SMP Thank you Mister Bin Ladin 3.

A ce stade de la journée tu te dis que t’as épuisé tout le stock de farces, insister ça ferait trop. T’avais neuf vies, t’es passé à trois, faut pas abuser de la rigolade. Pas de bombes jusqu’à Samarra, pas de pistoléros halal pour nous souhaiter la bienvenue en ville, comme du velours. Alors tu commences à reprendre confiance et t’as tort. T’arrives devant une grosse bicoque grise avec une enceinte en béton et barbelés, des mecs nous ouvrent la grille. Barbes, lunettes de soleil à la nuit tombée, teeshirt et jean, PM à l’épaule, tronche de robot… super nous voilà dans un des quartiers généraux de nos potes de la CIA.

–       Pute vierge ! s’exclame Gaston en voyant le matos dans la cour.

Antennes relais comme à la NASA, camion transmission sorti d’un film de science-fiction, des centaines de caisses de munitions, des flingues partout, le tout dans une cour qui doit pas dépasser les deux cent mètres carrés. Par la porte d’entrée on peut apercevoir un hall éclairé façon aquarium avec des dizaines d’ordinateurs allumés sur des enfilades de tables sur tréteaux. Il y a des gus qui vont et viennent à l’intérieur, des civils, des militaires, tous l’air vachement occupés comme s’ils allaient faire décoller une fusée pour Mars. Quand je pense au matos qu’on avait au 13 alors qu’on était censé être à la pointe du renseignement militaire… Faut voir que nous autres, jusqu’à la 1er Guerre du Golfe on n’avait même pas de satellite dans le ciel assez correct pour distinguer un camion à frite d’un char blindé. C’est Tonton qui nous a équipés quand il a vu les jolies images en couleurs des ricains. Mais on en a que trois engins dans le ciel nous, les ricains ils en ont trente, et tous les ans ils te sortent une nouvelle génération. Nous autres c’est Hélios et ses variantes, point barre. En gros on n’est pas aidé. Le chef de groupe qui s’appelle Chief Squadron et rien d’autre, nous dit d’attendre dans la cour et se barre avec les caïds à lunettes. Quelque part par un soupirail un type se met à hurler le nom d’Allah, sur tous les tons de la gégène, l’ambiance… Ça me rend nerveux toute cette merde, je m’en allume une pendant que les autres cousins parle entre eux. Ils déblatèrent sur leur performance autoroutière, comme des gosses qui se raconteraient leur dernière sortie à Disneyland.  A les écouter on dirait que c’est la première fois qu’ils jouent à rock in the cashba, ils en reviennent pas de leur puissance de feu, je vais finir par comprendre pourquoi plus tard, quand on repart finalement, et toujours à quatre véhicules comme un putain de convoi de la mort.

En fait ils savent pas vraiment si Dark Vador est là-bas, ou non. Les mecs de la CIA d’ici ont eu un tuyau, avant de risquer l’hallali, ils veulent être sûrs. Alors en théorie on est censé se pointer en sioux, se faufiler, fureter, et en gros se planquer en attendant que le faisan sorte du bois. On doit rien faire si jamais on le voit ou on le sent, juste appeler la cavalerie. Sauf que je sais bien que s’il a le moindre soupçon Chief Squadron voudra se le payer tout seul. Ouais, je dis bien en théorie… parce que le mode sioux ces mecs là ils en ont une version télé. Ou plus exactement chasse, pêche et tradition vu qu’on dirait qu’ils sont à la chasse au caribou dans les rues de Samarra,. Ils font quoi ? Ils roulent au pas en matant salement tout le monde. Et puis quand on arrive dans la zone, ils sautent de voiture, claquent les portières, branchent leur pétard, font claquer les culasses et les chargeurs, enfilent leurs lunettes de vision nocturne et hop passe en mode silencieux en se faisant des gestes comme dans films. Autant dire qu’à ce stade, dans un pays en guerre, les insomniaques sont au courant que ça va friter, et les autres en train de se réveiller. Pour le déplacement en plus, ils sont trop fortiches. Ils passent d’un bond d’une porte à l’autre pour rester à l’abri dans une rue déserte, étroite et où de toute manière on les repère au bruit que fait leur brélage. Moscou me regarde sans dire un mot mais j’ai pas besoin de traduction, on est tous les trois dans la merde et il y a plus qu’à espérer que le tuyau soit crevé et que surtout on ne tombe pas sur un barbu…

Ces mecs ont tout le matériel mais pas la moindre idée de ce qu’ils font. Qui a engagé ces guignols ? D’après Gaston, qui me racontera ça plus tard, ça toujours été comme ça dans ce boulot. Avant, au temps des Bob Denard, quand on recrutait, il arrivait régulièrement de se retrouver en compagnie de branquignoles ayant vu trop de films ou lu trop de récit guerrier, pas la moindre expérience, et devenant rapidement des voyous armés au milieu d’une guerre civile. D’ailleurs Denard lui-même n’avait d’expérience que celle de la libération et pas le moindre grade. On aurait pu espérer qu’avec l’avènement des SMP ça se professionnalise un peu, ce qui a bien été le cas. Mais le principe d’une entreprise privée étant de faire des bénéfices, la moyenne employée sur le terrain n’a de l’expérience des armes que celle apprise dans la police. Pour la bonne et simple raison qu’un ancien Delta Force avec toutes ses compétences ça coûte cher et que dans le contexte on préfère l’employer soit à la formation, soit à la seule protection des grosses légumes. En fait, on l’apprendra plus tard par Fazir, sur les douze mecs, huit sont d’anciens flics de Chicago, inspecteurs à la criminelle, shérif, ou chief détective à l’inspection générale, et que les autres sont d’anciens formateurs de la NRA, tous issus d’un club de tir ou d’un autre, et pas la plus petite formation militaire autre que celle qu’on leur a dispensée avant de partir, trois semaines au centre d’entraînement de Blackwater. Et visiblement ils n’en n’ont retenu que le côté Rambo.

L’ennui avec le matériel militaire, en dehors des armes, c’est qu’il demande toujours une certaine habitude pour en faire usage correctement. Des lunettes de vision de nuit sont tout à fait utiles mais quand on ne s’est jamais durablement déplacé avec, elles paraissent un peu encombrantes au visage. Sans compter qu’elles n’offrent jamais la même vue globale qu’on pourrait avoir en plein jour, on voit en vert. Leur fonctionnement repose sur une optimisation des sources lumineuses disponibles la nuit. Plus la source est elle-même optimum, moins en réalité on voit. Ce ne sont pas des lunettes faites pour un éclairage de ville par exemple, même si cette ville est comme celle-ci au trois quart plongée dans le noir. Un seul lampadaire peut complètement aveugler une zone. Bien entendu, ces machins intelligents se règlent sur l’intensité, jusqu’à un certain point, et ce n’est pas immédiat. Pas plus qu’une pupille peut immédiatement faire le point quand soudain une porte s’ouvre, éclairant violemment les Rambo qui passent. Et c’est comme ça qu’on passe d’une opération commando foireuse, à une catastrophe.

Consigne de sécurité élémentaire numéro un dans un déplacement, à moins d’avoir une cible identifiée en vue, le doigt jamais sur la détente. Deuxième consigne, si l’arme possède un sélecteur de tir, le garder en position coup par coup, au pire rafale de trois. Pas sur tir continu. Sans quoi vous avez 25 balles de calibre 5,56 qui vont s’éparpiller selon leur nature particulière dans le petit corps d’une fillette, et diversement dans le hall derrière elle, traversant les murs comme du beurre et pour certaines, la tête du grand-père qui dort là. Troisième consigne de sécurité élémentaire, quand vous portez des lunettes de vision nocturne, ne jamais regarder directement une source lumineuse du type ampoule de 100 watts. Sans quoi vous vous retrouvez aveugle pendant quelques secondes, et au lieu de réagir correctement, vous allez percuter votre voisin que vous n’avez pas vu et qui se trouve à peu près aussi buse que vous sur la question militaire. Il a aussi le doigt sur la détente, son arme sur rafale de trois, et pim pam poum, l’aveugle se retrouve estropié à cause de son pote qu’il a bousculé.

