La nuit du chien 15.

Le dimanche à Baker était jour d’union sacrée en quelque sorte. Il y avait beau n’y avoir qu’un temple, désidérata d’une implantation majeure de suédois, allemands et danois dans la région entre la fin du siècle du charbon et le début de celui du pétrole, n’en restait pas moins une forte influence catholique après des centaines d’année de colonisation espagnole et la proximité avec la frontière. L’un dans l’autre le dimanche, le temple était plein à craquer de catholiques et de protestants, égaux devant la foi et les prêches du pasteur Rosetown, connu aussi bien pour sa largeur d’esprit que Louise sa femme l’était pour ses confitures de cactus et sa gentillesse. Ce jour là le centre ville était plein de personnes endimanchés, comme un saut dans le temps, un retour aux années cinquante, à l’époque où un homme n’aurait jamais osé sortir sans cravate ni chapeau. Aussi pittoresque que désuet même aux yeux du shérif. Pour le pasteur c’était toujours l’occasion d’un prêche en rapport avec l’actualité ou les inquiétudes du moment. Ce dimanche ci tous les esprits étaient tournés sur se qui s’était passé la veille, ou plutôt ce qui avait failli se passer si un étranger n’était pas intervenu. Et la rumeur étant ce qu’elle est, les avis étaient aussi partagés sur la réalité de ce fait que sur la nature même de cet étranger. Certain avançait que c’était un héros, les autres un complice, d’autre encore que tout ça c’était des fariboles et même qu’untel connaissait personnellement les trois routiers qui avaient maitrisé les forcenés. Mais par-delà l’anecdote il y avait l’idée que le shérif avait mis la main sur une bande de dangereux malfaiteurs mexicains. Or non seulement on vivait ici assez prêt de la frontière pour connaitre le pouvoir malfaisant des cartels mais tout le monde regardait avidement la télé où les séries télés et les films relatant la violence des dits cartels étaient légion. Au rayon des boggeymen de l’Amérique effarée, les bandits du sud, de la Colombie au Mexique, avaient toujours incarné la sauvagerie. Rien dans l’actualité récente du nord Mexique ne laissait hélas envisager le contraire, même si la violence avait baissé à Ciudad Juarez, le vis à vis mexicain d’El Paso. De ce point de vue, le pasteur n’échappait malheureusement pas à la règle. Deux ans plus tôt, à l’occasion d’une retraite avec quelques ouailles de l’autre côté de la frontière, il avait été dévalisé par une bande armée de machettes. Le souvenir cuisant et terrifiant qu’il en avait gardé l’avait poussé à questionner le shérif dans la matinée. Les réponses de ce dernier ne l’avaient pas satisfait.

–       Gardons nous, gardons nous mes amis, de l’orgueil, de la vanité de nous croire au-dessus des lois divines. Souvenons-nous de ce qui est dit dans le Saint Livre, le chemin des hommes droits c’est d’éviter le mal. Celui qui garde son âme veille sur sa voie. L’arrogance précède la ruine. Et l’orgueil précède la chute…

Le shérif avait un rapport ambivalent avec Dieu. Elevé dans son acceptation pleine et entière, il s’était fait une idée orthodoxe de sa nature et de ses lois. Conditionné par son éducation à trouver dans la prière une forme de repos de l’âme, et dans la cérémonie du dimanche un rendez-vous nécessaire avec sa conscience supposé de chrétien. Pourtant, à mesure des années, impossible pour lui de ne pas constater le décalage entre les lois énoncées dans le Livre et la réalité de ce qui se passait dans le monde. A vrai dire, plus il vieillissait plus il se demandait si Dieu au fond ne se fichait pas d’eux tous, qu’il convenait de ses propres lois sacrées à la mesure de ses seuls besoins. Comment accepter l’idée d’un Dieu d’amour quand par ailleurs tant d’êtres se tuaient et tuaient en son nom ? L’homme était peut-être le premier fautif de sa condition et laissait la peur et la haine envahir son interprétation de Dieu, il n’avait pour autant jamais cru au libre-arbitre. L’exemple de son éducation, l’exclusion qui semblait le frapper malgré lui depuis qu’il était jeune homme, lui laissait plus à penser que la plus part des gens étaient prisonniers de leur condition et que cela ne relevait pas d’un caractère proactif ou non, d’une décision librement consenti comme on le clamait singulièrement dans ce pays, le cri de campagne d’Obama à Nike, Just Do It ou Yes We Can. Parce que la plus part des gens, sinon tous, étaient aliénés à l’idée qu’ils se faisaient du monde.

–       Nous n’échapperons pas à l’Enfer parce que nous l’avons choisi, le Mal vient à nous car nous le portons en nous. Nous n’échapperons pas à l’Enfer car nous portons sur nous la clef de ses portes mes amis. Alors pourquoi, pourquoi tenter le démon !? Lui tendre nos clefs pour qu’il nous pende mieux avec.

Le pasteur ne le regardait pas mais tout le monde, à commencer par lui, comprenait. Et d’autant mieux qu’il avait commencé le prêche sur ce qui s’était passé la veille. Il n’y avait pas que lui qui était inquiet en ville, et si le port d’arme avait été autorisé comme c’était le cas dans certaine commune de l’état, nul doute que la prière aurait été accompagnée de M4 et autre AR15 achetés dans un de ces guns center qui faisait la fierté de la NRA. Mais comme tout bon prêche évidemment, le message ne s’adressait pas qu’à lui mais à toute la communauté, de se garder de faire le mal, sombrer dans la peur et la paranoïa. Un conseil avisé sans doute. Flora avait trouvé le code d’accès de l’ordinateur de Kid, sans mal, Parker lui avait dit d’essayer la date de naissance d’Anna. Pour une raison ou une autre, peut-être à cause de ces ustensiles de cuisine neufs qu’il avait trouvés chez lui, il avait le sentiment que cette histoire avait compté pour lui, peut-être plus que pour elle. Anna était encore amoureuse de lui, il le savait, et à vrai dire il l’était également d’elle. C’était d’ailleurs précisément pour cette raison qu’il avait renoncé à leur relation. Parce qu’il aimait tout en sachant qu’il ne saurait jamais répondre à son énorme besoin d’affection et de chaleur. L’ordinateur était plein de films piratés, d’images porno, de photos d’armes, de pépettes avec des armes, de véhicules customisés, de pépettes avec des véhicules customisés, et rien de plus sinon deux ou trois jeux vidéos probablement piratés également. Parker trouvait ça curieux qu’il ne garde aucune trace de rien, même pas des ventes de ses pièces détachées, et il ne voyait pas Kid tenir un registre écrit. Pour plus de certitude, juste après que Bayonne l’ait relayé à la prison, il était retourné fouiller chez lui, sans résultat. Alors, après l’office, il en profita pour aller interroger son ex employeur, Sid Diaz, venu comme les autres écouter Rosetown. Sous prétexte qu’il passait à la télévision, Diaz se prenait pour la vedette qu’il n’était pas, affichant les couleurs de son entreprise en toute circonstance. Ici son sempiternel costume en soie bleu assorti d’une cravate et d’une pochette en soie orange qu’il se faisait livrer d’Houston par pur snobisme. Il avait la peau UV et les dents blanchis qui donnaient à ses paroles une aura de néon publicitaire allumé à toute heure. Pourtant aujourd’hui il ne l’était pas, d’humeur publicitaire.

–       Non je ne connais pas ce monsieur ni d’ailleurs aucune des fréquentations de Kid, je ne vois même pas pourquoi vous me posez la question.

Parker lui fit une de ses réponses favorites

–       Parce que c’est mon travail. Kid travaillait pour vous depuis qu’il était rentré, vous pouviez très bien avoir rencontré un ou deux de ses amis non ?

–       Non, je n’ai pas l’habitude de partager le quotidien de mes employés, et au lieu de me poser ces questions inutiles vous feriez mieux d’aller renforcer la sécurité à la prison. Bayonne tout seul là-bas, vous plaisantez ?

–       Pour une fois nous sommes d’accord Sid, intervint le maire derrière lui et qui lui rendait deux bonnes tête. Parker, dites à Carson que je lui pardonne et embauchez le fils Morrison c’est un bon tireur à ce qu’on m’a dit.

–       Kush ? Et pourquoi je ferais une chose aussi idiote ? Rétorqua le shérif qui décidément ne supportait pas ce paternalisme d’Hughsum.

Il n’avait pas remarqué que l’intéressé était là également avec sa grand-mère. Elle n’avait pas réussi à le débarrasser de sa casquette mais elle était parvenue à l’exploit qu’il porte un nœud papillon bordeaux et une veste noire. Quand il le remarqua, il lui tournait le dos et elle le regardait de travers. Qu’est-ce qu’elle lui avait promis à ce sale gosse pour qu’il se rende au temple ? Un énième jeu vidéo, une voiture pour ses dix-neuf ans ?

–       Parce que cette ville vous paye pour assurer sa sécurité, voilà pourquoi.

