Lupita

Lupita pleurait. Ses fines larmes coulaient le long de ses joues maquillées, traçant des sillons noirs et chair dans le blanc de sa face de crâne. Elle était perdue. Avec sa robe blanche de marié et son sac à main en forme de citrouille plein de bonbons, elle errait dans la féria à la recherche de son oncle et de sa tante. La dernière fois qu’ils avaient été ensemble c’était près du puching-ball devant lequel tous les mâles faisaient la queue. Puis Lupita avait été attiré par un nounours géant dans une vitrine, et quand elle s’était retournée, ils avaient disparus. Autour d’elle la fête des morts battait son plein. Des crânes partout, sur les étals en sucre ou en pain d’épice, sur les visages, en motif squelette, partout mais nulle part tio et tia. Lupita regardait autour d’elle en sanglotant, bousculée par les adultes indifférents, leurs grosses jambes comme une forêt de géant en marche, quand un homme se plaça en travers de son chemin et se pencha.

  • Qu’est-ce qui t’arrives petite ?

Le monsieur portait une grosse moustache tombante et une belle veste en peau de serpent. Lupita savait parce que Julio, le fils de tio et tia, en avait une pareille mais moins belle.

  • J… J’ai… per… perdu… mon ti… ti… tio et ma tiaaaa ! Pleurnicha la petite fille.

Le monsieur sorti un mouchoir en tissu rouge de sa poche et essuya ses larmes.

  • Allons, allons, calme toi, on va les retrouver tu vas voir. Comment t’appelles-tu ?
  • Lupita, répondit-elle timidement.
  • Moi c’est Primo, et tu as quel âge ?
  • Cinq ans et demi
  • Bien…en tout cas il est très réussi ton déguisement de princesse.
  • C’est pas un déguisement de princesse, protesta la petite fille.
  • Ah non ?
  • Chuis la esposa de la muerte !
  • Una esposa ? Ah bon ! En tout cas elle est très belle ta robe.
  • Merci.
  • Allez-viens maintenant, on va les chercher.

Il lui prit gentiment la main et l’entraina d’autorité avec lui. Ils prirent la direction du parking, jusqu’à une Impala verte métallisée volée dans le barrio à un chulos un peu trop frimeur. En sorti un géant barbu avec des lunettes et une casquette des Dodges. Lupita poussa un cri effrayée quand il s’approcha un sourire bonhomme en travers le visage.

  • Ne crie pas, dit gentiment Primo, c’est mon frère, il est policier, il va t’aider.

La petite fille fit une moue dubitative.

  • Il a pas l’air d’un policier.
  • De quoi il a l’air alors ?
  • D’un ogre.

La perspicacité des enfants, se dit Primo tandis que son frère s’approchait en tendant sa grosse main molle.

  • Bonjour moi c’est Lupo, tu viens avec moi ?
  • Pourquoi faire ?
  • On va faire un tour en voiture.
  • Pourquoi faire ? Se buta Lupita.
  • Pour retrouver ton tio et ta tia, intervint le gentil Primo. C’est comme ça qu’ils font dans la police, ils cherchent en voiture.

Elle hésita quelques secondes puis se laissa entrainer sur le siège arrière où Lupo lui plaqua vivement un mouchoir imbibé de chloroforme avant de lui administrer par voie oral une dose de Valium. Puis, pendant que son frère faisait le guet, la sortie du véhicule et la fourra dans le coffre. Une affaire de cinq minutes et l’Impala quittait le parking sans que personne n’ait rien remarqué, laissant sur l’asphalte une citrouille pleine de bonbons. Les deux frères étaient rodés. L’enlèvement d’enfant rapportait gros quand on savait à qui les vendre. Et ils avaient déjà une clientèle qui s’étendait des deux côtés de la frontière. Celle-là ils allaient la livrer à la Nouvelle Orléans, une commande pour un studio spécialisé dans la pédopornographie.

Ciudad Juarez puait la grillade et la poudre d’artifice. Les trottoirs inondés de confettis explosés des pinetas  mêles aux gobelets en plastique, dans des flaques de bière et de vomis. Des soulards, des familles, des enfants, des masques tête de mort partout, un terrain de chasse idéal. Mais ils n’étaient pas venu pour ça, la petite c’était l’extra qu’ils allaient se payer en chemin, en attendant ils avaient rendez-vous avec les patrons pour un boulot. La villa était située sur les hauteurs dans une zone résidentielle sécurisée à laquelle on accédait par une route unique et impeccable qui sinuait entre deux collines. Ils roulaient au pas, admirant les bâtisses qui semblaient se prélasser là comme des femelles indolentes. Ce n’étaient pas la première fois qu’ils étaient convoqués mais à chaque fois ce paysage avait un charme particulier sur les deux frères. Ça sentait l’argent, ça sentait le pouvoir. Ca respirait un luxe et un confort qu’aucun des deux n’avait jamais connu, eux qui étaient né à East L.A dans le barrio et qui y vivaient toujours parce qu’ils étaient des animaux grégaires qui paradoxalement n’aimaient pas beaucoup voyager plus loin que l’état de Californie. Mais les affaires c’était les affaires et on ne revenait jamais sur un contrat. Pour autant Lupo bougonnait, il n’était pas contant.

  • T’aurais pas dû choisir celle-là, una esposa de la muerte, ça va nous porter malheur. En plus elle s’appelle comme moi.
  • Arrête un peu tes conneries tu veux, c’est une gamine comme une autre.
  • Nan, c’est un signe !
  • Un signe de quoi ? Fit sèchement son frère.

Silence et bras croisé, ses stupides lunettes dont il n’avait pas besoin direction la route. Il les avait piqués à une de ses victimes, il les portait comme un souvenir.

  • Un signe mes couilles oui, continua Primo sur le même ton.
  • Tu comprends rien à ces choses-là, décida son frère au bout d’un long silence. Même Jésus Malverde t’y crois pas.

Le saint des bandits et des pauvres, beaucoup de mexicains y croyaient mais Primo n’avait jamais eu l’âme superstitieuse. 

  • Ah commence pas à m’emmerder avec ça tu veux.
  • C’est pas vrai peut-être ?

Trop américain pour ça peut-être ou bien c’était sa vie, Primo était du genre à croire en ce qu’il voyait, le mystère ne l’intéressait pas. Pourtant il croyait en Dieu et en la Vierge mais ça c’était autre chose, ça c’était sacré.

  • Et alors ? Il est reconnu par l’Eglise peut-être ton Jésus ? Non bon alors !
  • L’archevêque de Guadalajara y disait qu’on pouvait le prier si ça faisait du bien, protesta doucement Lupo.
  • Et il est où ton archevêque aujourd’hui ? Il est mort comme un con au milieu d’une fusillade.

Il parlait d’Ocampo dont on ne savait pas à ce jour s’il avait été délibérément assassiné ou s’il avait été victime d’une balle perdue. Primo connaissait la réponse, les gens parlaient tôt ou tard, surtout dans leur milieu qui était plein de pipelettes et de frimeurs.

  • Tu crois que c’est à cause de ça ? Demanda naïvement le géant.
  • Mais non ! C’est à cause qu’il ouvrait trop sa bouche !

Il ralentit à hauteur des deux hommes armés qui se tenaient au bout de la route et leur fit signe.

  • Eh Primo d’où tu sors cette bagnole ? Lança un des gardes en rigolant. Tu l’as volé à un chulos ou quoi ?
  • On peut rien te cacher Ramon.
  • Chevrolet Impala, belle bête, apprécia l’autre garde. Magnez-vous ils vous attendent.

Ils déposèrent la voiture à l’ombre d’une haie de pins et passèrent la grille de la grande maison rose où d’autres gardes armés étaient postés. On entendait des rires et des bruits d’eau en provenance de la piscine de l’autre côté de la maison. Les patrons avaient fait venir leurs familles, ce qui était toujours bon signe. Signe de paix.

  • Primo ! Lupo ! Vous voilà enfin caballeros ! On croyait que vous n’alliez pas venir !
  • Pardon patron on a été retardé par la circulation.
  • Venez, approchez-vous, il faut qu’on parle.

Ils pénétrèrent dans le grand salon à la queue leu leu avec des airs de communiant entrant à l’église. Quatre hommes étaient installés dans des canapés en cuir blanc, qui buvaient du mezcal et de la téquila de marque. Primo ne savait pas qui étaient les deux autres mais s’ils étaient là c’est qu’ils n’étaient sûrement pas n’importe qui.

  • Vous voulez un verre ? Proposa un des patrons.

Primo savait où se trouvait sa place, il refusa poliment. Quant à Lupo il avait interdiction de boire, ce n’était pas bon pour sa condition.

  • Alors c’est vous les fameux frères Derringer, lança un des gars assis sur le canapé. On dit que vous travaillez bien, lequel d’entre vous est Lupo ?

L’intéressé leva la main comme un écolier. L’autre ricana.

  • Eh je l’aurais parié, il parait que tu es très doué pour faire mal aux gens, c’est vrai ?

Lupo ne savait pas quoi répondre alors il haussa les épaules non sans une certaine fausse modestie. Il était très fier de sa réputation et cette réputation était terrifiante.

  • Et toi c’est Primo, continua l’autre, t’étais en Irak il parait.
  • Si senior.
  • C’était comment ?
  • Comme ici, la guerra, moins les bénéfices.

Les autres éclatèrent de rire.

  • La guerre moins les bénéfices, ah elle est bien bonne celle-là ! Fit le voisin de celui qui avait parlé.
  • Como no ! Tu t’es même pas fait un petit billet là-bas ? Demanda un des patrons.
  • Si peu, répondit Primo qui pourtant avait été en prison pour avoir fait du marché noir. Six mois ferme puis rayé des cadres, une condamnation injuste à ses yeux, tout le monde trafiquait là-bas.
  • Et combien vous vous faites avec nous autres ? Demanda un autre patron.
  • Dix mille par tête.

Ce qui ne faisait pas cher la tête vu qu’ils partageaient l’argent en deux, et Lupo n’avait pas les mêmes besoins que lui. Mais c’était le tarif moyen chez les sicarios de leur niveau. Heureusement qu’il y avait le trafic d’enfant…

  • Qu’est-ce que vous diriez de gagner cinq fois plus ? Questionna celui qui avait parlé en premier

Les deux frères se regardèrent un peu surpris, c’était rare qu’un contrat aille au-delà de dix milles, la vie ne valait pas cher pour les patrons, même s’ils roulaient sur l’or.

  • Qui est-ce qu’on doit faire el presidente ? Demanda Primo.

Les autres rirent.

  • Presque, dit un des patrons en sortant une feuille de journal pliée en quatre de sa poche et la tendant à Primo.

Sur l’instant il ne compris pas. Ca montrait Trump en compagnie d’un gringo d’une cinquantaine d’année, tous les deux souriant pour la photo, poignée de main à l’appui. Comme tous les latinos des deux côtés de la frontière, les Derringer détestaient Trump mais cinquante mille c’était quand même peu pour l’éliminer. Il lut la légende sous la photo, l’autre était le CEO de Tactical Armor Group, Primo avait entendu parler de cette société mais il ne se souvenait plus où. Et d’après ce que disait cette légende il venait de signer un gros contrat avec le Pentagone. Du coup la présence de Trump, ce fondu de guerre, ne l’étonnait plus.

  • Ce salopard nous a escroqué, indiqua l’un des hommes, on veut que ça soit Lupo qui s’en occupe et on veut que vous filmiez.

Lupo ne dit rien mais il savait que son frère salivait.

  • On dit que tu es un bon cuisinier Lupo, c’est vrai ? Demanda un des gars.

Tout le monde savait à quoi il faisait allusion. Lupo bomba le torse.

  • Je fais les meilleurs ragouts du Mexique patron !
  • Muy bien, alors tu vas faire un ragout avec celui-là mas chile, entiende ?
  • Si patron !

Mais comme leur expliqua l’un des boss cela n’allait pas être simple, le type se cachait et il allait d’abord falloir mettre la main sur son associé et le faire parler. Encore un autre ragout pour Lupo….

  • Lui on s’en fout, faites ça bien et propre, c’est l’autre qu’il nous faut. Et si on est contant du résultat il y aura une prime en plus, entiende ?
  • Si patron, dirent les frères en chœur.

Cinquante milles plus dix milles pour la morveuses, les affaires étaient bonnes aujourd’hui, se dit Primo alors que le patron lui remettait une large enveloppe kraft.

  • Y’a tout ce dont vous avez besoin de savoir sur ces deux gringos là-dedans, vous avez une semaine pour finir le boulot.

Une semaine pour trouver un gringo riche qui se cachait c’était court mais pas impossible, les Derringer entre autre étaient de bons traqueurs. C’était à cause du sang d’indien qu’ils trainaient dans leur lignée disait Lupo, c’était bien possible pensait Primo même s’il avait connu des indios en Irak cons comme des billes qu’auraient pas trouvé leur queue même avec une carte, si on leur avait pas montré de quel côté pisser. Ils remontèrent dans l’Impala et reprirent la route direction la frontière. Lupo conduisait pendant que son frère consultait le contenu de l’enveloppe. Le CEO s’appelait Richard Walker, blanc, cheveux argentés, un mètre quatre-vingt, non-fumeur et sportif, croyant, se rendait jusqu’à une époque récente à la paroisse de son quartier à Houston. L’associé s’appelait Jérôme Lemons III, résidant à Miami sur Coconut Grove, ça va c’était sur leur chemin, ils déposeraient la gamine en route. Un mètre soixante-dix-huit, quatre-vingt kilos, non-fumeur, sportif, croyant, etc…Lui ça allait être facile de le chopper s’il se rendait à l’église tous les dimanches. La note précisait même qu’il s’y rendait à pied avec sa femme. Encore mieux, ils enlèveraient les deux et se serviraient de la femme pour l’interrogatoire. Parle où je lui découpe les seins ! Primo entendait déjà son frère, ça lui faisait froid dans le dos.

Lupita dormait d’un sommeil lourd, d’un sommeil profond et sans rêve, un sommeil de tombe, son petit corps blanc et vaporeux ballotant dans l’ombre du coffre. Elle était comme la princesse qui attendait son prince charmant, le baiser magique qui ne viendrait jamais car dans ce monde il n’y a que des ogres et des proies. Elle dormait sans rêve mais son corps sentait les ballotements qui vibraient dans ses os, et quand la voiture s’arrêta ce fut comme un signal. Ses yeux noircis par le mascara s’entre-ouvrirent. Elle sentit le gasoil, elle entendit les bruits, la portière qui se referme lourdement la fit sursauter. Son petit cœur battait maintenant qu’elle comprenait ce qu’il lui arrivait. Enlevée, dans un coffre de voiture. Lupita était née dans le barrio elle savait ce que c’était qu’un enlèvement même qu’on avait inventé un jeu à l’école qui s’appelait comme ça. Et sur le moment elle eut envie de pleurer mais non ma fille fallait être plus courageuse que ça.  Et puis si elle faisait du bruit, ils allaient venir et l’endormir à nouveau. Elle avait peur bien sûr, peur de l’ogre surtout mais quoi ? Elle ne pouvait pas rester là sans agir. Alors elle examina la serrure, son bout de nez sur le métal, les sourcils froncés, scientifique. Le clenche formait un angle qui se refermait sur le loquet, peut-être qu’en tirant très fort dessus avec l’élastique de ses cheveux… L’élastique craqua sans le moindre résultat à part faire bouger la voiture sous l’effort. Elle eut une autre idée et donna un coup de pied de toutes ses forces. C’est là qu’elle entendit une voix.

  • Eh vous avez vu, votre voiture elle bouge toute seule.
  • De quoi ? Fit Primo en s’approchant du camionneur prêt des pompes.

Un grand type en surpoids, les cheveux blond vénitien, il souriait un peu bête.

  • Votre voiture, elle bouge !
  • Mais non t’as rêvé mon pote !
  • Ah mais non j’vous jure.

Primo le bouscula.

  • Je te dis que t’as rêvé, dit-il les yeux menaçants.
  • Mais non il a pas rêvé, fit le coffre d’une petite voix, c’est à cause que moi j’essaye de m’évader.

Le camionneur et Primo échangèrent un regard interdit. Son camion masquait la boutique, il en profita. Push-dagger dans la boucle de ceinturon, il le poignarda trois fois à la gorge, le sang jaillit sur sa veste, il recula en jurant pendant que sa victime s’effondrait avec un râle Il le redressa le long de la roue arrière, Lupo arriva sur ces entre-faits une glace dans la main à se pourlécher de chocolat pistache d’usine à air.

  • Oh la, la, et après tu te plains de moi, ronchonna-t-il, qu’est-ce qui s’est passé ?
  • La gamine est réveillée, viens on s’arrache.
  • De quoi ?
  • La gamine est réveillée, bouge !

