Parasite, affreux, sale et méchant

La famille de Ki-taek est au chômage et ils vivent dans un soubassement des rues de Séoul comme des cafards. Ils piratent la Wi-Fi de leur voisin, et survivent en pliant des boites à pizza. C’est la débine complète pour une famille pourtant unie et joyeuse autour d’un père la tête toujours pleine d’idées et de projets. Jusqu’au jour où un camarade de Ki-woo, le fils de la famille, lui propose de le remplacer comme prof d’anglais auprès de la fille des Park. Ki-woo n’aura qu’à inventer des diplômes qu’il n’a pas. Négatif de la famille de Ki-taek, les Park sont des bourgeois tout ce qu’il y a de plus installés avec des problèmes de bourgeois. Un fils hyperactif depuis qu’il a vu un fantôme sortir de la cave de la maison et que sa mère prend pour un génie en herbe. Un père souvent absent et une mère de famille complètement paumée, à la limite de l’hystérie. Et petit à petit, à coup de manipulation, de mensonges, de faux et d’usage de faux, Ki-taek et les siens vont s’incruster chez les Park, remplaçant un par un le personnel de la maison. Jusqu’à l’inamovible gouvernante qui cache elle-même un secret car il n’y a jamais qu’un nid de parasite dans une maison.

Dit au deux tiers du film sur le ton de la farce, le film de Bong Joon-ho fait instantanément penser aux comédies italiennes des années 70 ce même regard à la fois rigolard et acide sur la société bourgeoise comme sur cette famille de prolétaire mariole qui n’hésite devant rien pour parasiter la riche famille. Tant qu’on pense également fugitivement à Théorème de Pasolini quand Ki-woo séduit la jeune fille de la maison et emballe la mère pour lui présenter sa sœur –qu’il fait passer pour une autre-.. Et il aurait pu s’en tenir là si au fond Bong Joon-ho n’avait pas voulu faire un film résolument politique sur la lutte des classes en Corée ou ailleurs car c’est bien un film universel que voilà, hélas. L’apparition d’une autre famille de parasite, incrusté dans les soubassements de la maison révèle bientôt à la fois toute la cruauté d’une condition comme le gouffre qui sépare les Park de Ki-taek. Ki-taek sent le linge sale, le métro, la misère, et c’est la seule chose que retient le patron de son chauffeur. Un homme au demeurant sympathique que ce patron mais qui révélera peu à peu tout son mépris et son égoïsme dans les dernières minutes du film alors que la jolie petite famille organise une gentille petite fête pour l’anniversaire de leur agité de fils. Car si de vivre auprès des riches laisse à croire ou à espérer qu’on en est, la réalité elle les ramène toujours à la cruauté de leur condition et il n’y a pas d’échappatoire. Car dans le monde des pauvres on est épargné de rien, à une catastrophe s’ajoute une autre et on perd son logement. Et quand vient le drame, le climax du film où la violence se déchaine en catharsis de cette lutte des classes, violence filmée comme une farce macabre, il n’y a plus nulle part où se réfugier que dans les très fonds, comme un cafard, comme à son point de départ. La maison des riches devient la prison des pauvres, ce qu’elle n’a jamais cessé d’être finalement par la convoitise que leur style de vie suscitait. Mais au-delà du style de vie c’est également la critique d’une société manipulée par l’argent, une société du rapport marchand comme seul rapport humain possible. Ki-taek, le réalise alors qu’il essaye de sympathiser avec son patron. Il est ramené à sa stricte condition d’employé et rien de plus, il ne faudrait pas qu’il s’imagine confident. Ce symbole puissant, la maison des riches comme prison des pauvres, Bong Joon-ho va varier dessus comme une petite mécanique qui chaque fois va écorcher morceau par morceau la farce auquel il nous a fait croire pendant les deux tiers du film. Révélant une comédie noire où la tristesse et la cruauté l’emportent sur la rigolade, où l’amertume couve et où avec rage il s’en prend à cette société bourgeoise inconsciente de tout, égoïste et habile à dévaloriser ceux qui la serve.

