La loi du marché -chap 1-

A ce jour les motivations d’Henry de Cazeneuve demeuraient obscures. Né à Rabat peut-être se sentait-il lui-même un peu marocain, arabe. Ou bien était-ce une forme de syndrome de Stockholm, considérant qu’il avait développé son réseau et ses activités en s’appuyant essentiellement sur la banlieue lyonnaise. Nombre de ses employés, commerciaux ou ouvriers, sortaient des quartiers. Bien entendu l’argent pouvait sembler un motif suffisant, même si comme lui on n’en manquait pas, mais de là à commettre un délit pour la première fois de sa vie, engager sa réputation, son entreprise, et risquer l’opprobre de tous… Il n’avait pas le profil d’un aventurier, père de quatre enfants, lycée privé dans le VIème, chef d’entreprise, encarté chez les Républicains et même pendant un temps conseillé municipal. Un père tranquille, un bourgeois lyonnais on ne peut plus classique qui se rendait à l’action de grâce du huit et du vingt-quatre décembre et à la procession du quinze août  Et qui le dimanche devait rester chez lui à regarder la télévision en famille. Et pourtant…

  • Ah mais je te l’ai dit Hakim, j’ai qu’une parole, mes chauffeurs seront là.

Comment les choses se goupillent dans les affaires criminelles ? Deux hommes sont enfermés dans la même prison, ils sympathisent, le premier sort, le second lui propose de vendre la marchandise de ses amis contre un pourcentage. Ils commencent modeste, le second teste le premier. Ca se déroule bien, ils décident de se développer. De trois kilos ils passent à dix puis à cent. Toujours enfermé le second propose à son associé de devenir grossiste. On grimpe à la tonne, jusqu’au moment de la grosse livraison, celle qu’il ne faut pas rater pour tout un tas de raison. Là-dessus le cousin du gars en liberté lui parle de ce français avec sa compagnie de transport qui livre sur toute l’Europe et qu’il lui décrit comme un blanc complexé. Le pigeon parfait, Henry de Cazeneuve.

 Le Séraphin des Mers, porte-container naviguant sous pavillon panaméen était parti du Cap jusqu’au Golf de Guinée pour y charger cinquante tonnes de boites de tomates concassées brésiliennes à destination de Rotterdam via le Havre. Cinquante tonnes qui venaient s’ajouter aux dix tonnes d’appareils ménagers et aux soixante de café non torréfié. Conditionnées par des petites mains dans une favéla de Sao Paulo, sur huit tonnes chacune des boites contenait un kilo de cocaïne pure à 96%. A raison de trente cinq mille euros le kilo en moyenne, prix européen, contenu du fait qu’on pourrait multiplier chaque kilo par quatre voir six, ceux à qui était destiné le produit allaient s’enrichir pour un montant raisonnable. Comme souvent dans ce genre de transaction, le produit avait été payé d’avance. Vingt trois mille euros le kilo par des acheteurs italiens vivant dans la région de Calabre. Mais l’intensification du fret maritime, des ennuis de justice et les complications inhérentes au même fret avaient notablement compliqué l’affaire. Au départ, les boites devaient prendre la direction de Gioia Tauro dans cette même Calabre. Mais parvenu à destination, le porte-container qui transportait la marchandise se vit refuser l’accès au port par les autorités maritime pour des raisons administratives. En effet, le navire ainsi qu’une douzaine de ses semblables avaient changé de main durant le voyage, et l’assurance ne couvrait plus le port calabrais. Il fut d’abord déporté sur Chypre où il n’avait aucune autorisation de déchargement, puis sur Marseille avant que les autorités françaises ne le refusent à leur tour au fait que le navire n’était pas aux normes. Après quoi les propriétaires avaient fini par trouver un arrangement jusqu’au port de Bilbao où il avait été entièrement et par erreur déchargé. Pendant ce temps, celui qui avait fait expédier la marchandise, avait suivi de loin en loin les pérégrinations du navire, et Marseille aurait constitué un lieu de déchargement idéal si pendant que les français faisaient des carrés avec des ronds, il n’avait pas lui-même rencontré des ennuis avec la justice. Trente deux mois fermes. La prison n’est certes pas un handicap quand on est organisé, riche et puissant, mais le temps de trouver un téléphone et d’appeler les bonnes personnes on avait complètement perdu de vue les boites de tomates brésiliennes. Finalement, quelqu’un s’était aperçu de l’erreur de déchargement, le container destiné initialement à la Calabre fut transbordé sur un nouveau navire, en direction du port de Dakar… Où des contacts locaux finirent par mettre la main dessus. Pour des raisons pratique on chargea le container sur un autre navire jusqu’en Guinée, Où il patienta sous bonne garde. Contrairement aux idées répandues par les mauvais films, les retards de livraison pré payé ne généraient pas de guerre entre gens de bonne compagnie. A ce niveau de fortune on avait le geste commercial. Les livraisons continuaient partout dans le monde quoiqu’il arrive, alors on pouvait faire une ristourne de deux mille par kilo sur les prochaines tonnes. Ou bien rembourser même, en attendant de livrer. Quoiqu’il en soit si ça ne coûtait pas du sang ça coûtait de l’argent. Or le but du commerce est d’en gagner, si possible avec celui des autres, pas d’en perdre. Depuis sa prison, l’expéditeur avait trouvé un arrangement. Il avait remboursé son client et s’était accordé sur une livraison au Havre de cinq tonnes. Les trois tonnes restant étant réservées à son poulain. Le poulain avait un cousin, etc… Pour éviter toute nouvelle déconvenue, au départ de Guinée le container avait été divisé selon l’arrangement, les trois tonnes voyageant avec huit tonnes de miel argentin, et le reste expédiés au milieu de deux tonnes de noix de coco. Tous destinés à être déchargés au Havre où les attendait les chauffeurs de Monsieur Cazeneuve. Trois camions, trois destinations, Villefranche, Reggio de Calabre, Hanovre. Trois camions, trois motos pour ouvrir, trois voitures de queue. Les chauffeurs ignoraient tout du dispositif, on leur avait seulement présenté ça comme un extra bien payé avec avance en liquide. Evidemment Cazeneuve allongea, ses employés, sa parole après tout. Savait-il ce que contenaient les boites ? Sans doute pas. L’aurait-il su que cela aurait changé quoi que ce soit ? A ce jour la question reste sans réponse.

On avait pensé à tout, sauf à deux choses, la faramineuse quantité de fret qui transitait par le Havre et la non moins faramineuse pusillanimité de l’administration française à reconnaitre ses erreurs. Le cousin chargé de la réception se vit donc une première fois informé que le Séraphin des Mers n’avait pas déchargé les containers indiqués. Il en informa le cousin à qui était dédiée la marchandise qui en informa l’homme en prison. Quelques coups de fils et quelques jours de retard de livraison supplémentaires et ils apprenaient que les containers n’avaient pas non plus été déchargés à Rotterdam. Les français se trompaient, la marchandise était au Havre. Il est une règle universellement admise qui veut que les français ne se trompent pas, jamais, en aucune circonstance. Ce pourquoi ils pouvaient posément expliquer au monde entier la bonne marche à suivre pour que tout tourne rond dans le respect des Droits de l’Homme. Si cette règle est vraie et vérifiable, elle l’est plus encore pour l’administration française. Le cousin chargé de la réception disputa beaucoup d’énergie avec la dite administration pour lui faire seulement admettre que la cargaison avait bien été chargée en Guinée et qu’elle ne s’était pas abimée en mer. Restait à la retrouver au milieu des centaines de millier de mètres cube de containers qu’abritait le port. Puis un chien passa. Oui, un de ces enthousiastes labrador jaune chargé par la répression des fraudes de repérer les colis curieux, et qui fit une fête du tonnerre à un container plein de trois tonnes de tomates concassées brésiliennes et de huit tonnes de miel argentin. Les douanes, l’Office Central pour la Répression du Trafic Illicite des Stupéfiants, le SRPJ du Havre furent alertés. Une des plus grosse saisie de l’année. Qu’on décida de passer sous silence, pour le moment. Le commandant Stern, de la brigade des stupéfiants du Havre, et chargé des opérations préféra mettre en place une surveillance pendant qu’on alertait les propriétaires de la cargaison qu’on l’avait miraculeusement retrouvé. Et à ce stade c’était bien ce que les autorités croyaient, la totalité du chargement était là. Vu le retard considérable qu’avait déjà prit la livraison, personne n’alla vérifier sur place que les autorités disaient vrai. Le cousin donna le signal, trois camions s’en allèrent de Lyon en direction du Havre. Trois motos et trois fourgonnettes familiales au départ de la plaine Saint Denis devaient les y rejoindre. La sécurité était assurée par les employés d’un patron parisien en échange d’une partie de la marchandise. Un accord qui faisait espérer au lyonnais de pouvoir se diversifier à Paris même avec son appui. Quatre heures plus tard un portable sonnait dans une Audi turbo arrêtée à un feu, quelque part à Villeurbanne. Il y avait un problème.

  • Comment ça que trois tonnes ! Y savent pas lire un bon de déchargement !?
  • Y disent qu’il n’y en a jamais eu, y disent qu’il y a eu un bug.
  • Un bug ! Je t’en foutrais moi des bugs ! T’y as dit que c’était pas bon ?
  • J’y ai dit mais y veut rien savoir ! Comment on fait ? On réparti ?
  • Non, ça sert à rien, mettez tout dans un seul camion et allez à Villefranche, je vais voir comment on se démerde.

Le dispositif mis en place par la police comprenait trois caméras thermiques, huit hommes à pied, six véhicules de filatures dont une moto, et une camionnette de surveillance dit « sous-marin ». Il était coordonné avec la gendarmerie du département et des départements voisins. Un barrage pouvait être constitué sur les axes principaux à n’importe quel moment. Là également on avait pensé à tout mais il n’y a pas de raison que si les uns font des erreurs les autres n’en commettent pas également. Comme par exemple se faire repérer par un pilote de moto plus observateur et aguerri que les autres. Immédiatement l’alerte fut donnée, ordre de foutre le camp sans attendre. Ils étaient déjà occupés à charger, on déchargea en vitesse, en panique même. Le cousin responsable de la réception gueulait comme un veau. Comprenant ce qui se passait le commandant Stern fut contraint d’ordonner l’intervention. Tout observateur et aguerri était-il le motard n’en était pas moins nerveux et armé. Se sentant menacé par un véhicule de police qui passait à côté de lui il fit feu, blessant une policière et déclenchant un processus immédiat apparent au rat quittant le navire. Les trois suiveuses, les autres motards, tous tentant de s’enfuir simultanément au lieu d’une sortie discrète. Après une certaine confusion et deux courses poursuites de vingt-cinq et dix minutes chacune, les forces de l’ordre pouvaient revendiquer en plus de la saisie de trois tonnes de cocaïne, l’arrestation de sept individus et déplorer un blessé côté policier et un mort côté criminel. Bref un désastre ou presque.

