Cruising, cuir sexe et sueur

Un été caniculaire dans le New York des années 80, un tueur en série hante les rues de la ville et s’attaque aux homosexuels amateurs de SM. Steve Burns (Al Pacino) un jeune et ambitieux flic se voit proposer d’enquêter sous couverture contre la promesse d’intégrer la brigade criminelle. Burns accepte et le voilà bientôt plongé dans un univers inconnu alors, d’une communauté sous tension. Celle du CBCG (boite cuir fermée depuis) et des backroom poisseux, des pornos gay et du culte du corps. Le Sida n’a pas encore fait son apparition, le sexe et la testostérone sont partout dans ce monde que Burns adopte peu à peu au point du trouble. Il est hétéro et lentement on le voit avec sa petite amie, son rôle prend pas sur sa vie privée, pendant que le tueur lui continue de chasser en répétant à ses victimes « tu m’as obligé à le faire ». Pourtant de ce tueur on ne retient qu’une figure avec laquelle le réalisateur joue sur notre perception tant du meurtrier que de ceux qu’ils le poursuivent. Sans jamais être didactique il nous laisse à penser que ce pourrait être également un policier, notamment à travers la figure de ce flic de rue harceleur de travesti joué par cette vieille trogne suintante de Joe Spinelli qui erre lui-même dans les bars gays où traine le héros. Et cette ambivalence est constante pendant tout le film jusqu’à la toute fin. De l’interrogatoire d’un suspect par un géant noir à demi nu semblant sorti directement d’un backroom au meurtre qui conclut le film en passant par la lente métamorphose de Pacino qui finit par s’habiller comme son suspect principal ou simplement au couteau dont se sert l’assassin et qui se retrouve physiquement dans toutes les mains comme indifférencié. Un film sur l’identité en général donc où le suspect principal se cherche à travers un père mort, et sur l’identité sexuelle en particulier. Mais surtout un film qui joue autant sur l’ambiguïté des protagonistes que sur la sensualité d’un univers poisseux et over sexualisé

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Venu du documentaire, William Friedkin, déjà alors auteur de l’électrisant French Connection et du non moins effrayant Exorciste qui traumatisa nombre de spectateurs jusqu’à ce jour, ballade sa caméra dans ce monde avec un œil jamais juge mais au contraire épousant son sujet. Tournant dans les vrais lieux, filmant de réelles pratiques sexuelles comme le fist fucking. C’est une plongée dans un univers extrêmement codé qu’il nous propose comme une bouffée de poppers dans lequel le personnage de Pacino se laisse lentement happer. D’abord timide et distant avec le rôle qu’il endosse pour les besoins de son enquête, il épouse peu à peu sa condition sans que jamais le réalisateur nous impose autre chose que notre propre interprétation de la direction que prend ou prendra sa sexualité et sa morale à mesure qu’on avance dans le récit. Pour autant il cède à des avances alors qu’il tapine dans Central Park et comme il le dit à sa fiancée, « il y a beaucoup de chose sur moi que tu ne sais pas ». Point intéressant à ce sujet, son client sera la future victime du tueur, lui-même essentiellement caractérisé par sa voix plus que par sa figure qui reste toujours dans l’ombre, les yeux masqués par des lunettes miroir et sa casquette cuir, autant d’artifices que finit par emprunter le flic, alors que l’histoire avance. Au point où le montage, collant dos à dos meurtre et apparition de Pacino fini par entrainer le spectateur à s’interroger lui-même à travers les images sur cette polarité sans jamais fournir de réponse prémâchée. Et nous voilà nous-même à nous poser des questions sur l’identité réelle du tueur, alors que le personnage de Pacino se prend de plus en plus au jeu à mesure que cette mission l’affecte de plus en plus comme il le confie à son chef. Dans ce cadre les scènes avec sa fiancée (Karen Allen qu’on verra un an plus tard dans les Aventuriers de l’Arche Perdue) apparaissent comme le seul point d’ancrage où sa vie ne bascule pas. Sa fiancée devient comme une sorte de bouée de sauvetage qui l’empêche de sombrer complètement dans ce monde trouble qui semble peu à peu l’absorber. Mais est-ce un ou plusieurs tueur, l’auteur nous conduit semble-t-il  sur des pistes possible jusqu’à la fin, et au fond ce n’est peut-être pas si intéressant pour le réalisateur que la résolution de ces crimes. Le tueur devient ce qu’Hitchcock appelait un Mc Guffin, une figure emblématique qui sert de prétexte à l’exploration d’une psyché. Car si le personnage de Pacino fini bien par arrêter un homme qu’il a croisé dans ces boites gay un nouveau crime conclu le film avec dans le rôle de la victime le voisin de Pacino quand il était sous couverture. Le regard que porte Pacino vers le spectateur à la toute fin nous laisse dans le doute. A-t-il fini par craquer ? Endosser l’identité du tueur comme il endosse les mêmes habits que celui qu’il arrêtera en utilisant ce même couteau que tout deux portent au même endroit ? Le réalisateur nous laisse à notre interrogation comme à notre éventuel trouble

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Inspiré d’une série d’article décrivant ce monde particulier du BDSM et d’une série de meurtre ayant pour cadre la communauté gay le film sera tourné dans des conditions difficiles. Pollué sur les lieux de tournage par une communauté inquiète qu’il donne une image négative de la dites communauté, le film ne sera pas bien reçu par le public et la censure qui le trouve trop cru et trop violent (le film sera interdit au moins de 17 ans aux Etats Unis) c’est dans les tons bleus et noirs qu’est nimbé la réalisation, comme les tenues du protagoniste principal, réservant la nuit au monde SM et le jour à celui des flics et de la vie « normale » du personnage de Pacino avec une bande son qui précise le bruit du cuir comme si on en sentait l’odeur, insistant sur la sensualité des corps et des tenues comme pour ajouter au trouble du spectateur prit dans l’interprétation d’un Pacino magistral et qui pourtant reniera l’œuvre après sa sortie, visiblement affecté par le film et ce vers quoi il l’a conduit dans son travail d’acteur. N’oublions après tout que Pacino vient de l’Actor Studio qui privilégie l’immersion du comédien dans son rôle. En quelque sorte on pourrait croire qu’à force de coller à son sujet il a endossé une peau trouble comme son personnage endosse lui-même un rôle qui finit par le mener au bord du précipice jusqu’à la toute fin avec le regard que porte le personnage vers la caméra et donc vers le spectateur, le renvoyant lui-même à une interrogation sur l’identité du tueur. Quelques années plus tard un autre tueur invisible également ravagera la communauté, le Sida, comme si le film prophétisait la fin d’une époque et le début d’une nouvelle ère.

Le film ressort en Blue Ray, à l’heure des chromos Marvel et des films linéaires où rien n’est jamais laissé au hasard de l’interprétation du spectateur, je ne saurais trop vous conseiller de le voir ou le revoir, une œuvre qui en appelle autant à l’intelligence du spectateur qu’elle le pousse à se poser des questions sur sa propre sexualité. Sans doute pourquoi le film a été mal reçu en 1980 époque où pourtant le culte du corps va devenir roi. Un film dangereux en sommes ce qui nous manque dramatiquement aujourd’hui.

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Un autre jour de septembre…

Elle avait les pommettes scandinaves, un long cou qui dégageait le dessin de sa mâchoire symétrique, les yeux bleus et les cheveux blonds doré retenue par un minuscule chignon ridicule. Elle portait une chemise assortie à ses yeux, les mains dans les poches de son jean, sur l’instant il pensa à un mannequin, mais les mannequins sont en représentation perpétuelle et celle-là était à la fois excédée et impériale. Examinant la vitrine de l’hôtel et les objets qui s’y trouvaient avec l’œil du connaisseur. Et instantanément, sans même lui adresser un regard l’embrasa. C’était comme un soleil de Californie qui descendait sur lui, les années soixante dorée comme on se les imaginait dans notre nostalgie moderne, le temps de l’insouciance, de l’innocence cool avec un joint d’herbe au bec et la plage pour le surf. C’était un incendie de douceur, de calme, de générosité naturelle, sans question, ni limite, une personne qu’il savait du plus profond de lui-même, qu’il aimait tout autant et pourtant, il le savait également, elle appartenait à un autre. Cet autre qui l’avait énervé, cet autre qui semblait la retenir comme une éternelle fidélité, comme si elle était prise par des obligations de femme. Alors qu’elle respirait la liberté et quelque chose d’infiniment cool. Il n’y avait pas de mot plus approprié pour la définir, elle exsudait le cool. La femme de sa vie.

