L’île aux chiens

La fièvre canine ravage les rues de Mégazaki, tous les chiens sont contaminés, le très autoritaire maire Kobayashi ordonne qu’on exile l’ensemble des chiens de la ville sur l’ile aux déchets, Trash Island, en attendant qu’on trouve un remède, et pour montrer l’exemple Spots, le chien de son neveu et fils adoptif Atari Kobayashi, sera le premier à être débarqué. Mais c’est mal connaitre le jeune garçon qui six mois plus tard vole un avion et se rend sur l’île pour retrouver son chien. Il finit par s’écraser et est secouru par une bande de chien grippés, tous domestiqués à l’exception de Chef, un chien sans collier qui ne s’est jamais laissé approcher. S’en suivra un voyage initiatique tant pour les personnages que le spectateur où le « meilleur ami de l’homme » selon l’expression consacrée conduira le jeune Atari sur le chemin qui est le sien.

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Pour ma part c’est le premier film de Wes Anderson que je vois et je suis immédiatement tombé amoureux. Des cadrages, des plans, de l’humour, de cette capacité à s’imposer à son spectateur sans s’embarrasser d’explication superflus, comme ce magnifique pré générique uniquement en japonais dans la VO ou lorsque le chien Jupiter nous raconte la légende des Kobayashi et des chiens libres. Mais par-dessus tout c’est cette capacité à rentrer dans la peau d’un enfant et comme il voit le monde dans sa réalisation qui m’a fasciné. Wes Anderson a 12 ans quelque part dans son cœur et ça se voit. Les enfants connaissent le langage des animaux et réciproquement pour peu qu’on les laisse se rapprocher, et Atari parle le chien tandis que nous on ne parle pas sa langue comme le fait finement remarquer un des chiens. Mais puisqu’ils sont le meilleur ami de l’homme on finit toujours par se comprendre d’autant que le gamin est déterminé comme on peut l’être à son âge, peu importe les plaies et les bosses, peu importe la distance, les épreuves, il retrouvera son chien Spots. Raconté comme livre de conte en quatre chapitres et force voix off l’Île aux chiens a le mérite de s’adresser à tous mais en priorité aux adultes, tout en déroulant une histoire à la fois nostalgique, émouvante et courageuse sur l’amitié, les familles recomposées, le rapport de l’homme à la nature en filigrane permanent, et la fidélité avec lequel nous traitent les animaux dès lors qu’on les aime pour de vrai. Un film plus éthologique qu’écologique tant le comportement animal est finement observé autant que celui de l’enfant en interaction, et ce quand bien même les chiens parlent avec les voix de Bill Murray, Jeff Goldblum ou Scarlett Johansson dont c’est à mon avis le meilleur rôle depuis bien longtemps. Car tout cela en plus est en stop motion, technique popularisée par Rey Harryhausen, qui ici repousse les limites de l’extraordinaire tant qu’on oublie complètement la fameuse technique pour se concentrer sur un film japonais, écrit et réalisé par un texan lumineux comme un môme avec un humour décalé et ici je trouve parfaitement anglais. Mais au-delà d’une histoire d’amitié et d’adoption, de la relation entre un chien libre et celui qui deviendra un jour son maître c’est l’histoire d’une révolte que nous raconte Wes Anderson. La révolte des enfants et d’animaux abandonnés, martyrisés contre un pouvoir qui veut les remplacer par des machines. Qui sommes-nous ? Demande le petit garçon à une assemblée médusée, que voulons-nous devenir ? Perdre notre humanité et au prix de quoi ? Et de résumer ça dans un haïku visuel, sans les chiens, sans la nature nous serons irrémédiablement seul. Seul avec nos belles inventions mécaniques à nous extasier sur nous-même, un monde mort et narcissique, tel que le rêve Kobayashi une fois qu’il aura exterminé tous les chiens de l’île. Le talent d’Anderson à travers ce film tient sans doute également au fait qu’il traite par sa narration et les situations ses personnages comme des êtres réels pour qui on tremble chaque fois qu’ils se retrouvent en mauvaise posture ou qui soulève notre indignation à mesure des indignations de la jeune activiste, celle qui depuis Mégazaki soutiendra et aidera Atari dans son combat pour la libération des chiens, tous les chiens. Un film qui plaide pour la relation entre les hommes et les animaux sans jamais être militant comme pouvait l’être Okja, préférant la poésie à la démonstration, soigner ses cadrages plutôt que de faire passer un message lourdement appuyé, tout en déclarant un amour immodéré pour l’art et l’iconographie japonaise. Car chaque plan est composé au millimètre chez Anderson, et si c’est déjà visible dans le reste de sa filmographie (je me suis rattrapé sur le sujet depuis) ici l’iconographie japonaise se prête à merveille au goût du réalisateur pour la symétrie, les aplats, l’utilisation des couleurs primaires, le graphisme, les pastels. Mais également le cinéma ou la culture japonaise. On trouvera donc des références dans les décors aux films de monstre (la ville, le parc d’attraction) si cher aux japonais, les fameux Kaiju (vous savez Godzilla, tout ça…). mais également au Kabuki, comme des clins d’oeil à l’adresse des japonais eux-mêmes, le maire est par exemple tatoué, ce qui est lourd de sens au Japon. Bref Anderson a d’abord voulu se faire plaisir avant même de penser à ses spectateurs.

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Comme le dit lui-même Anderson ce film est né des frustrations de création qu’il a pu rencontrer sur son premier film en stop motion Fantastic Mr Fox. Le temps de se constituer une équipe comme une famille et d’être assez fou pour se décider à faire un film qui ne soit pas une adaptation d’un livre, comme Fantastic Mr Fox, mais un film fait pour soi. Oui Anderson, on le sent s’adresse d’abord à lui et à sa famille recomposée que constituent ses acteurs autant que son équipe technique. Le tout à travers un film qui se veut plus politique qu’il n’y parait où intervient complot, histoire d’amitié, discours écologique le tout pour finalement composer rien de moins qu’un chef d’œuvre comme on compose un haïku. A une époque où les croutes vulgaires de Marvel envahissent les écrans, où les meilleurs cinéastes mettent en abyme leur propre univers et bagage culturel pour s’auto commenter comme un Tarantino ou un Del Toro (et ce indépendamment du fait que j’adore ces deux réalisateurs) et commenter la mythologie qui a fabriqué leur cinéma, Wes Anderson trouve le moyen à chaque film de créer un univers propre à servir son histoire, non sans référence, mais toujours dans un style unique aux sujets qu’il aborde. Anderson compose ses films comme Alexandre Desplat, son compositeur, les mets en musique, et ainsi d’adapter les animations en fonction de ceux qui doublent les personnages et non pas l’inverse comme dans la version française, dont j’ai vu des extraits et qui est assez pitoyable comparativement. Anderson, qui vit essentiellement en France aujourd’hui, a voulu donner les voix à des acteurs français qu’il aime, c’était à mon sens une erreur, ce film se voit en VO ou ne se voit pas. Comme tous les films à mon avis parce qu’un doublage ne remplacera jamais la vérité que peut mettre un comédien dans sa voix, aussi talentueux soit le doubleur (voir à ce sujet l’horrible doublage de Reservoir Dog).  Un film à voir et à revoir ne serait ce pour capter chaque détail visuel,  totalement hors des codes d’une industrie qui se taylorise peu à peu pour ne plus devenir qu’une pâle copie d’elle-même, se répétant inlassablement d’un film à l’autre.

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