–       CIESE FIRE ! CIESE FIRE ! hurle le Chief Squadron.

Consigne ultime et élémentaire également, et celle-là elle est pour nous, avant de partir à l’aventure dans une ville hostile par nature, s’assurer que ses compagnons de voyage ne sont pas des foireux de première main.

Parce que quand les parents de la petite se pointent, ainsi qu’une bonne moitié du voisinage, tu te retrouves dans la situation inédite pour toi de devoir cavaler devant une meute de civils en furie, avec un blessé, tandis que tes petits potes canardent au hasard. Ils espéraient sans doute que les 4×4 allaient nous sauver les Rambo, mais ils ont oublié qu’ils sont dans un pays non seulement en guerre, mais qui est en train d’attirer comme des mouches tous les dingos de la planète ayant un compte à régler avec l’Amérique et l’Occident en général. Donc quand on arrive les cocktails Molotov pleuvent d’un peu partout, se mette à cramer sur les Mitsubichi, et comme nos indomptables connards à gâchette ont peur du feu, ils essayent de se replier vers une maison en défonçant la porte tout en rafalant en continu les toits d’où partent les bouteilles. Les occupants de la maison se pointent, les femmes hurlent, les hommes hurlent, et bien entendu tu as là l’adolescent de service, en révolte contre le monde entier et les ricains tout spécialement, qui sort la kalach familiale et dégomme un des Rambo. Les autres évidement répliquent, à trois, dans un couloir d’un peu plus d’un mètre vingt de largeur sur trois mètres de profondeur, comptant, en plus de l’ado, deux femmes, un homme d’une soixantaine d’années, et cinq Rambo plus Gaston et moi…

Heureusement quand le monde devient un peu plus fou que d’habitude, on peut compter sur d’autres fous, totalement inadaptés à la vie courante mais qui se sentent normalement à leur aise dans le chaos. Moscou fracasse une des vitres d’un 4×4 en flamme, ouvre la portière de l’intérieur, passe derrière le volant et nous hurle de nous pointer. Bon, ces bidules sont assez gros pour contenir huit bonhommes format US, à quinze, dont désormais un tué et deux blessés depuis la dernière fusillade, c’est étroit. Le 4×4 est en feu, la température à l’intérieur est montée comme dans un four, mais tant que les flammes n’ont pas encore rongé les pneus, Moscou peut faire marche arrière, un tête à queue et nous sortir de là pendant qu’on nous arrose joyeusement.

Bon, il faudra quand même compter avec l’intervention de la cavalerie US qui n’est heureusement jamais loin dans ce pays, et on rajoutera une dizaine de cadavres à cette fantastique soirée pleine de rebondissements riches en émotions. Le lendemain, et toute la semaine, pas un mot dans les médias locaux ou internationaux sur la petite sauterie. Les anciens flics ont tous été évacués de Samarra et à ma connaissance, à part le Chief Squadron, évacué d’Irak également. Surtout quand un responsable d’Halliburton exige que nos lui expliquions ce qui s’est passé. Si on peut rendre service… pour le capitaine qui a eu cette fabuleuse initiative, il en chie tellement sous lui de ce qui se passerait si sa hiérarchie apprenait la bavure (au décompte final il y aura trente et un morts), que désormais c’est notre pute. Quant aux supers espions de la CIA, pas de nouvelle, même pas un petit mot doux, cette affaire n’a jamais eu lieu, ils ne savent même plus qui est Zarqaoui. Et pour cause… puisque pendant qu’on s’arsouillait à Samarra, ils l’ont volatilisé juste à côté de Bagdad… Comment se fait-il que des opérationnels de la CIA n’étaient pas au courant ? Si ça se trouve ils l’étaient mais voulaient quand même tenter le coup avec leur info bidon.

Oncle Sam a compris la leçon depuis le Vietnam, c’est la seule qu’il a retenue, ils tiennent les journalistes en laisse, mais dans ce genre de guerre chacun essaye de se servir de l’autre pour parvenir à ses fins. Alors le massacre finit par venir aux oreilles de la presse, Al Jaazira se met sur le coup, et le Département d’Etat se met en quatre pour trouver des coupables pas trop emmerdants. Mais à ce stade de l’affaire, on n’en a plus rien à secouer parce que Bob a retrouvé l’ami Stone…

Enfin retrouver c’est un grand mot. Le petit père s’est effectivement tiré chez la concurrence, et ils l’ont envoyé chasser des têtes au Kurdistan, à la frontière iranienne.

–       Cet enculé nous a vendu à Apple ! bouillonne Bob alors que je rentre dans la pièce avec une pleine caisse de Jack Daniel’s, cadeau du capitaine foireux

–       De quoi ? je demande.

Il m’explique. Pour retrouver notre pote, Bob est allé poser des questions au fameux Desmond qui se trouve être installé à l’hôtel où ont posé leur cul tous les journalistes accrédités d’Europe et d’Amérique. Et Bob a justement une copine reporter. Ces deux là s’aiment pour de vrai, aussi invraisemblable que ca soit de tomber amoureux au milieu d’un carnage. Alors quand Bob lui a causé de ce qui s’était passé, Ann a fait son enquête de son côté… et Desmond a reçu une visite. Le type travaille donc pour la boite de Job et l’idée c’était bien entendu d’avoir le fameux jeu avant les autres. Merde, on a risqué notre vie pour un putain de jeu vidéo. Et un jeu de quoi en plus ? Un jeu de guerre…

–       On peut pas laisser passer ca, annonce Moscou lugubre.

–       Et tu veux faire quoi ? demande Gaston, il est chez les indiens.

Je suis d’accord, on ne peut pas laisser ce connard s’en tirer comme ca. Dans ce boulot, trahir son employeur est une chose qui peut se produire. Un mercenaire travaille pour l’argent pas pour la patrie, une idéologie ou une cause. Enfin, sauf exception Gastonienne… C’est la loi de l’offre et de la demande, après chacun vois les choses comme il veut. Mais trahir ses camarades, risquer de les faire tuer, ca, c’est une règle, ca ne se fait pas. Jamais. Je mate la caisse de Jack.

–       Attends, j’ai une idée…

Quand les gens pensent Irak, ils pensent systématiquement à Saddam, Al Qaïd, au pétrole et à la famille Bush. Sans tout ca, si Prescott Bush ne s’était pas lancé dans les affaires, cette guerre n’aurait jamais eu lieu, et un certain nombre d’autres non plus. Mais ils oublient tous deux éléments de taille, le Kurdistan et les deux frontières avec l’Iran et la Syrie. Le PKK et les kurdes en général ne sont pas les amis des turcs, qui sont les amis des américains. Mais en fait ils ne sont pas les amis de grand monde, en Iran, en Syrie, c’est le même mode qu’ailleurs, et ici même, après la 1er Guerre du Golfe, Saddam en a fait massacré parce que comme partout, leur indépendance n’arrange personne. Surtout si on redécoupe les frontières à leur avantage. Des millions de tonnes de pétrole iranien tomberaient naturellement entre leurs mains. Le carnage qu’a commis Saddam a été un genre de coup de pouce pour eux finalement, le Kurdistan est passé au statut de région autonome, reconnu par la communauté internationale comme on dit, à savoir les yanks et l’europe trop contant de faire chier l’As de Pique. Du coup ils sont d’accord pour aider les ricains ici, sans trop croire à leurs promesses, tout le monde sait ce que vaut la parole des grandes puissances. Les brits ont fait le même coup aux karènes, et au Vietnam, les Hmongs ont été les pigeons de tout le monde. Mais le problème c’est que la guerre est un bon prétexte pour les voisins d’envahir le territoire. Les syriens, les iraniens, les turcs et tous les djihadistes en veine de carnage. C’est la fête par ici, le chaos par intermittence. Raid de nuit, opération commando, massacre au petit matin… la région est branchée Force Spéciale et SAS. Ca passe les frontières en douce, se met au courant du programme nucléaire des uns, fourni des armes aux kurdes de Syrie, et à tous les mécontents du régime globalement. Ca fait tellement longtemps qu’ils veulent se faire El Assad… Et puis ca chasse aussi, le terro, et pour ca ils se font donc aider des kurdes. C’est des bons pisteurs ces mecs, des pointures et durs comme des cailloux, patient aussi comme des cailloux.

