Le capitalisme est un crime contre l’humanité

Il y a peu au cours d’une conversation Facebook  au sujet de la condition misérable des taulards en France un monsieur me déclara au nom de la nécessité d’appliquer strictement la loi, je cite : « Les prisonniers doivent faire amende honorable, prendre conscience de leur erreur et purger leur peine ». Amen. On dirait le discours d’un curé du XIXème qui expliquerait les vertus du fouet dans le cadre des enfants désobéissants. Traduction les prisonniers doivent se soumettre au système qui les a conduits là, dire merci et réfléchir au sens moral que se donne la société française dans son hypocrisie la plus rampante.  Sarkozy, Lagarde, Juppé, Balkany, Tapie, DSK, etc ne vont pas en prison parce qu’ils ont volé l’argent des hôpitaux, des service de police, des pompiers, des services sociaux, des vieux à 400 euros de retraite loyer non déduit, de la sécurité sociale, de la CMU, du RSA, et tout le fric dont ils se gavent en trichant et mentant ou même parce qu’ils ont violé une femme de chambre ou une prostituée, mais toi tu y vas. Eh monsieur ! Personne ne va faire la morale et demander de réfléchir à leurs actes à quatre dans 9 m² à ces gars, et tant pis si par leur faute il va manquer 22.000 lits dans les hôpitaux et que des gens vont crever la gueule ouverte parce qu’on manque de personnel, parce que les flics ne peuvent arriver à temps vu qu’ils ont une seule voiture pour 30.000 habitants, et que 90 milliards disparaissent par an dans les paradis fiscaux mais toi si. Et mieux que ça tu dois réfléchir à tes fautes ! Tu dois demander pardon ! Tu dois montrer comment tu es un bon et docile citoyen qui se fait enculer tous les jours par le Medef et les hommes politiques en gardant le sourire ! Si tu veux récupérer ton droit à voter pour ce même petit système parfaitement corrompu. Et mieux encore tu dois faire amende honorable d’être né dans un quartier pourris avec des parents à peine lettrés dans une école manquant totalement de moyen où circule de la came dont les bénéfices vont directement dans les poches des banques. Tu dois t’excuser, te battre la coulpe, comprendre que toi tu n’as pas le droit de trouver ta solution, aussi minable et niquée soit-elle, que tu dois obéir ! Parce que c’est ça et seulement ça que propose la prison : l’obéissance servile et jamais discutée à un ordre établi qui décide que de massacrer des Libyens au nom de la démocratie est plus noble que de massacrer un vieux pour lui piquer ses économies. Que de bombarder des hôpitaux est plus justifié et productif que de dealer du shit ! Que d’escroquer une paire de riches bourgeois ou de petits bourgeois c’est pire que de voler une société tout entière ! Tu comprends gros ? C’est toi le problème, pas eux ! Et attention on veut en plus que tu en chies ! Et tu sais pourquoi ? Parce que c’est là conception judéo-chrétienne de la justice, il faut faire pénitence ! Rien de plus, le chemin de croix, l’opprobre, la crucifixion et en plus tu dois dire merci !…. Alors on va m’opposer que hein oh le laissé-faire c’est pas une solution viable mais de quel laisser-faire on parle quand tous les 5 ans on vote pour reproduire l’exact même système en espérant juste qu’on a trouvé le bon homme politique alors que la seule chose que fait un individu qui veut le pouvoir c’est au plus de formuler le bon discours selon la mode du moment ? Ou on va me sortir que les délinquants savent très bien jouer de l’excuse qu’ils sont victimes de la société pas beau. Ah oui donc si je comprends bien on leur refuse le droit à la mauvaise foi mais on l’autorise à l’ensemble d’une société qui explique c’est mal l’islamophobie mais super d’être laïc. Qui raconte qu’on va tuer au nom de la démocratie et qui justifie d’inviter un boucher à sa table au nom de la « réal politique » ? Vous savez ce que c’est la « réal politique » ? C’est la politique réelle, à savoir pas celle qu’on vend au gogo à toutes élections, mais celle des puissants et uniquement la leur. Le pauvre n’a pas droit à la mauvaise foi mais le puissant si ? Et du reste de quel délinquant on parle ? Les dealers de drogue ne disent pas qu’ils sont victimes du système ils profitent du système mis en place par les mêmes qui par ailleurs refuserons de mettre des banquiers en taule en dépit qu’ils ont blanchis l’argent des dealers. Les violeurs ne disent pas qu’ils sont victimes de la société, ils racontent que la salope l’a bien cherché et 20% des français sont d’accord avec cette idée qu’une femme qui dit non c’est oui. Femmes violées auxquelles du reste on ne reconnait qu’un statut de victime très relatif puisque quand les peines ne sont pas simplement ridicules on se pose d’abord la question de savoir si elles l’auraient pas un peu cherché des fois, si sa minijupe était pas trop courte de 5 cm et ses nichons trop tentant. Et pendant qu’on condamne le violeur la même société se repait d’images pornographiques où des malheureuses doivent s’enfiler 25 cm de viande turgescente au fond de la gorge pour satisfaire les pulsions dominatrice de mâles impuissants… Mais attention on n’appellera pas ça du viol puisque la dame se fait payer ! Et peu importe les conditions de travail de cette fille, peu importe qu’elle n’a pas forcément conscience de la violence qu’elle s’impose vu qu’elle a entre 18 et 21 ans considérant qu’une fois payer, on a tous les droits sur elle. D’ailleurs c’est tellement vrai que quand une prostituée parle de viol et de sodomie forcée, DSK s’en sort sans problème… bah ouais elle a été payé et bien, de quoi elle se plaint !? Tout ça ce n’est rien de plus que de l’hypocrisie d’un ordre bourgeois qui décide selon ses besoins ce qui est ou non admissible, si jamais un criminel ment comme un homme politique vous allez le condamner au fait « qu’il en profite pour baiser le système judiciaire » ? Plus ou moins que les Balkany ?

Alors on va me sortir que j’attends des fortunés qu’ils soient exemplaires en toute circonstance. Mais en réalité l’exemplarité inhumaine c’est pour les pauvres. Et bien entendu, parfaitement conditionné par un système on  vous explique que « la culture de l’excuse » (c’est pas une culture au fait, c’est une manie) est inadmissible quand il s’agit d’un pauvre mais admissible quand il s’agit d’un homme politique. « C’est pas de ma faute messieurs dames, c’est la crise » : bien. « C’est pas de ma faute messieurs dame c’est la société » : pas bien. Et dans cette logique binaire si on pointe ce parfait dénis de justice c’est qu’on n’aime pas les riches et qu’on veut la dictature du prolétariat. Bah non désolé je n’aime pas les individus dont le seul but dans la vie est l’accumulation surnuméraire de bien, la cooptation des pouvoirs et la prorogation de sa seule espèce, de sa seule classe au détriment de tous les autres. Surtout pas quand ces mêmes individus perpétuellement impunis prétendent à « nettoyer au karcher la racaille » à savoir le pauvre connard en bas de la tour qui avec son shit enrichi le paradis fiscal où le même ira planquer son blé parce qu’en dépit du fait qu’il ne paye pas 1% d’impôts grâce à « l’optimisation », un autre mot pour dire frauder légalement, il en paye déjà trop.  Ces gens qui réclament toujours plus d’efforts en bas de l’échelle mais qui refusent de contribuer autrement à la société qu’en imposant des lois qui ne font que proroger la criminalité ordinaire, comme la prohibition ou cette culture du viol et bien entendu leur offre le loisir de s’enrichir un peu plus. Mais est-ce que j’ai dit pour autant que je souhaitais qu’un prolo me dicte ma conduite et ce que je dois ou non faire de ma vie ? Le même qui par ailleurs réclamera la castration des pédo mais qui chouinera clairement si on propose la même chose pour les curés amateur d’enfant de choeur et les musulmans se croyant revenu au VIIème siècle ? Le même populo qui réclame la peine de mort pour les suicidaires du califat, qui haï le possédant tout en rêvant de toucher l’Euromillion ? Je ne veux aucun des deux ! Et surtout pas de lois merdeuses qui se reposent sur des jugements moraux hypocrites.

Alors j’entends déjà l’argument en béton : je crache sur tout le monde et ce simplement  parce que je ne me plie pas au pré à penser. Bah oui il parait que statistiquement on a plus de chance de se faire agresser par un gamin des quartiers qu’emmerder par la famille Mulliez. Ah bon ? Et depuis quand ce n’est pas du vol avec violence que de niquer la retraite d’un individu déjà en état de précarité et qui n’aura aucune chance de trouver du boulot à partir de 55 ans et ceci au seul fait qu’on veut la confier au fond de pension de ses amis ? C’est quoi d’autre que de l’agression physique que de devoir manger une fois tous les deux jours parce que Bernard Arnaud s’enrichit à en crever sur votre licenciement ? Et c’est quoi d’autre un plan de licenciement qui met sur le carreau 2500 salariés pauvres parce que pour vendre un costard à mille euros on préfère payer des ouvriers 30 euros plutôt que 100 et qu’on court de pays en pays pour trouver où on paye le moins l’esclave moderne sinon de la violence en réunion et du vol qualifiée ? Je ne sais pas pour vous mais depuis que je suis sur le marché du travail et que je suis en âge de payer des impôts j’ai statistiquement beaucoup plus subi la violence des possédants que celle du criminel de base. D’ailleurs c’est simple en 53 ans je me suis fait agresser dans la rue un totale de…. une fois… Alors que les licenciements je les ai collectionnés au fait que « c’est la crise » la manie de l’excuse étant ici tolérée mais pas quand le mec invoque son enfance misérable pour expliquer son larcin…. Et la culture du viol instaurée comme ressort commercial c’est une vue de l’esprit ? Elle est absolument partout ! A commencer dans l’industrie du sexe. Pourquoi vous croyez que 20% des français pensent qu’un non vaut un oui ? Les magazines féminins disent aux filles comment être une femme libre et indépendante tout en les cultivant dans cette idée qu’il faut absolument avoir des orgasmes et une vie sexuelle épanouie pour plaire aux mecs sinon c’est pas des femmes libérées. Que la beauté intérieur est plus importante et qu’à 40 ans on est encore sexe tout en mettant des gamines pré pubère de 40 kilos pour vendre des yaourts. Qui titre « je suis une petite vicieuse » comme cette couverture de magazine féminin que je n’oublierais jamais avec une adolescente en illustration. Culture du viol qui permet à DSK de s’en sortir allégro pendant qu’on soupçonnera la femme de chambre de vouloir se faire du blé sur son dos et qui incite les jeunes mâles à croire que sodomie et éjaculation faciale sont un standard obligatoire d’une sexualité épanouie. Vous me trouvez en colère ? Non sans blague ? Mais vous savez ce que c’est que la colère ? La démonstration de sa capacité à ressentir une émotion plutôt qu’à avaler les couleuvres d’une société puante d’hypocrisie dans une indifférence poli. Et si tant est qu’on ne se fait pas bouffer par elle, c’est elle qui fait qu’un jour les choses bougent, certainement pas la docile acceptation de faits établis par d’autres.

Et là de m’opposer que l’idée c’est de faire appliquer strictement la loi et que ça constitue une méthode pour que tout aille mieux. Mais de quelle idée on parle, de quelle méthode exactement ? il n’y a ni méthode ni idée ici, il n’y a que la réclamation de l’application de lois iniques au nom d’une justice édictée par des gens qui s’arrangent toujours pour y échapper. Bien sûr vous me direz que tous les pauvres ne sont pas des criminels en puissance, pas plus que les riches, que le déterminisme a ses limites. Mais qui a dit que les pauvres étaient des criminels en puissance ? Ce ne sont pas des criminels en puissance ils sont constamment criminalisés, vous êtes constamment criminalisé, je suis constamment criminalisé ! Pas Rotschild ou Bill Gates, eux c’est « les créateurs de richesses » et comme disait Dassault « la France d’en bas n’existerait pas sans la France d’en haut »… ah bon ? C’est donc monsieur Dassault qui monte ses avions ? Qui les dessine ? Qui les pense, les teste et risque sa vie pour bombarder au nom des intérêts… euh des holdings et des groupes industriels ? Qui paye 44 milliards pour des avions invendus ? Non c’est nous. Monsieur Dassault s’est contenté d’hériter et de proroger sa fortune avec l’appui de ses amis politiques en échange d’un poste dans le privé si leur carrière calanchait. Par contre oui tous les riches sont des criminels en puissance tous !!!! Ils cooptent biens, force de travail, dictent leur lois aux états, décident ce qui est bien ou mal, à qui et où on doit absolument faire la guerre. C’est pas vous ou moi qui faisons de l’armement la seconde entreprise la plus lucrative au monde derrière la prohibition sur les drogues, mais c’est clair que si vous ou moi on utilise des armes à des fins personnelles on ira en taule alors que si on les utilise à fin de servir les intérêts de Bill Gates ou de Lagardère on aura une médaille. Depuis quand ce n’est pas criminel de posséder 50% des richesses de la planète quand on représente 1% de sa population ? Depuis quand ce n’est pas criminel de toucher 300.000 euros par mois ou 250 fois un smic pendant qu’à cent mètres un SDF ne trouve même pas un abri où poser son cul cinq minutes parce qu’on a fait en sorte qu’on ne puisse plus s’assoir sur un banc d’abris-bus ? Depuis quand ce n’est pas criminel de faire le beau dans les médias avec sa généreuse fondation pour les indigents tout en veillant à payer zéro impôts quitte à foutre en l’air l’hôpital public qui pourrait soigner ce même pauvre gratuitement et sans l’aide du généreux milliardaire ? Depuis quand ce n’est pas criminel de faire du lobbying pour empêcher que les gens ne s’empoisonnent pas avec des cigarettes ? Depuis quand ce n’est pas criminel de bourrer des lycées d’amiante alors qu’on sait depuis 1890 que c’est nocif pour la santé !? D’interdire de fumer dans un lieu public alors que précisément l’isolant de ce même lieu est cancérigène ? Hein depuis quand ? Depuis qu’on a autorisé des gens à penser à notre place parce qu’ils étaient plus habiles à nous déposséder et c’est bien le problème. Ce n’est pas criminel de balancer de l’agent orange sur des populations civiles mais ça l’est si ces mêmes civiles décident de porter la guerre chez l’agresseur. Ce n’est pas criminel de jeter des gens à la rue au nom des bénéfices des actionnaires mais ça l’est de vouloir voler une banque. Ce n’est pas criminels de prohiber au nom de préjugé raciaux mais ça l’est de profiter de la dites prohibition, du moins jusqu’à ce qu’HSBC blanchisse votre fric mais hein, on va criminaliser le trafiquant mais jamais la banque qui bénéficie de son travail. C’est criminel d’arracher sa chemise à un PDG mais ça ne l’est pas d’arracher le pain des mains d’un mec qui a à peine les moyens de s’en acheter. C’est criminel de vouloir échapper à la misère et à la violence en allant vivre dans un pays riche, mais ça ne l’est pas de mettre à feu et à sang un pays pauvre. Le capitalisme est un crime contre l’humanité tout entière point barre !