A cette époque-là il était réceptionniste dans un petit hôtel bourgeois du XIVème arrondissement, et il détestait son job. Le sentiment d’être au rabais, petit employé sans envergure au service d’une clientèle qui ne s’intéressait à rien sauf à elle-même, et puis il était assis, on le regardait de haut, la princesse comme les autres. Elle lui répéta son nom trois fois en anglais s’agaçant qu’il ne comprenne pas, c’était simple pourtant ! Mais non, son cerveau illuminé refusait de fonctionner correctement, embrasé par un amour plus grand que lui, brûlé au quatrième degré, foutu, mort, séché, il gribouilla n’importe quoi pour donner le change, pourvu qu’elle ne s’en aille pas. Il retrouva vaguement son sang-froid, assez pour lui donner la clé de sa chambre préférée et se plongea dans l’étude pointilleuse de son cahier de réservation. Il était fou amoureux. Il leva la tête et vit le propriétaire de la princesse. Il était grand, avec un air tout à fait satisfait et insouciant de touriste né, légèrement en surpoids comme un bon anglais, l’air gentil, il devait l’être. Ils disparurent de son champ, il avait l’âme cramée.

Il avait déjà vécu un coup de foudre une fois pour une sublime métisse qu’il avait du reste magnifiquement raté, paralysé par le trac. Mais cette fois c’était différent, cette fois c’était chimique, quelque chose d’inexplicable et d’annihilant, quelque chose dont on ne se relevait pas. Pourtant bon Dieu ce n’était pas spécialement son type les mannequins filiformes avec un visage tellement parfait qu’il vous restait imprimé dans le crâne comme une eau forte bleue. Pourtant il avait été dix fois amoureux, amoureux de l’amour qu’il était, cette maladie de femme. Et il en avait conscience mais là il n’avait plus conscience de rien, il était emporté par une vague dont il n’avait même pas été foutu d’écrire correctement le nom, un tsunami comme une panthère bleu ciel. Un printemps, un été, un alléluia jappé à la lune. Et comment on gère ce genre de situation quand on est désarmé par avance. La séduction ? Il n’y avait plus de séduction, de jeu ni de je pour lui désormais qu’il était à genou. C’est à peine s’il pouvait encore s’occuper de son travail, et de lui-même. D’ailleurs de lui-même il avait le sentiment qu’il ne restait pas grand-chose, diminué par sa condition de SDF. Car il ne suffisait pas qu’il soit un grouillot chez les bourgeois, celui qu’on regardait naturellement de haut, il vivait à l’hôtel au mois. Tout s’était enchainé d’un coup, sa dépression, sa séparation, la perte de son boulot et au bout de ça ils avaient découvert qu’il était atteint d’un mal psychique, la bipolarité. Il était déjà parti en live plus d’une fois depuis, des crises maniaques qui lui faisait faire n’importe quoi jusqu’à ce qu’on l’arrête, le plus souvent avec des menottes puis la chambre d’isolement attaché comme une bête. De la souffrance, il avait encaissé beaucoup de souffrance sans presque broncher, se reconstruisant à chaque fois mais aujourd’hui il se sentait invisible, petit et d’autant depuis qu’il l’avait rencontré. Il brûlait de l’intérieur totalement diminué et absolument certain qu’il n’avait rien à lui offrir alors qu’il aurait voulu lui voué le monde en échange de son amour. Mais c’était impossible, qu’est-ce qu’il pouvait bien donner à cette impératrice ? Des kebabs à cinq euros ? Ses neuf mètres carrés meublés qu’il louait une fortune, sa honte de ne plus être l’homme qu’il avait été, le sémillant cadre à belle gueule qui les faisait chavirer toutes sans le vouloir, le mari fidèle à un cul froid…. Sa honte de n’être que ce petit réceptionniste invisible qui mettait des vestes grises et des chemises blanches pour cacher la misère. Oui voilà, il se sentait invisible partout et il brûlait en dedans comme une lampe à pétrole dans le vent. La fièvre.

C’était une fille enjouée, elle avait l’air d’être heureuse d’être à Paris, elle n’arrêtait pas d’entrer et de sortir, sans son mec, et chaque fois qu’elle lui tendait sa clef l’assassinait de son sourire. Et lui, verrouillé de l’intérieur, se retenant de lui hurler son amour en torrent de mots qu’il n’avait même pas sur la langue, incapable de lui rendre son sourire, reprenait la clef sans même un merci, limite mal élevé. Mais elle ne se démoralisait pas et les deux jours durant où il la vit aller et venir, elle continua de lui sourire, bienveillante, essayant visiblement de sympathiser. Il pensa aller lui voler une culotte pour la lui ramener sur terre, il désespérait de s’en détacher et toujours pas de sourire en retour, renfrogné dans son amour qui gueulait dans sa poitrine. Instinctivement il la savait donc, savait qu’ils ne resteraient que le week-end et qu’il ne lui restait qu’une toute petite chance pour lui déclarer une bonne fois sa flamme, et tant pis si c’était en vain, ça débordait, il allait en crever s’il ne faisait pas quelque chose pour se débarrasser de cette brûlure. Alors un soir, au coin de sa table de misère, dans son gourbis de sous les toits, il lui écrivit un message. « At the moment I saw you I knew I was doom. Love at first sight and at the same time I knew you were not free. But if there is any chance please tell me. Sorry if I didn’t answer your smile but each smile of you was a spell on me. The receptionist. » Non il ne pouvait pas signer elle le dévorait trop et il ne savait même pas son nom. Si elle lui prenait aussi ça, qu’est-ce qui lui resterait ? Non juste l’employé à qui t’as mis le feu sans le voir, désolé chérie t’es trop. Il profita de son dernier soir de travail pour lui donner le message en faisant passer ça pour une communication téléphonique.

  • You’ve got un message.

Elle portait un pull rose sur un teeshirt blanc, ses cheveux relâchés et cette fois elle ne souriait plus, elle avait compris la leçon, elle le regarda même l’air de dire que c’était louche, elle n’avait pas tort. Il l’observa furtivement sortir dans le hall pour lire le message, elle porta la main à sa bouche de surprise avant de foncer tête baissée sans qu’il puisse deviner si c’était l’émotion ou la gêne. Les deux sans doute. Pourquoi ne lui courut-il pas après ? Pour la même raison que son sourire restait paralysé, la même raison qu’il n’avait pas signé de son nom, il se préservait du mieux qu’il pouvait. Il s’était libéré d’un poids, advienne que pourra, au moins elle ne lui avait ni rit au nez, ni fait un scandale. Il ne pensait même pas vraiment avoir de réponse, une reine ne s’abaissait pas pour les gueux, qu’elle le veuille ou pas. Il avait même peur de cette réponse, qu’elle le regarde froidement par exemple, ou lui jette un petit sourire de pitié c’était pour cette raison qu’il avait attendu son dernier jour de travail, pour ne pas la revoir, il n’avait pas le courage, pas tout de suite.

  • Tiens une cliente a laissé ça pour toi.
  • Une blonde ?
  • Oui.

Un disque.

  • Elle n’a rien dit ?
  • Non juste que c’était pour le gars blond, et vu qu’il y a que toi… C’est quoi ?
  • Une réponse.
  • Une réponse ?
  • Laisse tomber.

Il n’avait pas envie de se confier à son collègue et ami. Celui qui lui avait trouvé ce boulot du reste. Il savait ce qu’il en dirait, ce que dirait tout le monde à sa place, pourquoi il ne lui avait pas demandé son numéro, pourquoi il ne lui avait pas couru après, toutes ces conneries qu’on se dit parce que dans les films c’est ce qui se passe. Mais maintenant il savait que la vie n’avait rien d’un film. On ne se sortait pas de la rue parce qu’on avait trouvé une gâche, on ne devenait pas célèbre parce qu’on savait écrire, on ne gagnait pas le cœur d’une femme avec un minuscule message à la con. Un disque ? Pourquoi un disque ? Il lut les titres, ça ne lui disait rien, il chercha un message caché dans des paroles qu’il ne parvenait pas à comprendre alors qu’il parlait couramment anglais. Mais son esprit était toujours brûlé et il ne vivait et ne vécut trois semaines durant que pour son retour. En écoutant ce fichu disque. Puis un jour, au bout de ces trois semaines il décida que c’était terminé, elle ne reviendrait pas et cette musique le tuait à petit feu, direction son sac de voyage, sa maison, comme les escargots. Il tint six mois, se pensant guérit, relativisant à l’aune de sa vie de misère, il le réécouta. Il pleura comme une fontaine dès les premières notes. La tête à l’envers, laissant courir la musique, le cœur battant d’un amour infini et coupant, un hachoir qui lui tailladait l’intérieur de la poitrine, un massacre de chagrin. Il en failli jeter le disque mais c’était impossible, elle l’avait ensorcelé.

