Insurrection maintenant

La révolution française est un de nos mythes fondateurs. Si on en croit la légende, le peuple a pris le pouvoir contre les privilégiés, renversé un roi incompétent et installé une république sous la bannière des Droits de l’Homme et du Citoyen. Evidemment la réalité est un peu différente. Louis XV puis son successeur avaient tout deux tenté des réformes sur l’impôt de sorte de le rendre égal pour tous, se heurtant de front à l’opposition à la fois du clergé et de la noblesse. Noblesse qui ne représentait que 1% de la population et cumulait en effet privilège, charge spéciale, droits divers par un jeu combiné d’alliances, de flatteries de cours, et de positions auprès de la famille royale. Devant sa propre indécision et les divers tentatives de ses ministres à réformer l’impôt, Louis XVI fut obligé de faire appel au Tiers Etats, à savoir les bourgeois et les commerçants qui s’y étaient fait élire, bref le commun, et ce avec les conséquences qu’on connait, serment du jeu de paume, etc… En gros la révolution ne fut pas menée par le peuple mais par la bourgeoisie qui s’ingénia jusqu’à aujourd’hui à cumuler exactement les mêmes privilèges que leur prédécesseurs au pouvoir. Et bien entendu ce fut le cas de toutes les révolutions de part le monde. Menées par des gens ayant eu accès à l’éducation, soustrait à l’obligation de travailler comme un forcené pour vivre, ils avaient tout loisir de réfléchir à des réformes. Pour autant on ne peut pas soustraire l’importance des masses ouvrières et/ou paysannes dans la conduite de ces réformes. De Danton à Rosa Luxembourg en passant par Marx, Proudhon ou de Tocqueville, pas de révolution de mouvement sociaux de réforme sans la mobilisation des principaux intéressés. C’est par la grève et la lutte sociale au sens premier et secondaire de lutte que les enfants sont sortis des usines et des mines, que les femmes ont pu disposer d’un salaire en propre, et la Bastille n’a pas été prise avec des mots fleuris et une pensée choisie mais avec du sang, de l’acier et des larmes.

 

Les privilèges n’ont pas été abolis mais renforcés

Pour autant est-ce que l’on peut dire que les privilèges ont été abolis quand 1% de la population mondiale possède 50% des richesses de ce même monde ? Quand dans cette France à l’origine de tous ces beaux principes, les familles les plus riches du pays ont augmenté leur capital de 25% sous la présidence d’un pseudo gouvernement de gauche ? Quand le pouvoir et ses ressorts sont cooptés par une même classe sociale, les mêmes élèves des mêmes grandes écoles ? Quand les médias, la culture sont aux mains de quelques happy few et autre capitaine d’industrie qui ont beau jeu de s’arranger avec la liberté de la presse en y ajoutant l’obligation d’augmenter les dividendes d’actionnaires toujours plus gourmands d’une année sur l’autre. Et dans ce jeu quelle latitude pourraient avoir quelques réformateurs, penseurs du siècle sur par exemple l’économie quand non seulement leur temps de parole et leur exposition sont soumis à l’obligation des marchés (merci Médiamétrie) mais que l’économie elle-même devient totalement hors de contrôle. Prendre la Bourse de Paris comme on prendrait la Bastille ne changera plus rien puisque le Palais Grognard est vide tout comme Wall Street. Aujourd’hui ce sont les algorithmes qui dirigent les échanges commerciaux et la Bourse de Paris se trouve dans une zone sécurisée de la banlieue de Londres, entièrement gérée par des machines. Les échanges commerciaux ne se calculent plus en jour ou en minute mais quelques microsecondes, c’est le système des transactions à haute fréquence, un système qui favorise ce que l’on appelle des darks pools ou des opérateurs du marché peuvent assurer des transactions hors des limites des réglementations et dans le plus parfait anonymat. Pratique autorisée par la Commission Européenne depuis 2007 et on comprend d’autant pourquoi qu’en 2012 les darks pools (qui ne représente qu’un sixième du marché) ont dégagé un volume d’échange de cent milliards d’euros… par mois. Alors il reste, en principe, le pouvoir, la volonté politique et de partout de réclamer des hommes forts comme par exemple un Poutine, mafieux d’entre les mafieux qui en s’appuyant sur un réseau bien entretenue a mis en coupe réglée son pays, faisant de Gazprom à la fois sa machine financière et géopolitique, plaçant ses amis aux postes clefs de l’industrie et des médias et éliminant physiquement tout ceux s’opposant à sa volonté. Un de ses intimes, notre Depardieu national, le dit sans calcul Poutine est un ancien voyou, il en a gardé toutes les « qualités ». Et bien entendu en France nous avons notre propre modèle en la personne de la très rouée Marine Lepen. Issue d’une des plus riches familles du monde politique, élevée dans le meilleur milieu, ayant à peine travaillé de sa vie mais qui s’y entend, comme l’ensemble de la classe politique à laquelle elle appartient pleinement et moulée dans le même moule, pour nous expliquer la réalité du quotidien des français, tout en étant financée et inféodée aux fameux Poutine. Une réalité qu’elle ignore aussi parfaitement que ses bailleurs à venir, de Bolloré à Lagardère et autre membre du CAC40. Pierre Gattaz ne déclarait-il pas récemment, je cite « Je reste persuadé que des milliers de salariés sont prêts à se sacrifier pour sauver leurs entreprises d’une délocalisation brutale. Les clichés du passé comme « tout travail mérite salaire » c’est dépassé, c’est ringard en temps de crise », le même Gattaz dont le salaire brut est de 37500 euro par mois. Il suffit de voir avec quel morgue et quel mépris Bolloré traite l’accusation qui lui est faite d’employer des enfants dans ses exploitations agricoles au Cameroun pour réaliser à quel point cette nouvelle aristocratie vit dans une bulle hors de notre monde. Pour avoir moi-même été élevé dans un milieu privilégié, j’ai pu largement le constater, une large part de la haute bourgeoisie française n’a pas la moindre idée des réalités de la majorité de la population. Elle vit en cercle fermé, respecte un même code vestimentaire, obéit aux même mœurs, est imperméable à toute idée nouvelle et n’envisage rien d’autre que la prorogation de privilèges qu’elle estime non seulement éternel mais comme un due. Pierre Gattaz, encore lui, ne déclarait-il pas que le cadeau de 40 milliards que lui a fait le gouvernement Hollande à travers le Pacte de Compétitivité était insuffisant, qu’il leur fallait cent milliards que c’était eux les créateurs de richesse, que c’était leur argent qui faisait avancer les choses ? Fi donc des employés, ouvriers, et paysans qui travaillent pour eux et sans qui rien ne serait produit et peu importe qu’en réalité ces fameux quarante milliards sont non seulement autant d’argent en moins pour les écoles et les hôpitaux, la sécurité, mais qu’ils vont remplir les poches des dirigeants du CAC40 sans qu’une seule seconde la casse sociale soit entravée.

 

La mort des idéologies, la fin du pouvoir politique.

La chute du Mur de Berlin et la fin des illusions concernant l’expérience communiste a révélé deux choses. Que les partis de gauche étaient en réalité entièrement inféodés à un système politique dictatorial, et que le fameux monde libre, celui du capitalisme, ne faisait bonne figure, comme l’affirmait l’extrême gauche, qu’en raison de l’existence de l’Union soviétique. Bref, chasser le naturel il revient au galop. Sitôt les années 90, le PS français aux mains de l’élite de la nation, se mettait à penser comme leurs nouveaux maitres du capital, et la droite ne proposait plus comme idéal politique non plus le gaullisme mais…. La consommation. Et en toute logique après le très corrompu Chirac d’élire un affairiste totalement obsédé par son égo et l’argent, puis un indécis sans la moindre autorité, servilement soumis aux exigences infinies du Medef. Medef dont la seule obsession depuis 30 ans est qu’on baisse les charges à savoir en réalité ce qui paye nos écoles, nos hôpitaux, notre armée, etc… et d’autant mieux qu’en réalité, parvenus aux années 2000 ces mêmes secteurs sont soumis à une privatisation massive. Pour autant peut-on dire que toute volonté politique a été retirée ? Prenons un exemple Nicole Bricq, ministre de l’environnement en 2012 a voulu réformer le code minier qui date des années 50 et ne répond absolument plus aux exigences environnementales actuelles. Et dans la foulée de vouloir réviser les droits d’exploitation d’entreprise comme Total ou Areva. Résultat des courses, investie le 16 mai 2012 elle était débarquée à la demande express des compagnies le 21 juin. Un autre exemple la lutte contre les paradis fiscaux et l’harmonisation fiscale. Tout le monde le sait, la fuite des capitaux vers les paradis fiscaux représente en France un trou de 50 à 80 milliards dans les caisses de l’état. Donc en toute logique nos hommes politiques de s’agiter pour que cela change, et Sarkozy de pérorer comme à son habitude dès 2009 que le secret bancaire c’est terminé. Résultat en 2012 si les avoirs des particuliers en Suisse chutent de 25% à 11% celui des sociétés écrans grimpent à plus de 60%. Sous la pression des mêmes politiques l’OCDE établi deux listes de paradis fiscaux, une noire pour les vilains méchants et une grise pour ceux qui font preuve d’une vague transparence. Pour en sortir, c’est très simple il suffit de signer au moins douze conventions fiscales avec d’autre pays. Du coup Monaco signe les fameuses conventions dont sept… avec d’autres paradis fiscaux et idem pour la Belgique qui sont ainsi désormais sur la liste blanche. La volonté politique est constamment battue en brèche par les forces du capital dont le seul et unique but est l’augmentation perpétuelle d’une croissance voulue comme illimitée dans un monde pourtant limité. Et cela ne va pas aller en s’améliorant si l’on considère des accords transnationaux comme TAFTA qui proposent de remplacer lois et tribunaux, juridictions nationales par des arbitrages entre les états et les compagnies, entre des nations dépourvues de plus en plus de moyens financiers et au crochet des banques et des holdings surpuissantes. Et de la le groupe suédois Vatenfall de réclamer 4,7 milliards à l’Allemagne en raison de sa volonté de sortir à terme du nucléaire. Ce n’est même plus l’allégorie du pot de terre contre le pot de fer c’est le potier contre deux division de blindés. C’est l’histoire qui se répète, en dépit de certains efforts pour réformer la répartition des richesses et abolir les privilèges indues d’un cercle réduit, rien n’avance, pire on s’enfonce, jusqu’à la récente casse du code du travail qui ne propose rien d’autre que de reculer en matière de droit de 50 ans. Et la tâche est d’autant plus compliquée pour nos élus, quand ils ne sont pas là juste à titre d’épouvantail à moineau, comme notre actuel gouvernement, que ce n’est plus à une caste localisée qu’ils ont à faire mais mondialisée. Une caste qui si elle ne trouve pas son comptant dans tel pays ira s’exporter sans remord dans un autre où les règles en matière de travail sont nettement moins exigeantes. On comprend donc la fameuse loi El Khomri qui se propose finalement d’assurer le tiers monde à domicile, ou l’énième réforme de l’école qui n’entend plus assurer un enseignement à nos enfants mais du personnel exploitable pour les entreprises. Sans compter la récente loi sur la santé qui se propose de supprimer 2% des effectifs d’un secteur déjà au bord de la rupture. Bref ce n’est plus la volonté politique ni la pensée philosophique et idéologique qui bâtissent les nations aujourd’hui mais le business plan de holdings internationaux.

 

Corruption et dénis.

En France il est difficile de se dire que la solution viendra de nos créatures politiques. Anne Lauvergeon qui pendant dix ans a mené Areva à la banqueroute actuelle (7000 suppressions de postes prévues) pointée du doigt directement par la cour des comptes, soupçonnée de corruption dans le cas de rachats d’exploitation sud africaine et de délits d’initié a attendu trois ans pour être virée par Sarkozy, fut décorée de la légion d’honneur par Hollande et a retrouvé une place dans une officine d’état. L’absence d’indépendance réelle de la justice permet aux Balkany d’être impliqués dans six affaires de délit en col blanc tout en restant libre et en poste. Et en dépit de l’implication de la Société Générale dans l’affaire des Panama Papers et du mensonge éhonté de celle-ci, son directeur ne sera pas jugé pour parjure. Il existe au sein de notre république une aristocratie des grandes écoles qui s’y entend pour que strictement rien ne bouge. De là l’ONG Transparency International de classer la France 26ème pays le plus corrompu au monde…. Entre l’Arabie Saoudite et le Qatar… Et cette solution ne viendra d’autant pas de cette aristocratie qu’elle a comme credo le travail et la croissance. Le travail pour eux, la croissance pour leur compte bancaire. Or entre l’automatisation et la spéculation, le travail est devenue non seulement une figure de rhétorique mais pire encore un privilège que cette même aristocratie agite comme une menace pour mieux pressuriser les travailleurs, augmenter le capital des actionnaires et mettre en coupe réglée la population. Résultat quatre mois de mobilisation contre la loi El Khomri, des grèves à n’en plus finir et un million de personnes dans la rue récemment. D’autant plus que le travail a toujours été au cœur des préoccupations des organisations syndicales et leur fond de commerce quand bien même celui-ci tend à disparaitre complètement de certains secteurs, remplacé par l’automatisation et que la fameuse création de richesse si chère à Pierre Gattaz dépend en réalité pour l’essentiel de la capitalisation et de la spéculation. Une entreprise comme Facebook ne crée rien, sa force ne repose que sur la cumulation d’informations qu’elle vend aux compagnies au complet mépris des droits sur la vie privée (et avec notre plein accord, un comble) et c’est là-dessus qu’elle peut être cotée au Nasdaq et faire des bénéfices phénoménaux. Demain un incident prive les Etats Unis d’électricité pendant deux heures et c’est tout un pan de son économie qui boit la tasse et adieu le « créateur de richesse » Facebook. Sans compter que la question environnementale pose et posera de plus en plus de problème à mesure du temps, entre la raréfaction des énergies non renouvelables, la désertification, le réchauffement planétaire et la disparition croissante des espèces, population humaine exceptée qui atteindra bientôt les huit milliards. Là-dessus c’est surtout le secteur de l’armement qui risque de connaitre une croissance florissante (ce qui est déjà le cas).

 

Quelles solutions pour quel avenir ?