Dommage…

Ca fait deux jours qu’ils ont passé la frontière avec l’Iran, ils marchent en file indienne, espace réglementaire, ils ne suivent pas une piste, ils se rendent quelque part. On dit que Téhéran a installé des camps d’entrainement près de la frontière, pourquoi pas ? A 300 mètres ce sont des silhouettes humaines se découpant sur une ligne d’horizon trouble, on ne distingue aucun visage, tous enturbannés, des uniformes identiques, des armes couleur sable… A 500 mètres ce sont des pipes sur un stand de tir trop vaste, à peine des ombres naines se déplaçant sur un plan incertain. A 800 mètres c’est comme de dégommer des fourmis avec un arc. A 1200 mètres c’est abusé.

Dans la lunette de visée c’est des flocons dispersé dans le soleil. Gaston respire lentement avec le ventre, jusqu’à obtenir le calme complet. Je viens de lui indiquer la force du vent, la distance, l’air n’est ni trop lourd ni trop chaud, a vrai dire c’est le temps idéal pour ce genre de chasse.

Les flocons se dispersent. Le fusil claque, se ramasse contre son épaule, troisième cartouche engagée. Ils savent qu’ils ont déjà passé la frontière, en plein territoire indien, ils savent qu’ils sont dans la merde. Et il n’y aucune espèce de chance qu’ils ne nous voient jamais, même s’ils sont relié par satellite pouet.  Deux anciens du 13 ? Même pas dans tes rêves.

Le cinquième étui me retombe brûlant sur l’épaule, Gaston engage un nouveau chargeur.

Après on est allé à pied jusqu’aux cadavres, et on s’est filmé en faisant les barbus. J’ai décapité Stone pour le style, on a envoyé ca à l’agence… de la part du Vengeur masqué du Prophète Al Qaïda BP Kaboul en direct du Hezbollah cousin. J’imagine qu’ils ont gobé, on baragouine l’arabe Gaston et moi.

SMP Thank you Mr Bin Laden 2.

–       Eh Fazir bordel de merde, c’est quoi ces conneries !?

Résidence Centurion, une ancienne maternelle dans la zone verte, louée une fortune à Tonton Sammy. Des lits de camps, des caisses de munitions, des rations de combat, un super écran plat grand comme une voiture qu’on a réussi à se filouter avec un sous off du PX contre de la bonne dope, un radio-émetteur satellite et Allah, le chat errant et estropié qui nous a adopté. Il a plus qu’une seule oreille, plus de balafres qu’un champ de bataille, et il trône sur le pieu de Moscou. Stone est toujours à l’hosto, putain de grippe, Gaston deux côtes cassées et le bras en écharpe, j’ai du shrapnel dans l’épaule et va falloir que je me fasse opérer, sans compter les brûlures dans le dos qui me font un mal de chien. Bob n’a rien à part la tête au carré que lui ont fait les ZZTop, et Moscou s’est pris une balle dans le mollet qui est ressortie en lui fêlant le tibia, il boite avec son plâtre et lui aussi s’est fait tabassé par les cowboys. On est furieux, mais je crois que je les bats tous sur l’échelle de Richter de la furie. De l’autre côté du bigot y’a le commercial qui chevrote, il ne comprend pas, il arrive dare-dare, il a nos paies, tu parles ! Avec ce qu’on vient de se coltiner il a même intérêt à faire péter les petits fours, parce que pas un de nous n’est jouasse pour prolonger le contrat. C’est la seule chose qui sauve cette boîte, ils nous ont jamais jusqu’ici envoyé au casse-pipe. Le patron a trop besoin de nous c’est pas comme chez la concurrence. Tous les incidents qui ont eu lieu ces derniers mois avec des contractants, tous les mecs de Blackwater et de KBR qui se sont faits flinguer dans le dernier gros convoi, une soixantaine de pauvres cons qui se sont fait canarder, égorger ou lyncher l’ont été parce que les cadres de ces compagnies n’en n’ont rien à branler de leurs mecs. Expendable comme ils disent, du jetable, valent pas plus que les ramettes papier dans leur bureau. D’ailleurs la plupart des cadres ne sont même pas sur place. Ils ont tout le renseignement qu’ils veulent, le coin où se sont fait canarder les gus était connu comme point chaud et en plus c’était en plein Aïd. Se taper du mécréant en pleine fête du sacrifice, trop le bonheur ! Il parait qu’il y avait tellement de terro là-bas qu’ils y sont allés avec des chars et des Apaches pour les déloger, et encore, deux jours ils ont mis. Alors si Centurion commence à nous faire des plans pareils ça va pas être compliqué, et le premier à en causer c’est Moscou.

–       Boîte pourrie ! Faut qu’on s’arrache !

Techniquement il n’est pas russe, mais Ukrainien. Il a trente-deux piges, donc il avait dix-huit piges quand le Mur est tombé, mais il était déjà dans l’armée depuis un an. Il n’a pas échappé à la Tchétchénie, il n’a fait qu’une seule des deux campagnes, ça lui a suffi pour vouloir prendre le large. Dans l’armée russe aussi les gars sont jetables. Il a vu ça le gros, comme à Verdun, mais version popov, et il a perdu le sens de l’humour sur ce sujet. Fazir débarque le lendemain, jet lag à mort qui essaye de donner le change avec un sourire coincé sur la gueule quand le gros commence à lui prendre la tête. Et puis on veut savoir où est notre chauffeur. On a téléphoné partout, j’ai fait le siège du service pénitencier des ricains, Bob est allé voir des potes chez Northbridge qui s’occupent des interrogatoires, queue dalle, rien, Taras s’est évanoui dans la nature.

–       Ecoutez, pour le moment on ne peut rien faire, plaide Fazir

–       Bah tiens, fait Bob derrière lui, tu peux jamais rien, un touriste.

–       Il sert à rien, gronde Moscou… Iranien, francais ? Ici ? Merde qu’il se barre ! On a déjà eu la gestapo, je reprendrais pas du rab.

Tu parles, quand ils ont su qu’on était français Gaston et moi, après nous avoir tabassés ils nous ont pissé dessus et obligés à lécher leur pisse. Des poètes. Merci Chirac.

–       Et Stone ? Il est passé où ? Je demande parce que j’ai pas eu le temps d’aller le voir et qu’il y a des rumeurs comme quoi il serait plus là-bas.

Fazir confirme, il a fait un crochet en venant.

–       Disparu.

–       Disparu ? Il était cloué au lit à ce qui paraît !

–       Je n’ai pas plus de renseignement.

On se regarde tous, ça sent le plan foireux où on s’y connait pas.

Bon Fazir est peut-être une buse mais il sait quand il faut donner le change. Il nous sort un papelard de sa serviette, tamponné de l’aigle impérial. Ca dit que Taras Boulba, de son vrai blase Amar Hashni a été enfermé au BCBD, Bagdad Central Detention Center, aka Abou Grahib, 32 bornes à l’ouest d’ici, l’ancien parc à jouet de ce taré d’Oudaï Hussein.

–       Clause 140 ? C’est quoi cette connerie ?

–       Une clause votée dans le cadre du Patriot Act, ça veut dire qu’ils peuvent le garder tant qu’ils voudront. Il était armé, il est afghan, il a essayé de résister…

–       Mais il était avec NOUS ! aboie Gaston.

–       Je sais bien mais…le colonel va s’occuper de ça, il a des amis au Quai d’Orsay mais il ne faut pas trop espérer vous savez…

Et juste avant que Moscou n’explose, il sort également des enveloppes de sa sacoche.