Restait cinq tonnes, quelque part perdu sur le port. Cinq tonnes qu’on avait sacrément intérêt à retrouver. Du moins quand les flics auraient eux même cessé de fouiner partout.

 Sur les sept suspects trois avaient des antécédents judiciaires. Deux dans la région parisienne, un autre dans celle de Marseille. Trafique de stupéfiant, port d’arme, violence en réunion. De ce genre de figure que les hommes comme le commandant avaient coutume de rencontrer dans les affaires de ce calibre, du menu fretin. Les trois chauffeurs se déclarèrent innocents, l’un d’eux raconta comment on leur avait présenté les choses et combien ils avaient touché. Le commandant les cru, ce qui l’amena à leur patron. Monsieur Cazeneuve ressemblait à l’idée qu’on pouvait se faire d’un homme tel que lui. La soixantaine, les cheveux blancs qui tombaient légèrement sur la nuque, chemise à rayures bleues, cravate et blazer, phrasé délicat et pas le moins du monde un habitué des commissariats. Il commença par faire l’innocent qu’il ignorait de quoi parlaient les chauffeurs, après quoi il s’embrouilla dans ses explications, puis prétendit qu’il ignorait ce que contenait le chargement, qu’il avait  rendu service à l’ami d’un ami. Finalement son avocat se pointa, lui ordonna de se taire et présenta un papier qui non seulement les obligeait à le libérer sur le champ mais invalidait la perquisition qui se préparait. Pour le juge d’instruction chargé de l’affaire c’est à son autorité directe qu’on s’attaquait et c’était une chose qu’il ne pouvait tolérer, en raison de quoi il fit reconvoquer l’entrepreneur, en présence de son avocat et du commandant Stern. Le juge n’était pas seulement jaloux de son autorité et revanchard c’était un coriace. Avocat ou pas il fini par obliger Cazeneuve à admettre qu’il avait bien payé ses chauffeurs et qu’il s’agissait d’un service qu’il rendait à un ami. Il persista sur le fait qu’il ignorait la nature véritable de la marchandise et n’avait rien touché pour l’opération. Un service, rien qu’un service. Et refusa de donner le nom de son ami. Le juge tenta de le convaincre, son avocat également ce à quoi Monsieur de Cazeneuve répondit bravement :

  • Non, je n’ai qu’une parole.

Le juge apprécia tellement peu qu’il le fit arrêter pour entrave à la justice et complicité de trafic de stupéfiant. Et dans la foulée réordonna une perquisition et gare à celui qui s’y opposerait.

 Le laboratoire désigné par l’enquête établi que la cocaïne était d’origine péruvienne, et de première qualité. Henry de Cazeneuve impressionna jusqu’au commandant Stern. En dépit de ses manœuvres à le faire parler, de sa famille, amis, associés qui défilèrent au parloir pour tenter de le raisonner. Des menaces de condamnation qui pesaient, il refusa de donner le nom du fameux ami qui l’avait mit dans cette panade. L’homme en question décida quand à lui de prendre opportunément des vacances en Espagne. On enquêta donc dans l’entourage de l’entrepreneur, trouver le rapport qu’il pouvait y avoir entre lui et trois tonnes de cocaïne péruvienne. Il s’avéra qu’Henry de Cazeneuve était un homme complexe et secret qui cachait à sa famille non seulement des problèmes financiers mais un penchant pour l’alcool qui s’était développé apparemment avec ces problèmes. L’aspect financier convaincu le juge qu’il mentait et avait touché une prime pour la livraison, on éplucha ses comptes de fond en comble, on le sorti de sa cellule pour l’interroger à nouveau. Pas un mot. Sa nouvelle stratégie, ne plus décrocher une parole et même pas faire semblant d’essayer. Stern qui l’avait déjà longuement interrogé et assisté aux entrevue avec le juge le croyait en revanche. Il n’avait pas touché d’argent et il protégeait ce qu’il devait considérer comme un ami. Stern avait vingt deux ans de métier. Il avait travaillé comme ilotier à Bobigny, à la brigade financière de Paris, à la BAC du XXème arrondissement, brigade de nuit, antiterrorisme et enfin les stupéfiants dans un des plus grands ports d’Europe. Il connaissait le comportement criminel, comprenait leur logique, leur psychologie, partageait comme tout bon policier certains aspects de cette psychologie. Et il était clair à ses yeux que Cazeneuve n’était pas un criminel, sans doute un pauvre gars qui croyait bien faire. Une phrase dans sa première déposition l’avait frappé. Quand il avait pris la défense de ses chauffeurs déclarant que la police s’en prenait toujours aux même, mieux, que c’était de l’islamophobie. Une déclaration de gauchiste en keffieh à la sortie d’une manif pro palestinienne, de gamin contrôlé en scooter sans son casque, de petit dealer sauté par la BAC, pas d’un notable lyonnais de soixante et un ans, affidé Républicains, chef d’entreprise et probablement abonné Figaro et Valeurs Actuelles. Stern se dit qu’il fallait s’orienter du côté de ses habitudes de boisson, un bar qu’il fréquentait plus qu’un autre et fini par le découvrir au cœur de Lyon dans une petite rue à deux pas de la gare Part-Dieu, le Petit Bouffon, fréquenté par une clientèle hétéroclite de vieux, de joueurs, de petits voyous et d’ivrognes. Le genre d’endroit où à moins d’avoir un moyen de pression valable on n’avait pas la moindre chance de faire parler qui que ce soit. Mais un bon policier n’existe pas sans ses informateurs. Et finalement quelque chose filtra.

 Du côté des trafiquants on était au plus mal. Cette livraison tournait au ridicule, la réputation de l’expéditeur était en train d’en prendre un coup quand bien même il n’y était pour rien. Son complice à l’extérieur avait envoyé des garçons tenter de mettre la main sur le container. Mais pourquoi entraver la bonne marche des affaires ? Pourquoi ternir de bonnes relations commerciales ? Pourquoi s’avouer vaincu ? Depuis sa prison l’autre passa quelques nouveaux coups de fils. Et une semaine plus tard cinq tonnes de cocaïne étaient expédié depuis Caracas jusqu’en Calabre dans des meubles de jardin. La marchandise promise, payée, remboursée puis à nouveau payée avec une remise de 2% étant arrivée à bon port, celle au Havre, si on la retrouvait, était libre de droit. Mais en attendant il fallait compenser le manque à gagner provoqué par la saisie. Trois semi grossistes avaient payé d’avance et il faudrait soit les rembourser, soit compenser avec un autre envoi. Mais vu que cinq tonnes venaient déjà de partir, il ne restait plus qu’à attendre, ou passer par un autre canal. C’est là qu’intervint le complice. Son contact parisien, le patron qui avait fourni le service de sécurité malheureux du convoi intercepté, avait un importateur dans ses relations. Contre intéressement et participation à la transaction, il accepta de lui présenter. L’importateur réclamait trente mille euros par kilo pour un produit pur à seulement 75%. Selon une logique toute commerciale il accepta de baisser son prix en échange d’un volume important, deux tonnes. Ce n’était pas forcément une bonne affaire mais ce n’était pas non plus une catastrophe, ça compenserait une partie des pertes. Deux tonnes à raison de vingt huit mille euros le kilo, cinquante six millions, pas le genre de somme dont disposait le lyonnais. Qu’importe puisque le détenu n’avait besoin que d’un seul coup de fil pour débloquer la somme en liquide. Une transaction fut organisée dans la banlieue parisienne où l’importateur était représenté par le patron parisien.

 Il s’appelait Charles Vitali dit le Bœuf. Un mètre quatre-vingt quinze pour cent seize kilos, ancien champion de lutte, une hirondelle tatouée sur le pénis. Né à Tunis à la fin des années cinquante de mère corse et de père sicilien il avait grandit en Seine Saint Denis et prospéré à Nice, Bastia et bien entendu Paris. Tant dans les domaines de la prostitution, de la fausse monnaie, du jeu, ou de la contrebande au sens large. Aujourd’hui il dominait tout l’est et le nord de Paris et sa banlieue. Il se définissait lui-même comme de l’ancienne école, pour autant que ça ait un sens dans la mesure où c’était exactement ce qu’avaient déclaré ses prédécesseurs sur le trône et ce pourquoi il avait fini par les dégager. Mais tout au moins cela en avait-il un à l’endroit de la génération des quartiers qui aujourd’hui occupait une part majeur dans les affaires et sans que pour autant une tête émerge plus qu’une autre. Du moins à ses yeux. A ses yeux ils se ressemblaient tous, inspiraient une méfiance salutaire et indispensable, ne pouvaient pas être pris au sérieux et ne présentaient comme seul véritable intérêt que d’être en position dominante sur le marché. Seulement cette fois il n’était plus question d’affaire, de marché, de clientélisme contraint. Cette fois c’était personnel.

  • La putain de ta mère ! Enculé de bicot de mes couilles de merde qui veut jouer les cadors dans ma cour, qui se croit le king parce qu’il a du fric à craquer ! Enculé de petit pédé qu’envoie ni fleurs ni couronne mais qui veut causer business, je vais te l’enfoutrer moi ! Va comprendre sa douleur ce fils de pute ! On me baise pas moi ! T’entends !? On me baise pas !
  • Oui patron.

Le Bœuf était connu pour un certain nombre de choses, et des moins plaisantes, son langage fleuri appartenait à la légende. Particulièrement dans les moments d’intense émotion. Or il avait des raisons d’être émotif, son neveu préféré se trouvait être le motard expérimenté mais armé. Celui-là même que la police avait tué au terme d’une rapide course poursuite et d’un échange de coups de feu. Dans la logique de ce sociopathe tout ce qui se rapportait aux autres se rapportait forcément à lui excepté les erreurs et les ratages qui étaient exclusivement à charge du reste du monde. Ce n’était donc pas seulement le fait que son neveu soit mort que par la faute du lyonnais la police avait mis à mal son organisation. Certes pas un grand mal, les siens savaient fermer leur bouche et il disposait de personnel qualifié, mais quand on était doté d’un égo aussi faramineux que le sien un moindre mal devenait sans difficulté tout un monde. Non seulement il ne livrerait pas la cocaïne mais il prendrait l’argent, foi de Vitali !

