Gladys

Gladys regardait les steaks griller sur la plancha. Quinze centimètres de barbaque épaisse comme un doigt qui fumaient et grésillaient sur la plaque d’acier surchauffée, un peu de beurre persillé qui courait sur la chair grise. Elle revoyait les lambeaux de viande à la broche, entendait les rires, les cris de joie, la saoulerie. Derrière elle le pizzaïolo était occupé à étaler ses pâtons, il travaillait vite, les gestes automatisés, le visage creusé et tendu, au-delà, par le passe-plat bruissait la foule des clients. Vendredi soir dans le centre de Lyon, les touristes, les familles, les étudiants en goguette, deux cent couverts minimum. Les bruits de la salle se confondaient aisément. De loin, l’esprit ailleurs ça aurait pu être le vent sur la brousse, les insectes dans les hautes herbes, le cri des singes et des oiseaux. Et les rires, les rires des camarades, les blagues qui fusaient, les déclarations guerrières. Le tintement des bouteilles de vin de palme, l’odeur de l’herbe qui se mélangeait à celui de la forêt environnante, de la graisse d’arme, de la transpiration, de la viande cuite. Du sang frais.

–       Oh ils arrivent ces steaks salades !? Gladys tu fais quoi ?

Gladys n’était pas là, les yeux rivés sur un paysage intérieur de son passé. Le responsable fit signe au pizzaïolo qui se retourna et lui tapa sur l’épaule sans un mot. Gladys leva les yeux. Distraite, absente, avec une lueur étrange dans le regard.

–       Gladys ça va ? Les steaks c’est pour quand !?

Le responsable avait une petite quarantaine d’année, grand, mince, blond avec un air perpétuellement anxieux, pressé. La pizzeria appartenait à une chaine locale comprenant trois autres établissements, Gladys était là depuis un mois et depuis un mois il était derrière elle à surveiller tout ce qu’elle le faisait, à la former et à la houspiller chaque fois qu’elle rêvassait comme là.

–       Oui ça va là, ça arrive, ça arrive.

Et distraitement elle retourna la viande avec sa spatule. Le responsable fixait la plancha qui fumait.

–       On avait dit deux saignants et un à point, pas les trois à point !

–       Hé ? Mais arrêtes de t’inquiéter là, je sais ce que je fais ! S’exaspéra la jeune femme.

Elle n’était pas grande, peut-être un mètre soixante ou soixante deux, avec des bras et un visage nerveux, le front bombé, la bouche épaisse aux lèvres mauves, des petits seins, les jambes légèrement arquées, la peau couleur minuit qui brillait par éclats métalliques sous l’éclairage cru de la cuisine.  Elle portait une tenue de cuisine noire avec un bandana de même couleur qui lui enfermait ses cheveux réunis en chignon. Elle avait un peu l’air d’un ninja et c’est ce qui lui plaisait dans cette tenue, ça ressemblait à ce qu’elle portait là-bas. Il avait fallu que le responsable se bagarre avec elle pour qu’elle ne travaille plus en tong et qu’elle cesse de grignoter pendant le service, les garnitures réservées aux pizzas. Gladys avait souvent faim. Dès qu’elle pouvait elle mangeait quelque chose. En réalité ce n’était pas vraiment de la faim, c’était l’abondance. Elle qui avait survécu parfois en n’ayant à manger que de l’herbe, l’Europe, la France, lui était immédiatement apparu comme un gigantesque frigo dont elle avait l’impression de profiter comme une princesse, chaque fois qu’elle pouvait avaler quelque chose qui lui faisait envie. Elle aurait pu être obèse si son organisme ne brûlait pas tout comme un réacteur nucléaire. Son corps était comme ses bras, secs, musclés, nerveux et couvert de cicatrices. Le visage du responsable s’allongea, il se précipita dans la cuisine et alla directement voir la viande.

–       Pas m’inquiéter ? Cette viande est archi cuite !

Elle le regarda distraitement, il avait vraiment l’air scandalisé. Avec les blancs c’était toujours pareil, ils se prenaient tous tellement au sérieux, comme s’ils étaient général de quelque chose, lanceur de fusée.

–       Hé ? C’est très bon comme ça, la viande ça doit être bien cuit sinon il y a maladie là !

Elle se rendait parfaitement compte qu’elle était de mauvaise foi mais admettre son erreur devant ce blanc c’était une autre question. Il la bouscula, attrapa la viande avec les doigts et la jeta dans la poubelle.

–       C’est de la merde ! On n’est pas en Afrique ici hein, y’a pas de maladie ! S’écria-t-il.

Il ouvrit le frigo, attrapa le bac à steak, prit trois nouvelles tranches et les jeta sur la plancha. Gladys regardait la poubelle à la fois furieuse et outrée. Comment osait-il jeter de la nourriture comme ça ?

–       Hé mais toi pour qui tu te prends pour jeter la viande comme ça hein !? Aboya-t-elle des éclairs dans les yeux.

Le responsable la regarda stupéfait, elle se tenait jambes bien campée, les poings sur les hanches, le fixait l’air réellement furieuse. Des employées dans son genre, il en passait tous les mois, toutes les semaines parfois. Le personnel allait et venait dans les cuisines. Il faisait son possible pour écrémer les candidats à problème mais il avait aussi des besoins, des urgences. Comme de trouver un grilladin rapidement depuis que le dernier avait obtenu un boulot mieux payé ailleurs. Il faut dire que la boite ne payait pas beaucoup. A peine mille deux cent euros pour un employé expérimenté, huit cent dans son cas. Seuls les serveurs touchaient un pourcentage sur leur recette s’ils avaient de bons chiffres. Pour faire rêver les cuisines il promettait mutuelle et actionnariat au bout d’un an et demi de fonction. Mais Gladys s’en fichait, tout ça c’était des trucs de blanc pour manger leur salaire. C’était son troisième emploi depuis qu’elle avait obtenu une carte de séjour d’un an, tous aussi mal payés, tous durs, tous sous la tutelle d’un blanc ou d’un autre. Trois emplois mais seulement deux boulots, femme de ménage ou cuisinière, qu’est-ce qu’elle aurait pu faire d’autre ? Elle avait quitté l’école à sept ans. Tout ce qu’elle savait de la vie de femme c’était ça, faire le ménage et la cuisine pour les hommes. Sauf dans la brousse, dans la brousse elle était Cœur Noir, Capitaine Cœur Noir, et aucun homme ne la commandait. Le responsable n’était pas le genre d’homme à s’encombrer, un mois qu’il essayait de faire quelque chose de cette fille, et puis il y avait cette désagréable manie de le tutoyer, il en avait assez. Elle travaillait dur et savait mettre les autres au travail mais justement, elle se prenait un peu trop pour la chef.

–       Bon ça suffit, vous prenez vos affaires et vous vous en allez.

La bouche de Gladys se referma d’un coup sec, stupéfaite, décontenancée un bref instant. Prise d’un mouvement d’humeur elle renversa un bac plein de sauce tomate par terre qui explosa comme une nappe de sang sur le lino. Elle resta une seconde à contempler la flaque à ses pieds éclaboussés, comme hébétée puis l’enjamba d’un pas furieux et fila dans les vestiaires.

–       Non mais ça va pas ! S’écria le responsable en la suivant. Je vous préviens vous allez nettoyer avant de partir !

Elle lui claqua la porte du vestiaire au nez. Elle entendait les cris, le staccato des Kalachnikov et des PKM, les cadavres flottaient sur la surface du fleuve le ventre ballonné, un ruisseau de sang courait le long du caniveau. La tête lui tournait, elle se changea en vitesse, jetant ses affaires dans un sac en plastique avec ses sabots. Ils étaient au restaurant, mais qu’est-ce qu’elle en avait à faire. ? Elle ouvrit la porte, le blanc était toujours là, bras croisés, indigné comme les blancs savent l’être.

–       Je vous préviens vous allez tout nettoyer avant de partir !

Elle le regarda l’air de se dire qu’il était fou, le bouscula et passa dans l’autre pièce. Il avait aperçu les sabots dans le sac, il la poursuivi.

–       Montrez moi ce que vous avez prit ! Dit-il sur ses talons.

Mais elle n’écoutait pas, elle croisa le regard du pizzaïolo qui nettoyait la sauce tomate, d’autres images lui traversèrent la tête, toujours les mêmes. La guerre, la brousse, les morts. Quand le responsable essaya de la retenir par le bras. Soudain ce fut comme si son esprit oblitérait toute pensée, tout souvenir, elle se retourna à la vitesse d’un serpent saisissant le couteau qui trainait sur une planche à découper et lui colla le tranchant sur la gorge. Ses yeux parlaient de meurtre, son visage était un bloc de rage, pendant un instant le responsable crut qu’il allait mourir.

–       Gladys ! Mais qu’est-ce que tu fais t’es folle !? S’écria le pizzaïolo.

Ses phalanges blanchirent sur le manche, elle appuya un peu plus sur la gorge au point de faire perler le sang, l’autre était livide, n’osait plus rien dire puis aussi soudainement qu’elle s’était emparé du couteau, elle le laissa tomber par terre et sorti en trombe.

Gladys vivait en France depuis quatre ans, dont trois comme illégal. Elle avait eu de la chance, un de ses anciens patrons avait appuyé sa demande de carte de séjour, et comme c’était un de ces blancs qui connait du monde, elle l’avait obtenu sans mal. Et puis le blanc avait voulu coucher avec elle. Gladys ne supportait plus qu’aucun homme la touche. Elle avait été violée trois fois dont une fois par plusieurs hommes et divers outils, ils l’avaient laissé pour morte, anéantissant tous ses espoirs de devenir maman, elle s’était juré que le prochain elle le castrerait avec les dents. Mais on ne fait toujours comme on veut et elle avait été violée deux autres fois après ça. Alors plus jamais. Le blanc n’avait pas beaucoup apprécié qu’elle le gifle à tour de bras, il avait même fait venir la police, mais ce n’était pas grave, à l’époque elle avait déjà sa carte de séjour. Elle vivait dans un squat du troisième arrondissement. Un immeuble condamné à la démolition qu’elle avait investi avec quelques autres, deux syriens, une famille de malien, trois somaliens, une famille de roumain. La méfiance régnait entre eux, les roumains se méfiaient des noirs en général, les syriens se méfiaient de tout le monde, les maliens regardaient les somaliens de travers. Mais cahincaha ils cohabitaient sans que leur différence et leur méfiance n’en viennent aux mains et n’attire bêtement la police. Gladys n’avait plus aucune famille, frères, sœurs, parents massacrés par les rebelles, du moins c’est qu’elle avait cru jusqu’à il y a sept mois, jusqu’à ce qu’elle reçoive un coup de fil d’une assistante sociale. Pauline, sa sœur était en vie ! Et mieux elle était en France ! A Paris. Elle avait eu plus de chance qu’elle, recueilli par des pères blancs, ils lui avaient obtenu le statut de réfugié et l’avaient envoyé en Europe. Depuis elle avait fait son chemin. Elle était coiffeuse dans un salon de blanc et vivait à Saint Denis avec son petit copain, un blanc également. Elle était même venue à Lyon une fois la voir. Ah la, la quelle retrouvaille après toutes ces années ! Elles étaient même allé au restaurant ensemble, et comme elles avaient du mal à se quitter, cette nuit là, elles avaient dormi dans la chambre d’hôtel de Pauline, dans les bras l’une de l’autre, comme quand elles étaient enfants. Gladys rêvait de monter à Paris la rejoindre encore fallait-il en avoir les moyens. Tout coûtait cher chez les blancs. Le voyage, les habits, le manger, et puis il faudrait trouver un logement et un travail. Déjà qu’elle avait du mal à garder le sien ici…  Avant de faire le ménage ou la cuisine elle avait bricolé, vendu des parfums et des sacs à main contrefait, cueilli le raisin et les fraises, elle s’était même fait embaucher dans une usine, aux expéditions, jusqu’à ce que l’inspection du travail se pointe. Elle rentra à pied histoire de se calmer, chasser les images qui lui traversaient la tête, dissiper les sons. Pourquoi elle s’était remit soudain à penser à tout ça ? A ce qu’ils avaient fait dans la brousse, à la guerre, aux ennemis qu’on mangeait ? Ca faisait au moins deux ans que ces souvenirs ne l’a hantaient plus. Pourquoi ce soir ?

Gladys croyait en Dieu, et pendant des années elle avait cru que Dieu était avec elle. Pendant des années elle avait été convaincue que Dieu punissait ceux qui faisaient du mal et récompensait les gentils. Mais Dieu s’en fichait. Dieu n’avait pas tué ceux qui avaient massacré sa famille, elle n’avait jamais réussi à se venger de ses violeurs, pire, elle avait autorisé ses hommes à violer, des fillettes, des vieilles, des femmes, peu importait. Est-ce qu’elle croyait pour autant au destin, que Dieu nous avait déjà tracé notre route ? Non pas, mais elle croyait au message, et cette nuit là elle rentra avec un mauvais pressentiment qui lui fit appeler sa sœur, elle était sur répondeur. Elle rappela le lendemain, la même chose. Elle avait passé la nuit à faire des cauchemars, elle était de plus en plus inquiète et sorti de son lit de mauvaise humeur. Elle partageait l’étage avec les maliens. Ils s’étaient arrangés pour monter une bouteille de gaz et un réchaud, la cuisine se tenait dans ce qui avait été un salon, quatre chaises disparates, une table de camping, la vaisselle dans un seau d’eau et le mari et la femme entrain de boire un café en silence. Ils se saluèrent, comment ça va ? Ca va, les enfants ? Dieu merci ils vont bien. Les palabres habituelles, tous les jours les mêmes, pas beaucoup plus. Ce matin ça lui allait très bien. Un grand café, une toilette sommaire au seau, et une longue marche à travers le quartier l’aida à chasser les cauchemars et ils ne réapparurent plus les jours qui suivirent. Pourtant le surlendemain elle avait de quoi être inquiète, le téléphone de sa sœur était carrément coupé. Elle ne connaissait pas le numéro de son petit ami, juste celui de l’assistante sociale qui lui dit qu’elle ne l’avait pas vu depuis au moins un mois. Gladys décida de vider les trois cent cinquante euros qu’elle avait sur son compte et prit le bus jusqu’à Paris.

Elle avait son adresse parce qu’elle le lui avait écrite, excepté qu’elle savait à peine lire et pas du tout écrire. Gladys était une fille simple qui avait appris à se débrouiller seule en Europe comme dans son pays, elle demanda son chemin sans ambages à une fille qui lui semblait gentille, bonne pioche, la fille lui indiqua la ligne de métro. C’était la première fois qu’elle mettait les pieds dans la capitale, tout ce monde, ces avenues interminables, ces tunnels de métro odorant la pisse, ça lui faisait mal à la tête. Quand le musicien vint jouer de son accordéon, elle fit énormément d’effort pour pas se jeter sur lui et accueilli la surface avec délivrance. La première chose qui l’avait frappé en arrivant en Europe c’était les mendiants, il y en avait partout, et à Paris en particulier. Dans son pays c’était mal vu de mendier, à moins d’être handicapé c’était les feignants qui mendiaient. Elle ne s’était jamais avili jusque là, Dieu l’en garde, elle préférait voler plutôt que supplier. Mais ici c’était comme si tout le monde perdait le peu de dignité qui lui restait, comme si ça ne suffisait déjà pas d’être loin de chez soi, obligé de vivre dans un pays froid, compliqué et remplit de blancs. Dans son esprit les blancs ce n’était pas forcément l’ennemi mais c’était le pouvoir, et le pouvoir il fallait s’en méfier. Comme les chinois, eux aussi c’était le pouvoir, d’ailleurs elle ne les aimait pas beaucoup en plus de s’en méfier. Ils étaient racistes, intraitables en affaire et on ne savait jamais ce qu’ils pensaient. Comme elle se méfiait des arabes, des rwandais, des centrafricains, des angolais et plus simplement de tout ceux qui n’était pas de sa région, de son ethnie et qui ne parlait pas sa langue natale. Pour elle, vivre aussi loin du monde qu’elle connaissait c’était comme d’être un chien vivant au pays des chats. Tout était motif de défiance, tout ou presque était nouveau et étrange, tout n’était qu’un outil dont elle se servait pour survivre, les gens, les choses, les institutions. A nouveau elle se fit aider pour trouver son chemin s’adressant à des noirs au hasard du chemin. Reconnaissant un pays elle lui demanda s’il connaissait sa sœur, il lui rit au nez. Finalement elle parvint à l’adresse indiquée. Le hall était envahi par des jeunes qui fumaient du shit et en vendait probablement, Gladys ne fumait plus depuis qu’elle était en Europe, ça lui donnait des cauchemars, et évitait même de boire parce qu’elle savait qu’elle avait le sang chaud quand elle était alcoolisée. Elle ne fit pas attention à eux et sonna à l’interphone, en vain. Finalement elle parvint à entrer en passant derrière une vieille dame, mais à l’étage non plus ça ne répondait pas. Elle avait roulé toute la nuit, il était à peine sept heures du matin, où pouvait-elle bien être ? Gladys commençait à être très inquiète. Faute de mieux elle questionna les garçons en bas mais personne ne la connaissait comme ça arrivait dans ce genre de grand ensemble, est-ce qu’ils connaissaient en revanche son copain Kevin ? Oui ça leur disait quelque chose, apparemment c’était un « cli » comme ils disaient, un client. Mais ils ne l’avaient pas vu depuis quelques jours déjà. Si elle avait été une blanche elle serait allée voir la police, si elle avait même été française elle serait allée les voir. Mais par chez elle la police ne valait pas beaucoup mieux que les bandits et à moins d’avoir de quoi les payer jamais ils ne se bougeaient. Alors elle imaginait que c’était plus ou moins comme ça ici, ce qu’elle avait vu jusqu’à présent de la police locale ne l’avait pas invité à croire à la justice, à l’égalité, la fraternité et tout leur nanani. Les policiers aussi étaient racistes. Au lieu de quoi elle se chercha un hôtel en ville. Cinquante euros la nuit, un lit, un bureau, une armoire, une vraie salle de bain, une télévision, pour elle comme un goût de luxe. Elle alla faire les courses, de quoi manger froid devant la télé, prit une douche, fit une sieste toujours devant la télé. Elle ne s’était jamais habituée au confort des matelas, même chez elle, elle dormait sur une couverture à même le sol, comme au pays, comme dans la brousse. A la télé des blanches se disputaient dans une grande cuisine de luxe, elles étaient en maillot de bain, entourés de garçons et de filles, les garçons étaient tous tatoués. Les Anges à Miami. Elle aimait bien regarder les émissions de télé réalité, des blancs bêtes dans des décors de rêve, elle s’imaginait à leur place, en Amérique. Avec sa débrouillardise elle était sûr qu’elle s’en sortirait, en plus elle était travailleuse, en Amérique ça comptait. Parfois elle rêvait d’aller là-bas, à New York ou Los Angeles mais ça lui semblait si loin que c’était comme de regarder un film dans lequel on ne serait jamais. Quand elle était au pays déjà elle en rêvait de cette Amérique là, avant que la guerre ne l’emporte elle et toute sa famille elle parlait de partir et s’installer là-bas, mais finalement ça avait été l’Europe parce que c’était tout ce que les passeurs proposaient. Elle retourna à l’immeuble dans l’après-midi, toujours en vain. Si seulement elle avait eu l’adresse de son travail ! Gladys alla s’installer sur un des bancs du square non loin et attendit. Le soir vint sans qu’elle ne voie signe de vie de sa sœur. Alors elle se résolu à demander aux voisins.

–       Ils sont partis, lui expliqua une dame.

–       Partis ?

–       Il y a deux ou trois jours, je sais plus, ils sont partis avec des amis je crois.

–       Des amis ? Tu les connais?

–       Non, ils étaient avec eux quand je suis revenu des courses. Alors vous êtes la grande sœur de Pauline ? C’est une gentille fille Pauline.

–       Oui… euh. Tu sais où ils sont allé ?

–       J’ai pas demandé mais ils avaient l’air pressé.

Elle trouvait ça louche, elle rentra à l’hôtel en ruminant, essaya de se distraire en regardant la télé mais comme ça ne passait pas descendit à la recherche d’un bar ouvert le soir. Finalement ce fut un pub avec des tables de billard et les jeunes du coin en train de jouer autour. Gladys se rendit au comptoir, se posa sur un tabouret et commanda une pinte. Il y avait deux groupes, une bande avec des garçons et des filles et une autre composée uniquement de garçons, au bar se tenait également quelques jeunes et quelques moins jeunes. Elle les observait distraitement en réfléchissant à un moyen de retrouver sa sœur. Peut-être que la voisine savait où ils travaillaient l’un et l’autre, ça serait un début, et puis aussi aller voir dans les hôpitaux, au cas où.

–       Hé maman je te payes un verre ?

Elle leva les yeux sur un noir à peau claire, sweat rayé, collier de corail autour du cou, beau sourire, la trentaine, mais elle n’était pas intéressée.

–       Non merci j’ai ce qu’il me faut, répondit-elle en détournant la tête.

–       Oh maman je mord pas tu sais, insista l’homme.

Elle ne répondit pas contemplant les jeunes là-bas. Des garçons comme dans le hall de sa sœur, avec des casquettes et des survêtements, le genre dont elle se méfiait comme du reste. Il posa sa main sur son avant-bras.

–       Allez fait pas la gueule, un de perdu dix de retrouvé.

Elle se tourna vers lui sans comprendre et dégagea son bras.

–       Eh maman t’énerve pas, je plaisante !

–       Laisse-moi tranquille toi d’accord ?

Ses yeux ne plaisantaient pas, le ton était sec, le type recula par réflexe, un peu surpris. Elle l’oublia aussi tôt retournant à la partie de billard là-bas, quand une fille passa devant elle, commander un verre. Ses boucles d’oreille. Gladys tomba en arrêt devant ses boucles d’oreille. Deux triangles d’argent ciselé rehaussée de perles de couleur.

–       Eh mais toi où tu as eu ces boucles d’oreille ?

La fille, une arabe d’une vingtaine d’années, la toisa avant de répondre.

–       C’est mon copain qui me les a offert, pourquoi ?

Parce qu’elle les avait elle-même offert à sa sœur la dernière fois qu’elles s’étaient vu, elle en aurait donné d’autant sa main à couper qu’elle avait été obligé de les réparer avant de lui donner, changer deux perles qui s’étaient détachées quand elle les avait volé.

–       Ton copain ? Il est où ?

Elle regarda les garçons à la première table, la fille recula.

–       Eh mais elle bizarre celle-là, reste tranquille toi.

–       Où il est, montre le moi ! Ordonna Gladys.

La fille s’éloigna vers ses copains en faisant un signe qu’elle était folle, un des garçons s’approcha.

–       C’est quoi le problème Samia ?

–       La khalouch là, elle en veut à mes boucles d’oreille.

–       C’est quoi ces conneries ?

Il regarda Gladys, elle se tenait raide, la bouche ouverte, les yeux mauvais.

–       C’est toi son copain ?

