Trainspotting 2, les fantômes du passé

Les suites c’est dangereux, c’est ce que l’on se dit. Surtout après un si gros succès, surtout des années plus tard comme ces vieux groupes de rock qui se reforment pour l’argent et un peu de gloire pas cher. De la part d’un écrivain, d’un cinéaste, on se dit forcément que ça sent le coup, le réchauffé, une manière de jouer à la fois sur une vague de nostalgie et de relancer une carrière qui enchaine les échecs et les semi réussites. Le dernier film à succès de Danny Boyle date tout de même de 2008 avec Smuldog Millionaire, là où Trainspotting l’avait envoyé à Hollywood. Excepté que Boyle parlait de faire une suite dès 2009, qu’il voulait attendre que les acteurs vieillissent pour s’y mettre. Cette idée l’a poursuivi jusqu’à ce qui se mettent d’accord sur les plannings de chacun en 2015. Le film s’inspire de Porno, le roman Irwin Welsh qui est lui-même la suite de Trainspotting et qu’il avait fait paraitre en 2002. Pas de coup commercial ici, juste l’envie d’explorer le destin des quatre amis, Mark « Rent Boy »  Renton, Francis Begbie, Simon « Sick Boy » Williamson et Danny « Spud » Murphy.

 

Que s’est-il passé depuis ces années, depuis que Renton a volé ses amis, à quoi ça ressemble la vie quand on a passé sa jeunesse et même au-delà à se camer et à fuir. Un vieux drogué c’est possible ? Spud est un vieux junkie, invariable à lui-même, innocent, gentil, la tête toujours pleine de rêve et qui entre temps a eu un fils. Spud tout le monde l’aime bien mais c’est un cas désespéré alors quand Renton le retrouve, il est en train de se suicider. Puis il y a Sick Boy qui a végété dans son trou depuis que son copain est parti, reprenant le pub de son père et rêvant de se faire de l’argent avec l’ouverture d’un salon de massage. Sick Boy, vieux jeune le nez dans la coke, toujours cynique, un peu amer. Les retrouvailles avec Renton se feront dans la douleur et aussi dans la joie. Enfin Begbie, le psychopathe de la bande, lui aussi père de famille et en prison mais pas pour longtemps, Begbie s’évade alors que son ennemi mortel, Mark Renton revient. Et pourquoi revient-il ? parce que sa femme veut divorcer, qu’il a eu un incident coronarien, perdu son boulot. Parce qu’il ne lui reste rien que sa jeunesse et ses vieux potes.

 

Si le premier Trainspotting était le portrait d’une jeunesse perdue d’une Ecosse ravagée par la récession et le thatchérisme mais également d’une génération à qui on ne propose rien sinon de devenir de fringuant consommateur, sa suite est logiquement celui de la maturité. Tant dans la mise en scène que dans le constat que les uns et les autres font après avoir passé leur vie à fuir. C’est l’écho du premier film avec la patine d’années de désillusion. Ainsi d’un plan à une réplique, Trainspotting 2 oscille constamment entre deux époques, le passé se superposant au présent comme une ombre, un écho lointain mais encore vif d’hommes qui n’ont pas encore complètement renoncé ni grandi. La tirade du premier Trainspotting, celle qui ouvrait le film, est reprise et reformulée à l’aune de l’expérience d’un Renton revenu de ses choix, lui donnant cette fois non pas l’accent no future qui la caractérisait mais celle au contraire d’un avenir que l’on se construit. C’est la tirade d’un homme qui sait ce qu’il en coute de se précipiter dans des ornières mais animé de la même énergie juvénile que par le passé. Les cadrages filmant la chambre d’enfant de Renton reprennent comme un calque ceux de son époque junkie, et d’ailleurs avec eux tous, la came n’est jamais loin. Mais le film ne se contente pas de jouer sur les seules nostalgies. Il ne s’agit pas d’offrir aux spectateurs un de ses doudous régressifs comme aime en produire Hollywood à force de remakes et de suites inutiles. Il ne se contente pas d’être le touriste de sa propre jeunesse, comme le dit une des personnages, il s’agit d’une véritable réflexion sur le temps qui passe, sur la différence entre les générations, sur le constat de choix que certain n’eurent pas, comme avec Begbie et sa famille, et même sur le changement de paysage d’une Ecosse européanisée. Et comme une équation en équilibre avec l’histoire du premier Trainspotting c’est à nouveau une femme qui va être le contrepoids de ces messieurs en mode adolescent attardé. Une femme qui indirectement ou directement va apporter une réponse à leur histoire. Car bien entendu si le premier film était en soi un passage d’un âge à un autre, l’âge vécu comme une trahison, le second est également un film de passage et de trahison. Temps pour des adolescents attardés de réaliser leur valeur et d’examiner leurs options. Temps du pardon et en quelque sorte de la rédemption pour Spud, du constat pour Begbie, celui que la vie ne lui a jamais laissé le choix ni de sa colère ni de sa vie en générale. Moment dans la vie où les uns et les autres apprennent à pardonner, à relativiser et même à aimer ce qu’ils avaient appris à détester, et Renton de retourner vivre chez son père, dans sa chambre de môme vécu un peu comme un paradis perdu.