–       Vos paies…

10.000 chacun, il y a une prime. Le paquet n’a pas été perdu et il est retourné chez lui par le premier avion à peu près sain et sauf. Fazir va se coucher à son hôtel et on se retrouve avec nos liasses et une sale envie dans la bouche. Gaston veut partir à la chasse, il veut retrouver Stone, c’est pas clair cette affaire. Et s’il s’était fait enlever ? Bon, en général on n’est pas le thème préféré des enlèvements dans cette ville où tout le monde règle ses comptes avec tout le monde. C’est plutôt entre eux que ça se passe, mais dans une guerre l’exception est la règle. De toute façon c’est bizarre. Et puis faut sortir Taras des mains de ses tarés qui trouveraient pas Ben Laden même s’il s’asseyait sur leurs couilles. On sait comment ça se passe là-bas, on vient de subir mais ça peut toujours être pire. On a un pote de chez CACI, un traducteur qui parle un arabe d’illettré mais que les ricains ont engagé quand même parce que c’est des billes et qu’ils ont du blé à en crever. Il nous a raconté de ces trucs qui se passent là-bas, les contractants s’éclatent… et le comble c’est que c’est eux qui dirigent cette taule, les trouffions sont aux ordres. Des mecs de Blackwater, Dyn Corp, et pas seulement du militaire, du civil, de l’ex poulet comme moi, payé au résultat. Du coup ils torturent pas mal et la moitié des informations qu’ils captent sont fausses. Tu dirais pas n’importe quoi si tu ne savais rien et qu’on te passait à la gégène ? Le comble c’est que si par hasard l’info bidon d’un mec se recoupe avec une autre info bidon, le mec va pas juste passer une sale semaine, ces balourds vont l’expédier à Cuba dans leur donjons rien qu’à eux. Taras à Guantanamo, après tout ce qu’il a fait pour nous, rêve pas. Bref on est gros sous tension et on ronge notre frein. Forcément ça devait péter à un moment ou à un autre.

Il y a des dizaines de régiments ici, et comme dans toutes les armées ils ne sont pas au même traitement. Le mess du 1er de Cavalerie, régiment prestigieux s’il en est, est sans doute un des plus confortable et moins trouffion de toute l’armée. Ils ont dû claquer un blé hollywood pour la déco. T’es dehors il fait 45° et tu bouffes de la poussière pendant que le muezzin fait son appel de 17h, et tu te demandes d’où va partir le premier tir. T’es dedans t’es aux States dans un bar pour fan de country, de baseball et de gros flingues. Il y a des photos d’hélico partout, l’emblème du régiment noir et jaune avec le canasson, tu peux t’acheter un jeu de cartes de la mort (rien que des as de pique) ou un jeu de sept familles comme on dit entre nous, avec la gueule de tous les mecs de l’ancien régime qui n’ont pas encore été attrapés. Mais aussi des teeshirts, des zippos, des porte clé, des stetson de la cavalerie, le merchandising c’est leur dada les ricains. Du coup c’est aussi le rencard favori de tous les mercos du secteur. Anglais, russes, italiens, américain, chacun leur style.

–       Hey mais c’est les petits pédés qu’on a attrapé l’autre fois ! se met à beugler un ricain quand je rentre dans le mess.

Un mètre quatre-vingt-dix, cent dix kilos sous stéroïdes, la boule à zéro et la grosse barbe, putain de look qu’ils adorent. Avec le treillis de combat, le flingue à la ceinture et l’AR15 en bandoulière parce que ces connards adorent exhiber leur puissance de feu où qu’ils aillent. Gaston arrive derrière moi mate le gros et me demande en français c’est qui ce connard.

–       Tu le reconnais pas ? je fais en anglais, en fixant le mec et ses trois potes, c’est la pute qui a essayé de te sucer l’autre jour en taule.

Gaston met quelques secondes à piger de quoi je parle et puis son visage s’éclaire.

–       Aaaah oui la folle qui voulait voir si on était de la jaquette comme lui !

Ça met pas deux secondes pour que le gros fasse claquer la culasse de son flingue, mais heureusement un rital se lève et s’interpose.

–       Hey mon pote tu fais quoi là ?

–       OFF MY WAY GREASE ! gueule un autre ricain en pointant son flingue à son tour.

Ces mecs sont tous cinglés. En trois secondes, trois secondes on se retrouve en plein mexican stand off comme ils disent. D’un côté les ritals qui portent tous les cheveux longs et ont des looks matrix, lunettes noires et veste en cuir, de l’autre les rockers à barbe, et nous qui évidemment ne sommes pas armés parce qu’on est con comme des français. Silence général, tout le monde mate tout le monde et le premier qui mouftera aura une balle dans le crâne. Là-dessus un anglais, avec un de ses accents qu’ils ont façon sa majesté fait remarquer que la pièce est un peu petite pour ce genre de sport, et de proposer un règlement moins létal. Instant de flottement, et puis le ricain qui a commencé rigole et pose son flingue, avant de pointer le doigt vers nous :

–       Vous, vos culs sont à moi.

–       Hey gros tu pourrais arrêter de nous parler de ta sexualité cinq minutes ? je fais en me marrant.

Tout le monde rigole. Il devient livide et se jette sur moi. Mais mec tu savais que tu pouvais pas me faire plus plaisir ? Il a pas le temps de poser ses grosses pognes, que je fais un pas de côté et lui balance un spécial cinq en pleine poire en y mettant tout mon poids. Avant j’étais au 13 tu vois, mais à la même époque et un peu après je me suis fait une petite carrière dans le combat en cage, le Mix Martial Art. C’est de là d’où me vient mon surnom. Je suis une maladie quand je commence à te tomber dessus, et j’en ai rien à branler du nombre de pote que tu vas faire venir. Le gros tombe sur un rital, et boum, ça dégénère direct. Bagarre général. Ils ont dû faire venir une quinzaine de MP et une douzaine de Marines pour calmer l’affaire, et je te dis pas comment on leur a retourné leur joli mess.

Une semaine de trou pour tout le monde, et comme, en dernier recours on dépend quand même du commandement ricain nous voilà dans le bureau d’un connard de la US Army, avec Fazir convoqué d’urgence. Un capitaine le mec, genre de bœuf comme ils en produisent à la chaîne au Texas je suppose, avec des yeux d’imbécile méchant. Il veut rien savoir, on a attaqué des membres des Forces Spéciales à ce qui paraît, Dyn Corp mais intégrées à l’U.S Army dis donc. On va passer en jugement pour « assaut » comme ils disent, en attendant on jarte de la zone verte. Putain j’ai pas quitté les flics et l’armée pour me faire niquer mon boulot par un enculé de gradé yankee ! Gaston sent que je chauffe, il se penche et me dit de rester cool, Fazir fait signe qu’on se barre. Je laisse pisser, on roule.

–       Alors ? on lui demande quand il sort.

Il nous regarde l’un après l’autre et soupire. C’est plus le petit commercial au petit soin avec ses seuls employés, c’est Monsieur Tchitaz, représentant légale de la société Centurion au capital de 200.000 euros, de réputation mondiale !

–       Ah ! vous restez bien entendu !

–       Cool, fait Gaston.

–       Cool ? 25000 dollars ça m’a coûté !

–       Ouais, ça aurait été dommage, sans nous t’aurais personne pour te payer ta Mercedes, je fais en rigolant.

Il me jette un regard façon serpent.

–       Vous n’êtes pas du tout irremplaçables vous savez.

–       Ouais, mais pour le moment t’as que nous, tacle Gaston.

Là il sourit, il nous prend pour sa souris et il croit qu’il nous a gobés.

–       Justement, et comme je n’ai que vous, c’est vous qui allez rendre ce service au commandant.

–       De quoi ? Quel service ? Je rends pas de service aux yanks moi.

–       Vous préférez vous trouver un logement hors de la zone verte ?

