La nuit du chien 16

Mon cher fils,

Je n‘ai jamais été un bon père, et quand j’y réfléchis c’est bien triste car on dirait que nous sommes condamnés à répéter les erreurs de nos ainés. Mon père non plus n’était pas un modèle, probablement les mêmes raisons que moi, son cœur était là-bas. Son âme était au front et ne comprenait pas pourquoi elle avait survécu et pas les autres…

On sonna à la porte, il se leva et jeta un rapide coup d’œil à ce qu’il avait écrit, un peu surpris. Pas ce qu’il comptait écrire et pourtant… Ca sonna à nouveau.

–       Voilà, voilà, j’arrive !

Il était contant, il avait l’impression de s’être débarrasser d’un poids, c’était bien ça. Il n’était pas mort et eux si. Et chaque fois qu’il avait appuyé sur la détente depuis, une manière de se rebeller contre cette injustice. Il ouvrit la porte, c’était Carson.

 

–       Faut les traquer jusqu’au dernier et les pendre !

–       Ouais !

–       Et moi j’dis qu’on a qu’à aller à la prison et pendre ceux qui sont déjà là-bas !

–       Ouais !

–       Allons, allons que tout le monde se calme ! Il est hors de question de pendre qui que ce soit !

L’ambiance était électrique dans le temple, et le pasteur Rosetown avait bien du mal à raisonner la foule.

–       Ils ont tué le petit Jefferson moi je dis c’est œil pour œil dent pour dent, comme c’est écrit dans la bible !

–       Ouais !

–       Est-ce que tu te prendrais pour le Seigneur Will ?

–       Le seigneur il pardonne, nous pas !

–       Ouais !

–       Ca suffit ! Aboya soudain le maire par-dessus les vociférations et les cris de ralliement. Personne ne fera rien du tout. Nous allons constituer un groupe d’hommes qui seront chargés de patrouiller autour de la ville, et rien d’autres !

–       Et qui a décidé ça !? Gueula quelqu’un en retour.

–       Moi et le shérif Parker.

–       Et il est où d’abord Parker là ? Lança une femme. Il était où quand le gamin s’est fait tuer ? En train de dorloter ses prisonniers ?

–       Ouais ! Il est où cet incapable ! Renchérit un homme derrière elle, pile au moment où l’intéressé rentrait dans le temple.

Un silence presque immédiat tomba sur l’assemblée, tous les regards rivés sur le shérif qui remonta l’allée centrale en essayant de les ignorer.

–       Ah vous voilà justement ! J’étais en train d’expliquer les mesures que nous allons prendre pour protéger cette ville.

Il ignora également le maire et considéra un moment la foule devant lui sans un mot. Il y avait un cadavre grotesque dans la tête, un corps et une mâchoire aux dents étincelantes et maculées. Un adolescent tué pour aucune raison valable. Mais y avait-il jamais eu une bonne raison pour tuer quelqu’un ? Les armes étaient de sortie cette fois. M4, M16, AR15, HK, USCOM, Smith and Wesson et Colt, tout l’arsenal. Bon Dieu de pays ! Il savait ce que tout le monde pensait, qu’il était responsable, que s’il avait été plus arrangeant et moins curieux… Mais qu’aurait-il dû faire ? Traiter la mort de Kid comme un détail ? Et les dix milles dollars ? Sans préambule il annonça la nouvelle.

–       A partir de ce soir le port d’arme est interdit en ville…

Exclamations, brouhaha, protestations.

–       Et qui qui a décidé ça !? S’écria quelqu’un.

–       Moi.

Le brouhaha s’amplifia. Décision prise contre l’avis du maire et même du pasteur et qui lui avait valu une vive discussion, mais Parker n’était pas d’humeur à se laisser faire. Il était le shérif du comté, il avait à charge la sécurité de cette ville et jamais il ne pourrait y parvenir avec deux tueurs dans la nature et une bande d’excités surarmés prêt au lynchage si nécessaire.