 

Il faut bien avoir soixante ans comme Danny Boyle et quelques films au compteur pour discuter avec cette finesse de la vieillesse, tant au travers des dialogues que de la manière de filmer en renvoyant les deux films dos à dos comme un effet miroir d’une adolescence qui refuse de mourir. Savoir reprendre ses propres codes  visuels et narratifs et les réécrire de sorte d’y laisser s’inscrire le temps qui passe sans jamais réellement passer car après tout quel que soit notre âge, notre expérience, nous restons fondamentalement les mêmes de l’enfance à la mort. Répétant les mêmes erreurs et de très rares fois apprenant de ces mêmes erreurs. Comme si notre vie n’était pas finalement qu’un perpétuel remake. Une suite donc loin d’être inutile, offrant l’occasion au réalisateur comme aux acteurs d’examiner l’effet de l’âge sur nos rêves et nos choix, d’une jeunesse comme pacifiée mais pas tout à fait, brûlant encore dans le cœur de ces quatre amis moins à la façon d’un dernier sursaut qu’une acceptation de sa condition, de qui l’on est. Ils n’ont pas forcément grandi mais ils apprennent à faire avec. Ce qui est peut-être le seul loisir que nous offre la maturité, apprendre à faire avec.

 

Trois films sinon rien, la réussite à n’importe quel prix.

Ca m’arrive parfois d’avoir des boulimies de film. Il peut s’agir d’envie de regarder des vieux films introuvables ou oubliés du grand public, comme The Mechanic de 70 avec un Bronson triste et mutique, le Solitaire avec James Caan dans le rôle d’un voleur professionnel qui voit ses rêves partir en fumée ou bien de piocher au hasard dans la gigantesque foire aux films que sont les sites de streaming. N’étant pas particulièrement branché par les blockbusters formatés saturés de trucages comme aime nous en servir Hollywood et ne lisant ou n’écoutant quasiment jamais les critiques je me fie à mon envie, à mon instinct. Il peut s’agir de l’histoire, d’une affiche, je n’ai pas spécialement de préjugé sinon que je ne suis pas versé sur l’horreur, les slashers, les tortures porns comme on fait maintenant. Ce mois ci mes pérégrinations m’ont conduit vers trois films totalement différent mais abordant le même thème, l’ambition, The Founder de John lee Hanckok avec Michael Keaton, Kill your friends d’Owen Harris avec Nicholas Hoult et  War Machine de David Michôd avec Brad Pitt.

 

The Founder

Raymond « Ray » Kroc est un vendeur d’appareil à milkshake qui désespère de faire fortune. On est dans l’Amérique des années cinquante, des Drive Inn et Ray a déjà passé une partie de son existence à essayer de faire fortune dans la restauration. Ray est un homme persévérant, il a lu dans un livre de développement personnel que la persévérance est la clef de tout. Un jour Ray répond à une grosse commande qui l’emmène en Californie où il découvre le restaurant révolutionnaire des frères Mc Donald. Il tombe amoureux du concept comme de leur nom, il voit dans les arches jaunes qui ornent un de leurs établissements, le symbole d’une nouvelle église. Ray supplie les frères de développer leur franchise, ils acceptent à condition qu’il ne sorte pas d’un millimètre de leur cahier des charges. Au bout d’un moment, lassé de batailler contre des associés réticents à toute innovation, il trouve un moyen juridique de les évincer, eux, leur restaurant et même leur nom, la marque Mc Donald est née.