–       Et c’est ce que je fais, maintenant si vous voulez m’excuser j’ai du travail, s’esquiva t-il en les saluant d’un hochement de tête avant de remettre son stetson.

Il n’avait aucune envie de s’entendre quoi dire et faire, même le prêche du pasteur l’avait agacé. Comme si toute la ville estimait qu’il était trop faillible pour gérer une affaire de deux jours. Finalement, quoiqu’on fasse, les gens ne cessaient jamais de vous juger à l’aune de leur seule première impression. Si Baker avait fini par se faire à son existence, il était resté dans l’esprit de ses habitants le gamin trop long et trop réfléchi qu’il avait été dans le passé. Celui à qui on donnait volontiers des conseils. Il ne se faisait d’ailleurs pas d’illusion, si Hughsum avait appuyé sa candidature c’était uniquement parce qu’il l’imaginait à l’égal du passé. Passif, obéissant, bon fils. La nuit avait été longue. D’une part en raison de la literie de l’armée qui occupait le bureau des gardiens, d’autre part en raison des cris de l’étranger. Il avait crié deux fois dans son sommeil et dit des mots incompréhensibles en arabe. Qui était ce type à la fin ? Il avait fouillé la caravane qu’il avait loué et rien découvert en dehors d’un livre et d’une centaine de dollars enroulés dans une chaussette. Il avait relevé les empruntes sur le Steinbeck. Rien que ça ce n’était pas le genre de chose qu’on trouvait le plus communément sur un suspect. Il n’avait même jamais entendu parler de ce roman alors qu’il avait étudié l’auteur en classe d’anglais. Comme si ce type avait décidé d’échapper à toute les règles, même celles-ci. Avec un peu de chance, ses empruntes seraient plus bavardes que lui. Pourtant il avait demandé à l’inspecteur d’Alpine de rester discret et de ne communiquer qu’à lui seul le résultat de ses recherches. Il se souvenait de la mise en garde de l’étranger, il espérait se conserver une marge de manœuvre au cas ils découvriraient du lourd. L’incident d’hier n’avait pas occulté dans son esprit ce qu’ils avaient appris par la télé le même jour, à savoir que la police d’état et le FBI étaient à la recherche du mystérieux personnage qui s’était introduit chez les Bush. L’avoir entendu rêver en arabe avait soulevé quelque question dans l’esprit du shérif. Il lui restait également à vérifier une dernière chose à propos de Kid, découvrir la raison pour laquelle il avait cette carte du Big Bend Project chez lui. L’ensemble immobilier et sa construction avait été abandonné alors que Kid était encore en Iraq. Par acquis de conscience il avait joint le seul imprimeur encore en activité dans la région et lui avait demandé s’il avait bien imprimé ces cartes. Par chance l’autre les avait bien fabriquées et l’ensemble avait été facturé et livré à un certain Peterson, agent immobilier à Marfa. Il ne tenait pas à sortir du comté, il appela le type chez lui en revenant au bureau.

 

Chez les Olson c’était une autre messe qui était dites.

–       Tu nous fais chier, tu comprends ça ? CHIER !

–       Calmes toi, tu n’es pas dans ton état normal, tu as prit ton Prozac comme le docteur t’a dit ?

–       NON ! Non je n’ai pas prit ton Prozac de merde et non je ne me calmerais pas ! Ma fille n’ira pas à El Paso et je t’interdis, tu m’entends, je t’interdis de la toucher une nouvelle fois.

Kate n’avait pas immédiatement parlé de se qui c’était passé le vendredi soir. Tout ce que Betty en savait tenait dans le récit qu’en avait fait Olson et qui se résumait à « ta fille a essayé de me voler ma voiture, figures toi qu’elle comptait fuguer ». Elle avait bien tenté de l’interroger au petit déjeuner mais la jeune fille était verrouillée dans une de ces bouderies dont elle avait le secret. Puis elle avait trouvé la chemise tâchée de sang dans le linge sale. Que s’était-il passé ? Il l’avait frappé ? Elle n’était pas de l’espèce à embellir la vérité ni à la travestir, Kate avait top en horreur les mensonges et les compromis de ses ainés pour s’y abandonner. Le récit de la soirée avait achevé de transformer sa mère en tigresse. Aussi tôt elle avait levé la punition du beau-père, provoquant non moins immédiatement une vive discussion entre les deux. Kate sorti de l’arrière de la maison comme un boulet, faisant claquer la moustiquaire contre le mur. Vingt minutes que ça durait maintenant, elle n’en pouvait plus.

–       Bande d’enculés ! Dieu est mort et le surhomme est en prison !

–       Corey ? Ca va ?

Debout sur la colline qui dominait Baker, les mains en porte-voix, le jeune homme hurlait après la foule qui se tenait devant le temple. Avec le vent contraire qui fleurait bon l’aliment pour chien, personne ne devait l’entendre, et c’était tant mieux, certain auraient bien été capable de l’écharper.

–       Kate ? T’es sorti ?

Elle lui expliqua.

–       … Quand je lui ai dit qu’il m’avait attrapé, bon Dieu j’ai cru qu’elle allait lui casser la gueule !

–       Eh, eh c’est cool non ?

–       Méga cool, et attends, tu sais quoi ? Elle a dit qu’il était hors de question que j’aille à El Paso.

–       Que du bonheur !

Il semblait sincère mais elle sentait quelque chose de changé en lui, comme une distance qui l’intrigua. Elle le regarda avec plus d’attention et remarqua qu’il avait l’air fatigué, qu’il était plus blanc que d’habitude.

–       T’as fait la fête hier soir ?

–       Un peu.

–       Avec qui ?

–       Un mec génial.

Elle gloussa.

–       Qui ça ton père ?

Il hésita un instant avant de répondre sachant qu’elle allait être sa réaction mais il se souvenait des conseils de l’adjoint. A un moment la conversation avait dérivé sur sa relation avec la jeune fille. Carson avait vite compris son dilemme. Il en pinçait pour elle mais il se rendait compte que ce n’était pas réciproque et ça le bouffait. Presque autant que d’être l’objet de tourment de Kush, Toby et leur bande. Le policier n’était pas le genre d’adulte à plaquer quelques conseils vite fait sur la seule base de son ancienneté. Quoiqu’il estimait avoir été un mauvais père, il avait cette inestimable qualité de se souvenir du jeune homme maladroit et manquant d’assurance qu’il avait été. Il lui avait donc rappelé l’importance de rester soi-même mais également de savoir conserver ses distances.

–       Ce n’est pas ce que les gens savent de toi qui les intéresse, c’est l’idée qu’ils se font de toi. C’est ça qui les passionne, eux, leur point de vue. Si tu donnes tout, si tu montres tout, tu fais quoi ?

–       Je donnes trop ?

–       Nan, même pas ! Tu verras y’a des filles pour lesquels tu serais prêt à te couper un bras et elles trouveront ça insuffisant. Nan, t’empêches les autres de se faire du cinéma à ton sujet, c’est ça le truc. Les gens ne nous veulent pas tel que nous sommes mais tel qu’ils voudraient qu’on soit. Donnes leur ce qu’ils pensent être toi et non seulement tu flatteras leur égo mais en plus ils voudront plus te lâcher.

Le conseil était aussi valable pour ses ennemis que les filles. Selon Carson il se conformait cette fois justement trop à l’idée que ces imbéciles se faisait de lui.

–       Met un pain à ce connard de Toby un jour… bon tu vas te prendre une avoine c’est sûr et je comprendrais que ça te tente pas. Mais fais le une fois et alors tu verras tu vas tout de suite devenir beaucoup moins marrant pour ces petits cons

Finalement il lâcha le morceau à sa camarade, elle n’en revenait pas, comme de juste.

–       Carson ? Toi avec Carson ? Qu’est-ce que tu faisais avec lui ?

Corey éluda.

–       Kush et sa bande me sont tombés dessus, il est venu à mon secours.

Mais s’il espérait qu’elle passe dessus, il se trompait.

–       Quoi ? Qu’est-ce qu’il t’a encore fait ce fils de pute ?

–       Rien, rien d’important, Carson est arrivé à temps.

–       Oh…

Plus surprise par le mensonge qu’elle sentait sous sa réponse que par l’intervention de Carson. Qu’est-ce qu’il avait à garder ses distances avec elle comme ça ?

–       Et tu dis qu’il est cool ce mec ?

Kate avait du mal à y croire.

–       Supa cool, tu sais qu’il fume ?

–       De la weed ?

–       Oui !

Signe immanquable de coolitude chez les adolescents, elle n’en revenait pas.

–       Non ? Carson il fume le bang putain ?

–       Je te jures on a fumé plusieurs douilles ensemble… et picolé.

–       Mouais, je vois ça à ta tête, remarqua-t-elle à la manière d’une grande sœur avec son cadet.

 

La remarque glissa pourtant totalement sur lui ou il fit parfaitement semblant, et ça non plus ça ne lui ressemblait pas.

