En Marche ! 3.

Le Nantais était une légende. Une légende de cinquante quatre ans et de deux mètres de haut, cent cinquante kilos de barbaque et de muscles, la force d’un ours, qu’on avait fusillé, poignardé, balancé d’une voiture, tabassé et même enterré vivant et qui était toujours revenu pour se venger. Avec lui personne n’en réchappait, le Fléau de Dieu, une calamité. Avec lui, une fois les deux parties d’accord, le contrat engagé il n’y avait aucun retour en arrière possible. De sorte que non seulement on ne l’engageait jamais à la légère mais que ses proies ne pouvait espérer rien de plus qu’une vie de fuite, de départ précipité, de clandestinité. Estéban avait beaucoup de respect pour lui bien qu’il ne l’ai rencontré que deux fois. Un homme sans fard, franc, direct, tout entier lui et peu importe ce qu’on en penserait. Et puis il avait des années d’expérience, des dizaines, peut-être plus, de cadavres derrière lui. Quelque soit la nature du problème, abattre une cible dans la rue ou la faire disparaitre corps et âmes, il avait les qualités requises. Pourtant ça n’avait pas été facile de le convaincre de venir, il devait passer en jugement ces prochains mois. Bien qu’il était natif de Loire Atlantique il vivait dans les alentours de Bordeaux, une magnifique propriété au milieu des vignes. Ils s’étaient donné rendez-vous rue de Ponthieu, un restaurant chinois dont la réputation courait depuis des décades, le Tong Yen, et où le gratin du show business et de la politique se rendait régulièrement. Ce jour là justement Cyril Hanouna et son producteur était là à deux box d’eux.

–       On a pas eu de bol, on est parti à la chasse avec mon beau-frère en Dordogne, chasser le sanglier, tout se passait bien, on arrive sur le site, tout d’un coup un paquet de gendarmes !

–       En forêt ? Qu’est-ce qu’ils fichaient là ?

–       Ouais en forêt, sorti de nulle part en mode militaire tu vois.

–       Kaki.

–       Ouais, kaki, je sais pas pourquoi, ils ont rien dit, ils m’ont juste demander d’ouvrir le coffre et ils ont trouvé nos fusils.

–       T’as pas de permis.

–       Bah non, avec mon passif j’ai même pas droit d’avoir un pistolet à eau.

Le serveur apporta le martini que le Nantais avait commandé, Estéban était resté à la Tsing Tao.

–       Eh t’es retourné dans ton pays pour le faire ton martini ? Gronda le géant qui occupait presque deux places à lui seul de l’autre côté de la table.

–       Je vous demande pardon monsieur ?

–       Qu’est-ce qu’il y a ? je t’ai demandé si t’était allé chercher mon martini à Pékin t’es sourd ? Ca fait deux plombes que je l’ai commandé !

Le serveur regarda Estéban désemparé qui lui rendit un sourire gêné.

–       Excusez-nous monsieur, un de nos serveurs est malade, je… Nous…

Le géant lui fit signe de taire de son énorme pogne.

–       Me raconte pas ta vie machin, je suis client ici pas ta mère, va m’en chercher un autre et fissa.

–       Euh mais monsieur vous…

–       Quoi ? T’attends quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? fissa j’ai dit, et tant que tu y es, remet une tournée à mon ami.

–       Non, non, ça va je t’assure.

Le serveur ne savait plus à quel saint se vouer.

–       Bouges je t’ai dis !? va me cherche mon deuxième martini !

Et sur ces bonnes paroles, alors que le serveur paniqué s’en allait, il éclusait son verre d’une traite avant de gober l’olive, la mâchonner d’un air absent et recracher le noyau dans son assiette sans manière. Il avait grossi par rapport à leur dernière rencontre. Les traits plus marqués également, des poches sous les yeux et comme un reflet de lassitude dans le regard. Il avait lu quelque part qu’avec le temps les personnalités sociopathes avaient tendance à se calmer. Les scientifiques avaient cette théorie comme quoi la baisse de testostérone et de libido était conséquente de cette diminution de l’agressivité. Pourtant son humeur indiquait que le volcan n’était pas encore éteint.

–       Tu vas faire quoi ?

–       Pour ?

–       Ton procès.

Il souleva ses énormes épaules d’un air de fatalité.

–       Soit je tente ma chance au tribunal, soit je m’arrache.

–       Les fusils étaient à toi ?

–       Non au beauf’

–       Tu crois que tu as ta chance ?

–       Je peux finir ta bière ?

–       Euh… je t’en prie.

Il attrapa directement la bouteille et bue au goulot à une vitesse stupéfiante, un ravin. Il la reposa bruyamment en s’essuyant la bouche d’un revers.

–       Ah ! M’en faut une autre….

Il se retourna sur sa chaise chercha le serveur du regard.

–       Putain il est où cet abruti de loufiat ?

–       Tu ne m’as pas répondu, insista Estéban histoire de détourner son attention. Tu crois que tu as tes chances ?

Il le dévisagea comme si c’était la première fois qu’il le voyait, l’air de ne pas le reconnaitre, puis il dit :

–       L’avocat dit que ça se plaide moi je pense que c’est mort.

–       Et Carole, elle prend ça comment ?

–       Mal, elle parle de divorcer.

–       Ah merde.

–       Je lui ai dit laisse moi une chance, une dernière chance, si je déconne je comprendrais, j’insisterais pas.

–       Et alors ?

–       Alors elle a dit comme la dernière fois et la fois d’avant, tu vas te tenir tranquille deux mois et puis tu vas recommencer…

On sentait qu’il était presque désolé que ça soit dans sa nature, voyou par choix, pas désir, parce qu’il avait toujours aimé en être un aussi loin qu’il se souvenait. Même à l’époque où voler, frapper, dévaliser, racketter était moins un choix de vie qu’une nécessité. Le Nantais était né dans la misère la plus noire mais il avait immédiatement été séduit par l’autorité que lui conféraient ses dimensions, sa force physique, et le profit qu’il pouvait en tirer. Immédiatement été séduit par ce pouvoir qu’avaient ceux qui vivaient en marge de la société, selon leurs propres codes, leurs propres règles. La peur aussi qu’ils évoquaient chez les bourgeois. Ce qui avait commencé comme une nécessité devint un jeu avant de n’être plus qu’une mauvaise habitude qui lui collait à la peau.

–       T’en penses quoi ?

–       Hein ?… Elle a raison évidemment.

Le martini arriva.

–       Oh la la mais deux plombes ! Et ma bière ?

–       Monsieur mais je… euh vous n’avez pas commandé de bière.

–       J’ai commandé deux bières, une pour moi une pour mon ami, et un martini.

Le serveur ne savait plus où se mettre, même assis le Nantais avait l’air debout.

–       Mais monsieur a dit…

–       Et alors ? T’es parti pisser à la distribution de cerveau ou quoi ?

Rouge de confusion.

–       Monsieur ?

–       Ca va, ça va Claude, c’est pas grave, il n’y pas de mal… intervint Estéban en faisant signe au serveur d’y aller.

Ce dernier reparti ventre à terre.

–       Des bosseurs les chinois qu’ils disent, maugréa-t-il, putain peut-être mais c’est pas des flèches.

–       C’est bon arrête.

Il éclusa le verre de la même manière que le précédent, le noyau d’olive ponctuant la dégustation d’un petit ping.

–       Alors c’est quoi l’histoire ? Demanda-t-il enfin.

–       Un client, un seul à traiter en priorité mais je veux bien t’en filer un autre si tu veux.

–       Combien ?

–       Dix par tête.

–       Une demande particulière ?

–       Non vite et bien, c’est tout, comme d’habitude. Mais pour le moment on attend le feu vert… ils sont un peu procéduriers par ici.

–       Mmh…

Les bières presque aussi tôt après.

–       Un martini, rajoute un martini, et amène la carte qu’est-ce que t’as comme vin, comme bon vin ?

–       Euh… eh bien nous avons un Trottevieille millesimé de…

–       Nan, nan pas un bordeaux, j’en peux plus du bordeaux, je digère plus, un pinot, t’as pas un bon pinot noir ?

–       Euh non mais nous avons un bourgogne…

–       Vas-y, vas-y, met ça, met ça ! Fit-il en le chassant de la main.

–       Une bouteille ? Demanda prudemment le serveur.

–       Une ouais… et le martini.

Estéban commençait à se poser des questions. Il avait toujours vu bon vivant, solide appétit, volontiers buveur mais jamais ni à cette cadence ni cette quantité alors qu’il était venu pour un contrat et pas se goberger à Paris.

–       Tu bois beaucoup non ?

–       De quoi ?

–       Le vin, la bière, le martini, t’es sûr ?

Le front du géant se fronça, sa voix se mua en un grondement comme une avalanche en approche.

–       T’occupes pas de ça, je buvais déjà t’étais même pas un projet dans les couilles de ton frère ! Non mais pour qui tu te prends petit con ? mon père ?

Il encaissa l’allusion à l’inceste, battant en retraite sur sa chaise.

–       Bon, bon… okay, comme tu veux.

D’un coup il se désintéressa du sujet.

–       T’as vu il y a ce connard d’Hanouna.

Assez fort pour que tout le restaurant, qui était petit, l’entende. L’intéressé ne fit même pas mine de faire attention, parlant avec son producteur sur le ton de la confidence. Estéban remarqua avec malice que comme les voyous, ces deux là avaient plusieurs portables posés sur la table.

–       Oui, oui, j’ai vu… bon alors on fait comment, t’en prend un ou deux ?

–       Je peux pas saquer ce connard, maugréa le Nantais en fixant l’animateur qui continuait de l’ignorer là-bas.

–       Euh… d’accord… ça ne répond pas à ma question.

A nouveau il le regarda comme si c’était la première fois qu’il le voyait et qu’il avait du mal à le resituer.

–       Quelle question ?

–       Tu veux t’occuper d’un ou de deux clients ?

–       Combien y’en a déjà ?

–       Quatre, je me charge de deux déjà, je peux t’en laisser un de plus.

Il eu l’air de réfléchir à sa question.

–       Je préfère pas être parti trop longtemps, le juge m’a interdit de quitter le département, en plus je suis tricard en Ile de France, si jamais je me fais coxer par les poulets, je suis bon.

–       Un alors.

–       Ouais, c’est mieux…

Il tourna sa grosse tête lugubre vers l’animateur là-bas.

–       Hey Hanouna ! Ca t’amuse de t’en prendre aux pédés !?

L’animateur leva vaguement la tête dans sa direction avant de l’oublier aussi vite.

–       Oh le youpin je te cause !

Cette fois il avait toute son attention, ainsi que celle de l’ensemble du restaurant où on avait certes peu souvent l’occasion d’entendre proférer ce genre de propos. L’animateur et son producteur lui jetèrent un regard noir mais n’importe qui hésite face à un type de deux mètres avec une tête de dogue.

–       Euh… Claude s’il te plait… dit Estéban, de plus en plus gêné.

–       Quoi !? Mon beau-frère est pédé !… Eh connard tu sais que t’as fait chialer mon beauf’ !? Hein le youpin !?

Le producteur fit signe au maître d’hôtel de leur apporter la note, l’animateur faisait son possible pour ne pas regarder dans leur direction. Qu’est-ce qu’il fichait là ? Il était venu pour un contrat et il faisait du scandale dans un restaurant ? Alors que deux minutes auparavant il lui déclarait qu’il était tricard en Ile de France ? A quoi il jouait là ? Il se tourna vers lui.

–       Je te jure c’est vrai, à cause de cet abruti qui montent des bateaux pour se moquer des pèdes.

–       Je comprends Claude, je comprends mais ça m’ennuierait que quelqu’un appel la police tu vois ?

Ca n’avait pas l’air de l’effleurer plus que ça.

–       Oh fait chier… j’ai besoin d’une avance, l’avocat me suce toute ma moelle en plus j’ai perdu trois milles l’autre jour à Biarritz.

–       Tu joues encore ? je croyais que Carole t’avait demandé de lever le pied.

–       Ouais, ouais, de temps à autre, rien de méchant.

–       Trois milles quand même, de combien t’as besoin ?

–       Je sais pas, deux, trois milles, le temps que je reste ici.

Là-bas Hanouna se levait, le maitre d’hôtel vint à sa rencontre et lui chuchota quelque chose en regardant dans leur direction. Estéban entendit l’animateur dire : « non c’est pas grave, j’ai l’habitude… »  Drôle de vie quand même, se dit-il, être reconnu partout et se retrouver à la portée des insultes du premier venu, encore heureux qu’il n’avait pas de garde du corps avec lui ce jour là, Dieu sait comment ça aurait pu dégénérer.

 

 

« -…Un peu plus de deux milliards, c’est ce que devrais rapporter aujourd’hui la journée de la Solidarité, et vingt-huit milliards c’est ce qu’elle a déjà rapporté depuis son instauration. Vingt-huit milliard contre un seul petit jour férié, considérant le nombre de jours fériés dans le calendrier français, je crois que ça devrait en faire réfléchir plus d’un non ?

–       Merci Jean-Michel Appati, vous….

–       Alors les petits loups aujourd’hui c’est la journée de la solidarité, je voudrais que vous réfléchissiez avec moi sur ce qu’on pourrait faire de solidaire.

–       Si on avait préparé cette émission, je sais pas, on aurait pu faire un jeu concours pour le compte de la fondation Abée Pierre.

–       Préparer cette émission, oh ça va ! Ah, ah, ah, hi, hi ! Moi je pars du principe que la solidarité ça se prépare pas, on se lève pas le matin en se disant aujourd’hui je vais être solidaire, on l’est ou pas.

–       Absolument d’accord.

–       Moi qui suis très solidaire par exemple, je ne prépare rien, quand j’aide un SDF je l’aide…

–       Tu aides des SDF toi ? Ah bah ça on vient d’en apprendre une bonne Enora aide les SDF !

–       Bah alors quoi ? »

Costa était resté une semaine et demie à l’hôpital. Le nez dans le plâtre avec interdiction de bouger le temps que sa clavicule se ressoude. Il avait trouvé le temps très long, surtout que le moindre petit mouvement, la moindre respiration lui infligeait un surcroit de douleurs. Une semaine et demie sans réussir à respirer, manger, dormir correctement, les amis étaient venus, ainsi que sa fille qui avait fait de son mieux pour le distraire, le réconforter, sa fille l’adorait et il adorait sa fille. Mais cette attaque, ce cassage de gueule en règle l’avait déprimé. Pire avait fait de lui un animal traqué. Il avait peur de tout aujourd’hui, de croiser un regard, de la télé ou de la radio quand le son était trop fort, de la foule, qu’on le touche ou même l’effleure. Il se sentait fragile, vulnérable, toute sa belle assurance de beau mec, de joueur professionnel, disparue, envolée, tout ce qui avait fait de lui l’homme qu’il avait été jusqu’à cet incident s’était effondré en entrant à l’hôpital. Quand le souvenir de la dérouillée lui était revenu le lendemain soir après un coma de près de six heures. En partant le médecin l’avait félicité pour sa résilience et la vitesse à laquelle son corps se remettait, lui avait prédit qu’il serait en forme complète d’ici un mois tout au plus. Il n’avait rien dit quand aux blessures que cette violence avait fait à l’intérieur de lui. Personne ne lui avait jamais demandé ce qu’il ressentait réellement, ce que ça lui avait fait d’être ainsi tabassé. Ce sentiment d’impuissance, de viol. Même sa fille ne l’avait pas vu, parce que ce genre de traumatisme se garde dans l’intime.

–       Le voila.

–       «Bah quoi tu me crois pas capable d’élever… euh d’aider un SDF ?

–       Elever ! Oh la, la, oh le lapsus !

–       Ah, ah, ah !

–       Eh mais Enora elle se prend trop pour la Pompadour avec ses moutons en vérité !

–       Ah, ah, ah ! »

–       Ca t’embêterais de couper cette connerie ?

Tony appuya sur le bouton de la radio et mit un programme de musique classique.

–       J’aime bien Hanouna.

–       Je l’ai croisé dans un restaurant l’autre jour.

–       Ah ouais ? Alors il est comment ?

–       Comme un client dans un restaurant.

Tony regarda Estéban.

–       Ouais, mais comment il a l’air, il a l’air sympa ? Marrant ?

–       Regarde la route tu veux bien.