–       Qu’est-ce que tu veux toi ?

–       Réponds c’est toi son copain ?

–       Ouais pourquoi c’est quoi ton problème à toi ?

–       Les boucles d’oreille où tu les as eu ?

Elle remarqua son changement d’expression.

–       Je les ai acheté pourquoi ?

Elle n’en croyait pas un mot, elle le lisait sur son visage il mentait. Il racontait des bobards comme un villageois essayant de sauver un sac de riz, elle savait lire les expressions des gens, c’était une des choses qu’on apprenait à la guerre.

–       Tu mens ! Tu les as volé ! Où est Pauline !?

Instantanément son visage se referma, comme s’il venait de réaliser qu’elle avait découvert son mensonge.

–       Hein ? De quoi tu parles toi ? T’es malade connasse ?

Ce fut le moment que choisi le lourd pour intervenir.

–       Allez maman, laisses, tu vois bien qu’il sait pas de quoi tu parles, dit-il en l’encourageant, la main sur l’épaule. Qu’est-ce qu’il avait à toujours vouloir la toucher celui-là ?

Elle bondit de son tabouret comme un ressort.

–       Toi dégages ! Fous moi la paix ! Aboyé, les lèvres retroussées comme si elle s’apprêtait à mordre.

Le type recula, interloqué mais l’éclat avait attiré l’attention du portier. Il approcha sa masse et demanda ce qui se passait.

–       Eh mais je sais pas moi c’est cette conne qui fait des histoires là.

Traité de conne une fois de trop. Ignorant la carrure du portier elle se jeta sur lui si violemment qu’elle le renversa par terre.

–       Où est Pauline !? Voleur !

Le portier l’écarta sans mal et la mit dehors alors qu’elle hurlait toujours après sa sœur et qu’il était un voleur. Une fois sur le trottoir, elle essaya de parlementer avec le costaud mais autant s’adresser à un mur, il lui dit que si elle ne décanillait pas vite fait il se chargerait de lui botter le cul. Gladys disparue dans la nuit, tremblante de colère. Elle n’était pas le genre de fille à renoncer facilement, ni à oublier. Au lieu de retourner à son hôtel elle attendit sur le trottoir d’en face que le garçon sorte. Elle se tenait dans le renfoncement d’une porte de sorte qu’on ne la voit pas du pub. Elle ruminait, l’inquiétude, la colère, la frustration. Si bien que lorsqu’il apparu enfin avec ses copains, elle était un fauve prêt à bondir. Mais il ne lui donna pas l’occasion de le faire, montant en voiture et disparaissant alors qu’elle essayait de déchiffrer la plaque. Elle avait reconnu deux lettres un M et un L et deux chiffres, 93.

Cette nuit là elle dormi peu et mal. Les souvenirs qui revenaient et se mélangeaient. La fois où ils avaient attaqué le village et tué ses parents à coup de machette. Elle entendit les hurlements de sa mère, revit la cervelle de son frère, allongé dans les hautes herbes le crâne fendu comme une coco. Elle sentit les flammes incendier la brousse, l’odeur de la chair qui brûle, l’odeur du sang qui coagule, entendait le bourdonnement des mouches, les croassements des charognards, se réveilla en sursaut le nez plein du parfum des cadavres qui flottaient nus dans sa tête en tas obscène. Elle avait envie de vomir, le cœur lourd, triste, avec l’intime certitude que cette fois elle avait perdu sa sœur pour de bon. Peu importe ce qui s’était passé, où elle était parti, elle était certaine qu’elle ne la reverrait jamais. Pourtant ce matin là, après avoir fait sa toilette, profité du plaisir d’une vraie douche, elle retourna chez Pauline dans l’espoir de questionner la voisine. Au lieu de quoi elle eu la surprise de trouver deux policiers devant chez elle.

–       Qu’est-ce qui se passe qu’est-ce qui est arrivé à Pauline ?

Elle avait direct filé sur eux, les questionnant de sa voix rauque et autoritaire. Les deux flics se regardèrent dubitatif puis l’un d’eux appela son supérieur.

–       Vous connaissez les personnes qui habitent ici ? Demanda un des flics.

–       Oui c’est ma sœur avec son copain.

Le lieutenant apparu.

–       Vous vous appelez comment je vous prie ?

Elle hésita, elle avait déjà tant de fois menti à la police que dire la vérité demandait un petit effort.

–       Agbo, Gladys Agbo.

Le flic en civil prit une mine grave.

–       J’ai une mauvaise nouvelle pour vous mademoiselle Agbo.

Il y a un ravin entre  savoir les choses, même intimement, et être devant le fait accompli. Avoir un pressentiment et le voir se réaliser. La nouvelle l’atteint comme un coup de poing en plein ventre, pourtant elle ne pleura pas sur le moment. Elle écouta le flic incrédule. Sa sœur avait été retrouvée dans un terrain vague deux jours auparavant, il l’invita à venir reconnaitre le corps. C’est là bas, à la morgue, devant son corps dénudé qu’elle craqua. Elle hurla, elle pleura, elle se roula par terre comme une enfant qui ne veut pas accepter l’inéluctable. Ce fut si violent qu’on dut l’évacuer et on la laissa là, sur une chaise, convulsant de larmes, incapable de s’arrêter, comme si tout ce qu’elle avait retenu comme chagrin depuis qu’ils l’avaient enlevé lui explosait soudain au visage. Sa sœur, son unique sœur survivante avait été battue, torturée et sans doute violée.

Le monde avait perdu son sens. Dieu se moquait d’eux. De leurs espoirs, de leur vie, de ce qu’ils subissaient au cours de celle-ci. Dieu marchait avec le diable et ensemble ils ricanaient de leur sort. Le monde n’avait plus d’axe. Dans la forêt, dans la brousse elle avait avancé sans réfléchir. Les premiers mois, la première année, elle s’était contentée de survivre persuadée d’être seule au monde, de ne plus pouvoir compter que sur elle. Et les années suivantes elle avait continué sur ce mode, surmontant sa peur et sa solitude en la transformant en colère. Elle avait brûlé en elle jusqu’en Europe, lui avait maintenu la tête hors de l’eau, sa colère comme moteur à sa survie. Et puis elle avait appris à pardonner aux choses, à son passé, à ce qu’elle avait fait ou non, à elle-même et Pauline était soudain réapparu dans sa vie. Comme un signe. Comme si Dieu l’encourageait sur le chemin de la rédemption. Mais maintenant, quel signe devait-elle voir ? Quel sens donner à sa mort ? A cette mort atroce en particulier ? Qui avait-il à comprendre là-dedans ? Rien, Dieu se moquait d’eux. Elle erra pendant presque deux jours avant de retrouver le chemin de son hôtel. Deux jours et une nuit à aller au hasard des rues, hébétée, parfois fondant en larmes sans raison apparente, parfois se paralysant à un coin de rue, dans un square, devant une boutique, à rester prostrée le regard fixe jusqu’à ce que quelqu’un s’inquiète et qu’elle se mette à hurler on ne savait quoi en ingala. Alors elle repartait en continuant de soliloquer comme une folle jusqu’à ce que le chagrin la reprenne. Soixante heures comme ça et dont elle ne garda aucun souvenir. Quand elle retrouva son hôtel finalement elle dormi jusqu’au lendemain midi et s’éveilla vide. Comme si on avait creusé en elle pendant la nuit, fait un gros trou à l’intérieur duquel elle ne ressentait rien, ni haine, ni chagrin, ni amour, seulement de l’indifférence. Un lieu où le monde n’avait plus rien à faire, même pas un cimetière intérieur, pas même habité des fantômes de sa sœur ou de sa famille, juste un désert sans ossement.

–       Tu vas pas faire d’histoire ce soir hein ?

–       Promis patron, sage comme une image !

Une femme, le portier du pub la laissa entrer, une femme ne pouvait pas lui poser plus de problème qu’il ne saurait gérer. Le garçon qu’elle cherchait n’était pas là mais elle était patiente et déterminée. Elle s’installa au bar et commanda un soda. Personne ne la dérangea cette fois, et comme le portier rentrait de temps à autre, la surveillant de loin, elle fini par se rendre à une table de billard. Elle avait déjà joué au pays quelque fois, elle n’était pas douée, savait à peine tirer sur les billes mais en attendant ça l’occupait. Plusieurs groupe entrèrent au cours de la soirée, des jeunes et des moins jeunes mais elle ne vit pas le garçon ni sa copine. Elle resta jusqu’à la fermeture en vain. Gladys ne se découragea pas pour autant, le lendemain, elle retournait au pub et commandait à nouveau le même soda que la veille. Il apparu environs deux heures avant la fermeture, avec ses copains, visiblement déjà bien défoncé, alcool et shit à leurs yeux rouges et leurs airs hébétés. Dès qu’elle les vit elle ressorti et chercha leur voiture, sans la trouver, après quoi elle attendit un peu plus loin, hors de portée du portier, une capuche sur la tête. Ils ressortirent une heure plus tard, titubant et parlant bruyamment. Elle surgit d’une ruelle en silence, l’acier du marteau étincelant brièvement avant de s’abattre de toute ses forces sur une épaule, sa victime hurla, elle ne laissa pas l’occasion aux autres de comprendre ce qui leur tombait dessus. Elle se mit à cogner à tour de bras, un genou, deux têtes, un ventre, le dos, silencieuse, acharnée, rapide, sèche. A peine s’ils parvinrent à se défendre, complètement pris au dépourvu. Tous à terre, gémissant, elle attira le garçon par les cheveux dans la ruelle tout le frappant dans les bras, le thorax, les mains, tout sauf la tête parce qu’elle voulait vivant. Elle avait acheté le marteau dans l’après-midi, et l’avait caché dans une poubelle au cas où le portier la fouillerait. Le garçon criait, suppliait.

–       Arrête ! Arrête ! J’ai pas de fric ! Au secours !

–       Les boucles d’oreille où tu les as eu chien !?

–       Au secours ! Au secours !

–       Ta gueule chien !

Elle lui flanqua un coup de pied si fort dans l’estomac qu’il se recroquevilla comme une limace sous la flamme. La gueule ouverte d’un poisson mort, le visage violet, cherchant sa respiration, elle en profita pour le fouiller. Sa carte d’identité était au nom de Saïd Ben Hamou, né dans la Seine et Marnes et vivant dans le 93. Elle lui confisqua son portable, fouilla son portefeuille, trouva une carte de visite d’un salon de tatouage, la carte fidélité d’un grec, dix euros. Une photo apparemment de ses parents, une autre prise dans un journal, pliée en quatre et qui devait représenter son rêve de jeune homme, une grosse voiture de sport rouge avec une blonde à gros seins allongée sur le capot.

–       Les boucles d’oreille où est-ce que tu les as eu ?

–       Hein ? J’ai rien fait je vous jure !

–       Arrête de jurer chien, les boucles d’oreille que t’as donné à ta copine où tu les as eu !? C’est toi qui a tué ma sœur !?

–       J’ai tué personne je vous jure !

Elle le frappa sur la cuisse d’un coup de talon.

–       Arrête de jurer ! Dis-moi la vérité !

Il poussa un cri.

–       C’est Kevin ! C’est Kevin ! c’est lui qui me les a filé !

–       Son copain ?

–       Oui !

Elle repensa à ce garçon qu’elle n’avait jamais vu qu’en photo, comment sa sœur en parlait avec des étoiles dans les yeux. En ce qui la concernait tous les blancs se ressemblaient et aucun d’entre eux ne l’avait jamais attiré. Elle n’aimait pas les blancs, c’était de leur faute si le pays avait basculé dans la guerre, à cause des français même.

–       Il est où ? Répond !

–       Je sais pas il est où !

Elle lui donna un léger coup sur le nez avec la point du marteau, il enfoui son visage sous ses bras en couinant.

–       Je te jure je sais pas !

–       Arrête de mentir !

Elle abattu le marteau sur son bras, assez fort pour que la peau éclate, il poussa un hurlement à déchirer les tympans, juste au moment où les lumières d’un gyrophare glissaient sur les murs de la ruelle. Gladys leva les yeux et aperçu la silhouette de deux policiers avec leur barda autour des hanches. Elle le frappa une dernière fois et s’enfuit en courant, son marteau à la main.

–       Police ! Stop !

Elle les sema en entrant dans un parking, cachée sous une voiture, attendit là une partie de la nuit avant de retourner à l’hôtel.

–       Je te raconte ça, c’était dans les années 90, 95 un truc comme ça. Un gamin à l’époque ! Il avait ce paquet qu’il devait livrer à Sotto, et vu la répute qu’il avait à l’époque, il était un brin nervous tu vois ? Et le gars quand il est nervous, c’est une gonzesse, faut qu’il aille pisser.

–       Ah, ah, c’est vrai depuis qu’il est minot il est comme ça !

Cinq messieurs assis autour d’une table en train de taper le carton. Entre trente et cinquante ans, bronzés, lunettes de soleil, un bob pour l’un, une casquette anglaise pour l’autre, des pastis sur la table, des jetons de casino, et la piscine qui s’étalait derrière eux, langue turquoise au milieu d’une pelouse à la française bordée par une haie de platanes et de chênes.

–       Alors il est dans ce café de la Porte Champerret tu vois, et il va aux gogues. Cinq cent g de pure dans le benne, mais tu vois il a des principes, il aime pas pisser dans les pissotières, c’est comme ça.

–       Ouais moi non plus, les gus y peuvent pas s’empêcher de mater la bite du gus à côté

–       Moi le pélo qui me mate le zboum aux chiottes, je le démonte direct !

–       Tu m’étonnes !

–       Ouais… bref, il ouvre la porte de la cabine, et sur quoi qui tombe ? Un poulet en train d’en sucer un autre.

–       Nan !?

–       Je te jure !

–       Rigolade !

–       Putain il a fait quoi ?

Celui à la casquette anglaise ne répondit pas, il interpella les hommes qui sortaient de la maison, l’un d’eux avait le bras en écharpe et la main plâtrée.

–       Oh ! S’est passé quoi putain !?

Les autres oublièrent la conversation pour se tourner vers les nouveaux arrivants.

–       Ils se sont fait niqué par une gonzesse, Saïd et Tony sont à l’hôpital, expliqua, celui à la droite du blessé.

–       Une gonzesse ? C’est quoi ces conneries ?

Le blessé expliqua, elle s’était jeté sur eux sans sommation, avec un marteau, ils n’avaient rien eu le temps de faire, Saïd avait morflé, il avait la mâchoire cassée, la fille l’avait torturé. Tous ceux à la table se jetèrent des regards incrédules.

–       Vous étiez combien ? S’enquit l’homme au bob avec un accent du midi.

–       Saïd, Tony, Rachid et moi.

–       Tu veux dire qu’elle vous a niqué à quatre contre une ? S’exclama un autre.

Il ne répondit rien, haussant douloureusement les épaules.

–       Un marteau t’as dit ?

–       Oui.

–       Putain, mais qu’est-ce qu’elle voulait ?

–       Je sais pas, Saïd peut pas parler et quand je l’ai vu il était encore dans les vapes.

–       Et Tony comment ça va ?

–       Ca va il a l’épaule cassé mais c’est tout.

–       Mais ma parole c’est une échappée de l’asile celle-là ! S’écria celui au bob.

–       On fait quoi ? Demanda le grand qui se tenait derrière le blessé.

–       D’après toi ? Trouvez moi cette pute !

Gladys n’avait rien obtenu concret de son interrogatoire, il ne lui restait presque plus un sou et elle était à peine capable de déchiffrer les noms dans le portable qu’elle avait volé. Gladys était dos au mur, et cent fois dans sa vie elle s’était retrouvée ainsi. Comme un animal blessé et acculé c’était dans ces moments qu’elle était la plus imprévisible, la plus dangereuse. Certes elle savait à peine lire mais ça n’empêchait pas de poser des questions, au réceptionniste par exemple, en payant sa dernière nuit. Il déchiffra pour elle la carte du tatoueur et lui trouva l’itinéraire sur Google, c’était à Paris à côté des Halles. Tous les blancs se tatouaient de nos jours, il y en avait plein les rues comme autant de candidats à la télé réalité. Elle n’avait pas d’opinion sur les tatouages, elle en avait elle-même sur un de ses biceps mais cette façon de vouloir avoir l’air différent en ressemblant à tout le monde, elle trouvait qu’il n’y avait que les blancs pour faire ça. Ca les préoccupait beaucoup d’être différent, de se dire différent, à part. Comme s’ils pensaient qu’ils méritaient plus que les autres peuples. Les blancs étaient si prétentieux. Elle ne savait pas bien ce qu’elle allait faire dans cette boutique mais pour le moment elle n’avait pas de meilleur piste pour trouver le copain de sa sœur.

–       Bonjour, je peux vous aider ?

Une grande fille brune avec des anneaux partout et un tatouage qui lui montait le long du cou. Derrière elle il y avait un rideau, on entendait le bruit d’une aiguille.

–       Kevin, où il est ?

La fille marqua un arrêt, surprise.

–       Qui ?

–       Kevin tu connais Kevin ?

–       Euh Kevin comment ?

Une voix retentie de derrière le rideau.

–       Qui le demande ?

Gladys se raidit.

–       Il est où !?

Un homme passa le rideau, la quarantaine, les cheveux blancs, les mains et les bras recouverts de tatouages.

–       Il est en vacance Kevin, dit-il, je peux vous aider ?

–       Où en vacance ?

–       Euh… je sais pas, vous êtes qui exactement ?

–       La sœur de sa copine, répondit-elle spontanément.

–       Oh… bin je sais pas où il va en vacance moi, vous avez pas son numéro à votre sœur ?

Elle le dévisagea froidement pendant quelques secondes avant de répondre sèchement.

–       Elle est morte.

–       Oh… euh…. Désolé.

–       Kevin il est où !?

–       Je vous dis je ne sais pas… mais s’il appelle, on peut vous joindre quelque part ?

Ses yeux s’étrécirent, cherchant le vice dans cette question, le tatoueur affichait un air attentif et en même temps las, ça n’avait pas l’air de l’intéressé plus que ça mais il voulait bien rendre service. Elle grogna  que ça allait et ressorti. Le tatoueur décrocha son portable.

–       Putain de Pamela Anderson.

Ils étaient installés dans un monospace vert bouteille aux vitres teintés, l’un lisait le Figaro, l’autre regardait devant lui le paysage morne d’un parking d’hôtel.

–       Quoi, de quoi tu causes ? Dit celui sur le siège passager en levant les yeux de son journal.

–       De cette salope de Pamela Anderson.

–       Ouais j’ai compris mais qu’est-ce qu’elle a fait cette conne ?

–       C’est à cause d’elle !

–       C’est à cause d’elle que quoi ?

Le chauffeur donna un coup de poing sur le volant.

–       C’est le bordel à la maison.

–       Ta grosse ?

–       Non sa fille… Tu sais ce qu’elle nous a fait ?

–       Nan.

–       Elle a balancé tous les manteaux de fourrure de Liliane à la benne.

–       Hein ? Mais elle est dingue ! Pourquoi elle a fait ça ?

–       A cause de cette conne de Pamela Anderson !

–       Où est le rapport ?

–       Cette pute elle milite dans une association américaine pour les animaux, « plutôt nue qu’avec une fourrure » c’est leur slogan.

–       Oh la la.

–       Ouais, et la petite elle est à fond écolo en ce moment.

–       Font chier avec ça. Ils nous emmerdent, putain d’écolos on va bien tous crever alors qu’est-ce qu’on en a foutre de toutes leurs histoires de sauver le monde !

–       Sauver le monde mon cul, ce qu’ils veulent c’est se donner bonne conscience en faisant les kékés sur internet.

–       Et pis le monde de qui faut voir ! Va leur dire aux chinetoques qu’ils doivent produire moins de bagnole.

–       Tu m’étonnes, et les ricains, sans pétrole ils sont morts.

–       Les écolos c’est des pédés.

–       Putain de Pamela Anderson.

Ils laissèrent passer un silence pesant devant ce terrible constat.

–       La voilà.

Le chauffeur regarda vers l’entrée de l’hôtel.

–       C’est elle, t’es sûr ?

–       Ouais, c’est la fille de la vidéo je te dis.

Il lui montra le cliché papier qu’ils avaient tiré de la vidéo surveillance du salon de tatouage.

–       Tu sais moi, ils se ressemblent tous ces négros…

Il démarra la voiture et sorti lentement du parking en suivant de loin la fille qui marchait vers les immeubles.

–       Quand j’étais à Dakar, putain je te jure des fois j’étais paumé.

Soudain il accéléra arrivant aussi tôt à sa hauteur. Elle tourna la tête dans leur direction, le passager ouvrit la portière à la volée et se jeta sur elle avec un sac en toile. Elle essaya bien de se débattre, il lui flanqua son poing dans le ventre, lui couvrit la tête et la jeta à l’arrière du monospace.

Les mains liées, couchée sur la banquette arrière, Gladys tendait l’oreille et comptait les minutes. Elle avait mal au ventre, mais passé la surprise la peur s’en était allé. Elle réfléchissait, attendait son moment et essayait de se souvenir de chaque arrêt, chaque son particulier, chaque virage ou à coup pendant qu’ils discutaient. Comment l’avaient-ils trouvé ? Qui étaient-ils ? Les assassins de sa sœur ? Elle se disait que oui, elle l’espérait même, du moins si elle trouvait un moyen de se libérer.

–       Moi c’est les noiches, je sais jamais qui est qui.

–       Ouais les noiches c’est pareil, tu sais à quoi ils me font penser les chinetoques ?

–       Nan vas-y.

–       Des termites.

–       Ahaha !

–       Je te jures ils sont organisés pareils, tous, les japonais, les noiches, des termites ! Un pour tous et tous pour la termitière.

–       Ahahaha.

–       C’est pour ça qu’ils sont si fortiches à côté de nous !

–       Ouais ici de toute façon c’est chacun sa merde et nique les autres.

Pas de question, cueillie dans la rue, est-ce qu’ils allaient essayer de la faire parler ? Pour savoir quoi ? S’ils l’avaient kidnappé c’est qu’ils devaient déjà connaitre son identité. Non, ils allaient la tuer sûrement. L’emmener quelque part et la finir d’une balle. Elle n’avait pas vu d’arme mais ils devaient en avoir. Est-ce qu’ils essaieraient de la violer d’abord ? C’était là seule chose qu’elle craignait encore. Mourir c’était pas grave, elle était morte de son vivant depuis longtemps, mais les sentir encore en elle… sentir leur machin buter au fond, leur transpiration, sentir leur bave lui couler dans le cou… Elle ne voulait pas revivre ce cauchemar. A travers le tissu elle apercevait leur silhouette, le passager regardait le chauffeur, elle, elle n’existait pas. Elle réfléchit à ce qu’elle s’apprêtait à faire. Si leur boulot c’était de la tuer, ils n’hésiteraient pas et sa cervelle irait arroser la lunette arrière, mais elle aurait au moins essayé, et ils ne pourraient plus la violer, du moins ça ne compterait plus. Si au contraire ils devaient l’interroger, alors elle aurait peut-être ses chances. Et après ça advienne que pourra. Elle se détendit d’un coup, passant ses bras par-dessus la tête du chauffeur et rabattant ses liens sur son cou, se cabrant en arrière de toutes ses forces, genoux poussant contre son dossier.

