Ma petite entreprise 6.

La première chose que lui et moi on devait faire si on voulait continuer sainement c’était nous barrer de chez nos parents. D’une, pour qu’ils ne soient pas impliqués si jamais on avait des emmerdes, de deux parce que de toute façon c’était ce qu’on rêvait de faire lui et moi depuis au moins deux ans. Avec cinquante mille boules c’était faisable. On se louait un appart en colloc, plus un studio pour s’aménager un coin fabrique pour entreposer, couper, conditionner la coke. Qu’est-ce qu’on allait raconter à nous reups ? Des cracks en jouant sur leurs préjugés. Driss a dit à son père que j’avais hérité d’un appart de ma grand-mère qu’est morte j’avais deux ans, j’ai dit à mes darons que Driss avait un cousin au pays qui nous sous-louait pour une bouchée de pain. J’étais riche parce que j’étais blanc, il avait des cousins sympas parce qu’il était sénégalais. Pour l’argent en soi, comme on ne peut pas payer son loyer cash en France sans que ça fasse louche, on l’a déposé tout simplement à la banque sous un nom de société. Oui, je me suis mis auto entrepreneur. C’est vite fait pour s’inscrire à l’Urssaf et la première année tu payes rien. C’était qu’une solution provisoire, je savais qu’il faudrait tôt ou tard faire mieux et sans doute avec l’aide d’un expert. Comme je savais que personne ne mettrait le nez dans nos comptes du moins pour les premiers cinquante mille balles. Qu’est-ce que mon entreprise faisait ? Du coaching. J’ai eu l’idée en regardant une émission d’Elise Lucet sur la grande arnaque des formations. Comme ça j’avais rien besoin de produire à part de faux contrats de société bidon si jamais on venait nous renifler le cul. Et question déplacement j’étais libre comme l’air. Pour l’appart on a trouvé quelque chose à la limite de Paname, à Levallois, chez les Balkany, t’y crois ça ? Un trois pièces, mille boules par mois, et pour le studio, l’immeuble à côté, ajoute 500, plus trois mois de caution chaque, et les deux au nom de la société toujours. Après on a commencé à couper. Samir voulait encore deux cent g, on a prit un kilo et on a fait deux tiers un tiers, deux tiers de lactose et de Diantalvic, un tiers de coke, hop magique on avait maintenant cinq kiles de plus et c’était encore de la meilleure C. que ce qu’on trouvait sur le marché en moyenne. Test : brun clair, 50%. Puis avec un autre kilo on en a fait le double que précédemment, test :: beige nicotine 30%. Au total on avait maintenant 19 kilos, dont quatre « cuvée spéciale » à 90% de test de pureté. A Samir je lui ai vendu de la N°2 au prix de départ, et il la coupait cinq fois comme moi. Je suis sûr que personne n’a vu la différence. Je précise que cette fois on avait des masques, des gants, qu’on a travaillé en slip pour éviter que la coke se dépose sur nos fringues. Pour le conditionnement, on s’est pas fait chier, sac poubelle et chatterton pour la résistance. De toute manière ils voyageaient en ballon, c’était juste pour faciliter le rangement et la propreté, ce qui peu sembler paradoxale quand tu voyais à côté de ça l’état de notre appart au bout d’un mois, mais hein, on peut pas être bon partout non plus. Ah et si tu te demandes comment deux jeunes dont un noir ont réussi à convaincre deux proprios de nous céder un bail, c’est que tu ne connais pas le pouvoir instantané du cash quand tu verses une caution de presque trois mille euros.

 

Le business, le fric c’est bien, mais si tu peux pas te faire plaisir avec ça sert à rien. Et qu’est-ce tu crois, deux copains d’enfance, pour la première fois chez eux, on a fait venir tout nos potes, et vas-y la fête tous les weekends. Pour s’éviter les jaloux et les rageux on a dit comme au daron de Driss, que j’avais hérité. Pour les dépenses en plus, qu’on avait fait un peu de business par ci par là. On sait comment ça tourne le monde. Mais surtout personne ne devait savoir pour la dope, on avait prévenu nos acheteurs, s’ils racontaient qu’on bossait ensemble, c’était mort. Parfois les lyonnais montaient nous voir, et repartait mulet. Une fois on est descendu à Barcelone avec la bande, on a fait la fête pendant trois jours, craqué trois mille euros en régalant tout le monde. On est aussi parti pendant une semaine en Thaïlande parce que c’était un de nos vieux rêves. A Bangkok, dans un troquet qu’on nous avait recommandé pour sa bectance, on a fait connaissance avec Régis, un français installé sur place avec une thaï comme des centaines d’occidentaux qui vivent ici. Faut dire que les petites thaïs, pour parler direct, c’est des pièges à bite. Je l’ai déjà dit, je ne suis pas porté sur les tapins, mais j’avoue que quand t’as une bombinette sur les genoux, prête à faire tout ce que tu veux, même t’épouser si tu fais d’elle une femme honnête, tu craques facile. Régis c’était le hippy attardé. La quarantaine fêtarde, propriétaire d’un bar de plage dans les iles, connaissant tous les expats à la cool comme lui à Bangkok. Il nous a invité chez lui, nous a présenté sa femme et ses mômes, on est même allé à un match de boxe avec lui. Ils font combattre les enfants là-bas, bin crois moi, il y avait des petits de sept ans t’aurais été contant de les avoir comme garde du corps dans une bagarre. De vraies furies. Et puis deux jours avant le départ il a commencé à nous entreprendre, savoir si on voudrait faire les mules pour lui, que c’était facile, qu’il avait une combine avec un pélo des douanes…. On lui a rit au nez… s’il avait su… Mais passé un mois de fête à craquer notre blé sans compter, on s’était fait un trou de quinze mille euros dans notre réserve et on avait jamais eu autant d’amis tout prêt à venir squatter le canapé à la maison. Oui l’argent c’est bien, mais comme tu sais ça déforme les rapports, et puis qu’on le veuille ou non, les gens commençait à parler. Tu peux compartimenter au maximum t’empêcheras jamais les suceurs de sang de se poser des questions et surtout d’en poser. La nature humaine donc. Un jour on a apprit que Melvine avait fouiné du côté de Claude. L’ambianceur l’avait gentiment remit à sa place mais tu crois qui se passe quoi dans la tête d’un curieux quand tu commences à faire des mystères avec lui ?

–       Putain de Melvine ! De quoi qu’il se mêle putain ! A explosé un jour Driss en apprenant qu’il poukavait sur nous. Il avait dit à sa sœur qu’on était dans la came qui l’avait répété à une des cousines de Driss.

–       Faut qu’on le calme.

–       Putain mais je te jure je vais le défoncer !

–       Reste tranquille, c’est un con, si tu le déchires ça va être pire. Pour le moment y sait pas et y se pose des questions, si on le tape il s’en posera plus. J’ai pas besoin que ce con se mêle de notre business.

–       Tu veux rien faire ? Eh gros c’est ma cousine, elle, elle dira rien, mais tôt ou tard ça va tomber dans l’oreille de mes reups !

–       J’ai pas dit qu’il fallait rien faire, j’ai dit que le taper c’était pas la soluce.

–       Ah ouais ? Et tu proposes quoi alors ?

J’ai réfléchi et puis je lui ai demandé si on pourrait aller causer à son oncle voleur. On allait lui refaire le coup du ticket gagnant mais cette fois avec le loto, histoire qu’il me fasse pas le plan de mon père. Le loto c’est comme de la magie pour un pauvre, tu grattes, et hop t’es riche, il y a pas plus d’explication à ça. Ou tu restes pauvre, mais ça, dans la tête d’un pauvre c’est déjà un truc qu’il connait, il est conditionné à le rester. Donc je me disais qu’on allait passer un savon à ce crétin et qu’ensuite on lui produirait le fameux ticket d’or des poches à Willy Wonka. Monsieur Diallo, Mohamed pour les intimes, qui pourtant était un des frères de sa mère, me faisait beaucoup penser au père de Driss dans le genre raide comme la justice. Lunette en demi lune, cheveux poivre et sel, visage long, anguleux et sérieux comme une déclaration de guerre, avec un de ces regards qui vous cernait en quelques secondes. Mais il nous a invité à prendre le thé et m’a dit quelques mots en français avant de palabrer avec son neveu en ouolof. Puis il m’a regardé par-dessus ses lunettes, comme un prof devant une mauvaise copie et il a déclaré :

–       Sale boulot

Je savais pas de quoi il parlait alors je lui ai demandé.

