Tony, la banalité du mal

A quelques rares exceptions le cinéma produit depuis des années des films de tueur en série comme des sortes de super héros machiavélique où l’outrance se partage avec l’horreur. Souvent adapté d’histoire réelle plus c’est gore mieux c’est car après tout c’est un croquemitaine absolu qu’est censé incarné le psychopathe et l’on cesse totalement de s’intéresser à la psychologie ou aux motivations profondes du personnage, comme si il n’y avait jamais d’explication à ce phénomène psychiatrique, comme si le tueur en série n’était qu’une figure dans laquelle les cinéastes déversaient leur envie toute particulière de s’exprimer sur l’horreur sans autre but que de satisfaire la pulsion voyeuriste du spectateur. Avec le premier film de Gerard Johnson, déjà auteur de l’électrisant Hyéna (dont vous pouvez lire la critique ici) nous sommes dans un tout autre registre, à rapprocher de l’excellentissime Etrangleur de la place Rillington de Richard Attenborough, mais j’y reviendrais.

Tony Benson est un invisible. Le visage pâle, la coupe de cheveux improbable, caché derrière sa moustache et ses lunettes à la banalité sans saveur, cintré dans sa chemise blanche boutonnée jusqu’au col sous un imper sans forme, Tony est accro aux magazines pornos et aux films d’action. Il n’a jamais travaillé ou presque, il erre dans la ville à la recherche désespérée d’un contact humain et vit dans une de ces barres grisâtres de la banlieue de Londres, seul, désespérément seul. Tony est transparent et semble ne pas exister sauf quand quelqu’un le contrarie, alors il tue. Tony est un tueur en série comme le sont les véritables tueurs en série, banal, raté, sans relief, à des années lumières de l’image qu’en donne le cinéma. Ici aucune flamboyance à la Hannibal Lecter, aucun machiavélisme tordu, ni hystérie comme dans Ed Gain ou Evilenko, juste un solitaire paumé qui ne semble rencontrer sur son chemin que des brutes et des imbéciles prenant son air transparent pour une invitation à le maltraiter. D’ailleurs la plus part du temps Tony ne répond pas, il se laisse agresser sans un mot, sauf si ça se déroule dans son appartement, alors il passe à l’acte puis découpe ses victimes et s’en débarrasse dans la Tamise. Qui sont-elles ? Un paumé rencontré au hasard de son désespoir dans les rues de la ville, un homosexuel dans un bar gay qu’il fréquente pour combler sa solitude, un gars de la redevance venu lui confisquer son sacro-saint téléviseur. Et chaque fois que quelqu’un rentre chez lui, il se plaint de l’odeur que Tony attribue aux égouts. En réalité bien entendu les égouts n’ont rien à voir, et il est si seul qu’il en vient à dormir avec un cadavre auquel il dit bonjour le matin avant de s’en occuper dans son évier. Combien il y en a-t-il d’autres chez lui, on ne le saura pas, peut-être plus qu’un, une scène nous le suggère, mais ce n’est pas le plus important. Le plus important dans ce film court (1h16) c’est le portrait psychologique d’un solitaire perdu au milieu de son chaos intérieur, sa vie sans relief d’inadapté complet. Tony n’est pas un pervers sexuel, un vengeur ni un tueur d’enfant comme nous le suggère une partie du film jusqu’au dénouement c’est juste un type qui crève de sa solitude et ne parvient jamais à atteindre le bout de celle-ci, errant en ville, parlant à n’importe qui, sans un sou, vivant des maigres allocations que lui donne l’état en tant que chômeur très longue durée. Et quand la police se présente enfin chez lui, à la recherche d’un enfant fugueur, encore une fois il se fait agresser verbalement, encore une fois il passe inaperçu comme s’il n’existait que comme exutoire à toute les brutes qui le rencontre. Oh le flic remarque bien l’odeur, mais cela s’arrête là, exactement comme ce fut le cas avec Jeffrey Dahmer avant qu’il ne se fasse finalement pincer. Parce qu’à l’instar des vrais psychopathes Tony est donc un être sans forme que rien ne distingue sinon peut-être justement cette banalité passe-partout et qui le rend aux yeux des autres inoffensif. Très peu d’effet gore ici, si l’on peut même parler de gore dans le cas qui nous occupe, la caméra de Johnson est plutôt dans le regard chirurgical, un pied découpé dans un évier, Tony taillant sans manière dans de la viande qu’on imagine humaine. Les scènes de meurtre sont à l’avenant, sans effet non plus, terriblement banale et brève, le tout filmé dans les tons verdâtres et gris comme l’état d’esprit de Tony, sa vie au quotidien. C’est la banalité du mal. Et peut-on simplement parler de mal ? L’excellence de l’exercice ici c’est que le réalisateur n’est jamais juge de son personnage. En tant que spectateur il nous fait même plutôt pitié et si on ne partage pas ses motivations du moins les comprend-t-on en ceci que sa solitude au fond c’est la nôtre, que les agressions et intrusions dans sa vie pourrait être aussi les nôtres même si nous ne répondons pas de la même manière. Le mal n’est pas seulement banal il est humain, terriblement humain, comme Tony. Car après tout que demande ce personnage sinon un peu d’amour, un peu de chaleur humaine. En cela Tony n’a rien d’un monstre, ce n’est pas le Henry de Henry Portrait of a serial killer qui ne peut s’empêcher de massacrer son prochain comme une activité banale et nécessaire à son équilibre. Ce n’est pas non plus le pervers sexuel dépeint dans le très beau film d’Attenborough, c’est vous, c’est moi débarrassé de toute vie sociale, de tout contact humain. Tellement débarrassé que lorsqu’une voisine invite Tony à diner, c’est à peine s’il est capable d’avoir une conversation, handicapé des relations humaines qu’il est. Et si ici je pense à l’Etrangleur de la Place Rillington, film plutôt méconnu, c’est qu’on y dépeint la même banalité dans le mal, dans les mêmes ton passés et glauques au point du malaise, un même personnage de raté existentiel, morne et sans relief tel qu’encore une fois sont la plus part des tueurs en série dans la réalité. A ceci près que ce film s’inspire d’une histoire vraie, là où Tony est un portrait sans égal issu de l’imagination de son auteur.