–       Putain de salope ! Lâche le ! Lâche-le ! Hurla le passager en se mettant à lui cogner sur les bras et les mains à coup de poing.

Mais elle ne lâchait pas. Le chauffeur se débattait, incapable de tenir le volant, les mains agrippées sur les liens en plastique qui s’enfonçaient lentement dans sa gorge.

–       Lâche ! Lâche ! Lâche !

Le monospace bondit sur le trottoir et alla s’encastrer contre un lampadaire. Les deux airbags s’ouvrirent comme des fleurs, le choc l’écrasant contre le siège conducteur qui sorti de ses rails, le visage du chauffeur s’enfonça dans l’airbag si violement que ce dernier explosa. Hébétée, sonnée, un bel hématome à la tempe, le sac déchiré, et les mains en sang, elle aperçu le calibre du passager. Avant qu’il ne comprenne, elle le lui arrachait et lui tirait une balle dans le genou. Il poussa un cri, l’autre avait le visage épluché par l’explosion de l’airbag. Les mains toujours liées, elle ouvrit la portière et sauta au dehors, arme au poing.

Rossi n’en croyait pas ses oreilles. Sorti de la bouche d’un autre, il ne l’aurait peut-être même pas cru du tout. Mais le capitaine était un homme sérieux, un pays, il ne rigolait pas avec ces affaires là. Et maintenant il était lui-même en train d’annoncer la nouvelle, franchement en marchant sur des œufs. Lui non plus ne plaisantait pas sur ces sujets là. On ne s’en prenait pas à eux impunément.

–       Ouais… ouais… Roger est mort et Nico boitera le restant de ses jours… ouais… je sais pas, j’ai essayé de le joindre mais il est introuvable ce petit connard. Oui… oui… très bien, je ferais ça….

L’autre raccrocha, Rossi retira sa casquette et se gratta l’arrière du crâne, anxieux.

–       Il a dit quoi ? demanda son vis-à-vis.

Ils étaient installés dans un grand salon couteux, de l’autre côté de la baie vitrée la pluie s’abattait sur la piscine couverte d’une toile noire, le ciel était verdâtre avec des volutes marbrées de gris et de bleu foncé.

–       D’après toi…

–       Il est furieux ?

–       T’as d’autres question à la con ou t’as vidé le sac ?

Abel Rossi dit Marseille et son frère Louis dit Petite Patte, quinze ans de règne sans partage sur toute la banlieue nord et l’est de Paris. Ils avaient des intérêts dans à peu près tout, jeu, prostitution, drogue, voitures volées, vol à main armée, cambriolage et naturellement racket. Rien ne se faisait sans eux. Les indépendants leur versaient un pourcentage et gare à celui qui leur manquerait de respect, Moyennant quoi leurs amis dans la police regardaient ailleurs. L’argent était redistribué dans le béton, la restauration, l’immobilier de luxe, lavé, essoré, nettoyé, en suivant des circuits exotiques avant de remplir leurs poches. Mais ce règne n’aurait jamais été possible si dix huit ans auparavant Abel n’avait pas épousé une fille de Bastia, Marie. La sœur de l’homme qu’il venait tout juste d’avoir au téléphone. La main divine au-dessus de leur tête à tous. Un homme qu’ils aimaient tous sincèrement, facile à vivre, volontiers blagueur, bon vivant, mais qu’il ne valait mieux jamais contrarié.

–       On peut demander au poulet de lui mettre la main dessus, proposa Louis, c’est qui le gars qui s’est occupé de la frangine ?

–       Laisses tomber, Barbier.

–       Je croyais qu’il était sur le départ cet emmerdeur.

–       Il l’est, c’est pour ça qu’ils le collent aux chiens écrasés.

–       Bon on a qui alors ?

Abel regarda son frère d’un air misérable.

–       Il monte.

Le visage de Louis s’allongea.

–       A ce point là ?

–       Tu le connais…

–       Il vient avec Santucci ?

Son frère poussa un soupir exaspéré.

–       Ah ouais, t’avais pas vidé le sac en fait….

–       De quoi tu causes ?

–       De ta connerie ! Evidemment que le Sanglier vient qu’est-ce tu crois qu’il va laisser faire !?

Louis était le cadet, quarante cinq ans, dont dix huit en prison, il avait abandonné l’école à quatorze ans, n’avait jamais ouvert un livre de sa vie, savait à peine écrire mais il savait compter, une horloge. Abel avait cinquante trois ans, dont dix enfermé, terminé ses études, passé son bac, la fierté de sa famille, le premier Rossi diplômé depuis quatre générations. Les africains avec qui il était en affaire disaient de lui qu’il avait un cœur de crocodile. Il se demanda ce qu’ils auraient dit du Sanglier.

Surexcitée, gavée d’adrénaline, Gladys surgit dans la boutique pistolet à la main.

–       Toi, coupes ça ! Coupes ça vite ! Ordonna-t-elle à la caissière pétrifiée de peur.

Elle avait les mains bleues, rouges et noires, les phalanges écorchées, la moitié du visage tuméfié, les yeux injectés.

–       VIIIIIITE !!!

La caissière sursauta avant d’attraper une paire de ciseau sous sa caisse. Les liens cédèrent sans mal.

–       Ouvre la caisse ! Donne-moi l’argent !

Oui, elle avait vu la caméra au-dessus, mais au point où elle en était, elle s’en fichait, elle avait besoin d’argent, de se cacher, d’un peu de temps. La caissière tremblait comme une feuille mais elle obéit. Gladys fourra la liasse dans sa poche, le pistolet contre son ventre et ressorti aussi vite qu’elle était entrée. Du temps, oui du temps, et de l’espace. L’hôtel s’était fichu, impossible d’y retourner. En trouver un autre. Elle ne savait pas si elle avait assez, et puis finalement non, pas un hôtel. S’ils l’avaient retrouvé une fois ils pouvaient la retrouver une autre. Ailleurs, un endroit où personne ne chercherait, où personne ne voyait personne. Elle connaissait cet endroit, elle en venait presque, la rue. Mais avant ça il fallait qu’elle se soigne. Elle entra dans la première pharmacie  et montra ses mains en expliquant qu’elle avait eu un accident. La pharmacienne voulu appeler les secours, lui expliquer qu’elle avait sans doute besoin d’une radio, Gladys refusa tout net. Qu’elle s’occupe de lui bander les mains, donner un truc contre la douleur et c’est tout ! Le soir tombait quand elle découvrit le campement au bord de la Seine. Une douzaine de tentes, deux familles, des types et des femmes seules. Elle choisie l’une d’entres-elles, noire tout comme elle et lui demanda de l’aide. Contre une poignée d’euros l’affaire fut conclue.  Pendant deux jours elle resta terrée à essayer de dormir en dépit de la douleur, de ses mains qui avaient enflé, du froid la nuit et des odeurs corporelles de sa compagne d’infortune. Deux jours à réfléchir sur la situation, ce qu’elle savait, ses options possibles. Il fallait qu’elle retrouve Kévin, et le seul à pouvoir l’en approcher c’était son patron, elle en était certaine. Aussi certaine qu’il lui avait menti quand ils s’étaient rencontrés. Impossible pourtant d’approcher encore de la boutique, il fallait qu’elle trouve autre chose. Les gens ne regardaient pas les SDF, les mendiants, les réfugiés. Ils en parlaient tout le temps dans leur télé mais dans le monde réel ils n’existaient pas. Des silhouettes grises sur des trottoirs anonymes. Ainsi elle pu surveiller le salon, noter les entrées et les sorties, et attendre l’heure de la fermeture pour suivre le patron. Il ne logeait pas loin de son salon, et il ne vivait pas seul. Il vivait avec un homme. Elle n’avait pas beaucoup de goût pour les homosexuels non plus parce que Dieu avait dit que c’était mal mais au fond elle s’en fichait. Il y en avait beaucoup chez les blancs comme si c’était devenu une mode chez eux. Dans la brousse aussi ça arrivait parfois mais c’était mal vu. Les blancs et leur besoin d’être différent, de ne pas être comme les autres… Parfois il lui arrivait de penser qu’il n’y avait que les riches qui avaient ces besoins, les gens qui avaient le temps. Mais en attendant il allait falloir trouver un moyen pour l’attraper pendant qu’il était seul et avoir un peu de temps avec lui. Son petit ami était barman, il travaillait tard mais quand il n’était pas là, soit il le retrouvait à son travail, soit il sortait avec des amis, et il sortait beaucoup. D’ailleurs il était rarement seul, comme s’il avait peur de l’être. Gladys attendit son moment comme la lionne dans la brousse se disait-elle, tapis dans l’anonymat de la rue.

Kevin n’en menait pas large. Le visage tuméfié, une rigole de sang séché qui dessinait une demie moustache sous son nez, il se tenait sur la chaise, raide crispé, comme s’il attendait une nouvelle gifle malgré le verre que lui avait offert un des gars. Personne ne faisait le malin avec le Sanglier, on ne lui répondait pas, on ne lui disait pas de se mêler de ce qui le regardait, s’il posait une question, donnait un ordre, on obéissait point c’est tout. Kevin venait de l’apprendre à ses dépends, et peu importe le neveu de qui il pouvait être. On ne déconnait pas avec les Paolie. Ca faisait cinquante ans que cette famille comptait dans le sud de la Corse, le temps de tisser des liens avec absolument tout le monde de Marseille à Paris, de Paris à Dakar, Abidjan… et France Afrique. Des casinos aux cercles de jeu, clandestin ou non, de la Préfecture aux ministères, Des Hautes Seines aux basses œuvres de la DGSE. Du trafic de drogue, de la prostitution, en passant par le nationalisme, de Naples, Palerme jusqu’à Amsterdam en passant par Barcelone. Une famille, un clan, une mafia dont les autorités niaient l’existence avec un bel entrain républicain. Santucci sorti de la pièce sans un regard pour le gamin. Michel Paolie, le patron de la famille depuis la mort de son père avait un faible pour les petites négresses depuis qu’il passait sa vie entre la Corse et la Côte d’Ivoire où il avait une chaine de casinos et de bureaux de paris. Kevin était le neveu d’un des Huard, des gitans civilisés qui régnait avec les Rossi sur le nord parisien. Un jour il était venu une fête avec sa copine, mauvaise idée. Michel avait eu immédiatement le béguin, et ce n’était pas le genre à s’emmerder avec les détails. Il avait acheté la fille en douce, mais quand il avait voulu se la taper ça s’était mal passé. Très mal. La fille avait essayé d’appeler les flics…. Michel se tenait avec les Rossi près de la piscine, les deux frères n’en menaient pas plus large que Kevin. Incapables de lui mettre la main dessus pendant tout ce temps et le Sanglier qu’il l’avait ramassé en une heure. Il était grand, la quarantaine, les cheveux sur la nuque bouclé, costume gris, chemise noire et cravate bordeaux, sa main gauche était gantée, personne ne savait exactement ce qui lui était arrivé ni n’avait vraiment vu l’état de sa main mais on disait que c’était horrible. Sur l’autre il portait une chevalière avec un imposant rubis dont Kevin venait de gouter l’excellence.

–       Je peux te parler ? Demanda-t-il à Michel.

Paolie se retourna vers les deux autres.

–       Vous deux barrez vous, on causera plus tard.

Les frères Rossi obéirent sans un mot, trop contant de prendre le large.

–       T’as fait une belle connerie tu sais. Une belle.

–       Quoi ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe encore ?

–       Tu sais d’où elles viennent les négresses ? Du Kivu, de Goma.

–       Et alors ? Qu’est-ce que tu veux que ça me foute de quel trou elles viennent ?

–       Le gamin dit qu’elles ont été séparées par la guerre. Toute leur famille massacré par les Maï Maï, celle que t’as cabossé a eu du bol, les curés l’ont pris avec eux, mais l’autre sa sœur a été enrôlé de force. Tu comprends maintenant ?

Michel leva les yeux plus soucieux qu’il y a une minute.

–       Ouais, bon, okay… t’as une idée ?

Santucci secoua la tête d’un air de dégout.

–       Du temps de ton père ça ne serait jamais arrivé ces conneries.

–       Oh ça va, lâche moi avec le padre maintenant !

Ca sonna une première fois, Paul alla voir, mais dans l’œilleton rien. Paul retourna devant sa télé et ses aventures vidéoludiques. On sonna une seconde fois. C’était quoi ces conneries ? Il se leva, regarda à nouveau dans le judas, personne, agacé ouvrit la porte et sortit la tête. Le marteau se rabattu sur son front assez violemment pour le renverser. Le tatoueur tomba avec un bruit lourd sur le planché de l’entrée, Gladys s’engouffra à l’intérieur et le frappa du pied dans l’entre-jambe. Il poussa un cri étouffé, elle l’enjamba et alla jeter un coup d’œil au salon. Voyant qu’il était vide, elle retourna sur ses pas et tomba sur lui à califourchon.

–       Kévin il est où ?

–       Au secours ! Au SECOUUURS !

Elle le frappa sur le coude, il cria, montant dans les aigues.

–       Kévin où !?

–       Je sais pas… en vacance, je vous jure !

–       Menteur tu sais !

Elle le frappa à l’articulation de l’épaule.

–       Arrêtez je vous en supplie, je sais rien !

–       Menteur !

Un coup à nouveau sur le coude. Plus fort. Il poussa un cri et puis soudain elle senti quelque chose la frapper violemment sur le crâne et la lumière s’éteint.

–       Bon Dieu où vous étiez !? Vous en avez mit le temps ! Gémit le tatoueur alors qu’un des hommes du Sanglier l’aidait à se relever.

Ce dernier se tenait sur le palier, les mains dans les poches qui regardait le corps inanimé, le filet de sang qui coulait doucement de son crâne.

–       On était coincé dans les embouteillages, expliqua l’homme. Il tenait une batte de base ball en aluminium à la main.

C’était le Sanglier qui l’avait senti venir, lui qui lui avait ordonné de faire la chèvre. Les oncles de Kévin n’étaient pas des gens avec qui on avait envie d’avoir des embrouilles à cause d’une petite négresse sur le sentier de la guerre, mais les corses encore moins. Finalement ça avait été le copain de Paul qui l’avait repéré.

–       Fouilles là, ordonna Santucci.

Ils ne trouvèrent rien sur elle en dehors du marteau et d’un portable.

–       Débarrassez-vous d’elle, et pas de connerie cette fois.

Elle émergea avec la tête qui la lançait et cette sensation que fait le sang séché sur la peau d’avoir un masque de crasse sur le visage. Elle était ligotée, ballotant dans le coffre d’une voiture, essayant de recoller les morceaux sur ce qui s’était passé. Depuis combien de temps elle était là dedans ? Comment avaient-ils fait pour la prendre par surprise ? Et surtout qui étaient-ils ? Les blancs qui avaient tué sa sœur, assurément mais ce n’était pas des blancs ordinaires, des voyous, mais pas des voyous comme il en trainait dans les halls d’immeuble. Ceux là ne vendaient pas du shit en bas des tours. Ils étaient organisés, ils savaient ce qu’ils faisaient et c’était la seconde fois qu’ils l’enlevaient. Ils lui avaient liés les mains dans le dos, et les chevilles, assez serré pour qu’elle sente à peine le bout de ses doigts et de ses orteils. Prise au piège, une fois de plus. Sa tête vibrait contre la carrosserie, elle entendait de la musique, des chants d’hommes, les freins éclairaient à l’intérieur du coffre par intermittence. Elle pouvait voir ses pieds, le nœud fermant ses liens, elle se demanda comment ils allaient la tuer, où ils la jetteraient. S’ils allaient profiter d’elle avant… toujours ces questions qui l’angoissait encore. Et pourtant elle avait l’impression qu’une part d’elle était partie. Que tout ça n’avait plus ou n’aurait plus d’importance bientôt. Au fond elle était fatiguée. Fatiguée de se battre, de survivre, fatiguée de chercher à comprendre, et peut-être même un peu soulagée que ça se termine ainsi. Elle avait passé cinq jours à marauder, dormir sous une tente, manger sur le pouce, aller et venir entre sa cachette et Paris. C’était comme si le béton, la rue, lui avait sucé son reste d’énergie. Oui elle allait mourir et peut-être se serait difficile, mais au moins elle irait rejoindre sa sœur, sa mère, son père, sa famille tout entière et tout ça n’aurait plus la moindre importance. Est-ce qu’elle croyait à l’enfer et au paradis ? Elle avait été enfer comment aurait-il pu croire à l’un ou à l’autre. L’enfer c’était ici. Mais si les démons devaient quand même l’emporter, alors tant pis se dit-elle, au moins elle ne serait pas dépaysé. Elle sentait l’air se rafraichir de l’autre côté du coffre. Entendait des hommes parler par-dessous la musique. Depuis combien de temps elle était là-dedans, il faisait nuit, quelle heure était-il ? C’était curieux comme on se posait des questions sans importance dans ces moments là. Combien de fois elle avait pensé à une recette tout en attaquant un village ? A une recette, au temps qu’il faisait, à la discussion qu’elle avait eu la veille avec le commandant. Des choses futiles pour que l’esprit s’envole. Des choses futiles qui pourtant parfois pouvaient devenir de véritables enjeux. Comme cette fois où elle avait piqué une rage parce qu’un paysan cachait des patates douces qu’elle convoitait. La faim la rendait émotive, mais à vrai dire, à la guerre, un rien pouvait vous transformer en une montagne de colère ou un fleuve de larmes. La voiture s’immobilisa, les chants se turent, laissant place à celui de la nuit dans la forêt. Des bruits bizarres, des craquements, sifflets, hululements, leurs pas qui se rapprochaient. Gladys se recroquevilla sur elle-même. Une peur instinctive. Kévin ouvrit le coffre et la regarda avec une grimace. C’était Santucci qui lui avait ordonné de s’occuper du problème avec les autres. A ses yeux il était responsable parce qu’il avait vendu sa copine, à lui de nettoyer la merde. Kévin ne voyait pas ça comme ça. Il était furieux. Il n’y avait pas que les corses. Son oncle aussi lui avait remonté les bretelles. Comment il aurait pu savoir que ça allait mal tourner ? Il flanqua un coup de poing dans la figure de la fille.

–       Ca va, on se calme, fit un  des costauds qui l’accompagnaient.

–       Putain de salope ! Qu’est-ce qu’elle avait besoin de nous faire chier !?

–       Ce qui est fait est fait, allez aide moi à la sortir de là petit.

Derrière eux se tenait un grand blond avec un revolver dans la main. Ils la laissèrent tomber durement par terre, le costaud sorti un couteau à cran d’arrêt dont il fit claquer la lame. Le visage de Gladys se gela, les yeux fixés sur la pointe qui dardait vers son ventre.

–       Bon cocotte, si je te libère les pieds, tu vas pas m’emmerder hein, tu vas marcher gentiment hein ?

Elle le dévisagea sans répondre.

–       Je vais prendre ça pour un oui, dit-il en sciant la corde, petit va chercher les pelles.

Ses chevilles lui faisaient mal, ses pieds étaient froids, insensibles, elle eut du mal à se mettre debout sans le soutient du costaud. Après quoi ils l’entrainèrent dans les bois. Elle n’avait jamais vraiment eu le temps de penser à comment ça se passerait son dernier jour. Elle avait déjà tellement de fois vu la mort de près, dans la brousse, en remontant vers l’Europe, en traversant la mer, tant de fois elle s’était dit que celui-là serait le dernier que finalement tout ce qu’elle en avait conclu c’est que se serait violent. Une mort violente comme la vie qu’elle avait mené depuis qu’elle était adolescente. Et cette nuit ne la surprenait pas au fond. Celui qui l’avait libéré éclairait le chemin broussailleux devant elle avec une lampe torche mais sa propre ombre masquait ses pas, elle trébucha sur une pierre et tomba sur l’épaule en gémissant. Le blond l’aida à se relever, elle manqua de crier en sentant l’acier s’enfoncer dans sa paume mais elle se retint à temps, saisissant un morceau de couvercle de conserve rouillé et le fourrant sous le nœud en se remettant sur ses jambes. Sa chance sa seule chance, alors que l’autre passait devant avec sa lampe torche.

–       Là-bas ça a l’air bien, indiqua-t-il en éclairant le pied d’un bosquet à la lisière d’un champ.

 Le blond enleva son blouson et retroussa ses manches.

–       Allez p’tit, au boulot, dit-il en lui prenant une des pelles.

–       Hein ? Mais moi je creuse pas !

–       On te demande pas ton avis, grogna celui avec la lampe.

–       Eh mais j’ai mis mes Pumas, je vais pas les niquer pour creuser, pourquoi c’est pas elle qui creuse !? D’habitude c’est comme ça qu’on fait !

–       Parce que c’est pas comme d’habitude, celle là on lui libère pas les mains, point barre, maintenant au boulot.

Le jeune homme regarda dans sa direction l’air à la fois furieux et dépité avant d’enfoncer la lame de la pelle dans la terre avec un grognement contrarié.

–       Bon à nous, fit l’autre en lui balançant le faisceau de la torche dans les yeux. J’ai des questions à te poser.

Gladys détourna la tête sans un mot, se recroquevillant sur elle-même

–       Le flic qui t’as montré le cadavre de ta sœur, tu lui as dit quoi ?

Pas de réponse, elle regardait vers le trou que les autres creusaient. Il poussa un soupir et fourra la main dans sa poche.

–       Tu vois ça cocotte ? C’est ce qui t’attends si tu réponds pas.

Il brandissait un taser, elle ne savait pas ce que c’était mais il imaginait qu’il ne la menaçait pas pour rien avec.

–       Alors, je repose la question, t’as dit quoi au flic ?

Elle haussa les épaules, elle ne s’en souvenait plus, elle ne se souvenait même plus d’avoir rencontré un policier.

–       Je sais pas, j’ai oublié, répondit-elle en le regardant farouche.

–       Tsss, c’est pas la bonne réponse ça j’ai oublié… tu lui as dit quoi ? Dernière fois que je te pose la question.

Ses yeux roulèrent sur le taser qu’il brandissait au-dessus d’elle, elle secoua la tête.

–       Je me souviens de Pauline, c’est tout.

Mais ce n’était pas ce qu’il avait envie d’entendre, ou bien ça lui faisait plaisir, ou il ne la croyait toujours pas. Les 50.000 volts la traversèrent de part en part, arque boutant son corps en arrière en une tétanie convulsive. Ca ne dura qu’un instant, qui laissa sur tous ses muscles la morsure du serpent électrique courir de longues secondes. Elle était tombé sur le dos, il l’attrapa par les cheveux et la redressa avant de lui retourner une gifle magistrale.

–       Cocotte, tu sais comment ça va se terminer, je vais pas te mentir mais ça dépend que de toi si ça va être court ou rapide. T’as entendu ?

Elle balbutia un oui.

