Quinn (1ère partie)

Quinn avait débarqué en ville avec la ferme intention de faire de l’argent et du gros si possible. Il venait de la côte ouest, Seattle, il avait besoin d’air et à peine de quoi se refaire une santé. On lui avait parlé de Paradise, la ville de toutes les opportunités, ça lui avait semblé d’autant un bon plan qu’on disait la ville corrompue jusqu’à l’os, du maire en passant par le moindre petit juge de district. Ça restait à vérifier mais si c’était vrai ça serait l’occasion ou jamais de se faire des couilles en or sans trop de frais. Seulement pour ça il fallait des connections. Quinn ne savait pas à qui s’adresser exactement, il avait passé pourtant le plus clair de sa vie à trainer dans la rue, il en connaissait les coutumes et les usages, il savait que les bars étaient de bons endroits pour se faire des amis, si tant est qu’on ne se trompait pas d’établissement. Et de ce point de vue il pouvait se vanter d’être un genre d’expert. Pas qu’il levait le coude facilement, il était même assez peu enclin à boire mais il avait toujours trouvé ses contacts dans certains rades qui après la taule étaient les meilleurs endroits pour se faire des relations. C’était toujours dans ces bars que trainaient les affranchis et ces mecs de la mafia, pour peu qu’on sache comment faire avec eux, étaient toujours partants pour une bonne affaire. Il le savait pour avoir déjà monté quelques casses dans le passé avec eux en Californie, dont un qui avait commencé en taule. Un petit mec, un « associé » comme ils disaient, Mike Boland. C’était d’ailleurs lui qui lui avait parlé de cette ville et de Frank Riccotello alias Franky Trois Doigts, le patron local, le mec qu’il rêvait de rencontrer, même s’il savait que ce n’était pas pour tout de suite. Pour tout de suite il était dans ce bar à désespérer de vendre ces cailloux qui lui brûlaient les poches depuis son dernier gros cambriolage, quand la fille s’était pointée. Ça faisait trois mois qu’il était ici maintenant à vivoter sans avoir rien à se mettre sous la dent. Il fallait absolument qu’il trouve un moyen de se mettre en affaire avec ces gars. Et donc la fille… Pas mal, la trentaine environ, avec les sourcils arqués comme elles s’épilaient maintenant et des seins menus, des mains de bosseuse et un de ces jeans slim fantaisistes avec des fleurs cousues comme en portaient aussi les nanas en Californie. Elle lui avait fait un peu de gringue, réclamé un verre, mais Quinn n’était pas intéressé pire il n’espérait qu’une chose, qu’elle foute le camp. Il l’avait gentiment rembarrée, puis il avait attendu que la fille s’éloigne pour balancer très solennel au barman, je voudrais faire une déclaration, ce n’est pas moi qui ait abordé cette fille. Le barman l’avait regardé un peu surpris avant de lui dire qu’il pouvait y aller de toute façon, son copain était en prison. Non ça se fait pas, avait insisté Quinn. C’était platement comme ça que tout avait démarré.

J’ai une déclaration à faire….Des mecs qui parlent comme ça, avec ce genre de mentalité à pas toucher la femme du voisin j’en connais pas des lourds. Ça fait un mois que je le vois trainer ici, il boit peu, cause avec pas grand monde et a typique le genre ex taulard. Ça se voit autant sur la gueule que sur cette façon d’être qu’ils ont généralement. On dit que les barman ont l’œil du flic, ça doit être vrai, mais la vérité c’est que j’y ai été en taule, alors je connais ce genre de gus, et puis il en traine plein ici. C’est pour ça que je lui ai demandé s’il cherchait quelque chose, il avait des cailloux à revendre à ce qu’il m’a dit alors je l’ai adressé à Lucky. C’est par ironie que tout le monde l’appelle comme ça, parce qu’il est joueur que s’en est pas croyable et qu’il est toujours fauché rapport à sa déveine que c’est pas croyable non plus. Mais question cailloux, il s’y connait, du moins c’est ce qui se dit, moi j’en sais rien, je ne suis que l’intermédiaire.

Jack « Lucky » Mayden de son vrai nom Giacomo Madino, un mètre quatre-vingt-trois, quatre-vingt-dix kilos, brun, origine caucasienne, né le dix-sept septembre mille neuf cent soixante-dix à Tampa, Floride. Condamné à trois ans pour possession illégale d’arme à feu, plus huit pour trafic de stupéfiants, impliqué dans diverses affaires de cambriolage et de recèle, soupçonné d’au moins trois homicides. Membre présumé de Cosa Nostra, associé à Frank « Trois Doigts » Riccotello chef présumé de la Famille Trafiquante pour Paradise City. Marié, père d’un enfant, Jack junior, arrêté et condamné pour usage et possession de stupéfiants, actuellement en prison. Joueur compulsif, régulièrement endetté, Mayden devrait actuellement plus de trente-cinq mille dollars à Samuel Baccaria aka Sammy « Two Times » Black, usurier pour Cosa Nostra.

Sammy « Two times », Jack « Lucky », Frankie « Trois Doigts » putain de ritals à la con et leurs surnoms de merde. S’il n’y avait que moi on les collerait tous contre un mur et blam, comme chez eux dans le temps en Sicile sous Mussolini. Ah il avait bien compris comment fallait les traiter ces enfoirés de parasites. Ils pourrissent tout ce qu’ils touchent, ils pourrissent cette ville, ils pourrissent la police, ils pourrissent le système pour se faire des millions sur notre dos et on fait quoi ? Rien, on observe, on attend en espérant que l’un d’entre eux commette une connerie, autant dire qu’on se touche. Et nous  on est censé faire quoi là-dedans ? Comme les autres, rester en retrait et espérer qu’un jour on nous redonne les moyens. Parce que c’est comme ça, aujourd’hui c’est priorité au terrorisme et ces empaffés peuvent vendre librement leur merde à des gamins de dix ans sans que ça gène. Rien que le mois dernier j’ai réclamé qu’on monte une écoute sur le rade de Trois Doigts, refus, c’est pas dans nos moyens, on n’a pas assez de trucs contre lui. On préfère monter des surveillances à Bagdad City, dans le vent. Les arabes eux au moins ils ne font pas de vague. Je dis pas que c’est mes copains, mais rayon crime c’est des zéros comparé à Trois Doigts et sa bande. Mais qu’est-ce que tu veux, c’est ces putains de Fédéraux qui décident. Tu as parlé du nouveau copain de Lucky au patron ? Qu’est-ce que tu veux que ça lui foute ? Rien qu’un petit voyou de plus. Trois condamnations pour cambriolage quand même. Merde, t’as pas compris ? Il aurait tiré sur le pape ça changerait rien ! Bah alors qu’est-ce qu’on fout là ? On mate, on surveille, on fait notre boulot, tu veux qu’on fasse quoi d’autre inspecteur ? Et Doakes il en pense quoi ? Il pense la même  tu penses. Il s’est pas remis de ce qui s’est passé sur le port le mois dernier hein… Pas trop non, Harrison s’est fait buter, son client aussi, huit collègues au tapis et on n’a même pas retrouvé le petit couple. Mais il est passé lieutenant quand même… qu’est-ce que tu veux il joue au tennis avec Knox, ce connard l’adore ! Doakes ferait péter cette foutue ville qu’ils lui donneraient une médaille, et tout ça parce que monsieur est parti en Irak et qu’il collecte des fonds pour le parti avec les vétérans. Toi aussi t’es parti. Avant lui-même, mais moi je fais pas de politique qu’est-ce tu veux. Comme quoi ça paye d’être Républicain poids lourd. A Paradise ? Tu rigoles ou quoi ? Ils auraient appelé une artère Oliver North boulevard que personne n’aurait moufeté.

Il est bien ce petit, il m’a plu tout de suite. Tranquille, qui sait l’ouvrir quand il faut, fait pas de manière, et ce qu’il avait à montrer de la première main d’après mon fourgue, on en a tiré quinze gros billets. Alors comme il cherchait une gâche j’ai parlé de lui à Bobby. Bobby avait besoin de quelqu’un pour faire une livraison, rapport à un de ces putains de cubain qui lui doit du fric et qui se fout carrément de sa gueule. Trois semaines qu’il me fait poireauter ce fils de pute, il me doit dix mille ! Qu’il me raconte, je sais que je vais jamais voir la couleur du blé, ce fils de pute doit partir ! Bobby faut pas le chatouiller sur la question du pez, je suis même étonné qu’il ait attendu aussi longtemps. Bref c’est le petit qui a rendu le service, et quand je dis un service c’est bien un service, il a même pas voulu être payé pour ça. Par amitié pour moi qu’il a dit. On se connait pas depuis longtemps mais franchement ça fait chaud au cœur des mecs qui ont ce genre de respect. Remarque je dis ça, mais vu comment c’est finalement parti en sucette cette affaire je crois que même si le petit avait réclamé son fric il aurait été mal reçu. Maintenant Bobby a une histoire de tentative de meurtre sur le dos, tout ça parce que Eight Ball a merdé sévère.

Jusqu’à la dernière minute Eddy « Eight Ball » Foster s’était demandé ce qui avait bien pu foirer. Il avait toujours eut une passion pour les mécanismes complexes. Déjà petit il démontait tout ce qui lui tombait sous la main pour comprendre comment ça fonctionnait, les mécanismes électroniques de préférence. C’était comme ça qu’il en était venu à s’intéresser aux alarmes, d’un peu trop près selon le département de la justice qui avait fini par le faire enfermer pour complicité dans une série de cambriolages. Il avait fait son temps comme un homme, comme disent les hommes dans le milieu où il gravitait, et après quoi il s’était pris de passion pour les mécanismes détonants. Il lisait des revues, se documentait sur internet, c’était incroyable comme on trouvait toutes sortes de littératures sur le sujet, surtout depuis la fin de la guerre avec l’épisode des IED qui avait tant fait de mal à l’armée. Une nouvelle passion qui bien entendu avait intéressé toutes sortes de gens que ce soit pour faire sauter un coffre ou un ennemi, ce n’était pas les propositions qui manquaient. Et Eddy faisait ça les doigts dans le nez quelle que soit la complexité du problème. Un vrai porte-poisse, ses engins n’avaient jamais raté leur cible. C’est pour ça qu’on l’appelait Eight Ball, la boule noire, celle que si tu la fous dans le trou avant la fin de la partie t’es niqué. Celui-là d’engin était télécommandé, distance cinquante mètres, avec un simple mobile, kaboum ! Au moment où la cible monterait à bord de sa voiture. Pourtant l’autre gars avait bien fait comme on lui avait dit, il avait garé la caisse juste à côté, n’avait rien touché dans le coffre. Il le savait parce qu’il le surveillait avec son pote Duck, un des employés de Monsieur Riccotello comme il l’appelait. Mais pourtant au moment d’appuyer sur la touche appel il ne s’était rien passé, mieux, son propre portable s’était mis à déconner, comme si la ligne était brouillée. C’était des choses qui arrivaient de nos jours avec toute cette technologie du sans fil, mais quand même… Eddy n’avait rien vu venir quand finalement Duck et Roy, prétextant l’emmener à une fête, lui avaient collé chacun une balle dans le crâne. Maintenant son cadavre flottait dans les marais, gonflé par la chaleur et il ne saurait jamais pourquoi tout avait si magnifiquement merdé, l’alligator croqua violemment dans son abdomen et l’entraina sous l’eau, lui, les réponses et surtout les questions il s’en fichait, tout ce qu’il voulait c’était ramener la viande dans son nid avant que les autres se pointent. Ils étaient nombreux à trainer dans cette partie des marais, c’est qu’il y avait souvent de la viande comme ils aimaient par ici. Eddy Eight Ball disparut de la surface dans un brouillard de bulles verdâtres.

Ecoute Lucky, moi je ne veux pas te manquer de respect ni rien, tu sais, tu me connais maintenant mais moi je suis cambrioleur pas livreur de voiture ni casseur de bras. Je sais, je sais petit mais fait ça pour moi tu veux, je dois un paquet de fric à cet enfoiré. Okay mais après faudra me brancher sur un coup hein. Dès que j’entends parler de quelque chose, je te le jure.

Sammy « Two Times » Black de son vrai nom Salvatore Baccaria, un mètre soixante-quinze, quatre-vingt-quinze kilos, brun, d’origine caucasienne. Né le huit août mille neuf cent cinquante-huit à Los Angeles, Californie. Une condamnation à quatre ans pour complicité d’homicide. Membre supposé de Cosa Nostra, associé à Franck « Trois Doigts » Riccotello. Marié, père de trois enfants, Andrea, Johnny et Tony. Soupçonné d’extorsion et d’usure, fait actuellement l’objet d’une enquête auprès de l’IRS pour fraude fiscale et blanchiment. Propriétaire du club de strip-tease le Blue Paradise. 