Costa avait parlé à l’avocat, il lui avait expliqué qu’il avait besoin d’un peu de congé, de prendre un peu l’air de la convalescence quelqu’un d’autre devrait s’occuper de la salle en son absence. L’avocat avait dit qu’il comprenait parfaitement, avait compati et trouvé quelqu’un. Mais en réalité il ne supportait plus de sortir la nuit, rentrer tard chez lui, et se retrouver enfermé avec plein de monde. Comme un mécanisme de défense, passé vingt et une heures, il fallait qu’il soit chez lui, à l’abri, comme si le moment entre cette heure et celle où il avait été attaqué par les frères Angelo était potentiellement une zone de danger. La nuit était justement en train de tomber, obligé de sortir pour régler divers problèmes administratifs. Il voulait partir, quitter la ville, retourner d’abord dans le sud pour le moment puis plus tard l’Amérique du Sud, le Brésil peut-être où il avait des contacts

–       « A l’occasion de la journée de la Solidarité vous aussi vous voulez organiser une journée solidaire dans votre entreprise ? Tous bénévoles.org peut vous aider… »

La solidarité, il n’y en avait aucune dans son milieu. Tout ce cinéma que se faisait les voyous sur l’amitié, la parole donnée, l’honneur, n’était que du vent. Il n’y avait que l’argent qui comptait, le fric, les bénéfices, les valises de billets, la fraiche, et ce qu’on rapportait. Il avait fait la bêtise une fois de croire à sa chance, de penser qu’il était trop apprécié pour qu’on le soupçonne de s’être volé, et quand il avait lâché le morceau, par accident, parce que cette nuit là il avait bu un coup de trop, il avait encore cru à sa chance quand il s’était rendu compte que personne ne venait lui chercher des noises. Depuis il ne s’était jamais vu comme un mort en sursis ou rien, N’avait même jamais imaginé qu’on puisse s’en prendre à lui ou la salle. Il appartenait à un genre de clan, un clan de gens qui le protégeaient, avec au-dessus d’eux encore un autre cercle, plus puissant, avec des ramifications partout, comme de vivre dans une bulle, une autre réalité, un monde parallèle en bordure du légal et de l’illégal. Mais aujourd’hui la bulle avait éclaté et il se sentait plus vulnérable que jamais. Aujourd’hui ceux qui l’employaient, qui lui avaient tapé dans le dos à l’occasion, l’avaient invité à des fêtes, à déjeuner ou à diner lui avaient signifié qu’il n’était rien, à peine de la barbaque sur laquelle taper. Qu’il ne valait rien en dehors de l’argent qu’il ramenait. Son orgueil, son égo, tout était en vrac et ça se voyait. Le col de sa chemise était douteux, il ne s’était pas rasé depuis trois jours, il avait les traits tirés par les insomnies.

–       Laisse toi dépasser et ne roule pas trop vite.

–       « François de Virieux vous êtes historien, je crois que vous partagez la vision d’un certain nombre d’intellectuel français sur les banlieues.

–       Absolument, comme le disait si bien l’excellent Eric Zemmour, la gauche est aveuglée par son multiculturalisme mortifère, l’israélite Alain Finkielkraut le dit lui-même, l’antisémitisme fait des ravages dans les banlieues, et il est évident que la montée de l’islamisme… »

Le morceau de musique classique avait embrayé sur la voix feutré de deux messieurs qu’on sentait enfermé dans un petit local, entre intimes presque. Une sonorité comme on en entendait plus depuis la disparition des radios libres.

–       Ah c’est Radio Courtoisie ça, fit Tony en connaisseur.

–       Coupe.

–       Bah quoi t’aimes pas ?

–       Coupe et concentre toi sur ce que tu fais tu veux.

Ils roulaient sur les boulevards extérieurs en direction de la porte Champerret. Le 4×4 était à deux voitures d’eux, sur la file de droite, il apercevait la tête de Costa de dos. Comme tous les soirs depuis trois jours il pleuvait, et comme toujours dans ces cas là à Paris, la circulation était un peu au ralenti. Tony était flic à la BAC de Marseille et lui et son frère ambitionnaient de rentrer aux stups. Il connaissait son travail, savait suivre quelqu’un mais il avait un peu trop confiance en lui au goût du tueur. Comme beaucoup de corse en affaire, il se croyait intouchable ce qu’il trouvait assez paradoxal considérant ce que lui-même et son frère avaient fait à ce pauvre Costa. Il ouvrit la fenêtre et sorti le Glock 21 de la boite à gant.

–       Doucement, roule doucement…

Il y avait deux points de vulnérabilité pour un chauffeur dans une voiture. La vitre latérale, et la serrure, la tête ou la poitrine. Si la vitre latérale n’offrait pas de visibilité, comme c’était souvent le cas aujourd’hui avec la mode des vitres fumées, il fallait viser la serrure, y tracer une sorte de cercle en tir groupé. La serrure étant à peu près à hauteur de la cage thoracique, avec la dispersion, la cible avait très peu de chance d’y réchapper. Estéban aurait pu donner des cours sur la question.

–       « Alors voilà ce que je propose, vous avez un problème, vous nous appelez et on essaye de vous aider à le résoudre.

–       Evidemment si vous avez besoin d’argent, ça va pas être possible on a perdu des annonceurs.

–       Ah, ah, ah ! »

Il n’entendit pas le premier coup de feu, il sentit soudain une vive douleur dans le bras et la poitrine.

–       « Mais un problème comme quoi ?

–       Je ne sais pas, vous recherchez un ami que vous n’avez pas vu depuis longtemps, vous avez besoin d’un coup de main pour aller à tel endroit.

–       Moi je crois plutôt que c’est pas ça être solidaire en 2017. »

Par réflexe il se tourna sur le côté quand la seconde balle l’atteint en pleine poitrine. La troisième lui cassa le bras et lui déchira les poumons avant de ressortir par la clavicule. Tout semblait se dérouler au ralenti pour lui. Sa main qui s’appuie sur le volant, la voiture qui fait une embardée, même les voix dans la radio qui semblaient danser autour de lui à mesure que le 4×4 tournait sur lui-même.

–       « Oui alors, c’est quoi, dis nous tout mon petit poulet, c’est quoi être solidaire en 2017.

–       Moi je crois qu’être solidaire en 2017 c’est de faire un geste pour notre planète… »

C’était si violent, si soudain qu’il n’avait même plus peur, cela allait au-delà. Durant le bref moment qui lui resta à vivre c’est l’horreur qu’il ressenti. Horrifié par son sang qui inondait ses vêtements, par ce qui lui arrivait, par la certitude que la mort était là, que tout était fini, par ce que la vie lui avait fait subir au bout du compte.

–       « Oui mais quel rôle on joue là nous ?

–       Par exemple on pourrait organiser une grande collecte de portable et d’ordinateur usagés pour aider à les recycler.. »

Les voix commençaient à s’éloigner maintenant, plus lourdes, plus lentes, comme un bourdonnement sur lequel il essayait de se concentrer. Il avait l’impression qu’aussi longtemps il arriverait à entendre ces voix, aussi longtemps il resterait en vie. Il n’entendit pas le dernier coup de feu qui lui détruisit la boite crânienne.

 

 

–       « La décision de Donald Trump de sortir des accords de Paris est-elle si grave que ça selon vous ?

–       Considérant que les Etats-Unis sont déjà un des premiers pays polluant de la planète c’est très grave oui. »

Rachid vivait dans un foyer pour jeune travailleur. Là dedans il y avait un peu de tout, des gars qui sortaient de cabane, d’autres qui s’apprêtaient à y retourner, des kurdes, des syriens, bref il y avait du passage, quelques bagarres de temps à autre, des vols, souvent. Il s’était fait un shoot qui l’avait envoyé un moment dans la stratosphère et il récupérait lentement en regardant un talk show sur son mobile.

–       « Deux degrés, c’est tout ce qui nous sépare de la catastrophe ! Si la température moyenne du globe augmente de deux degrés, la calotte glacière sera gravement menacée. »

Rachid se demandait ce que ça changerait pour lui si le temps était plus clément ? Ce que ça changerait même si le pôle nord ou sud fondait. La mer monterait à ce qu’on disait à la télé. Est-ce que ça veut dire que Panam serait les pieds dans l’eau ? Comme cette autre ville en Italie… comment ça s’appelait déjà ? Il s’imaginait sur un bateau en train de circuler dans la ville, un bateau à moteur pour échapper aux flics. Ca serait pratique remarque parce que les flics du coup ils auraient vachement de mal de faire du contrôle au faciès.

–       « Elle est déjà menacé, on a constaté la formation d’une faille gigantesque en Antarctique, mais il y a plus grave, nous pourrions également tous disparaitre du jour au lendemain, si le permafrost sibérien venait à disparaitre.

–       – Vous faites allusion à cette contamination à l’anthrax qui a tué des centaines de rennes

–       Absolument ! »

Rachid n’envisageait pas de faire de vieux os, la perspective énoncée par l’expert alarmiste de service lui passait complètement par-dessus la tête. Il regardait et écoutaient des messieurs qui avaient l’air de participer à un débat très sérieux, l’impression confuse qu’il se cultivait, qu’il apprenait quelque chose qu’il pourrait répéter à l’occasion histoire de donner l’impression que le monde l’intéressait. Mais au fond il s’en foutait complètement, se remettait de son shoot et sur l’écran réduit de son portable, ça faisait comme des jolies couleurs qui disaient des choses savantes. Il avait des projets pour aujourd’hui, aller chercher les cinq cent grammes d’héro, revenir ici, le mélanger avec le lait pour bébé qu’il avait acheté au supermarché, puis monter jusqu’à la cité voisine pour la revendre aux dealers. Avec sa coupe il comptait monter jusqu’à un kilo et demi, il ne revendrait pas tout d’un coup parce que fallait être prudent et économe dans la vie, il en garderait même de la non coupée pour son usage personnelle. Il en était certain, cette nouvelle affaire lui rapporterait un peu plus d’argent qu’il ne lui restait déjà. Argent qu’il avait roulé serré dans un tube en carton et disposé derrière une des plaintes en plastique de sa chambre. Avec la totalité il s’achèterait un kilo complet et recommencerait l’opération jusqu’à être à la tête d’une belle somme, au moins cinquante mille selon ses estimations, et cette fois sans devoir les partager. Avec il comptait s’acheter de nouveaux vêtements et aller draguer dans les quartiers rupins. Il avait entendu dire qu’il y avait des couguars qui cherchaient à se faire baiser par des petits jeunes dans le XVIème, qu’on les trouvait dans les salons de thé et les bars d’hôtel chic. Toute l’idée c’était d’en débusquer une qu’elle l’emmène chez elle et qu’il la baise si bien qu’elle décide de l’entretenir. Mais c’était important que cela se passe chez elle parce que si ça se déroulait pas bien, qu’elle voulait plus baiser ou que sa bite lui faisait mal, il pourrait toujours la dévaliser ou au pire la cambrioler plus tard. Avec un peu d’argent dans les poches, la bonne tenue comme les bourgeois portaient dans le XVIème, il était sûr qu’il pourrait mener à bien cet ambitieux projet. De quoi se refaire une nouvelle vie en somme. Il changea de chaine quand l’un des experts parla de sixième extinction de masse, l’esprit soudain encombré de catastrophe diverse.

–       « oui, je considère que le travail est une valeur. Parce que c’est la première source d’émancipation individuelle et parce que c’est le moyen le plus puissant de se libérer du déterminisme : c’est par le travail que l’on peut devenir celui ou celle que l’on a envie d’être. C’est parce que je crois au travail que je me suis inscrit en classes préparatoires et que j’ai tenu à passer ensuite les concours républicains. »

Il avait trop raison Macron, se dit-il, c’était par le travail qu’on pouvait devenir celui qu’on a envie d’être. Et Rachid estimait qu’il avait bossé dur pour en arriver là, avoir cette dope, cet argent, ça n’avait pas été de tout repos, il avait fallu prendre des risques presque mortels, et ce n’était pas fini, il avait encore du boulot, fallait qu’il soit sérieux, la dope allait pas se vendre toute seule, son rêve de gigolo allait devoir attendre qu’il ait fini de suer pour de bon. Il se reposerait après se dit-il en éteignant le portable, aller, en marche ! Il sorti de sa chambre la démarche encore engourdie par les opiacés. Ca sentait le shit et le poisson grillé dans le couloir. On n’avait pas le droit de faire la cuisine dans les chambres mais certain prenait le gauche. Il descendit les escaliers en se retenant à la rampe, il aurait bien bu quelque chose de sucré mais ils avaient cassé le distributeur en bas. Il croisa des gens sans les voir, n’entendit pas le concierge le héler, qu’il avait du courrier, et d’ailleurs l’aurait-il entendu qu’il aurait pensé à une erreur. Rachid était né en France, dans cette même banlieue où il vivait à deux pas de ce même quartier où il avait grandit, lui-même à trois rues du foyer. Ses parents en revanche étaient repartis en Tunisie après la révolution, son frère refusait de le voir depuis qu’il lui avait volé sa carte bleue, sa sœur était mariée à un gendarme, pire qu’une trahison, carrément une interdiction de séjour. Personne n’appelait ou écrivait pour donner des nouvelles ou en prendre, un peu comme si tous les membres de sa famille étaient décédés. Il essayait d’y penser le moins possible, ses rapports avec eux avaient toujours été motif de déception réciproque, de rancœurs mal digérés, de conflits jamais réglés. Ses parents étaient très traditionnalistes, en conflit avec l’ensemble de leurs enfants nés en France et pensant comme des français, son exemple étant à leurs yeux le pire, son père avait fini par le jeter dehors. Rachid avait passé quelques mois à la rue et dans des squats alors qu’il était tout juste majeur. Aujourd’hui il estimait que ça l’avait formé. Il était plus aguerri, il ne se faisait plus piéger par les flics aussi facilement qu’avant, il était organisé aussi, et il avait des contacts comme ce dealer auquel il avait acheté les armes, et des planques sûres, le matelas chez Frank, un hôtel au mois dont il connaissait le patron, ou la cave où il avait laissé la dope, comme un vrai gangster. Il était même capable de braquer une salle de jeu sans bobo. Il avait toujours su qu’il en était capable, il avait tant de fois répété son rôle tout seul dans sa chambre à braquer la banque de France comme Mesrine que les gestes étaient venus naturellement. Qui sait, si Frank avait d’autres coups peut-être qu’il laisserait tomber les couguars pour les attaques de convois. Tout en marchant vers le centre ville il s’imaginait déjà avec un masque de hockey et un fusil d’assaut braquant une tirelire comme on disait., parvenu à mi chemin, il avait son nom dans les journaux, ennemi public N°1 et sa gueule dans tous les commissariats.

–       Hey salut toi ! Mais pourquoi tu veux me rendre amoureux comme ça ?

La fille le dépassa sans faire attention à lui.

–       Putain d’salope, maugréa-t-il en l’oubliant aussi tôt.

Ca faisait un moment qu’il n’avait pas été avec une fille, la dernière, juste avant d’être enfermé l’avait notablement traumatisé en essayant de se tuer devant lui avec un couteau. Mais de toute manière sa libido s’en était allé avec la poudre. Qui a besoin d’une petite amie quand on a l’héroïne dans sa vie ? Elle remplissait tous ses besoins de réconfort, de tendresse et en matière d’orgasme un flash dépassait tout ce qu’il ne ressentirait jamais en baisant. Alors son projet de gigolo disons qu’il se basait sur les quelques érections que lui procurait parfois sa main et ses proportions qui, le pensait-il, faisait obligatoirement craquer les femmes. Il s’approchait de l’immeuble où se trouvait sa dope. Un endroit cossu pour les français avec digicode, à deux pas du centre-ville, le dernier endroit où les flics iraient chercher de la came, il en était certain. A tout hasard il scruta la rue, le petit vieux qui promenait son chien, la ménagère qui passait avec son sac de course, le couple qui se bécotait contre une voiture. Estimant que l’endroit était sûr il se faufila jusqu’à l’immeuble, tapa le code et se glissa à l’intérieur. Le couple et leurs collègues attendirent qu’il ressorte avec le paquet dans son pantalon pour lui tomber dessus. Ils avaient eu le tuyau par un gitan qui de temps à autre leur balançait un nom, en échange de quoi les flics évitaient de se mêler trop de ses affaires. Il fut déféré dans la journée et condamné à trois ans, finalement il reçu son courrier en prison pour y apprendre le décès de sa mère. Est-ce cette nouvelle, la perspective d’être enfermé dans les poubelles de Fresnes une nouvelle fois, le manque, toujours est-il que deux jours après ce courrier, il se donna la mort en se pendant dans sa cellule. Frank apprit son incarcération le jour même et de la manière la plus simple qu’il soit, en l’appelant et en tombant sur un perdreau qui lui demanda qui il était. Après quoi, par le quartier, il connu la raison, ça lui mit un coup. Mais ce qui lui plomba définitivement la journée c’est la nouvelle qu’il entendit à la télé dans un bar.

–       Ils l’ont tué comme t’avais dit Roger, ils ont pas cherché, ils l’ont tué !

–       Qu’est-ce que tu veux, il a joué une fois et il a finalement perdu, fit Roger avec philosophie. Il aurait fermé sa bouche, l’aurait dit à personne, il serait encore en vie aujourd’hui. Faut être un peu malin dans la vie, sinon tu finis mal.

