La nuit du chien 18

Surgit un autre adjoint.

–       Chef, on a deux morts en bas, qu’est-ce qu’on fait ?

–       Des gars de chez nous ?

–       Oui, un Frank Ryder.

–       Il travaillait pas chez Diaz lui ? Demanda Lee.

–       Si, il l’a viré, soi-disant il piquait dans la caisse, répondit l’autre d’un air entendu. Lee eu d’ailleurs l’air de comprendre.

–       Okay et l’autre ? S’impatienta Parker.

–       L’autre je crois qu’il est de chez eux.

–       Vous croyez ?

–       Bah ouais, c’est un mexicain, pour ce que j’en sais y se ressemblent tous.

–       D’accord, d’accord, et il est où ?

Il fit signe vers le nord.

–       Par là-bas.

A savoir d’où on les tirait, il soupira, ce n’était pas facile de travailler avec des buses.

–       Des blessés ?

L’autre fit signe trois, deux graves, bon Dieu ! Il fallait absolument qu’Alpine leur envoi des secours de toute urgence.

–       Hey on va crever là-dedans ! Beugla l’étranger alors que les autres s’arrachaient toujours les poumons.

Toute la fumée des bureaux s’était accumulé dans les cellules, il les fit évacuer et transférer dans les cellules du bas. Mais l’étranger avait apparemment son mot à dire.

–       C’est pas une bonne idée chef, la prochaine fois ils viendront avec des explosifs.

–       Qu’est-ce que ça peut te foutre, s’ils les libèrent, ils te libèrent, railla Carson.

L’autre lui jeta un coup d’œil de biais, il avait entendu comme lui les menaces des mexicains. Il se tourna vers Parker, yeux dans les yeux.

–       J’ai pas plus intérêt que vous à ce qu’on les libère, filez moi une arme, croyez moi je vous serais utile.

Parker l’avait vu désarmer un homme comme s’il faisait ça tous les jours, il le croyait sur parole. Il fit signe à Carson qu’on lui confie un fusil. Ce dernier grimaça mais en la circonstance…

–       Vous faites confiance à un muslim vous les mecs ? Vous avez pas peur ! Ricana Enrique.

–       Fermes ta gueule  toi et avances, lui intima Lee en le poussant vers les escaliers.

Le feu avait noirci la façade, sans plus et rendu inutilisable le bureau des gardiens. Ca fumait et ça puait le bois brûlé, la moquette avait fondu par endroit, le portrait du fondateur gisait dans son cadre brisé, troué de deux impacts, du verre partout. Parker se sentait déprimé. Tout s’était enchaîné si vite sans qu’il ne puisse rien faire, et on en était déjà à quatre morts en trois jours. Il alla voir le cadavre du mexicain avec Carson et l’étranger. Le 13 tatoué sur la joue ne laissait pas beaucoup de doute sur son appartenance.

–       Putain de cartel, cracha Carson.

–       C’est pas les cartels, fit l’étranger. C’est la Mara.

–       La Mara ? Demanda Parker.

–       Mara Salvatrucha, MS13, salvadorien, mais ils travaillent avec les mexicains.

–       Et alors ça change quoi ? S’agaça Carson qui ne voyait pas l’intérêt de ces précisions.

–       Les Maras ont des années de guerre civile derrière eux, ils sont entrainés à la guérilla et ils ont la réputation d’être un des gangs les plus violents des deux Amériques.

–       Ils ont tous cette réputation, bougonna Carson

–       C’est vrai, mais ceux là…

–       Comment vous savez tout ça ? Demanda Parker qui ne s’était jamais intéressé plus à la question qu’à la une de son journal.

–       Quand une armée commence à manquer de volontaire et que les recruteurs sont sous pression, on signe un peu n’importe qui.

–       Vous étiez dans l’armée ?

Sam fit signe que oui.

–       Quel régiment ? Questionna Carson toujours soupçonneux sur ce sujet.

–       Rien de respectable.

Il souriait mais difficile de dire si c’était complètement ou non une blague.

–       Ca j’en doute pas, grommela Carson en s’éloignant.

–       Vous étiez où ?

Sam haussa les épaules.

–       ¨Partout où ça craignait.

Il n’en dirait visiblement pas plus et il en savait déjà assez comme ça pour son goût.

–       J’ai une artère fémorale touchée et un poumon perforé, il faut qu’on les transporte à l’hôpital ou ils ne passeront pas la nuit.

Dalton avait fait transporter les blessés dans la salle du conseil de la mairie. Les avant-bras et la chemise couverts de sang, il n’aurait pas dépareillé dans un bloc opératoire de la guerre de sécession.

–       On ne peut pas laisser l’ambulance y aller seul, ils sont capables de l’attaquer, conseilla Sam.

–       Pourquoi faire ? Ils sont hors d’état de nuire, demanda le médecin.

–       La première chose que vous voudrez tous faire c’est leur porter secours, ils vous tireront comme des lapins.

L’idée répugnait Dalton et qu’on puisse imaginer une telle chose encore plus.

–       Comment vous savez ça vous ?

–       Parce que c’est ce que je ferais.

L’argument convaincu le shérif, ils n’iraient nulle part sans une escorte, et avec un peu de chance on pourrait convaincre la police d’état ou celle d’Alpine de venir en renfort. Carson choisi trois gars dont Lee, ils accompagneraient le doc dans le pick-up de ce dernier, départ dans la demie heure, le temps qu’on aménage l’ambulance. Le reste de la nuit se passa sans incident notable. On tira bien sur des ombres, on tua un ou deux cactus. Les bars étaient fermés, les ivrognes se terraient chez eux en maudissant le shérif et le Mexique tout entier, Baker se sentait en sursis et tout le monde se demandait ce que leur réservait le lendemain.

 

Il avait dormi trois heures, réveillé par la fièvre d’une chaleur laiteuse et l’odeur du café brûlé, la moiteur froide de sa chemise. L’étranger se tenait dans l’encadrement de la porte qui l’observait en sirotant sa tasse écaillée.

–       Vous dormirez mieux quand ils seront partis, promit-il.

–       Pourquoi j’ai l’impression que ça sera aussi le dernier jour de ma vie ?