Il lui avait donné rendez-vous derrière le club. Un gros type en costume à cinq cent dollars lui avait dit de patienter il allait chercher le patron, quand ce dernier s’était pointé il avait compris pourquoi on l’appelait Two Times. Il s’appelle David Rochester, David Rochester. Tu vas voir ce mec, tu vas voir ce mec, et tu lui fais comprendre que faut pas regarder la femme du voisin, que faut pas regarder la femme du voisin, okay, okay ? Si ça se passe bien, bien, je te filerais d’autres boulots, je te filerais d’autres boulots. Quinn se demanda s’il était sous speed ou quoi, ce qui fit rire Lucky. Non il était comme ça, un tic de langage. Il lui avait donné une adresse où le trouver et un vague descriptif, Rochester vivait dans le nord-ouest de la ville, à une centaine de mètres d’Eden Park, le poumon de Paradise, dans une zone résidentielle. C’est là-bas qu’il alla le trouver, un matin, alors qu’il ramassait son courrier. Il ne savait pas la femme de qui ce gars fréquentait, probablement pas un affranchi sans quoi il serait déjà mort mais il savait qu’il devrait faire passer le message une fois la correction terminée. Il était venu avec sa voiture et un manche de pioche, l’autre ne le vit pas arriver, ni lui, ni le coup qu’il lui porta dans les genoux, assez pour le faire tomber. Le type ne devait pas mourir, juste comprendre la leçon, Quinn lui administra toutefois une bonne correction devant les voisins effrayés, délivra son message et repartit avant que la police ne se pointe. David Rochester s’en tira avec un nez cassé et une dizaine de points de suture, interrogé il refusa toutefois de porter plainte, prétendit ne pas se souvenir de la tête de son agresseur. Le message était passé.

Les deux inspecteurs entrèrent dans la petite pièce au fond de la bijouterie et regardèrent au-dessus de leur tête le trou béant par lequel on apercevait un enquêteur de la police scientifique dans sa combinaison blanche, occupé à relever des indices. Les outils qui avaient servi pour le trou étaient encore sur le toit, une masse et une barre à mine. Le coffre avait été ouvert au chalumeau qui lui aussi était encore sur place, selon le propriétaire on avait volé pour plus de quatre cent mille dollars de bijoux, principalement des pierres non montées qui se vendraient dans la rue au tiers de leur prix réel. La bijouterie était située dans une artère commerçante de South Beach Miami, c’était le troisième cambriolage de ce genre en un an, mais le plus gros. Rien n’indiquait cependant qu’il s’agissait d’une même équipe. Ce qui intriguait les policiers c’était comment le ou les cambrioleurs avaient fait pour maîtriser l’alarme censée se déclencher au moindre mouvement, ce qu’ils découvrirent laissa songeur le plus ancien des deux. On avait rempli le boitier d’alarme avec de la mousse de polyuréthanne, ce qui avait bloqué le mécanisme en à peine quelques secondes. Or cette méthode avait déjà été utilisée dans le temps par une bande organisée. L’inspecteur se demanda s’il pouvait y avoir un lien. La bande avait été mis hors d’état de nuire à la fin des années 70, les survivants, ceux qui avaient fait leur temps, étaient officiellement tous à la retraite. Ou pas… l’inspecteur joignit ses collègues californiens et leur demanda de s’intéresser à ces messieurs qui vivaient pour la plupart à Seattle. Mais selon ces mêmes collègues, ils tenaient tous des bars ou des restaurants et se tenaient tranquilles depuis leur sortie. Peut-être quelqu’un de leur entourage…  Oui c’était toujours possible mais on avait bien d’autres cas à traiter pour s’inquiéter de l’entourage de quelques vieux voyous à la retraite. Puis un autre inspecteur découvrit un documentaire sur cette bande sur Youtube, le truc de la mousse y était évoqué. Le casseur avait dû se documenter, internet était une mine pour les malfrats, tous les flics savaient ça. Mais le plus vieux des flics n’achetait pas, le documentaire expliquait bien ce truc mais pas précisément comment il fallait faire. Le voleur avait appris auprès d’un aîné, ça ne faisait aucun doute pour lui. Et puis il y avait autre chose. Ce fameux truc était valable pour quelques modèles d’alarme encore en vigueur, de vieux modèles, et totalement inutile avec les boîtiers modernes. Après enquête, on découvrit que la pose de la dite alarme, qui remontait à la fin des années 90, avait été effectuée par une entreprise aujourd’hui fermée dont un des employés avait été envoyé derrière les barreaux après qu’il ait été convaincu de complicité dans plusieurs cambriolages. L’entreprise elle-même avait été soupçonnée d’être tenue en sous-main par la mafia. L’employé s’appelait Eddy Foster, résident à Paradise City, alias Eight Ball. La police de Miami joignit ses collègues du PCPD qui promirent de faire des recherches. Mais ici aussi on avait bien assez à faire pour s’occuper de ce qui se passait dans une autre ville.

Vas-y raconte encore cette histoire, celle avec les flics dans les chiottes, demanda Lucky alors qu’ils étaient ensemble avec les mecs dans le club de Trois Doigts. C’était il y a quatre ans, chez moi en Californie, je venais tout juste de sortir de taule et j’avais ce pote qui me devait du fric. Alors je vais le voir et en plus du blé il me refile un peu d’herbe.  Je reviens en ville parce que mon pote vit à la campagne…. Là, je suis en bagnole tu vois, j’ai fait deux heures de route et… Tu m’avais dit trois heures la dernière fois, le coupa Lucky. Il avait une mémoire phénoménale. Ça faisait bien six mois qu’il lui avait raconté cette anecdote. C’était pareil avec ses histoires à lui. Il avait l’air de se souvenir de tout, de ce qu’il avait mangé tel jour à tel moment, de ce qu’il avait dit à tel type lors de tel incident. Plusieurs fois par exemple il l’avait entendu raconter l’histoire du jour, un des rares, où il avait gagné aux courses de lévrier la coquette somme de vingt-cinq mille dollars. Et chaque détail restait le même, invariablement. Un vrai don de menteur patenté, à n’en pas douter. Bah je t’avoue, continua Quinn sans se démonter, c’était peut-être trois, ou deux, quand tu te fais chier dans les embouteillages tu calcules pas trop non. Lucky ne répondit pas, il attendait la suite. Bref, quand je suis arrivé en ville j’avais une méchante envie de pisser, tellement que je me dis que je vais m’arrêter dans cette station-service. Le truc c’est que j’avais pas vu les bagnoles des poulets et moi j’avais cette herbe dans la poche, et en plus j’étais complètement stone vu qu’on en avait fumé avant que je m’arrache. Mais quand je rentre aux chiottes, paf, je tombe sur ces flics avec leur chien. Combien ils étaient ? Six bordel ! Six poulets en train de tailler le bout de gras et ce putain de clebs qui dès qu’il me voit se met à grogner. Merde, j’étais sûr qu’il sentait la beu, sûr que j’allais retourner au trou à cause de ça. Surtout que les poulets me matent sévère, comme si les chiottes étaient à eux et que je dérangeais. Mais fallait que je fasse quoi, me barrer et aller pisser dehors, ou faire comme si de rien n’était ? Le clebs grogne, les poulets me dévisagent, je me dis que si je ressors, c’est sûr, je suis cuit, ils vont trouver ça suspect. Donc je sors ma bite quoi et j’essaye de pisser, mais impossible, ce putain de chien avec ses grognements me stresse, et je suis là comme un con devant les gogues sans arriver à pisser. Tout le monde rigolait, cette histoire faisait souvent un tabac, Quinn l’avait déjà remarqué, ce pourquoi il la racontait volontiers d’ailleurs. Alors t’as fait quoi ? Bah qu’est-ce que tu veux que je fasse, je pouvais quand même pas rester comme ça avec ces poulets qui en plus me mataient. Comme s’ils attendaient que j’ai fini de pisser pour se raconter leur truc tu vois, alors j’ai demandé au flic du chien s’il pouvait empêcher son con de clebs de grogner comme ça, que j’arrivais pas à pisser à cause de lui. Tu sais ce qui me sort ? Que j’ai pas à m’en faire il mord que les nègres ! Ah, ah, ah ! Tout le monde éclata de rire. Un chien raciste ! Et finalement t’as réussi à pisser ? Tu parles, j’ai dû faire dehors c’est à peine si j’ai glissé trois gouttes !

Rester au club de Trois Doigts toute la journée, taper le carton, se raconter des anecdotes, picoler et parler de business, Quinn n’en revenait pas qu’avec tout ce qui s’était passé dans les années 80 et 90 avec les écoutes dans les clubs et autres bars à malfrats, ces gars-là continuaient de faire comme si cette époque avait disparu et que le FBI n’était pas après eux. Mais selon Lucky les temps avaient changé pour les flics aussi. Ils sont à fond sur le terrorisme tu comprends ? Tant qu’on ne fait pas de vague on ne les intéresse pas. Ça n’empêchait pas Quinn de trouver ça imprudent et pas question qu’un gars essaye de le brancher sur un coup ici, il faisait le sourd, si on voulait lui parler on passait par Lucky qui transmettait. Ça ne plaisait pas à tout le monde d’ailleurs. Pour qui il se prend ton pote ? demanda un jour Sonny Ocean, un des capos de Trois Doigts à Lucky. Qu’est-ce que tu veux, il veut pas retourner au trou alors il est prudent. Et alors bordel on veut y aller nous !? C’est un manque de respect ! Mais entretemps Trois Doigts avait entendu parler de Quinn et ce qu’il en savait lui avait d’autant plus qu’il avait été assez bien avisé pour reverser sa part à l’organisation pour ses deux derniers casses, même quand celle-ci n’avait rien à voir dans leur mise au point. Alors il avait tenu à le rencontrer. Un an après avoir débarqué en ville son rêve s’accomplissait enfin.

Frank « Three Fingers » Riccotello, un mètre quatre-vingt-dix, cent trois kilos, brun, d’origine caucasienne. Né le dix-neuf juillet mille neuf cent cinquante-quatre à Brooklyn, New Jersey. Membre de Cosa Nostra, parrain supposé de la Famille Trafiquante pour Paradise City. Soupçonné de divers délits allant du meurtre à l’extorsion en passant par le blanchiment et le trafic de stupéfiants. Marié, père de six enfants âgés entre deux et vingt-huit ans, Antonella, Suzan, Giacomo, Dominic, Frank Junior et John, récemment convaincu de trafic de stupéfiants et condamné à quinze ans de réclusion. Maîtresse connue, Manuela Riva, vingt-cinq ans, mannequin établie à Paradise City, sous contrat avec Covers agence appartenant Habib Ben Salid, récemment décédé au cours d’une opération de police.

 

Hey Quinn t’as des fringues potables à te mettre à part ce vieux cuir et ton jean ? Pourquoi ? Le patron veut que tu conduises sa copine sur le yacht de Monsieur Guerrero, y’a une fête là-bas, s’agirait pas que tu te pointes comme un loquedu. Pourquoi c’est qui ce mec ? Un important, t’occupe, prend ça et va donc t’acheter un costard, après tu reviens ici, je te dirais quoi faire.

Antonio Guerrero, un mètre soixante-quinze, quatre-vingt-cinq kilos, brun, d’origine hispanique. Né le onze septembre mille neuf cent soixante-quatorze à San Diégo, Californie. Entrepreneur dans le bâtiment, PDG de Constructed Incorporate, et vice-directeur de Guerrero Real Estate, conseiller municipal, bailleur pour le parti Républicain et ami personnel du maire de Paradise City, Antonio Vasquez. Possède également 5% du Governor’s Golf Club, et 15% du Club Cercle. Soupçonné de blanchiment fait actuellement l’objet d’une enquête de l’IRS. Incriminé puis blanchi dans l’affaire du Hyatt pour complicité de proxénétisme.

 

La première fois qu’il l’avait vu  c’était à la télé alors que ce scandale du Hyatt était encore d’actualité. Bronzé, belle gueule comme là. Avec sa chaîne en or et sa chevalière au petit doigt de bandit mexicain. Et bien entendu, l’inévitable Rolex. Il le regardait à travers le pare-brise qui discutait là-bas sur le bateau, dans sa chemise à fleur, les cheveux gominés, exactement l’image qu’il se faisait d’un millionnaire latino sous le soleil de Floride, l’image que se faisait tout le monde à vrai dire. Il discutait avec la fille et un autre gars avec un chapeau de cowboy et des lunettes jaunes. La cinquantaine bedonnante, des rouflaquettes blanches sur les joues avec un gros cigare cubain entre les doigts. La fille souriait poliment, au-dessus d’eux, sur le pont supérieur les fêtards buvaient du champagne entre deux bimbos en bikini. Tout l’attirail d’une fête classique sous les hospices du soleil de Paradise City à Miami, les gorilles à lunettes noires y compris. Un peu plus loin sur le pont inférieur il aperçut un type entouré de ces fameux gardes du corps en costard. Le visage olivâtre, la peau grêle, avec de grosses lunettes à verre fumé, lui aussi il l’avait aperçu à la télé dans le cadre de l’affaire du Hyatt. Une apparition très brève cela dit, à peine son nom mentionné, accusé d’avoir lui aussi bénéficié du réseau de prostituées, même si ce n’était pas dans le cadre de l’enquête. C’était surtout les flics qui avaient trinqués, trois officiers et deux inspecteurs, accusés d’avoir participé à des orgies sous les hospices de Robert Magnus, un proxénète aujourd’hui en prison. Et rien de tout ça ne serait arrivé si une fille n’avait pas porté plainte contre un flic un peu plus brutal que les autres. Malheureusement pour elle la fille l’avait payé de sa vie, battue à mort et retrouvée dans une maison abandonnée de la banlieue de Pétroléum au nord de Paradise City. C’était cette dernière découverte qui avait déclenché le scandale. Mais bien évidemment ses ou son assassin n’avait jamais été arrêté.