Porté de bout en bout par la performance de Peter Ferdinando qu’on verra plus tard dans Hyéna en flic au bout du rouleau (il est le cousin du réalisateur) Tony dresse un portrait humain d’un homme jamais décrit comme un monstre mais comme le reflet de nous-même. Un homme qui tue sans passion ni rage aucune, qui tue comme une seconde nature, seule réponse plausible à son mal être, une sorte d’impasse dans laquelle il rentre et s’installe jusqu’au découpage de la victime, acte barbare s’il en est qu’il remplit avec la même absence de passion et d’implication que pour le reste de sa vie. En quelque sorte Tony n’est pas, et ce vide qu’il trimballe partout avec lui, cette pâleur de mort, l’inexpressivité de son visage, sorte de Pierrot lunaire en perpétuelle errance à travers une ville trop grande et inhumaine, se heurte sans cesse à ce qui s’apparente à la vie normale. Figurée ici par un ivrogne qui lui en veut sans raison aucune, une prostituée d’appartement à qui il réclame un simple câlin, un flic agressif, un patron sans scrupule, ou un employé du chômage sans pitié ni remord. Tony c’est le type à l’école que les autres élèves maltraitent parce qu’il est différent, la victime perpétuelle, encore une fois une approche bien plus réaliste de la figure du tueur en série tel que le cinéma en produit en général. Un homme malade, ici de sa solitude, plus qu’un simple croquemitaine pour amuser la galerie. Tourné avec une économie de moyen pour un petit budget, la caméra ne quitte jamais son sujet principal qu’elle filme au plus près, à l’épaule le plus souvent comme pour renforcer l’identification du spectateur à son sujet principal et non sans une certaine dose d’humour à froid pour qui aime les Pierrot lunaire. C’est Tony qui est drôle malgré lui avec sa dégaine encombré, son air perpétuellement surpris et harassé, sa tête livide de monsieur tout le monde.