–       Le flic t’as dit quoi ? Il a une piste ?

Gladys essayait de se souvenir mais rien ne venait. Tout ce qu’elle s’avait c’est qu’elle avait mal dans la paume des mains, ses avant-bras prêt à rompre et qu’il l’éclairait de sa torche.

–       Je te dis la vérité, j’ai oublié, je me souviens seulement d’elle.

Si elle mentait elle faisait bien semblant.

–       Eh si tu veux moi je la fait cracher, intervint Kevin, ça sera vite fait croit moi.

–       Creuses petit, creuse, répondit le blond sans lever la tête de son travail.

–       Okay, admettons, les autres dans la rue, pourquoi tu les as attaqué, qu’est-ce que tu sais sur eux ? Saïd tu le connais d’où ? Qui t’en a parlé ?

Gladys ne répondit pas, les yeux fixés vers nulle part en particulier. Il la poussa du pied.

–       Eh cocotte m’oblige pas à recommencer.

Pas de réponse, elle se retenait seulement de ne pas crier. Les autres regardaient dans sa direction, le visage luisant de sueur. Kevin en profita une nouvelle fois pour s’arrêter.

–       T’as entendu connasse ! Réponds ! Aboya-t-il hors de lui.

Elle le regarda sans rien dire, puis l’autre avec son taser.

–       Personne m’en a parlé, c’est du hasard.

–       Bah tiens, cette pute nous prend vraiment pour des charlots !

Kevin sorti du trou en jetant sa pelle et alla droit sur elle lui flanquer un coup de pied dans le ventre. Elle poussa un cri en se recroquevillant, le blond écarta rudement Kevin qui tomba sur ses fesses.

–       Dis donc merdeux qu’est-ce qu’on t’a dit ?

–       Mais vous voyez pas qu’elle essaye de gagner du temps bande de cons !

–       Ferme ta grande gueule et va creuser, dit posément l’autre sans se retourner.

Le blond jeta la pelle à ses pieds, l’expression de son visage n’invitait pas à discuter. Kevin obéit sans un mot, il savait visiblement les limites.

–       Bon alors cocotte, Saïd ?

–       Je t’ais déjà dis, personne m’en a parlé, répondit-elle sans le regarder.

Mais cette fois il n’achetait pas, il se pencha pour la taser à nouveau quand le poing ensanglanté de Gladys surgit, saillant du morceau de métal rouillé qui s’enfonça violement dans son avant-bras. Il hurla, lâcha le taser, elle en profita pour s’enfuir, serrant toujours le métal dans son poing. Le blond réagit le premier, dégainant son 38 et tirant vers l’obscurité. Les balles sifflaient, l’une d’elle claqua à quelques centimètres de sa tête en arrachant un large morceau d’écorce. Là-bas elle entendait le gamin râler.

–       Je vous l’avais dit ! Putain qu’est-ce que je vous avais dis !

–       Fermes ta gueule !

Celui qui était blessé n’avait pas seulement mal, il était fou de rage maintenant. La pointe s’était enfoncée jusqu’au muscle sur huit bon centimètres, il saignait abondamment mais ça ne l’empêcha pas d’attraper son automatique et de tirer à son tour vers le bosquet. Puis le silence retomba.

–       Tu crois qu’on l’a eu ?

–       Putain j’espère pas, je vais l’écorcher cette salope.

–       Ca va ?

–       T’occupes, faut qu’on la trouve !

Ils s’enfoncèrent tous les deux dans le bosquet, arme au poing. Kevin resta là à attendre, vexé, furieux avec le sentiment que l’ensemble de ces ainés n’étaient qu’une bande de baltringue à commencé par Michel sans qui toute cette merde ne serait jamais arrivé. Comment un guignol pareil pouvait être à la tête d’une telle organisation ? Soudain un coup de feu interrompu ses pensées de jeune homme, puis un hurlement à glacer le sang, c’était le chef de la bande.

–       Angelo ? s’écria Kevin en regardant vers les arbres où plus rien ne semblait bouger.

Mais personne ne lui répondit à part des râles de souffrance.

–       Serge !?

Il tendit l’oreille, perçu le bruit des branches et des feuilles au loin sans être certain si c’était devant ou derrière lui que ça se passait. Angelo continuait de râler. Instinctivement la peur commença à s’emparer de ses épaules et de ses cuisses. Il n’était pas armé, le seul pétard qui restait était dans la voiture. Puis soudain les râles se turent. Il rappela les deux autres, en vain. Un silence mortel. Kevin sorti du trou et parti en courant vers la voiture. Il n’eut pas le temps d’ouvrir la portière, l’arc électrique du taser l’empala littéralement, le jetant à terre les yeux révulsés, les mains crispées.

Ils ne savaient pas ce que c’était que de fuir devant l’ennemi, ils étaient bien nourris et sûr d’eux, ils n’avaient pas chassé, ne s’étaient jamais battu la nuit, ils étaient civilisés. Ils n’avaient jamais fait la guerre. Elle ouvrit le poing avec précaution, grimaçant de douleur, le fer s’était enfoncé jusqu’à l’os. Le premier l’avait vu trop tard surgir des orties, elle l’avait eu à l’entrejambe, il avait hurlé, alertant le second. Elle s’était jetée sur lui et en lui plantant le fer de toutes ses forces dans l’oreille. Il était mort instantanément. Après quoi elle avait tué l’autre. D’un coup sec elle arracha le morceau de conserve, poussant un cri, le sang se mit à couler abondamment. Kevin avait la tête penché sur le volant, la gorge lardée, exsangue, une nappe de sang noir couvrait son torse. Elle déchira un pan de sa chemise et se banda la main aussi fort qu’elle pu, avec assez de tour de tissus pour pouvoir saisir quelque chose. Au bout de la rue elle apercevait l’entrée de la propriété, le mur d’enceinte courait tout le long. Elle l’avait obligé à tout raconter à coup de taser. Très efficace ce truc. Il n’avait jamais eu le temps d’attraper l’arme sur la banquette arrière. La trouvaille, son jouet préféré, l’outil qu’elle connaissait le mieux devant n’importe quel autre, un AK 47 chargé avec une crosse repliable. Elle avait mal un peu partout et en même c’était lointain, ça pulsait dans sa main, sur son visage, brûlant, atténué par l’adrénaline. Elle sorti du véhicule et s’appuya du pied sur la portière pour grimper sur le toit. Du toit elle sauta sur le mur et enfin dans le parc. Le milieu de la nuit, juste le chant des oiseaux, le vent dans les arbres et les étoiles au-dessus d’elle. Elle gouta l’instant, accroupis dans l’herbe humide. Elle ignorait combien ils étaient, peut-être qu’ils l’attendaient, peut-être avaient-ils appelé leurs amis et n’obtenant pas de réponse s’étaient mis en alerte. Peut-être…

Le commissaire Barbier ne s’était jamais fait beaucoup d’ami au sein de la hiérarchie. Bon élément, disait ses supérieurs, mais casse-couille, ajoutaient-ils. Il aimait gratter où ça faisait mal, chercher la petite bête, il avait le sens du détail et l’endurance d’un chien de traineau. Assez pour que ça lui vaille une mise au placard. Il avait rapidement compris que la morte du terrain vague n’était pas une quelconque victime de la violence au quotidien. Sa mort n’était pas un coup de malchance au cours d’une mauvaise rencontre. Il lui avait suffit de sortir le nom du petit ami et son pédigrée. Il aurait adoré épingler un membre du clan Huard pour meurtre, alors il avait creusé. C’est comme ça qu’il avait appris l’agression de Ben Hamou et de ses copains. Il connaissait le jeune Saïd, il l’avait à l’œil depuis qu’il était sorti de centrale après avoir passé deux ans à partager la cellule d’un membre éminent du clan Rossi. Et Rossi c’était Paolie. Comme tout bon flic, le commissaire aurait également rêvé épingler un des membres du clan historique du sud de la Corse. Pourquoi pas même faire tomber toute l’entreprise. Des rêves de grandeur, il le savait bien. Ces gens là ne tombaient pas, les Paolie étaient devenus trop essentiels aux mécanismes républicains, trop imbriqués avec le pouvoir. Peu importe qu’un mandat d’amener international courait sur Michel, à moins qu’il ne fasse une bêtise, qu’il sorte du territoire sans prudence ni discrétion, jamais personne n’oserait le toucher. Les Rossi le savaient parfaitement, raison probable du mariage d’Abel, chez ces gens là le féodalisme n’était pas qu’un mot de leur histoire passée. Il avait posé des questions à droite et à gauche, au sujet de l’agression, au sujet du cadavre. Une réfugiée, native de RDC, et sa sœur, qui d’après ses renseignements résidait à Lyon. Quand Francis Roger dit Nez de Bœuf avait été retrouvé mort, le visage déchiré par l’explosion de son air bag, des traces indiquant qu’il n’était pas seul et qu’on avait au moins tiré un coup de feu, il n’avait pas fallu long pour reconstituer se qui s’était passé, un kidnapping qui avait mal tourné. Roger travaillait pour les Rossi. Ainsi il en était venu à la sœur. Elle avait disparu selon le concierge de l’hôtel, laissant un sac sur place. Mais il n’y avait rien trouvé dedans qu’un vieux teeshirt, un morceau de papier chiffonné avec l’adresse de sa sœur griffonnée, et deux canettes de coca pleines. Selon l’autopsie, Pauline Agbo avait été étranglée probablement avec l’aide d’un câble électrique après avoir été violée et battue. Le violeur avait prit soin de mettre un préservatif, mais il avait eu le temps, les examens toxicologiques avaient révélé un taux important d’alcool et de GHB. Pourtant ses mains montraient des marques défensives, elle s’était battu, avait griffé son agresseur. Qu’est-ce qui s’était passé ? Elle était sorti trop tôt de sa léthargie, le GHB n’avait pas complètement agi ? Une réfugié, personne au regard des autorités, de ses supérieurs, de ses collègues. Raison de plus pour qu’il se sente concerné. Il n’était pas rentré dans la police pour grimper les échelons, pour n’obéir qu’à la stricte loi des statistiques et des belles affaires. Il avait toujours considéré son métier comme une mission, un sacerdoce. Celui de servir, de protéger, indifféremment du statut social, particulièrement dans le cadre d’un meurtre. Kevin Huard était le chainon manquant. On n’avait pas réussi à le trouver et conséquemment à l’interroger, il était en vacance selon son patron. Sans alibi connu il était également le premier suspect. Le commissaire n’avait ni les effectifs, ni les appuis suffisant pour autoriser une surveillance des corses même avec ses indics, même quand on lui signala que le numéro deux des Paolie était monté à Paris. Barbier connaissait le Sanglier de réputation, comme tout le monde. Il savait également qu’il ne se déplaçait jamais pour rien ni ne quittait Michel d’une semelle. Trois ans que ce dernier était tricard sur tout le territoire. Le commissaire n’avait pas d’ami juge ou de supérieur sur qui compter mais comment rater une occasion pareille ? Il avait mit deux de ses hommes à la surveillance de la propriété des Rossi. Défense absolu d’en parler aux collègues, de se faire retapisser par leur sécurité. De commettre la moindre erreur, et on prendrait sur les heures sup si nécessaire.

C’est les voisins qui alertèrent les secours. Vers quatre heures et demi du matin, quand quelqu’un réalisa que les bruits de pétard n’en n’était pas et qu’ils venaient de la propriété d’à côté. Personne ne savait qui vivait là, dans ce genre coin, les uns et les autres ne se fréquentaient pas, ne se regardaient même pas. Quand les premières voitures se rendirent sur place, les coups de feu éclataient toujours de l’autre côté du mur. Bruit d’arme automatique, de Kalachnikov même, les policiers avaient appris à reconnaitre sa sonorité à force. Le GIGN fut requis, le commissaire arriva un peu avant, alerté par ses hommes. Il fut un des premiers sur place. Découvrant d’abord un des Rossi gisant dans une mare de sang, face contre terre, et contre toute attente encore vivant. Son frère était dans la salle à manger, lui n’avait pas eu la même chance. Barbier avançait arme au poing, derrière les hommes du GIGN protégé par leur bouclier. Une formation romaine au milieu d’un champ de ruine. Santucci alias le Sanglier gisait dans le salon avec un autre homme. Il avait la bouche bée, l’œil droit défoncé par une balle qui lui faisait comme un cratère au milieu du visage. Les policiers avançaient rapidement et avec prudence, ignorant si les attaquants étaient encore dans la place.

–       Vous n’avez pas entendu quelque chose ?

–       Si, ça vient de par là.

Des grognements peut-être, quelque chose qui bougeait au-delà du mur devant eux. Ils entrèrent dans la vaste cuisine. La silhouette se tenait accroupie dans l’obscurité, dos à l’entrée.

–       Police ! Mains sur la tête !

Mais la silhouette semblait occuper à tout autre chose, comme si elle n’avait rien entendu. Tout ce qu’ils entendaient c’était des bruits de mastication. Barbier fit signe, les gendarmes se déployèrent, se précipitant sur l’individu tandis que d’autres le tenait en joue. Gladys poussa un grognement guttural quand ils la plaquèrent au sol, quelque chose tomba avec un bruit mou et glissa vers le commissaire.

–       Oh bon Dieu ! s’écria un des gendarmes en regardant sur quoi était penché Gladys cinq secondes auparavant. Michel Paolie, ouvert du nombril à la gorge.

Elle hurlait en ingala, se débattait, Barbier se pencha sur ce qui venait de glisser vers lui, un cœur. Un cœur humain entamé, il brillait dans la nuit comme un bijou barbare, marbrée, noir.

Gladys chantonnait en oscillant sur elle-même. Elle regardait un point au loin à travers la vitre barrée d’acier. Elle avait grossi, portait un pyjama bleue uniforme, se tenait sur un lit sans couverture au cadre de fer. Elle ne pensait à rien de particulier, n’entendait plus le staccato des armes, ne sentait pas l’odeur de la viande humaine griller, ne revoyait plus le visage des morts. Son esprit ne se centrait sur rien de particulier, juste perdu quelque part dans des souvenirs qui ne lui faisaient plus mal, plus bien, plus rien. Les médicaments y veillaient. Ils veillaient à tout, à son sommeil, à sa faim, à tout. Quand apparaissait confusément la silhouette de Pauline dans son esprit, ça glissait, avec le reste, le visage de ses parents, son village, le temps d’avant la guerre. Juste demeurait cette petite chanson qu’elle murmurait en oscillant, comme sa mère oscillait en la berçant en chantant cette chanson, cette contine de son enfance dont sa mémoire avait retenu la mélodie. Ca disait :

Dort ô mon cœur noir

Va au pays des rêves et ramène-nous un arc-en-ciel

Dort ô mon cœur noir

Rit au milieu des songes et tu danseras chaque jour

Dort ô mon cœur noir

Vole, et chasse, et court, au pays des rêves Dieu est bienveillant.

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En Marche ! 3.

Le Nantais était une légende. Une légende de cinquante quatre ans et de deux mètres de haut, cent cinquante kilos de barbaque et de muscles, la force d’un ours, qu’on avait fusillé, poignardé, balancé d’une voiture, tabassé et même enterré vivant et qui était toujours revenu pour se venger. Avec lui personne n’en réchappait, le Fléau de Dieu, une calamité. Avec lui, une fois les deux parties d’accord, le contrat engagé il n’y avait aucun retour en arrière possible. De sorte que non seulement on ne l’engageait jamais à la légère mais que ses proies ne pouvait espérer rien de plus qu’une vie de fuite, de départ précipité, de clandestinité. Estéban avait beaucoup de respect pour lui bien qu’il ne l’ai rencontré que deux fois. Un homme sans fard, franc, direct, tout entier lui et peu importe ce qu’on en penserait. Et puis il avait des années d’expérience, des dizaines, peut-être plus, de cadavres derrière lui. Quelque soit la nature du problème, abattre une cible dans la rue ou la faire disparaitre corps et âmes, il avait les qualités requises. Pourtant ça n’avait pas été facile de le convaincre de venir, il devait passer en jugement ces prochains mois. Bien qu’il était natif de Loire Atlantique il vivait dans les alentours de Bordeaux, une magnifique propriété au milieu des vignes. Ils s’étaient donné rendez-vous rue de Ponthieu, un restaurant chinois dont la réputation courait depuis des décades, le Tong Yen, et où le gratin du show business et de la politique se rendait régulièrement. Ce jour là justement Cyril Hanouna et son producteur était là à deux box d’eux.

–       On a pas eu de bol, on est parti à la chasse avec mon beau-frère en Dordogne, chasser le sanglier, tout se passait bien, on arrive sur le site, tout d’un coup un paquet de gendarmes !

–       En forêt ? Qu’est-ce qu’ils fichaient là ?

–       Ouais en forêt, sorti de nulle part en mode militaire tu vois.

–       Kaki.

–       Ouais, kaki, je sais pas pourquoi, ils ont rien dit, ils m’ont juste demander d’ouvrir le coffre et ils ont trouvé nos fusils.

–       T’as pas de permis.

–       Bah non, avec mon passif j’ai même pas droit d’avoir un pistolet à eau.

Le serveur apporta le martini que le Nantais avait commandé, Estéban était resté à la Tsing Tao.

–       Eh t’es retourné dans ton pays pour le faire ton martini ? Gronda le géant qui occupait presque deux places à lui seul de l’autre côté de la table.

–       Je vous demande pardon monsieur ?

–       Qu’est-ce qu’il y a ? je t’ai demandé si t’était allé chercher mon martini à Pékin t’es sourd ? Ca fait deux plombes que je l’ai commandé !

Le serveur regarda Estéban désemparé qui lui rendit un sourire gêné.

–       Excusez-nous monsieur, un de nos serveurs est malade, je… Nous…

Le géant lui fit signe de taire de son énorme pogne.

–       Me raconte pas ta vie machin, je suis client ici pas ta mère, va m’en chercher un autre et fissa.

–       Euh mais monsieur vous…

–       Quoi ? T’attends quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? fissa j’ai dit, et tant que tu y es, remet une tournée à mon ami.

–       Non, non, ça va je t’assure.

Le serveur ne savait plus à quel saint se vouer.

–       Bouges je t’ai dis !? va me cherche mon deuxième martini !

Et sur ces bonnes paroles, alors que le serveur paniqué s’en allait, il éclusait son verre d’une traite avant de gober l’olive, la mâchonner d’un air absent et recracher le noyau dans son assiette sans manière. Il avait grossi par rapport à leur dernière rencontre. Les traits plus marqués également, des poches sous les yeux et comme un reflet de lassitude dans le regard. Il avait lu quelque part qu’avec le temps les personnalités sociopathes avaient tendance à se calmer. Les scientifiques avaient cette théorie comme quoi la baisse de testostérone et de libido était conséquente de cette diminution de l’agressivité. Pourtant son humeur indiquait que le volcan n’était pas encore éteint.

–       Tu vas faire quoi ?

–       Pour ?

–       Ton procès.

Il souleva ses énormes épaules d’un air de fatalité.

–       Soit je tente ma chance au tribunal, soit je m’arrache.

–       Les fusils étaient à toi ?

–       Non au beauf’

–       Tu crois que tu as ta chance ?

–       Je peux finir ta bière ?

–       Euh… je t’en prie.

Il attrapa directement la bouteille et bue au goulot à une vitesse stupéfiante, un ravin. Il la reposa bruyamment en s’essuyant la bouche d’un revers.

–       Ah ! M’en faut une autre….

Il se retourna sur sa chaise chercha le serveur du regard.

–       Putain il est où cet abruti de loufiat ?

–       Tu ne m’as pas répondu, insista Estéban histoire de détourner son attention. Tu crois que tu as tes chances ?

Il le dévisagea comme si c’était la première fois qu’il le voyait, l’air de ne pas le reconnaitre, puis il dit :

–       L’avocat dit que ça se plaide moi je pense que c’est mort.

–       Et Carole, elle prend ça comment ?

–       Mal, elle parle de divorcer.

–       Ah merde.

–       Je lui ai dit laisse moi une chance, une dernière chance, si je déconne je comprendrais, j’insisterais pas.

–       Et alors ?

–       Alors elle a dit comme la dernière fois et la fois d’avant, tu vas te tenir tranquille deux mois et puis tu vas recommencer…

On sentait qu’il était presque désolé que ça soit dans sa nature, voyou par choix, pas désir, parce qu’il avait toujours aimé en être un aussi loin qu’il se souvenait. Même à l’époque où voler, frapper, dévaliser, racketter était moins un choix de vie qu’une nécessité. Le Nantais était né dans la misère la plus noire mais il avait immédiatement été séduit par l’autorité que lui conféraient ses dimensions, sa force physique, et le profit qu’il pouvait en tirer. Immédiatement été séduit par ce pouvoir qu’avaient ceux qui vivaient en marge de la société, selon leurs propres codes, leurs propres règles. La peur aussi qu’ils évoquaient chez les bourgeois. Ce qui avait commencé comme une nécessité devint un jeu avant de n’être plus qu’une mauvaise habitude qui lui collait à la peau.

–       T’en penses quoi ?

–       Hein ?… Elle a raison évidemment.

Le martini arriva.

–       Oh la la mais deux plombes ! Et ma bière ?

–       Monsieur mais je… euh vous n’avez pas commandé de bière.

–       J’ai commandé deux bières, une pour moi une pour mon ami, et un martini.

Le serveur ne savait plus où se mettre, même assis le Nantais avait l’air debout.

–       Mais monsieur a dit…

–       Et alors ? T’es parti pisser à la distribution de cerveau ou quoi ?

Rouge de confusion.

–       Monsieur ?

–       Ca va, ça va Claude, c’est pas grave, il n’y pas de mal… intervint Estéban en faisant signe au serveur d’y aller.

Ce dernier reparti ventre à terre.

–       Des bosseurs les chinois qu’ils disent, maugréa-t-il, putain peut-être mais c’est pas des flèches.

–       C’est bon arrête.

Il éclusa le verre de la même manière que le précédent, le noyau d’olive ponctuant la dégustation d’un petit ping.

–       Alors c’est quoi l’histoire ? Demanda-t-il enfin.

–       Un client, un seul à traiter en priorité mais je veux bien t’en filer un autre si tu veux.

–       Combien ?

–       Dix par tête.

–       Une demande particulière ?

–       Non vite et bien, c’est tout, comme d’habitude. Mais pour le moment on attend le feu vert… ils sont un peu procéduriers par ici.

–       Mmh…

Les bières presque aussi tôt après.

–       Un martini, rajoute un martini, et amène la carte qu’est-ce que t’as comme vin, comme bon vin ?

–       Euh… eh bien nous avons un Trottevieille millesimé de…

–       Nan, nan pas un bordeaux, j’en peux plus du bordeaux, je digère plus, un pinot, t’as pas un bon pinot noir ?

–       Euh non mais nous avons un bourgogne…

–       Vas-y, vas-y, met ça, met ça ! Fit-il en le chassant de la main.

–       Une bouteille ? Demanda prudemment le serveur.

–       Une ouais… et le martini.