Lupita se mit à hurler comme une sirène alors que l’Impala démarrait sur les chapeaux de roue.

  • Saloperie de gamin, pourquoi tu l’as pas bâillonné ?
  • Sur le parking ? Pas eu le temps.  

La sirène derrière s’arrêtait pas.

  • Tu vas la fermer ta gueule ! Hurla Primo.

Le cri se tût d’un coup pour se poursuivre pas des larmes.

  • Ouuuuiiiiin…hin…innnnn

Ils avaient quitté El Paso et sa frontière depuis cent kilomètres et des poussières et poursuivaient ver San Antonio puis Houston, Lafayette puis enfin la Nouvelle Orléans.

  • Oh putain… fit rageusement Primo en faisant faire une embardée à la voiture sur le bord de la route. Vas-y occupes toi d’elle !
  • Pourquoi toujours moi !? Protesta Lupo, c’est toi qui l’a choisi.
  • Ca veut dire quoi c’est moi qui l’a choisi ?
  • Pourquoi on s’arrête ? Coupa soudain Lupita, oubliant ses faux pleurs.
  • Tu sais très bien ce que veut ça veut dire !
  • Oh putain encore cette histoire de superstition !? Arrête de me faire chier avec ça et va t’occuper d’elle bordel !

Lupo sorti de la voiture en bougonnant on ne sait quoi. Lupita sentit le mouvement des amortisseurs quand il se leva, elle se tassa dans le fond du coffre et attendit en s’imaginant être un cobra. Lupo ouvrit le coffre en soupirant quand soudain la gamine bondit en hurlant, toute griffe dehors. Son mascara avait coulé, agrandissant le noir de ses yeux luisant de colère, et le sourire de crâne en une grimace épouvantable, le blanc avait presque fondu, Lupo fit un pas en arrière, effrayé, elle en profita pour sauter du coffre et courir vers le terrain vague

  • Bordel de merde !

Primo sauta de la voiture, les deux hommes se mirent à courir après la petite empêtrée dans sa robe de marié mais qui bravement cavalait en criant comme une sirène. Un terrain vague, des usines désaffectées, des ordures partout, ordures ménagères, landau abandonné, canapé crevé, roue de bagnole, enjoliveurs, papiers gras, soudain Lupita se prit les pattes dans sa robe et tomba. Lupo fut sur elle en deux pas, il l’attrapa par la cheville, elle criait, elle le frappa sur le bout du nez, le talon lui entailla la peau, il lui attrapa l’autre cheville et la souleva tête en bas jusque sur son épaule, comme un sac. Un sac qui se bataillait et criait, le frappait de ses petits poings et de ses pieds.

  • Calme toi ou je vais te manger, menaça le géant.

Ça lui coupa net la chique et les coups, il la renversa sur le siège arrière, Primo l’attrapa par derrière avec son mouchoir imbibé, elle s’évanoui, il lui ouvrit la bouche et fourra trois Valium au fond de sa gorge avant de la faire déglutir. Puis il lui colla le mouchoir dans la bouche et la bâillonna bien serré avec du ruban adhésif. Il entrava ses poignets et ses chevilles de la même manière.

  • Fout moi ça dans le coffre, ordonna-t-il à son frère.

Lupo sorti avec la gamine dans les bras, ils repartirent peu après.  Ils suivirent l’interstate N°10 en direction de San Antonio et tout se passa bien jusqu’à la sortie d’Ozona. La gamine et Lupo roupillait, Primo s’était accordé une poignée de Dexédrine, son déjeuner favori quand il faisait des voyages au long court comme ça. Il écoutait d’une oreille distraite un prêcheur parler de rédemption, qu’il n’était jamais trop tard pour se racheter et d’autres conneries du genre. Il avait un rapport ambigu quant à racheter son âme. Il la savait noircie et rien dans ses actions ne l’éloignait plus du paradis. Alors il se rachetait comme il pouvait en allant se confesser régulièrement et en priant dès qu’il pouvait, cierge obligatoire.  Lupo préférait Jésus Malverde mais lui ne se rachetait pas pour ses pêchés, il était au-delà de ça, pas même l’impression de pêcher  d’ailleurs. Non, Lupo ne ressentait rien pour ses victimes même s’il était parfaitement capable de faire la différence entre le bien et le mal, pleinement conscient de ses actes. Comme si c’était juste des jouets pour lui, des choses sans importance. De fait ils ne comptaient pas et Lupo priait pour la chance, pour la fortune, pour qu’aucune malédiction ne leur tombe dessus. Rien que des conneries quoi. Oui tout allait bien quand il aperçut une voiture de flic dans son rétroviseur. La voiture lui faisait des signes.

  • Chinga de tu madre, la chatte de ta mère, jura-t-il en se mettant sur le bas-côté.
  • Bonjour monsieur vous avez vos papiers ?
  • Mes papiers ? Euh oui bien sûr officier, pourquoi il y a un problème ? 
  • Vous ne voyez pas quel est le problème ?
  • Euh non
  • Vous avez votre phare arrière droit qui est cassé.
  • Como no ! S’exclama Primo en lui tendant son permis de conduire et les papiers du véhicule qu’il avait trouvé dans la boite à gant. Il était surpris, Lupo faisait toujours attention à ce genre de détail quand il volait une bagnole.
  • Qu’est-ce qui s’passe, pourquoi on est arrêté, grommela ce dernier en sortant de sa sieste.
  • Les flics.
  • De quoi ?
  • Dis bonjour à monsieur le shérif.

Lupo se pencha en avant.

  • Il y a un problème officier ?
  • Vous avez un phare de cassé.
  • Oh…

Le flic s’approcha de l’arrière de la voiture et se pencha en avant comme s’il reniflait le contenu du coffre.

  • La chinga de tu madre, répéta Primo, fout pas la merde toi.
  • Oh mais on dirait qu’il a été cassé de l’intérieur, remarqua le flic. Comment ça se fait ?
  • Puta de tu madre ! Mais arrête de faire chier toi ! Gronda Primo en surveillant le flic dans son rétro qui revenait vers lui la démarche western.
  • Vous avez quoi dans le coffre ?
  • Rien pourquoi.
  • Veuillez sortir du véhicule monsieur, dit soudain le flic en portant la main à son arme.
  • Mais qu’est-ce qu’on a fait ? Protesta Primo, on n’a rien fait !
  • Sortez du véhicule ! répéta le poulet.

Il sorti son arme et le braqua, il n’y aurait pas de troisième sommation.

  • Oh là doucement shérif !

Il fit mine d’ouvrir sa portière avant de se coucher vivement, découvrant Lupo serrant contre lui un fusil à pompe à canon scié. Lupo appuya sur la détente avant que l’autre n’ait compris ce qui lui arrivait. La tête arrachée, emportée par un vent de plombs de douze. En se redressant Primo aperçu une ombre dans son rétro, et la voiture du shérif qui partait en marche arrière.

  • Bordel de merde ils sont deux !
  • Hein ?
  • Il se barre !

Il démarra l’Impala et exécuta un tête à queue, poursuivant la voiture du shérif qui filait vers Ozona chercher du renfort. La Chevrolet le rattrapa sans mal, lui coupant la route et l’envoyant dans le fossé. Lupo sauta de la voiture avec son fusil raccourci. Le conducteur était blessé, un jeune flic avec une tête bien fraiche de champion, le nez cassé par l’accident, deux dents pétées également, qui crachait son sang alors que l’ombre du géant se prolongeait sur lui.

  • Ah putain c’que j’aime tuer des flics, furent les dernières paroles qu’il entendit avant que sa tête n’explose.

Lupo s’approcha du phare incriminé, le flic avait raison, on l’avait cassé de l’intérieur, satané gamine ! Maintenant il allait falloir changer d’itinéraire et enterrer deux corps. Lupo chercha une pelle dans le coffre de la voiture et en trouva une, ils dérobèrent les armes, ils chargèrent le cadavre dans l’Impala, allèrent chercher l’autre, puis se rendirent dans la plaine enterrer le problème. Ca leur prit une heure et demie, la terre était dure. .Ils quittèrent l’interstate pour les routes de campagne, bien déterminés à se débarrasser de l’Impala dès que possible. Primo roulait en respectant la vitesse autorisée, le nez sur le rétro. Lupo astiquait sa pétoire avec amour, comme à chaque fois qu’il s’en servait. Un Remington dont il avait scié la crosse et le canon, repeint tout en noir et qu’il appelait affectueusement le Bourreau. Sonora était la prochaine ville sur la carte. Un bourg desséché au milieu de la plaine avec à l’ouest sa zone industrielle calée non loin d’un zone d’activité commerciale avec son parking gigantesque et son hypermarché cathédrale. Grande messe obligatoire des samedis texans, tout de suite après le foot. Le drapeau américain ponctuait les allées et les rues, parfois se dressait également celui du Texas, une ville de caravane, de baraque en contreplaqué, pauvre, on avait l’impression d’être tombé dans une autre dimension. Ils garèrent la voiture près d’une Subaru blanche sur le parking du Walmart local. Subaru avec laquelle ils repartirent avant de rejoindre l’interstate. La môme dormait toujours, elle n’avait même pas chouiné quand Lupo l’avait transbahuté d’un coffre à l’autre. Elle attendit seulement qu’il ait fermé le coffre pour ouvrir les yeux. Lupita avait mal aux poignets et aux chevilles, il avait trop serré, elle avait le goût du chloroforme dans la bouche et la bouche qui la tirait, les joues ouvertes par le ruban adhésif. Elle tira sur son bâillon et dégagea sa bouche, crachant le mouchoir avec dégout. Elle tira sur ses poignets et ses chevilles mais ne réussit qu’à resserrer la prise. Elle rampa au fond du coffre jusqu’à atteindre la séparation. Elle entendait la radio, et les deux frères qui discutaient projet d’avenir. Elle tendit de l’oreille en essayant de comprendre.

Quelqu’un d’autre essayait de comprendre. Quelqu’un debout devant la voiture du shérif Wayne qui contemplait les débris de verre et de cervelle sur le siège passager. Et ce quelqu’un c’était l’adjoint du shérif, le lieutenant Thomas Cairn. Ex agent du FBI, renvoyé pour insubordination. Et qui avait trouvé ce poste à Ozona faute de mieux. Personne ne voulait de Cairn l’emmerdeur, ni au LAPD, ni au NYPD, il avait déjà causé trop de dégâts à la maison mère et l’insubordination n’était qu’un prétexte de merde pour ne pas parler du scandale de corruption qu’il avait mis à jour au sein du service. Une cinquantaine d’agents impliqués avec le crime organisés dans des affaires de drogue, d’enlèvement et même d’assassinat. Sur les cinquante ils en avaient jugé cinq, renvoyé vingt et muté les autres. Un scandale quoi. Et voilà maintenant qu’il essayait de résoudre ce qui était visiblement une scène de crime au milieu de nulle part dans une plaine désertique d’un paysage absolument plat, au ciel écrasant. A se demander où était passé le cadavre.

  • Et il y a d’autres trace de sang vous dites ?
  • Oui, à un kilomètre. Du sang en abondance je dirais même, expliqua l’adjoint.
  • Et pas de corps.
  • Non.
  • Qui était avec lui ce matin ? Johnson ?
  • Oui.
  • Merde, sa femme est enceinte….
  • Ouais c’est la merde, approuva l’adjoint avec une certaine joie perverse à se dire que c’était Cairn qui allait devoir lui annoncer.
  • Ca a l’air de vous faire plaisir.

Il détestait Cairn avec son espèce d’air je suis plus intelligent que tout le monde, il le détestait d’autant qu’il connaissait son dossier.

  • Mais non pas du tout, c’est triste pour cette femme.
  • On va avoir besoin de monde, faut retrouver les cadavres.
  • Oui.
  • Venez on va là-bas

Il avait raison, du sang en abondance, des débris d’os et de cervelle latéral à la route et des traces de pneu aussi, on avait roulé dedans en faisant un tête à queue, des traces larges et grasses, bien marqués qui dénonçait une voiture avec un gros moteur. Cairn reconstituait la scène au jugé. Wayne qui se faisait tuer en contrôlant une automobile, Johnson qui prenait le volant, la poursuite qui s’engageait et s’était terminé un kilomètre et demi plus loin. Des tueurs de flic. Du genre qui ne laissait pas de témoin. Cairn passa un appel général, d’Ozona à Junction, il y avait des tueurs sur la route, après quoi il joint la police d’état.

  • Tu vois je t’avais dit.
  • Tu m’avais dit quoi ?
  • Elle porte malheur !
  • Arrête, elle porte pas malheur, elle est maligne, nuance.
  • N’empêche, ça fait deux fois qu’elle nous emmerde.
  • T’inquiète, après Junction on refait ses liens et on la drogue, ça va aller tout seul.
  • On ferait mieux de s’en débarrasser, chuis sûr qu’elle va encore nous causer des ennuis.
  • Mais non je te dis.

Ils dépassèrent Roosevelt sans encombre jusqu’à ce que la circulation ralentisse alors qu’ils étaient à mi-chemin vers Junction. Un barrage de flic, la police d’état, Primo jura, impossible de faire demi-tour, Lupo grogna :

  • Tu vois j’t’avais dit.

Primo fit brièvement une prière et se cala dans la file d’attente.

  • Arrête de craindre ça va aller tout seul, assura-t-il.

Les véhicules passaient au compte-goutte, tous les papiers vérifiés, cette fois il trouva les papiers de la voiture derrière le pare-soleil, établi au nom d’une certaine Linda Johnson, il se prépara un petit baratin. Dans le coffre la petite fille senti la voiture ralentir, les deux frères continuaient de se chamailler.

  • Lupo range ce putain de flingue.
  • Si y font chier je fais un massacre.
  • C’est nous qui allons nous faire massacrer si tu fais chier, range ça !

Lupo fini par obéir, contraint, en apercevant le nombre important de gyrophares, fourrant le Bourreau sous son siège. Puis la voiture s’immobilisa et Lupita entendit la voix du policier. Elle avait peur maintenant. Elle avait été réveillée par le premier coup de feu et d’instinct savait qu’il s’était produit un drame. Elle avait suivi leurs manœuvres, entendu leurs efforts, même que Primo, qu’elle reconnaissait au ton rauque de sa voix, avait râlé que sa veste était bonne à jeter maintenant. Alors elle ne voulait pas que cela se reproduise, gardant le silence de peur que l’un des deux ne fasse une bêtise.

  • Bonjour officier, comment allez-vous ? Qu’est-ce qui se passe ?
  • Vos papiers s’il vous plait.

Primo obéit sans lâcher son sourire mariole.

  • D’où venez-vous et où vous rendez vous ?
  • On vient d’El Paso on va en Floride.
  • Ca fait une trotte, remarqua le flic. Pourquoi le permis et les papiers ne sont pas au même nom ?
  • C’est la voiture de ma belle-sœur, elle me l’a prêté.
  • Vous n’avez pas de bagage ?
  • On voyage léger mon frère et moi.

Lupo se pencha et salua le flic.

  • Je vois ça. Attendez-là, ordonna le flic en s’en allant vérifier les papiers.
  • La chinga ça va merder ! Grommela Lupo.
  • Reste cool, ils nous regardent.

Les flics défilaient le long des bagnoles en dévisageant salement leurs occupants, les fusils bien en évidence. Là-bas le flic vérifiait sa base de données. La voiture appartenait bien à Linda Johnson, établie à Ozona, elle n’était pas signalée volée. Quant au permis, établit au nom de monsieur Juan Rodriguez de la Cruz et enregistré à Los Angeles, il n’y avait rien à signalé non plus, le flic revint vers eux de sa démarche cowboy. Apparemment tous les flics du Texas avaient décidé d’adopter cette démarche.

  • C’est bon vous pouvez y aller.

Il reparti tout en douceur, triomphant auprès de son frère.

  • Tu vois je t’avais dit.

Quelques secondes après leur passage la Subaru était signalée volée et ses occupants, à arrêter dès que possible, devaient être considérés comme extrêmement dangereux.

Tout avait commencé quand une femme enceinte s’était retrouvé avec un caddie plein de course et plus de voiture. La femme appela aussi tôt son mari qui était adjoint du shérif, en vain. Alors elle appela son bureau mais on lui dit qu’il était sorti. Heureusement on était au Texas où les règles de l’entre aide et de l’hospitalité n’était pas les mêmes qu’ailleurs, et encore mieux, le Texas profond, la femme enceinte n’eut pas de mal à se trouver un covoiturage qui la ramena jusqu’à Ozona, au bureau du shérif.

  • Linda ? S’étonna Cairn.
  • On m’a volé ma voiture !
  • Oh… Je… euh… croyais que….
  • Qu’est-ce qu’il y a ?
  • Steve….
  • Eh bien quoi Steve ? Il va bien ?