Disponible en streaming ou en DVD, Tony est un de ces films rares que l’on peut raisonnablement considérer comme culte tant il sort des sentiers rebattues sur le sujet, à mettre entre Henry portrait of a serial killer et l’Etrangleur de la Place Rillington. A voir donc et vite pour qui voudrait se laver la tête de la médiocrité marchande qui a envahie aujourd’hui le cinéma.

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Cruising, cuir sexe et sueur

Un été caniculaire dans le New York des années 80, un tueur en série hante les rues de la ville et s’attaque aux homosexuels amateurs de SM. Steve Burns (Al Pacino) un jeune et ambitieux flic se voit proposer d’enquêter sous couverture contre la promesse d’intégrer la brigade criminelle. Burns accepte et le voilà bientôt plongé dans un univers inconnu alors, d’une communauté sous tension. Celle du CBCG (boite cuir fermée depuis) et des backroom poisseux, des pornos gay et du culte du corps. Le Sida n’a pas encore fait son apparition, le sexe et la testostérone sont partout dans ce monde que Burns adopte peu à peu au point du trouble. Il est hétéro et lentement on le voit avec sa petite amie, son rôle prend pas sur sa vie privée, pendant que le tueur lui continue de chasser en répétant à ses victimes « tu m’as obligé à le faire ». Pourtant de ce tueur on ne retient qu’une figure avec laquelle le réalisateur joue sur notre perception tant du meurtrier que de ceux qu’ils le poursuivent. Sans jamais être didactique il nous laisse à penser que ce pourrait être également un policier, notamment à travers la figure de ce flic de rue harceleur de travesti joué par cette vieille trogne suintante de Joe Spinelli qui erre lui-même dans les bars gays où traine le héros. Et cette ambivalence est constante pendant tout le film jusqu’à la toute fin. De l’interrogatoire d’un suspect par un géant noir à demi nu semblant sorti directement d’un backroom au meurtre qui conclut le film en passant par la lente métamorphose de Pacino qui finit par s’habiller comme son suspect principal ou simplement au couteau dont se sert l’assassin et qui se retrouve physiquement dans toutes les mains comme indifférencié. Un film sur l’identité en général donc où le suspect principal se cherche à travers un père mort, et sur l’identité sexuelle en particulier. Mais surtout un film qui joue autant sur l’ambiguïté des protagonistes que sur la sensualité d’un univers poisseux et over sexualisé