–       C’est quoi ces conneries ? Je croyais que t’avais dit…

–       25000 dollars ce n’est pas beaucoup pour un officier de l’US Army, à peine une année complète…

–       Putain…

–       Et c’est quoi ce service ? fait Gaston.

Il nous regarde l’un après l’autre, cette fois le sourire pourrait trancher un mur en deux.

–       Zarqaoui

Enfoiré…il nous a gobés !

Il y a trois ans de ca, les yanks, comme d’habitude sont arrivé couille en avant et ont cru qu’en rasant tout ils allaient se faire des potes. Et le prétexte de cette connerie ? Al Qaïda aime Saddam et réciproquement…. Putain de ta mère j’étais encore au 13 pendant la première invasion, et si on y était c’est parce justement les arabes y voulaient pas de l’aide d’Oussama pour virer ce cochon d’As de Pique…. Al Qaïda aime Saddam ? Mes couilles Al Qaïda aime l’Iraq sans Saddam oui, merci les ricains. Ça fait presque trois piges qu’on dit que Zarqaoui est là. Dès 2003, quatre mois après l’invasion il faisait sauter le QG de l’ONU ! Bonjour bienvenue à l’abattoir ami américain, faux frères occidentaux. Mais c’est comme avec son pote Oussama il est partout et nulle part. Les ricains payent des fortunes pour le moindre tuyau. Mais faut voir la fanfare ! Quand ils ont coxé les fils de Saddam, les deux dingues… 200 paras du 101ème, un Apache, un bombardier et un commando au complet des FS qu’ils ont mit… quatre heures de combat bordel ! Et ils ont trouvé quoi ? Quatre cadavres, les deux frangins, un garde du corps et un ado de même pas 15 piges ! Bordel de cowboy d’éléphant ! Tu connais la blague ? Comment il fait le général Petraeus quand il veut chasser une mouche ? Il convoque l’aviation. Et là, en plus, comme donc c’est des putains de cowboys qui se croient dans le far West, ils ont mis 25 millions de dollars sur son cul ! 25 millions ! Exactement la même que pour Saddam ! C’est dire le morceau de roi…  combien ça fait de mort de faim pour aller à la chasse ? Ici, où le second contingent derrière la coalition c’est nous les mercos ? Et attention, quand je dis nous, c’est d’abord les irakiens. Environs 80.000 mecs armés, bottés, encadrés par les gros de Global Security et autre. Enfin, encadrés… pour 25 millions tu fais des heures sup, du noir, tu braconnes. Et tous les jours, tous les soirs, les mecs du renseignement américain sortent une nouvelle info bidon. Tous les jours, tous les soirs, des civils se font buter parce qu’on les a pris pour notre barbu. T’as idée du nombre de mecs qui ressemblent à un autre barbu ici ? Et dans la tête du trouffion Mr USA, tu sais à quoi ça ressemble en plus un irakien ? A un autre irakien. C’est plus une guerre c’est une battue.

Bref le capitaine a eu un tuyau, et lui aussi il veut jouer à Casino Al Qaïda, la Roulette russe des gagneurs. Le problème c’est que s’il en parle à sa hiérarchie, il aura plus la main, et en plus il ne peut même pas débaucher sans que ça se voit. Alors il a demandé à des potes à lui de chez KBR de fournir. Mais comme ils sont pas assez nombreux selon lui, nous voilà. Halliburton et son orchestre tu connais ? Quatre 4×4 Mitsubishi, moteur gonflé, blindage latéral, suspension renforcée, plein ras la gueule de tatoués sous speed. Toit ouvrant, mitrailleur en position, lunettes noires, uniformes de l’armée, keffieh et crâne ras. Enfouraillé comme des porte-avions, 100 km/h dans les rues de Bagdad, klaxon à fond, barre-toi ou on tire. On aurait pu refuser remarque. Se casser avant qu’ils nous serrent et dire va te faire enculer à Centurion, ça aurait été plus sain sans doute, mais qu’est-ce tu veux, on est joueur ou on l’est pas. 25 patates… du coup même Moscou y veut en être, et son plâtre ? Sa cheville fêlée ?. Y’a qu’un seul truc qui est vraiment fêlé chez ce mec-là, c’est sa tête. Bob on sait pas, ça l’a rongé cette histoire de traquenard il est parti à la chasse au Stone. La rumeur dit qu’il est avec la concurrence depuis un moment, une taupe… Bon j’y crois pas trop, v’la la taupe de quoi ? Nous espionner nous ? Centurion ? t’es sûr ? Mais Bob il veut en avoir le cœur net.

Dark Vador serait à Samarra à ce qui parait, environ une heure de Bagdad par l’autoroute 1. Le souci c’est que pour sortir du secteur et rejoindre la 1, il faut qu’on passe par la route de l’aéroport à partir de la zone verte jusqu’à Route Aeros. Route Irish ils ont appelé ce passage, ne me demande pas pourquoi, et il se trouve que de toutes les zones les plus mortelles de ce pays c’est un cas d’école. D’abord parce qu’il y a des dizaines de convois qui passent par-là, jour et nuit, et comme c’est dans le centre, il n’y a pas que les convois. Des centaines de bagnoles de camions, de mobylettes, de vélo, de charrette, et tu peux jamais savoir si dans le tas ils n’auraient pas glissé une quenelle en forme de bombonne à boulons. Tu vois, comme à Panam dans les années 80 mais en mieux. Pour faire sauter le standard composer le un. IED dans le jargon, Improvised Explosive Device… en français, engin explosif improvisé. Pas une invention bien neuve, mais avec Oncle Sam tout est toujours nouveau. Les Viets leur ont fait le même coup, tout ce qu’ils balançaient, qui pétaient pas où qu’ils abandonnaient ça pouvait leur revenir dans la gueule tôt ou tard. Et les ricains ils jettent énorme ! Sans compter que les irakiens, c’est pire que les yankees, un moustachu sans sa kalach ici c’est pas complètement un homme.  Résultat, trente explosions par jour ! Dont une bonne dizaine rien que sur cette route. Et puis il y a les snipers aussi. Faut pas croire, Il n’y a pas que de notre côté qu’il y a du mercos. En face aussi, et des pointures. Des anciens de Tchétchénie, Bosnie, encadrements baltes, turcs, kurdes, la foire aux fusils. Et eux aussi ils ont leurs tarifs. 5.000 dollars le trouffion de base, 10.000 le mercos, 30000 pour les sous off et les officiers et tous les mecs des spéciaux. Le roi du stand de tir il se faisait appeler l’Epée d’Allah, ils l’ont buté il y a un mois, 47 bonhommes au compteur, tous à plus de 800 mètres. Une bombe de 250 kilos ils ont lourdé sur sa gueule, mais c’est pas grave, il paraît qu’il y a un petit nouveau dans le nord qui fait des miracles, le Vengeur du Prophète… 25 bonhommes au dernier comptage… Bref Route Irish.