Filmée sur trois décors principaux cette comédie noire aurait pu être une pièce sur le thème de l’envie et filmée comme tel si Bong Joon-ho ne savait dynamiser son film et son image avec des plans superbes et des situations rocambolesques où il révèle toute la cruauté d’une condition sur une autre. Sans pour autant jamais vraiment faire la part belle à la famille d’escrocs, tous manipulateurs et déterminés à vivre sur la bête, il dépeint une société à deux étages, au sens littéral et figuré du terme où les petits s’entassent sous la table des grands en espérant récupérer leurs miettes. Et où les grands vivent sur leur nuage dans l’ignorance de leur condition. Utilisant la métaphore du parasite comme condition sine qua none du pauvre, il pousse cette logique jusqu’à une autre, celle que connaissent tous les parasites et qui ici pèse comme une menace sur les riches à force de se confiner dans leur ignorance. Les bourgeois sont sympathiques mais ils sont bêtes, du moins bien moins malins que cette famille qui les manipule à loisir en jouant sur leurs préjugés et certitudes. Bien moins intelligents que les parasites en général puisque la famille de Ki-taek n’est pas la seule à profiter. Mais au-delà de cela le film est également une critique sur l’art s’il n’est que décoratif comme cette maison dont on ne cesse de souligner qu’elle a été conçue par un grand architecte, l’art quand il cesse d’être politique devient une créature bourgeoise qu’il est bon d’admirer, alors qu’en vérité tout est politique ne cesse de nous dire ce film. Et tout particulièrement les lieux de vie ici qui cachent dans leurs replis des créatures qu’on n’imagine pas sauf les enfants. Quand les fantômes, les parasites deviennent fous c’est le monde qui se renverse, le chaos et la cruauté des riches qui se révèlent laissant le pauvre Ki-taek enragé et désespéré. Il aurait voulu en être mais il n’en sera jamais, il voudrait se foutre de tout mais il est attaché à sa famille, et ce bourgeois qui lui hurle dessus, indifférent à sa douleur devient insupportable.

Quand on pense au Joker on ne peut que s’amuser du fait que deux des meilleurs films de 2019, et ici une Palme d’Or, traitent finalement de sujets parallèles, la lutte des classes, et ce même si le Joker traitait surtout du désordre mental, ce facteur reste prégnant dans le film de Todd Philips. Cependant la vision de cette lutte qu’a Bong Joon-ho reste bien plus subtile et méchante, pour ne pas dire cruelle avec le destin de chacun. Puisque la condition de pauvre est ici décrite comme sans issue, réduite à des rêves creux et des SOS dans le noir, autant d’appel au secours de fantôme de la misère qui resteront vain. Un bijou donc à la fois politique et farceux, brûlot violent contre les inégalités et la société de consommation à voir séance tenante si ce n’est pas déjà fait.

Joker, histoire d'un malentendu

Nota bene : spoiler alert.

Arthur Fleck souffre de trouble mentaux qui le pousse à rire à des moments inopportuns. Il rêve de devenir humoriste de stand-up et en attendant pour subvenir à ses besoins et ceux de sa mère avec laquelle il vit, il exerce la profession de clown de rue avec son panneau promotionnelle. La vie lui marche dessus. Son trouble dérange la normalité et de fil en aiguille il est considérablement agressé par des jeunes de rue, une mère de famille dans le bus, des traders alcoolisés qu’il finira par assassiner par légitime défense. Parallèlement Gotham City connait une crise sociale sans précédent qui pousse la ville à l’exaspération puis bientôt au bord de l’implosion. Une ville qui va interpréter ce dernier meurtre comme un geste de révolte contre les puissants, sans savoir ni comprendre que ce geste est celui non d’un révolté mais d’un malade en souffrance. Un malade qui finira par se dévoiler lors d’une émission télé où il tuera l’animateur qui se sert de lui pour mieux le moquer.

Pour les révoltés aux petits pieds comme Juan Branco, jeune chevalier blanc de notre époque d’imposture qui s’est fait connaitre en France pour sa charge contre Macron, le Joker est une apologie de la révolte contre ceux qui ont le pouvoir, qu’ils soient dans les médias ou qu’ils possèdent ceux-ci, comme Thomas Wayne possède la moitié de Gotham. Comme la foule dans le film, il interprète et projette ses propres fantasmes. Et ainsi fait, car il n’est pas le seul, du Chili à ici en passant par les Etats-Unis, des révoltés de tout poil de se mettre à porter le masque du Joker en imaginant que le personnage et le film sont porteur d’un message de violence à l’encontre des 1% et de leurs laquais. Et c’est peut-être ici une partie du génie du film de jouer justement sur cette ambiguïté, puisque les foules sont stupides et qu’elles ramènent à elles, comme les individus des préoccupations qui ne sont aucunement ni celle du film, ni celle de son personnage principal. Pour des gens comme moi, qui ont souffert de crise maniaque avec épisode délirant, les choses sont diamétralement différentes.