–       Ah ouais et c’est toi qui va me prendre mon arme aussi ? Demanda un des colosses qui s’occupaient des carcasses de bœuf à l’usine, l’épaule alourdi d’un fusil à pompe

–       Tu feras exactement ce qu’on te dit Anthony, ou t’iras rejoindre les autres au Bates Motel, grinça Carson derrière lui.

Il était entré peu après le shérif, armé également, mais le fusil n’était pas à l’épaule et il était clair qu’il brûlait de s’en servir contre quiconque se mettrait dans ses pattes. Le géant regarda le fusil puis l’adjoint, son voisin s’écria.

–       Et comment qu’on fera s’ils nous attaquent ?

–       Personne t’empêche de te défendre chez toi Joe Lee, mais tu sors pas avec ton artillerie.

–       Eh ! On va pas rester enfermer à cause de ces sauvages ! Protesta un des ivrognes réputés de Baker.

–       Le couvre-feu est déclaré à partir de vingt deux heures, annonça finalement le shérif.

Protestation générale.

–       De quoi !? Mais on est où ? En dictature maintenant !

–       Vous n’avez pas le droit c’est un pays libre !

–       Communiste ! Hurla la grand-mère de Kush.

Passant outre sa remarque de ce matin, le gamin était revenu à la charge, il tenait à faire parti de ceux qui allaient traquer ces enfants de salaud qui avaient tué son copain. Et le shérif lui avait substantiellement fait la même réponse. Pas plus dupe qu’il n’avait aucune intention de courir après ces assassins. Du moins pour le moment.

–       C’est pour notre sécurité à tous ! Intervint le maire en faisant signe à tout le monde de se calmer.

–       Notre sécurité !? Et le gamin qui c’est qui lui a assuré sa sécurité hein !?

–       Ouais ! Approuva une femme, y’a déjà eu deux morts en trois jours dans cette ville à cause du shérif et de ses hommes, comment ils vont faire pour tous nous protéger !?

Hughsum grimaça un sourire tout en foudroyant Parker du regard.

–       D’une part le shérif et ses hommes ne sont…

–       C’était un accident ! Coupa Carson. Personne n’a tué Kid, il s’est tué tout seul en essayant d’avaler une balle !

Nouveau brouhaha, pourquoi Parker avait le sentiment que certain jouaient les étonnés ?

–       En attendant le petit Jefferson est mort et ça c’est pas un accident !

–       Ouais !

–       Faut que les autres dégagent de là, qu’est-ce qu’elle fout la police d’état !?

–       Les US Marshal seront là après-demain au plus tard, j’ai eu confirmation d’Alpine, en attendant il va falloir nous débrouiller seul, ce qui s’est passé au ranch des Bush a mobilisé tout l’état.

La raison paru cette fois assez importante pour que personne ne proteste. Parker sorti un papier de sa poche.

–       Ceux que je vais nommer peuvent garder leurs armes, les autres rentrez chez vous, dans une heure toute personne qui sera vu armé ira faire un séjour au frais.

Quelqu’un allait protester quand Carson lui dit de la fermer et d’écouter. Celui des deux qui l’avait prit le plus mal, de l’adjoint ou du père de Corey, aurait été une chose difficile à définir. Ils n’avaient simplement pas la même façon de réagir. Le premier était en colère contre la terre entière, et il avait fallu se mettre à trois pour l’empêcher de démolir Enrique. Le second se tenait dans la chambre de son fils, ahuri, anéanti, incrédule. Devant lui s’étalaient des planches et des planches de dessins. Certaines étaient encrées, d’autres encore à l’état d’esquisse, sur l’une d’elle, Benzédrine le culturiste fou explosait la tête d’un chinois à coup de baffe. Sur une autre il fumait le cigare tout en rigolant avec son copain masqué. Sur toutes le musculeux héros avait ses traits. Les larmes coulaient doucement sur ses joues creuses et mal rasé… il n’avait plus pleuré depuis 83. Dehors il faisait nuit et la foule commençait à ressortir du temple. Anna l’attendait devant. Elle avait assisté à la réunion avec son expression soucieuse, sans le quitter une seconde des yeux. Mais ce qu’elle fit à la sortie le surpris. Elle le serra doucement dans ses bras et lui souffla à l’oreille :

–       Fais attention à toi.