–       La dope, sale boulot, a-t-il précisé.

Ca y est c’était reparti pour la leçon de morale.

–       J’ai fait ça autrefois, il a ajouté comme s’il devinait dans mes pensées, trop d’emmerdeurs. Vous avez pas fini, faut vous muscler.

J’ai souri, j’étais certes pas gros mais je savais me défendre, et puis il y avait Driss, et lui c’était un morceau. De toute façon c’était pas la question, la question était est-ce qu’il avait ce qu’on cherchait ou pas.

–       Vous inquiétez pas monsieur Diallo, votre neveu personne l’emmerde ou alors pas longtemps.

–       Je parle pas de ça.

–       Oh…

–       Je vais appeler Tonton.

–       C’est qui Tonton ?

Il m’a fait signe de me taire et a composé un numéro sur son portable.

–       Allo Tonton ? Tu fais quelque chose tout de suite ?… Tu peux être là dans dix minutes ?… Un quart d’heure ? Ca marche.

Et pendant le quart d’heure qui a suivi il a continué de parler en ouolof avec Driss, j’avais l’impression d’être une chaise. J’avais finalement compris où il voulait en venir et je m’attendais à voir débarquer un colosse que je m’apprêtais à remercier, je ne voulais pas faire du mal à Melvine je voulais juste qu’il nous lâche les baskets. Finalement il est arrivé et j’ai involontairement eu un coup de flippe. Il était de taille et de corpulence moyenne, rebeu avec des yeux de fou et une tête ravagée par les cicatrices d’acné et les cicatrices tout court. Je ne suis pas un expert et certainement pas flic mais je sais reconnaitre des cicatrices faites par une lame. Qui que fut ce type, un jour il s’était fait taillader le visage. Est-ce que ça expliquait ses yeux de dingues, je ne sais pas, mais sur le moment on m’aurait dit que ce type était un tueur psychopathe je l’aurais cru sur parole.

–       Tonton, ces jeunes gens ont un problème, j’ai pensé que tu pourrais les aider. Vas-y jeune homme, explique-lui.

J’étais embarrassé, je ne savais pas par où commencer et surtout je savais déjà que je ne voulais pas de ce type dans mon environnement.

–       Euh… écoutez… c’est un copain et je ne veux pas…

Tonton s’est tourné vers l’oncle l’air de ne pas comprendre.

–       Non, ce n’est plus ton copain, m’a coupé l’oncle avec son air sévère de prof, tu n’as pas de copain dans ce business, tu as éventuellement des partenaires ou des emmerdeurs. Alors tu choisis, et tu ne nous fait pas perdre notre temps, ce type, c’est un partenaire ou c’est un emmerdeur ?

–       Euh…

Il y a toujours un moment dans la vie, une situation où tu sais que tu dois répondre vite et bien ou tu vas tout perdre. Un instant où tu dois basculer très vite dans une autre forme de raisonnement, sortir de ta zone de confort et agir en conséquence. Ce moment par exemple où un type dans une bagarre sort un couteau et où tu dois choisir entre t’enfuir ou te battre. Cet instant où tu es avec la fille de tes rêves et tu sens que si tu ne dis rien très vite tu rêveras d’elle le restant de tes jours sans l’avoir touché. C’était un moment comme ça et il a été très bref, comme tous ces moments là.

–       Un emmerdeur, j’ai répondu, mais je ne veux pas qu’on lui fasse du mal. Juste qu’il nous foute la paix.

–       Pourquoi ? M’a demandé l’oncle en me fixant dans les yeux.

–       Pourquoi quoi ?

–       Pourquoi tu ne veux pas lui faire du mal ?

–       Parce que j’ai pas besoin de faire d’un emmerdeur des ennemis. Ca fera des histoires, les gens vont parler, c’est ce qu’on veut éviter justement.

Il n’a rien dit, il m’a regardé pendant quelques secondes et puis il s’est tourné vers Driss et lui a parlé en ouolof. Driss a       sourit et m’a regardé à son tour sans un mot, impossible de dire à quoi il pensait. Qu’est-ce qu’ils avaient ces deux là ?

–       Donnez-moi son nom et son adresse, je m’en charge, a dit simplement Tonton.

–       Euh… je peux savoir comment ?

–       Est-ce que je te fais peur petit ?

–       Euh…

–       Alors tu sais comment.

C’était le même moment que précédemment, ou je disais une autre connerie ou je balançais Melvine en espérant qu’il se contenterait de lui faire peur comme il nous faisait peur, et comme il devait faire peur à tout le monde. J’ai balancé l’adresse et advienne que pourra, j’avais plus le choix, ces deux là c’était du sérieux, je jouais dans la cour des grands maintenant, du moins c’est ce que venait de me faire comprendre Monsieur Diallo. Tonton est parti comme il était venu, sans rien demander, quand la porte s’est refermée, l’oncle a dit :

–       Tu n’entendras plus jamais parler de ce petit con, crois moi jeune homme.

–       Il ne va pas…

–       Il me semble qu’il a été clair, Tonton ne fait pas mal aux gens, il leur parle, crois moi ça suffit.

J’étais presque rassuré mais je voulais savoir combien ça nous couterait, pas question que quelqu’un prenne encore un pourcentage. Monsieur Diallo a sourit et s’est tourné vers Driss.

–       Tu vois ce que je te disais ?… puis en s’adressant à moi. Tu verras ça avec lui quand il viendra te voir

–       Je ne lui ai pas donné notre adresse, vous la voulez ?

–       Ne t’en fais pas, quand il aura besoin de te trouver, il te trouvera.

Merde, j’avais l’impression d’être dans un film avec le chef de la mafia. Quand on est parti j’ai demandé à Driss ce qu’il avait dit sur moi.

–       Que t’étais un mec intelligent.

–       Ah cool.

–       Mais que t’avais un cœur de crocodile.

–       Oh… c’est moins cool ça.

–       Pour lui c’est un compliment.

–       Et pour toi ?

Il a hésité, et puis il a répondu :

–       Disons que je suis contant d’être ton pote et pas ton pire ennemi.

Non pour lui ça n’en n’était pas un. Plus tard j’ai fini par lui demander s’il le pensait aussi, il ne m’a pas répondu, ça m’a mis mal à l’aise. Ce n’était presque rien, une virgule, un espace minuscule mais j’ai senti qu’à partir de ce jour il y eu comme une distance entre lui et moi, comme s’il se faisait un écran de protection à mon endroit. Ca m’a travaillé la tête pendant bien quinze jours et puis Usman est revenu à Paris et j’ai eu une tonne d’autres trucs à penser. Melvine ? On l’a croisé un jour, il n’a pas seulement changé de trottoir, il s’est enfui en courant. Qu’est-ce qu’avait pu lui dire Tonton, pas la moindre idée, tout ce que je sais c’est qu’un jour, comme l’avait prédit l’oncle, il était devant notre appartement avec sa tête de cimetière et ses yeux de dingue. Je n’avais pas la moindre idée de combien il allait nous soutirer, ni même si lui aussi réclamerait sa part, j’ai été un peu surpris parce qu’il nous a demandé en guise de paiement.

–       Il veut qu’on fasse de quoi ? S’est écrié un peu plus tard Driss.

–       Qu’on garde ses mômes pendant un weekend.

–       Mais il est pété lui on est pas des nounous !

–       Je suis pas certain qu’on ait le choix tu vois.

Même quand il te demandais ça t’avais l’impression qu’il allait te déchirer en deux et y prendre plaisir, j’ai pas cherché, j’ai accepté. Ce que j’ignorais c’est que les trois mômes avaient entre huit mois et trois ans, je ne sais pas ce qu’il cherchait à faire en confiant des mômes aussi jeunes à des mecs comme nous mais ce qui est sûr c’est qu’on avait sérieux intérêt à assurer. Ce que j’ignorais également, c’est que mon pote était terrifié par les bébés. Et crois moi il y a de quoi.