Et j’entends déjà les soyeux propriétaires à crédit sur 30 ans couiner que j’ai qu’à en parler aux familles des victimes. Ah oui les victimes, les fameuses victimes, on se fout totalement de leur sort avant de claquer, mais après ouh la énorme, la petite vieille qui s’est fait défoncer pour ses économies n’existe qu’à partir du moment où elle devient martyr de la violence d’un pauvre. Les députés et Pierre Gattaz peuvent gentiment lui sucrer la moitié de sa retraite au point où elle n’aura droit qu’à finir sa vie dans un hospice malmenée par des infirmiers sous payés et à flux tendus, elle pourra agoniser pendant des jours dans la plus complète solitude d’une unité de soin palliatif désertée faute de personnel, mais si jamais un salaud la trucide avant pour lui piquer ses seules économies et pas celle de l’ensemble des économies des retraités, soudain on se rappelle de son existence et de celui de sa famille qui ne va plus la voir depuis des lustres. Les victimes…. quelle farce !  Et de là de m’expliquer que j’ai qu’à assumer mes choix et vivre comme l’anarchiste qu’ils m’imaginent être, que je verrais bien si c’est pas une utopie au sein de notre société. Mais la question n’est pas de savoir si c’est possible ou non de vivre en anarchiste au sein d’une société capitaliste, la question n’est absolument pas là, mais plutôt est-ce que le capitalisme survivrait dans une société anarchiste, une société qui respecterait les individus au lieu de leur demander toujours plus, de s’humilier pour avoir le droit de vivre décemment. Et la réponse c’est : no way José. Mais, mais… me répondra l’heureux propriétaire d’une carte de crédit, pourquoi on n’a jamais adopté ce système s’il était viable ? Comment on sait qu’un projet est ou non viable si on ne l’a jamais testé ? Les bourgeois de 1789 ont mis plus de deux siècles à se tâter pour savoir s’ils préféraient la monarchie, la république ou l’empire avant de trouver un point de compromis qui leur convienne. Et puis je vais vous répondre pourquoi, parce que ça fout la trouille et pas seulement au possédant ! Fini le culte de l’excuse justement, du c’est pas moi c’est l’autre, le riche, le pauvre, l’immigré, le musulman, les femmes, que sais je. Terminé de chouiner tous les cinq ans que machin n’a pas tenu ses promesses et bienvenue dans un monde d’adulte. C’est vrai quoi si on foire qui est-ce qu’on va pouvoir blâmer à part nous même ? Que voulez-vous la liberté c’est autrement plus anxiogène que la prison. Surtout quand on a pour ambition principale de rester planté devant sa télé en espérant que quelque part quelqu’un fasse son travail….

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FPS

Ciel gris-bleu, la clarté d’hiver caresse les murs de brique noire des entrepôts qui dominent le port. Leurs reflets massifs se dessinent sur la surface de l’eau, tout est calme, silencieux, quelques oiseaux dans le ciel magnifient le paysage. Je passe la porte du toit, j’avance jusqu’à l’échelle de secours, silencieux. Je suis un assassin, je suis un pro, je n’ai qu’un objectif, et tout ce qui se mettra en travers de mon chemin disparaitra. Je monte, il doit faire froid mais je l’ignore, je suis concentré, je suis centré, je sais ce qui m’attend, je connais ça, cette sensation, l’adrénaline qui court comme un shoot.

 

Putain ! T’es encore en train de jouer à ce jeu vidéo ! Tu passes combien de temps là-dessus putain !? Eh ! Y’a une vie dehors tu sais !?

 

Une sentinelle, fusil d’assaut M4, lunette de tir, deux chargeurs en quinconce scotchés avec du gaffer, il regarde devant lui en piétinant sur place. Un peu de buée s’échappe de sa bouche. Je choisi la strangulation, pas de sang, pas de trace. Le lacet d’acier se referme sur sa gorge en même temps que je l’attire derrière la cheminée d’aération. Mais la strangulation n’est qu’un moyen pour le distraire, en toute fin, mis au sol, je lui brise la nuque d’un coup sec. Puis je tire son cadavre jusqu’en bas et le cache derrière les escaliers. Je remonte, prends le M4 et son matériel d’écoute, autour de moi le silence règne toujours.

 

Y’a vraiment un truc qui tourne pas rond dans ton crâne hein ! C’est ça ton ambition dans la vie ? Jouer à des jeux vidéo toute la journée ? Hein ! Qu’est-ce tu fous bordel ! Ouais, t’as raison, les jeux vidéo ça abime le cerveau, j’ai lu ça l’autre jour dans un mag. Ca rend les gens violent à ce qui parait, quand tu joues trop de fois tu sais plus ce qui est vrai ou pas.

 

Une sentinelle à une heure qui fait les cent pas. Bonnet marin, blouson de cuir, jeans, tennis, AR15. Il porte la main à son oreille. Je connais ça, je suis déjà passé par là, c’est minuté et chronique comme une horloge, garde un, deux, trois, c’est mon tour, une voix dans l’oreillette que j’ai piqué à l’autre. Numéro quatre ? Check. Je porte mes lunettes vers les bâtiments en face, j’aperçois le fusil du sniper qu’un pinceau de lumière éclaire chichement dans l’entrebâillement d’une lucarne. C’est bon, l’autre est rentré à l’intérieur, je braque le fusil vers la fenêtre du quatrième étage, là où la sentinelle fait les cent pas. Un peu à droite j’aperçois le reflet d’une tête. Dans ma visée c’est un type assis devant un écran. Je respire doucement et j’appuie sur la détente. Le verre éclate, sa tête s’ouvre et se referme, c’est délicieux.

 

Non mais je te jure ! C’est quoi ces mecs de nos jours qui se fantasme en train de jouer à la guerre sur des écrans à la con !? Hein !? Génération de zombie ! Ouais, t’as trop raison z’ont plus rien dans le crâne ces mecs ! Et tu les as vu tous dans la rue en train de mater leurs écrans !? Pareil ! Ouais tu l’as dit pareil ! Eh machin ! Réveil tu sors quand de ton délire ?

 

La sentinelle se retourne, je tire, une balle, pleine tête, et de deux ! je pivote, sans visée, tir d’instinct, le sniper, trois cartouches l’une sur l’autre, je me baisse, pas de réponse, c’est bon. J’ai éliminé le gars à la surveillance des caméras et deux sentinelles, la voie est libre pour cette partie du bâtiment. Je maitrise, je n’ai pas peur, je n‘improvise pas, je suis un pro et je suis bien renseigné. Je redescends, passe une porte, une autre, entre dans un couloir éclairé par une veilleuse jaune, le coin habituel des traquenards. Ca rate pas, il sort de nulle part, un pistolet-mitrailleur Skorpio suspendu à son holster d’épaule. Brrraaa ! Je l’abats d’une rafale en pleine poitrine, purée de sang et de viande qui gicle sur le mur et la veilleuse, c’est bon, c’est cool, je passe.

 

Oh mais putain t’as vu ça ? il nous entends pas ou quoi !? Eh t’as entendu !? Lâche ce jouet bordel ! Ouais, mec t’es en train de te foutre en l’air là, lâche ça !

 

Entrepôt ouest, quatre hommes, deux à l’étage, deux en bas qui patrouillent entre les containers, caméra porte nord et est, tir croisé, angle large. Je me glisse entre deux containers, sort mon poignard de survie en acier noir anti reflet et j’attends le gibier. Son ombre le précède, je me faufile dans son angle mort et je le frappe à la gorge. La lame entre facilement, tranche la jugulaire et perce la trachée, ressort en gerbant un flot de sang avec un gargouillis de marais. Il s’amolli par terre, je le traine dans l’ombre. Le second ne me voit pas plus venir, tassé dans l’obscurité derrière des barils de plastique bleu, produit toxique, étiquette orange. Je lui enfonce la lame à la base du crâne, il n‘a pas le temps de prendre conscience qu’il meurt, tombe sur moi et à nouveau je l’entraine à l’abri des regards. Là-haut les autres vont et viennent.

 

Com-plè-te-ment à la masse ce gamin ! Encéphalogramme plat ! Eh oh le tueur de pixel ! A quoi ça te sert de passer tes journées là-dessus tu veux me dire !? C’est quoi l‘intérêt ? Tu crois que c’est ça qui va te nourrir ou quoi !? Ouais zombie, c’est ça le mec, il est plus avec nous.

 

Je suis un pro, je suis bien renseigné, mes sources vérifiées, je connais la marque des caméras et conséquemment leur périmètre de portée, leur capacité avec cette lumière en demi teinte. A un pas du trait de clarté couché sur le sol en béton, je braque mon fusil en direction de la sentinelle à neuf heures.  Rafale de trois. Une en haut de la cuisse, fémorale, une dans l’abdomen, intestins, une autre dans la poitrine, poumon. Le choc le couche au sol, le second garde s’agite, trop tard. Sa tête apparait dans ma lunette, un coup de chance, le doigt s’écrase sur la détente. Blam ! Grosse tâche sur le mur derrière lui.

 

Blam ! Bang ! Piiiiooouuu ! Putain de merde ! T’as vu ça ? Tou-te la journée ! Et c’est quoi le but du jeu tu veux me dire ? Hein c’est quoi ? Tuer le plus grand nombre de gus ? C’est ça ? Whâ c’est super enrichissant ça ! C’est un jeu d’infiltration. Hein ? Un jeu d’infiltration, c’est un jeu d’infiltration. Ah ça y est tu parles maintenant ? Et alors ça change quoi ? Faut réfléchir. Faut réfléchir !? Oh putain t’as vachement l’air de réfléchir depuis tout à l’heure ! Hein t’en penses quoi ? Oh, oh, oh ! Oh ouais t’as trop raison, un zombie qui réfléchi, ouh, ouh, ouh !

 

Le reste est facile, je suis chaud. Je prend l’escalier de secours et grimpe sur la plateforme sans me faire voir des caméras, une porte, une salle remplit de carton, une autre porte, mais au moment où je tourne la poignée j’entends des voix. Deux, peut-être trois. J’ai le pouls qui grimpe, une mince goutte de sueur qui rigole le long de ma tempe, si je rate ce coup là, cette étape, c’est foutu. Si je relâche la poignée ils vont le voir, si je bouge ils vont l’entendre. La main dessus, j’attrape en douceur mon arme d’appuis, 45 USCOM avec silencieux intégré et visée laser. Je ne peux pas me permettre de faire du bruit à ce niveau, pas le luxe d’une fusillade non plus, peu importe le nombre il faut que ça soit rapide et en silence. Je respire un coup. Ca fait longtemps que je fais ça. Chaque fibre de mon corps est entrainé à l’exercice, mes nerfs sont des capteurs sensibles, mes gestes coulés dans l’instinct, l’expression de mon intention et de ma personnalité.

 

Putain mais merde ! La ferme ! Vous allez me faire tout foirer ! Si je passe pas ce niveau faut tout que je recommence ! Oh le pauvre chéri ! Non mais comme si ça vie en dépendait putain ! T’as vu ça ? Ah, ah, ah, ouais, complètement siphon l’gars !

 

La porte s’ouvre en large, je fais feu d’une main, ambidextre. Le point rouge se pose sur une gorge, une poitrine, un front. Ils sont quatre. Les étuis de cartouche fumant rebondissent sur les murs avec des tintements de verre. L’ogive arrache un morceau du cou du premier qui arrose de sang son voisin avant de s’effondrer. La seconde fait une tâche sombre sur la chemise du dit voisin qui tombe en arrière avec un cri étranglé. La troisième un trou bien net au milieu du crâne du gars juste derrière, mais le dernier s’esquive, il prend sur la droite, le couloir des monte-charges, tête basse, tout en faisant basculer la bandoulière de son arme. Une fraction de seconde et sa tête n’est déjà plus dans mon angle de tir, je baisse le canon, le point lumineux de la visée glisse sur ses jambes, feu. Il s’effondre, pousse un cri, j’avance de deux pas et l’achève. Le silencieux aboi deux fois, ça ne fait pas le bruit de pet de souris qu’on entend dans les films. Plutôt un pot d’échappement au loin, un gros livre qui tombe. S’il y en a d’autres dans le secteur ils ne vont pas tarder. J’avise les monte-charges et flingue les commandes des deux premiers. Lève la grille du troisième et me colle dans le fond tandis qu’il monte. Je porte une cotte de combat noire, gilet pare-balle, bottes de saut renforcée, brelage avec deux chargeurs supplémentaire et deux grenades étourdissantes, visage barbouillé nuit, gants en Gortex noir extra moulant, pager glissé dans une pochette au cas où je serais perdu. Je suis équipé pro, ce qui se fait de mieux, je connais mes outils et mes atouts. J’ai commencé tôt. A cet âge où la mort est encore une chose esthétique. Et comme tout ceux de ma génération j’ai été bercé par les exploits de quelque guerrier de cinéma, fasciné et prenant pour mon compte la virilité et les affirmations d’étoiles mâles. Je voulais être comme elles et je ne craignais pas l’épreuve. Je savais ce que cela pouvait coûter, du moins je le croyais. Du pain béni pour mes instructeurs.