Comme si elle lui disait adieu, puis elle lui tourna le dos et s’en alla sans rien ajouter.

–       J’espère pour vous que vous avez prit la bonne décision, fit Diaz qui le regardait d’un air songeur.

–       C’est la seule valable.

–       C’est ce que nous verrons, c’est ce que nous verrons… répéta-t-il en lui tournant le dos à son tour.

Carson sorti avec le groupe d’hommes qu’ils avaient sélectionné, soit qu’ils avaient été dans l’armée, soit qu’ils leur faisaient assez confiance pour garder leur calme. Mais il ignorait ce qui se passerait si les autres débarquaient en ville faire un carton. D’ailleurs il ne savait pas exactement combien ils étaient non plus. La petite n’avait pas beaucoup desserré les dents depuis qu’on l’avait vu entrer dans Baker en hurlant. Il n’était pas près d’oublier cette lueur de terreur et d’horreur mêlé qui brillait dans son regard quand il avait tenté de l’interroger.

–       Alors on fait comme on a dit chef ? Fit Carson.

Il ne lui avait fait aucune remarque quand il lui avait appris la nouvelle, pas un mot plus haut que l’autre même quand il lui avait rendu son badge. Simplement il avait sans doute perdu le peu de respect qu’il avait pour lui et il savait que tôt ou tard il lui ferait payer son zèle.

–       Allez-y.

–       Vous autres suivez moi.

Ils avaient assez de talkie-walkie pour assurer une liaison radio sur tout le périmètre de la ville et consigne de signaler tout mouvement suspect  Comme il ne pouvait pas avoir à l’œil tout en même temps, il avait chargé Flora d’aller alerter ceux qui vivaient en dehors de Baker ou de Hamon de se tenir sur leurs gardes, de prévenir en cas où ils apercevaient quoique ce soit de suspect, notamment une voiture noire, telle que l’avait décrite la petite. Mais vu son état de choc il y avait des chances que même les pompiers roulent dans des véhicules noirs. Dalton était descendu jusqu’ici, il avait distribué des tranquillisants à Kate et au père de Corey mais il se doutait que ce dernier les prenne. D’après Carson il n’avait presque rien dit et Parker se demandait juste quand il allait passer de la phase d’abattement à celle de la colère.

–       Il est là, il est arrivé, souffla une femme à côté de lui.

Il la reconnu instantanément avec son regard fixe, son expression grave, la femme de l’usine. Celle qui avait parlé du croquemitaine.

–       De quoi ?

–       Il est là, il vient.

–       Qui ça ?

–       Vous savez qui.

Oui il savait et cette histoire de féminicide cannibale  le perturbait.

–       Ne vous en faites personne ne mangeras personne, nous l’attraperons avant.

C’était la réponse la plus plate et sotte qu’il ne s’était jamais entendu dire, mais il n’avait rien trouvé de mieux.

–       Señor, on attrape pas les fantômes.

Parce qu’ils n’existent pas, eut il envie de répondre. Au lieu de quoi il toucha le bord de son chapeau et s’en alla vaquer à ses occupations.

 

–       Ils sont arrivés pendejo, pourquoi tu ne nous libère pas, je leur demanderais d’être indulgents avec toi, braillait Enrique depuis sa couche.