 

Quand tu vois sa tête t’imagines pas qu’un mec comme ça puisse avoir femme et enfant, plutôt qu’il les mange. Il vivait à Paris dans le XVIII, près de Marx Dormoy, il m’avait juste expliqué que le père de sa femme était tombé malade et qu’ils devaient d’urgence se rendre au Maroc. Elle s’était la petite beurette effacée et mignonne comme un bonbon, encore un truc que t’avais du mal à imaginer en le regardant, qu’il puisse attirer les jolies filles. Elle ne nous a pas posé de questions sur qui on était ou comment on connaissait son mari, seulement expliqué quoi faire, où était les biberons d’avance et les pots pour bébé, les couches, la crème pour les fesses du marmot si elles étaient irritées, etc. Et nous voilà tous les cinq avec la petite Samia, trois piges, Mounir, dix huit mois, et Amin qui se tortillait dans son couffin en attendant de se transformer en sirène pour le reste de l’après-midi. D’entrée la petite nous a calculé.

–       Vous, vous vous êtes jamais occupé de bébé, elle nous a balancé, ses parents partis.

–       Pourquoi tu dis ça, lui il a plein de frère et sœur, j’ai répondu en essayant d’avoir l’air le plus enthousiaste du monde

Elle a soupesé mon pote du regard et puis elle a fait :

–       Bof.

–       Bon, tu veux faire quoi, tu veux jouer à quelque chose ?

Elle nous a toisé et puis elle a regardé son petit frère qui était en train de se carapater vers la cuisine.

–       Vous feriez mieux de vous occuper des deux autres, moi j’ai à faire.

Et sur ce, elle nous a tourné le dos et est parti dans sa chambre faire dieu sait quoi avec un air de pape en visite.

–       Pooo ! Comment elle t’a tué frère ! S’est écrié Driss en rigolant.

–       Comment elle nous a tués, j’ai précisé, je te rappel que toi c’est bof.

Là dessus j’ai senti un truc rebondir sur ma cuisse, c’était l’autre qui me balançait ses cubes dessus en poussant des petits cris de joies.

–       Pas beau ! Il a fait en terminant sa déclaration d’un bruit de ventouse fatiguée.

–       Mouais… je vais te dire un truc frère, on est dans la merde.

J’avais pas idée comment.

 

Déjà faut savoir qu’à tout âge, à partir du moment où ça a compris comment fonctionnait ses bras et ses jambes un gamin ça bouge. Tout le temps ! Tu poses l’un dans sa chaise que t’es en train de faire chauffer son petit pot, la petite se pointe, critique ta façon de faire, ouvre le frigo, grimpe carrément dedans pour attraper le berlingot de jus d’orange ouvert, gros comme elle, tu sautes pour la rattraper qu’elle foute pas le jus en l’air en plus, t’as une main qui tient le berlingot, une autre qui retient la môme et pendant ce temps le petit frère est en train d’escalader sa chaise que dans moins une seconde il va se fracasser. Tu hurles, ton pote arrive pile poil pour ramasser le gamin qui s’est vautré, sans même hurler et qui se carapate en rigolant. Tu prends l’un et l’autre, tu les remets à leur place, tu dis à la gamine que la prochaine faudra demander et pas se servir comme ça, elle t’envois rebondir en te disant que t’es pas son papa, t’essayes de faire bouffer le petit, il s’en colle la moitié un peu partout sauf dans la bouche, fait des bulles avec son pot poulet carotte et je passe vingt minutes et toutes les ruses qui me traversent la tête pour éviter qui me colle le tout dans la figure. Sans compter l’autre dans son couffin qui hurle comme une alarme depuis que ton pote a arrêté de faire areuh areuh et coucou qui est là avec lui. La petite qui réclame un steak haché purée avec un œuf, alors qu’il n’y pas de purée ni d’œuf, et quand tu lui expliques te dis d’aller faire les courses. Ton pote y va parce que sinon tu sais que tu lui feras rien bouffer tellement elle est butée qu’on dirait un CRS, et évidemment quand tout est prêt, la princesse n’en veut plus et passe une heure à table pour finalement n’avaler qu’un peu de steak, une cuillère de purée le tout en évitant soigneusement de toucher au jaune d’œuf parce qu’il y a une tâche orange dedans. Et comme en plus ton pote panique à l’idée de prendre un môme dans les bras et manque de tourner de l’œil quand il ouvre une couche, c’est toi qui te paye l’usine à merde. Parce que c’est ça des mômes de cet âge, des usines à merde ambulantes. La petite encore, elle allait aux toilettes elle-même, mais fallait venir l’essuyer ! Quand aux deux autres, oublie. J’avais jamais fait ça moi, changer une couche. La première fois t’as l’impression de déminer un truc, tu ouvres n’importe comment, tu t’en fous plein les doigts, le môme se barbouille dedans, t’as envie de vomir et quand t’as enfin réussi à lui retirer sans tout saloper, que tu vas pour lui en enfiler une autre, tu vois sa petite bite se dresser et avant que t’es dit ouf il te pisse dans bouche ! La première fois j’ai eu envie de le tuer, la seconde je l’avais prit dans mes bras et la couche était mal mise, hop mon sweat préféré niqué à la pisse de bébé, la troisième j’ai évité de peu de me le reprendre dans la figure mais on n’a pas évité le dessus de lit des parents, la quatrième j’ai piqué un masque de Mickey à la petite et je l’ai changé avec. Il a commencé par me regarder comme un genre de trésor inédit avant de glousser de joie et de se mettre à babiller et à rigoler, c’était apparemment le truc le plus marrant et inventif qu’il ai jamais vu. L’ennui c’est qu’après ça, dès que j’enlevais le masque il piquait une crise. Impossible de le faire dormir, à brailler en boucle… sauf si je remettais mon masque…. Samia nous a fait jouer à la dinette et puis au docteur avec son frère comme cobaye, elle m’a montré également comment on faisait avec une couche, indiqué la bonne température des biberons et des pots, une vraie petite bonne femme au foyer. Et ça c’était que le premier jour ! On est tombé rincé… entre neuf heures du soir et deux heures du matin, après quoi Amin est rentré en mode alarme. Bon tu le changes, tu lui donne son bibe, tu le dorlotes avec ton masque et quand tu crois qu’il dort, que le machin va pas repéter un scandale, à peine t’as posé un cul sur le canapé qu’il remet ça. Et comme ça jusqu’à quatre heures du matin par intervalle réguliers de dix minutes. Là-dessus la petite Samia se lève, et comme si les pleurs de son frère l’encourageaient, Amin s’y colle aussi. Je peux te dire que cette nuit là, le Melvine on aurait pas été fâché que Tonton le désosse. Finalement je me suis retrouvé à raconter une histoire à Samia, Amin dans les bras et mon masque sur la face pendant que Driss faisait faire des tours de poussette à Mounir. C’était la petite qui nous avait dit que ça le faisait dormir. Ce qu’elle n’avait pas dit c’est que si tu t’arrêtais il en remettait une couche. Trois heures de sommeil, et hop ils étaient tous sur le pont, remontés comme des pendules. Et la smala qui a reprit. Mounir qui veut recommencer ses exploits de la veille et manque de se vautrer, la petite qui boude devant ses céréales parce qu’il y a pas de miel dans cette formule, il n’y a que le plus petits qui a bien roté et a babillé un moment avant de roupiller une heure. Et puis c’est pas tout, faut nettoyer le chantier. La cuisine que tu retournes deux fois parce que t’essayes de faire manger trois gosses, le salon où les gosses ont amené tous leurs jouets tellement il y en a t’as l’impression qu’ils ont fêté Noël tous les jours depuis leur naissance, la chambre de la petite et de son frère, celle des parents avec la couverture constellée de pisse. Heureusement il y a un truc magique et universel en ce monde, la baguette magique pour hypnotiser grands et petits, le vide-crâne multi usage : la télé. Tu colles deux mômes devant Gulli, t’as une heure, une heure et demie de paix absolue. Après quoi faut au moins trouver un film pour la petite qui sera sans doute trois fois le même pour le reste de la journée. C’est pas compliqué un môme tout ce qu’il veut c’est rester le plus longtemps possible avec ses amis de dedans l’écran. C’est presque comme si tu l’emmenais dans le plus génial parc d’attraction de la terre et que tu l’y laissais pour qu’il fasse éternellement la même chose. C’est pour ça que ça marche aussi bien les séries et les films de super héros avec les adultes, ça titille leur côté marmot qui veut regarder 250 fois le Roi Lion en boucle. Mais bien sûr on pouvait pas rester enfermé comme des cons. Rester à la maison avec trois mômes de cet âge c’est comme de jouer avec des grenades à main sur un baril de poudre si tu le fais pas pour eux tu le fais au moins pour toi de peur d’imploser. Mais quand même, ça peut pas être aussi simple. Sortir avec un môme de huit mois, un autre d’un an et demi et la troisième avec ses exigences… c’est une vraie expédition. La petite m’a fait retourner son placard deux fois et s’est changé trois fois avant de trouver the tenue que miss Monde voulait porter pour aller au square. Après quoi évidemment il a fallu habiller les deux autres, mais en fait non parce qu’Amin a trouvé le moyen de faire dans sa couche, alors hop tu le change, tu le rhabille, et au moment de partir c’est Mounir qui s’y met, rebelote, et puis il y a aussi les jouets, essayer de faire comprendre à Samia qu’il va falloir faire une sélection parmi ses poupées et que non on ne peut pas emporter la maison de Barbie, résultat elle te tape un scandale à rameuter tout l’immeuble alors que l’un est déjà dans son landau et l’autre dans sa poussette, et tu passes dix minutes à négocier en ayant l’impression d’avoir à faire à Pablo Escobar tellement elle t’enfumes. Tu finis par décoller environs une demi-heure après le premier faux départ. Mais comme t’es dans un putain de grand ensemble, faut que t’attendes que l’ascenseur soit libre parce que tu rentres pas dedans avec un landau, une môme, deux adultes et une poussette si t’as plus d’une personne de plus dans la cabine, et une fois ça, faut sortir de l’immeuble avec personne pour t’ouvrir la porte, bref la moindre manœuvre te prends entre cinq et dix minutes parce qu’un ahuri d’architecte a eu l’idée de mettre un escalier après le hall, et deux portes à la con qui se referment toute seule. Putain, en vingt quatre heures j’étais à la fois devenu féministe et bien déterminé à ne jamais de ma vie avoir de môme. Je pensais à toutes les mères de famille qui se tapaient ce genre de sport tous les jours, certaine sans l’aide du moindre mec et à tous les mecs qui trouvaient déjà que de se lever le matin pour le taf c’était dur ou qui pleurnichaient leur mère parce qu’il fallait faire le ménage, moi et Driss y compris. Je pensais à tous ces couillons qui se croyaient forts parce qu’ils avaient des muscles, un flingue ou les deux et qui auraient été incapables de gérer ces trois là au quotidien. A tous ces tocards qu’on voyait dans le poste avec leurs belles dents, leurs costards d’important, leurs airs d’expert en tout qui expliquaient au monde ce qui était bien ou non pour nous, les philosophes mes doigts, les spécialistes, les journalistes et par-dessus tout la crème de la suffisance, les hommes politiques… Quelle tête y ferait avec de la pisse de bébé dans la bouche, pour négocier la poupée ou le goûter à la petite Samia sans 49,3 ni gros discours d’enflé ?