Estéban commençait à se poser des questions. Il avait toujours vu bon vivant, solide appétit, volontiers buveur mais jamais ni à cette cadence ni cette quantité alors qu’il était venu pour un contrat et pas se goberger à Paris.

–       Tu bois beaucoup non ?

–       De quoi ?

–       Le vin, la bière, le martini, t’es sûr ?

Le front du géant se fronça, sa voix se mua en un grondement comme une avalanche en approche.

–       T’occupes pas de ça, je buvais déjà t’étais même pas un projet dans les couilles de ton frère ! Non mais pour qui tu te prends petit con ? mon père ?

Il encaissa l’allusion à l’inceste, battant en retraite sur sa chaise.

–       Bon, bon… okay, comme tu veux.

D’un coup il se désintéressa du sujet.

–       T’as vu il y a ce connard d’Hanouna.

Assez fort pour que tout le restaurant, qui était petit, l’entende. L’intéressé ne fit même pas mine de faire attention, parlant avec son producteur sur le ton de la confidence. Estéban remarqua avec malice que comme les voyous, ces deux là avaient plusieurs portables posés sur la table.

–       Oui, oui, j’ai vu… bon alors on fait comment, t’en prend un ou deux ?

–       Je peux pas saquer ce connard, maugréa le Nantais en fixant l’animateur qui continuait de l’ignorer là-bas.

–       Euh… d’accord… ça ne répond pas à ma question.

A nouveau il le regarda comme si c’était la première fois qu’il le voyait et qu’il avait du mal à le resituer.

–       Quelle question ?

–       Tu veux t’occuper d’un ou de deux clients ?

–       Combien y’en a déjà ?

–       Quatre, je me charge de deux déjà, je peux t’en laisser un de plus.

Il eu l’air de réfléchir à sa question.

–       Je préfère pas être parti trop longtemps, le juge m’a interdit de quitter le département, en plus je suis tricard en Ile de France, si jamais je me fais coxer par les poulets, je suis bon.

–       Un alors.

–       Ouais, c’est mieux…

Il tourna sa grosse tête lugubre vers l’animateur là-bas.

–       Hey Hanouna ! Ca t’amuse de t’en prendre aux pédés !?

L’animateur leva vaguement la tête dans sa direction avant de l’oublier aussi vite.

–       Oh le youpin je te cause !

Cette fois il avait toute son attention, ainsi que celle de l’ensemble du restaurant où on avait certes peu souvent l’occasion d’entendre proférer ce genre de propos. L’animateur et son producteur lui jetèrent un regard noir mais n’importe qui hésite face à un type de deux mètres avec une tête de dogue.

–       Euh… Claude s’il te plait… dit Estéban, de plus en plus gêné.

–       Quoi !? Mon beau-frère est pédé !… Eh connard tu sais que t’as fait chialer mon beauf’ !? Hein le youpin !?

Le producteur fit signe au maître d’hôtel de leur apporter la note, l’animateur faisait son possible pour ne pas regarder dans leur direction. Qu’est-ce qu’il fichait là ? Il était venu pour un contrat et il faisait du scandale dans un restaurant ? Alors que deux minutes auparavant il lui déclarait qu’il était tricard en Ile de France ? A quoi il jouait là ? Il se tourna vers lui.

–       Je te jure c’est vrai, à cause de cet abruti qui montent des bateaux pour se moquer des pèdes.

–       Je comprends Claude, je comprends mais ça m’ennuierait que quelqu’un appel la police tu vois ?

Ca n’avait pas l’air de l’effleurer plus que ça.

–       Oh fait chier… j’ai besoin d’une avance, l’avocat me suce toute ma moelle en plus j’ai perdu trois milles l’autre jour à Biarritz.

–       Tu joues encore ? je croyais que Carole t’avait demandé de lever le pied.

–       Ouais, ouais, de temps à autre, rien de méchant.

–       Trois milles quand même, de combien t’as besoin ?

–       Je sais pas, deux, trois milles, le temps que je reste ici.

Là-bas Hanouna se levait, le maitre d’hôtel vint à sa rencontre et lui chuchota quelque chose en regardant dans leur direction. Estéban entendit l’animateur dire : « non c’est pas grave, j’ai l’habitude… »  Drôle de vie quand même, se dit-il, être reconnu partout et se retrouver à la portée des insultes du premier venu, encore heureux qu’il n’avait pas de garde du corps avec lui ce jour là, Dieu sait comment ça aurait pu dégénérer.

 

 

« -…Un peu plus de deux milliards, c’est ce que devrais rapporter aujourd’hui la journée de la Solidarité, et vingt-huit milliards c’est ce qu’elle a déjà rapporté depuis son instauration. Vingt-huit milliard contre un seul petit jour férié, considérant le nombre de jours fériés dans le calendrier français, je crois que ça devrait en faire réfléchir plus d’un non ?

–       Merci Jean-Michel Appati, vous….

–       Alors les petits loups aujourd’hui c’est la journée de la solidarité, je voudrais que vous réfléchissiez avec moi sur ce qu’on pourrait faire de solidaire.

–       Si on avait préparé cette émission, je sais pas, on aurait pu faire un jeu concours pour le compte de la fondation Abée Pierre.

–       Préparer cette émission, oh ça va ! Ah, ah, ah, hi, hi ! Moi je pars du principe que la solidarité ça se prépare pas, on se lève pas le matin en se disant aujourd’hui je vais être solidaire, on l’est ou pas.

–       Absolument d’accord.

–       Moi qui suis très solidaire par exemple, je ne prépare rien, quand j’aide un SDF je l’aide…

–       Tu aides des SDF toi ? Ah bah ça on vient d’en apprendre une bonne Enora aide les SDF !

–       Bah alors quoi ? »

Costa était resté une semaine et demie à l’hôpital. Le nez dans le plâtre avec interdiction de bouger le temps que sa clavicule se ressoude. Il avait trouvé le temps très long, surtout que le moindre petit mouvement, la moindre respiration lui infligeait un surcroit de douleurs. Une semaine et demie sans réussir à respirer, manger, dormir correctement, les amis étaient venus, ainsi que sa fille qui avait fait de son mieux pour le distraire, le réconforter, sa fille l’adorait et il adorait sa fille. Mais cette attaque, ce cassage de gueule en règle l’avait déprimé. Pire avait fait de lui un animal traqué. Il avait peur de tout aujourd’hui, de croiser un regard, de la télé ou de la radio quand le son était trop fort, de la foule, qu’on le touche ou même l’effleure. Il se sentait fragile, vulnérable, toute sa belle assurance de beau mec, de joueur professionnel, disparue, envolée, tout ce qui avait fait de lui l’homme qu’il avait été jusqu’à cet incident s’était effondré en entrant à l’hôpital. Quand le souvenir de la dérouillée lui était revenu le lendemain soir après un coma de près de six heures. En partant le médecin l’avait félicité pour sa résilience et la vitesse à laquelle son corps se remettait, lui avait prédit qu’il serait en forme complète d’ici un mois tout au plus. Il n’avait rien dit quand aux blessures que cette violence avait fait à l’intérieur de lui. Personne ne lui avait jamais demandé ce qu’il ressentait réellement, ce que ça lui avait fait d’être ainsi tabassé. Ce sentiment d’impuissance, de viol. Même sa fille ne l’avait pas vu, parce que ce genre de traumatisme se garde dans l’intime.

–       Le voila.

–       «Bah quoi tu me crois pas capable d’élever… euh d’aider un SDF ?

–       Elever ! Oh la, la, oh le lapsus !

–       Ah, ah, ah !

–       Eh mais Enora elle se prend trop pour la Pompadour avec ses moutons en vérité !

–       Ah, ah, ah ! »

–       Ca t’embêterais de couper cette connerie ?

Tony appuya sur le bouton de la radio et mit un programme de musique classique.

–       J’aime bien Hanouna.

–       Je l’ai croisé dans un restaurant l’autre jour.

–       Ah ouais ? Alors il est comment ?

–       Comme un client dans un restaurant.

Tony regarda Estéban.

–       Ouais, mais comment il a l’air, il a l’air sympa ? Marrant ?

–       Regarde la route tu veux bien.

Costa avait parlé à l’avocat, il lui avait expliqué qu’il avait besoin d’un peu de congé, de prendre un peu l’air de la convalescence quelqu’un d’autre devrait s’occuper de la salle en son absence. L’avocat avait dit qu’il comprenait parfaitement, avait compati et trouvé quelqu’un. Mais en réalité il ne supportait plus de sortir la nuit, rentrer tard chez lui, et se retrouver enfermé avec plein de monde. Comme un mécanisme de défense, passé vingt et une heures, il fallait qu’il soit chez lui, à l’abri, comme si le moment entre cette heure et celle où il avait été attaqué par les frères Angelo était potentiellement une zone de danger. La nuit était justement en train de tomber, obligé de sortir pour régler divers problèmes administratifs. Il voulait partir, quitter la ville, retourner d’abord dans le sud pour le moment puis plus tard l’Amérique du Sud, le Brésil peut-être où il avait des contacts

–       « A l’occasion de la journée de la Solidarité vous aussi vous voulez organiser une journée solidaire dans votre entreprise ? Tous bénévoles.org peut vous aider… »

La solidarité, il n’y en avait aucune dans son milieu. Tout ce cinéma que se faisait les voyous sur l’amitié, la parole donnée, l’honneur, n’était que du vent. Il n’y avait que l’argent qui comptait, le fric, les bénéfices, les valises de billets, la fraiche, et ce qu’on rapportait. Il avait fait la bêtise une fois de croire à sa chance, de penser qu’il était trop apprécié pour qu’on le soupçonne de s’être volé, et quand il avait lâché le morceau, par accident, parce que cette nuit là il avait bu un coup de trop, il avait encore cru à sa chance quand il s’était rendu compte que personne ne venait lui chercher des noises. Depuis il ne s’était jamais vu comme un mort en sursis ou rien, N’avait même jamais imaginé qu’on puisse s’en prendre à lui ou la salle. Il appartenait à un genre de clan, un clan de gens qui le protégeaient, avec au-dessus d’eux encore un autre cercle, plus puissant, avec des ramifications partout, comme de vivre dans une bulle, une autre réalité, un monde parallèle en bordure du légal et de l’illégal. Mais aujourd’hui la bulle avait éclaté et il se sentait plus vulnérable que jamais. Aujourd’hui ceux qui l’employaient, qui lui avaient tapé dans le dos à l’occasion, l’avaient invité à des fêtes, à déjeuner ou à diner lui avaient signifié qu’il n’était rien, à peine de la barbaque sur laquelle taper. Qu’il ne valait rien en dehors de l’argent qu’il ramenait. Son orgueil, son égo, tout était en vrac et ça se voyait. Le col de sa chemise était douteux, il ne s’était pas rasé depuis trois jours, il avait les traits tirés par les insomnies.

–       Laisse toi dépasser et ne roule pas trop vite.

–       « François de Virieux vous êtes historien, je crois que vous partagez la vision d’un certain nombre d’intellectuel français sur les banlieues.

–       Absolument, comme le disait si bien l’excellent Eric Zemmour, la gauche est aveuglée par son multiculturalisme mortifère, l’israélite Alain Finkielkraut le dit lui-même, l’antisémitisme fait des ravages dans les banlieues, et il est évident que la montée de l’islamisme… »

Le morceau de musique classique avait embrayé sur la voix feutré de deux messieurs qu’on sentait enfermé dans un petit local, entre intimes presque. Une sonorité comme on en entendait plus depuis la disparition des radios libres.

–       Ah c’est Radio Courtoisie ça, fit Tony en connaisseur.

–       Coupe.

–       Bah quoi t’aimes pas ?

–       Coupe et concentre toi sur ce que tu fais tu veux.

Ils roulaient sur les boulevards extérieurs en direction de la porte Champerret. Le 4×4 était à deux voitures d’eux, sur la file de droite, il apercevait la tête de Costa de dos. Comme tous les soirs depuis trois jours il pleuvait, et comme toujours dans ces cas là à Paris, la circulation était un peu au ralenti. Tony était flic à la BAC de Marseille et lui et son frère ambitionnaient de rentrer aux stups. Il connaissait son travail, savait suivre quelqu’un mais il avait un peu trop confiance en lui au goût du tueur. Comme beaucoup de corse en affaire, il se croyait intouchable ce qu’il trouvait assez paradoxal considérant ce que lui-même et son frère avaient fait à ce pauvre Costa. Il ouvrit la fenêtre et sorti le Glock 21 de la boite à gant.

–       Doucement, roule doucement…

Il y avait deux points de vulnérabilité pour un chauffeur dans une voiture. La vitre latérale, et la serrure, la tête ou la poitrine. Si la vitre latérale n’offrait pas de visibilité, comme c’était souvent le cas aujourd’hui avec la mode des vitres fumées, il fallait viser la serrure, y tracer une sorte de cercle en tir groupé. La serrure étant à peu près à hauteur de la cage thoracique, avec la dispersion, la cible avait très peu de chance d’y réchapper. Estéban aurait pu donner des cours sur la question.

–       « Alors voilà ce que je propose, vous avez un problème, vous nous appelez et on essaye de vous aider à le résoudre.

–       Evidemment si vous avez besoin d’argent, ça va pas être possible on a perdu des annonceurs.

–       Ah, ah, ah ! »

Il n’entendit pas le premier coup de feu, il sentit soudain une vive douleur dans le bras et la poitrine.

–       « Mais un problème comme quoi ?

–       Je ne sais pas, vous recherchez un ami que vous n’avez pas vu depuis longtemps, vous avez besoin d’un coup de main pour aller à tel endroit.

–       Moi je crois plutôt que c’est pas ça être solidaire en 2017. »

Par réflexe il se tourna sur le côté quand la seconde balle l’atteint en pleine poitrine. La troisième lui cassa le bras et lui déchira les poumons avant de ressortir par la clavicule. Tout semblait se dérouler au ralenti pour lui. Sa main qui s’appuie sur le volant, la voiture qui fait une embardée, même les voix dans la radio qui semblaient danser autour de lui à mesure que le 4×4 tournait sur lui-même.

–       « Oui alors, c’est quoi, dis nous tout mon petit poulet, c’est quoi être solidaire en 2017.

–       Moi je crois qu’être solidaire en 2017 c’est de faire un geste pour notre planète… »

C’était si violent, si soudain qu’il n’avait même plus peur, cela allait au-delà. Durant le bref moment qui lui resta à vivre c’est l’horreur qu’il ressenti. Horrifié par son sang qui inondait ses vêtements, par ce qui lui arrivait, par la certitude que la mort était là, que tout était fini, par ce que la vie lui avait fait subir au bout du compte.

–       « Oui mais quel rôle on joue là nous ?

–       Par exemple on pourrait organiser une grande collecte de portable et d’ordinateur usagés pour aider à les recycler.. »

Les voix commençaient à s’éloigner maintenant, plus lourdes, plus lentes, comme un bourdonnement sur lequel il essayait de se concentrer. Il avait l’impression qu’aussi longtemps il arriverait à entendre ces voix, aussi longtemps il resterait en vie. Il n’entendit pas le dernier coup de feu qui lui détruisit la boite crânienne.

 

 

–       « La décision de Donald Trump de sortir des accords de Paris est-elle si grave que ça selon vous ?

–       Considérant que les Etats-Unis sont déjà un des premiers pays polluant de la planète c’est très grave oui. »

Rachid vivait dans un foyer pour jeune travailleur. Là dedans il y avait un peu de tout, des gars qui sortaient de cabane, d’autres qui s’apprêtaient à y retourner, des kurdes, des syriens, bref il y avait du passage, quelques bagarres de temps à autre, des vols, souvent. Il s’était fait un shoot qui l’avait envoyé un moment dans la stratosphère et il récupérait lentement en regardant un talk show sur son mobile.

–       « Deux degrés, c’est tout ce qui nous sépare de la catastrophe ! Si la température moyenne du globe augmente de deux degrés, la calotte glacière sera gravement menacée. »

Rachid se demandait ce que ça changerait pour lui si le temps était plus clément ? Ce que ça changerait même si le pôle nord ou sud fondait. La mer monterait à ce qu’on disait à la télé. Est-ce que ça veut dire que Panam serait les pieds dans l’eau ? Comme cette autre ville en Italie… comment ça s’appelait déjà ? Il s’imaginait sur un bateau en train de circuler dans la ville, un bateau à moteur pour échapper aux flics. Ca serait pratique remarque parce que les flics du coup ils auraient vachement de mal de faire du contrôle au faciès.

–       « Elle est déjà menacé, on a constaté la formation d’une faille gigantesque en Antarctique, mais il y a plus grave, nous pourrions également tous disparaitre du jour au lendemain, si le permafrost sibérien venait à disparaitre.

–       – Vous faites allusion à cette contamination à l’anthrax qui a tué des centaines de rennes

–       Absolument ! »

Rachid n’envisageait pas de faire de vieux os, la perspective énoncée par l’expert alarmiste de service lui passait complètement par-dessus la tête. Il regardait et écoutaient des messieurs qui avaient l’air de participer à un débat très sérieux, l’impression confuse qu’il se cultivait, qu’il apprenait quelque chose qu’il pourrait répéter à l’occasion histoire de donner l’impression que le monde l’intéressait. Mais au fond il s’en foutait complètement, se remettait de son shoot et sur l’écran réduit de son portable, ça faisait comme des jolies couleurs qui disaient des choses savantes. Il avait des projets pour aujourd’hui, aller chercher les cinq cent grammes d’héro, revenir ici, le mélanger avec le lait pour bébé qu’il avait acheté au supermarché, puis monter jusqu’à la cité voisine pour la revendre aux dealers. Avec sa coupe il comptait monter jusqu’à un kilo et demi, il ne revendrait pas tout d’un coup parce que fallait être prudent et économe dans la vie, il en garderait même de la non coupée pour son usage personnelle. Il en était certain, cette nouvelle affaire lui rapporterait un peu plus d’argent qu’il ne lui restait déjà. Argent qu’il avait roulé serré dans un tube en carton et disposé derrière une des plaintes en plastique de sa chambre. Avec la totalité il s’achèterait un kilo complet et recommencerait l’opération jusqu’à être à la tête d’une belle somme, au moins cinquante mille selon ses estimations, et cette fois sans devoir les partager. Avec il comptait s’acheter de nouveaux vêtements et aller draguer dans les quartiers rupins. Il avait entendu dire qu’il y avait des couguars qui cherchaient à se faire baiser par des petits jeunes dans le XVIème, qu’on les trouvait dans les salons de thé et les bars d’hôtel chic. Toute l’idée c’était d’en débusquer une qu’elle l’emmène chez elle et qu’il la baise si bien qu’elle décide de l’entretenir. Mais c’était important que cela se passe chez elle parce que si ça se déroulait pas bien, qu’elle voulait plus baiser ou que sa bite lui faisait mal, il pourrait toujours la dévaliser ou au pire la cambrioler plus tard. Avec un peu d’argent dans les poches, la bonne tenue comme les bourgeois portaient dans le XVIème, il était sûr qu’il pourrait mener à bien cet ambitieux projet. De quoi se refaire une nouvelle vie en somme. Il changea de chaine quand l’un des experts parla de sixième extinction de masse, l’esprit soudain encombré de catastrophe diverse.

–       « oui, je considère que le travail est une valeur. Parce que c’est la première source d’émancipation individuelle et parce que c’est le moyen le plus puissant de se libérer du déterminisme : c’est par le travail que l’on peut devenir celui ou celle que l’on a envie d’être. C’est parce que je crois au travail que je me suis inscrit en classes préparatoires et que j’ai tenu à passer ensuite les concours républicains. »

Il avait trop raison Macron, se dit-il, c’était par le travail qu’on pouvait devenir celui qu’on a envie d’être. Et Rachid estimait qu’il avait bossé dur pour en arriver là, avoir cette dope, cet argent, ça n’avait pas été de tout repos, il avait fallu prendre des risques presque mortels, et ce n’était pas fini, il avait encore du boulot, fallait qu’il soit sérieux, la dope allait pas se vendre toute seule, son rêve de gigolo allait devoir attendre qu’il ait fini de suer pour de bon. Il se reposerait après se dit-il en éteignant le portable, aller, en marche ! Il sorti de sa chambre la démarche encore engourdie par les opiacés. Ca sentait le shit et le poisson grillé dans le couloir. On n’avait pas le droit de faire la cuisine dans les chambres mais certain prenait le gauche. Il descendit les escaliers en se retenant à la rampe, il aurait bien bu quelque chose de sucré mais ils avaient cassé le distributeur en bas. Il croisa des gens sans les voir, n’entendit pas le concierge le héler, qu’il avait du courrier, et d’ailleurs l’aurait-il entendu qu’il aurait pensé à une erreur. Rachid était né en France, dans cette même banlieue où il vivait à deux pas de ce même quartier où il avait grandit, lui-même à trois rues du foyer. Ses parents en revanche étaient repartis en Tunisie après la révolution, son frère refusait de le voir depuis qu’il lui avait volé sa carte bleue, sa sœur était mariée à un gendarme, pire qu’une trahison, carrément une interdiction de séjour. Personne n’appelait ou écrivait pour donner des nouvelles ou en prendre, un peu comme si tous les membres de sa famille étaient décédés. Il essayait d’y penser le moins possible, ses rapports avec eux avaient toujours été motif de déception réciproque, de rancœurs mal digérés, de conflits jamais réglés. Ses parents étaient très traditionnalistes, en conflit avec l’ensemble de leurs enfants nés en France et pensant comme des français, son exemple étant à leurs yeux le pire, son père avait fini par le jeter dehors. Rachid avait passé quelques mois à la rue et dans des squats alors qu’il était tout juste majeur. Aujourd’hui il estimait que ça l’avait formé. Il était plus aguerri, il ne se faisait plus piéger par les flics aussi facilement qu’avant, il était organisé aussi, et il avait des contacts comme ce dealer auquel il avait acheté les armes, et des planques sûres, le matelas chez Frank, un hôtel au mois dont il connaissait le patron, ou la cave où il avait laissé la dope, comme un vrai gangster. Il était même capable de braquer une salle de jeu sans bobo. Il avait toujours su qu’il en était capable, il avait tant de fois répété son rôle tout seul dans sa chambre à braquer la banque de France comme Mesrine que les gestes étaient venus naturellement. Qui sait, si Frank avait d’autres coups peut-être qu’il laisserait tomber les couguars pour les attaques de convois. Tout en marchant vers le centre ville il s’imaginait déjà avec un masque de hockey et un fusil d’assaut braquant une tirelire comme on disait., parvenu à mi chemin, il avait son nom dans les journaux, ennemi public N°1 et sa gueule dans tous les commissariats.

–       Hey salut toi ! Mais pourquoi tu veux me rendre amoureux comme ça ?

La fille le dépassa sans faire attention à lui.

–       Putain d’salope, maugréa-t-il en l’oubliant aussi tôt.