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Venu du documentaire, William Friedkin, déjà alors auteur de l’électrisant French Connection et du non moins effrayant Exorciste qui traumatisa nombre de spectateurs jusqu’à ce jour, ballade sa caméra dans ce monde avec un œil jamais juge mais au contraire épousant son sujet. Tournant dans les vrais lieux, filmant de réelles pratiques sexuelles comme le fist fucking. C’est une plongée dans un univers extrêmement codé qu’il nous propose comme une bouffée de poppers dans lequel le personnage de Pacino se laisse lentement happer. D’abord timide et distant avec le rôle qu’il endosse pour les besoins de son enquête, il épouse peu à peu sa condition sans que jamais le réalisateur nous impose autre chose que notre propre interprétation de la direction que prend ou prendra sa sexualité et sa morale à mesure qu’on avance dans le récit. Pour autant il cède à des avances alors qu’il tapine dans Central Park et comme il le dit à sa fiancée, « il y a beaucoup de chose sur moi que tu ne sais pas ». Point intéressant à ce sujet, son client sera la future victime du tueur, lui-même essentiellement caractérisé par sa voix plus que par sa figure qui reste toujours dans l’ombre, les yeux masqués par des lunettes miroir et sa casquette cuir, autant d’artifices que finit par emprunter le flic, alors que l’histoire avance. Au point où le montage, collant dos à dos meurtre et apparition de Pacino fini par entrainer le spectateur à s’interroger lui-même à travers les images sur cette polarité sans jamais fournir de réponse prémâchée. Et nous voilà nous-même à nous poser des questions sur l’identité réelle du tueur, alors que le personnage de Pacino se prend de plus en plus au jeu à mesure que cette mission l’affecte de plus en plus comme il le confie à son chef. Dans ce cadre les scènes avec sa fiancée (Karen Allen qu’on verra un an plus tard dans les Aventuriers de l’Arche Perdue) apparaissent comme le seul point d’ancrage où sa vie ne bascule pas. Sa fiancée devient comme une sorte de bouée de sauvetage qui l’empêche de sombrer complètement dans ce monde trouble qui semble peu à peu l’absorber. Mais est-ce un ou plusieurs tueur, l’auteur nous conduit semble-t-il  sur des pistes possible jusqu’à la fin, et au fond ce n’est peut-être pas si intéressant pour le réalisateur que la résolution de ces crimes. Le tueur devient ce qu’Hitchcock appelait un Mc Guffin, une figure emblématique qui sert de prétexte à l’exploration d’une psyché. Car si le personnage de Pacino fini bien par arrêter un homme qu’il a croisé dans ces boites gay un nouveau crime conclu le film avec dans le rôle de la victime le voisin de Pacino quand il était sous couverture. Le regard que porte Pacino vers le spectateur à la toute fin nous laisse dans le doute. A-t-il fini par craquer ? Endosser l’identité du tueur comme il endosse les mêmes habits que celui qu’il arrêtera en utilisant ce même couteau que tout deux portent au même endroit ? Le réalisateur nous laisse à notre interrogation comme à notre éventuel trouble

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Inspiré d’une série d’article décrivant ce monde particulier du BDSM et d’une série de meurtre ayant pour cadre la communauté gay le film sera tourné dans des conditions difficiles. Pollué sur les lieux de tournage par une communauté inquiète qu’il donne une image négative de la dites communauté, le film ne sera pas bien reçu par le public et la censure qui le trouve trop cru et trop violent (le film sera interdit au moins de 17 ans aux Etats Unis) c’est dans les tons bleus et noirs qu’est nimbé la réalisation, comme les tenues du protagoniste principal, réservant la nuit au monde SM et le jour à celui des flics et de la vie « normale » du personnage de Pacino avec une bande son qui précise le bruit du cuir comme si on en sentait l’odeur, insistant sur la sensualité des corps et des tenues comme pour ajouter au trouble du spectateur prit dans l’interprétation d’un Pacino magistral et qui pourtant reniera l’œuvre après sa sortie, visiblement affecté par le film et ce vers quoi il l’a conduit dans son travail d’acteur. N’oublions après tout que Pacino vient de l’Actor Studio qui privilégie l’immersion du comédien dans son rôle. En quelque sorte on pourrait croire qu’à force de coller à son sujet il a endossé une peau trouble comme son personnage endosse lui-même un rôle qui finit par le mener au bord du précipice jusqu’à la toute fin avec le regard que porte le personnage vers la caméra et donc vers le spectateur, le renvoyant lui-même à une interrogation sur l’identité du tueur. Quelques années plus tard un autre tueur invisible également ravagera la communauté, le Sida, comme si le film prophétisait la fin d’une époque et le début d’une nouvelle ère.