–       Je vais te dire gros, les vrai héros de cette planète c’est les parents, et le chef des héros c’est nos daronnes, j’ai dit à Driss alors qu’on était enfin assis au square, maté par toutes les mères de famille, alors que les schtroumpfs se pougnaient la face pour un ballon, une petite voiture, la première place sur le toboggan.

–       T’as trop raison frère, plus jamais j’oublierais la fête des mères ! M’a confirmé mon pote.

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Ma petite entreprise 5.

Comment te décrire le personnage rien que la première fois où on l’a rencontré, le genre d’impression qu’il fait direct ? Un bulldog, un british bulldog d’un mètre quatre vingt dix et de cent quarante kilos, tatoué de partout. Crâne ras, une tête de mort sur la nuque, un Jean Gabin hyper réaliste sur la poitrine, un koï dans le style japonais qui lui prenait tout le coude et une partie de l’autre bras, une autre tête de mort sur l’épaule, un dragon sur le mollet qui s’enroulait pour lui mordre le genoux, le tout en short boxer et tablier de cuisine, un téléphone dans une main, un Glock 17 dans l’autre. Tu vois ? Ah et s’il avait Gabin et pas un acteur anglais sur le cœur c’est parce qu’il était français immigré à Londres, français de chez français comme on allait vite le découvrir. Et il n’était pas seulement agent pour des DJ, il était également restaurateur, cuisinier, apparemment copain avec des gars de Scotland Yard, du RAID et des SAS vu qu’il avait les écussons des trois au dessus de son bar, et donc trafiquant de drogue. Enfin… je crois pas qu’il aurait vu ça comme ça, lui il disait plutôt qu’il arrangeait les gens. Et il arrangeait beaucoup de monde en pas mal de truc. Les flics qui mangeaient à l’œil, les poulettes de boite de nuit qui allaient sucer untel contre une entrée gratos à un concert, ou deux g de bonne dope, les DJ donc, qu’il arrosait également en dope, les organisateurs de soirée, les agents de musicos… Plus sa conso perso parce que question C. c’était un vrai aspirateur. Débarquer dans un restaurant où un mec à moitié à poil et armé engueule son téléphone, c’est pas forcément la meilleure approche quand t’as pour deux kilos de dope dans ton sac à dos et que c’est ta première rencontre. Il gueulait dans un anglais gaulois à t’écorcher les tympans de Shakespeare. Mais l’autre de l’autre côté devait très bien comprendre parce que je l’entendais répéter, yes, yes, sorry, please, et des trucs du genre. Puis il a interrompu brutalement la conversation en plaquant sa grosse pogne sur le micro et il nous a beuglé.

–       Vat you vant !? It’s close !

–       Euh on vient pour la livraison, je lui ai répondu en français.

–       Quelle livraison ?… ah ouais, posez ça là ! Il nous a fait en nous montrant une table dans le fond de la pièce.

On s’est regardé avec Driss, il croyait qu’on livrait des bières ou quoi ?

–       Euh c’est-à-dire que si quelqu’un rentre…

–       Bah quoi ? Posez ça là et attendez ! Ils ont peur d’attendre les p’tits loups ?

–       Euh… non, non…

On s’est assis pendant qu’il terminait son engueulade, son pétard toujours à la main. Après quoi il a balancé le téléphone sur le bar, et toujours avec son flingue qu’on lâchait pas des yeux, il nous a demandé ce qu’on voulait boire.

–       Euh c’est-à-dire on avait pas prévu de rester, voyez…

–       Hein ? Ah pas d’histoire les p’tit gars, moi je fais pas affaire avec des pélos que je connais pas. Alors, vous buvez quoi ?

On a prit chacun une bière, il s’est assis avec nous avec un pastis qu’il remué devant son nez de pékinois tout en posant son pétard sur la table.

–       Je le fais importer de Marseille, ces cons d’anglishe adorent ! Vous saviez que Paul Ricard il était lié à la mafia corse ?

–       Euh non…

–       C’est connu pourtant, et la mafia corse c’est quoi ?

On a échangé un coup d’œil avec Driss, où il voulait en venir ?

–       Euh… je sais pas.

–       La French bien sûr !

–       La French ?

–       La French Connection quoi d’autre ! Putain vous avez quel âge bordel ?

–       Euh je vais sur mes dix-neuf ans j’ai dit.

–       Et moi sur mes vingt et un, a répondu mon pote.

–       Vous fatiguez pas les gars, je vois bien que vous êtes des mômes, mais putain vous avez jamais entendu parlé de la French Connection ?

–       C’est pas un film ? J’ai demandé timidement parce que ça me disait bien un truc mais je voyais pas quoi à part, va savoir pourquoi, un acteur avec un petit chapeau.

Il a prit un air offusqué.

–       Un film ! Mais non c’est pas un film putain ! C’est un putain de trafic que les marseillais et les corses ont mit en place avec les Etats-Unis dans les années 70. La loi de 70, l’article L670, vont pas en plus me dire qu’ils connaissent pas ! Si ?

Oh que si et que trop.

–       Bah si quand même… j’ai répondu platement.

–       Bah la loi de 70 c’est à cause de la French, et l’argent de la French où qu’il allait ? Dans les poches des marseillais, des corses et de leur copain dans la politique. Alors les ricains se sont énervés, qu’on faisait rien contre le trafic, et paf le chien, la loi de 70.