–       Ton père y t’as vu quand t’es rentré ? Ajouta-t-elle comme s’il avait poussé le concept de la cuite au-delà du raisonnable.

–       Deux jours que je l’ai pas vu, je sais pas ce qu’il fabrique, il est tout le temps dans sa piaule à écouter sa musique de vieux.

–       T’es sûr qu’il est encore vivant au moins ? Réclama-t-elle mi sérieuse mi ironique.

–       Bah y bouge encore alors… Eh mais j’y pense, s’exclama-t-il soudain, si ça se trouve c’est un mort-vivant ! Ca expliquerait plein de chose en tout cas.

Elle rigola. Corey faire des blagues à propos de son père, encore un truc qui avait changé. C’était possible en si peu de temps ? Juste parce qu’il avait parlé avec l’ancien shérif ? Qu’est-ce qui s’était exactement passé hier soir ?

–       Fais gaffe qui te morde pas en ce cas.

Corey haussa des épaules.

–       Pfff il a oublié mon existence de son vivant, je vois pas comment ça changerais une fois mort.

–       Ahaha ! Dis donc t’es en forme aujourd’hui toi !

Il sourit, pas mécontent de sa blague.

–       Tu vas faire quoi si tu vas pas à El Paso ? Il a pas dit qu’il t’avait désinscrit du lycée ?

–       Tu parles ! Elle parle même de déménager d’ici, qu’elle en peut plus de ce trou.

–       Bin dis donc, elle est en forme aussi ta mère, dit-il en masquant sa déception.

–       Une bombe atomique, confirma-t-elle.

Ils discutaient tout en marchant dans les collines, terrain de jeu de cent enfants avant eux, motif d’embuscades entre cowboys et indiens imaginaires, d’autant mieux joués que la région avait réellement été traversée par les guerres indiennes. Que ces collines recélaient son lot d’ossements humains laissés par des colons malchanceux, des indiens trop téméraires. Couvertes d’herbe sauvage et de lichens aux milles couleurs, elles étaient ça et là dressée de mesquites tordus et touffus au pied desquels l’on trouvait des cactus en remblais dispersés dans la caillasse lunaire qui parsemaient le paysage. Il continuait de lui raconter Carson, son incroyable maison, le teeshirt qu’il lui avait offert, elle n’en cru pas ses oreilles.

–       Quoi le teeshirt original de 92 !? Je te crois pas !

–       Juré que c’est vrai.

–       Putain comment t’as trop de la chance ! Chuis jalouse !

–       Hey mais c’est la tortue ninja et la dingo ! Lança quelqu’un derrière eux.

Toby et deux des gars de sa bande se tenaient sous un arbre avec des bières qu’ils avaient déjà entamé. Corey et la jeune fille ne répondirent d’abord rien, adressant un regard de travers au groupe.

‘- Alors c’était comment cette petite douche hier soir ? Ca t’a remis les idées en place ? Ricana Toby.

–       De quoi il parle ? S’enquit Kate.

Corey n’avait pas oublié les leçons de Carson et comme tous les novices forts de ce qu’il prenait pour un nouveau pouvoir il se laissa aller.

–       Et si t’allais te faire enculer Toby, je suis sûr que ça te ferais du bien.

La réaction ne se fit pas attendre, en deux secondes le jeune homme était sur ses jambes et marchait sur lui, mais Corey était prêt, et cette fois Toby n’était pas à quatre mètres au-dessus de lui.

–       T’as dis quoi petite pédale ?

Corey était prêt, du moins il le pensait. Son poing atterri sur le visage de son adversaire avec une force qu’aucun des deux n’imaginait. Ce dernier tomba à la renverse, la lèvre fendue, Corey resta interdit, à la fois impressionné par son exploit et inquiet des conséquences. Elles ne se firent pas attendre. Aussi tôt l’autre se releva et se jeta sur lui le bourrant de coups sous les encouragements de ses copains. Kate lui criait d’arrêter mais Toby était bien décidé à faire payer cher ce crime de lèse-majesté, alors elle ramassa une branche et le frappa de toutes ses forces en travers du dos. Toby roula par terre en criant de douleur. Kate n’en n’avait cure, elle continua de le frapper dans les jambes, les fesses, les mains, jusqu’à ce qu’il s’écarte d’elle en rampant.

–       Barrez-vous ! Barre-vous tous ! Ordonna la jeune fille en faisant tournoyer sa branche au-dessus de sa tête.

Les autres s’enfuirent sans demander leur reste. Corey éclata de rire. Il saignait du nez, avait un œil au beurre noir mais il était hilare.

–       Bah quoi ? S’étonna Kate.

Impossible de parler, il lui montrait du doigt son bout de bois saisi par le rire. C’est là où elle remarqua la forme de ce qui était apparemment une racine d’arbre et dont l’extrémité laissait à l’ensemble guère d’équivoque. Kate jeta le bâton, dégoutée comme une jeune vierge peut être dégoutée par les allusions sexuelles.

–       Aahahah Toby tabassé par une bite énorme ! Aahahaha !

Peu à peu l’hilarité gagna à son tour Kate.

–       Ahahaha ! Et toi qui venait de lui dire que ça lui ferait du bien de se faire enculer.

–       Ouiiiii ! Ahahahah !

A en pleurer et qu’elle était douce cette vengeance là. Il se releva avec une grimace, elle lui demanda si ça allait, il lui répondit que oui, il avait juste mal au visage. Elle l’informa pour le cocard, il essuya le sang qui lui coulait du nez et renifla.

–       Qu’il ne fasse plus chier ce connard, la prochaine ça sera la même, dit-il comme s’il avait eu le dessus.

Oui, vraiment beaucoup changé, et en à peine vingt-quatre heures.

–       Euh… fais gaffe quand même, c’est un taré ce gars là, tu te rappel quand il voulait cogner le coach avec une batte ?

Episode qui avait valu une belle peur à l’un, l’exclusion de l’autre pendant une semaine complète et qui ne s’était pas déroulé selon ses vœux grâce à la présence d’esprit de deux terminales champions de lutte.

–       Rien à foutre qu’il essaye, répondit Corey avec un air bravache.

Incidemment la soirée avec Carson n’avait fait que confirmer un certain nombre de chose que Corey pensait déjà sans oser l’affirmer, ni pour lui-même, ni en général. Des choses qu’il sentait ou qu’il savait intimement mais qui étaient resté dans la chambre secrète de ses désirs et de ses pensées, frappés par l’anathème de l’esprit perpétuellement critique de l’adolescence. S’il le croyait ou le pensait c’est qu’il se trompait forcément, la vie devait être forcément plus compliquée que ça. Carson l’avait détrompé, et notamment sur les adultes en général. Avec lui il se rendait compte que son père, Carson lui-même, tous ceux qu’il connaissait et subornaient sa vie d’une manière ou d’une autre, avaient été à égalité des adolescents manquant d’assurance, maladroits, disgracieux et que l’âge n’effaçait pas forcément ces travers. Que parfois certain conflits nés à ce moment de l’existence ne trouvaient pas de repos avec le temps, qu’ils pouvaient même être le motif d’une vie foirée, comme celle de son père. Sa mère lui avait raconté l’homme qu’il était lorsqu’ils s’étaient rencontrés, juste avant qu’il parte au Moyen-Orient, et celui qui était revenu après l’attentat. Il n’en n’avait jamais parlé avec lui, il lui avait toujours donné le sentiment de détester raconter sa période militaire, et d’ailleurs Corey n’avait aucun goût pour ces affaires là. Mais après la conversation avec Carson, en transposant simplement ce qu’il savait de lui-même, il commençait à se dire que la clef pour comprendre son père, la pierre d’achoppement de ses silences et de ses absences se tenait au cœur des années 80 au Liban.

–       Tu sais, il a perdu tous ses copains à l’époque, tous les gars avec qui il avait fait ses classes, je suis pas sûr que ça soit la meilleure façon de commencer un mariage.

Ils étaient descendus des collines et avaient fait un arrêt au Road Runner, réclamer de la glace pour son œil. Ely s’était inquiétée pour lui il avait frimé en disant qu’elle n’avait pas vu la tête de l’autre. Ely le gronda, que ce n’était pas son genre d’habitude de se battre, puis finalement Kate était intervenu en expliquant qu’elle avait rossé l’agresseur, « à coup de bite en bois ». La tête qu’avait fait la serveuse et les clients présents les avaient fait rigoler comme des bossus jusqu’à ce que la glace soit fondue.

–       Ils ont été marié pendant combien de temps ?

–       Attends… ma mère est partie y’a un an environs, je dirais que ça fait vingt-cinq ans, pourquoi ?

–       Vingt-cinq ans mec ! Tu crois pas que c’est un peu abusé alors qu’il a presque jamais changé pendant toutes ces années.