Elle était toute pâle, elle avait déjà compris.

  • Asseyez-vous….

Elle le laissa faire, il la poussa sur un des sièges de son bureau.

  • Il y a eu un crime, Steve est mort, le shérif Wayne également.
  • Oh mon Dieu !
  • Où est-ce qu’on vous a volé votre voiture Linda ?

Elle pleurait, le visage enfoui dans ses mains. Des jeunes mariés, leur premier enfant, rien de pire. Cairn était désolé pour elle.

  • Linda, s’il vous plait c’est important, c’est peut-être lié à la mort de Steve.
  • Ma voiture ?
  • Oui.
  • Sur le parking du Walmart.

Cairn appela la standardiste et lui demanda de s’occuper d’elle, qu’il avait à faire. Il fonça jusqu’à Sonora en espérant que personne n’ait touché à la voiture des tueurs qu’il trouva sans mal. Une Impala verte avec du sang sur le siège arrière et sur le bas de caisse. Une troisième scène de crime, il était bon pour joindre ses anciens collègues du FBI.

La nuit était tombée quand ils entrèrent sur le parking de ce routier près de Junction, tendus et fatigués l’un comme l’autre mais déterminés à ne pas faire de vieux os dans la région. Il leur fallait un nouveau véhicule, du genre passe-partout, ils repérèrent une Volvo grise près d’un poids lourd, elle leur sembla parfaite. Lupita sentit que la voiture s’arrêtait à nouveau, puis Lupo qui sortait, les deux frères qui chuchotaient. Puis soudain le coffre qui s’ouvrit et la petite poussa un petit cri de surprise.

  • La putain de ta mère, gronda Primo en lui plaquant la main sur la bouche. Ferme là !
  • Elle dort pas ?
  • D’après toi.
  • Je vais chercher le chloroforme.
  • On a pas le temps pour ça, donne-moi une plaquette.

Lupo sorti le Valium de sa poche avant.

  • Mets lui en quatre cette fois, c’est une coriace.
  • Ouvre la bouche, ordonna-t-il à la petite.

Elle garda la bouche fermée.

  • Ouvre la bouche je te dis ! Insista Primo.
  • Je veux plus aller dans le coffre, fit la petite fille.
  • Tu feras ce qu’on te dira, ouvre la bouche.
  • Promis je serais sage !
  • Ouvre la bouche que je te dis !

Elle la referma de toutes ses forces, Primo tenta de l’obliger en lui forçant la bouche avec les doigts, il en fut pour une morsure.

  • Ah la petite garce !

Il la gifla à tour de bras, elle partit en mode hurlement. Ca réveilla le camionneur dans sa cabine. Il sorti lourdement de son camion, se gratta les balloches, bâilla et regarda l’étrange trio près de la Volvo.

  • Ah les gosses, dit-il, sept secondes de plaisir, vingt ans ferme.
  • A qui le dites-vous, approuva Primo avec un sourire qu’il espérait avenant.

Le camionneur les salua et s’en alla sans un mot vers le routier. Primo profita qu’elle ait la bouche grande ouverte pour lui faire avaler les cachets de force.

  • Faut la bâillonner.
  • J’ai oublié l’adhésif dans l’Impala, expliqua Lupo.
  • De quoi ?
  • J’ai oublié l’adhésif dans l’Impala, répéta son frère en prenant un air contrit.
  • Eh merde.

La petite fille devenait déjà toute molle dans ses bras, il la fourra dans le coffre et repartirent direction San Antonio. Ils évitèrent l’interstate empruntant les chemins de traverse tout en écoutant de la country, la musique s’interrompait parfois pour les infos, on les recherchait. Un avis de la police d’état signalant deux individus extrêmement dangereux à bord d’une Subaru blanche, ne pas chercher à les arrêter, prévenir les autorités si on les voyait.

  • La chinga, t’aurais pas dû buter ce flic !
  • Et tu voulais que je fasse quoi ? Le laisser regarder dans le coffre ?

Primo n’avait rien à répondre à ça, il savait que son frère avait raison. Ils roulèrent sur une centaine de kilomètres avant de croiser un nouveau barrage, deux voitures de flic dont une en travers la route. Primo n’avait pas envie de risquer sa chance une seconde fois, il sorti de la route avant d’arriver au barrage et coupa à travers la plaine. Les flics devaient être particulièrement à la ramasse parce qu’ils ne virent rien. Il roula ainsi sur une cinquantaine de kilomètres, transbahuté par les ornières et les ravines qui sillonnaient le paysage, la petite sautant dans le coffre comme un ballon mais qui ne se réveillait pas, assommée par la surdose que lui avait administré Primo. Ils retrouvèrent la route à une dizaine de kilomètres au-dessus de San Antonio, le temps de trouver un motel où reposer des nerfs et des muscles mis à dure épreuve. Le Carson ne payait pas de mine. Un de ces motels minable pour voyageur de commerce et autre âme perdue de l’Amérique  laborieuse. Une piscine vide, un parking presque vide également et un réceptionniste de vingt ans, boutonneux, et à demi endormi qui mit dix minutes avant de sortir de sa loge.

  • Ouais ?
  • Je voudrais une chambre avec deux lits séparés.
  • C’est vingt-cinq dollars plus deux dollars pour les serviettes propres.
  • Et si je prends pas les serviettes ? Demanda Primo qui était toujours près de ses sous.
  • Comme vous voudrez mais vous n’en aurez pas si vous voulez prendre une douche.

Primo jura intérieurement, il rêvait d’une douche.

  • Pourquoi vous dites pas tout de suite que c’est vingt-sept dollars on gagnerait du temps !
  • Eh oh ça va ! C’est pas moi qui fait les tarifs…. Dites vous étiez dans les Marines ? Demanda-t-il en remarquant le tatouage qu’il avait sur le revers de la main.
  • Pourquoi ? Grommela Primo en sortant l’argent.
  • J’veux m’engager l’année prochaine, c’est comment ?
  • C’est d’enfer, mentit-il.

Il n’était pas rentré dans l’armée par patriotisme ou pour le plaisir mais pour s’éviter dix-huit mois à Folsom, il en avait fait finalement six à cause de cette injustice qu’on appelait les tribunaux militaires et un capitaine connard particulièrement tatillon. Il avait détesté chaque seconde qu’il avait passé là-bas, il n’y avait pas de raison que ce petit con n’en chie pas comme les autres. Il lui donna sa clef et les serviettes, il retrouva Lupo devant le distributeur à Coca.

  • Tu devrais pas boire tout ce sucre, tu vas devenir énorme.

Une vieille discussion entre eux, le poids de Lupo. Il avait tendance à se laisser aller sur le sujet et les patrons n’aimaient pas ça. Ils disaient comme ça, et à raison, qu’un sicario obèse ça ne faisait pas sérieux et que Lupo était déjà assez balaise comme ça avec ses deux mètres zéro six et ses cent trente kilos. Mais bien entendu Lupo s’en fichait, il glissa une pièce dans la machine et s’empara de sa canette.

  • Tu fais chier conclu Primo.

Ils installèrent la gamine entre les lits.

  • On l’attache ?
  • Pourquoi faire elle dort comme une cloche.
  • Si elle se réveille.

Primo hocha la tête.

  • T’as pas tort.

Il sorti son couteau et fit des bandes avec une des serviettes, noua les chevilles et les poignets de la gamine et tant qu’on y était en profita pour la bâillonner. Lupita faisait des cauchemars.

Quelqu’un d’autre en faisait, mais éveillé. Le lieutenant Cairn qui réalisait à minuit dix à quel point il avait eu une mauvaise idée de contacter ses anciens collègues de Houston. Ses anciens collègues de Houston étaient de mauvais poil, ses anciens collègues de Houston n’en n’avaient rien à foutre de la mort de deux bouseux de shérifs d’un bled paumé appelé Ozona sauf que c’était un crime fédéral et qu’ils n’avaient pas le choix que de travailler avec lui et la police d’état. Et de ce côté-là les choses ne s’annonçaient pas mieux. Le représentant de la police d’état était le capitaine Winslow, un crétin né qui n’appréciait pas beaucoup plus Cairn que ce dernier ne l’estimait. L’un dans l’autre personne ne voulait lui parler, tout le monde s’engueulait pour savoir qui s’occupait de quoi et surtout qui donnait les ordres. Il avait organisé lui-même une battue pour retrouver les corps mais ça n’avait rien donné. Les types du FBI avaient examiné l’Impala, ils avaient remarqué le phare arrière cassé de l’intérieur, les meurtriers étaient peut-être également des kidnappeurs mais tout le monde s’en fichait. A minuit dix l’agent spécial Mc Carthy et le capitaine Winslow s’enguirlandaient encore pour savoir qui menait cette enquête. Mc Carthy avait beau être du FBI, invoquer le Homeland Act et tous les actes qu’il voudrait, le capitaine Winslow était un indécrottable vachard de flic de province coincé comme une mule et qui avait le bras long. Ca tonnait dans le bureau de feu le shérif Wayne, Cairn en avait la migraine. Le téléphone sonna, il alla répondre au standard.

  • Oui ?
  • Est-ce que le capitaine est là ?
  • Il est occupé, je peux prendre un message ?
  • Vous êtes qui ?
  • Le lieutenant Cairn.
  • Ah… on a retrouvé la Subaru.

Cairn ne dit rien à personne, les laissant s’engueuler autant qu’ils voudraient tant qu’il le laissait mener son enquête… Il prit sa voiture personnelle et fila jusqu’à Junction. La voiture était garée à l’écart du restau route sur un parking désert à l’exception d’une voiture de police, d’un civil et de deux officiers.

  • Vous l’avez examiné ?
  • On a rien touché, expliqua le flic alors qu’il se rapprochait de la voiture.
  • Qui est ce monsieur ?
  • C’est moi qui vous aie appelé, expliqua l’intéressé, ils ont volé ma voiture.
  • Votre voiture ? A quoi elle ressemble ?
  • Une Volvo grise, coupa le flic, on a lancé un avis… eh on devrait pas attendre les gars du labo pour ça ?
  • Je prends sur moi.

Il plia en quatre un mouchoir en papier qu’il avait dans sa poche et ouvrit le coffre.

  • Passez-moi votre lampe torche.

Le faisceau de la torche découvrit un morceau de tulle dans le fond, un morceau de tulle déchiré à côté d’un collier pour enfant en métal doré. Le poil de Cairn se hérissa. Il laissa tout en place, quand il aperçut une trace de blanc sur la moquette, n’osant y mettre un doigt il se pencha pour renifler, de la peinture ? Du mascara. Du mascara blanc, il pensa déguisement, ce n’était pas Halloween pourtant. Non mais c’était la Fête des Morts au Mexique. Merde, ils avaient kidnappé cette môme et traversé la frontière et ils roulaient avec elle dans le coffre depuis le Mexique. Une gamine qui visiblement jouait au petit poucet. Il fallait absolument leur mettre la main dessus avant qu’ils ne s’aperçoivent de quoi que ce soit.

  • Vers quelle heure vous vous êtes rendu compte que votre voiture avait disparue ?
  • Bah après diner, vers vingt heures je dirais.

En quatre heures ils pouvaient être n’importe où et déjà à Houston. Comme ils pouvaient s’être arrêté a) à cause des barrages b) la fatigue. Cairn comptait un peu là-dessus, pas facile pour les nerfs de rouler dans un état où on se savait probablement poursuivi. Le capitaine Winslow avait tenu à passer l’avis de recherche sur toutes les radios et les télévisions locales, avis de recherche pour des silhouettes sans nom pour le moment. Cairn ne voyait pas trop l’utilité à part rendre nerveux des types dangereux, mais si ça pouvait aider….

  • C’est les gars dont ils parlaient à la télé qui m’ont piqué ma bagnole ? Qu’est-ce qu’ils ont fait ?

Le lieutenant ne répondit pas, retournant à sa voiture. Le temps de retourner au poste ils seraient sans doute tous partis sans avoir décidé qui serait responsable de quoi, il était une heure et demie, prévenir la police de San Antonio et de Houston c’était fait par le biais de l’avis de recherche et ils avaient déjà signalé la Volvo. Il n’y avait rien qu’il puisse faire de plus et pourtant la vie d’une gosse était en jeu. Cairn monta à bord en sachant d’avance qu’il allait mal dormir.

Lupita se réveilla le corps endolorie. Les kilomètres, ses mains et ses pieds liés et encore un fichu bâillon. Sur le moment elle n’osa pas bouger, alertée par les ronflements des deux hommes, puis prenant son courage à deux mains, roula sur elle-même et rampa jusqu’à la porte. Mais la poignée était trop haute et elle n’arrivait pas à se redresser sur ses jambes. Elle réfléchit quelques instants, se tortilla comme un vers de terre et rampa jusqu’à la salle de bain. Dans la salle de bain de tia il y avait un tabouret, peut-être que là aussi… La porte était entre ouverte, il y avait une serviette de bain par terre, de l’eau et… un tabouret. Lupita failli crier de joie avant de réaliser qu’elle n’allait pas pouvoir emprunter le tabouret jusqu’à la porte, rien qu’en tirant dessus une fois elle avait fait du bruit. La petite fille se laissa tomber sous l’évier découragée, presque l’envie de pleurer. Puis elle pensa à ce qu’aurait fait le shérif Woody pour sauver Little Bo Peep d’une sale passe comme ça, et Buzz l’Eclair, avec son faux rayon laser. Ils auraient fait quoi ces deux-là pour la sauver ? Elle réfléchit dur au film qu’elle avait vu un nombre incalculable de fois, se dit qu’ils voudraient d’abord couper ses liens, mais avec quoi ? Elle n’avait pas de loupe et c’était la nuit ! Mais il y avait du verre, le miroir ! Elle se tortilla à nouveau pour grimper sur le tabouret avec la ferme intention de casser le miroir avec ses petits poings. Oui mais tu vas te couper ! Se dit-elle avant de regagner le sol et d’emporter cette fois la serviette qu’elle colla sur le verre. Soudain un énorme ronflement remplit la pièce d’à côté, elle failli en tomber, le cœur qui battait la chamade, elle attendit quelques secondes, puis de toutes ses forces frappa le coin du miroir. Sans résultat, la serviette amortissait le coup. Alors elle recommença et recommença encore jusqu’à fendre un tout petit éclat de verre, qu’elle extirpa du bout de ses ongles mous, s’écorchant les doigts au passage. A nouveau elle aurait pu pleurer mais elle avait plus peur que mal, plus peur qu’ils ne la surprennent que de saigner quelques gouttes. Elle s’acharna sur ses liens et se coupa à nouveau plus gravement cette fois, elle serrait les dents, remerciant pour cette fois son bâillon de l’empêcher de crier. Mais les larmes lui brouillaient la vue. Soudain elle senti ses poignets se libérer Elle se débarrassa en vitesse de ses autres liens et poussa le tabouret près de la lucarne au-dessus de la douche. Elle essaya de tirer sur la poignée une première fois mais c’était drôlement dur. Alors elle s’aida de ses deux mains et soudain le penne céda, libérant la vitre qui s’ouvrit d’elle-même comme une invitation à l’évasion. Le froid de la plaine s’invita dans la salle de bain La petite fille se dressa sur la pointe des pieds, s’accrocha au bord de fenêtre et pédala le long du mur en tirant de toutes ses forces sur ses bras jusqu’à mi taille, jusqu’à apercevoir le sol derrière qu’avait l’air quand même vachement loin et qui était envahi de pneus. Elle était coincée, elle ne pouvait pas redescendre sans faire tomber le tabouret et sauter la tête la première ça avait l’air quand même drôlement risqué. Mais quoi, elle ne s’était pas coupé et tout pour renoncer hein. Alors elle se laissa glisser, les mains amortirent le coup à la tête qu’elle ne manqua pas de se faire dans sa chute, à nouveau elle manqua de crier puis pensa cette fois qu’elle n’était plus la petite amie de Woody mais Xéna la guerrière, et Xéna ne criait pas, sauf quand elle démastiquait ses ennemis. Elle se releva d’entre les pneus en se demandant ce qu’elle allait faire maintenant qu’elle était libre. Retrouver tio et tia, certes, mais pour l’instant elle était dans un endroit inconnu et il faisait tout noir. Lupita n’avait pas peur du noir. Dans le barrio il faisait souvent noir à cause des coupures de courant. Mais elle avait peur de l’inconnu et encore plus peur que les autres l’attrapent. Alors elle partit à la recherche d’une cachette. Et comme elle était une petite fille vive et ingénieuse, en trouva une, mais pas la bonne.

Primo se réveilla en jurant. Il n’avait dormi que trois heures, trop de Dexédrine et les ronflements de forge de son frère. Il sorti se chercher un coca et alluma la télé quand d’un coup il senti que quelque chose manquait dans la pièce.