Disons le tout de suite, je n’étais pas très fier en regardant le film, ni très à l’aise. Parce que ce rire je l’ai eu (quoique moins sonore) et qu’il cachait comme celui de Fleck des larmes qui refusaient de sortir. Parfois on préfère ricaner devant toute l’absurdité de la vie et sa souffrance plutôt que de pleurer sans discontinuer. Et si jamais personne ne m’a agressé pour cette raison c’est que mon rire rentré était essentiellement réservé à ma solitude qui était alors considérable. Si j’ai bien été agressé en raison d’une crise maniaque, je n’ai blessé ni tué personne parce qu’au fin fond de mes délires il me restait toujours une bribe de lucidité qui m’a évité bien des ennuis avec la justice. Que lucide j’étais paralysé par la peur et incapable de me souvenir de ce que j’avais commis pendant ma crise pour la plus grande colère de mon dernier agresseur, non pas un puissant mais un imbécile ordinaire. Je n’étais pas non plus fier parce qu’au fond, jusqu’à ce que sa réalité bascule et que le spectateur se rende compte que le Joker s’imagine une vie depuis un moment et notamment une vie amoureuse, ce qui m’est arrivé également, le personnage vit dans ses délires pour une bonne part du film. Avant de basculer il accepte les mensonges de sa mère comme des faits et après il rentre en symbiose avec ce qui se passe autour de lui, cette révolte généralisé de Gotham, ce qui à nouveau m’est également arrivé lors d’une crise maniaque pendant les révoltes étudiantes anti CPE en 2006. Je n’avais certes assassiné personne mais j’interprétais les faits dans les journaux comme se rapportant à moi puisque on a des rêves de grandeur dans ces moments-là. On s’imagine super espion, Jésus ou chef d’une révolte qui en réalité nous dépasse de très loin et n’a strictement rien à voir avec nous. Mais on y croit, comme Fleck croit qu’il a une aventure avec sa voisine. Se laisser glisser dans un délire est confortable, presque jouissif comme un trip à l’acide quand la vie nous écrase et qu’on étouffe de toute les manières qui soit. Ainsi pour moi il est même difficile à ce jour d’être tout à fait sûr que le Joker tue bien toutes ces personnes et ne fantasme pas sur la violence qu’il voudrait infliger en réponse à celle qu’on lui fait subir. Et c’est bien tout le talent de ce film, de jouer sur cette perpétuelle interprétation qu’on en fera.

Arthur Fleck est un humilié comme on l’est souvent quand on souffre d’une maladie psychique. On ne contrôle plus certaine de ses réactions où on s’en fout et sans le voir ou sans l’accepter on se met lentement en marge d’une société qui ne nous comprends pas ou qui se saisit de nos troubles pour en faire des généralités creuses. Le schizophrène a une double personnalité, le bipolaire a des hauts et des bas et autres fadaises de cette espèce. Et voilà qu’un film tout entier joue précisément sur ce malentendu qui feront les gorges chaudes de petit bourgeois comme ce Juan Branco, et hélas seront repris au pied de la lettre par les véritables révoltés du Chili ou de France, et tant pis si en soit le clown de rue est une tradition sud-américaine dans laquelle ne pouvait que se projeter les chiliens par exemple. Il n’y a pourtant rien de glorieux à mettre une balle dans la tête à un homme qui du haut de sa position en profite pour ajouter à l’humiliation, ce n’est pas en soi un acte de défense mais de soumission, soumission à la violence qu’on nous inflige. Qu’un Juan Branco y voit au contraire un signe salutaire en dit long sur les fantasmes qu’on peut avoir quand on est un bien né, bien nourri. Que les Gilets Jaunes ou les révoltés du monde entier, de Hong Kong à Santiago s’y retrouvent décrit assez bien l’état d’exaspération dans lequel se trouve une partie du monde face aux inégalités béantes qui définissent le libéralisme morbide qu’on nous impose. N’en reste pas moins que ce film parle mieux des troubles psychiques et de l’interprétation qui en est faites que bien des films misérabilistes ou non visant à réunir autour de la maladie psychique au sens large.