Il ne répondit rien, non pas qu’il ne pensait pas la même chose que ce n‘était pas la peine de remuer le couteau dans la plaie. Parker se frotta le visage comme s’il était au-dessus d’un baquet d’eau.

–       Combien ils sont d’après vous ?

–       Je dirais quatre, cinq avec celui qu’on a eu. Et quelqu’un les renseigne.

–       Quelqu’un ? Comment ça ?

–       C’est pas des types d’ici et ils savaient où se trouve le relais, quelqu’un les renseigne.

–       Laro.

–       Qui c’est ?

–       Un dealer d’ici. Une petite frappe.

–       Si on lui met la main dessus, on met la main sur le chef d’équipe.

–       C’est bien le problème, il peut être n’importe où entre ici et Hamon. Où est Carson ?

–       Il est retourné à la prison.

Parker se leva et alla se chercher un café, il bu une gorgée.

–       Je suppose que je n’aurais pas d’explication sur ce que vous faites ici.

–       Je suis de passage.

–       Pourquoi j’ai l’impression que vous êtes en fuite ?

–       Parce que vous êtes flic et que vous êtes parano.

Le téléphone se mit à sonner comme si quelqu’un quelque part savait aussi pile poil quand il se réveillerait. D’abord celui du bureau, ensuite son portable. Il répondit au second et fit signe à Sam de prendre l’autre. C’était Hughsum, furieux comme à son habitude depuis deux jours. Il ne lui avait pas dit que le relais avait été saboté, que c’était irréparable avant des semaines, comment le commerce allait tourner dans ces cas là ? Parker soupira.

–       D’une je vous l’ai dit, de deux…

Mais il ne termina pas sa phrase, Sam se jetant sur lui comme un quater back à un match de saison, juste avant que la vitre n’éclate. Le premier impact fit un trou gros comme le poing dans le mur. Le second explosa le téléphone sur le bureau de Louise, le troisième vaporisa la chaise de bureau où il se trouvait cinq secondes auparavant. Puis plus rien. Trois balles de gros calibre et le silence. Parker, couché sous Sam, n’osait rien dire, pas faire un mouvement. Ce dernier sentait sa peur contre sa peau, et puis ils entendirent des coups de feu au loin et Sam dit :

–       On dirait que la cavalerie est de votre côté chef.

Il se redressa et alla jusqu’à la fenêtre brisé. Monsieur Alvarez était sorti de sa boutique et le regardait ahuri, il lui fit signe de s’en aller quand les coups de feu cessèrent.

–       Qu’est-ce qui s’est passé ? Demanda le shérif en se levant, hagard.

–       J’ai juste entendu un mec dire « salut shérif » je savais que c’était eux.

–       Comment vous le saviez ?

–       Parce que je suis pas le shérif… répondit Sam impassible avant de regarder l’impact énorme dans le mur. Ils ont tiré un peu au hasard, jugea-t-il. On a eu du bol, ils auraient fini par nous avoir avec ça.

–       Ca ?

–       Au pif, et parce qu’on est au Texas, je dirais un Barrett. Sniper lourd, précisa-t-il

–       Je sais ce que c’est qu’un Barrett, s’agaça Parker. Il sorti du bureau et regarda vers les collines en se demandant qui pouvait bien être la cavalerie cette fois.

–       Ca va shérif ? demanda Harry, le barbier derrière lui qui le dévisageait comme s’il venait de sortir de la tombe.

–       Oui, oui, rentrez chez vous vite, et ne sortez plus !

–       Mais…

Cette fois il sorti de ses gonds, la peur s’était mué en colère.

–       Mais quoi !? Vous voyez pas qu’on est en guerre !

On eut dit que leur cher président venait de leur annoncer un conflit atomique avec le Mexique., ils s’enfuirent presque en hurlant, Parker retourna à l’intérieur chercher ses affaires, excédé.

–       Venez avec moi, ordonna-t-il alors que Sam attrapait déjà son arme.

Sam estimait son tir à environ six cent mètres depuis un endroit élevé, Parker savait où. La poussière retombait tout autour d’eux quand ils aperçurent le cadavre décapité dans l’herbe rase au pied des chevalets, un M85 Barrett couché à ses côté. Ecrasé plus que décapité en fait, comme si la balle avait broyé son crâne avant de l’éparpiller. Sam avait déjà vu ce genre de blessure mais il ne fit aucune remarque, il se demandait juste qui pouvait utiliser des balles anti blindage par ici, et surtout pourquoi faire ? Sacré texan…

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la nuit du chien 17.

Il reparti sur les chapeaux de roue, juste après avoir ordonné aux deux autres de reprendre leur patrouille. On ne pourrait rien faire de toute manière avant qu’il ne fasse jour. Quand il débarqua la fusillade s’était momentanément arrêtée, deux des adjoints planqués derrière un pick-up, l’un d’eux était blessé. Parker alla chercher son porte-voix dans le coffre quand un nouveau coup de feu éclata, une balle sifflant au-dessus de sa tête.

–       Monsieur Alvarez, cessez le feu, c’est le shérif !

–       Qu’est-ce qui me le prouve ? Gueula l’intéressé au bout d’un instant.

–       Je vais me mettre dans la lumière, ne tirez pas.

Il se mit devant sa voiture, main en l’air. Après un moment la porte s’ouvrit sur un monsieur Alvarez armé et visiblement inquiet.

–       On a été attaqué shérif, ils nous ont tiré dessus !

–       On a rien fait du tout ! protesta l’adjoint blessé, ce crétin nous a tiré dessus dès que la lumière s’est éteinte.

Alvarez n’en revenait pas.

–       Jones ?

Le shérif lui arracha le fusil des mains.

–       Vous avez tiré sur un de mes hommes ! Bordel qu’est-ce qui vous a pris !?

–       Mais… euh c’est à cause de la lumière, qu’est-ce qui s’est passé shérif ?

–       Rien, une panne, menti le shérif votre famille va bien ?

–       Euh… oui.

–       Alors rentrez vous coucher et calmez-vous, le courant sera rétabli demain.

Ils transportèrent le blessé jusqu’au bureau, après quoi Parker se fit engueuler par le médecin parce qu’il était débordé. Apparemment un autre incident s’était produit en ville. Olson s’était pris une balle dans les fesses.

–       Comment il a fait son compte ?