Dans ce cadre il devrait être entendu que la démocratie représentative française a vécue si elle n’a jamais existée. Moins de 4% des élus de ‘l’assemblée ont entre 25 et 40 ans alors que cette même tranche d’âge représente 19% de la population. Là où 32% des députés ont entre 60 et 70 ans alors que cela ne représente que 11% de la population. Sans parler du cumul des mandats qui devrait prendre fin en 2017 selon la loi…. Si celle-ci est réellement appliquée. Or on sait ce qu’il en est de l’application des lois en France et de la lenteur de la justice surtout quand il s’agit des élus. Quand au suffrage universel on voit également ce qu’il en est quand on mesure le taux croissant pour ne pas dire endémique d’abstention. Ou mieux quand on mesure les discours de campagne et leur réalité une fois l’élection terminée. Le gouvernement Hollande est un exemple criant de trahison idéologique et sociétal comme fut celui de son prédécesseur. Nos hommes et femmes politiques s’occupent plus de marketing et de cosmétique que de solutions pérennes, et plus leurs responsabilités sont grandes plus ils semblent baisser les bras, excepté quand il s’agit de faire passer des lois en faveur de leurs amis et bailleurs du CAC40. En Suisse ou en Islande la démocratie participative, par le biais du référendum et/ou du tirage au sort a au contraire démontré d’une certaine efficacité. A partir de 50.000 signatures et dans un délai imparti, les suisses peuvent demander un référendum et retoquer une loi. Ici nous avons le 49,3. Bien entendu cette forme de démocratie a ses limites. Il semble bien plus facile de mobiliser les trois cent mille islandais pour un tirage au sort, ou les 8 millions de Suisse dans le cadre d’un référendum que soixante millions de français. Surtout quand le sentiment national, la fierté d’appartenir à une nation est si pauvre et presque honteux dans notre pays qu’on en vient à douter de tout et surtout de nous même. Et ce n’est pas la xénophobie pathologique d’un FN soumis au pouvoir des marchés (voir leurs votes à la Commission Européenne) et à la volonté de Poutine qui y changera quoique ce soit. On ne bâti pas l’amour de soi sur la haine de l’autre. Pour autant les quatre mois de mobilisation récente contre la casse du code du travail ou celle qu’avait motivée le mariage pour tous démontre que quand il s’agit de se défendre d’une loi qu’ils trouvent injuste ou inopportune, les français s’y entendent. Le développement encore timide des coopératives bio et des circuits courts idoines démontrent également que d’autres solutions sont recherchées par les citoyens. Comme celui du photovoltaïque, la bonne santé du secteur informatique ou, dans le domaine médiatique, le développement et le succès des podcasts sur des sujets aussi divers que l’économie, la politique ou l’histoire, le succès d’une émission comme Cash Investigation, démontrent non seulement d’une réelle demande mais également une volonté de se proposer un autre avenir. Et les près de un million d’auto entrepreneurs actuellement en activité que cette volonté n’est pas qu’un mot. De par leur culture et leur histoire les français sont un peuple légaliste et régalien, pour autant cette même histoire a démontré à maintes reprises qu’en matière de légalisme et de reconnaissance d’une souveraineté ils savent parfaitement faire des entorses à leurs principes et n’hésitent pas à renverser leurs dirigeants si besoin est. Les français sont indociles, rebelles, les réformateurs divers et variés qui ont émaillés l’histoire même récente de la France le savent bien. Est-ce à dire qu’il faudrait une nouvelle révolution ? Peut-être mais pour autant les révolutions fabriquent bien souvent des bains de sang et engendrent maintes désillusions. Les révolutions ne brisent un système qu’au profit d’un autre. La noblesse contre les bourgeois. Et 1789 contre le Directoire et Napoléon. En revanche la concertation régionale, la constitution de comités citoyens choisissant de chercher des solutions locales avant d’être nationales et ce hors de la bipolarité gauche/droite qui ne signifie plus rien sauf pour les extrémistes. La désobéissance civile, le refus unilatéral de se rendre aux urnes, la communication des idées au profit de groupes travaillant autour de ces idées, les lanceurs d’alertes, la pratique du hors circuit des médias traditionnels peut faire bouger les lignes. Par exemple une grève ça peut être momentanément utile pour se faire entendre mais ça fini par lasser et ça coute aussi cher à ceux qui la font qu’à ceux qui la subissent. Au contraire décider de ne plus faire payer son électricité aux foyers les plus pauvres ou offrir la gratuité des transports pour tous a non seulement toutes les chances d’être pris comme une mesure populaire mais tape là où ça fait mal, le portefeuille des actionnaires. Manifester c’est bien quand on veut montrer combien on est contre ou pour telle ou telle chose, refuser totalement de se rendre aux urnes bien plus inquiétant pour ceux qui ont la prétention de gouverner ce pays et ses institutions. Bref il ne s’agit pas seulement de repenser notre pays mais les moyens d’en reprendre le contrôle. Car il y a urgence et notre fenêtre d’opportunité s’étale sur à peine quinze ans. Parce que n’en doutons pas une seconde dans quinze ans l’Europe sera un vaste marché dont la majorité des acteurs vivront dans des sphères interdites au commun avec des millions de travailleurs pauvres et précaires, des états totalement impuissants et ruinés mais avec des supermarchés plein à craquer et tout plein de guerres et de divertissements histoire d’alterner deux émotions la peur et le soulagement. La peur et le besoin compulsif de consommer. Alors certes l’esprit chagrin, propre également aux français, pourrait arguer que des moyens d’actions citoyens n’ont aucune chance de se produire en France et que quand bien même cela n’aurait aucun poids face à la mondialisation. Ces esprits là feraient mieux d’observer leur histoire. L’idée de révolution et de la constitution d’une république nous est venu des Etats-Unis, et en 1789 absolument toute l’Europe était sous un régime monarchique, à vrai dire le monde entier respirait empire, dynastie et pouvoir absolu, excepté en France justement et aux USA. Doit-on encore attendre que l’exemple nous vienne d’ailleurs pour que ça bouge ? Doit-on vraiment encore se demander si on est de gauche ou de droite pour avancer ?  Est-ce encore le temps de laisser le destin de ce pays entre les mains de cette monarchie républicaine qui nous a offert sept mois d’état d’urgence et se propose aujourd’hui d’interdire les manifestations à Paris ? Faire l’autruche, dormir, n’a jamais été une solution, l’insurrection c’est maintenant… ou plus jamais.

Irwin 2.