 

Mené par un Michael Keaton à l’œil meurtrier et au sourire carnassier, the Founder est un peu une allégorie du capitalisme américain mais également du rêve éponyme. En dépit du fait que l’histoire est vraie ce que nous dit Hanckok à travers son personnage de vendeur ambitieux c’est que les légendes américaines d’un rêve de fortune et de gloire hissé en alpha et oméga de cette société, ne repose en réalité que sur le mensonge, le vol, la duplicité. A l’instar d’un Edison avec Tesla, Kroc ne se réapproprie pas seulement une idée mais en détourne les fondamentaux pour maximiser son profit. Les frères Mc Donald proposent des milkshakes à base de lait frais, Kroc commercialise le milkshake en poudre, moins couteux. Les frères pensent avoir créé un nouveau genre de restaurant, Kroc en fait une entreprise immobilière, une des plus vastes au monde aujourd’hui. Les frères veulent maximiser leur rendement en faisant plaisir aux petits et aux grands, Kroc maximise ses profits en faisant des arches d’or le symbole américain du nouveau temple de la consommation. Et pour finir, il leur vole jusqu’à leur nom, devenu marque déposée, comme le nom de Tesla estampille désormais des voitures qui pillent ses idées. Et après tout pourquoi pas, nous dit en sommes le film. L’entreprise familial est devenue une multinationale, le génie des Mc Donald un standard de la restauration rapide, ce qui n’était qu’une bonne idée pas exploitée est devenue un modèle industriel et une réussite commerciale sans précédent, et peu importe finalement qu’elle n’est pas fait la fortune de ses inventeurs, le capitalisme se fiche de la morale comme de la justice, tout ce qui compte c’est la réussite. Le rêve américain ainsi accomplit par Raymond Kroc ne repose en réalité que sur le mensonge mais, et c’est également là que le film est intéressant, Kroc n’est pas pour autant un salopard de la pire espèce. Il est ambitieux, il est à un âge de sa vie où on n’a plus guère de seconde chance, il aime réellement son projet, cette marque, ces produits, il y croit et surtout à travers même cette réappropriation de nom, il change complètement de peau. Il devient l’entrepreneur qu’il a toujours rêvé d’être, celui qui voit grand et loin. Le voyageur de commerce à la traine avec son livre de développement personnel devient enfin ce capitaine d’industrie sans pitié qu’il sait être au fond de lui. Kroc devient en quelque sorte Mc Donald, maitre d’un nouvel empire. C’est au-delà de l’histoire réelle d’un pillage industriel, la métamorphose d’un homme, sa propre réinvention à travers sa foi en son propre succès. Ce qui le transcende c’est cette certitude très protestante et très anglo-saxonne que la volonté et la persévérance triomphent de tout. Steinbeck disait à peu près que si le socialisme n’avait jamais marché aux Etats-Unis c’était parce que chaque américain pauvre se voyait comme un millionnaire momentanément dans les difficultés. Raymond Kroc en est la démonstration, et le film nous démontre que ce rêve de fortune ne repose en réalité que sur quelques coups tordus et une belle légende.

 

Kill your friends

Nous sommes dans les années 90 alors que des groupes comme Oasis ou Blur cartonnent, Steven Stelfox, directeur artistique d’un label de musique, cynique, camé et dévoré par son ambition doit absolument trouver le prochain hit s’il veut rester dans la course. Et il n’hésitera devant aucune méthode pour éliminer tous ceux qui lui barrent le chemin vers la réussite.

 