Maintenant que dire de l’interprétation de Joachim Phénix ? Et bien qu’il fallait un acteur de sa dimension pour jouer ce personnage au bord du gouffre sans sombrer dans le ridicule ou l’hystérisassions, avec une prise de risque finalement assez phénoménale quand on sait jusqu’où peut mener un rôle dans votre vie intérieure. Un Joachim Phénix porté par une réalisation au service de son sujet et dont la fin laisse au spectateur tout le choix d’interprétation. A-t-il tué l’infirmière ? Court-il dans ses fantasmes poursuivi par des infirmiers imaginaires, est-ce une allégorie ? On ne le saura pas, on dirait un rêve comme un une bouffée délirante ressemble terriblement à un rêve éveillé, et je suis sorti de là sans avoir la réponse mais comme je le disais plus haut mal à l’aise ce qui démontre le talent du film. Cette capacité à décrire les troubles psychiques sans ni émettre un diagnostic ni sombrer dans les clichés, tout en laissant le choix au spectateur de se mettre soit du côté de la foule de Gotham, soit du côté du Joker en tant que malade est tout à fait remarquable et assez notable pour que je le recommande volontiers aux psys ou aspirant. Un film n’en doutons pas qui a une place bien mérité aux Oscars. Cela étant si comme moi vous souffrez de troubles psychiques, je ne saurais trop vous recommander d’attendre d’être d’humeur solide avant de le voir, il ne laisse pas indifférent.

The Irishman, mémoire de la mafia

Frank Sheeran est irlandais et camionneur pour un abattoir dans les années 50, accusé de vol il est défendu par Bill Buffalino qui finira par lui présenter son cousin Russell, un important mafieux de Philadelphie pour qui il deviendra un homme de main et un tueur à gage efficace. Frank s’est battu pendant la seconde guerre mondiale, il n’a pas froid aux yeux et sommes ça fait du beurre dans les épinards, de fil en aiguille Russel lui présentera Jimmy Hoffa, patron du très puissant syndicat des camionneurs, les alors célèbres Teamsters, pour qui il sera à son tour l’homme de confiance. Homme de confiance et courroie de transmission entre lui et la mafia.

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Disons le tout de suite ceux qui ont aimé ou découvert Scorcese avec les Affranchis ou Casino vont être déçu par ce film de mafia qui ne retient rien du côté opératique du second et ne s’attarde pas non plus sur les figures prolétaires du premier, cette mise en abyme de la mythologie mafieuse qu’était les Affranchis. Pas d’outrance dans la violence ou les propos, pas de Rolling Stone ou de Cream en fond musical, The Irishman est une fresque ample et à la fois minimaliste qui raconte près de trente ans d’histoire de la mafia à travers son personnage principal, et celle, il faut bien le dire, de Jimmy Hoffa. Et pour ceux qui ne connaissent pas cette histoire, ce film pourrait même parfois les perdre. Je pense notamment à l’assassinat de « Crazy » Joe Gallo, lui-même responsable du meurtre de Joe Colombo quand celui-ci se prit de faire de la publicité autour de sa personne et conséquemment la mafia. Peut-être parce qu’au-delà du simple récit historique, relatant notamment la disparition « mystérieuse » de Jimmy Hoffa, et dont le corps n’a toujours pas été retrouvé depuis sa disparition en 1975, The Irishman est un film sur le temps qui passe, sur l’âge, la vieillesse et la mort qui finit tous par nous emporter. Mais également un film sur la transmission. Celle qui est faites au sein même de Cosa Nostra et celle qu’on essaye de faire vis-à-vis de ses enfants.

