La nuit du chien 14.

Le petit avait raison, ça faisait trop longtemps qu’il était flic. Carson ne se faisait pas d’illusion à ce sujet, sa retraite allait être terrible et pas seulement du point de vue financier. Il était de ce genre d’homme qui ne sait se définir que par sa fonction, son uniforme. Son père avait été shérif de cette ville avant lui et son arrière-grand-père l’avait également été dans un bled paumé de l’ouest. Un truc qu’on a dans le sang même si les choses avaient bien changé. Du temps de son père les problèmes de frontière, on réglait ça à l’amiable et on sortait rarement son arme parce que la vie humaine avait une valeur. Parce que tuer ce n’était pas rien. Et même du temps du Far West, l’ouest sauvage ne l’était pas tant que ça, la plus part des villes interdisaient le port d’arme. Aujourd’hui la vie n’avait plus de valeurs pour personne. Deux connards prêt à jeter une grenade dans un restaurant parce qu’on ne libérait pas leur copain, bon Dieu de merde ! Comme dans une de ces saloperies de jeu vidéo. Tout ça à cause de Laredo, il en était sûr, Louise lui avait parlé de sa réaction, il aurait voulu le questionner mais il était introuvable. Il avait bu une demi bouteille, il était entre le gris et le saoul mais son cerveau de flic ne voulait pas lâcher. Il passait en revue les suspects, zigzagant jusqu’à chez lui en passant entre les maisons, quand il entendit les au secours. Lointain, avec un écho qui au lieu de l’amplifier semblait l’étouffer. Pendant quelques secondes Carson cru qu’il avait des hallucinations, il n’y avait personne alentours. Mais les cris insistaient, il chercha mieux, ne voyait toujours rien d’autant que les maisons alentours étaient plongées dans le noir. Pourtant la voix lui disait quelque chose. S’il n’avait eu cette âme de flic, sans doute aurait-il accusé sa bouteille, ou trouvé une excuse pour oublier. Au lieu de ça il tendit l’oreille et fini par comprendre que ça venait de sa gauche, du champ de maïs. Le silo se dessinait dans le noir, éclairé par les étoiles et la lune safran, Carson s’approcha, oui, les cris venait de là, il entendait même les coups maintenant. Il cria.

–       Attends  mon gars, je vais te sortir de là !

Il essaya d’abord la porte du bas mais il n’y avait même plus de poignet.

–       En haut ! Gueulait la voix, cette fois il su qui était-ce.

–       Bouges pas Jefferson j’arrive.

Une chose de le dire, une autre de le faire. Grimper une échelle étroite, dans le noir, dans son état, plus facile en théorie. Il manqua de se vautrer plusieurs fois, ratant un barreau ou butant dans un autre, avant de parvenir à la plateforme. Il se sentait vieux et con. Pas aussi con que Parker qui venait de les foutre dans une drôle de mouise, mais pas loin. Il avisa le bout de bois qui entravait l’ouverture et l’arracha avec un juron pour les imbéciles qui avait fait ça.  Et s’il n’était pas passé ? Qu’est-ce qui se serait passé le lendemain avec la chaleur ? Crétin. Il pestait intérieurement quand Corey passa la porte penaud et soulevant un épais remugle d’urine froide.

–       Pouah mon gars, t’es tombé dans le fumier ou quoi ? S’exclama le policier avec un mouvement de recul.

–       On m’a pissé dessus, marmonna Corey.

–       Ca je sens bien, et qui est-ce qui a fait ça ?

Corey ne répondit pas tenu par cette même logique qui retenait toute les victimes en otage.

–       Bon, c’est tes oignons après tout. Allez, va te changer, et prend une douche, t’en as sérieux besoin.

Carson commença à redescendre avec prudence mais Corey ne bougeait pas regardant le vide sous ses pieds, l’expression lasse.

–       Eh tu vas pas faire une connerie hein ?

Qui ça intéresserait de toute façon, pensa Corey, au lieu de quoi il répondit.

–       Je veux pas que mon père me voit comme ça.

Carson le regarda un instant l’air de comprendre avant de répondre.

–       Ah tu vas faire quoi alors ?

Le garçon haussa les épaules.

–       Je sais pas.

Pauvre môme, il avait l’air d’un épouvantail avec la tête de quelqu’un qui avait pleuré à chaudes larmes.

–       Allez viens, je dois avoir des vêtements à ta taille, je te garanti pas qu’ils soient de ce siècle mais ça devrait le faire.

Corey hésita un instant avant de le suivre. Carson était très fier de sa fontaine. Rajoutée à cette maison familiale dont-il avait hérité après la mort de sa mère. Le saule avait été planté par son père le jour de sa naissance, ils vieillissaient ensemble comme des amis de longue date, mais le meilleur était à l’intérieur. Un véritable décor de western, mélange de tapis apache, et de meubles vieil ouest, avec même un lustre à l’ancienne et une selle d’époque en bois, cuir et cuivre. On aurait presque pu tourner une scène de film ici. Corey n’en revenait pas. Pas qu’il avait une nostalgie particulière pour ce temps là ou un truc pour les films qu’il reconnaissait un goût, une recherche d’authenticité. Jamais il n’aurait imaginé Carson en décorateur ou en collectionneur d’antiquité. Sur le linteau de la cheminée en pierre apparente, étaient alignés des photos en dessous une Winchester de 1871. Des photos de Carson en soldat mais d’il y a longtemps, ça non plus il ne savait pas.

–       Vous avez fait l’armée Monsieur Carson ?

–       Appel moi Jack, non c’est pas moi, c’est mon père, Corée on se ressemble hein ? C’est lui qui a tout fait ici, sacré boulot non ?

–       C’est sûr… il était décorateur ou quelque chose ?

–       Hein ? Nan, c’est lui qui a fait ces meubles. Il savait tout faire avec ses mains mon père. Le reste il l’a récupéré dans les vieilles fermes, les derniers saloons à fermer, même un bordel, du temps où il y avait encore un à Baker.

–       Un bordel par ici ?

–       Bah ouais, qu’est-ce que tu veux dans le temps les choses étaient pas aussi chiantes que maintenant. Aujourd’hui on interdit tout, on donne des noms de maladie mentale à tout. Viens c’est par ici.

Il le suivit à l’arrière de la maison dans ce qui tenait à la fois d’atelier et de débarras. Après avoir cherché dix minutes en pestant après la clef du cadenas, et la trouvant dans un tiroir à clou de l’établi, il ouvrit une cantine de l’armée ornée d’autocollant pour des groupes de punk rock. Il allait de surprises en surprises, réalisant qu’il ne connaissait pas du tout le policier qu’il avait toujours vu comme tout à chacun à Baker, un vieil emmerdeur vachard. La malle ouverte il en sorti des teeshirts et des jeans en l’invitant à faire son choix. Il craqua en tombant sur un teeshirt de Nirvana noir et jaune, le classique des classiques, daté de 92, soit seulement deux ans avant la mort du héros de tous les amateurs de rock nés dans les décennies suivantes.

–       Vous êtes un fan de Nirvana Monsieur Carson ?

–       Jack, je t’ai déjà dit, non pas moi, mon fils, toutes ces fringues sont à lui.

–       Oh…

Corey marqua une hésitation, ça aussi il l’ignorait, qu’il avait un fils.

–       Il est mort ?

–       Qui ça ? Mon fils ? J’en ai pas la moindre idée si tu veux tout savoir, c’est possible, répondit-il comme si on lui demandait de commenter l’actualité des températures de saison.

L’adolescent se renfrogna.

–       Vous savez pas si votre fils est mort ou vivant et vous donnez ses habits ?

Carson lui jeta un coup d’œil dubitatif.

–       D’abord je donne pas ces habits, je t’en prête à toi, ensuite non je ne sais pas s’il est vivant ou mort parce que je suis un père à la con et lui le plus borné et têtu des garçons que je connaisse, voilà.

–       Comment vous pouvez dire ça ? C’est votre fils ! Comment un père peut pas savoir si son fils est mort ou vivant ?