 

Regarde-le ! Non mais regarde-le ! Je parie qu’il se fait son cinéma ! Alors t’es qui ? c’est qui ton personnage ? Super Rambo ? Hein ? Jason Bourne mes couilles ? James Bond le super tralala des chattes !? Oh ta gueule ! Ah, ah, ah ! Il aime pas ça trop tu lui dis la vérité ! Trop c’est ça ! comme un gosse ! ouais, un putain de gamin ! Eh connard ! t’as vingt-deux piges ! Tu te sors quand la tête du nuage !?

 

Putain ils ne vont pas me lâcher ! Je me dis en les entendant radoter derrière moi. J’ai abattu les deux qui gardaient l’entrée du monte-charge. Une balle chacun. Je suis à cent cinquante mètres de mon objectif, ce n’est pas le moment de flancher, de me déconcentrer. A partir d’ici je ne sais pas ce qui m’attend, mes renseignements ont des limites et ceux qui m’emploient ne fournissent pas de drone de surveillance, de vue satellite, de hacker surdoué capable d’arracher en deux commandes clavier l’ensemble des infrastructures électriques du quartier. Je suis seul avec mon talent et mon instinct. Et ces deux là qui parlent derrière moi. Je les entends à peine et d’ailleurs je me fous de ce qu’ils racontent mais ils me gênent. J’ai repéré une caméra probablement à infrarouge, si je la descends maintenant ça peut déclencher l’alerte et je ne préférais pas. A partir d’ici, à moins d’y être contraint, je veux éviter l’affrontement. Quand on ignore les forces en présence on se manifeste le moins possible. Le moindre faux pas peut-être fatal. Mais je maitrise, il y a toujours une solution, sans quoi il n’y a pas de problème. Et maitriser pour le moment c’est attendre. Pas bouger. Attendre que leurs voix s’éloignent, attendre de me retrouver avec moi-même. Les nerfs à fleur de peau, les muscles souples et chauds, fauve, en alerte, patient, coulé par terre le long d’un tas de gravas, quasi en pleine lumière, immobile comme une nature morte. Au-dessus de moi, par un jeu de persiennes un ciel délavé balaye la pièce, les voix se rapprochent.

 

Oh tu m’entends !? Non y m’entends plus ! Ca y est il re perché ! Eh oh je t’ai dit d’arrêter de jouer ! Bordel tu vas écouter oui ou merde !? Tu parles il est parti l’mec ! T’as raison ! Eh gros ! Ecoute c’qu’on t’dit c’est pour ton bien ! Mais putain qu’est-ce que ça peut vous foutre !? Je vous emmerde moi quand vous matez la télé !? Qu’est-ce que tu compares la télé à ces conneries !? A la télé y’a les infos ! Y’a le monde ! Le vrai ! Pas celui de tes jeux de commando mes couilles ! Le vrai… ha ! Tu parles !

 

Ouf ! Je suis passé ! Pas de soucis. Pendant une seconde ou deux  je me suis dit que c’était foutu, que j’allais y passer mais la mécanique a repris le dessus. La peur, le doute, sont des choses naturelles et utiles, preuve de conscience. Elles peuvent être paralysantes si on se laisse submerger ou un combustible à son courage si on a été bien formé. Et puis il y a l’expérience qui joue bien entendu. Les stratégies déjà employés, expérimentés. J’abats le boitier d’alarme et file ventre à terre. Combien de temps avant que quelqu’un s’aperçoit qu’il est hors d’usage ? Et la caméra ? Je l’ignore. Combien sont-ils à partir d’ici, je l’ignore aussi. Tout ce que je sais c’est où se trouve mon objectif, son identité, son visage est imprimé dans ma tête. Anton Vilosky, fils de Leonid Sergeivitch Vilosky parrain de la bravta Souliapovskaïa de Saint Petersbourg. Mais en réalité son identité, son âge, qui il est, innocent ou coupable, ça ne m’intéresse pas, La raison pour laquelle on le veut mort je l’ignore également et je m’en fiche. Je suis payé, c’est tout ce qui m’importe, et cher, c’est tout ce qui compte. Lui n’est qu’un objectif, une cible, le but de ma venue et il disparaitra de ma tête au moment même où je repartirais. Ce n’est pas le premier mort qu’on fait qu’on retient le plus, le mieux, le pire. Ni le second, ou le troisième. Ce n’est pas forcément à ce moment là que la mort vous atteint. Soit parce que vous n’avez pas le temps d’y penser, soit que l’adversaire est assez loin pour n’apparaitre que comme une pantomime, soit que vous êtes si débordant d’adrénaline, de colère, de volonté d’en finir que vous ne voyez même pas la figure de l’homme dont vous poignarder le visage. C’est la mort de l’autre qui vous atteint surtout Du collègue, du pote, de la connaissance, du frère d’arme, de la mascotte de la compagnie. L’affect. Par n’importe quelle brèche il se faufile. Et on ne peut pas, on ne doit pas se murer. Sans affect, empathie, l’instinct marche sur une patte. Alors on fait avec, on apprend. La vie est courte mec, autant la prendre à la coule non ? Même sur le terrain ? Surtout sur le terrain mec, surtout sur le terrain. Mais il y a un moment où on se dit que ce n’est plus la question, les proches au combat meurent et on y peut rien. Ils meurent par inadvertance, inattention, parce que quelqu’un n’a pas fait son travail, ou qu’un autre a prit la grosse tête. Victimes de tir amis, comme ils disent pour rire ou bien jetés, sous équipés, au milieu d’un traquenard parce que les imbéciles aussi font la guerre. Que dire ? A ce moment précis on bascule et on se demande si le jeu en valait la peine. L’armée m’a envoyé partout, engagez vous qu’ils disaient, et vous verrez du pays, et c’est vrai. J’ai tué des gens de toute les nationalités et officiellement toujours pour d’excellentes raisons. J’ai baisé des putes de tous les coins du monde. Vu des choses incroyables et d’autres abominables, des paysages fabuleux, et suis allé à la rencontre de l’autochtone. Mais questions tour operator c’est moyen. Il y a moins risqué et considérablement mieux payé. C’est pour ça que je suis parti, j’en avais marre de faire le fusil pour le Big Business, les cravates du gouvernement, et les abrutis quatre étoiles.

 

Non mais regarde le en train de se faire son cinéma lui… Il est pas vrai Trump peut-être ? Et Poutine il est pas vrai !? Hein ! Et dans le monde t’as vu ce qui se passe !? Les guerres, tout ça ! La Syrie, c’est pas vrai tout ça !? Ah tu m’emmerdes, tu comprends rien. Comment ça je comprends rien monsieur super ninja-pixel ? Explique vas-y ça m’intéresse. Mouais, ouais…. Attends deux minutes que j’passe là et je t’explique… Non mais je le crois pas ! T’as vu ça ? Je t’ais dit d’arrêter de jouer PUTAIN !

 

J’entends des éclats de voix, un long couloir devant moi qui bifurque sur la droite, les derniers cinquante mètres. A gauche j’aperçois par une fenêtre un toit plat et goudronné. Une nuée s’éloigne vers la mer, à peine si je perçois le cri des mouettes, les moteurs des chalutiers au départ. J’adore ce genre d’ambiance. C’est beau, c’est mystérieux, c’est presque aussi parfait qu’un bon film de super assassin. Oui c’est puéril, mais quoi ? je vais me mettre à réfléchir peut-être ? C’est pas le moment de penser, je suis pas là pour ;;; PUTAIN ! Mais qu’est-ce qu’ils foutent là ces deux là !? Ils avancent vers moi sur le toit, M4 et fusil à pompe Remington spécial police. Discutent. Si je bouge je suis foutu, si je ne bouge pas je suis foutu. Vite ! Un, deux ! Deux, deux, trois !. Les balles explosent la fenêtre, la première et le faisceau du laser suit, cinq fois. Deux dans la poitrine, une dans la tête, Mozambique ! Le premier touche terre avant le second. Le second porte un gilet et la tête nue. Qui gicle merveilleusement. Un bruit sur ma droite, je fais volte-face, un gamin d’une vingtaine d’année en survêtement tricolore, tennis noire, tête pouponne et rose, un AK47 entre les mains. Je le regarde dans les yeux, il est sidéré, stupéfait, il n’a pas l’entrainement ou l’expérience, il a peur peut-être, j’aime ça. Stump, stump, stump ! Les ogives de 11,43 millimètres à tête creuse lui défoncent la poitrine et crachent ses poumons sur le mur, la violence du choc le repousse comme un pantin sans fil. Il s’écrase comme une merde, les yeux ouverts qui me regardent dans le vide, la langue sorti, violette, sanglante. Ouais, c’est bon ! je suis une machine à tuer et j’aime ça ! Ouais je suis le meilleur et j’aime ça ! Je les nique tous ces enculés !

 

Oh mais ça va ! Qu’est-ce que ça peut te foutre putain ! Tu vois pas que c’est pas le moment ! Attends merde ! Non ! ca suffit ! Eh mais lâche ça ! Oh, oh, les gars, vous battez pas calmez vous !

 

La porte s’ouvre à la volée, la serrure qui valse avec un morceau du chambranle. Le bruit lourd d’une grenade neutralisante qui roule à l’intérieur. Eclair de tungstène, elle éclate avec un bruit sec en hurlant un son suraigu Trois individus à l’intérieur, deux à dix heures, un à midi, assis sur un canapé, une télécommande dans les mains et un casque sur la tête. II me regarde hypnotisé, terrorisé, je ne sais pas  Sa tête me dit quelque chose, je crois que c’est le jeune frère de ma cible, je crois que j’ai vu sa photo dans le dossier. Je l’abat d’une balle qui lui emporte la moitié gauche du crâne. Puis je passe à son frère et au garde du corps. Trois pour l’un, deux pour le second, je change de chargeur. J’ajoute une balle dans la tête des deux derniers pour le compte, lève les yeux sur l’écran inondé de sang, d’esquilles d’os collés et de grumeaux de matière grise. Le canon d’un HK MP5 prolongé d’un réducteur de son et pointé vers un paysage de rêve. Un peu plus loin des silhouettes cagoulés et armés. Je crois reconnaitre la baie de Rio au loin, le ciel est parfaitement bleu, la végétation luxuriante. Je souris, engagez-vous qu’ils disaient, vous verrez du pays…

 

 

 

 

 