Kate adorait employer ce genre de terme comme « mec » ou « dude » quand elle voulait paraitre à la fois à la coule et affranchie. Sa façon à elle de dire au monde qu’elle n’était pas dupe. A commencé de ce petit sentiment, mordant, diffus et incommodant qui lui disait que la nuit dernière, par l’opération de Saint Carson, elle avait perdue son Corey rien qu’à elle. Le même qu’elle s’apprêtait à laisser derrière elle sans remord deux jours auparavant et que maintenant elle aurait aimé retrouver. Le Corey qui ne trouvait pas d’explication, d’excuses, aux adultes pour toutes leurs insuffisances. Mais si toutes pièces ne s’étaient pas encore mis en place dans l’esprit du jeune homme, s’il découvrait avec délice le pouvoir que vous conférait un peu d’assurance, une chose s’était résolument inscrite dans sa tête, les parents, les ainés en général n’étaient pas mieux armés qu’eux-mêmes devant la vie mais qu’en plus eux devaient supporter le poids de leur passé, d’une histoire forcément plus longue qu’ils n’avaient pas forcément surmonté, digéré.

–       Mouais je sais pas…. T’imagines toi si tout le lycée se faisait péter par une voiture piégée ce que ça nous ferait ?

–       Non, j’imagine pas, j’ai jamais fait la fête pendant une semaine.

Corey et Kate échangèrent un regard avant d’éclater de rire. Ils se trouvaient sur le bord de la route principale, à la sortie de Baker, marchant côte à côte sur le bas côté, leurs mains s’effleurant. Kate se disait que c’était un peu grossier de sa part, qu’elle faisait sa salope de lui toucher la main l’air de rien comme ça, mais c’était plus fort qu’elle en somme, faire quelque chose qui puisse le ramener dans son giron, même si c’était maladroit. Ils n’avaient pas vu la Chevrolet de l’autre côté de la route qui ralentit à leur niveau. Jusqu’à ce que le chauffeur n’interpelle le jeune homme. Kate aperçu un visage buriné et moustachu, et à côté un barbu avec une casquette qui regardait droit devant lui. Instinctivement quelque chose se noua dans son estomac.

–       Hey petit, tu connais le shérif Parker ?

Corey fit deux pas vers la voiture.

–       Ouais pourquoi ?

–       J’ai un message pour lui.

La détonation remplit l’écho du ciel. Dix-huit billes d’acier de douze millimètre de diamètre crachés dans une longue flamme blanche qui lui arrachèrent tout le sommet du crâne dans une purée rose d’éclats d’os et de cervelle. La dépouille du jeune homme tomba tout droit, le crâne réduit à une mâchoire inférieure. Kate hurla de terreur avant de s’enfuir à travers champ. Le barbu se pencha en avant et regarda sa silhouette s’éloigner à l’horizon.

–       Court petite, court, je te mangerais plus tard.

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La nuit du chien 14.

Le petit avait raison, ça faisait trop longtemps qu’il était flic. Carson ne se faisait pas d’illusion à ce sujet, sa retraite allait être terrible et pas seulement du point de vue financier. Il était de ce genre d’homme qui ne sait se définir que par sa fonction, son uniforme. Son père avait été shérif de cette ville avant lui et son arrière-grand-père l’avait également été dans un bled paumé de l’ouest. Un truc qu’on a dans le sang même si les choses avaient bien changé. Du temps de son père les problèmes de frontière, on réglait ça à l’amiable et on sortait rarement son arme parce que la vie humaine avait une valeur. Parce que tuer ce n’était pas rien. Et même du temps du Far West, l’ouest sauvage ne l’était pas tant que ça, la plus part des villes interdisaient le port d’arme. Aujourd’hui la vie n’avait plus de valeurs pour personne. Deux connards prêt à jeter une grenade dans un restaurant parce qu’on ne libérait pas leur copain, bon Dieu de merde ! Comme dans une de ces saloperies de jeu vidéo. Tout ça à cause de Laredo, il en était sûr, Louise lui avait parlé de sa réaction, il aurait voulu le questionner mais il était introuvable. Il avait bu une demi bouteille, il était entre le gris et le saoul mais son cerveau de flic ne voulait pas lâcher. Il passait en revue les suspects, zigzagant jusqu’à chez lui en passant entre les maisons, quand il entendit les au secours. Lointain, avec un écho qui au lieu de l’amplifier semblait l’étouffer. Pendant quelques secondes Carson cru qu’il avait des hallucinations, il n’y avait personne alentours. Mais les cris insistaient, il chercha mieux, ne voyait toujours rien d’autant que les maisons alentours étaient plongées dans le noir. Pourtant la voix lui disait quelque chose. S’il n’avait eu cette âme de flic, sans doute aurait-il accusé sa bouteille, ou trouvé une excuse pour oublier. Au lieu de ça il tendit l’oreille et fini par comprendre que ça venait de sa gauche, du champ de maïs. Le silo se dessinait dans le noir, éclairé par les étoiles et la lune safran, Carson s’approcha, oui, les cris venait de là, il entendait même les coups maintenant. Il cria.

–       Attends  mon gars, je vais te sortir de là !

Il essaya d’abord la porte du bas mais il n’y avait même plus de poignet.

–       En haut ! Gueulait la voix, cette fois il su qui était-ce.

–       Bouges pas Jefferson j’arrive.

Une chose de le dire, une autre de le faire. Grimper une échelle étroite, dans le noir, dans son état, plus facile en théorie. Il manqua de se vautrer plusieurs fois, ratant un barreau ou butant dans un autre, avant de parvenir à la plateforme. Il se sentait vieux et con. Pas aussi con que Parker qui venait de les foutre dans une drôle de mouise, mais pas loin. Il avisa le bout de bois qui entravait l’ouverture et l’arracha avec un juron pour les imbéciles qui avait fait ça.  Et s’il n’était pas passé ? Qu’est-ce qui se serait passé le lendemain avec la chaleur ? Crétin. Il pestait intérieurement quand Corey passa la porte penaud et soulevant un épais remugle d’urine froide.

–       Pouah mon gars, t’es tombé dans le fumier ou quoi ? S’exclama le policier avec un mouvement de recul.

–       On m’a pissé dessus, marmonna Corey.

–       Ca je sens bien, et qui est-ce qui a fait ça ?

Corey ne répondit pas tenu par cette même logique qui retenait toute les victimes en otage.

–       Bon, c’est tes oignons après tout. Allez, va te changer, et prend une douche, t’en as sérieux besoin.

Carson commença à redescendre avec prudence mais Corey ne bougeait pas regardant le vide sous ses pieds, l’expression lasse.

–       Eh tu vas pas faire une connerie hein ?

Qui ça intéresserait de toute façon, pensa Corey, au lieu de quoi il répondit.

–       Je veux pas que mon père me voit comme ça.

Carson le regarda un instant l’air de comprendre avant de répondre.

–       Ah tu vas faire quoi alors ?

Le garçon haussa les épaules.

–       Je sais pas.

Pauvre môme, il avait l’air d’un épouvantail avec la tête de quelqu’un qui avait pleuré à chaudes larmes.

–       Allez viens, je dois avoir des vêtements à ta taille, je te garanti pas qu’ils soient de ce siècle mais ça devrait le faire.

Corey hésita un instant avant de le suivre. Carson était très fier de sa fontaine. Rajoutée à cette maison familiale dont-il avait hérité après la mort de sa mère. Le saule avait été planté par son père le jour de sa naissance, ils vieillissaient ensemble comme des amis de longue date, mais le meilleur était à l’intérieur. Un véritable décor de western, mélange de tapis apache, et de meubles vieil ouest, avec même un lustre à l’ancienne et une selle d’époque en bois, cuir et cuivre. On aurait presque pu tourner une scène de film ici. Corey n’en revenait pas. Pas qu’il avait une nostalgie particulière pour ce temps là ou un truc pour les films qu’il reconnaissait un goût, une recherche d’authenticité. Jamais il n’aurait imaginé Carson en décorateur ou en collectionneur d’antiquité. Sur le linteau de la cheminée en pierre apparente, étaient alignés des photos en dessous une Winchester de 1871. Des photos de Carson en soldat mais d’il y a longtemps, ça non plus il ne savait pas.

–       Vous avez fait l’armée Monsieur Carson ?

–       Appel moi Jack, non c’est pas moi, c’est mon père, Corée on se ressemble hein ? C’est lui qui a tout fait ici, sacré boulot non ?

–       C’est sûr… il était décorateur ou quelque chose ?

–       Hein ? Nan, c’est lui qui a fait ces meubles. Il savait tout faire avec ses mains mon père. Le reste il l’a récupéré dans les vieilles fermes, les derniers saloons à fermer, même un bordel, du temps où il y avait encore un à Baker.

–       Un bordel par ici ?

–       Bah ouais, qu’est-ce que tu veux dans le temps les choses étaient pas aussi chiantes que maintenant. Aujourd’hui on interdit tout, on donne des noms de maladie mentale à tout. Viens c’est par ici.