Kill your friends est un jeu de massacre au sens double du terme. Une comédie noire qui relate l’ascension d’un jeune sociopathe dans une industrie de la musique où la moindre bouse primaire peut devenir un hit pour peu qu’on y mette les moyens. Tout le truc c’est de trouver la perle rare, la ligne de basse, le refrain que tous les crétins décérébrés auront envie de se répéter en boucle. Pour le savoir Stelfox écume les boites de nuit, les concerts, toujours avec une ligne dans le nez, un cachet magique, de la défonce à longueur de temps comme un anesthésiant à une vie dévorée par l’arrivisme. Stelfox ne veut pas seulement arriver au sommet, il veut, citant Conan le barbare « écraser ses ennemis et entendre la lamentation de leurs femmes » et pour se calmer il se récite un mantra de tous les noms autour de la dope qu’il connait « poudre, fumette, Kétamine, acide… » Et lui aussi lit un livre de développement personnel pour développer son potentiel guerrier. C’est American Psycho en quelque sorte mais avec un humour grinçant, froid, cynique, dénonçant à la fois une industrie du disque totalement artificielle qui s’est imposé au talent comme un tic à un chien, et un public à la fois parfaitement formaté et sans le moindre goût faisant des triomphes à des bouses et achetant tout ce qu’un bon marketing lui dira d’acheter. C’est la célébration de la consommation au service de l’arrivisme avec en médaille en chocolat pour chaque artiste ou apprenti artiste le dérisoire espoir de devenir célèbre. Nicholas Hoult avec son physique à la fois de garçon idéal et d’androïde, est parfait dans le rôle titre, tour à tour glaçant, pathétique, calculateur on en vient presque à le prendre en pitié quand il traverse une sale passe dans sa carrière, car on le sait humain, capable d’être touché dans sa sensibilité artistique mais c’est ce qui fait la particularité des monstres, ils sont humains justement. Un jeu de massacre donc autant pour les protagonistes du film que pour l’industrie du disque et du divertissement dans son ensemble où une nouvelle fois le capitalisme démontre de son imposture avec son armada de marketeur et de directeur artistiques, d’agents et de distributeurs tous voués à formater les goûts d’un public sans oreille, ni yeux, sans goût ni culture.

 

War Machine

La guerre en Afghanistan s’enlise, le président Obama décide de faire appel à un nouveau responsable pour y mettre un terme, le général Mc Mahon qui voit rapidement là de quoi servir ses propres ambitions.

 

Produit par Netflix et inspiré du livre non-fictionnel, the Operator du journaliste Michael Hastings, War Machine nous dresse en réalité le portrait sans concession du général Mc Chrystal, ici interprété par un Brad Pitt qui s’en donne visiblement à cœur joie. Instamment persuadé d’avoir un destin, déterminé à gagner une guerre que personne ne lui demande de gagner, Mc Mahon/Mc Chrystal va être à la fois victime des réalités du fonctionnement de l’appareil d’état et de sa propre mégalomanie. Propre sur lui, raide comme la justice, adoré de ses hommes, il est officiellement le tombeur d’Al Zarqawi, il est aussi de cet espèce de généraux, à l’instar d’un Mc Arthur, avec une grande bouche et la certitude qu’ils pourront faire la différence. Qu’ils pourront remporter une guerre impossible à remporter tel César s’en revenant de Gaule. Cette même mégalomanie que l’on sent chez Kilgore, l’officier de cavalerie d’Apocalypse Now, cette même certitude qui manqua de conduire l’Amérique vers le conflit nucléaire pendant la guerre de Corée, et même pendant le Vietnam. Pour autant la première guerre que doit désormais livrer le général c’est la guerre médiatique, une guerre qu’il perdra par sa propre faute, à force de se prendre pour une rock star. War Machine c’est aussi un jeu de massacre concernant la personnalité même du général, petit bonhomme étriqué, handicapé de la vie civile, handicapé dans ses rapports avec une épouse qu’il ne voit quasiment jamais, qui ne se sent bien que dans son rassurant uniforme de général, parmi les siens. Sommes Mc Mahon/Mc Chrystal n’est qu’un officier d’opérette, on lui attribue la réussite contre le terroriste mais ce n’est pas lui qui était sur le terrain, il n’est d’ailleurs jamais allé au combat, une carrière tout entière dans les forces armées sans jamais regarder la mort dans les yeux. Il ne peut pas espérer plus d’avancement, plus de gloire sans un dernier coup d’éclat. Ce sera un coup d’épée dans l’eau. Reposant tout entier sur l’abattage d’un Brad Pitt visiblement ravi d’en rajouter des couches, le film souffre cependant d’un traitement standard, presque télévisuel et glisse sur la réalité d’un drame et d’une guerre pour ne se concentrer que sur un de ces acteurs, comme si tout cela n’avait aucune importance, que pendant ce temps personne ne mourrait. Il manque de point de vue non pas sur cette guerre en tant que telle mais sur la guerre en général. Jamais la bêtise de ce général n’est contrebalancée par la réalité du terrain à l’exception d’une scène, réalisée sans véritable enjeux et qui essaye de démontrer de la cruelle réalité du conflit et des manœuvres du général mégalo, sans jamais y parvenir. Presque un film de bureau, où des individus diversement sains d’esprit et sobres prennent des décisions qui conduiront une carrière à sa perte. Reste l’interprétation de Brad Pitt et sa relation avec Meg Tilly qui joue ici sa compagne, presque une farce si l’on ne pensait que pendant ce temps les gens mourraient.