 Parfois la vie ressemble à un mauvais film. Une sous production américaine B action. Parfois la fiction rejoint la réalité. Le rendez-vous avait lieu sur le parking d’un hôtel Ibis non loin de Roissy. Un simple échange de véhicule. Dans le coffre de l’un, quatre sacs de trente kilos de billets de cinq cent, dans la fourgonnette de l’autre deux milles briquettes de un kilo emmailloté dans du plastique. Pas de comptage de billet, pas de test du produit, on était entre hommes d’affaires, on était pressé et donc pas au cinéma. Une seule voiture avec trois jeunes hommes à bord accompagnait le véhicule qui contenait l’argent. Précaution d’usage bien connu des banques quand on transporte une telle somme. Mais rien de particulièrement spectaculaire. Contenu du fait qu’on n’était pas à Los Angeles ou Caracas et que dans le monde réel il vaut mieux toujours faire profil bas. Un homme seul attendait sur le parking à demi rempli, la trentaine populaire, survêtement, casquette, un blanc avec une gourmette en or et une chevalière itou. Il leur fit signe d’approcher tandis que les autres s’immobilisaient à l’entrée du parking. Ils garèrent la voiture, le blanc leur amena les clefs en l’échange des leurs et leur montra où se trouvait la camionnette, Là-bas, au fond. Chacun jetait un œil sur ce qu’il prenait et repartait de son côté, ni plus ni moins. Des deux hommes à bord, l’un se dirigea vers la camionnette pendant que l’autre regardait le blanc ouvrir le coffre et les sacs l’un après l’autre. Il referma le coffre, sourit et hocha la tête satisfait. Pas de gardes armés, pas de molosse, à peine deux mots échangés, presque une formalité de la vie courante, et puis d’un coup ça dérapa dans l’hollywoodien. Un garçon sorti de derrière une voiture en braquant un automatique, deux autres apparurent en passant une haie avec des AK47, ils rafalèrent la voiture à l’entrée du parking pendant que l’autre collait deux balles dans la tête de celui marchant vers la camionnette. Cela aurait pu se conclure par un massacre dans les règles si un des fusils d’assaut ne s’était enrayé, si le blanc prés du coffre avait réussi à dégager son arme à temps. C’est la différence notable avec le cinéma, les armes ne sont pas toujours opérationnelles, les balles peuvent être défectueuses, une veste de survêtement peut gêner. Et au lieu de se retrouver sans adversaire, l’un dégaina pendant que l’autre surgissait de la voiture avec pistolet-mitrailleur Mac 10. Les projectiles pleuvaient, face à face prêt de la voiture pleine d’argent les deux hommes se tiraient dessus presque simultanément. Le blanc tomba raide mort, l’autre prit une balle dans le ventre et il essayait de se relever quand un cinquième complice ramassa les clefs et monta à bord de la voiture. Essaya tout au moins, se prit une balle dans la cuisse, démarra en trombe, roula sur le gars avant qu’une rafale ne lui arrose le visage de plombs de 9 millimètres. Le garçon avec le Mac avait pris une balle, il boita jusqu’au chauffeur, le côté droit du corps couvert de sang, et tenta de le sortir de sa place. Il en était là quand une balle lui traversa la gorge. Le tireur du parking émergea d’entre les voitures, couru jusqu’au coffre, arracha deux sacs du coffre et parvint à s’enfuir en dépit du projectile qu’il avait prit durant la fusillade. Il n’alla pas loin, la gendarmerie retrouva son cadavre à un kilomètre de là, au milieu d’un champ de colza. L’argent avait quand à lui disparu.

Salim Abdelkrim dit Titi, dit également la Balafre, était né à Argenteuil de parents algériens en 1976 avant que toute la famille ne migre d’abord à la Duchère puis à Vaulx-en-Velin au début des années 80 alors que la dites banlieue lyonnaise était la proie d’émeutes, les premières du genre en France. Elève médiocre, de petite taille et fin de constitution, il compensait par une détermination de tous les instants et une vive intelligence vouée aux magouilles et aux larcins. Redouté dans les bagarres avec une réputation de chien enragé qui ne lâchait jamais quelque soit le nombre et le format de ses adversaires quitte a finir à l’hôpital avec onze points de suture au milieu du visage et les deux bras cassés. A quinze ans il organisait déjà des cambriolages dans toute la région et avec un certain succès jusqu’à une première arrestation pour sa majorité. A l’ombre des murs il avait fait quelques nouvelles rencontres, sa vivacité d’esprit et sa ténacité l’avait fait remarquer si bien qu’à sa sortie il se mettait au trafic de stupéfiant jusqu’à devenir le plus gros vendeur de sa cité et alentours. Mais il n’avait pas arrêté les cambriolages et avait même mit sur pied une équipe de braqueurs qui s’était fait remarquer dans la région par quelques vols à mains armées musclés. Il s’était également diversifié, machine à sou, bars, restaurants, jusqu’à ce que l’OCRB le coince pour complicité dans le cadre de l’attaque d’un fourgon d’UBS, et que le juge le condamne pour cinq ans en direction de la prison de Corbas. Le centre pénitencier à la réputation désastreuse qui avait remplacé la très insalubre prison de Saint Paul, brisait le morale des détenus par sa seule architecture. Théoriquement plus confortable et plus hygiénique mais également fabriqué dans le souci unique de la sécurité et de la surveillance, les détenus s’y sentaient isolés, abandonnés et nombre d’entre-eux s’y suicidaient. Il n’aurait pas non plus échappé à la dépression s’il n’y avait pas fait connaissance avec Luis Guerro. Luis était espagnol, arrêté et condamné pour faux et usage de faux et port d’arme illégal, à priori une petite peine pour un petit voyou. Mais bien vite son compagnon de cellule s’était rendu compte que Luis discutait avec tout le monde, corse, italien, arabe, gitan gardien ou détenu, qu’il n’avait jamais aucun problème pour se fournir en shit, en coke occasionnellement, en épice, puisqu’elles sont rigoureusement interdites en prison – on a peur que les détenus s’excitent….- et en fait au sujet de n’importe quelle largesse dont on peut disposer entre quatre murs quand on a des contacts et de l’argent. Fidèle à lui-même il n’avait pas posé de question, observé, attendu, parfaitement conscient que Luis en faisait de même à son sujet. Puis il lui avait demandé un service, faire rentrer un kilo tout entier de shit. Avec son réseau, sa famille, l’opération n’avait pas posé de grande difficulté, prison modèle ou pas et une confiance mutuelle s’était établie. Luis lui appris qu’il n’était en réalité pas espagnol mais colombien et qu’il travaillait comme courtier pour de très importants importateurs de cocaïne. Ce qui n’était pas non plus complètement la vérité, mais Salim n’avait pas besoin de savoir, il était même impératif que personne ne sache. Et voilà qu’aujourd’hui Salim Abdelkrim venait non seulement de se faire saisir pour trois tonnes de produit mais qu’en plus il s’était fait retapisser de cinquante six plaques dont la moitié était quelque part dans la nature et l’autre entre les mains des flics. Combien de temps cela prendrait avant que les flics ne commencent à s’intéresser sérieusement à lui ? Ses cousins, ce transporteurs qu’ils avaient utilisé, combien de temps ils mettraient avant de craquer ? Ce n’était pas le fait d’avoir perdu cet argent qui était problématique, dans sa partie ça n’en était pas, c’était cette fusillade qui était une mauvaise publicité. Elle allait attirer le regard de la police sur Salim et donc possiblement sur lui. Salim avait eu une remise de peine grâce aux conseils de son propre avocat. Ce n’était pas de l’amitié c’était un investissement. Maintenant lui-même devait sortir dans deux mois, hors de question que les flics recommencent à fouiner de son côté. D’ailleurs il avait reçu un coup de fil, le patron trouvait que l’investissement commençait à revenir cher.

  • Okay patrón lo que diga. Mais j’ai peut-être une solution.
  • Diga me.
  • J’ai rencontré un jeune, il est de Paris, une seule condamnation, il a peut-être le réseau qu’il nous faut et c’est un malin.
  • Bien, bien, c’est ce que j’aime chez toi Luis, tu apportes toujours des solutions pendant que les autres créent toujours plus de problèmes.
  • Gracias senior.
  • Bien, on en reparlera. En attendant tu ne t’occupes plus de rien, nous prenons le relais.
  • Si patrón.

 