  • La putain de ta mère ! S’exclama-t-il en découvrant que la gamine avait disparue.

Il se leva d’un bond et réveilla son frère.

  • La petite s’est barrée !
  • Hein ?
  • La petite s’est tirée, lève-toi faut qu’on la retrouve !

Ils ne tardèrent pas à découvrir le stratagème qu’elle avait utilisé pour se défaire de ses liens, firent le tour du motel alors que l’aube se levait, cherchèrent dans les toilettes extérieure, sous une des seules voitures qui se trouvait sur le parking quand Primo se souvint qu’il y avait un pick-up marron à leur arrivée. Etait-ce possible qu’elle soit montée à bord et que le chauffeur soit parti sans s’en apercevoir ? Si elle avait capable de couper ses liens avec un bout de miroir, elle était capable de tout. Satané gamine, Primo commençait à se dire que Lupo n’avait peut-être pas totalement tort, elle leur portait la poisse.

  • Un pick-up marron ? T’es sûr ?
  • Certain.
  • Bah alors qu’est-ce qu’on fait ?
  • Bah alors on part à sa recherche !
  • Mais on sait même pas par où ils sont partis ni quand !
  • Y’a une demie heure vers San Antonio, pourquoi ? fit une voix ensommeillé.

C’était le réceptionniste qui les avait apparemment entendus discuter sur le parking.

  • Qu’est-ce tu fais debout à cette heure-là toi ? demanda Primo.
  • C’est les Walker, ils m’ont réveillé en partant, ils se disputaient. Ils se disputent rarement.
  • Tu les connais ?
  • Ouais, lui il est voyageur de commerce, elle voyage avec lui. Ils ont une ferme à Timberwood Park.

Les deux frères échangèrent un regard avant de grimper dans la Volvo, et de filer pied au plancher.

Cairn avait dormi une heure en tout et pour tout. Dans son bureau, tordu sur un des fauteuils. Le reste du temps il l’avait passé à ruminer à propos de la gamine. Il était plein de courbature, la bouche pâteuse à se faire du café quand l’énergique agent spécial Mc Carthy entra avec deux autres agents dans le commissariat.

  • Cairn vous faites vos bagages. On vous envoie à Houston.
  • Pourquoi faire ?
  • Des vacances Cairn, des vacances ! Je ne vous veux pas dans mes pattes, vous avez assez fait de dégâts comme ça !
  • Moi ?
  • Et la Subaru ? Vous comptiez nous prévenir quand ?
  • Hier soir si vous n’étiez pas tous parti vous coucher.
  • Arrêtez un peu vos insolence mon vieux, vous avez été agent, vous savez que nous sommes joignable à tout heure.

Cairn fit la moue.

  • Et vous auriez fait quoi ? Nous ne sommes pas assez même avec les barrages, la preuve ils sont passés, et au dernière nouvelle ils roulent à bord d’une Volvo grise.
  • Ca va changer, le bureau reprend tout en main.
  • Et Winslow ?
  • Je l’emmerde, j’ai eu le juge Avril ce matin, c’est une affaire fédérale point à la ligne.
  • Il y a autre chose…
  • Quoi ?

Son portable sonna Mc Carthy s’éloigna.

  • Mc Carthy… oui… oui bonjour Jones… oui…. Vous êtes sûr ? Ceux là pas question qu’ils en réchappent, oui… oui.

Il raccrocha.

  • Vous disiez ?
  • On connait l’identité des tueurs ?
  • Ça, ça ne vous regarde plus mon vieux, alors c’était quoi l’autre chose ?
  • Je crois qu’ils ont enlevé une gamine.
  • Comment ça vous croyez ?
  • J’ai trouvé dans le coffre…

Mc Carty secoua la tête en soupirant.

  • Ah oui il y a ça aussi…. Je devrais vous faire arrêter pour avoir ouvert ce coffre.
  • J’ai rien touché, ça y est encore, se défendit Cairn.

Mc Carty ne cachait plus son agacement

  • Qu’est-ce qui y est encore ?
  • Un collier pour enfant et un morceau de tulle probablement d’une robe de marié. Je suis sûr que la gamine joue au petit poucet, c’est elle qui a cassé le phare de l’Impala.
  • Oui, ou vous tirez vous-même des conclusions pour vous faire mousser.

Cairn en ouvrit la bouche de surprise, ce n’était pas exactement la réponse qu’il attendait.

  • Mais…
  • Débarrassez moi le plancher Cairn avant que je ne fasse un rapport sur vous.
  • Non vous ne comprenez pas… continua Cairn inquiet.
  • Non c’est vous qui ne comprenez pas lieutenant Cairn, vous êtes relevé de vos fonctions jusqu’à nouvel ordre… agent Malone, veuillez raccompagner le shérif jusqu’à chez lui et veiller à ce qu’il prenne la direction de Houston.
  • Mais la gamine… insista Cairn.
  • Il n’y a pas de gamine ! Aboya Mc Carty.

Cairn compris soudain. Ils connaissaient l’identité des tueurs, ils n’avaient aucunement l’intention de les arrêter vivants, la gamine passait au second plan, dommage collatéral, tout ça…. Merde, espèce d’enfoirés du FBI.

Bobby Saltz vivait derrière le motel dans une caravane, et quand il n’était pas à la loge, aux heures réglementaire, il passait son temps dans la caravane à jouer à Call of Duty et Ghost Recon, tout à fait certain qu’il ferait un Navy Seal plus que correct si seulement la sélection n’était pas aussi… eh bien sélective. Alors il rêvait en couleur des Marines, rêvait de démastiquer les types de Daesh dans les ruines de la Syrie et tant pis si le président Trump, qu’il adorait, avait dit qu’ils avaient vaincu Daesh, il y aurait toujours du Mouloud à casser, peut-être bientôt l’Iran, qui sait… En plus de la réception, il s’occupait des chambres, le tout pour huit dollars de l’heure ce qui était pas mal payé dans la région pour un gars de son âge. Les deux mexicains bizarres étaient partis sans aucune raison apparente comme s’ils avaient le feu aux fesses, après les Walker. Il aimait bien le couple, des clients réguliers, qu’est-ce qu’ils pouvaient bien leur avoir fait ? Pour un peu il aurait bien appelé la police mais chacun sa merde comme on dit, il ne voulait pas que l’ex Marine revienne pour lui casser la gueule ou pis, il n’avait pas l’air commode ces deux-là.  Il commença par la chambre des Walker, des gens biens, propres, qui ne faisaient jamais d’histoire. Sauf ce matin, mais bon, c’était des choses qui arrivaient. Ce qui n’arrivait jamais en revanche c’était de trouver la chambre des Walker en désordre, couverture et matelas par terre, les serviettes sales… mais attends c’est quoi ça c’est du sang ? Oui du sang, beaucoup de sang et il y en avait des traces jusqu’à la salle de bain. Sidéré, Bobby s’approcha, il entendait du bruit, un bruit de chaine. Bobby prit son courage à deux mains et franchit la porte. Un spectacle horrible. La fille était suspendu par des menottes au pommeau de douche, sa robe de pute déchirée, ses bas résille écorchés, comme ses poignets, ses seins, elle avait le visage tuméfié, déformé par les coups, un œil fermé, la bouche enflée, on lui avait cassé toutes ses dents de devant. Il pensa aux Walker, des gens si bien, merde ! La fille respirait faiblement.

  • Bon bah l’imagine qu’ils vont plus revenir, dit-il avant de sortir son portable et de filmer la fille.

Primo et Lupo étaient sur les dents. Ils avaient roulé à fond et pas l’ombre d’un pick-up marron. Ils l’avaient peut-être dépassé sans le voir ou le gamin avait raconté n’importe quoi pour se faire mousser, les deux frères, éternellement, s’engueulaient sur le sujet, et comme quand Lupo avait une idée derrière la tête elle n’était pas ailleurs, revenait cette histoire de petite fille maudite qu’on ferait mieux de leur laisser et ne plus s’en occuper.

  • Ah oui et tu veux qu’elle témoigne contre nous peut-être ?
  • Elle a cinq ans, bougonna Lupo, personne ne va l’écouter.
  • Si ceux à qui on l’a enlevé bougre de con, et puis t’oublies les flics qu’on a buté, on est au Texas ici mon pote, ils vont tirer à vue s’ils nous trouvent !

Lupo était persuadé du contraire. Lupo était persuadé qu’il pouvait se rendre invisible, c’était Jésus Malverde qui lui avait dit dans un rêve, et il en avait eu déjà la preuve, les gens ne le sentaient pas quand il s’approchait pour frapper, les gens ne le voyaient que quand il le voulait. Mais il n’en n’avait jamais parlé à son frère parce que pour lui tout ça c’était des conneries. Ils trouvèrent Timberwood Park sans mal, indiqué par un panneau ce qui les rendit jouasse jusqu’à ce qu’il découvre que l’endroit était un entrelacs de routes et de propriétés plus ou moins isolés les unes des autres.

  • La puta ! On va mettre des heures à la trouver !
  • On la trouvera jamais, tirons nous !
  • Tu fais chier, ferme un peu ta gueule et surveille !

Ils maraudèrent pendant plus d’une heure sans résultat avant d’apercevoir un péquin trainer près de sa boite aux lettres. Primo se pencha avec son sourire le plus avenant et demanda s’il connaissait les Walker, un couple avec un pick-up marron.

  • Ah oui je les connais, ils roulent toujours trop vite, mais je sais pas où ils vivent.
  • Et quand ils roulent, ils vont vers où, demanda Primo plein d’espoir.

Le type montra une direction, ils en venaient, la chinga !

  • Attendez, je vais demander à ma femme, dit le type avant de retourner vers la maison.

Il revint dix minutes plus tard avec un autre homme habillé d’un teeshirt rose et d’un short pistache, musclé et tatoué au mollet. Lupo bâilla de surprise.

  • Des pédés !
  • Ta gueule hijo ! Ils vont nous aider.
  • Je déteste les pédés, gronda le géant.
  • Reste tranquille.
  • Les Walker ? Non ça me dit rien chérie, dit la « femme » à son homme, par contre je peux vous dire où ils vont, je connais quelqu’un qui habite dans leur rue. Mais l’adresse exact j’ai pas.

Mais putain accouche, se dit Primo.

  • Et c’est qu’elle rue ? Demanda-t-il presque en chantonnant.

La rue Franklin D. Roosevelt était probablement la plus longue rue de tout le complexe. Elle descendait vers la banlieue de San Antonio en suivant le dénivelé des collines sur lesquelles était perché Timberwood Park. A nouveau ils roulèrent au pas, surveillant chacun un côté de la route et même comme ça ce n’était pas simple parce que voitures, garages et maisons étaient toujours situés en retrait de la route, sous des arbres quand ce n’était pas derrière. L’endroit sentait un certain confort, très classe moyenne supérieure, encore le genre d’endroit où ils ne vivraient jamais ni l’un ni l’autre, mais c’était trop blanc pour eux ici, trop texan, gringo, pour qu’ils l’envient, et si en plus on y tolérait les pédés… Lupo n’en revenait pas qu’ils s’affichent comme ça.

  • Non mais tu te rends compte, ils se gênent plus ! En plein jour !
  • Bah quoi c’est pas des vampires quand même, tu veux qu’ils sortent que la nuit, rigola son frère.
  • Quand même… c’est une maladie, ils devraient avoir honte !
  • Allez arrêtes et fais attention.
  • Ma femme ! Tu l’as entendu !? Incroyable !
  • Qu’est-ce que tu veux c’est comme ça de nos jours.

Soudain il freina. Il venait d’apercevoir quelque chose de l’autre côté de la route qui se reflétait dans son miroir extérieur. Un pick-up avec une bâche, à demi rangé dans un garage, un pick-up dont il apercevait le bas de caisse marron. Il le sentit en lui comme un aiguillon chauffé à blanc, il en était sûr, ils les avaient trouvé. Il fit demi-tour au ralenti et se rapprocha.

Lupita était sidéré par la terreur. Elle avait cru échapper à un ogre et son frère, et elle était tombée, comme dans le conte, sur un sorcier et une sorcière. Ils l’avaient trouvé sur la route, sous la bâche où il y avait des outils, là où elle s’était cachée après avoir grimpé bravement le haillon. Ils avaient bien rigolé quand ils l’avaient trouvé, avaient dit que c’était un cadeau du ciel, et puis après tout gentiment il l’avait invité à monter dans la cabine en lui demandant d’où elle venait. Lupita s’était senti libérée, toute la peur, toute la tension qui se lâchait d’un coup, ils eurent du mal à comprendre ce qu’elle racontait tant elle hoquetait dans ses pleurs. La dame fini par la calmer en lui faisant un gros câlin, et elle ne sentit pas qu’en vérité c’était une sorcière. Elle se laissa au contraire aller jusqu’à aller raconter son tio et sa tia, que le monsieur qui s’appelait Primo l’avait enlevé et tout ça. Les deux autres avaient échangé un regard et puis ils l’avaient aidé à monter dans la cabine.

  • On va appeler la police, décida la dame.

Ils étaient reparti tout de suite après, ils n’avaient pas de téléphone, il fallait retourner à leur maison qui n’était pas très loin. Non elle ne sentit rien, ils étaient gentil, ils sentaient bon, la dame, qui la complimenta sur sa jolie robe de princesse, en avait une bien belle elle aussi, avec des fleurs rouges, les sorcières ça porte pas des robes avec des fleurs rouges, et puis c’est pas jolie comme la dame. Elle avait compris trop tard, une fois devant la maison. Ca sentait pas bon, comme de la soupe qui a cuit trop longtemps, et puis c’était sale, il y avait des déchets sur le porche, dans l’entrée, la dame et le monsieur la poussaient devant eux, elle eut un geste de recul quand il apparue. Un adolescent en caleçon, l’air de s’ennuyer à mourir comme tous les adolescents du monde.

  • Henry je te présente Lupita, chantonna la gentille dame.
  • Ouais, ouais…. Fit l’adolescent avant de filer Dieu sait où.
  • Entre ma chérie.

Elle hésita

  • Pourquoi c’est sale ?
  • Parce qu’Henry n’a pas rangé…. Henry revient ici !
  • Allez entre ma petite, dit gentiment le monsieur en l’invitant d’un sourire et de la main.

Lupita se laissa faire en se disant que leur fils il était drôlement pas sage pire que Julio qui pourtant en faisait voir de toute les couleurs à tio et tia. Elle se pinça le nez en entrant, la porte se referma derrière elle, elle regarda les adultes, ils avaient un drôle d’air maintenant, un air qui ne lui plaisait pas, puis la dame dit un mot magique.

  • Tu veux un verre de lait ?

Lupita adorait le lait, dans le barrio c’était souvent du en poudre alors c’était moins bien, elle aimait le lait de vache, le vrai, même qu’elle en avait gouté quand elle était parti à la campagne chez ses grands-parents.

  • Du vrai ? Demanda-telle.
  • Bien sûr ! Allez viens.

Ils se firent un passage dans les papiers gras et les boites de conserve et pénétrèrent dans la cuisine la plus sale qu’elle n’ait jamais vu. Des assiettes plein l’évier croûteuses de nourriture en pleine moisissure, des verres opaques de crasse, des plats laissés sur la gazinière tâchés de sauce et de graisse brûlée, un sol gras de saleté, et le frigo à l’identique. Elle sorti un berlingot déjà ouvert.

  • T’inquiètes pas il est frais, dit la dame en lui remplissant un verre sale.

Lupita hésita, prenant le verre du bout des doigts, un peu dégoutée.

  • Je te dis qu’il est frais ! Insista la dame en lui montrant des chiffres sur le carton.

Lupita savait à peine lire, elle mit quelques secondes avant de déchiffrer la date de péremption, sans comprendre du reste. Et puis surtout elle commençait à sentir la peur remonter, quelque chose n’était pas normal dans cette maison. Mais tant pis, le lait d’abord. Elle but deux gorgées avant de faire tomber son verre. Elle s’était réveillée dans une cage à poule fermée par un gros cadenas et tout de suite, son premier réflexe ça avait été de pleurer. Pleurer comme une gamine pris au piège dans un conte violent, pleurer comme une gamine terrorisée par les sorciers et sorcières, les ogres et les chimères de la nuit, comme une môme qui réalisait amèrement que ce n’était pas que des chimères et des contes.  Soudain le placard à outil s’ouvrit sur le trio. Ils la regardaient avec une joie mauvaise.

  • Oh regarde la petite elle chouine ! Dit la dame.
  • La petite garce doit se sentir seule, Henry va chercher Robert.
  • Hihihi, ricana leurs fils.

Il revint avec un squelette, un squelette de bébé, la petite fille hurla de terreur. Il déposa délicatement le squelette dans la cage à poule tandis que le monsieur l’empêchait de sortir. Lupita était hystérique, elle donna des coups de pied dans le métal, dans le squelette, dans la figure du garçon, mais ils refermèrent impitoyablement la cage et la fourrèrent dans le noir dans le cagibis avec son nouvel ami.