–       Qu’est-ce que j’en sais moi ! Demandez-lui ! aboya l Dalton avant de lui raccrocher au nez.

Parker sentait la migraine lui serrer lentement le front. Il prépara un café pendant que Jones examinait la blessure de son compagnon. Rien de grave apparemment, mais il saignait abondamment du bras, entaillé par une balle. Il appela la prison pour demander comment ça se passait.

–       R.A.S, répondit Carson.

–       Et les autres ils se sont calmés ?

–       Apparemment ils ont bien essayé encore un peu, mais Lee s’en ai chargé

–       Pas de blessé ?

–       Quelques bleus, mais rien de méchant.

–       Okay, je suis au bureau, s’il y a le moindre problème vous m’appelez.

–       Vous ne rentrez pas chez vous ?

–       Non, dit-il sèchement avant de raccrocher.

La nuit allait être longue il le sentait, il prendrait du repos quand les autres seraient entre les mains des marshals. Entra le père de Corey. Les yeux éteints, le visage grave.

–       Je veux voir mon fils, demanda-t-il sans préambule.

–       Euh… je ne crois pas que ça soit une bonne idée.

–       Je ne vous demande pas votre avis.

–       Il est à Hamon avec Kid.

–       On y va.

Il y avait dans son regard quelque chose qui n’appelait pas à la discussion.

–       Demain si vous voulez bien, j’ai…

Le pistolet apparu de nulle part, pointé vers le sol.

–       Maintenant !

Les uns et les autres échangèrent un regard, Jones glissant lentement sa main vers son fusil. Il pivota vers lui, cette fois l’arme était braquée.

–       Toi je te déconseilles, grommela-t-il entre ses dents.

Jones recula vivement.

–       Ecoutez Tim, votre fils a été…

Mais il n‘était pas là pour négocier.

–       On y va maintenant !

Parker secoua la tête en signe de rémission et dit aux autres de l’alerter s’il se passait quoique ce soit de neuf. Les corps étaient au sous-sol des pompes funèbres, il fallu d’abord sortir le croque-mort de chez lui, mais Parker n’accompagna pas le père de Corey. L’image du cadavre tel qu’il l’avait découvert était gravé dans son esprit et il ne savait même pas si un jour il pourrait l’oublier. La pièce sentait la mort et l’antiseptique, le corps était allongé dans un tiroir couvert d’un linceul.

–       Vous êtes vraiment sûr ? demanda le croque-mort en hésitant à tirer le linceul.

Il ne répondit pas, fixant l’étrange forme que dessinaient les restes de son fils et dont il devinait déjà l’horreur. Ce fut pire que ce qu’il ne s’y attendait. D’un coup, devant ce cadavre mutilé, ressurgissait ses vieux souvenirs du Liban. Les gravas, les cris, les ambulances, les membres arrachés, le sang. Des nappes, des océans de sang et de viande dispersée qui avaient été ses amis. D’un coup c’était comme si le camion sautait une seconde fois. Et ça tournait dans son crâne encore et encore, jusqu’à ce qu’il sorte en trombe, ignorant le shérif et fonçant jusqu’à sa voiture avant de démarrer sur les chapeaux de roue. Le croque-mort sorti à sa suite, un peu effaré.

–       Vous n’avez pas peur qu’il fasse une connerie ?

–       Il va les traquer, répondit Parker sans réfléchir.

–       Et s’il se fait tuer ?

Il regarda le croque-mort.

–       Qu’est-ce que j’y peux ? Dans l’état où il est personne ne peut l’arrêter. Et c’est pas moi qui irais le blâmer.

Le carrousel de violence ne s’arrêtait pas. Pied au plancher, les yeux stupéfiés, les doigts crispés sur le volant, raide, dur, il fonçait sans savoir où il allait, traversant la ville d’une traite, filant au travers les collines sous la canopée d’un ciel cosmique, avec des hurlements dans les oreilles, un cri qui ne voulait pas sortir de sa gorge, le cœur à cent à l’heure. Il se revoyait dans les décombres, le visage masqué de sang, errant, sourd, le monde au ralentit, surréaliste, à l’envers. Les charniers colombiens s’ouvraient sur des corps mutilés et nus, dans le ciel de l’Amazone, le mitrailleur de porte canardant sans discontinuer. Les pas dans la jungle, les murs criblés, déchiquetés de Beyrouth, les enfants qui jouaient à la guerre dans les décombres et le sang séché. La folie. Puis peu à peu, il reprit ses esprits, finissant par freiner en catastrophe dans le bas côté. Il transpirait et il avait froid tout en même temps. Regardant autour de lui, ne reconnaissant pas le paysage, surpris même. Il avait les mains qui tremblaient, il respira un bon coup, lentement, puis sorti son pistolet de la ceinture et le jeta sur le siège passager. Il savait ce qui lui restait à faire.

 