Ghost in the shell, le ver est dans le fruit.

D’habitude, je n’aime pas chroniquer un film que je n’ai pas apprécié. Il y a foison de gens fort compétents dans ce domaine, d’ailleurs souvent plus prompt à expliquer pourquoi un film est mauvais plutôt que pourquoi il est bon. Mais il est vrai que c’est plus facile. Pour autant il y a des limites à tout, et quand on touche à un petit chef d’œuvre de l’animation dans l’idée d’en faire une œuvre live, autant dire qu’on est attendu au tournant par ses fans.

 Je ne vais quasiment plus voir les films en salle, notamment en raison du prix, mais surtout parce que ça fait un moment que je n’y ai pas vu de bons films. Les distributeurs français n’ont pas l’âme aventureuse, ils préfèrent se fier au nombre de clics sur une bande-annonce, autrement dit une pub, pour distribuer un film plutôt que de se baser sur une réelle réflexion commerciale, ou, soyons fou, un réel intérêt pour le cinéma. La plupart des distributeurs sont devenus des confiseurs, et quand des cinéastes de renom se lancent dans les défis du cinéma de demain, aucune salle n’est équipée ou bien, il s’agit d’en profiter pour augmenter le prix des places. Comme avec la sortie d’Avatar avec une paire de lunettes à trois euros qui ne servira qu’une fois. Trois euros supplémentaires pour assister à un barnum à base de fluo, d’indiens bleus, et d’arbre magique mais fluo, une démonstration de graphiste palette. Beaucoup moins cher qu’une journée à Disneyland certes quoi qu’à peine plus ennuyeux. Or Hollywood, depuis l’invention de la CGI, croit détenir un filon, fabriquer des films à base d’effets spéciaux, en se passant de la moindre intention narrative. Après tout il s’agit de vendre des jouets et de remplir les tuyaux du net, pas de faire de bons films. La multiplication des plateformes et des écrans a transformé la culture cinématographique en un grande marche globale de marchandises taylorisées. Tous les ans Marvel sort une chiée de films formatés sans qualité particulière, en variant sur les costumes et la segmentation des adolescents, Deadpool contre Captain America. Tous les ans, on nous fait le coup du gros film, du film-événement, en nous abreuvant conséquemment de bandes-annonces toute plus séduisantes les unes que les autres, et qui la plupart du temps se suffisent à elles-mêmes en ceci que tout l’intérêt du film se résume à sa promotion. Dans ce cadre Ghost in the shell ne fait hélas pas exception, et ce n’est pas lui qui risque de me ramener dans une salle. Je ne l’ai donc pas vu dans des conditions optimum, mais considérant l’objet, ce n’était pas non plus indispensable.

 

Hollywood ou la nouvelle course au marché asiatique.

Ce n’est pas si nouveau que ça, la tendance a commencé au début des années 90 quand quelques stars d’action comme Van Damne et quelque producteur en mal de renouveau, comme Joey Silver, ce sont donné le mot pour faire venir les réalisateurs et acteurs renommés de Hong Kong, John Woo en tête. Une première approche pour tenter de capter un public qu’en réalité, les Américains ont peine à comprendre (et sur ce sujet Ghost est un cas d’école). Les exécutifs d’Hollywood dans leur logique raciste pensant que d’inscrire un nom chinois au générique suffirait à capter un public notoirement protectionniste et jaloux de sa culture. Et le pauvre Jet Li d’être obligé de faire le guignol en présence de Mel Gibson dans l’Arme Fatale 4, Jacky Chan de se vautrer dans les lamentables Rush Hour, et Van Damne d’être martyrisé et ridiculisé par un Tsui Hark malheureux à Hollywood. Une première tentative qui se soldera par un ratage. Jet Li n’ayant jamais trouvé de film à la mesure de ses qualités, comme ce fut le cas avec Tsui Hark et la série Il était une fois en Chine, et les Ringo Lam et autre Kirk Wong de bien vite repartir à Hong Kong. L’autre tendance sera de demander à des réalisateurs d’origine asiatique, comme Ang Lee (il est taïwanais) de réaliser des films à la sauce locale, comme le soporifique Tigre et Dragon. Décalque sans âme des Wu Xia Pian, des films de cape et d’épée chinois, comme en a produit Hong Kong à la chaîne entre les années 70 et 80, avec son casting pan asiatique (Hong Kong, Chine populaire, Malaisie) et ses passes d’armes précieuses. Démontrant s’il en est qu’Hollywod résumait le cinéma chinois à des épéistes volants et des prises de kung fu. Incapable de comprendre la culture qui sous-tendait derrière puisque imperméable même à la littérature épique chinoise et encore moins à l’approche philosophique et mystique de toute la culture asiatique, de la Chine au Japon, en passant par l’Indonésie ou la Thaïlande. Le bouddhisme zen, le Tao, n’entrant dans l’ADN d’Hollywood qu’à titre d’accessoire exotique, bibelot en plâtre comme presse-papier, et qui explique accessoirement et en partie, la nouvelle catastrophe cyberpunk qu’est ce Ghost in the shell live.  