Luis Guerro avait vu juste. La fusillade attira une bien mauvaise publicité. Sept morts, trois blessés graves, et vingt-huit millions d’euros en billets de cinq cent à l’échelle nationale cela restait conséquent dans le cadre strictement criminel. Considérant la somme et le passif de certains des suspects, la brigade des stupéfiants de Paris fut rapidement appelée en renfort. Celle-ci établi immédiatement un lien avec Vitali quoi qu’indirecte et indémontrable juridiquement. L’un des cadavres était en effet l’ancien chauffeur d’un de ses lieutenants. Et un autre lien avec l’affaire du Havre. L’un des véhicules des suspects appartenait au frère d’un certain Abdel Houchim que Stern avait mis sous les verrous pour complicité de trafic de stupéfiant. Et c’est ainsi qu’un commandant de la brigade de Paris passa un coup de fil à un autre établi au Havre, que le nom d’Abdelkrim ressorti pour la première fois. Aux yeux de l’OCRTIS, il était une figure montante du marché. Passé, à ce qu’on disait de la vente au détail au gros en très peu de temps avec des connections directes avec le Maroc. On l’avait apparemment sous-estimé s’il était bien derrière le dernier arrivage. Or d’après ce que Stern savait lui-même par la voie de ses informateurs il y avait bien un rapport, un semi grossiste de la région lyonnaise s’était plein qu’une partie de la coke lui était réservée, payée d’avance, qu’il en était de sa poche et plutôt remonté. En cherchant dans les dossiers, le nom du même personnage apparaissait dans un procès pour cambriolage impliquant également le fameux Abdel Houchim. Stern n’eut pas de mal à se faire une idée de ce qui s’était passé et le rapport qu’il pouvait il y avoir entre les deux affaires. Leur saisie l’avait poussé à aller chercher un fournisseur ailleurs et ça ne s’était pas bien passé pour une raison qui restait à déterminer. Comme il restait à démontrer formellement qu’il était bien impliqué. Trois tonnes de cocaïne péruvienne pour un trafiquant de cannabis de moyenne envergure où s’était-il fait ses contacts ? Stern avait la quarantaine et du genre marié à son métier. Ce qu’il exigeait des autres il l’exigeait de lui-même et ça se lisait sur lui. Dans son regard dur, sérieux et profond, dans sa manière de parler, de poser des questions, sans outrance avec autorité et un vocabulaire précis. Houchim était un habitué des prétoires, vingt-huit ans, huit condamnations allant du faux monnayage, en passant par le vol, l’abus de confiance et le trafic de stupéfiant. Tout cumulé il s’en était sorti avec six ans de centrale en attendant un procès pour ce cambriolage où était impliqué le lyonnais. Lors de leur première confrontation Houchim lui avait fait le numéro du voyou rangé standard. Il avait un travail, payé par la société de sa belle-sœur, chargé de vérifier les arrivages, point. Lors de la seconde, il avait continué un moment sur la même note avant que le nom de son frère soit mentionné au sujet d’une certaine fusillade. Ca l’avait contrarié, Stern avait insisté en ajoutant le nom de son cousin par alliance, Titi. Il s’était complètement verrouillé. Avec une affaire de ce genre et au vu de ce que l’enquête avait déjà donné, le commandant n’avait pas eu de mal de convaincre le juge de mettre sur écoute la famille d’Houchim. Et il ressorti rapidement qu’Abdel était furieux que la voiture de son frère ait été impliquée dans cette fusillade. Ce dernier était en garde à vue et il accusait le fameux Titi de l’avoir entrainé. En bon flic Stern se dit que cela pourrait être un levier intéressant pour le faire parler. Le travail de police est avant tout un travail d’équipe. C’est ainsi qu’en cherchant dans la vaste famille d’Abdelkrim d’autres liens avec l’enquête on découvrit un second cousin, agent de voyage de son état et travaillant à deux pas du Petit Bouffon où Cazeneuve avait ses habitudes. Or il avait justement donné sa démission trois jours après la saisie. Où était-il ? Aux dernières nouvelles à Barcelone. Insuffisant pour un mandat d’amener mais pas pour un avis de recherche. Les rapports étaient plutôt cordiaux avec la police espagnole, du moins dans le domaine des stupéfiants. Un petit coup de fil, ils attrapaient le gars, l’interrogeaient au sujet de Cazeneuve, d’Abdelkrim, voyaient ce qui en ressortait et le relâchaient avec filature si nécessaire. Paris ayant des indices plus concluantes avait cherché directement après l’intéressé, mais lui aussi avait disparu. Sans laissé d’adresse cette fois. Les Stups de Lyon furent également mit sur le coup et un autre avis de recherche lancé.

 Salim était allongé sur le transat sous un parasol blanc et carré occupé à scruter les fesses de la fille au loin sur la plage, les yeux par-dessus ses lunettes de soleil, un journal négligemment posé sur ses cuisses nues. Les affaires se passaient mal et il réalisait à quel point il s’était trompé sur le parisien et combien sa sœur avait vu juste. Une bonne leçon pour lui en quelque sorte. Mais qui coûtait cher. Il n’avait pas cherché à prendre contact avec Guerro .Inutile. C’était à lui de régler la question. Tant avec le Boeuf qu’à propos de ces cinq tonnes dans la nature qu’avec les trois semi gros qui avaient avancé leur part. Pour ceux là il pourrait se démerder. L’un acceptait de se faire rembourser, pour les autres il taperait dans sa réserve et rallongerait avec quelques kilos de shit gratuits. Pour le reste… Salim était un homme réfléchi, le jour où il s’était fait balafrer il avait appris qu’il ne servait à rien d’attaquer de front quand on n’était pas certain de gagner. Vitali devait se préparer à devancer ses représailles, les flics le cherchaient, prendre le large sur la côte lui avait semblé une mesure salutaire. La fille portait un bikini rouge et un tatouage au bas du dos qu’il ne distinguait pas bien à cette distance. Elle était seule, on était hors saison et l’air était même plutôt frais, il se dit qu’il irait bien la rejoindre. Qu’il avait besoin de se changer les idées, qu’une bonne soirée parfois ça en apportait de fraiches. Mais avant ça il devait monter ce deal avec le Maroc. A raison d’un prix de vente moyen de deux mille euros le kilo il lui faudrait vingt-huit tonnes pour rembourser entièrement le colombien. Impensable, Il n’avait pas les contacts suffisant d’un côté et pas non plus un réseau suffisamment important pour l’écouler rapidement. Douze ou quatorze tonnes en revanche c’était dans l’ordre du possible. En cassant un peu les prix, en confiant les coupes aux bonnes personnes et en les vendant aux bons endroits. Ca plus un ou deux cambriolages qu’il avait sur le feu depuis quelque temps, ça ferait patienter, réinstaurait la confiance. Khadidja, sa sœur, entra sur la terrasse. Grosse lunettes noires Dolce Gabana, ceinture Gucci, pull et pantalon Zara noir moulant, un I Phone blanc à la main.

  • C’est Mario, dit-elle, ils ont trouvé le fils de pute.

Il s’empara du téléphone et écouta ce que l’autre avait à lui dire.

  • On l’a suivi mais on n’a jamais vu le Bœuf.
  • Okay, laissez tomber, choppez le et travaillez le, il sait sûrement où il se planque. C’est son meilleur pote depuis la communale.

Il raccrocha et rendit le téléphone à sa sœur il n’avait pas quitté des yeux le cul de la fille. Elle suivi son regard.

  • Tu vas la sauter ?
  • T’en penses quoi ?
  • Pas mal.

Salim Abdelkrim était un homme réfléchi, il savait attendre son moment et surtout il savait s’entourer. Dans la famille Khadidja avait toujours été la plus solide, la plus responsable et elle n’était même pas l’ainée de la fratrie  Quand il était devenu évident qu’il faisait vivre la famille avec le shit, vers l’âge de seize ans elle lui avait elle-même proposé son aide, pour compter, investir et même éventuellement sécuriser. A la regarder elle ressemblait à n’importe quelle trentenaire célibataire du quartier. Forte en gueule, grosse personnalité, prête à tout pour faire de l’argent et cœur d’artichaut avec une faveur pour les cas sociaux. Et elle avait bien tout ça à l’exception du cœur d’artichaut, sa sœur avait de la glace dans la poitrine et du feu dans les veines.

  • J’ai eu le Maroc au fait, dit-il j’attends la réponse.
  • Ces enculés ont intérêt à dire oui, on leur prend assez sur l’année.
  • Au prix qu’on demande ça pourrait coincer mais j’ai confiance.
  • De toute façon au-delà on sera dans le rouge, on a plus de réserve et la thune va pas pleuvoir après ce qui s’est passé.
  • T’inquiètes petite sœur t’inquiète, c’est les affaires ça, garder confiance et être patient c’est la clef.
  • Mouais…. Et ton colombien combien de temps tu crois qu’il va être patient ?
  • J’ai ma part de responsabilité mais Luis sait qu’on est hors du coup, si je rembourse une partie c’est seulement pour monter ma bonne volonté.
  • Et le Havre ?

Salim se rembruni quittant la fille du regard.

  • Qu’est-ce que j’y peux moi si ces connards ont paumé le chargement !? Les mecs sont sur le coup, c’est tout ce que je peux faire !
  • Ouais… en attendant fais gaffe que ce mec te prenne pas pour un porte-poisse. T’es pas en affaire avec un de ces hmars du bled c’est un colombien putain.

Il sourit.

  • Eh tous les colombiens ne sont pas Pablo Escobar.
  • Le gars y te sort cinquante bâtons de sa poche et ramène huit tonnes jusqu’ici ? Je sais pas si c’est Pablo Escobar Salim, mais faut le prendre au sérieux, ce gars a des mecs avec lui qui doivent sûrement pas se marrer.

Il reporta les yeux vers la fille. Elle se trempait les chevilles avec grâce. Oui, Khadidja avait peut-être raison mais d’une part il avait confiance dans l’amitié qu’il avait noué avec Luis, d’autre part, tout de suite, il avait envie de penser à autre chose.

  • T’inquiètes, répéta-t-il en se levant j’ai les choses en main.

Khadidja le regarda partir, elle en était moins sûre que lui.

La loi du marché – Chap 2 –

C’est un paradoxe déjà constaté avec la prohibition sur l’alcool, le profit est toujours concomitant de la répression. Le Volstead Act avait fait la fortune de la Cosa Nostra américaine et l’avait même structuré. Il en est un autre constaté depuis que Richard Nixon avait déclaré la guerre à la drogue dans les années soixante dix, plus le budget de la répression augmente, plus celle-ci se militarise, plus le trafique s’intensifie, se développe, s’internationalise et se déplace. Particulièrement pour ce qui s’agit des trois drogues les plus consommées au monde, le cannabis, l’héroïne, la cocaïne. Mais il est vrai que les états et plus particulièrement les Etats Unis, jadis plus gros consommateurs de drogue au monde aujourd’hui devancé par l’Europe, ont un rapport schizophrénique avec la drogue. De ce genre de rapport qui fait dire à nombre de trafiquant et de policiers que finalement la répression est un moyen de faire la guerre aux pauvres tout en maintenant certain pays sous la pression.

