Joker, histoire d'un malentendu

Nota bene : spoiler alert.

Arthur Fleck souffre de trouble mentaux qui le pousse à rire à des moments inopportuns. Il rêve de devenir humoriste de stand-up et en attendant pour subvenir à ses besoins et ceux de sa mère avec laquelle il vit, il exerce la profession de clown de rue avec son panneau promotionnelle. La vie lui marche dessus. Son trouble dérange la normalité et de fil en aiguille il est considérablement agressé par des jeunes de rue, une mère de famille dans le bus, des traders alcoolisés qu’il finira par assassiner par légitime défense. Parallèlement Gotham City connait une crise sociale sans précédent qui pousse la ville à l’exaspération puis bientôt au bord de l’implosion. Une ville qui va interpréter ce dernier meurtre comme un geste de révolte contre les puissants, sans savoir ni comprendre que ce geste est celui non d’un révolté mais d’un malade en souffrance. Un malade qui finira par se dévoiler lors d’une émission télé où il tuera l’animateur qui se sert de lui pour mieux le moquer.

Pour les révoltés aux petits pieds comme Juan Branco, jeune chevalier blanc de notre époque d’imposture qui s’est fait connaitre en France pour sa charge contre Macron, le Joker est une apologie de la révolte contre ceux qui ont le pouvoir, qu’ils soient dans les médias ou qu’ils possèdent ceux-ci, comme Thomas Wayne possède la moitié de Gotham. Comme la foule dans le film, il interprète et projette ses propres fantasmes. Et ainsi fait, car il n’est pas le seul, du Chili à ici en passant par les Etats-Unis, des révoltés de tout poil de se mettre à porter le masque du Joker en imaginant que le personnage et le film sont porteur d’un message de violence à l’encontre des 1% et de leurs laquais. Et c’est peut-être ici une partie du génie du film de jouer justement sur cette ambiguïté, puisque les foules sont stupides et qu’elles ramènent à elles, comme les individus des préoccupations qui ne sont aucunement ni celle du film, ni celle de son personnage principal. Pour des gens comme moi, qui ont souffert de crise maniaque avec épisode délirant, les choses sont diamétralement différentes.

Disons le tout de suite, je n’étais pas très fier en regardant le film, ni très à l’aise. Parce que ce rire je l’ai eu (quoique moins sonore) et qu’il cachait comme celui de Fleck des larmes qui refusaient de sortir. Parfois on préfère ricaner devant toute l’absurdité de la vie et sa souffrance plutôt que de pleurer sans discontinuer. Et si jamais personne ne m’a agressé pour cette raison c’est que mon rire rentré était essentiellement réservé à ma solitude qui était alors considérable. Si j’ai bien été agressé en raison d’une crise maniaque, je n’ai blessé ni tué personne parce qu’au fin fond de mes délires il me restait toujours une bribe de lucidité qui m’a évité bien des ennuis avec la justice. Que lucide j’étais paralysé par la peur et incapable de me souvenir de ce que j’avais commis pendant ma crise pour la plus grande colère de mon dernier agresseur, non pas un puissant mais un imbécile ordinaire. Je n’étais pas non plus fier parce qu’au fond, jusqu’à ce que sa réalité bascule et que le spectateur se rende compte que le Joker s’imagine une vie depuis un moment et notamment une vie amoureuse, ce qui m’est arrivé également, le personnage vit dans ses délires pour une bonne part du film. Avant de basculer il accepte les mensonges de sa mère comme des faits et après il rentre en symbiose avec ce qui se passe autour de lui, cette révolte généralisé de Gotham, ce qui à nouveau m’est également arrivé lors d’une crise maniaque pendant les révoltes étudiantes anti CPE en 2006. Je n’avais certes assassiné personne mais j’interprétais les faits dans les journaux comme se rapportant à moi puisque on a des rêves de grandeur dans ces moments-là. On s’imagine super espion, Jésus ou chef d’une révolte qui en réalité nous dépasse de très loin et n’a strictement rien à voir avec nous. Mais on y croit, comme Fleck croit qu’il a une aventure avec sa voisine. Se laisser glisser dans un délire est confortable, presque jouissif comme un trip à l’acide quand la vie nous écrase et qu’on étouffe de toute les manières qui soit. Ainsi pour moi il est même difficile à ce jour d’être tout à fait sûr que le Joker tue bien toutes ces personnes et ne fantasme pas sur la violence qu’il voudrait infliger en réponse à celle qu’on lui fait subir. Et c’est bien tout le talent de ce film, de jouer sur cette perpétuelle interprétation qu’on en fera.