Cairn roulait vers Junction, branché sur radio police. Il avait un poste dans sa voiture personnelle et aucune intention de lâcher l’affaire parce qu’on le lui demandait. Les barrages avaient été renforcé par des types du SWAT, c’était clair que Mc Carthy avaient l’intention de tous les abattre à vue s’ils tombaient sur eux. Cairn était tendu, il pensait à la gamine et se demandait qui c’était, assez maligne et courageuse pour essayer d’échapper à ses kidnappeurs où est-ce qu’elle pouvait-être à cette heure ? A cette heure ils devaient avoir changé de voiture, à cette heure ils pouvaient avoir passé Houston et être sur le chemin de la Nouvelle Orléans, alors elle serait perdue pour lui. Il appuya sur l’accélérateur alors que radio police s’excitait. Un cas de viol avec violence au Carson, ça ne l’intéressait pas plus que ça mais il laissa le son à plein volume. Il était fatigué mais ça attendrait, il ne dormirait pas tant qu’il n’aurait pas retrouvé cette môme, il avait emporté son 38 avec lui et son AR15 personnel parce qu’on ne savait jamais, ces types ne se laisseraient pas appréhender facilement.

  • Une Volvo grise vous dites ? chuinta la radio.
  • Oui de 2006, ils se sont barré une demie heure après les suspects.
  • Je crois bien qu’on en cherche une nous autre de Volvo grise de 2006.

Cairn freina sur le bas-côté, le cœur qui battait à cent à l’heure. Il s’empara fébrilement de son téléphone et pria Saint Google Map. Le Carson était bien signalé sur la carte. Il redémarra sur les chapeaux de roue, coupant la route à un camion. Une ambulance, la camionnette de la police scientifique, des voitures de flic partout, un long shérif fin comme un roseau avec un chapeau de cowboy qui interrogeait un jeune homme, Cairn s’approcha d’un des adjoints et sorti sa plaque de police.

  • Qu’est-ce qui s’est passé ?
  • Un type et sa femme ont tabassé une pute, les gars que tout le monde cherche sont parti à leur poursuite, on sait pas pourquoi.
  • Les gars à la Volvo grise ?
  • Oui.
  • Dans quelle direction ? On sait ?

L’adjoint secoua la tête

  • Ouais, on a envoyé du monde..
  • Je peux voir la fille ?
  • Pourquoi faire ? Demanda le flic soudain méfiant.
  • Je suis sur la piste de deux meurtriers qui kidnappent leurs victimes, mentit-il à demi  C’est peut-être lié à mon affaire.
  • Bon… comme vous voulez mais je suis pas sûr qu’elle soit en état de parler.

Il posa la même question au pompier.

  • Elle a la mâchoire fracturée en trois endroits, utilisez un stylo mais je suis pas sûr qu’elle vous réponde, et dépêchez-vous on doit l’amener à San Antonio.

Cairn entra dans la camionnette. Il l’avait massacré, qui qu’elle ait été, elle ne serait plus jamais la même ni physiquement ni moralement et sur le moment il ne sut quoi lui dire, alors il lui montra sa plaque. Elle détourna la tête, il sorti un carnet de sa poche. Il voulait savoir ce qui s’était passé, quel lien il pouvait y avoir avec les deux autres pour que, leur gamine sous le bras, ils partent à la poursuite du couple. Cinq minutes plus tard il sortait comme une flèche et fonçait droit sur le réceptionniste. Croche-pied, plaquage au sol.

  • Où est ton téléphone fils de pute !?
  • Au secours vous me faites mal !
  • Ton téléphone !
  • On peut savoir qui vous êtes ? Demanda le shérif derrière eux alors que les adjoints accouraient pour les séparer.

Cairn lui montra sa plaque sans lâcher l’autre.

  • Ce petit enfoiré l’a filmé avant de vous appeler !
  • Ecartez-vous, ordonna le shérif avant d’aider Bobby à se relever.
  • Merci shérif j’ai cru qu’il allait me tuer ce fou.

Le shérif lui flanqua une magistrale gifle qui lui fit faire un demi-tour sur lui-même avant de tomber en vrac contre le coffre d’une voiture.

  • Ton téléphone, dit-il en tendant la main.
  • Il est à la réception.

Le shérif fit signe vers un de ses adjoints.

  • Et j’espère pour toi que ce n’est pas déjà sur Youtube.

Il se tourna vers Cairn.

  • Shérif Braddock.
  • Lieutenant Cairn, enchanté monsieur.
  • Merci du coup de main mais je peux vous demander ce que vous faites ici ?

Cairn avait l’impression d’avoir à faire à quelqu’un d’intelligent, il lui expliqua tout, à commencer par la gamine.

  • Une gamine ? personne ne nous a parlé d’une gamine.
  • C’est que personne ne veut en entendre parler. Vous connaissez leur identité ?
  • Les frères Derringer, des sicarios des cartels à ce qu’il parait, on a ordre de tirer à vue… merde, et ils ont enlevé une gamine vous dites.
  • La petite laisse des traces derrière elle. Vous permettez que j’examine leur chambre ? Je ne toucherais à rien.
  • Non, vous connaissez la procédure, je ne peux pas vous laisser entrer, dites-moi ce que vous cherchez mes hommes le trouveront.

Cairn se mit dans la peau des tueurs, qu’est-ce qui pouvait les motiver comme ça ? Pourquoi partir à la poursuite du couple ? Qu’est-ce qu’il leur avait fait ? Puis il pensa à la gamine. Maligne et vive.

  • Cherchez des liens, ou ce qui aurait pu servir de lien.

Le shérif passa les ordres, les gars du laboratoire ressorti quelques minutes plus tard avec des bandes ensanglantées qu’on avait tranché. Elle avait réussi à se faire la malle et était monté dans le mauvais véhicule, c’était la seule explication possible.

  • Bon Dieu si elle est là-bas….
  • Quoi ?
  • On a leur adresse, j’ai envoyé le SWAT sur place, il faut les prévenir !

Casque d’acier noir, cagoule, gilet pare-balle, fusil de précision, la troupe avançait entre les arbres. Signes, déplacement en perroquet, AR15 pointé sur la maison qui s’étalait là-bas. Rien ne bougeait sauf les spécialistes en noir, ils s’approchaient avec le bélier, six hommes à l’arrière de la maison, le même nombre devant l’entrée qui était entre-ouverte, les autres en retrait, snipers visant les fenêtres, là-bas, au loin le shérif s’approchait avec Cairn. Assaut au signal du chef de peloton, les hommes entrèrent en trombe dans un cloaque de saleté et de désordre repoussant, et ne trouvèrent que trois cadavres. Deux dans la cuisine, égorgés, un troisième dans le hall, un adolescent à qui on avait écrasé la tête à force de coups. Ils fouillèrent la maison à la recherche de la gamine et découvrirent sa cage avec un morceau de tulle accroché au fil de fer, ainsi que d’autres cadavres plus anciens. Deux entassés dans une baignoire à l’étage qui pourrissaient et d’autres qu’ils découvrirent plus tard, dans les murs, sous le plancher, dans le jardin, mais à ce stade Braddock avait déjà fait venir hélico et renfort, pas question de laisser les deux sicarios filer avec la petite fille.

  • Quand je vous disais qu’elle jouait au petit poucet, dit Cairn en faisant danser le morceau de tulle entre ses doigts.
  • Vous aviez raison elle est maligne…

Cairn s’approcha du cadavre de l’adolescent et fit un signe vers la hache.

  • Je crois que l’un des deux est blessé.
  • Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
  • La hache au milieu du couloir, il y a du sang dessus et personne ne présente de blessure de hache.
  • Celui avec la tête en bouillie peut-être…
  • Non il y a du sang et de la cervelle sur le mur, on lui a proprement éclaté le crâne.
  • Et arraché un œil, fit remarquer le shérif.
  • Qui c’était d’après vous ?
  • Je ne sais pas, leur fils peut-être…. En tout cas on est tombé chez une bonne famille de malade.
  • Ouais, on dirait. Ce monde est fou.

L’hélicoptère tournoyait dans le ciel. Primo l’observait, son 45 dans la main, il avait jeté sa veste dans le trou avec les cadavres des flics, sa chemise jaune tâchée de sang, celui de son frère et celui des sadiques. Lupita se tenait accroupis sur la banquette arrière, le nez également pointé vers le ciel, Lupo saignait. Le gamin l’avait eu par derrière, sortant de nulle part, la hache bien plantée dans le dos, avec pour seul résultat de rendre Lupo fou de rage. Son frère lui avait confectionné un bandage de fortune puis ils avaient retrouvé la gamine. Elle était dans un placard à outil dans le garage, quand ils avaient découvert le squelette avec elle Primo avait été choqué. Alors quand la gamine avait fait une crise pour ne pas monter dans le coffre de leur nouvelle voiture, il avait d’autant céder que cette nouvelle voiture avait une fermeture enfant à l’arrière. Un SUV Ford qui attendait dans le garage. Mais maintenant ils étaient coincés dans Timberwood Park avec les flics partout et Lupo qui chouinait.

  • On va jamais sans sortir.
  • Arrête, on s’en est toujours sorti non ?
  • Pas cette fois, elle nous porte malheur je t’avais dit.

Primo regarda la fillette dans le rétro.

  • T’entends ça ma petite, il dit que tu portes malheur, t’en penses quoi ?
  • Si vous m’aviez pas enlevé déjà d’abord on en serait pas là, fit-elle remarquer avec aplomb.

Primo ne put s’empêcher de sourire en hochant la tête.

  • Là-dessus elle a pas tort, dit-il à son frère.
  • Tue-là, répondit ce dernier.
  • Hein ?
  • Tue-là, faut qu’on s’en débarrasse elle nous porte la poisse.

Primo se retourna vers elle, cette fois elle ne faisait plus du tout la maligne, le visage figé par la peur, elle fixait le canon du 45 pointé dans sa direction.

  • T’as entendu ? Il veut que je te tue !

Les larmes montent facilement dans ces cas-là, elles grimpèrent sans mal le bord de ses grands yeux noirs et charbonnés, mais à ce stade le mascara avait quasiment foutu le camp, découvrant le visage ovale d’une enfant métis. Il lui papouilla gentiment le crâne.

  • T’inquiète pas, je vais rien faire…. Je vais rien faire parce que tout ça c’est des conneries, on est pas maudit on est dans la merde.

Soudain il resserra sa prise, lui tirant les cheveux, la fillette poussa un cri.

  • On est dans la merde à cause de toi entiende ? Alors t’arrêtes de faire ta maligne et t’essayes plus de t’évader.
  • Promis, jura la petite fille.

Une voiture de police passa en trombe là-bas, Lupo gémit.

  • Ils sont partout.
  • On va trouver un moyen.

Ils étaient cachés dans un bosquet à l’écart de la route, de là où ils se trouvaient ils pouvaient admirer la vallée comme une promesse, San Antonio là-bas où ils pourraient se perdre et surtout trouver de l’aide, car le cartel avait le bras long. Mais encore fallait-il foutre le camp de ce foutu piège dans lequel ils s’étaient fourrés, et impossible d’attendre la nuit. Non il fallait faire ça vite avant que l’endroit soit complètement bouclé. L’hélicoptère s’éloignait, il démarra le SUV et sorti du bosquet en marche arrière.

  • Qu’est-ce que tu fais ?
  • Fais-moi confiance.

Il continua en marche arrière jusqu’à un autre bosquet avant de prendre la colline de biais et de la descendre vers San Antonio, roulant derrière les maisons. Il roulait doucement pour ne pas soulever de poussière et avoir le temps de réagir si jamais les flics déboulaient, l’hélico tournoyait vers l’est, de là où ils étaient partis, les voitures de flics continuaient d’affluer de tous les côtés, il se rangea sous une nouvelle haie d’arbres et attendit. Il y avait une maison pas loin, ils pouvaient voir une femme en train d’étendre son linge.

  • On pourrait l’obliger à nous faire passer, suggéra Lupo.
  • Pourquoi faire ? On est grillé de toute façon, non faut qu’on planque à San Antonio, j’appellerais un mec que je connais là-bas.
  • Les patrons vont l’apprendre.
  • Pour le moment les patrons je m’en branle, répondit sèchement son frère en repartant au ralenti.

Ce n’était pas la première fois que les deux frères devaient faire face à ce genre de situation, prit en chasse plus d’une fois, identifiés, recherchés, ils n’avaient pourtant jamais fait un seul jour de prison, sauf à l’armée pour Primo et dans sa jeunesse Lupo avait fait de l’hôpital psychiatrique en unité sécurisée mais ce n’était pas réellement la prison. En revanche c’était la première fois qu’ils étaient recherchés par tout un état, FBI en tête, et pourtant cette nouveauté fut à leur avantage. Mc Carthy débarqua en hélico dans la propriété des Walker et la présence de Cairn ne fut pas bien reçue. Braddock en fut pour une belle engueulade et Cairn prié de foutre le camp avec la promesse de perdre sa plaque s’il le revoyait. Le temps perdu à nouveau à savoir qui avait raison sur l’autre et surtout à qui revenait l’enquête fut autant de temps perdu et de confusion sur la colline. Traversant les bois, évitant la route, les deux frères parvinrent finalement en ville. Cairn rejoint à son tour San Antonio parfaitement déprimé, assis dans un bar à vider une bière en regardant la télé où s’étalait le portrait des deux frères sur toutes les chaînes locales. L’un ressemblait à une version rajeunie de Dany Trejo, ressemblance qu’il devait cultiver, Cairn n’en doutait pas, quant à l’autre il avait l’air passablement abruti et brutal, le genre de type qu’on n’avait pas envie de croiser la nuit dans une rue déserte. Il se demandait lequel des deux avait été blessé à coup de hache, il aurait parié pour le second. Mais le plus déprimant c’est qu’aucun journaliste ne faisait mention de la petite fille et il n’avait pas la moindre piste à ce sujet, sinon l’intime conviction que les deux tueurs étaient probablement en ville, en train de se chercher une planque. Mais les choses n’étaient pas aussi simples même pour ces deux voyous aguerris.

  • Primo ? T’es malade de m’appeler tout l’état vous recherche !
  • Je sais puto c’est pour ça que je t’appelle justement, il nous faut une planque et vite.
  • Ecoute Primo, je sais que je suis en dette mais là….
  • Là quoi ? C’est maintenant ou jamais hijo !
  • Primo j’ai promis à ma femme que….
  • M’emmerde pas avec ta vieja puto faut que tu nous aides !

Enrique avait connu Primo à Leavanworth pendant sa détention, ils s’étaient liés d’amitié suite à une altercation avec d’autres prisonniers, Primo avait de l’entregent en prison et une aura naturelle de type qu’il ne fallait pas faire chier. Enrique avait fait trois ans pour complicité dans un trafic de faux billets, il en était sorti avec la ferme intention de changer du tout au tout, comme il l’avait promis à sa femme, une américaine pure souche avec qui aujourd’hui il tenait un bar. Il se faisait appeler Richard aujourd’hui, tenait le rade dans la journée, s’était fait enlevé ses tatouages contre une jolie somme mais gardait des contacts sporadiques de son ancienne vie parce qu’on ne savait jamais, que rien ne durait et qu’il fallait être prévoyant. En gros il n’était pas complètement retiré des affaires quand bien même il n’en faisait plus. Mais ce jour-là il aurait largement préféré ne plus rien avoir à faire avec personne et surtout pas deux fugitifs que le Texas au grand complet recherchait. Il avait un flic au comptoir, il l’aurait parié et Primo et son cinglé de frère n’allaient pas tarder.

  • Sacrée histoire hein ? Dit-il en servant un verre de rye à Cairn tandis que la télévision au bout du comptoir continuait de signaler les frères Derringer à tous les pistoleros du Texas.
  • Mouais… grommela Cairn en détournant le regard de l’écran.
  • Vous croyez qu’ils vont les attraper ?
  • Allez savoir… continua l’autre sur le même ton en avalant son verre d’un seul trait.

Pas la réponse qu’Enrique attendait mais il s’en contenterait. Le gars avait l’air au bout du rouleau, usé par les kilomètres, il lui fit signe qu’il en voulait un autre, il l’estima inoffensif. Cairn avait le nez dans son nouveau verre, il le laissa s’éloigner en se disant que ce mec avait sans doute deviné qu’il était flic et qu’il se gourait. Il ne l’était plus, terminé. A quoi bon ? Mc Carthy allait probablement le griller auprès de tout le monde, mettre le grand holà sur ce qui restait de sa carrière. Il fallait savoir s’en aller à temps, la vie est une question de timing après tout. A l’autre bout du bar le barman consultait ses mails. « On est là » disait le premier message, Enrique disparu par la porte de secours. Le SUV attendait près du casse mitoyen au bar. Primo sorti le premier, sourire aux lèvres comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes putain !