Le téléphone commença à sonner alors qu’il était encore sur la route vers Baker, d’abord au bureau, puis sur son portable, le maire en premier, bien entendu, puis ceux de la ville qui avait son numéro personnel, le pasteur, Anna, Diaz, qu’est-ce qui se passait pourquoi le courant avait disparu. Si bien qu’en arrivant sur place, le centre ville était envahi de monde, qui avec des torches électriques, qui à bord de leur véhicule, réclamant les même explications à qui mieux-mieux, beaucoup avaient des armes en dépit de l’interdiction. A tel point que le seul moyen d’obtenir un peu de calme consista pour un des adjoints à tirer en l’air en leur gueulant à tous de la fermer. Mais finalement c’est le maire qui prit la parole et calma la foule en racontant qu’il y avait eu un court-circuit et que tout serait en ordre demain. En privé par contre Hughsum se montra aussi inquiet que scandalisé sans que Parker n’arrive à déterminer lequel des deux sentiments l’emportait sur l’autre, et à vrai dire il n’en n’avait plus grand-chose à faire au moment où la première attaque se déroula. Ca se passa quelques minutes à peine après le rassemblement, alors qu’une partie était en train de regagner ses pénates. Des coups de feu du côté de la prison, puis une vague de flamme qui explosa contre les murs et que nul dans la rue n’ignora. Will avait commencé les hostilités. Fort d’une visée nocturne dirigé sur les collines, il avait aperçu près des arbres une grande silhouette qui se faufilait. Mais il n’avait pas eu l’occasion d’en voir plus. Le cocktail Molotov explosa à hauteur de la fenêtre du bureau, mettant le feu au volet et à la façade, crachant des flammèches sur sa salopette, l’obligeant à reculer tandis que les rafales commençaient à crépiter. Les balles comme des frelons traversaient la pièce, brisant les vitres et s’écrasant avec des sifflements furieux dans les murs. Carson et les autres à plat ventre, surpris, tétanisés, tandis que les mexicains exultaient dans leur cellule. Un autre cocktail s’écrasa sur la façade, suivi d’autres rafales. Impossible de répliquer, tir de suppression pensa l’étranger, ces types n’en n’étaient pas à leur premier assaut. Avant que d’autres tirs ne viennent du dehors. Mais cette fois ce n’étaient plus la prison qui était visée. Parker et une bande de citoyens armés engagés dans une fusillade avec des silhouettes dans la broussaille. Tout le monde ici avait déjà utilisé une arme, fusillé un ou deux coyotes, certains avaient même chassé dans le Big Bend, mais les animaux ne répliquent pas. Personne ne risque de se prendre une balle en retour, et personne dans la bande n’avait jamais été au feu. Pendant quelques minutes cela ressembla à une mauvaise farce avec tirs nourris et désordonné d’un côté ponctués de réponses, précises, destructrices, pneu, phares et soudain quelqu’un qui tombe en arrière, un projectile en pleine tête.

–       Eh les mecs ! Si vous me filez un fusil je pourrais vous aider, j’ai été dans l’armée ! Criait l’étranger par-dessus les coups de feu.

Mais personne n’écoutait. Carson rampait vers son arme, Will se roulait par terre pour éteindre les flammes, Lee tirait vers la fenêtre du bureau au jugé, et Bayonne était recroquevillé sous la table à gémir de terreur. Couché sur le talus derrière la portière de sa voiture, Parker répliquait avec son M16 du mieux qu’il pouvait, comme il avait appris quand il était cadet, par rafale de trois, en balayant toute la zone d’où étaient partit les coups de feu, quand, sur sa droite, il aperçu une silhouette se détendre depuis les épineux là-bas et une bouteille enflammée fondre sur la façade. Il fit pivoter l’arme en s’appuyant sur son chargeur et lâcha deux rafales courtes à la va vite. Il avait l’impression de l’avoir touché, la silhouette était brusquement parti en arrière, mais dans ce bordel, difficile à dire, deux projectiles hurlèrent au-dessus de son crâne en s’enfonçant dans la portière, il fallait qu’il bouge où il allait mourir. Il roula sur lui-même et passa derrière une voiture alors qu’une rafale constellait l’endroit où il se trouvait trente seconde auparavant. La vitre de la portière explosa, la poussière se souleva sous le choc des balles qui déchiraient le sol. Toujours rester en mouvement, en terrain ouvert ou fermé, il avait appris ça dans les cadets et ça venait de lui sauver la vie. Il répliqua aussi tôt d’une rafale de suppression. Le plomb volait dans tous les sens trouant la taule, déchiquetant l’écorce, soulevant la terre, arrachant mousse et morceau de chair, balle classique et balle traçante, comme un feu d’artifice à ras de terre, un déploiement de flammes blanches, de trainées rouges ou vertes dans un rugissement d’usine, de machines outil à découper la viande, la chaleur des flammes qui ronflaient contre la façade de la prison, l’odeur de la poudre, du sang, de la peur dansant dans un halot de poussière lunaire. Et puis d’un coup, on cessa de leur tirer dessus mais personne ou presque n’y fit attention parce que la peur appuyait sur la détente, et on continua de décharger dans le vide jusqu’à ce que quelqu’un crie d’arrêter. La façade brûlait toujours, à l’intérieur on était occupé à éteindre le bureau en proie aux flammes, de la fumée à en arracher les poumons, tout le monde toussait, les mexicains protestaient, ils ne voulaient pas mourir rôtis. Soudain les secours déboulèrent, Parker en tête. On éteignit l’incendie avec des extincteurs de voiture, est-ce qu’il y avait des blessés ? Oui Will avait prit une balle dans la cuisse,  Bayonne avait la joue fendue par une autre, il gisait par terre la tête dans son sang.

–       Il est mort ?

–       Non il s’est évanoui.

La nuit du chien 16

Mon cher fils,

Je n‘ai jamais été un bon père, et quand j’y réfléchis c’est bien triste car on dirait que nous sommes condamnés à répéter les erreurs de nos ainés. Mon père non plus n’était pas un modèle, probablement les mêmes raisons que moi, son cœur était là-bas. Son âme était au front et ne comprenait pas pourquoi elle avait survécu et pas les autres…

On sonna à la porte, il se leva et jeta un rapide coup d’œil à ce qu’il avait écrit, un peu surpris. Pas ce qu’il comptait écrire et pourtant… Ca sonna à nouveau.

–       Voilà, voilà, j’arrive !

Il était contant, il avait l’impression de s’être débarrasser d’un poids, c’était bien ça. Il n’était pas mort et eux si. Et chaque fois qu’il avait appuyé sur la détente depuis, une manière de se rebeller contre cette injustice. Il ouvrit la porte, c’était Carson.

 

–       Faut les traquer jusqu’au dernier et les pendre !

–       Ouais !

–       Et moi j’dis qu’on a qu’à aller à la prison et pendre ceux qui sont déjà là-bas !

–       Ouais !

–       Allons, allons que tout le monde se calme ! Il est hors de question de pendre qui que ce soit !

L’ambiance était électrique dans le temple, et le pasteur Rosetown avait bien du mal à raisonner la foule.

–       Ils ont tué le petit Jefferson moi je dis c’est œil pour œil dent pour dent, comme c’est écrit dans la bible !

–       Ouais !

–       Est-ce que tu te prendrais pour le Seigneur Will ?

–       Le seigneur il pardonne, nous pas !

–       Ouais !

–       Ca suffit ! Aboya soudain le maire par-dessus les vociférations et les cris de ralliement. Personne ne fera rien du tout. Nous allons constituer un groupe d’hommes qui seront chargés de patrouiller autour de la ville, et rien d’autres !