Il le suivit à l’arrière de la maison dans ce qui tenait à la fois d’atelier et de débarras. Après avoir cherché dix minutes en pestant après la clef du cadenas, et la trouvant dans un tiroir à clou de l’établi, il ouvrit une cantine de l’armée ornée d’autocollant pour des groupes de punk rock. Il allait de surprises en surprises, réalisant qu’il ne connaissait pas du tout le policier qu’il avait toujours vu comme tout à chacun à Baker, un vieil emmerdeur vachard. La malle ouverte il en sorti des teeshirts et des jeans en l’invitant à faire son choix. Il craqua en tombant sur un teeshirt de Nirvana noir et jaune, le classique des classiques, daté de 92, soit seulement deux ans avant la mort du héros de tous les amateurs de rock nés dans les décennies suivantes.

–       Vous êtes un fan de Nirvana Monsieur Carson ?

–       Jack, je t’ai déjà dit, non pas moi, mon fils, toutes ces fringues sont à lui.

–       Oh…

Corey marqua une hésitation, ça aussi il l’ignorait, qu’il avait un fils.

–       Il est mort ?

–       Qui ça ? Mon fils ? J’en ai pas la moindre idée si tu veux tout savoir, c’est possible, répondit-il comme si on lui demandait de commenter l’actualité des températures de saison.

L’adolescent se renfrogna.

–       Vous savez pas si votre fils est mort ou vivant et vous donnez ses habits ?

Carson lui jeta un coup d’œil dubitatif.

–       D’abord je donne pas ces habits, je t’en prête à toi, ensuite non je ne sais pas s’il est vivant ou mort parce que je suis un père à la con et lui le plus borné et têtu des garçons que je connaisse, voilà.

–       Comment vous pouvez dire ça ? C’est votre fils ! Comment un père peut pas savoir si son fils est mort ou vivant ?

–       Pourquoi tu crois qu’il en sait plus sur moi ? C’est même pas moi qui l’ai élevé.

–       Pourquoi ?

–       Pourquoi quoi ?

–       Pourquoi vous l’avez fait alors ? Il avait pas à demandé à naitre !

–       Comme nous tous, lui fit remarquer Carson. Et pourtant on est là et on s’accroche alors que tout nous dit que la vie c’est de la merde, j’ai pas raison ?

Il aurait eu du mal à dire le contraire contenu des circonstances, mais quand même. Carson considéra son air renfrogné avant d’hocher la tête.

–       Mouais… ton père est aussi à la con que je l’ai été sauf que lui tu vis avec, c’est ça hein ?

L’adolescent ne répondit pas, piochant dans les vêtements avec un air maussade.

–       J’parie qu’il a déjà essayé de te parler mais qu’il disait tellement de la merde que t’as pas écouté.

Corey haussa les épaules.

–       Et même qu’il a voulu te faire le coup de on va se rapprocher en te proposant un piquenique ou une connerie de ce genre.

Cette fois il ne pu s’empêcher d’esquisser un sourire.

–       Il voulait m’emmener à la chasse.

–       Et toi t’aimes pas ça.

–       Pourquoi tuer des bêtes que je n’ai même pas envie de manger ?

–       Bonne réponse, m’est avis qu’il y a quelque connard avec des fusils qui feraient mieux de penser comme toi…Eh, eh… on est vraiment tous pareil, tous des billes.

–       Pourquoi vous dites ça ?

–       Parce que j’ai fait la même avec le mien. Avec ma vieille on a divorcé deux ans après qu’il soit né. Elle vit à Phoenix aujourd’hui, c’est là-bas qu’il a grandi, je le voyais qu’un weekend sur deux quand cette folle oubliait pas ou qu’elle me faisait pas une crise.

–       Et vous l’avez emmené à la chasse lui aussi ?

–       Non je chasse pas, je pêche, mais ça reviens au même.

–       Et alors ?

–       Alors ça été une catastrophe, on s’est engueulé toute l’après-midi. Tu verras, la prochaine il va essayer de t’écrire.

–       Lui ? Ca m’étonnerait.

–       Moi pas, j’ai fait pareil.

–       Et alors ?

Il le regarda avec son air de vieux filou.

–       Alors je te fais l’effet d’un intello ?

–       Euh…

–       Ouais, voilà… j’ai été maladroit, confus, comme d‘hab’ quoi.

–       Et il a dit quelque chose ?

–       Ouais, il m’a répondu, par lettre, avec accusé de réception… ça disait en gros que son avocat avait prit une mesure d’éloignement contre moi, soi-disant que je le harcelais…

–       Oh.

Carson haussa les épaules.

–       C’est comme ça.

–       Et c’était vrai ?

–       De quoi ?

–       Que vous le harceliez ?

–       Ca faisait deux ans qu’on s’était pas vu…

Il sorti la bouteille de Bulleit de sa poche arrière, et dévissa le bouchon avec un petit pop.

–       Tiens ? Proposa-t-il

–       Je bois pas.

–       T’es pas américain ?

–       Si

–       Alors bois, ça  te feras du bien.

Corey obéit, fit une grimace en avalant et lui rendit la bouteille.

–       Bois encore ! Ordonna Carson. Les connards plus vite on les oublie, mieux c’est.

–       Ils seront toujours là demain, fit remarquer philosophiquement le jeune homme.

–       C’est sûr mais c’est pas une raison pour passer la soirée avec eux.

Il marquait un point. Corey allongea sa rasade avec la même grimace et lui rendit à nouveau la bouteille.

–       Vous auriez pas une bière plus tôt ?

–       Si, allez habille toi et retrouve moi dehors, y’a tout ce qu’il faut dans le frigo, sers toi.

Il choisi le teeshirt Nirvana et un jean à coupe droite noir puis alla le rejoindre avec une bière. Carson était en train de remplir une douille d’herbe. Corey n’en revenait pas.

–       Vous fumez ?

–       Bah quoi ? Gamin les indiens et les mexicains fumaient de l’herbe par ici le Texas n‘était même pas américain. Toutes ces interdictions c’est des conneries de lobbyistes.

Tout en discutant ils échangèrent la pipe. Il lui raconta son fils qui était cadre dans une grosse entreprise, sportif, jamais de cigarette, même rigolote, pas une goutte non plus, un carême.

–       Je sais qu’un père devrait pas dire ça de son fils mais c’est qu’un connard. Un connard de gagneur

–       Bah c’est bien s’il a réussi non ?

Carson lui jeta un coup d’œil de biais.

–       Tu t’habilles toujours en noir, tu portes son teeshirt Nirvana, t’écoutes Rammstein et tu me dis ça ?

–       Beuh comment vous savez que j’écoute Rammstein ?

–       Personne t’as jamais dit que ta musique on l’entendait de la rue des fois ?

Mais il y avait encore plus surprenant.

–       Vous connaissez Rammstein ?

–       Tu te souviens de Richmond mon premier adjoint avant Parker ?

–       Le facho ?

–       Ouais, lui-même, bin il adorait, combien de fois je lui ai dit d’arrêter de me saouler avec ça, il écoutait tout le temps en patrouille, les gens se plaignaient.

–       Je savais pas. Il est devenu quoi ? Il est parti en Iraq finalement ?

Il se souvenait d’un grand type aux cheveux taillés ras, l’uniforme toujours impeccable avec un pin’s Stars and Stripes sur le col. Carson avait fini par le virer le jour où il avait traité Jenny Goldstein, l’ancienne prof d’anglais du lycée, de sale juive.

–       D’après ce que je sais il a surtout été en taule. Il aurait un peu trop joué au cowboy… m’étonne pas c’était un dingue. J’aurais pu le garder remarque, elle a même pas porté plainte, mais avec lui moi j’avais droit à ça tous les jours. Il y en avait pour tout le monde, les nègres, les youpins, les mexicains. J’ai craqué.

Ils discutèrent une partie de la soirée. De son fils, de la vie, de son père, de tous ces manquements que commettaient les adultes en croyant bien faire, ou en oubliant simplement qu’ils l’étaient, adultes.

–       C’est comme ça, un jour t’as dix-sept piges et tu crois que t’es immortel, et puis d’un coup tu te réveilles, et tu réalises que t’en a dix ou vingt de plus et qu’en fait non t’es peut-être pas si immortel que ça. Mais comme on est con, on veut quand même y croire, croire que la vie va nous épargner nous plus que les autres. Que le plan, la petite ligne droite toute tracée qu’on s’est fait va bien se dérouler comme on le pense avec notre pauvre imagination. Et puis à quarante ans tu réalises que non, ça va pas se passer comme ça, que ça s’est jamais passé comme ça, et que tous les rêves que t’avais quand t’étais gosses, bin le sont resté. En général c’est le moment où les mecs font des conneries, divorce pour se mettre avec une petite dix ans plus jeune, s’achète une grosse bagnole de sport.

–       Mon père ça lui est jamais arrivé en tout cas, et puis votre fils il a réussi alors… rétorqua le jeune homme que ce constat dérangeait d’autant qu’il confirmait ce qu’il pressentait déjà de la vie et de son avenir.