Le film ressort en Blue Ray, à l’heure des chromos Marvel et des films linéaires où rien n’est jamais laissé au hasard de l’interprétation du spectateur, je ne saurais trop vous conseiller de le voir ou le revoir, une œuvre qui en appelle autant à l’intelligence du spectateur qu’elle le pousse à se poser des questions sur sa propre sexualité. Sans doute pourquoi le film a été mal reçu en 1980 époque où pourtant le culte du corps va devenir roi. Un film dangereux en sommes ce qui nous manque dramatiquement aujourd’hui.

Il était une fois… Hollywood.

Difficile de parler du dernier Tarantino tant il est à la fois limpide et foisonnant. Fluide et plein d’idées éparses, de longueurs également et de clin d’œil à ses fans. Le rock, les pieds, la bouffe, les bagnoles, la violence enfin, comme un exutoire qu’on attendait tous, comme nous fait dire la télé dans un plan bref juste avant le climax du film. Tarantino a toujours joué avec son spectateur, l’habituer à une sorte de rythmique avant de l’en sortir par un plan, une idée, souvent brusque et violente. Cette fois il l’installe dans un mélange de balade et de faux western, entre hippies et cowboys, où les protagonistes se croisent comme pour rappeler la perpétuelle menace qui plane sur Sharon Tate et les deux héros du film, Rick Dalton, ancienne vedette de télé, et sa doublure Cliff Booth.  Une balade évidemment pleine de musique sixties, soigneusement choisi par Q.T, pourquoi se priver de se faire plaisir après tout. Car c’est à son bon plaisir que Tarantino nous invite tout en jouant avec ce que l’on sait déjà de son cinéma. En nous conduisant à travers l’éternel panoptique de son enfance et de son adolescence, Tarantino tisse un film dans le film, un film sur le cinéma et plus particulièrement la fragile condition des ouvriers du dit cinéma, les acteurs, les cascadeurs.

Fragile condition pour les uns comme pour les autres qui ne retient le plus souvent que d’une rencontre, la bonne, ou simplement de s’entendre avec la production. Rick Dalton a raté la dernière saison de la série western dans laquelle il était la vedette, aujourd’hui il est abonné au rôle de méchant. Et pourtant c’est un excellent acteur comme il le prouvera dans une scène mémorable  où Di Caprio lui-même démontre de l’étendue faramineuse de son jeu. Décortiquant pour le spectateur le travail d’un acteur sous la caméra acérée de Tarantino. Enfin en lui opposant un acteur naturel comme une enfant plus brillante que nature, il décrit un homme fragilisé par sa condition, qui n’a qu’Hollywood pour exister, que ce métier et rien d’autre. A ses côtés, Cliff Booth est un authentique cowboy qui ne se laisse pas marcher sur ses mocassins indiens, ni par un Bruce Lee pas plus grande gueule qu’il n’était en réalité, ni par la bande à Manson, cicatrices à l’appui, un cascadeur donc. Au chômage, bon copain et chauffeur de l’ex vedette, qui vit dans un mobile home avec sa chienne, un pitbull parfaitement dressé… Et ces deux-là essayent de coexister dans un monde qui change, le Nouvel Hollywood auquel Rick n’appartient pas. Alors qu’il regarde ses nouveaux voisins passer, Polansky et Tate, tandis qu’il reste au bord de la gloire. Le portrait de deux anti-héros en somme, habitués aux rôles de héros, bon ou mauvais., comme un miroir à la carrière même des deux acteurs principaux. Une façon de se rappeler que toute star elles sont, elles n’en sont pas moins des hommes. Et des hommes fragilisés par leur métier.