–       Et qui a décidé ça !? Gueula quelqu’un en retour.

–       Moi et le shérif Parker.

–       Et il est où d’abord Parker là ? Lança une femme. Il était où quand le gamin s’est fait tuer ? En train de dorloter ses prisonniers ?

–       Ouais ! Il est où cet incapable ! Renchérit un homme derrière elle, pile au moment où l’intéressé rentrait dans le temple.

Un silence presque immédiat tomba sur l’assemblée, tous les regards rivés sur le shérif qui remonta l’allée centrale en essayant de les ignorer.

–       Ah vous voilà justement ! J’étais en train d’expliquer les mesures que nous allons prendre pour protéger cette ville.

Il ignora également le maire et considéra un moment la foule devant lui sans un mot. Il y avait un cadavre grotesque dans la tête, un corps et une mâchoire aux dents étincelantes et maculées. Un adolescent tué pour aucune raison valable. Mais y avait-il jamais eu une bonne raison pour tuer quelqu’un ? Les armes étaient de sortie cette fois. M4, M16, AR15, HK, USCOM, Smith and Wesson et Colt, tout l’arsenal. Bon Dieu de pays ! Il savait ce que tout le monde pensait, qu’il était responsable, que s’il avait été plus arrangeant et moins curieux… Mais qu’aurait-il dû faire ? Traiter la mort de Kid comme un détail ? Et les dix milles dollars ? Sans préambule il annonça la nouvelle.

–       A partir de ce soir le port d’arme est interdit en ville…

Exclamations, brouhaha, protestations.

–       Et qui qui a décidé ça !? S’écria quelqu’un.

–       Moi.

Le brouhaha s’amplifia. Décision prise contre l’avis du maire et même du pasteur et qui lui avait valu une vive discussion, mais Parker n’était pas d’humeur à se laisser faire. Il était le shérif du comté, il avait à charge la sécurité de cette ville et jamais il ne pourrait y parvenir avec deux tueurs dans la nature et une bande d’excités surarmés prêt au lynchage si nécessaire.

–       Ah ouais et c’est toi qui va me prendre mon arme aussi ? Demanda un des colosses qui s’occupaient des carcasses de bœuf à l’usine, l’épaule alourdi d’un fusil à pompe

–       Tu feras exactement ce qu’on te dit Anthony, ou t’iras rejoindre les autres au Bates Motel, grinça Carson derrière lui.

Il était entré peu après le shérif, armé également, mais le fusil n’était pas à l’épaule et il était clair qu’il brûlait de s’en servir contre quiconque se mettrait dans ses pattes. Le géant regarda le fusil puis l’adjoint, son voisin s’écria.

–       Et comment qu’on fera s’ils nous attaquent ?

–       Personne t’empêche de te défendre chez toi Joe Lee, mais tu sors pas avec ton artillerie.

–       Eh ! On va pas rester enfermer à cause de ces sauvages ! Protesta un des ivrognes réputés de Baker.

–       Le couvre-feu est déclaré à partir de vingt deux heures, annonça finalement le shérif.

Protestation générale.

–       De quoi !? Mais on est où ? En dictature maintenant !

–       Vous n’avez pas le droit c’est un pays libre !

–       Communiste ! Hurla la grand-mère de Kush.

Passant outre sa remarque de ce matin, le gamin était revenu à la charge, il tenait à faire parti de ceux qui allaient traquer ces enfants de salaud qui avaient tué son copain. Et le shérif lui avait substantiellement fait la même réponse. Pas plus dupe qu’il n’avait aucune intention de courir après ces assassins. Du moins pour le moment.

–       C’est pour notre sécurité à tous ! Intervint le maire en faisant signe à tout le monde de se calmer.

–       Notre sécurité !? Et le gamin qui c’est qui lui a assuré sa sécurité hein !?

–       Ouais ! Approuva une femme, y’a déjà eu deux morts en trois jours dans cette ville à cause du shérif et de ses hommes, comment ils vont faire pour tous nous protéger !?

Hughsum grimaça un sourire tout en foudroyant Parker du regard.

–       D’une part le shérif et ses hommes ne sont…

–       C’était un accident ! Coupa Carson. Personne n’a tué Kid, il s’est tué tout seul en essayant d’avaler une balle !

Nouveau brouhaha, pourquoi Parker avait le sentiment que certain jouaient les étonnés ?

–       En attendant le petit Jefferson est mort et ça c’est pas un accident !

–       Ouais !

–       Faut que les autres dégagent de là, qu’est-ce qu’elle fout la police d’état !?

–       Les US Marshal seront là après-demain au plus tard, j’ai eu confirmation d’Alpine, en attendant il va falloir nous débrouiller seul, ce qui s’est passé au ranch des Bush a mobilisé tout l’état.

La raison paru cette fois assez importante pour que personne ne proteste. Parker sorti un papier de sa poche.

–       Ceux que je vais nommer peuvent garder leurs armes, les autres rentrez chez vous, dans une heure toute personne qui sera vu armé ira faire un séjour au frais.

Quelqu’un allait protester quand Carson lui dit de la fermer et d’écouter. Celui des deux qui l’avait prit le plus mal, de l’adjoint ou du père de Corey, aurait été une chose difficile à définir. Ils n’avaient simplement pas la même façon de réagir. Le premier était en colère contre la terre entière, et il avait fallu se mettre à trois pour l’empêcher de démolir Enrique. Le second se tenait dans la chambre de son fils, ahuri, anéanti, incrédule. Devant lui s’étalaient des planches et des planches de dessins. Certaines étaient encrées, d’autres encore à l’état d’esquisse, sur l’une d’elle, Benzédrine le culturiste fou explosait la tête d’un chinois à coup de baffe. Sur une autre il fumait le cigare tout en rigolant avec son copain masqué. Sur toutes le musculeux héros avait ses traits. Les larmes coulaient doucement sur ses joues creuses et mal rasé… il n’avait plus pleuré depuis 83. Dehors il faisait nuit et la foule commençait à ressortir du temple. Anna l’attendait devant. Elle avait assisté à la réunion avec son expression soucieuse, sans le quitter une seconde des yeux. Mais ce qu’elle fit à la sortie le surpris. Elle le serra doucement dans ses bras et lui souffla à l’oreille :

–       Fais attention à toi.