On l’a dit, le guet ne se rendait jamais à Ni Diebr. Ce qui s’y passait restait à Ni Diebr, disait la coutume. Pour autant, afin de maintenir les apparences et surtout de bien faire comprendre qu’au-delà du quartier la loi et l’ordre s’appliquait plus ou moins strictement, des patrouilles en sillonnaient régulièrement les abords de sorte que si on espérait leur secours il valait mieux se trouver à la limite du quartier qu’en son cœur. Et encore… tout dépendait de l’identité de l’agresseur, son motif, et surtout le montant qu’il avait ou était prêt à débourser pour agresser en paix. A ce jeu le brigadier King était comme un coq en pâte dans le quartier. Il y connaissait toutes sortes de voleurs, d’escrocs, coupe-jarrets, membres de clan qui lui graissaient volontiers la patte, avait ses petites habitudes dans certaines étuves de la rue des Vapeurs et du Passage Rouge et avec ses hommes se rendaient régulièrement à la Tête d’Orc ou au Chien Qui Pète, deux établissements miteux à la limite du quartier, où ils pouvaient se goberger à l’œil. Le géant qui tenait aujourd’hui l’entrée de la Cloche d’Argent, il en avait entendu parler comme tout le monde. Et comme tout le monde il était venu renifler le phénomène. Sans qu’il lui fasse plus d’impression que n’en ferait un caillou. Il était gros, très gros même, certes, mais il devait être totalement abruti parce que quand le brigadier lui avait adressé la parole, posé des questions, demandé d’où il venait et comment il s’appelait, en bon pandore de proximité qu’il était, le géant s’était contenté de le regarder de ses yeux minuscules et ronds sans desserrer une seule fois les dents au point où King se demanda s’il n’était pas sourd des fois. Et pour vérifier se mit à lui hurler dessus. Le géant ne réagit quasiment pas, à peine s’il soupçonna dans son regard le relief d’une expression humaine, quelque chose qui avait à voir avec la désolation, la lassitude, et simplement il poussa un soupir. Un gros, un signifiant, un qui disait que oui il l’entendait, le comprenait sans doute même, mais que ça ne l’intéressait pas le moins du monde d’user sa salive aujourd’hui, demain ou un autre jour avec lui. Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas complètement, le brigadier avait alors exercé un repli stratégique. Disons qu’en plus du reste il y avait dans ce soupir comme une promesse qu’au-delà on irait vers la catastrophe. Et il n’avait plus jamais insisté au sujet du nouveau portier de la Cloche d’Argent, partant du principe que ce qu’on ignorait avec scrupule ne pouvait nuire. King aimait patrouiller à l’aube et au couchant, entre chien et loup, l’heure du crime disait-il en connaisseur. Au crépuscule parce que ça lui permettait de racketter ceux qui profitaient de la semi obscurité pour commettre leur forfait, à l’aube pour les mêmes raisons et plus puisque c’était le moment où on pouvait tomber sur les ivrognes fraichement sortis des tavernes et diversement les rançonner ou les rosser en leur collant une amende pour ivresse et outrage, voir les deux, selon l’état d’ébriété du prévenu et sa qualité. De son point de vue, le levée et le couchant était donc de bonnes affaires ce que son chef, le lieutenant-général Duquesne avait parfaitement compris de sorte que lorsqu’il voulait le punir il lui suffisait de le menacer de l’envoyer dans un autre secteur ou de lui réserver des rondes moins juteuses. Ce qu’il ne faisait jamais de toute manière. Partisan de cette adage typique de la ville qu’un petit désordre sous contrôle valait mieux que pas d’ordre du tout il le laissait d’autant mieux agir que King connaissait réellement bien le quartier et qu’en général quand il était là les criminels avaient l’obligeance d’aller commettre leur forfait ailleurs. De plus le couchant signait pour un grand nombre de commerçants de la ville la fermeture de la boutique, le moment en général où intervenaient les voleurs pour les rançonner. On comptait la caisse du jour, on était fatigué, pressé de rentrer chez soi, c’était idéal. Avec King au moins ces choses-là n’arrivaient plus aux alentours de Ni Diebr même si ça revenait le plus souvent pour le commerçant à céder un pourcentage sur ses recettes hebdomadaires ça valait mieux que d’en céder la totalité voire d’y laisser la vie. De ces deux moments de la journée c’était l’aube que préférait King. Pour plusieurs raisons. La plus poétique parce qu’on était généralement seul, que la ville était presque silencieuse et les rues désertes, qu’un brouillard plus ou moins dense selon les saisons flottait sur ses rues lui rappelant les landes lointaines de son Nortem natal et bien aimé. Plus triviale, parce que c’était aussi l’heure à laquelle il était assuré de ne pas croiser madame et les gosses, un des rares moments de tranquillité dans sa vie conjugale. Et plus pratique et amusant, si l’on peut dire, parce que les ivrognes étaient décidément des proies faciles qu’en plus de les tabasser, rançonner, et verbaliser on pouvait purement et simplement les dévaliser quand ils étaient trop saouls pour se défendre. Ainsi il allait ce matin-là avec ses hommes sur le cours des Ours, une large rue pavée de bois qui partait de l’est du quartier et en faisait le tour jusqu’au nord. Bordée d’auberges borgnes, de boucheries sans licence, d’échoppes diverses où l’on vendait épices douteuses, préservatifs en boyaux de porc, et stimulants sexuels divers et variés, d’une ou deux taverne-spectacle, d’une poignée de prêteurs sur gage, et de quelques salles de jeu où on ne dormait jamais et d’où en sortait des lambdas divers, plus ou moins chanceux, plus ou moins ruinés. Ça aussi c’était un bon coup, les joueurs. Les meilleurs salons, pour leur bon client, n’hésitait jamais à leur proposer la compagnie d’un reître en cas de fortune faite, les ramener chez eux en toute sécurité. A Ni Diebr la Main Verte avait même un service d’ordre spécialement dédié. Mais dans l’ensemble c’était ici une offre d’autant plus rare que se faire aider par un complice pour rançonner un client chanceux c’était l’assurance de récupérer sa mise. Bien entendu les maisons qui se livraient à ce genre d’exercice avaient généralement des ennuis avec les clans, la confiance est une chose bien trop précieuse dans le monde aléatoire du jeu et de la chance pour la gâcher par appât du gain. Cependant il n’était pas forcément rare qu’un malheureux tombe sur un os à la sortie d’une partie de bakto une fois les poches pleines, et qu’un pourcentage de la somme perdue soit reversée par le voleur à un clan, à une maison de jeu selon l’influence de l’un ou de l’autre. De plus Ni Diebr pullulait de salles plus ou moins clandestines où les règles de bonne conduite, la qualité du service et la probité étaient des notions très relatives. En résumé, un joueur professionnel avait tout intérêt à être une bonne épée ou bien accompagné s’il voulait s’aventurer dans la zone. Ce pourquoi les joueurs étaient une bonne affaire. Suffisait de se planter à la sortie d’une maison, d’attendre le pigeon florissant et de lui proposer ses services contre disons cinq pourcent de ses bénéfices. En plus avec l’insigne du guet ça faisait tout de suite sérieux, sûr. Les gens avaient généralement confiance, et au pire, avec les réticents, on leur faisait une petite démonstration du péril qui les attendait s’ils ne cédaient pas… Le fond de l’air était encore frais, le bouillard remplissait le cours d’un voile verdâtre, cela sentait l’eau de mer, le varech et le bois humide, et ils discutaient des dernières directives du palais concernant ce qu’on devait ou non considérer comme une tenue décente avec des avis divergents. Plus d’bras nu, l’corsage qui doit juste montrer les salières, un voile sur les cheveux quand qu’elles se promènent dans la rue, c’est quoi ces n’velles lois !? Moi j’dis que c’est n’importe quoi ! Les salières, non mais je te jure ! Qu’est-ce ça intérêt que d’montrer des clavicules ? Rouspétait le premier piquier Louvier, t’admettras quand même que ça commençait à devenir n’importe quoi, lui fit remarquer King, les pagnes d’ceux d’la Corne d’Or sont carrément transparents, et les femelles orcs qui se promènent mamelles à l’air ! Faut penser aux enfants ! D’abord c’est pas des pagnes, c’est des toges, fit remarquer le second piquier Schweitz qui passait pour l’intellectuel de la bande, ensuite ces histoires de femelles orcs c’est une tradition, ça se respecte les traditions. Et si la tradition c’était d’montrer leur bidule tu dirais pareil peut-être !? lança le brigadier. N’empêche moi j’dis que c’est exagéré, renchérit Louvier, le lord Commander il est en train d’laisser la ville aux Revenants, c’est eux qui font tout ça avec leurs satanés interdits d’tout ! Je vois pas ce que l’ordre vient faire là-dedans, se raidit King qui en dépit de ses nombreux péchés avait un faible pour la dite église et croyait vertueusement à leurs dieux. C’est pourtant évident, fit Schweitz, toutes ces lois sont misogynes et quoi de plus misogyne que les curés ? De quoi ? Hein ? Miso quoi ? Qu’est-ce que tu racontes d’abord toi contre les pères !? S’emporta le brigadier. Tu crois aux créatures de l’ombre peut-être !? Mais le second piquier n’en démordait pas, misogyne du valeryan ancien « mesogu » haïr et de « gyné » femme, qui hait les femmes, et toutes les religions haïssent les femmes ! N’importe quoi ! Ah oui ? Baemos, une déesse de la nuit, une traitresse, une jalouse qui propage le mal sur le monde. Ordre d’Iriniace interdit aux sœurs de l’ordre de se marier alors que les prêtres le peuvent. Eglise du Dieu Rouge, interdit pour les femmes de sortir dans la rue autrement que voilées de la tête aux pieds. Eglise d’Ordo, interdit pour les femmes de prier ou de manger à la même table que les hommes quand elles ont leurs choses. Ordre de l’Hippopotame Sacré, le monde sera détruit à cause de la perfidie d’une femme. Temple Sacré du Grand Arc-en-ciel interdit aux femmes de toucher un salaire, d’être ordonnée prêtre ou de se couper les cheveux ! King, qui aurait bien été en mal d’énoncer autant de règles, grommela que tout ça c’était pas de la faute de la religion mais des hommes. Tu veux bien me dire la différence brigadier ? S’enquit Schweitz. D’façons moi j’dis qu’un jour vous verrez ils interdiront même les étuves dans c’te ville ! Bougonna Louvier en n’en revenant au sujet initial. Impossible ! fit King aussi catégorique que cette idée lui semblait parfaitement inconcevable pour ne pas dire, concernant Khan Azerya, carrément anti patriotique. Ah oui et elles vont faire comment les filles maintenant d’vant les étuves pour attirer l’client ? Vont mettre un manteau ? Aaaah je suis sûr que ça va s’arranger on peut pas toucher aux étuves, c’est presque comme qui dirait une tradition ! Le rassura le brigadier alors qu’au loin se découpait l’ombre d’une gigantesque masse de forme vaguement humaine. Qu’est-ce que c’est qu’ça ? grogna-t-il en s’immobilisant. Un troll ? suggéra Louvier. Qu’est-ce qui fabrique ? King n’avait jamais aimé les trolls. Nonobstant qu’ils étaient très gros, le plus souvent mal embouchés au sujet des hommes en particulier et du monde en général, qu’ils sentaient mauvais, il était très difficile voire impossible de convaincre un troll de vous reverser une dîme sur les forfaits qu’il était éventuellement amené à commettre. Certes il y avait assez peu de trolls voleurs, escrocs, assassins ou trafiquants ne serait-ce parce que la plupart étaient trop abrutis pour élaborer un plan plus sophistiqué que « la bourse ou la vie », ce qui admettons, suffisait bien à quantité de coupe-jarrets, pour autant lui expliquer qu’on allait l’arrêter s’il ne payait pas comme les autres la somme due tenait du suicide à moins d’être une bonne douzaine et bien armé. Ce qui aurait peut-être pu les inciter à s’organiser et à faire leur loi en ville mais d’une voir la question des projets criminels, de deux ils savaient qu’ils auraient alors à faire aux chevaliers qui se feraient une joie de les massacrer jusqu’au dernier en prétendant sauver le monde d’un péril digne du choléra. De trois leur nature tellurique, carrée, pour ne pas dire cubique et leur inappétence pour les affaires d’argent, de bien, de propriété et globalement tout ce qui était un peu plus civilisé qu’un champignon avait tendance à les tenir éloignés des tentations du pouvoir. D’un autre côté King n’aimait pas beaucoup non plus les orcs, nettement plus dangereux en ceci que même si leurs pensées étaient plus organisées elles n’orbitaient pas moins entre trois états émotionnels essentiels, la joie mauvaise, la mauvaise humeur ou la franche fureur. Pas plus qu’il n’appréciait les nains, gnomes, elfes, gobelins, lutins. Quant aux golems il ne les voyait que comme des choses animées, il lui semblait même inconcevable qu’ils puissent avoir la moindre idée en propre ce qu’ils avaient pourtant bien. De toute manière King était un homme de préjugés et il le revendiquait volontiers. Les nains étaient coléreux, avares, obsédés par leur or et leurs femmes portaient la barbe. Les elfes étaient prétentieux, hypocrites et fourbes et les noirs mangeaient les bébés humains, les gnomes et les lutins étaient également fourbes, voleurs, menteurs et vivaient dans des champignons. Les gobelins se reproduisaient entre membre de la même famille, puaient, mangeaient du caca et les bébés humains. Quand un enfant disparaissait dans sa zone de compétence en général l’enquête était vite orientée. J’sais pas, on dirait qui porte une poupée, fit Louvier alors que l’incertaine créature s’éloignait par une ruelle. Une poupée ? Un troll ? C’est louche. On fait quoi on l’suit ? Un troll ? Mouais, j’aime pas trop ces bestiaux-là, faudrait qu’on soit plus limite, répondit avec prudence le brigadier. Il y eu un cri de femme. Ça venait de la direction par où avait disparu la créature. Les trois hommes s’entre-regardèrent avec des mines circonspectes. On peut peut-être juste jeter un coup d’œil, suggéra Schweitz, ah ouais ? Et si y nous fonce dessus ? Si mettons y fait un truc louche et qui nous voit ? On est le guet quand même, lui fit-il remarquer. King fronça les sourcils, qu’est-ce t’as ? T’es nouveau ou quoi ? Nouveau cri de femme, apparemment la même. Non mais je dis juste que jeter un coup d’œil ça n’engage à rien, et pis d’abord s’il fonce on aura qu’à courir. Courir d’vant un troll ? Tu fais dix pas il en fait deux ! Ce n’était pas faux, Schweitz en avait déjà fait l’expérience en cavalant après un troll lancé dans le vol à la tire. Lancé avec un succès mitigé cela dit. Il avait bien compris le principe de l’arrachage de sac, pas encore tout à fait que le bras ne devait pas venir avec. Il avait fini par l’avoir parce qu’une bande de chevaliers trop contents de pouvoir se donner le beau rôle s’en était mêlée. Et dans la foulée se souvenait avoir craché ses poumons et s’être juré de ne plus jamais mettre les pieds dans une fumerie. Mais finalement ils n’eurent pas à décider, la femme venant à leur rencontre en criant au secours. En fait de femme c’était une jeune fille d’à peine quinze ans et absolument délicieuse. De grands yeux clairs, la peau mate, les cheveux auburn flamboyant, vêtue en tout et pour tout d’un déshabillé en dentelle avec un savant laçage devant qui laissait tout imaginer de son anatomie. Une étuvière probablement, une nouvelle parce que c’était la première fois qu’ils la voyaient dans le quartier. Et vu le morceau, une de l’écurie du Crochet, chef locale du clan du Dragon, la seconde organisation criminelle la plus importante en ville et à Ni Diebr après la Main Verte. Les trois hommes furent instantanément sous le charme. Qu’est-ce qui se passe ma petite ? Minauda King. Un cadavre ! Vite ! Dans la rue ! Trouver un cadavre à Ni Diebr, à l’aube, c’était comme de trouver des clous dans une quincaillerie, ça n’avait rien d’extraordinaire et en ce qui concernait le guet rien qui puisse revêtir un caractère d’urgence. Mais quel hétérosexuel mâle refuserait l’idée de passer pour un preux chevalier auprès d’une belle en détresse ? Ils se rendirent dans la ruelle, précédés de la demoiselle, à leur plus entière satisfaction, et trouvèrent le cadavre… d’un bouffon. Quelqu’un l’avait jeté dans l’eau en pensant sans doute qu’il coulerait immédiatement. Quelqu’un était peu coutumier de l’état du delta à Khan Azerya et particulièrement à Ni Diebr. En fait les choses y coulaient peu, ou disons lentement et pour bien faire disparaître un corps il fallait s’éloigner de quelques milles de la ville, là où le Hanzo retrouvait sa complète fluidité. Le corps était planté dans l’eau boueuse jusqu’à mi taille, dans son costume de scène arlequin, le visage maquillé de blanc, de rouge et de jaune, un bonnet à clochette sur la tête. C’est quoi ces conneries ? Grogna King. Vous avez vu qui l’a balancé là ? Un géant. Un troll ? Non un géant, il ressemblait à la Gloire mais roux. La Gloire c’était le nom donné à la fabuleuse porte de bronze qui fermait l’Île au Rempart et était la première chose qu’on pouvait observer en arrivant depuis l’Océan d’Opale. Témoignage antique de la splendeur d’une forteresse quand elle gardait encore l’entrée du fleuve et n’était pas une cité à part entière comme aujourd’hui, la Gloire pesait plusieurs tonnes n’avait pas été ouverte depuis une centaine d’années, les figures sculptées de ses bas-reliefs rappelaient que les anciens peuples adoraient des dieux avec des têtes patibulaires. Qu’est-ce que tu racontes ? Attention si tu nous dis des menteries il va t’en cuire ! S’emporta King, oubliant un instant le minois. Bin c’est comme ça, fit-elle en haussant les épaules avec le naturel de ses quinze ans. Il ressemblait à la Gloire tu dis ? Reprit le second piquier, il ressemblait à une porte tu veux dire ? Oui mais roux. Roux ? Roux. Tu te fiches de nous ? Mais non je vous jure, même qu’il est parti par-là ! affirma-t-elle en montrant le fond de la ruelle. Où ça va par-là ? demanda Louvier. Vers la Place des Petits Bonheurs, répondit son chef A nouveau les trois hommes se jetèrent des coups d’œil circonspects. Un géant roux qui ressemblait à une porte et jetait des bouffons dans le Hanzo… C’est moins que ça ressemblait à une plaisanterie qu’à ce genre de mystère pour lequel ils ne seraient jamais assez payés. Prudemment ils décidèrent de ne pas aller à la poursuite du géant et remontèrent le cadavre.