Et ainsi de suite, peu importe les mois qui le séparait de son écoute, peu importe qu’un des morceaux était un tube qu’on entendait à l’envie dans les galeries marchandes, peu importe cette répétition en boucle, ce cercle vicieux, il pleurait invariablement, il avait raté la femme de sa vie et la seule chose qu’il avait d’elle c’était cette musique dont au fond il se fichait. Ca ne lui parlait pas, ce n’était pas sa musique intérieure à lui quand il pensait à elle. Quand il pensait à elle c’était plutôt du côté de Kurt Cobain, son énergie qu’il fallait regarder, un désespoir rugissant. Et puis la providence et une énième crise maniaque le conduisit à déménager pour loger chez une parente. Ce n’était pas beaucoup mieux que de vivre seul sous les toits, il devait cette fois composer avec les maniaqueries et les mesquineries de son hôte, certaine personne sont comme ça, elle vous talonne alors que vous êtes tout en bas. Et cette parente le talonnait, de ses remarques désobligeantes, de son égoïsme petit bourgeois, de sa bêtise finalement bien commune du petit propriétaire qui le voyait comme un intrus dont elle était en somme l’obligée, et rien de plus. Le boulet qu’on se trainait parce que la famille quand même… ça se fait pas. Mais en réalité elle n’en n’avait rien à faire, et elle détestait tout ce qu’il représentait. Dans cette ambiance méphitique il s’arrangeait pour vivre la nuit, à écrire pour lui, des histoires, parfois juste des bouts, une scène, ou regarder la télé, les chaines porno à la bonne heure et sinon des films traditionnels qu’il avait déjà vu ou non. Ainsi deux ans passèrent depuis leur rencontre, deux ans qu’il n’avait pas écouté son disque, deux ans et il avait presque oublié la douleur, le temps est assassin parait-il. Il avait cette fois ramené ses caisses qui logeaient dans la cave de cette parente. Tout ce qui lui restait de sa vie d’avant, des livres, énormément de livres, une chaine hifi couteuse, des pléthores de disques, un sac de photos, deux meubles et des bibelots. C’est ainsi qu’en fouillant au hasard il retrouva ce disque, pourquoi pas l’écouter ? Ca faisait deux ans non ? Son cœur ne battait plus comme un fou, il l’avait presque oublié même. Il le glissa dans le lecteur de l’ordinateur et se mit à écrire, il oublia vite quoi. Soudain, exactement comme avant, il fut submergé par les larmes, son souvenir mordant lui déchirant l’âme à nouveau. Et il ne cessait de se répéter qu’il avait raté celle de sa vie comme si de telle chose ne pouvait sortir ailleurs que d’un conte à l’eau de rose, une mauvaise romance, comme si sur sept milliards d’individus une seule et unique vous était réservé. Et ça avait beau être absurde, même pour lui, il ne pouvait s’empêcher de chialer. Jusqu’à ce que les larmes se transforment en colère et qu’il perde la raison. Il allait la retrouver, coûte que coûte. Il allait partir à Londres et il allait la retrouver, il s’inscrit sur Facebook pour la revoir, et tant pis si tout d’elle était flou, il n’avait plus la forme de son visage, même pas son nom, sa mémoire obscurcie par l’amour qui à nouveau l’embrasait involontairement. Un amour de feu, un amour qui lui fit entendre des voix et les prendre pour vrai. Il dialoguait en français avec elle, il chantait avec elle, West Side Story feet Love Actually. Un amour fou, littéralement. Et pour la première fois depuis longtemps, crise maniaque oblige, il était heureux.

  • I am an anarchist, I am an antichrist, don’t know what I want but I know what I’m killing I want to DESTROY !!!

Matez-le dans les rues de Londres faisant des kilomètres avec son blouson de cuir et ses bottes de la Wehrmacht à bout ferrée. Matez-le vivant son fantasme, la tête pleine de mots pendant qu’il se moquait d’une affiche. L’affiche lui répondait, l’ex Johnny Rotten pour une pub pour le lait. Johnny se marrait, ses sourires lui étaient réservés, comme de vieux copains. Son esprit avait commencé à vaciller totalement quand il avait découvert sa chambre, celle d’un hôtel au mois comme un autre dans un quartier populaire de Londres, loin très loin de ce fantasme qui le poursuivait depuis son départ de France. Quand la solitude lui avait sauté à la gueule alors qu’il buvait une bière sur son lit misérable, que les dialogues qu’il s’inventait depuis qu’il était parti n’avaient plus suffit à alimenter son fantasme. Il avait mal aux pieds à force de marcher et il marchait partout dans une ville bien plus grande que Paris.

  • Pourquoi tu te mets pas pieds nus mec, on s’en fout ! lui dit Johnny en rigolant.

Oui on s’en fout de tout, on ne la pas trouvé, on ne la trouvera jamais, mais qui sait la chance sourit parfois aux fous non ? Il abandonna ses bottes et aussi son portefeuille. Il allait rester à Londres pour le restant de ses jours, refaire sa vie, et peut-être, qui sait, il la retrouverait et aurait plein de beaux enfants blonds. Dans ces cas-là, quand son esprit partait trop loin, un fil de lucidité le gardait suffisamment à la surface pour faire n’importe quoi. Lui il pissa devant un commissariat et fut finalement arrêté. Après ce fut la danse habituelle, il résista aux flics pour rigoler, se fit copieusement engueuler par l’un d’eux, ce qui le calma puis fut hospitalisé. Rien à voir avec ce qu’il avait connu dans les hôpitaux français. Le personnel était doux et en civil, la salle télé colorée et l’ambiance presque familiale. Et aucune chambre d’isolement, contention et autre objet de torture pour malade psychique. Il prit juste son médicament comme on lui dit, se plia sans heurt capté par la gentillesse du personnel et dormit du mieux qu’il put jusqu’au lendemain. Mais le lendemain, alors qu’il avait recouvré sa lucidité pour un moment, pas question d’être à nouveau hospitalisé et encore moins ici, même si ici c’était mieux qu’ailleurs, d’ailleurs il n’était pas fou ou alors seulement d’un amour brûlant qui le renvoyait à sa seule solitude. Et ce n’était pas de la folie que d’aimer ou bien alors complètement et pour tous. Alors il s’évada, les hôpitaux sous n’importe quelle latitude semblait-il étaient des passoires. Il marcha comme une brute à demi endormi par le neuroleptique qu’il avait été obligé de prendre au petit-déjeuner et retourna à son hôtel. On avait loué sa chambre, son téléphone avait été volé, il supplia le type de le laisser dormir une heure, le type prit pitié et lui laissa son lit de camp derrière la réception. Il dormit jusqu’au milieu de la matinée, le type lui prêta des savates et il s’en alla jusqu’à la gare. C’est là qu’elle quitta sa tête, qu’il cessa de se parler à lui-même en essayant de se faire croire qu’il communiquait avec elle. Là qu’il se raisonna et recouvra de lui-même ses esprits. Et ça fit un grand chagrin de devoir se l’admettre. A nouveau un échec, à nouveau la cruauté de l’existence se rappelait à son bon souvenir. Il ne la reverrait jamais et puis voilà, mange ça mon ami.

La vie est une curieuse farceuse. Au lieu de la retrouver Facebook lui proposa de retrouver ce qu’il prenait pour un ami et qui le ramena à ses frais d’Angleterre. Puis il y rencontra une fille, dont il tomba finalement amoureux et déménagea de chez cette parente pour aller vivre avec cette fille. Mais ça ne marcha pas. Leur aventure était essentiellement sexuelle et passé cette étape il ne restait plus grand-chose. Quant à l’ami il s’avéra ne pas en être un et il retourna à sa solitude sans plus penser à elle. Le disque ? Il en avait fait une copie, perdu depuis longtemps l’original et sommes d’avoir été amoureux avait peut-être effacé ce qu’il avait ressenti si violement durant un bref instant dans son existence. Ou bien le temps lui avait appris à relativiser. Après tout c’était quoi comme réponse qu’un disque, un pourboire au mieux d’une fille embarrassée par quelque chose qui ne la concernait pas. Il n’avait pas écouté les paroles et s’en fichait, et puis il retomba amoureux, comme une maladie et ainsi de suite jusqu’à ce que la bipolarité le rattrape à nouveau. Il n’avait pas accepté son mal, alors il s’imposait à lui tous les deux ans, jusqu’au jour où il l’admit mais pas assez vite pour ne pas se retrouver à nouveau en institution. L’hôpital avait changé entre temps, du mouroir pour dingue qu’il avait connu vingt ans durant, avec ses infirmiers à demi aussi paumés que leurs patients, on était passé à une unité de soins avec chambre individuelle et personnel compétent. Une sorte de confort qui lui permis de recouvrer rapidement ses esprits et accessoirement, au hasard d’une écoute, une énième, de comprendre enfin ce que ce disque contenait. Cette fameuse réponse qu’il attendait, cette fameuse réponse qu’il espérait était là depuis toutes ses années sans qu’il n’en retienne la substantifique moelle. Je t’aime mais j’ai peur de t’aimer, je t’aime mais je ne veux pas te pleurer, je t’aime et c’est notre dernier adieu car sans doute ne te connaissais-je pas. Bien sûr c’était les paroles d’un autre, mais elle n’avait pas choisi cette musique par hasard, faute d’une longue lettre que sa position lui interdisait, faute sans doute de savoir quoi dire correctement elle avait choisi cette longue et musicale lettre d’amour. Et maintenant qu’il comprenait ce qu’il écoutait, allant cette fois sur internet chercher les mots exacts, il fut saisi par l’exactitude de cette réponse, comment elle lui parlait en réalité parfaitement, le connaissait en secret. Ce fut un choc tel qu’il failli faire une dépression à l’intérieur même de l’hôpital. Mais au lieu de ça il garda ça bien au fond de lui et quand il sorti enfin, pleura. Comme il avait toujours pleuré à l’écoute de ce disque mais cette fois il savait. Cette fois son esprit enfin dénoué lui livra même le nom de cette fille, Kay. Alors il marcha pour évacuer son chagrin et lui écrivit dix lettres d’amour, en anglais ou en français, et peu à peu apprivoisa sa tristesse. Elle l’avait aimé et c’est tout ce qui comptait. Elle avait été touchée par son mot et c’est tout ce qu’il y avait à comprendre. Et surtout elle parlait la même langue intérieure que lui comme il l’avait su au premier instant. Ils auraient peut-être vécu une passion et tant pis si les passions ne durent pas, cet amour-là était en acier. Cet amour-là défiait le temps et même ses propres amours, et il ne l’oublierait jamais. D’autant pas qu’il se rappelait maintenant son visage avec précision, qu’il ressentait son apparition comme la première fois mais qu’au lieu de lui faire mordre la poussière, elle l’élevait. Elle était sa rose des sables éternelle, son jardin secret, son soutien dans les pires épreuves, et chaque fois qu’il écoutait la musique, il était avec elle, le cœur presque battant. Parfois il se demandait si en écoutant ce disque elle aussi pensait à lui. Si elle se souvenait de ce message treize ans plus tard, si elle avait eu des enfants ou si la vie l’avait totalement éloigné de la jeune femme qu’elle avait été. Il ne savait pas son âge, ne l’avait jamais su mais elle devait avoir plus de trente ans aujourd’hui. Comment voyait-elle les choses désormais ? Est-ce qu’elle pensait au mal qu’elle avait fait et au complet ratage que cette rencontre jamais concrétisé avait engendré ? Sans doute pas. Mais il repensait à cette vieille maitresse qu’il avait retrouvée par Facebook et qu’il avait connu adolescent. Elle se rappelait de lui, avait eu des regrets de ne pas être allé plus loin avec lui, alors peut-être que Kay aussi. En tout cas c’était rassurant de se le dire, de s’imaginer que cette musique l’avait également ensorcelé elle, et qu’elle ne se détacherait jamais de son souvenir. Au fond de lui, simplement, un homme l’attendait, avec son visage transformé par l’âge et les coups durs, un homme qui l’aimerait toujours et tant pis si d’autres amoureuses passaient. Kay était son âme sœur et il l’avait su au premier coup d’œil. Il l’avait su et il lui avait dit. Comme un serment entre eux deux dont cette musique, ce disque était le sceau.