Arthur Fleck est un humilié comme on l’est souvent quand on souffre d’une maladie psychique. On ne contrôle plus certaine de ses réactions où on s’en fout et sans le voir ou sans l’accepter on se met lentement en marge d’une société qui ne nous comprends pas ou qui se saisit de nos troubles pour en faire des généralités creuses. Le schizophrène a une double personnalité, le bipolaire a des hauts et des bas et autres fadaises de cette espèce. Et voilà qu’un film tout entier joue précisément sur ce malentendu qui feront les gorges chaudes de petit bourgeois comme ce Juan Branco, et hélas seront repris au pied de la lettre par les véritables révoltés du Chili ou de France, et tant pis si en soit le clown de rue est une tradition sud-américaine dans laquelle ne pouvait que se projeter les chiliens par exemple. Il n’y a pourtant rien de glorieux à mettre une balle dans la tête à un homme qui du haut de sa position en profite pour ajouter à l’humiliation, ce n’est pas en soi un acte de défense mais de soumission, soumission à la violence qu’on nous inflige. Qu’un Juan Branco y voit au contraire un signe salutaire en dit long sur les fantasmes qu’on peut avoir quand on est un bien né, bien nourri. Que les Gilets Jaunes ou les révoltés du monde entier, de Hong Kong à Santiago s’y retrouvent décrit assez bien l’état d’exaspération dans lequel se trouve une partie du monde face aux inégalités béantes qui définissent le libéralisme morbide qu’on nous impose. N’en reste pas moins que ce film parle mieux des troubles psychiques et de l’interprétation qui en est faites que bien des films misérabilistes ou non visant à réunir autour de la maladie psychique au sens large.

Maintenant que dire de l’interprétation de Joachim Phénix ? Et bien qu’il fallait un acteur de sa dimension pour jouer ce personnage au bord du gouffre sans sombrer dans le ridicule ou l’hystérisassions, avec une prise de risque finalement assez phénoménale quand on sait jusqu’où peut mener un rôle dans votre vie intérieure. Un Joachim Phénix porté par une réalisation au service de son sujet et dont la fin laisse au spectateur tout le choix d’interprétation. A-t-il tué l’infirmière ? Court-il dans ses fantasmes poursuivi par des infirmiers imaginaires, est-ce une allégorie ? On ne le saura pas, on dirait un rêve comme un une bouffée délirante ressemble terriblement à un rêve éveillé, et je suis sorti de là sans avoir la réponse mais comme je le disais plus haut mal à l’aise ce qui démontre le talent du film. Cette capacité à décrire les troubles psychiques sans ni émettre un diagnostic ni sombrer dans les clichés, tout en laissant le choix au spectateur de se mettre soit du côté de la foule de Gotham, soit du côté du Joker en tant que malade est tout à fait remarquable et assez notable pour que je le recommande volontiers aux psys ou aspirant. Un film n’en doutons pas qui a une place bien mérité aux Oscars. Cela étant si comme moi vous souffrez de troubles psychiques, je ne saurais trop vous recommander d’attendre d’être d’humeur solide avant de le voir, il ne laisse pas indifférent.