–       Pourquoi tu crois qu’il en sait plus sur moi ? C’est même pas moi qui l’ai élevé.

–       Pourquoi ?

–       Pourquoi quoi ?

–       Pourquoi vous l’avez fait alors ? Il avait pas à demandé à naitre !

–       Comme nous tous, lui fit remarquer Carson. Et pourtant on est là et on s’accroche alors que tout nous dit que la vie c’est de la merde, j’ai pas raison ?

Il aurait eu du mal à dire le contraire contenu des circonstances, mais quand même. Carson considéra son air renfrogné avant d’hocher la tête.

–       Mouais… ton père est aussi à la con que je l’ai été sauf que lui tu vis avec, c’est ça hein ?

L’adolescent ne répondit pas, piochant dans les vêtements avec un air maussade.

–       J’parie qu’il a déjà essayé de te parler mais qu’il disait tellement de la merde que t’as pas écouté.

Corey haussa les épaules.

–       Et même qu’il a voulu te faire le coup de on va se rapprocher en te proposant un piquenique ou une connerie de ce genre.

Cette fois il ne pu s’empêcher d’esquisser un sourire.

–       Il voulait m’emmener à la chasse.

–       Et toi t’aimes pas ça.

–       Pourquoi tuer des bêtes que je n’ai même pas envie de manger ?

–       Bonne réponse, m’est avis qu’il y a quelque connard avec des fusils qui feraient mieux de penser comme toi…Eh, eh… on est vraiment tous pareil, tous des billes.

–       Pourquoi vous dites ça ?

–       Parce que j’ai fait la même avec le mien. Avec ma vieille on a divorcé deux ans après qu’il soit né. Elle vit à Phoenix aujourd’hui, c’est là-bas qu’il a grandi, je le voyais qu’un weekend sur deux quand cette folle oubliait pas ou qu’elle me faisait pas une crise.

–       Et vous l’avez emmené à la chasse lui aussi ?

–       Non je chasse pas, je pêche, mais ça reviens au même.

–       Et alors ?

–       Alors ça été une catastrophe, on s’est engueulé toute l’après-midi. Tu verras, la prochaine il va essayer de t’écrire.

–       Lui ? Ca m’étonnerait.

–       Moi pas, j’ai fait pareil.

–       Et alors ?

Il le regarda avec son air de vieux filou.

–       Alors je te fais l’effet d’un intello ?

–       Euh…

–       Ouais, voilà… j’ai été maladroit, confus, comme d‘hab’ quoi.

–       Et il a dit quelque chose ?

–       Ouais, il m’a répondu, par lettre, avec accusé de réception… ça disait en gros que son avocat avait prit une mesure d’éloignement contre moi, soi-disant que je le harcelais…

–       Oh.

Carson haussa les épaules.

–       C’est comme ça.

–       Et c’était vrai ?

–       De quoi ?

–       Que vous le harceliez ?

–       Ca faisait deux ans qu’on s’était pas vu…

Il sorti la bouteille de Bulleit de sa poche arrière, et dévissa le bouchon avec un petit pop.

–       Tiens ? Proposa-t-il

–       Je bois pas.

–       T’es pas américain ?

–       Si

–       Alors bois, ça  te feras du bien.

Corey obéit, fit une grimace en avalant et lui rendit la bouteille.

–       Bois encore ! Ordonna Carson. Les connards plus vite on les oublie, mieux c’est.

–       Ils seront toujours là demain, fit remarquer philosophiquement le jeune homme.

–       C’est sûr mais c’est pas une raison pour passer la soirée avec eux.

Il marquait un point. Corey allongea sa rasade avec la même grimace et lui rendit à nouveau la bouteille.

–       Vous auriez pas une bière plus tôt ?

–       Si, allez habille toi et retrouve moi dehors, y’a tout ce qu’il faut dans le frigo, sers toi.

Il choisi le teeshirt Nirvana et un jean à coupe droite noir puis alla le rejoindre avec une bière. Carson était en train de remplir une douille d’herbe. Corey n’en revenait pas.

–       Vous fumez ?

–       Bah quoi ? Gamin les indiens et les mexicains fumaient de l’herbe par ici le Texas n‘était même pas américain. Toutes ces interdictions c’est des conneries de lobbyistes.

Tout en discutant ils échangèrent la pipe. Il lui raconta son fils qui était cadre dans une grosse entreprise, sportif, jamais de cigarette, même rigolote, pas une goutte non plus, un carême.

–       Je sais qu’un père devrait pas dire ça de son fils mais c’est qu’un connard. Un connard de gagneur

–       Bah c’est bien s’il a réussi non ?

Carson lui jeta un coup d’œil de biais.

–       Tu t’habilles toujours en noir, tu portes son teeshirt Nirvana, t’écoutes Rammstein et tu me dis ça ?

–       Beuh comment vous savez que j’écoute Rammstein ?

–       Personne t’as jamais dit que ta musique on l’entendait de la rue des fois ?

Mais il y avait encore plus surprenant.

–       Vous connaissez Rammstein ?

–       Tu te souviens de Richmond mon premier adjoint avant Parker ?

–       Le facho ?

–       Ouais, lui-même, bin il adorait, combien de fois je lui ai dit d’arrêter de me saouler avec ça, il écoutait tout le temps en patrouille, les gens se plaignaient.

–       Je savais pas. Il est devenu quoi ? Il est parti en Iraq finalement ?

Il se souvenait d’un grand type aux cheveux taillés ras, l’uniforme toujours impeccable avec un pin’s Stars and Stripes sur le col. Carson avait fini par le virer le jour où il avait traité Jenny Goldstein, l’ancienne prof d’anglais du lycée, de sale juive.

–       D’après ce que je sais il a surtout été en taule. Il aurait un peu trop joué au cowboy… m’étonne pas c’était un dingue. J’aurais pu le garder remarque, elle a même pas porté plainte, mais avec lui moi j’avais droit à ça tous les jours. Il y en avait pour tout le monde, les nègres, les youpins, les mexicains. J’ai craqué.

Ils discutèrent une partie de la soirée. De son fils, de la vie, de son père, de tous ces manquements que commettaient les adultes en croyant bien faire, ou en oubliant simplement qu’ils l’étaient, adultes.

–       C’est comme ça, un jour t’as dix-sept piges et tu crois que t’es immortel, et puis d’un coup tu te réveilles, et tu réalises que t’en a dix ou vingt de plus et qu’en fait non t’es peut-être pas si immortel que ça. Mais comme on est con, on veut quand même y croire, croire que la vie va nous épargner nous plus que les autres. Que le plan, la petite ligne droite toute tracée qu’on s’est fait va bien se dérouler comme on le pense avec notre pauvre imagination. Et puis à quarante ans tu réalises que non, ça va pas se passer comme ça, que ça s’est jamais passé comme ça, et que tous les rêves que t’avais quand t’étais gosses, bin le sont resté. En général c’est le moment où les mecs font des conneries, divorce pour se mettre avec une petite dix ans plus jeune, s’achète une grosse bagnole de sport.

–       Mon père ça lui est jamais arrivé en tout cas, et puis votre fils il a réussi alors… rétorqua le jeune homme que ce constat dérangeait d’autant qu’il confirmait ce qu’il pressentait déjà de la vie et de son avenir.

–       Réussir ? Parce qu’il gagne du fric et se tape des mannequins moitié son âge ? C’est pas ça réussir gamin. Ca c’est juste faire ce que la société te dit de faire. C’est juste être un bon petit connard qui croit tout ce qu’on lui fait avaler, un con-sommateur.

Corey rigola, première fois depuis longtemps.

–       Nan, j’sais pas ce que tu veux faire dans ta vie gamin, mais laisse jamais le monde te dire à quoi rêver ni que c’est pas possible. C’est comme ça qu’on se fait baiser.

–       J’oublierais pas, promis l’adolescent.

–       Hein ? Mais si tu oublieras. On oublie toujours ce genre de conseil, et même quand on oublie pas, on fait des conneries quand même en croyant que c’est ça qu’on veut et rien d’autre.