Il est plutôt mignon le nouveau pote de Frank. Grand brun baraqué avec ce côté taiseux que moi j’aime bien. Et puis ces mains qu’il a…. mmh ça donne envie. Mais je dis ça moi, je sais bien qu’il vaut mieux que je fasse attention, si Frank l’apprenait… Rien que je regarde un gars il commence à devenir fou. Il m’adore c’est comme ça, mais il est bien comme tous ces italiens, jamais il ne quittera sa femme pour moi, je ne me fais pas de doute là-dessus, d’ailleurs c’est simple, elle est enceinte tous les deux ans. C’est leur façon à eux de faire, tenir bobonne tranquille avec une tripotée de mômes pendant qu’ils vont voir ailleurs. Et puis je ne me fais pas d’illusion sur mon compte non plus, je suis sa petite amie officielle, celle qu’il montre à tout le monde, mais il y en a d’autres, comme cette salope de Graziella avec son bonnet 100 de chez plastique et compagnie, la vedette du Blue Paradise. Celle-là faudrait pas qu’on se retrouve un jour en tête à tête dans une ruelle, elle comprendrait ce que c’est qu’une latina de Milwaukee. Frank a beau dire, je sais qu’il la saute régulièrement. Ils font tous ça de toute façon, avoir trente-six copines tout en se la racontant homme d’honneur et ils pensent qu’on est dupe, même leurs femmes ne le sont pas, mais faut voir les radasses aussi… au fond je suis bien contente de n’être que sa petite copine, toutes ces bobonnes trop maquillées et imbibées quand elles ne sont pas en cloque, merci mais non. L’inconvénient d’être sa copine c’est qu’il se sert de moi comme carte de visite auprès de ses copains de la haute. Et me voilà sur ce yacht à faire semblant d’être contente de me retrouver entre un producteur de porno à chapeau de cowboy et ce Guerrero et sa main baladeuse. Si Frank savait ça, je pense que ce mec, même avec toutes ses connections et son fric finirait dans le bayou avec les alligators. Déjà quand je pense à ce pauvre David, ce qui lui est arrivé rien que parce qu’il s’est intéressé à moi….

Qu’est-ce que c’est que ça ? Bah tu vois c’est mon portefeuille. « Bad ass » ? Eh, eh, ouais c’est un petit cadeau que je me suis fait, tu connais pas Pulp Fiction ? Non c’est quoi ça ? Un film. Rien à foutre de tes films, un affranchi ça se ballade pas avec un portefeuille, tu prends tes billets et tu les mets comme ça. Eh mon portefeuille ! Oublie-le ! Tu veux être des nôtres oui ou merde ? Bon maintenant on va rester dehors, quand les grossiums arriveront, tu fais rien, si y’en a un qui te parle, tu montres ton respect mais t’en fais pas trop. J’en fais pas trop comment ? Bah tu lui sers pas la pince ni tu lui embrasse la main, ça c’est bon pour les films. Même s’il me la tend ? Il te la tendra pas, eh si ça arrive quand même ? Bah alors reste sobre, juste une poignée de main vite fait. Et on rentre pas avec eux alors ? Non mec, nous on est personne. Mais dis moi, un truc quand même que je capte pas, même si les poulets y sont à s’occuper ailleurs, ils ont pas peur des micros tout ça ? T’es têtu toi hein ? D’abord t‘as pas à t’occuper de ce genre de truc, ensuite ferme un peu ta gueule avec tes questions, moi ça va parce que je t’aime bien et que je commence à te connaître mais c’est pas le cas de tout le monde, les questions chez nous moins on en pose mieux c’est, surtout sur ce genre de sujet. Dis-moi plutôt comment ça s’est passé sur le bateau avec la fille, t’es pas monté à bord au moins ? Non tu m’avais dit de rester dans la voiture. Bon c’est bien, et ensuite ? Bah rien de spécial, j’ai vu qu’on la présentait à des mecs, ils ont causé ensemble, elle s’est amusée, ils ont bu du champagne, prit de la C. Quoi ? Tu l’as vue faire ? Non mais je l’ai vu à sa tête quand elle est repartie. Okay, si le patron te demandes t’es au courant de rien, il aime pas que sa petite tape là-dedans. Et quoi d’autre, le huileux, Guerrero il lui a mis la main au cul ou un truc ? Bah il était amical. Ça veut dire quoi ça amical ? Bah tu sais comment ils sont ces latinos avec les gonzesses, ils tripotent un peu, ils sortent des blagues tout ça. Putain… ça non plus tu dis pas okay ? Okay mais qu’est-ce que je dis alors ? Qui était sur le rafiot, avec qui elle a causé, et si jamais il te demande des détails genre comme moi là, tu mouftes pas pigé ? Pigé…. Putain Lucky il est jaloux à ce point-là ? Tu sais pourquoi t’as rendu visite à ce mec la dernière fois ? A cause d’elle ? Tout juste Auguste, et il l’avait même pas touché, seulement avec les yeux, tu commences à comprendre ? Ouais, ouais, c’est un malade quoi. Eh manque pas de respect ! Je manque pas de respect je dis juste que…. Nan tu dis rien ! Okay, okay t’énerve pas mec. Ecoute petit Franck t’aime bien, il commence à te faire confiance, alors gâche pas tes chances ou tu seras jamais des nôtres. Franchement Lucky je sais pas trop… Quoi que tu sais pas ? Etre des vôtres, je sais pas quel intérêt ça a avec toutes ces règles à suivre ? Tu rigoles ou quoi ? Quand t’es un affranchi tu peux voler, tricher, mentir, tuer, t’es protégé, tu peux tout faire, le roi du monde !

Les Limousines et les Mercedes arrivèrent devant le club les unes après les autres, accueillies par tout une petite troupe d’affranchis qui donnèrent du bonjour à la bande de petits vieux à grosses lunettes qui en sortirent accompagnés de leurs chauffeurs et garde du corps, tous indifférents à la déférence dont ils étaient les sujets. De l’autre côté de la rue, planqués dans un appartement vide, deux flics prenaient des photos. Il y avait des têtes connues et d’autre moins. Les deux flics se demandaient ce qui se passait, quel était le motif de cette réunion au sommet des patrons de la Nouvelle Orléans et de Floride. Le club appartenait à Sonny Ocean qui selon leur source était un gros importateur de drogue pour la ville, et la drogue restait toujours un point d’achoppement au sein de Cosa Nostra, trop de défections durant les deux dernières décennies à cause des peines encourues sans compter la concurrence que leur menaient les mexicains. Mais si on organisait une réunion chez lui il y avait fort à parier qu’il prenait du grade. T’as vu, le petit nouveau est là aussi, remarqua un des flics en faisant un cliché de Quinn, ouais, on le voit de plus en plus souvent celui-là serait peut-être temps qu’on lui cause. Je croyais qu’on n’en avait rien à faire. Ça empêche pas les visites de courtoisies non ?

Les gardiens le découvrirent tard dans l’après-midi, la tête dans une flaque de sang et de vomi, mort. Il s’était plaint un peu plus tôt de violents maux d’estomac mais personne n’en avait tenu compte parce que c’était un de ces sales cons de taulard qui passait son temps à faire chier pour un oui ou un non et que les gardiens étaient déjà en sous-effectif à un pour soixante prisonniers. D’ailleurs il n’avait pas été placé à l’isolement pour rien, même les autres taulards ne le supportaient pas, Monsieur Robert Magnus, le roi des proxos qui se prenait pour une pointure parce qu’il connaissait du monde, alors ça n’étonna personne quand le légiste découvrit qu’on avait glissé du verre pilé dans sa nourriture. L’information fut transmise au FBI, une enquête interne fut menée, elle était encore en cours quand la nouvelle parvint aux autorités de Paradise City. Magnus savait-il des choses qu’il se proposait de révéler contre une remise de peine ? Le bureau fédéral affirma qu’il n’avait rien dans ce sens, et c’était la même du côté du PCPD. Apparemment Magnus avait contrarié une personne de trop, restait à savoir qui. Les cuisines, étaient sous le contrôle des mexicains, c’était eux qui décidaient qui avait le droit d’y travailler ou non, et la distribution des repas comme des bouquins sous celui des suprématistes blancs. Les uns et les autres s’entendaient également pour le trafic de drogue et de cigarettes, une entente qui allait au-delà des murs, une histoire ancienne. Une rumeur finit par convaincre les enquêteurs qu’un contrat avait été posé sur sa tête depuis l’extérieur, mais personne ne put établir venant de qui.

Les deux inspecteurs coincèrent Quinn alors qu’il venait de balancer un journal qu’il était en train de lire. L’un des deux flics le ramassa et s’étonna. Tu lis le russe toi ? Quinn haussa les épaules, j’ai appris un peu en prison. Ah ouais ? Viens donc avec nous raconter ça. Ils lui posèrent des questions sur la réunion qui avait eu lieu chez Ocean, sa relation avec Lucky et bien entendu sur lui-même. Ils savaient pertinemment bien entendu qu’ils n’obtiendraient rien de concret, mais pourquoi bouder leur plaisir de faire chier un voyou dans son genre. Dis donc c’est quoi ce fric ? Y’a combien ? demanda on collègue, facile huit mille. Où est-ce qu’un paumé comme toi a trouvé cet argent ? Je les ai gagnés aux courses, j’ai encore le ticket chez moi si vous voulez. Evidemment et je parie même que tu l’as fait encadré, ironisa l’un des deux. Ils empochèrent le fric, le conduisirent à une vingtaine de kilomètres de Paradise et l’abandonnèrent en pleine campagne en l’avertissant qu’ils ne voulaient plus le voir en ville. Putain du russe, fit un des inspecteurs sur le chemin du retour en remarquant le coup de stylo que Quinn avait visiblement donné en marge d’une petite annonce. Qui pourrait croire qu’un de ces débiles sait lire une autre langue que la sienne. Qui peut croire que ces débiles savent déjà lire la leur déjà, fit remarquer l’autre flic en se marrant. Ouais, pas faux, dit son collègue en jetant le journal par la fenêtre. Quinn rentra en stop.

Mohamed travaillait au-dessus de la bijouterie dans un local bardé de caméras et de systèmes d’alarmes, un revolver prêt à l’emploi sur la table parce que même avec des amis bien placés on ne savait jamais vu tous ces fous qui couraient les rues. La spécialité de la boutique, comme d’un bon nombre de boutiques dans Badgad City, le quartier irako-pakistanais de Paradise, c’était l’or. Il adorait l’or. Son toucher, ses possibilités, ses différentes couleurs. Il avait appris à le travailler à Kaboul, sa ville natale avec son oncle Ali, avant que les talibans ne débarquent et n’imposent leur lois. Et maintenant il avait un atelier et deux ouvriers pour l’aider à l’arrière du magasin. Mais au-dessus c’était les pierres. Les diamants de préférence parce que c’était plus facile à écouler. Mohamed avait des contacts à Denver, Los Angeles, Houston, tous refugiés pakistanais comme lui, tous plus ou moins cousins ou oncles par alliance, un réseau familial en somme. Mais ici c’était par un ancien Marines qu’il avait fait connaissance avec Roy, un associé de la Famille Riccotello. Mohamed ne savait pas d’où venaient les bijoux, ça ne le regardait pas, il se contentait de les démonter, faire fondre l’or quand il y en avait, expédier les pierres à un de ses cousins ou oncle et prendre 30%. L’argent était ensuite déposé par Western Union sur un compte au Pakistan, blanchi et réinvesti diversement. Une affaire qui tournait. Il sortit le saphir de son chaton et l’examina sous la loupe lumineuse. Une très belle pièce avec une taille plutôt rare. Peut-être trop rare pour être facilement revendue. Il faudrait la retailler, on y perdrait un peu mais tant pis. Le saphir avait été incrusté dans une croix en argent poinçonnée Din Van, un bijoutier réputé des années soixante, une rareté donc, probablement volée à un collectionneur. Il faudrait la fondre, tant pis pour le chef d’œuvre. Il déposa la pierre dans une petite boite en plastique et passa aux bagues. Beaucoup plus classiques dans l’ensemble, des saphirs encore, deux diamants et un rubis de toute beauté. Roy était passé la veille avec le tout, il devait repasser demain, ils négocieraient un prix d’ensemble, c’était toujours comme ça qu’ils procédaient. Mohamed aimait bien Roy, il était honnête pour un voleur. Roy aimait bien Mohamed, il était honnête pour un arabe. Roy touchait quant à lui 15% moins les 5% de Lucky, à l’arrivée ça faisait quand même moyennement lourd pour Quinn. Alors quand les gars lui proposèrent dix mille pour faire le chauffeur, il sauta sur l’occasion.