Mais tout film sur le cinéma, et en sommes son histoire à cette date précise de 1969, Tarantino ne s’intéresse pas particulièrement au Nouvel Hollywood que comme contre point à la fin de carrière de son héros, ou plutôt sa mutation puisque sous l’influence d’un producteur il ira jouer pour les meilleurs réalisateurs italiens et reviendra plus riche et marié. En réalité il est entièrement symbolisé par Sharon Tate, Polansky, Bruce Lee, et l’éternel outsider Steve Mc Queen, un monde autre, doré à l’or fin des fêtes à la Playboy mansion. Sharon Tate qui ronfle comme toutes les princesses du film et qui s’amuse telle une jeunesse éternelle, ne dit pas grand-chose et sans doute doit-on voir là la pudeur d’un Tarantino dont on devine par le creux qu’il a été sincèrement touché par le drame. Comme toute l’Amérique. Et quand il nous la montre le ventre enflé c’est à dessin, comme une proie trop juteuse. Pour autant Tarantino n’oublie pas qu’il nous raconte un conte, que tous les films finalement en sont et qu’un conte fini comme le conteur le désire, comme ils commencent tous par il était une fois…. Sauf qu’ici c’est le mot de la fin comme une réponse douce-amère au propre finale que le réalisateur s’est choisi et qui comme dans Inglorious Basterds refait l’histoire. Au cinéma on peut, au cinéma tout est permis, la réalité elle est plus cruelle. Que ce soit celle d’une jeune actrice ou celle d’un comédien et d’un cascadeur, Quentin Tarantino a passé cinquante ans en somme…

Mais si Inglorious Basterds évitait soigneusement de reproduire les exploits de ses films favoris tout en philosophant sur le cinéma à nouveau, on pouvait lui reprocher des textes trop au cordeau pas assez humain alors qu’ici tout est humanité. Visage plein cadre qui ne laisse rien au hasard des rides même fines, l’émotion palpable d’un Rick Dalton quand on le compare à un Hamlet, la tristesse qu’on lit dans la solitude d’un Mc Queen et en contre point Pitt, dur comme la pierre qui affronte seul la bande à Manson, cool comme un Mc Queen mais pas juste sur écran. Car c’est à ce constant allé retour entre réalité et fiction que nous convie Tarantino, nous renvoyant autant à des références de western moderne que de film d’horreur, nous introduisant dans un monde que nous idéalisons, celui des sixties. Au-delà du thème de l’acteur ou du cascadeur, Tarantino nous parle de cette époque comme une utopie plus malsaine qu’autre chose, celle des hippies notamment, entièrement symbolisé par la famille Manson, une époque difficile pour ceux qui ne suivaient pas. Une époque pourtant séduisante, comme Cliff est d’abord séduit par la jeune hippy. Mais qui cache en son sein la bêtise et la violence, la crasse, tandis que Tarantino nous interroge sur l’amour libre autant à travers le Nouvelle Hollywood qu’avec les hippies. Comme toujours les plus ahuris de ses critiques lui reprocheront d’avoir persillé son film de référence mais comment aurait-il pu faire autrement ? Quand on parle de cinéma à Hollywood on le cite et pas seulement par l’image. C’est d’ailleurs nous cette fois qu’il enferme dans ce panoptique. Partant d’Au Nom de la Loi comme point de départ qui fut le héros de l’enfance de Q.T en remontant jusqu’au film de kung fu et aux westerns italiens, c’est son enfance et son adolescence qu’il remonte comme un saumon mais cette fois, il se contente quasiment de citation plus visuelle (des affiches) et verbale que de reprendre des plans d’autres films, émailler son film du cinéma des autres. A l’exception unique d’une autre scène mémorable où Tarantino se permet de pomper à coup d’insert une scène de la Grande Evasion. Au contraire ici c’est la musique qui fait référence et sans ajout de Morricone ou autre emprunt, une pure bande son de ce qu’on écoutait à cette époque-là, comme une balade rock’n roll, ce qu’est également ce film. La balade de deux losers dans l’industrie du divertissement. Bref un film riche qui joue avec les codes même du cinéma de Tarantino, s’amuse de ses tics comme des attentes du public délivrant un discours à la fois doux et amer non pas sur une ère disparue mais sur la condition humaine. A aller voir séance tenante.