–       Genre ?

–       Genre se marier avec la plus belle du lycée par exemple…

Incidemment il comprit que c’était ce qui lui était arrivé.

–       Vous étiez amoureux ?

–       Moi je sais pas mais ma bite ça c’est sûr.

Cette fois Corey éclata franchement de rire.

–       Moi je crois que mes parents ils ont jamais été amoureux, ils ont fait ça, se marier, parce que c’est ce qui se faisait, déclara finalement au bout du rire et d’une quinte de toux.

–       C’est possible, on se marie souvent pour de mauvaises raisons… en fait non, on se marie toujours pour de mauvaises raisons, parce que si on réfléchissait cinq minutes…

–       Vous êtes contre le mariage ?

–       Je suis pas contre, les gens font ce qu’ils veulent, mais comment on peut décider de passer toute sa vie avec quelqu’un qu’on connait depuis à peine un an, parfois juste quelque mois ?

–       Vous l’avez bien fait vous.

–       Justement.

 

Parker s’était toujours dit qu’il ne voulait pas répéter l’erreur de ses parents. Rester avec quelqu’un à qui on fini par en vouloir. Même à trente sept ans il avait encore cette idée romantique et un peu illusoire –il ne se faisait pas beaucoup d’illusion non plus- qu’il fallait trouver la bonne personne avant de se laisser passer la bague au doigt. Que l’amour ne rendait pas le mariage obligatoire mais que ce dernier le consacrait. Encore fallait-il être soi-même déjà cette bonne personne.

–       Comment tu vas toi ?

Il haussa les épaules.

–       Ca va, la nuit va être longue c’est tout.

Il avait renvoyé Fred chez lui pour la soirée et demandé à Flora de venir l’aidé le temps que les marshals arrivent, une affaire de deux jours. La jeune femme assurait la permanence avec Louise pendant que lui et Fred se relaieraient à la prison. Anna était venue le voir sur place avec des bières et des sandwichs. Elle portait cette blouse qu’il aimait tant et qui lui allait si bien, paysanne, bleu dur avec des petits cowboys vintages qui se mariait si bien avec son teint perpétuellement doré. Ils étaient au dehors, au pied de la rangée d’arbres qui fermait l’arrière de la prison et sa courette, à l’abri des regards des prisonniers.

–       C’est vrai qu’ils voulaient jeter une grenade ?

–       Ouais, en tout cas ils en avaient

–       J’ai peur Jim, qu’es-ce qui va arriver ensuite ?

–       Rien, les marshals seront là dans deux jours, ils emballeront tout ce petit monde avec eux et voilà.

–       Mais d’ici là ?

Il mordu dans son sandwich, passa la bouchée et demanda :

–       Ne t’inquiètes pas, j’ai pas arrêté un terroriste international non plus.

–       Mais s’ils envoient des tueurs ?

–       Qui ça ils ?

Elle rougit comme une enfant pris en faute de raisonnement.

–       Bah je sais pas, les copains de ces types.

Il leva les yeux sur elle, elle avait son expression de gamine inquiète, concernée au-delà du raisonnable ou comme les enfants quand ils veulent paraitre plus responsables que leurs ainés. Voilà une des raisons pour laquelle il n’avait pas donné suite à leur histoire. Il n’était pas celui qui lui fallait, celui qui saurait l’entourer, la protéger de sa perpétuelle anxiété. Même pas qu’il n’aurait pas eu la patience qu’il savait qu’il n’en aurait jamais le talent. Anna avait besoin d’un roc qu’il ne se sentait pas être. Lui aussi doutait, lui aussi était un inquiet à sa manière. Inquiet de la vie des autres, du bien être de ses concitoyens, et puis son métier l’exposait sinon au danger, à la violence, du moins à l’incertitude. Il ne se voyait pas devoir la rassurer chaque fois qu’il partait en patrouille ou se rendait sur les lieux d’un délit.

–       Et qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent ? Prendre d’assaut la prison ? On n’est pas au cinéma Anna, on est en Amérique.

Elle ne semblait pas convaincue, mieux elle avait l’air de trouver sa réponse légère.

–       Et les grenades c’est du cinéma ? Demanda-t-elle un poil trop agressive pour qu’il n’associe pas ça à son caractère.

–       Ne t’inquiètes pas, je te dis, se contenta-t-il de répéter.

Elle secoua la tête.

–       L’ennui avec toi Parker c’est que tu crois tout savoir des autres alors que tu sais rien

–       Bah qu’est-ce qui te prends ?

Elle se leva, termina sa bière d’une traite et comme un mec froissa la canette. Première fois qu’il la voyait faire ça. C’était à force d’être avec Kid qu’elle avait prit ce truc ?

–       Rien, j’ai à faire, passes une bonne soirée Jim.

Il la regarda partir éberlué. Décidément il ne comprendrait jamais rien aux femmes.

La nuit du chien 13.