–       Il a raison vous savez, tout ça pourrait parfaitement se régler à l’amiable, ce différent ne vous concerne pas, c’est le shérif qui est responsable de ce qui est arrivé, ajoutait l’avocat

Les prisonniers avaient cessé de s’en prendre les uns aux autres dès lors qu’il avait fallu maitriser Carson. Fred Bayonne était une proie d’autant facile qu’il y a un monde entre se prendre pour un flic et en être un, entre enquêter sur des crimes hypothétiques et se retrouver confronté au danger, pire peut-être, à la mort. De ce côté-là les autres ne le privaient pas de détail. Le seul qui ne disait rien, sauf quand il dormait parfois, c’était l’étranger. La plus part du temps il se tenait assis par terre et fixait la porte.

–       Tu sais ce que c’est qu’un tisso flic ? Demanda celui que l’étranger avait balancé par la fenêtre. Diégo dis lui, dis lui ce qui attend l’autre fils de pute.

–       Ahah ! T’entends ça enculé de musulman ? Ca te concerne aussi tu sais ? Ce qu’on te feras quand on sera libre… répondit l’intéressé.

–       Vas-y raconte, Diégo, faut travailler la viande avant de la cuire, encouragea Enrique.

–       Ahaha ! T’as raison jefe ! Alors un tisso… chez vous on dit ragoût, commença-t-il comme s’il racontait une recette de cuisine.

Il n’écoutait pas, les voix tout au plus un bourdonnement, dans sa tête, il était avec ses souvenirs. Il revoyait John en train de faire le con avec son brelage et son casque sur la tête, les bivouacs dans le désert avec la fine équipe, et puis son esprit dérivait, au détour d’un rire passé, sur les siens, sa famille, son enfance. Ce père qu’il avait tant aimé et pourtant si peu connu, et les autres, confinés dans leurs traditions, leurs certitudes, leur peur. Cette peur qui ne les avait jamais quittés depuis qu’il était né, et qui avait fait de lui un traitre à leurs yeux imbéciles. Sa grand-mère maternelle était restée fidèle, la seule, mais elle l’avait en partie élevé. L’indéboulonnable Tota qui avait survécu à une révolution, trois guerres, une famine, des quantités d’attentats et qui vivaient toujours là-bas, à demi aveugle, dans sa minuscule bicoque à Sadr. Il se souvenait encore de la tête des marines quand elle s’était pointée en annonçant qu’elle était venue apporter plein de bonnes choses à son petit-fils et à son chef. Et de la comédie de larmes, son grand numéro de lamento quand ils l’avaient envoyé en Georgie subir son entrainement. Il sourit rien qu’en y pensant, et ce sourire lui rappela le dernier qu’il avait eu depuis des lustres avec la barmaid. Comment elle prenait ce qui se passait ? D’après ce qu’il avait compris de l’altercation avec l’adjoint quelqu’un était mort, un gamin. Ils l’avaient ciblé au hasard. Partout, dans le monde entier, c’est comme ça qu’ils procédaient, terroristes, tueurs, peu importe, l’idée c’était de répandre la peur. Il savait ce qui suivrait. Qu’il n’y avait aucun espoir à attendre d’ailleurs, ce shérif se faisait des illusions, d’ici quarante-huit heures, soit il serait mort, soit viré. Dans quarante-huit soit lui-même serait libre, soit les autres auraient trouvé un arrangement avec les autorités locales et il était potentiellement mort, ce qu’il était déjà avant de débarquer. Les menaces des autres il s’en fichait bien, que cette mort soit longue et douloureuse ou pas, ça ne serait jamais pire ni aussi long que ce qu’il avait vécu en vingt ans.

–       Pour faire un tisso on attache un mec et on le plonge lentement dans l’huile bouillante. D’abord les pieds. Et puis après on coupe tout ce qui est foutu, et on frotte avec du sel… tu vois ?

–       Dis lui le plus beau…

–       Fermez vos gueules ! Hurla Fred à bout de nerf.

–       Sinon quoi flic ? Ricana Enrique.