The Irishman, mémoire de la mafia

Frank Sheeran est irlandais et camionneur pour un abattoir dans les années 50, accusé de vol il est défendu par Bill Buffalino qui finira par lui présenter son cousin Russell, un important mafieux de Philadelphie pour qui il deviendra un homme de main et un tueur à gage efficace. Frank s’est battu pendant la seconde guerre mondiale, il n’a pas froid aux yeux et sommes ça fait du beurre dans les épinards, de fil en aiguille Russel lui présentera Jimmy Hoffa, patron du très puissant syndicat des camionneurs, les alors célèbres Teamsters, pour qui il sera à son tour l’homme de confiance. Homme de confiance et courroie de transmission entre lui et la mafia.

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Disons le tout de suite ceux qui ont aimé ou découvert Scorcese avec les Affranchis ou Casino vont être déçu par ce film de mafia qui ne retient rien du côté opératique du second et ne s’attarde pas non plus sur les figures prolétaires du premier, cette mise en abyme de la mythologie mafieuse qu’était les Affranchis. Pas d’outrance dans la violence ou les propos, pas de Rolling Stone ou de Cream en fond musical, The Irishman est une fresque ample et à la fois minimaliste qui raconte près de trente ans d’histoire de la mafia à travers son personnage principal, et celle, il faut bien le dire, de Jimmy Hoffa. Et pour ceux qui ne connaissent pas cette histoire, ce film pourrait même parfois les perdre. Je pense notamment à l’assassinat de « Crazy » Joe Gallo, lui-même responsable du meurtre de Joe Colombo quand celui-ci se prit de faire de la publicité autour de sa personne et conséquemment la mafia. Peut-être parce qu’au-delà du simple récit historique, relatant notamment la disparition « mystérieuse » de Jimmy Hoffa, et dont le corps n’a toujours pas été retrouvé depuis sa disparition en 1975, The Irishman est un film sur le temps qui passe, sur l’âge, la vieillesse et la mort qui finit tous par nous emporter. Mais également un film sur la transmission. Celle qui est faites au sein même de Cosa Nostra et celle qu’on essaye de faire vis-à-vis de ses enfants.

Sheeran est un bon soldat, il suit les ordres, il ne les discute pas, il les exécute au sens littéral du terme. Et ainsi en dépit de l’amitié qui finit par le lier à Hoffa, de la confiance que ce dernier lui porte, il n’hésitera pas à l’abattre quand le temps sera venu pour lui de tirer sa révérence. C’est qu’Hoffa s’obstine, sorti de prison après quatre ans passés derrière les barreaux pour fraude fiscale, il veut absolument récupérer ce qu’il estime être son syndicat, et tant pis si pour ça il se met en travers du chemin de gens très puissants et très dangereux. Une obstination qu’on ne lui pardonnera d’autant pas que la Cosa Nostra des années 70/80 est en pleine mutation. Les vieux boss vont disparaitre, littéralement ou effacés par le système judiciaire qui les enverra crever lentement en prison. Et c’est ici qu’on en revient à la vieillesse et au temps qui passe, ainsi qu’à la transmission. Scorcese débute son film sur le monologue d’un vieil homme (Sheeran) dans un asile de vieux, et qui n’a personne à qui raconter ses souvenirs de vétéran de Cosa Nostra et soliloque seul ses souvenirs d’homme de main. Personne notamment parce que tous ceux qu’il a connu sont morts comme lui fait remarquer un agent du FBI, mais également parce que ses filles et particulièrement son ainée, refuse de lui parler depuis qu’elle a compris qu’il avait à faire avec la disparition d’Hoffa qu’elle adorait. Parce qu’Hoffa est gentil mais également parce que dans son esprit de petite fille puis de jeune femme, Hoffa aidait les gens et, contrairement à son père, ne les frappait pas pour une peccadille ni n’allait au boulot avec un revolver. Et ainsi Scorcese de consacrer vingt bonne minutes de son film fleuve à un Sheeran presque impotent, souffrant d’arthrose et essayant de renouer d’une façon ou d’une autre autant avec son passé, ses souvenirs, qu’avec ses enfants, sans succès. Et ici c’est un regard presque coupant que Scorcese porte sur l’âge et le temps qui passe où des gens qui furent jadis puissants et reconnus jusque tardivement dans leur vie, finirent pas n’être plus rien sinon des vieux remâchant douloureusement leur souvenir de gloire passée. Le sort qui nous attends tous et notamment le réalisateur lui-même, bien au fait qu’il aura bientôt 80 ans et que c’est peut-être ici un de ses derniers grands films et notamment sur la mafia qu’il a conté durant une partie de sa carrière à travers Mean Street, Casino et les Affranchis. Ce n’est donc pas si surprenant que pour un de ses derniers films il décide de résoudre ce « mystère » sur la disparition de Jimmy Hoffa en réunissant un casting qui l’a poursuivi tout au long de sa carrière, de De Niro en passant par Harvey Keitel ou Joe Pesci. Une porte se referme sur une époque révolue, celle peut-être d’un réalisateur se mettant au clair avec sa propre conscience, notamment depuis Silence, ce film sur le martyr des chrétiens au Japon et qui explorait les ressorts de la foi à travers ce même martyr.