Les mecs de KBR ont choisi la seule méthode qu’ils connaissent, on fonce et on discute pas, tout ce qui est suspect, même un peu, ils défouraillent. Braa, braaaa ! L’âne crevé et le pépé sous sa charrette qui beugle sa mère, blam, blam, le chauffeur d’une Toyota fait une méchante embardée et réussit à s’enfuir. Ce con a essayé de nous griller la priorité. Bang, bang ! Prends ça sale arabe, t’avais qu’à pas être sur le côté de la route. Deux gars qui réussissent à se cavaler pendant que leur pote se fait trouer. Paow ! Bang ! Braaa ! Blaaam et reblam ! Tac à tac ! Un cartoon en enfer. Ils bousillent un camion, ils arrachent les vélos sur leur passage, ils canardent en se marrant et font des yeepeekaï motherfucker parce que ces couillons se croient à la fête foraine. Gaston et Moscou sont dans la seconde voiture, je suis dans celle de tête, l’ouvreuse, et je me suis carrément collé le cul par terre parce que ça va pas tarder à répliquer. On est à 600 mètres de l’aéroport quand ça démarre. Tir d’AK en direction de l’ouest, et soudain une roquette. Enfoiré ! Elle nous passe juste devant le pare-brise avant d’aller s’éclater sur l’autre voie, choper un bahut et ses deux remorques qui se désintègrent sous le choc. Pluie d’acier sur ma tête, les étuis de balles brûlant qui rebondissent sur mon casque en cascade, virevoltent autour de moi, tintent comme des clochettes de verre contre l’habitacle. Le mitrailleur balance son riff au petit bonheur, le doigt collé à la détente, Sa machine alimentée par une grosse boîte verte de deux cent cinquante cartouches, 7,62 Otan. La vitre éclate au-dessus de moi, les balles ronflent comme des hannetons berseck, le mec à côté de moi réplique au hasard par rafale de trois, l’autre sur le siège avant pareil. Et d’un coup, le calme revient. On a dépassé la zone critique, le chauffeur bondit sur Aeros et pique droit vers le sud. Au passage on accroche une Renault qui fait une tête à queue avec toute la petite famille au complet, dans le choc je vois une des portières qui s’ouvre et un gamin qui tombe sur la chaussée en se fracassant le crâne. Les dingues hurlent hasta la vista baby… Highway Uno, ligne droite, paysage desséché de chaque côté, des collines là-bas d’où parfois partent des tirs, et encore des flots de bagnoles, de semi-remorques qui roulent et déboitent à leur guise. On dirait un genre de danse sur le thème de la roulette russe. Les excités klaxonnent même plus, ils tirent des rafales au-dessus des caisses. A environ une dizaine de bornes de Samarra on tombe sur un énorme barrage avec tank, auto mitrailleuse et croisillons sur la chaussée. Ils font ralentir tout le monde. Il y a deux semi déchiquetés derrière à une soixante de mètres d’un cratère comme t’en trouves que sur la lune, IED, quand on parle du loup. De loin on aperçoit le logo Pepsi à moitié cramé qui git sur un bout de taule au milieu des débris. Les mecs se mettent à gueuler en chœur « Muthar ! Muthar ! Muthar ! » C’est quoi un nouvel argot killer qu’ils ont inventé ? Nan, c’est Gaston qui m’expliquera, Muthar Kent, le PDG de Coca….  C’est bien possible qu’ils essayent de se faire péter entre eux, on a bien fini au trou à cause d’une affaire entre deux concurrents, enfin si j’en crois le « Desmond enculé » qu’a lancé le britton avant l’embarquement.

–       En Bosnie les mecs de Bouygues appelaient les ricains pour qu’ils bombardent des routes, et puis derrière ils se pointaient avec des contrats de réaménagement, fait Gaston alors que les mecs du barrage nous font signe d’avancer.

–       Pourquoi t’es pas resté au 13 avec nous ? Tu serais parti quand même…

–       Parti au nom de quoi ? De  l’ONU ? De je me tâte les couilles pendant que Mladic trafique des organes ?

Gaston c’est le soldat idéaliste. L’armée au fond c’était pas pour lui. C’est même pas le mercenaire nouvelle école avec plan de carrière et épargne logement, c’est celui de l’ancienne, de Bob Dénard et des Affreux. Mais lui c’est pas le communisme son truc, c’est les causes perdues. Il est pas musulman mais il filait un coup de mains aux Bosniaques, et quand il est pas sous contrat Centurion, pour ses vacances il va tous les ans ou presque former la guérilla karène au Myanmar. Un romantique, c’est l’aventure, la cause, l’action qui le motive, limite le fric il s’en fout.

–       Ain’t give a fuck man ! We are suppose to be in Sammy at one eight sraight and that’s exactly what we’re gonna do !

Dix-huit piles en ville, il est dix-sept quinze notre chef de groupe s’en tape totale qu’il y a peut-être d’autres IED dans le secteur. Il est yanks mec and it’s good to be the king. Ouais, peut-être bien mais là tu vois le gars c’est un sujet de la reine. Or non seulement les rosbifs et les ricains peuvent pas se piffer par ici mais en plus celui-là c’est le modèle victorien post moderne, le trouffion de compétition made in Brittania Rules. Rien que sa gueule ça te dit que pour se marrer avec lui faudra se coincer la bite dans une porte. Et bien sûr le ton commence à monter, et quand des mecs armés jusqu’aux dents se mettent à se lancer dans un concours de zizi, en général ça vire.

–       Eh les toutous, vous allez vous aboyer longtemps dessus où il y en un qui va mordre.

Je reconnais la voix, dite avec un accent comme s’il bouffait des cailloux en parlant. Moscou est descendu de bagnole.

–       De quoi ?

–       Je vous demande pardon ?

Font l’english et l’autre en matant le bestiau qui se pointe.

–       Je vous demande si vous allez continuer d’aboyer les roquets, vous êtes sourds ou juste lents du cerveau ?

Ah la diplomatie russe… ça fait pas deux, les autres trouffions de la reine pointent leurs pétards vers la montagne, on dirait des terriens résistant à une invasion extraterrestre dans un film des années 50. Mais finalement le sous-off lève la main, je crois qu’il a compris l’avalanche qui se prépare. Je parle pas de ses hommes, je parle de ce que tu lis dans le regard de Moscou quand il devient diplomate. On dirait une voilure de bombardiers au-dessus de Londres. Le britton fait signe de circuler, vite, tout le monde en voiture. Moscou s’est fait de nouveaux potes. Ils en peuvent plus tellement ils rigolent du numéro qu’il vient de faire. Ils auraient moins fait la fraise si l’anglais avait été plus con d’un point et demi. J’ai déjà vu ce que ça donne la diplomatie russe. Ça taches.

SMP – Thank you Mister Bin Ladin 1.

Mercenaries never die, they go to hell to regroup.

Bagdad, 14h et des décimales, chaleur de chien, le four, pas le cul d’un début d’ombre, et de la poussière, partout. En nuages filandreux qui couvent la rue, foulant les pieds, collant au visage, dans la bouche. C’est un peu radioactif, ça contient forcément des particules de pétrole, et peut-être même de chair humaine, c’est rouge brun, grisâtre aussi ça crache de partout alentours. Le paysage est sec, gris, dressé de petits HLM coiffés d’une forêt de paraboles, avec le linge qui sèche aux fenêtres, les rues jonchés de déchets.. J’attends, je suis posé contre une porte en métal chaud, calé dans le renfoncement, une casquette de baseball sur la tête. Tee-shirt et jean noir, Bushmaster M4A2 en bandoulière, prêt à l’emploi, le doigt le long du pontet. J’attends que mon client ressorte. Derrière moi, sur ma gauche, il y a une Mercedes blanche. Derrière le volant il y a un chauve avec une grosse moustache. On l’appel Taras, pour Taras Boulba, à cause de la forme de sa moustache, un afghan du nom d’Amar, ancien chauffeur de taxi à Kaboul, ramené dans les valises. Un fou furieux du volant. Un fou furieux en général. A côté, avec ses lunettes noires Porsche, sa gueule de tombeur latino, et son AR15, c’est mon pote Gaston, dit le Chinois.

En face, dans l’entrebâillement de la porte, je peux apercevoir le pied de Bob, Un british, notre N°3 de notre groupe de cinq, N°2 est là-haut avec le client, je sais pas ce qu’ils foutent. Notre colis est anglais, représentant d’une compagnie d’informatique d’après ce qu’on a compris, et dès qu’on l’a vu on a capté qu’on allait en chier.

 

Déjà il a débarque bourré, et direct collé à l’hôtel il a voulu qu’on lui fasse monter du sky et des putes. C’est pas notre boulot, mais c’est lui qui allonge après tout. Evidemment, il a trouvé le moyen de s’embrouiller avec les filles. C’est Viktor, alias Moscou, qui est allé voir. Il est redescendu avec une fille sous chaque bras, des chats sauvages. Deux slovènes, à peine 20 piges mais déjà teigneuses comme des routières. Viktor leur a filé 500 dollars à chacune, elles ont foutu le camp. Et puis ce matin il était encore bourré. Léger, mais il sentait l’alcool et avait l’œil pétillant du connard qui s’apprête à en faire une bien grosse. En fait, il l’avait déjà faite…

–       Eh mais c’est quoi ces conneries ?