C’était exactement ce que pensait Ernesto Aguira de Fuentes, l’histoire de sa famille pouvait en témoigner. Dans les années 1900, son grand-père conjointement ruiné par la sécheresse et la prise de monopole des compagnies américaines sur la canne à sucre dans les Caraïbes, s’était tourné vers la marijuana plus rentable surtout quand la Californie l’inclut au Poison Act en 1906 pour des raisons essentiellement raciale. Puis à la veille de la guerre, vers 1915, l’Oncle Sam était venu voir son grand-père et lui avait proposé de cesser de produire de la marijuana illégalement pour produire de l’opium légalement. Il allait bien falloir anesthésier tous ces soldats estropiés. Dix ans plus tard Dupont de Nemour faisait campagne contre le chanvre afin de vendre son nylon, croisant dans la foulée les intérêts essentiellement racistes et puritains des ligues de vertu, le Marijuana Act était voté interdisant sa consommation sur tout le territoire. Quand à l’opium sont sort était connu depuis la même époque où on lui avait demandé d’en produire. Son grand-père retourna momentanément aux cultures traditionnelles toujours convaincu par les américains. Puis à la fin des années 20, les mêmes qui lui avaient offert de l’argent pour abandonner la marijuana et l’opium lui en proposèrent pour qu’il produise à nouveau de l’opium. La guerre, encore elle. Jusqu’à la fin de celle-ci. Après quoi son père avait reprit l’affaire et s’était lancé dans la marijuana exactement comme les cultivateurs colombiens jusqu’à ce que Nixon ait besoin d’un nouvel argument politique. Des tonnes de marijuana furent exportées et des tonnes furent saisies jusqu’au moment où les mêmes colombiens se rendirent compte qu’ils pouvaient gagner cent fois plus avec un produit bien plus souple. Un produit qui non seulement pouvait se démultiplier mais occupait moins de volume et dont l’un des principaux dérivés, le crack, était encore plus addictif. Autre attrait du dit produit, la coca ne poussait qu’à quelques endroits, en Amérique du Sud exclusivement, contrairement à l‘opium ou au cannabis. Une sorte d’OPA géostratégique qui avait fait la fortune des Cartels de Medellin, Cali, Norte del Valle ainsi que de ville comme Miami, Tampa, New York… etc. Le succès amena un regain de répression, la route des Caraïbes commença à devenir problématique, son père et quelques autres exportateurs de l’état du Sinaloa et de Basse-Californie proposèrent aux colombiens de leur ouvrir la route du Mexique en échange d’un pourcentage en nature. Cela faisait plus de cinquante ans qu’ils passaient herbe, opium, héroïne et clandestins et peu importe le durcissement des lois dans l’un des domaines, ils s’étaient adaptés. A l’époque Pabo Escobar mettait son pays à feu et à sang et venait de faire l’erreur de défier les Etats Unis. Son père avait compris alors que s’en était fini de lui. On ne défie pas un président américain, en campagne pour sa réélection, surtout pas quand il s’agit  d’un ancien directeur de la CIA comme George Bush Senior. Pablo Escobar était tombé, puis Cali, ils avaient été remplacés par des cartelitos, par les FARC, l’ENC, des restes de l’AUC ou des rebelles de Los Pepes, mais quoiqu’il en soit ils avaient été remplacés. Les américains avaient déversés aveuglément des tonnes de glyphosate sur la Bolivie, le Pérou, la Colombie pour détruire les cultures de coca sans tenir compte des cultures vivrières voisines. Le tout en dépensant des millions de dollars en programme de développement agricole alternatif, inciter les paysans à abandonner la coca traditionnelle pour la culture du riz Monsanto… En conséquence de quoi la violence s’était simplement déplacé du sud vers le nord pour commencer à envahir les Etats Unis même, et le marché était si bien saturé que de nouvelles routes avaient été ouvertes via le Brésil, les Caraïbes et la côte ouest de l’Afrique. Ce qui, dans le strict cadre de la position géographique du cartel, avantageait la concurrence. La guerre qui faisait rage dans son pays depuis dix ans s’expliquait par une de ces raisons. Mais il y avait aussi le contrôle de Ciudad Juares, Laredo, Matamoros, Tijuana… la corruption, la répression, les milliards de bénéfices en jeu et bien entendu le réseau de distribution à travers le monde. Contrairement à ceux du Sinaloa, le cartel qu’il dirigeait n’avait jusqu’ici jamais eu son propre réseau à l’international. Présent au Texas, en Arizona, en Oklahoma, au Kansas et au Nouveau-Mexique mais quand il s’agissait des autres continents, ils étaient soit passé par le même cartel de Sinaloa, soit par la ‘Ndrangheta avec qui le Sinaloa était en affaire. Une guerre plus loin, débarrassé de ses encombrants compétiteurs, il prenait directement langue avec la Calabre. Mais maintenant il en avait assez. Il était temps de ne plus dépendre de leurs seuls canaux sans pour autant rompre les ponts, sans leur dire en fait, et c’est là que Guerro intervenait. Il n’était pas colombien ni espagnol. Il était né à Los Angeles, il avait la double nationalité et son nom véritable était Raul Carlos Herecho Guerro. Comme beaucoup d’autres jeunes gens avant et après lui, il s’était d’abord vu proposer de faire la mule pour le compte de l’organisation. On leur donnait de l’argent et une voiture neuve, on les laissait s’amuser un peu avec et puis on leur disait de traverser la frontière, ce qu’il pouvait faire sans mal grâce à leur ticket d’or, en échange de quoi on leur donnerait une autre voiture. Si le jeune était prometteur, montrait des dispositions dans un domaine particulier on investissait sur lui. Certain devenait tueur à gage, comptable, chimiste, magistrat, policier. Luis ou plutôt Raul était d’une famille de la petite classe moyenne avec de bonnes notes à l’école. Le cartel finança ses études en lui laissant le choix entre le droit ou le commerce international. Il avait le goût du risque, du jeu, le garçon choisi les affaires. Installé à Aruba c’était lui qui avait organisé la nouvelle route vers l’Europe avec les calabrais et les colombiens et imaginé plusieurs moyens de transport avec succès. Aujourd’hui son patron attendait de lui qu’il monte sur pied un circuit de distribution européen sans passer par les italiens, calabrais ou non. La France était prometteuse. Géographiquement parfaitement placée, avec un circuit quasi naturel à travers les cités, une concurrence confinée, plusieurs ports et aéroports importants, et une politique officielle qui refusait d’admettre la plus petite implantation mafieuse sur son territoire. Autant offrir une cape d’invisibilité à tous les voyous en odeur de mafia. Mais pour le moment la France était problématique.

Elle le regardait qui déambulait le long de la piscine. La démarche d’un chat, le corps long et musclé, les traits fins et racés, aux yeux ambrés et la peau cuivrée. Son slip de bain noir laissait deviner une virilité généreuse, un tatouage majestueux et complexe lui dévorait toute l’épaule droite, il avait les cheveux noirs corbeau qui flottait légèrement sur sa nuque. C’était la mode de nos jours, tout Miami regorgeait de beaux musclés tatoués. Celui-là, devinait-elle, devait être mannequin et sans doute pédé comme un phoque.

–       Jaime !

Ou gigolo à en juger par la femme qui venait de l’interpeller. La quarantaine, genre working girl qui n’a pas vu un bord de piscine depuis un moment, coloration standard, lifting des seins et du nez, rouge à lèvre clinquant et bijoux à mille dollars. Une avocate d’affaire qui en avait marre de se taper son jardinier peut-être, une assistante du procureur deux fois divorcée, une vice-directrice de banque entre deux états…Le garçon lui rendit un sourire à lui pincer le cœur. Pendant quelques secondes le dard de la jalousie obscurci son esprit. Elle aurait aimé pouvoir l’insulter rien que parce qu’elle avait les moyens de se le taper.

–       Je suis fatiguée, je vais dans la chambre, tu viens ?

–       Que seguro mi amor

Il lui tendit élégamment la main et l’aida à se lever. Quelle grimace pensa-t-elle en les regardant s’éloigner vers le lounge. Une collégienne de quinze ans en train de s’essayer à son premier numéro de salope. La collégienne se laissa embrasser dans l’ascenseur sans résistance. Jaime avait des lèvres de velours et une langue magique. Et il n’y avait pas que ça de magique chez lui… Ce qu’elle tenait dans sa main, soupesait à travers le slip… Mon Dieu qu’il s’en servait bien… Dieu que la nature l’avait bien pourvu. Quand elle l’avait croisé la première fois dans ce bar, elle aussi avait cru un moment qu’il était homosexuel tant il semblait irréel, puis il lui avait sourit, et elle s’était également dit qu’il devait s’agir un de ces gigolos comme il en trainait pas mal à South Beach. Moitié mannequin moitié prostitué mâle et le plus souvent complètement con. Mais sur l’instant ne vit pas de mal à ce qu’il entame la conversation parce que c’est toujours flatteur de se faire draguer par un beau garçon de moitié son âge. Il la prit complètement au dépourvu. S’il était bien mannequin, il s’intéressait à l’art, à la danse contemporaine, au théâtre, à la politique, et il était également musicien, jouait au polo et avait déjà fait une fois le tour du monde. Pouvait tout autant discuter de l’importance de Matisse dans la genèse du cubisme, que de la Guerre en Irak ou des mérites comparés des albums Purple Rain et Sign of The Time. Etait-ce pour tout ça qu’elle en était tombé amoureuse ?.Ca aurait largement suffit à bien des femmes. Mais il avait quelque chose en plus. Il avait de l’humour et il était élégant. L’homme parfait en somme. Bien entendu elle ne se faisait pas d’illusion, ça ne durerait pas. Rien ne dure. Un jour ils se sépareraient, un jour il ou elle verrait les failles de l’autre et le lui reprocherait. Mais en attendant elle s’en fichait comme la collégienne qui se croit immortelle, elle profitait, jouissait, était heureuse, et c’était tout ce qui importait. Le téléphone sonnait alors qu’ils entraient dans la suite. Elle sautilla comme une fillette en chantonnant jusqu’au bureau où étaient posés leurs deux mobiles.

–       Ah je crois que c’est toi !

Elle lui tendit l’appareil et alla se refaire une beauté dans la salle de bain. Quarante sept ans, divorcée et sans enfant, elle se trouvait encore pas trop mal conservée pour une femme qui travaillait dix à quatorze heures par jour. Elle ne fumait pas, surveillait sa ligne, courait tous les weekends, bref faisait ce qu’il fallait dans un monde où la compétition concernait aussi bien les qualités professionnelles que la beauté, l’âge, la capacité à montrer aux autres en toute circonstance qu’on était alerte, dans le coup, dynamique, éternellement jeune. Ses seins avaient l’air naturel, son ventre  était plat et musclé. Certes, elle s’était un peu épaissi au niveau des hanches et des cuisses, les ailes de son nez s’étaient creusées, et les rides au coin de la bouche étaient plus marquées. Mais dans l’ensemble, merde, elle était pas mal non ? Elle se pencha par-dessus le lavabo pour examiner le dessin de son rouge à lèvre. Un jour Jaime l’avait comparé à la Cindy Crawford d’aujourd’hui, dans sa bouche c’était un compliment dans ses oreilles une flatterie quoi que bien agréable. Elle n’avait pas cette insigne sexualité qui émanait encore de Crawford, elle ne l’avait jamais eu pas plus qu’elle ne s’était jamais considérée comme une belle femme. Plutôt dans la moyenne disons. Mais c’est ce qu’elle aimait chez lui, en plus de tout le reste, il vous faisait voir les choses avec un regard positif, ouvert. Sans calcul, frais, un peu comme un gosse. Elle l’aperçu qui se tenait derrière elle, son regard doré et chaud posé sur sa nuque. Elle lui sourit, il lui rendit son sourire et ça lui fit comme un soleil sur le visage. Parfois ça l’effrayait quand même. Il était si beau, si brillant, si parfait en tout et chacune de ses mimiques faisait bondir en elle un cœur de midinette. Que se passerait-il quand ça s’arrêterait ? Quand il se lasserait d’être avec une femme de vingt ans plus âgée que lui ? Elle essayait de ne pas y penser mais quand ça arrivait, quand il l’avait fait jouir plus fort que d’habitude par exemple elle se disait qu’au moins s’il était son dernier amour alors il aurait été le plus beau. Soudain il referma un filin d’acier autour de son cou et serra en la plaquant contre l’évier avec le poids de son corps. Plus petite que lui ses pieds ne touchèrent bientôt plus terre, les mains agrippées à son cou, essayant désespérément de passer les doigts sous le garrot qui s’incrustait dans sa chair. Elle voyait son visage dans le miroir, il la dévisageait impassible. Il attendait, confiant, les muscles bandés, il regardait son visage noircir, ses globes oculaires se remplir de sang, la plaie s’ouvrir autour de son cou, la langue qui bandait contre la joue, déformant son visage de gagnante du Rêve Américain. Puis l’odeur de merde et d’urine retentie comme une alerte. Il la relâcha juste avant que les artères n’éclatent. Elle retomba sur le carrelage, molle, la langue sortie et violacée, la gorge cisaillée d’où s’échappait un bouillon de sang rose. Il prit une douche, se rasa, se parfuma, choisi un polo Ralph Lauren et un pantalon crème Calvin Klein dans sa garde-robe, s’inspecta dans le miroir de pied de la chambre, se trouva à son goût et sorti.