Le ciel était sourd et balayé de grisâtre, voilé de poussière et de sable d’une tempête qui soufflait depuis le Golf, annonce de changement de climat. D’ici demain Baker puerait l’aliment pour chien. Les coyotes se méfiaient de la ville quand il sentait cette odeur pousser vers le désert. Comme un air de reconnaissance dans cette mort qui suintait sous les produits détergeant et les additifs, les repoussait vers l’ouest dans les collines travaillées par les chevalets. Le dos gris régnait sur le clan depuis trois saisons, la queue blanche avait peut-être trouvé cette charogne en la déterrant, mais pas question que le chef n’ait pas sa part. Les deux se faisaient face au pied des chevalets, le dos hérissé, grondant. Queue blanche ne voulait pas lâcher ce qu’il avait dans la gueule, un bout d’os avec de la viande encore dessus. Il l’avait trouvé un peu en contrebas à la limite de la ville sous un épineux. La peau était desséchée par la poussière et le soleil, les ongles arrachés, les os des doigts blanchis qui traversait la viande sèche comme des flèches. Dos gris lui tournait autour, jappant et grognant. Il allait attaquer, l’autre le sentait, mais pas question de lâcher sa proie pour autant, il se déplaçait de côté, en arc de cercle, surveillant son adversaire tout en sachant qu’il n’allait pas y couper. Le reste du clan se tenait à part qui observait, attendait pour savoir de quel côté la chance allait tourner. Une femelle avec ses petits était couchée sur le lichen, ses chiots autour d’elle. Les uns jouaient, les autres suivaient la danse de combat des adultes. D’un bond ce fut l’attaque, dos gris se jeta sur son adversaire, mâchoires ouverte sur son cou. L’autre esquiva la première estocade sans lâcher sa charogne, mais à la seconde tentative, elle roula dans la poussière tout comme lui, happé par la force du chef. Le combat ne dura qu’un instant. Un instant de rage, de mâchoires qui claquent, de grognements confus, soulevant un nuage filandreux et grisâtre comme le bleu du ciel. Soudain quelque chose craqua dans l’air, un aboiement d’acier surgissant du lointain, queue blanche roula dans la poussière, presque coupé en deux par un projectile de 338 Lapua Magnum. Le reste du clan s’enfuit précipitamment, la main mutilée resta près de celui qui l’avait découverte. De là où il se trouvait il ne la voyait pas, il suivait dos gris qui s’enfuyait dans la lunette de son fusil de précision. Délicatement, au jugé, il modifia sa visée, son doigt glissant sur la queue de détente. Le coyote n’était plus qu’un point gris qui s’étiolait rapidement dans l’arroyo desséché qui fendait les collines jusqu’à la ville. Il respira une grande goulée d’air qu’il expira lentement à mi volume avant d’écraser doucement la détente, accompagnant le mouvement de recul sans presque bouger un muscle. Au moins quand il tuait il ne pensait plus à ses problèmes. Mieux que l’herbe ou toutes les dopes qu’il avait essayé qui ne le défoulaient pas et le remplissaient finalement de vide. Et puis les coyotes ce n’était pas grave par ici. Une nuisance de chien sauvage qu’il ne valait mieux pas croiser quand il avait faim. Ils étaient d’une nature méfiante et peureuse mais la proximité de la ville les rendait parfois agressifs et téméraires, surtout en hiver, quand le petit gibier se faisait rare et que les collines se remplissaient d’air froid. Dans ces moments il oubliait que plus que sa femme c’était sa vie avec elle, qui lui manquait. Quand il avait encore l’impression d’avoir un rôle social, père, mari, même si ce n’avait été que des mots au fond, Corey avait raison, avec elle il pouvait les porter sans se poser de question. La balle rata le coyote mais atteint une des femelles, elle rebondit sous le choc pendant que les autres s’éparpillaient. Il se demandait si pour le vieux Frank c’était la même, un besoin de tuer qui ne vous quittait plus dès lors qu’on avait fait la guerre et aimé ça. Ou bien était-ce juste lui, sa folie jamais guérie. Le vieux Frank aussi était fou, d’ailleurs les pompiers l’avaient emmené à Alpine au service psy, mais ce n’était pas la même folie peut-être. Peut-être que celui qu’on devrait enfermer c’était lui. Il n’avait jamais discuté du passé avec les autres vétérans qui vivaient à Baker ou Hamon. Leurs guerres n’étaient pas les siennes. Ils avaient repoussé les nazis, les japonais ou bien le communisme, en Corée, au Vietnam. Leurs causes étaient nobles ou vécu comme tel à l’époque. Peut-être ceux qui avaient été en Iraq ou en Afghanistan pourraient comprendre. Combattre dans des guerres douteuses recentre vos perspectives de soldat. Votre Amérique n’est plus celle qui sauve le monde mais celle qui l’agresse. Et même si la bannière étoilée avait longtemps flotté devant sa maison, comme chez bien des habitants de Baker, il ne s’était jamais fait d’illusion. S’il n’en n’avait jamais parlé avec les autres c’était peut-être pour cette raison finalement, non seulement il ne se faisait aucune illusion sur lui-même mais pas plus sur les causes qui les avaient expédié au front. Mais peut-être que c’était des foutaises aussi, peut-être qu’il ne voulait pas en parler parce qu’il ne pouvait simplement pas. Comme avec son fils. Un truc qui bloquait. Comme avec sa femme. Qu’est-ce qu’il y avait chez lui qui déconnait comme ça ? Il repensa à ce que lui avait sorti le gamin, toi t’es pas un père t’es un cimetière. Oui, il avait raison, il portait ça en lui, la mort, les morts… et il portait ce deuil tous les jours depuis le 23 octobre 1983. Il se leva et replia le bipied sur lequel reposait le fusil. Il venait d’avoir une idée. Il allait écrire. Tout coucher sur papier et le donner à Corey. Par écrit peut-être que ça serait plus facile de s’expliquer. Peut-être que ça aiderait à se faire comprendre de lui, et même de soi. C’est ce qu’on disait sur l’écrit après tout, ça libérait. Debout sur la colline, il contemplait Baker la poitrine gonflée de sa nouvelle résolution. L’après-midi déclinait mollement dans une chaleur poisseuse, le vent ronflait dans les allées et les rues cuites, Kush et sa bande étaient vautrés sous le préau derrière la Ferme. Bières, joints, et palabres à propos du shérif qui était passé poser des questions à la vieille, et forcément de l’étranger et de l’incident du midi. La discussion tournait autour de ce qui s’était réellement passé, l’étranger avait-il, comme tout le monde le disait, mis ces deux types au tapis ou non, et les avis étaient partagés. Kush, qui avait fini par l’apercevoir la veille au soir, n’avait pas été très impressionné. Comme sa grand-mère disait, rien qu’un clochard de plus, et même pas spécialement gaulé. Alors ce qu’en disaient les potes qui l’avaient eux-mêmes entendu soi-disant de la bouche de témoin direct, il avait des doutes. Comme la moitié de la bande d’une jeunesse à la critique conspirationniste facile. D’autant que d’autres rumeurs, parlaient de bagarre générale, qu’en réalité un des clients aurait jeté le gars par la fenêtre, en tout cas c’était pas sûr que c’était un basané qui ai vraiment démoli ces autres basanés.

–       Dix dollars que c’est des conneries.

–       Tenu !

–       Nan ! c’est vrai c’est lui j’vous dis, même que l’autre avait un couteau et qu’il l’a désarmé en deux deux.

–       Arrête eh l’autre tu t’es cru dans Jason Bourne ou quoi ? Un mec avec un couteau ça se désarme pas comme ça, railla un des garçons. Les métèques ça sait pas ça ou alors l’a eu un coup de bol à la Sense, dit-il en faisant référence à une série télé.

L’un des gamins se prit la tête à deux mains et se mit à psalmodier en se référant à un des personnages de la série.

– Sun Bak sort de ce corps.

– Ah, ah, ah, ah !

–       Peut-être un graisseux qu’a fait l’armée, suggéra quelqu’un

–       C’est pas un graisseux, j’t’ais déjà dit ! Intervint Kush comme si son honneur était en jeu. La vieille elle veut pas de mexicain chez nous !

–       Ouais bin c’est quoi alors ?

–       Un canadien à ce qu’il parait, déclara un autre. C’est Jenny la caissière du Pig qui m’a dit.

Tout le monde convint qu’il n’avait pas l’air canadien.

–       Jenny elle raconte que des conneries ! Moi je dis si c’est pas un mexicain c’est un colombien ou un brésilien qui a fait l’armée ! Insista celui qui tenait à l’histoire officielle et à l’embellir à sa sauce.

Un gars qui rossait deux mecs armés c’est pas tous les jours qu’on voyait ça. A Baker les bagarres c’était souvent à coup de quelque chose de contendant mais personne ne savait se battre. Et ceux qui savaient, en général, évitaient. Ici comme partout les gens s’agressaient pour des raisons imbéciles, et comme partout ils le faisaient avec autant de peur, de lâcheté que de maladresse.

–       Arrête de raconter de la merde, intervint celui assis à côté de Kush, celui-là même qui harcelait Corey au lycée dès qu’il le voyait. Même qu’Olson lui a mit un pain et qu’il a rien fait.

–       C’est quoi cette histoire ? Intervint Kush.

–       C’est Henry qui me l’a dit, l’a tout vu.

–       C’est qui Henry ? Demanda un des garçons.

–       Un mec qui bosse à l’usine avec qui chuis en affaire, frima son copain. Raconte pas de la merde ce mec, jamais. Votre gars il a rien fait.

–       Et pourquoi il l’a frappé Olson ?

Il lui raconta ce qu’il savait. La petite Brown qui s’était embrouillé avec le beau-père, les mots, les gestes.

–       C’est une cinglé c’te fille, fit remarquer un des garçons

–       T’es sûr de ça ?

Kush avait du mal à y croire.

–       Mon pote y dit pas d’la merde, répéta l’autre, y’avait aussi Corey à ce qu’il a dit.

–       On a qu’à lui demander, suggéra quelqu’un.

–       Je l’ai vu sortir de chez lui tout à l’heure, dit son voisin. Faut qu’on l’trouve d’abord

–       Moi je sais où il est !, affirma un autre. On y va ? Demanda-t-il en regardant Kush comme s’il attendait l’ouverture de la chasse.