Relever aujourd’hui les défis de demain

Le filet de fumée gris dessinait une longue arabesque au-dessus des toits. Un incendie quelque part. Devant la fenêtre percée d’un carton courait la voie aérienne, une rame à l’arrêt. Ses flancs souillés de graffitis et piqués de rouille. A l’intérieur on distinguait encore quelques reliefs d’ossements humains. Assis pour toujours dans leurs vêtements rapiécés. Ils avaient toujours été là. Quand elle était petite elle leur avait même donné des prénoms. Hector, Juanita, James, Bob, le Dormeur, parce qu’il avait le crâne posé contre la vitre comme s’il dormait. Et puis le Dormeur était tombé en poussière, et ses centres d’intérêts s’étaient déplacés vers les êtres vivants. Les garçons essentiellement. Il n’y en avait pas beaucoup à Dowtown, plus. La plus part partaient travailler pour la Compagnie et vivaient là-bas, sur site à creuser des trous toute l’année, tous les jours sauf le dimanche. Il parait qu’il fallait ça pour que la centrale puisse continuer à fonctionner. Et sans elle plus de saucisse, de pizza, de yaourt, de médicament, de lumières au loin. Grand-père il disait qu’avant, la nuit, le jour, toute la ville était allumée, du courant vingt-quatre heures sur vingt quatre. Il disait aussi que dans le temps la neige était blanche et la pluie coulait non filtré, mais ça elle y croyait moins. Faute de mieux elle s’était fait dépuceler par son cousin Wallace. Un inceste aux yeux des lois de Dowtown. Ni l’un ni l’autre n’avait jamais cafté et ça s’était arrêté à la première fois. Aucun des deux n’avait envie de se faire expulser de Dowtown, vivre dans le Wild comme on disait. Elle avait aussi fréquenté Jab, parce qu’il était un peu voyou sur les bords, qu’il faisait de la contrebande et qu’il portait un blouson de cuir. Et tant pis s’il avait un œil plus bas que l’autre et une main difforme. Beaucoup de gens naissaient comme ça de nos jours. Puis il y avait eu l’expérience Lola. Passionnel, déchirant, et finalement inutile. Lola était partie tenter sa chance à l’est avec un groupe de colons. Elle n’avait plus jamais eu de ses nouvelles. Aujourd’hui elle était retournée vivre avec les siens dans le vieil immeuble où elle était née. Mais sa vie c’était à Near North qu’elle la faisait. Toutes les vieilles tours, les vieux buildings qui partaient en débris et dans lesquels elle récupérait la ferraille, le verre, le plastique quand elle en trouvait, du bois parfois. Elle n’était pas la seule à venir faire la collecte par ici au péril de sa vie mais elle était une des meilleures. Le fer elle le vendait au kilo à la Compagnie, le plastique aussi, le reste elle le ramenait au marché de Dowtown. Pour transporter tout ça elle avait Bull, son tracteur rouge griffé de rouille et de tags avec sa carriole et son moteur à l’éthanol, l’alcool de betterave exactement, qu’on faisait pousser dans les champs d’Old Town. De l’espèce qu’on ne pouvait pas manger, parfois tellement grosse qu’une seule suffisait à faire l’alambic. Bull ne roulait pas vite et il puait le vieil alcoolo mais il était bien pratique et surtout il était précieux. Des moteurs encore en état de fonctionnement il y en avait plus beaucoup de nos jours. Et ceux qui savaient les réparer non plus. Grand-père lui avait appris. Grand-père était de la génération des survivants, ceux qui avaient vu leur monde s’effondrer morceau par morceau sans que personne n’y puisse plus rien. Ceux à qui on avait dit et répété que c’était la crise, la fin des retraites, des aides sociales, de la santé et de l’école pour tous, et qu’il était temps de relever aujourd’hui les défis de demain. Sauf qu’il n’y avait pas eu de demain. Il lui avait aussi raconté que les gens de cette époque là savaient beaucoup de chose, sur leurs vedettes préférés, la présence ou non de gluten dans leurs aliments, comment programmer leur téléphone ou la situation politique dans tel pays. A ce moment là ils avaient un truc qu’ils appelaient internet, une espèce de grand réseau mondial où tout le monde pouvait parler à tout le monde et savoir par exemple quelle température il faisait à Paris à telle heure ou comment préparer une bombe facilement. Elle n’avait jamais compris ça. Puisque tout le monde pouvait à parler à tout le monde pourquoi personne ne s’était entendu pour arrêter de transformer les océans en poubelle et certain pays en cimetière ? Grand-père n’avait pas su répondre à ça. Et au moment où les choses avaient commencé à aller vraiment mal les gens s’étaient rendu compte qu’ils ne savaient en réalité pas grand-chose. Les supermarchés n’apprennent pas à survivre dans le Wild, et tous les manuels de survie au monde ne pourront jamais vous apprendre non plus à endurer les privations. Pour certain cela avait été plus facile que d’autres. Dans le monde de ce temps là, d’après Grand-père, la vie n’était forcément facile pour tous, surtout si on n’était pas né dans le bon pays. Un peu comme pour ceux aujourd’hui qui ne vivaient pas à Dowtown ou à Central. Souvent ce fut les plus durs, les plus méchants qui survécurent, ceux qui avaient le plus de moyens aussi. Mais pas toujours. Les malins, les débrouillards, ceux qui avaient quelques talents utiles pour la communauté et qui étaient prêt à les mettre en commun. Les autres, tous ceux qui avaient passé leur vie à imiter leur parent en fondant une famille, en s’accrochant coûte que coûte à leur travail en redoutant ce qu’ils appelaient le chômage, en économisant pour la retraite. Tous ceux avec des cartes fidélités plein les poches, bloquant leur samedi soir pour voir leur émission préférée et passant ce même samedi dans une galerie marchande à rêvasser d’acheter des choses dont ils n’avaient pas besoin. Tous ceux là avaient irrémédiablement disparus comme un poids mort dès les premières années ou s’étaient accrochés à la traine des autres, grossissant les rangs des bandes armées ou servant de bétail humain à ces mêmes bandes. Grand-père lui avait survécu, fondé une famille au milieu du chaos. Y avait perdu trois enfants et une épouse, puis avait rencontré Grand-mère et eu Pa’ et tante Anna. Accroché à l’existence comme un cancrelat. C’était de famille. Elle entra dans la cuisine. Pa’ était penché au-dessus d’un manuel d’électronique, ses grosses lunettes à double foyer sur le nez. Il avait déjà trente six ans, il ne voyait plus très bien. Mais elle ne comprendrait jamais pourquoi il continuait à s’emmerder à lire ces livres de techniques inutiles aujourd’hui. A croire qu’il pourrait résoudre les problèmes de tout le monde avec ses inventions. Depuis qu’elle était petite il était comme ça. Toujours une nouvelle idée, un énième bricolage. Il avait remonté un frigo une fois et cherché à faire de l’électricité avec un vélo. Mais à quoi bon chercher à avoir un frigo quand il faisait moins vingt-cinq six mois de l’année ? Pour la saison sèche peut-être ? Les chasseurs avaient déjà salés la viande depuis un moment et les autres savaient bien qu’il y avait assez de conservateur dans les saucisses et les pizzas pour durer cent ans même en plein cagnard radioactif. Au bout d’un moment tout le monde en avait eu marre de faire du vélo pour un frigo presque toujours vide, même lui. Une autre fois ça avait été une pompe à essence. Pour une raison ou une autre il s’était persuadé que la cuve était encore pleine. Quatre ans qu’il avait passé à la remettre en route cette pompe. Et bien entendu la cuve était vide depuis des décennies. Grand-père disait qu’il avait la nostalgie d’une époque qu’il n’avait pas connu, que c’était sa manière de s’accrocher à l’espoir que les choses redeviendraient un jour comme en ce temps là. Une époque que même lui n’avait pas connue. Quand tout le monde avait des frigos et qu’il y avait des avions dans le ciel. Elle n’avait jamais rien vu voler dans le ciel à part les corbeaux et les buses. Une fois Pa’ l’avait bien emmené à l’aéroport voir ces fameux avions mais elle n’avait jamais réussi à imaginer ces gros machins en fer flotter dans le ciel et encore moins elle voyageant dedans. Grand-père était assis en face de lui recroquevillé sur sa tasse de jus de baie. Une large croute violacée courait depuis sa nuque jusqu’à l’arrière de son crâne dégarni et squameux, la peau jaunâtre qui collait à ses os, les muscles désormais flasques. Il n’avait plus d’ongles à une main, l’œil droit aveugle et le gauche voilé d’une cataracte laiteuse, le monde était un flou de couleurs indécises pour lui. La respiration sifflante et difficile, presque sourd, il continuait pourtant à s’accrocher. Elle jeta un coup d’œil à la tasse, il avait bavé dedans, regarda son père un rien exaspérée et prit la tasse pour aller la vider. Puis elle prit l’outre en peau suspendu au crochet au-dessus de ce qui avait été un évier et lui resservit une tasse. Pa’ disait qu’il avait été trop exposé depuis trop longtemps. A tout, la radioactivité, le plomb dans l’air, le polonium dans les cigarettes, toutes les saloperies et les chimies qui avaient eu la peau de leur monde d’une manière ou d’une autre. Quand les centrales avaient cessé de fonctionner, le pétrole à devenir un problème majeur, quand assurer la sécurité d’une usine commença à coûter plus cher qu’à la faire tourner coûte que coûte. Elle se sentait privilégiée de ne pas avoir connu ce temps là. Au moins aujourd’hui les choses étaient claires, simples. Le monde était parti en couille et fallait seulement faire avec. Grand-mère avait tenu moins longtemps que lui. Mais sûrement morte des mêmes causes qui l’enverraient dans le trou. Et tante Anna elle n’avait simplement pas pu faire avec. Un jour, après avoir passé une semaine sans manger, elle s’était pendue tout simplement. Beaucoup de gens le faisaient. Se pendre ou se jeter d’une tour. Souvent elle trouvait de vieux cadavres désarticulés dans les ruines de Near North. Surtout à la saison sèche, elle ignorait pourquoi. Comme si sortir soudain de six mois d’obscurité et de froid les rendaient fous.

 

Near North était une forêt de ruines plus ou moins hautes, cavées, trouées, criblées, lézardées, debout sur des tonnes de gravas, de déchets et de carcasses dispersées où apparaissait ça et là des ossements humains ou non. Bull cahotait en rouspétant des crachats de fumée noire et alcoolisée, roues en fer oblige. On utilisait encore quelques pneus mais ceux qui n’étaient pas à la Compagnie valait au moins trois cochons, et des sains s’il vous plait. Pas dans ses moyens ni ceux de personne de sa connaissance. Même Jab n’avait jamais réussi à toucher un cochon d’élevage de sa vie. Faut dire que toutes les fermes étaient du côté de Little Sicily, à côté de Central et qu’elles appartenaient toutes à des gars de la Compagnie. Elle choisissait toujours les ruines les plus hautes, que les étages soient encore là ou non. Pratiquement personne ne le faisait, trop de risque. Et à l’époque des pillards, eh bien par principe les pillards vont au plus pressé. Pendant longtemps les étages étaient restés inviolés. Il y avait les vents tournants, les mouettes ou les corbeaux parfois quand ils devenaient fous, et les tempêtes de verre surtout. Mélange de poussière radioactive, de verre, d’amiante, de limaille de fer résiduel, de plastique brûlée. On les appelait ainsi parce que prit dedans, à moins d’être entièrement couvert d’une quadruple couche de vêtements épais ou d’être dans un abris hermétique on avait aucune chance d’y survivre. Les tempêtes de verre vous arrachaient déjà la première couche de vêtement dans les premières secondes où on était prit dedans. A terre, le seul moyen d’y survivre sans abris proche c’était d’espérer s’enterrer assez vite pour ne pas finir écorché vif. Là-haut, et bien il fallait de la chance, une bonne mémoire de la topographie des lieux et surtout l‘agilité d’un singe. Aussi loin qu’elle s’en souvenait elle avait toujours adoré grimper. Et plus c’était haut, plus ça semblait impossible, plus ça lui plaisait. Elle avait commencé par les vieux immeubles de trois étages de Dowtown avant d’escalader les vieilles tours relais du côté de Far North. Maman n’arrêtait pas de lui faire la vie à cause de ça. Que si elle se cassait quelque chose il n’y aurait personne pour la réparer, qu’elle tomberait malade ou pire serait handicapée à vie. Maman pensait comme Pa’, au temps d’avant où on allait voir un docteur pour vous réparer. C’est sûr que c’était pas avec les médicaments de la Compagnie qu’elle pourrait soigner une jambe ou un dos cassé. Mais c’était comme ça, ils ne comprenaient simplement pas que pour elle et ceux de son âge seul le moment immédiat comptait. Les hommes mouraient autour de quarante cinq ans, les femmes un peu moins surtout si elles avaient eu des grossesses, les enfants morts en bas âge se comptaient par centaine. A ses yeux comme à ceux de sa génération, ils étaient des survivants, nés sur un caprice du hasard, un malentendu, ils ne feraient pas de vieux os alors autant faire ce qui leur plaisait et advienne que pourra. A force de trainer dans les ruines elle était devenue une sorte d’experte en construction. Capable de déceler quelle poutrelle pouvait céder ou sur quel corniche elle pourrait s’appuyer, si la finition avait été bien faite, si on n’avait pas abusé sur le sable dans le ciment. Les vieux buildings, ceux avec le plus de ferraille et de façade tarabiscotée, n’était pas forcément ceux qui avait résisté le mieux, pas tous en tout cas, mais c’était les plus solides. Les autres, ceux essentiellement en verre et acier, gisaient pour la plus part nus au milieu des décombres comme des ossements de géant piqué de rouille dressé vers le ciel. D’autres s’étaient lentement effondré à force d’être cannibalisé. D’autre encore attendait de le faire et devenait si dangereux dans l’intervalle que dans le milieu des Manges Béton on les appelait des cimetières. Il y avait deux classes de Mangeurs, ceux qui comme elle grimpaient dans les cimes et les étages et les autres, ceux qui ramassaient ce qu’ils trouvaient pas terre. Les premiers considéraient les seconds comme des lâches et des usurpateurs, les seconds voyaient les premiers comme des fous. Parfois ils se faisaient la guerre. A coup de barre de fer, de lame de frein aiguisée, de câble. Pour une chaise encore en état ou un kilo de bois. Elle avait une longue cicatrice qui courait sur son avant-bras pour en témoigner. Elle entra dans le hall d’immeuble et admira le haut plafond sur lequel une vieille fresque composée de bonhommes roses avec des ailes se disputait l’espace avec des graffitis de gang. Le plafond était crevé, elle apercevait les étages au-dessus. Une partie avait été ravagé par le feu, une vieille monture de lit calcinée dépassait d’un plancher troué, elle continua son chemin jusqu’aux ascenseurs. Les portes avaient été arrachée depuis longtemps, les cages démontées de A à Z mais personne n’avait essayé d’avoir la peau des câbles. Des mètres et des mètres de câbles d’acier rouillé suspendu dans l’obscurité. Personne ne savait à quoi ils étaient raccroché, personne n’avait jamais été assez fou pour aller vérifier. Elle sorti sa lampe à huile des replis de sa besace et fit claquer deux silex l’un contre l’autre. C’était un peu risqué de faire ça, après toutes ces années des poches de gaz de ville s’étaient formées ça et là, et on ne pouvait même pas les exploiter, seulement espérer qu’elles ne vous pètent pas à la face, mais  ça ne l’effrayait pas. Elle hasarda sa lampe dans la cage et regarda au-dessus d’elle le câble s’enfoncer dans les ténèbres. Impossible de voir quoique ce soit d’ici. Elle sorti une corde en nylon qu’elle avait tressé elle-même et la lança sur la boucle du câble à deux mètres de son crâne. Elle rejoignit les deux extrémités de la corde et fit un nœud coulant qu’elle serra. Quand elle entendit un bruit derrière elle. Instinctivement elle se retourna et porta la main sur le manche de son poignard. Une lame de frein aiguisée emmanchée dans du bois poli et taillé pour ses doigts. Un cadeau de Pa’. Elle ne vit rien, c’était peut-être une bête. Encore fallait-il savoir laquelle. Les mutations ne touchaient pas seulement les hommes et les animaux aussi devenaient fous. Une fois pendant la saison froide un troupeau de rennes s’étaient égaré en ville. Tous à moitié malades, tarés, et fous. Ils avaient tué deux enfants et un chien avant que les hommes ne réussissent à les chasser. Soudain elle entendit des pas sur sa droite, il y avait quelqu’un dans le building avec elle. Elle se tassa sur elle-même, le poignard en garde et avança à pas de chat. Ce n’était peut-être qu’un Mange Béton comme elle mais ça pouvait être autre chose. Une fois dans les ruines du côté du Loop elle avait vu un monstre. La taille et la corpulence d’un ours, avec un visage difforme, simiesque, et couvert d’une fourrure éparse. Impossible de dire ce que c’était mais ça lui avait fichu une frousse de tous les diables. Est-ce que les monstres existaient dans le temps ? Quand cette ville en était encore une ? Autour d’elle tout n’était plus que silence. La main toujours nouée autour de la garde elle s’aventura dans la direction où elle avait entendu les pas. Ce fut aussi bref qu’inattendu, surgissant de l’intérieur d’un mur dans une mauvaise imitation de sa propre tenue. Plusieurs couches de lambeau de tissus, de cuir de cartons maintenus ensemble par réseau de ficelles et de gaine de fil électrique évidée. Il avait la barbe et les cheveux qui formaient comme une seule crinière gluante de crasse, les yeux jaunes et injectés, les ongles longs, craquelés et noircis. Un rictus mauvais déformait son visage et laissait voir des chicots pourris par la glace noire et la sous alimentation. Un Rat, c’est comme ça qu’on les appelait. Rendu à l’état sauvage, qui vivait de charogne et zonait dans toute la ville. Elle brandit la lame devant elle.