Le fourgon blindé sortit de l’autoroute à hauteur du George W. Bush Stadium, il rentrait au dépôt, les sacs pleins, deux hommes armés à l’intérieur, deux autres dans la cabine, gilet pare-balle, fusil à pompe et 38 magnum à la ceinture. Bien entendu ils étaient sous-payés, faisaient des heures sup constamment pour gagner plus, certains avaient un job ailleurs, tous une famille à nourrir. Le dix tonnes, un camion de chantier, arriva par la droite, percutant de plein fouet le fourgon qui heurta violemment un réverbère. La Ford Espace qui le précédait d’une cinquantaine de mètres s’immobilisa, crachant quatre hommes armés de fusils automatiques. Deux autres surgirent du camion, tous portaient des masques de clown rigolard en caoutchouc. L’un d’eux cala une charge sur la porte arrière, une explosion sèche dont le souffle calculé sonna les gardes sans les tuer. On les évacua en même temps qu’on obligeait les autres à sortir de leur cabine. Tous blessés sans gravité, tous complètement sonnés, du travail professionnel en somme. Pendant que les uns les tenaient en respect, les autres cherchaient ce qu’ils étaient venus prendre, des bons aux porteurs. Le reste ne les intéressait pas. Il y avait plus sur ces papiers que dans tout ce fourgon. L’opération dura environ quatre minutes. Et puis quelque chose merda.

Doakes n’était pas content d’avoir été envoyé là par le patron. C’était plus son rayon la Crime, il avait sa propre unité antigang aujourd’hui, mais justement on voulait son avis sur le massacre, est-ce que ça portait la signature d’un gang ? Les quatre gardiens étaient allongés dans leur sang, alignés devant le fourgon. Lynn se tenait devant d’un air pensif. Putain, pensa Doakes, pas lui pitié ! C’est quoi ce merdier ? grogna-t-il en arrivant à sa hauteur. Je me pose la même question si vous voulez savoir. Bonjour lieutenant, fit son collègue avec cet accent du sud qu’il avait… Bonjour Lynn, alors c’est quoi le topo ? Il lui expliqua ce qu’il avait déduit jusqu’ici. Un camion qui percute le fourgon par la droite, la Ford devant, au moins quatre ou cinq hommes armés, fusils automatiques, probablement des M16 ou des AR15, une charge creuse juste assez puissante pour crever la porte mais pas pour tuer le personnel à l’intérieur. Et puis ça… A mon avis ils ont commencé par celui-là, et ce n’est pas le même qui a tué les trois autres. Regardez le premier, une rafale, il y a plusieurs impacts, les autres une balle dans la tête. Une exécution, commenta Doakes. Mais pourquoi ? Je ne comprends pas, pourquoi prendre autant de précautions pour ne tuer personne pour les exécuter ensuite ? Il y a peut-être celui-là qui a voulu jouer les cowboys, suggéra son collègue. Et cette façon de faire, ça vous rappelle quelque chose ? Quelqu’un vous voulez dire ? Oui. Doakes réfléchit cinq minutes en faisant le tour du fourgon. Ils ont pris quoi ? A ce qu’on sait des bons aux porteurs, ils ont laissé le reste. Pour combien ? Je ne sais pas encore, j’attends que le directeur de la société me rappelle. Il y avait un trou bien propre à la place de la serrure à l’arrière, une explosion à haute température avec une poussée vers l’intérieur. Ouais, peut-être, il doit y avoir deux ou trois équipes dans la région qui sont capables de ce genre de boulot. Mais c’est pas des tueurs. Voilà, nous sommes d’accord, ça colle pas. Vous voulez que je vous dise ? Je pense que c’est l’un d’entre eux qui a joué au cowboy, ou perdu les pédales. Et pourquoi les autres alors ? Je ne sais pas sans doute pour pas laisser de témoins. A mon avis ils étaient sûrement masqués, le cowboy a peut-être montré sa bobine.

Lieutenant Gordon J. Lynn, un mètre quatre-vingt-cinq, soixante-dix-sept kilos, châtain, d’origine caucasienne. Né le neuf septembre mille neuf cent quatre-vingt-quatre à Tampa, Floride. Membre du PCPD depuis 2008, précédemment inspecteur à Tampa. Brigade criminelle, 111 cas résolus, 87 arrestations. Diplômé en psychologie et criminologie. Bien noté, peu apprécié de ses collègues. Célibataire sans enfants. Possède un chien nommé Ralf, un corniaud noir et blanc. Adresse : 1874 Macéo Boulevard, appartement 412. A fait l’objet d’une enquête des affaires internes en 2010, accusé d’avoir touché des pots-de-vin, blanchi par la suite. Chargé de l’enquête sur le meurtre dans l’affaire Hyatt il a été finalement été écarté au profit du capitaine Johnson sur ordre du chef de la police Frank Knox.

 

Lieutenant Warren Doakes, un mètre quatre-vingt, quatre-vingt-cinq kilos, chauve, d’origine caucasienne. Né le douze août mille neuf cent soixante-dix-neuf à Corpus Christi, Texas. Membre du PCPD depuis ses débuts dans la police en 1998. Précédemment videur, physionomiste et garde du corps. Brigade antigang. 120 cas résolus, 154 arrestations. Ex Marines, 36ème bataillon, volontaire pour la seconde Guerre du Golfe, deux Purple Heart. Membre actif du parti Républicain et de l’American Memorial Association for Veteran. Divorcé, deux enfants, Jason et Marion, déjà condamné pour défaut de paiement de pension alimentaire. Ami personnel du chef de la police. A fait l’objet de deux enquêtes des affaires internes pour pot-de-vin et revente de saisie de stupéfiant. Aucune preuve retenue contre lui. A perdu son coéquipier au mois de mars de cette année au cours de la fusillade qui a coûté la vie à Habib Ben Salid. Certaines rumeurs attestent de lien avec le crime organisé. Récemment mis à la tête d’une unité de recherche et d’intervention, plusieurs des membres de l’unité sont également attachés au service d’ordre du parti Républicain. Une trentaine de plaintes pour violence depuis le début de sa carrière, toutes classées sans suite.

 

Bon explique moi encore ça que je comprenne bien. Bah je suis arrivé avec la camionnette comme prévu, et ils étaient en train de les descendre. Mais pourquoi bordel !? D’après ce que j’ai compris le mec là, Steven, il a flingué un des gardes sans prévenir. Pourquoi il a fait ça ? Il a dit que l’autre avait essayé de mettre la main sur son pétard. Le chef d’équipe il était furax, même qu’il voulait le buter direct dans la camionnette. Oh putain ça pue sévère cette histoire, oh là là…. Pourquoi c’est quoi le blème ? C’est qui ce Steven ? Un nouveau c’est Sonny qui l’a recommandé, tu vois ? Non pas bien. Les autres c’est une équipe de la Nouvelle Orléans. Des associés comme qui dirait mais ils sont sous la protection de Tony A… Qui c’est ? Le big boss, nous ici on dépend d’eux, de la Nouvelle Orléans, tu l’as vu la dernière fois au club. Tu veux dire que Frank c’est pas lui le patron de Paradise ? Si c’est le patron, mais au-dessus de lui il y a Tony A., on y peut rien c’est un arrangement qui date des anciens, c’est Trafficante et Marcello qui ont décidé ça comme ça. Ça remonte t’étais même pas né, même cette putain de ville était qu’un bled paumé à l’époque. Bon et alors ? Alors comme c’est Sonny le responsable, c’est lui qui va devoir régler le problème. Et tu vois la merde dans tout ça c’est que c’est lui que Frank veut pour devenir l’underboss, mais A. lui veut que ça soit un gus à lui, Monkey, alors sûr qu’il va se servir de ça pour faire passer son gars… et ça mec ça pourrait faire sérieusement chier tout le monde.

Ce fils de pute, je lui avais dit de baisser les yeux, il a pas voulu m’obéir, il a voulu jouer les cowboys avec moi, me faire le coup du regard à moi…  et quoi ils ont pris vingt-cinq mille de pénalité sur ma part pour ça ? Soit-disant qu’il y allait avoir des frais supplémentaires. Après avoir essayé de me buter dans la camionnette ? Même que si on n’avait pas croisé une patrouille j’étais niqué. Ils m’ont pris pour leur pute ceux-là ou quoi ? J’en ai rien à foutre c’est les copains de qui, rien à branler moi de ces mecs de la mafia, en taule j’en aurais fait mes esclaves. Ils vont voir si on peut m’enculer de vingt-cinq mille moi, il vont voir qui c’est la Faucheuse !

Sonny Ocean de son vrai nom Dominic Provenzano, un mètre quatre-vingt-dix, cent-dix-sept kilos, blond, d’origine caucasienne. Né le cinq mars mille neuf cent soixante-dix-neuf à Tampa, Floride. Membre de Cosa Nostra, capo de la famille Riccotello. Déjà condamné pour vol de voiture, cambriolage et port d’arme illégal. Spécialisé dans le prêt usuraire, l’extorsion, la prostitution et le trafic de stupéfiant. Propriétaire de deux restaurants à Paradise City, le Séminole, 1881 Séminole Avenue, presqu’ile de Perfect et le Lenautica 1452 Ocean Boulevard, West Eden ainsi que du Sammy’s bar 147 Bush’s Square  et du Kansas, 2587 Lincoln Avenue, South Paradise. Possède 5% du Club Circle et 20% de la compagnie de transport Sea Service à Miami. Egalement propriétaire d’un hôtel dans les Bahamas, le Sears, et de deux autres à Miami et Orlando, le Royal Windsor et l’Astoria. Impliqué dans l’affaire du Hyatt, soupçonné mais jamais inculpé d’avoir financé et organisé les parties fines en se servant de Robert Magnus comme paravent et de sa boîte à striptease le Tropicana Club, aujourd’hui fermée. Nota Bene : En 2008 Joe Nash, de son vrai nom Carlo Napolitano de la Famille Lucchese a fait défection. Ses informations ont permis de mettre la main sur un important circuit de distribution de cocaïne, impliquant le Cartel de Sinaloa et la Famille Lucchese. Placé sous le programme de protection des témoins il a fait d’autres révélations en 2010 qui ont conduit à l’enquête des affaires internes concernant le lieutenant Lynn. Nash est né à Miami, avant d’immigrer à New York il a longtemps été un associé de la Famille Riccotello. Le démantèlement du circuit Lucchese-Sinaloa aurait ouvert la voie à un nouveau circuit entre le Cartel del Norte et Paradise City.

 

Sonny connaissait la musique. Mieux que n’importe qui même. Il était depuis trop longtemps dans le circuit pour se faire d’illusion. C’était Joe Fat d’Orlando qui lui avait recommandé le petit. Ils avaient fait de la prison ensemble, un gars de confiance à ce qu’il avait dit. Pas un italien mais un type solide. Avant de le faire venir il l’avait testé sur deux coups, à Orlando et Miami, ça s’était bien passé, les gars avaient parlé en bien de lui. Les gars de Joe Fat… Alors il l’avait confié à Sammy « Two Times » qui l’avait à son tour recommandé pour le braquage. Joe Fat avait des parts dans plusieurs affaires légales à la Nouvelle Orléans… Il l’avait enfumé avec ce psychopathe pour le compte de A. aussi certain que deux plus deux. Frank non plus ne se faisait pas d’illusion. Il savait que tôt ou tard Tony A. réclamerait la tête de Sonny pour ce foirage, que celle de l’autre ne suffirait pas, et il n’avait aucune envie que Joe Monkey devienne son underboss. L’un dans l’autre tous les soldats étaient sur le pied de guerre, tous les associés, tous les flics qu’on payait, ordre de retrouver ce fils de pute avant les gars de Tony A.

La télé était encore allumée. La journaliste se tenait à une dizaine de mètres du lieu du crime, un micro jaune dans la main. Derrière elle on apercevait le camion et les restes calcinés du Ford Espace. Quatre morts, cinq millions de dollars de bons au porteur, la une pour tous les journaux en continu de la côte est, d’Orlando à la Nouvelle Orléans. L’écran était constellé de petites tâches brunâtres de sang séché. Le corps gisait assis dans le fauteuil, la tête en arrière, légèrement recroquevillé sur lui-même, le visage gonflé par les coups, le nez broyé, les lèvres et les dents éclatés, un œil à demi sorti de son orbite, le sang qui lui faisait comme un masque abstrait sur sa peau mate, un impact de balle, petit calibre, au-dessus du sourcil gauche. Un homme, d’origine hispanique, tatouages de prison sur les avant-bras. Le second cadavre était couché sur le lit dans la pièce à côté. Une femme, hispanique également, le tueur s’était particulièrement acharné sur elle. Il lui avait défoncé la mâchoire et le nez à coups de marteau, lui avait tranché les deux seins, l’avait poignardé plusieurs fois le pubis et égorgé jusqu’aux vertèbres. Les projections de sang indiquaient que certaines blessures lui avaient été infligées de son vivant, on l’avait attachée au dossier du lit avec du fil de fer. Il n’y avait aucune trace d’effraction, l’agresseur connaissait peut-être les victimes. La maison était au nom de monsieur et madame Fuentes, mais les empreintes relevées sur le cadavre de l’homme appartenait à un certain John Chavez, cambrioleur récidiviste, condamné deux fois pour vol avec violence en Géorgie. Du menu fretin à priori. Les condamnations dataient de 2004, ça faisait dix ans qu’il se tenait tranquille apparemment.