–       Ah ouais d’accord… a fait Driss aussi ahuri que moi. On était venu livrer de la came et on nous faisait un cours d’histoire.

–       Tout est dans tout, a conclu Nono en regardant son verre d’un air rêveur, puis de l’avaler d’une traite. Bon vous êtes d’où les p’tits loups ?

–       Montigny le Bretonneux.

–       C’est où ça ?

–       Pas loin de Trappe, dans la banlieue parisienne.

–       Ah putain ! Il a grimacé sans qu’on sache si c’était contre nous ou contre notre bled qu’il en avait. Bon montrez moi la marchandise.

Dans la vie il y a ceux qui creuse et ceux qui tiennent le flingue, j’ai pas besoin de te faire la leçon non ? J’ai ouvert mon sac, ça sentait pas la rose rapport à ce que tu sais, il a encore fait la grimace.

–       Pourquoi ça sent la merde ? Il a grogné en regardant les bonbonnes qu’on avait quand même rincé avant de livrer.

–       Parce qu’on en a chié pour l’amener, j’ai répondu spontanément.

Il m’a fixé une demie seconde avant d’éclater de rire. J’ai rit, Driss a rit, c’était très con comme blague mais on était bien tendu quand même avec ce gun, et ça nous a fait du bien.

–       Euh pardon… dites, le pooshka c’est obligatoire ? A demandé Driss.

L’autre a ricané.

–       Pourquoi t’as peur ? T’inquiètes c’est pas pour vous, il est vide. Le pub d’à côté s’est fait braquer cette nuit par des capuches, je vais pas me laisser emmerder. J’ai dis à cet empaffer de Norrington que s’il renvoyait un de ces gus dans le secteur y repartirait avec les genoux pété. Putain l’enculé il en chiait dans son benne dis donc, vous l’avez entendu hein ?

–       Ah euh… c’était un des voleurs au téléphone ?

–       Non, leur boss, un écossais qui tient tout le quartier jusqu’à Stratford.

Il aurait pu nous indiquer l’adresse pour trouver le cul du diable ça aurait été la même, première fois que Driss et moi on allait à Londres, sans le taxi qui nous avait amené ici on aurait été raide paumé.

–       Bon, faut que je la goûte d’abord, ils sont okay ?

–       Normal.

Il est allé chercher un couteau à viande dans un des buffets, a percé un des ballons, en a prit sur le bout de son couteau et direct dans le pif. Il est devenu tout blanc, et puis il a eu une expression bizarre comme s’il allait se transformer en Hulk ou je sais pas quoi avant de coup sur coup, dégueuler par terre, et d’éclater de rire comme un dément du vomi plein les lèvres.

–       C’est de la boooooonne ! Putain les gars vous en avez beaucoup de la comme ça ? Il a fait en s’essuyant avec son bras.

–       Ca se peut, j’ai dit…. Mais euh ça va ?

–       Hein ? ouais, c’est rien c’est signe que c’est de la bombe, vous et moi on va faire des affaires oh oui !

Il a prit le sac et il parti dans la cuisine avec le flingue avant de revenir avec un autre sac.

–       Voilà, ça c’est pour vous, comme convenu.

J’avais trop envie de voir tout ce fric. Ca faisait combien en volume 90000 euros ?  J’ai ouvert, il y avait deux gros sacs de pilules de toutes les couleurs et trois pauvres liasses de billets de deux cent. J’avais peut-être jamais vu 90000 euros de ma vie mais à vue de nez il n’y avait pas le compte. C’était quoi ces conneries ?

–       Euh… on a un problème là.

–       Mais non on a pas de problème, c’est comme ça que c’était convenu avec le négro non ?

–       Le négro ? A tiqué mon pote.

–       Ouais bon, ton frère de couleur quoi, Claude, c’était ce qui était convenu, la moitié en cash, le reste en taz.

–       Tu veux me faire croire qu’il y en a pour quarante cinq mille euros de taz là dedans ?

–       Si tu les vends à 10, y’a même un peu plus.

Putain de merde, j’ai pensé, les six pourcent de Claude, plus les quarante cinq d’Usman, et maintenant ça ! C’était pas gagner du blé facile qu’on était en train de faire, c’était se faire enculer facile ! Deux vrais garage à bite et tous ces messieurs qui trempaient leur biscuit l’un après l’autre. Techniquement on gagnait 47500 là-dedans soit un peu plus de vingt-trois mille par tête. Si je voulais sortir mes parents de la merde j’étais loin du compte. Et ce gros con voulait qu’on fasse d’autre affaire ? Mais dans tes putains de rêve ouais ! J’étais aussi furieux que Driss mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Qu’on teste voir s’il y avait une balle ou non dans le flingue ? Qu’on se le tabasse à deux jusqu’à ce qu’il crache ? Rien que lui dans son slip il faisait presque nos poids réunis. Non, on était de la baise et bien profond. On se retrouvait avec tous ces taz dont je savais pas quoi foutre, et on était bon tout juste pour payer nos associés. Comme quoi, quelque soit le secteur d’activité, quand tu montes ton entreprise, faut pas espérer gagner ta vie avant un moment !

 

 

–      Start-up  –

 

–      Full Metal Jacket !

–      Apocalypse Now.

–      Mais non ! Platoon évidemment !

–      Quoi ? Mais Platoon c’est une farce pour pré pubère, une fable de gamin. Platoon c’est le cinéma vérité sauce Hollywood bidasse, des clichés de hippy. Platoon c’est quoi, le gentil sergent fumeur de pétard contre le méchant sergent alcoolo et Frankenstein. C’était ça le Vietnam ? T’es sûr !?

–      N’importe quoi ! Platoon c’est la guerre raconté par un homme qui l’a fait, c’est la fin de l’innocence d’un pays et d’un futur réalisateur. Platoon c’est l’échec de l’Amérique conservatrice et guerrière dans la douleur d’un conflit fraternel, Platoon c’est la guerre civile qui se prolonge dans les rizières. Alors que c’est quoi Apocalypse Now, une opérette, et FMJ une allégorie sur la guerre en général et les guerres modernes en particuliers

–       Quoi ? Mais alors vraiment n’importawak hein ! Full Metal Jacket c’est le point de vue unique et inégalé d’un génie sur l’aliénation, et l’endoctrinement, sur un conflit qui s’est plus déroulé dans les villes et autour que dans la jungle alors que Platoon et Apocalypse trouvent la jungle jolie. Full Metal Jacket c’est un chef d’œuvre autour d’une jeunesse perdue, née pour tuer et mourir le restant de leur vie.

Nous sommes installés dans un grand salon couvert au sol d’un immense tapis iranien. Il y a un long canapé d’occase devant nous, des coussins indiens par terre, le carré blanc d’un rétroprojecteur sur le mur en face, des plantes grasses un peu partout. Ca sent la bière tiède, les friands à la viande, l’herbe et le shit, le gâteau au chocolat et le pastis. La moyenne a entre vingt cinq ans et la trentaine passée, ce soir on a assisté à un festival John Cassavetes, la semaine prochaine c’est « la guerre au cinéma » et trois experts sont en train de se pourrir pour savoir quel film sera le clou de la soirée.

–      Je dois reconnaitre que ton point de vue est intéressant Gilles, mais ce que dit Mathieu n’est pas faux, cela dit, moi je suis comme Benoit, j’adore Apocalypse Now !