  • Vas-y mon gros, je ne te veux pas de mal, dit-elle en espérant que c’était aussi son cas.

Il grogna quelque chose d’inintelligible en faisant de grand geste comme pour la chasser de sa vue. Mais comme elle ne semblait pas vouloir bouger il reparti dans la faille dans le mur en grondant comme un chat en colère. Elle se détendit légèrement mais elle ne se sentait plus de s’occuper du câble, qui sait ce qu’il pourrait faire pendant qu’elle était occupée dans la cage. Elle pouvait essayer de le chasser comme les autres Manges Béton le faisaient parfois en y mettant le feu en général. C’était des Rats après tout, des nuisibles qui venaient à Dowtown voler et piller n’importe quoi, plein de maladies et toutes ces choses là. Souvent dans l’attirail d’un Mange Béton on trouvait une bouteille d’alcool de pomme de terre bouchonnée avec un chiffon. Ce n’était pas toujours efficace, l’alcool ne prenait pas forcément feu comme on voulait mais ça le faisait assez sur un Rat. Mais elle ne se sentait pas de faire une chose pareil, nuisible ou pas c’était un humain comme elle, il avait probablement aussi peur qu’elle et d’ailleurs elle n’avait même pas de bouteille dans son sac. Elle repartit avec sa corde et sa lampe à huile. Il y avait une autre rue deux rues plus haut qu’elle voulait explorer de toute façon.

 

Il n’y avait pas que les Rats et les animaux fous dont il fallait se méfier, il y avait aussi les chiens sauvages, les loups et les ours qui venaient parfois à la saison sèche quand le gibier venait à manquer. Les enfants étaient le plus en danger dans ces cas là. Mais quand vous vous retrouviez face à une meute de chiens bâtards, couverts de cicatrices, écumant, grondant, le poil hérissé à vrai dire n’importe qui l’était. Quand ceux de la Compagnie en avait eu marre d’entendre leurs employés se plaindre de morsure et d’attaque nocturne, ils avaient sorti dont on ne sait où des fusils de chasse et des cartouches neuves. Les fusils étaient sous la garde des responsables de Dowtown, les munitions strictement rationnées. Jerry, le gérant du supermarché, le gardait toujours près de lui. Plus pour impressionner les gamins du quartier que tenir à distance les animaux sauvages. C’est qu’ils étaient tous assez sauvages les mômes d’aujourd’hui, même à ses yeux à elle.

  • Salut Jerry, alors quoi de neuf aujourd’hui ?
  • On a touché des saucisses au fromage !
  • C’est quoi ça le fomage ?
  • Fromage, insista-t-il, c’est européen dans le temps on en fabriquait des tonnes, c’est fait à partir de lait de vache ou de chèvre.
  • Je sais pas ce que c’est une chèvre mais la dernière fois que j’ai vu une vache elle avait deux têtes.

Jerry haussa les épaules.

  • J’imagine que ça n’empêche pas de donner du lait.

Il leva le nez par-dessus son comptoir et jeta un œil dans la besace de la jeune fille.

  • Alors qu’est-ce t’as pour moi aujourd’hui la gamine ?
  • Eh je suis plus une gamine j’ai quatorze ans et demi ! Protesta-t-elle.
  • Ouais, ouais, d’accord, et moi j’en aurais bientôt quarante trois, alors pour moi t’es une gamine.

Elle arrondit les yeux.

  • T’es si vieux que ça !?

Il éclata de rire dévoilant des dents à peu près saines. Jerry n’aurait jamais eu la mauvaise idée de manger de la glace noire ou de boire de l’eau non filtrée et question nourriture, il était bien placé à la tête du garde-manger du quartier.

  • Montre moi plutôt ce que tu as trouvé.
  • Bof, pas grand-chose…

Elle sorti un gobelet en plastique ébréché, une cuillère tordue et noircie, un pot en verre plein de mousse bizarre.

  • Et ça, je sais pas ce que c’est, ajouta-t-elle en posant un petit appareil métallique avec trois gros boutons sur le côté. C’est de l‘électrique de toute façon sert plus à rien.
  • Attends, attends, fit Jerry avec un soudain air de possédé.
  • Qu’est-ce qui t’arrives ?

Il retourna la pièce et vérifia du doigt l’emplacement des piles.

  • Oui, oui c’est ça, attends ! j’y crois pas !

Il se mit à farfouiller dans les tiroirs près de la caisse avant de sortir, triomphant un genre de plaquette en plastique et un paquet d’aluminium. Elle n’y comprenait rien. Il appuya sur un des boutons mais il avait l’air coincé. Pas de drame, il sortit un tournevis qu’il avait fait lui-même et décoinça le bouton, actionnant un clapet dans le boitier.

  • Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
  • Une vieille invention du vingtième siècle, attends tu vas voir, si ça marche c’est magique.

Il décortiqua le paquet d’aluminium dévoilant une paire de piles. Bon Dieu, ce genre de truc ça valait deux cochons au moins ! Où est-ce qu’il les avait trouvé ce salaud ? Pendant un instant elle pensa à son fusil et se demanda s’il aurait le temps de l’atteindre. Puis elle se rappela qu’elle l’aimait bien et qu’il avait été toujours coulant avec elle. Il frotta la rouille sur les contacteurs du bout de ses ongles durs et installa les piles. Il appuya sur un autre bouton, à l’intérieur du boitier des bitoniaux en plastique se mirent à tourner sur eux-mêmes.

  • Génial !
  • Ca marche ?
  • On dirait.

Il arrêta la machine, installa à l’intérieur sa plaquette et remit en route.

  • Et voila ! S’exclama-t-il avec un large sourire.
  • Et alors ?

Il s’agita à nouveau.

  • Oh oui attends j’ai oublié l’essentiel !
  • Mais ça sert à quoi ?

Il fouilla dans ses tiroirs à nouveau.

  • C’est un Walkman, ça sert à jouer de la musique.
  • De la musique ? Tu veux dire comme des tambours ? Y’a pas de tambours là-dedans ? Non ? Si ?
  • Non pas comme des tambours, de la vraie musique… attends…

Il émergea soudain du dernier tiroir, un des fils en plastique dans la main avec des embouts blancs.

  • Tiens, met ça dans tes oreilles, dit-il en lui tendant les embouts.

Elle obéit, il planta l’extrémité du fil dans le Walkman et soudain…

 

Georgia, Georgia

The whole day through

(the whole day through)

Just and old sweet song

Keeps Georgia on my mind.

(keeps Georgia on my mind.)

 

La voix était comme un miel chaud et salvateur qui lui rentrait dans la poitrine et l’esprit, une caresse cuivrée, un vent inconnu et parfumé, la mélodie était une épousailles, une envolée de sentiments comme elle n’en avait jamais connu, une réconciliation avec un temps qui lui était inconnu. Un temps mystérieux et stupide où l’humanité avait passé des siècles à tout casser, tout exploiter, sans réfléchir ni au lendemain, ni aux conséquences. Et d’un coup elle se dit que ça avait été peut-être aussi une époque un peu merveilleuse si on avait été capable de faire des musiques semblables, des appareils de ce genre. Soudain il la sorti de sa rêverie en la secouant par l’épaule. Elle leva les yeux et compris. Elle arracha le casque de ses oreilles et entendit la cloche qui sonnait avec vigueur. Pas besoin qu’il lui dise quoi faire, elle se précipita vers le rideau de fer au dehors, le temps de les apercevoir qui déboulaient par toutes les rues. Bon Dieu ils étaient des dizaines ! Ils se donnaient des noms et des figures différentes selon le clan auquel ils appartenaient. Les Clowns de la Mort se peinturluraient le visage en blanc et rouge, les Héritiers étaient équipés de casque de guerres oubliées et d’épais vêtements en cuir d’homme, les Fantômes de l’Est étaient entièrement vêtus de noir et portaient parfois des masques à tête de mort. Mais à Dowtown et ailleurs on les appelait plus simplement les sauvages, ceux qui vivaient dans le Wild, dégénérés, à demi fous, organisés, armés, véhiculés et chasseurs d’hommes. Ils se déplaçaient à cheval ou juché sur des assemblages hétéroclites d’engins du passé couplé avec des moteurs à l’éthanol, parfois des roues, des chenilles ou des skis. Comment avaient-ils réussi à passer cette fois ? Un large fossé plein d’une forêt de pics enlaçait tout l’ouest du quartier, plus deux rangées de barbelé et les chiens, les guetteurs. L’est était impraticable à la saison de l’entre-deux, à cause des marais, le nord également parce que la Compagnie y siégeait. Quand au sud… si le sud était tombé ce n’était pas bon signe, deux des plus grosses mines de charbon se trouvaient là-bas. Elle tira violemment sur le volet qui claqua contre le béton au même moment où retentissaient les premiers hurlements. Jerry s’était emparé du fusil et regardait à travers le grillage qui couvrait la lucarne derrière le comptoir.

  • Quel clan ? Demanda-t-elle.

Jerry était gris.

  • Je ne sais pas, on dirait qu’il y en a plusieurs.

De tous c’était les Héritiers qui la terrorisaient sans doute le plus, parce qu’ils avaient enlevé sa mère et tué un de ses petits frères. Elle les avait vu faire, lui fracasser le crâne contre un mur. Il y a des images comme ça que même une gamine comme elle ne pouvait pas oublier. Quelque chose grésillait par-dessous les cris et les détonations au loin, elle reconnu la chanson, le Walkman continuait de tourner. Ce supplément d’âme. Elle avait presque envie de pleurer maintenant. Les barbares avaient d’autres projets. Le grillage devant la lucarne éclata emportant avec lui des pans de béton et la tête de Jerry dans une salve de flammes, d’acier et de purée de cervelle qui traversa tout le supermarché projeté par une roquette de 40 mm. Elle happa un peu de l’air brûlant qui avait envahie la pièce et attrapa le fusil. Jamais dans sa vie elle n’avait croisé rien de tel, elle ignorait même ce qu’était qu’une roquette et la plus violente explosion à laquelle elle avait jamais assisté c’était quand son père avait essayé de remettre en marche une vieille voiture avec du gaz de ville. Il avait failli en mourir d’ailleurs ce jour là. Elle était sourde, acouphènes en stéréo, mais peu importe, elle attrapa au passage le Walkman et fila  à l’arrière du magasin avant que ça ne pète de nouveau. Que savait-elle d’autre à part survivre après tout ? Elle était à mi chemin entre les rayons de yaourts de gelée parfumée quand une autre roquette atteint le volet, l’arrachant et le tordant comme du papier aluminium. Poussée par le souffle elle roula contre un étalage de saucisse grillagé. Ca sentait le roussi, la tête qui tournait, envie de vomir, de crier, les oreilles sourdes, le dos qui brûlait. Elle se redressa tant bien que mal, sentit les flammes contre sa peau, ses cheveux qui fumaient. Elle leva les yeux sur la porte de secours, sa seule chance. Elle entendait derrière elle des cris de joie, des coups de feu, des explosions. Merde, jamais ils avaient été aussi armés ! Où ils avaient trouvé tout ça ? Elle se jeta sur la porte et se roula immédiatement dans la poussière qui couvrait l’arrière-cour. Puis, se redressant, hasarda un œil sur la rue. C’était pire qu’elle ne pensait, il en avait partout, armés jusqu’aux dents, de trucs qu’elle n’avait jamais vu de sa vie. Là-bas ils faisaient déjà monter les gens dans leurs cages roulantes. Que faisaient-ils de ceux qu’ils emmenaient ? Tout ce qu’elle en savait c’était par la rumeur, et la rumeur était indécise. Certain disaient qu’ils les mangeaient, d’autres qu’ils en faisaient des esclaves, d’autres encore qu’il faisait un peu des deux et commerce tant de leur viande que de leur force de travail. Quoiqu’il en soit, une fois qu’ils vous attrapaient jamais on ne revenait.

  • Eh toi ! Viens un peu par là !

Elle fit volte face le fusil braqué sur le type qui était en train de grimper la palissade. Aucune idée de son clan mais l’arme qui dépassait de son dos, elle savait ce que ça voulait dire. Elle tira sans réfléchir. La moitié du crâne s’ouvrit et se referma comme une bouche qui appel, giclant un cerveau presque entier. Elle détala aussi tôt entre les deux immeubles devant elle. Derrière elle ça criait, un fusil claqua, la balle ricocha sur un des immeubles, des éclats de ciments rebondissant contre sa nuque. Courir, courir plus vite. Soudain un véhicule lui barra la route, pare-brise grillagé, moteur à nu, carrosserie noire et poussière, roues authentiques, pare-chocs forgés, son cœur bondit dans sa poitrine. Elle était foutue ! Elle braqua son arme en désespoir de cause quand la portière s’ouvrit.

  • Si tu veux vivre, monte !

Barbu avec le crâne presque ras à l’exception d’une fine natte, un genre de croix tatoué sur le cou. Comment lui faire confiance ? Une autre balle claqua derrière elle, puis une autre devant qui fit un cratère dans le goudron. Une arme surgit dans sa main, un pistolet à ce qu’elle en savait, elle n’eut pas l’occasion de répliquer qu’il tirait quatre fois sans la toucher. Elle se retourna interloquée et vit le type dans l’allée.

  • Monte bordel !

Elle obéit sans réfléchir.

 

La voiture bondit sur ce qui restait du highway qui avait un temps couru jusqu’à Central. L’air puait le bois brûlé, les vapeurs d’alcool, le plastique fondu et le cochon fumé. Des explosions retentissaient encore dans leur dos. Flammes dans le rétroviseur extérieur.