Comme si elle lui disait adieu, puis elle lui tourna le dos et s’en alla sans rien ajouter.

–       J’espère pour vous que vous avez prit la bonne décision, fit Diaz qui le regardait d’un air songeur.

–       C’est la seule valable.

–       C’est ce que nous verrons, c’est ce que nous verrons… répéta-t-il en lui tournant le dos à son tour.

Carson sorti avec le groupe d’hommes qu’ils avaient sélectionné, soit qu’ils avaient été dans l’armée, soit qu’ils leur faisaient assez confiance pour garder leur calme. Mais il ignorait ce qui se passerait si les autres débarquaient en ville faire un carton. D’ailleurs il ne savait pas exactement combien ils étaient non plus. La petite n’avait pas beaucoup desserré les dents depuis qu’on l’avait vu entrer dans Baker en hurlant. Il n’était pas près d’oublier cette lueur de terreur et d’horreur mêlé qui brillait dans son regard quand il avait tenté de l’interroger.

–       Alors on fait comme on a dit chef ? Fit Carson.

Il ne lui avait fait aucune remarque quand il lui avait appris la nouvelle, pas un mot plus haut que l’autre même quand il lui avait rendu son badge. Simplement il avait sans doute perdu le peu de respect qu’il avait pour lui et il savait que tôt ou tard il lui ferait payer son zèle.

–       Allez-y.

–       Vous autres suivez moi.

Ils avaient assez de talkie-walkie pour assurer une liaison radio sur tout le périmètre de la ville et consigne de signaler tout mouvement suspect  Comme il ne pouvait pas avoir à l’œil tout en même temps, il avait chargé Flora d’aller alerter ceux qui vivaient en dehors de Baker ou de Hamon de se tenir sur leurs gardes, de prévenir en cas où ils apercevaient quoique ce soit de suspect, notamment une voiture noire, telle que l’avait décrite la petite. Mais vu son état de choc il y avait des chances que même les pompiers roulent dans des véhicules noirs. Dalton était descendu jusqu’ici, il avait distribué des tranquillisants à Kate et au père de Corey mais il se doutait que ce dernier les prenne. D’après Carson il n’avait presque rien dit et Parker se demandait juste quand il allait passer de la phase d’abattement à celle de la colère.

–       Il est là, il est arrivé, souffla une femme à côté de lui.

Il la reconnu instantanément avec son regard fixe, son expression grave, la femme de l’usine. Celle qui avait parlé du croquemitaine.

–       De quoi ?

–       Il est là, il vient.

–       Qui ça ?

–       Vous savez qui.

Oui il savait et cette histoire de féminicide cannibale  le perturbait.

–       Ne vous en faites personne ne mangeras personne, nous l’attraperons avant.

C’était la réponse la plus plate et sotte qu’il ne s’était jamais entendu dire, mais il n’avait rien trouvé de mieux.

–       Señor, on attrape pas les fantômes.

Parce qu’ils n’existent pas, eut il envie de répondre. Au lieu de quoi il toucha le bord de son chapeau et s’en alla vaquer à ses occupations.

 

–       Ils sont arrivés pendejo, pourquoi tu ne nous libère pas, je leur demanderais d’être indulgents avec toi, braillait Enrique depuis sa couche.

–       Il a raison vous savez, tout ça pourrait parfaitement se régler à l’amiable, ce différent ne vous concerne pas, c’est le shérif qui est responsable de ce qui est arrivé, ajoutait l’avocat

Les prisonniers avaient cessé de s’en prendre les uns aux autres dès lors qu’il avait fallu maitriser Carson. Fred Bayonne était une proie d’autant facile qu’il y a un monde entre se prendre pour un flic et en être un, entre enquêter sur des crimes hypothétiques et se retrouver confronté au danger, pire peut-être, à la mort. De ce côté-là les autres ne le privaient pas de détail. Le seul qui ne disait rien, sauf quand il dormait parfois, c’était l’étranger. La plus part du temps il se tenait assis par terre et fixait la porte.

–       Tu sais ce que c’est qu’un tisso flic ? Demanda celui que l’étranger avait balancé par la fenêtre. Diégo dis lui, dis lui ce qui attend l’autre fils de pute.

–       Ahah ! T’entends ça enculé de musulman ? Ca te concerne aussi tu sais ? Ce qu’on te feras quand on sera libre… répondit l’intéressé.

–       Vas-y raconte, Diégo, faut travailler la viande avant de la cuire, encouragea Enrique.

–       Ahaha ! T’as raison jefe ! Alors un tisso… chez vous on dit ragoût, commença-t-il comme s’il racontait une recette de cuisine.

Il n’écoutait pas, les voix tout au plus un bourdonnement, dans sa tête, il était avec ses souvenirs. Il revoyait John en train de faire le con avec son brelage et son casque sur la tête, les bivouacs dans le désert avec la fine équipe, et puis son esprit dérivait, au détour d’un rire passé, sur les siens, sa famille, son enfance. Ce père qu’il avait tant aimé et pourtant si peu connu, et les autres, confinés dans leurs traditions, leurs certitudes, leur peur. Cette peur qui ne les avait jamais quittés depuis qu’il était né, et qui avait fait de lui un traitre à leurs yeux imbéciles. Sa grand-mère maternelle était restée fidèle, la seule, mais elle l’avait en partie élevé. L’indéboulonnable Tota qui avait survécu à une révolution, trois guerres, une famine, des quantités d’attentats et qui vivaient toujours là-bas, à demi aveugle, dans sa minuscule bicoque à Sadr. Il se souvenait encore de la tête des marines quand elle s’était pointée en annonçant qu’elle était venue apporter plein de bonnes choses à son petit-fils et à son chef. Et de la comédie de larmes, son grand numéro de lamento quand ils l’avaient envoyé en Georgie subir son entrainement. Il sourit rien qu’en y pensant, et ce sourire lui rappela le dernier qu’il avait eu depuis des lustres avec la barmaid. Comment elle prenait ce qui se passait ? D’après ce qu’il avait compris de l’altercation avec l’adjoint quelqu’un était mort, un gamin. Ils l’avaient ciblé au hasard. Partout, dans le monde entier, c’est comme ça qu’ils procédaient, terroristes, tueurs, peu importe, l’idée c’était de répandre la peur. Il savait ce qui suivrait. Qu’il n’y avait aucun espoir à attendre d’ailleurs, ce shérif se faisait des illusions, d’ici quarante-huit heures, soit il serait mort, soit viré. Dans quarante-huit soit lui-même serait libre, soit les autres auraient trouvé un arrangement avec les autorités locales et il était potentiellement mort, ce qu’il était déjà avant de débarquer. Les menaces des autres il s’en fichait bien, que cette mort soit longue et douloureuse ou pas, ça ne serait jamais pire ni aussi long que ce qu’il avait vécu en vingt ans.