Il y a des mystères urgents à résoudre et d’autre moins, ce qui s’était réellement passé ce midi, appartenait d’autant à la première catégorie qu’il y avait dix dollars en jeu. La bande s’égailla, marchant comme des brutes sous le soleil, guidé par leur copain jusqu’au-delà du champ de maïs qui bornait le sud de Baker. Au loin on apercevait la prison dressée par-dessus les collines et borné par une rangée d’arbres, une maison fantômes dans une vieille série B. L’étranger regardait par la lucarne de son cachot sa liberté perdue. Les autres étaient dehors qui erraient depuis la rangée d’arbres. Pourris, tavelés de tâches sombres, les bouches béantes et noires pétrole. Dehors, comme s’ils n’osaient pas s’inviter dans sa cellule, qu’il était dans un sanctuaire. Le chien viendrait. Le chien venait toujours, où qu’il aille. Il serait là cette nuit à le fixer avec ses yeux de haine, de peur, à attendre, encore. Il avait pensé quelque fois à se tuer. Mais pour une raison ou une autre, peut-être parce qu’il avait prit l’habitude de survivre, il avait renoncé avant même de tenter quoique ce soit. La vie était toujours plus forte en lui, comme un refus de céder, de plier le genou plutôt que comme un goût particulier. Cette même rage finalement qui le tenait et l’avait poussé à se mêler de ce qui au fond ne le regardait pas. Qu’est-ce qu’il en savait si ces types n’allaient pas renoncer à la dernière minute ? Ou bien il aurait pu décider de ne rien voir, sortir à temps et laisser le monde se démerder sans lui. Non, la rage était toujours là, la rage ne le quittait jamais, comme ce chien invisible. Mais, après tout, elle était un peu née avec lui. L’étranger s’assit par terre et pensa à John. Il se serait bien moqué de lui aujourd’hui. John qui lui disait toujours qu’il était trop à cran, trop sérieux. Et lui qui lui répondait pas moins systématiquement qu’il n’était qu’un connard d’américain sans cervelle, un putain de Mickey Mouse. Et ça les faisait marrer l’un comme l’autre. Mais maintenant la rigolade était terminée, les choses sérieuses allaient commencer. Il le sentait. Et tôt ou tard ils viendraient. Ce shérif avec son petit doigt sur la couture n’avait pas la moindre idée de ce dans quoi il s’était fourré. Son poing vola dans le vide, suivit de son pied, latéral et maladroit, il manqua de tomber. Ils étaient deux, trois, quatre autour de lui, féroces, armés de coutelas, prêt à tuer. Corey bondit de côté pour éviter la pointe d’une lame et, saisissant le  poignet de son adversaire, le lui cassait d’une torsion. Il dansait dans le silo vide comme un ninja de série Z. Ca lui arrivait quelque fois, jouer comme quand il était gosse. Mimer ses héros, imaginer des bagarres, des fusillades, des situations à risque. Parfois ça l’aidait pour se souvenir de la position du corps dans telle situation, de la mémoire pour ses dessins, souvent c’était simplement parce que les cases de bédé n’étaient pas assez grandes pour contenir ses envies d’aventures. Que rien, et encore moins Baker ne suffisait à son imagination. Il s’inventait des rôles, des personnages, que parfois il couchait sur papier, et qu’il jouait pour lui, loin des regards. Dans sa chambre, ici, dans les collines. Son petit secret à lui, qu’il n’aurait jamais raconté à personne et certainement pas à Kate. C’était un truc de gamin, comme de pisser au lit ou d’avoir peur du noir, du moins le voyait-il comme ça, un petit vice un peu honteux de celui qui ne grandit pas assez vite, assez bien pour son goût. Aujourd’hui évidemment il était l’étranger, et dans sa peau il se sentait invincible. Parfois, pour ajouter à la scène, il faisait les bruits. Détonations, coups, meubles et vaisselles détruites. Manquait plus que la lumière, les effets pyrotechniques. Un de ses adversaires vola par-dessus sa tête dans un concert de verre brisé quand un peu de terre lui tomba sur les épaules. Sur le moment il ne fit pas attention, tout à son jeu, puis ce fut un caillou sur son crâne. Cette fois il s’immobilisa et regarda au-dessus de lui. Ils éclatèrent de rire. Quatre visages joufflus de gros garçons contant d’eux qui le regardaient depuis l’accès par lequel il était entré et dont il était immédiatement séparé par une longue échelle métallique.

–       Ohé Jacky Chan arrête de te battre y sont parti !

–       Oh l’autre c’est pas Jacky Chan lui c’est Jason Statham ! Ayaaaaa ! Tchac ! Ping, bang !

–       Ah, ah, ah ah !

Rouge comme une écrevisse Corey ne savait d’autant quoi pas répondre qu’en plus d’être mortifié il était coincé. Ils occupaient  la seule sortie valable, la porte en bas était condamnée.

–       Meuh non, beugla Kush, lui c’est pas Jason Staham, c’est Trouduc Statham !

–       Ahahaha, lui il leur pète pas la gueule, il leur pète à la gueule ! renchérit à côté de lui celui qu’on appelait Sonny.

–       Ahahahahah !

Ils avaient tous des prénoms à la con comme le sien, des prénoms de bagnoles et d’appareil électroménager, Sonny, Ford, Lee, Chrys avec un y comme dans Chrysler. Ils faisaient tous du sport mais branlaient rien en cours. Tous racistes, républicains parce que leurs veaux de parents l’étaient. Les mêmes qui avaient fait des bruits de rut et de singe quand Trump avait été élu. Qu’est-ce qu’ils voulaient ? Pourquoi ils venaient l’emmerder, et comment ils savaient qu’il était là ? Cette cachette, croyait-il, personne ne la connaissait. D’ailleurs c’était lui qui avait déverrouillé l’accès là-haut.

–       Qu’est-ce que vous voulez !? cria-t-il par-dessus les rires.

–       Hey la tortue ninja tu sais que tu te bagarres où j’baise ! Railla le gros Toby, son Némésis. C’est pas poli d’marcher su’ lit des gens !

–       Aahahahaha !

Il réalisait son impuissance et soudain ça le terrifiait, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient de là où ils étaient, à commencé par l’enfermer, et lui tout de suite n’était qu’un pauvre connard impuissant à la merci de ces brutes. Qu’est-ce qu’il aurait fait l’étranger dans ces cas là, qu’est-ce qu’aurait fait Doc Carnaval ? L’astrophysicien masqué avait sa force et ses gadgets pour lui, il n’avait même pas une assez grande gueule pour leur fermer la leur, ni assez de cran pour en assumer les inévitables conséquences.

–       Ouais, ouais, c’est ça, vous voulez quoi merde !?

–       Eh dis donc parles poli si t’es pas joli la tortue ninja, gueula un autre,

Corey maudissait par avance la fin du Spring Break parce qu’il savait que pendant le mois suivant jusqu’à l’été il serait une putain de tortue ninja pour tout le lycée. Et il ne savait pas s’il saurait résister. Lui aussi, comme son père avait déjà pensé au suicide. Les coups de cutter sur ses bras étaient une façon de tergiverser parce qu’au fond la mort lui faisait plus peur qu’il ne l’aurait admis. Mais parfois, dans ces moments là, il aurait préféré être mort, avoir eu la force un jour de tout laisser tomber, même lui-même.

–       Eh la tortue ninja c’est vrai que le métèque il s’est battu avec Olson ?

–       Nan, il s’est pas battu, c’est Olson qui l’a tapé.

–       Et il a rien fait ?

–       Il a craché sur sa chemise.

–       Il a quoi ?

–       Il lui a craché dessus.

Un acte insensé à leurs yeux, il n’en doutait pas une minute, mais aux siens d’autant plus extraordinairement héroïque que ce midi il ne s’était pas contenté de cracher. Pourquoi il avait fait ça d’ailleurs ? Pourquoi il était venu au secours de Kate ? Il avait peut-être un truc avec les femmes en détresse, comme les héros des films.

–       Putain c’est tout ! Putain moi tu me colle un pain j’t’en met deux ! S’écria Kush.

–       Tu vois j’t’avais dit ! C’est pas lui c’midi, c’est une putain d’tapiole. C’est les routiers qu’on sorti les gus, renchéri Toby.

–       Non c’est lui ! S’exclama Corey du fond du silo.

–       Quoi que tu dis l’ninja ?

–       C’est lui ce midi qui les a tapés, j’étais là.

–       T’étais là ? S’étonna Kush dubitatif.

–       Oui ! J’ai vu quand le gars il a traversé la vitre, le shérif est arrivé juste après, c’était pas les routiers, c’était l’étranger.