  • Salut moi c’est Albert, lui dit-il sur un ton civil, la main tendue vers elle. Qu’est-ce qu’il voulait avec sa main ?

Il se marra.

  • Comme le soda ?

Elle haussa les épaules, elle ne savait pas de quoi il parlait.

  • Non mais sérieux t’as pas un vrai prénom ? Genre pas de surnom de zonarde de ville ?
  • D’une je suis pas une zonarde, de deux ça te regarde pas. C’est comme ça que tout le monde m’appel, c’est tout. Et range ta main

Il n’avait pas l’air d’en revenir.

  • Cocacola hein !? Et comment on dit merci dans ton bled ?
  • Merci pourquoi ?
  • Pour t’avoir sauver le cul.
  • Putain !

Le hurlement l’alerta juste à temps pour faire une embardé et heurter le Rat sur le côté. L’autre projeté sur les reliefs d’une barrière de sécurité, désarticulé à l’arrivée.

  • Arrête de parler et mets nous à l’abri ! .

Albert lui jeta un long coup d’œil songeur mais ne dit rien. Le véhicule continua de filer à travers un cahot de gravas jusqu’à un tronçon d’avenue au bord de laquelle se dressaient des fantômes de magasin et des lampadaires rouillés, avachis comme des vieux arbres. Une vieille enseigne surplombait un immeuble, elle se demanda ce que signifiait Toyota. Les vieux parfois disaient des mots qu’elle ne comprenait pas, comme girafe ou espoir, elle en avait tiré l’idée que le vocabulaire dans le temps n’était pas le même qu’aujourd’hui. Après tout c’était logique, plein de choses avaient disparues qu’ils étaient encore capable de nommer. Un jour ça ne serait plus le cas. Un jour, ses enfants, si elle en avait, ne sauraient même pas ce qui avait été détruit, était mort, et comme ils ne pourraient pas le nommer non plus, ils vivraient avec leur présent, comme neuf et sans regret. Mais est-ce que c’était si bien que ça ? Elle serra les doigts autour du boitier du Walkman enfoui sous ses couches de vêtements. Cette découverte qu’elle venait de faire, la vraie musique, est-ce que c’était si bien que ça que ses enfants un jour ignoreraient totalement qu’une telle chose avait existé ? Qu’ils n’écouteraient jamais de musique, ne lirait plus, seulement chasser et se reproduire. Elle avait envie d’écouter la chanson mais elle se méfiait de lui. Elle lui demanda où ils allaient.

  • A Central où veux tu qu’on aille ?
  • C’est pas la bonne direction.
  • Parce que pour le moment on va juste se planquer.

Elle lui jeta un coup d’œil de biais, elle remarqua les fines ridules qui partaient du coin de son œil et la cicatrice blanchâtre qui lui entamait le front.

  • D’où tu sors d’abord ? Comme t’as fait pour passer ?

Il haussa les épaules.

  • Ces furieux là, plus de muscle que de cervelle. Ils ont arraché vos barbelés et posé des ponts sur vos fossés mais ils ont tout laissé derrière.
  • Où ça ?
  • Du côté de Goose Island.
  • C’est où ça ?
  • Tu connais pas ? T’es sûr que t’habite cette ville ?

Ca la vexa, elle cria presque ;

  • Et toi tu vivais où ? Première fois que je te vois !
  • Normal, j’étais à l’est.
  • A l’est ?
  • Washington, Pittsburg, New York…

Un nomade. On en voyait parfois qui passait par Dowtown, pour se ravitailler en général. Elle n’avait jamais bien compris ce besoin de toujours bouger, traverser le Wild, prendre le risque de se faire tuer au hasard d’une route. On était bien plus fort groupé en théorie…mais après ce qu’elle venait de voir elle commençait à saisir l’intérêt. Groupés ou non les sédentaires étaient vulnérables contre les raids.

  • Washington ? Pittsburg ?
  • Tu connais pas ?
  • Washington c’était la capitale du pays !
  • La capitale ? Pays ? C’est quoi ?

Il ricana.

  • Tu sais vraiment rien toi hein !?

Il vira sur la gauche dans une rue défoncée. Elle serra les dents.

  • J’en sais assez pour survivre dans cette merde !
  • J’ai vu ça…

Elle se roula en boule autour de son fusil.

  • Ouais bin je sais peut-être pas ce que c’est la capitale et je sais pas quoi mais moi cette ville je la connais, j’y suis née !
  • Et alors ?
  • Alors par là il y a plein de Rats c’est dangereux.
  • T’inquiète…. Tiens, je parie que tu peux pas me dire le nom de cette ville.
  • Ici ?
  • Ici ? Ici c’est the Loop, c’est comme ça que tout le monde l‘appel.
  • Ah, ah non c’est pas ça le nom de la ville Cocacola !

Elle retourna un regard de défit.

  • Ah ouais et c’est quoi alors ?
  • Pfff n’importe quoi !

Le nom lui évoquait pourtant quelque chose, peut-être que Grand-père l’avait mentionné, ou Pa’ mais plutôt se faire arracher les dents qui lui restait que de l’admettre. Il rigola à nouveau.

  • Ah sacrée toi !

Il porta la main à sa crinière et lui gratta la tête. Elle se dégagea aussi tôt.

  • Eh pas de ça !
  • Du calme, du calme gamine, t’as l’âge d’être ma petite-fille.

Qu’est-ce ça pouvait lui faire ? Il recommençait elle le coupait.

  • Tu me touches pas c’est tout !
  • Okay, okay, comme tu veux.

Il entra à l’intérieur d’un bâtiment encore quasiment debout, passa les reliefs d’une barrière arrachée et descendit jusqu’au premier sous-sol. Le pinceau des phares ébloui le parking déjà occupé par trois voitures cannibalisées jusqu’à la carcasse. Dans l’une d’elle se tenait un squelette avec un trou dans la tête. Il arrêta la voiture et éteignit les phares. Obscurité, silence, elle senti son cœur battre plus fort, sa main glissa vers la queue de détente, il alluma le plafonnier et sortit une cigarette.

  • Tu fumes ?

Elle fit signe que non. Jab faisait contrebande de cigarettes, elle n’avait jamais su où il les trouvait mais elle avait essayé et ça ne lui avait pas plus, pire elle trouvait que ça puait.

  • La fenêtre, on peut l’ouvrir ?
  • Si t’arrives à la casser…

Elle se pinça le nez.

  • Putain ça pue et en plus ça sert à rien.

Il cracha une bouffée en direction du plafond. Nuage de coton gris se déroulant sur la tôle avant de s’évaporer en miasmes industrielles.

  • Si on faisait toujours des trucs qui sert…

Il consulta la vieille montre à aiguille qu’il avait autour du poignet.

  • En plus c’est mauvais pour la santé ! Ajouta-t-elle.
  • Tu veux dire en plus de la glace, de l’eau, de la neige noire, des tempêtes de verre, de la radioactivité, des sauvages, des Rats, des chiens errants ? des ours mutants ?

Elle détestait comment il arrivait à lui clouer le bec comme ça.

  • On va attendre la nuit, je pense pas qu’ils vont pousser jusqu’ici mais on sait jamais, ça sera plus sûr après.

Il éteignit le plafonnier, la braise de sa cigarette fit rougeoyer son profil et cette croix qu’il avait dans le cou. Elle n’en avait jamais vu de comme ça, deux branches cassés se croisant. Ses pensées s’envolèrent soudain vers Grand-père et Pa’, Jab, son cousin, ils devaient être tous être morts ou enchainés quelque part à l’heure actuelle. Encore trop sidérée pour ressentir du chagrin, de la peur ou de la colère. Juste de l’incompréhension. En l’espace d’un instant ou presque tout son monde s’était effondré. Dowtown sous les flammes et les sauvages partout. En instant elle avait perdu la moitié de ses repères et l’obscurité lui ferait peut-être bientôt perdre la notion de l‘espace et du temps. Elle voulu ouvrir la portière quand elle senti sa main se poser sur sa cuisse.

  • Je t’ais déjà dit de pas me toucher !
  • Allez recommence pas ma petite !

Elle aperçu le reflet rose orange dans ses yeux, l’expression qu’il avait dans le regard. Elle saisi le fusil quand il lui cracha sa cigarette à la figure. Par réflexe elle leva la main pour se protéger, il en profita pour la frapper en plein dans la mâchoire. Sonnée elle senti qu’il lui arrachait le fusil de la main. Elle essaya de se débattre, ll la frappa à nouveau et à nouveau encore, jusqu’à ce que ses lèvres éclatent, son nez pisse le sang, sa mâchoire craque. Elle ne senti bientôt plus rien. Juste dans un coin de sa tête, une sensation cotonneuse d’être palpé, ses vêtements mis en lambeaux, l’air contre sa peau nue, ses fesses, son sexe écartelé…. Elle ne bougeait plus, repliée contre la porte, les fesses presque en l’air sur lesquelles battaient ses couilles. Elle avait les yeux ouverts, l’odeur de tabac et de sueur, son souffle tiède, elle se concentrait sur ça, détachée du bas de son corps. Il la relâcha pour l’attraper par les cheveux et lui fourrer son membre aqueux au fond de la gorge. Elle entendit un cliquetis métallique, senti le canon de son arme se poser contre l’articulation de l’épaule.

  • Suce et pas de conneries, une balle dans l’épaule ça fait pas du bien.

Elle obéit, il ne lui laissait pas le choix de toute façon à la tenir par les cheveux et lui imposer le va et viens. Une de ses mains était appuyée contre le tapis de sol rapiécé. Elle sentit le contact de l’acier contre son poignet, déplaça sa main tout en le laissant faire, Du métal et du bois, le manche de son couteau.

 

  • C’est à toi que tu dis ? C’est quoi ces conneries ?

Central était ceinturé de croisillons de béton hauts comme des voitures, de miradors armés, de barbelés rasoir, d’une rangée de mines et ça et là des nids à mitrailleuse calibre 20. Au-delà on apercevait les tours de verre et d’acier éclaboussés de la lumière de quelques fenêtres, comme un ciel étoilé qu’on pourrait toucher du doigt. Mais apparemment ça ne serait pas aussi simple que ça. Les deux gardes tournaient autour de la voiture en balançant leur matraque au bout de leur poignet. Ils portaient des cottes grises et des casquettes estampillées d’un C argenté. L’un d’eux avait un gros revolver nickelé à la hanche. L’autre se pencha et regarda derrière le siège conducteur.

  • Hydrogène, commenta-t-il.
  • Hydrogène ?
  • Ouaip !

Le premier fronça les sourcils.

  • Dis donc toi, où est ce que tu as appris à monter des compresseurs à hydrogène ? Et d’abord où tu les as trouvé ?

Elle jeta un coup derrière elle, quatre bombonnes blanches alignées. Elle ne savait même pas ce que c’était de l’hydrogène mais ça devait expliquer pourquoi elle roulait aussi vite. Et nerveuse avec ça. Pour elle qui n’avait jamais conduit que son tracteur manœuvrer hors du garage lui avait prit une bonne demie heure et pas sans rayer la carrosserie.

  • Euh… c’est mon père il est très bricoleur !
  • Ton père hein ? Et très voyageur on dirait aussi. La dernière réserve de gaz de ce genre c’était au Canada qu’elle était à ce qu’on dit.

Encore un mot dont elle n’avait jamais entendu parler mais elle n’en montra rien.

  • Ouais bin à c’que disait mon père on est un con.

Le gars avec le révolver tira une lampe torche de sa poche et lui mit la lumière en pleine figure, l’obligeant à fermer les yeux.

  • T’es un petit malin toi hein ? T’es arrivé quoi ?

Elle avait la moitié du visage enflé, les lèvres fendues et tuméfiées, un œil presque fermé qui pleurait, et des traces de sang séché jusque dans les cheveux.

  • Un Rat qui m’a attaqué.
  • Sacré rat hein…. Et c’est quand que t’arrêtes de te foutre de notre gueule ? Sorts de là !

Elle avait le sentiment que si elle obéissait, jamais elle ne pourrait repartir. Il balaya l’habitacle avec le faisceau de sa torche, aperçu des traces suspectes jusqu’au plafond.

  • Bordel, il s’est passé quoi dans cette bagnole ?

Il croisa son regard plein de défit et frappa violemment sur le grillage de protection.

  • Sorts de là je t’ai dis !

Il y a des conséquences à s’en prendre à une Mange Béton, tous les Rats savaient ça, tous ceux qui traitaient avec eux également. Aussi sauvages que les chiens errants qu’ils combattaient, aussi durs que les murs qu’ils grattaient, telle était leur réputation et la raison pour laquelle personne ne les aimaient beaucoup. Utiles, assez fous ou stupides pour s’aventurer partout du moment qu’il y avait de quoi ramasser de la bonne came. Mais infréquentables. Albert ou quelque fut son nom l’avait appris à ses dépends. Et il avait souffert. Elle hésita encore quelques instants avant d’obéir le dos voutée la mine basse et méfiante.  Il l’écarta de la voiture du bout de sa matraque avant de s’installer à sa place.

  • Ouais ça c’est de la caisse ! Gloussa-t-il en posant les mains sur le volant.
  • Vous feriez mieux de prévenir vos chefs, maugréa-t-elle, les sauvages sont à Near North !

En ressortant du parking elle avait d’abord pensé se trouver un nouvel abri dans un quartier qu’elle connaissait comme sa poche. Jusqu’à ce qu’elle les aperçoit occupés à monter un barrage à un croisement. Elle avait fait tout le voyage jusqu’ici en écoutant la chanson, ça lui avait tenu chaud, lui avait fait un peu oublié son odeur de tabac et de sexe. Georgia on my mind….

  • Tu veux peut-être nous expliquer notre boulot !? Aboya l’autre.

Elle soupira, elle n’était pas exactement en position de leur tenir tête et elle le savait.

  • Non je suis juste venu demander asile, vous avez pas le droit de pas me laisser passer c’est la loi !

Personne ne l’avait écrite cette loi et elle posait occasionnellement problème mais tous y obéissaient. Parfois la solidarité c’est tout ce qui restait pour survivre un jour de plus.