J’aimerais vous raconter qu’ils se retrouvèrent finalement, que le sceau fut brisé et qu’ils vécurent enfin ce qui les avait retenus toutes ces années. J’aimerais vous raconter qu’ils s’aimèrent comme il le désirait depuis si longtemps et qu’ils passèrent l’époque des mots doux, des mots brûlants, que ses cicatrices guérirent enfin et qu’ils vécurent leurs derniers jours ensemble, mais la vie n’est pas comme ça, nous le savons tous et lui plus que les autres sans doute. Il avait vécu assez de virage à cent quatre-vingt degrés pour ignorer que l’existence vous conduisait là où vous deviez aller pas là où vous aviez envie de vous rendre. Oh bien entendu il ne cessait pas de croire à son roman intime pour autant, l’espérance est le seul mal qui resta au fond de la boite de Pandore après tout mais il ne s’était jamais réellement fait d’illusion non plus. Il vivait avec et finalement plutôt sainement, comme un tatouage à l’intérieur, quelque chose d’invisible sauf pour lui. Il n’en n’avait jamais parlé à ses amoureuses, en parlait peu de toute manière, à quoi bon ? Les gens ne comprenaient rien. Ou bien était-ce trop pour eux, tant d’amour insatisfait, il n’en savait rien et s’en foutait, les gens allaient trop au cinéma de toute façon.

Luxure

C’était les années 90. Karen disait que les années 90 c’était les années 80 qui prenaient racine et se pavanaient. Après avoir roulé quelques pétards, elle aimait développer de grandes théories sur les décennies qui passaient et leurs conséquences sociales. Et toutes sortes de théories d’ailleurs. Elle disait que les années 80 avaient stoppé net le Grand Rêve, fin des illusions libertaires, et la créativité des trente années précédentes converties en bon argent. Maintenant on en profitait, on faisait les beaux avec ses toutes nouvelles certitudes, greed is good. Karen vous regardait alors pendant un instant par-dessus ses lunettes, l’air amusé, et puis elle vous sortait un magazine au hasard. Il y avait toujours des magazines chez elles. Paris-Match, Le Point, ces choses là…

– Regarde les 5 Grandes, par exemple, Naomi, Cindy, Claudia, Linda et Christie, qu’est-ce qu’elles sont sinon le message du libéralisme au sujet de la femme idéale.

Elle ouvrait une page, jamais complètement au hasard, qu’elle avait cornée, et exhibait la photo d’une des reines. Naomi Campbell sur une plage, longue, parfaite et bleue comme un carnassier de compétition. Un rêve de colonialiste.

– Or quel modèle de femme idéale propose le libéralisme ? Une salope de réputation internationale, qui gagne un max de thune, et baise avec des célébrités. Et comment tu le sais avec qui elle baise ? Parce qu’on te le dit !

Si les pages étaient cornées c’est parce qu’elle passait beaucoup de temps à lire ces magazines qui traînaient chez elle, à fumer des joints et à y réfléchir,  près du téléphone. Si elle semblait si convaincue et convaincante, c’est qu’elle venait d’une famille qui avait de l’argent, recevait des gens, et avait précisément arrêté d’y croire vers 1978. Et aussi parce qu’elle vous disait tout ça en tailleur Chanel, avec ce visage de petite bourgeoise impétueuse qu’elle avait, son sourire carnassier, trois ans d’études de com. derrière elle. Quoiqu’en fait ils n’y avaient jamais vraiment cru. Les pattes d’éph. et le bandeau dans les cheveux c’était le chic pour tout le monde. Mais ils avaient fait semblant. En revenant de Ceylan et de Bali ils s’étaient intéressés aux placements financiers. Au début ils avaient voulu ça éthique. Surveillé, humanitaire, tout le tralala, qu’y a-t-il de mal à prendre du plaisir en se faisant de l’argent ? Et puis bien entendu… Ils avaient investi dans la pierre, acheté et revendu des résidences secondaires à leurs « amis » qui, s’ils ne l’étaient pas, le devenaient de fait dans leur conversation. Ses parents, sa sœur, appartenaient à cette espèce qui n’a pas de copains, d’associés, de clients ou de relations, mais des amis. Des amis de la même espèce et ils se donnaient tous, sans exception, du « cher ami » à la première occasion, comme un rituel. Catherine le savait, elle avait un peu les mêmes à la maison. Catherine était subjuguée.

– C’est la conception intime et forcément juvénile de la femme de cette bourgeoisie née de la seconde révolution industrielle de notre siècle.

– Seconde révolution industrielle ?

– Bien entendu chérie, la première c’est l’avènement des inventions, l’électricité, la vapeur, le travail à la chaîne et structurellement la mise en servitude des classes populaires.

A ce moment là en général elle vous passait le joint, ou en roulait un autre pendant que le sien restait à se dandiner au balcon de sa bouche pulpeuse. Rouge à lèvres cerise, perles autour du cou, un cadeau de sa tante.

– La seconde qui intervient entre la reconstruction de l’après-guerre et le Baby Boom. La bourgeoisie concède au désir d’émancipation de ses forces vives, les colonisés d’hier, les femmes, et sa jeunesse, à seule fin en réalité de proroger ses intérêts tout en se protégeant du changement. La lutte des classes se déplace non plus dans un rapport de bas et de haut, mais de bas vers le bas et de sexe contre sexe, sur une échelle égale entre jeunesse, immigrés, femmes, et classes populaires historiques.

– Je vois, disait alors Catherine en marquant une pause. Si je comprends bien, tu soutiens que c’est la même bourgeoisie mais travestie qui intervient dans la marche du monde depuis le XIXème siècle. Mais il y a quelque chose qui cloche dans ton raisonnement, cette bourgeoisie-là, sa conception de la femme c’est la maman ou la putain, pas seulement la putain, même de luxe.

Catherine avait choisi le droit, mais elle venait une famille où l’argent était plus ancien, presque une tradition. Ses parents auraient regardé ceux de Karen avec hauteur. Et puis Catherine n’avait pas terminé ses études et continuait de fréquenter les rallyes. Karen s’était déjà mariée, ce que ses parents n’auraient jamais toléré. Aux yeux de la première la seconde avait un parfum inaccessible de liberté, d’indépendance.

– C’est là où tu te trompes. La bourgeoisie sépare la maman de la putain. La cocotte d’une part, la maîtresse, impossible ou non, et la mère de l’autre. Sans compter qu’ici il faut insister sur la dimension juvénile. Naomi, Linda, Cindy, Claudia et Christie ne sont plus seulement des fantasmes de putains divines, elles sont des putains conquérantes qui vont au-delà des demandes des hommes. Des cocottes formidables, internationalisées, institutionnalisées !

