre sens à délayer des idées fortes à force de compromis avec des annonceurs qui n’ont aucun sens de la communication. Ajouter à ça un jargonnage anglicisé de termes marketing veillant à faire passer la pub pour une science exact, et qui change tous les trois ou cinq ans. Reste qu’il me manque ce goût de convaincre quand on croit en quelque chose, et celui de la compétition en terme intellectuel. Quant à savoir si la pub vous oppresse et pousse à l’hyper consommation, j’aurais envie de vous dire, prenez vos responsabilités et apprenez à réfléchir par vous-même, personne ne vous met un pistolet sur la tempe.