  • Si tu passes faudra bosser !
  • Ca me fait pas peur !
  • T’as déjà extrait du charbon ?
  • Et du sel ?
  • Non plus.

Les deux gardes échangèrent un regard et soupirèrent de concert.

  • En tout cas la voiture elle rentre pas.
  • Eh mais vous avez pas le droit !
  • J’ai tous les droits ! Beugla celui au pistolet en penchant son visage bosselé sur elle. Elle rentre pas !
  • Y’a quatre bombonnes d’hydrogène liquide là-dedans, tu veux peut-être qu’on prenne le risque que ça pète ?

Elle le regarda avec un air hésitant, il en savait sûrement plus qu’elle à ce sujet, et elle était certaine qu’elle ne la reverrait jamais si elle la laissait là. Mais que pouvait-elle faire ?

  • Impossible ! C’est du solide !

Ultime et vaine tentative.

  • T’es sourd toi ? Si tu veux rentrer, tu rentres sans elle, sinon barre toi avant qu’on se fâche !

Encore une chance de faire marche arrière. Un regard sur le siège baquet, un autre vers les buildings scintillants. Qu’est-ce qu’elle allait faire ? Elle ne connaissait et n’avait jamais rien connu d’autre que Dowtown et ses environs. Le Wild ? Elle l’avait copieusement évité jusqu’à ce jour. Seule la ville, le gris du béton, la présence des immeubles comme des fortins du passé savaient la rassurer. Devenir nomade ? Comme l’autre ? Et devenir fou comme lui ? Et sinon pour aller où ? Elle avait pensé aux deux seules villes dont elle avait entendu parler, New York parce que c’était par là bas qu’était parti Lola. Mais c’était à l’est, et l’est était désormais aux mains des sauvages. Et Los Angeles, qu’elle aurait été incapable de situer sur une carte. Elle adressa un coup d’œil misérable au garde.

  • Okay, elle est à vous.

Il lui retourna un sourire de bulldog l’air de dire que même si elle avait essayé de repartir il ne lui aurait pas laissé le choix. Son collègue ouvrit sa cotte et en sorti un petit appareil avec une antenne.

 

Ca faisait maintenant trois mois et quatre jours qu’elle était là. Comme chaque année la saison de l’entre-deux s’était conclu par d’interminables averses noires, et comme chaque année elle avait duré moins longtemps que la précédente. Le froid était revenu. Mordant, implacable, qui brûlait et coupait la peau à nu, s’insinuait la nuit dans les épaisseurs de tissu au point de l’insomnie. Garder les yeux fermés et sentir tout son corps grelotter. Alors elle essayait de penser à quelque chose de chaud, douillet, confortable. Les bras de sa mère, le gros matelas puant dans sa chambre et tous les cartons et les couvertures dessus, un feu, un incendie, la saison sèche….et le froid lui mordait la nuque comme un chien de glace. Elle n’avait jamais su grand-chose de la Compagnie. Grand-père lui avait expliqué que les fondateurs avaient à une époque été à la tête d’une grande banque et d’un important groupement d’affaire. Mais comme elle ignorait ce qu’était qu’une banque ou un groupement d’affaire sa seule référence restait ce qui en ressortait. Des saucisses parfumées, des pizzas avec de la pâte imitation fromage, de la purée de tomate et des bouts de cochons. Des pots de gelée colorée et des pilules jaunes ou lanches. Du courant au loin, des gars qui partaient dans les mines et s’installaient là-bas. Le pouvoir, la civilisation ou son relief, le moyen de subsistance de centaine de personnes. En somme pour elle comme un genre de centre du monde. Plus jeune, en admirant les lumières au loin, elle s’imaginait un monde de confort, de gens souriants et bien nourris, comme sur ces vieux catalogues gondolés qu’on retrouvait des fois dans les décombres, ces lambeaux d’affiche que Grand-père appelait des réclames. Un univers auquel elle n’aurait jamais accès, sans doute, mais qui avait le mérite d’exister. Comme un genre d’espoir que tout n’était pas plié, qu’on pouvait encore peut-être encore s’en sortir.  Peut-être qu’au fond elle était comme son père, à s’accrocher à un passé qu’elle n’avait jamais connu en espérant son retour. Un espoir qui s’était dilué dans le froid glacial de la carrière de sel, dans les étroits dortoirs puants, pleins de puces, de cafards et de rats dans lesquels femmes et hommes étaient entassés par sexe et par équipes de travail. Au fond de son écuelle, invariablement remplie, trois fois par jour d’un remugle grisâtre dans lequel parfois flottait de minuscule bout de gras. Au goût de chlore de l’eau filtré, aux gueulantes des contremaitres, à la dureté des matraques quand on n’obéissait pas assez vite à un garde. Quand ils l’avaient dépouillé de son Walkman… Puis un jour elle avait compris la supercherie. Compris ce qui était arrivé à son quartier, Grand-père, Pa’ et tous les autres. Et pourquoi. Elle l’avait reconnu tout de suite à son grand nez plongeant et sa mâchoire lourde. Entrant avec les hommes du baraquement six. Le regard vide, la peau grise. Il semblait avoir prit dix ans. Elle sorti immédiatement du rang et l’interpella, mais Wallace continua son chemin. Les gardes soufflaient dans leur sifflet, deux d’entres eux venaient à sa rencontre mais peu importe, elle bouscula les rangs jusqu’à son cousin.

  • Wallace, tu me reconnais !? C’est moi Cocacola !

Il lui adressa un regard perdu.

  • Cocacola ! Wallace, ta cousine Hope !

Elle détestait son vrai prénom, celui que maman lui avait choisi, elle l’avait toujours trouvé tarte, plat, Hope ! Comme Taupe ! Alors que Cocacola ça sonnait bien, exotique, un peu mystérieux.

  • Gnâââ ! Lâcha Wallace en ouvrant grand une bouche vide.

Ils lui avaient arraché toutes les dents et la langue. Après quoi ils l’avaient revendu comme esclave à la Compagnie. Plus tard elle réalisa qu’il n’était pas le seul ancien de Dowtown. Le seule esclave. Voilà pourquoi les sauvages étaient si bien armés, comment ils étaient parvenus jusqu’à eux sans alerter personne. La Compagnie les avait aidés. La Compagnie avait besoin de main d’œuvre corvéable jusqu’à la mort si besoin. Rien ne devait arrêter sa marche. Chaque début de semaine les équipes étaient réunies et des quotas fixés. Ceux qui les respectaient voir les dépassaient recevaient des plaquettes d’or qu’ils étaient autorisé à dépenser au dispensaire en provisions, boissons, alcool, tabac parfois un peu de cannabis. Les autres vivaient l’enfer. Les cris, les coups, les menaces de privation, pire d’être jeté dehors. Non, il n’y avait décidément plus rien dans ce monde. Plus rien à espérer, rien en quoi croire. La prison ou la barbarie rien de plus. Elle tremblait, le ventre contracté les bras croisés sous la tête, fixant le sommier au-dessus de sa tête. Ses dents castagnaient toute seules. Elle pouvait toujours partir pensait-elle, mais pour aller où ? Quoi faire ? Sans véhicule ? Pour devenir un Rat à son tour ? Jamais de la vie ! Et puis soudain la tête à l’envers d’une fille lui fit face. Un peu plus âgée qu’elle, les cheveux taillée au couteau, la bouille ronde et de grands yeux noirs et pétillants qui la regardaient avec attention.

  • Salut moi c’est Ford.
  • Cocacola, répondit-elle après une hésitation.
  • Comme la boisson ?

Elle haussa les épaules, elle ne savait pas.

  • Moi j’avais pas de nom alors j’ai pris celui d’une enseigne.
  • Tes parents t’ont pas donné de nom ?
  • Je me souviens même pas d’eux.

Elle descendit de son lit.

  • Dis tu veux pas qu’on dorme ensemble, j’ai peur toute seule là-haut.

Cocacola l’inspecta quelques instants avant de lui faire de la place. A deux elles auraient aussi plus chaud.

  • T’es nouvelle ? Première fois que je te vois.
  • Non, avant j’étais là-haut.
  • Là-haut ?
  • Dans les tours !
  • Oh, je savais pas qu’on avait droit.
  • Quand tu fais le service si.
  • Le service ?
  • Oui quand tu les sers quoi, les patrons là-haut.
  • Ah…. Et pourquoi t’es là maintenant ?
  • Pff j’ai pas voulu et j’ai tapé un gars….
  • T’as pas voulu quoi ?

Elle fit un signe obscène, Cocacola pensa au fou dans sa voiture. Parfois elle avait peur que ça se reproduise, le regard de certain garde, d’autres travailleurs. Elle avait réussi à planquer un bout de verre au cas où, bricolé dans un manche plastique. Elles devinrent rapidement amies et un peu plus, et comme le camp n’était pas seulement dirigé par des brutes et des imbéciles, on les mit ensemble à travailler sur la chaine de triage. Ce n’était pas un boulot très dur ou compliqué, trier les blocs de sel par taille et au moins elles étaient à peu près à l’abri du froid. Mais ça vous esquintait les mains et la poussière vous brûlait le nez et les bronches tellement parfois qu’il fallait passer dix minutes à se rincer et boire pour respirer normalement à nouveau. Le soir elle lui racontait comment c’était dans les tours, la musique, les beaux meubles, les beaux habits, la chaleur, la nourriture en abondance. Ca semblait si incroyable que parfois elle la soupçonnait d’embellir les choses. Mais ça faisait rêver et c’était déjà bien. Elle se demandait si dans le temps les gens rêvaient aussi de chose qu’ils n’auraient jamais vu qu’ils avaient déjà tout. Ford lui dit que oui, qu’avant les gens étaient pareils que maintenant qu’ils aient tout ou pas, sauf qu’ils mourraient beaucoup plus vite aujourd’hui. Elle le savait parce que les maitres lui avaient un peu raconté le passé, un très vieux monsieur surtout, le directeur de la Compagnie. Parfois il était gentil, il lui disait d’arrêter de travailler, ouvrait un livre du passé, un livre d’histoire comme il disait, et il lui racontait le monde d’avant. Les guerres, les gens connus, les villes et les pays… Elle ne savait pas non plus si tout était vrai mais c’était de rudement bonnes histoires.

 

Laquelle des deux parla en premier d’aller tenter sa chance ailleurs ? De voler tout ce qu’elles pourraient voler d’utile et s’enfuir loin de ce mouroir où les uns et les autres tombaient comme des mouches ? Sans doute l’idée leur vint en même temps. Au fil de leur amitié, de la confiance qu’elles reprenaient en elles-mêmes et en leur avenir, et de ceux qui s’effondraient d’épuisement ou crachant leur sang à cause du sel dans leurs poumons. Pendant trois semaines elles s’organisèrent, chapardant tout ce qu’elles pouvaient, risquant maintes fois de se faire prendre, jouant de toutes les astuces qu’elles connaissaient. Avant d’échouer ici Ford avec vécu avec une petite communauté dans le Wilde comme il en existait encore. Souvent des nomades-chasseurs qui allaient d’un coin à l’autre du continent. Elle n’était pas la dernière pour savoir voler une cuillère au nez et à la barbe des gardes, ou du sel, ou de la corde. Fuir en soi fut la partie la plus facile, deux fois par semaine une carriole à vapeur venait chercher les déchets cumulés par les prisonniers, vider les latrines, ramasser ce qui ne servait plus, avait été cassé. Elles se cachèrent à l’intérieur d’une montagne de merde et débris divers, respirant avec une paille, le visage couvert de tissu jusqu’à ce que la cargaison soit larguée à Little Sicily à l’usage des fermes sous cloche qu’on avait construit là. L’idéal aurait été de pouvoir voler quelques légumes, un peu de lait, histoire de savoir quel goût ça avait, mais les serres étaient trop sérieusement gardées et Little Sicily sillonné de patrouille du soir au matin. Tout juste parvinrent-elles à filer avant qu’ils n’entament la nouvelle cargaison. Mais le plus difficile ce fut de rester en vie après. Si Ford savait comment fabriquer un collet ou attraper un rat, fabriquer un feu avec à peu près n’importe quoi, ou une corde avec des herbes sauvages, elle ne connaissait rien aux dangers de la ville. Elle ne connaissait pas les pièges à homme que d’autres hommes façonnaient pour se nourrir. Ne savait pas repérer une faille dans un mur, n’avait jamais croisé de Rat, prenait un plancher un plâtre pour un sol en terre, n’avait jamais été forcé de marcher pied nu sur du verre. Et si au contraire Cocacola en connaissait tous les risques et les avantages, elle n’avait jamais été vraiment livrée seule à elle-même, et encore moins avec une blessée. Ford se cassa la jambe et le poignet quelques semaines après leur départ du camp. Il pleuvait ce jour là et le monde n’était plus qu’une vaste patinoire remplie de piège mortel. Poursuivie par un Rat qu’elle avait dérangé dans son logement elle ne se contenta pas de glisser et de tordre la cheville, elle tomba de tout son poids sur une fine plaque de contreplaqué qu’on avait tendu au-dessus d’une fosse remplie de tessons de bouteille. Ford eu de la chance dans son infortune, la plaque résista et s’interposa entre elle et le verre mais en essayant de se retenir elle fini par se blesser. L’os du poignet sorti, le tibia rompu, ses hurlements alertèrent aussi bien les chasseurs que sa compagne. Ils étaient deux, avec de courtes piques arrachées à des grilles de jardin, maigres, vêtus de peau de renne avec des espèces de chapeau à fourrure sur la tête et des bottes en peau d’homme. Ils tournaient autour de la fosse en baragouinant un sabir qu’elle ne connaissait pas. Semblaient se disputer pour savoir qui allait descendre l’achever. Ignorant la silhouette qui les contournait silencieusement et sans les quitter du regard. Cocacola avait quelque chose du jaguar dans ces moments là. Elle sauta sur le dos du premier et l’égorgea avant qu’il n’ait le temps de se secouer les épaules. L’autre tenta aussi tôt de bondir sur elle, mais la jeune fille esquiva, sauta à pied joint sur un mur et se jeta sur son crâne y plantant le poignard rouillé qu’elle avait découvert dans les décombres, un trésor qu’elle bichonnait comme une mère. Ford continuait de hurler et de pleurer incapable de s’arrêter, tant de douleur que de peur quand elle vit le sourire de sa compagne se pencher au-dessus de la fosse.