–       Réussir ? Parce qu’il gagne du fric et se tape des mannequins moitié son âge ? C’est pas ça réussir gamin. Ca c’est juste faire ce que la société te dit de faire. C’est juste être un bon petit connard qui croit tout ce qu’on lui fait avaler, un con-sommateur.

Corey rigola, première fois depuis longtemps.

–       Nan, j’sais pas ce que tu veux faire dans ta vie gamin, mais laisse jamais le monde te dire à quoi rêver ni que c’est pas possible. C’est comme ça qu’on se fait baiser.

–       J’oublierais pas, promis l’adolescent.

–       Hein ? Mais si tu oublieras. On oublie toujours ce genre de conseil, et même quand on oublie pas, on fait des conneries quand même en croyant que c’est ça qu’on veut et rien d’autre.

–       Genre ?

–       Genre se marier avec la plus belle du lycée par exemple…

Incidemment il comprit que c’était ce qui lui était arrivé.

–       Vous étiez amoureux ?

–       Moi je sais pas mais ma bite ça c’est sûr.

Cette fois Corey éclata franchement de rire.

–       Moi je crois que mes parents ils ont jamais été amoureux, ils ont fait ça, se marier, parce que c’est ce qui se faisait, déclara finalement au bout du rire et d’une quinte de toux.

–       C’est possible, on se marie souvent pour de mauvaises raisons… en fait non, on se marie toujours pour de mauvaises raisons, parce que si on réfléchissait cinq minutes…

–       Vous êtes contre le mariage ?

–       Je suis pas contre, les gens font ce qu’ils veulent, mais comment on peut décider de passer toute sa vie avec quelqu’un qu’on connait depuis à peine un an, parfois juste quelque mois ?

–       Vous l’avez bien fait vous.

–       Justement.

 

Parker s’était toujours dit qu’il ne voulait pas répéter l’erreur de ses parents. Rester avec quelqu’un à qui on fini par en vouloir. Même à trente sept ans il avait encore cette idée romantique et un peu illusoire –il ne se faisait pas beaucoup d’illusion non plus- qu’il fallait trouver la bonne personne avant de se laisser passer la bague au doigt. Que l’amour ne rendait pas le mariage obligatoire mais que ce dernier le consacrait. Encore fallait-il être soi-même déjà cette bonne personne.

–       Comment tu vas toi ?

Il haussa les épaules.

–       Ca va, la nuit va être longue c’est tout.

Il avait renvoyé Fred chez lui pour la soirée et demandé à Flora de venir l’aidé le temps que les marshals arrivent, une affaire de deux jours. La jeune femme assurait la permanence avec Louise pendant que lui et Fred se relaieraient à la prison. Anna était venue le voir sur place avec des bières et des sandwichs. Elle portait cette blouse qu’il aimait tant et qui lui allait si bien, paysanne, bleu dur avec des petits cowboys vintages qui se mariait si bien avec son teint perpétuellement doré. Ils étaient au dehors, au pied de la rangée d’arbres qui fermait l’arrière de la prison et sa courette, à l’abri des regards des prisonniers.

–       C’est vrai qu’ils voulaient jeter une grenade ?

–       Ouais, en tout cas ils en avaient

–       J’ai peur Jim, qu’es-ce qui va arriver ensuite ?

–       Rien, les marshals seront là dans deux jours, ils emballeront tout ce petit monde avec eux et voilà.

–       Mais d’ici là ?

Il mordu dans son sandwich, passa la bouchée et demanda :

–       Ne t’inquiètes pas, j’ai pas arrêté un terroriste international non plus.

–       Mais s’ils envoient des tueurs ?

–       Qui ça ils ?

Elle rougit comme une enfant pris en faute de raisonnement.

–       Bah je sais pas, les copains de ces types.

Il leva les yeux sur elle, elle avait son expression de gamine inquiète, concernée au-delà du raisonnable ou comme les enfants quand ils veulent paraitre plus responsables que leurs ainés. Voilà une des raisons pour laquelle il n’avait pas donné suite à leur histoire. Il n’était pas celui qui lui fallait, celui qui saurait l’entourer, la protéger de sa perpétuelle anxiété. Même pas qu’il n’aurait pas eu la patience qu’il savait qu’il n’en aurait jamais le talent. Anna avait besoin d’un roc qu’il ne se sentait pas être. Lui aussi doutait, lui aussi était un inquiet à sa manière. Inquiet de la vie des autres, du bien être de ses concitoyens, et puis son métier l’exposait sinon au danger, à la violence, du moins à l’incertitude. Il ne se voyait pas devoir la rassurer chaque fois qu’il partait en patrouille ou se rendait sur les lieux d’un délit.

–       Et qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent ? Prendre d’assaut la prison ? On n’est pas au cinéma Anna, on est en Amérique.

Elle ne semblait pas convaincue, mieux elle avait l’air de trouver sa réponse légère.

–       Et les grenades c’est du cinéma ? Demanda-t-elle un poil trop agressive pour qu’il n’associe pas ça à son caractère.

–       Ne t’inquiètes pas, je te dis, se contenta-t-il de répéter.

Elle secoua la tête.

–       L’ennui avec toi Parker c’est que tu crois tout savoir des autres alors que tu sais rien

–       Bah qu’est-ce qui te prends ?

Elle se leva, termina sa bière d’une traite et comme un mec froissa la canette. Première fois qu’il la voyait faire ça. C’était à force d’être avec Kid qu’elle avait prit ce truc ?

–       Rien, j’ai à faire, passes une bonne soirée Jim.

Il la regarda partir éberlué. Décidément il ne comprendrait jamais rien aux femmes.

La nuit du chien 13.