Frank ne voyait pas les choses comme ça. Ca n’avait rien avoir avec le fait d’être malin ou non, s’ils avaient voulu le descendre ils l’auraient fait depuis très longtemps. Ils l’avaient seulement épargné parce qu’il rapportait et l’avaient jeté parce qu’il s’était fait braquer une fois de trop. Pourtant il en était certain, tous ces mecs devaient se connaitre de longue date, avaient peut-être même été amis parce qu’on ne confie pas ce genre de responsabilité à un inconnu, surtout chez les corses.  Bien entendu il savait comment le monde fonctionnait, surtout dans le milieu, et peut-être que l’arrestation de son pote jouait, mais sur le coup il se senti complètement désemparé.

–       On est seul Roger, de la naissance à la mort on est putain de seul !

 

 

Le Nantais était assis en robe de chambre, slip et teeshirt douteux devant la télévision en sourdine, un verre de whisky devant lui, la fille était dans la salle de bain qui se remaquillait.

–       Ca va t’es bien installé ?

Rester diplomate.

–       Ouais ça va, j’ai vu mieux.

Il avait loué une suite au Méridien de la porte Maillot, cinquante mètres carrés parfaitement impersonnels à six cent soixante euros la journée. Deux jours qu’il était là. Sans compter le prix de la fille, des filles mêmes. Estéban s’était renseigné, il n’était même pas encore sorti depuis qu’il était arrivé, même pas pour manger, plateau repas, quand il mangeait… A ce qu’il pouvait en juger de la corbeille près du bureau, de l’état de la suite, il avait déjà destocké au moins une fois et demie le minibar, et baisé comme un gamin. Qu’est-ce qui se passait ?

–       Tu te sens comment ?

–       Pas terrible pour tout te dire.

–       Qu’est-ce qui se passe ?

–       Tu veux boire un truc ?

–       Non je te remercie, dix heures du matin c’est un peu matinal pour moi.

Le Nantais sourit.

–       Petit joueur.

Comme si le fait d’être un ivrogne était un genre de qualité masculine. Il bu une gorgée.

–       Alors dit moi c’est quoi le problème ?

–       Ah un peu de tout, ma bonne femme, le procès…

–       T’angoisses ?

–       J’ai cinquante quatre piges mon grand… la taule à mon âge… c’est un sport de jeune.

–       Au pire tu risques combien, ton avocat t’as dit ?

–       Trois sûr, cinq peut-être.

D’habitude les avocats minimisaient, ce n’était pas bon signe. La fille sorti de la salle de bain, une noire à forte poitrine avec de longues jambes et le regard impératrice, plutôt élégante.

–       Oh salut, pardon je ne vous avais pas entendu, s’excusa-t-elle en le voyant.

–       Il n’y pas de mal, répondit le jeune homme avec un sourire. Vous avez de magnifiques boucles d’oreilles.

–       Merci.

–       C’est du boulot de créateur ça, je me trompe ?

Elle sourit, flattée de son attention.

–       Non, vous ne vous trompez pas, c’est une amie qui les fait

–       Vous la féliciterez de ma part.

–       Je n’y manquerais pas, c’est rare que les gens remarquent ce genre de chose.

–       Parce qu’ils ne prennent pas le temps de regarder.

Le Nantais se marra.

–       Tu veux que je te la laisse ? Elle suce pas terrible je te préviens.

La fille le toisa avant de tchiper du coin de la bouche.

–       Où est-ce que tu as été élevé toi ?

–       Allé, allé, m’emmerde pas, mon portefeuille est sur la table de nuit, il y a sept cent cinquante euros dedans, si je retrouve pas quatre cent quand tu pars, gare à toi.

La fille ne discuta pas et prit l’argent.

–       Un pourboire ?

–       Non, tu suces mal.

Elle se redressa de toute son élégance, enfila ses talons hauts et dit en partant :

–       Connard.

Estéban s’amusait.

–       Putain j’aurais dû la dérouiller un peu, ça lui aurait fait les pieds, dit le Nantais en regardant la porte se refermer.

–       C’est l’amour vache dis moi !

–       Ouais…

Il regarda le fond de son verre d’un air absent.

–       ma femme elle veut divorcer.

–       Oui tu m’as dit.

–       Elle m’a appelé ce matin. Elle a prit sa décision.

–       Elle ne va pas te laisser une dernière chance ?

–       Non, elle a dit que la dernière fois et la fois d’avant déjà je lui avais fait le coup de la dernière chance.

–       Oui, ça aussi tu me l’as déjà dit.

–       Elle me l’a répété ce matin.

–       Ah.

Un ange alcoolisé passa, le Nantais avait les yeux dans le vague.

–       Cinquante quatre piges… je prends cinq au pire, j’aurais la soixantaine, seul. T’as des enfants ?

–       Un garçon.

–       Moi rien, pas de descendance, après moi, de moi, il ne restera rien que quelques photos à la con, c’est ça que j’ai fait de ma vie, rien, une connerie.

–       T’étais peut-être pas fait pour ça.

Il lui jeta un coup d’œil mi désespéré mi grave.

–       J’ai pas eu la vie facile tu sais.

–       Je sais.

–       Toutes ces conneries sur la vie de voyou, l’aventure, l’amitié, ça te colle des ulcères en vérité.

–       Je comprends mais si tu sortais un peu…

–       Hein ?

–       Je veux dire rester enfermé comme ça c’est pas bon si ça va pas, tu me suis.

–       Mouais… pour aller où ?

Il avala son verre à demi. Estéban n’en croyait pas ses oreilles.

–       Euh… tu te souviens que t’as un contrat ?

–       Hein ?

–       Le contrat, le gars à faire, tu te souviens ?

–       Ouais.

–       Donc ?

–       Mmh…

Il faisait tout son possible pour ne pas s’énerver.

–       C’est quoi ça comme réponse hum ?

–       Mmh, je vais pas le faire.

–       Quoi ?

–       Je veux pas sortir, je vais pas le faire.

–       Tu déconnes.

–       Nan.

Estéban ne savait plus où se mettre, qu’est-ce qu’il fichait là à regarder ce poivrot se saouler à dix heures du matin ?

–       Bon écoute, je vois que t’es pas dans ton assiette, je vais te laisser réfléchir, je reviendrais plus tard.

–       C’est tout vu, l’entendit-il marmonner en sortant.

 

 

« – La flexisécurité, ce concept fumeux de la loi travail, autrement plus de précarité pour les salarié et plus de sécurité pour les patrons !

–       Totalement démagogique, ce que vous dites est parfaitement démagogique Monsieur Mélenchon, permettez-moi de vous le dire.

–       Eh bien non je ne vous le permets pas ! »

L’avocat regardait Estéban sur le siège passager, il sortait encore une de ses satanés cigarettes.

–       Je ne comprends pas, il est complètement paumé, il boit comme un trou, il s’enfile des prostituées depuis trois jours.

–       C’est vous qui l’avez réclamé.

–       Mais moi ce que je voulais c’était le Nantais d’il y a trois ans ! Pas cette loque déprimée.

–       Vous voulez qu’on le rajoute à la liste ? Ce sera à vous de vous en occuper bien entendu.

–       Non ça servirait à rien, il va bientôt aller en cabane de toute façon, il m’a dit qu’il était tricard en Ile de France et il a un procès qui l’attend. On lui met plutôt une fille un peu vindicative dans les pattes, ça fera du scandale, ils appelleront la police.

–       Une sortie en douceur hein ?

–       Je vous l’ai déjà dit, je n’aime pas les actions inutiles.

–       C’est donc vous qui allez vous occuper des trois autres.

–       Deux, l’un d’eux s’est fait arrêter par les stups, comparution immédiate, trois ans fermes, il s’est pendu hier.

–       Oh.

–       Reste Roger et son copain, Roger a fermé boutique, je pense qu’il a préféré prendre un peu le large le temps que ça se tasse.

–       Et sa famille ?

–       Il est divorcé.

–       Ah j’ignorais.

–       Depuis qu’il est sorti de la Santé. Je ne sais pas encore où vit son complice mais j’ai quelqu’un sur le coup.

–       Combien pour Karrouchi ?

–       Vingt mille

–       Vous aviez dix avec le Nantais.

–       Je vous ai dit aussi que je le connaissais, donc c’est tarif double.

L’avocat pinça la bouche.

–       Ils ne vont pas aimer ça.

–       Qu’est-ce que ça peut me faire ?

–       Le Sacristain non plus.

–       C’est lui qui m’envoie, il connait la chanson.

 

 

Cette nuit là Frank avait rêvé du Sacristain. Il ne l’avait croisé qu’une seule fois, dans un bar de nuit de la périphérie. Il avait l’air d’une star, d’une étoile noire déambulant avec ses yeux de loup, ne discutant, ne riant jamais. Mais cette nuit là il le poursuivait armé d’un pistolet et d’une perceuse. Ils couraient dans les dédales d’une cité inconnue, comme un quartier multiplié par l’infini. Un infini de tours grises sous un ciel plombé et le Sacristain qui poussait des cris, des ricanements sauvages à mesure qu’il se rapprochait. Plus Frank courait, plus il lui semblait reculer, comme s’il cavalait à contresens sur un tapis roulant. Il s’était réveillé en sursaut, mordu dans le dos par la perceuse et immédiatement s’était palpé à l’endroit de sa blessure imaginaire. Il ne saignait pas mais il avait peur. Terriblement peur. Figé, les genoux repliés sous sa couette sale, regardant par la fenêtre glauque, le paysage sinistre et son ciel laiteux. Il fait France se dit-il. Quel temps il fait ? Il fait France. Et le Sacristain n’était pas là. Trois semaines que le coup avait eu lieu et il n’était toujours pas là. Ils avaient eu Costa mais eux, pas l’ombre d’une menace. Pourtant il avait peur. Peur depuis que Rachid s’était pendu, peur depuis que Roger était allé se mettre au vert. Peur depuis une semaine, sans repère, perdu, sans refuge sinon son pauvre appartement puant, sa maison de paille. Il se sentait à nu. Peur du croquemitaine, du Sacristain, paralysé même. Il avait l’argent pourtant, de quoi se planquer une semaine ou d’eux n’importe où en France ou ailleurs, mais ensuite ? C’était ça, pas le présent, ou le passé qui le paralysait toujours, le condamnait à cet immobilisme perpétuel, c’était l’avenir, le futur, ce qui risquait de se produire. Presque chacune des décisions qu’il n’avait pas prit dans sa vie étaient liées à cette peur. Cette difficulté à se projeter sans que ça génère une angoisse. Par exemple quand il avait été employé chez Mc Donald c’était moins les ordres et les obligations auxquels on l’avait soumis que la perspective de s’éterniser dans ce genre d’emploi. Que ce boulot de précaire, provisoire et mal payé pouvait devenir une routine permanente sans rien lui apporter de plus que plus de chiottes à laver dans sa journée. Pourtant, curieusement, il n’avait pas eu cette appréhension avec le braquage. Peut-être parce que cela avait été trop immédiat, trop rapide pour qu’il ait loisir de réfléchir. Peut-être parce qu’il plaçait le délit sur un temps donné qui ne dépassait guère que le seul instant et que les conséquences avait été occultée par l’idée que Costa paierait pour eux. Mais maintenant qu’il était devant les faits accomplis, au pied du mur, avec la possibilité d’un danger immédiat, il réfléchissait et plus il réfléchissait, plus il avait peur. Il se leva de sa couche et alla jusqu’à la cuisine se préparer un café à l’aide de la machine qu’il avait acheté au supermarché du coin, un des rares investissements qu’il avait fait pour lui-même et son appartement. Le café avait quelque chose de rassurant en plus de vous réveiller et chasser les voiles noires du matin. En attendant qu’il se fasse, il souleva ses altères, des poids de cinq kilos avec lesquels il fit vingt tractions pour chaque biceps, avant de faire une trentaine de pompes, puis d’aller vérifier dans la glace de la salle de bain la naissance de ses abdominaux. Le café prêt, il se roula un pétard rituel et le dégusta devant la télé.

–       « …Vous avez choisi l’audace et cette audace, nous la poursuivrons ! Et chaque jour qui vient, nous continuerons à la porter parce que c’est ce que les Françaises et les Français attendent. Parce que c’est ce que l’Europe et le monde attendent de nous. Ils attendent qu’à nouveau la France les étonne, que la France soit elle-même et c’est cela, ce que nous ferons…

–       – Alors ça c’était au Louvre…

–       Oui. »

Encore Macron, encore des journalistes pour analyser et suranalyser ses discours.

–       «  Le Front National n’opère que comme contrefeu des idées et des réformes voulu par Bruxelles !

–       Vous le pensez réellement ?

–       Mais c’est évident ! »

Il avait le sentiment parfois de vivre à l’étranger. Comme si ce qui se disait dans le poste, sur la politique, sur les évènements dans le pays ne le concernait pas, était subi et vécu par d’autres. Pas son voisinage, pas les gens du quartier, non des autres, les gens du centre-ville, de Paris, les gens qu’ils interrogeaient dans la rue et qui avaient toujours un avis à donner, une réponse.

–       « 85% des français sont favorables au retour de la police de proximité, il me semble que le message est clair.

–       Vous pensez réellement que c’est un bon moyen de répondre au terrorisme ? »

C’était comme les sondages. Ils en parlaient tout le temps à la télé, les sondages disaient ci ou ça, les sondages disent que Monsieur Macron va gagner, perdre, non que c’est Le Pen, toutes les élections ils n’avaient parlé que de ça. De ça et de Fillon qui avait parait-il fait travailler sa femme ou il ne savait quoi. Il ne savait même pas ce que c’était exactement qu’un sondage. Il avait vaguement compris qu’on interrogeait des gens, mais comment, où, aucune idée. Personne ne l’appelait jamais pour lui demander son opinion, même pas pour lui vendre une véranda ou un don à Amnesty. Il n’était pas sur les listes, pas solvable, pas un flèche, il ne dépensait que pour la bouffe et le shit et même là qu’il s’était acheté de nouvelles fringues, il avait refusé la carte du magasin, ne serait sur aucune base de donnée. Pourquoi faire ? C’est pas comme s’il allait revenir toutes les semaines.

–        « Avec Intermarché jouez la carte du pouvoir d’achat et faites jusqu’à 50% d’économie. Intermarché, le combat contre la vie chère. »

Dégouté, il mit en route sa console et se brancha sur internet, Youtube, un zapping du net. Il regarda des gens se casser la figure en tentant des figures de parkour ou de gymnsatique, des accidents de voiture, des catastrophes naturelles spectaculaires et insolites, des animaux dangereux ou mignons. Il regarda également un cours reportage sur les récents attentats en Angleterre. Le terrorisme, encore un truc qui n’arrivait pas dans son monde. Les types de Daesh n’attaquaient pas la banlieue, ils en venaient. Et quand c’était des morts ça devenait tout de suite des français, des figures exemplaires, même ceux qui avaient dû se faire contrôler deux fois par jour jusqu’à leur mort devenaient des français de la grande république indivisible. Il en eu marre qu’on lui parle de mort et de terreur et éteignit tout pour descendre au PMU derrière la cité, près du carrefour avec l’avenue Jean Jaurès. Tout le monde était là. Tout le quartier qui buvait des bières ou des cafés en pariant ou en lisant Paris Turf, le nez sur les écrans qui entre deux courses diffusaient des clips. Les gars se refilaient des tuyaux, rigolaient, fumaient leur pétard, et une partie de la paye, des indemnités ou de sa CAF, y passerait. Tout le monde à croire à sa chance, à la martingale, à se dire que c’était un moyen d’arrondir les fins de mois alors que c’était surtout une bonne raison pour claquer son fric en se donnant l’illusion qu’on faisait bouillir la marmite. Le bar était tenu par une famille de cambodgien, ça faisait des lustres qu’ils étaient en France, les fils parlaient avec l’accent de Paris, le père et la mère c’était moins ça. Ils s’obligeaient à parler en français devant les clients mais parfois s’engueulaient parce qu’ils ne comprenaient pas l’un l’autre. Putain de ta mère, connard, tu me fais chier, ça par contre ils connaissaient très bien. Leurs disputes faisaient souvent sourire les clients. Ils étaient en train de se pourrir pour un verre cassé quand il commanda un café tout en remplissant son ticket de quarté.

–       Quel cirque, ils me cassent la tête, maugréa son voisin à côté de lui, également devant un café.

–       C’est comme ça depuis que je les connais, on a l’habitude dans le quartier, je le sais je viens ici presque tous les jours.

–       Je sais, répondu l’inconnu avant de boire une gorgée.

Frank leva la tête surpris.

–       Ah bon ? Comment vous savez ? Je vous connais pas.

–       Très peu de gens me connaissent, confirma l’inconnu.

Frank ne comprenait rien, il le regardait un peu inquiet. La peur qui revenait. Pourtant ce type n’avait pas l’air méchant, un jeune, pas mal sapé, peut-être un peu plus jeune que lui mais avec quelque chose dans les yeux qu’il savait ne pas avoir, de l’assurance. Le gars lui jeta un regard de connivence.