Bastien était un perdant de la méritocratie à la française. Un exilé des Droits de l’Homme et du Citoyen, de la République indivisible. Il ne connaissait que les inégalités, n’avait jamais vu de fraternité à part chez les ivrognes, quand à la liberté, disons pour faire court que la misère est plus une prison qu’un parc à thème. Il vivait au cinquième étage d’une tour foireuse, ascenseur à la pisse, la plus part du temps en panne. Frigo et sacs poubelles par la fenêtre parce que donc l’ascenseur, et l’habituelle bande de teneurs de mur plantés dans le hall du soir au matin dans les vapeurs de shit, d’urine et de 8,6 éventée. Un de ces petits blancs dont raffolaient aujourd’hui les hommes politiques pour expliquer combien ils étaient opprimés non pas par l’économe libérale ou les 1% qui possédaient la moitié de la planète mais par l’immigration et les musulmans. Le fond de commerce du Parti Communiste à Marine Le Pen, de Zemmour à BFM TV et TF1. Sa mère faisait les ménages et son père avait été ouvrier chez PSA, médiocre à l’école il avait été gentiment mis sur une voix de garage. Il avait travaillé dans le bâtiment comme coffreur puis, suite à un problème de dos, s’était recyclé comme gardien de nuit, maitre chien, coursier, livreur… Il avait bien entendu connu le chômage, suivi des formations et des stages qui ne menaient nulle part, fait quatre bilans de compétence parfaitement dispensables avec l’aide de spécialistes payés très cher par l’état pour ne strictement rien faire. Il avait même passé un CAP de cuisine qui l’avait conduit vers la précarité. Aujourd’hui il était au chômage et vivait avec sa petite amie Marie du RSA et de l’allocation logement dans un deux pièces mal isolé avec une fuite jamais réparée qui verdissait le mur de la salle de bain. Ce qui revenait à dire que les mêmes qui venaient lui expliquer à la télé qu’il était opprimé par ses voisins de palier l’assaisonnaient de temps à autre du titre enviable d’assisté, ou lui expliquaient qu’il fallait qu’il comprenne que la France d’en bas n’existerait pas sans celle d’en haut ce pourquoi il fallait alléger les charges patronales. Mais de tout ça Bastien s’en fichait complètement. Personne n’aurait jamais ni son vote ni aucun de ceux qu’il connaissait. Il vivait dans cette frange du monde où la notion même de nation était abstraite, où ce qui se passait dans le poste en terme d’évènement médiatique était une succession de spectacles dont on ne comprenait pas le sens. Où ce même monde était limité par les périmètres géographiques immédiats, les voisins, les connaissances et ce qui se passait au quotidien. D’ailleurs Bastien s’intéressait peu à ce qui se déroulait derrière la lucarne, c’était le truc de Marie ça, les séries surtout. Lui, pour se détendre, il allait chasser. Enfin c’état plus l’idée qu’il aimait. Chasser en soit, tuer, ce n’était pas sa priorité. Il prenait Robert, son épagneul, avec lui, son fusil et partait dans les champs derrière les tours. Au-delà c’était l’autoroute, le périphérique, l’aéroport avec ses avions qui partaient vers des destinations où il n’irait jamais. On trouvait un peu de tout par là, faisan, lièvre, marcassin, mais jamais il n’aurait pensé découvrir un cadavre dans une voiture avec deux sacs remplis d’une montagne d’argent. Ca, ce genre d’affaire, on les voyait qu’à la télé ou dans ses rêves. Quand on louchait sur le montant de l’Euromillion par exemple, ou qu’on recevait sa note d’EDF alors qu’on était déjà dans le rouge et en début de mois. Et dans les films ça se passait toujours de la même manière, l’argent appartenait à des gangsters qui finissaient pas vous retrouver. Bastien se dit qu’il n’était pas dans un film mais que la prudence ne pouvait pas faire de mal, d’ailleurs il ne voyait pas bien comment il allait rentrer chez lui discrètement avec ces sacs et tous les traine-lattes qui squattaient le hall. Alors il commença par aller les cacher dans un coin qu’il connaissait sous un immense buisson de ronce et n’en parla pas à Marie. Mais comment vivre, dormir, manger ou même respirer quand on sait que pas loin, dans un seul sac, se trouve de quoi changer toute votre vie, de quoi même en avoir une nouvelle ? Alors après avoir passé une soirée dans ses pensées et la moitié de la nuit sans dormir, il fini par aller chercher un des sacs. Bon Dieu que c’était lourd ! Toutes ces tomates ! Ces Ben Laden !Tous ces billets rouges comme il n’en avait jamais vu qu’à la télé ! Combien il y avait ? Le sac pesait dans les trente kilos devait bien y avoir dix millions au moins ! C’est comme ça que Marie le trouva vers cinq heures devant un gros tas de billets froissés sur la table de cuisine, Bastien un sourire d’enfant en travers du visage.

–       Qu’est-ce que c’est que tout cet argent ?

–       Un cadeau du ciel, répondit-il rêveusement.

–       Depuis quand tu crois au ciel toi ?

–       Depuis que j’ai touché l’Loto.

Marie regarda le tas de billets.

–       C’est le Loto ça ?

–       En quelque sorte…

En quelque sorte ce n’était pas la bonne réponse, en quelque sorte c’était pas en sorte du tout, pas le Loto ni aucun remède miracle et papier qu’on nous disait à la télé. Elle savait qu’il n’était pas malhonnête, qu’il n’aurait jamais volé personne alors d’où ça pouvait venir ça lui faisait peur comme n’importe quel mystère pouvait lui faire peur.

–       Je sais pas où t’as trouvé cet argent mais faut le ramener.

–       Pas la peine on va partir.

–       De quoi ?

–       On va partir !

–       Partir ? Mais partir où ?

–       Loin, le plus loin possible.

–       L’Espagne ?

–       Au moins !

Les yeux de Marie brillèrent brièvement. Elle avait toujours rêvé de partir en voyage, de voir la mer, ces choses là. Mais c’était que des rêves et elle le savait bien. Les gens comme eux ne partaient pas, jamais. Les gens comme eux ne touchaient pas non plus des montagnes d’argent, ils auraient beau jouer tous les mois à l’Euromillion, jamais ils ne tireraient le gros lot. C’était comme ça, les gens comme eux étaient nés pour être et rester pauvre, et si de l’argent tombait du ciel alors on pouvait être certain que les ennuis suivraient. Elle regarda les billets et se mit à gémir en se tordant les mains.

–       Faut que tu rendes cet argent Bastien, je sais pas où tu l’a pris mais faut que tu le rendes.

–       Le rendre à qui ? Il est plus à personne, répondit-il sans lâcher l’argent des yeux.

Il prit une liasse au hasard et compta rêveusement. Ca faisait trois fois qu’il comptait ce qu’il y avait sur cette table. La première il s’était embrouillé dans les chiffres, la seconde il n’y avait pas cru alors il avait recompté, il y avait cinq millions et demi rien que sur la table de la cuisine. A vous donner le tournis.

–       Bastien j’ai peur ! Gémit-elle au bout d’un instant.

–       Peur ? Y’a pas de raison d’avoir peur si on fait ce qu’il faut.

Elle avait vingt et un an, passé un BTS commerciale, fait une douzaine de stage en entreprise. Intelligence moyenne, beauté standard, originaire de Décine, père marocain et mère française. Elle avait fini par hériter d’un boulot de standardiste en CDD pour une grosse agence de voyage. Elle ne s’y plaisait pas plus qu’ailleurs mais au moins ça lui laissait du temps. Sur Facebook, Twitter, Tinder, Instagram, Skype, Périscope… ma vie passionnante et en directe quand tu veux. Elle draguait, se faisait draguer mais allait rarement jusqu’au bout. Causait avec ses amis virtuels de tout et de rien, mais surtout de rien. Enchainait les duck face, un par jour, qu’elle accompagnait d’une citation de grands auteurs. Elle publiait également des vidéos insolite d’animaux, des photos d’elle en maillot de bain, des vignettes « partage ça si tu es d’accord », des clips de Ryanna, Beyoncé, ou Charles Aznavour, et de temps à autre la photo d’un beau mâle torse nu, star ou inconnu qu’elle légendait de petits cœur, reprise en adoration par plein d’autres commentaires féminins.  Alors quand elle le vit qui entrait dans les bureaux, racé, élégant, félin, bronzé, brun, viril, elle se demanda un instant si elle n’avait pas basculé dans une autre réalité, avant de mettre en statut : « les filles y’a une BOMBE qui est rentré à l’agence ! »

–       Bonjour mademoiselle, je suis venu voir monsieur Minouche, Hakim Minouche.

Il parlait français avec un fort accent genre espagnol. Il avait une voix grave, feutrée, délicieuse.

–        Ah euh… hein… euh… pardon… oui, non…

Mais qu’est-ce que c’était que ce sourire de démon ?

–       Tout va bien mademoiselle ?

–       Euh, oui, oui, euh je veux dire non, il n’est pas ici. Il a démissionné.

Il lui fit répéter.