–       Pour faire un tisso on attache un mec et on le plonge lentement dans l’huile bouillante. D’abord les pieds. Et puis après on coupe tout ce qui est foutu, et on frotte avec du sel… tu vois ?

–       Dis lui le plus beau…

–       Fermez vos gueules ! Hurla Fred à bout de nerf.

–       Sinon quoi flic ? Ricana Enrique.

Parker arriva à point nommé avec trois hommes.

–       Il se passe quoi ici ?

Fred hésita avant de répondre dans sa barbe que les prisonniers le menaçaient. Le shérif contracta les mâchoires, contenant sa colère, avant de parler assez fort pour que les autres l’entendent.

–       Will et Lee, vous restez ici, si jamais ces messieurs recommencent vous êtes autorisé à les dérouiller.

Les intéressés, deux beaux bébés qui travaillaient à l’usine à l’équarrissage, se regardèrent surpris.

–       Euh c’est légal shérif ? Demanda Bayonne.

–       Taper sur un prisonnier ce n’est pas légal, tomber dans les escaliers c’est des choses qui arrivent. Vous m’avez entendu messieurs ?

Pas de réponse de la part des cellules, même l’avocat ne protesta pas. Il avait empêché Carson de les cogner mais il y avait une limite à sa patience, d’autant qu’il savait que Bayonne ne ferait jamais le poids seul.

–       Il a encore crié dans son sommeil l’autre ?

Fred fit signe que non.

–       Très bien, je serais chez moi, je prends le quart de trois heures.

Sa journée avait été longue et éprouvante et elle n’était pas terminée.

–       Shérif, j’ai alerté tout le monde, vous avez encore besoin de moi ? Demanda Flora par radio alors qu’il repartait.

–       Non, rentrez chez vous, vous avez une famille, rendez-vous demain, première heure.

–       Bien reçu.

Il avait une dernière chose à voir avant de rentrer. Il avait passé son coup de fil à l’agent immobilier. Il avait parait-il distribué des tonnes de ses cartes, toutes accompagnées d’un plan du futur projet. Rien de plus, mais si Kid avait un plan, il avait peut-être également un emplacement là-bas qu’il s’était réservé, une cache pour ses munitions ? Son argent ? Il faudrait y faire un tour. Le plus urgent c’était Hernando Green alias Laredo, alias Laro. Où était passé le petit dealer ? Disparu depuis qu’il avait discuté avec Louise. Baker n’était pas grand mais étendu, il y avait plusieurs fermes ou granges abandonnée dans les collines, mais avant de faire ça, il voulait repasser chez lui, trouver quelque chose, une indice, une direction. La maison était plongée dans le noir, pas un bruit dans la rue à peine éclairée, il approcha sa tête de la vitre de la cuisine, rien, jeta un coup par celle du salon, vide. Il essaya la poignet de l’entrée, fermée à clef. Parti, et sa voiture aussi. Il regarda brièvement alentours avant de casser un des carreaux de la cuisine avec son coude sous son chapeau. Glissa une main à l’intérieur, ouvrit et grimpa. Sa silhouette dansa dans le viseur avant de disparaitre.

–       Pourquoi vous le faites pas ?

–       Chut.

–       Moi je dis pour tuer le serpent faut couper la tête.

–       Ta gueule.

Parker alluma sa torche et commença à inspecter les lieux. Ca sentait la transpiration, l’herbe et le Febreze parfum forêt. Chaque odeur essayant de prendre le pas sur l’autre dans un délire entêtant comme la migraine qui le gagnait. Il trouva la glacière sous le lit avec son attirail de shoot sur la table de chevet. La maison était à peu près rangée, à peu près propre, ça lui rappelait sa période étudiant, les chambrés qu’ils étaient censé tenir au cordeau. Beaucoup de camouflage et d’arrangement à coup de bougies parfumés. Il se demanda où il cachait son stock avant de renoncer à chercher, il n’était pas venu pour ça mais il était sans doute venu pour rien. Laro s’était évaporé dans la nature et il ne comptait pas à ce qu’on le retrouve, surtout s’il connaissait son prisonnier. Il ressorti bredouille au bout d’un quart d’heure. Soudain quelque chose éclata au loin et Baker plongea dans le noir. Silhouette verte qui se précipite vers la voiture de patrouille, doigt immobile le long du pontet.

–       Court petit lapin, court.

 

Le parfum acide et sucré du chocolat lui chatouillait le nez, un peu écoeurant, froid, dans lequel flottaient ses céréales favorites, molles, détrempées, oubliées. Elle se tenait enfouie sous une couverture bariolée, les yeux gonflés, fixés sur la télé qu’elle regardait sans la voir, sans être réellement là, sur le canapé du salon, les jambes repliées sous ses fesses, tandis qu’ils murmuraient derrière elle. En premier, elle ne s’était souvenu de rien, seulement sa peur et l’écho de la détonation dans ses oreilles. Les images étaient venues après, filandreuses, colorés de noir et de rose. Rose comme la trainée de cervelle sur le bitume. Ca n’arrêtait pas de tourner dans sa tête, la trace laissée par la cervelle de Corey, le sang,  la tête éparpillée. D’un coup, comme ça tout ce qu’il était, pensait, imaginait, tout son talent, ses maladresses, sa sensibilité réduit à un trait de bouillie. C’était donc ça, que ça ce qu’ils étaient tous ? Rien, des choses sans importance, un détail balayé par le vent. Des limaces qu’on écrase dans un grand chaos qui n’avait aucun sens ?

–       Comment tu te sens ma choupinette ?