 

Hollywood et le cyberpunk, une histoire douloureuse.

Le terme même de cyberpunk, on le doit à William Gibson qui avec son livre le Neuromancien va lancer tout un nouveau genre de littérature et de bande dessinée de science fiction, basé autour de l’hyper technologie et de la révolution informatique prédit par Gibson lui-même. Écouter l’auteur parler de l’avenir dans les années 80, c’est déjà entendre des expressions comme « autoroute de l’information » « la toile » (expressions aujourd’hui courantes et qui sont toutes de lui) et de prédire les prothèses bioniques modernes, les puces sous la peau, les lentilles de contact tel que Google les met au point aujourd’hui. En fait, c’est simple, c’est presque à se demander si la réalité n’a pas ouvert un livre de Gibson pour copier absolument toutes ses idées, à commencé par les plus funestes, et les mettre en application de nos jours. Mais Gibson ne se contente pas de débiter un inventaire de nouveaux prodiges inspirés d’une révolution industrielle en marche, il y ajoute toute une dimension mystique et humaniste, prenant notamment en compte la fusion entre l’homme et la machine, et ce que cela sous-tend comme interrogation sur la définition de ce qu’est un être humain, ce qui le distingue d’une machine pensante par exemple. Autant d’interrogations qui ne pouvaient que frapper les esprits notamment japonais. D’une part parce que le boom technologique décrit par Gibson n’est plus depuis un moment une fiction là-bas. Robotique, biotechnologie, nano technologie, autant de domaines qui intéresse depuis longtemps le Japon. Mais au-delà de ça, la simple dimension de la fusion entre l’homme et son être, entre l’être et le grand tout est une donne essentielle de la philosophie zen et taoïste. Et cela explique notamment des œuvres comme le Ghost in the Shell d’origine.

Qu’est-ce qui distingue un être humain ? Qu’est-ce qui le défini en lui-même ? Sa mémoire ? Elle se manipule. Ses sensations, ses émotions ? Ils se manipulent également. Qu’est-ce que l’âme ? Est-ce juste un concept mystique ou est-ce une résonance de notre être profond. Et si oui, la machine peut-elle elle-même développé une âme ? Ces questions, on les retrouvait déjà chez un autre auteur américain, également père du cyberpunk, involontaire cette fois, je veux parler bien entendu de Philip K. Dick. Involontaire, car si ces questions sont bien au cœur notamment de « Les moutons rêvent-il d’androïde électrique », l’imagerie du cyberpunk sera influencée, marquée à jamais, par l’adaptation du roman de Dick, sous le titre de Blade Runner. Tellement que la publicité couvrant tout un immeuble comme dans le plan d’ouverture, va devenir le gimmick obligatoire de tous les films se référant à un futur sombre (alors que cela s’inspire de pub déjà présente au Japon alors). Du maladroit et récent Arès, dans sa version Blade Runner de Paris jusqu’à ce Ghost in the Shell ci, au point du ridicule.