–       Monsieur Minouche a démissionné ?

–       Oui.

–       Vous ne sauriez pas où je pourrais le trouver par le plus grand des hasards ?

L’œil plein d’espoir, encourageant, le sourire lumineux, chaleureux qui vous invitait.

–       Euh non… en fait je crois qu’il est parti en vacance après.

Elle n’arrivait pas à le quitter des yeux, et quand son sourire disparu subitement ce fut comme si les nuages se posaient sur le soleil.

–       Oh je vois… il m’a organisé un voyage inoubliable, je voulais lui proposer un nouveau travail justement… comme c’est dommage… Vous savez quand est-ce qu’il rentre ?

–       Non.

Il avait un air si déçu qu’elle ne put s’empêcher de s’exclamer :

–       Mais je peux me renseigner si vous voulez !

Tarik, le jeune frère d’Abdel Houchim, était le portait type du jeune caïd de cité. Rien que sa façon de se tenir devant l’autorité, le dos droit, la poitrine en avant, on sentait une envie d’affrontement, de démontrer sa valeur, prendre sa place de jeune homme. Entendu dans l’affaire de la fusillade il affirmait avec force n’être au courant de rien, qu’il avait prêté sa voiture sans savoir ce qu’on allait en faire et que bien entendu jamais il n’aurait accepté s’il avait su pas plus qu’il n’avait entendu parlé d’un certain Salim Abdelkrim alias Titi. Les policiers qui l’interrogèrent n’insistèrent pas. Ils  le firent attendre dans le couloir le temps que son grand frère passe à son tour et le croise. Ils l’avaient fait monter à Paris sous un faux prétexte et à la demande de Stern. Comme prévu les deux se bouffèrent la gueule. L’un reprochant à l’autre de vouloir jouer les grands, le second de se mêler de sa vie. Et bien entendu Tarik lâcha le nom de Titi, qu’il n’avait rien à voir là-dedans. La dispute se termina par des invectives en arabe. Stern attendait avec ses collègues dans un bureau attenant. Le prétexte invoqué était une autre affaire de cambriolage, à Paris cette fois, qui ressemblait à celle dans laquelle l’ainé des Houchim était impliqué. On l’interrogea donc là-dessus sans lui dire bien entendu qu’on avait déjà la plus part des responsables au frais avant de faire dériver la conversation vers ses liens avec Salim Abdelkrim. Car c’était bien ce à quoi ressemblait un interrogatoire bien mené, une conversation. Pas des baffes dans la figure, lumière dans les yeux et coups d’annuaire sur le crâne de la police des années 80. Mais un échange aimable, parfois tendu où intervenait un jeu combiné de marque d’empathie et de menace, de coup de pression et de considération oiseuse sur le temps qu’il faisait ou, dans le cas présent, le dernier match de l‘OL  Pour autant il continua de nier qu’il n’avait rien à voir avec l’affaire du Havre, un simple employé, quand à ce Titi il le connaissait à peine, juste un membre lointain et louche de la famille qu’il évitait le plus possible. Le baratin habituel. Stern entra avec un enregistrement d’une de ses conversations.

–       Bonjour monsieur Houchim, vous allez bien ? Je voudrais vous faire écouter quelque chose, vous allez adorer.

« – Putain d’enculé de Titi je vais le niquer ! Je vais le niquer – calme toi Abdel, Tarik est assez grand pour faire ses conneries tout seul ! – Mais putain l’autre lui a payé la location de la bagnole mille boules ! – Qui ça l’autre ? Qui c’est qui a dit ? Kevin, le frère du mec qui a claqué là-bas ! Ah c’est des conneries tout ça !»

–       ­Dites moi monsieur Houchim, vous semblez beaucoup plus familier avec monsieur Abdelkrim que vous ne le prétendez.

L’autre se renfrogna.

–       J’ai rien à vous dire.

–       C’est regrettable. Pourtant vous comprenez la gravité de la situation n’est-ce pas.

–       Quelle gravité !? Je vous dis je le connais pas, je le connais à peine Titi ! Vous pouvez rien prouver avec ça me la faites pas à l’envers !

–       Oh non je ne parlais pas de vous mais de votre frère. Si ce que vous affirmez s’avère vrai alors nous allons devoir l’inscrire au dossier comme complice dans un règlement de compte.

–       Hein ? Mais ça va pas !

Stern sourit et posa une fesse sur le bureau face à Houchim.

–       Allons Monsieur Houchim, vous et moi savons comment ça fonctionne, vous nous aider et on vous aide.

Le commandant ne tutoyait jamais les suspects, d’ailleurs il tutoyait rarement, question de distance, de respect aussi. Stern partait du principe que tout le monde était respectable jusqu’à preuve du contraire. Même un tueur d’enfant ou un terroriste. Les gens avaient des vies, des motivations, il n’était pas là pour juger leurs vérités mais pour les comprendre et les accoucher. Houchim refusa d’admettre qu’il avait quoique ce soit à faire avec le Havre, ni même qu’il connaissait les détails concernant la fusillade mais il balança ce qu’il savait sur son cousin par alliance, qu’il était en main avec un espagnol avec de grosses connexions, que les trois tonnes devaient sûrement venir de lui, pour autant il ne savait pas où se trouvait son cousin pas plus que le nom de l’espagnol, ni pourquoi ou avec qui des gars de son quartier s’étaient entre-tués. Mais là-dessus les policiers avaient leur petite idée. La résidence principale de Vitali et deux de ses établissements étaient sous surveillance, le Bœuf avait lui aussi mystérieusement disparu dans la nature. Aussi personne ne fut surpris quand on retrouva quelques jours plus tard dans le bois de Vincennes le cadavre torturé d’un de ses lieutenants. Un certain Raymond Ferracci, natif d’Ajaccio, monté très tôt à Paris où il s’était lié d’amitié avec le Bœuf alors qu’ils portaient encore des culottes courtes. Une autre pointure qui fit prédire au patron de l’OCRB une vague de règlements de compte entre Paris et Lyon. Milieu traditionnel contre voyous des quartiers, trois jours après la découverte du cadavre les 11,43 donnaient raison à ses prédictions. Deux jeunes, fusillés à bout portant dans leur 206 à l’entrée de Vaux-en-Velin, puis un peu plus tard un gros dealer des Minguettes abattu à la sortie d’un PMU à Villeurbanne.

Henry de Cazeneuve avait été incarcéré à Corbas dans une cellule prévue pour deux personnes et occupées par trois, et comme il était nouveau et visiblement pas du même monde que les trois hommes dans la cellule, il hérita du matelas par terre. Officiellement il n’y avait plus de matelas depuis la mise en fonction de la prison modèle. En réalité ils avaient commencé à arriver six mois après l’ouverture, puis avaient à nouveau disparus avant que la mise en application de peines planchées du futur mis en examen Nicolas Sarkozy remplisse à nouveau les cellules. Aujourd’hui on en était à un taux de suroccupation de 130% et les autorités continuaient d’affirmer qu’il n’y avait plus de matelas ni plus de deux individus par cellule. Il aurait pu bénéficier d’une mise à demeure avec bracelet électronique si le juge n’avait pas fait obstruction, son avocat y travaillait toujours. En attendant il était isolé au milieu de trois hommes entre dix-neuf et quarante ans, José, trois ans pour cambriolage, Slava, huit ans pour avoir décapité sa femme et Rachid, dix-huit mois pour détention de stupéfiant Des peines et des motifs qui ne reflétait aucunement leurs auteurs. Slava n’aurait pas fait de mal à une mouche et était passionné de livre d’histoire sur la seconde guerre mondiale, là où Rachid était un gros revendeur de Marseille qui compensait son quasi illettrisme par un don pour les chiffres et un goût pour la brutalité la plus franche. Quand à José, sous son air de gamin c’était un sociopathe pervers que Cazeneuve ne tarda pas à soupçonner de viol à répétition rien qu’à sa façon de parler des femmes. Mais si on l’avait mis avec eux c’était également en raison du calme qui régnait ici. Il était entendu que Rachid était le patron, Slava l’intercesseur avec les gardiens, José la grande gueule qui parlait trop mais faisait rire les autres. Slava faisait aussi office de conscience un peu tordue de la cellule.  Qui pouvait déclarer que vendre de la drogue par exemple c’était plus grave que de tuer quelqu’un, ou se disputer avec José sur le droit d’un homme à corriger une femme, ce qu’il trouvait parfaitement infect en dépit de ce qu’il avait fait à la sienne. Au milieu de tout ça il avait un peu de mal à trouver sa place. Il n’avait jamais fait de prison comme eux tous, n’avait même aucune expérience comme délinquant et il va sans dire qu’il n’avait guère connu leur condition de vie dans le monde extérieur. Lui restait cette sympathie qu’il avait envers les personnes issues des quartiers mais qui ici ne lui était pas d’un grand soutien. Rachid l’avait immédiatement ostracisé comme Le français de la cellule, alors que jusqu’à preuve du contraire il l’était lui-même au même titre que José, l’autre étant en situation irrégulière. Mais dans son imaginaire de colonisé perpétuel, il y avait quelque chose chez Cazeneuve qui rappelait le maitre blanc et ça le complexait. José lui déplaisait beaucoup, il s’en méfiait. Restait Slava et son goût pour la seconde guerre et l’histoire mais les autres n’aimaient pas beaucoup qu’ils étalent leur culture et souvent leur conversation se terminait par des quolibets ou des vos gueules on regarde le match. Neuf mètres carrés et demi à partager entre quatre hommes, à peine deux mètres carrés d’espace vitale par personne, une certaine diplomatie était indispensable. Si on ajoute à ça l’odeur d’homme, de merde et de pisse, de pet foireux, de bouffe, le parfum envahissant et sucré du shit, les beuglements de la télé et la nuit comme de jours les cris des autres détenus, l’obligation de faire ses besoins devant tout le monde, même avec un paravent de fortune, même en se disant qu’il avait un bon avocat, Cazeneuve commença à développer un eczéma en même temps qu’une constipation chronique. Sa femme ne s’était pas éloignée de lui en dépit des accusations qui pesaient sur lui et sa volonté de taire le nom de ses complices. En fait, comme c’est parfois le cas, cela l’avait rapproché de lui et accessoirement du monde. Certain de leurs amis l’évitaient ou avaient cessé de lui adresser la parole, ne répondaient plus à ses appels, faisaient dire qu’ils étaient indisponibles, et en dehors d’une poignée et de la famille, plus personne ne l’invitait nulle part. D’ailleurs même dans la famille ça grinçait. Son beau-père était purement furieux et refusait qu’on prononce le nom de son fils devant lui, sa propre sœur lui faisait la gueule comme si elle était responsable, et un de ses oncles s’était même permis de déclarer qu’il avait toujours douté de l’honnêteté d’Henry. Chaque fois qu’elle se rendait au parloir elle devait attendre avec les autres femmes, parfois des hommes, devant la prison. Tous semblaient sortir d’une cité ou d’une autre, respiraient la pauvreté, des petites vies qui n’intéresseraient jamais personne excepté peut-être la police et les juges. Les gardiens les traitaient uniformément avec mépris, méfiance et agressivité. Leur aboyant dessus dès leur arrivée, intraitables avec ceux qui n’avaient pas tous leurs papiers en ordre ou qui étaient en retard pour leur visite. Parfois les gens se rebellaient mais c’était rare. Et chaque fois qu’elle le retrouvait, il semblait un peu plus diminué que la fois d’avant.