–       Pfff, qu’est-ce que t’en sais t’étais pas à l’intérieur si ? Lança un des garçons qui pourtant avait jusqu’ici défendu la thèse officielle, mais puisque le chef…

–       Je le sais parce qu’il n’y avait pas de bagarre générale.

Toby le fixait avec amusement, soudain il éclata de rire comme s’il venait d’avoir une révélation particulièrement marrante.

–       Eh mais j’sais c’qui fout là ce con ! Y s’prend pour l’métèque ! Hein c’est ça l’ninja, tu te prends pour lui !?

Instinctivement Corey lui fit signe d’aller se faire foutre alors que les autres éclataient de rire. Le genre de signe qui avait le don de mettre en pétard l’intéressé, personne n’étant autorisé à lui tenir tête sans en payer les conséquences. Il allait descendre quand Kush lui dit un truc à l’oreille qui changea son air mauvais en sourire méchant.

–       Eh l’ninja, tu t’es déjà battu sous la pluie ?

Corey compris instinctivement avant même qu’il mette les mains à sa braguette. Il recula dans le fond, essayant de disparaitre dans la pénombre quand les premiers jets d’urine giclèrent sur lui accompagnés de rire gras.

–       Vas-y danse la tortue ninja ! Danse yeah !

–       Ahahahaha !

Ils pissaient aussi loin qu’ils pouvaient et Corey faisait ce qu’il pouvait pour les éviter, mais il avait peu d’espace et chaque fois qu’il sautait ou courait pour esquiver la pisse de l’un, la pisse de l’autre le suivait comme un tuyau d’arrosage cinglé. Puis quand les vessies furent vides, ils claquèrent la porte, la coincèrent avec un bout de bois et filèrent en riant. Trempé il tomba fesses contre terre et éclata en sanglot. Un long sanglot d’enfant qui n’en peu plus. De gamin abandonné, seul, humilié, comme un cri en cascade de larmes qui ne voulait plus s’arrêter jusqu’à ce que l’épuisement le prenne et qu’il s’endorme dans les flaques de pisse. A son réveil, la nuit était tombée et sa fraicheur se glissait jusqu’à l’intérieur affadissant l’odeur d’urine. Il grimpa l’échelle, las et triste, et tenta d’ouvrir la porte. Une fois, deux, puis en la secouant, avant de réaliser qu’il était enfermé à l’intérieur.

Ma petite entreprise 7.

Il y avait des mômes d’un peu tous les âges, jusqu’à onze ans ou environs, chacun avec son délire à lui, sa vitesse de déplacement à lui, comme des électrons s’excitant autour du même atome et tant pis pour les collisions, les mini drames, une mère se levait, allait gronder le gamin qui avait buté la tête du petit avec son ballon, et le manège repartait de plus belle. Samia savait marcher et sa personnalité de petit général s’imposait sans mal sur les autres gosses. Je la regardais de loin qui expliquait à un petit garçon comment il devait jouer avec ses poupées, une petite en couche à côté d’elle qui mordillait distraitement une petite voiture trouvé dans le sable. On la sentait investie, responsable, le genre qui conduirait le groupe de survivants après l’apocalypse. Autour de nous les mères de famille causaient entre elles, certaines nous mataient en se demandant sûrement pourquoi je gardais mon masque de Mickey sur la tête. Aucune d’entres elles n’avaient l’air de faire réellement attention à ce qui se passait sur l’ère de jeu, on les sentait plus blasées que fatiguées, se levant de temps à autre pour gérer des conflits que le plus souvent elles réglaient à la voix. C’était leur monde, leur jungle et ce n’était clairement pas la nôtre. De temps à autre on se relayait pour faire faire un tour de landau ou de poussette histoire que les deux frères se mettent pas en duo pour nous exploser les oreilles. Et comme mon pote avait les chocottes de porter Amin, à moi de me fader non seulement le biberon mais le changement de couche à la sauvage.

–       Bah elle est où ?

–       De quoi ?

–       Samia elle est où ?

Pile poil au moment où j’avais du caca de lait devant mon nez et que je m’apprêtais à désamorcer la bombe qui se tortillait en gloussant. Je me retournais, les yeux en mode radar de combat mais rien, pas de Samia.

–       Putain mais elle était là y’a cinq minutes !

–       Putain faut qu’on la retrouve !

–       Vas-y cherche là je m’occupe des deux autres !

La panique complète. T’as déjà vu des suricates en train de surveiller l’horizon à la recherche du prédateur ? C’est à peu près la tête que j’avais en changeant Amin, pendant que mon pote, complètement flippé se mettait à courir dans tous les sens en gueulant le nom de la gamine. Ce qu’il y a de bien avec ce genre d’endroit, encerclé de mère de famille pour la plus part africaine, c’est que ton problème devient le problème de tout le monde. D’un coup en meute, les mères se mettent d’abord en rapport avec leur progéniture, histoire d’être bien sûr que tout le cheptel est là, et puis dans la foulée passent en mode détective te demander comment était sapée la gamine, où est-ce que tu l’as vu pour la dernière fois, quel rapport familial tu entretiens avec elle, etc, le tout pendant que tu fais le suricate, les deux mains dans la couche pleine de merde, qu’Amin se tortille sur le banc en gloussant. T’es à ce moment là dans le même niveau de stress que doit ressentir un gars au milieu d’un champs de bataille, limite tu sais déjà que les prochaines semaines tu vas les passer avec un syndrome post traumatique qui sera plus ou moins grave si on retrouve ou non la gamine. D’un autre côté si on ne la retrouvait pas ça serait sûrement bref, vu que son père nous découperait probablement en rondelles de notre vivant, et avec un couteau à beurre pour que ça dure plus longtemps. Et puis soudain tu la vois, tout au bout de la résidence qui dodeline pépère sur ses deux jambes, une de ses poupées dans la main, droit sur la route… Et là t’es plus du toi-même, tu hurles, tu bondis, t’es un singe sous amphet mais ton pote est exactement dans l’autre sens et le temps qu’il se ramène, la gamine aura été écrasée cinq fois par cinq poids lourds différents, du moins c’est ce que tu dis en l’apercevant du coin de l’œil qui se ramène à toute blinde. Les mères de famille ont compris, elles hurlent, certaines partent même au trot, mais tu sais, intimement, que si toi tu la rattrapes pas, elle va mourir d’une horrible façon. Et là t’en à plus rien à foutre de la couche, des deux autres, de rien, t’es un putain de Bip Bip et le coyote peut toujours rêver. J’ai sauté par-dessus le banc je ne sais même pas comment et j’ai cavalé si vite que je suis certain que ce jour là j’ai battu je ne sais quel record mondial. Mais pas assez vite, pas assez vite pour ne pas entendre les femmes hurler en chœur, pour ne pas voir la petite descendre du trottoir et aller droit sur la route. Franchement je ne sais pas qui m’a prit, je ne savais même pas si j’étais à la bonne distance pour faire ça, si c’était une sorte de sursaut de désespoir à l’idée que j’allais mourir dans d’atroces souffrances ou si j’ai vraiment penser que j’allais lui sauver la vie, mais j’ai bondit. Pas comme un fauve sautant sur sa proie, pas comme un plongeur se jetant gracieusement dans l’eau, non comme un rugbyman rattrapant une balle à la volée. Droit devant, ras du sol, bourrin, percutant la môme alors que le bus freinait pour nous éviter. Il ne nous a pas évités. Du moins moi.  J’ai rebondi contre le bus, la gamine contre moi et j’ai atterri dans le pare-brise arrière d’une Twingo. Sur le moment j’ai pas eu mal, mon pote m’a aidé à sortir, la gamine pleurait, terrorisée, on l’a examiné mais elle avait rien, et puis la municipale s’est pointé parce que le chauffeur les avait appelé. Tout le monde descend, terminé pour lui, va falloir attendre toute la smala et faire son rapport à ses boss. Les flics veulent savoir ce qui s’est passé, t’as quatre mamans africaines pour leur fait leur rapport pendant que j’explique au chef, et comme tout le monde était au première loge, c’est vite le dawa. Là t’as le jeune poulet de service qui est un peu brusque avec une des mamans, et hop la sénégalitude banlieusarde de ton pote qui part en vrille, faut pas parler comme ça à la dame où ça va tomber, j’essaye d’intervenir, le chef me touche l’épaule, je hurle, je manque de m’affaisser, mon pote me rattrape, et les pompiers qui n’arrivent pas. Et ils n’arriveront jamais et je ne saurais jamais pourquoi. Ce que je savais à ce moment c’est que d’un coup j’avais super mal sur tout le côté droit, que je sentais plus ma main et que je commençais à méchamment flipper. Les flics une fois prit la déposition de chacun, et voyant que les pompiers ne se pointaient pas, ont voulu nous emmener mais pan ! Voilà qu’on les sonnait pour une urgence, un accident grave ailleurs. Autant te dire qu’à ce stade les mamans étaient au scandale, le chauffeur de bus était à deux doigts de se faire lyncher et qu’absolument toute la cité avait rameuté pour voir ce qui se passait et conséquemment se mêler de ma santé en me traitant de héros. Si tu n’as jamais vécu en banlieue tu peux pas comprendre ce que c’est quand le quartier s’en mêle. Il y a ceux qui connaissent Samia et sa famille, il y a ceux qui l’ont vu un jour dans leur vie et ça devient leur petite nièce ou leur sœur, il y a ceux qui ont assisté à la scène et surtout il y a tous les autres, tous ceux qui n’ont rien vu, ne savent rien, mais qui veulent dire aux autres ce qu’il faut faire. Et moi et la petite au milieu, la petite qui a peur encore mais surtout de tout ce monde. Ses frères ? Entre les mains des mamans, le premier qui ose y toucher est mort. Heureusement que Driss était là, il n’a pas demandé qu’on nous amène à l’hosto moi et la petite, il a passé ses instructions, et c’était clairement pas une négociation. Bref nous voilà aux urgences mais on n’est pas seul, deux voitures nous accompagnent, un vrai cortège. Sur le moment les infirmières à l’accueil nous ont regardés d’un drôle d’air. Faut les comprendre, douze personnes au scandale qui leur parlent en même temps, et puis Driss qui se met à gueuler comme un général pour se faire entendre. Ca a pas tardé cette fois, surtout quand il a expliqué pour la petite. Elle n’avait apparemment rien, ni mal, mais bon elle et moi on avait été renversé hein !… enfin surtout elle parce que moi on m’a laissé moisir dans un coin avec d’autres éclopés. Elle n’avait en effet rien, les radios étaient formelles, mais moi je poireautais, une heure, deux heures, sans radio, rien, avec mon épaule qui enflait, je pouvais même plus bouger le bras. Mais bon, c’est pas comme si j’étais seul non plus. D’abord Driss qui commence à interpeller l’interne de service, puis un gars du quartier qui se pointe et s’en mêle, ça commence à faire du scandale, ils nous menacent des flics, qu’ils ne sont pas obligé de m’accepter, etc mais t’as jamais entendu une maman africaine piquer une colère.