Parker arriva à point nommé avec trois hommes.

–       Il se passe quoi ici ?

Fred hésita avant de répondre dans sa barbe que les prisonniers le menaçaient. Le shérif contracta les mâchoires, contenant sa colère, avant de parler assez fort pour que les autres l’entendent.

–       Will et Lee, vous restez ici, si jamais ces messieurs recommencent vous êtes autorisé à les dérouiller.

Les intéressés, deux beaux bébés qui travaillaient à l’usine à l’équarrissage, se regardèrent surpris.

–       Euh c’est légal shérif ? Demanda Bayonne.

–       Taper sur un prisonnier ce n’est pas légal, tomber dans les escaliers c’est des choses qui arrivent. Vous m’avez entendu messieurs ?

Pas de réponse de la part des cellules, même l’avocat ne protesta pas. Il avait empêché Carson de les cogner mais il y avait une limite à sa patience, d’autant qu’il savait que Bayonne ne ferait jamais le poids seul.

–       Il a encore crié dans son sommeil l’autre ?

Fred fit signe que non.

–       Très bien, je serais chez moi, je prends le quart de trois heures.

Sa journée avait été longue et éprouvante et elle n’était pas terminée.

–       Shérif, j’ai alerté tout le monde, vous avez encore besoin de moi ? Demanda Flora par radio alors qu’il repartait.

–       Non, rentrez chez vous, vous avez une famille, rendez-vous demain, première heure.

–       Bien reçu.

Il avait une dernière chose à voir avant de rentrer. Il avait passé son coup de fil à l’agent immobilier. Il avait parait-il distribué des tonnes de ses cartes, toutes accompagnées d’un plan du futur projet. Rien de plus, mais si Kid avait un plan, il avait peut-être également un emplacement là-bas qu’il s’était réservé, une cache pour ses munitions ? Son argent ? Il faudrait y faire un tour. Le plus urgent c’était Hernando Green alias Laredo, alias Laro. Où était passé le petit dealer ? Disparu depuis qu’il avait discuté avec Louise. Baker n’était pas grand mais étendu, il y avait plusieurs fermes ou granges abandonnée dans les collines, mais avant de faire ça, il voulait repasser chez lui, trouver quelque chose, une indice, une direction. La maison était plongée dans le noir, pas un bruit dans la rue à peine éclairée, il approcha sa tête de la vitre de la cuisine, rien, jeta un coup par celle du salon, vide. Il essaya la poignet de l’entrée, fermée à clef. Parti, et sa voiture aussi. Il regarda brièvement alentours avant de casser un des carreaux de la cuisine avec son coude sous son chapeau. Glissa une main à l’intérieur, ouvrit et grimpa. Sa silhouette dansa dans le viseur avant de disparaitre.

–       Pourquoi vous le faites pas ?

–       Chut.

–       Moi je dis pour tuer le serpent faut couper la tête.

–       Ta gueule.

Parker alluma sa torche et commença à inspecter les lieux. Ca sentait la transpiration, l’herbe et le Febreze parfum forêt. Chaque odeur essayant de prendre le pas sur l’autre dans un délire entêtant comme la migraine qui le gagnait. Il trouva la glacière sous le lit avec son attirail de shoot sur la table de chevet. La maison était à peu près rangée, à peu près propre, ça lui rappelait sa période étudiant, les chambrés qu’ils étaient censé tenir au cordeau. Beaucoup de camouflage et d’arrangement à coup de bougies parfumés. Il se demanda où il cachait son stock avant de renoncer à chercher, il n’était pas venu pour ça mais il était sans doute venu pour rien. Laro s’était évaporé dans la nature et il ne comptait pas à ce qu’on le retrouve, surtout s’il connaissait son prisonnier. Il ressorti bredouille au bout d’un quart d’heure. Soudain quelque chose éclata au loin et Baker plongea dans le noir. Silhouette verte qui se précipite vers la voiture de patrouille, doigt immobile le long du pontet.