Les cadavres. A Ni Diebr il n’était donc pas rare d’en trouver, en entier ou en morceau. Et souvent à l’aube. Mais à vrai dire c’était également le cas d’un peu toute la ville. Entre les plus démunis qui mourraient dans la rue, les noyés, les suicidés, les victimes d’agression et celles des duels qui bien qu’interdits avaient toujours lieu, l’ankou, le préposé au ramassage des morts, avait de quoi faire. La cité était donc divisée en trois îles chaque île répartie en une demi-douzaine de quartiers, il y avait un ankou par île dont les charrettes ne désemplissaient pas. La question des pièces d’identité n’ayant pas encore été abordée par le temps, chaque jour, une proclamation était affichée à différents endroits de la ville, énonçant la découverte de plusieurs corps inconnus avec leur descriptif. Les parents potentiellement éplorés qui croyaient y reconnaître là l’un des leurs pouvaient venir l’identifier à l’hôpital de l’Indulgence qui était tenu par les sœurs éponymes de l’Eglise d’Ordo, patron de Khan Azerya. Ceux dont on ne recouvrait jamais l’identité étaient inhumés dans le cimetière de l’hôpital sous le nom d’un des anges qui peuplait le panthéon très fréquenté de l’ordre. C’est ainsi que le lendemain une douzaine de bouffons dûment maquillés et en habit de lumière se présentèrent à l’hôpital et vinrent réclamer le corps trouvé dans le delta. Le spectacle, pour autant incongru et cocasse, laissa les sœurs dans l’indifférence, à la mesure du mépris que plusieurs églises locales réservaient aux bouffons, comédiens et autres cochés de cirque dont certaines les excommuniaient purement et simplement, au même titre que les étuvières qui partageaient ce statut de paria pour encore un plus grand nombre d’ordre religieux. De fait, les cimetières avaient souvent une partie réservée aux excommuniés, filles de joie ou théâtreux ou pire encore, exception faite du cimetière du Mont Couronne, réservé exclusivement aux gens du spectacle et où étaient enterrées nombre de célébrités locales. C’est là-bas qu’eut lieu l’incident. Le Mont Couronne était situé sur l’Île aux Temples et en fait de mont il s’agissait d’un dénivelé en pente douce qui dépassait à peine des toits. Situé au sud du quartier des Mille Temples, il n’était pas comme l’ensemble de la ville sous la responsabilité du guet mais des moines safran du temple d’Abayaku. Sans qu’on sache trop bien s’il s’agissait d’un dieu, d’un moine itinérant ou d’un simple illuminé Abayaku avait, selon la légende, enseigné deux choses aux hommes, la paix intérieure et la paix extérieure, assurée par une méthode de combat sans arme dont le principe de base était de faire cesser tout combat en utilisant la force de l’adversaire. Un troll ou un orc lancé à grande vitesse contre un moine safran pouvait avoir des effets dévastateurs sur l’environnement immédiat, si l’on considère le poids moyen de ces créatures… Abayaku ne croyant pas à la violence, les moines ne tuaient jamais personne et étaient tenu de soigner les blessés. Et comme il ne croyait pas non plus aux ordres et aux divisions au sein des églises, cet original, dont la méthode de combat était également une pratique de santé, avait par tradition enseigné son art auprès de différentes obédiences, enrôlant sous la robe safran, et à tour de rôle, des prêtres, des moines et même des sœurs, et enrichissant son église de toutes sortesd’enseignements. Aussi le temple d’Abayaku comptait-il parmi ses membres un certain nombre de représentants des autres ordres de l’île qui à tour de rôle s’occupaient des rondes, soignaient ou faisaient la police. Unique en son genre dans l’ensemble des cités du monde connu, ce service d’ordre religieux trouvait son origine dans un vieil accord qu’un lointain lord Commander avait signé avec les représentants des principales églises de Khan Azerya. Argumentant que les hommes du guet, de par leur profession, étaient amenés à toucher des choses impies et des êtres malfaisants, ils avaient convaincu la ville que leur place n’était pas au quartier des Mille Temples. Cette après-midi-là pourtant, les robes safran eurent fort à faire. Ça se passait devant le cimetière, deux trolls se tenaient derrière Pietr le Cancre, le fossoyeur en chef du lieu et Zvaltos, l’ankou de l’île, occupés à s’engueuler copieusement avec trois bouffons en tenue d’apparat. Derrière eux se dressait un mur d’autres bouffons également vêtus et maquillés, l’air menaçant et armés de tartes à la crème. Les bouffons, qui n‘étaient pas un ordre en soi mais avait certaines traditions, superstitions et croyances n’accordaient en principe aucun crédit à la violence, ils croyaient à la farce, et étaient convaincus que de ridiculiser un adversaire suffisait à le vaincre. Allons ! Qu’est-ce qui se passe ici !? S’enquit un grassouillet moine en s’approchant, précédant un petit groupe de ses semblables. C’est la faute d’ces clowns ! Nous laissent pas rentrer ! Jappa le fossoyeur. Clown !? S’emporta l’un des bouffons, qui est-ce que tu traites de clown !? Allons, allons, maître Bozzo, c’est quoi ces histoires ? demanda le moine à celui qui n’appréciait pas d’être traité de clown. A certains égards frère Benoit était le pendant de King Il connaissait tout le monde dans le quartier, avait sa place réservée dans quelques échoppes où on lui proposait toujours le meilleur morceau, et quand il se rendait à Ni Diebr faire ses charités, il y était connu et reconnu d’un certain nombre de mendiants, étuvières, brigands de toute sorte. A cette différence près qu’il ne touchait aucune commission sur les oboles, ne se rendait pas dans les lieux de perditions pour s’adonner à la débauche et ne tapait jamais sur personne. Membre de l’église du Dieu Rouge, il avait suivi l’entrainement dispensé par le temple d’Abayaku et se soumettait à la tradition de la rotation au sein de ce qu’il fallait bien appeler une milice. Mais il était plus doué pour la bonne chère des cantines de la place du Vert Jus ou du quartier des Mille Temples que pour l’art de l’esquive et du combat et de fait faisait tout son possible pour l’éviter comme il se prévalait le plus généralement du moindre conflit, c’était mauvais pour la digestion. Personne ne rentre ! Déclara d’un ton définitif le bouffon. Mais pourquoi donc ? Allons il faut bien laisser ces hommes faire leur travail ! Derrière les deux trolls, sur la carriole de l’ankou s’entassaient quelques cadavres réservés aux diverses fosses communes de la ville. Le cimetière de l’Indulgence n’était d’une part pas assez grand pour accueillir tous les inconnus trouvés dans la rue, d’autre part ses tombes étaient réservées aux humains. Ainsi se trouvait un cadavre de troll, deux nains, un elfe, une poignée de gnomes et une paire de gobelin qui sitôt morts avaient la particularité de puer comme un charnier au soleil. Hors de question de laisser ça en l’état mais maître Bozzo ne voulait rien entendre, pas plus que maître Klonk ni maître Coucou, et si d’aventure on tentait de forcer l’entrée, il y aurait de la tarte à la crème qui volerait. Bon, bon admettons, concilia frère Benoît, mais combien de temps ça va durer ? Trois jours ! Déclara maître Klonk. Trois jours !? Mais c’est pas possible ! C’est le temps de la veillé ! Affirma maître Coucou. Allez-vous-en ! On veut pas de vous ! cria un des bouffons derrière lui. Ouais ! Plus personne s’approchera de notre frère ! Oh làlà commence à me briser menu les choses de la vie ceux-là, grogna le fossoyeur. Robert, vire moi ça ! Le troll derrière lui s’avança d’un pas lourd. Il ne s’appelait pas réellement Robert mais son nom véritable ressemblant au bruit que fait du sable entre les molaires, il lui avait choisi un patronyme plus usuel. Avant qu’il n’empoigne un des bouffons, une nuée de tartes à la crème volèrent, s’écrasant sur les moines aussi bien que sur les employés du cimetière. Tous les bouffons ne partageaient pas le même point de vue concernant l’efficacité du ridicule dans un pugilat. Un écrou, dissimulé dans une tarte, rebondit sur la caboche du troll, qui le prit assez mal. La bagarre générale qui s’en suivit donna des résultats contrastés. Ne serait-ce que parce que la figurine d’un poulet mort rempli de paille ne constitue pas une arme très efficace en général et contre un troll plus spécialement. Qu’un moine bien entrainé peut mettre à terre un troll mais qu’il en faut quatre de base pour obtenir le même résultat. L’équation était simple, frère Benoît comptant pour du beurre il y avait quatre moines pour deux trolls et deux douzaines de bouffons, sans compter l’ankou qui avait sorti son fouet et le fossoyeur sa pioche. Puis d’autres moines vinrent à la rescousse, et ce qui n’était qu’une bagarre manqua de virer à l’émeute quand une bande de bouffons, menée par le même qui avait truffé sa tarte de fer, décida en représailles d’aller vandaliser quelques temples. L’affaire était si grave qu’elle remonta jusqu’aux oreilles du lord Commander qui réclama des comptes au lieutenant-général. Entre temps les fauteurs de trouble avaient été arrêtés et emprisonnés aux Remparts, et plusieurs voix s’étaient déjà élevées pour réclamer leur tête. Vous allez m’expliquer ce qui s’est passé ? C’est une terrible méprise. Les bouffons pas plus que les gens de théâtre n’avaient de guilde pour les représenter au conseil. L’influence des religions sur la bonne société les en tenait éloignés. Ils étaient cependant tous membres d’une confrérie à laquelle était attaché un compagnonnage rigoureux, sanctionné par deux examens, l’un auprès des maîtres, l’autre auprès du public qui avait valeur de jugement final. A une certaine époque et dans certaines confréries pas forcément exotiques, les bouffons qui ne faisaient pas rire et les magiciens qui ne captivaient pas leur public étaient mis à mort. La coutume avait disparu mais l’expression porter le deuil signifiait autant pleurer un disparu que rater ses examens. Et la tradition voulait que quand ces choses arrivaient dans une famille de bouffons ou de gens de théâtre, les parents et les frères de l’infortuné portent effectivement le deuil. Pour maître Balthazar Coco, patron de la confrérie de Triboulet, être en deuil ça signifiait porter un habit rouge et un tricorne ornée de grosses clochettes en cuivre, mais sans maquillage. Pour le lieutenant-général, qui était un notable, un homme de bien et à la morale toute droite, tout ceci était d’un ridicule achevé et du plus mauvais goût mais il fallait bien faire avec les mœurs biscornues de cette cité multiculturelle. Douze blessés et un mort ! Une terrible méprise !? Le mort c’est pas de notre faute c’est un troll qui a jeté un des moines sur la chapelle du Dieu Rouge. Elle est très pointue cette chapelle. Ce qui ne serait jamais arrivé si vos bouffons ne les avaient pas agressés à coups de tarte à la crème plombée ! C’est une terrible méprise, répéta maître Balthazar Coco, les frères ont été très éprouvés par la disparition de Jojo le Farceur vous comprenez, c’est la deuxième fois qu’ils organisent une veillée ! Comment ça deux fois ? Il expliqua que le corps avait été une première fois enlevé puis retrouvé un peu plus loin dans la rue. Qui pourrait bien vouloir voler le cadavre d’un bouffon ? Se surprit Duquesne. Allez savoir, les gens ne nous respectent pas, peut-être qu’ils voulaient s’amuser. S’amuser avec un cadavre ? Un cadavre de bouffon, précisa maître Balthazar Coco, peut-être qu’ils trouvaient ça amusant. Mais cette fois il avait parcouru plus de chemin, jusqu’à Ni Diebr et les bouffons étaient remontés. Ecoutez, je veux bien que vous portiez le deuil pour votre camarade et tout, mais il est hors de question que vous et vos amis bloquiez l’entrée du cimetière ou organisiez je ne sais quelle milice de bouffon, c’est compris !? Mon camarade ? Oh non personnellement je ne pouvais pas piffer Jojo le Farceur, c’était un m’as-tu vu et un sale maroufle. Ah oui ? En ce cas vous pouvez m’expliquer pourquoi vous êtes vêtu comme un pitre alors que vous ne portez même pas votre masque ? Ah ça…. Oh euh c’est à cause de mon fils… d’ailleurs à ce propos est-ce que vous pensez qu’on pourrait le faire libérer. Le faire libérer ? Pourquoi ? Il est aux Remparts ? Euh… c’est-à-dire qu’il a un peu participé au désordre dans les temples…. Désordre ? Vous voulez dire mise à sac oui ! En réalité Bébère Coco, apprenti bouffon, rejeté à l’examen public, et fort remonté contre ce manque de discernement des habitants de Khan Azerya, était celui-là même qui avait truffé sa tarte et prit la tête des émeutiers. Mais dans la confusion on n’avait pas pris le temps de savoir qui avait commencé le premier ni qui était réellement responsable de cette émeute et il croupissait au même titre que les autres. Il est hors de question que nous libérions qui que ce soit ! On peut payer une amende si vous voulez. Oh mais vous allez en payer une ! Croyez moi et une grosse ! Mais en attendant personne ne sortira des Remparts tant que le lord Commander ne l’aura pas ordonné ! Et si on ajoute comme qui dirait une caution…. Insista maître Balthazar Coco. Une caution ? Bah oui on paye en plus pour qu’il sorte, y font ça dans le Nortem. On n’est pas dans le Nortem et il n’y aura ni caution, ni commission, ni dessous de table ! On ne plaisante pas avec la justice de cette ville messire ! Le bouffon qui connaissait les habitudes du guet avait une autre opinion mais il la garda pour lui.