 
Pourtant, en dépit du succès planétaire de Blade Runner, de l’explosion de la culture geek, il faudra attendre les années 90 pour voir sur les écrans une des premières tentatives d’adaptation d’une nouvelle de Gibson sur un scénario de lui-même, je veux parler du cataclysmique mais hilarant Johnny Memomnic avec l’inénarrable Keanu Reeves dans le rôle-titre, et, déjà, Takeshi Kitano ici en bad guy, ainsi qu’un Dolph Lundgren désespérant qu’Hollywood lui trouve un rôle à sa démesure (il frise les deux mètres). Hélas non seulement le film ne bénéficie pas de la débauche de CGI actuel, mais quelqu’un a eu l’immense idée de confier la réalisation à un plasticien new-yorkais, totalement à la ramasse du cinéma. Ce qui nous donnera un film massacré au montage, avec un Keanu Reeves mauvais comme un cochon, mais il est vrai que Reeves est un peu l’acteur des films évènement plutôt que celui des bons films où il faut révéler d’autre qualité que de savoir tirer ou décrocher un coup de poing. En fait, il faudra attendre trois ans de plus après cette catastrophique tentative pour voir à la fois un film qui digère et assume totalement ses influences asiatiques. Donnant à la rationalité du public américain une raison de s’intéresser au combat en suspension et autre prodige aérien, mais qui plus est, un film qui comprend parfaitement l’univers décrit par Gibson et d’autres, au point de créer en soi une nouvelle référence au genre. Je veux bien entendu parler de Matrix, sans qui ce Ghost in the shell live n’aurait jamais existé.

 

La Veuve Noire chez les robots.

Dans le Ghost d’origine, une IA née du flux énorme de data proliférant à travers les réseaux et d’un projet militaire secret, venait à développer une conscience propre au point d’acquérir une identité, une « âme », un ghost cherchant à fusionner avec l’humanité afin de se recréer comme entité propre et autonome. Pirate informatique immatériel, sautant de programme et de corps en corps, le Puppet Master, ainsi qu’il se surnomme lui-même poursuit le Major avec qui il développe une relation d’intimité d’autant plus vraie que celle-ci se pose également des question sur son identité, ses origines, qu’elle est elle-même comme son collègue Batou, des êtres cybernétique dont l’humanité effective se résume à quelques cellules animales préservés dans un cœur cybernétique, le fameux ghost. Un fantôme comme chez un amputé qui ressent toujours son membre disparu, au point même de recréer des sensations. Un fantôme pour une humanité amputé d’elle-même au sens physiologique et philosophique du terme, et qui se cherche au travers du mystère que propose le Puppet Master. Ici le tout se déroule sur fond d’intrigue d’espionnage et de lutte d’influence entre les services gouvernementaux. La conclusion du film offrant une vertigineuse perspective sur l’avenir homme/machine, à travers la fameuse fusion entre un être de synthèse et un être optimisé et qui verra son héroïne devenir une autre pleinement, une petite fille au demeurant dans un corps cybernétique récupéré au marche noir. Et où l’on constate que face à la conscience, la différence entre une machine et un être humain est finalement ténue à partir du moment où la première développe une réflexion propre. Autant de thème et d’interrogation qui ne peut être qu’à propos à l’heure où des IA développent leur propre langage cryptique pour discuter entre elles, comme l’a récemment constaté Google, et qui effraient grandement jusqu’à Bill Gates lui-même ou des hommes comme Steven Hawkins. C’est l’avenir déjà développé à travers des films comme Terminator et le programme Skynet ou bien entendu, à nouveau Matrix. Mais bon, tous ces machins compliqués à base d’interrogation philosophique, c’est de la semoule pour les exécutifs d’Hollywood. Si Matrix a réussi à se vendre ce n’est d’ailleurs pas sur la base de son scénario auquel personne ne comprenait rien, mais de l’excellence d’un storyboard et l’énergie de ses deux réalisateurs.