Ca faisait un moment qu’il n’avait pas été avec une fille, la dernière, juste avant d’être enfermé l’avait notablement traumatisé en essayant de se tuer devant lui avec un couteau. Mais de toute manière sa libido s’en était allé avec la poudre. Qui a besoin d’une petite amie quand on a l’héroïne dans sa vie ? Elle remplissait tous ses besoins de réconfort, de tendresse et en matière d’orgasme un flash dépassait tout ce qu’il ne ressentirait jamais en baisant. Alors son projet de gigolo disons qu’il se basait sur les quelques érections que lui procurait parfois sa main et ses proportions qui, le pensait-il, faisait obligatoirement craquer les femmes. Il s’approchait de l’immeuble où se trouvait sa dope. Un endroit cossu pour les français avec digicode, à deux pas du centre-ville, le dernier endroit où les flics iraient chercher de la came, il en était certain. A tout hasard il scruta la rue, le petit vieux qui promenait son chien, la ménagère qui passait avec son sac de course, le couple qui se bécotait contre une voiture. Estimant que l’endroit était sûr il se faufila jusqu’à l’immeuble, tapa le code et se glissa à l’intérieur. Le couple et leurs collègues attendirent qu’il ressorte avec le paquet dans son pantalon pour lui tomber dessus. Ils avaient eu le tuyau par un gitan qui de temps à autre leur balançait un nom, en échange de quoi les flics évitaient de se mêler trop de ses affaires. Il fut déféré dans la journée et condamné à trois ans, finalement il reçu son courrier en prison pour y apprendre le décès de sa mère. Est-ce cette nouvelle, la perspective d’être enfermé dans les poubelles de Fresnes une nouvelle fois, le manque, toujours est-il que deux jours après ce courrier, il se donna la mort en se pendant dans sa cellule. Frank apprit son incarcération le jour même et de la manière la plus simple qu’il soit, en l’appelant et en tombant sur un perdreau qui lui demanda qui il était. Après quoi, par le quartier, il connu la raison, ça lui mit un coup. Mais ce qui lui plomba définitivement la journée c’est la nouvelle qu’il entendit à la télé dans un bar.

–       Ils l’ont tué comme t’avais dit Roger, ils ont pas cherché, ils l’ont tué !

–       Qu’est-ce que tu veux, il a joué une fois et il a finalement perdu, fit Roger avec philosophie. Il aurait fermé sa bouche, l’aurait dit à personne, il serait encore en vie aujourd’hui. Faut être un peu malin dans la vie, sinon tu finis mal.

Frank ne voyait pas les choses comme ça. Ca n’avait rien avoir avec le fait d’être malin ou non, s’ils avaient voulu le descendre ils l’auraient fait depuis très longtemps. Ils l’avaient seulement épargné parce qu’il rapportait et l’avaient jeté parce qu’il s’était fait braquer une fois de trop. Pourtant il en était certain, tous ces mecs devaient se connaitre de longue date, avaient peut-être même été amis parce qu’on ne confie pas ce genre de responsabilité à un inconnu, surtout chez les corses.  Bien entendu il savait comment le monde fonctionnait, surtout dans le milieu, et peut-être que l’arrestation de son pote jouait, mais sur le coup il se senti complètement désemparé.

–       On est seul Roger, de la naissance à la mort on est putain de seul !

 

 

Le Nantais était assis en robe de chambre, slip et teeshirt douteux devant la télévision en sourdine, un verre de whisky devant lui, la fille était dans la salle de bain qui se remaquillait.

–       Ca va t’es bien installé ?

Rester diplomate.

–       Ouais ça va, j’ai vu mieux.

Il avait loué une suite au Méridien de la porte Maillot, cinquante mètres carrés parfaitement impersonnels à six cent soixante euros la journée. Deux jours qu’il était là. Sans compter le prix de la fille, des filles mêmes. Estéban s’était renseigné, il n’était même pas encore sorti depuis qu’il était arrivé, même pas pour manger, plateau repas, quand il mangeait… A ce qu’il pouvait en juger de la corbeille près du bureau, de l’état de la suite, il avait déjà destocké au moins une fois et demie le minibar, et baisé comme un gamin. Qu’est-ce qui se passait ?

–       Tu te sens comment ?

–       Pas terrible pour tout te dire.

–       Qu’est-ce qui se passe ?

–       Tu veux boire un truc ?

–       Non je te remercie, dix heures du matin c’est un peu matinal pour moi.

Le Nantais sourit.

–       Petit joueur.

Comme si le fait d’être un ivrogne était un genre de qualité masculine. Il bu une gorgée.

–       Alors dit moi c’est quoi le problème ?

–       Ah un peu de tout, ma bonne femme, le procès…

–       T’angoisses ?

–       J’ai cinquante quatre piges mon grand… la taule à mon âge… c’est un sport de jeune.

–       Au pire tu risques combien, ton avocat t’as dit ?

–       Trois sûr, cinq peut-être.

D’habitude les avocats minimisaient, ce n’était pas bon signe. La fille sorti de la salle de bain, une noire à forte poitrine avec de longues jambes et le regard impératrice, plutôt élégante.

–       Oh salut, pardon je ne vous avais pas entendu, s’excusa-t-elle en le voyant.

–       Il n’y pas de mal, répondit le jeune homme avec un sourire. Vous avez de magnifiques boucles d’oreilles.

–       Merci.

–       C’est du boulot de créateur ça, je me trompe ?

Elle sourit, flattée de son attention.

–       Non, vous ne vous trompez pas, c’est une amie qui les fait

–       Vous la féliciterez de ma part.

–       Je n’y manquerais pas, c’est rare que les gens remarquent ce genre de chose.

–       Parce qu’ils ne prennent pas le temps de regarder.

Le Nantais se marra.

–       Tu veux que je te la laisse ? Elle suce pas terrible je te préviens.

La fille le toisa avant de tchiper du coin de la bouche.

–       Où est-ce que tu as été élevé toi ?

–       Allé, allé, m’emmerde pas, mon portefeuille est sur la table de nuit, il y a sept cent cinquante euros dedans, si je retrouve pas quatre cent quand tu pars, gare à toi.

La fille ne discuta pas et prit l’argent.

–       Un pourboire ?

–       Non, tu suces mal.

Elle se redressa de toute son élégance, enfila ses talons hauts et dit en partant :

–       Connard.

Estéban s’amusait.

–       Putain j’aurais dû la dérouiller un peu, ça lui aurait fait les pieds, dit le Nantais en regardant la porte se refermer.

–       C’est l’amour vache dis moi !

–       Ouais…

Il regarda le fond de son verre d’un air absent.

–       ma femme elle veut divorcer.

–       Oui tu m’as dit.

–       Elle m’a appelé ce matin. Elle a prit sa décision.

–       Elle ne va pas te laisser une dernière chance ?

–       Non, elle a dit que la dernière fois et la fois d’avant déjà je lui avais fait le coup de la dernière chance.

–       Oui, ça aussi tu me l’as déjà dit.

–       Elle me l’a répété ce matin.

–       Ah.

Un ange alcoolisé passa, le Nantais avait les yeux dans le vague.

–       Cinquante quatre piges… je prends cinq au pire, j’aurais la soixantaine, seul. T’as des enfants ?

–       Un garçon.

–       Moi rien, pas de descendance, après moi, de moi, il ne restera rien que quelques photos à la con, c’est ça que j’ai fait de ma vie, rien, une connerie.

–       T’étais peut-être pas fait pour ça.

Il lui jeta un coup d’œil mi désespéré mi grave.

–       J’ai pas eu la vie facile tu sais.

–       Je sais.

–       Toutes ces conneries sur la vie de voyou, l’aventure, l’amitié, ça te colle des ulcères en vérité.

–       Je comprends mais si tu sortais un peu…

–       Hein ?

–       Je veux dire rester enfermé comme ça c’est pas bon si ça va pas, tu me suis.

–       Mouais… pour aller où ?

Il avala son verre à demi. Estéban n’en croyait pas ses oreilles.

–       Euh… tu te souviens que t’as un contrat ?

–       Hein ?

–       Le contrat, le gars à faire, tu te souviens ?

–       Ouais.

–       Donc ?

–       Mmh…

Il faisait tout son possible pour ne pas s’énerver.

–       C’est quoi ça comme réponse hum ?

–       Mmh, je vais pas le faire.

–       Quoi ?

–       Je veux pas sortir, je vais pas le faire.

–       Tu déconnes.

–       Nan.

Estéban ne savait plus où se mettre, qu’est-ce qu’il fichait là à regarder ce poivrot se saouler à dix heures du matin ?

–       Bon écoute, je vois que t’es pas dans ton assiette, je vais te laisser réfléchir, je reviendrais plus tard.

–       C’est tout vu, l’entendit-il marmonner en sortant.

 

 

« – La flexisécurité, ce concept fumeux de la loi travail, autrement plus de précarité pour les salarié et plus de sécurité pour les patrons !

–       Totalement démagogique, ce que vous dites est parfaitement démagogique Monsieur Mélenchon, permettez-moi de vous le dire.

–       Eh bien non je ne vous le permets pas ! »

L’avocat regardait Estéban sur le siège passager, il sortait encore une de ses satanés cigarettes.

–       Je ne comprends pas, il est complètement paumé, il boit comme un trou, il s’enfile des prostituées depuis trois jours.

–       C’est vous qui l’avez réclamé.

–       Mais moi ce que je voulais c’était le Nantais d’il y a trois ans ! Pas cette loque déprimée.

–       Vous voulez qu’on le rajoute à la liste ? Ce sera à vous de vous en occuper bien entendu.

–       Non ça servirait à rien, il va bientôt aller en cabane de toute façon, il m’a dit qu’il était tricard en Ile de France et il a un procès qui l’attend. On lui met plutôt une fille un peu vindicative dans les pattes, ça fera du scandale, ils appelleront la police.

–       Une sortie en douceur hein ?

–       Je vous l’ai déjà dit, je n’aime pas les actions inutiles.

–       C’est donc vous qui allez vous occuper des trois autres.

–       Deux, l’un d’eux s’est fait arrêter par les stups, comparution immédiate, trois ans fermes, il s’est pendu hier.

–       Oh.

–       Reste Roger et son copain, Roger a fermé boutique, je pense qu’il a préféré prendre un peu le large le temps que ça se tasse.

–       Et sa famille ?

–       Il est divorcé.

–       Ah j’ignorais.

–       Depuis qu’il est sorti de la Santé. Je ne sais pas encore où vit son complice mais j’ai quelqu’un sur le coup.

–       Combien pour Karrouchi ?

–       Vingt mille

–       Vous aviez dix avec le Nantais.

–       Je vous ai dit aussi que je le connaissais, donc c’est tarif double.

L’avocat pinça la bouche.

–       Ils ne vont pas aimer ça.

–       Qu’est-ce que ça peut me faire ?

–       Le Sacristain non plus.

–       C’est lui qui m’envoie, il connait la chanson.

 

 

Cette nuit là Frank avait rêvé du Sacristain. Il ne l’avait croisé qu’une seule fois, dans un bar de nuit de la périphérie. Il avait l’air d’une star, d’une étoile noire déambulant avec ses yeux de loup, ne discutant, ne riant jamais. Mais cette nuit là il le poursuivait armé d’un pistolet et d’une perceuse. Ils couraient dans les dédales d’une cité inconnue, comme un quartier multiplié par l’infini. Un infini de tours grises sous un ciel plombé et le Sacristain qui poussait des cris, des ricanements sauvages à mesure qu’il se rapprochait. Plus Frank courait, plus il lui semblait reculer, comme s’il cavalait à contresens sur un tapis roulant. Il s’était réveillé en sursaut, mordu dans le dos par la perceuse et immédiatement s’était palpé à l’endroit de sa blessure imaginaire. Il ne saignait pas mais il avait peur. Terriblement peur. Figé, les genoux repliés sous sa couette sale, regardant par la fenêtre glauque, le paysage sinistre et son ciel laiteux. Il fait France se dit-il. Quel temps il fait ? Il fait France. Et le Sacristain n’était pas là. Trois semaines que le coup avait eu lieu et il n’était toujours pas là. Ils avaient eu Costa mais eux, pas l’ombre d’une menace. Pourtant il avait peur. Peur depuis que Rachid s’était pendu, peur depuis que Roger était allé se mettre au vert. Peur depuis une semaine, sans repère, perdu, sans refuge sinon son pauvre appartement puant, sa maison de paille. Il se sentait à nu. Peur du croquemitaine, du Sacristain, paralysé même. Il avait l’argent pourtant, de quoi se planquer une semaine ou d’eux n’importe où en France ou ailleurs, mais ensuite ? C’était ça, pas le présent, ou le passé qui le paralysait toujours, le condamnait à cet immobilisme perpétuel, c’était l’avenir, le futur, ce qui risquait de se produire. Presque chacune des décisions qu’il n’avait pas prit dans sa vie étaient liées à cette peur. Cette difficulté à se projeter sans que ça génère une angoisse. Par exemple quand il avait été employé chez Mc Donald c’était moins les ordres et les obligations auxquels on l’avait soumis que la perspective de s’éterniser dans ce genre d’emploi. Que ce boulot de précaire, provisoire et mal payé pouvait devenir une routine permanente sans rien lui apporter de plus que plus de chiottes à laver dans sa journée. Pourtant, curieusement, il n’avait pas eu cette appréhension avec le braquage. Peut-être parce que cela avait été trop immédiat, trop rapide pour qu’il ait loisir de réfléchir. Peut-être parce qu’il plaçait le délit sur un temps donné qui ne dépassait guère que le seul instant et que les conséquences avait été occultée par l’idée que Costa paierait pour eux. Mais maintenant qu’il était devant les faits accomplis, au pied du mur, avec la possibilité d’un danger immédiat, il réfléchissait et plus il réfléchissait, plus il avait peur. Il se leva de sa couche et alla jusqu’à la cuisine se préparer un café à l’aide de la machine qu’il avait acheté au supermarché du coin, un des rares investissements qu’il avait fait pour lui-même et son appartement. Le café avait quelque chose de rassurant en plus de vous réveiller et chasser les voiles noires du matin. En attendant qu’il se fasse, il souleva ses altères, des poids de cinq kilos avec lesquels il fit vingt tractions pour chaque biceps, avant de faire une trentaine de pompes, puis d’aller vérifier dans la glace de la salle de bain la naissance de ses abdominaux. Le café prêt, il se roula un pétard rituel et le dégusta devant la télé.

–       « …Vous avez choisi l’audace et cette audace, nous la poursuivrons ! Et chaque jour qui vient, nous continuerons à la porter parce que c’est ce que les Françaises et les Français attendent. Parce que c’est ce que l’Europe et le monde attendent de nous. Ils attendent qu’à nouveau la France les étonne, que la France soit elle-même et c’est cela, ce que nous ferons…

–       – Alors ça c’était au Louvre…

–       Oui. »

Encore Macron, encore des journalistes pour analyser et suranalyser ses discours.

–       «  Le Front National n’opère que comme contrefeu des idées et des réformes voulu par Bruxelles !

–       Vous le pensez réellement ?

–       Mais c’est évident ! »

Il avait le sentiment parfois de vivre à l’étranger. Comme si ce qui se disait dans le poste, sur la politique, sur les évènements dans le pays ne le concernait pas, était subi et vécu par d’autres. Pas son voisinage, pas les gens du quartier, non des autres, les gens du centre-ville, de Paris, les gens qu’ils interrogeaient dans la rue et qui avaient toujours un avis à donner, une réponse.

–       « 85% des français sont favorables au retour de la police de proximité, il me semble que le message est clair.

–       Vous pensez réellement que c’est un bon moyen de répondre au terrorisme ? »

C’était comme les sondages. Ils en parlaient tout le temps à la télé, les sondages disaient ci ou ça, les sondages disent que Monsieur Macron va gagner, perdre, non que c’est Le Pen, toutes les élections ils n’avaient parlé que de ça. De ça et de Fillon qui avait parait-il fait travailler sa femme ou il ne savait quoi. Il ne savait même pas ce que c’était exactement qu’un sondage. Il avait vaguement compris qu’on interrogeait des gens, mais comment, où, aucune idée. Personne ne l’appelait jamais pour lui demander son opinion, même pas pour lui vendre une véranda ou un don à Amnesty. Il n’était pas sur les listes, pas solvable, pas un flèche, il ne dépensait que pour la bouffe et le shit et même là qu’il s’était acheté de nouvelles fringues, il avait refusé la carte du magasin, ne serait sur aucune base de donnée. Pourquoi faire ? C’est pas comme s’il allait revenir toutes les semaines.

–        « Avec Intermarché jouez la carte du pouvoir d’achat et faites jusqu’à 50% d’économie. Intermarché, le combat contre la vie chère. »

Dégouté, il mit en route sa console et se brancha sur internet, Youtube, un zapping du net. Il regarda des gens se casser la figure en tentant des figures de parkour ou de gymnsatique, des accidents de voiture, des catastrophes naturelles spectaculaires et insolites, des animaux dangereux ou mignons. Il regarda également un cours reportage sur les récents attentats en Angleterre. Le terrorisme, encore un truc qui n’arrivait pas dans son monde. Les types de Daesh n’attaquaient pas la banlieue, ils en venaient. Et quand c’était des morts ça devenait tout de suite des français, des figures exemplaires, même ceux qui avaient dû se faire contrôler deux fois par jour jusqu’à leur mort devenaient des français de la grande république indivisible. Il en eu marre qu’on lui parle de mort et de terreur et éteignit tout pour descendre au PMU derrière la cité, près du carrefour avec l’avenue Jean Jaurès. Tout le monde était là. Tout le quartier qui buvait des bières ou des cafés en pariant ou en lisant Paris Turf, le nez sur les écrans qui entre deux courses diffusaient des clips. Les gars se refilaient des tuyaux, rigolaient, fumaient leur pétard, et une partie de la paye, des indemnités ou de sa CAF, y passerait. Tout le monde à croire à sa chance, à la martingale, à se dire que c’était un moyen d’arrondir les fins de mois alors que c’était surtout une bonne raison pour claquer son fric en se donnant l’illusion qu’on faisait bouillir la marmite. Le bar était tenu par une famille de cambodgien, ça faisait des lustres qu’ils étaient en France, les fils parlaient avec l’accent de Paris, le père et la mère c’était moins ça. Ils s’obligeaient à parler en français devant les clients mais parfois s’engueulaient parce qu’ils ne comprenaient pas l’un l’autre. Putain de ta mère, connard, tu me fais chier, ça par contre ils connaissaient très bien. Leurs disputes faisaient souvent sourire les clients. Ils étaient en train de se pourrir pour un verre cassé quand il commanda un café tout en remplissant son ticket de quarté.

–       Quel cirque, ils me cassent la tête, maugréa son voisin à côté de lui, également devant un café.

–       C’est comme ça depuis que je les connais, on a l’habitude dans le quartier, je le sais je viens ici presque tous les jours.

–       Je sais, répondu l’inconnu avant de boire une gorgée.

Frank leva la tête surpris.

–       Ah bon ? Comment vous savez ? Je vous connais pas.

–       Très peu de gens me connaissent, confirma l’inconnu.

Frank ne comprenait rien, il le regardait un peu inquiet. La peur qui revenait. Pourtant ce type n’avait pas l’air méchant, un jeune, pas mal sapé, peut-être un peu plus jeune que lui mais avec quelque chose dans les yeux qu’il savait ne pas avoir, de l’assurance. Le gars lui jeta un regard de connivence.

–       Je te cherchais… On m’a dit que je te trouverais ici.

–       Mais vous êtes qui ?

–       Peu de gens le savent mais le Sacristain lui il sait. Tu veux que je l’appel pour qu’il te dise lui-même qui je suis ?

Estéban vit ses traits se creuser. Un éclat, une lueur d’hésitation, entre la sidération et l’envie pressante de s’enfuir à toute jambe.

–       J’ai appris pour ton copain, je suis désolé.

Il avait l’air sincère ce qui ajouta à sa propre blessure. Frank détourna la tête en regardant brièvement vers la sortie, la rue, avec le sentiment qu’il n’y retournerait plus jamais, qu’il allait mourir ici, sur place.

–       Mais t’es pas seul tu sais, il y a des gens qui t’apprécient.

–       Qui ? Demanda Frank, incrédule.

Il y avait dans son regard comme un appel au secours, un naïf espoir de s’en sortir. Pauvre garçon, se dit Estéban.

–       Des gens qui observent tout, même avant quand t’étais en prison ils t’observaient.

–       Ah bon ?

Le type le regardait dans les yeux, il n’y avait aucune agressivité dans ce regard, juste de l’assurance, une terrible et écrasante confiance en lui. Frank se resserra autour de sa tasse de café. Il avait encore plus peur maintenant, l’impression de n’avoir jamais été libre, toujours sous l’œil d’un maton ou d’un autre, et que quoiqu’il ferait il était prit dans la toile.

–       T’as fait cette connerie. T’as écouté la mauvaise personne, tu t’es trompé d’ami. Ca arrive…

Du blanc il était en train de virer au rouge, les yeux gonflés rivés sur nulle part en particulier.

–       Calme toi, c’est pas grave je te dis, ça arrive, on fait tous des erreurs non ?

Ca ressemblait à une vraie question, Frank leva la tête sans oser croiser son regard.

–       Si.

–       Mais maintenant faut réparer, tu comprends ?

–       …

–       Pourquoi tu devrais porter le chapeau pour Roger ? Ce n’est pas juste, ce n’est pas toi qui a eu cette idée stupide, si ?

–       Non, dit-il d’une voix timide.

Il avait l’impression d’être retourner au lycée quand il était dans le bureau du proviseur et que toute sa morgue d’adolescent ne suffisait pas à masquer sa détresse devant l’autorité. Encore ce sentiment d’être à nu, vulnérable, que les yeux bleus et scrutateurs du jeune type le lisait comme un livre ouvert.

–       Où est-il ?

–       Je… je ne sais pas.

–       Frank, tu sais comment ça marche, pense à ces amis qui t’observent, tu crois qu’ils vont apprécier si je leur dit que tu n’as pas voulu m’aider ? Tu crois que ça ne va pas les décevoir ?

Frank n’avait envie de décevoir personne et pas plus de parler de Roger. C’était son ami, le seul qui lui restait, son point d’ancrage, l’élément stable de sa vie.

–       Tu sais ce que je crois Frank ? Je crois que la vie c’est une affaire de tri. Pas de choix. Parfois on n’a pas le choix, parfois la vie nous met devant des fait accomplis et on n’a d’autre choix que d’avancer ou de tomber. Mais par contre on peut faire le tri. Entre ce qu’on veut, et ce qu’on ne veut plus.

Tout en lui expliquant son point de vue, il touillait délicatement, puis il posa la cuillère sur la soucoupe et bu le reste du café d’une traite. Il fit signe à un des fils de la famille de lui en remettre un autre.

–       Le bon grain de l’ivraie tu vois ? Qu’est-ce t’en penses ?

–       Euh… je ne sais pas…

–       Je pense que toi c’est ça ton problème justement, tu n’as pas toujours eu le choix mais tu n’as jamais fait le tri. Tu crois pas ?