King était de garde au bureau du guet avec ses hommes à jouer au bakto, des petits poids en guise de mise. Le bakto était un jeu de soixante-dix-huit cartes à base de figures et de combinaisons. La combinaison perdante étant appelée un citron, par extension un citron était soit un joueur compulsif, soit un tricheur mais dans tous les cas désignait les voyous qui contrôlaient la plupart des maisons de jeu. C’était eux-mêmes qui s’étaient baptisés de la sorte, un citron à Khan Azerya ce n’était pas seulement un fruit c’était un perdant, un moins que rien, et ceux des maisons revendiquaient volontiers ce statut. Deux citrons étaient justement derrière les barreaux. Un tricheur de trille, un jeu de dés qu’il avait pipé, et un pauvre gars qui s’était fait rincer et qu’on avait retrouvé fin saoul braillant dans la rue qu’Auguste Lebois était un fieffé bougre de sa mère. Lebois était un autre citron, mais de l’espèce qui tenait les rênes d’une salle de jeu sous le contrôle de la Main Verte. L’un et l’autre roupillaient, King venait de gagner, il était de bonne humeur, c’était le troisième tour qu’il remportait. Chuis en veine aujourd’hui faudrait p’t-être bien que j’aille jouer à la loterie du Père Carotte. Les petits poids n’avaient aucune valeur monétaire, les jeux d’argent étaient interdits au guet et le lieutenant-général ne plaisantait pas avec le règlement. Mais il était entendu que chaque tour valait une tournée générale pour les perdants. Le Père Carotte c’est un voleur, on gagne jamais à sa loterie ! Bougonna Schweitz. Cent pour cent des gagnants ont essayé ! fit remarquer King en reprenant un des fameux mots de l’intéressé. Tu parles ! Mais voilà que le bruit d’une dispute dehors les dérangea dans leur jeu. Deux commerçants du quartier aux prises avec justement Auguste Lebois et… un cadavre. Qu’est-ce qui se passe qu’est-ce que c’est que ça !? Y peut pas laisser ça ici ! Y’a des endroits pour ça même que ça s’appelle un cimetière ! protestait le boulanger de l’autre côté de la rue. Il est pas à moi ! J’en veux pas chez moi ! Rétorqua Lebois. Comment ça pas à vous ? C’est vous qui l’avez amené ? Oui c’est lui ! beugla le savetier. Pourquoi c’est-y que vous jouez l’ankou !? Demanda King, et pourquoi que vous nous l’amenez à nous autres ? Bah quoi c’est vous le guet c’est vous que ça regarde les assassinés ! King regarda le cadavre, un vieillard vêtu d’une simple chemise de nuit en coton. Il a pas l’air assassiné, où que c’est que vous l’avez trouvé !? En bas de chez moi ! Même que c’est un géant qui l’a déposé ! Un géant ? Vous voulez dire un troll, un orc, un gars du Nortem ? Ah je sais pas s’il était du Nortem mais c’était pas un orc c’est sûr, il était pas vert, et il avait pas une gueule de troll. A quoi il ressemblait alors ? Demanda Schweitz qui se souvenait avoir déjà entendu cette chanson. A une bûche je dirais. Une bûche ? Ouais… ou à un rocher. A une porte ? Proposa Schweitz. Ouais, aussi, si vous voulez. Roux ? Le visage de Lebois s’éclaira. Ah ouais c’est ça roux ! Vous le connaissez ? Non, il ne le connaissait pas mais maintenant qu’il y réfléchissait ça lui rappelait ce géant qu’ils avaient visité avec le brigadier, le portier de la Cloche d’Argent. Il s’en ouvrit un peu plus tard à son chef. Tu veux dire que ça ferait deux fois qu’on le voit s’balader avec des cadavres ? Qu’est-ce qui fabrique ? Je sais pas mais c’est louche. Moi j’dis qu’on devrait l’avoir à l’œil. Mais où il l’a trouvé celui-là, tu crois que c’est lui qu’il la fait ? Va savoir. Mais s’il l’avait fait, comme disait le brigadier, impossible de savoir comment. Aucune blessure apparente, pas d’os brisés, et pas cette peau bleue et ces lèvres violettes qu’avaient les noyés. Le corps de l’inconnu suivit le même circuit que celui du bouffon avant lui et de tous les cadavres de la nuit, et fit finalement l’objet d’une plainte auprès des autorités de la ville. La plainte émanait du temple de l’Hippopotame Sacré qui prétendait s’être fait voler le corps avant embaumement. Le lord commander avait déjà fort à faire avec les autorités religieuses depuis le dernier incident, son administration avait ordre de traiter la moindre de leur réclamation avec le plus grand sérieux et le lieutenant-général fut chargé en personne de découvrir qui sur l’Île aux Temples s’amusait à faire prendre l’air aux cadavres. King et Schweitz avaient semble-t-il déjà une piste. Ils chargèrent la Gargouille de surveiller le portier. La Gargouille était un indicateur et un monte en l’air qui tenait son surnom du fait qu’il passait par les toits pour délester ses victimes, et c’est des toits qu’il organisa sa surveillance. La Cloche d’Argent était un croisement entre une caravelle et une solide maison ventrue. Plus exactement, une caravelle qui n’avait jamais navigué et sur laquelle on avait bâti trois étages d’habitations, assemblage hétéroclite assez commun à Ni Diebr. Le géant dormait dans une partie retirée de la cale, derrière la scène, près des loges. Et prenait ses repas avec le personnel sur le pont supérieur quand il faisait beau et au premier étage du bâtiment les autres fois. Il commençait son service au crépuscule et le regarder travailler revenait à peu près à regarder un arbre du soir aux aurores. Il ne bougeait quasiment pas, s’en était presque surnaturel. Le reste du temps, soit il restait à la Cloche d’Argent, soit il se promenait dans le quartier ou en ville. Il n’adressait jamais la parole à personne, n’avait l’air de s’intéresser à rien en particulier, il allait, c’est tout, et s’en revenait. Tout ce que la Gargouille pu en dire c’est qu’il avait toutefois l’air de marquer une certaine affection pour les choses du ventre. Il suffisait de le regarder manger pour comprendre que c’était pour lui une affaire sérieuse. Rien pour étayer pour autant les soupçons des pandores si Irwin n’avait pas manqué au bout du compte de chance. Le cadavre du bouffon il l’avait trouvé devant la taverne et c’était Cambise qui lui avait demandé de s’en débarrasser, le second, il se tenait dans le passage à une cinquantaine de mètres de la Cloche et c’était de sa propre initiative qu’il avait décidé de l’abandonner ailleurs. Le troisième il était tombé dessus, cette fois même pas à Ni Diebr, même pas sur l’Île aux Temples mais sur celle du Titan. Elle était ainsi nommée en raison de la monumentale représentation du dieu Ordo qui s’y trouvait plantée et qui servait depuis des lustres de phare. Trois cent cinquante-deux ans auparavant la cité avait été victime d’un cyclone particulièrement vigoureux qui pendant quasiment toute une semaine l’avait ravagée. A l’époque l’ordre d’Ordo était un des seuls cultes autorisés en ville, à la demande du lord Commander du moment, un homme lui-même très pieux, ses ouailles avaient prié deux jours durant sans manger ni dormir et le cyclone s’était miraculeusement tu. La statue était là depuis cette époque. Les résidents de l’île tiraient un certain orgueil de cet attribut dont les formidables pieds couvraient tout entière la Grande Place. Et à Khan Azerya on avait même tendance à dire qu’ils ne se prenaient pas pour la moitié d’une cuisse d’Ordo, ce qui du point de vue du brigadier Hasban n’était peut-être pas complètement une vue de l’esprit. Les places étaient chères sur l’île, moins chères que sur celle du Rempart mais un logement avec vue directe sur le titan valait bien un salaire de patron. De plus cela avait toujours été du dernier chic de vivre ici. Avant même que Khan Azerya devienne une métropole incontournable, quand les Remparts n’étaient qu’une forteresse gardant le delta, l’île avait abrité nombre de villages et de bourgs, certains sous la coupe de célèbre pirate. Il en était resté une certaine culture à la fois rebelle et chauvine qui faisait de l’endroit un lieu prisé des artistes comme des nantis de la ville. Pas du tout le genre à supporter en plein jour le spectacle d’un géant avec un cadavre quand bien même le brigadier Hasban et ses hommes étaient déjà tombés sur l’intéressé et sa découverte. Un groupe de jeunes messieurs plein de velours et de rubans s’était déjà groupé au milieu de la rue et faisait moult commentaires désobligeant à l’égard de la maréchaussée, des monstres laissés en liberté, et des assassins qu’on ne punissait jamais dans cette ville. Hasban avait trouvé Irwin penché sur le cadavre et pensé sur le moment, en bon policier, qu’il l’avait occis. Pourtant pas de blessure apparente et pas de cou brisé. Seulement le corps raide, froid et bleuté, d’un homme corpulent vêtu comme un bourgeois du quartier. Et il était impossible qu’il se soit noyé d’une part il était sec, d’autre part le delta était à plus de trois rue d’ici. Il l’avait interrogé, avec le même succès que rencontraient tous ceux qui lui adressaient la parole. Alors présentement ses hommes étaient en train d’essayer de lui enfiler des chaînes. Il se laissait faire, il les regardait même avec un certain intérêt, comme on observe des fourmis aller et venir, les bracelets étaient trop petits pour ses formidables poignets, les hommes avaient beau y mettre toute leur énergie les fermoirs refusaient de se rejoindre. Faut faire venir un maréchal-ferrant, il va nous arranger ça. C’est très intéressant tout ça, raillait un des messieurs là-bas, vous avez l’intention de monter un numéro ? Dites-nous vite où qu’on y aille pas ! Un maréchal-ferrant ? Mais non voyons, il va nous suivre bien sagement hein mon gars ! Déclara le brigadier en cherchant à déchiffrer ce qui se passait dans les petits yeux noirs. Vous êtes sûr brigadier ? Il est quand même très gros. Oui, mais je suis sûr que c’est un brave garçon, hein n’est-ce pas ? Tu vas pas nous causer d’ennuis mon gars ? Pas de réponse. Le brigadier décida que ça valait pour un oui. Dites donc vous là vous n’allez tout de même pas laisser ce brave homme ici !? Demanda un des rubans alors qu’ils s’éloignaient avec leur prisonnier. Si tu veux l’porter mon gars te gêne pas, lança un des piquiers. L’ankou viendra le chercher sitôt qu’on l’aura prévenu promit le brigadier sans se retourner. C’est scandaleux ! Lança une voix derrière eux. Ça devait l’être sacrément puisque le jour même le lord Commander en personne l’apprenait d’un notable outragé. Ce qui l’émut si peu que personne n’en n’entendit jamais parler. Le brigadier Hasban n’était pas un partisan de la manière forte. Régler les choses en douceur, convaincre, c’était son credo et c’était une des raisons pour laquelle il était parfait pour traiter avec la population du Titan. Un diplomate né. Il passa donc un certain temps auprès d’Irwin à tenter de fissurer ce mur du silence. Tour à tour menaçant, conciliant, tout sucre et bon copain puis sec et froid… un échec complet. Egal à lui-même Irwin le regardait, semblait même comprendre ce qu’il lui disait mais pas un mot ne sortit de sa bouche qu’il avait comme une coupure. De guerre lasse il décida de le faire transférer aux Remparts, peut-être qu’un séjour au frais le ferait réfléchir. L’information ne circulait pas forcément très bien entre les différents services du guet d’une île à l’autre. Quand King et ses collègues apprirent finalement qu’Irwin était au fond d’une cellule, deux semaines s’étaient passées et sans le savoir le géant avait déjà perdu son travail. Et quand ils surent la raison de son incarcération, ils demandèrent illico au lieutenant-général qu’on le passe à la question, ce type ne disait pas un mot, peut-être que quand il aurait les doigts coincés dans des poucettes il y réfléchirait à deux fois. Le préposé à ces questions s’appelait Bowen. C’était un homme mince au visage tellement banal qu’il en personnifiait quasiment la définition. Il avait de petites mains soignées, des yeux pâles et scrutateurs et son métier avait tendance à le rendre irascible. C’était un mari autoritaire pour ne pas dire violent et un père sévère. Quand il opérait il détestait être dérangé et rabrouait quiconque essayait de se présenter, lord Commander y compris. Prenait-il plaisir à ce qu’il faisait ? Pas réellement, mais il tirait énormément de fierté du résultat. Il était habile, il savait doser la douleur, ne massacrait jamais ses prisonniers et obtenait toujours des aveux complets. Et gare à celui qui raconterait n’importe quoi pour faire cesser la séance, pour lui ça serait double ration. On ne la faisait pas facilement à Bowen. Ses outils étaient adaptés au format d’Irwin parce qu’ils étaient également prévus pour les trolls, orcs et autres. Il l’installa donc sur le chevalet et commença à travailler les articulations du géant… qui ne desserra pas les dents. Et quand ses articulations se mirent à grincer et à craquer, à mesure que le chevalet l’étirait des bras et des jambes, il ne cria d’autant pas que les sangles qui l’attachaient finirent par sauter. Bowen n’avait jamais vu ça. Des articulations à ce point résistantes que la force de traction finisse par arracher des liens en cuir de porc épais comme un doigt. C’est alors qu’il se rendit compte qu’il avait des ampoules aux mains à force de faire tourner la roue. Des prisonniers résistants il en avait déjà vu. Les orcs ne passaient pas facilement à table et se faisaient un devoir de ne jamais hurler. Ce que Bowen s’empressait de corriger le plus souvent avec succès. En général le mieux pour ça c’était soit de leur casser les pouces, soit de leur couper quelque chose. Dans le cas d’Irwin, dont les pouces évoquaient des gourdins pas si miniatures que ça et dont les articulations venaient de démontrer leur résistance, la taille semblait plus prometteuse que les poucettes. Il attacha donc le géant sur un fauteuil de torture et s’empara d’une pince coupante. Bowen ne disait jamais rien, pas de question, c’était sa politique. En poser lui cassait la tête et de toute manière il partait du principe que les prévenus savaient pertinemment ce qu’on attendait d’eux. Simplement, quand il estimait sa victime assez mûre il faisait mander le préposé aux dépositions et le laissait faire. Si le préposé n’était pas satisfait on continuait. Ils n’étaient pas seuls dans la pièce. Là-haut attendait un prisonnier dans une cage minuscule bardée de pointes dressés vers l’intérieur et dont le dos était zébré de marques de verges. Il était là depuis deux bonnes heures, l’arrivée d’Irwin avait interrompu sa séance à son grand soulagement. Il avait mal, il rêvait à sa famille et à un ailleurs meilleur et il avait regardé Irwin se faire interroger, très impressionné par son absolu silence. La pince claquait dans le vide, Bowen tournait autour de sa proie cherchant un endroit où attaquer, suivi par les deux petits yeux qui ne semblaient marquer la moindre peur. Pourtant soudain un mot croassa de sa gorge. Trouver. Bowen le regarda et ne lisant rien de satisfaisant dans les petits yeux continua à faire claquer sa pince en lui tournant autour. Trouver, répéta Irwin. Bowen l’ignora. Tirant sur son lobe d’oreille il approcha les mâchoires de la pince. Trouver ! insista Irwin en haussant légèrement la voix. Cadavre ! Trouver cadavre ! Bowen leva les yeux et soupira. Pour une fois Irwin se retrouvait dans la même situation que le monde vis-à-vis de lui. Bowen coupa. Enfin… il aurait dû couper mais il y eu un craquement de bois qui explose et soudain le bourreau se retrouva les pieds à deux mètres du sol, son cou enfermé dans une très grosse main, dévisagé par deux points noirs contrariés. Contrairement à ce que prétendait la légende, les Remparts n’étaient pas une prison pleine de détenus croupissant là depuis des lunes. D’ailleurs ce n‘était même pas une prison mais une ancienne forteresse aménagée dont les murs faisaient le tour de l’île et les cellules installées dans l’aile sud à l’emplacement d’anciennes écuries. Il y avait bien des oubliettes quelque part mais personne ne savait exactement où. La forteresse ayant été construite sur les ruines d’une autre forteresse, elle-même installée sur d’autres ruines. C’était d’ailleurs le cas d’une partie de la ville qui était bâtie sur des versions plus anciennes de Khan Azerya. La garde assignée à la prison était composée de six hommes, rien que des brutes avec des clefs et une grosse matraque. Qui veillaient sur une douzaine de prisonniers dont trois bouffons qui attendaient leur jugement. Leur boulot était plutôt tranquille. Les cellules étaient rarement pleines, c’était les prisonniers qui s’occupaient de servir le rata et de nettoyer, et leurs geôliers étaient suffisamment brutaux pour leur passer l’envie de se rebeller. Mais quand la porte de la salle de garde sortit de ses gonds pour voler en éclat ils surent que les vacances étaient finies.

 

Irwin 3.