– Des cocottes en papier glacé.

– Oh joli !

Catherine était la seule amie de Karen, mais Karen n’était pas la seule amie de Catherine. Elle suivait la ligne tracée par un monde commun de jeunes femmes de bonne famille que son amie tenait éloigné avec une ironie de pure défense. Toutes deux parfaitement conscientes d’être comme toutes celles de leur espèce, des produits d’ornementation de familles affichant leur réussite, et l’articulation de celle-ci : la famille justement. Mais Karen avait du mal avec l’idée que ses parents ne l’aimaient pas vraiment, alors que Catherine et la plupart d’entres elles convenaient d’une manière ou d’une autre qu’il valait mieux préserver son énergie plutôt d’interroger ce manque d’amour et s’y couper. Parfois Catherine se trouvait lâche. Mais parfois aussi elle trouvait que Karen exagérait.

– C’est pourquoi je suis convaincue que le seul outil réel de domination accepté par la bourgeoisie au sujet des femmes est le sexe. Et conséquemment le levier essentiel par lequel elles peuvent, non pas s’affranchir de la société bourgeoise, ce qui, tu en conviendras serait une manière au contraire de s’y convenir, mais de lui péter les dents.

– Oui mais quand même… T’es vraiment sûre que tu veux faire ça ?

Alors les yeux de Karen se faisaient un peu plus vagues, elle regardait de côté, et ses doigts hésitaient vers les siens comme une enfant vers sa mère. Puis elle prenait une expression résolue, souriait à demi et rétorquait d’une remarque ironique.

– Et pourquoi pas ? C’est pas comme si ça allait changer mon image.

Comme elle avait choisi de ne pas soulever des questions douloureuses, Catherine, comme la plupart de leur entourage commun, ne cherchait pas dans des passades l’amour manquant de ses parents. Elle préférait croire que les princes existaient bien et le cherchait comme la jeune vierge qu’elle était. Karen, interrogée, et conséquemment victime collatérale de ses propres questions, trouvait moins un amour inespéré dans son mariage que chercher à donner chair à une personnalité qui lui échappait. Si elle n’était pas identifiée par l’affection de ses parents, par quoi pouvait-elle s’identifier ? Son cul. Il était fou de son cul, et elle folle de sa queue. Ils s’étaient trouvés. En conséquence, dans leur monde, et conséquence de leur monde, Karen s’était certes soumise au rituel du mariage, mais l’homme qu’elle avait épousé était plus âgé qu’elle et donnait tous les gages à sa famille d’être ce qu’on appelait dans leur milieu, un aventurier. Ce qui, concomitamment faisait d’elle une fille perdue, une putain. Une putain au visage agressif et fier, aux yeux intelligents, ornés d’un corps femelle qu’elle aimait mouler dans des tenues à l’élégance sévère, bas obligatoires. Une putain de fantasme. Catherine adorait la regarder sur les bancs de la fac, quand elle venait la chercher après les cours, la façon dont les garçons et les filles l’observaient. Cette provocation en tailleur, cette arrogance dont elle se sentirait toujours incapable. Même si elle savait que sa réputation était bien exagérée. Karen ne pensait qu’à son mari. A partir du moment où il était rentré dans sa vie, tous les autres avaient disparu.

– Oui mais bon… de là à faire ça… Il y a vraiment aucune autre solution ?

– Je te répondrais, si j’avais le sentiment d’être dépassée, cette phrase de Cocteau : « quand les choses nous dépassent faisons mine d’en être les organisateurs » je crois beaucoup plus à cette autre citation « ce que l’on te reproche c’est ce que tu es » mais je ne me souviens plus de qui est-ce.

– Périphrase, platitude et métaphore. Sophisme ! Protesta Catherine.

– Peau de balle et tradition.

– Le Pecq, Chatou, Le Vésinet, Bougival, St Cloud.

– Croix Rousse !

Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire. Karen  était native de la banlieue dorée de Lyon, Catherine vivait à Paris dans le 7ème arrondissement. Pas tout à fait le même monde. Karen disait que ces lieux avaient des noms de spécialités de pâtissiers-traiteurs, que le Pecq, qu’elle prononçait comme tek, avait la consonance dure et sucrée d’un nappage au caramel sur un choux de baptême, et que Croix Rousse celle d’un énorme millefeuille plein de crème débordante. Accessoirement, elles détestaient les millefeuilles, impossible à manger poliment avec les mains.

– N’empêche, je trouve ça trop comme truc. Karen haussa les épaules.

– Il a des contacts, pourquoi ne pas en profiter ?

Catherine avait du mal à imaginer sa meilleure amie en train de se faire baiser devant tout le monde. Et puis peut-être que quelque part ça la mordait un peu. Peut-être qu’elle était aussi un peu amoureuse, même si ça non plus elle ne voulait pas se l’avouer. Ce n’était pas la première fois qu’elles en parlaient, pas la première fois que Karen lançait ce sujet comme une épée brandie aux imbéciles qui la jugeaient. Avant même que Gille mette ça sur le tapis. Et elle ne pouvait s’empêcher d’admirer quand même, là-dedans, son courage. Partagée d’admiration de choses qu’elle n’oserait jamais et à la fois trop lâche pour être assez déterminée à lui faire renoncer à ce projet. Elle le regretterait toute sa vie. Mais si ce n’était pas la première fois, ce n’était pas non plus, pensait-elle, la fois déterminante. Jusqu’ici Karen l’avait presque évoqué sur le terme de la provocation, ou de l’analyse, conversation qu’elles transformaient bien vite en habillage Automne-Hiver de leur entourage. Les vannes fusaient, elles riaient, et elles rirent à l’idée de la tête que ferait telle ou telle quand elle verrait leur copain se branler sur elle. Comme toujours. Et puis parfois Catherine redevenait sérieuse, comme ébranlée par un soudain sentiment d’ultime courage, sinon de devoir.

– Mais tes parents ? Qu’est-ce qu’ils vont dire ? Alors une ombre repassait par son visage insolant. Immédiatement poursuivie par sourire un peu méchant. Ses parents…

– Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?

Cette fois-là Catherine n’insista pas plus, sa remarque blessait cet amour-propre qu’elle s’était elle construit au sujet des siens. Ses parents ne l’aimaient pas vraiment mais elle devait les aimer puisqu’elle leur devait la vie. Son point d’honneur à elle, peut-être. Karen avait le sien. Il était enfin là, prêt, dans son sac, signé. Un contrat Marc Dorcel. Catherine ne l’apprit que plus tard, devant l’évidence, un soir en surprenant son copain.

Elles étaient cinq, c’était les années 90. Elles avaient tous les titres, les cinq reines, les cinq divas, les cinq Merveilles du Monde, et le meilleur d’entre tous, les cinq Top Model les mieux payées. Et avaient aussi toutes les couvertures, dans le monde entier, les plus beaux contrats, l’Oréal, Dior, Carl Lagerfeld… Cindy, Linda, Naomi, Christie et Claudia. Elles étaient partout, de New York à Monaco, de Nairobi à Londres ou Tokyo. Fiancées à des princes, des acteurs, des chanteurs. Elles faisaient rêver la planète tout entière.

– Oh my god !T’as vu ça ?Claudia sort avec Albert !

– Nan ? Montre !

Entassées au fond d’un café, sur une seule banquette comme une volée de moineaux affamés, Anka et ses copines dévoraient les magazines qui faisaient rêver les jeunes filles de leur âge. Elles rêvaient en chœur et tout haut de ces cinq là, leurs parures, leurs robes, leurs aventures internationales, leur vie amoureuse.

– Elle est beeeelle sa robe !

– Peuh, tu parles, elle a l’air d’une charcutière en mariée à la Mairie de Triffouilly mes doigts sur cette photo !

Anka rit

.- Arrête moi j’en voudrais bien une robe comme ça moi !

– C’est pas Claudia qu’il lui faut à Albert, protesta celle qui lui trouvait des airs charcutiers, c’est Christie ! Elle a de la classe elle !

Les autres approuvèrent, sauf une.

– Elle est fade.

– Fade ? Christie ! Non elle en jette ! Elle en jette plus que Naomi.

Tollé général, quand même pas, personne n’en jetait plus que Naomi. Anka regarda sa montre.

– Ouh la ! Mais je vais être en retard moi !

– Où tu vas ?

– J’ai rendez-vous avec Jérôme !

Les autres gloussèrent.

– Alors ça y est c’est le grand amour ?Anka sourit, rêveuse.

– J’espère, chantonna-t-elle.

Mais on sentait l’insouciance qui n’espère rien et sait tout.

– Mouais, n’empêche il t’a pas encore demandée en mariage, fit celle qui ne trouvait pas Christie à son goût.

– C’est pas obligatoire quand même ! Protesta une autre.