Quinn (2nd partie)

Les informations inhérentes au convoi, itinéraire, horaire de passage et butin, avait été fournies par Tony Accario alias Tony A. Il avait également fourni le client prêt à racheter les bons au porteur contre trois millions et demi, en échange de quoi il touchait 40%. L’organisation, la constitution de l’équipe et l’exécution du braquage avait été confiées à un voleur réputé de la Nouvelle Orléans, George Tuttle. Tuttle travaillait toujours avec la même équipe. Nixon « Nino » Brown, Burt Mc Coy, les frères Chavez, Eddy et John, Terry Mullighan et Salvatore « Sally » Delucas. Mais Eddy s’était fait poisser par les flics, rupture de conditionnelle et port d’arme illégal, il allait en prendre pour cinq ans minimum, et il avait fallu lui trouver un remplaçant. Dès qu’il l’avait rencontré il lui avait déplu. Tony A. avait insisté, j’ai entendu parler de lui, c’est un bon gars…Et maintenant il vivait avec ces images sous son front, Maria sur le lit, massacrée, John le suppliant de l’achever. Et maintenant Accario avait lancé un contrat 50.000 pour celui qui aurait la tête de ce fumier… Ça aurait déjà été fait si les autres l’en n’avaient pas empêché, et John et Maria seraient encore vivants aujourd’hui. Mc Coy et Mullighan étaient repartis immédiatement après l’opération comme c’était convenu. L’un à la Nouvelle Orléans où il devait préparer une autre affaire pour la bande, l’autre à Houston avec les bons au porteur, Nino et Sally se tenaient de l’autre côté de la piste de danse qui le regardaient, debout face à Two Times dans son costard bleu électrique comme une grosse sucette posée sur du vinyle. Quinn entra du côté cuisine, le gros venait de l’appeler. Lucky juste derrière lui. Les mecs, vous arrivez bien, vous arrivez bien, alors, alors ? Alors on est allé chez lui, il n’y est plus, fit Quinn. Chez lui, c’est où chez lui ? demanda Sally. Une pension de famille dans Macéo. Tuttle voulait tout savoir, qui était ce type, son nom de famille, comment Two Times le connaissait, depuis combien de temps il séjournait à Paradise, est-ce qu’il avait des copains en ville. Les réponses furent plus longues que les questions notamment parce que Two Times répétait tout deux fois. Il s’appelait Steven Blackwell, il était arrivé ici une semaine avant le casse, il avait été recommandé par un mec d’Orlando, Fat. On ne lui connaissait aucune relation particulière en ville. Vous deux, vous nous suivez, ordonna Tuttle à Lucky et à Quinn avant de partir. Pourquoi ? Vous connaissez la ville, vous allez nous aider à le trouver. Eh mon pote on n’est pas à tes ordres, gronda Lucky. Tuttle écarta le pan de sa veste faisant apparaître la crosse de son automatique Beretta. Qui t’a dit que c’était négociable ?

L’attaque du convoi faisait donc la une des actualités et par voie de conséquence était au cœur des préoccupations du maire et du chef de la police qui avait personnellement tenu à ce que Doakes et son unité de choc soit lancé à la poursuite des braqueurs. Planifiée avec soin, l’attaque avait eu lieu dans un des rares coins de Paradise City qui n’était pas couvert par les caméras de surveillance. Mais en élargissant le périmètre autour du lieu de l’embuscade on avait fini par identifier une camionnette blanche suspecte qui avait peut-être servi comme véhicule de fuite. De cette camionnette on avait deux photos granuleuses issues des films de surveillance des caméras d’Elm Street et Léonore Avenue, deux kilomètres à l’ouest du lieu du crime en direction de l’aéroport. Une des photos représentait un bout d’immatriculation, une autre un homme derrière le volant, des lunettes noires sur le nez, une capuche sur la tête. Cette dernière image fut polycopiée et faxée à tous les commissariats de la ville. L’extrait d’immatriculation finit par donner quelque chose. Il s’agissait de la plaque d’un véhicule volé en juillet de l’année dernière à Miami, un break Hyundai appartenant à un certain Richard Moses, informaticien, aucun antécédent connu. Doakes avait des informateurs dans toute la ville, de toutes les couches de la société mais plus particulièrement dans la rue bien entendu. L’un d’eux tenait un casse, en concurrence avec un certain Jack Browsnville qui d’après lui avait été chargé de détruire la camionnette. On avait vérifié, si la camionnette était encore là elle était rendue à l’état de cube de ferraille au milieu des autres cubes qui attendaient d’être chargés sur une barge en direction du Golfe du Mexique. Quant à Brownsville il ne savait rien, n’avait rien vu et pourquoi la caméra à l’entrée du casse n’avait rien filmé non plus ? Oh elle est en panne depuis une semaine, foutus réparateurs qui viennent pas. La photo du suspect derrière le volant était trop vague pour rappeler quelque chose à quelqu’un. On élargit la surveillance à l’aéroport et à la gare routière, Doakes fit relever les films de la semaine précédente, trois cent heures de vidéosurveillance qu’on se farcit de nuit comme de jours, à coups de café et d’amphet tout en reniflant le trottoir, comme ils disaient entre eux. Jusqu’à ce qu’on finisse par identifier un suspect en train de sortir du Reagan Airport. Nixon « Nino » Brown, un homme que Doakes avait déjà arrêté dans le cadre d’une autre affaire. Nixon « Nino » Brown, deux condamnations pour vol à main armée, une pour trafic d’arme, connu pour être en relation avec George Tuttle, quarante-cinq ans, soupçonné de vol à main armée, kidnapping et meurtre, jamais inculpé. Les photos de deux hommes rejoignirent celle du chauffeur. On en était là quand un inspecteur de la criminelle appela Doakes. Il venait de recevoir les clichés, il les avait épinglés sur le mur de son bureau et les regardait tout en lui parlant. Il avait vu ces deux types sortir du Blue Paradise en compagnie de gars de la mafia. Doakes lui demanda ce qu’il faisait du côté du Blue, l’inspecteur lui expliqua que lui et son collègue avait été chargés d’enquêter sur une affaire d’extorsion. Doakes et ses hommes foncèrent immédiatement sur place. Sammy Black, alias Two Times s’était fait porté pâle, il était chez lui soit disant malade. Ils furent reçus par un certain Billy Sunday, chargé du personnel qui bien entendu n’avait rien vu et n’était au courant de rien. Pendant qu’on le cuisinait, une autre équipe sortait Two Times de son lit et le conduisait au commissariat central.

Les bons au porteur étaient tous la propriété de Gold Cost Funds, un fond de pension dont l’actionnaire majoritaire était la KFI pour Korean Financial International, un consorsium sud-coréen qui lui-même en avait fait l’acquisition en rachetant les parts à une compagnie japonaise soupçonnée dans les années 80 de blanchir l’argent des yakuzas. Les bons avaient été assurés au triple de leur valeur auprès d’une compagnie américaine qui n’attendit pas les résultats de l’enquête de la police pour diligenter elle-même sa propre investigation. Tout naturellement police et assureurs s’intéressèrent au transporteur lui-même, son personnel actuel ou passé, ses responsables. Un nom se dégagea rapidement, un certain Emiliano Fuentes, ancien chauffeur pour la compagnie, propriétaire de plusieurs maisons et appartements à Paradise City, depuis qu’il s’était lancé dans la réhabilitation de logements dits insalubres. Ex taulard, condamné à quatre ans pour vol avec effraction, c’était dans une de ses propriétés qu’on avait découvert fraichement le cadavre d’un couple, John Chavez et de sa femme Maria. Marion Rosewell, Le directeur de la compagnie de transport, Security Incorporated, en revanche, s’avéra rapidement au-dessus de tout soupçon, quatre-vingt-dix-huit ans, bailleur pour le parti Républicain, actionnaire minoritaire de la compagnie pétrolière qui gérait la plateforme au large de la ville, demeurant dans le complexe résidentiel de Lincoln Park face au Governor’s Golf Club et dont un des actionnaires était pourtant Park Joon Bong, vice-président de KFI. Les deux inspecteurs délégués par la compagnie d’assurance étaient des anciens du FBI, ils découvrirent bien ce dernier lien mais ne trouvèrent d’autant rien de plus probant que Rosewell était sous assistance respiratoire au Linda’s Bush Hospital depuis plusieurs semaines. Personne en revanche, ni au PCPD ni ailleurs ne sut jamais que KFI était depuis deux ans l’objet d’un enquête auprès du FBI et de la KIA, la Korean Intelligence Agency qui soupçonnait la compagnie de blanchir l’argent d’Ibrahim Dawood, parrain indien, également suspecté de financer le terrorisme. De fait, personne n’entendit jamais parler du rapport de surveillance établi par deux agents des services secrets coréens sur le sol américain et qui faisait état d’une transaction entre un infiltré de la KIA et un associé de la mafia de la Nouvelle Orléans concernant les fameux bons au porteur.

Frédérique était née à Lyon, elle avait grandi à Villeurbanne auprès de parents restaurateurs qui lui avaient transmis la bosse du métier. A quatorze ans elle avait passé son brevet d’apprentis cuisinier à dix-huit elle travaillait en semi gastro à Paris. A vingt et un elle était chef dans un restaurant de Paradise City, Floride, son rêve américain à elle. Frédérique comptait un jour avoir son propre établissement, ici ou en Californie, en attendant elle économisait et travaillait quarante-neuf heures par semaine pour y arriver. Le restaurant, une brasserie, était spécialisé dans les plats sud-américains, Cubas, Chili, Argentine, Mexique, une franchise appartenant à une compagnie texane. Elle y travaillait surtout la viande et des plats mis aux goûts américains. Il y avait eu du monde ce soir, deux cent couverts minimum, elle était fatiguée, avait fait signe au commis de resté à sa place et avait sorti elle-même les poubelles tout en glissant une Marlboro entre ses lèvres fines et roses. La benne était installée sur le parking derrière le restaurant, éclairé par un réverbère et une publicité pour une marque de yaourt, mais Frédérique était si fatiguée qu’elle ne remarqua pas immédiatement le corps recroquevillé sur l’asphalte. Puis elle fit « oh mon Dieu » et se précipita à sa rencontre. Frédérique se tenait maintenant avec un psychologue de la police assise dans une ambulance, le visage tiré et livide. La victime avait été tabassée à mort et égorgé si fort que son assassin l’avait quasiment décapité. Son visage était méconnaissable. On avait retrouvé son sac à main à côté d’elle avec cinquante dollars et un permis de conduire au nom d’Angelina Villa, dix-neuf ans. A sa tenue Lynn aurait parié qu’elle était une des gagneuses qui travaillait là-bas sur Macéo boulevard, ce que confirma plus tard ses collègues des Mœurs. Angelina Villa déjà arrêtée cinq fois pour racolage. Il s’accroupit et regarda entre les cuisses du cadavre. On lui avait arraché sa culotte, et poignardé plusieurs fois le pubis. J’ai comme l’impression qu’on a un tueur en série sur les bras, dit-il à l’intention de l’inspectrice qui était avec lui. Pourquoi vous dites ça ? Ça y ressemble, se contenta de répondre le lieutenant. Les psychopathes exerçaient un mélange de fascination et de dégoût sur lui. Comme de toucher au Mal absolu, comme de regarder les abymes dans les yeux. Il rêvait de devenir un jour profiler pour le FBI, il avait déjà fait deux requêtes dans ce sens, laissées sans suite. Il était sûr que c’était à cause de ce qui s’était passé en 2010 avec les affaires internes. Il n’y avait rien de pire que les accusations de corruption, ça pouvait vous poursuivre tout au long de votre carrière et Joe Nash avait déjà bien pourri la sienne. Encore aujourd’hui le lieutenant Lynn se demandait pourquoi et si c’était lié à l’enquête sur laquelle il était alors. Une affaire de triple homicide qui l’avait conduit à soupçonner des membres de la police de Paradise, dont un certain Brent Brown, ex Marines, ancien de la DEA, membre actif de l’American Memorial Association for Veteran, et désormais équipier dans l’unité de choc du lieutenant Doakes. Lynn se redressa pensivement en regardant la foule de badauds à l’entrée du parking. Il avait déjà travaillé sur deux cas de tueur en série au cours de sa carrière. Une fois à Tampa qui n’avait jamais abouti, une autre ici même. Un couple qui enlevait, violait, torturait et tuait des gamines entre sept et quatorze ans. Ils en étaient à leur troisième victime quand il leur avait mis la main dessus, mais après interrogatoire, on réalisa qu’ils étaient sans doute les auteurs de plus d’une dizaine de meurtres entre ici et l’Alabama et l’affaire avait échu au FBI. Parfois les psychopathes aimaient revenir sur leur scène de crime, regarder les flics faire les premières constatations, en jouir et revivre ce qu’ils avaient fait. C’était tellement vrai que lorsqu’il était avéré que le crime était l’œuvre de l’un d’entre eux, on filmait systématiquement la foule. Soudain Lynn remarqua un type, un grand moustachu, avec les cheveux mi long, blanc, la trentaine. Quelque chose dans son regard, sa façon d’être, comme s’il s’amusait, que ce qu’il voyait avec quelque chose d’éminemment drôle. Mine de rien le lieutenant se glissa vers les badauds et d’un coup fendit la foule à sa rencontre. Les bleus l’avaient regardé faire, ils s’approchaient maintenant, la main sur la crosse de leur revolver, Lynn souriait, l’air chaleureux, il demanda ses papiers au type. Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? répondit Steven tout en obéissant. Il sorti un gros portefeuille en cuir de sa poche arrière retenue par une chaîne en simili argent et un permis de conduire au nom de Robert Jones, 32 ans, établi à Portland. Lynn lui demanda ce qu’il faisait aussi loin de chez lui, le type, plutôt détendu, lui répondu qu’il était en ville en vacances. Dans quoi travaillait-il ? L’import-export. De quoi ? Oh d’un peu de tout. Je vais vous demander de me suivre monsieur, mais pourquoi, je suis en règle ! J’aurais quelques questions à vous poser, veuillez mettre vos mains dans le dos s’il vous plaît.