Les évasions des Remparts étaient rares. Les murs y étaient épais, et le dernier qui s’était risqué à creuser un tunnel s’était si bien égaré qu’on ne l’avait jamais retrouvé, son tunnel inachevé. Il y avait bien le cas de Gilles l’Anguille qu’aucun donjon ou prison n’avait gardé plus d’une semaine et qui avait réussi à fabriquer une clé à l’aide d’une miche de pain et un peu de savon. Jusqu’au jour où l’Anguille s’était fait piéger dans une forteresse inexpugnable, le mariage. Il avait pris part au conseil de la ville et fait quelques recommandations pour que les Remparts soit une prison dont ne s’évade plus. Fait doubler les portes d’une nouvelle paire de serrures plus compliquées à copier et il fallait désormais deux clefs distinctes pour ouvrir. Renforcé les barreaux, réorganisé les tours de garde et même fait déplacer le gros des prisonniers de l’aile ouest à l’aile sud où on croupissait toujours. Il avait proposé tout un tas de mesures encore plus sévères mais le lord Commander n’ayant pas l’intention de transformer les Remparts en bagne on les laissa de côté. Et on ne le regretta même pas au vu de ce qui s’était passé parce que rien apparemment n’aurait pu arrêter le géant. Les portes à double serrure ? Quelque part en petits morceaux éparpillés un peu partout. Les gardes ? Ils comptaient encore leurs dents, pour ceux qui étaient en état de compter. Ah oui et la lourde herse qui séparait les cellules du reste des remparts et donnait accès à la rue, arrachée de ses gonds et projetée à une dizaine de mètres. Un chevalier s’était bien interposé en voyant le monstre surgir, sans qu’il ne sache trop bien comment il s’était retrouvé cabossé sur un toit à partager sa surprise avec les pigeons. Un avis de recherche fut immédiatement émis, décrivant un géant de près de huit pieds, roux, muet et très dangereux. Je vous en supplie laisser moi participer à la battue, réclama Bowen qu’on avait retrouvé emberlificoté dans les cintres de la salle de torture, entre une scie à démembrer et un fauteuil de Judas jamais utilisé. Bowen était très remonté, non seulement son prisonnier lui avait échappé, non seulement il n’avait pas réussi à le faire hurler, mais qui plus est, il lui avait perdre la face devant un autre prisonnier. Une chance cependant, il n’en avait pas profité pour libérer qui que ce soit, apparemment la sienne de liberté lui suffisait amplement. Le lieutenant-général Duquesne accepta et une troupe fut constituée, chargée de mettre la main coûte que coûte sur le monstre. Irwin était sans doute un esprit simple au sens premier du terme. Son premier réflexe fut de retourner à la Cloche d’Argent où on ne l’attendait plus depuis longtemps et où même il n’était plus exactement le bienvenu, toute la ville ne parlant plus que de son évasion. Tu veux nous attirer des ennuis ou quoi ? Grognait Cambise alors qu’Irwin tentait de retourner sur le navire. Vas-t-en ! Vas-t-en tout de suite espèce de monstre ! V’lez qu’je l’vire patron ? demanda la grosse brute qu’on avait engagé à sa place. Il faisait la moitié d’Irwin, mais les nombreuses cicatrices sur ses mains et son visage témoignaient que cela ne lui avait jamais posé problème. Nan, nan, y va s’casser tout seul parce que sinon y sait que j’vais appeler la garde. Bazar avait entendu la conversation, il émergea de son bureau pour gueuler à Cambise de la fermer et de laisser Irwin monter à bord. Il aimait bien le géant. Depuis qu’il avait disparu les ennuis avaient recommencé avec les chevaliers. La brute qu’il employait en avait bien mis quelques-uns au pas, mais comme les chevaliers bénéficiaient de certains droits, il avait dû dédommager les infortunés au risque qu’une plainte fasse fermer son établissement. Cependant il savait qu’il ne pouvait pas garder Irwin ce qui ne l’empêchait pas de lui donner un coup de main, ne serait-ce au nom des quelques semaines de tranquillité qu’il lui avait offert. Va rue de la Perche, la maison en bois rouge et dit leur que tu viens de ma part, ils t’aideront. Irwin lui adressa un de ces regards dont il avait la spécialité et qui faisait toujours douter que sous ce crâne se dissimulait un cerveau. Bon, okay, c’est moi qui leur dirait, fit Bazar en ajoutant quelques mots sur le bout de parchemin qu’il lui confia. King, comme tous ceux du guet, savait parfaitement que le meilleur endroit pour un fugitif où se cacher était le quartier de Ni Diebr mais que les délateurs y étaient aussi nombreux que les dents dans une mâchoire d’Orc, surtout fort d’une récompense de cinquante taels d’argent pour qui aurait des renseignements sur le fugitif et cent pour celui qui le capturerait. Avec Bowen, le chevalier malheureux à qui Irwin avait appris à voler, une poignée d’hommes du guet parmi les plus solides et une bande d’honnêtes citoyens tout zélés à mettre à mort le géant dès qu’ils le verraient, King s’introduisit dans le quartier et se mit à sonner les cloches à tous ceux qu’il connaissait de sorte qu’on passe le mot, toute personne vu en train d’aider ou même d’adresser la parole au monstre serait déféré dans l’heure aux Remparts où Bowen se ferait un plaisir de les questionner, longuement. En l’adressant à la rue de la Perche Bazar savait exactement ce qu’il faisait. D’une part parce que c’était là que logeaient quelques-uns des pires repris de justice de cette ville et même de toute la région et que récompense ou pas il n’y avait rien de plus déshonorant pour eux que d’aider la maréchaussée, d’autre part parce que la Main Verte y avait des entrepôts de Pain de l’Esprit et que c’était le dernier endroit où oseraient s’aventurer les pandores, sachant le comité d’accueil qui les y attendrait. Et considérant l’argent que le clan dépensait en graissage de patte, le contrevenant pouvait être certain que la Guilde des Assassins recevrait une commande, voire plusieurs. Pour autant l’accueil qu’on réserva au géant derrière la porte de la maison rouge, message ou non, fut un peu frais. Trois épées contre son ventre, une hallebarde contre sa jugulaire et une hache très joliment gravée d’inscriptions curvilignes à hauteur des genoux. Derrière ça se tenait un nain, un troll, deux orcs des forêts qui étaient sensiblement plus petits que leurs cousins des montagnes mais pas moins soupe au lait, et un homme, probablement un de ces géants du Nortem dont Irwin avait déjà entendu parler. C’est quoi cette merdaille qu’essaye de nous r’filer Bazar ? Y’a Qu’un Œil, qui avait la particularité d’en avoir trois, était un ogre des marais, surgit du delta pour trouver fortune il s’était rapidement fait une solide réputation de brute vicieuse qui l’avait conduit jusqu’au grade de capitaine au sein de la Main Verte. Il régnait sur la rue de la Perche en potentat qu’il était, ainsi que quelques autres rues, percevait les loyers, rackettait les commerçants et alimentait plusieurs fumeries d’importance où la bonne société allait s’encanailler. Comme tous les ogres Y’a Qu’un Œil était un peu né dans le désordre. Son nez en plus d’être en forme de coude cassé ressemblait à un champ de tubercules au printemps, sa bouche de travers avait renoncé depuis longtemps à contenir une dentition fantaisiste, son front évoquait une catastrophe. Il avait un bras plus court que l’autre, le dos bossu, les yeux et les oreilles pas à la même hauteur et la peau squameuse et verdâtre. Autant de caractéristique dont il s’accommodait parfaitement, d’une il se trouvait pas mal pour un ogre, de plus ça convenait parfaitement à son genre d’emploi, mais il y avait une chose qu’il ne supportait c’est qu’on fixe son troisième œil. Et pis d’abord c’est quoi qu’tu regardes !? En fait c’était difficile de savoir ce qu’Irwin regardait exactement vu que comme à son habitude il n‘avait même pas l’air d’être tout à fait là. Ces petits yeux étaient fixés droit devant lui l’air absent. A côté de Y’a Qu’un Œil se tenait un petit homme maigrichon vêtu d’une capeline et à l’air de fouine. Il se pencha à son oreille et lui dit quelque chose. T’es sûr ? Gronda l’ogre. Nouveau chuchotis. Ah bon ? L’ogre se tourna vers Irwin. C’est quoi ton nom et comment qu’tu connais Bazar d’abord ? Pour le géant ça faisait beaucoup de question ce pourquoi sans doute ne répondit-il à aucune. T’es sourd ? J’t’ai causé ! Les deux petits points noirs fixèrent un instant l’ogre, impossible de savoir ce qu’il pensait ni même si c’était dans ses capacités mais il donnait vaguement l’impression qu’il était en train de réfléchir à la question. Voulez qu’j’l’taille l’gras ? S’enquit l’un des orcs en appuyant sa pointe contre le ventre d’Irwin. Mais ce ne fut pas la peine, ce dernier semblait avoir décidé que répondre était plus indiqué. ‘Rwin, portier, grommela-t-il. Rwin Portier hein ? Et qu’est-ce t’as fait Rwin Portier pour que l’guet te foute au gnouf ? Grondement : Rien. Ouais, remarque le contraire m’aurait étonné, s’amusa l’ogre. Une Dent, Org, emmenez le chez la mère Tardieu, qu’elle le cache. Z’êtes sûr patron ? Demanda l’orc qui se proposait de le percer. Depuis quand tu poses des questions Une Dent ? Fit le type maigrichon. Euh… C’est bien ce que je pensais, fais ce qu’on te dit et ferme là. Une Dent adressa un regard plein de rancœur à Irwin, rengaina et lui fit signe de le suivre. La mère Tardieu, en plus d’être la mère maquerelle attitrée d’une demi-douzaine d’étuves alentours, de tenir une pension pour ses protégées, était La personne qu’il fallait voir quand on était en cavale. C’était une femme entre deux âges, édentée, qu’on disait également un peu sorcière, peut-être à cause des grosses bagues d’argent qu’elle avait à chaque doigt et les tatouages mystérieux qui lui couvraient le cou et le menton, plus sûrement à cause de ses deux chats noirs, Peste et Choléra. Deux matous furieux, plus couturés que le plus couturés des orcs, dont les oreilles, pour ce qu’il en restait, offraient une géographie assez parfaite de ce qu’il fallait faire pour survivre quand on était un chat à Ni Diebr, et que strictement personne n’approchait en dehors de leur maîtresse depuis qu’on les avait vu étriper un nain qui avait eu le malheur d’essayer de les caresser. Elle logeait dans une venelle, au rez-de-chaussée de sa pension de famille, une grosse bâtisse si bombée qu’on avait du mal à se tenir debout en passant devant et les accueillit aussi fraîchement ou presque que Y’a Qu’un Œil l’avait fait avec Irwin. Tu diras à ton patron que j’suis pas ça poubelle, l’a qu’à lui trouver un toit. J’crois qui va vouloir insister, fit diplomatiquement Une Dent. Il savait ce que valait les ordres de son chef surtout quand ils étaient appuyés par le petit maigrichon. Bah qu’est-ce leur prend à ceux-là ! Aboya la mégère en oubliant l’orc. Les deux greffiers se frottaient à Irwin qui s’était agenouillé pour les caresser, ils ronronnaient comme deux chatons. Mortecouille, ne put s’empêcher de renchérir l’orc. Bin ça alors c’est la première fois qu’j’vois ça, les salopiots ! Fit à nouveau la mégère. Eh toi comment qu’tu t’appelles ? Irwin n’écoutait pas, comme il savait si bien faire, un sourire d’une oreille à l’autre il cajolait les chats. L’est pas très causant, l’excusa Une Dent, j’crois qu’il est un peu sourd. Mais il en fallait plus pour décourager la mère Tardieu, elle ramassa un peu de terre et lui jeta dessus. Eh toi, le caillou comment qu’tu t’appelles ? Irwin leva les yeux, inexpressif et, exceptionnellement, répondit. Bien, ça ira, dis à Y’a Qu’un Œil qui m’en doit une. Vous l’prenez alors ? Bin on dirait qu’j’ai pas l’choix, dit-elle en regardant ses deux chats, la queue en chandelle, tournicotant autour du géant.

Un des secrets les mieux gardés du quartier, inconnu même du guet et de la moitié de ses habitants, était ses tunnels. Construit en partie sur le delta, il aurait été impensable d’y creuser des galeries si par endroit le Hanzo n’avait pas été aussi dense de tout un tas de choses en plus de l’eau et de la boue qu’un archéologue y aurait perdu la raison. Ces tunnels, creusés et étayés par des nains, notoirement experts dans ces affaires, aboutissaient pour certains au cœur de l’île, dans des caves scellées où on entreposait diverses contrebandes, c’est là que la mère Tardieu le conduisit, lui confiant une chandelle et une couverture. J’enverrais une fille te porter à manger, touche à rien, reste ici, on t’dira quand tu pourras sortir. Irwin avisa les gigantesques tonneaux qui emplissaient la cave sur deux rangées, décida que ça ne l’intéressait pas, éteignit la chandelle et alla se rouler en boule sous sa couverture comme un animal. Un peu plus tard dans la soirée il fut réveillé par ce qu’il prit d’abord pour des trottinements de souris et qui s’avéra être une jeune fille avec une chandelle et une écuelle de gruau. Salut moi c’est Marie, et toi ? N’obtenant pas plus de réponse que la moyenne des gens à cette question qui semblait tarabuster tout le monde dans cette ville, et parfaitement habituée à ce que les hommes n’écoutent pas ce qui sortait de sa bouche, elle embraya en posant son écuelle devant lui. Y paraît que la Peste et l’Choléra y t’ont adopté ! Dis donc j’sais pas comment t’as fait mais t’as rudement impressionné la patronne. Irwin avait déjà le nez dans son gruau, on n’aurait pas pu faire plus sourd. Mouais, t’es drôlement costaud mais t’es point bavard, constata finalement la jeune femme. Ce qu’il confirma par un intéressant bruit de déglutition, avalant d’une lampée la totalité de son écuelle. ‘Core, grommela-t-il en lui tendant. Elle pencha la tête, poings sur les hanches, bin dis donc t’avais la famine ! Désolé mon gars mais c’est tout c’qu’on m’a donné pour toi, faudra attendre demain. Qui sait si tu m’dis ton petit nom p’être que j’t’apporterais un morceau d’lard en plus…. Si elle avait espéré que le chantage le convaincrait de l’ouvrir, elle en fut pour ses frais. Bon comme tu veux, tant pis c’est à toi d’voir. Et elle repartit le laissant à sa solitude. A la surface la chasse à l’homme entravait tout de même la bonne marche des affaires. La première chose que King avait fait bien entendu ça avait été de se diriger sur la Cloche d’Argent où des informateurs y avaient vu le géant. Cambise jura le contraire mais quand on lui fit miroiter la récompense, le nouveau portier s’empressa de le trahir et même de rejoindre l’amicale des citoyens pour la justice et l’ordre. Cambise et trois membres du personnel étaient désormais aux Remparts, quant à Bazar il avait eu semble-t-il la présence d’esprit de s’éclipser. Il ne s’était bien entendu pas arrêté en chemin. Il avait investi toutes les étuves de Bazar et quelques autres, deux fumeries et mit à sac plusieurs maison à la recherche d’une cache sur la foi d’informations visant essentiellement la récompense, à la Main Verte on commençait à l’avoir mauvaise.et dans le clan du Dragon également. Mais si les uns étaient liés malgré eux par certaines obligations les contraignant à supporter cette situation –en dépit de ses nombreux défauts il n’était pas né celui qui ferait de Y’a Qu’un Œil un indicateur, les autres ne l’étaient non seulement pas mais le Crochet avait depuis longtemps des visées sur la Cloche et si l’arrestation de l’évadé pouvait lui permettre de mettre la main sur celle-ci, il était tout ouïe, mieux il doublait personnellement la récompense. Cent taels pour un renseignement vérifiable, deux cent pour la tête du monstre. Oui la tête car bien entendu à cette tête là on pourrait faire dire n’importe quoi comme par exemple impliquer Bazar dans le crime, quel qu’il soit. Entre temps, le cadavre découvert par Irwin avait bien été ramassé mais comme personne ne le réclama, trois jours plus tard il intégrait le cimetière de l’Indulgence sous le nom d’Azaraël, ange de la miséricorde. Personne ne sut quoi dire de quoi il était mort mais à ce stade ça n’avait plus d’importance, même s’il avait été foudroyé depuis le ciel, le géant en aurait été tenu pour responsable. Eh mais qu’est-ce tu fais !? T’es fou ces bestioles elles sont pleines de vilaineries ! Quand Marie retourna dans la cave, forte d’une nouvelle écuelle et d’une miche de pain, Irwin avait fait ami-ami avec un rat qu’il gratouillait amoureusement, un sourire ravi en travers de sa face de pierre. Irwin leva les yeux sur la gamelle, lui arracha des mains avec le pain et sans se préoccuper une seule seconde de sa présence partagea le tout avec son nouvel ami. Ah bah dis donc toi alors t’es bizarre, fit Marie qui en bonne fille de son siècle ne partageait aucune affection pour les animaux en général et détestait copieusement les rats qui à Ni Diebr était sans doute le troisième clan le plus puissant. N’obtenant pas de réponse, fidèle à elle-même, elle babilla de plus belle, lui rapportant en gros ce qui se passait là-haut, les ennuis qu’avaient eusCambise et la Cloche d’Argent qui avait été fermée par décret du guet. Finalement elle partit le laissant avec son nouvel ami. Mais le sourire avait disparu. On l’a dit c’était une âme simple, il y avait les choses qu’il aimait et celles qu’il n’aimait pas. Et ces deux choses étaient bien délimitées par un mur symbolique épais d’environ sept cent mètres. Sa réaction dans un cas comme dans l’autre était aussi franche et solide que ce mur, Bowen et quelques autres en avaient fait les frais. En ce qui concernait les choses qu’il aimait également. Et la Cloche d’Argent, Bazar, même Cambise, c’était comme le capitaine du bateau qu’il l’avait amené ici, l’idée qu’on puisse leur faire du mal, qu’à cause de lui ils puissent avoir des problèmes lui déplaisait aussi franchement et spontanément qu’une pince coupante près de son oreille et un imbécile sadique au bout faisant mine de ne pas entendre. Il fallait qu’il agisse il ne pouvait pas simplement rester bras croisés ici alors que tous les problèmes venaient de lui. Ou plus exactement de ce fichu cadavre de trop. Le lendemain, quand Marie vint lui apporter son manger il avait disparu. Disparu dis-tu ? s’écria la mère Tardieu. A p’us, pffiut, confirma la jeune femme. T’avais oublié de fermer la porte à clef c’est ça, commença-t-elle à grogner. Jure qu’non, même que c’était fermé quand chuisv’nue. Et la porte était pas cassée ? Non. Qu’est-ce que c’est que ces diableries ? La jeune fille haussa les épaules. J’sais pas mais en tout cas il était drôlement copain avec un rat. Un rat ? Ouais même que je lui a dit qu’fallait pas toucher ces bestiaux là mais qui s’en fichait. Ah oui et qu’est-ce que tu veux que ça me fiche à moi, la rabroua la mère maquerelle. Bah je sais pas, peut-être qu’l’rat a trouvé un moyen pour sortir et qu’la suivit. Elle lui adressa un regard soupçonneux. Fait huit pieds bougre de bête ! Bah j’sais pas moi. Bah si tu sais pas tu dis rien ! allez ouste !.Mais en s’éloignant elle entendit sa patronne grommeler, par Ordo si c’est l’cas l’a intérêt à compter ses abattis.