Il se surprit à réfléchir à la question. Le choix non, il avait raison, il ne l’avait pas toujours eu. Rester chez ses parents se faire tabasser par son père ou partir, ce n’était pas un choix. Mourir de faim ou voler, non plus. Trier en revanche, savoir ce qu’il voulait et ne voulait plus, il n’y avait jamais pensé, peut-être parce qu’il avait l’impression d’être impuissant face à la vie. Peut-être parce qu’il ne s’estimait pas assez pour s’intéresser complètement à sa propre vie.

–       Peut-être… hésita-t-il.

–       Mais non pas peut-être, tu sais que j’ai raison. Et là, tout de suite, t’as une occasion en or, à la fois de faire un choix et de faire le tri.

Frank rougit à nouveau.

–       Arrête de fuir ta propre vie Frank, ça t’aideras jamais à être fort tu sais ?

Dit sur un ton presque fraternel, penché vers lui, cherchant son regard. Il laissa passer un silence, le temps qu’il reprenne son souffle.

–       Où est Roger Frank ? Il faut que tu m’aides.

Il pensa à Roger et ses bretelles, à sa femme, à sa fille. Il pensa au bon moment qu’il avait passé avec eux. Il avait envie de pleurer.

–       A Lyon… il est à Lyon.

–       Bien, tu vas m’accompagné, on va aller le voir.

Frank leva les yeux sur lui, désemparé.

–       Mais pourquoi ?

–       Il faut réparer cette bêtise que tu as fait, tu te souviens ?

–       Euh…

–       Faire preuve de bonne volonté, c’est ça qu’apprécie les gens qui t’observent. C’est comme ça qu’ils savent si quelqu’un est avec eux ou non. Tu as déjà travaillé en entreprise non ?

–       Euh… pas souvent…

–       Bah une entreprise c’est pareil, tu peux être le dernier des nuls, si tu fais preuve de bonne volonté les gens t’apprécient. Ils savent qu’ils peuvent compter sur toi, ils t’aident quand t’es dans la merde. La bonne volonté c’est la clef de tout.

Frank ne savait plus quoi dire. Il y avait une sorte d’enthousiasme dans ce qu’il disait, comme le manager de chez Mc Do mais en mieux, en plus vrai. On avait envie d’y croire.

–       Et toi je crois que t’es pas le dernier des nuls… alors on y va ?

 

 

Ils prirent la voiture de Frank pour descendre à Lyon. Il paya également l’essence et le péage. Du voyage l’autre ne lui adressa pratiquement pas la parole, sauf pour lui dire de s’arrêter là ou là et lui faire répéter son rôle, ce qu’il attendait de lui. Quand on serait en ville, il garait sa voiture dans le parking de la gare Part Dieu et en volerait une sur place. Après quoi il se chargerait de s’en débarrasser et reprendrait sa voiture comme si rien ne s’était passé. Mais avant de partir, il le fit s’arrêter devant un café et alla récupérer un sac. Au bruit métallique que faisait le sac, il n’avait pas besoin de beaucoup réfléchir pour savoir ce qu’il y avait dedans. Ca le désolait, ça l’effrayait, mais il avait peut-être encore plus peur de son compagnon. Peut-être parce qu’il semblait parfaitement détendu, comme s’ils partaient pour un voyage d’agrément, comme s’ils allaient vraiment rendre une visite amicale à Roger. Comment ils avaient su ? Probablement Rachid quand il avait parlé à Jacky. Ce crétin avait probablement plus ouvert sa bouche qu’il ne le disait. Les camés étaient tous pareil, on ne pouvait pas leur faire confiance. Quelle idée lui avait pris de le mettre dans la combine ? Il aurait eu mieux fait d’écouter Roger. Et maintenant Roger allait payer pour sa connerie, encore une fois, une fois qui serait la dernière. Il se sentait comme une merde.

–       C’est sa copine ?

–       Oui.

–       Elle a quel âge ?

–       Je ne sais pas, vingt deux, vingt cinq ans.

Estéban sourit en regardant Roger sortir de la Tour Rose au bras d’une jolie brune.

–       Quelle énergie, j’espère que je serais comme lui à son âge. Ils vont où tu sais ?

–       Il la raccompagne, elle vit en coloc.

–       Okay, suis le mais garde tes distances.

Ils se tenaient dans la Honda qu’il avait volée au premier sous-sol du parking. Ce n’était pas la première voiture qu’il barbotait, ni la première sur laquelle il tombait avec les portières non verrouillées. Les gens étaient souvent plus distraits qu’ils ne le pensaient eux-mêmes. Roger les conduisit jusque à la Croix Rousse, une longue rue avec au bout une épicerie ouverte une partie de la nuit. Il lui dit de se garer et prit le fusil Mossberg qu’il avait sorti du sac et monté en chemin. Le fusil était chargé au plomb de 12 Spéciale Police. Il sorti de la voiture, posa le canon de l’arme sur le toit de la Honda et visa. Roger se tenait devant un porche qui disait au revoir à sa petite amie. Sa voiture était garée juste à côté en double file. Il attendit que la fille entre pour retourner vers son véhicule. Estéban tira à hauteur de la vitre latérale. La détonation fit un bruit sec, les vitres explosèrent puis on entendit Roger qui hurlait de douleur. Sans se presser le tueur, rechargea, fit le tour de la voiture et épaula son fusil. Roger nageait dans son sang, le ventre ouvert, les intestins à l’air, les mains crispés sur son ventre qui essayaient d’empêcher ses boyaux de décamper, allongé dans un nuage de débris de verre. Il visa la tête. Après ça ils devaient se séparer, Frank de se débarrasser de la voiture, récupérer la sienne et rentrer à Paris.

–       Après cette affaire tu ne me reverras plus, du moins je te le souhaite, je serais désolé pour toi qu’on soit obligé de se revoir. Tu m’as compris ? Lui avait-il dit quand il était revenu avec la Honda.

Oui il avait compris, lui non plus ne tenait pas à revoir ce type, ni aucun des représentants du Sacristain. Il était triste pour Roger, comme il l’était pour Rachid mais au fond, comme n’importe qui à sa place, martyr excepté, il préférait que ça soit eux plutôt que lui. Il le raccompagna dans le centre à deux pas de Bellecour.

–       Tu sais ce qui te reste à faire ?

–       Oui.

–       Dis-moi.

Il lui avait fait répéter au moins trois fois tout le déroulement de l’affaire, avant, pendant, après, comme s’ils allaient faire le braquage du siècle et pas juste tuer ce pauvre Roger. Frank soupira comme quand il était en classe et que la prof d’anglais essayait de lui faire dire que Brian était dans la cuisine.

–       Je bazarde cette voiture, je vais chercher la mienne et je…

Estéban lui tira deux balles dans la tête puis une dans le cœur avant de jeter le 22 dans la voiture et de prendre la direction de la place comme si tout ça ne le concernait pas. Il emprunta le métro jusqu’à Part Dieu, loua une chambre pour la nuit, appela chez lui pour avoir son fils au téléphone avec lequel il babilla le temps que madame mette le holà. Dormi tôt et reparti le lendemain par le premier TGV.

 

 

 

L’avocat ne l’attendait pas dans sa voiture pour une fois. Il lui avait donné rendez-vous à la brasserie du Drugstore Publicis. Il l’attendait au comptoir devant un club sandwich et un écran 16/9ème, Macron plein cadre.

–       « Nous ne céderons rien à la peur, nous ne céderons rien à la division, nous ne céderons rien au mensonge, nous ne céderons même rien à l’ironie, à l’entre-soi, à l’amour du déclin ou de la défaite. Je sais cette ferveur que vous portez, je sais ce que je vous dois. Et je sais ce soir ce que je dois à mes compagnons de route, à mes amis, à ma famille et à mes proches. »

–       Nous ne céderons rien à l’entre-soi, cette bonne blague, commenta Estéban en se posant sur son tabouret. Il sait ce qu’il nous doit… alors qu’il doit tout à l’entre-soi et à nous rien.

–       Il a été élu, fit remarquer l’avocat.

–       Non, il a été fabriqué.

Sur l’écran Emmanuel Macron continuait avec entrain.

–       « Ce ne sera pas tous les jours facile, je le sais. La tâche sera dure. Je vous dirai à chaque fois la vérité. Mais votre ferveur, votre énergie, votre courage toujours me porteront. »

–       L’homme providentiel, le héros, ils nous ont tous fait le coup pendant les élections, continua de se moquer Estéban. Mais oui tu vas nous protéger contre les méchants et tu vas te battre pour nous…

–       « …Je vous protégerai face aux menaces. Je combattrai pour vous contre le mensonge, l’immobilisme, l’inefficacité, pour améliorer la vie de chacun. Je respecterai chacune et chacun dans ce qu’il pense et dans ce qu’il défend. Je rassemblerai et je réconcilierai car je veux l’unité de notre peuple et de notre pays. Et enfin, mes amis, je vous servirai… »

Estéban montra l’écran du doigt puis regarda l’avocat d’un air entendu

–       Et attention, il va nous servir avec humilité….

–       « Je vous servirai avec humilité et avec force… »

–       Fabuleux non ?

L’avocat avait voté pour le président, l’ironie du tueur le dérangeait, il changea de sujet.

–       Alors tout est enfin en ordre ?

–       Comment ça enfin ?

–       Ca a prit du temps.

Estéban n’en croyait pas ses oreilles.

–       Je suis assez aimable pour venir jusqu’ici, vos amis discutent pour tout, et vous me dites que ça a prit du temps ?

–       Aimable ? Vous appelez ça de l’amabilité ?

–       Parfaitement, je suis un homme aimable qui aime rendre service aux gens, les arranger, leur faire plaisir.

–       Bah voyons…

–       Vous savez quoi ? payez-moi plutôt.

L’avocat glissa une enveloppe sur le comptoir que le jeune homme fit aussi tôt disparaitre sous sa veste avant de se lever.

–       Vous allez compter ?

–       Je vais pisser, une objection ?

Il revint quelques minutes plus tard, le président était de retour à l’écran.

–       Il manque de l’argent.

–       Ils ont discuté de ça, ils m’ont dit de vous expliquer que dix par personne c’est tout ce qu’ils pouvaient payer.

–       On avait dit 45 dès le départ.

–       Oui mais normalement le Sacristain aurait prit dix lui, donc trente au total, sans compter le prix que nous a couté le Nantais, la fille qu’on a dû dédommager, ça fait des frais supplémentaires. Si ça pose un problème il faut que vous voyez ça avec le Sacristain, ça aussi ils m’ont dit de vous le dire.

–       Le Sacristain est mort, il est mort cette nuit.

L’avocat ne s’attendait pas à celle là. Et ça ne lui plaisait d’autant pas que maintenant ça le plaçait directement entre ses clients et ce type.

–       Mes tarifs sont fixes et non négociable, vos patrons n’ont pas envie que je leur en parle en personne.

–       Allons, les affaires sont une question de relationnel vous savez ?

Estéban fixa l’avocat comme s’il l’avait insulté

–       Vous m’avez prit pour un français ?

–       Je vous demande pardon ?

–       Je suis pas ici pour être le mec le plus sympa à la machine à café, je suis ici pour me faire payer. C’est 45 et ce n’est pas négociable.

–       C’est ça pour vous un français ? le gars sympa à la machine à café ?

–       Non c’est seulement la façon de voir les choses dans ce pays, c’est pas de savoir si le boulot est fait qui passionne, c’est de savoir si le mec qui le fait est sympa.

–       Quel cynisme…

Devant eux le président concluait son allocution d’investiture.

–       « Je vous servirai au nom de notre devise : liberté, égalité, fraternité. Je vous servirai dans la fidélité de la confiance que vous m’avez donnée. Je vous servirai avec amour. »

–       Vous entendez ça ? Liberté, égalité, fraternité, c’est ça être français, l’amour de la liberté.

–       Vous rigolez ? Liberté d’aller au PMU, égalité devant le Ricard et Fraternité pour l’apéro, le reste c’est des conneries. Vous savez ce que c’est que ce pays ? un grand hypermarché avec des champs et des rond point entre les deux, tenu par des fils de notaire et des enfants de châtelains, payé par des mecs qui se font traiter d’assisté s’ils perdent leur boulot et vendu à des familles de milliardaire qui vivent en Suisse ou en Belgique. Alors maintenant arrêtez le baratin et payez.

En Marche ! 2.

« Le monde et l’Europe ont aujourd’hui, plus que jamais, besoin de la France. Ils ont besoin d’une France forte et sûre de son destin. Ils ont besoin d’une France qui porte haut la voix de la liberté et de la solidarité. Ils ont besoin d’une France qui sache inventer l’avenir. Le monde a besoin de ce que les Françaises et les Français lui ont toujours enseigné : l’audace de la liberté, l’exigence de l’égalité, la volonté de la fraternité… » L’avocat coupa la radio, un homme tapait à la vitre. Il était garé au pied d’une bretelle d’autoroute, quelque part en proche banlieue, il pleuviotait, il aperçu le visage d’un trentenaire, beau garçon qui lui souriait. Qu’est-ce qu’il lui voulait ? L’avocat appuya sur le bouton de la télécommande, abaissant la vitre.

–       Salut, fit le type sans lâcher son sourire.

–       Oui, je peux vous aider ?

–       Je ne suis pas venu pour le paysage vous savez, et il pleut.

L’avocat ouvrit brièvement la bouche de surprise.

–       Vous êtes Estéban c’est ça ?

–       Pourquoi vous venez ici pour le paysage vous ?

–       Euh…

–       Ouvrez la porte je vous prie, j’ai horreur de la pluie.

En entrant il s’aperçut que l’homme était plus jeune qu’il ne l’avait d’abord cru, peut-être à cause de sa tenue. Vingt cinq ans tout au plus, vêtu d’une veste en daim et d’un pantalon beige, chaussure de sport élégante, teeshirt noir. Les choses ne trainait jamais avec le Sacristain, il avait déjà délégué des gens à la salle de jeu, des gens qui avaient posé des questions, fait concorder les témoignages, des gens dont ce jeune homme à côté de lui et en qui le Sacristain avait parait-il entière confiance.

–       Pardon, je ne vous avais pas vu.

–       Il n’y a pas de mal.

–       Le Sacristain a dit que vous étiez l’homme qui nous fallait.

–       S’il l’a dit…

–       Comment va-t-il ?

–       Pas terrible.

L’avocat avait l’air sincèrement désolé,

–       Aucune amélioration en vue ?

Estéban soupira.

–       Les médecins veulent tenter une opération de la dernière chance mais il en marre de se faire charcuter.

–       Je comprends… et Marie comment va-t-elle ?

–       Ca va elle tient le coup, c’est une fille de la montagne, fit le jeune homme comme si ça expliquait tout, mais l’avocat savait de quoi il parlait, il était corse lui-même.

–       Nous avons ce problème donc…

–       Oui.

–       Qu’est-ce qui s’est passé exactement ?

–       Deux petits mecs, des jeunes, avec des gants Mappa et des cagoules de moto, un blanc, un méditerranéen.

–       Des gants Mappa ?

–       Oui, roses.

–       Roses ? Misère… Des amateurs.

–       Sans doute.

–       Vous croyez qu’ils ont eu de la chance ou qu’il y a quelqu’un derrière ?

–       Je pense que des garçons qui sont assez idiots pour jeter leurs gants dans la cour, passer sans cagoule devant quatre témoins, repasser devant ces quatre témoins avec deux sacs et des mines à faire peur, ne sont pas assez malin pour ne pas avoir quelqu’un pour leur dire quoi faire.

L’avocat sourit.

–       Je vois, de vraies brelles, vous croyez que Costa est derrière tout ça ?

–       Non, je connais Costa, il est beaucoup trop malin pour faire deux fois la même bêtise. Et il n’engagerait certainement pas ce genre d’amateur.

–       Une équipe indépendante donc.

–       Sans aucun doute, raison pour laquelle il faut que Costa parte.

L’avocat ne comprenait plus rien.

–       Hein, mais si c’est des indépendants pourquoi il faut qu’il parte ?

–       Quand ils ont fermé les salles et les cercles suite à son braquage, au bout de trois semaines les gars ont commencé à ruer dans les brancards, obligé à rester chez eux avec bobonne c’était trop pour leurs nerfs, la discipline a commencé à se relâcher. Vous vous souvenez de ça ?

Oui, il s’en souvenait mais il était surpris que ce jeune homme en parle comme s’il l’avait vécu, quel âge avait-il exactement ?

–       On ne peut pas se permettre que ça se reproduise, pas en ce moment. Or si ça s’ébruite, qu’il s’est fait braquer deux fois, qu’il soit coupable ou pas, il y a forcément une bande qui va vouloir tenter sa chance. Vous savez comment c’est, quand un animal est blessé, il vaut mieux l’achever que le laisser aux charognards non ?

Il entendait son point de vue et ça se tenait mais les choses n’était pas aussi simple, lui aussi avait des obligations et des ordres. Avocat, conseillé, messager pour des clients très variés mais dans un nombre restreint de domaines et avec de considérables moyens.

–       J’ai peur que ça ne soit pas aussi simple.

–       Comment ça ?

–       C’est les Hautes Seines vous comprenez, ils sont un peu pointilleux sur le sujet des disparitions.

–       Les Hautes Seines ? c’est eux qui tiennent ?

–       J’en ai peur, l’argent était à eux.

–       Ah… et donc ?

–       Ils veulent que vous parliez à Costa.

–       Quoi ? Mais pourquoi vous voulez faire ça !? Le pauvre gars, il n’a rien fait je vous dis.

–       Ils ont insisté, juste une discussion.

Estéban le dévisagea.

–       Sévère comment ?

L’avocat soupira.

–       Comme vous estimerez nécessaire.

Le jeune secoua la tête, visiblement contrarié parce qu’on lui demandait.

–       Mais pourquoi vous ne pouvez pas le laisser partir proprement !? Pourquoi il faut que ça passe par là !?

–       Juste une discussion, insista l’avocat.

–       Ah mais arrêtez, vous savez comme comment ça va se terminer pour lui alors pourquoi lui infliger ça !? C’est pas suffisant de se retrouver à porter le chapeau pour des amateurs !? Vous voulez en plus lui faire mal ?

–       Je sais, je connais Costa vous savez, ça ne me plait pas plus qu’à vous, mais ils sont comme ça, ils ne prennent jamais ce genre de décision à la légère, il leur faut des évidences, des certitudes…

–       Et la seule certitude qu’ils auront au bout du compte c’est qu’ils seront obligés d’éliminer un innocent.

L’avocat ne sut quoi répondre à ça, le jeune homme le quitta sans ajouter un mot.

 

 

Il pleuvait abondamment cette nuit là quand les frères Angelo, Tony et Marco pénétrèrent dans la rue où vivait Antoine Costa. Ils se connaissaient raison pour laquelle Marco prédisait que ça allait bien se passer, qu’il connaissait les règles. Avis que contestait l’ainé derrière ses lunettes carrés, ses muscles taillés à la fonte, son cou de taureau et sa mauvaise humeur du soir. Qui les aurait croisé par cette nuit pluvieuse n’aurait vu que deux jeunes hommes saints et sportifs aux cheveux courts dont un portant des lunettes de vue. Tony avait perdu aux courses deux fois de suite dans l’après-midi et sa petite amie ne s’était même pas montrée disponible pour le sucer. Et puis il pleuvait, et puis ils étaient montés de Marseille et il détestait Paris, bref Marco connaissait la chanson, si rien ne se passait droit il ferait tout de travers rien que pour faire chier le grand, Estéban.

–       Bon Dieu tu me cagues tu sais, tiens met la radio plutôt au lieu de te passer les nerfs sur moi.

Comme cela arrive quelque fois dans les fratries quand le petit est plus malin que le grand, Marco avait de l’ascendant sur son frère. Tony obéit sans réfléchir.

–       « Je convaincrai nos compatriotes que la puissance de la France n’est pas déclinante, mais que nous sommes à l’orée d’une extraordinaire renaissance, parce que nous tenons entre nos mains tous les atouts qui feront et qui font les grandes puissances du XXIᵉ siècle. Pour cela, je ne céderai sur rien des engagements pris vis-à-vis des Français. Tout ce qui concourt à la vigueur de la France et à sa prospérité sera mis en œuvre : le travail sera libéré, les entreprises seront soutenues, l’initiative sera encouragée… »

–       Ah putain de Macron ! S’exclama Marco en coupant net la radio.

–       Putain d’enfoiré, il nous a volé la victoire !

–       Che victoire ? de quoi tu parles ?

–       Marine de qui d’autres, il nous a volé la victoire, Fillon c’est un coup des socialistes pardi !

–       Mais arrête un peu tes conneries, tout ça c’est de la merde, qu’est-ce que ça aurait changé qu’elle passe tu veux me dire ?

–       Tout, dit Tony d’un ton catégorique.

Le cadet pouffa.

–       Tout pour qui ? Pour les Le Pen ou pour le pays ?

–       Pour le pays évidemment !

–       Mais mon pauvre Tonio tu sais pas qu’ils sont pourris, tu sais avec qui ils fricotent les Le Pen quand même ! Tu vas pas m’obliger à être mal élevé en disant les noms quand même !?

–       Arrête, c’est pas pareil ça, c’est pas comme les autres, c’est pour le bien du pays, on est des patriotes nous !

–       Je dis pas que vous pensez pas à la Corse, je dis que vous vous trompez d’allié.

–       Et alors tu crois que c’est mieux lui ! Fit rageusement son ainé en montrant la radio.

–       Tant que c’est pas pire, soupira Marco alors que le 4×4 de Costa passait devant eux.

–       Le voilà.

–       Il est rentré directement chez lui.

–       Il a peut-être eu une longue journée.

–       Fais chier cette pluie, putain l’a pas intérêt à faire chier, dit Tony en sortant de la voiture.

C’était Marco qui tenait l’arme, ils étaient censés l’emmener en promenade, le secouer un peu et le laisser sur place pour lui faire les pieds. Rien de plus. Mais cela ne se passa pas comme prévu. Oui Costa connaissait les règles et c’était bien pour cette raison, parce qu’il avait merdé une fois qu’il savait que ce moment pourrait arriver. Mais allons donc, qui pouvait le croire assez bête pour commettre deux fois la même erreur ? Se voler lui-même alors qu’il avait des parts ailleurs et que le manque à gagner lui couterait plus que ce qu’ils avaient ramassé ? C’était stupide et même presque insultant.

–       Pourquoi vous faites ça les gars ? Vous savez que j’y suis pour rien merde !

Mains en l’air, un pied hors du 4×4 essayant de trouver de la compréhension dans l’œil de Marco.

–       Tu vois je t’avais qu’il ferait chier, dit Tony. Il pleut mec, descend de là et suis nous !

Bien entendu qu’ils se doutaient qu’il n’y était pour rien cette fois. Il était joueur mais pas suicidaire, mais qu’est-ce qu’ils y pouvaient eux ? Ils n’étaient que des employés, des presse-boutons, pourquoi il essayait de parlementer avec eux ? Pourquoi il ne se contentait pas de prendre les choses comme un homme, encaisser et qu’on en reste là ?