Après le très dynamique et outré Loup de Wall Street, sorte de superlatif autour de la voracité, Martin Scorcese nous étonne encore avec ce film plus sobre, plus lent où des messieurs entrant dans leur dernière ligne droite (rappelons que De Niro, Pesci et Pacino ont sensiblement le même âge) nous racontent trente ans de l’histoire américaine et implicitement trente ans de mafia tant ces deux histoires sont liées. Comme si l’auteur voulait nous rappeler, et particulièrement au jeune publique qui n’a pas manqué d’être séduit par les Affranchis notamment, que Cosa Nostra a fait et défait la politique de ce pays pendant plus de trente ans. Ainsi implicitement il n’hésite pas à mettre en cause au détour d’une phrase la mafia dans l’assassinat de Kennedy, vécu comme un traitre par les parrains qui l’avaient mis en place (voir à ce sujet le passage sur les élections dans l’Illinois). Ni sur son implication directe dans la disparition d’Hoffa. Bref un travail de mémoire et de mise au clair sur une histoire fleuve et sanglante, celle autant de la mafia que du pouvoir américain. Cependant ne vous attendez pas à voir Joe Pesci péter un plomb ou, comme je le disais plus haut, à assister à des effusions de sang comme dans les Affranchis. Pesci joue ici sur un registre sobre, celui d’un homme qui toute sa vie fut au côté de Sheeran, n’hésitant pas à le protéger par devant des parrains très puissants comme Angelo Bruno (Harvey Keitel) dit the Gentle Don, parrain très respecté de Philadelphie et qui finit par être tué par la jeune garde qui voulait sa place. The Irishman est un film de transmission plus qu’un film de mafia, celui d’une histoire finalement jamais racontée car qui à part ceux que ça intéresse n’a jamais entendu parler du comité de défense des italo-américains de Joseph Colombo ou de « Crazy » Joe Gallo ? A voir d’urgence pour qui voudrait connaitre les dessous de cette fresque historique raconté en voix off par un de ceux qui fut au plus près des événements. Mais également pour les amateurs d’un cinéaste solide qui n’a plus rien à prouver et tout à transmettre. Et peut-être à se faire pardonner à travers son personnage, reclus à sa manière de culpabilité pour une histoire qui l’a fabriqué plus qu’il ne l’a jamais conduite.

Tony, la banalité du mal

A quelques rares exceptions le cinéma produit depuis des années des films de tueur en série comme des sortes de super héros machiavélique où l’outrance se partage avec l’horreur. Souvent adapté d’histoire réelle plus c’est gore mieux c’est car après tout c’est un croquemitaine absolu qu’est censé incarné le psychopathe et l’on cesse totalement de s’intéresser à la psychologie ou aux motivations profondes du personnage, comme si il n’y avait jamais d’explication à ce phénomène psychiatrique, comme si le tueur en série n’était qu’une figure dans laquelle les cinéastes déversaient leur envie toute particulière de s’exprimer sur l’horreur sans autre but que de satisfaire la pulsion voyeuriste du spectateur. Avec le premier film de Gerard Johnson, déjà auteur de l’électrisant Hyéna (dont vous pouvez lire la critique ici) nous sommes dans un tout autre registre, à rapprocher de l’excellentissime Etrangleur de la place Rillington de Richard Attenborough, mais j’y reviendrais.