C’est ainsi que pendant qu’on questionnait Two Times au premier étage du commissariat, celui que Tuttle et tous les gars de la Famille recherchaient subissait les questions du lieutenant Lynn à l’étage au-dessus.

Des deux, à n’en pas douter, c’était Lucky qui connaissait le mieux Paradise City et savait également auprès de qui se rencarder au sujet du dingue. Il ne réussit pas à joindre Joe Fat mais un de ses soldats qui avait trainé avec le mec à Orlando. D’après lui le gars était un suprématiste blanc, membre de la Fraternité Aryenne et Lucky connaissait justement le patron des Outcast un gang de motard local, dépendant de ladite Fraternité. Le gang avait son Q.G dans un bar irlandais à deux pas du George W. Bush Stadium. Non, on y avait jamais vu Blackwell, oui on savait qui c’était, il avait même un surnom, la Faucheuse. On passa le mot, 50.000 à celui qui aurait la tête de ce fumier. De temps à autre les Outcast étaient employés comme service d’ordre lors de concerts ou de meetings politiques organisés par ou pour les amis de l’ex gouverneur de Floride Jeb Bush. Une proximité dans les relations qui avait naturellement amené leur chef à fréquenter le lieutenant Doakes, avec qui il partageait plus que des convictions. A peine Tuttle et sa bande était sortis du bar à motard que toutes les polices du quartier convergeaient pour boucler le périmètre.

Elisabeth, pouvez-vous me sortir le dossier de monsieur Tuttle s’il vous plaît. J’ai lu le PV, ils n’ont rien, leurs permis d’armes sont en règle, George sera sorti demain, mais on ne sait jamais, Chalmers, le procureur, est un ambitieux, s’il fait des histoires il va falloir produire du papier. George a un alibi pour le jour du braquage je le connais depuis assez longtemps pour savoir qu’il est en béton. Nino et Sally également. Sauf qu’ils ont cette photo de Nino à l’aéroport qui date du 5 avril et qu’à cette date il a prétendu qu’il était à New York. J’ai réussi à parler à George, Il ne veut pas quitter la ville tant qu’il n’aura pas mis la main sur celui qui a tué John et Maria. Il en fait une affaire personnelle. Je lui ai également fait part de vos vives réserves à ce sujet mais il n’a rien voulu entendre. Peut-être devriez-vous vous-même le convoquer. Le vieil homme et le juif. Le juif parlait et le vieil homme écoutait. Comme il avait écouté son père avant lui. Avocats de  père en fils, aussi malins et roués l’un que l’autre, totalement dévoués à la loi et à ses contours.  Le vieil homme réfléchit puis dit quelque chose. Oui, je comprends, comme vous voulez, je lui dirais.

Il n’y avait pas que Tuttle et ses copains qui avaient fait l’objet de l’attention de Doakes et des siens. Quinn, le petit nouveau que personne ne connaissait, l’outsider, les avaient intéressé lui aussi. Que faisait-il en ville ? Est-ce qu’il avait un alibi pour le jour dit ? Comment il connaissait Lucky et les autres. Mais Quinn n’avait rien à dire ou quasi, le jour dit il était au large parti pêcher, il pouvait le prouver, évidemment, il avait encore les papiers de la location du bateau. Lucky ? Oh c’était un copain, les autres ? Non il ne savait pas qui c’était, ils voulaient juste que lui et Lucky leur servent de guide en ville. Ils voulaient faire la tournée des grands ducs. Bien entendu personne ne le crut, alors on le secoua un peu. Doakes était assez partisan des vieilles méthodes, surtout depuis qu’il était revenu d’Irak où il avait très largement pratiqué l’interrogatoire musclé et avec succès. Mais Quinn en resta à sa version des faits et maintenant il attendait dans un couloir, le visage légèrement tuméfié, les bras et les côtes douloureuses que son avocat commis d’office le sorte de là. Tiens mais c’est notre petit pote, fit un inspecteur en passant devant lui, on t’avait pas dit qu’on voulait pas de toi en ville ? Vous le connaissez ? demanda le grand blond balaise qui venait de sortir Quinn de la salle d’interrogatoire. Ouais, un petit con qui aime bien les affranchis…. Quinn ne faisait pas attention, une porte venait de s’ouvrir, le lieutenant Lynn et un suspect…Quinn se retint de ne pas sourire.

Robert Jones s’avéra rapidement un nom d’emprunt parmi d’innombrables alias auxquels étaient attachées les empreintes du suspect. Comment je dois vous appeler, Jack, John, Steven ? L’intéressé sourit, Steven, dit-il. Comment allez-vous Steven ? Ma fois plutôt bien. Bien, bien. Je viens de lire votre résumé, pas mal, vous êtes toujours dans l’import-export d’armes et d’alcool ? Sur ce point de vue il n’avait presque pas menti. Ce monsieur était un ancien client des ATF, trois ans d’emprisonnement pour avoir transporté un chargement d’armes d’un état à un autre. Oh non, c’est de l’histoire ancienne. Oui, vous avez fait quelques cambriolages entre temps… cinq ans par ci, deux par là.  Ça aussi c’est terminé, je fais dans l’honnête maintenant ! Pas tout à fait non… Robert…. Ouais bon… les vieilles habitudes quoi…. Oui je comprends, et vous faites quoi aujourd’hui ? Je suis videur dans une boîte de nuit. Ah oui ? Oui, et barman aussi de temps à autre. Ah, bien, et où ça ? Ici à Paradise ? Non chez moi à Orlando. Rien que des banalités. Vous êtes arrivé quand en ville ? Hier. Vous logez où ? Steven donna l’adresse de sa pension de famille, Lynn nota que c’était sur Macéo à une centaine de mètres de la scène de crime. Mais il n’avait pas beaucoup plus qu’une usurpation d’identité à lui mettre sur la tête qui l’enverrait peut-être trois ou quatre mois en prison, jusqu’à ce qu’il recommence. Lynn le sentait, le reniflait, il en était certain, il avait l’assassin de cette fille en face de lui. Qu’est-ce que vous êtes venu faire à Paradise ? Du tourisme comme j’ai dit. Ah oui ? Oui je suis en vacances. En pleine semaine ? Oui j’avais des congés à rattraper. Je vois. Lynn sortit une photo de l’enveloppe kraft qu’il avait amenée avec lui. Celle d’une jeune fille noire à l’air tout à fait sage, une photo d’école. Connaissez-vous cette personne ? Non c’est qui ? C’est la jeune femme sur le parking… Ah ouais ? Il pencha la tête et la regarda avec une petite moue, non vraiment pas… Dès qu’il avait appris que Robert Jones n’était pas Robert Jones mais un criminel multi récidiviste, Lynn avait appelé le légiste  lui demander s’il avait eu d’autres cas similaires à celui du parking, disons pour cette semaine. Il ne savait pas vraiment ce que ce Blackwell était venu faire en ville mais ce n’était pas du tourisme. Le légiste lui confirma un cas. Et ces personnes, vous les connaissez ? La photo d’un couple, visiblement en vacances. Non c’est qui ? Son regard avait changé, il était plus dur, Lynn aurait juré qu’il fixait l’homme plutôt que la femme. Monsieur et Madame Chavez. Ils ont été retrouvés assassinés il y a deux jours à leur domicile. Ah ouais ? Moi y’a deux jours j’étais chez moi. Vous pouvez le prouver je suppose. Bien sûr ! Bien sûr….Mais…. excusez… oui ? Où est le rapport avec cette fille ? Des blessures similaires… ah oui ? Oui. Blackwell pencha à nouveau la tête pour contempler la gamine, toujours avec cette petite moue. Il en a fait un sacré steak hein….Lynn secoua la tête de dégoût. Ça a l’air de vous faire plaisir… Moi ? Oh euh non… voyons… pauvre fille hein… Puis quelque chose se télescopa dans la tête du flic. Comment vous savez la tête qu’elle avait ? De quoi ? Comment vous avez vu sa tête. Quand ça ? Sur le parking. Il sorti un jeu de photo de la scène, on y voyait le cadavre recroquevillé, son corps éclairé jusqu’aux épaules, la tête à l’ombre de la benne à ordure. Vous voyez ? De là où vous étiez vous ne pouviez pas voir sa tête. Mais si ! Mais non, c’est impossible. Le sourire, la petite moue de contentement avaient disparu, Steven le fixait maintenant plein de haine. Vous avez un problème ? Steven se força à sourire, je sais des choses vous savez… j’en ai l’impression oui… pas sur cette pute sur le braquage. Quel braquage ? Bah le braquage dont tout le monde parle !

C’est du solide ? Ça m’en a tout l’air, il veut le programme de protection des témoins, et il nous balance tout le monde. Mais c’est quoi son rôle dans cette histoire ? Il dit qu’il était chauffeur. Et dire qu’on a libéré Tuttle et Sally. On a toujours son nègre Nixon, il sait qu’il risque la peine de mort si on lui colle cette affaire sur le dos, ça va peut-être lui donner l’envie de parler. Et Lynn, qu’est-ce qu’il en dit de ce gars ? Il dit qu’il nous cache autre chose, que ce mec serait aussi un tueur en série. Mouais… je vois, les lubies de notre profiler maison… ah, ah, oui…

Quinn sortit à l’aube, plein de courbatures et de douleurs variées, Lucky l’attendait dans sa Lincoln, il lui paya un petit déjeuner, lui dit de ne pas s’inquiéter qu’il s’était bien comporté, qu’il savait. Ce qu’il ne savait pas en revanche c’est ce que Quinn avait vu en poireautant dans le couloir. Putain ! Il est chez les flics ? Oui. Putain on a tous été là-bas, on le cherche tous, et il était juste là. Ouais, sous notre nez. Putain, mais qu’est-ce qui fout chez les flics ? Quinn haussa les épaules. Il n’avait pas vraiment idée de la tempête que cette information allait déclencher. Mais il en avait en une bien nette du temps que ça allait prendre à la Famille pour savoir pourquoi il était là-bas. L’espace d’un coup de fil environ. Quatre heures plus tard Lucky et Quinn étaient convoqués par Billy Sunday. Two Times est en vacances, leur expliqua-t-il, on a un boulot pour vous les mecs. T’as déjà buté un gars petit ? Quinn répondit par la négative, il était cambrioleur lui pas assassin, il voulait monter en grade oui ou non ? Puis on lui dit quelle était la cible. Qu’il n’avait pas à s’inquiéter pour les flics, qu’on s’était arrangé. Et oui il toucherait la prime promise.

Si Quinn se doutait des connections de la famille auprès des flics, il ne se doutait pas à quel point. A peine le dingue avait-il commencé à chanter qu’on le sortait du commissariat pour un lieu secret en ville. Un secret qui n’en était apparemment même pas un une heure après le transfert. Ils l’avaient installé au huitième étage d’un hôtel pour classe moyenne dans le centre-ville le Hamilton. Il y avait bien une voiture de patrouille devant l’entrée et des flics dans le hall en bas, mais personne ne les vit entrer par les cuisines. Quant à l’homme que Doakes avait placé devant la chambre, il était justement partit pisser quand ils arrivèrent à l’étage. Steven était devant la télé, il reconnut aussitôt Quinn et Lucky, il se leva prêt à défendre sa peau mais Quinn ne lui laissa aucune chance. Le frappant à la gorge puis dans le ventre, l’obligeant à tomber suffoquant. Après quoi ils le soulevèrent et le balancèrent par la fenêtre. Il s’était à peine écrasé sur le sol que les deux hommes étaient déjà sortis de l’hôtel.

Lucky fut très impressionné par le sang froid de son ami, cette façon qu’il avait eu de paralyser l’autre avec son coup à la gorge. T’es sûr que t’as jamais fait ça ? Non c’était une première, qu’est-ce que tu veux 50.000 pour éliminer une balance ça motive je suppose.