  • Ola puto ! Como esta !?

Enrique n’était pas d’humeur.

  • Dépêchez-vous putain, votre gueule est sur toutes les télévisions du pays !

Il lui fit signe de le suivre, il allait les mettre à la cave en attendant de pouvoir contacter les bonnes personnes. Lupo sortit de la voiture à son tour, grosse baleine au teeshirt tâché de sang, Il tenait par la main une gamine dans une robe de marié grise de crasse. Elle faisait une petite mine, le visage barbouillé d’un mélange de saleté et de mascara, Lupita n’en menait pas large, Primo l’avait encore grondé avant d’arriver, qu’elle ne fasse pas d’histoire où elle aurait pire qu’une fessé et c’est l’ogre qui s’en chargerait. L’ogre avait même rigolé à cette idée. Enrique eut un hoquet.

  • Qui c’est celle-là ?
  • Une livraison, répondit sèchement Primo en le regardant droit dans les yeux. Manière de lui dire de se mêler de ses affaires.

Enrique se voyait comme un courageux, la reprise en main de sa vie lui prouvait mais il avait ses limites comme son séjour en prison le lui avait prouvé. On ne tenait pas tête à un type comme Primo Derringer, ou pas bien longtemps. Il leur dit de s’amener en ouvrant le soupirail extérieur qui menait à la cave.

  • Tu veux nous foutre dans ta cave ? T’es pas bien ?
  • C’est tout ce que j’ai à proposer pour le moment, juste en attendant… Faut que je passe des coups de fil tu comprends ?
  • Mmh…

Primo regarda la cave l’air de ne pas y croire avant de faire signe à son frère. C’est à ce moment-là qu’elle se mit à crier, terrifiée à l’idée de rentrer là-dedans. Lupita en avait trop vu, elle avait encore la vision du squelette dans la cage, elle imaginait sans mal d’autres squelettes dans ce trou, maintenant elle avait peur du noir. Ce noir là ce n’était pas le noir de la nuit, la nuit dans le barrio, celui-là c’était celui des maléfices et des sorcières. Alors elle hurla alors que Lupo la soulevait.

  • Je veux pas rentrer là-dedans ! Je veux pas rentrer là-dedans !
  • Tu feras ce qu’on te diras !
  • Qu’est-ce qui se passe ici ?

Cairn était parti pisser, il avait entendu les cris de la môme et avait eu comme un mauvais pressentiment. Il ne reconnut pas sur le moment les deux fugitifs, l’alcool sans doute, la surprise aussi. Tout ce qu’il vit c’est la robe de tulle déchirée de la petite, il dégaina son arme de service une seconde trop tard. Les armes aboyèrent, les balles fusèrent, Enrique couru se mettre à l’abris, Lupo lâcha la petite qui s’enfuit vers le casse, Cairn sentit un projectile lui arracher un bout d’oreille, puis un autre qui l’envoya rebondir contre le mur, mais il ne cessa de tirer pour autant, faisant tomber le moustachu alors que son frère revenait du SUV avec un fusil à pompe au canon scié. Cairn tira dans sa direction, les balles s’enfoncèrent dans le thorax du géant sans effet, il arma le fusil.

  • Sale flic, dit-il avant que la dernière balle de Cairn lui traverse le front.

Lupita s’arrêta à mi-course et regarda en arrière. Primo et Lupo étaient allongés, le monsieur qui leur avait tiré dessus était adossé au mur l’air mal en point, elle retourna sur ses pas, au loin on entendait déjà des sirènes. Elle passa à côté du cadavre de l’ogre, c’était dégoûtant ce qui lui sortait du crâne alors elle détourna les yeux et regarda Primo qui râlait, elle s’écarta de lui et alla voir le monsieur. Il avait visiblement mal, un peu de sang rose lui sortait de la bouche et il était tout pâle.

  • Tu vas pas mourir hein dit monsieur ?

Cairn lui rendit un sourire tordu, il était foutu et il le savait, deux balles dans la poitrine, sourd d’une oreille, il toussa, puis lui dit.

  • Non, non t’in…. t’inquiète p… pas…. Comment tu… t’appelles ?
  • Lupita, dit cette dernière en se blottissant contre lui. Et je veux pas que tu meures.
  • Ne t’inquiètes pas je….

Cairn s’évanouit avant de finir sa phrase, alors Lupita dit :

  • On dirait que t’es mon prince et que tu dors hein…. Tu dors hein ?

Elle pleurait.

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Génération plastique

Cinq grammes de plastique par semaine, vingt grammes par mois, deux cent quarante par an, bon appétit ! Du plastique dans l’air, dans les animaux sauvages, dans les nichons, dans les lèvres d’une génération Tinder, Snapchat et Instagram. Une génération qui se regarde chier. Qui se regarde chier en bubulant son affolement devant l’apocalypse biblique qu’on nous promet tous les jours. Nervous break down dans le vert, chlorophylle burn-out, qu’est-ce qu’on va bien pouvoir bouffer ? Qu’est-ce qu’on va tous devenir si la température continue d’augmenter comme ça ? Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Et puis tant pis hein, retournons à nos petites habitudes, on verra bien demain, oh t’as vu Kevin a largué Navéa sur les Anges. Et pendant ce temps-là Pascal Praud prout dans le poste ses certitudes de climatologue de comptoir. Alors ma chère Elizabeth Levy qu’en pensez-vous ? J’en pense, hic !, Depuis quand la météo est devenu un sujet d’actualité, hic ! Depuis toujours mais passons. Passons sur cette médiocrité qui a envahi toute notre société comme un substrat malodorant mais nécessaire à l’élimination future de tout un pan de l’humanité. Car n’en doutons pas, ceux qui ne sont pas conscient du monde d’aujourd’hui sont voués à disparaitre tôt ou tard. Ils ne seront pas adaptés et en sauront totalement incapables. Paralysés par leur bêtise, alourdis par toutes les croyances du capitalisme, en retard sur la course à la survie, ils vont voir leur petit confort fondre comme neige au soleil et il n’y aura plus d’état auprès de qui pleurnicher. Car l’état moderne est un homme d’affaire, sa priorité n’est plus le citoyen mais le consommateur, il est au service de Facebook, LVMH, Free, Tweeter, etc et réciproquement. Les marques règnent, les holdings sont reines, et l’empereur s’appelle Bernard Arnault, Zuckerberg, ou Bill Gates. Qu’on célèbre, qu’on envie parfois quand on est aliéné aux allégations du capitale, ou qu’on conchie parce qu’il est anormal que l’humanité soit conduite par une poignée de malades de l’argent et du pouvoir qui ont construit leur fortune sur l’usure, l’extorsion, l’exploitation des populations les plus pauvres. Pathologique comportement qui fait la loi des magazines de papier glacé, Times, Forbes, Valeurs Actuelles, messires voici la pommade et si tu ne souscris pas c’est que ta jalousie t’étouffe. Autant de certitudes inutiles qui seront appelées à disparaitre dans un avenir proche. Des certitudes que n’ont plus les gilets jaunes, citoyens précurseurs dans une société qui se refuse d’évoluer. Phénomène hors du commun, fait historique d’un mouvement spontané et solidaire de citoyens qui a totalement dépassé tous les vieux clivages, balayé d’un seul coup les certitudes politiques, et résiste encore et toujours malgré toute les tentatives d’enterrement de Macron aux médias mainstream. De toute manière la Macronie gouverne au déni de réalité, les urgences sont en grève, les pompiers ont déposés un préavis pour tous l’été, canicule ou pas, les gilets jaunes reviennent bloquer ports et raffineries, libèrent les péages comme d’autres des pont levis mais on durci les droits d’admission au chômage, et on claironne qu’il n’y a pas de violence policière. Et les flics exténués se suicident à la chaine dans l’indifférence complice d’un incompétent une nouvelle fois protégé comme l’était Benalla, l’arlésienne de la Macronie.

La fabuleuse famille que voilà chez LREM, une cruche habitée par sa bêtise élue personnalité politique de l’année, un ministre de l’intérieur surpris à faire la fête en pleine crise autant social qu’interne, un crétin débarqué des hautes sphères mentant effrontément au sénat pour jouer plus tard les starlettes pour michetonneur franc-maçon devant les caméras d’Elise Lucet. Une smala qui se prétend moderne, dans le vent, avec son époque, le nouveau monde qu’ils disent. Mais ils ont raison vous savez, ce monde leur ressemble. Il est faux, bidon, mensonge et contre vérité, pardon « fake new », la mythomanie et le narcissisme y sont rois, de Tinder à la télé réalité, une génération en plastique. C’est simple même la tête à Macron on dirait Ken. Mais Ken a des idées noires, Ken veut voir son pays se transformer en une gigantesque entreprise dont il serait le monarque incontesté. Car incontestable il se veut, c’est sa tyrannie à lui, sa petite vanité de bête à concours élevé dans la certitude de sa classe qu’il n’est pas n’importe qui puisqu’il est à ce poste. Et combien pense comme lui sur l’échelle pyramidale de notre société, même tout en bas, surtout tout en bas, on le pense. S’ils sont là où ils sont c’est qu’ils ne sont pas n’importe qui. Cette foutaise de la bourgeoisie qui bientôt se délitera face à la réalité qui nous fonce dessus comme un taureau sauvage. Et plus ça produit et ça se reproduit comme des lapins plus le taureau se rapproche tandis qu’on se lance dans des expérimentations barbares sur les animaux « pour le bien de la science » et surtout du profit, incapable de repenser le monde autrement que sous le joug de l’argent-roi. Car on pourrait déjà aisément nourrir toute la planète sans faire des trous dans les vaches, et l’Afrique serait auto suffisante si les multinationales payaient leur tribut aux états. Mais non surtout pas ! Il faut des paradis fiscaux, il faut de l’optimisation fiscale, il faut des vaches-usines et des consommateurs captifs dans des hypermarchés concentrationnaires, il faut cumuler comme des rongeurs parce que ça serait dans l’ordre des choses.

Oui tout ça va leur péter à la gueule  Tous ces amateurs de crédit sur vingt ans, cette génération sans conscience qui se précipite à sa propre perte en claironnant que c’est pour le bien de l’humanité. Mais, et c’est bien l’inconvenant d’une société imbriquée comme la nôtre, leur perte sera également celle des plus conscients et seul les plus solides et solidaires s’en sortiront. La nature ne fait pas de sélection, nous bouffons tous des microparticules de plastique, indifféremment, et même si demain on faisait disparaitre d’un coup de technologie magique les dix millions de tonnes qui finissent dans la gueule des océans, il resterait toujours les milliards de pneus qui chaque jour sur le globe s’usent sur les routes et les pistes. Le capitalisme ne veut pas mourir et son décès forcé sera une longue et douloureuse agonie. Une agonie guerrière n’en doutons pas d’autant que les chantres du capital, cette tyrannie qu’on appelle la Chine ou les Etats-Unis s’imaginent encore un avenir tout en expansion boursouflé de bénéfice. Que l’actuel tyran brésilien compte bien détruire la forêt amazonienne si ça peut rapporter gros et qu’on aiguise déjà les couteaux pour l’Antarctique sans la glace. Et ça ne fait que commencer si l’on observe la pollution des nappes phréatiques, la raréfaction des terres arables, et la désertification qui ira de pair à mesure que ces dernières disparaitront sous le béton. Mais peu importe puisque l’état envisage déjà de privatiser l’ONF pour livrer nos forêts à la sauvagerie marchande. Après tout parmi tous nos bâilleurs la Chine n’a pas seulement faim d’armement ou de se presser à dévorer l’Afrique tout en lui faisant la danse du ventre. Notre patrimoine, nos vignobles, nos forêts, tout est à vendre à la grande braderie macroniste et il n’y a aucune raison que nous ne devenions pas un pays du tiers monde comme un autre dans les nouvelles polarités qui se dessinent sur le monde. Prêt à se vendre aux plus offrants si ça peut assurer les carrières présentes et avenir de cette corruption généralisé qui nous gouverne.

Et pendant ce temps les vieux croutons d’une génération perdue continuent de nous assommer avec leur vieux clivage communisme contre capitalisme comme si cela avait le moindre sens pour la génération plastique ou même le moindre sens du tout. Le mur s’est effondré le 9 novembre 1989, et trente ans plus tard ça sert encore d’argument dans les conversations creuses des réseaux sociaux. Ils n’ont rien compris et peinent toujours à comprendre que leur monde est mort et que bientôt un autre encore naissant dansera sur la panse de leur cadavre et ça ne sera pas qu’une métaphore. 60% des espèces ont déjà disparu et bientôt la disparition des insectes signera le compte à rebours d’une humanité figée dans sa sclérose. L’infâme escroquerie qu’est le capitalisme a voulu faire croire que la fin de l’histoire était justement intervenue ce fameux jour de novembre 1989 alors qu’en réalité la fin s’annonce dès aujourd’hui alors que le thermomètre bande et que je viens d’avaler mes cinq grammes de plastique quotidien. Du moins la fin d’une histoire, celle d’une société malade de sa médiocrité et de son nombrilisme. Car rien n’est simple dans la résilience qui s’annonce. Il n’y pas de solution ou elles se présenteront d’elles-mêmes et il faudra s’adapter ou bien crever tout à fait concrètement. Oui la résilience soit sa capacité à absorber un choc puisque désormais les instances n’envisagent même plus les solutions mais des bouts de ficelle  en les peignant en vert, espérant sans doute que ça passe pour une position durable. Et quand le dernier orang outan aura rendu l’âme on versera une petite larme sur ce qui aurait pu être si une poignée d’individus n’avaient pas été aussi voraces. Et le voilà l’extraordinaire scandale de ce capitalisme mortifère, nous sommes sous l’influence d’une poignée qui tient par les génitales les imbéciles qui nous gouvernent. Une poignée qui n’a aucune retenue quant à la révélation de sa voracité et l’amoralité de son statut de privilégié. Rien n’est simple puisqu’en dépit de l’effondrement qui vient, l’humanité ne tirera pas sa révérence sans se battre, sans espérer, sans croire à un autre possible que l’impasse fatale vers laquelle nous conduit ce capitalisme suicidaire. C’est là sans doute le message que les gilets jaunes envoient vers le futur, puisqu’ils sont l’avenir alors que Macron est déjà le passé. Le message d’une population déjà résiliente et légitime à la gouvernance de ce pays, les parents de la génération qui vient, celle née après 2000 et dont la capacité d’attention frise pourtant celle du poisson rouge, faute aux écrans qui phagocytent leur temps et à la pollution endémique. Paradoxalement une génération bien moins préparée aux changements, aux transformations que celle qui voit actuellement l’avenir de ses enfants et le sien se noircir comme un fruit pourri. Parce que vivant dans l’immédiateté que lui propose son siècle de bêtise, de médiocrité et de mensonges institutionnalisés. Parce que dépendante d’une technologie qui peu à peu va devenir le domaine réservé des plus nantis. Parce qu’élevé au caprice, tous les droits et aucun devoir même pas de saluer son voisin par simple civilité. Après l’ère des procès viendra donc celle de la rage. Quand vos gamins auront pris dans leurs mains le coup de jus qu’on leur laisse. Les déchets nucléaires, le plastique, la fin du pétrole, l’atmosphère, une déchèterie à ciel ouvert abandonnée au milieu d’une fournaise, avec au milieu des armes, des millions de tonnes d’armes et de paramilitaires pour s’entre-tuer gaiment.