Le ciel était sourd et balayé de grisâtre, voilé de poussière et de sable d’une tempête qui soufflait depuis le Golf, annonce de changement de climat. D’ici demain Baker puerait l’aliment pour chien. Les coyotes se méfiaient de la ville quand il sentait cette odeur pousser vers le désert. Comme un air de reconnaissance dans cette mort qui suintait sous les produits détergeant et les additifs, les repoussait vers l’ouest dans les collines travaillées par les chevalets. Le dos gris régnait sur le clan depuis trois saisons, la queue blanche avait peut-être trouvé cette charogne en la déterrant, mais pas question que le chef n’ait pas sa part. Les deux se faisaient face au pied des chevalets, le dos hérissé, grondant. Queue blanche ne voulait pas lâcher ce qu’il avait dans la gueule, un bout d’os avec de la viande encore dessus. Il l’avait trouvé un peu en contrebas à la limite de la ville sous un épineux. La peau était desséchée par la poussière et le soleil, les ongles arrachés, les os des doigts blanchis qui traversait la viande sèche comme des flèches. Dos gris lui tournait autour, jappant et grognant. Il allait attaquer, l’autre le sentait, mais pas question de lâcher sa proie pour autant, il se déplaçait de côté, en arc de cercle, surveillant son adversaire tout en sachant qu’il n’allait pas y couper. Le reste du clan se tenait à part qui observait, attendait pour savoir de quel côté la chance allait tourner. Une femelle avec ses petits était couchée sur le lichen, ses chiots autour d’elle. Les uns jouaient, les autres suivaient la danse de combat des adultes. D’un bond ce fut l’attaque, dos gris se jeta sur son adversaire, mâchoires ouverte sur son cou. L’autre esquiva la première estocade sans lâcher sa charogne, mais à la seconde tentative, elle roula dans la poussière tout comme lui, happé par la force du chef. Le combat ne dura qu’un instant. Un instant de rage, de mâchoires qui claquent, de grognements confus, soulevant un nuage filandreux et grisâtre comme le bleu du ciel. Soudain quelque chose craqua dans l’air, un aboiement d’acier surgissant du lointain, queue blanche roula dans la poussière, presque coupé en deux par un projectile de 338 Lapua Magnum. Le reste du clan s’enfuit précipitamment, la main mutilée resta près de celui qui l’avait découverte. De là où il se trouvait il ne la voyait pas, il suivait dos gris qui s’enfuyait dans la lunette de son fusil de précision. Délicatement, au jugé, il modifia sa visée, son doigt glissant sur la queue de détente. Le coyote n’était plus qu’un point gris qui s’étiolait rapidement dans l’arroyo desséché qui fendait les collines jusqu’à la ville. Il respira une grande goulée d’air qu’il expira lentement à mi volume avant d’écraser doucement la détente, accompagnant le mouvement de recul sans presque bouger un muscle. Au moins quand il tuait il ne pensait plus à ses problèmes. Mieux que l’herbe ou toutes les dopes qu’il avait essayé qui ne le défoulaient pas et le remplissaient finalement de vide. Et puis les coyotes ce n’était pas grave par ici. Une nuisance de chien sauvage qu’il ne valait mieux pas croiser quand il avait faim. Ils étaient d’une nature méfiante et peureuse mais la proximité de la ville les rendait parfois agressifs et téméraires, surtout en hiver, quand le petit gibier se faisait rare et que les collines se remplissaient d’air froid. Dans ces moments il oubliait que plus que sa femme c’était sa vie avec elle, qui lui manquait. Quand il avait encore l’impression d’avoir un rôle social, père, mari, même si ce n’avait été que des mots au fond, Corey avait raison, avec elle il pouvait les porter sans se poser de question. La balle rata le coyote mais atteint une des femelles, elle rebondit sous le choc pendant que les autres s’éparpillaient. Il se demandait si pour le vieux Frank c’était la même, un besoin de tuer qui ne vous quittait plus dès lors qu’on avait fait la guerre et aimé ça. Ou bien était-ce juste lui, sa folie jamais guérie. Le vieux Frank aussi était fou, d’ailleurs les pompiers l’avaient emmené à Alpine au service psy, mais ce n’était pas la même folie peut-être. Peut-être que celui qu’on devrait enfermer c’était lui. Il n’avait jamais discuté du passé avec les autres vétérans qui vivaient à Baker ou Hamon. Leurs guerres n’étaient pas les siennes. Ils avaient repoussé les nazis, les japonais ou bien le communisme, en Corée, au Vietnam. Leurs causes étaient nobles ou vécu comme tel à l’époque. Peut-être ceux qui avaient été en Iraq ou en Afghanistan pourraient comprendre. Combattre dans des guerres douteuses recentre vos perspectives de soldat. Votre Amérique n’est plus celle qui sauve le monde mais celle qui l’agresse. Et même si la bannière étoilée avait longtemps flotté devant sa maison, comme chez bien des habitants de Baker, il ne s’était jamais fait d’illusion. S’il n’en n’avait jamais parlé avec les autres c’était peut-être pour cette raison finalement, non seulement il ne se faisait aucune illusion sur lui-même mais pas plus sur les causes qui les avaient expédié au front. Mais peut-être que c’était des foutaises aussi, peut-être qu’il ne voulait pas en parler parce qu’il ne pouvait simplement pas. Comme avec son fils. Un truc qui bloquait. Comme avec sa femme. Qu’est-ce qu’il y avait chez lui qui déconnait comme ça ? Il repensa à ce que lui avait sorti le gamin, toi t’es pas un père t’es un cimetière. Oui, il avait raison, il portait ça en lui, la mort, les morts… et il portait ce deuil tous les jours depuis le 23 octobre 1983. Il se leva et replia le bipied sur lequel reposait le fusil. Il venait d’avoir une idée. Il allait écrire. Tout coucher sur papier et le donner à Corey. Par écrit peut-être que ça serait plus facile de s’expliquer. Peut-être que ça aiderait à se faire comprendre de lui, et même de soi. C’est ce qu’on disait sur l’écrit après tout, ça libérait. Debout sur la colline, il contemplait Baker la poitrine gonflée de sa nouvelle résolution. L’après-midi déclinait mollement dans une chaleur poisseuse, le vent ronflait dans les allées et les rues cuites, Kush et sa bande étaient vautrés sous le préau derrière la Ferme. Bières, joints, et palabres à propos du shérif qui était passé poser des questions à la vieille, et forcément de l’étranger et de l’incident du midi. La discussion tournait autour de ce qui s’était réellement passé, l’étranger avait-il, comme tout le monde le disait, mis ces deux types au tapis ou non, et les avis étaient partagés. Kush, qui avait fini par l’apercevoir la veille au soir, n’avait pas été très impressionné. Comme sa grand-mère disait, rien qu’un clochard de plus, et même pas spécialement gaulé. Alors ce qu’en disaient les potes qui l’avaient eux-mêmes entendu soi-disant de la bouche de témoin direct, il avait des doutes. Comme la moitié de la bande d’une jeunesse à la critique conspirationniste facile. D’autant que d’autres rumeurs, parlaient de bagarre générale, qu’en réalité un des clients aurait jeté le gars par la fenêtre, en tout cas c’était pas sûr que c’était un basané qui ai vraiment démoli ces autres basanés.

–       Dix dollars que c’est des conneries.

–       Tenu !

–       Nan ! c’est vrai c’est lui j’vous dis, même que l’autre avait un couteau et qu’il l’a désarmé en deux deux.

–       Arrête eh l’autre tu t’es cru dans Jason Bourne ou quoi ? Un mec avec un couteau ça se désarme pas comme ça, railla un des garçons. Les métèques ça sait pas ça ou alors l’a eu un coup de bol à la Sense, dit-il en faisant référence à une série télé.

L’un des gamins se prit la tête à deux mains et se mit à psalmodier en se référant à un des personnages de la série.

– Sun Bak sort de ce corps.

– Ah, ah, ah, ah !

–       Peut-être un graisseux qu’a fait l’armée, suggéra quelqu’un

–       C’est pas un graisseux, j’t’ais déjà dit ! Intervint Kush comme si son honneur était en jeu. La vieille elle veut pas de mexicain chez nous !

–       Ouais bin c’est quoi alors ?

–       Un canadien à ce qu’il parait, déclara un autre. C’est Jenny la caissière du Pig qui m’a dit.

Tout le monde convint qu’il n’avait pas l’air canadien.

–       Jenny elle raconte que des conneries ! Moi je dis si c’est pas un mexicain c’est un colombien ou un brésilien qui a fait l’armée ! Insista celui qui tenait à l’histoire officielle et à l’embellir à sa sauce.

Un gars qui rossait deux mecs armés c’est pas tous les jours qu’on voyait ça. A Baker les bagarres c’était souvent à coup de quelque chose de contendant mais personne ne savait se battre. Et ceux qui savaient, en général, évitaient. Ici comme partout les gens s’agressaient pour des raisons imbéciles, et comme partout ils le faisaient avec autant de peur, de lâcheté que de maladresse.

–       Arrête de raconter de la merde, intervint celui assis à côté de Kush, celui-là même qui harcelait Corey au lycée dès qu’il le voyait. Même qu’Olson lui a mit un pain et qu’il a rien fait.

–       C’est quoi cette histoire ? Intervint Kush.

–       C’est Henry qui me l’a dit, l’a tout vu.

–       C’est qui Henry ? Demanda un des garçons.

–       Un mec qui bosse à l’usine avec qui chuis en affaire, frima son copain. Raconte pas de la merde ce mec, jamais. Votre gars il a rien fait.

–       Et pourquoi il l’a frappé Olson ?

Il lui raconta ce qu’il savait. La petite Brown qui s’était embrouillé avec le beau-père, les mots, les gestes.

–       C’est une cinglé c’te fille, fit remarquer un des garçons

–       T’es sûr de ça ?

Kush avait du mal à y croire.

–       Mon pote y dit pas d’la merde, répéta l’autre, y’avait aussi Corey à ce qu’il a dit.

–       On a qu’à lui demander, suggéra quelqu’un.

–       Je l’ai vu sortir de chez lui tout à l’heure, dit son voisin. Faut qu’on l’trouve d’abord

–       Moi je sais où il est !, affirma un autre. On y va ? Demanda-t-il en regardant Kush comme s’il attendait l’ouverture de la chasse.