Tony Benson est un invisible. Le visage pâle, la coupe de cheveux improbable, caché derrière sa moustache et ses lunettes à la banalité sans saveur, cintré dans sa chemise blanche boutonnée jusqu’au col sous un imper sans forme, Tony est accro aux magazines pornos et aux films d’action. Il n’a jamais travaillé ou presque, il erre dans la ville à la recherche désespérée d’un contact humain et vit dans une de ces barres grisâtres de la banlieue de Londres, seul, désespérément seul. Tony est transparent et semble ne pas exister sauf quand quelqu’un le contrarie, alors il tue. Tony est un tueur en série comme le sont les véritables tueurs en série, banal, raté, sans relief, à des années lumières de l’image qu’en donne le cinéma. Ici aucune flamboyance à la Hannibal Lecter, aucun machiavélisme tordu, ni hystérie comme dans Ed Gain ou Evilenko, juste un solitaire paumé qui ne semble rencontrer sur son chemin que des brutes et des imbéciles prenant son air transparent pour une invitation à le maltraiter. D’ailleurs la plus part du temps Tony ne répond pas, il se laisse agresser sans un mot, sauf si ça se déroule dans son appartement, alors il passe à l’acte puis découpe ses victimes et s’en débarrasse dans la Tamise. Qui sont-elles ? Un paumé rencontré au hasard de son désespoir dans les rues de la ville, un homosexuel dans un bar gay qu’il fréquente pour combler sa solitude, un gars de la redevance venu lui confisquer son sacro-saint téléviseur. Et chaque fois que quelqu’un rentre chez lui, il se plaint de l’odeur que Tony attribue aux égouts. En réalité bien entendu les égouts n’ont rien à voir, et il est si seul qu’il en vient à dormir avec un cadavre auquel il dit bonjour le matin avant de s’en occuper dans son évier. Combien il y en a-t-il d’autres chez lui, on ne le saura pas, peut-être plus qu’un, une scène nous le suggère, mais ce n’est pas le plus important. Le plus important dans ce film court (1h16) c’est le portrait psychologique d’un solitaire perdu au milieu de son chaos intérieur, sa vie sans relief d’inadapté complet. Tony n’est pas un pervers sexuel, un vengeur ni un tueur d’enfant comme nous le suggère une partie du film jusqu’au dénouement c’est juste un type qui crève de sa solitude et ne parvient jamais à atteindre le bout de celle-ci, errant en ville, parlant à n’importe qui, sans un sou, vivant des maigres allocations que lui donne l’état en tant que chômeur très longue durée. Et quand la police se présente enfin chez lui, à la recherche d’un enfant fugueur, encore une fois il se fait agresser verbalement, encore une fois il passe inaperçu comme s’il n’existait que comme exutoire à toute les brutes qui le rencontre. Oh le flic remarque bien l’odeur, mais cela s’arrête là, exactement comme ce fut le cas avec Jeffrey Dahmer avant qu’il ne se fasse finalement pincer. Parce qu’à l’instar des vrais psychopathes Tony est donc un être sans forme que rien ne distingue sinon peut-être justement cette banalité passe-partout et qui le rend aux yeux des autres inoffensif. Très peu d’effet gore ici, si l’on peut même parler de gore dans le cas qui nous occupe, la caméra de Johnson est plutôt dans le regard chirurgical, un pied découpé dans un évier, Tony taillant sans manière dans de la viande qu’on imagine humaine. Les scènes de meurtre sont à l’avenant, sans effet non plus, terriblement banale et brève, le tout filmé dans les tons verdâtres et gris comme l’état d’esprit de Tony, sa vie au quotidien. C’est la banalité du mal. Et peut-on simplement parler de mal ? L’excellence de l’exercice ici c’est que le réalisateur n’est jamais juge de son personnage. En tant que spectateur il nous fait même plutôt pitié et si on ne partage pas ses motivations du moins les comprend-t-on en ceci que sa solitude au fond c’est la nôtre, que les agressions et intrusions dans sa vie pourrait être aussi les nôtres même si nous ne répondons pas de la même manière. Le mal n’est pas seulement banal il est humain, terriblement humain, comme Tony. Car après tout que demande ce personnage sinon un peu d’amour, un peu de chaleur humaine. En cela Tony n’a rien d’un monstre, ce n’est pas le Henry de Henry Portrait of a serial killer qui ne peut s’empêcher de massacrer son prochain comme une activité banale et nécessaire à son équilibre. Ce n’est pas non plus le pervers sexuel dépeint dans le très beau film d’Attenborough, c’est vous, c’est moi débarrassé de toute vie sociale, de tout contact humain. Tellement débarrassé que lorsqu’une voisine invite Tony à diner, c’est à peine s’il est capable d’avoir une conversation, handicapé des relations humaines qu’il est. Et si ici je pense à l’Etrangleur de la Place Rillington, film plutôt méconnu, c’est qu’on y dépeint la même banalité dans le mal, dans les mêmes ton passés et glauques au point du malaise, un même personnage de raté existentiel, morne et sans relief tel qu’encore une fois sont la plus part des tueurs en série dans la réalité. A ceci près que ce film s’inspire d’une histoire vraie, là où Tony est un portrait sans égal issu de l’imagination de son auteur.