Mais elles se disaient toutes que si un peu quand même. C’était important le mariage. Du moins c’est ce que leur avaient dit leurs mères et leurs grand-mères, sans toujours avoir l’air d’y croire parfois pourtant. Elles étaient toutes étudiantes à la même école, bac professionnel, coiffeuses du futur. C’est ce qu’elles se disaient, que des têtes il y en aurait toujours à coiffer, qu’elles deviendraient les meilleures,  ouvriraient des salons, iraient là-bas en Amérique, coiffer les plus grandes. Des rêves de leur âge. Même si elles savaient que dans ce monde comme dans tant d’autres, c’était les hommes qui dominaient. Jean Louis David, Jacques Dessange, et le coiffeur de Madonna n’était pas une coiffeuse, juste pédé.

– Hum, hum, fit Anka en montrant son nez, à mon avis c’est pour bientôt. Eric fait comme si de rien n’était, mais je suis sûr qu’il me prépare une surprise.

– Eric ? C’est pas son meilleur ami ?

– Si.

– Celui qui a une bite de cheval ?

Les autres gloussèrent.

– Il a pas une bite de cheval, il travaille dans le porno.

– Bah dans le porno…

– Non je te dis, il en a une normale ! J’lai vu !

– Nan !?

– Si ! Un jour à la maison chez Jérôme, il était en train de se changer.

– Non ! Raconte ! Et Jérôme il a rien dit ?

– Bah un mec à poil c’est un mec à poil, et puis il sait que je l’aime.

– Et Eric ? Il t’a jamais proposé ? Elles voulaient tout savoir ces

cochonnes!

– Nan, tu parles, c’est un copain ! Bon faut que j’y aille les filles, y’a mes dix huit centimètres qui m’attendent.

Elles éclatèrent de rire, et puis se mirent à chuchoter entre elles alors qu’elle s’éloignait.

– Elle sait toujours pas qu’il t’a baisé ?

– Non, fit l’une d’elle, j’ai pas osé lui dire !

– T’es vraiment qu’une conne.

Anka sortait du café et traversait la rue, triomphante et les seins gonflés de désir, pointant de délice sous son chemisier de printemps. Les hommes la regardaient avec envie, mais elle les ignorait. Elle avait vingt et un an, était amoureuse d’un prince charmant. La poitrine et le menton haut, la taille svelte, le monde lui appartenait et il y avait un deuxième soleil ce jour-là dans la rue. Il était cadre dans une boîte d’informatique, gagnait bien sa vie, roulait en Audi, fréquentait les meilleures boîtes de Paris, où ils s’étaient rencontrés. Le coup de foudre instantané. Elle le rejoignit comme convenu à la terrasse du Café Flore, comme c’était romantique, elle avait l’impression de voler au-dessus des pages immaculées d’un roman unique. Il l’attendait avec des fleurs, un sourire, des baisers, fier qu’on remarque cette beauté à son bras. Avec ses pommettes slaves, ses yeux en amande, immensément noirs, son visage triangulaire aux traits fermes sous une cascade de cheveux bouclés naturellement blonds qui conférait à l’ensemble une touche infinitésimale  de vulgarité. Ce lustre supplémentaire qui laissait parfois sur les femmes flotter un insoupçonnable parfum de sexualité torride et décomplexée. Anka avait ça dans le regard quand elle vous fixait, mais Jérôme savait qu’elle n’avait que ça. Au lit, c’était un corps parfait et pas très imaginatif qui se tortillait et gloussait pour un rien, jouissait trop vite, recueillie dans le creux de ses mains comme une poupée trop facile. Pas vraiment une enfant, ni plus tout à fait une adolescente sans expérience, mais qui ne vous emmenait jamais plus loin que son bel emballage. Jérôme rêvait de femmes d’expérience, fantasmait sur sa directrice commerciale, regrettait d’avoir baisé ce boudin de Karine, une de ses meilleures copines, mais elle, elle savait s’y prendre au moins. Ils allèrent dîner dans un petit restaurant croate qu’elle connaissait. Elle était née là-bas, dans une ville avec un nom rigolo. Split, comme dans banana split, Jérôme n’avait jamais osé faire le rapprochement devant elle, elle tenait beaucoup à ses origines. Même si elle ne parlait jamais de ses parents. Et après le dîner, à chuchoter et rêvasser ensemble, il la ramena chez lui. Son copain Eric lui avait expliqué comment s’y prendre, comment il pouvait l’éduquer, lui montrer comment le baiser, mais il n’avait pas l’âme d’un pédagogue, pas l’envie non plus, ou pas avec elle. Il y avait quelque chose de lourd en elle, de pesant dans les draps qui le privait de ce désir.  Jérôme rêvait plus grand peut-être. Comme un ambitieux qui s’achète son premier appartement. Chez lui, elle papillonnait, la princesse visitant sa future cage et s’y plaisant déjà. Il avait gardé une bonne bouteille de vin, il était parfait, et avant de la baiser il la lécha longuement, amoureusement. Jérôme aimait bien lécher. Encore une chance qu’elle aime ça aussi. Il faisait ça bien, avec imagination, il l’inondait, peut-être un peu trop à son goût, comme de la rendre molle de l’intérieur. Alors il ne la pénétra pas tout de suite, le temps qu’elle sèche un peu, qu’il aille chercher une seconde bouteille. Anka rêvassait en regardant le salon autour d’elle, les cuisses encore ouvertes et impudique. Ingénue au sourire doux  qui ne croit toujours pas son rêve. Quand ses yeux se posèrent sur un book noir. Un book de photographe, comme en laissait parfois Eric ici… les hommes quoi. Toujours des filles à poil, des brunes, des blondes, gros seins, petits seins, putes, sexuelles, un doigt dans la bouche. Des photos soft. Elle se leva et l’ouvrit, mutine. Ce n’était pas ce genre de photo là. Ce n’était pas non plus Eric. C’était lui, Jérôme posant avec une fille, en X. Elle referma le classeur noir d’un claquement et se jeta sur la cuisine comme un bombardement.

– C’est quoi ça !?

– De quoi ?

Jérôme était en train de déboucher la bouteille.

– C’EST QUOI CA !?

– Mais de quoi tu parles bon Dieu !?

– DE QUOI JE PARLE !? DE QUOI JE PARLE !? JE PARLE DU BOOK QUE T’AS LAISSE DANS LE SALON !

– Oh ça ? C’était pour le film.

– Le film ? Quel film ?

– Bah celui qu’on prépare avec Eric.

– Tu vas tourner dans un film porno ?

– Pourquoi pas ?

– Quoi ? Une petite voix de toute petite fille s’éleva. Pourquoi tu m’as pas demandé…

– Hein ?

– Pourquoi tu m’as pas demandé de le faire avec toi…

– Toi et moi dans un porno ?

– Bah oui…

Le visage, les yeux de l’amoureuse au désespoir, la gamine abandonnée, le chien sur le bord de route. S’en était presque écœurant. Pourquoi acceptait-il de jouer cette comédie avec elle ?  Elle avait un corps diabolique. Voilà pourquoi. Quand il la regardait, tout entière, qu’elle ne se savait pas observée, et donc qu’elle ne faisait plus la moindre minauderie, elle était magnifique. Sauvage, sexuelle, indomptable… même s’il l’avait trop domptée. Et il voyait bien comment les autres hommes l’observaient, ils bavaient, et parfois ce n’était même pas une métaphore. Et dans ces moments là son cœur était rempli du plus immense orgueil pour elle… sa femme était belle. Elle irradiait, et elle était à lui. Mais sur le moment, là tout de suite, nue comme un ver, fragile, légèrement voutée sous la lumière électrique de l’appartement, elle était banale, presque triste. Son corps n’avait plus rien de magique, il n’était plus un fantasme, ou alors trop facilement consommé, comme ces chewing-gum aux couleurs prometteuses et qui ne donnaient plus de sucre au bout de 30 secondes. C’était juste un corps de jeune femme svelte et aux seins hauts. Avec même un peu trop de hanches, des fesses trop prononcées et puissantes pour une blanche. Les mots lui sortirent tous seuls de la gorge.

– On n’emmène pas son sandwich au restaurant.

Il avait dit ça avec un petit sourire, même pas méchant, simplement amusé, comme s’il énonçait juste une évidence qu’il était temps que sa petite personne apprenne. D’ailleurs il n’avait même pas dit ça en la regardant mais en finissant de déboucher la bouteille. Puis il sourit à nouveau, et dans ses yeux elle lisait bien que tout était effacé, comme s’il ne s’était rien passé, ou plutôt qu’on allait reprendre exactement là où on avait laissé la soirée. Alors sur l’instant elle n’eut aucune réaction, gardant cet air incrédule de petite fille abandonnée, et quand il lui enlaça la taille en lui glissant un baiser et un mot doux dans le cou, elle se laissa faire jusqu’au canapé. Elle n’était pas sonnée, pas à proprement parler Elle l’observait et lui ne voyait pas cette immense colère qui butait loin derrière. Cette colère qu’elle avait depuis longtemps enfouie, qu’elle avait déguisée sous une couche de permanente fraîcheur, de joie de vivre enragée. Se forçant à toujours sourire, toujours paraître heureuse, bien dans sa peau de jeune femme pepsant de toutes ses formes. Il avait rouvert une vieille blessure qu’il ne connaissait même pas. Une blessure qu’elle n’avait jamais confiée à personne, car selon elle c’était la seule façon de lui nier son importance. Et elle aurait pu la refermer. Elle aurait pu facilement le faire, se laisser convaincre par ce sourire, cette façon de l’enlacer, elle aurait accepté n’importe quoi de lui du moment qu’elle pourrait continuer d’y croire encore. S’il n’avait pas eu ce geste malheureux. Ce geste d’écarter le book et le mettre à l’abri de son regard. Instantanément son expression se durcit. Et il ne le vit pas, évidemment.