Nous sommes encore au temps des opinions. Des opinions partout qui se disputent sur les réseaux sociaux, des opinions et non pas des idées. Et la plus part du temps des opinions dictée sans esprit ni rigueur. Nous avons de la chance. Nous nous engraissons dans un luxe que nous ignorons tellement nous y sommes habitué et nos petites opinions sans conséquence peuvent se batailler sous toutes les formules de médias existant. Les hommes politiques, ces amuseurs publics, l’ont bien compris. Il suffit de scandaliser le chaland pour que les hamsters se mettent à faire tourner la roue à coup de hashtag je suis pas contant, et ainsi fait ils aspirent le tapis sous nos pieds au bénéfice de leurs bailleurs. Aujourd’hui plus que jamais, car c’est aujourd’hui que ça compte, demain il sera trop tard, c’est juste une affaire de territoire, prise de guerre en prévision de lendemain qui déchantent déjà. Les gilets jaunes ont démontré par leurs revendications légitimes que des idées il y en avait et il y en a, la Zad de Notre Dame des Landes que ça valait le coup de se battre pour ses idées quitte à y perdre des plumes. La faiblesse de l’état c’est sa force, d’autant quand les dites forces sont épuisés par des mois de mobilisation. En lui opposant résolution et action pacifique il ne peut que démontrer de sa tyrannie et de sa violence. L’obliger dans ce sens c’est le mettre à nu. Le régime d’Emmanuel Macron a démontré de sa tyrannie et de son iniquité, une tyrannie soft tout dans l’étouffade à coup de censure médiatique, déformation de la réalité et chiffres bidonnés. A coup de violence policière généralisé, et non plus cette fois réservé aux seuls quartiers mais à tous les pauvres. A coup de condamnation en chaine pour des délits imaginaires ou préventifs et de petites amendes mesquines visant toujours le portefeuille des plus pauvres. Mais qu’importe au fond sa petite salade de monarque pour tenter de passer en force ses mesures. Puisqu’elles seront défaites par le temps. Défaites par l’évolution de notre biosphère, défaites par le tissus social qui se recomposera de fait, détruite ses petites ambitions de banquier. Et peu importe d’ailleurs ce médiocre, peu importe la folie de Trump, ou celle d’un Bolisario si nous quittons le chemin des petites opinions pour reprendre celui des idées. Nous avons encore, pour peu de temps sans doute, la liberté de nous servir de la toile pour échanger autre chose que la photo de nos crottes. Autre chose que des anathèmes pour des raisons futiles, autre chose que nos petites opinions stériles. C’est le moment ou jamais de construire la société que nous voulons sur leur dos. Le dos de ceux qui sucent le monde aujourd’hui et le privatiseront demain. Le moment ou jamais d’avancer au-delà de nos petites angoisses à la mode écolo et de construire une société de justice social et solidaire, faire avec ce qu’on leur prendra – car on ne leur prendra pas tout, ne rêvons pas –  et prendre en main une bonne fois notre destin avant que les Zuckerberg et les Macron du monde entier nous coupent l’accès à l’eau potable.

Cyril Hanouna

Quarante-cinq degré à l’ombre, les sauterelles qui stridulent dans les herbes, les oiseaux qui chantent dans les buildings rongés par la végétation. Viseur longue distance, cadran millimétré, les silhouettes marchent à l’abri d’un mur en béton. Le doigt ganté effleure la queue de détente d’un lourd fusil de précision. Un kilomètre et demi, les lentilles automatiques grossissent les silhouettes qui avancent derrière le mur. Deux hommes et une femme, un commando de civil lourdement armé, probablement venu piller pour le compte de leur clan. Probablement affamés mais il n’en n’a cure, il a un boulot, il travaille pour une compagnie, les compagnies n’aiment pas les pillards, affamés ou pas. Le trio longe un mur couvert de lichens, le mur traverse une portion d’autoroute, une barricade construite du temps des grandes guerres européennes. Il appuie sur la détente. Balle Exacto, programmation électronique, revêtement titane, la balle suit une courbe savante avant de traverser le mur comme du beurre et de vaporiser la tête derrière. La femme part en arrière, décapitée, la balle effectue un virage à gauche et s’enfonce dans un gilet pare-balle qui ne l’arrête pas et fini par s’éparpiller dans le troisième membre du commando. Il renifle l’air. Ça sent la poudre et la chlorophylle. Il vérifie le compteur fixé à  une des manches de sa combinaison de combat, il lui reste trois heures avant que la radioactivité devienne problématique pour ses couilles. Pas qu’il compte faire des enfants mais il s’espère au moins un avenir. Dans huit jours c’est la quille, dans huit jours il part se reposer trois semaines à Londres. Il soulève la bâche couleurs terre sous laquelle il s’est glissé, et dévoile un Barret MIV, fusil sniper lourd posé sur son bipied. Soudain les stridulations et les chants s’arrêtent. Il se fige, quelque chose ne va pas. Son casque amplifie les sons sur un rayon de mille mètres s’il le règle. Il appuie sur une touche du clavier de manche et ça surgit dans ses oreilles en stéréo, comme une colonie de frelon à l’attaque. Il soulève le Barret en vitesse, rabat les bipieds et se jette dans le trou derrière lui. Une chute d’un étage amortie par son exosquelette Hulk 3.0 alors que les drones chauve-souris s’engouffrent dans l’immeuble. Flèches en céramiques noires, indétectables au radar, elles éclatent en chaine au-dessus de sa tête. Il court, il vient de comprendre, les civils servaient d’appât et il s’est fait piéger. Trois drones s’engouffrent dans le trou et le poursuivent. Il sait que ces engins ont tous une caméra embarquée, que quelque part quelqu’un le contemple derrière son écran en attendant de le voir se faire déchiqueter. Limite s’il ne fait pas des signes obscènes alors qu’il court, son lourd fusil sur le dos, soulevé par son exosquelette, il court vite. Les chauves-souris éclatent autour de lui. Détonation en chaine, flammes et éclats de céramique qui s’enfoncent dans sa combinaison alors qu’il roule poussé par le souffle. Il se relève, sonné, sa combinaison fumante et déchiquetée au niveau de l’épaule droite, le logo de la compagnie a disparu, fondu par les explosions mais le nano tissu a fait son travail et les aiguilles de céramique n’ont même pas atteint la couche de kevlar et d’acier qui carapace son corps. Dans ses oreilles il entend ses poursuivants qui parlent en chinois. Probablement des mercenaires d’Unilever venus nettoyer le terrain. Ce qui voulait dire que leurs troupes étaient plus proches que l’état-major le pensait. Il continue de courir jusqu’à l’escalier de secours. Le palier est encombré d’ossements humains, il marche dessus sans faire attention et descend jusqu’au rez-de-chaussée.

  • Recon à Shadow, tu me reçois ?
  • Oui, chuchote-t-il alors que les chinois se rapprochent à deux rues de là.
  • Rapport de situation.
  • J’ai des niaks au cul, patrouille choc et feu Unilever je dirais.
  • Il me faut des précisions, Unilever est à deux cent kilomètres à l’ouest normalement.
  • Ils m’ont envoyé une chiée de drones chauve-souris, y’a qu’eux qui ont ce genre de matos dans le secteur.
  • Négatif Shadow, il me faut une confirmation.
  • Oh tu fais chier.

Il hasarde un œil au dehors de l’immeuble, personne, il porte la main à sa poche de cuisse et en sort un drone aux ailes repliées pas plus gros que sa main. Il l’active, le drone s’envole en bourdonnant, une des caméras embarquées bascule l’image dans ses optiques automatiques imposant une image aérienne du paysage. Il aperçoit sa propre ombre qui se glisse d’un immeuble à l’autre, puis il aperçoit les chinois, une douzaine d’hommes, gros plan sur leurs combinaisons de combat, bingo le logo d’Unilever !

  • Tu vois, j’aurais dû parier avec toi, ricane Shadow en traversant le rez-de-chaussée en ruine de feu un hôtel.
  • On va les calmer, assure Recon dans son oreille. Tiens toi près.

Shadow se met à courir maintenant parce qu’il sait ce qui va se passer et il maudit Recon. Il maudit la technologie, il maudit le ciel, il maudit la compagnie. Ca se passe au-dessus de la stratosphère, ils ont appelé ça le Doigt de Dieu. Un noyau de bombes à guidage laser de deux cinquante kilos, largable n’importe où dans le monde sur commande, racheté après la privatisation du Pentagone. Les compagnies ont gagné, elles ont eu la peau de l’état et maintenant elles se font la guerre pour la moindre parcelle de terre cultivable, la moindre ressource. Unilever contre Kellogs, Pepsi contre Coca, Bayer contre Johnson et Johnson. Et la guerre est partout ou presque. Il court alors que Recon décompte dans son oreille, 5, 4, 3…. Il court alors que deux bombes descendent en à pic depuis l’espace, il se jette dans un trou entre deux parois effondrée alors qu’elles traversent le ciel en grondant. Elles explosent à un mètre au-dessus du sol, ravagent tout sur cinq cent mètres carrés, les êtres vivants prennent feu, l’acier fond, le béton et le verre se pulvérise, la terre tremble. Elles crament complètement les mercenaires chinois.

  • La voie est libre.

Il sort de son trou fumant, le paysage est ravagé, des immeubles qui étaient debout cinq minutes auparavant se sont effondrés comme des arbres. Il aperçoit son reflet dans les éclats de verre d’une tour écrasée, tête d’insecte et combinaison de superhéros, il continue son chemin et sort de la ville. La base Recon se trouve dans un bunker en sous-sol installée dans une ancienne station de métro. Le métro en lui-même fonctionne toujours sur une partie du réseau. La ville succède à une autre. Paris sous les bombes. Paris en partie ravagé, sa Tour Eiffel en tas de ferraille, ses immeubles haussmanniens calcinés, ses ponts rasés. Disney Corp est à la reconstruction avec des compagnies européennes, ils vont transformer ça en parc à thème pour américain à Paris, dès que la victoire sera annoncée. Une ville idéale, une mignardise pour riche, comme ils ont transformé Londres après les inondations monstres de 2023. Plus de cent milles morts et le big business en a fait une opportunité de bétonnage et de privatisation sans précédent. Londres ressemble aujourd’hui à Tokyo qui ressemble lui-même à New York et Los Angeles, des cités lacustres comme était Venise avant d’être balayée par la montée des eaux.  Il entre dans le bunker et est accueilli par des gardes armés qui le passe au compteur Geiger avant de le laisser entrer dans la pièce principale. “Please allow me to introduce myself I am a man of wealth and taste” un remix, il est accueilli par un remix de Sympathy for the devil. Les guerriers Recon comme il les appelle sont deux gamins de vingt ans derrière des ordinateurs avec à leur disposition la puissance de feu d’un petit pays. Sam et Jeremy, Sam danse tout en mangeant du corned beef à la pointe de son couteau. Il porte un treillis neuf qui n’a jamais servi hors de ce bunker. Son col est estampillé du logo de la compagnie. Un K pour Kellogs, jaune pour la circonstance. “I’ve been around for long, long, year. Stole many a man’s soul to waste.” Shadow enlève son casque et ôte sa cagoule. Ça fait deux jours qu’il est dans le wild à chasser le pillard, il est contant d’être rentré. Sam danse autour de lui en roulant des yeux d’extase.

  • Il a fumé ton pote ou quoi ? Lance Shadow à l’adresse de Jeremy derrière son écran.
  • On peut rien te cacher gros, fait Jeremy en lui montrant un pétard qu’il rallume aussi tôt.
  • On vient de découvrir la base d’Unilever, explique Sam.
  • De quoi ?
  • On vient de trouver leur putain de base ! Mec.

« And I was around when Jesus Christ had his moment of doubt and pain.” Sam continue de se tortiller, Shadow ne comprend pas, il regarde le second opérateur. La base d’Unilever ? Ca fait un mois qu’ils la cherchent, un mois que les drones volent en vain autour de Paris. Ils ont pensé à une base de commandement mobile, envoyé des patrouilles, les patrouilles sont revenus bredouilles ou pas du tout parce qu’en attendant la ville est quotidiennement sous le feu des canons automatisés Jericho installés à Chartres. Et encore à portée des bombardiers Coca A130 il y a deux semaines  avant que des renforts ne leur parviennent du nord et ne rase la base aérienne de Villacoublay.

  • Ouais et c’est grâce à toi.
  • Ah ouais ?

Shadow ouvre la glacière et sort une bière, une maison, Budweiser, Mike Jagger s’égosille dans le micro sur un beat house, il fait valser la capsule d’une pichenette et s’enfile une gorgée.

  • Ils ont envoyé un dernier appel avant que le Doigt de Dieu ne les éclate, on a réussi à le tracer cette fois. Ces enfoirés sont installés ici même !

Il manque de recracher sa bière.

  • Hein !?
  • Ils sont dans les anciennes tours de la télévision française à Javel, l’informe Jeremy, tu vas y aller avec les mecs.
  • Mais comment ces enfoirés ont fait pour s’approcher aussi prêt sans qu’on les repère ?
  • C’est ce qu’on aimerait savoir.

Shadow se gratte la tête, va falloir repartir en mission et il aurait préféré éviter si peu de temps avant la quille mais c’est trop grave pour laisser passer et il le sait. Il sait aussi qu’ils pourraient envoyer les chars, tout raser de ce qui ne l’est pas encore mais ils n’auraient probablement pas leur réponse, comment ils avaient fait pour déjouer toute les surveillances ?

  • Les gars sont déjà au courant ?
  • Ils n’attendent plus que toi.

Shadow fini sa bière, s’essuie la bouche d’un revers de la main et soupire.

  • Dis leur que j’arrive.

Deux guerres civiles, trois coups d’états, la France et sa capitale a été bien secoué par la Grande Crise de 2030, quand les supermarchés ont commencé à se vider, que des régions entières étaient secouées par une sécheresse marocaine tandis que d’autre continuaient de dépenser sans compter de l’eau à crédit. Le crédit s’était effondré, les marques avaient repris leurs billes aujourd’hui il faut travailler pour elle, leur être utile si on veut vivre correctement ou vivre tout simplement. Peut-être pas une grande différence dans le fond par rapport à avant sauf qu’aujourd’hui ça se régle à coup de fusil. Les inutiles, les riens, grouillent dans les bidonvilles au nord de la ville, les privilégiés siégent à Montmartre dans des bunkers de luxe, l’est a été ravagé par les bombes ainsi qu’une partie de l’ouest de Paris, le front de Seine lui ne tient plus que par bout, siège de la télévision française, il a été mainte et mainte fois pris et repris par des forces antagonistes franco française avant que les marques y mettent bon ordre, du moins jusqu’à présent. Un drapeau Facebook déchiqueté par le vent et les balles flotte vaillamment sur la tour criblée de France Télévision. Ils passent d’immeuble en immeuble, des pouces bleus jalonnent leurs parcours dans les ruines, une idée des démineurs pour montrer que l’endroit est sûr, une idée à la con selon Shadow, il vaut mieux laisser le doute pour l’ennemi que de lui montrer le chemin. Mais ce n’est pas lui qui commande, ni cette colonne d’hommes ni ailleurs. Il avance en éclaireur dans les ruines, il a pris de la Pervitine pour aiguiser ses sens et être plus alerte, c’est pas ce qui se fait de mieux sur le marché de nos jours mais c’est compris avec les rations de combat. Il avance avec prudence, ils ont déjà essuyé plusieurs tirs, un de leurs hommes est mort, un sniper ou plusieurs traine dans ce qui reste des tours. Et il est certain que d’autres mines ont été déposées depuis. Il s’engouffre dans une fissure et se retrouve dans un parking à peu près désert. Quelques véhicules sont encore là sous une couche de poussière et généralement cannibalisés, mémoires mortes d’un temps révolu, quand l’endroit était l’épicentre des attentions, quand regarder la télé était l’activité la plus courante. Aujourd’hui c’est de survivre une journée de plus qui est l’activité la plus courante. Shadow a à peine connu cette époque-là, il est né pendant la transition, quand tout ce qui avait été promis en termes de catastrophe biblique s’était produit en chaine faisant balbutier maintes élections. Alors il ne regrette rien, pire, il s’en fiche, il a choisi le bon camp, celui de l’armée, il a été formé par les meilleurs et maintenant il gagne grassement sa vie en la risquant. C’est le prix à payer pour un lupanar à Londres et assez de fric pour s’offrir de la viande animale à diner. Au bout du parking il y a une sortie vers des ascenseurs, et des caméras qui semblent intacts. A découvert, il court jusqu’à un pilier et attend. Si les caméras fonctionnent encore il va peut-être y avoir du monde à accueillir. Mais rien ne bouge, alors il court jusqu’à la sortie et arrive devant les ascenseurs déglingués. La porte des escaliers est entre ouverte mais il se méfie, il s’accroupit et aperçoit le fil piège pas plus gros qu’un cheveu. Pas de pouce bleu cette fois, les démineurs ne sont pas venu jusqu’ici ou Unilever a à nouveau piégé l’endroit. Peu importe, il faut quand même qu’il passe. Il sort un câble d’une des poches de sa combinaison, une caméra flexible relié à ses lunettes électroniques et le passe dans l’embrasure de la porte. Une mine antipersonnel, un modèle artisanale qui doit avoir au moins dix ans tellement il est couvert de poussière. Pas question qu’il touche à ça, il ressort, cherche une autre issue en longeant les murs, il aperçoit les autres buildings au-dehors, criblés, souillés, tout comme celui-ci. Là, une autre sortie, des escaliers à nouveau mais pas de piège. Il grimpe, visite un étage, des anciens bureaux en enfilade, du contreplaqué défoncé, brûlé, de la moquette arraché, des étuis de balles partout. La guerre a fait rage par ici. Il avance avec prudence, il surveille les fenêtres, il n’oublie pas qu’il y a un sniper quelque part.