–       Et toi, arrête de faire l’important dans ta blouse blanche, il a sauvé une petite fille, tu respectes pas ça ! Hé tu es pire que maladie toi là ! Iiiiih !

–       Eh oh ça va, hein, il n’y a pas que monsieur qui attendent et nous avons d’autres patients.

–       Iiiiih ! Hé ? Mais qu’est-ce que tu me racontes espèces de babouin tu rentres et tu sors du bureau là, tu fais du vent avec ta blouse, va faire ton travail espèce de feignant !

Le tout beuglé par une femme d’environs cent dix kilos avec des mains comme des battoirs qu’elle agite au nez de l’interne. Finalement un autre médecin s’est pointé, un plus vieux qui a commencé par m’examiner au lieu de bavasser. Ca a calmé le jeu vite fait parce qu’il a ordonné à l’autre de me descendre à la radio. Résultat des courses ? Une épaule déboitée et une clavicule cassée mais franchement c’était moins grave que si la petite avait croisé le bus. D’ailleurs, le chauffeur me l’a dit il avait commencé à freiner en me voyant sauter, il croyait que je voulais me tuer, il n’avait même pas vu la petite

 

Finalement c’est Driss et sa sœur qui se sont occupé de la marmaille le reste du weekend, moi j’étais à l’hosto et je m’emmerdais en me demandant comment Tonton allait prendre ça, qu’on ait laissé sa fille se barrer. Certes j’avais sauvé les meubles mais on aurait été plus attentifs ça ne serait jamais arrivé. Il est arrivé le dimanche soir, avec sa gueule lugubre et ses yeux de dingue. Sur le moment j’ai cru qu’il allait se jeter sur moi et me déchiqueter avec ses mains.

–       Je te jure qu’on a fait attention Tonton je…

–       Tu sais ce que Samia voulait faire ? Il m’a coupé.

–       Euh non…

–       Apprendre à Leïla a traverser.

–       Oh putain !

Leïla tu t’en doutes c’était la poupée, elle avait juste voulu imiter ses parents.

–       C’est comme ça les mômes, il a ajouté, des fois je me dis que faudrait les attacher.

Je savais pas si c’était de l’humour ou sa vision de l’éducation, j’ai pas su quoi répondre. Il m’a fait signe vers mon épaule, m’a demandé si ça allait, je lui ai répété ce que le médecin m’avait dit, j’étais jeune, j’avais bien encaissé le choc, je remettrais vite.

–       Merci, tu lui as sauvé la vie, si t’as besoin d’un service, n’importe lequel, appel moi.

Et il est parti comme il était venu. Qu’est-ce que je pouvais lui répondre ? C’était vrai mais c’est pas non plus comme si j’attendais une médaille, j’étais juste heureux que tout ça se termine bien. Ce que je n’avais pas compris c’est qu’en gros maintenant on avait un chien de garde à disposition.

 

On a laissé les affaires en suspens pendant un mois le temps que je me rétablisse. Usman piaffait depuis une semaine il voulait qu’on commence à lui placer ses kilos, trois pour débuter. Nono avait fait savoir qu’il voulait nous voir, on avait ouvert une vanne on ne s’en rendait même pas compte. Tout d’un coup c’était comme si on était Escobar mais sans les moyens ni les hommes. D’ailleurs on voulait personne, strictly personnal comme disent les britts. Alors on est reparti en Angleterre, sans besoin de monter un bateau cette fois. Mais avant Claude voulait qu’on lui vende un kilo de pure. Evidemment pas au prix qu’on demandait.

–       Eh les mecs, je vous fais cadeau de mon pourcentage sur le prochain deal que vous faites avec Nono, faites moi une fleur.

Il ne voulait pas seulement la toucher moins cher qu’on l’avait vendu au gros, il voulait même qu’on lui vende cinq milles en dessous du prix commun.

–       Qu’est-ce que tu me racontes une fleur, la dernière fois on a failli se faire enculer à cause de tes arrangements !

–       Ouais mais le mot important là dedans c’est failli, non ? Tu m’as bien dit que t’avais des copains teufeurs, ils ont dû être vachement contant non ? Il nous a lancé avec un sourire genre on est copain.

Avec Driss on s’est regardé, c’était quoi cette question à la con ?

–       De quoi tu te mêles de nos affaires cousins ? Lui a lancé durement Driss.

–       Du calme, du calme, je me mêle pas, mais vous vous êtes arrangé non ? Alors il est où le blème ?

–       Y’a pas de blème, c’est toi qui en fait, on te la vend au prix qu’on l’a vendu à Nono, point à la ligne.

–       Ecoutez les mecs, voilà ce que je vous propose, j’avance vingt cinq milles, vous me filez un kile, et je vous donne quinze pourcents sur mes bénefs, c’est fair non ?

Claude c’était le genre de blackos tellement branché qu’il mettait des mots d’anglais dans ses phrases pour faire genre il passait ses vacances à Miami. Qu’est-ce que je savais ce qu’il allait se faire comme bénéfice moi ? Quinze pourcent de je ne sais pas quoi c’est pas quinze pourcent c’est je ne sais pas quoi.