Miss je suis d’accord avec tout le monde c’est la maitresse de maison, Sandrine, la bobo chimiquement pure avec son mec Bruno, grand gus barbu genre artiste avec du bide qui dans la vraie vie n’est pas un futur réalisateur de film, ni organisateur de festival autre qu’intime mais animateur auprès d’une association pour la jeunesse des quartiers. Elle, elle est graphiste dans une grande agence lyonnaise. Tous, eux deux et quasiment tout ceux qui sont présent ce soir en croque. Taz, shit, herbe, coke, acide, MD, kétamine, champi, tout ce que tu veux. Passer une soirée chez eux c’est comme de faire un séjour à Amsterdam à deux pas de la place des Terreaux. Et c’est moi et Driss qui fournissons les cachets rigolos. La dope c’est comme n’importe quel autre marché, il y a une clientèle spécifique à chaque produit et il y a des produits transversaux qui plaisent à tout le monde comme le cannabis ou les taz. Et t’oublies cette vieille légende de prohibitionniste de l’escalade, c’est pas parce que tu consommes l’un que tu vas consommer de l’héro plus tard ou du cristal méth. Les gens sont cons mais sont pas fous. Celui qui m’a amené dans la bande c’est le fan de Coppola, Benoit. Artiste peintre à ses heures, glandeur qualifié le reste du temps. Enfin, quand je dis artiste peintre, disons qu’il fait parti du demi-million de mecs que j’ai pu croiser un jour qui se prennent pour un artiste. Musicos, peintre, écrivain, je peux pas les encaisser tous ces gus, c’est des putains de parasites qui polluent tout. Avec eux la littérature ça devient une farce hype pour bobo alcoolisé, Bukowski mes doigts, Picasso passe pour un amateur qui a eu de la chance, Jim Morrison se retourne sept fois par jour dans sa tombe pendant que des tocards narcissiques se la raconte poète rock parce qu’ils ont une belle gueule et les gonzesses qui miaulent autour. Mais Benoit c’est différent, il est gentil, il est brave, il parle aux clochards dans la rue en faisant le mec qui comprend, et surtout il est pratique. Je l’ai rencontré un jour à un concert du Peuple de l’Herbe, de la trip hop bien planante comme j’aime des fois, on a sympathisé. Je l’ai revu plus tard par hasard au ski avec mes reups, il était avec quelques autres de cette bande, c’est comme ça qu’on est devenu pote.

–      Messieurs, je suis désolé, mais vous vous gourez tous, il existe quatre grands films définitifs sur la guerre, tous nettement supérieur à Platoon autant qu’au film de Kubrick en terme de message, que de découpage ou de qualité du cadre, et ceci bien qu’aucun d’entres eux ne relate le Vietnam tout en n’en parlant mieux que tous vos films, vu que deux d’entres eux ont été produit pendant la guerre et un juste après.

L’encyclopédie vivante c’est Alain, le plus âgé de la bande. La quarantaine shiteuse, fringué comme s’il avait vingt piges avec un goût prononcé pour les teeshirts cools et funs, commercial chez Apple mais acteur et réalisateur frustré. Question cinéma il sait tout sur tout et passe pour le prophète du bon goût auprès des autres. Là par exemple, tu peux être sûr que leur prochain festival il y aura au moins un des quatre films qu’il va citer. Il a fait de la figuration, rencontré Olivier Marshal et Claire Denis mais la vérité c’est qu’il a le charisme d’une moule même s’il fait beaucoup d’effort pour charmer tout le monde. Quand à ses talents de réalisateur, à ce que j’ai pu voir d’un film qu’il a autoproduit et diffusé sur Youtube, disons qu’il est plus doué pour citer Scorcese que pour apprendre des trucs de ses films. C’est pas que c’est mauvais comme cochon que ça fait très amateur, pire, amateur qui essaye de faire cinéma vérité… Faudra dire un jour à ces mecs que pour que ça ai l’air improvisé faut que ça soit vachement préparé.

–       Et c’est lesquels ? s’empressa de demander la très civile Sandrine.

–       Johnny Got His Gun, Catch 22, Croix de fer et surtout Requiem pour un Massacre.

Immédiatement les plus snobs de la bande se mettent à bramer au sujet de Johnny Got His Gun que c’est un chef d’œuvre absolu, un must, un indispensable mais que si on programmait ça la prochaine fois ça allait plomber la soirée.

–       Moi je prends le risque, déclare témérairement Bruno.

Avec Driss on se regarde sans rien dire mais on en pense pas moins. Putain qu’on se fait chier ! Je comprends pourquoi ils gobent autant, ils doivent tellement s’emmerder avec eux-mêmes déjà…

–       Alors, si je puis me permettre, quitte a vraiment oser pourrir la soirée, y’a mieux encore, Requiem pour Massacre.

–       C’est pas un film russe ? Demande un des snobs.

J’écoute pas la réponse parce que Sandrine me fait signe de la suivre à l’écart. On se retrouve dans leur chambre à coucher. Le lit est défait, il y a des fringues entassées par terre, elle tient une enveloppe qu’elle me tend, c’est plein de billets de vingt et de cinquante là-dedans. Je regarde le numéro inscrit dessus, 27. Je ne compte pas, je sais que je peux lui faire confiance, c’est une vraie bonne petite femme au foyer qui compte chaque sou et qui est l’honnêteté même. 27 pour deux mille sept cent euros, la recette de la semaine. Je lui sors un pochon de cachets de toutes les couleurs et de toutes les formes. Des petites grenades couleur fraise, des soleils jaunes ou verts, des étoiles roses, on dirait des bombecs mais d’après ce que je sais question voyage spatial c’est pas du sucre. C’est ma vendeuse, elle touche en fonction de ce qu’elle vend. Par exemple, elle en vend pour 3000 euros, c’est-à-dire trois cent à dix euros ou cent à trente, elle en garde trois cent pour elle, en nature. Elle les gobe, les vends, ça la regarde. Faut comprendre, ni moi ni Driss on a des ambitions de dealer. Vendre par chez nous déjà, même pas en rêve, et se fader des clients qui vienne nous baver sur les pompes pour en avoir, très peu pour nous. Perso, je sais même pas comment font les dealers de rue pour nous supporter. Alors ouais, je sais, on est que de la monnaie pour eux, et ça aide à relativiser je suppose, mais quand même… Toute la journée à voir défiler les camés essayer de se la jouer à la cool, ou de faire le furtif genre je prend mais c’est pas pour moi, ou autre chose, vu que le numéro s’arrête jamais, moi ça me lasse rien que d’y penser. Et puis franchement, c’est cool une petit soirée comme ça à mater des films en bédavant, en faisant genre on est ensemble parce qu’on s’adore et pas parce qu’on est tous des défoncés, mais ni Driss ni moi on pourrait supporter ça tous les jours. Alors j’ai mit au point ce système, l’uberisation du deal. Je fournis gratos, t’avance pas de blé, tu vends si tu veux, si tu consommes tu achètes. Comme ça si les poulets s’intéressent, moi je fais que fournir, c’est par amitié, je ne vends pas. Ni dans les soirées, ni au détail, d’ailleurs à part ceux qu’on a choisi, personne ne sait ce qu’on fabrique. Ils sont quatre, deux à Lyon, un à Chambéry, un autre à Saint Etienne. Et pour pas que ça leur monte à la tête, je limite les quantités  à vendre. Ca met plus temps pour écouler la marchandise de Nono mais c’est plus sûr. Le risque c’est qu’ils se mettent à déconner, à cesser d’être discret, à faire les kékés avec leur blé, ou pire à pas nous rendre notre blé. Alors on les a choisi en fonction de leur statut social. Des petits bourgeois bien intégrés qui ont plus à perdre qu’à gagner à se faire coxer par les flics ou nous embrouiller. Du coup, eux aussi vendent en discretos, a des amis triés sur le volet. Ca fait deux mois que ça dure et on est déjà rentré dans nos frais, bientôt les cachets à Nono auront tous disparus. On sera bientôt à la tête de cinquante mille euros chacun, et c’est bien le problème.

 

Physiquement, cinquante mille boules en billet de cinq cent, ça tient dans un livre, ça fait tout juste marque page. Ca se planque facile quoi. Mais si tu peux pas les dépenser, à part collectionner les marques pages, je vois pas l’usage. Surtout qu’il nous restait six kilos à écouler et que jusqu’ici on avait perdu du fric. On n’avait pas coupé notre came, aux autres de s’en charger, aux autres de faire encore plus de bénéfices, sans compter le pourcentage de chacun. Sans compter le business qu’Usman voulait monter avec nous.

–       VOUS GENIAL !

–       Mais gueule pas comme ça !

–       Vous génial, vous pas savoir, moi avoir plein projet pour vous !

Assis dans un pub à Panam devant des mousses.

–       Des projets ? De quoi tu parles ? A grogné Driss.

Il l’avait encore un peu mauvaise autant à cause de ce qui s’était passé dans l’écurie que sur le pourcentage que nous avait soutiré Usman, et là, vu qu’en plus on avait été payé à moitié en dragée, le seul qui avait de la fraiche dans ses fouilles c’était notre copain.

–       Moi oncle avoir champs de pavot, beaucoup, mais lui pas distribuer, lui vendre à seigneur. Seigneur mal payer oncle, lui dire assez, dire vouloir faire distribution lui-même.