Sheeran est un bon soldat, il suit les ordres, il ne les discute pas, il les exécute au sens littéral du terme. Et ainsi en dépit de l’amitié qui finit par le lier à Hoffa, de la confiance que ce dernier lui porte, il n’hésitera pas à l’abattre quand le temps sera venu pour lui de tirer sa révérence. C’est qu’Hoffa s’obstine, sorti de prison après quatre ans passés derrière les barreaux pour fraude fiscale, il veut absolument récupérer ce qu’il estime être son syndicat, et tant pis si pour ça il se met en travers du chemin de gens très puissants et très dangereux. Une obstination qu’on ne lui pardonnera d’autant pas que la Cosa Nostra des années 70/80 est en pleine mutation. Les vieux boss vont disparaitre, littéralement ou effacés par le système judiciaire qui les enverra crever lentement en prison. Et c’est ici qu’on en revient à la vieillesse et au temps qui passe, ainsi qu’à la transmission. Scorcese débute son film sur le monologue d’un vieil homme (Sheeran) dans un asile de vieux, et qui n’a personne à qui raconter ses souvenirs de vétéran de Cosa Nostra et soliloque seul ses souvenirs d’homme de main. Personne notamment parce que tous ceux qu’il a connu sont morts comme lui fait remarquer un agent du FBI, mais également parce que ses filles et particulièrement son ainée, refuse de lui parler depuis qu’elle a compris qu’il avait à faire avec la disparition d’Hoffa qu’elle adorait. Parce qu’Hoffa est gentil mais également parce que dans son esprit de petite fille puis de jeune femme, Hoffa aidait les gens et, contrairement à son père, ne les frappait pas pour une peccadille ni n’allait au boulot avec un revolver. Et ainsi Scorcese de consacrer vingt bonne minutes de son film fleuve à un Sheeran presque impotent, souffrant d’arthrose et essayant de renouer d’une façon ou d’une autre autant avec son passé, ses souvenirs, qu’avec ses enfants, sans succès. Et ici c’est un regard presque coupant que Scorcese porte sur l’âge et le temps qui passe où des gens qui furent jadis puissants et reconnus jusque tardivement dans leur vie, finirent pas n’être plus rien sinon des vieux remâchant douloureusement leur souvenir de gloire passée. Le sort qui nous attends tous et notamment le réalisateur lui-même, bien au fait qu’il aura bientôt 80 ans et que c’est peut-être ici un de ses derniers grands films et notamment sur la mafia qu’il a conté durant une partie de sa carrière à travers Mean Street, Casino et les Affranchis. Ce n’est donc pas si surprenant que pour un de ses derniers films il décide de résoudre ce « mystère » sur la disparition de Jimmy Hoffa en réunissant un casting qui l’a poursuivi tout au long de sa carrière, de De Niro en passant par Harvey Keitel ou Joe Pesci. Une porte se referme sur une époque révolue, celle peut-être d’un réalisateur se mettant au clair avec sa propre conscience, notamment depuis Silence, ce film sur le martyr des chrétiens au Japon et qui explorait les ressorts de la foi à travers ce même martyr.

Après le très dynamique et outré Loup de Wall Street, sorte de superlatif autour de la voracité, Martin Scorcese nous étonne encore avec ce film plus sobre, plus lent où des messieurs entrant dans leur dernière ligne droite (rappelons que De Niro, Pesci et Pacino ont sensiblement le même âge) nous racontent trente ans de l’histoire américaine et implicitement trente ans de mafia tant ces deux histoires sont liées. Comme si l’auteur voulait nous rappeler, et particulièrement au jeune publique qui n’a pas manqué d’être séduit par les Affranchis notamment, que Cosa Nostra a fait et défait la politique de ce pays pendant plus de trente ans. Ainsi implicitement il n’hésite pas à mettre en cause au détour d’une phrase la mafia dans l’assassinat de Kennedy, vécu comme un traitre par les parrains qui l’avaient mis en place (voir à ce sujet le passage sur les élections dans l’Illinois). Ni sur son implication directe dans la disparition d’Hoffa. Bref un travail de mémoire et de mise au clair sur une histoire fleuve et sanglante, celle autant de la mafia que du pouvoir américain. Cependant ne vous attendez pas à voir Joe Pesci péter un plomb ou, comme je le disais plus haut, à assister à des effusions de sang comme dans les Affranchis. Pesci joue ici sur un registre sobre, celui d’un homme qui toute sa vie fut au côté de Sheeran, n’hésitant pas à le protéger par devant des parrains très puissants comme Angelo Bruno (Harvey Keitel) dit the Gentle Don, parrain très respecté de Philadelphie et qui finit par être tué par la jeune garde qui voulait sa place. The Irishman est un film de transmission plus qu’un film de mafia, celui d’une histoire finalement jamais racontée car qui à part ceux que ça intéresse n’a jamais entendu parler du comité de défense des italo-américains de Joseph Colombo ou de « Crazy » Joe Gallo ? A voir d’urgence pour qui voudrait connaitre les dessous de cette fresque historique raconté en voix off par un de ceux qui fut au plus près des événements. Mais également pour les amateurs d’un cinéaste solide qui n’a plus rien à prouver et tout à transmettre. Et peut-être à se faire pardonner à travers son personnage, reclus à sa manière de culpabilité pour une histoire qui l’a fabriqué plus qu’il ne l’a jamais conduite.