Ça fait bien trois ans que toutes les compagnies du monde qui traitent avec l’Irak forment ou sont obligées de faire former son personnel. Il y a des consignes très simples, basiques à suivre, et l’une d’elles, évidente, c’est de faire profil bas. On a bien assez à faire avec les américains comme ça. Chaque fois qu’ils sortent c’est la fanfare. Alors pourquoi ce con avait enfilé un teeshirt Union Jack ? Et ce chapeau vieux rose, c’était nécessaire ? Il allait bosser ou il allait à la plage ? Gaston m’a jeté un regard, et puis je me suis retourné vers Taras qui a fait non de la tête. Marre de ces conneries, on est monté dans la bagnole, on a laissé le chauffeur s’en occuper. Taras est allé farfouiller dans le coffre, a trouvé un teeshirt noir XXL appartenant probablement à Moscou et une casquette qui avait été blanche dans une autre vie. Soit le Brit mettait ça, tout de suite, soit il restait à l’hôtel. Taras parle un anglais très particulier à base de beaucoup d’arabe et de pachtoune, d’un peu de français et de russe, et de quelques bribes d’anglais, le tout avec un accent qu’il espère américain… mais quand il donne un ordre, c’est de l’esperanto, la langue universelle, tout le monde pige. Il est pas particulièrement grand, sa moustache pas beaucoup plus furieuse que celle des 90% de la population des irakiens, mais il a un regard de dingue. Un regard qui donne la fièvre. En général on évite de l’emmener avec nous au PX, ou n’importe quel endroit où on pourrait se poser avec des mecs des autres boîtes. Il a tendance à rendre nerveux tout le monde, et cette manie de penser d’abord avec ses grosses couilles d’afghan avant de se demander si, par exemple, c’est bien raisonnable de faire chier un Navy Seal de deux mètres. On a vécu… on n’a pas aimé. L’anglais nous a regardés comme s’il y avait crime de lèse-majesté. Mais tu soutiens pas longtemps le regard de deux mecs qui ont l’air d’avoir un champ de mines dans les yeux et des flingues de compétition. Il a obéi, et il s’est même fait siffler par des Marines qui sortaient de l’hôtel en uniforme. Ce qui leur  a valu un geste qu’on aurait préféré pas voir, mais heureusement juste à ce moment-là Viktor et Bob sont sortis, et les Marines se sont sans doute dits que ça serait dommage de déchirer leur bel uniforme pour un anglais mal embouché. Moscou a dépassé la barre fatidique des deux mètres de onze centimètres. Cent quatre-vingt-huit kilos de barbaque et jamais de fonte. Des bras comme des tonneaux, des cuisses comme deux fois ses bras, des pognes d’ours transgénique. Bob, à part sa gueule de salopard  c’est les tatouages. Il en a jusque dans le cou. Un irlandais, ancien du Royal Airborn, qui déteste aussi bien les anglais que les américains, mais les anglais plus.

–       Et Stone ?

–       Le médecin est monté le voir, la grippe.

–       Putain…

La grippe ? Dans ce four du diable ? Explication, les PX et leur air climatisé limite frigo.

 

Et maintenant nous voilà à Sadr City, Chiite ville, le western qu’Oncle Sam veut mettre au pas, comme Saddam, ironie du sort… Qui est-ce que ce mec est venu voir exactement ? D’habitude les réunions de travail se déroulent dans la zone verte autant que possible, ou alors dans un hôtel, dans des lieux où l’on peut maximiser la sécurité. Qui est ce Saddam Haslim qu’il rencontre aujourd’hui ? Si on avait les moyens, de bons contacts, quelqu’un à la direction ancien membre du renseignement ricain, par exemple, ou un ex diplomate, peut-être qu’on aurait pu avoir des infos des loups-garous. C’est comme ça qu’on les appelle entre nous, la Wolf Brigade, comme disent les US, des paramilitaires chiites qu’ils ont formés contre « les terroristes ». Ici c’est leur fief, ils connaissent tout le monde, et en gros c’est la brigade de la mort locale, tu leurs mens pas, ou pas longtemps.

 

Mais faut pas rêver. On a signé chez Centurion… la pire boîte du marché.

 

Centurion c’est le bébé de mon ancien commandant, le commandant Franck David du 13ème RDP et Fazir Tchitaz, un homme d’affaire franco iranien qui gère les contrats, et nous dégotte plus souvent qu’à notre tour des boulots de merde. Essentiellement de la protection rapprochée de petits cadres, de petites boîtes sans moyen, venues racler les fonds de tiroir du pillage généralisé de l’Irak. Alors on rationne sur tout et on se démerde pour les kilométrages. La Merco a dépassé les cent milles depuis le siècle dernier au moins, Taras a beau la bichonner comme une femme, un jour elle nous panera en pleine fenouille. Quant au matos, c’est le nôtre, ou de la récup, ou alors le cadeau que tu te fais pour Noël quand t’es au front. Comme ce Bushmaster et l’AR15 que Gaston et moi on s’est acheté au PX avec toutes les options, visée laser, clip de rechargement rapide, kit chargeur double…

 

Qu’est-ce qui m’a pris de signer chez eux ?

 

 

Les bureaux de Centurion en jettent par contre. A Asnières, à l’américaine, avec plein de photos de types surarmés, en pleine opération, gueules camouflage. Il y avait des hélicoptères aussi, et des navires de combats.  Toutes prises sur internet évidemment. Centurion possède bien un hélicoptère, en rade à Addis Abbeba… aucun navire à part un vieux chalutier qui fait peur même aux pirates, et question personnel… eh bien il y a nous, et c’est tout. Mon pote Gaston, dit le Chinois dit aussi Escobar, Bob, Moscou, Stone, le grippé, un autre qui est en convalescence chez lui au bled, Moshe alias Batman, et moi-même Max, dit Toxic. Toxic, Moscou, Batman, Chinois, on dirait une convention de Lucha Libre…

 

Je sais très bien ce qui m’a pris. J’ai croisé un soir Gaston dans un rade, il m’a parlé de ce qu’il faisait, j’avais déjà été sous les ordres du commandant, je savais que c’était le mec sur qui on pouvait compter. Je venais de lourder la police, plein le cul de me la faire mettre profond, et j’étais toxico à l’adrénaline depuis trop longtemps pour lâcher les armes.

 

Dans le bureau du colonel, il y a un triptyque de photos. A droite George Bush junior et sa tête de farce, à gauche Oussama Ben Laden et sa face de saint, au milieu le World Trade Center en train de flamber, un gros « MERCI ! » juste au-dessus. Dans nos bureaux à nous, il y a un autre poster du même genre. Moscou et Gaston debout sur un monceau de cadavres de rebelles afghans avec écrit au-dessus d’eux, Thank You Mister Bin Ladin. Humour de militaire, on sait à qui on doit notre fric. Avant le 11 septembre, Centurion vivotait. Le mercenariat se portait à merveille, merci bien, SMP qu’ils appellent ça maintenant, Société Militaire Privé, mais c’était les grosses boîtes américaines et anglaises qui chopaient le marché, Northbridge, Dyn Corp qui existe depuis les années 50. En 98 Gaston était content quand il gagnait 100 dollars par jour dans une guerre africaine. Maintenant on se fait des payes à 5000 boules semaine pour accompagner des colis ! Et nous c’est rien, on est des prolos du métier, des gagnes petits. Blackwater, Global Security, CICA, KBR, ils ont tout, le meilleur matériel, carte blanche, des contacts partout, et du fric à en crever. Et ils emploient de tout ! Mécanos, fusils, cuisiniers, plombiers, hôtesses, spécialistes des interrogatoires, traducteurs. Tout ce qu’on veut, et rubis sur l’ongle. Et faut voir où ils installent leur personnel, les bagnoles qu’ils payent à leurs cadres. Ils se gavent ! C’est bien simple, entre eux les soldats nous appellent les Caviars. Tout ça grâce au 11 septembre, alors merci Ben Laden.