Je ne sais pas si j’étais déjà dans mon futur rôle de business man de la dope ou simplement pratique et curieux mais je lui ai demandé :

–       Mais il a un chimiste ? Des labos ?

–       Oui moi avoir cousin faire chimie mais pas labo, petit argent, si lui distribuer ici, labo, grand.

–       Et alors ? Où est le rapport avec nous ? A demandé Driss toujours de mauvais poil.

–       Toi pas comprendre ? Vous aider moi, moi donner 30% à vous.

–       T’aider ? mais comment ça t’aider ?

Voilà comment il voyait les choses, nous avions les bonnes connections, il avait accès à un produit, on chargerait les chevaux du transport, et à nous la belle vie. Simple.

–       Comment ça les chevaux ? A fait Driss en grinçant des dents.

Il n’était pas né celui qui réussirait à lui faire faire une nouvelle coloscopie à un autre cheval ni à aucun autre mammifères de cette planète.

–       Oui pas toujours prendre Karthoum sinon peut-être problème…

Tu m’étonnes, rien que ce foutu cheval était un problème en soi et franchement j’étais assez soulagé à l’idée qu’on fasse appel à d’autre canasson. Mais Driss avait des soucis avec cette nouvelle idée. D’ailleurs il avait des soucis avec toute notre affaire. Ce n’était pas seulement pour le coup du cheval qu’il ne me parlait plus depuis une semaine. Sa conscience le travaillait, sa conscience de fumeur de ganja autant que de bon musulman.

–       C’est mal ce qu’on fait Seb, c’est haram, je suis pas un trafiquant, t’en es pas un non plus, la coke c’est de la merde frère, tous ces mecs avec leurs pilules, leur poudre, ils sont malsains frère ! Tu l’as vu l’autre avec son pooshka ! C’est des cinglés les mecs qui tapent là-dedans.

–       Et alors, tu veux faire quoi ? Tu veux qu’on balance tout aux chiottes peut-être ? Si c’est ça tu peux rêver gros.

–       Mais tu veux faire quoi à la fin, tu veux tout vendre !? Tu veux te lancer dans le deal ?

–       Evidemment que je veux tout vendre, c’était bien l’idée non ? Et puis je te rappel que mes reups ils sont mal là. Ma daronne elle sait encore rien, mais si elle sait ça va être sévère à la maison. J’ai pas envie que ça arrive.

–       Ah ouais ? Mais tu vas faire comment pour expliquer d’où vient le fric ? On peut même pas le dépenser sans que ça se remarque !

–       Franchement je sais pas encore et je m’en branle si tu veux tout savoir, quand j’aurais épongé ses conneries crois moi qu’il posera pas de question, et s’il en pose et bin je lui dirais parce que j’en ai rien à foutre, c’est mon daron pas les poulets.

–       Ouais bin moi pas tu vois, et si mon père me voit avec tout ce blé, non seulement il va le prendre pour le jeter à la poubelle mais il me foutra dehors.

On était allé au Mc Do après le départ d’Usman, il repartait pour Londres, ça faisait une semaine qu’on s’était pas vu et qu’il ne répondait pas à mes SMS. Comme c’était une première entre nous j’étais un peu inquiet mais en toute franchise la situation de ma famille me faisait un peu plus chier. Il n’y avait pas que ça qui me faisait chier. De me retrouver coincé avec cette coke qui me gonflait aussi. Moi non plus je n’étais pas sûr que j’avais envie de me fader des dingues comme Nono ou l’autre mariole de Claude. J’étais pas sûr non plus que j’avais envie que Samir me téléphone chez moi, alors que j’étais à table avec mes reups, pour me demander si on pouvait se voir. Non, j’étais même en train de me dire que tout ça était une fausse bonne idée et que le pire était peut-être à venir. J’avais encore en tête notre expédition dans les écuries, sans l’aide d’Usman on serait peut-être mort ou en taule à l’heure qu’il est. Je me sentais branleur pour tout vous expliquer. Et c’était tant mieux, si vous voulez tout savoir. Messieurs dames je sais qu’on vit à l’heure du succès à tout prix, de la gloire, de la réussite au bac et que si t’es un bon employé t’auras droit à la cocarde. Je sais bien que de l’école au boulot il faut que je sois le meilleur et que je ne me plante jamais, et même je sais que parce que j’ai dix-huit piges je suis censé croire ces conneries, mieux que ça, être la victime consentante de cette époque de course en sac. Mais non. Je marche pas dans votre combine de gagneur. Dans la vie on apprend rien de la réussite, rien.  C’est bien, c’est cool, c’est confortable, ça fait du bien à l’égo de se dire qu’on a tout bien réussi ses exams et qu’on est un bon petit chômeur qui n’attend qu’une opportunité pour devenir millionnaire comme un Macron. Et il y a chaque année des centaines de milliers de mecs qui réussissent dans leur vie, dans leur métier et qui sont en plus, si ça se trouve, heureux que s’en est obscène. Mais tu sais quoi ? Tu sais ce qu’ils ont en commun tous ces gagneurs qui font tout bien dans les clous et se sont jamais planté ? Tous ces Macron justement ? Au moindre coup de vent ils s’enrhument. L’échec c’est le meilleur apprentissage qui soit, l’échec t’obliges à avancer au lieu de faire du sur place, l’échec te pousse à chercher des solutions qui sortent de la boite, et quand il se pointe après une réussite, t’es prêt, t’es pas submergé. Et tu sais comment j’ai capté ça ? La seconde fois où j’ai foiré mon bac. J’avais bossé pourtant cette année, appris par cœur, fait toutes mes leçons, comme l’école nous dit de faire, j’ai même fait des fiches putain ! Et je me suis pourtant pané encore plus fort que la première fois. Tu sais pourquoi ? Parce que la première fois j’avais certes rien glandé et le bédo avant la philo c’était pas ma meilleure idée, mais j’y étais allé les doigts dans le nez, détendu, sans en avoir rien à foutre de rien, je l’aurais ou pas c’était pas la question. C’est là où j’ai capté deux choses, la première c’est qu’il fallait que je fasse les trucs à mon rythme si je voulais réussir, la seconde que je devais pas avoir peur de l’échec parce que si j’en avais peur je me planterais deux fois plus fort. Et tu sais quoi, depuis j’en ai eu d’autant la preuve que tous les putains de premier de classe que j’ai croisé dans ma vie, bin aujourd’hui ils sont nulle part alors que j’ai mon blaze au journal officiel. J’ai pas utilisé la voie classique ni même la voie légale mais c’est le résultat qui compte justement ni le temps que ça prend, ni les moyens pour y parvenir. Du moins c’était ma philosophie, mais mon pote voyait pas ça comme ça. Les moyens comptaient plus que tout.

–       C’est pas propre ce boulot frère !

–       Hein ? Mais qu’est-ce que tu m’emmerdes avec ça ! Et les banquiers qui se gavent sur le dos de mes reups c’est propre ? Et les mecs qu’on fout à la rue parce que Môssieur Bernard Arnaud veut payer ses chemises cent boules moins chères et faire d’encore plus gros bénéfices bien gras ta mère, c’est propre ? Et les vieux à qui on refile une retraite de merde après leur avoir dit qui devrait bosser jusqu’à l’arthrose c’est propre ? Et pointer au chômage alors que t’as ton bac c’est propre !?

Il a haussé les épaules.

–       Un bac ça suffit pas.

–       Mais rien suffit jamais dans ce putain de pays, t’as fait les bonnes études mais pas dans la bonne école, t’es trop jeune ou t’es trop vieux, t’as fait les bonnes études dans la bonne école mais tu as la mauvaise couleur. Y’a toujours un blème et on te dit quand même de rester dans les putains de clous, pendant que les riches se font toujours un peu plus de gras. On est de la baise gros, de la baise, et toi tu me dis c’est pas propre !? Merde frère c’est cette vie qu’est pas propre, tout ce putain de système !