–       Je te cherchais… On m’a dit que je te trouverais ici.

–       Mais vous êtes qui ?

–       Peu de gens le savent mais le Sacristain lui il sait. Tu veux que je l’appel pour qu’il te dise lui-même qui je suis ?

Estéban vit ses traits se creuser. Un éclat, une lueur d’hésitation, entre la sidération et l’envie pressante de s’enfuir à toute jambe.

–       J’ai appris pour ton copain, je suis désolé.

Il avait l’air sincère ce qui ajouta à sa propre blessure. Frank détourna la tête en regardant brièvement vers la sortie, la rue, avec le sentiment qu’il n’y retournerait plus jamais, qu’il allait mourir ici, sur place.

–       Mais t’es pas seul tu sais, il y a des gens qui t’apprécient.

–       Qui ? Demanda Frank, incrédule.

Il y avait dans son regard comme un appel au secours, un naïf espoir de s’en sortir. Pauvre garçon, se dit Estéban.

–       Des gens qui observent tout, même avant quand t’étais en prison ils t’observaient.

–       Ah bon ?

Le type le regardait dans les yeux, il n’y avait aucune agressivité dans ce regard, juste de l’assurance, une terrible et écrasante confiance en lui. Frank se resserra autour de sa tasse de café. Il avait encore plus peur maintenant, l’impression de n’avoir jamais été libre, toujours sous l’œil d’un maton ou d’un autre, et que quoiqu’il ferait il était prit dans la toile.

–       T’as fait cette connerie. T’as écouté la mauvaise personne, tu t’es trompé d’ami. Ca arrive…

Du blanc il était en train de virer au rouge, les yeux gonflés rivés sur nulle part en particulier.

–       Calme toi, c’est pas grave je te dis, ça arrive, on fait tous des erreurs non ?

Ca ressemblait à une vraie question, Frank leva la tête sans oser croiser son regard.

–       Si.

–       Mais maintenant faut réparer, tu comprends ?

–       …

–       Pourquoi tu devrais porter le chapeau pour Roger ? Ce n’est pas juste, ce n’est pas toi qui a eu cette idée stupide, si ?

–       Non, dit-il d’une voix timide.

Il avait l’impression d’être retourner au lycée quand il était dans le bureau du proviseur et que toute sa morgue d’adolescent ne suffisait pas à masquer sa détresse devant l’autorité. Encore ce sentiment d’être à nu, vulnérable, que les yeux bleus et scrutateurs du jeune type le lisait comme un livre ouvert.

–       Où est-il ?

–       Je… je ne sais pas.

–       Frank, tu sais comment ça marche, pense à ces amis qui t’observent, tu crois qu’ils vont apprécier si je leur dit que tu n’as pas voulu m’aider ? Tu crois que ça ne va pas les décevoir ?

Frank n’avait envie de décevoir personne et pas plus de parler de Roger. C’était son ami, le seul qui lui restait, son point d’ancrage, l’élément stable de sa vie.

–       Tu sais ce que je crois Frank ? Je crois que la vie c’est une affaire de tri. Pas de choix. Parfois on n’a pas le choix, parfois la vie nous met devant des fait accomplis et on n’a d’autre choix que d’avancer ou de tomber. Mais par contre on peut faire le tri. Entre ce qu’on veut, et ce qu’on ne veut plus.

Tout en lui expliquant son point de vue, il touillait délicatement, puis il posa la cuillère sur la soucoupe et bu le reste du café d’une traite. Il fit signe à un des fils de la famille de lui en remettre un autre.

–       Le bon grain de l’ivraie tu vois ? Qu’est-ce t’en penses ?

–       Euh… je ne sais pas…

–       Je pense que toi c’est ça ton problème justement, tu n’as pas toujours eu le choix mais tu n’as jamais fait le tri. Tu crois pas ?

Il se surprit à réfléchir à la question. Le choix non, il avait raison, il ne l’avait pas toujours eu. Rester chez ses parents se faire tabasser par son père ou partir, ce n’était pas un choix. Mourir de faim ou voler, non plus. Trier en revanche, savoir ce qu’il voulait et ne voulait plus, il n’y avait jamais pensé, peut-être parce qu’il avait l’impression d’être impuissant face à la vie. Peut-être parce qu’il ne s’estimait pas assez pour s’intéresser complètement à sa propre vie.

–       Peut-être… hésita-t-il.

–       Mais non pas peut-être, tu sais que j’ai raison. Et là, tout de suite, t’as une occasion en or, à la fois de faire un choix et de faire le tri.

Frank rougit à nouveau.

–       Arrête de fuir ta propre vie Frank, ça t’aideras jamais à être fort tu sais ?

Dit sur un ton presque fraternel, penché vers lui, cherchant son regard. Il laissa passer un silence, le temps qu’il reprenne son souffle.

–       Où est Roger Frank ? Il faut que tu m’aides.

Il pensa à Roger et ses bretelles, à sa femme, à sa fille. Il pensa au bon moment qu’il avait passé avec eux. Il avait envie de pleurer.

–       A Lyon… il est à Lyon.

–       Bien, tu vas m’accompagné, on va aller le voir.

Frank leva les yeux sur lui, désemparé.

–       Mais pourquoi ?

–       Il faut réparer cette bêtise que tu as fait, tu te souviens ?

–       Euh…

–       Faire preuve de bonne volonté, c’est ça qu’apprécie les gens qui t’observent. C’est comme ça qu’ils savent si quelqu’un est avec eux ou non. Tu as déjà travaillé en entreprise non ?

–       Euh… pas souvent…

–       Bah une entreprise c’est pareil, tu peux être le dernier des nuls, si tu fais preuve de bonne volonté les gens t’apprécient. Ils savent qu’ils peuvent compter sur toi, ils t’aident quand t’es dans la merde. La bonne volonté c’est la clef de tout.

Frank ne savait plus quoi dire. Il y avait une sorte d’enthousiasme dans ce qu’il disait, comme le manager de chez Mc Do mais en mieux, en plus vrai. On avait envie d’y croire.

–       Et toi je crois que t’es pas le dernier des nuls… alors on y va ?

 

 

Ils prirent la voiture de Frank pour descendre à Lyon. Il paya également l’essence et le péage. Du voyage l’autre ne lui adressa pratiquement pas la parole, sauf pour lui dire de s’arrêter là ou là et lui faire répéter son rôle, ce qu’il attendait de lui. Quand on serait en ville, il garait sa voiture dans le parking de la gare Part Dieu et en volerait une sur place. Après quoi il se chargerait de s’en débarrasser et reprendrait sa voiture comme si rien ne s’était passé. Mais avant de partir, il le fit s’arrêter devant un café et alla récupérer un sac. Au bruit métallique que faisait le sac, il n’avait pas besoin de beaucoup réfléchir pour savoir ce qu’il y avait dedans. Ca le désolait, ça l’effrayait, mais il avait peut-être encore plus peur de son compagnon. Peut-être parce qu’il semblait parfaitement détendu, comme s’ils partaient pour un voyage d’agrément, comme s’ils allaient vraiment rendre une visite amicale à Roger. Comment ils avaient su ? Probablement Rachid quand il avait parlé à Jacky. Ce crétin avait probablement plus ouvert sa bouche qu’il ne le disait. Les camés étaient tous pareil, on ne pouvait pas leur faire confiance. Quelle idée lui avait pris de le mettre dans la combine ? Il aurait eu mieux fait d’écouter Roger. Et maintenant Roger allait payer pour sa connerie, encore une fois, une fois qui serait la dernière. Il se sentait comme une merde.

–       C’est sa copine ?

–       Oui.

–       Elle a quel âge ?

–       Je ne sais pas, vingt deux, vingt cinq ans.

Estéban sourit en regardant Roger sortir de la Tour Rose au bras d’une jolie brune.

–       Quelle énergie, j’espère que je serais comme lui à son âge. Ils vont où tu sais ?

–       Il la raccompagne, elle vit en coloc.

–       Okay, suis le mais garde tes distances.

Ils se tenaient dans la Honda qu’il avait volée au premier sous-sol du parking. Ce n’était pas la première voiture qu’il barbotait, ni la première sur laquelle il tombait avec les portières non verrouillées. Les gens étaient souvent plus distraits qu’ils ne le pensaient eux-mêmes. Roger les conduisit jusque à la Croix Rousse, une longue rue avec au bout une épicerie ouverte une partie de la nuit. Il lui dit de se garer et prit le fusil Mossberg qu’il avait sorti du sac et monté en chemin. Le fusil était chargé au plomb de 12 Spéciale Police. Il sorti de la voiture, posa le canon de l’arme sur le toit de la Honda et visa. Roger se tenait devant un porche qui disait au revoir à sa petite amie. Sa voiture était garée juste à côté en double file. Il attendit que la fille entre pour retourner vers son véhicule. Estéban tira à hauteur de la vitre latérale. La détonation fit un bruit sec, les vitres explosèrent puis on entendit Roger qui hurlait de douleur. Sans se presser le tueur, rechargea, fit le tour de la voiture et épaula son fusil. Roger nageait dans son sang, le ventre ouvert, les intestins à l’air, les mains crispés sur son ventre qui essayaient d’empêcher ses boyaux de décamper, allongé dans un nuage de débris de verre. Il visa la tête. Après ça ils devaient se séparer, Frank de se débarrasser de la voiture, récupérer la sienne et rentrer à Paris.

–       Après cette affaire tu ne me reverras plus, du moins je te le souhaite, je serais désolé pour toi qu’on soit obligé de se revoir. Tu m’as compris ? Lui avait-il dit quand il était revenu avec la Honda.

Oui il avait compris, lui non plus ne tenait pas à revoir ce type, ni aucun des représentants du Sacristain. Il était triste pour Roger, comme il l’était pour Rachid mais au fond, comme n’importe qui à sa place, martyr excepté, il préférait que ça soit eux plutôt que lui. Il le raccompagna dans le centre à deux pas de Bellecour.

–       Tu sais ce qui te reste à faire ?

–       Oui.

–       Dis-moi.

Il lui avait fait répéter au moins trois fois tout le déroulement de l’affaire, avant, pendant, après, comme s’ils allaient faire le braquage du siècle et pas juste tuer ce pauvre Roger. Frank soupira comme quand il était en classe et que la prof d’anglais essayait de lui faire dire que Brian était dans la cuisine.

–       Je bazarde cette voiture, je vais chercher la mienne et je…

Estéban lui tira deux balles dans la tête puis une dans le cœur avant de jeter le 22 dans la voiture et de prendre la direction de la place comme si tout ça ne le concernait pas. Il emprunta le métro jusqu’à Part Dieu, loua une chambre pour la nuit, appela chez lui pour avoir son fils au téléphone avec lequel il babilla le temps que madame mette le holà. Dormi tôt et reparti le lendemain par le premier TGV.

 

 

 

L’avocat ne l’attendait pas dans sa voiture pour une fois. Il lui avait donné rendez-vous à la brasserie du Drugstore Publicis. Il l’attendait au comptoir devant un club sandwich et un écran 16/9ème, Macron plein cadre.

–       « Nous ne céderons rien à la peur, nous ne céderons rien à la division, nous ne céderons rien au mensonge, nous ne céderons même rien à l’ironie, à l’entre-soi, à l’amour du déclin ou de la défaite. Je sais cette ferveur que vous portez, je sais ce que je vous dois. Et je sais ce soir ce que je dois à mes compagnons de route, à mes amis, à ma famille et à mes proches. »

–       Nous ne céderons rien à l’entre-soi, cette bonne blague, commenta Estéban en se posant sur son tabouret. Il sait ce qu’il nous doit… alors qu’il doit tout à l’entre-soi et à nous rien.

–       Il a été élu, fit remarquer l’avocat.

–       Non, il a été fabriqué.

Sur l’écran Emmanuel Macron continuait avec entrain.

–       « Ce ne sera pas tous les jours facile, je le sais. La tâche sera dure. Je vous dirai à chaque fois la vérité. Mais votre ferveur, votre énergie, votre courage toujours me porteront. »

–       L’homme providentiel, le héros, ils nous ont tous fait le coup pendant les élections, continua de se moquer Estéban. Mais oui tu vas nous protéger contre les méchants et tu vas te battre pour nous…

–       « …Je vous protégerai face aux menaces. Je combattrai pour vous contre le mensonge, l’immobilisme, l’inefficacité, pour améliorer la vie de chacun. Je respecterai chacune et chacun dans ce qu’il pense et dans ce qu’il défend. Je rassemblerai et je réconcilierai car je veux l’unité de notre peuple et de notre pays. Et enfin, mes amis, je vous servirai… »

Estéban montra l’écran du doigt puis regarda l’avocat d’un air entendu

–       Et attention, il va nous servir avec humilité….

–       « Je vous servirai avec humilité et avec force… »

–       Fabuleux non ?

L’avocat avait voté pour le président, l’ironie du tueur le dérangeait, il changea de sujet.

–       Alors tout est enfin en ordre ?

–       Comment ça enfin ?

–       Ca a prit du temps.

Estéban n’en croyait pas ses oreilles.

–       Je suis assez aimable pour venir jusqu’ici, vos amis discutent pour tout, et vous me dites que ça a prit du temps ?

–       Aimable ? Vous appelez ça de l’amabilité ?

–       Parfaitement, je suis un homme aimable qui aime rendre service aux gens, les arranger, leur faire plaisir.

–       Bah voyons…

–       Vous savez quoi ? payez-moi plutôt.

L’avocat glissa une enveloppe sur le comptoir que le jeune homme fit aussi tôt disparaitre sous sa veste avant de se lever.

–       Vous allez compter ?

–       Je vais pisser, une objection ?

Il revint quelques minutes plus tard, le président était de retour à l’écran.

–       Il manque de l’argent.

–       Ils ont discuté de ça, ils m’ont dit de vous expliquer que dix par personne c’est tout ce qu’ils pouvaient payer.

–       On avait dit 45 dès le départ.

–       Oui mais normalement le Sacristain aurait prit dix lui, donc trente au total, sans compter le prix que nous a couté le Nantais, la fille qu’on a dû dédommager, ça fait des frais supplémentaires. Si ça pose un problème il faut que vous voyez ça avec le Sacristain, ça aussi ils m’ont dit de vous le dire.

–       Le Sacristain est mort, il est mort cette nuit.

L’avocat ne s’attendait pas à celle là. Et ça ne lui plaisait d’autant pas que maintenant ça le plaçait directement entre ses clients et ce type.

–       Mes tarifs sont fixes et non négociable, vos patrons n’ont pas envie que je leur en parle en personne.

–       Allons, les affaires sont une question de relationnel vous savez ?

Estéban fixa l’avocat comme s’il l’avait insulté

–       Vous m’avez prit pour un français ?

–       Je vous demande pardon ?

–       Je suis pas ici pour être le mec le plus sympa à la machine à café, je suis ici pour me faire payer. C’est 45 et ce n’est pas négociable.

–       C’est ça pour vous un français ? le gars sympa à la machine à café ?

–       Non c’est seulement la façon de voir les choses dans ce pays, c’est pas de savoir si le boulot est fait qui passionne, c’est de savoir si le mec qui le fait est sympa.

–       Quel cynisme…

Devant eux le président concluait son allocution d’investiture.

–       « Je vous servirai au nom de notre devise : liberté, égalité, fraternité. Je vous servirai dans la fidélité de la confiance que vous m’avez donnée. Je vous servirai avec amour. »

–       Vous entendez ça ? Liberté, égalité, fraternité, c’est ça être français, l’amour de la liberté.

–       Vous rigolez ? Liberté d’aller au PMU, égalité devant le Ricard et Fraternité pour l’apéro, le reste c’est des conneries. Vous savez ce que c’est que ce pays ? un grand hypermarché avec des champs et des rond point entre les deux, tenu par des fils de notaire et des enfants de châtelains, payé par des mecs qui se font traiter d’assisté s’ils perdent leur boulot et vendu à des familles de milliardaire qui vivent en Suisse ou en Belgique. Alors maintenant arrêtez le baratin et payez.

En Marche ! 2.

« Le monde et l’Europe ont aujourd’hui, plus que jamais, besoin de la France. Ils ont besoin d’une France forte et sûre de son destin. Ils ont besoin d’une France qui porte haut la voix de la liberté et de la solidarité. Ils ont besoin d’une France qui sache inventer l’avenir. Le monde a besoin de ce que les Françaises et les Français lui ont toujours enseigné : l’audace de la liberté, l’exigence de l’égalité, la volonté de la fraternité… » L’avocat coupa la radio, un homme tapait à la vitre. Il était garé au pied d’une bretelle d’autoroute, quelque part en proche banlieue, il pleuviotait, il aperçu le visage d’un trentenaire, beau garçon qui lui souriait. Qu’est-ce qu’il lui voulait ? L’avocat appuya sur le bouton de la télécommande, abaissant la vitre.

–       Salut, fit le type sans lâcher son sourire.

–       Oui, je peux vous aider ?