Ocean se sentait à la fois soulagé et préoccupé. L’affaire c’était bien terminée pour lui, personne ne risquait de trouver le lien qu’il y avait entre lui et le dingue, et A. avait eu ce qu’il voulait. Mais ce n’était pas terminé pour autant, il avait dû utiliser des contacts particuliers pour qu’on choppe cette balance. Il avait confiance mais si jamais un journaliste un peu plus fouineur que les autres établissait le moindre lien, c’était l’affaire du Hyatt et d’autres encore qui risquaient de lui péter au nez, et ça c’était hors de question. Il fallait étouffer tout ça en douceur, Frank allait devoir utiliser certaines de ses relations en ville quitte à foutre la merde jusqu’à la Nouvelle Orléans et y perdre de l’argent. Tant pis, c’était un sacrifice nécessaire. Tout plutôt que l’histoire du Hyatt remonte à la surface.

Tout rentra dans l’ordre ou presque. Le légiste chargé de l’autopsie de Blackwell conclut à un suicide, mais une enquête interne sanctionna quand même l’homme chargé de la garde de sa chambre. Trois semaines de suspension sans solde. Quinn toucha l’argent qu’il partagea avec Lucky. Nixon Brown fut finalement relâché et Tuttle et ses complices disparurent de la ville pendant que la presse traitait cette mort comme un scandale de plus démontrant de la corruption de la police. La mafia n’aime pas la publicité, pendant plusieurs semaines les hommes eurent ordre de se tenir tranquille. Les cambriolages prévus, les transactions de drogue, en fait toutes les affaires illégitimes furent momentanément suspendues. Et l’on cessa même de se réunir chez Sammy’s ou ailleurs, d’autant qu’on savait désormais pour la surveillance. On déplora plusieurs disparitions, Two Times ne revint jamais de vacances et Billy Sunday prit naturellement sa place, Emiliano Fuentes qui était apparu comme suspect dans l’affaire du braquage ne fut lui non plus jamais entendu par la police quand à Joe Fat, il se fit très officiellement descendre en pleine rue par des inconnus. La guerre qu’avait envisagée Lucky n’eut pas lieu, probablement parce que Joe Monkey tomba très opportunément pour une affaire de fraude fiscale et que Tony A. dut également prendre quelques vacances. Frank avait avancé ses pions avec intelligence, s’évitant un conflit ouvert et utilisant ses contacts au sein de la police et de la politique. Personne pour remarquer par exemple que l’affaire qui envoya Monkey derrière les barreaux impliquait une société qui avait appartenu à Antonio Guerrero et dont le nom avait même été brièvement cité dans le scandale du Hyatt. George Tuttle se fit finalement descendre par la police de la Nouvelle Orléans, Sally et Nino ainsi que le reste de la bande disparurent les uns après les autres. D’après Lucky ça venait de A. il n’avait pas apprécié qu’ils désobéissent à ses ordres en restant en ville, et leur identification dans l’affaire du braquage avait mis en danger l’organisation. Il y eut bien quelques descentes de police pour la bonne forme, et Sonny Ocean fut même entendu par le procureur Chalmers chargé de l’enquête, mais personne ne fut arrêté. Tout le monde était content, sauf Lucky. Lucky déprimait. Sunday avait exigé la totalité de ce qu’il avait touché sur le contrat en remboursement de ce qu’il devait à Two Times et il devait encore dix mille plus les intérêts qui couraient toujours. Pire, son poulain était monté en grade sans qu’on lui demande son avis. A vrai dire Quinn et lui cessèrent presque de se voir tant ce dernier était pris. Il avait raconté à Frank comment il s’était comporté durant le contrat et ça avait également impressionné le parrain. Ce gamin avait des couilles et du sang froid, il lui confia un autre boulot, et encore un autre. Quinn disparaissait plusieurs jours et s’en revenait plus populaire à chaque fois auprès des gars. Que faisait-il ? Personne ne tint Lucky au courant, pas même Quinn. Tu comprends mec, si je te raconte tout je serais obligé de te tuer après, plaisantait-il. Lucky n’appréciait pas cette soudaine distance et Quinn ne mesura pas bien la jalousie que cela provoquait chez lui. Après tout c’était lui qui l’avait introduit, lui encore qui lui avait appris à se tenir dans le milieu, lui avait présenté les bonnes personnes, et maintenant qu’il avait la pleine confiance de Frank, que même Ocean le regardait avec respect, il le traitait comme un moins que rien, un détail dans le paysage de son ascension. Lucky savait qu’il était impuissant à changer ça, mais il était depuis assez longtemps dans le système pour savoir également que rien n’était éternel et qu’il n’y avait rien de plus fragile que la position d’un nouveau venu. Alors il commença à le surveiller de loin en loin. Et c’est ainsi qu’il le vit un jour avec une tête connue. Qu’est-ce tu fous avec les popov toi mon pote ? se demanda-t-il en le suivant.

Le cadavre reposait sur la table en acier, la peau bleuie, le visage déformé par une grimace de stupeur. On lui avait décalotté le crâne, son cerveau reposant sur un plateau, ouvert le thorax, le légiste terminait son autopsie. Trois projectiles déformés étaient posés dans un haricot, Lynn attendait qu’il ait fini d’écrire, un œil sur le cadavre en se disant qu’il ne s’habituerait jamais. Le légiste se retourna enfin. Ah vous voilà… Il est arrivé il y a longtemps ? Il y a six heures environ, je viens juste de le terminer. On l’a retrouvé où ? Chez lui, c’est sa femme qui l’a découvert. Qu’est-ce qui s’est passé ? Trois projectiles de 22 long rifle, une dans la tête, deux dans le thorax, du boulot de pro. Chez lui ? Oui… Lynn prit un air songeur. On m’a dit que c’est un de vos clients… pas exactement mais il était fiché oui, Jack « Lucky » Mayden, un gars de la bande à Sonny Ocean. Oh, je vois… surprenant non ? D’habitude ils font ça dans la rue, oui, où ils font disparaître le corps… bizarre.

Pour Frank et les autres la mort de Lucky était également bizarre. Il n’avait rien ordonné de la sorte et celui qui l’avait tué le connaissait assez pour entrer chez lui sans effraction. Du travail propre selon ses contacts dans la police, du boulot de professionnel. Trop pour les hommes qu’il employait, du moins c’est ce qu’il conclut en lisant une copie du rapport de police. Les assassins de la mafia ne passent pas des heures dans les stands pour réussir un tir groupé même à bout portant. Et laisser un cadavre en évidence avait un sens dans la mafia, là, le sens lui échappait. Quinn fut naturellement interrogé comme les autres, et surveillé, mais même s’il connaissait assez Lucky pour qu’il le laisse entrer chez lui on ne put rien trouver sur lui. Six mois passèrent et Quinn continua lentement son ascension. Toujours cambrioleur il faisait des coups un peu partout sur la côte est, pour le compte des Riccotello ou non. Avec son argent il investit dans une affaire de paris clandestins, reversant sa dime à la famille, toujours comme il se doit. Et de temps à autre, rendait des services. Conduire la petite amie du patron, porter une valise à quelqu’un, secouer un type ou en éliminer un autre. Chaque fois il s’acquittait de sa tâche avec zèle et personne n’avait à se plaindre de ses services, on lui trouvait même un certain don pour la partie muscle. Chaque fois qu’il allait remuer un mauvais payeur, chaque fois il s’arrangeait pour ne pas avoir à taper, il se contentait d’être là, de regarder le type dans les yeux et de lui parler. Donny Duck, un des gars de Sonny Ocean l’avait vu faire, il avait été très impressionné. Quinn était persuasif, froid et dégageait assez de menace en lui-même pour intimider à peu près n’importe qui. Mais parfois il fallait mettre la main à la pâte bien sûr. Un coup ! Il lui a mis un pain, un seul, c’est tout ! Un pain dans le ventre et le mec est tombé ! Témoigna un autre, et bien sûr les gars voulurent savoir où il avait appris ça. En prison, répondit Quinn sans plus de précision.

Contrairement à ce que prétend la légende généralement répandue sur ces messieurs, la mafia n’inclut pas un nouveau membre à la famille parce qu’il est capable de tuer. Non seulement il faut être purement d’origine italienne, sicilienne de préférence, non seulement il faut que le patron décide d’ouvrir le livre comme on disait dans ce milieu, ce qui n’avait pas été fait à Paradise City depuis une dizaine d’années, mais surtout il fallait rapporter de l’argent. Beaucoup si possible, là est l’essentiel de Cosa Nostra, faire de l’argent, de l’argent et rien d’autre. Quinn rapportait de l’argent, pas encore des fortunes, mais il était prometteur, et pour la partie sicilienne on connaissait son pédigrée parce que Ocean avait fait une enquête sur lui. Ses parents étaient originaires de Palerme, seconde génération, il avait fait quatre ans à Folsom, et deux à Marion, Illinois. Frank était prêt à le faire rentrer dans la Famille, Ocean avait des réticences. Déjà il y avait le meurtre de Lucky que personne n’avait jamais élucidé, ensuite il avait approfondi son enquête jusqu’à Marion, et personne ne se souvenait de lui. Alors un soir avec des gars ils le cuisinèrent chez Sammy’s. Quinn connaissait la chanson, il savait que s’il répondait de travers il ne ressortirait pas vivant du bar. Comment se faisait-il que personne ne se souvenait de lui à Marion ? Il avait été placé en isolement pendant deux ans. Pourquoi ? Parce que les négros avaient voulu sa peau, qui exactement, il ne savait pas leur nom. A quoi ressemblait l’isolement à Marion ? Quinn donna une description assez précise pour être crédible. En fait il eut à peu près une réponse pour tout, et quand il n’en eut pas et bien il se comporta comme on s’attendait à ce qu’il le fasse, en défiant ses interrogateurs de prouver qu’il n’était pas celui qu’il prétendait être. Personne n’en fut capable et puisque le boss l’aimait bien, on lui accorda le bénéfice du doute. Quinn sortit de là au bout de six heures de questions, épuisé mais soulagé, certain d’avoir réussi son examen de passage.

Je jure d’être fidèle à ma famille et de respecter le code du silence, que je brûle comme ce saint si je manque à ma parole. L’image pieuse se consumait lentement dans sa main, Quinn la regardait fasciné, puis il leva la tête et sourit à Tony A. qui lui rendit son sourire. Le parrain était revenu pour l’occasion, c’était un grand honneur qu’il lui faisait là et le jeune voyou en avait parfaitement conscience. L’image cessa de brûler et A. lui pressa les mains les unes contre les autres en l’embrassant. Maintenant il était des leurs, maintenant personne ne pouvait plus le toucher sans une décision au plus haut niveau, maintenant il allait gagner du vrai argent et faire du biz avec ceux qui comptaient vraiment, ceux qui l’intéressaient en premier lieu. Il embrassa les autres, ses témoins, ses garants, Frank, Ocean et Sunday, après quoi on leur servit une collation au sous-sol d’un bar de la Nouvelle Orléans.

Ola Manuela como esta !? Antonio Guerrero embrassa chaleureusement la jeune femme remarquant Quinn derrière elle. Ola mi amigo ! lança le millionnaire sur le même ton enjoué avant d’aller l’embrasser à son tour, lui glissant un mot à l’oreille. T’inquiète on n’est pas venu les mains vides, grommela Quinn en regardant la foule près de la piscine. Il aperçut le crâne glabre de Doakes. Le flic discutait avec une bimbo en bikini jaune, un verre à la main. Un peu plus loin, coincé près d’un géranium, se tenait un grand type moustachu avec une mâchoire et un cou de mustang, un stetson blanc sur la tête, rien de moins que le chef de la police de la ville, Frank J. Knox. Il sirotait son whisky en compagnie d’un petit homme chauve dans un costume gris argenté, Quinn l’avait vu à la télé dans un spot publicitaire local, James Nicolls, un gros concessionnaire de voiture de luxe. Guerrero lui tapa dans le dos et lui fit signe de le suivre. Ils allèrent dans une autre pièce tandis que Manuela se dirigeait vers le buffet. Champagne mademoiselle ? Non une vodka bien tassée. Manuela avait sa mine boudeuse des mauvais jours. Elle avait passé une sale journée, s’était disputée avec sa mère et avec Frank, et maintenant il y avait cette soirée où elle n’avait pas vraiment envie d’être mais c’était toujours mieux que de trainer à la maison à rien faire. Hey Manuela, comment tu vas ma belle ? fit derrière elle une voix qu’elle connaissait. Ola Warren, fit elle sans conviction, le sourire de parade plaqué sur le visage. T’es venue avec ton nouveau copain à ce que j’ai vu, Frank râle pas ? Elle leva les yeux au ciel l’air de dire qu’elle l’attendait celle-là. C’est pas mon nouveau copain et tu le sais bien Warren. N’empêche on vous voit souvent ensemble. Elle haussa les épaules. Frank l’aime bien, Antonio aussi. Pas toi ? Elle n’avait pas l’air de savoir très bien. Oh si… mais bon tu les connais ces gars…  Tu veux dire qu’il t’a jamais fait du gringue ? Lui ? Elle pouffa, si tu veux mon avis je crois qu’il et pédé. Doakes se marra, pourquoi tu dis ça ? Je l’ai jamais intéressé je crois ! Toi ? Bah… depuis que je le connais il ne m’a jamais posé de question que sur Antonio et les autres. Le regard de Doakes changea imperceptiblement. Ah ouais ? Et Frank il dit rien ? Elle haussa les épaules, je ne lui en n’ai jamais parlé, tu sais lui du moment que le mec fait son boulot correctement… Mais quel genre de question exactement ? Les réponses de Manuela ne plurent pas beaucoup à Doakes mais il n’en montra rien. Il avait déjà fait son enquête sur lui, comme il en faisait en général sur tous les nouveaux voyous en ville et n’avait rien découvert de notable. Ses contacts disaient qu’il était une figure montante et il le gardait à l’œil de loin en loin. Il l’avait déjà interrogé au moment de l’affaire du braquage et il lui avait paru plutôt mariole, presque trop pour un voyou. Il savait que Frank l’avait déjà passé au crible et on pouvait faire confiance à son organisation. Mais maintenant son instinct de flic lui faisait flairer autre chose. Un truc qui lui déplaisait beaucoup, le lendemain il se renseigna auprès d’un détective de sa connaissance qui avait des contacts au FBI, est-ce que par le plus grand des hasards une opération sous couverture avait été lancée en ville ?