Et les gens qui se défoncent vous me direz ? Toutes ces pauvres âmes perdues que j’entrainais vers leur perte ? Jusqu’à preuve du contraire c’est des adultes, consentants et responsables, jusqu’à preuve du contraire c’est pas moi qui ai voté la loi de 70. Bah ouais gros, tu crois que ça avantage qui exactement cette loi ? Et sinon, pour ce qui s’agit de la jeunesse et de braver les interdits, tu penses que les enfants sont sages ? Driss était emmerdé par mon discours parce qu’il savait bien que j’avais raison. On n’était pas des voleurs, on ne braquait pas des banques, on foutait pas les gens à la rue pour s’en mettre plein les fouilles. On se contentait de remplir une demande, séparé par un interdit qui tenait de l’idéologie et de la morale dominante et pas de la raison. Alors qu’est-ce que je pouvais en avoir à foutre de son « c’est pas propre » ? Maintenant, j’avoue, si j’avais dû continuer seul, je crois pas que j’aurais duré, je crois pas que j’en serais arrivé là. Que je le veuille ou non, j’avais besoin de son soutien.

–       Ecoute mec, je t’obliges pas à me suivre, j’ai fini par dire, mais moi j’en ai marre de jouer dans une cour qui veut pas de moi, ras le bol de faire tout bien comme on me dit pour perdre mon temps. T’as vu mon bac ? Un an de perdu. Tout ça parce que j’ai voulu faire plaisir à mes reups, tout ça parce que la société dit que sans le bac t’es mal parti, dis moi, de l’avoir ça change quoi à la tienne de vie ?

–       Wallou.

–       Voilà, t’as compris. Mais je vais te dire, si t’avais pas été là, jamais j’aurais osé prendre cette C. Et si jamais t’arrêtes tout, bin je serais super emmerdé parce que ça me plait pas plus que toi de mettre les pieds dans ce monde là, mais dans la vie faut savoir jouer avec les cartes qu’on te donne, alors sans toi mec je vais sans doute me casser la gueule, c’est tout, mais moi j’ai plus le choix.

C’était pas du chantage affectif, je le pensais vraiment. Sans lui j’allais dans le mur parce qu’il avait toujours été ma conscience, mon poil à gratter et réciproquement, et d’ailleurs la preuve, sans cette conversation, ni lui ni moi on en serait où on en est rendu aujourd’hui.

Trainspotting 2, les fantômes du passé

Les suites c’est dangereux, c’est ce que l’on se dit. Surtout après un si gros succès, surtout des années plus tard comme ces vieux groupes de rock qui se reforment pour l’argent et un peu de gloire pas cher. De la part d’un écrivain, d’un cinéaste, on se dit forcément que ça sent le coup, le réchauffé, une manière de jouer à la fois sur une vague de nostalgie et de relancer une carrière qui enchaine les échecs et les semi réussites. Le dernier film à succès de Danny Boyle date tout de même de 2008 avec Smuldog Millionaire, là où Trainspotting l’avait envoyé à Hollywood. Excepté que Boyle parlait de faire une suite dès 2009, qu’il voulait attendre que les acteurs vieillissent pour s’y mettre. Cette idée l’a poursuivi jusqu’à ce qui se mettent d’accord sur les plannings de chacun en 2015. Le film s’inspire de Porno, le roman Irwin Welsh qui est lui-même la suite de Trainspotting et qu’il avait fait paraitre en 2002. Pas de coup commercial ici, juste l’envie d’explorer le destin des quatre amis, Mark « Rent Boy »  Renton, Francis Begbie, Simon « Sick Boy » Williamson et Danny « Spud » Murphy.

 

Que s’est-il passé depuis ces années, depuis que Renton a volé ses amis, à quoi ça ressemble la vie quand on a passé sa jeunesse et même au-delà à se camer et à fuir. Un vieux drogué c’est possible ? Spud est un vieux junkie, invariable à lui-même, innocent, gentil, la tête toujours pleine de rêve et qui entre temps a eu un fils. Spud tout le monde l’aime bien mais c’est un cas désespéré alors quand Renton le retrouve, il est en train de se suicider. Puis il y a Sick Boy qui a végété dans son trou depuis que son copain est parti, reprenant le pub de son père et rêvant de se faire de l’argent avec l’ouverture d’un salon de massage. Sick Boy, vieux jeune le nez dans la coke, toujours cynique, un peu amer. Les retrouvailles avec Renton se feront dans la douleur et aussi dans la joie. Enfin Begbie, le psychopathe de la bande, lui aussi père de famille et en prison mais pas pour longtemps, Begbie s’évade alors que son ennemi mortel, Mark Renton revient. Et pourquoi revient-il ? parce que sa femme veut divorcer, qu’il a eu un incident coronarien, perdu son boulot. Parce qu’il ne lui reste rien que sa jeunesse et ses vieux potes.

 

Si le premier Trainspotting était le portrait d’une jeunesse perdue d’une Ecosse ravagée par la récession et le thatchérisme mais également d’une génération à qui on ne propose rien sinon de devenir de fringuant consommateur, sa suite est logiquement celui de la maturité. Tant dans la mise en scène que dans le constat que les uns et les autres font après avoir passé leur vie à fuir. C’est l’écho du premier film avec la patine d’années de désillusion. Ainsi d’un plan à une réplique, Trainspotting 2 oscille constamment entre deux époques, le passé se superposant au présent comme une ombre, un écho lointain mais encore vif d’hommes qui n’ont pas encore complètement renoncé ni grandi. La tirade du premier Trainspotting, celle qui ouvrait le film, est reprise et reformulée à l’aune de l’expérience d’un Renton revenu de ses choix, lui donnant cette fois non pas l’accent no future qui la caractérisait mais celle au contraire d’un avenir que l’on se construit. C’est la tirade d’un homme qui sait ce qu’il en coute de se précipiter dans des ornières mais animé de la même énergie juvénile que par le passé. Les cadrages filmant la chambre d’enfant de Renton reprennent comme un calque ceux de son époque junkie, et d’ailleurs avec eux tous, la came n’est jamais loin. Mais le film ne se contente pas de jouer sur les seules nostalgies. Il ne s’agit pas d’offrir aux spectateurs un de ses doudous régressifs comme aime en produire Hollywood à force de remakes et de suites inutiles. Il ne se contente pas d’être le touriste de sa propre jeunesse, comme le dit une des personnages, il s’agit d’une véritable réflexion sur le temps qui passe, sur la différence entre les générations, sur le constat de choix que certain n’eurent pas, comme avec Begbie et sa famille, et même sur le changement de paysage d’une Ecosse européanisée. Et comme une équation en équilibre avec l’histoire du premier Trainspotting c’est à nouveau une femme qui va être le contrepoids de ces messieurs en mode adolescent attardé. Une femme qui indirectement ou directement va apporter une réponse à leur histoire. Car bien entendu si le premier film était en soi un passage d’un âge à un autre, l’âge vécu comme une trahison, le second est également un film de passage et de trahison. Temps pour des adolescents attardés de réaliser leur valeur et d’examiner leurs options. Temps du pardon et en quelque sorte de la rédemption pour Spud, du constat pour Begbie, celui que la vie ne lui a jamais laissé le choix ni de sa colère ni de sa vie en générale. Moment dans la vie où les uns et les autres apprennent à pardonner, à relativiser et même à aimer ce qu’ils avaient appris à détester, et Renton de retourner vivre chez son père, dans sa chambre de môme vécu un peu comme un paradis perdu.

 

Il faut bien avoir soixante ans comme Danny Boyle et quelques films au compteur pour discuter avec cette finesse de la vieillesse, tant au travers des dialogues que de la manière de filmer en renvoyant les deux films dos à dos comme un effet miroir d’une adolescence qui refuse de mourir. Savoir reprendre ses propres codes  visuels et narratifs et les réécrire de sorte d’y laisser s’inscrire le temps qui passe sans jamais réellement passer car après tout quel que soit notre âge, notre expérience, nous restons fondamentalement les mêmes de l’enfance à la mort. Répétant les mêmes erreurs et de très rares fois apprenant de ces mêmes erreurs. Comme si notre vie n’était pas finalement qu’un perpétuel remake. Une suite donc loin d’être inutile, offrant l’occasion au réalisateur comme aux acteurs d’examiner l’effet de l’âge sur nos rêves et nos choix, d’une jeunesse comme pacifiée mais pas tout à fait, brûlant encore dans le cœur de ces quatre amis moins à la façon d’un dernier sursaut qu’une acceptation de sa condition, de qui l’on est. Ils n’ont pas forcément grandi mais ils apprennent à faire avec. Ce qui est peut-être le seul loisir que nous offre la maturité, apprendre à faire avec.