  • Calme-toi bébé, je suis là.

 

La pluie continuait de battre. Noire, crasseuse, gluante. Ruisselant dans les ravines creusées dans la glace, mâchant la neige au point d’une bouillie noirâtre, épaisse, qui n’alourdissait pas seulement vos pas mais aveuglait la route. Dégoulinant en torrent ou en ruisseau des gouttières rescapées, des buildings ruinés, bouillonnant des égouts et des bouches de métro. Une semaine qu’il pleuvait ainsi sans discontinuer comme si le ciel se purgeait d’un mauvais rêve. Elle leur avait trouvé un abri au deuxième étage d’une tour, dans les restes de ce qui avait été un hôtel de luxe il y avait même encore de large pan de moquette encore collée, chaude et isolante et un lustre cannibalisé qui la fascinait. Elle avait réduit la fracture du poignet avec les moyens du bord et lui avait fabriqué des attèles. Mais son bras ne cessait de gonfler et il commençait à sentir mauvais. Elle savait ce que ça voulait dire, elle avait déjà vu ça, mais ne savait pas le soigner. Elle avait peur pour elle. Ford dormait en travers ses jambes les joues creusées, le teint cireux, les yeux cernés. Cocacola avait bien essayé de chasser dans l’hôtel mais à part un rat malade, et un chat sur trois pattes, les autres animaux se terraient à cause de la pluie. Quatre jours qu’elles suçaient leurs ossements débiles et buvaient de l’eau noire parfaitement conscientes pourtant qu’elles étaient en train de se tuer à petit feu. Mais quel choix avaient-elles ? Elle n’en pouvait plus. Elle pleurait en silence. Elle avait même cassé son poignard en chassant. Elle n’avait plus rien, s’était battu jusqu’au bout et pour quoi ? Pour finir pas crever de faim en regardant son amour mourir lentement. Et avant ça sans doute deviendrait-elle folle. C’était ça sa vie, ça la seule issue que les générations passées lui avaient léguées. Ca servait à quoi maintenant toutes les choses que Grand-père lui avait appris, toutes les lectures de Pa’ ? Même ça avait servit à quoi de survivre jusqu’ici à par prolonger indéfiniment une agonie promise ? Elle aurait dû faire comme tante Anna et depuis longtemps, mais c’est ce qu’elle ferait après avoir achevé les souffrances de Ford. Quand la pluie cesserait, quand elle aurait retrouvé un peu de force et de courage d’en finir. Elle pleurait, effondrée en elle-même si profondément qu’elle n’entendait plus la pluie, le vent, les bruits de la ville dégoulinante, les yeux voilés de larmes, la vue diluée dans le chagrin. Pourtant quand la boule de neige noire s’écrasa devant elle, elle sursauta, les lèvres tremblantes, l’air perdue et chercha autour d’elle. Elle vit leurs silhouettes se détacher sur le fond sombre d’une fenêtre crevée. Ils étaient trois, deux massifs et un plus petit, elle ne voyait pas leur visage mais sentait leur odeur. Puissante, musquée, inconnue. Ce n’était pas une odeur d’homme pourtant ils se tenaient debout et l’observaient du fond de la pièce. Elle gronda qu’ils n’approchent pas, elle était armée. Pour toute réponse l’un d’eux renifla. Elle jeta un coup d’œil à sa compagne elle dormait toujours. Elle tendit la main et chercha une arme, n’importe quoi pour se défendre mais tout ce qu’elle trouva c’était un morceau de ciment détaché du mur. Elle leur jeta l’entendit qui tombait sur le sol puis quelques secondes plus tard il atterrissait devant ses pieds.

  • ALLEZ-VOUS EN OU JE VOUS TUE ! Hurla-t-elle la voix éraillée par la fatigue et le chagrin.

Ford entre-ouvrit les yeux, la chercha du regard puis demanda ce qui se passait. Ils avançaient vers elles maintenant, se balançant sur leurs jambes en gloussant. Cocacola était terrifiée, probablement des Rats ou des mangeurs d’hommes et Ford le senti. Elle se redressa péniblement et plissa des yeux.

  • Mais c’est quoi ça ? demanda-t-elle sur le ton de la lassitude.

Ca apparu dans un rayon de lune. Couvert de poil, le visage noir et ruisselant avec un visage comme elles n’en avait jamais vu. Le nez plat, la bouche et les arcades sourcilières proéminentes avec des bras disproportionnés et des pattes courtes. Des monstres ! Des mutants ! Ca ne pouvait être que ça. Les deux autres apparurent à leur tour l’un des deux était d’un roux sale, l’autre semblait si puissant et musclé qu’on aurait dit qu’il avait passé sa vie à soulever des poids en mangeant dix hommes par jour, celui se tenait sur quatre pattes. Les deux gamines hurlèrent de peur.

  • Ook ? Fit une des créatures avant de s’approcher en tendant la main ouverte vers elles.

La créature les regardait avec attention et douceur, les deux autres en retrait qui observaient. Elles tremblaient de peur, impuissantes, mais cette main et cette expression sentait comme une invitation, quelques chose de primal, instinctif qui obligea Cocacola à tendre la main à son tour et sentir le contact froid de ses doigts. La créature retira lentement sa main et s’approcha d’elles. Ford se mit à crier de terreur quand elle se pencha sur son bras pour le renifler.

  • Le laisse pas me manger ! Le laisse pas me manger !
  • Ook, déclara la créature d’un ton ferme avant de s’éloigner en se balançant sur ses jambes.

Ook, répéta-t-elle avec la même conviction, puis elle arracha un morceau de moquette comme s’il ne s’était s’agit que de papier et sembla donner des ordres aux autres par geste et bruit de gorge. Le plus gros sorti de la pièce pour revenir quelques minutes plus tard avec des morceaux de bois tandis que le roux farfouillait plus loin et ramenait des lambeaux de tissus et des bouts de fils électriques. Ca prit un certain temps et ce fut l’objet de quelques disputes qui firent rire les gamines mais au bout d’un moment Cocacola compris qu’ils étaient en train de fabriquer un genre de brancard, alors elle les aida à terminer. Ce fut le roux qui se chargea de transporter Ford sur son brancard d’infortune, d’une seule main. Elles ne savaient pas où ils les conduisaient, les mutants s’étaient contenté de leur faire signe de les suivre et le plus roux avait embarqué le brancard et son amie comme un sac à main. La marche dura plusieurs jours, sous la pluie, puis à travers la neige qui peu à peu s’éclaircissait. Ils traversèrent la ville, suivirent une autoroute brisée jusqu’au relief d’une forêt brûlée par le givre et au-delà. De temps à autre, la nuit ou le jour, ils se reposaient, l’un des trois partait chasser et revenait avec des mulots, des écureuils. Impossible de les cuire par ce temps et sans un véritable abri, alors elles mangèrent la chair crue en dépit de la nausée. Ils mangèrent également de la mousse et des champignons. Un jour l’un des mutants arracha de l’écorce d’un résineux, le mâcha longuement avant d’appliquer la pâte sur le poignet de Ford. La fièvre tomba peu à peu, la puanteur disparue. Parfois au loin ils croisaient des groupes d’humains, des sauvages généralement, ils les évitaient, passant parfois par les arbres. Cocacola ne se senti pas dépaysé, les arbres c’était comme les tours bien que souvent plus sûr et solide. Mais leurs compagnon étaient plus doués qu’elle à passer de branche en branche, ils pouvaient utiliser leurs pieds pour s’agripper, forcément plus simple. Au-delà de la forêt le paysage devenait montagneux et la neige continuait à s’éclaircir au point de prendre des teintes perlées comme elles n’en n’avaient jamais vu. La bande fini par arriver à l’orée d’une caverne. Au début c’était comme s’il n’y avait rien. Un sol irrégulier dans un espace nocturne où seul le son de leurs pas clapotait en écho. Puis peu à peu elle commença à apercevoir de la lumière qui dansait entre les dents des stalagmites, stalactites, chaude et rousse. Et à mesure qu’ils s’en approchaient les rochers s’habillaient de lichens d’un vert moiré, de champignons jaunes, suintant de chaleur à la faveur d’une rivière qu’elle pouvait entendre grouiller sous ses pas. Tout au bout il y avait une forêt. Mais pas une forêt brûlée par le froid ou la sécheresse comme elles en avaient vu depuis qu’elles étaient enfant, une forêt magique. Une forêt pleine d’un camaïeux de vert qui embrassait le visage d’une puissante et mystérieuse odeur sauvage presque sexuelle. Eclairée depuis les confins d’un tunnel moussu par ne mince ouverture dans la roche à travers laquelle on apercevait le ciel argenté de l’hiver. Une forêt pleine de bruit, de chants, caquètements, gloussements, interjections incompréhensibles, de vie. Tellement que sur le moment son estomac se noua, ses pas ralentirent, le souffle court ; Appréhendant ce miracle comme elle l’aurait fait d’un village de sauvage. Le chef de la bande la poussa gentiment en avant de la tête. Elle se laissa faire, puis enfin elle les vit. Des dizaines, peut-être des centaines de mutants, tous différents. Certain roux ou très musclés et sur quatre pattes, comme les deux avec eux, d’autre comme le chef, d’autre encore avec des bras immenses, noirs, blancs, verts, avec collerette ou sans, minuscule ou grand. Ce n‘était pas des mutants, elle le comprit enfin, c’était des animaux. Elle ne savait pas quel genre d’animaux mais des animaux qui leur ressemblait. Incroyable !  Ils s’avancèrent avec eux dans la forêt sous la curiosité des autres jusqu’à une clairière où était assemblés quelques grands musclés et un roux visiblement âgé et chenu avec le regard le plus doux qu’elle n’ai jamais vu depuis que sa mère l’avait porté dans ses bras, enfant. Il s’avança en se balançant, examina Ford, fit une grimace puis un bruit de bouche et quelques signes mystérieux du bout de ses longs bras. Les grands musclés s’approchèrent et emportèrent la jeune fille avec eux. Ni l’une ni l’autre n’avaient plus peur, le vieux roux la regarda et fit à nouveau ses signes bizarres avec les mains cherchant visiblement quelque chose, une étincelle dans son regard, mais Cocacola ne comprenait pas. Alors il s’éloigna pesamment avant de s’en retourner en trainant un vieux livre déchiré à la couverture presque entièrement arrachée. Et lui jeta devant elle, Cocacola l’ouvrit et comprit. Les signes correspondaient à des mots, des lettres, un langage.

 

Cela faisait deux ans aujourd’hui qu’elles vivaient ici. Ford s’était remise de ses blessures même si elle avait toujours gardé une faiblesse dans son bras qui lui interdisait les cimes. Elle restait souvent en bas avec les autres à s’occuper des enfants des guenons, jouer à cache-cache avec les jeunes gorilles. Autant de mots que Hope avait appris à mesure de ses progrès en langage des signes. Kalima, la femelle orang-outan qui le lui avait appris ne connaissait pas l’inventaire complet des noms qu’avaient donné les hommes aux espèces. Elle en avait inventé d’autres Grand Bras, Col Rouge, Cul Arc-en-ciel, Canine… et aussi pour les oiseaux, les papillons, les rongeurs, les différents insectes qui peuplaient la forêt. Et dans la foulée avait choisi de reprendre son nom de baptême, comme réconciliée. Kalima lui avait raconté son histoire, à elle et aux autres. Comment les humains lui avaient appris le langage des signes et comment elle était parvenue à le transmettre à quelques uns. De ce zoo d’où certain s’étaient échappé, ou de laboratoires. Leur instinct, leur sens de l’auto préservation et la chance avait fait le reste. Ils s’étaient reproduit, cette forêt était un miracle climatique, cette caverne un abri sans pareil. Car il y avait différentes routes, un labyrinthe de pierre et toutes ne menaient pas vers la félicité. Hope était penché sur sa feuille de parchemin, du papier séché au soleil et ciré d’une fine couche de cire d’abeille. Elle avait appris à fabriquer de l’encre à force d’observation, faisant comme son père avant elle, cherchant et réfléchissant. Elle racontait leur histoire à elles et à eux. Jour après jour, feuille après feuille, et parfois le soir lisait pour les autres, les petits, les femelles, les grands dans les arbres. Parfois elle accompagnait ses mots en signes pour ceux qui étaient initiés. Elle n’était pas certaine de savoir pourquoi elle le faisait. Peut-être parce que Kalima lui avait transmit quelque chose. Parfois son auditoire était toute ouïe et regard, d’autre fois s’en fichait ou presque. Kalima elle, était toujours présente, satisfaite, comme si elle avait espéré ce moment depuis longtemps. Hope leva les yeux de sa feuille, un oiseau rouge volait au-dessus des arbres, ses plumes irisées par un rayon du ciel au loin. Peut-être qu’un jour elle aurait envie de reprendre sa propre route, retourner dehors, mais pour le moment elle n’en voyait pas l’intérêt. Peut-être qu’un jour elle aurait envie de fonder une famille à son tour, comme Kalima et les autres. Qu’elle irait se chercher un homme à son goût et pas trop taré. Mais qu’est-ce qui se passerait après ? Quand ses enfants auraient grandi ? Et que leurs enfants grandiraient à leur tour. Que feraient-ils de cet endroit ? Que feraient-ils du monde qu’il restait dehors ? Ils recommenceraient comme avant à tout saccager ? Qui sait, peut-être pas. Peut-être qu’elle saurait les éduquer, transmettre, qu’elle saurait leur faire voir les choses, observer, sentir, goûter à leur présent au lieu de vouloir toujours plus sans jamais savoir vraiment quoi. Qui sait ?.

Elle regarda le tas de feuilles séchées à côté d’elle et eut une idée.