–       Je ne suis pas venu pour le paysage vous savez, et il pleut.

L’avocat ouvrit brièvement la bouche de surprise.

–       Vous êtes Estéban c’est ça ?

–       Pourquoi vous venez ici pour le paysage vous ?

–       Euh…

–       Ouvrez la porte je vous prie, j’ai horreur de la pluie.

En entrant il s’aperçut que l’homme était plus jeune qu’il ne l’avait d’abord cru, peut-être à cause de sa tenue. Vingt cinq ans tout au plus, vêtu d’une veste en daim et d’un pantalon beige, chaussure de sport élégante, teeshirt noir. Les choses ne trainait jamais avec le Sacristain, il avait déjà délégué des gens à la salle de jeu, des gens qui avaient posé des questions, fait concorder les témoignages, des gens dont ce jeune homme à côté de lui et en qui le Sacristain avait parait-il entière confiance.

–       Pardon, je ne vous avais pas vu.

–       Il n’y a pas de mal.

–       Le Sacristain a dit que vous étiez l’homme qui nous fallait.

–       S’il l’a dit…

–       Comment va-t-il ?

–       Pas terrible.

L’avocat avait l’air sincèrement désolé,

–       Aucune amélioration en vue ?

Estéban soupira.

–       Les médecins veulent tenter une opération de la dernière chance mais il en marre de se faire charcuter.

–       Je comprends… et Marie comment va-t-elle ?

–       Ca va elle tient le coup, c’est une fille de la montagne, fit le jeune homme comme si ça expliquait tout, mais l’avocat savait de quoi il parlait, il était corse lui-même.

–       Nous avons ce problème donc…

–       Oui.

–       Qu’est-ce qui s’est passé exactement ?

–       Deux petits mecs, des jeunes, avec des gants Mappa et des cagoules de moto, un blanc, un méditerranéen.

–       Des gants Mappa ?

–       Oui, roses.

–       Roses ? Misère… Des amateurs.

–       Sans doute.

–       Vous croyez qu’ils ont eu de la chance ou qu’il y a quelqu’un derrière ?

–       Je pense que des garçons qui sont assez idiots pour jeter leurs gants dans la cour, passer sans cagoule devant quatre témoins, repasser devant ces quatre témoins avec deux sacs et des mines à faire peur, ne sont pas assez malin pour ne pas avoir quelqu’un pour leur dire quoi faire.

L’avocat sourit.

–       Je vois, de vraies brelles, vous croyez que Costa est derrière tout ça ?

–       Non, je connais Costa, il est beaucoup trop malin pour faire deux fois la même bêtise. Et il n’engagerait certainement pas ce genre d’amateur.

–       Une équipe indépendante donc.

–       Sans aucun doute, raison pour laquelle il faut que Costa parte.

L’avocat ne comprenait plus rien.

–       Hein, mais si c’est des indépendants pourquoi il faut qu’il parte ?

–       Quand ils ont fermé les salles et les cercles suite à son braquage, au bout de trois semaines les gars ont commencé à ruer dans les brancards, obligé à rester chez eux avec bobonne c’était trop pour leurs nerfs, la discipline a commencé à se relâcher. Vous vous souvenez de ça ?

Oui, il s’en souvenait mais il était surpris que ce jeune homme en parle comme s’il l’avait vécu, quel âge avait-il exactement ?

–       On ne peut pas se permettre que ça se reproduise, pas en ce moment. Or si ça s’ébruite, qu’il s’est fait braquer deux fois, qu’il soit coupable ou pas, il y a forcément une bande qui va vouloir tenter sa chance. Vous savez comment c’est, quand un animal est blessé, il vaut mieux l’achever que le laisser aux charognards non ?

Il entendait son point de vue et ça se tenait mais les choses n’était pas aussi simple, lui aussi avait des obligations et des ordres. Avocat, conseillé, messager pour des clients très variés mais dans un nombre restreint de domaines et avec de considérables moyens.

–       J’ai peur que ça ne soit pas aussi simple.

–       Comment ça ?

–       C’est les Hautes Seines vous comprenez, ils sont un peu pointilleux sur le sujet des disparitions.

–       Les Hautes Seines ? c’est eux qui tiennent ?

–       J’en ai peur, l’argent était à eux.

–       Ah… et donc ?

–       Ils veulent que vous parliez à Costa.

–       Quoi ? Mais pourquoi vous voulez faire ça !? Le pauvre gars, il n’a rien fait je vous dis.

–       Ils ont insisté, juste une discussion.

Estéban le dévisagea.

–       Sévère comment ?

L’avocat soupira.

–       Comme vous estimerez nécessaire.

Le jeune secoua la tête, visiblement contrarié parce qu’on lui demandait.

–       Mais pourquoi vous ne pouvez pas le laisser partir proprement !? Pourquoi il faut que ça passe par là !?

–       Juste une discussion, insista l’avocat.

–       Ah mais arrêtez, vous savez comme comment ça va se terminer pour lui alors pourquoi lui infliger ça !? C’est pas suffisant de se retrouver à porter le chapeau pour des amateurs !? Vous voulez en plus lui faire mal ?

–       Je sais, je connais Costa vous savez, ça ne me plait pas plus qu’à vous, mais ils sont comme ça, ils ne prennent jamais ce genre de décision à la légère, il leur faut des évidences, des certitudes…

–       Et la seule certitude qu’ils auront au bout du compte c’est qu’ils seront obligés d’éliminer un innocent.

L’avocat ne sut quoi répondre à ça, le jeune homme le quitta sans ajouter un mot.

 

 

Il pleuvait abondamment cette nuit là quand les frères Angelo, Tony et Marco pénétrèrent dans la rue où vivait Antoine Costa. Ils se connaissaient raison pour laquelle Marco prédisait que ça allait bien se passer, qu’il connaissait les règles. Avis que contestait l’ainé derrière ses lunettes carrés, ses muscles taillés à la fonte, son cou de taureau et sa mauvaise humeur du soir. Qui les aurait croisé par cette nuit pluvieuse n’aurait vu que deux jeunes hommes saints et sportifs aux cheveux courts dont un portant des lunettes de vue. Tony avait perdu aux courses deux fois de suite dans l’après-midi et sa petite amie ne s’était même pas montrée disponible pour le sucer. Et puis il pleuvait, et puis ils étaient montés de Marseille et il détestait Paris, bref Marco connaissait la chanson, si rien ne se passait droit il ferait tout de travers rien que pour faire chier le grand, Estéban.

–       Bon Dieu tu me cagues tu sais, tiens met la radio plutôt au lieu de te passer les nerfs sur moi.

Comme cela arrive quelque fois dans les fratries quand le petit est plus malin que le grand, Marco avait de l’ascendant sur son frère. Tony obéit sans réfléchir.

–       « Je convaincrai nos compatriotes que la puissance de la France n’est pas déclinante, mais que nous sommes à l’orée d’une extraordinaire renaissance, parce que nous tenons entre nos mains tous les atouts qui feront et qui font les grandes puissances du XXIᵉ siècle. Pour cela, je ne céderai sur rien des engagements pris vis-à-vis des Français. Tout ce qui concourt à la vigueur de la France et à sa prospérité sera mis en œuvre : le travail sera libéré, les entreprises seront soutenues, l’initiative sera encouragée… »

–       Ah putain de Macron ! S’exclama Marco en coupant net la radio.

–       Putain d’enfoiré, il nous a volé la victoire !

–       Che victoire ? de quoi tu parles ?

–       Marine de qui d’autres, il nous a volé la victoire, Fillon c’est un coup des socialistes pardi !

–       Mais arrête un peu tes conneries, tout ça c’est de la merde, qu’est-ce que ça aurait changé qu’elle passe tu veux me dire ?

–       Tout, dit Tony d’un ton catégorique.

Le cadet pouffa.

–       Tout pour qui ? Pour les Le Pen ou pour le pays ?

–       Pour le pays évidemment !

–       Mais mon pauvre Tonio tu sais pas qu’ils sont pourris, tu sais avec qui ils fricotent les Le Pen quand même ! Tu vas pas m’obliger à être mal élevé en disant les noms quand même !?

–       Arrête, c’est pas pareil ça, c’est pas comme les autres, c’est pour le bien du pays, on est des patriotes nous !

–       Je dis pas que vous pensez pas à la Corse, je dis que vous vous trompez d’allié.

–       Et alors tu crois que c’est mieux lui ! Fit rageusement son ainé en montrant la radio.

–       Tant que c’est pas pire, soupira Marco alors que le 4×4 de Costa passait devant eux.

–       Le voilà.

–       Il est rentré directement chez lui.

–       Il a peut-être eu une longue journée.

–       Fais chier cette pluie, putain l’a pas intérêt à faire chier, dit Tony en sortant de la voiture.

C’était Marco qui tenait l’arme, ils étaient censés l’emmener en promenade, le secouer un peu et le laisser sur place pour lui faire les pieds. Rien de plus. Mais cela ne se passa pas comme prévu. Oui Costa connaissait les règles et c’était bien pour cette raison, parce qu’il avait merdé une fois qu’il savait que ce moment pourrait arriver. Mais allons donc, qui pouvait le croire assez bête pour commettre deux fois la même erreur ? Se voler lui-même alors qu’il avait des parts ailleurs et que le manque à gagner lui couterait plus que ce qu’ils avaient ramassé ? C’était stupide et même presque insultant.

–       Pourquoi vous faites ça les gars ? Vous savez que j’y suis pour rien merde !

Mains en l’air, un pied hors du 4×4 essayant de trouver de la compréhension dans l’œil de Marco.

–       Tu vois je t’avais qu’il ferait chier, dit Tony. Il pleut mec, descend de là et suis nous !

Bien entendu qu’ils se doutaient qu’il n’y était pour rien cette fois. Il était joueur mais pas suicidaire, mais qu’est-ce qu’ils y pouvaient eux ? Ils n’étaient que des employés, des presse-boutons, pourquoi il essayait de parlementer avec eux ? Pourquoi il ne se contentait pas de prendre les choses comme un homme, encaisser et qu’on en reste là ?

–       Mais j’ai rien fait je vous dis ! Vous le savez !

–       Descends et ferme là, ordonna Marco.

Costa obéit à contre cœur, on lisait de la peur maintenant dans ses yeux, de la peur sans fard, aussi sincère que les mots qui sortaient de sa bouche.

–       Pourquoi j’aurais fait un truc aussi stupide, ça va me couter plus cher que tout ce qu’on a perdu !

–       Ta gueule et avance !

Ils le firent grimper à l’arrière de la voiture et démarrèrent.

–       C’est dingue, c’est complètement dingue, le Sacristain me connait, pourquoi je ferais ça !?

Marco se retourna, pistolet pointé vers sa poitrine.

–       Tu fermes ta bouche oui ou merde !?

Dit d’une voix suffisamment forte, avec assez de conviction dans le regard pour qu’il se tue le restant du voyage. Ils l’emmenaient, pas pour le tuer sans quoi ils ne l’auraient pas emmené du tout, ils l’auraient séché dans la rue pour l’exemple. Autant ne pas tenter le diable. Il n’avait pas envie de se faire secouer, taper ou rien, mais certainement encore moins de mourir. Tony alluma la radio, encore Macron.

–       « Nos institutions, décriées par certains, doivent retrouver aux yeux des Français l’efficacité qui en a garanti la pérennité. Car je crois aux institutions de la Vᵉ République et ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’elles fonctionnent selon l’esprit qui les a fait naître. Pour cela, je veillerai à ce que notre pays connaisse un regain de vitalité démocratique. Les citoyens auront voix au chapitre. Ils seront écoutés…. »

–       A propos d’institution j’espère que le commissaire va nous pistonner à la brigade, fit Tony en coupant la radio.

–       Y’a pas de raison on est bien noté, tiens gare toi là.

Un parking de supermarché désert quelque part aux alentours de la capitale. La pluie continuait de tomber, invariablement, froide, drue comme elle pouvait être à cette saison.

–       Sort, dit Marco en lui faisant signe du bout du canon, la pluie qui dégoulinait sur les lunettes de son frère derrière lui.

–       Mais ça sert à rien, vous savez bien les gars, c’est des conneries, j’ai rien fait ! Insista Costa.

–       Sort et ferme là.

–       Mais putain pourquoi ?

Cette fois Tony perdit patience, l’arrachant de son siège par les épaules et le jetant par terre.

–       Parce qu’on te le dis !

–       Bordel Costa, pourquoi tu fais des histoires ? tu sais comment ça se passe ! Protesta son frère.

–       J’ai rien fait, soliloqua l’autre en baissant la tête.

–       Oh putain y me casse les couilles fit Tony en le relevant et le jetant contre la portière. Costa se rattrapa au rétroviseur.

–       Bon alors c’est qui ? Fit Marco.

–       Je sais pas, j’ai rien…

Il ne termina pas sa phrase, le souffle coupé par le coup de poing que Tony venait de lui flanquer dans le foie.

–       C’est toi ? Dis nous que c’est toi qu’on en finisse.

–       N… non… c’est pas moi…

Cette fois le coup de poing le cueilli au visage, lui faisant éclater la lèvre inférieure et le renvoyant par terre sous le choc.

–       C’est qui si c’est pas toi ?

–       Je sais pas, j’ai rien fait ! Gémit Costa, je vous jure putain.

Cette fois ce fut Marco qui perdit patience.

–       Oh putain, relève le, relève le !

Tony l’attrapa par les cheveux et l’obligea à se redresser avant de lui bloquer les bras derrière la tête. Marco frappa de toute ses forces, une fois, deux fois dans l’estomac, avec pour résultat de le faire vomir. Une belle gerbe qu’il évita de justesse alors que Tony le laissait retomber sur ses genoux. Il dégueulait tout en pleurant.

–       Arrêtez ! j’ai rien fait je vous dis ! J’ai rien fait s’il vous plait arrêtez !

–       Putain de salope ! Il sait même pas se tenir ! Fit Tony.

–       Y me dégoute.

Il lui flanqua son pied en pleine figure avant de se mettre à le frapper à coup de talon, dans les côtes, au visage, dans les épaules. Costa se protégeait comme il pouvait, il ne protestait même plus, il gémissait, pleurait, vomi, sang et morve barbouillant son visage mêlé à la pluie. Marco s’accroupi et continua de le frapper, lui écartant les bras pour mieux atteindre son beau visage bronzé et parfait, lui faire sauter les dents de devant, lui pocher les deux yeux, jusqu’à ce que ses bras commencent à lui faire mal, qu’il finisse par réaliser qu’il était trempé jusqu’à l’os. Tony se marra.

–       Putain heureusement que c’est moi qui était de mauvaise humeur.

–       Oh ça va.

Ils remontèrent dans la voiture, l’abandonnant là, secoué de sanglot, le visage et les mains maculés de sang, de bleus, d’écorchures, sa chemise déchirée et souillée.

 

 

Quelque part dans la rue une télé raisonnait, le nouveau président parlait.

–       « Les Françaises et les Français qui se sentent oubliés par ce vaste mouvement du monde devront se voir mieux protégés. Tout ce qui forge notre solidarité nationale sera refondé, réinventé, fortifié. L’égalité face aux accidents de la vie sera renforcée. Tout ce qui fait de la France un pays sûr, où l’on peut vivre sans avoir peur, sera amplifié. La laïcité républicaine sera défendue, nos forces de l’ordre, notre renseignement, nos armées, réconfortés. »

Rachid marchait tranquillement dans la rue quand les flics très réconfortés débarquèrent de nulle part. Des mecs de la BAC avec tout leur attirail de cowboy bien visible. L’égalité face aux accidents de la vie hein ? ca faisait son troisième contrôle depuis le début de la journée, trois accidents de la vie comme qui dirait, bien que dans son cas ça aurait de ne pas être contrôlé une seule fois dans une journée qui aurait été un accident, une étrangeté, une occurrence. Les flics ne firent pas dix pas avant de le regarder bizarrement, l’air dégouté.

–       Eh toi là ! T’as tes papiers ? lui fit un des flics avec un signe pour qu’il s’arrête.

–       Pourquoi ? J’ai rien fait !

–       Je te demandes pas si t’as fait quelque chose, je te demande si t’as tes papiers.

Rachid en avait assez, il avait passé une nuit et une matinée de merde, littéralement pour ainsi dire, Avait déjà eu deux fois affaires aux pandores, deux fois à monter des bateaux, subit leur question et il ne s’était pas encore fait un shoot de la journée.

–       Ouais, ouais je les ai, z’avez qu’à les prendre.

–       Pardon ?

–       Je dis vous z’avez qu’à vous servir c’est dans ma poche de dedans.

Les deux flics échangèrent un regard puis le premier demanda pourquoi il puait autant.

–       T’es en manque ? t’as chié dans ton benne ?

Pourquoi ils avaient besoin d’être désobligeant comme ça ? Pourquoi c’était toujours sur eux, les arabes, les africains en général que ça tombait ? Salaud de racistes ! Il parait qu’ils avaient tous voté pour Le Pen chez les poulets, ça ne le surprenait pas plus que ça.