– SALAUD !

– Non mais ça va pas !

Elle lui donna un coup de poing, il lui rendit une gifle. Elle tomba sur le côté du canapé, la mâchoire endolorie.

– Mais pourquoi tu m’as fait ça !? Bramait-il derrière elle.

Anka ne répondit pas. Sur l’instant elle attendait de nouveaux coups. Et puis elle se rappela qu’il n’était pas de cette trempe là. Juste une chiffe molle atteinte dans son orgueil. Que dans deux minutes il allait s’excuser en la prenant dans ses bras, tout en s’arrangeant pour lui faire porter la responsabilité.

– Mais je saigne ! Tu te rends compte de ce que tu as fait ?

Elle ne le regarda pas, elle ne bougea même pas quand il fila à la salle de bain. Elle resta quelques instant repliée sur elle-même et puis se leva et s’habilla.

– Tu t’en vas ?

Il avait un pansement trop gros sur la lèvre, et dans les yeux ce mélange de déception et de soulagement qu’elle avait déjà lu chez lui. Jusqu’ici ce regard s’était contenté de lui faire un peu mal, quand ils avaient fini de baiser notablement, mais elle s’était accrochée parce que hein l’amour parfait ça n’existe pas. Mais maintenant c’était autre chose. Elle y voyait son infinie petitesse, sa lâcheté. Un tout petit garçon derrière un gros pansement, avec sa bite sombre qui pendouillait tristement sous une petite bedaine de trentenaire satisfait. Elle le fixa avec tout le mépris dont elle était capable. C’était un mépris qui remontait de loin, un mépris froid, absolu, comme jamais il n’aurait pensé qu’elle pouvait en posséder. Un mépris et une haine comme un tuyau de plomb.

– Je te jure que tu vas le regretter….

Ce n’était pas une simple blessure qu’il avait rouverte, c’était un tombeau. Lui, elle l’oublierait, elle le savait. Tôt ou tard rangé dans la catégorie mauvais souvenirs dispensables. Mais elle ne pourrait pas oublier ce que les hommes lui avaient fait. Elle savait bien que Jérôme ne l’avait vraiment jamais aimée, du moins sa personne. Il était attentionné, gentil, c’était dans sa nature et dans son style pour vous garder auprès de lui, mais ce qu’il aimait chez elle c’était son corps. Et même si c’était un amour sincère, son corps, son allure sauvage, sexuelle et tout à la fois innocente, était sa malédiction depuis qu’elle était enfant. Tous les hommes partageaient à son sujet le même point de vue. Même son père. Anka aurait pu s’effondrer, elle avait choisi de s’en défendre. Elle avait lu un jour que le viol n’était pas une affaire de sexe mais de pouvoir. Son père avait pris le pouvoir entre ses onze et douze ans. Et puis elle s’en était allée en France et avait mis toute son énergie à n’en laisser aucune trace. Anka la fille joyeuse. Anka la fille joyeuse à qui un homme venait à nouveau de casser son rêve. Puisque c’était comme ça ils allaient voir. Oh oui, ils allaient voir…

– Allo Eric ? C’est Anka.

Elle était assise sur un fauteuil en osier tressé. Un livre retourné, posé sur sa cuisse. Ses jambes interminables, bronzées, croisées. Vêtue d’une unique chemise en soie bleu, parfaite, sans un pli, les manches retroussées sur ses fins avant-bras. Elle fixait l’objectif d’un air impérial. Un chat abyssin faite femme. Lydia était fascinée. Oh bien entendu Naomi était imbattable, mais Naomi lui rappelait trop tout ce qu’elle n’était pas elle-même. Christie, Christie par contre… c’était une reine, au-dessus de toutes les autres. Elle irradiait la grâce, un seul de ses clins d’œil semblait pouvoir renverser des empires. Plus qu’une femme qu’elle ne pouvait pas être, une créature céleste. Animal royal sur qui tout semblait naturellement glisser. La contempler était un repos pour l’esprit. Si éloigné de tout ce qu’elle connaissait, bien ou mal mais surtout banal et d’elle-même pour commencer. Son antithèse probablement ou à peu près. Christie était californienne, interminable et bien née, découverte adolescente alors qu’elle faisait du cheval sur une plage de Miami, un conte de fée à elle seule. Elle était petite et banlieusarde, métisse, et ambitieuse comme un crocodile. Toute son énergie dans le sport, la danse et le sexe. Lydia vivait pour et par son corps, sa viande, ses muscles, son cul, sa chatte et ses seins dont la présence et le dessin la fascinait autant qu’il l’apaisait. Son pouvoir à elle, le seul. Celui qui l’avait arrachée à sa vie morne, là où Christie n’avait même pas eu à se pencher. On l’avait fait pour elle. Et pourtant elle aussi était un corps et un visage, mais il n’avait besoin de rien, il flottait sur le monde comme une divinité, un parfum sacré, sucré salé.

– Salut.

Lydia leva la tête, émergeant soudain de ses pensées rêveuses. Devant elle se tenait une fille, genre slave, coiffée, maquillée, sapée, poupée pute. Comme un déguisement, qui lui allait à peu près aussi bien qu’une perruque sur une girafe. Didier avait fait un travail de merde, foutu pédé. Et puis elle n’avait pas l’habitude, ça se sentait.

– Salut.

– Moi c’est Anka.

– Enchantée, Lydia, dit-elle en lui tendant une poignée de main ferme.

– Lydia ?

Elle sourit à demi, une nouvelle, jamais vue sans doute de film de cul de toute sa vie. Elle avait l’air gentille.

– L’état civil, expliqua-t-elle, ici c’est Julia… Julia Show.

– Sympa Julia…

– C’est à cause de Julia Roberts, je suis fan.

– Moi j’ai pas encore trouvé le mien, expliqua la nouvelle en s’asseyant sur le pouf à côté d’elle.

– Tu pourrais garder le tien, c’est sympa Anka. Les prénoms en A ça marche toujours… c’est d’où ?

– Croatie….

Pas le moindre accent, où est-ce qu’elle avait appris le français ?

– T’as été castée là-bas ou à Buda ?

Incrédulité, panique, on aurait dit une petite fille à l’interro d’anglais.

– Hein ?

Lydia comprit.

– Oh, excuse-moi, je croyais que tu venais de là-bas. T’es française ?

– Je suis née à Split, je suis arrivée en France il y a une dizaine d’années.

– Ah… et t’es chez quelle agence ?

– Agence ?

Anka avait un peu de mal à suivre cette conversation toute professionnelle. Et puis elle était impressionnée. Le maquillage, les vêtements, les gens autour, les spots… le cinéma, même porno, c’était impressionnant.

– Hein ? Ah non… Je connais Eric.

Elle montra du doigt le type là-bas, sur le canapé, nu, bodybuildé, qui se masturbait doucement en lisant un magazine porno ; il s’échauffait, c’était bientôt sa scène. Une autre fille arriva.

– Salut.

Elles se retournèrent. Grande, la mâchoire puissante et volontaire, les lèvres pulpeuses, au bras d’un homme. Viril, bronzé, plus âgé qu’elle de dix ans facile, sourire carnassier. Lydia le détesta aussitôt, elle connaissait ce genre. Mais ça ne la regardait pas.

– Salut, firent-elles en cœur.

– T’es Julia toi non ? Fit le mec en la montrant du doigt.

Elle répondit par un sourire, pro jusqu’au bout des ongles.

– Ouais. Et vous ?

– Moi c’est Karen, lui c’est Gille…

Elle avait une voix grave, posée. Sa façon de se tenir, d’être, on sentait l’éducation. D’ailleurs ils l’avaient habillée en bourgeoise, talons de 15  centimètres quand même. Qu’est-ce qu’elle fichait là ? Un couple échangiste sans doute

.- Enchantée, Anka… fit la blonde en tendant une main fine et douce.

– Oh là, là, rigola Karen avant de lui faire la bise. On va baiser ensemble ma puce !

Anka rougit, puis sourit, détendue d’un seul coup. Ils se firent tous la bise.

– Julia donc… se présenta l’intéressée.

– Je t’ai vu dans un de tes films avec Gille, t’étais terrible. Hein Gille ?

Il la couvait du regard. Un regard qu’elle connaissait bien, presque trop.

– Ouais, terrible ! J’ai hâte de tourner avec toi.