–       Court petit lapin, court.

 

Le parfum acide et sucré du chocolat lui chatouillait le nez, un peu écoeurant, froid, dans lequel flottaient ses céréales favorites, molles, détrempées, oubliées. Elle se tenait enfouie sous une couverture bariolée, les yeux gonflés, fixés sur la télé qu’elle regardait sans la voir, sans être réellement là, sur le canapé du salon, les jambes repliées sous ses fesses, tandis qu’ils murmuraient derrière elle. En premier, elle ne s’était souvenu de rien, seulement sa peur et l’écho de la détonation dans ses oreilles. Les images étaient venues après, filandreuses, colorés de noir et de rose. Rose comme la trainée de cervelle sur le bitume. Ca n’arrêtait pas de tourner dans sa tête, la trace laissée par la cervelle de Corey, le sang,  la tête éparpillée. D’un coup, comme ça tout ce qu’il était, pensait, imaginait, tout son talent, ses maladresses, sa sensibilité réduit à un trait de bouillie. C’était donc ça, que ça ce qu’ils étaient tous ? Rien, des choses sans importance, un détail balayé par le vent. Des limaces qu’on écrase dans un grand chaos qui n’avait aucun sens ?

–       Comment tu te sens ma choupinette ?

Les murmures s’étaient arrêtés, elle sentit un bras lui enlacer les épaules, leva les yeux sur sa mère, fit une moue. Comment est-ce qu’elle était censée se sentir ? Elle n’en savait rien elle-même. Elle flottait dans une espèce d’impression de peur mêlée à la tendresse sucrée des adultes et au tranquillisant qu’on l’avait forcé à avaler. Elle flottait dans le vague entre le chagrin et l’extrême lucidité, la colère et l’apathie. Avec ces images dans son crâne qui semblaient ne jamais vouloir lui laisser choisir.

–       Tu veux qu’on regarde un film ensemble choupinette ? Lui demanda sa mère, le regard débordant d’amour canin.

–       Bon alors les filles, au grand maux, comme on dit, les grands moyens !

Olson tenait une valisette dans la main qu’il déposa d’autorité devant elles avant de l’ouvrir. A l’intérieur, reposant sur un lit de mousse, se trouvait un gros pistolet high tech à gueule noir et crosse en plastique ergonomique.

–       C’est un Walter calibre 9 millimètres, indiqua-t-il d’un ton expert, et ça c’est les cartouches.

Il posa une boite pleine sur la table, sa mère leva des yeux surpris.

–       Depuis combien de temps tu as ça ?

–       Hein ? Oh depuis Corpus Christi en fait, le quartier n’était pas très sûr…

–       Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ?

L’incident avait momentanément détourné le couple de la dispute qui s’était déclaré dans la matinée, mais comme les fumeroles d’un incendie, elle ne demandait qu’à redémarrer.

–       Pourquoi je l’aurais fait ? Tu es contre les armes à feu.

–       Justement.

Olson leva les yeux sur sa belle fille.

–       Euh… fait attention ma chérie, il est chargé.

Mais Kate n’écoutait pas, tendant insensiblement les doigts sur la crosse au contact doux. Elle souleva l’arme de son lit.

–       Laisse ça s’il te plait choupinette, intima sa mère avec une voix douce.

C’était lourd, menaçant, on se sentait fragile avec ça dans la main. A un coup de doigt de la fin de tout, suffisait d’appuyer sur la détente et le monde basculait. Elle effleura du doigt le cul des cartouches dans la boite. Quelques grammes d’acier, le poids du néant.

–       C’est vrai il est chargé ? Dit-elle d’une voix de petite fille.

–       Oui, fait attention ma chérie.

Il lui parlait encore comme une enfant. Elle avait une arme chargée dans la main et il lui parlait toujours comme une gamine ! Elle pointa l’arme vers lui.