–       Non je suis clean en ce moment, c’est à cause que je travaille dans un élevage.

Pas la peine leur raconter des cracks sur le fait qu’il se défonçait, il savait que ça se voyait.

–       Un élevage ? Où ça ton élevage ?

Oh, la, la mais qu’est-ce qu’ils étaient chiants aujourd’hui !

–       A Trappes, dit-il sans réfléchir.

–       T’es en train de nous raconter que tu vas jusqu’à Trappe pour bosser ?

–       Bah ouais.

–       Arrête de nous prendre pour des jambons et radines toi par là.

Il se raidit, il n’avait pas du tout envie qu’on le fouille, il avait même fait exprès de pas se changer pour que ça les décourage. Il hésita, réfléchissant à ses chances de s’enfuir devant ces deux là. Putain ils le rattraperaient en moins de deux. Et puis soudain, sauvé par le gong.

–       Alpha j’écoute…

Un appel visiblement urgent, avant de filer ils lui lancèrent d’aller se laver que ce n’était pas acceptable de puer autant et de prendre les transports. Rachid les regarda partir en soupirant de soulagement. Il avait un ballon sous les couilles remplit de la poudre qu’il s’était acheté avec sa part du braquage. La dope était cachée dans une cave d’un immeuble dont il avait le code, il avait hâte de la tester. Le mec avec qui il avait acheté était un gitan, un gars de confiance qui avait toujours de la bonne. De la turc, directement importée des Balkans, il en salivait d’avance. L’ascenseur était en panne, comme d’habitude, il se tapa les six étages jusque chez Frank en maudissant celui qui avait bousillé l’ascenseur, l’office HLM qui ne l’avait pas fait réparer et le pays tout entier de permettre à des mecs comme eux de vivre leur tiers monde à domicile. Il parvint devant la porte de l’appartement presque violet, le souffle aphasique, les yeux hors de la tête.

–       Putain mais tu pues la merde !

–       Ah m’en parle pas, c’est bon, là faut que je me pose !

–       Tu m’excuses si j’ouvre la fenêtre c’est pas tenable, c’est une infection t’es arrivé quoi putain ?

–       Ah c’est à cause de ce crétin de Jacky…

–       Alors vous êtes descendu finalement ?

–       Ouais. Cet abruti devait se pointer avec une camionnette, il a pas réussi à en trouver une alors tu sais quoi sa super brillante idée ?

Frank sourit par avance, Jacky était une buse de réputation nationale, méchant, brutal, et con comme un orchestre de trisomique.

–       Non vas-y.

–       Un break Volvo ! Un putain de break Volvo, tu sais comment ça se traine ces veaux là !?

–       Ouais je vois, répondit Frank en rigolant. Combien vous aviez de clebs ?

Rachid arracha sa ceinture des passants de son pantalon.

–       Douze !

–       Douze !?

–       Douze putain de clebs dans un putain de break Volvo t’y crois ça !?

Il voyait déjà ça d’ici, la meute avec lequel il l’avait vu entrain de japper, pisser, chier avec ces deux ahuris en route pour Cannes.

–       Me dit pas que vous les avez pas fait pisser au moins !

Rachid extirpa la seringue sous blister qu’il cachait toujours dans sa chaussette, encore un truc qu’il n’aurait pas aimer que les flics découvrent.

–       Mes fesses oui, c’est tout juste s’il voulait bien qu’on s’arrête pour prendre de l’essence !

–       Putain quel malade !

Il ramena délicatement le ballon de ses couilles et l’ouvrit avec précaution. Versa la poudre dans une cuillère remplit d’un peu d’eau et chauffa le tout.

–       Je te jure, même quand on est arrivé il a pas voulu se poser à l’hôtel !

–       Il avait prit de la C. ou quoi ?

–       Nan y se poudre pas le nez Jacky, l’est né comme ça ce connard, speed c’est pas normal.

Rachid se garrotta le bras puis touilla encore un peu le liquide brun dans la cuillère jusqu’à ce qu’il n’y ai plus de bulle ou de grumeau. Il salivait, les yeux exorbités, excité comme s’il tenait devant lui le plus beau cul de la terre.

–       Vous les avez vendu combien finalement ?

–       Le tout ? Trois mille.

–       Tu vois je t’avais dit, il allait vous carotter.

–       Nan, y parait que c’est les tarifs d’après Jacky.

–       Bah tient.

–       Qu’est-ce tu veux, c’est la vie…

Il enfonça l’aiguille dans son bras et poussa doucement le piston. Le flash lui sauta à la figure et au ventre, violent, délicieux, orgasmatique, une montée violente et colorée comme il les aimait. Ouais c’était de la bonne, il ne s’était pas fait niquer sur ce coup là.

–       Vous êtes remonté quand ?

–       … hein ?

–       Vous êtes remonté quand ?

–       … c’matin…

–       Vous avez dormi là-bas alors ?

La came lui faisait piquer du nez, la voix de Frank le repêchait par à coup brusque, il ouvrit les yeux, dit d’une voix pataude.

–       Ouais, ouais, j’ai payé l’hôtel….

Sa tête repartait vers le bas.

–       Avec ta part sur les clebs ? A Cannes ? Putain t’as dû douiller.

Il se releva brusquement, le regarda, sourit, bref instant de lucidité

–       Nan, j’avais prit du fric avec moi

–       Ah… et Jacky t’as pas posé de question ? Je veux dire que t’ais du blé ?

Frank détestait quand il se shootait comme ça. Impossible dès lors d’avoir une conversation descente avec lui, l’attention d’un hamster, la capacité de concentration d’un poisson rouge. Frank en avait tâté autrefois, au sortir de l’adolescence, pour voir, mais il n’avait pas beaucoup aimé la sensation. La perte de contrôle, le coma, même le côté enveloppant, protecteur de l’héroïne ne l’avait pas convaincu. Mais au-delà de ça, il avait assez d’égo, de fierté personnelle pour refuser de tourner comme ça. Comme Rachid et tous les autres toxicos qu’il avait connu dans sa vie. Les crises de manque, les fièvres, les embrouilles, c’était pas son idée d’une bonne dope. La réponse mis quelques secondes de plus à parvenir jusqu’à sa conscience engourdie, il bavait un peu aux coins des lèvres.

–       Hein…. T’inquiètes, je lui ai dit que j’avais fait un coup….

Frank se raidit. Pourquoi il lui disait de ne pas s’inquiéter ?

–       Tu lui as dit quoi ?

–       Que j’avais fait un coup, répéta son copain comme un robot hors batterie.

–       Comment ça ? qu’est-ce que tu lui as raconté exactement ?

–       Pff rien, juste que j’avais braqué un…. Pfff.

Sa tête puis son tronc se mirent lentement à plonger vers ses genoux.

–       Un quoi Rachid ?

–       Hein ?

–       Un quoi qu’est-ce que tu lui as dit exactement ? Jacky travaille pour le Sacristain putain !

–       Hein ?

–       Qu’est-ce que tu as raconté à Jacky ?

–       …

–       Putain Rachid réveil !

–       Hé ?

–       Qu’est-ce que tu as dit à Jacky exactement ?

–       Hein…

–       Rachid !

–       Hein ?…. rien, rien, je lui ai rien dit, pas un mot putain !

Frank le regardait inquiet.

–       T’es sûr hein ?

–       Ouiiiii putain, chuis pas une buse putain…. Pffff…

Il le laissa là, à s’effondrer lentement sur sa chaise et alla se coller devant la télé pour se changer les idées.

–       « Affronter la réalité du monde nous fera retrouver l’espérance », ce sont les premiers mots du livre du président Macron, qu’il a pompeusement appelé Révolution, ce sont de belles paroles mais quand seront-elles suivit de fait ?

–       Marine Le Pen êtes vous entrain de dire qu’Emmanuel Macron ne regarde pas la réalité en face ?

–       Ca me parait évident non ? Les derniers attentats de Londres le démontrent ! Combien de temps encore allons nous laisser faire le massa…

Il appuya paresseusement sur le bouton de la télécommande. Il l’affrontait la réalité lui, et tous les jours encore, et ça ne l’aidait pas particulièrement à retrouver l’espoir. C’était l’inverse même. Oui ils avaient gagné une jolie somme, plus de cinquante mille euros à trois, avec ça il avait remboursé l’avance pour la bagnole, pourrait peut-être aller à Amsterdam se payer des petites vacances, ou dans le sud, et puis après quoi ? Seize mille euros c’était finalement pas grand-chose de nos jours et en même temps beaucoup trop quand on avait aucune idée de comment le dépenser intelligemment. Ou bien des idées d’ados, shit, pute, alcool, restau, ces conneries là, et il savait que d’ici même pas un mois il serait encore à sec. Investir dans la dope comme Rachid ? Il ne les sentait pas ces plans là, la came, le deal, c’était pas son genre de truc. Il avait bien vendu du shit en bas de sa tour à une époque mais c’était encore au temps béni où tout le monde n’avait pas sa Kalachnikov et des ambitions à la Tony Montana. Il se sentait à la fois trop vieux pour ces conneries et trop jeune pour réussir à faire ça sérieusement. Prendre une licence Uber, se faire du fric légitimement ? Beaucoup de gars du quartier s’y étaient mis. Un bon prétexte pour eux d’avoir une voiture neuve et pouvoir la justifier auprès des flics. Un moyen idéal également pour s’endetter jusqu’aux yeux et bosser douze heures par jour pour rembourser. La baise magique, tu payes pour bosser et t’es obligé de bosser pour payer tes dettes.  Peut-être que s’il réussissait à prendre des parts dans un kebab… seize mille boules, il ne lui en restait déjà plus que dix avec la Golf et l’assurance, est-ce que ça suffirait ? Il irait voir demain, il connaissait quelques gars.

 

 

–       C’est pas vrai !?

Estéban éclata de rire.

–       Je vous jure que si, et il lui a tout raconté en chemin, voulait montrer à son copain comment il assurait. Le vrai caïd.

–       Incroyable…. Douze chiens… Où ils vont chercher des combines pareilles ?

L’avocat souriait. De belles dents limées légèrement bleutées.

–       Aucune idée mais la bêtise n’a jamais entravé l’imagination au dernière nouvelle.

–       Vous trouvez ? Je crois plutôt que l’imagination demande une certaine part de génie au contraire.

–       Les publicitaires font bien des efforts d’imagination pour nous vendre leurs produits, vous y avez décelé récemment une trace d’intelligence ?

–       Certes, concéda l’avocat sans se départir de son sourire, et comment vous l’avez appris finalement ? C’est Jacky qui vous l’a dit je suppose.

–       Pour les chiens ou le gars ?

–       Les chiens.

–       L’odeur pardi !

–       Ah mon dieu, ah, ah, ah !

–       Je me dis des fois que ces gars font tout pour se faire coincer. Et vous savez quoi ?

–       Non ?

–       Il voulait que je l’aide à placer son argent à la banque, acheter des actions….

–       A la banque ? Oh c’est pas vrai.

L’autre rit de plus belle.

–       Incroyable hein ? Des bêtes de concours.

–       Mais quelle idée…

–       La folie des grandeurs je suppose.

–       Bon alors ils sont trois vous me dites ?

–       Oui, un certain Frank, Rachid, le tout piloté par Roger Karrouchi.

–       C’est pas ce libanais qui a prit six ans pour complicité dans un cambriolage qui a mal tourné ?

–       Pied-noir, pas libanais mais c’est lui oui.

–       Quelle idée lui a prit ? Tout le monde sait qu’il n’a pas les épaules pour ça, même lui je suppose ! En plus il a une famille je crois non ?

–       Oui… mais il a pensé que Costa ferait le pigeon idéal et qu’on ne chercherait pas plus loin….

L’avocat se rembruni.

–       A ce propos, qu’est-ce qui s’est passé avec lui ? On avait parlé d’une discussion ! Je suis allé le voir vous savez.

–       Oui je sais, ils ont eu la main un peu lourde.

–       Un peu ? Trois côtes cassées, une fracture du nez, la clavicule fêlée, dix points de sutures, le pauvre, c’était vraiment nécessaire ?

–       Je vous avais dit que ça serait inutile, et qu’est-ce qu’on a obtenu ? Rien.

–       Ce n’est pas lui.

–       Bah non, et ce n’est pas en discutant qu’on l’a appris.

–       Sauf que maintenant ils sont dans une situation intenable.

–       Ils l’étaient de toute façon, je vous l’avais dit.

–       Les législatives approchent, il va falloir de l’argent.

–       Bah oui, et beaucoup même, sinon terminé la boite au chocolat.

Estéban sorti une cigarette et l’alluma sans rien demander.

–       Ca vous dérangerait de ne pas fumer dans ma voiture s’il vous plait.

Le jeune homme le fixa, comment il comptait l’en empêcher exactement ? L’avocat serra les lèvres, contrarié.

–       Vous pouvez vous occuper de Costa ?

–       Oui.

–       Combien ?

–       Quinze mille.

–       Et pour les autres ?

–       Je vous fait les petits à dix, mais je ne fais pas Karrouchi.

–       Pourquoi ?

–       Je le connais , je connais sa fille, j’ai été témoin à son mariage.

–       Oh, et alors ?

Le jeune homme regarda l’avocat. La cinquantaine soignée, tempes grises, bronzé aux UV dans un élégant costume trois pièces visiblement sur mesure. Le genre qui devait aussi bien faire attention à sa ligne qu’à la courbe probablement ascendante de ses dividendes. Il traitait de la mort de personne comme il réglait les derniers litiges d’un divorce, une formalité tarifée. Et il devait en être ainsi de tout ce pourquoi les autres l’employaient, qu’il s’agisse d’aider un député à se dépatouiller d’une affaire judiciaire, placer un ami auprès d’un autre, organiser une évasion fiscale ou un marché truqué. Mais ce qui se passait en bout de chaine, comment ça se passait, il n’en n’avait probablement pas la moindre idée.

–       Vous avez déjà tué quelqu’un ? Demanda Estéban au bout d’un silence pensif.

–       Non.

–       La charge émotionnelle, elle est importante vous savez. Qu’on le veuille ou non, on retient des détails qu’on aurait préféré oublier, on garde des visages en mémoires, c’est invivable à la longue croyez moi. Et quand c’est une personne que vous connaissez c’est bien entendu pire.

L’avocat était surpris, il n’était pas le premier tueur à gage qu’il rencontrait mais bien le seul à lui avoir jamais fait ce genre de confidence. Par nature, ces gars là étaient généralement assez fermés, secrets, et totalement verrouillés au sujet de ce qu’ils ressentaient ou non.

–       Mes confrères donnent une fausse image d’eux-mêmes, continua Estéban comme s’il avait deviné dans ses pensées. Ca les rassure. Tout bien garder cloitré à l’intérieur pour ne surtout pas à avoir à penser à ce qu’on a fait. Je ne parle pas des malades mentaux ici bien sûr, les psychopathes c’est autre chose. Moi je préfère garder mes distances vous comprenez, tuer de loin, en douceur et vite.

–       Je vois. Vous proposez quoi en ce cas ?

–       Prendre quelqu’un pour Karrouchi, je me charge des autres.

–       Vous avez un nom en tête ?

–       Le Nantais

–       Le Nantais ? il est cher !

–       Pas en ce moment, je peux l’avoir pour dix milles.

–       Vous êtes sûr ? on dit qu’il a un peu baissé ces derniers temps.

–       Karrouchi ne lui donnera pas de mal

L’avocat ne semblait pas beaucoup plus convaincu mais puisque le Sacristain s’en remettait à son jugement…

–       Donc trois fois dix milles pour Karrouchi et ses zozos, et quinze pour Costa, Quarante cinq milles au total, c’est ça ?

–       Voilà.

–       C’est raisonnable. Je vais leur en parler.

–       Vous ne pouvez pas valider vous-même ?

L’avocat leva les yeux au ciel.

–       Si seulement… ils sont très… comment dire… administratif dans les Hautes Seines, vous voyez.

–       Bon, bon, okay, faites moi signe quand vous aurez le feu vert.

En Marche ! 1.