Il y a des mystères urgents à résoudre et d’autre moins, ce qui s’était réellement passé ce midi, appartenait d’autant à la première catégorie qu’il y avait dix dollars en jeu. La bande s’égailla, marchant comme des brutes sous le soleil, guidé par leur copain jusqu’au-delà du champ de maïs qui bornait le sud de Baker. Au loin on apercevait la prison dressée par-dessus les collines et borné par une rangée d’arbres, une maison fantômes dans une vieille série B. L’étranger regardait par la lucarne de son cachot sa liberté perdue. Les autres étaient dehors qui erraient depuis la rangée d’arbres. Pourris, tavelés de tâches sombres, les bouches béantes et noires pétrole. Dehors, comme s’ils n’osaient pas s’inviter dans sa cellule, qu’il était dans un sanctuaire. Le chien viendrait. Le chien venait toujours, où qu’il aille. Il serait là cette nuit à le fixer avec ses yeux de haine, de peur, à attendre, encore. Il avait pensé quelque fois à se tuer. Mais pour une raison ou une autre, peut-être parce qu’il avait prit l’habitude de survivre, il avait renoncé avant même de tenter quoique ce soit. La vie était toujours plus forte en lui, comme un refus de céder, de plier le genou plutôt que comme un goût particulier. Cette même rage finalement qui le tenait et l’avait poussé à se mêler de ce qui au fond ne le regardait pas. Qu’est-ce qu’il en savait si ces types n’allaient pas renoncer à la dernière minute ? Ou bien il aurait pu décider de ne rien voir, sortir à temps et laisser le monde se démerder sans lui. Non, la rage était toujours là, la rage ne le quittait jamais, comme ce chien invisible. Mais, après tout, elle était un peu née avec lui. L’étranger s’assit par terre et pensa à John. Il se serait bien moqué de lui aujourd’hui. John qui lui disait toujours qu’il était trop à cran, trop sérieux. Et lui qui lui répondait pas moins systématiquement qu’il n’était qu’un connard d’américain sans cervelle, un putain de Mickey Mouse. Et ça les faisait marrer l’un comme l’autre. Mais maintenant la rigolade était terminée, les choses sérieuses allaient commencer. Il le sentait. Et tôt ou tard ils viendraient. Ce shérif avec son petit doigt sur la couture n’avait pas la moindre idée de ce dans quoi il s’était fourré. Son poing vola dans le vide, suivit de son pied, latéral et maladroit, il manqua de tomber. Ils étaient deux, trois, quatre autour de lui, féroces, armés de coutelas, prêt à tuer. Corey bondit de côté pour éviter la pointe d’une lame et, saisissant le  poignet de son adversaire, le lui cassait d’une torsion. Il dansait dans le silo vide comme un ninja de série Z. Ca lui arrivait quelque fois, jouer comme quand il était gosse. Mimer ses héros, imaginer des bagarres, des fusillades, des situations à risque. Parfois ça l’aidait pour se souvenir de la position du corps dans telle situation, de la mémoire pour ses dessins, souvent c’était simplement parce que les cases de bédé n’étaient pas assez grandes pour contenir ses envies d’aventures. Que rien, et encore moins Baker ne suffisait à son imagination. Il s’inventait des rôles, des personnages, que parfois il couchait sur papier, et qu’il jouait pour lui, loin des regards. Dans sa chambre, ici, dans les collines. Son petit secret à lui, qu’il n’aurait jamais raconté à personne et certainement pas à Kate. C’était un truc de gamin, comme de pisser au lit ou d’avoir peur du noir, du moins le voyait-il comme ça, un petit vice un peu honteux de celui qui ne grandit pas assez vite, assez bien pour son goût. Aujourd’hui évidemment il était l’étranger, et dans sa peau il se sentait invincible. Parfois, pour ajouter à la scène, il faisait les bruits. Détonations, coups, meubles et vaisselles détruites. Manquait plus que la lumière, les effets pyrotechniques. Un de ses adversaires vola par-dessus sa tête dans un concert de verre brisé quand un peu de terre lui tomba sur les épaules. Sur le moment il ne fit pas attention, tout à son jeu, puis ce fut un caillou sur son crâne. Cette fois il s’immobilisa et regarda au-dessus de lui. Ils éclatèrent de rire. Quatre visages joufflus de gros garçons contant d’eux qui le regardaient depuis l’accès par lequel il était entré et dont il était immédiatement séparé par une longue échelle métallique.

–       Ohé Jacky Chan arrête de te battre y sont parti !

–       Oh l’autre c’est pas Jacky Chan lui c’est Jason Statham ! Ayaaaaa ! Tchac ! Ping, bang !

–       Ah, ah, ah ah !

Rouge comme une écrevisse Corey ne savait d’autant quoi pas répondre qu’en plus d’être mortifié il était coincé. Ils occupaient  la seule sortie valable, la porte en bas était condamnée.

–       Meuh non, beugla Kush, lui c’est pas Jason Staham, c’est Trouduc Statham !

–       Ahahaha, lui il leur pète pas la gueule, il leur pète à la gueule ! renchérit à côté de lui celui qu’on appelait Sonny.

–       Ahahahahah !

Ils avaient tous des prénoms à la con comme le sien, des prénoms de bagnoles et d’appareil électroménager, Sonny, Ford, Lee, Chrys avec un y comme dans Chrysler. Ils faisaient tous du sport mais branlaient rien en cours. Tous racistes, républicains parce que leurs veaux de parents l’étaient. Les mêmes qui avaient fait des bruits de rut et de singe quand Trump avait été élu. Qu’est-ce qu’ils voulaient ? Pourquoi ils venaient l’emmerder, et comment ils savaient qu’il était là ? Cette cachette, croyait-il, personne ne la connaissait. D’ailleurs c’était lui qui avait déverrouillé l’accès là-haut.

–       Qu’est-ce que vous voulez !? cria-t-il par-dessus les rires.

–       Hey la tortue ninja tu sais que tu te bagarres où j’baise ! Railla le gros Toby, son Némésis. C’est pas poli d’marcher su’ lit des gens !

–       Aahahahaha !

Il réalisait son impuissance et soudain ça le terrifiait, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient de là où ils étaient, à commencé par l’enfermer, et lui tout de suite n’était qu’un pauvre connard impuissant à la merci de ces brutes. Qu’est-ce qu’il aurait fait l’étranger dans ces cas là, qu’est-ce qu’aurait fait Doc Carnaval ? L’astrophysicien masqué avait sa force et ses gadgets pour lui, il n’avait même pas une assez grande gueule pour leur fermer la leur, ni assez de cran pour en assumer les inévitables conséquences.

–       Ouais, ouais, c’est ça, vous voulez quoi merde !?

–       Eh dis donc parles poli si t’es pas joli la tortue ninja, gueula un autre,

Corey maudissait par avance la fin du Spring Break parce qu’il savait que pendant le mois suivant jusqu’à l’été il serait une putain de tortue ninja pour tout le lycée. Et il ne savait pas s’il saurait résister. Lui aussi, comme son père avait déjà pensé au suicide. Les coups de cutter sur ses bras étaient une façon de tergiverser parce qu’au fond la mort lui faisait plus peur qu’il ne l’aurait admis. Mais parfois, dans ces moments là, il aurait préféré être mort, avoir eu la force un jour de tout laisser tomber, même lui-même.

–       Eh la tortue ninja c’est vrai que le métèque il s’est battu avec Olson ?

–       Nan, il s’est pas battu, c’est Olson qui l’a tapé.

–       Et il a rien fait ?

–       Il a craché sur sa chemise.

–       Il a quoi ?

–       Il lui a craché dessus.

Un acte insensé à leurs yeux, il n’en doutait pas une minute, mais aux siens d’autant plus extraordinairement héroïque que ce midi il ne s’était pas contenté de cracher. Pourquoi il avait fait ça d’ailleurs ? Pourquoi il était venu au secours de Kate ? Il avait peut-être un truc avec les femmes en détresse, comme les héros des films.

–       Putain c’est tout ! Putain moi tu me colle un pain j’t’en met deux ! S’écria Kush.

–       Tu vois j’t’avais dit ! C’est pas lui c’midi, c’est une putain d’tapiole. C’est les routiers qu’on sorti les gus, renchéri Toby.

–       Non c’est lui ! S’exclama Corey du fond du silo.

–       Quoi que tu dis l’ninja ?

–       C’est lui ce midi qui les a tapés, j’étais là.

–       T’étais là ? S’étonna Kush dubitatif.

–       Oui ! J’ai vu quand le gars il a traversé la vitre, le shérif est arrivé juste après, c’était pas les routiers, c’était l’étranger.

–       Pfff, qu’est-ce que t’en sais t’étais pas à l’intérieur si ? Lança un des garçons qui pourtant avait jusqu’ici défendu la thèse officielle, mais puisque le chef…

–       Je le sais parce qu’il n’y avait pas de bagarre générale.

Toby le fixait avec amusement, soudain il éclata de rire comme s’il venait d’avoir une révélation particulièrement marrante.

–       Eh mais j’sais c’qui fout là ce con ! Y s’prend pour l’métèque ! Hein c’est ça l’ninja, tu te prends pour lui !?

Instinctivement Corey lui fit signe d’aller se faire foutre alors que les autres éclataient de rire. Le genre de signe qui avait le don de mettre en pétard l’intéressé, personne n’étant autorisé à lui tenir tête sans en payer les conséquences. Il allait descendre quand Kush lui dit un truc à l’oreille qui changea son air mauvais en sourire méchant.

–       Eh l’ninja, tu t’es déjà battu sous la pluie ?

Corey compris instinctivement avant même qu’il mette les mains à sa braguette. Il recula dans le fond, essayant de disparaitre dans la pénombre quand les premiers jets d’urine giclèrent sur lui accompagnés de rire gras.

–       Vas-y danse la tortue ninja ! Danse yeah !

–       Ahahahaha !

Ils pissaient aussi loin qu’ils pouvaient et Corey faisait ce qu’il pouvait pour les éviter, mais il avait peu d’espace et chaque fois qu’il sautait ou courait pour esquiver la pisse de l’un, la pisse de l’autre le suivait comme un tuyau d’arrosage cinglé. Puis quand les vessies furent vides, ils claquèrent la porte, la coincèrent avec un bout de bois et filèrent en riant. Trempé il tomba fesses contre terre et éclata en sanglot. Un long sanglot d’enfant qui n’en peu plus. De gamin abandonné, seul, humilié, comme un cri en cascade de larmes qui ne voulait plus s’arrêter jusqu’à ce que l’épuisement le prenne et qu’il s’endorme dans les flaques de pisse. A son réveil, la nuit était tombée et sa fraicheur se glissait jusqu’à l’intérieur affadissant l’odeur d’urine. Il grimpa l’échelle, las et triste, et tenta d’ouvrir la porte. Une fois, deux, puis en la secouant, avant de réaliser qu’il était enfermé à l’intérieur.