La chasse à l’Irwin devait donner lieu, on s’en doute à quelques bavures concomitantes au fait que cela devint à la fois la chasse aux géants et aux roux, et pour peu qu’on tombe sur un grand roux balaise et peu loquace, son avenir était assuré quoique dramatiquement bref. A Ni Diebr où on comptait plus que son lot de gros balaises patibulaires, roux ou non, de trolls, d’orcs, et même d’ogres donc, l’affaire avait bien failli dégénérer plusieurs fois si King n’était pas intervenu, ailleurs dans la cité certains malheureux n’avaient pas eu cette chance. Rue de la Poterne sur l’Île du Rempart, on avait pendu un grand roux dépassant à peine le mètre quatre-vingt parce qu’on avait découvert qu’on lui avait antérieurement coupé la langue. Cours du Velours, non loin de la Place du Vert Jus, on s’en était pris à un flamboyant rouquin du Nortem, grand comme une montagne, armé d’un marteau de guerre et qui sitôt rejoint par ses frères, pas moins rouquins, gros et armés, avaient pourchassé leurs assaillants jusque sur la place où ils avaient fichu une belle pagaille jusqu’à l’arrivée du guet, renforcé d’une poignée de chevaliers. Et rue des Deux Cœurs, à deux pas du titan, on lyncha un type au seul fait qu’il refusa d’aider la populace à mettre la main sur un de ses locataires, un roux qui dépassait les sept pieds à ce qu’on disait. Il refusa ou plus exactement il prétendit qu’il n’avait jamais eu un tel locataire, ce qui était parfaitement vrai mais la vérité des lyncheurs est une affaire de souplesse d’esprit. Tous ces incidents furent rapporté au lord Commander qui convoqua le lieutenant-général. Il était assis à son bureau, penché sur quelques parchemins, occupé à lire. C’était un petit homme grassouillet, avec des mains potelées alourdies de quelques bagues dont l’une marquée du sceau de la ville, les deux jambes d’Ordo sur lesquelles s’enroulaient des serpents. Il était vêtu d’une robe de drap noir assortie d’une coursive de velours violet qui tombait sur ses épaules à la façon des commerçants des grandes lignes maritimes, la grosse chaîne en or de son commandement suspendue à son cou. Duquesne entra et se mit au garde à vous pendant que le lord Commander continuait de lire en silence. Puis au bout d’un moment, sans lever les yeux il demanda sur le ton de la conversation Dites-moi Duquesne, rappelez-moi, quand nous parlions de mettre la main sur ce fugitif avions-nous également prévu de mettre la ville à sac ? Non sire. Toujours sans lever le nez de sa lecture. Oui, voilà, c’est bien ce qui me semblait. Et cette enquête sur ce vol de cadavre, où en sommes-nous ? Et bien c’est-à-dire que…. Oui je comprends… Il est entendu que la fête est finie. Oui sire. Et il est entendu également que nous n’offrons plus de récompense. Euh oui sire… et pour le fugitif ? Sa place est toujours en prison il me semble ? Euh oui sire… Voilà. Ainsi, brutalement les avis de recherche furent arrachés, les citoyens priés de se disperser et de ranger faux, fourche épées, gourdins, et autre molosses, en une après-midi on remplissait les cellules d’une douzaine de récalcitrants. Or comme elles baillaient désormais directement sur la rue, Duquesne s’était fendu de louer des reîtres pour monter la garde en plus des matons très remontés quoique édentés et qui réservaient un accueil royal au géant quand il serait de retour. Car on n’en doutait pas on allait l’avoir. D’ailleurs le lord Commander ne leur avait pas exactement laissé le choix. Des patrouilles tournaient sur les quais, surveillaient les ponts principaux, fouillaient parfois une charrette suspecte, et King continuait d’arpenter le ghetto avec sa bande de mercenaires. AbracanTarmel, marchand de la Corne d’Or de son état, et résidant semi permanent à Khan Azerya où il avait plusieurs affaires, avait naturellement et comme tout le monde entendu parler de la chasse au géant dans cette ville de fous. Il en avait discuté avec ses amis du Club de l’Ogre Jaune et étaient tous d’accord sur le fait que le lord Commander gouvernait à vue et n’avait pas la moindre idée de ce qu’il faisait. Le Club de l’Ogre Jaune était une amicale de natifs de la Corne d’Or qui chaque année se réunissaient pour célébrer la bataille du col éponyme, antique combat qui avait vu la victoire des premiers hommes sur les orcs et scellé le sort de la Corne d’Or qui s’était alors libéré de leur joug millénaire. Quand ils ne célébraient pas cette date anniversaire, les membres du club se réunissaient régulièrement pour digresser autour de la bataille et de la stratégie de ses généraux, la refaire sur un tapis de jeu, le tout en commentant l’actualité moderne, discutant affaires et en buvant des liqueurs savantes. Après ça, il arrivait souvent qu’avec quelques-uns de ses amis ils aillent s’encanailler à Ni Diebr où ils avaient leurs habitudes, notamment à la Cloche d’Argent. Il n’avait pas fait pour autant le rapprochement entre l’évasion et le portier auquel il n’avait jamais réellement fait attention. En revanche, quand il trouva un monstre roux, la tête coincée sous le plafond de son salon et qui faisait beaucoup d’efforts pour ne pas le crever apparemment, il ne fit pas plus le rapprochement avec la Cloche qu’avec l’évasion mais il hurla de peur et à plein poumon. Avant que la moitié de sa tête ne disparaisse tout entière sous la pogne du golgoth. Chut, lui fit doucement le monstre. M’ssireKagnar où ? Euh… bafouilla le malheureux une fois la bouche libre. Où ? Insista le monstre. Euh… il est malade, très malade… Non pas malade, mort. Les yeux de Tarmel se mirent à clignoter de confusion. Euh… mais non je vous dis, il n’est pas mort, il est très malade ! Si mort ! Il était apparent qu’il n’allait pas en démordre. Bon… euh… oui… oui écoutez je sais pas ! En tout cas la dernière fois que je l’ai vu il était encore vivant, et très malade. Il insistait un peu trop sur ce point pour être honnête, et puis comment ça il ne savait pas s’il était mort ou non, c’était son ami oui ? C’était bien avec lui qu’il venait se goberger à la taverne. Tu mens, conclut logiquement le géant. Mais non, je vous dis que non ! Il était vivant… Où ? Où il est ? Eh bien chez lui je sup… Il aurait bien terminé sa phrase mais les petits yeux le fixaient d’une telle manière qu’on les soupçonnait d’un cataclysme possible comme un tremblement de terre, un cyclone, un ouragan. Ecoutez, je ne sais pas la dernière…. Les nuages sombres de l’apocalypse s’amoncelaient dans les minuscules yeux. Bon… beuh… Il était très malade on l’a confié euh… à des gens. Le poing s’enfonça à quelques millimètres de son crâne, trouant le mur. Mestre Falio, c’est un euh… mage je crois, je ne sais pas ce qu’il fait… Ce qui était visiblement un autre mensonge. Où ? Où ? Quoi où ? Fayot. Falio, Mestre Falio c’est un mestre renom… euh, rue de la Soie, aux Temples… Euh…. Une grande maison avec des sculptures…. Vous ne pouvez pas la rater…M… mais comment vous m’avez trouvé ? S’exclama le marchand alors que le géant fichait le camp. Pour ce qui le concernait Irwin avait déjà largement beaucoup trop utilisé sa salive pour le renseigner à ce sujet. De toute manière ça n’avait pas la moindre importance de savoir que parfois Cambise faisait suivre ses bons clients pour qu’ils sortent en sécurité de Ni Diebr, et il y aurait bien été en peine de lui expliquer qu’il avait une mémoire photographique des lieux et des gens vu que la pellicule n’avait même pas encore été inventée par Brievus Navet. Et que de toute manière il n’était pas doué pour l’introspection, il était comme il était point c’est tout. Il n’avait pas eu beaucoup l’occasion d’observer le cadavre de ce client qu’il avait vu plusieurs fois à la Cloche et dont il se serait bien dispensé de recroiser la route. Mais ce qu’il avait vu au coin de sa bouche l’avait laissé perplexe. Un phénomène qu’il n’avait jamais rencontré ici mais qui était connu dans le Septentrion, un phénomène même à priori inédit à Khan Azerya, quelques cristaux de neige. Une chose était pourtant certaine à ses yeux, ce n’était pas rue de la Soie qu’il trouverait une réponse. C’était une rue bourgeoise et cossue où on ne comptait plus les bâtisses au frontispice ouvragé de bas-reliefs et de statues, pourtant le marchand n’avait pas tort, il y en avait une qu’on ne pouvait pas rater en ceci que toute sa façade était un amoncellement savant de figures de pierre et de colonnes torsadées taillées dans le marbre rose. Mais impossible de s’y adresser plus que de rester trop longtemps dans cette rue, d’une parce que deux hommes en gardaient l’entrée, d’autre part le guet patrouillait. Mais Irwin avait le sentiment qu’il se passait des choses louches ici et les choses louches se déroulent plus aisément la nuit. Il décida de revenir un peu plus tard. N’ayant nul endroit où se tenir en attendant sans risquer de tomber sur le guet, il décida que le plus prudent serait de retourner dans la cave, où un comité d’accueil pas le moins du monde accueillant l’attendait, pile poil par où il était sorti. La mère Tardieu était en cheville avec toutes sortes de gens, trafiquants, passeurs, clans du Dragon, de la Main Verte et autres. Mais il en existait de plus redoutable que les autres, les bouilleurs de cru du Hanzo. Khan Azerya n’était pas isolée au milieu du delta. Il y avait alentours dans les marais, sur la terre ferme, des bourgs et des villages qui profitaient de loin en loin des biens qu’apportait la grande cité comme les bouilleurs de cru. Tous n’avaient pas été acceptés par la Guilde des Distillateurs qui faisait examiner ses crus par des alchimistes confirmés qui garantissaient qu’on n’allait pas devenir aveugle ou se transformer en crapaud à les consommer. Et de fait tous n‘avaient pas de licence pour distribuer leur tord boyaux. Ces bouilleurs de cru là, le clan de la famille Bourrelet, n’en n’avait non seulement pas mais leur décoction servait pour l’essentiel aux nains à débarrasser l’or de ses impuretés. Seul les trolls arrivaient à en ingurgiter sans tomber raide mort, l’ennui c’est qu’en général, après ça, c’était eux qui faisaient tomber raide mort tous ceux qui se trouvaient dans leur environnement immédiat. Cette décoction, appelée, pour une raison qui leur appartient, Pisse-Droit, était interdite dans plusieurs royaumes dont celui du Nortem, quoique ses guerriers les plus cinglés aient pris l’habitude de s’en servir une rasade avant chaque bataille. Le résultat était paraît-il éloquent. La dangerosité de cette famille tenait à plusieurs raisons, une invraisemblable consanguinité qui s’étalait sur plusieurs générations, l’odeur de ses membres, mélange nocif de remugle de crasse, de parfum des marais, de produits alchimiques, et de pisse, et une propension naturelle à la violence aveugle. Cinq de ses membres attendaient donc Irwin dans la cave armés de piques et comme c’était les Bourrelet et personne d’autre, ils ne cherchèrent pas la plus petite explication au fait qu’Irwin ait trouvé leur passage secret, ils foncèrent dans le tas. Ils en furent pour leur frais. L’un termina sa course dans un mur dont on eut toute les peines du monde à le désincruster, un autre traversa comme un boulet un tonneau, puis deux, répandant par terre leur précieux contenu alcoolisé qui s’empressa de ronger le sol jusqu’à la charpente, le troisième servit de gourdin à l’endroit des rescapés. Mais les Bourrelet avaient poussé la consanguinité jusque dans ses retranchements et c’est une véritable armée d’entre eux qui vint bientôt à la rescousse, fourbis de hache, de faux, de piques et de tout un tas d’autres instruments contondants si bien que non seulement la cave ne fut bientôt plus qu’un champ de bataille haut de plafond mais qu’Irwin se retrouva submergé par une horde de débiles vindicatifs et armés. Jusqu’à ce que l’un d’entre eux ne leur hurle d’arrêter immédiatement. Qu’est-ce que vous foutez par les saintes couilles d’Ordo !? L’a trouvé l’passage ! Beugla un des protagonistes, c’est ‘ne balance à poulets ! Ouais ‘n’spion ! Approuva un autre, toujours accroché d’une main à la gorge d’Irwin. Merdaille des marais ! Par la bite d’Ordo j’aurais dû vous vendre à une boucherie plutôt qu’vous élever ! Lâchez-le immédiatement pourceaux d’l’enfer ! Gnan ! Faut l’tuer, se buta un autre, les bras enlacés autour d’une des cuisses d’Irwin, avant d’essayer de lui arracher la fémorale. Ce qui lui valut une magistrale taloche de celui qui venait d’intervenir. Un homme d’âge mûr, le visage tanné, la bouche pleine de dents en or, vêtu d’une robe brune alourdie d’une capeline en cuir. Depuis quand tu discutes mes ordres Radi ? T’sais pas tout t’sais ‘pa, s’entêta l’intéressé. Dieu des fols il était avec moi aux Remparts ! J’ai vu le Bowen le passer à la question ! Tu sais ce qui s’est passé quand l’autre a voulu le couper ? Il s’est barré ! L’annonce eut un effet immédiat et spectaculaire, la horde se désolidarisa instantanément du géant et tous bêlèrent un oh d’admiration. L’homme s’approcha alors du géant, le toisa pour autant que ça soit possible, et lui dit, t’aurais quand même pu me libérer mon gros, mais j’t’en veux pas, t’as mis la pâtée à ce salopard, t’es not’ frère.