En Marche ! Gueule de premier de classe, sourire égoïne, l’œil bleu acier de la bourgeoisie conquérante avec son costard cintré à 500 boules et sa cravate en soie. En Marche ! La France de demain, la France ambitieuse comme un ragondin sous amphet, la France qui n’en veut mais on sait pas quoi. En Marche sur les arpions du lardon de Saint Cloud, la bourgeoise patriote et sectaire. En Marche vers l’Avenir Radieux du Président de la France Nouvelle. Yes we can en cocorico et tricolore. Enrichissez-vous, la France doit être une chance pour tous, soyez ambitieux, du travail nait la réussite. Ouais, ouais. Frank traversait le square désert et jonché de détritus de sa France à lui. Celle qu’il avait toujours connu et ne connaitrait sans doute jamais parce qu’il n’était qu’un pauvre branleur de petit blanc du pays oublié. Un pauvre branleur sans une thune, même pas pour prendre le bus et merde en ce moment les contrôleurs étaient à la chasse. A pied donc parce que sinon c’était les cons de la BAC qui rappliquaient. Il sentait le pauvre, les flics n’aiment pas cette odeur. Il sentait la taule aussi, le visage fouillé, un peu tendu, des jours et des semaines passés à trois dans neuf mètres carrés. Dix-huit mois c’est long, à tout âge, même quand on avait déjà passé la moitié de sa vie entre quatre murs. La moitié de sa vie putain ! Et il avait vingt neuf ans. Et il marchait, sur la nationale qui traversait la ville, protégé par une rambarde métallique couverte de graffitis parce qu’il n’avait pas une thune, à peine de quoi se loger dans un clapier en haut d’une tour dont l’ascenseur était régulièrement hors service. En Marche ! Vers où putain ? Il n’y avait pas d’horizon pour les mecs comme lui, rien, sauf la place Pasteur à deux kilomètres. La grande place sans banc pour pas que les cloches viennent se poser, avec sa statue conceptuelle moderne ses couilles peint en arc-en-ciel pour faire plus festif sous le ciel sperme de la banlieue parisienne, et où personne ne se rendait jamais sauf les dealers et les camés. Les crackers venaient acheter leur dose et allaient sur le bord de Seine se défoncer en regardant les péniches glisser sur leur reflet. En Marche vers crackland, défilant devant les panneaux publicitaires. Jambon authentique, les prix les plus bas, télévision 16/9ème extra plate à 999 euros seulement, tout doit disparaitre, le confort à petit prix, laissez vous séduire par le futur, votre banque, votre avenir, jusqu’au bout, dans les vapeurs d’essence, le long d’un trottoir rosâtre couvert de feuille mortes mouillées par la pluie du matin, jusqu’au bout jusqu’à crackland . Le sol était jonché de préservatifs usagés, mégots de joints, flacon de plastique écrasé sous un talon et qui avait contenu du crack, de paquets de cigarette crevés, de cannettes de soda parce que ces connards de dealers ne buvaient pas d’alcool, c’était haram. Frank sorti une cigarette, merde il n’avait pas de feu, et personne à l’horizon. Pas un rat, juste des tours, et les bagnoles qui défiaient sur la nationale.  Il rangea la clope après l’avoir tripoté nerveusement en regardant autour de lui. Trop tôt pour les camés, trop tard pour les travailleurs qui passaient par là pour aller à la gare. Il se sentait un peu lourd des bières de la veille, ou bien était-ce les pâtes froides qu’il avait mangé ce matin avec son joint ? Des pâtes matin, midi et soir, des pâtes, des pizzas de temps à autre, Mc Do, enfin Quick, parce qu’il préférait. Mauvaise bouffe, mauvaise bière, il n’y avait que le shit qui était bon dans son monde. Le shit venait du Maroc pour ce qu’il en savait, le reste de France, d’Europe, du pays d’En Marche, tout ce qui venait de par là puait, la poisse, l’exclusion, la périphérie du monde. Il sorti son portable de la poche de sa veste douteuse et consulta l’heure. Putain, déjà dix minutes qu’il était là, qu’est-ce qu’il foutait ? Il se mit à taper du pied, puis à faire des allés retours jusqu’à la statue sucre d’orge souillée de graffitis, personne n’en avait rien à foutre de leur sculpture de la modernitude épanouie par ici et nulle part dans cette ville avec ses bureaux d’intérim, son pôle emploi ouvert que le matin mais toujours plein ras la gueule pour apprendre à faire un CV ou se faire fliquer ses allocs par il ne savait quel go, conne comme un verre à dent. Ses banques, ses coiffeurs, plein de coiffeurs, six rien que dans le centre ville, ses deux commissariats, ses supers et ses hypers, sa zone commerciale. Le bout du monde traversé du soir au matin par des camions, des voitures entre Panam et la grande banlieue. Il allait et venait, en marche sur les capotes abandonnés et les spliffs écrasés, vers la statue, puis de retour vers l’horizon de tour, les pubs au loin sur les tours, en pestant après Rachid qui était en retard. Comme d’hab.

–       Putain c’est maintenant que t’arrives !? ca fait une plombe que je t’attends !

–       Ah commences pas, qu’est-ce que tu veux que je fasse si ça prend du temps pour qu’ils pissent ?

Il était entouré d’une meute de chien, de tous les genres, Chow Chow, loulou de Poméranie, labrador, cocker, berger belge, qu’il tenait en laisse avec ses deux mains. Rachid, son codétenu à Fresnes, grand, maigre, qui sentait la transpiration, avec de mauvaises dents et le teint terreux, toujours l’air de suinter d’une mauvaise sueur, la peau jaunâtre, les yeux globuleux, glissé dans un survêt bleu layette, un gros spliff graisseux au bec.

–       Et qu’est-ce que t’avais besoin d’amener tes putains de clebs bon Dieu ! Le gars nous attend !

–       Eh oh c’est de la thune, je vais pas les lâcher comme ça merde.

–       De la thune tu parles, ta combine à deux balles oui.

–       A deux balles ? Jacky c’est déjà fait deux mille boules putain. Quand on les descendra dans le sud, bam ! Cinq mille facile, après je commence à investir dans la dreu et je me fais dealer.

A une époque c’était les consoles, les téléviseurs, les trucs tombés du camion, à un autre les parfums, les chemises Lacoste made in Cambodia, à une autre les braquages avec un air soft ou un pistolet à grenaille, épicerie, buraliste, pharmacie. A une autre encore, le shit, les clopes, revendus à Barbes sous le métro, à Saint Ouen, sous lé métro, les portables volés, dans les ruelles de Montreuil derrière les puces. Une combine en chassait une autre, Rachid n’arrêtait jamais, une vraie usine à cash, s’il n’avait claqué les trois quart dans la dope il aurait presque pu devenir riche. Presque pu être crédible avec ses combines qui foiraient la moitié du temps, qui l’envoyait à la fraiche six mois, un an, la dernière avait été la plus longue, quatre ans à cause de la récidive. Maintenant c’était ça, des putains de clébard qu’il volait et comptait revendre aux riches sur la côte, une autre combine avec un marseillais et ce débile de Jacky. Tant pis, on y allait, il n’avait pas envie de faire attendre Roger. En marche !

 

 

–       Ouais je sais pas, c’est un bon coup, un coup qui se représentera pas deux fois, ton copain là je le sens pas… Roger leva la main vers Rachid. Sans t’offenser hein fils, mais comment dire… t’as pas l’air bien en forme.

–       En forme de quoi ? Qu’est-ce que tu racontes chef ? Je vais très bien, et toi ça va ?

Juste assez d’agressivité dans la voix pour lui faire rouler des yeux dans sa direction.

–       Ca va Rachid, qu’est-ce que t’as, reste tranquille tu veux.

–       Il pose des questions à la con ton pote, je vais très bien, je suis jamais malade !

Roger soupira. Petit gros, la cinquantaine olivâtre avec une calvitie qu’il avait camouflé en se faisant couper court comme c’était la mode maintenant, une touffe de poils blancs sous la lèvre inférieure pour faire dans le coup. Une chevalière en or au petit doigt, une chaïm en or suspendu au bout d’une chainette qui se perdait dans les poils blanchis de sa poitrine. Il aimait bien l’or Roger, les bretelles fantaisistes, les pantalons à pince, les chemises rayées commerciales, les pochettes de couleur, et le linge bien repassé parce qu’il tenait un pressing.

–       Dis nous au moins de quoi il s’agit, je te jure, il est cool, il est sûr, tu peux me faire confiance tu sais.

–       Te faire confiance ? Comme avec ton copain Steevy ? Je t’ais fais confiance sur ce coup là, tu te souviens ? et six ans plus tard j’apprends que ma fille va se marier, que Normal 1er est président, que le monde a changé mais que j’ai rien vu depuis mes quatre murs. Tu te souviens ?

Frank se mordit la lèvre, il n’aimait pas qu’il évoque cet épisode. Un cambriolage qui avait mal tourné à cause de ce crétin de Steevy. Tellement que les poulets n’avaient pas mit une semaine pour les retrouver. Heureusement la caméra n’avait pas filmé Frank, malheureusement Steevy avait une grande gueule et aucune envie de taper quinze piges pour homicide involontaire, cambriolage et recel. Il s’était cru dans un feuilleton ricain, il avait dit aux pandores qu’il voulait passer un accord, les autres avaient sauté sur l’occasion avant de le laisser au juge pour qu’il le croque. Il était encore à Fleury.

–       Oui je me souviens, bien entendu que je me souviens, je suis venu au parloir ou pas ?

–       T’es venu, oui t’es venu mais t’y étais un peu pour quelque chose n’est-ce pas, je l’aurais pas bien pris si t’étais pas venu, tu le sais ? Je sais que tu le sais.

–       Eh mais cousins qu’est-ce tu nous pèle le jonc ? Intervint Rachid. Mon pote est venu, t’as fait ton temps, on peut pas penser à l’avenir là, à maintenant, si tu nous racontais tonton, hein oui ?

Les yeux de Roger coulissèrent à nouveau sur son copain, meurtrier, patient mais meurtrier.

–       Arrête c’est bon je te dis Rachid, arrête !

–       Tu vois ce que je veux dire ? Ajouta Roger en faisant un signe de la main vers l’intéressé. Il sait pas se tenir. Le projet que j’ai faut savoir se tenir, le nerf solide, et surtout, surtout savoir fermer sa bouche.

Rachid s’agita sur sa chaise.

–       Eh mais lui bientôt il va me traiter de balance tu vas voir ! Chuis pas une balance chef, j’ai jamais pookavé moi, même à l’école je pookavais pas.

Il tapota sur l’avant-bras de Frank, son sourire jaune marron nicotine et carie en mode faux cul.

–       Mon daron m’aurait dépiauté si j’avais pookavé, je suis un fils de moi, un vrai.

–       Un fils de quoi fiston, on peut savoir ? s’exaspéra Roger en glissant un de ses pouces épais sous une de ses brettelles jaune à motif de Schtroumf, un cadeau de sa fille.

Leurs yeux se croisèrent comme dans un duel au soleil dans un western spaghetti, Frank leva la main, il n’avait pas envie de ça, il n’était pas venu pour que ces deux cons se mesurent la bite.

–       Quoi tu vas t’y mettre toi aussi ? Vous pouvez pas être sérieux tous les deux cinq minutes ? On est venu pourquoi putain !? Vous avez tous les deux une grosse bite, voilà ça vous va ?

Roger fit claquer sa bretelle sur son sein.

–       T’as pas tort, t’as pas tort mais là je préfère que tu trouves quelqu’un d’autre, tu vois comment on est lui et moi, on est déjà chien et chat, on travaille jamais bien quand on est chien et chat, ça t’occupes le citron, la confiance est pas là, tu me comprends ?

Frank soupira en jetant un coup d’œil agacé à son pote. Dehors on entendait les chiens aboyer. Il les avait attaché tous ensemble à un réverbère, un rond de poils qui battait de la queue, jappait, la truffe humide la robe soyeuse, au moins il ne pouvait pas lui reprocher de ne pas savoir choisir ses chiens, sauf que tout de suite on en n’avait rien à foutre. Tout de suite ce qu’il aurait préféré c’est qu’il sache fermer sa putain de grande gueule de taulard qui n’avait plus peur de rien parce qu’il s’était trop dérouiller à la shooteuse pour s’envisager un jour dépasser la trentaine.

–       J’ai besoin de ce taf Roger, tu le sais, putain j’ai même pas de quoi me payer le bus, je graille Lidl, la fuite d’eau dans la salle de bain pue la vase j’ai l’impression de prendre ma putain de douche dans le tuyau d’évacuation. Et quand j’allume cette putain de télé y’a cette putain de connasse de je sais pas son nom à gros nib qui cagole à Miami avec son putain de rose à lèvre et ses cheveux jaune Hallyday mon cul sur fond de plage et cocotier. Putain Roger j’en peux plus, Cette vie c’est quoi si c’est comme la rate ? Hein dis moi ? Faut que ça bouge Roger, faut que je me mette en marche comme y dit notre président. Je te jures y merdera pas, il assure ce mec, on était ensemble je t’ai dit.

–       Ouais bin je sais pas moi, je comprends ce que tu dis, j’entends, je suis d’accord mais faut pas merder ce coup ci, c’est autant pour toi que pour moi Frank, c’est du sérieux l’idée que j’ai faut pas se foirer. Alors si t’as pas trouvé mieux, si tu crois vraiment qu’il fera l’affaire, reviens me voir jeudi. Jeudi je te dirais.

 

 

Jeudi, samedi, lundi, dimanche, mardi, tous les jours était les mêmes quand on n’avait pas de blé, pas d’emploi, pas de pote à part ce con de Rachid et ses plans à deux balles, son caractère de merde. septembre ou mai, qu’est-ce que ça pouvait bien foutre quand on sortait presque jamais de chez soi à moisir dans les odeurs de vase et de pisse froide, de tabac, de shit, devant sa télé, dans son canapé frelaté acheté au Bon Coin, soixante boules. Noël, Jour de l’An, Pâques, l’Ascension, leur putain de 14 Juillet, Halloween ton cul en citrouille, qu’est-ce ça changeait quand le mieux qu’il pouvait espérer c’est de boire un godet ou deux au rade d’en bas pour le passage de l’année. La roteuse tiède, les cacahuètes entre une pute slovaque fatiguée de retour de mission, cinquante bites au compteur, et Michel le cuit du quartier, dix litres jour, la Gauloise au bec, à l’ancienne, ex chauffeur routier, chômeur en zigzag. Le CV discount.

–       Jennifer, tu pensais vraiment que j’allais vous laisser toi et Mark me déposséder de la société de mon père ?

–       Ce n’était pas ton père Jack, cela n’a jamais été ton père et tu le sais bien !

–       Peu importe, il m’a choisi comme héritier, pas toi !

–       Elle me revient de droit ! Tu l’as forcé à signer ce testament.

–       Ah, ah, ah, encore te faudra-t-il le prouver ma chère.

Regarder des américains choucroutés se chercher des poux en buvant du whisky à l’heure du déjeuner dans des verres comme des seaux en cristal, tout en se grattant les noix à travers son boxer, les yeux rivés sur les obus de conquérante de la Milf à mâchoire carrée, bras tenniswoman, bronzage orange et rouge à lèvres tellement pétard qu’il semblait laissé derrière chaque mot une trainée de poudre. Les yeux rougis, nuit blanche et pet’, la télé toute la nuit, la console de temps à autre. Avec il allait aussi sur le net, mater des pornos, les zappings sur Youtube, il avait essayé de s’inscrire sur Facebook mais qu’est-ce qu’il avait à dire, à raconter, à montrer ? Bonjour je m’appel Frank, je sors de taule, je vis dans une tour pourrie au milieu d’une banlieue galeuse ? Help me ? Laisses tomber. De toute façons, pour ce qu’il savait écrire… et puis il n’aimait pas particulièrement le cinéma non plus, la musique il y connaissait queue dalle, ses lectures c’était le gratuit qui trainait dans le bus. Non rien à foutre, juste la télé, quelques jeux, les pornos. Deux ans et six mois sans niquer dix-huit mois entre couilles.

–       La première fois j’étais gêné, une petite fuite, moi qui aimait tant nager, faire du sport, je n’osais plus, et puis j’ai découvert Confiance et la vie a repris tout son sens.

Zapper, terminer le shit dans une pipe cheap Made in China avec du tabac pour tube parce que c’était plus économique et moins gras que tabac à pipe. Aller voir s’il reste du café, s’apercevoir que non et râler parce qu’il va falloir se taper tout à pied comme d’habitude. Tant pis il irait plus tard, en chemin, au retour, enfin quand il serait temps pour lui de décoller, d’aller chercher Rachid, monter chez Roger, il avait rendez-vous vers une heure.

–       Je crois que c’est évident, le président Trump s’est lancé dans une logique de destruction de l’héritage Obama.

–       Je ne dirais pas de destruction, je dirais de réajustement, des réajustements nécessaires contenu de l’endettement américain.

–       Pardon de vous contredire Eric Zemmour mais l’Obamacare assure une couverture social pour plus de vingt millions de pauvres aux Etats-Unis.

–       Mais c’est ce qu’on ne veut pas comprendre en France, l’état-providence s’est terminé ! je le regrette, croyez-moi mais nous vivons au-dessus de nos moyens !