Les murmures s’étaient arrêtés, elle sentit un bras lui enlacer les épaules, leva les yeux sur sa mère, fit une moue. Comment est-ce qu’elle était censée se sentir ? Elle n’en savait rien elle-même. Elle flottait dans une espèce d’impression de peur mêlée à la tendresse sucrée des adultes et au tranquillisant qu’on l’avait forcé à avaler. Elle flottait dans le vague entre le chagrin et l’extrême lucidité, la colère et l’apathie. Avec ces images dans son crâne qui semblaient ne jamais vouloir lui laisser choisir.

–       Tu veux qu’on regarde un film ensemble choupinette ? Lui demanda sa mère, le regard débordant d’amour canin.

–       Bon alors les filles, au grand maux, comme on dit, les grands moyens !

Olson tenait une valisette dans la main qu’il déposa d’autorité devant elles avant de l’ouvrir. A l’intérieur, reposant sur un lit de mousse, se trouvait un gros pistolet high tech à gueule noir et crosse en plastique ergonomique.

–       C’est un Walter calibre 9 millimètres, indiqua-t-il d’un ton expert, et ça c’est les cartouches.

Il posa une boite pleine sur la table, sa mère leva des yeux surpris.

–       Depuis combien de temps tu as ça ?

–       Hein ? Oh depuis Corpus Christi en fait, le quartier n’était pas très sûr…

–       Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ?

L’incident avait momentanément détourné le couple de la dispute qui s’était déclaré dans la matinée, mais comme les fumeroles d’un incendie, elle ne demandait qu’à redémarrer.

–       Pourquoi je l’aurais fait ? Tu es contre les armes à feu.

–       Justement.

Olson leva les yeux sur sa belle fille.

–       Euh… fait attention ma chérie, il est chargé.

Mais Kate n’écoutait pas, tendant insensiblement les doigts sur la crosse au contact doux. Elle souleva l’arme de son lit.

–       Laisse ça s’il te plait choupinette, intima sa mère avec une voix douce.

C’était lourd, menaçant, on se sentait fragile avec ça dans la main. A un coup de doigt de la fin de tout, suffisait d’appuyer sur la détente et le monde basculait. Elle effleura du doigt le cul des cartouches dans la boite. Quelques grammes d’acier, le poids du néant.

–       C’est vrai il est chargé ? Dit-elle d’une voix de petite fille.

–       Oui, fait attention ma chérie.

Il lui parlait encore comme une enfant. Elle avait une arme chargée dans la main et il lui parlait toujours comme une gamine ! Elle pointa l’arme vers lui.

–       Alors si j’appuie sur la détente ça fait boum !?

–       Euh…

–       Kate, ma chérie…

Son doigt s’était tranquillement posé sur la queue de détente.

–       Hein ? C’est ça ? Ca fait boum ! Et où il est Olson ? A p’us ! A p’us d’Olson, boum Olson ! C’est ça ? HEIN C’EST CA !?

–       Kate !

Elle s’était levée du canapé, l’arme braquée sur lui, bras tendu en hurlant. Olson leva les mains en prenant son air sérieux, celui qu’il avait quand il parlait d’El Paso, de ses droits et de ses devoirs, toutes ces conneries.

–       Allons calme toi Kate, c’est dangereux.

Comme si elle ne le savait pas, comme si elle n’avait pas vu la mort en face. Est-ce qu’il se rendait seulement compte qu’il n’était rien ? Qu’aucun d’entres eux n’était quoique ce soit ? Que ces mots, son ton, son air, tout ce qu’il croyait, ça valait pas tripette devant ces quelques grammes d’acier.

–       Ouh c’est dangereux ! Ouh a peur Olson hein, rigole moins le chief manager hein.

–       Kate ça suffit pose cette arme ! Ordonna sa mère.

Kate pivota sur elle-même de sorte que l’arme était braquée sur elle maintenant. Elle cria, l’air désemparée.

–       Et pourquoi ? Hein pourquoi ? On est rien, tu comprends RIEN !

Pile poil au moment où la lumière était brutalement coupée. Kate poussa un cri en lâchant son arme, qui tomba en tirant un coup de feu.

 

Quand il arriva le relais électrique flambait, Bauer et Carrington, les deux pompiers volontaires de Hamon, étaient à la manœuvre, crachant des jets épais de neige sur des flammes étincelantes comme des dents de lumière. Carson était là aussi, le visage noirci, avec deux hommes qui regardaient la scène impuissant.

–       Qu’est-ce qui s’est passé ?

–       On était juste à côté, on sait pas ça a juste pété comme ça d’un coup.

–       Personne de blessé ?

–       Non.

–       Allez à la prison, c’est peut-être une diversion.

–       Vous êtes sûr ?

–       Oui.

Carson fit signe aux autres qu’ils y allaient. Ils mirent finalement un bon quart d’heure, avec deux bouteilles anti-incendie et des pelletés de sable. Les restes puaient le plastique et le soufre brûlé, une odeur caractéristique selon Bauer qui avait commencé comme pompier à l’armée. D’ailleurs l’incendie lui-même ne lui avait laissé que peu de doute.

–       Phosphore, jugea-t-il en se penchant sur une pièce métallique blanchie par la chaleur.

–       C’est réparable ?

Bauer leva le morceau de métal au-dessus de lui.

–       Ca fait pas parti du reste, ça c’est un bouchon détonant.

Autrement dit ce qui restait d’une grenade. Il n’était pas surpris

–       Et les dégâts ?

–       Je suis pas électricien mais à mon avis il y en a pour quelque jours avant de pouvoir réparer ça. Tous les fils ont fondu… merde, ils savent ce qu’ils font, ajouta-t-il en crachant par terre.

C’est bien ce qui le dérangeait. Ces gars étaient peut-être des tueurs mais ce n’était pas des chiens fous. Des coups de feu éclatèrent peu après.

–       Bon Dieu, qu’est-ce qui se passe encore ?

La radio se mit à bourdonner.

–       J’écoute.

–       Shérif on nous tire dessus !

Parker jeta un coup d’œil exaspéré au relais fumant.

–       Qui me parle et où êtes vous !?

Derrière on entendait le pop-pop d’une arme automatique.

–       Euh… c’est Jones, shérif, on est rue F.

–       D’où viennent les tirs ?

–       De chez les Alvarez je crois.

–       Cessez le feu ! J’arrive !