Les exécutifs ne comprennent rien, mais quand il s’agit de produire un film de catégorie A, dont le modèle d’origine est une référence absolue (avec Akira, l’autre film qu’Hollywood rêve de faire en live) pour bien des gens, c’est tout le gratin qui se précipite au portillon, Scarlett Johansson en tête dans le rôle du Major, ainsi qu’à nouveau Kitano (décidément malchanceux sur le sujet) Michael Wincott en caméo même pas crédité au générique, l’inénarrable Juliette Binoche dans un rôle crée de toute pièce pour le film, et Johan Asbeak dans le rôle de Batou, acteur danois et présentateur télé déjà vu dans Lucy, si vous avez eu la malencontreuse curiosité de voir ce sommet de nimportnawak cinématographique. Cette fois terminées les réflexions philosophiques et place à la justice des gentils toutous et à la bonne vieille et basique vengeance. Car Ghost in the shell live n’est rien de plus qu’un couteux film d’action pour geek amateur de madeleine cinématographique, de doudou filmique sans le moindre fond autre que cosmétique. Cette fois, le major est The machine ultime, sorte de robocop sexy, fabriqué pour devenir un outil de répression par un industriel diabolique, et le Puppet Master n’est plus le Pupper Master une entité pensante issu du réseau, mais Hidéo Kuze (un japonais donc joué… Par un américain), une pauvre victime des expérimentations du vilain industriel et de la pas si méchante scientifique interprété par Binoche. Pour aucune raison valable, cela semble se passer dans un Japon du futur, où pour autant tous les décisionnaires sont blancs, où même l’héroïne, dont on ignorait l’identité véritable dans le film d’origine a un prénom japonais, raison pour laquelle on la fait revivre sous les traits de Scarlett Johansson parce qu’il ne faudrait pas s’aliéner le public américain qui ne comprendrait pas que la Veuve Noire soit joué par une bridée. Pour aucune raison valable, sinon qu’il ne parle pas anglais, Kitano, qui pour l’occasion s’est fait la coiffure de son personnage animé (parfaitement ridicule et sans intérêt) s’exprime en japonais et on lui répond en anglais. Kuze est protégé par des yakuzas cybernétiques afin d’assurer quelques scènes d’actions au public mâle venu voir Johansson en tenue moulante. Car au fond le film ne fait que ça, jouer sur le crédit actionner que véhicule désormais la comédienne depuis son rôle de super tueuse chez Marvel. Quand à Batou, les trois scénaristes qui se sont donné la main pour écrire cette bouse, ont tenu absolument à expliquer l’origine de ses yeux, et, tout gros nounours violent est-il, il aime les toutous… Il est vrai que l’explication de ses yeux était absolument nécessaire, d’autant que si dans la version originale, toute la Section 6, à laquelle appartient le Major est composé d’êtres cybernétiques fabriqués par la même entreprise, dans sa mouture live, le Major est la seule unique de son espèce, fabriquée « pour la Justice » nous explique-t-elle à fin avant de disparaitre dans le couchant des pubs en 3D telle une super héroïne bientôt de retour dans les écrans avec sans doute Ghost in the shell 2,3,4,5, etc puisqu’il est évident ici qu’on est dans l’espoir de créer une franchise et en aucun cas dans le désir d’explorer une réflexions autour de l’identité. Johansson qui n’a jamais été une grande actrice se contente de froncer les sourcils et de prendre un air concerné devant la caméra, ce qui est censé suffire dans le domaine des interrogations philosophiques, et on ne fait même pas semblant d’ignorer qu’elle est la star sur qui repose tout le film puisque à la fin le chef de sa section demande à son subalterne la permission d’éliminer le méchant.

 Quant à la réalisation et la production design, n’en parlons même pas… Si la version d’origine dans sa description d’une ville futuriste développait une architecture qui ne devait rien à Blade Runner et tout à un sens esthétique développé dans le manga de Masamune Shirow, celle du film live emprunte pour l’essentiel à Blade Runner et à Johnny Memomnic, avec des fautes de perspective magnifique qui donne parfois le sentiment que des géants (les pubs) se promènent dans le décor. Les combats sont plus acrobatiques qu’efficaces, les fusillades fabriquées pour vendre des fusils high tech, et la combinaison intelligente que porte l’héroïne (et qui est déjà un prototype existant quoi que partiellement au point) une sorte de gadget banal des tueurs du futurs, alors que dans la version animé, c’était un prototype militaire à l’usage exclusif des unités d’élite. Exit également la notion d’aliénation au réseau tel que décrite dans le premier film, la possibilité de pirater un ghost, une identité, à la portée du premier venu si bien équipé. Autant de réalité à laquelle nous sommes désormais confrontés à travers les réseaux sociaux pour un récit, un manga écrit il y a maintenant 35 ans. En résumé Hollywood s’est jeté sur ce titre en espérant en faire une franchise pour sa star et sa doublure. Hélas, ce film qui a coûté 110 millions de dollars n’en n’a rapporté que 40 dans le monde, et ça, dans la logique des comptables ça veut dire merci, mais non. Le réalisateur a beau avoir multiplié les plans de référence, au point du ridicule, offert à ses acteurs des coiffures de manga (hilarant et pathétique), il semblerait que le public soit un tout petit peu plus exigeant. Bref, un beau ratage comme en a la spécialité Hollywood, vous pouvez donc vous abstenir.