–       Non, non, t’allonges trente cinq, et avec les bénefs tu nous payes la différence.

–       T’as tort mon gars, quinze pourcent de mon bénef ça va faire gros avec ta came, je vais la couper quatre fois, tu vois ?

Ca lui faisait quatre kilos à environs trente, trente cinq mille. En effet on perdrait de l’argent mais je préférais perdre dix mille plutôt qu’il nous l’achète à son prix. Et puis surtout j’avais quoi comme garanti encore une fois qu’il n’allait pas nous carotter ? Je n’avais pas confiance en lui, il avait fait ses arrangements sans nous en parler, il posait des questions.

–       Trente cinq mille d’avance.

–       Trente.

On a fini par couper la poire en deux à trente trois. On aurait l’argent dans deux jours.

 

Quand t’écoutes les journalistes économiques à la télé, le mot qui revient souvent c’est confiance. La confiance des marchés, si elle n’est pas là les cours s’effondrent, eh bien dans ma partie c’est la même. Tout repose sur la confiance parce que donc c’est un marché comme un autre n’en déplaise à la loi. Mais la confiance n’exclue pas la prudence. Raison pour laquelle la règle d’or des trafiquants, selon Youtube et internet, était que l’argent et la drogue ne devaient jamais se retrouver au même endroit en même temps. En aucune manière les échanges avaient lieu comme dans les films ou tu peux être sûr de te faire carotter un jour. Nono avait été un peu l’exception à la règle en somme mais on n’avait pas vraiment eu le choix. Avec les autres on avait toujours procédé par étape, ils payaient d’abord on les livrait ensuite. L’un ou l’autre vu qu’on y allait en tacos et que dans ces cas tu t’évites tous les contrôles au faciès de la terre. On lui donnait une adresse pas trop loin de l’endroit de la livraison et le tour était joué. Samir nous avait donné les clefs d’une boite aux lettres, quand c’était fait on le bipait. Claude c’était une bagnole, il a envoyé la marque et l’immatriculation à Driss par SMS alors qu’il était en route. La bagnole était garée sur un parking d’immeuble qu’on pouvait rejoindre sans passer par le hall. Alors voilà mon Driss tout peinard qui fait le tour et entre sur ce parking. La voiture était ouverte, il avait juste à déposer le paquet sous le siège conducteur et repartir, sauf que sur le parking il y avait des poulets en train de faire Dieu sait quoi, et voilà qu’il se retrouve nez à nez avec eux. Les flics c’est comme les clebs, si tu leur montre que tu as peur, que t’es pas à l’aise, tu peux être sûr qu’ils vont mordre. Sauf si t’es un noir d’un mètre quatre-vingt dix, là c’est eux qui ont peur, instinctivement, grégairement, et quoi que tu fasses ils te feront chier, à croire que c’était génétique, comme disait Driss. Une espèce de mutation qui s’exerçait au port de l’uniforme. Driss et les flics ont échangé un regard, et à l’instant même il a su que s’il ne repartait pas vite il n’allait jamais repartir. Et il a fait l’erreur que font tous les enfants devant les clebs sans laisse, il s’est mis à courir. Franchement je ne sais pas ce que j’aurais fait à sa place parce que je ne sais pas ce que c’est que d’être noir en France. Jeune je sais, c’est un peu pareil, c’est les premiers qu’on emmerde, mais noir apparemment c’est comme arabe c’est forcément la couleur du crime. Les flics se sont mis à courir après lui en gueulant, Driss a tracé jusqu’au métro et comme il était pressé, il n’a pas acheté de ticket. Paf ! Cent mètres plus loin les contrôleurs.  Et évidemment il n’avait pas emporté ses papiers avec lui. Impossible de revenir en arrière parce que les poulets sont descendus eux aussi, alors il a foncé dans le tas… Et la course poursuite a repris, cette fois avec les contrôleurs en plus.

–       Je te jure frère j’ai jamais couru aussi vite de ma vie et je savais même pas où j’allais, dès que j’ai vu une rame je suis monté dedans, et putain que la sonnette dure deux heures et ces putains de ‘leurs qui se pointent sur le quai !

–       Y t’avaient vu monter ?

–       Je sais pas frère, j’étais planqué, je les ai vu passer, shab y’en a un qui est rentré mais le trom est reparti et il est sorti.

–       Les gens y disaient quoi ?

–       Rien ils me regardaient louche.

–       Finalement t’as fait quoi ?

–       Je suis descendu au premier arrêt, gare de Lyon.

Et là, des flics partout, des militaires, la BAC, pour qui c’était, Driss n’a pas calculé, tout ce qu’il savait c’était les flics la station d’avant et sa parano à fond les ballons. Alors il est rentré dans les chiottes d’une brasserie et il s’est débarrassé. Ca été la meilleure idée qu’il a eu parce qu’il avait pas fait cinquante mètres que la BAC l’aplatissait par terre comme s’il avait été un putain de Ben Laden. Merci les caméras, délit de fuite, transport sans ticket, et d’abord pourquoi qu’il s’était enfui ? Bref il a passé dix heures en garde à vue et il s’est prit une amende. Mais la confiance… La confiance s’en était allé des deux côtés. Moi pendant que Driss était au trou je n’étais au courant de rien et Claude de me téléphoner en mode vénère qu’il n’avait pas ce qu’il avait demandé. J’ai essayé d’appeler mon pote qui évidemment avait coupé son fil et je me suis rongé les sangs pendant deux bonnes heures à me demander ce que je devais faire. Si Driss s’était fait gaulé avec la dope il était bon, est-ce qu’il craquerait ou pas ? Non, je savais que mon pote ne dirait rien à part des bobards. Pratiquement depuis qu’il était môme les flics le faisaient chier. C’est pas qu’il les détestait tout spécialement mais question bavardage autant qu’ils s’essayent avec une huitre. Mais qui sait ce que les flics savaient déjà ou non. ? S’ils étaient tombé sur lui c’est que quelqu’un l’avait balancé, qui ? Claude ? Melvine qui aurait voulu se venger ? Tu sais dans ces moments là tu ne raisonne plus droit, t’es en mode parano, tu le sais et tu veux te calmer, mais plus tu trouves de raisons de ne pas flipper, plus t’en trouves autant pour le faire. J’ai pensé à tout, à déménager la coke, à me barrer au Brésil, à vider mon compte et prendre le premier train pour Marseille, le tout en shouffant la rue au cas où je serais Mesrine et que les flics quadrilleraient le quartier. Au bout de deux heures, vu que je voyais toujours pas les poulets mon taux de parano est redescendu à la normale et heureusement je m’étais pas mit à tout déménager. J’ai juste attendu d’avoir des nouvelles en me disant qu’avec un peu de chance il s’était débarrassé de la coke à temps. Claude a rappelé, il était toujours vénère, on avait jusqu’à demain pour le livrer où il allait nous enculer sévère. C’est là où tu te poses des questions sur les choix que tu as fait. Le stress, le danger, la possibilité soit de finir en taule soit de se faire défoncer, ça relativise l’intérêt. Même pour sauver le cul de mon daron. Mais qu’est-ce que je pouvais faire maintenant ? J’avais mit le doigt dans un engrenage et je ne pouvais simplement pas le retirer au risque de me faire arracher le bras. Je suis sorti faire un tour histoire de penser à autre chose. Mais comme je ruminais quand même j’ai préféré retourner à la maison, me fumer quelques bonnes douilles et jouer à la Play jusqu’à ce que je tombe. Driss a fini par appeler au milieu de la nuit. Le lendemain matin, à la première heure, on était de retour dans les chiottes du Train Bleu, et la coke était toujours là, dans le faux plafond. Cette fois c’est moi qui ai fixé le rendez-vous de la livraison. Ce que foutaient les flics quand Driss s’était pointé, on n’en savait rien mais si c’était à cause de Claude à lui de prendre les risques cette fois. Évidemment il n’était pas jouasse mais qu’est-ce que j’en avais à faire ?