 

–       Alors il se passe quoi là-haut ? demande Gaston dans mon écouteur à Viktor qui attend avec le colis.

–       Je sais pas, il cause avec les parents d’un jeune.

–       Un jeune ?

–       Ouais, quatorze je dirais, un ado.

–       En anglais ?

–       Non en arabe, apparemment le mec parle bien.

–       Bon…

Et il sent l’alcool… il est pas net ce gus ou quoi ? Je lève les yeux, une voiture. Un vieux break blanc, cabossé avec la vitre arrière côté passager  remplacé par un carton, le chauffeur ressemble à un clone de Saddam Hussein, comme environ tous les mâles iraquiens entre 25 et 50 ans. Je l’oublie et je regarde en haut, à l’étage où se trouve tout le monde. Mais en même temps mon esprit me chatouille. La voiture, il y a quelque chose qui ne va pas. Et en même temps que je me demande, je commence à mater les toits, les volets fermés, merde, dès que je l’ai vue cette rue j’ai pensé emmerdes. Un carrefour en T, deux rues, et un cul de sac devant cet immeuble.

–       Dis, c’est quoi ces gens, t’as pigé ? je demande à Moscou.

–       Un jeu vidéo.

–       De quoi ?

–       Un putain de jeu vidéo, le petit a fait un jeu vidéo ! gueule Viktor dans l’oreillette.

–       Putain de merde ! je fais en retour. Mais c’est pas à cause de ce qu’il vient de me dire, c’est à cause de la bagnole. Ça y est j’ai pigé ce que j’ai capté. Un trou dans le carton, et le noir derrière. Un trou pour mater discrètement et un mec derrière. Fais chier, on s’est fait loger.

–       On bouge.

–       De quoi ? me fait Viktor.

–       On bouge !

–       Okay…

 

Gaston a commencé à sortir de la voiture, et puis immédiatement après, c’est parti en sucette.

Le volet à droite, troisième étage, qui bouge, un canon qui dépasse, je balance une rafale à hauteur d’homme, un autre volet, à ma gauche, quatrième, rafale d’AK, mauvais tireur mais on s’en fout vu que même aveugle il va pas me rater longtemps. Gaston s’y met pendant que je bouge en continuant de tirer à droite, rafale de suppression, continue, mauvais tireur mais bon réflexe. Il réplique, arrose la Merco qui n’en a pas demandé tant, me rate par hasard alors que je me colle contre une autre porte, et que Bob s’y met à son tour. Gauche, droite, ils y vont de bon cœur, mais c’est rien à côté de Taras.

On était tous contre l’idée de donner une arme à ce cinglé. Mais essayer d’empêcher quelqu’un d’avoir un gun en Iraq c’est comme d’emmener un gosse dans une usine de confiserie et espérer qu’il ne pique pas de bonbons. Son pétard préféré, et qui ne le quittait même pas quand il faisait sa toilette c’était un pistolet-mitrailleur VZ61 Skorpion, très populaire en Bosnie pendant la guerre et qui est l’arme idéale, à courte portée quand t’es dans un lieu étroit, parce que ça balance jusqu’à 50 prunes à 850 coups minute et que ça tire n’importe comment. Même sans le faire exprès, c’est difficile de lui échapper. Et alors avec Taras c’était carrément créatif, parce que dès qu’il l’avait dans les mains il se prenait pour Tony Montana, à défourailler tout en beuglant des insultes en pachtoune. C’est à ce moment-là, alors que Bob bute un des mecs, que Gaston reclipse une paire de chargeurs, et que Taras nous fait son putain de numéro de cintré que je vois, d’un coup, face à moi, la pointe d’une roquette de RPG dépasser du toit d’en face, et le break refouler vers nous, un gus, cul sur la portière et keffieh sur le crâne, un AK dans les pognes.

–       BOB ! A neuf heures ! je gueule

L’irlandais rafale la bagnole pendant je m’occupe du toit. Les balles déchiquètent du linge, des paraboles, un bout de mur, j’aperçois la queue du lance-roquette qu’on déplace, je m’arrache de la porte, alors qu’on se met à nous tirer dessus depuis les immeubles derrière. Je vide un chargeur, puis un autre, plus qu’un seul à la ceinture. Finalement c’est Gaston qui se farcit le servant du RPG. Trois projectiles en pleine poitrine, le doigt du servant s’écrase contre la détente, la roquette traverse l’air brûlant avec un bruit de fusée de 14 juillet et explose deux étages au-dessus de ma tête en fracassant une partie de l’immeuble. Je saigne de la bouche, je suis désorienté, un acouphène qui me bourdonne dans le crâne comme un générateur à pétrole, le carrefour est noyé dans un épais nuage de béton qui me rentre dans la gorge, les yeux, me bouche le nez comme si j’étais un poisson. Je lance au hasard une de mes deux grenades vers la voiture qui mitraille toujours, cours tandis que Moscou surgit de l’entrée, sa masse masquant complètement le colis sur lequel il a enfilé son gilet pare-balle. On voit à peine la Merco mais ça empêche pas d’avancer. La grenade éclate, je couvre Bob qui passe derrière moi en mitraillant les immeubles au pif. Qui est mort, qui est vivant à ce moment là on n’en sait rien. Ça continue de nous tirer dessus, et c’est tout ce que je sais. Tu sais comment tu te sens dans ces moments là, quand tu vois rien, sauf les flammes des canons, que t’entends rien sauf ce bruit de popcorn des pétards, et les hurlements des balles qui te frôlent ? Comme un animal, un animal traqué. Tu penses plus, c’est ta terreur qui parle, ta terreur, ta colère, tout en même temps, qui te jute dans les artères et te fait voir le machin en accéléré, comme si ta vie d’un coup a l’air d’un film qui sursaute. Et puis soudain, un miracle. Enfin si on veut.

 

Le nuage de poussière qui s’éventre par le milieu. Trois hélicoptères Apache surgis de nulle part, tirs de suppression sur les bâtiments, Gatling, ça fait un foin d’enfer, c’est pire que l’horreur, tu te plaques au sol quoiqu’il se passe, et tu vois même pas les bouts d’immeubles qui partent en pièces comme dans Matrix parce que t’as le nez dedans et que t’attends que ça se tasse. Un des Apaches finit par balancer une roquette sur un des immeubles, dont le sommet se dématérialise dans un nuage de béton de sang et de fer, et voilà le reste de l’orchestre, trois Hummers noir corbeau et un pick-up Toyota. L’ensemble plein à craquer de chauves sous stéroïdes, tatouages, lunettes noires, barbichette ZZTop, et équipement de compétition. Avec les baffles et le rap à fond, Robocop feet Emenem.

 

On avait pas besoin de voir leur carte qu’ils n’avaient pas pour savoir qui étaient ces gus. Des « contractants » comme on dit maintenant, mais pas comme nous du tout. Ceux-là c’était la crème, le vrai caviar, et ils en avaient strictement rien à foutre de rien. Ils nous ont ordonnés de nous mettre à plat ventre, et comme Taras, bin c’est Taras, il a pris un méchant coup de crosse dans la gueule. L’anglais aussi s’est excité quand il a vu les civils qu’étaient avec les tueurs dans la première voiture.

–       Desmond you motherfucker !

C’est tout ce qu’on a eu le temps de comprendre avant qu’ils nous embarquent tous, ainsi que le gamin et sa famille dans un seul et même élan généreux, rapide et brutal.

Ensuite je sais pas trop où ils nous ont emmenés. Des blocs, des prisons secrètes ils en ont autant que Saddam en avait, et question traitement c’est pas beaucoup moins sauvage.