–       Mais j’ai rien fait je vous dis ! Vous le savez !

–       Descends et ferme là, ordonna Marco.

Costa obéit à contre cœur, on lisait de la peur maintenant dans ses yeux, de la peur sans fard, aussi sincère que les mots qui sortaient de sa bouche.

–       Pourquoi j’aurais fait un truc aussi stupide, ça va me couter plus cher que tout ce qu’on a perdu !

–       Ta gueule et avance !

Ils le firent grimper à l’arrière de la voiture et démarrèrent.

–       C’est dingue, c’est complètement dingue, le Sacristain me connait, pourquoi je ferais ça !?

Marco se retourna, pistolet pointé vers sa poitrine.

–       Tu fermes ta bouche oui ou merde !?

Dit d’une voix suffisamment forte, avec assez de conviction dans le regard pour qu’il se tue le restant du voyage. Ils l’emmenaient, pas pour le tuer sans quoi ils ne l’auraient pas emmené du tout, ils l’auraient séché dans la rue pour l’exemple. Autant ne pas tenter le diable. Il n’avait pas envie de se faire secouer, taper ou rien, mais certainement encore moins de mourir. Tony alluma la radio, encore Macron.

–       « Nos institutions, décriées par certains, doivent retrouver aux yeux des Français l’efficacité qui en a garanti la pérennité. Car je crois aux institutions de la Vᵉ République et ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’elles fonctionnent selon l’esprit qui les a fait naître. Pour cela, je veillerai à ce que notre pays connaisse un regain de vitalité démocratique. Les citoyens auront voix au chapitre. Ils seront écoutés…. »

–       A propos d’institution j’espère que le commissaire va nous pistonner à la brigade, fit Tony en coupant la radio.

–       Y’a pas de raison on est bien noté, tiens gare toi là.

Un parking de supermarché désert quelque part aux alentours de la capitale. La pluie continuait de tomber, invariablement, froide, drue comme elle pouvait être à cette saison.

–       Sort, dit Marco en lui faisant signe du bout du canon, la pluie qui dégoulinait sur les lunettes de son frère derrière lui.

–       Mais ça sert à rien, vous savez bien les gars, c’est des conneries, j’ai rien fait ! Insista Costa.

–       Sort et ferme là.

–       Mais putain pourquoi ?

Cette fois Tony perdit patience, l’arrachant de son siège par les épaules et le jetant par terre.

–       Parce qu’on te le dis !

–       Bordel Costa, pourquoi tu fais des histoires ? tu sais comment ça se passe ! Protesta son frère.

–       J’ai rien fait, soliloqua l’autre en baissant la tête.

–       Oh putain y me casse les couilles fit Tony en le relevant et le jetant contre la portière. Costa se rattrapa au rétroviseur.

–       Bon alors c’est qui ? Fit Marco.

–       Je sais pas, j’ai rien…

Il ne termina pas sa phrase, le souffle coupé par le coup de poing que Tony venait de lui flanquer dans le foie.

–       C’est toi ? Dis nous que c’est toi qu’on en finisse.

–       N… non… c’est pas moi…

Cette fois le coup de poing le cueilli au visage, lui faisant éclater la lèvre inférieure et le renvoyant par terre sous le choc.

–       C’est qui si c’est pas toi ?

–       Je sais pas, j’ai rien fait ! Gémit Costa, je vous jure putain.

Cette fois ce fut Marco qui perdit patience.

–       Oh putain, relève le, relève le !

Tony l’attrapa par les cheveux et l’obligea à se redresser avant de lui bloquer les bras derrière la tête. Marco frappa de toute ses forces, une fois, deux fois dans l’estomac, avec pour résultat de le faire vomir. Une belle gerbe qu’il évita de justesse alors que Tony le laissait retomber sur ses genoux. Il dégueulait tout en pleurant.

–       Arrêtez ! j’ai rien fait je vous dis ! J’ai rien fait s’il vous plait arrêtez !

–       Putain de salope ! Il sait même pas se tenir ! Fit Tony.

–       Y me dégoute.

Il lui flanqua son pied en pleine figure avant de se mettre à le frapper à coup de talon, dans les côtes, au visage, dans les épaules. Costa se protégeait comme il pouvait, il ne protestait même plus, il gémissait, pleurait, vomi, sang et morve barbouillant son visage mêlé à la pluie. Marco s’accroupi et continua de le frapper, lui écartant les bras pour mieux atteindre son beau visage bronzé et parfait, lui faire sauter les dents de devant, lui pocher les deux yeux, jusqu’à ce que ses bras commencent à lui faire mal, qu’il finisse par réaliser qu’il était trempé jusqu’à l’os. Tony se marra.

–       Putain heureusement que c’est moi qui était de mauvaise humeur.

–       Oh ça va.

Ils remontèrent dans la voiture, l’abandonnant là, secoué de sanglot, le visage et les mains maculés de sang, de bleus, d’écorchures, sa chemise déchirée et souillée.

 

 

Quelque part dans la rue une télé raisonnait, le nouveau président parlait.

–       « Les Françaises et les Français qui se sentent oubliés par ce vaste mouvement du monde devront se voir mieux protégés. Tout ce qui forge notre solidarité nationale sera refondé, réinventé, fortifié. L’égalité face aux accidents de la vie sera renforcée. Tout ce qui fait de la France un pays sûr, où l’on peut vivre sans avoir peur, sera amplifié. La laïcité républicaine sera défendue, nos forces de l’ordre, notre renseignement, nos armées, réconfortés. »

Rachid marchait tranquillement dans la rue quand les flics très réconfortés débarquèrent de nulle part. Des mecs de la BAC avec tout leur attirail de cowboy bien visible. L’égalité face aux accidents de la vie hein ? ca faisait son troisième contrôle depuis le début de la journée, trois accidents de la vie comme qui dirait, bien que dans son cas ça aurait de ne pas être contrôlé une seule fois dans une journée qui aurait été un accident, une étrangeté, une occurrence. Les flics ne firent pas dix pas avant de le regarder bizarrement, l’air dégouté.

–       Eh toi là ! T’as tes papiers ? lui fit un des flics avec un signe pour qu’il s’arrête.

–       Pourquoi ? J’ai rien fait !

–       Je te demandes pas si t’as fait quelque chose, je te demande si t’as tes papiers.

Rachid en avait assez, il avait passé une nuit et une matinée de merde, littéralement pour ainsi dire, Avait déjà eu deux fois affaires aux pandores, deux fois à monter des bateaux, subit leur question et il ne s’était pas encore fait un shoot de la journée.

–       Ouais, ouais je les ai, z’avez qu’à les prendre.

–       Pardon ?

–       Je dis vous z’avez qu’à vous servir c’est dans ma poche de dedans.

Les deux flics échangèrent un regard puis le premier demanda pourquoi il puait autant.

–       T’es en manque ? t’as chié dans ton benne ?

Pourquoi ils avaient besoin d’être désobligeant comme ça ? Pourquoi c’était toujours sur eux, les arabes, les africains en général que ça tombait ? Salaud de racistes ! Il parait qu’ils avaient tous voté pour Le Pen chez les poulets, ça ne le surprenait pas plus que ça.

–       Non je suis clean en ce moment, c’est à cause que je travaille dans un élevage.

Pas la peine leur raconter des cracks sur le fait qu’il se défonçait, il savait que ça se voyait.

–       Un élevage ? Où ça ton élevage ?

Oh, la, la mais qu’est-ce qu’ils étaient chiants aujourd’hui !

–       A Trappes, dit-il sans réfléchir.

–       T’es en train de nous raconter que tu vas jusqu’à Trappe pour bosser ?

–       Bah ouais.

–       Arrête de nous prendre pour des jambons et radines toi par là.

Il se raidit, il n’avait pas du tout envie qu’on le fouille, il avait même fait exprès de pas se changer pour que ça les décourage. Il hésita, réfléchissant à ses chances de s’enfuir devant ces deux là. Putain ils le rattraperaient en moins de deux. Et puis soudain, sauvé par le gong.

–       Alpha j’écoute…

Un appel visiblement urgent, avant de filer ils lui lancèrent d’aller se laver que ce n’était pas acceptable de puer autant et de prendre les transports. Rachid les regarda partir en soupirant de soulagement. Il avait un ballon sous les couilles remplit de la poudre qu’il s’était acheté avec sa part du braquage. La dope était cachée dans une cave d’un immeuble dont il avait le code, il avait hâte de la tester. Le mec avec qui il avait acheté était un gitan, un gars de confiance qui avait toujours de la bonne. De la turc, directement importée des Balkans, il en salivait d’avance. L’ascenseur était en panne, comme d’habitude, il se tapa les six étages jusque chez Frank en maudissant celui qui avait bousillé l’ascenseur, l’office HLM qui ne l’avait pas fait réparer et le pays tout entier de permettre à des mecs comme eux de vivre leur tiers monde à domicile. Il parvint devant la porte de l’appartement presque violet, le souffle aphasique, les yeux hors de la tête.

–       Putain mais tu pues la merde !

–       Ah m’en parle pas, c’est bon, là faut que je me pose !

–       Tu m’excuses si j’ouvre la fenêtre c’est pas tenable, c’est une infection t’es arrivé quoi putain ?

–       Ah c’est à cause de ce crétin de Jacky…

–       Alors vous êtes descendu finalement ?

–       Ouais. Cet abruti devait se pointer avec une camionnette, il a pas réussi à en trouver une alors tu sais quoi sa super brillante idée ?

Frank sourit par avance, Jacky était une buse de réputation nationale, méchant, brutal, et con comme un orchestre de trisomique.

–       Non vas-y.

–       Un break Volvo ! Un putain de break Volvo, tu sais comment ça se traine ces veaux là !?

–       Ouais je vois, répondit Frank en rigolant. Combien vous aviez de clebs ?

Rachid arracha sa ceinture des passants de son pantalon.

–       Douze !

–       Douze !?

–       Douze putain de clebs dans un putain de break Volvo t’y crois ça !?

Il voyait déjà ça d’ici, la meute avec lequel il l’avait vu entrain de japper, pisser, chier avec ces deux ahuris en route pour Cannes.

–       Me dit pas que vous les avez pas fait pisser au moins !

Rachid extirpa la seringue sous blister qu’il cachait toujours dans sa chaussette, encore un truc qu’il n’aurait pas aimer que les flics découvrent.

–       Mes fesses oui, c’est tout juste s’il voulait bien qu’on s’arrête pour prendre de l’essence !

–       Putain quel malade !

Il ramena délicatement le ballon de ses couilles et l’ouvrit avec précaution. Versa la poudre dans une cuillère remplit d’un peu d’eau et chauffa le tout.

–       Je te jure, même quand on est arrivé il a pas voulu se poser à l’hôtel !

–       Il avait prit de la C. ou quoi ?

–       Nan y se poudre pas le nez Jacky, l’est né comme ça ce connard, speed c’est pas normal.

Rachid se garrotta le bras puis touilla encore un peu le liquide brun dans la cuillère jusqu’à ce qu’il n’y ai plus de bulle ou de grumeau. Il salivait, les yeux exorbités, excité comme s’il tenait devant lui le plus beau cul de la terre.

–       Vous les avez vendu combien finalement ?

–       Le tout ? Trois mille.

–       Tu vois je t’avais dit, il allait vous carotter.

–       Nan, y parait que c’est les tarifs d’après Jacky.

–       Bah tient.

–       Qu’est-ce tu veux, c’est la vie…

Il enfonça l’aiguille dans son bras et poussa doucement le piston. Le flash lui sauta à la figure et au ventre, violent, délicieux, orgasmatique, une montée violente et colorée comme il les aimait. Ouais c’était de la bonne, il ne s’était pas fait niquer sur ce coup là.

–       Vous êtes remonté quand ?

–       … hein ?

–       Vous êtes remonté quand ?

–       … c’matin…

–       Vous avez dormi là-bas alors ?

La came lui faisait piquer du nez, la voix de Frank le repêchait par à coup brusque, il ouvrit les yeux, dit d’une voix pataude.

–       Ouais, ouais, j’ai payé l’hôtel….

Sa tête repartait vers le bas.

–       Avec ta part sur les clebs ? A Cannes ? Putain t’as dû douiller.

Il se releva brusquement, le regarda, sourit, bref instant de lucidité

–       Nan, j’avais prit du fric avec moi

–       Ah… et Jacky t’as pas posé de question ? Je veux dire que t’ais du blé ?

Frank détestait quand il se shootait comme ça. Impossible dès lors d’avoir une conversation descente avec lui, l’attention d’un hamster, la capacité de concentration d’un poisson rouge. Frank en avait tâté autrefois, au sortir de l’adolescence, pour voir, mais il n’avait pas beaucoup aimé la sensation. La perte de contrôle, le coma, même le côté enveloppant, protecteur de l’héroïne ne l’avait pas convaincu. Mais au-delà de ça, il avait assez d’égo, de fierté personnelle pour refuser de tourner comme ça. Comme Rachid et tous les autres toxicos qu’il avait connu dans sa vie. Les crises de manque, les fièvres, les embrouilles, c’était pas son idée d’une bonne dope. La réponse mis quelques secondes de plus à parvenir jusqu’à sa conscience engourdie, il bavait un peu aux coins des lèvres.

–       Hein…. T’inquiètes, je lui ai dit que j’avais fait un coup….

Frank se raidit. Pourquoi il lui disait de ne pas s’inquiéter ?

–       Tu lui as dit quoi ?

–       Que j’avais fait un coup, répéta son copain comme un robot hors batterie.

–       Comment ça ? qu’est-ce que tu lui as raconté exactement ?

–       Pff rien, juste que j’avais braqué un…. Pfff.

Sa tête puis son tronc se mirent lentement à plonger vers ses genoux.

–       Un quoi Rachid ?

–       Hein ?

–       Un quoi qu’est-ce que tu lui as dit exactement ? Jacky travaille pour le Sacristain putain !

–       Hein ?

–       Qu’est-ce que tu as raconté à Jacky ?

–       …

–       Putain Rachid réveil !

–       Hé ?

–       Qu’est-ce que tu as dit à Jacky exactement ?

–       Hein…

–       Rachid !

–       Hein ?…. rien, rien, je lui ai rien dit, pas un mot putain !

Frank le regardait inquiet.

–       T’es sûr hein ?

–       Ouiiiii putain, chuis pas une buse putain…. Pffff…

Il le laissa là, à s’effondrer lentement sur sa chaise et alla se coller devant la télé pour se changer les idées.

–       « Affronter la réalité du monde nous fera retrouver l’espérance », ce sont les premiers mots du livre du président Macron, qu’il a pompeusement appelé Révolution, ce sont de belles paroles mais quand seront-elles suivit de fait ?

–       Marine Le Pen êtes vous entrain de dire qu’Emmanuel Macron ne regarde pas la réalité en face ?

–       Ca me parait évident non ? Les derniers attentats de Londres le démontrent ! Combien de temps encore allons nous laisser faire le massa…

Il appuya paresseusement sur le bouton de la télécommande. Il l’affrontait la réalité lui, et tous les jours encore, et ça ne l’aidait pas particulièrement à retrouver l’espoir. C’était l’inverse même. Oui ils avaient gagné une jolie somme, plus de cinquante mille euros à trois, avec ça il avait remboursé l’avance pour la bagnole, pourrait peut-être aller à Amsterdam se payer des petites vacances, ou dans le sud, et puis après quoi ? Seize mille euros c’était finalement pas grand-chose de nos jours et en même temps beaucoup trop quand on avait aucune idée de comment le dépenser intelligemment. Ou bien des idées d’ados, shit, pute, alcool, restau, ces conneries là, et il savait que d’ici même pas un mois il serait encore à sec. Investir dans la dope comme Rachid ? Il ne les sentait pas ces plans là, la came, le deal, c’était pas son genre de truc. Il avait bien vendu du shit en bas de sa tour à une époque mais c’était encore au temps béni où tout le monde n’avait pas sa Kalachnikov et des ambitions à la Tony Montana. Il se sentait à la fois trop vieux pour ces conneries et trop jeune pour réussir à faire ça sérieusement. Prendre une licence Uber, se faire du fric légitimement ? Beaucoup de gars du quartier s’y étaient mis. Un bon prétexte pour eux d’avoir une voiture neuve et pouvoir la justifier auprès des flics. Un moyen idéal également pour s’endetter jusqu’aux yeux et bosser douze heures par jour pour rembourser. La baise magique, tu payes pour bosser et t’es obligé de bosser pour payer tes dettes.  Peut-être que s’il réussissait à prendre des parts dans un kebab… seize mille boules, il ne lui en restait déjà plus que dix avec la Golf et l’assurance, est-ce que ça suffirait ? Il irait voir demain, il connaissait quelques gars.

 

 

–       C’est pas vrai !?

Estéban éclata de rire.

–       Je vous jure que si, et il lui a tout raconté en chemin, voulait montrer à son copain comment il assurait. Le vrai caïd.

–       Incroyable…. Douze chiens… Où ils vont chercher des combines pareilles ?

L’avocat souriait. De belles dents limées légèrement bleutées.

–       Aucune idée mais la bêtise n’a jamais entravé l’imagination au dernière nouvelle.

–       Vous trouvez ? Je crois plutôt que l’imagination demande une certaine part de génie au contraire.

–       Les publicitaires font bien des efforts d’imagination pour nous vendre leurs produits, vous y avez décelé récemment une trace d’intelligence ?

–       Certes, concéda l’avocat sans se départir de son sourire, et comment vous l’avez appris finalement ? C’est Jacky qui vous l’a dit je suppose.

–       Pour les chiens ou le gars ?

–       Les chiens.

–       L’odeur pardi !

–       Ah mon dieu, ah, ah, ah !

–       Je me dis des fois que ces gars font tout pour se faire coincer. Et vous savez quoi ?

–       Non ?

–       Il voulait que je l’aide à placer son argent à la banque, acheter des actions….

–       A la banque ? Oh c’est pas vrai.

L’autre rit de plus belle.

–       Incroyable hein ? Des bêtes de concours.

–       Mais quelle idée…

–       La folie des grandeurs je suppose.

–       Bon alors ils sont trois vous me dites ?

–       Oui, un certain Frank, Rachid, le tout piloté par Roger Karrouchi.

–       C’est pas ce libanais qui a prit six ans pour complicité dans un cambriolage qui a mal tourné ?

–       Pied-noir, pas libanais mais c’est lui oui.

–       Quelle idée lui a prit ? Tout le monde sait qu’il n’a pas les épaules pour ça, même lui je suppose ! En plus il a une famille je crois non ?

–       Oui… mais il a pensé que Costa ferait le pigeon idéal et qu’on ne chercherait pas plus loin….

L’avocat se rembruni.

–       A ce propos, qu’est-ce qui s’est passé avec lui ? On avait parlé d’une discussion ! Je suis allé le voir vous savez.

–       Oui je sais, ils ont eu la main un peu lourde.

–       Un peu ? Trois côtes cassées, une fracture du nez, la clavicule fêlée, dix points de sutures, le pauvre, c’était vraiment nécessaire ?

–       Je vous avais dit que ça serait inutile, et qu’est-ce qu’on a obtenu ? Rien.

–       Ce n’est pas lui.

–       Bah non, et ce n’est pas en discutant qu’on l’a appris.

–       Sauf que maintenant ils sont dans une situation intenable.

–       Ils l’étaient de toute façon, je vous l’avais dit.

–       Les législatives approchent, il va falloir de l’argent.

–       Bah oui, et beaucoup même, sinon terminé la boite au chocolat.

Estéban sorti une cigarette et l’alluma sans rien demander.

–       Ca vous dérangerait de ne pas fumer dans ma voiture s’il vous plait.

Le jeune homme le fixa, comment il comptait l’en empêcher exactement ? L’avocat serra les lèvres, contrarié.

–       Vous pouvez vous occuper de Costa ?

–       Oui.

–       Combien ?

–       Quinze mille.

–       Et pour les autres ?

–       Je vous fait les petits à dix, mais je ne fais pas Karrouchi.

–       Pourquoi ?

–       Je le connais , je connais sa fille, j’ai été témoin à son mariage.

–       Oh, et alors ?

Le jeune homme regarda l’avocat. La cinquantaine soignée, tempes grises, bronzé aux UV dans un élégant costume trois pièces visiblement sur mesure. Le genre qui devait aussi bien faire attention à sa ligne qu’à la courbe probablement ascendante de ses dividendes. Il traitait de la mort de personne comme il réglait les derniers litiges d’un divorce, une formalité tarifée. Et il devait en être ainsi de tout ce pourquoi les autres l’employaient, qu’il s’agisse d’aider un député à se dépatouiller d’une affaire judiciaire, placer un ami auprès d’un autre, organiser une évasion fiscale ou un marché truqué. Mais ce qui se passait en bout de chaine, comment ça se passait, il n’en n’avait probablement pas la moindre idée.

–       Vous avez déjà tué quelqu’un ? Demanda Estéban au bout d’un silence pensif.

–       Non.

–       La charge émotionnelle, elle est importante vous savez. Qu’on le veuille ou non, on retient des détails qu’on aurait préféré oublier, on garde des visages en mémoires, c’est invivable à la longue croyez moi. Et quand c’est une personne que vous connaissez c’est bien entendu pire.

L’avocat était surpris, il n’était pas le premier tueur à gage qu’il rencontrait mais bien le seul à lui avoir jamais fait ce genre de confidence. Par nature, ces gars là étaient généralement assez fermés, secrets, et totalement verrouillés au sujet de ce qu’ils ressentaient ou non.

–       Mes confrères donnent une fausse image d’eux-mêmes, continua Estéban comme s’il avait deviné dans ses pensées. Ca les rassure. Tout bien garder cloitré à l’intérieur pour ne surtout pas à avoir à penser à ce qu’on a fait. Je ne parle pas des malades mentaux ici bien sûr, les psychopathes c’est autre chose. Moi je préfère garder mes distances vous comprenez, tuer de loin, en douceur et vite.

–       Je vois. Vous proposez quoi en ce cas ?

–       Prendre quelqu’un pour Karrouchi, je me charge des autres.

–       Vous avez un nom en tête ?

–       Le Nantais

–       Le Nantais ? il est cher !

–       Pas en ce moment, je peux l’avoir pour dix milles.

–       Vous êtes sûr ? on dit qu’il a un peu baissé ces derniers temps.

–       Karrouchi ne lui donnera pas de mal

L’avocat ne semblait pas beaucoup plus convaincu mais puisque le Sacristain s’en remettait à son jugement…

–       Donc trois fois dix milles pour Karrouchi et ses zozos, et quinze pour Costa, Quarante cinq milles au total, c’est ça ?

–       Voilà.

–       C’est raisonnable. Je vais leur en parler.

–       Vous ne pouvez pas valider vous-même ?

L’avocat leva les yeux au ciel.

–       Si seulement… ils sont très… comment dire… administratif dans les Hautes Seines, vous voyez.

–       Bon, bon, okay, faites moi signe quand vous aurez le feu vert.