Le Crochet, qui n‘était pas appelé ainsi en raison d’un handicap mais d’une sadique propension à planter ses ennemis sur des crochets de boucher pour les regarder mourir lentement, avait le crâne ras, des favoris d’argent lui encadrant sa mâchoire carrée, des mains longues, noueuses et couvertes de cicatrices, un nez aquilin, des lèvres pleines et carnassières, et des yeux de braise noire qui avaient la réputation d’en avoir fait chavirer plus d’une, le plus souvent à leurs dépens. Le Crochet avait en effet gravi les échelons du clan sur une réputation de proxénète d’excellence, tour à tour séducteur, paternel et brute sans pitié. Il se tenait derrière son bureau d’ébène rouge, cadeau d’un prince elfe, une merveille ouvragée de mille et un détails délicats, trônant au bout d’une pièce luxueuse couverte de tapis de la Corne d’Or et d’ailleurs, et ornée d’armes et d’armures d’un peu partout dans le monde, posé sur un fauteuil de cuir et de velours rehaussé d’or et de pierres précieuses dignes des plus belles couronnes. Frère Bourrelet ! Tu es donc enfin sorti des Remparts, qui as-tu payé cette fois ? Personne, le témoin a disparu, répondit Bourrelet avec un sourire canaille. Comme c’est convenant, sourit en retour le Crochet, et que me vaut le plaisir de ta visite ? Paraît que t’offres une récompense pour l’évadé des Remparts. En effet pourquoi ? Jeanson Bourrelet fit signe à Radi qui déposa un sac de toile sur le bureau. Le Crochet considéra le paquet la mine retroussée, il s’en dégageait une odeur méphitique mélange de pourriture et d’alcool. Qu’est-ce ? Bin ouvre ! Le Crochet esquissa un mouvement des doigts et le reître qui se tenait derrière lui ouvrit le sac, non sans répulsion. Une tête, une tête les cheveux en pétard, roux, gonflée, les traits déformés par l’alcool. C’est lui ? Ouaip. On dirait un troll, fit remarquer le reître, y parlaient pas d’un troll. Pourquoi t’es expert ? S’enquit Radi, toujours prêt à en découdre avec le premier venu. Du calme, du calme, fit le Crochet qui connaissait bien la réactivité des Bourrelets. Il n’a pas tort, on dirait un troll, qui me dit que c’est bien lui ? D’abord les trolls roux ça existe pas, fit remarquer Jeanson, ensuite c’est pas un troll c’est à cause qu’on a gardé sa gueule dans l’alcool pour le conserver. Le conserver ? Ça fait longtemps que vous l’avez ? Deux jours, on n’était pas au courant de ton offre, cet enfoiré s’est glissé dans une cave, il a trouvé un de nos passages. Comment vous êtes sûr que c’est bien lui en ce cas ? C’est Y’a Qu’Un Œil qui nous l’a dit, l’Bazar l’avait chargé de lui trouver une planque. Manque de bol l’est tombé sur nous autres. Je vois… Il jeta un nouveau coup d’œil à la tête. Ludwig, payes le. Le reître obéit sans discuter. Mais quand il partit, les yeux posés sur la dépouille, il demanda, on s’est fait avoir non ? Ludwig, je ne sais pas si c’est vraiment celui que nous cherchons mais une chose est certaine s’il a mis son nez dans les affaires des Bourrelets il est mort et enterré. De surcroit ça n’importe guère, nous allons pouvoir jouer notre petite comédie au lieutenant-général. Fais-lui savoir que nous avons le coupable, et pendant que tu y es, tâche de te renseigner si cette histoire avec Y’a Qu’un Œil est vraie. Bien patron. Le reître avait bien entendu raison de se méfier, la tête sortait en réalité d’un tonneau de Pisse-Droit dont il était un des ingrédients secrets. Ça tiendrait éloigné un moment les délateurs et le guet, une occasion d’arnaquer le Crochet ne se refusait pas plus. Bowen trahirait peut-être le mensonge, mais en attendant, ça leur laissait les mains libres. La petite farce avait été considérablement plus simple à concevoir que de faire dévisser plus de deux mots au géant. Heureusement le patriarche de la famille Bourrelet savait déjà que le cadavre dont on l’accusait était un malheureux hasard, Irwin pu résumer sa demande à Rue de la Soie, Mestre Fayot, il sait. Rue de la Soie ? Ouaip, c’est rupin par là, faut pas trop trainer par ci tu sais. Pas de réponse. Et tu veux faire quoi avec ce gars ? Tu veux qu’on l’attrape ? Pas de réponse. Bon, bon, combien d’mes gars t’as besoin ? Irwin fit signe trois avec ses doigts et ce fut soldé. En fait de gars certains étaient des filles. Radi par exemple, qui cachait ses seins faméliques sous une cotte de cuir puante et gare à celui qui la dénoncerait ou s’intéresserait de trop près à la question. Peu importe, Irwin les conduisit jusqu’à la maison rose marbre aux fenêtres éclairées et où les gardes étaient toujours postés, par geste il leur fit signe de se faufiler dans les recoins sombres et d’attendre. L’attente ne fut pas longue. Deux hommes enveloppés dans des capelines à capuche prirent la direction des quais. Immédiatement suivi par Radi et les autres. Ils traversèrent le quartier des Mille Temples envappé des senteurs d’encens et de papier camphré des cérémonies du crépuscule, mélangés aux odeurs des gargotes attenantes à quelques temples, où s’empiffraient conjointement, moines, gens du peuple, marchands. Les moines d’Abayaku patrouillaient d’un air de flâneur tandis qu’une grosse lune rousse ponctuait le ciel. Les deux hommes parvinrent jusqu’aux quais, dépassant plusieurs hangars, ils disparurent dans l’un deux, surveillés par deux reîtres en côte de maille, armés d’espadons de belle taille. Mais il en fallait plus pour se circonvenir à la curiosité de la bande. Deux lucarnes ouvrageaient de chaque côté le hangar. Radi, sur les épaules d’Irwin, jeta un coup d’œil au travers. Des cercueils ! Des cercueils d’fer ! Glapit-elle, d’scend moi d’la c’est diablerie ! Eh toi qu’est-ce que tu fiches là-haut, et à qui tu parles d’abord ? Le reître était parti faire le tour pour vider sa vessie, il n’avait pas vu Irwin dans l’ombre complète mais voyait bien la gamine juchée sur l’arbre, et penchée à la lucarne. L’arbre ? Le reître regarda sur sa droite, non il n’avait pas bougé, mais que…. Il n’eut pas l’occasion d’en exprimer plus, estourbi par un coup derrière la tête assené par un autre Bourrelet. A l’intérieur on n’avait rien entendu, les deux hommes en avaient rejoint un troisième et tous trois étaient bien trop occupés pour se saisir des bruits du soir dans une grande ville. Deux étaient en train d’examiner le contenu des cercueils, tandis qu’un autre, debout derrière un pupitre écrivait à l’aide d’une plume de paon quand Irwin entra garni de ses complices. Qu’est-ce que ? Qui êtes-vous par Ordo !? Et toi t’es qui !? C’est quoi ces diableries ! Aboya un des Bourrelets. Sortez immédiatement, ceci est une propriété privée ! Ordonna en retour celui au pupître et dont ils n’apercevaient que la bouche pincée et âgée. Radi avaient préféré rester dehors, persuadée qu’il s’agissait là de magie noire, ses frères s’en fichaient ils allaient faire rendre gorge à ces sorciers. Irwin ? Irwin n’aimait pas les complications inutiles.

Le lieutenant-général avait ses bureaux à quelques étages de ceux du lord Commander dans l’aile ouest, et en homme consciencieux il y travaillait tard. Il y traitait les affaires en cours et rédigeait présentement un compte-rendu sur ce qu’une heure plus tôt un reître au service du clan du Dragon lui avait rapporté. La tête trônait sur son bureau dans un bocal hermétique, flottant dans l’alcool. Quand on frappa à la porte d’une manière pressante et, en ce qui le concernait, parfaitement déplacée. Je ne veux voir personne ! Tonna-t-il sans lever les yeux de son rouleau de parchemin. C’est urgent chef ! Y’a presse ! Il reconnut la voix de King. Qu’est-ce que vous voulez ? Qu’est-ce qui se passe !? N’attendant pas qu’on l’invite le brigadier entra, immédiatement suivi de Louvier. King ! Je ne vous ai pas donné l’autorisation d’entrer ! Bah c’est quoi ça ? Fit le brigadier en dévisageant la tête. C’est l’homme que vous étiez censé ramener King, maintenant si vous voulez bien… dehors ! Ah bah ça, ça m’étonnerait beaucoup. Je vous demande pardon ? L’est pas mort chef ! Renchérit le premier piquier. Comment ça il n’est pas mort ? King se tourna vers lui. Chef, faut vraiment que vous veniez chef.

Oui, à Khan Azerya on aimait autant le spectacle impromptu de la rue qu’on ne s’étonnait facilement de rien. Pour autant, cette nuit-là, unanimement, pour ceux qui eurent la chance, ou la malchance, de se trouver sur la route d’Irwin et de sa troupe, fut une nuit inoubliable. Croiser, sous une pleine lune rousse, un géant de huit pieds, un cercueil en fer sur l’épaule, un type sous le bras, encadré d’une escadrille de tarés diversement armés, tatoués, couturés, trisomiques, bossus, psychopathes et difformes, ça invitait à l’escapade les plus lucides, et à la prière les autres. Une femme se jeta par la fenêtre certifiée que les démons de l’enfer étaient sortis de terre, d’autres s’enfuirent à toutes jambes, des prêtres tombèrent à genoux en psalmodiant des incantations conjuratrices, deux chevaliers tentèrent bravement de leur barrer la route avant de devoir filer aussi bravement poursuivis par des débiles hurlant comme des singes en rut, jusqu’à ce que le lugubre barnum parvienne au guet. Qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce qui se passe ici ? Duquesne dit exactement la même chose que King en découvrant la scène qui les attendait au poste. Le cercueil était ouvert, un corps se trouvait à l’intérieur, les lèvres bleues, la peau marbrée, couvert de neige jusqu’au menton. A côté se tenait le géant et un homme âgé, la tête couronnée d’un croissant de cheveux gris, la mine défaite et contrite. Parle, grommela le géant. Mais j’ai déjà tout dit ! Glapit l’homme. Dit quoi par Ordo ! Vous allez m’expliquer ce qui se passe ici à la fin !? S’emporta Duquesne aussi offensé par le dérangement que par l’odeur qui se dégageait de la bande armée qui escortait l’entreprise.

Ils disent qu’ils ne font rien de mal, ils conservent les corps souffrant d’affliction que l’on ne peut point encore soigner. Morts ? Ils disent que non, ils les maintiennent endormis avec du lait de pavot, ils croient que le froid ralentit la maladie. Dans quel but ? En attendant qu’on trouve un remède. Je vois. Et pour le corps ? Comment expliquent-ils sa mort ? Ils disent qu’on leur a volé, qu’il est probablement décédé en se réchauffant. Probablement ? Oui. Et c’est ce géant qui a tout découvert ? Euh… oui, il semblerait. Le lord Commander se tenait debout devant une des longues fenêtre de son bureau, les mains croisées dans le dos, observant la cour où la relève de nuit était en train de prendre place. Il n’avait beau être guère grand et plutôt rond, donner l’impression d’un bourgeois cossu, il se dégageait de lui, et particulièrement de ses longs silences quelque chose de vaguement menaçant, comme une épée perpétuellement suspendue au-dessus de la tête de ses interlocuteurs qui ne lassait pas de mettre chaque fois mal à l’aise le lieutenant-général. Vous les avez arrêtés ? Oui, la bande au complet mais il y a un problème. Lequel ? Avec votre permission…. Duquesne portait sous son bras un gros livre à la couverture en cuir, il le posa sur le bureau. Qu’est-ce que c’est ? Voyez-vous-même…. Le lord Commander ouvrit le livre au hasard. Des listes de noms avec des chiffres en face. Je vois dit-il…. Quelqu’un d’autre a vu ce registre ? Non sire. Bien…. Cette histoire ne doit pas s’ébruiter. Oui sire. Et où se trouve le géant à l’heure actuelle ? Eh bien…. Puisqu’il n’est pas coupable, j’ai pensé qu’une amende pour les dégâts aux Remparts suffirait. Le lord Commander ne fit pas de commentaires, ce qui lui évita de préciser que l’amende avait été un moyen diplomatique de ne pas perdre la face devant une horde supérieure en nombre et passablement excitée. Mais ses silences l’inquiétaient toujours un peu, comme l’envie de tendre le cou vers le plafond. Ai-je bien fait sire ? Pas de réponse, le regard rivé sur le registre et puis d’un coup il le referma et retourna à la contemplation de la cour. L’entretien était terminé.