Ça, elle n’en doutait pas une seconde. Elle jeta un coup d’œil à sa copine, ça n’avait pas l’air de la gêner plus que ça. Ou alors elle faisait bien semblant.

– Bon je vous laisse les filles, j’ai des coups de fil à passer, expliqua-t-il avant de disparaître.

Karen s’assit avec elles, jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule de Lydia. Harper Bazar.

– Tu t’intéresses à la mode ?

Lydia haussa des épaules.

– Comme toutes les filles… je suppose…

Sur la couverture, Linda Evangelista photographiée par Lagerfeld.

– J’aime bien Evangelista… elle a un côté mec, fit savoir Karen.

– Moi je préfère Christie, elle a une putain de classe ! S’exclama soudain Anka.

Elles éclatèrent de rire.

– C’est vrai, complètement d’accord ! approuva Lydia.

– Mais bon, la reine ça reste Naomi.

– Pas faux non plus, fit Karen, c’est pas humain d’avoir un corps pareil.

– Et une gueule…

– Il paraît que c’est une vraie chieuse, terrible, fit Anka.

– Quand on est gaulée comme ça, on peut être ce qu’on veut. Tout le monde pardonne, lâcha Karen…

Intuitivement Lydia comprit. A elle on ne lui pardonnait certainement pas grand-chose. Il y avait de l’arrogance dans son genre de beauté, dans son regard aussi, comme un défi qu’elle lançait à tous. Soudain quelqu’un hurla.

– VAS TE FAIRE FOUTRE FRANCIS ! CE CONNARD ME FAIT MAL !

Elles se retournèrent d’un seul tenant, pour voir une grande fille métisse, à la poitrine siliconée, traverser la pièce comme une balle, ses longues jambes musclées comme un compas frappant le monde de son insolence. Un genre de Naomi peut-être, nonobstant ses seins commerciaux, il y avait chez elle cette même force féline. Derrière elle le réalisateur essayait de pactiser.

– Céline s’il te plaît, je te promets on va demander à Max…

– Ouh là, c’est qui ?

– Notre star internationale bien sûr, fit une voix derrière elle d’un ton acide.

Lydia se retourna et sourit. Petite, blonde, impeccablement maquillée, les yeux clairs, elle aussi en bourgeoise à fantasme.

– Salut Laurence, ça se passe ?

– Comme ci comme ça… Elle regarda les deux autres. Des nouvelles ?

Lydia fit les présentations, Karen, Anka, Laurence, Laure Sainclair pour la scène.  Là-bas une porte claquait. Le réalisateur suppliait.

– Céline ! Je t’en prie ! On est en retard sur le plan de tournage !

– Elle fait chier putain ! Grogna la nouvelle venue, j’ai une séance photo à 16h moi… A chaque fois elle nous fait le coup.

– Céééline ! Je t’en supplie !

– Ah bah s’il la supplie alors… ironisa Lydia. Elle adore ça qu’on l’a supplie.

Le réalisateur tambourinait sur la porte de la salle de bain qui tenait lieu de loge aux filles.

– Tu parles, s’il l’augmente peut-être…

– De combien d’après toi ? demanda Lydia.

– Un million de dollars.

– C’est pas gagné, fit Karen.

Elles éclatèrent de rire. Francis se retourna et leur jeta un regard noir, avant de retourner sur le plateau à grands pas enragés.

– C’est qui l’acteur qui lui fait mal ? demanda Anka.

– Eric… tu parles, il est doux comme un agneau….

– Ah oui ?… je le connais, c’est un copain à mon ex…

Ça la rassurait. Elle se sentait comme pour sa première fois. Enfin, non pas sa première… sa première elle n’avait même pas eu vraiment l’occasion d’avoir peur. Mais la première fois où elle avait fait ça avec un amoureux. Nerveuse, inquiète.

– Et tu te l’es faites ? S’enquit Laurence.

– Bah non, quand même pas.

– Mais là si, tu vas te le faire, remarqua Karen.

Anka ne répondit pas, son regard le faisait pour elle. Les autres n’insistèrent pas, elles avaient compris. L’argent, la vengeance, ou les deux. Elles connaissaient… Un type passa, un acteur, musclé, en nage, nu, sa queue dressée devant lui comme un bâton de sourcier.

– Vous avez vu ? s’exclama Anka en le regardant s’éloigner. Il bande toujours!

– Mais non, c’est son paratonnerre, railla Laurence, s’il l’a pas, il risque de se prendre un coup de foudre en se regardant dans la glace.

Nouvel éclat de rire, Lydia fit un signe vers son nez.

– C’est pas naturel tu sais…

Anka ouvrit grand les yeux.

– Tu veux dire qu’il se drogue ?

– Un peu obligé quand même, répondit Laurence, 8h par jour, 3 à 4 jours par semaine, s’il bande pas il bouffe pas. Karen eut un large sourire, les yeux qui pétillaient.

– Moi mon mec, son dopant c’est moi.

– C’est avec lui que tu tournes ?

– Exclusivement, c’est dans mon contrat.

– Moi ça me ferait bizarre de baiser avec mon mec ici.

Lydia coulissa un regard vers Laurence, dans leur métier c’était difficile de s’en trouver un, et encore plus de le garder. De fait les amoureux, elles en parlaient plus souvent dans l’absolu qu’au sens propre.

– Oh on l’a déjà fait devant les autres…

– Echangisme ?

– Ouais !… on aime le cul tu vois quoi.

– On l’aime toutes, sinon on serait pas là, fit remarquer Anka avec une pointe d’orgueil.

Les autres la regardèrent sans un mot. Puis Laurence accorda que c’était pas faux.

–          On aime toutes le cul, répéta-t-elle comme pour s’en convaincre.

Enfin disons qu’elles avaient la vingtaine, conscience de leur beauté, et de ce qu’elle pouvait leur apporter. Mais un plaisir qui devient un travail n’est plus complètement un plaisir, surtout que cela n’avait rien à voir avec le sexe tel qu’elles l’avaient connu ailleurs, et tel que le connaissait la plupart des gens. Même échangistes. Leur baise à elles était gymnastique, épilée, maquillée, pour gommer les défauts, et révéler les parties génitales, pour la caméra, et le mec derrière, couché sous votre cul, reniflant vos odeurs intimes, technique et indifférent. Il y eu un blanc. Elles regardaient en direction du plateau d’où s’échappait la voix du réalisateur, « voilà, c’est bien, suce-le maintenant »… ces choses-là. Au bout d’un moment Anka fit d’une petite voix nerveuse.

– J’espère que ça va bien se passer…

– Il n’y a pas de raison… frima Karen.

Laurence sourit

.- Vous inquiétez pas, la première fois ça se passe toujours bien…. C’est après que ça se gâte… ajouta-t-elle en rigolant.

– Comme l’amour, répliqua Anka.

Mais elle ne riait pas.

Lydia avait deux scènes, elle connaissait ses partenaires, des garçons intelligents qui souffraient parfois eux-mêmes de leur statut. Ils étaient finalement à la même enseigne et rencontraient les mêmes difficultés dans la vie courante. Avec leurs proches, leurs amis, leurs maitresses ou amants. Elle s’exécuta sans passion, veillant au bon angle de la caméra, laissant son partenaire la mettre en valeur comme il convenait, obéissant avec son corps aux exigences de l’excitation. Elle se regardait parfois, étudiait ses poses, la façon dont la lumière se posait sur son cul musclé et ambre, le travail du réalisateur pour la sublimer, effacer les cicatrices de varicelle qu’elle avait au visage, ou les boutons sur les fesses, les grandes lèvres à cause de l’épilation. Elle savait que ses consœurs américaines faisaient la même chose. Des femmes d’affaire et de tête, parfaitement conscientes de leur potentiel initial, et qui l’avait travaillé, comme les chirurgiens avaient travaillé leurs seins, au point de devenir des stars. C’était ça qu’elle voulait devenir, une star. Partir aux States et devenir la N°1, la mieux payée, devant Céline même, qui avait déjà entamé sa carrière là-bas. Mais pas question qu’elle fasse comme elle, fourrée aux implants mammaires, le visage retaillé pour en réaffirmer l’agressivité sexuelle, comme une enseigne de catalogue de film porno. Elle se trouvait très bien comme ça. Elle aussi connaissait son « potentiel salope » comme disait un ami photographe, dès 14 ans, dans le regard des hommes, et même des femmes. Dans leurs gestes aussi souvent. Le fabuleux pouvoir qu’on accordait aux proies. Alors qu’elle tout ce qu’elle voulait au fond, c’est ne plus jamais être obligée de descendre à la station Neuilly-Plaisance. Christie, regardait dans le vide, posé sur sa feuille de papier froid, dans son fauteuil colonial impériale, conquérante, lointaine, une Joconde en Ferrari. Une aristocrate avec des dents, le monde lui appartenait. Un acteur passa, s’installa dans le fauteuil et admira la déesse. Il préférait Claudia, la teutonne fantasmatique, mais celle qu’il aurait avoir dans ses bras, naturellement c’était Naomie….