–       Henry, il faut que tu parles, je t’en supplie ! La prison n’est pas un endroit pour toi !

Il leva des yeux misérables sur elle et répondit d’un ton sentencieux :

–       Ce n’est pas un endroit pour personne.

Les inspecteur Salazar et Domingo savaient que le touriste qu’il cherchait n’était pas du genre amateur de Gaudi, vieille pierre, Barcelone historique. Il avait beau travailler dans une agence de voyage son profil indiquait le modèle lambda du jeune aimanté par les Cannabis Club, les bordels, les filles faciles et les boites de nuit. Et des comme lui la ville en brassait des dizaines de millier à toute saison. Il y faisait une température douce sept mois sur douze, et il y avait tant d’endroit où faire la fête que l’air lui-même était régulièrement chargé de particules de cocaïne et les relevés indiquaient périodiquement des traces d’ecstasy dans l’eau de la ville. Un fléau de Marbella jusqu’ici en passant par Madrid et Ibiza qui faisait autant la fortune de l’Espagne que sa ruine. Les profits colossaux bétonnaient la Costa del Sol, l’internationale mafieuse y vivait dans le confort et le luxe, la corruption allait bon train et d’un pas feutré, chaque nuit des cargaisons débarquaient de Malte et du Rif, alimentant le pays et ses voisins. De fait Salazar et Domingo n’étaient pas enchantés par leur mission, un peu une aiguille dans une meule de foin, même avec une photo du guignol. Et puis, comme beaucoup de flics espagnols, comme leurs collègues des Pays Bas ou du Portugal, ils n’aimaient pas beaucoup ce genre de touriste, les français. Pas bidule et machine avec la marmaille et le bob, ceux-là ça faisait quarante ans qu’ils les supportaient, non la génération des quartiers, la jeunesse popu qui débarquaient, comme leurs ainés, en terrain conquis, mais encore plus bruyant, sans gène, bagarreur aussi et une fois sur deux occupée aux combines. Toute la gamme de vol, simple ou qualifié, avec violence ou sans, à la roulotte, à l’arraché, et bien entendu achat illégaux, deal, et go fast. Mais les go fast c’était un autre domaine, ceux là étaient discrets par nécessité. Les autres étaient juste jeunes et la plus part du temps cons comme des verres à dent. Des cons lâchés dans un genre de lunapark pour fêtards de 15 à 77 ans. Du moins c’est comme ça que les deux inspecteurs les voyaient. Le premier avait huit ans de métier, le second trois. Ils connaissaient bien leur ville et les centres d’intérêts principaux des clients de cette espèce. Ils en firent vite le tour, en vain. Mais après tout si l’autre travaillait dans une agence de voyage il devait connaitre des endroits que ses collègues ignoraient. Forcément. Aidé d’une stagiaire, ils avaient déjà téléphoné à tous les hôtels, pension de famille et auberge de jeunesse de la ville Son portrait faxé circulait  sur tous les commissariats mais jusqu’ici, comme disait Domingo, wallou. Une semaine presque complète de recherche avant de voir la chance. Le patron du Bling Bling, ça s’invente pas, l’avait eu comme client. Il était monté deux fois avec Graziella, une grande noire aux cuisses de nageuse de combat, moulée dans un incendie rouge Lycra avec des nichons de compétition et des faux cils itou. Maquillée comme un compte de campagne, lèvres pétard fuchsia d’une vulgarité exquise et qui parlait l’espagnol approximatif avec un fort accent du bled. Au bout de vingt minutes les deux inspecteurs en savaient un peu plus, apparemment il louait un appartement dans la périphérie et se faisait appeler Toufik. Ce qui leur fit craindre qu’il vivait ici sous une fausse identité. Il disait être là pour affaire, s’habillait correctement, payait cash et se la racontait un peu. Se vantait de faire du business en France, immobilier avait-il prétendu, mais Graziella grommela que c’était rien que de la merde. Sans plus de précision. Est-ce qu’il louait à l’année ou était-ce ponctuel ? Elle n’en savait rien non plus. Ils décidèrent que c’était du ponctuel. Minouche n’avait pas de casier. Quelques délits mineurs avant sa majorité et suspect plus tard dans une affaire de drogue, mais rien de plus. Il avait un BTS tourisme, il travaillait, vivait à Vénissieux où il avait grandit, un gars presque sans histoire. Mais assez organisé pour se trouver une situation de replis en cas où. C’était la fin de la saison, il y avait beaucoup place partout, ils recensèrent tous les appartements de vacances connus par zone et passèrent quelques nouvelles heures accroché au mobile en sirotant des cafés machine.

–       Señor Minouche ? Toufik ? Como no !

–       Está aquí ?

La logeuse était une solide bonne femme vissée sur de grosses jambes aux mollets coniques, la cinquantaine, robe à fleur qui boudinait la barrique de ses hanches et écrasait ses seins flapis. Clope au prétoire, deux couronnes en or et rouge à lèvres flash. Elle parlait fort avec l’accent du nord,  des mains de lavandière et des escarpins saumon, la peau matée par le soleil, brushing et coloration. Mais elle ignorait s’il était chez lui ou non. Venait-il souvent ? Non pas souvent mais toujours chez Mama Consuela. Elle leur donna son numéro, en vain. Il n’était pas chez lui ou occupé à autre chose, Les deux inspecteurs décidèrent de se rendre sur place. Il vivait à Santa Colona de Gramenet, à une demi-heure de la ville, et comme un atavisme il s’était choisi une cité. HLM des années 90, nouveaux ensembles rose italien, à peine dix ans et déjà tapés. Un champignon sur le flanc de la ville vendu et fabriqué comme un village Schtroumph par des urbanistes cybernétiques. Avec ses rues tracées à l’américaine, baptisées comme dans une Zone d’Activité avec des noms imaginatifs tel que carrer de la Muntanya, rue de la montagne,  où il résidait, résidence de los Cerezos, les cerisiers, bâtiment Santa Maria, appartement 584. Les deux flics avaient grandit dans ce genre d’environnement, et ce genre d’environnement avait grandit avec les flics. Chouffés immédiat à peine un pied posé dehors la voiture. Les jeunes, les vieux, passant dans la rue, posés devant les porches, madame assise au square à papoter pendant que les morveux se chahutaient, et même aux fenêtres. Ici c’était paisible, prolo, chomdu et démerde avec quelques familles classes moyennes par çi par là qui assuraient le quartier d’une certaine sécurité. Le hall était propre et pas sous occupation, mais à l’interphone.non plus il ne répondait pas.

–       Perdone señor es la policía.

Quand un flic a besoin d’entrer dans un immeuble, il ne s’embarrasse pas, il sonne à toutes les portes. Et si ça prit un petit peu de temps c’était juste parce que le vieux monsieur était plus arabo qu’espagnol et plus sourd que méfiant. Huit étages anonymes, murs blancs, plaintes orange, portes verte, standard hosto et administration. Celle de la  584 était entre ouverte, juste assez pour qu’en passant on ne le remarque pas. Le regard des deux inspecteurs se croisèrent Salazar entra le premier. L’entrée était plongée dans une semi pénombre qui trahissait un meublé fonctionnel et impersonnel. Elle donnait sur un petit couloir qui distribuait la chambre à coucher et le salon. Là-bas les fenêtres étaient ouvertes et les rideaux à demi tirés. Il pouvait sentir l’air tiède du dehors chargé de sel et d’essence, diesel et odeur de cuisine, caviardée des échos de la marmaille, des voisins s’invectivant ou se saluant et rebondissaient sur les parois rose Italie sans parvenir toutefois à masquer le silencieux fumet de mort. Salazar sorti son arme de service et avança avec appréhension. En huit ans il n’avait jamais eu à s’en servir et comptait bien que ça dure. L’un et l’autre étaient de bons flics sans histoire. Ils avaient eut quelques grosses affaires, et comme tous leurs collègues de part le monde avaient vécu bien plus de violence qu’ils n’auraient souhaité. Mais jamais quelque chose comme ça. Il gisait sur une chaise, les mains liées avec du fil de fer qui lui rentrait dans la peau, noire, violacée, maculée de sang séché. La main droite était clouée à l’accoudoir, les os défoncés à coup de marteau qui faisaient comme des dents ébréchées surgissant des boursouflures de la viande noircie, les doigts écrasés, tordus, veines éclatées par des tiges d’acier souillé. A la gauche il manquait quatre doigts, éparpillés par terre par petit bouts comme des saucisses calcinées. Sa chemise était ouverte jusqu’au nombril, la poitrine et le ventre couverts de brûlures de cigarette qui montait jusqu’à la gorge,. Son visage avait été pelé jusqu’à l’os, avec patience, attention. N’épargnant pas un muscle, pas une fibre, on devinait sous les croutes de sang, les sillons de la lame suivant le dessin d’une pommette pour mieux soulever sa peau et l’arracher par lamelle. De longues et fines lamelles éparpillées un peu partout autour du cadavre, collées au mur. Il lui avait bien entendu découpé les paupières mais ne lui avait pas arraché les yeux, comme s’il tenait à ce qu’il voit tout avant de mourir. Mais sur le moment, Salazar ne comprit pas ce qu’il regardait. Une forme humaine bizarrement tordue sur sa chaise, La face barbouillée floue, irréelle, au fond de laquelle brillaient deux yeux bleus fixés sur le pays froid de la terreur. L’inspecteur  pas plus que son collègue, n’oublierait jamais sa première impression, comme de contempler l’abime. Et quand enfin il  comprit, comprit le charnier, l’horreur, que ces choses à ses pieds étaient de peau humaine et de viande, il sut qu’ils avaient franchi l’antre du diable.