Porté de bout en bout par la performance de Peter Ferdinando qu’on verra plus tard dans Hyéna en flic au bout du rouleau (il est le cousin du réalisateur) Tony dresse un portrait humain d’un homme jamais décrit comme un monstre mais comme le reflet de nous-même. Un homme qui tue sans passion ni rage aucune, qui tue comme une seconde nature, seule réponse plausible à son mal être, une sorte d’impasse dans laquelle il rentre et s’installe jusqu’au découpage de la victime, acte barbare s’il en est qu’il remplit avec la même absence de passion et d’implication que pour le reste de sa vie. En quelque sorte Tony n’est pas, et ce vide qu’il trimballe partout avec lui, cette pâleur de mort, l’inexpressivité de son visage, sorte de Pierrot lunaire en perpétuelle errance à travers une ville trop grande et inhumaine, se heurte sans cesse à ce qui s’apparente à la vie normale. Figurée ici par un ivrogne qui lui en veut sans raison aucune, une prostituée d’appartement à qui il réclame un simple câlin, un flic agressif, un patron sans scrupule, ou un employé du chômage sans pitié ni remord. Tony c’est le type à l’école que les autres élèves maltraitent parce qu’il est différent, la victime perpétuelle, encore une fois une approche bien plus réaliste de la figure du tueur en série tel que le cinéma en produit en général. Un homme malade, ici de sa solitude, plus qu’un simple croquemitaine pour amuser la galerie. Tourné avec une économie de moyen pour un petit budget, la caméra ne quitte jamais son sujet principal qu’elle filme au plus près, à l’épaule le plus souvent comme pour renforcer l’identification du spectateur à son sujet principal et non sans une certaine dose d’humour à froid pour qui aime les Pierrot lunaire. C’est Tony qui est drôle malgré lui avec sa dégaine encombré, son air perpétuellement surpris et harassé, sa tête livide de monsieur tout le monde.

Disponible en streaming ou en DVD, Tony est un de ces films rares que l’on peut raisonnablement considérer comme culte tant il sort des sentiers rebattues sur le sujet, à mettre entre Henry portrait of a serial killer et l’Etrangleur de la Place Rillington. A voir donc et vite pour qui voudrait se laver la tête de la médiocrité marchande qui a envahie aujourd’hui le cinéma.