Mohamed regardait le voleur brandir son automatique sous son nez, mains en l’air. Il portait une cagoule et des gants, avait un accent jamaïcain à couper au couteau. Il ne lui avait pas laissé le temps de prendre son arme. Lui et ses copains avaient déboulé en hurlant avec leurs kalachnikovs dans tous le magasin, menaçant de tuer tout le monde s’il n’ouvrait pas l’atelier du haut. Mets tout ça dans le sac ! Vite ! Vous faites une grosse bêtise vous savez ! Ta gueule ! Ta gueule bicot fais ce que je dis ! Hélas pour lui Mohamed n’alla pas assez vite selon les goûts du voleur. Il mourut cinq heures plus tard à l’hôpital.

Sept heures trente-sept, Mohamed est mort depuis deux heures, le lieutenant Doakes et son équipe sont en route pour un squat dans East Eden. Un informateur leur a balancé les voleurs. Tous sont armés jusqu’aux dents, gilets pare-balle, cagoules et tout le toutim, l’opération dure dix minutes, on déplore deux blessés par balle mais le chef de la bande est ramené au commissariat central, où Doakes et ses hommes le passe à tabac en guise d’interrogatoire, qui les a tuyauté, comment ils savaient pour le premier étage, etc. Il est midi quand le téléphone sonne chez Quinn, Ocean a besoin de lui pour du boulot. Les gars viennent le chercher, Donny Duck, Roy et un type qu’il n’a jamais vu derrière le volant. Ils roulent vers Reagan Airport en parlant de tout et de rien, sauf le chauffeur qui ne fait aucun commentaire. A midi et demi, alors qu’ils dépassent les limites de la ville, Donny se retourne brusquement et abat Roy de deux balles dans le crâne. Il a du matériel dans le coffre, ils sortent le cadavre, le démembre, l’ouvre en deux, du pelvis au sternum, le débarrassent de ses viscères, et le jette morceau par morceau dans les alentours des marécages. Donny tient à ce qu’on reste pour admirer le spectacle. Il est aux environs de deux heures quand Donny et le chauffeur s’en retournent avec une seconde voiture tandis que Quinn va conduire la première à la casse. A quinze heures ils sont tous les trois à boire des coups au Kansas en matant les filles faire leur numéro. .

Vous êtes sûr ? Absolument positif. Doakes fronça les sourcils. Il regarda à nouveau l’agrandissement photographique du diamant, comment il avait atterri là ? Un quart des bijoux qu’on avait retrouvé et identifié avait été volé dans l’état ou les états voisins. Le reste on ne savait pas d’où ça venait, excepté ces quatre diamants. Analysés au spectrogramme, leur provenance ne faisait aucun doute, Sierra Léone, des diamants du sang. Et pas n’importe lesquels puisque leur taille et leurs reflets avaient été soigneusement enregistrés comme appartenant à un lot confisqué à des terroristes par Interpol, mis sous clé dans une banque d’Anvers et qui avaient disparu lors d’un spectaculaire casse dix ans auparavant. Une équipe surnommée l’Ecole de Florence avait été soupçonnée et un de leur membre était aujourd’hui encore en prison. On avait jamais retrouvé les 400 millions d’euros de diamants, l’Ecole de Florence, bien que connue des services, courait toujours. Mais ce n’était pas ce qui préoccupait le plus Doakes immédiatement. Mais qui c’est ce mec ? se demanda-t-il pour lui-même. Il sortit du laboratoire et passa un coup de fil. Brown, amène-toi, j’ai besoin de toi. Son copain détective n’avait rien trouvé du côté du FBI mais côté cailloux, il savait déjà d’où ils provenaient parce que leur propriétaire illégitime était furieux de s’être fait souffler sa part, qu’il avait même promis une belle prime si jamais ces diamants repartaient par miracle dans la nature. Ce qui naturellement allait être impossible. Marqués comme ils étaient, il était même plus que possible que le FBI vienne faire son enquête en ville. Brown le rejoignit un peu plus tard dans sa voiture. Tu rigoles ? J’en ai l’air ? Mais qui serait assez con pour vendre de la came contre des cailloux pareils ? Quelqu’un qui n’est pas au courant, quelqu’un qui s’est fait enfumer par son acheteur. Franchement tu les vois faire ça ? Même eux ils sont pas assez cons pour ça ! La question c’est pas eux, la question c’est qui. Explique. Doakes lui parla de Quinn. Brown réfléchit, songeur. On leur en parle ? Dis pas de conneries tu veux, personne ne doit être au courant, même pas Frank ! C’est notre business, notre système ! Et on va dire quoi à l’autre ? Rien du tout ! On n’est pas au courant, de rien, personne ! Si les fédéraux remontent la piste… Je sais… On a déjà eu assez d’emmerdes avec le Hyatt, faut qu’il dégage !

Frank « Trois Doigts » Riccotello était assis au fond d’une bodéga de Havana City devant un ristretto. Il aimait bien venir boire un café de temps à autre ici. Il y avait ses habitudes, c’était aussi là qu’il recevait de temps à autre certaine personne pour discuter des affaires en cours. Le moustachu face à lui, un grand type baraqué avec un cou de taureau et des biceps d’ex taulard, fit un signe de tête. Non, il était formel, lui et les siens n’avaient rien voir à faire avec cette histoire et il pouvait le garantir. Frank voulait bien le croire, il avait déjà interrogé les personnes au-dessus de lui, des gens de confiance, du moins jusqu’ici. Mais ça commençait à faire beaucoup. D’abord il y avait eu la mort mystérieuse de Lucky et puis maintenant ça…. Quelqu’un veut que nous rentrions en guerre, déclara le moustachu, Frank fit un signe d’apaisement, ne t’inquiète pas Chaco, ça n’arrivera pas, je te crois. Frank pensa à Ocean et aux deux cadavres qu’on avait déjà retrouvé en ville. Deux cubains du gang des Las Bananas ou B-13, les derniers qu’on avait vu avec Quinn. Ocean avait le sang chaud, il l’avait toujours eu. Avant d’être abattus, les deux types avaient été torturés, Quinn avait disparu depuis presque une semaine mais leur interrogatoire n’avait rien donné. Qui pouvait bien avoir intérêt à foutre la merde entre eux comme ça ? Les flics ? Impossible. Seulement cette disparition ne pouvait pas rester sans explication, et son auteur impunis, il y en allait de sa propre autorité, Tony A. n’apprécierait pas. Quelqu’un allait devoir payer.

La tête flottait à demi, gonflée comme une pastèque, mauve et blanche, méconnaissable. Sa bouche tordue était béante, les lèvres rongées par les asticots, on lui avait arraché toutes les dents. Coupé au niveau de la seconde vertèbre, on distinguait encore vaguement à la limite de la plaie la trace de la corde qui avait servi à l’étrangler, le saurien referma sa gueule sur le crâne, la tête éclata dans un craquement mou et écœurant. Trois jours plus tard l’animal était abattu par un chasseur, c’est en l’ouvrant pour récupérer sa peau qu’il découvrit les restes dans son estomac. Il avait l’habitude de trouver des trucs bizarres dans leur bide, les alligators étaient de vraies poubelles sur patte, mais ça quand même ce n’était pas commun. La moitié d’un pied encore dans sa chaussure. Le chasseur appela le shérif du comté, une enquête de routine fut menée. Les restes de pied ne donnèrent rien, tout ce qu’on réussi à savoir c’est qu’il appartenait à un homme de race blanche d’environ un mètre quatre-vingt d’origine peut-être slave et que la chaussure provenait d’un magasin de luxe de Paradise City. Taille quarante-trois, sur mesure, payée par Antonio Guerrero qui lui pourtant était bien vivant. On interrogea brièvement l’intéressé, il ne comprenait pas non plus, il n’avait aucun souvenir de ce fait. Vous savez, expliqua-t-il aux inspecteurs, il m’arrive de faire des cadeaux à des amis, c’est peut-être à l’un d’eux. L’enquête s’arrêta là. Personne dans ses relations connues n’avait disparu, à l’exception de Quinn, mais ça personne ne leur dit.

Lynn regardait la clé USB intrigué. On lui avait fait livrer chez lui sous pli anonyme par Fedex. Pas de message l’accompagnant, rien, juste cette clé noire marquée KLM. La clé ne portait aucune empreinte. Il avait téléphoné à la compagnie d’aviation à tout hasard, rien de plus qu’un cadeau que la compagnie offrait à ses clients de première classe. Et il y en avait des milliers comme ça, impossible de savoir à qui elle avait été donnée. D’ailleurs ça n’aurait servi à rien de faire des recherches, cette clé avait pu passer de main en main. Le contenu était encrypté. Lynn l’avait fait analyser par une de ses relations, un pirate informatique de sa connaissance. Quelqu’un d’extérieur à la police, Lynn était prudent, il n’avait pas une entière confiance dans ses collègues donc. Il glissa la clé dans son port, et ouvrit le dossier à l’intérieur. Plusieurs sous dossiers intitulés sous des lettres de l’alphabet et un fichier Word marqué « Lt Lynn-Special ». Il l’ouvrit et lut.

« Cher lieutenant Lynn,

Mon nom est Fedor Yaponsky, vous n’avez jamais entendu parler de moi et si vous avez reçu ce message c’est que je n’ai pas réussi à mettre un terme à mon enquête. En décembre 2012 ma sœur Irina a été retrouvée morte dans une maison abandonnée de Pétroléum. Vous avez travaillé sur cette affaire, elle vous a conduit au scandale du Hyatt Hotel que l’on vous a très opportunément retiré. Je suis un ancien colonel du FSB, j’ai démissionné en 2013 pour mener ma propre enquête. Pour cela je me suis infiltré au sein de la famille Riccotello en utilisant des contacts en Californie (voir dossier C) sous le nom de Quinn Ficetti et des fonds secrets du FSB. Comme vous le verrez mes investigations m’ont permis de mettre à jour un vaste réseau de corruption et d’inter relations entre la famille Riccotello, le PCPD et divers acteurs, criminels ou non, de cette ville. Pour cette opération j’ai utilisé différentes ressources qu’il est préférable que vous ignoriez. Nous avons piraté les fichiers du FBI afin d’implanter un dossier concernant Quinn Ficetti, j’ai également fait un court séjour en prison afin de rendre crédible ma couverture. Dans un premier temps j’ai essayé d’éviter toute activité criminelle en appâtant mon contact au sein des Riccotello à l’aide de mes fonds secrets. J’ai ainsi évité qu’un attentat soit commis au mois de mai de l’année dernière (voir dossier E) mais à mesure de mon implication il m’est finalement apparu qu’il serait trop risqué que je ne participe pas directement  Dans ce cadre j’ai été complice dans l’assassinat du dénommé Steven Blackwell ainsi que de Joseph Léonetti dit Joe Fat et collaboré à deux cambriolages et plusieurs transactions concernant des stupéfiants, ainsi que dans des affaires de paris clandestins et d’extorsions (voir dossier S et B). Il y a quelques mois de ça, mon contact, Jack « Lucky » Mayden s’est montré suspicieux à mon endroit, et a malheureusement réussi établir un lien entre moi et un membre de la pègre russe ayant déjà collaboré avec le FSB dans le passé Pour cette raison et avant qu’il alerte ses supérieurs j’ai dû l’éliminer (voir dossier L)  La nature illégale des preuves accumulées durant les diverses opérations que j’ai menées sous cette identité ne permet naturellement pas de conduire les acteurs ou complices liés aux dites opérations devant les tribunaux. Pour autant elle vous offrira l’occasion je l’espère de remonter jusqu’aux assassins de ma sœur. Je confesse à ce propos m’être chargé par l’aide d’intermédiaire du proxénète qui l’employait, Robert Magnus. J’ai mené une enquête à votre sujet également et j’ai confiance en vous. J’espère de pas m’être trompé. Si toutefois aucune nouvelle enquête était diligentée, ni aucun coupable arrêté dans un délai de deux ans au sujet du cas du Hyatt mes ayants droits considéreront que j’ai fait erreur sur la personne et livreront à différents journaux de ce pays une copie des dossiers ci-joints.

Bien à vous,

Colonel F.Yaponsky. »