  • Unité à Shadow, au rapport.
  • Shadow à Unité, une mine à la sortie ouest du parking sinon rien à signaler.
  • Ok, on descend dans les sous-sols.
  • Bien reçu.

Soudain ses écouteurs perçoivent une voix. Incapable de comprendre ce qu’elle dit mais ça vient des étages au-dessus. Il redouble de prudence. Ce n’est pas un sniper ou alors c’est le type le plus bavard qui soit, qui parle tout seul de surcroit. L’esprit de Shadow est comme une fine lame aiguisée qui ne comprend rien à ce qui se passe dans les étages. Ca met son paranomètre en mode frétille. L’arme en joue il entre dans un escalier déglingué par une bombe. Il y a un grand trou au milieu et il faut sauter pour continuer. Il saute, il n’a pas le choix, le monologue s’est arrêté mais il entend des bruits. Quelqu’un qui marche, fait des allées venues. Il grimpe les marches avec prudence, le son se rapproche. Il vérifie que la porte de communication n’est pas piégée, rien. Rassuré il pousse la porte et pénètre dans un couloir presque intact, comme si la guerre n’était pas monté jusqu’ici, seulement des toiles d’araignée et de la poussière, pas de douille, pas d’impact de balle. Il marche en longeant le mur, l’arme toujours en joue, il entend les pas qui se rapprochent et des marmonnements. Soudain une porte s’ouvre et en surgit un type dans une veste orange tigré noir déchirée à l’épaule et au coude.

  • On se fixe ! Aboie Shadow.

Le type le regarde stupéfait, il remarque qu’il a les yeux maquillés puis aussi soudainement qu’il est apparu, disparait. Shadow pousse un juron et le poursuit. Il entre dans une vaste salle de maquillage, le type le braque avec un vieux fusil automatique, il croit reconnaitre une Kalachnikov, comme il reconnait dans son regard une franche trouille de s’en servir.

  • Fais pas le con, je t’aurais séché avant que t’ais appuyé sur la détente.

Le type hésite quelques secondes avant de renoncer en jetant le fusil par terre.

  • Tirez pas.
  • Qu’est-ce que tu fous là ?

L’autre sourit tristement en haussant les épaules.

  • La nostalgie.

Ce sentiment effleure tellement peu Shadow qu’il ne comprend pas.

  • La quoi ?
  • La nostalgie, j’étais animateur, c’était ma loge, dit-il en montrant la pièce autour.
  • Tu t’appelles comment ?
  • Cyril Hanouna.
  • Connait pas.
  • Pourtant j’étais encore vachement connu dans le temps.
  • Quel temps ?
  • 2020, 2025…
  • J’étais minot.
  • Et tu regardais pas Touche Pas à Mon Poste ?
  • Non.

L’animateur hoche la tête.

  • J’avais un public jeune pourtant…
  • Qu’est-ce tu fais là ?
  • Je t’ais dit, la nostalgie.

Mais voyant le regard d’incompréhension du soldat, l’animateur s’anime.

  • L’ancien temps, tu vois pas ? Moi j’y croyais à tout ça !
  • Tout ça quoi ?
  • Tout ! Mon boulot ! Que j’étais là pour distraire les gens, l’argent que je gagnais ! Et puis j’étais reçu partout et même les ministres m’appelaient ! J’étais important tu sais ! Enfin je croyais…J’y croyais moi à l’avenir ! Je voyais bien que ça merdait de partout mais je me disais comme tout le monde qu’ils allaient trouver une solution, que la technologie viendrait à notre secours ! Que tôt ou tard tout le monde deviendrait raisonnable ! Et puis merde je faisais partie un peu de l’élite moi quand même, bon j’étais un clown d’élite si tu veux, mais quand même ! J’avais Bolloré en direct moi ! Des responsabilités….
  • Qui ? Le coupa Shadow.
  • Bolloré, un milliardaire du passé, c’était mon patron.
  • Qu’est-ce qu’il est devenu ?

L’autre haussa les épaules.

  • Bah comme tout le monde, il a pas vu venir les grandes catastrophes, il a été ruiné par la crise financière de 2031, celle qui a achevé tout le monde.

Shadow savait que non, les consortiums, les holdings, les grandes marques avaient phagocyté leurs débiteurs et aujourd’hui régnaient en maitre sur la planète. Facebook et Tweeter n’étaient-ils pas au conseil de sécurité désormais ? Et qu’est-ce qu’étais devenu le si tyrannique gouvernement chinois sinon une gigantesque usine à ciel ouvert pour le compte de marques internationales sans pays ni autre drapeau qu’un logo ? Des marques qui aujourd’hui se faisaient la guerre sur toute la planète.

  • Tu peux pas rester là, c’est une zone de guerre.

Hanouna écarta les bras avec un air de gosse boudeur.

  • Tout ce foutu pays est devenu une zone de guerre ! Avant on vivait bien ici tu sais ! Du temps de Macron par exemple !
  • Qui ?
  • Un président qu’on a eu, moi j’y croyais vachement à ce gars-là, je me disais tu vas voir qu’il va changer le pays, et je voyais bien qu’il y avait des malheureux chez nous, des défavorisés comme on disait dans ce temps-là. Mais bon des pauvres je me disais, il y en aura toujours ! C’est dans l’ordre des choses non ? Mais la vérité tu veux savoir ? Bin j’avais rien compris à rien et je croyais dans des conneries. Et maintenant je vis dans un bunker pourri qui prend la flotte à Montmartre.
  • Ca pourrait être pire, tu pourrais être mort, fait remarquer Shadow. Ou dans un de ces bidonvilles au nord…

L’animateur approuve d’un hochement de tête.

  • C’est pas faux… mais est-ce que c’est vraiment pire au bout du compte ? Hein ? On agonise de chaleur la moitié de l’année, et on risque de se prendre une balle n’importe quand, Carrefour fait la guerre à ses concurrents à coup d’obus et nous on est rationné sur tout ! Et tout ça pourquoi ? Je vais te dire pourquoi…

Shadow lui fait signe de se taire

  • Unité à Shadow, au rapport.
  • J’ai trouvé un civil dans les étages, il dit qu’il travaillait là dans le temps…
  • Ramenez-le quand vous aurez fini là-haut, on va l’interroger.
  • Bien reçu, et de votre côté ?
  • On les a trouvés, secteur nettoyé
  • Vous avez découvert comment ils avaient fait ?
  • Ils sont passés par les égouts, ces enfoirés on fait huit kilomètres dans la merde pour arriver jusqu’ici.

Les yeux électroniques du soldat se posent sur Hanouna.

  • Bien reçu je descends avec le civil…. Il coupe et fait à l’animateur : suis moi vite.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Suis-moi si tu veux vivre, dit-il en le tirant par le bras.

Il a compris à l’instant où l’autre lui a dit que le secteur était nettoyé. Compris qu’il avait à faire avec un brouilleur de voix, compris que l’unité s’est fait piéger sans un coup de feu, raison pour laquelle ses oreilles supersoniques n’ont rien capté. Même dans les sous-sols il aurait dû entendre le crépitement des armes. Hanouna obéit.

  • Comment t’as fait pour monter ?
  • Bah comme toi, j’ai pris les escaliers, tu vas me dire ce qui se passe ?
  • Suis moi c’est tout.

Il retourne dans les escaliers mais cette fois prend la direction du toit. Il n’a pas oublié les snipers, mais c’est la seule issue dont il dispose. Bientôt ils enverront des gens dans les étages, il faut qu’ils aillent vite. Mais l’animateur a du mal à suivre le rythme. Il va même jusqu’à s’effondrer dans un coin, grisâtre.

  • Qu’est-ce que t’as ?
  • J’vais faire une attaque… merde je suis pas comme toi moi…

Shadow soupire, l’exosquelette le supportera sans mal, il le prend sur son épaule et termine les derniers mètres comme un forcené.

  • C’est l’étage de la direction ça, fait Hanouna en redescendant de ses épaules.
  • Le toit, t’es déjà monté sur le toit ?
  • La piste pour l’hélico ? Une fois pourquoi ?
  • Par où on y a accès ?
  • Qu’est-ce que tu veux aller foutre là-haut ? Pourquoi on est monté d’abord ?
  • Pose pas de question, réponds.
  • Suis-moi.

Ils traversent des ruines de ce qui a été un temps des bureaux luxueux, mais ils ne le traversent pas en promeneur. Shadow lui fait signe de passer derrière lui, il a entendu du bruit à l’extérieur. L’immeuble en face, ou ce qu’il en reste. Il sort le drone de sa poche et le lance comme un avion en papier. Les caméras embarquées lui décrivent les ruines par tous les spectres disponibles. Il repère une silhouette camouflée sous une bâche. La silhouette est bleue, comme s’il était mort, un petit malin sans doute avec une combinaison de combat à température réglable, pas comme la sienne dans laquelle il crève littéralement de chaud.

  • Qu’est-ce qui…

Shadow lui plaque la main sur la bouche. Puis lui fait signe de se mettre à plat ventre. Hanouna, qui n’en mène pas large, obéit en roulant de ses gros yeux maquillés comme un enfant. Shadow passe son fusil par-dessus son épaule, déplie le bipied et vise. L’arme se cabre et aboie, la balle traverse murs et reliefs de meubles, la bâche et la silhouette en dessous. La température remonte, le sang est orange dans son optique, la plaie est jaune vif, c’était bien vivant, et ça bouge encore. Ca rampe, il tire une nouvelle balle, pleine tête, fin de l’histoire. Mais il ne bouge pas. Il attend parce qu’il y a un autre sniper, quelque part il en est certain, et que pour l’instant le drone ne l’a pas trouvé. Il volète, il est programmé pour chercher le mammifère, parfois lui et les autres s’en servent pour chasser. C’est que le gibier est revenu dans la capitale malgré tous les bombardements Mais c’est moins marrant qu’à l’ancienne quand on chasse à vue. Il regarde sur son cadran de manche et redirige le drone vers les hauteurs. Bon Dieu ! Voilà l’autre tireur, et il est au-dessus d’eux qui pointe son arme vers le sol. Shadow se jette sur l’animateur et roule sur lui-même alors que les salves traversent le toit et déchire l’emplacement où il se trouvait cinq dixième de secondes auparavant. C’était le moment de sortir son arme d’appoint ou jamais. Arme ventrale, pistolet-mitrailleur plié en trois, fabrication Suisse, une horloge, 50 cartouches en titane High Power, une horloge mortelle. Il réplique, les balles déchirent le béton et l’asphalte, déchirent le sniper, cloué sur place.

  • Ca va ? Demande-t-il à l’autre sous lui.
  • Euh…
  • Ok, on y va.
  • On y va où ?
  • Sur le toit bordel.
  • C’est sûr ?
  • Maintenant c’est sûr.

Sur le toit le cadavre n’est plus que de la bouillie, l’animateur fait la grimace.

  • C’est le premier que tu vois ?
  • Non mais…
  • Mais quoi. ? Fait Shadow en déroulant un câble de son paquetage..
  • Merde… avant ça c’était dans les autres pays ! La guerre…
  • Bin ouais c’est la vie, répond le soldat l’air de dire qu’il s’en fiche complètement.
  • Tu peux pas comprendre. T’as pas connu la bonne époque.

Shadow se retourne excédé.

  • Si j’ai connu la bonne époque ! J’étais minot mais j’en ai un peu profité tu vois, et j’ai vu aussi, j’ai grandis, j’ai grandis au milieu de connards comme toi qui attendaient qu’elle revienne cette bonne époque tout en suçant tout ce qu’il y avait à sucer autour d’eux, pourvu que c’était eux qui l’avait et pas les autres ! Alors maintenant t’arrêtes de m’emmerder avec ta bonne époque et tu la ferme.
  • Mais comment tu voulais qu’on sache ! Glapit l’animateur.
  • Qu’on sache quoi ?
  • Bah que tout ça allait arriver !
  • Putain mais tous les jours c’était dans les journaux ! Attention 2030, tout le monde descend ! Alerte générale depuis 2020 au moins, et vous quoi ? Bah rien comme d’habitude, juste des rongeurs occupés à ronger notre monde. Et c’est ma génération qui paye l’addition tu vois.

Hanouna reste un moment bouche bée puis dit :

  • Pfff… je suis désolé…

Shadow fixe un grappin à son câble et le lance au loin jusqu’à trouver une prise dans l’autre immeuble. Deux essais suffisent, puis il enroule l’autre extrémité du câble autour du cylindre d’acier qui fait le tour de la piste d’atterrissage.

  • Je peux savoir ce que tu fais ?
  • Je nous sauve la peau, dépêche-toi ils arrivent.
  • Qui ça ils ?
  • L’ennemi.

Ses écouteurs perçoivent des bruits de pas qui raisonnent dans les escaliers de secours. Il envoie le drone en reconnaissance. Il enfile son paquetage sur le câble de sorte de s’en servir comme siège, Hanouna se fige, il est déjà vert.

  • T’es fou ? Tu veux me faire passer par là ? Mais jamais je descends ce câble moi !
  • Tu préfères qu’ils te tuent ?
  • Pourquoi ils feraient ça ? J’ai rien fait.

Shadow en a marre de jouer les bonnes âmes.

  • Comme tu veux.

Il va pour monter sur son sac quand l’animateur l’interpelle.

  • Attends, attends !

Il l’assoit devant lui et avant qu’il se mette à hurler lui plaque la main sur la bouche et se jette dans le vide. Le sac résiste, l’atterrissage est un peu désordonné, ils se vautrent dans les débris sans freins sinon les jambes de Shadow et l’exosquelette. Hanouna tombe la tête la première dans des ordures. Shadow l’aide à se relever et le pousse devant lui.

  • Faut pas qu’on reste là.

Il se doute que les communications sont surveillées dans ce secteur plus que jamais mais il doute que l’ennemi connaisse déjà leurs codes. Il espère juste qu’ils n’ont pas un brouilleur. Il compose un numéro sur son clavier de manche et appuie sur la touche envoie. C’est un code d’urgence, les autres savent ce qu’ils ont à faire et ils savent qu’ils n’ont pas le choix, tant pis pour lui, pour l’unité, trouvez-vous un abri et advienne que pourra. Le Doigt de Dieu… Il finit par leur trouver une cache sous un mur effondré, dans un trou dans le sol. Il entend le grondement des bombes, met le volume de ses écouteurs au minimum et dit à l’animateur.

  • Met tes mains sur les oreilles, et garde la bouche ouverte.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Dis adieu à tes souvenirs…

Les bombes éclatent en traversant la tour en face, un énorme bruit, et elle s’effondre sur elle-même. Ils attendent que la poussière retombe pour sortir de leur trou, l’animateur regarde le cratère où se trouvait le siège social de sa chaîne.

  • Pourquoi ?
  • Pourquoi quoi ?
  • Pourquoi t’as fait ça ?
  • J’ai des ordres, je suis pas venu en touriste.
  • Et t’avais besoin de tout détruire ?
  • T’aurais préféré qu’ils nous tombent dessus ?

Hanouna regarde vers le ciel.

  • J’ai même pas entendu le drone.
  • C’était pas un drone, bombe stratosphérique, programme américain, explique le soldat en renfilant son paquetage.

L’animateur secoue la tête.

  • Alors c’est à ça que nous aura servis toute notre technologie hein ? A faire la guerre.

Il répond par un haussement d’épaule :

  • Qu’est-ce que tu veux les marchands d’armes sont plus prévoyants que les civils.

L’animateur joint les mains, ferme les yeux et se met à réciter une prière en hébreu.

  • Qu’est-ce que tu fabriques ?
  • Je récite le kadosh, une prière aux morts.

Shadow ricane.

  • Ah parce qu’en plus t’as de la religion ?
  • Et alors ?
  • Ah, ah, ah, vous êtes vraiment une génération de tarés.
  • Pourquoi tu dis ça ?
  • Il était où ton dieu quand le permafrost s’est mis à fondre ? Quand sont apparues les premières épidémies ? Des virus tellement vieux qu’on savait même pas ce que c’était, hein dis-moi ?
  • Euh… c’est plus compliqué que ça.
  • Mais non c’est pas compliqué vous préfériez croire à vos putains de superstitions plutôt qu’à la fin de votre monde, c’est ça la vérité. Et résultat ? Résultat t’es comme un con à réciter ta prière à la con et le monde continue de se barrer en couille. Y’a pas de retour en arrière mec, tu seras plus jamais une vedette et ce pays pas plus que les autres ne se relèvera jamais.

Hanouna le regarde outré.

  • Comment tu peux être aussi cynique ?
  • Pas difficile, j’ai copié sur ta génération, ricane le soldat avant de lui tourner le dos.

Il se glisse dans les ruines, Hanouna regarde sa silhouette disparaitre dans le halo de poussière qui noie les alentours. Shadow l’entend qui continue de prier, grand bien lui fasse. Génération de merde, pense-t-il en retournant vers sa base.