–       Alors si j’appuie sur la détente ça fait boum !?

–       Euh…

–       Kate, ma chérie…

Son doigt s’était tranquillement posé sur la queue de détente.

–       Hein ? C’est ça ? Ca fait boum ! Et où il est Olson ? A p’us ! A p’us d’Olson, boum Olson ! C’est ça ? HEIN C’EST CA !?

–       Kate !

Elle s’était levée du canapé, l’arme braquée sur lui, bras tendu en hurlant. Olson leva les mains en prenant son air sérieux, celui qu’il avait quand il parlait d’El Paso, de ses droits et de ses devoirs, toutes ces conneries.

–       Allons calme toi Kate, c’est dangereux.

Comme si elle ne le savait pas, comme si elle n’avait pas vu la mort en face. Est-ce qu’il se rendait seulement compte qu’il n’était rien ? Qu’aucun d’entres eux n’était quoique ce soit ? Que ces mots, son ton, son air, tout ce qu’il croyait, ça valait pas tripette devant ces quelques grammes d’acier.

–       Ouh c’est dangereux ! Ouh a peur Olson hein, rigole moins le chief manager hein.

–       Kate ça suffit pose cette arme ! Ordonna sa mère.

Kate pivota sur elle-même de sorte que l’arme était braquée sur elle maintenant. Elle cria, l’air désemparée.

–       Et pourquoi ? Hein pourquoi ? On est rien, tu comprends RIEN !

Pile poil au moment où la lumière était brutalement coupée. Kate poussa un cri en lâchant son arme, qui tomba en tirant un coup de feu.

 

Quand il arriva le relais électrique flambait, Bauer et Carrington, les deux pompiers volontaires de Hamon, étaient à la manœuvre, crachant des jets épais de neige sur des flammes étincelantes comme des dents de lumière. Carson était là aussi, le visage noirci, avec deux hommes qui regardaient la scène impuissant.

–       Qu’est-ce qui s’est passé ?

–       On était juste à côté, on sait pas ça a juste pété comme ça d’un coup.

–       Personne de blessé ?

–       Non.

–       Allez à la prison, c’est peut-être une diversion.

–       Vous êtes sûr ?

–       Oui.

Carson fit signe aux autres qu’ils y allaient. Ils mirent finalement un bon quart d’heure, avec deux bouteilles anti-incendie et des pelletés de sable. Les restes puaient le plastique et le soufre brûlé, une odeur caractéristique selon Bauer qui avait commencé comme pompier à l’armée. D’ailleurs l’incendie lui-même ne lui avait laissé que peu de doute.

–       Phosphore, jugea-t-il en se penchant sur une pièce métallique blanchie par la chaleur.

–       C’est réparable ?

Bauer leva le morceau de métal au-dessus de lui.

–       Ca fait pas parti du reste, ça c’est un bouchon détonant.

Autrement dit ce qui restait d’une grenade. Il n’était pas surpris

–       Et les dégâts ?

–       Je suis pas électricien mais à mon avis il y en a pour quelque jours avant de pouvoir réparer ça. Tous les fils ont fondu… merde, ils savent ce qu’ils font, ajouta-t-il en crachant par terre.

C’est bien ce qui le dérangeait. Ces gars étaient peut-être des tueurs mais ce n’était pas des chiens fous. Des coups de feu éclatèrent peu après.

–       Bon Dieu, qu’est-ce qui se passe encore ?

La radio se mit à bourdonner.

–       J’écoute.

–       Shérif on nous tire dessus !

Parker jeta un coup d’œil exaspéré au relais fumant.

–       Qui me parle et où êtes vous !?

Derrière on entendait le pop-pop d’une arme automatique.

–       Euh… c’est Jones, shérif, on est rue F.

–       D’où viennent les tirs ?

–       De chez les Alvarez je crois.

–       Cessez le feu ! J’arrive !

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