Dix-huit heures, quatorze, minuit, midi, une heure, vingt, qu’est-ce que ça pouvait bien faire quand on ne travaillait pas qu’on avait aucune vie sociale ? Les dealers terminaient à minuit, la dernière épicerie du quartier à une heure mais ne vendait plus d’alcool après vingt et une heures, le dernier métro pointait à minuit trente, après on était de la baise, mais on était de la baise de toute façon parce qu’entre le métro et les tours il y avait trois bornes, pas de bus et des coupe-gorges tous les cinq cent mètres. En dehors de ces horaires, qu’est-ce qu’on en avait à foutre de ça aussi ? il dormait quand il tombait épuisé, mangeait quand il avait faim, se branlait le plus souvent possible en regardant des boulards, pensant à des filles qu’il avait vu dans le poste. Des filles de la télé réalité des talk show, des filles qu’existeraient jamais dans sa vie, des filles qui ne regarderaient même pas une pauvre merde comme lui. Qu’est-ce qu’il avait pour une fille ? Qu’est-ce qu’il pourrait apporter, pas de blé, pas de vie, sa bite ? Son charisme de savate ? Restait les tapins. Ouais c’est ce qui restait, les tapins de la nationale. Enfin quand il avait de la maille, les quinze premiers jours du mois.

–       Très simple à utiliser Full Flexor vous permettra de dessiner et de renforcer chacun des muscles de votre corps avec une facilité déconcertante. Terminé les exercices longs et pénibles, avec Full Flexor, quinze minutes chaque mâtin suffit, et qu’est-ce que c’est que quinze minutes quand on veut se dessiner un corps de rêve avec Full Flexor. Grâce à sa gaine renforcée, Full Flexor vous permets des exercices gradués…

Garder la ligne, se gonfler les bras à la fonte, un coup de sport au réveil, la toilette, une branlette, un pet, le café avec le pet, un coup de téloche, un coup de GTA, super gangster à Liberty City, Kalach’ en pogne, mafia albanaise, chinetoque, super Scarface. Mais même là il n’était pas très bon, il passait les étapes à coup de cheat code récupéré sur le net, sans quoi il se tapait les missions taxi, les vols de bagnole, gymkhana sur le highway en écoutant Tito Puente, on s’y croyait. Mais qu’est-ce que ça changeait de la rate ? Rien, pareil, un ascenseur en panne en plus et la liberté… de consommer. Heureusement qu’il avait toujours été un bon petit voleur à la tire, le roi des hypers, sans quoi il n’aurait pas bouffé souvent.

–       Alors Marc qu’est-ce que vous nous proposez aujourd’hui ?

–       Du crabe à la Sichuan

–       Ah un plat chinois donc.

–       Oui, mais vous connaissez mon goût pour la cuisine du monde, alors je l’ai raccommodé à ma façon.

–       Avec du ketchup !?

–       Ce n’est pas tout à fait du ketchup ma chère Maryse, mais savez vous que mot ketchup vient du chinois Ket’ Siap ? sauce tomate ?

–       Non ? J’ai toujours pensé que c’était le nom d’une marque américaine.

–       Comme tout le monde Maryse, comme tout le monde.

Il avait perdu du poids depuis la prison, c’était le seul truc positif qu’il arrivait à retenir, en dépit des pâtes, des pizzas, toujours moins dégueu et gras que ce qu’ils servaient derrière les murs, quand on ne trouvait pas une crotte de rat entre les débris de bœuf. Fresnes s’était dégueulasse, pourri, une poubelle. Les murs pourris, les douches encore plus moisies que le plafond de sa salle de bain, des rats, des ordures partout, balancé des cellules, pas de ramassage ou presque, pas de personnel suffisant, des cellules pleines ras le plafond, la télé à quinze boules par mois, le paquet de BN à huit balles, mais du shit, de la c.c, de la dreu, des malbo chinoises à volonté. Défonces toi petite merde, défonces toi et oublies que tu resteras toute ta vie une petite merde blanche sur le talon du macro en marche. Et au fond c’était comme ça depuis qu’il était merdeux non ? il aurait dû s’y faire, s’occuper la tête avec autre chose que des ruminations, mais il allait avoir trente ans putain, il avait fait quoi de sa vie ? ca avait été quoi sa chance à lui ? L’école de la République ? Laquelle ? il s’était fait viré du lycée à seize ans, il n’y était plus jamais revenu. La réinsertion par le travail ? Putain…

–       Bon, cette fois t’es à l’heure au moins.

–       Il a une petite vessie, forcément

Toujours place Pasteur, quelques mecs qui trainaient ça et là, qui se demandaient. Rachid était venu qu’avec un seul chien cette fois, un asticot de yorkshire avec un petit nœud violet sur la tête.

–       Où est-ce que tu l’as trouvé celui-là ?

–       Dans le centre.

–       Et t’es venu du centre ville jusqu’ici avec ce clebs ?

–       On a prit le bus

Il l’imaginait avec sa tête de zombie, le chien sur les genoux comme une grand-mère esseulée, la gueule qu’avaient dû faire les gens.

–       Bon viens faut qu’on y aille, on va être en retard.

–       Ouais je sais pas…

–       Quoi tu sais pas ?

–       Je sais pas, je suis pas sûr que j’ai envie de venir.

–       Mais qu’est-ce tu m’emmerdes à la fin, t’étais d’accord, et puis d’abord t’as même pas de fric !

–       J’ai les chiens.

–       Les chiens, les chiens c’est des conneries les chiens putain ! Le marseillais va vous carotter.

–       Mais non tu verras.

–       Mais si.

–       Mais non, et puis j’ai rencard, et puis ce mec je le sens pas, c’est un pied-noir, je les aimes pas ces mecs, ils ont baisé l’Algérie.

–       Qu’est-ce que t’en as à foutre ? Tes darons sont tunisien putain !

–       Et alors ? C’est des frères, c’est pareil.

–       Vas-y arrête de me raconter des conneries !

–       Je te dis, je le sens pas ton pote, il fait la gueule, il veut pas de moi, y dit que j’ai l’air malade je sais pas quoi.

–       T’as pas l’air frais non plus, reconnais le.

–       Ouais bin ça empêche pas, moi j’ai un rencard, moi cette aprème je vais niquer.

–       Tes vaches de chez Tinder un jour elles vont te plomber la queue séropo.

–       Eh j’mets du plastoc qu’est-ce que tu crois !

–       Putain je croyais que tu voulais passer à autre chose que tes petits plans foireux, si Roger il se branche c’est que c’est du sérieux !

–       Mon petit cul aussi c’est du sérieux et là j’ai le choix du reste de ma journée, aller voir le vieux huileux et me faire traiter, ou me taper une fille…. Me taper cette poulette trop bonnasse ou bien rester assis sur mon cul à me faire insulter par un collabo de l’Algérie Française… non je t’avoue mon cœur balance vachement.

–       Tu fais putain de chier tu sais !

–       Voilà ce que je te propose, tu y vas, t’écoutes ce qu’il a à dire, et si toi tu penses que c’est un bon plan, je te filerais un coup de main. J’ai pas besoin de me faire traiter pour ça.

Putain, il y était allé sans lui finalement, et finalement c’était peut-être pas plus mal. Les deux ne s’étaient pas bouffé le nez, Roger et  lui avaient pu discuter.

–       Le JAP m’a collé un conseillé de probation, la réinsertion par le travail, toutes ces conneries. Putain un merdeux de vingt piges tout juste sorti de sa putain d’université que c’est son premier boulot et qui va m’expliquer comment je dois trouver le mien. Un grand con qui se croit vachement important et qu’arrête pas de dire que je fais pas assez d’effort. Putain y me colle chez Mc Do ce con, le manager est tout juste minot, il me parle mal, je dois pas moufter parce que sinon il va baver. Va chier, les clients me parle mal, les filles me traitent, ce connard veut que je balaye les chiottes, eh mec je les récure pas chez moi c’est pas pour laver la pisse des autres.

–       Tu récures pas tes chiottes ? S’exclama Roger en glissant ses pouces sous ses bretelles américaines.

–       Pourquoi foutre putain, la salle de bain pue la vase et la copro fait rien, whallou, office HLM mes couilles !

Roger secoua la tête l’air de trouver ça désolant.

–       Finalement tu as fait quoi ?

–       Merde j’ai lâché, j’ai dit au grand con que je voulais pas replonger que c’était sûr je restais une journée de plus, je tapais quelqu’un. L’autre jour il m’appel pour me dire qu’il a un autre boulot pour moi, c’est à Ponto Combo.

–       Où ? C’est où ça ? En Amérique du sud ?

–       Putain c’est ce que j’ai cru deux secondes, putain je savais même pas que ça existait ce bled, Ponto Combo putain, on dirait presque que tu te barres dans les îles à l’entendre hein, bin pour y aller pareil, putain de RER D, t’as déjà prit ce putain de RER D ? Moi je devais prendre le bus, le métro, et ce putain de D, rien que pour y aller, et encore un putain de bus pour aller sur place. Fais chier ouais, comment je ferais pour être là-bas à huit heures ? C’est trop loin ! Tu sais ce qui me sort ce jeune connard arrogant qui se prend pour le roi avec son putain de diplôme de travailleur social mes couilles ? Achetez-vous une bagnole ! Mais avec quoi putain !? J’ai tout juste le RSA et l’alloc logement ! Je vais bouffer des cailloux c’est ça ?

–       Il te faut de nouvelles opportunités.

–       Exactement, si j’avais une bagnole au moins, je pourrais bricoler, mais qu’est-ce que je peux faire là ?

–       T’as trouvé quelqu’un ?

–       Ah mais tu le connais déjà, il va être bien, je te jure, c’est un bon mec, il déconne pas.

–       Assez pour se faire une salle de jeu ?

–       Hein ? Déconnes pas ! Personne se fait une salle de jeu ça porte la poisse.

–       Mais tu crois que tu pourrais en braquer une ?

–       Evidemment que oui, y’a une dizaine de salle de jeu dans cette ville que je pourrais me faire, mais ça porte la poisse, personne fait ça, personne veut avoir les corses sur le dos putain, les corses ou les marseillais merde ! Ces mecs c’est la mafia !

–       Pas celle là, pas celle à laquelle je pense.

–       Qu’est-ce que tu racontes, elles sont toute protégées !

–       Oui mais celle à laquelle je pense, y’a un coupable désigné. Un pigeon parfait auquel tout le monde pensera, et ils y penseront si fort que quand ça sera terminé avec lui, ils arrêteront de penser y mettront ça sur le coup de pas de bol

–       Mais qu’est-ce tu racontes à la fin ?

Alors Roger lui raconta l’histoire de Costa. Antoine Costa était un joueur de cartes de première, une pointure qui avait gagné sa vie en jouant jusqu’à ce qu’un de ses copains de Bastia lui propose de tenir un cercle dans la région parisienne. Il avait joué à toute sorte de table, il avait été dans un ou deux coups et il avait une machine à compter dans la tête. Le jeu était très réglementé dans la région parisienne et sous l’œil vigilant mais complaisant de la brigade éponyme, presque exclusivement composée de corses. Pas de billets sur les tables dans les salles de jeu, des jetons, officiellement on ne jouait même pas pour de l’argent mais pour les points. Les gars aux tables comptabilisaient les points sur des petites feuilles avec des tableaux et des colonnes pour chaque perte, chaque gain, et se faisait payer à la fin sous la table. Au-dessus des salles de jeu, il y avait les cercles, les officiels, ceux qui réunissaient le gratin de la nuit, des joueurs de Texas Hold Them, Black Jack, belote, poker ouvert ou fermé. Là les grosses sommes étaient autorisées comme dans les casinos, beaucoup de fric circulait d’ailleurs et ça avait fait l’objet de maint règlement de compte. Celui qu’on avait confié à Costa était à mi chemin entre les deux. Chic et exclusif comme un cercle parisien mais qui n’autorisait pas officiellement les mise sonnante et trébuchante parce que la boite n’avait pas reçu encore l’autorisation. Et considérant l’argent qu’on pouvait y écrémer en plus d’en gagner, personne n’était pressé de la recevoir. Salle, cercle, casino, tous étaient de formidables machines à blanchir d’où l’intérêt que les corses, les marseillais et tous les autres leur portaient. Costa avait la quarantaine, le gars qui avait vécu, le sourire facile, qui vous faisait toujours vous sentir bien, savait recevoir, tout le monde l’aimait bien. Il avait toujours une bonne histoire à raconter, une anecdote, parce qu’il avait aussi écumé quelques casinos en Afrique et en Amérique du Sud, il avait fait du chemin donc. Le genre bronzé toute l’année, ventre plat, dent parfaite et que les filles adoraient parce qu’il avait l’air un peu dangereux, un peu voyou. Mais Costa n’en n’était pas vraiment un, les gars ne le voyaient pas comme ça en tout cas, et lui il comptait l’argent, il voyait les colonnes de chiffres sur les petits papiers, il savait ce qui rentrait et sortait comme valise, il s’était prit à rêver. Jamais ils ne penseraient que c’était lui, se disait-il, surtout qu’il avait des parts dans la boite, et des parts dans quelques bars, arrières salles, enfin là où les gars trouvaient la place où taper le carton et que c’était mauvais pour les affaires les braquages. Mais tout cet argent quand même. Alors un jour deux gars étaient entré armés et avait ramassé l’oseille, les valises qui étaient sous le bar. Cinq millions de l’époque, une petite fortune. Ca avait mit une telle pagaille que pendant un temps tous les cercles et les salles de jeu du département avait fermé ou s’était limité au strict jeton. Une époque horrible pour tous les joueurs compulsifs, et une perte sèche pour les corses, les marseillais, les gitans, les kabyles, mais surtout les corses. Alors ils avaient envoyé le Sacristain.

–       Tu vois qui c’est le Sacristain ? Demanda Roger.

Frank fit la grimace, évidemment qu’il savait qui il était, tout le monde savait, et rien que d’évoquer son nom ça l’effrayait.

–       Et alors ? Il s’est passé quoi ?

Nicolas Santoni, né le 13 septembre 1956 à Ajaccio, alias le Sacristain, un mètre quatre vingt de muscles et de tatouages religieux, le look d’un gitan et mauvais comme un choléra. Il avait commencé comme macro avec une réputation de violent avant de se mettre au shit avec les espagnols et Cosa Nostra, puis à la coke qu’il importait parait-il par tonne. On disait beaucoup de chose sur lui, qu’il aimait torturer ses victimes avec une perceuse par exemple, qu’il avait tué plus d’une trentaine de personne et quoi qu’il en soit, à le voir, avec ses yeux dangereux, ses mains bagués d’or, son visage grave et taillé à la serpe, il n’invitait personne à la détente, surtout quand il débarquait chez vous avec un de ses nervis à neuf heures du soir, un pétard à la main. Le Sacristain était corse du soir au matin, du talon au sommet du crâne et par chacune de ses fibres, et absolument rien ni personne ne pourrait l’empêcher de faire payer ceux qui avaient osé toucher à leur magot. Il avait débarqué chez Costa et le nervi, Jacky, lui avait fait visiter l’appartement  en le fracassant avec tout ce qui lui tombait sous la main. Costa n’avait pas craqué. Malgré les coups, le Sacristain avec son 11,43, la dévastation de sa maison, il n’avait pas craqué. Tout le monde craquait pourtant avec le Sacristain, il avait cette façon de vous regarder comme s’il allait vous dévorer l’âme, comme s’il savait ce que vous pensiez et conséquemment le moindre de vos plus anodins mensonges. Mais peut-être que ce jour là il était pressé, ou distrait, et Costa s’en était tiré.

–       C’est un mec intelligent, il avait bien choisi les gus avec qui bosser, ça n’a jamais transpiré, et finalement ils ont rouvert les salles et plus personne n’en n’a jamais reparlé. Et puis un jour il est à une table et les mecs évoquent l’affaire, vous vous souvenez quand tout était fermé, le dawa, tout ça. Et Costa éclate de rire. Comme ça, sans raison, il se marre comme un bossu, C’est moi, qu’il raconte, c’est moi qui ai fait le coup ! Et alors ? C’était pas leur fric, les emmerdes ça arrive, qu’est-ce que ça peut foutre, tout le monde aime bien Costa. Mais si ça arrive de nouveau, si jamais il se fait braquer, alors tu peux être certain qu’il y passera, ils lui poseront même pas de question, bam !

Roger fit le signe de tirer dans sa direction, Frank n’aima pas ça.

–       Mais faut qu’on se grouille, des bons plans comme ça, ça court par les rues, et on n’est pas les seuls mecs intelligents de la Plaine Saint Denis.

 

 

Une Golf Turbo de 2007, noire avec un liseré jaune, des gentes en allu sport, un aileron arrière rouge, une occase, une avance qu’avait bien voulu lui faire Roger. C’était le bon mec Roger, le brave gars, il avait prit six ans mais il ne lui en avait pas voulu, et pourtant ça avait foutu la merde dans sa famille. Frank avait fait son possible, il était allé le voir, il avait rendu des services à sa femme, il avait même travaillé à sa boutique une fois ou deux pour faire des remplacements, il ne s’en était pas trop mal tiré. Roger au fond c’était ce qu’il avait de plus stable dans sa vie, de plus posé et rassurant. Peut-être ce qui se rapprochait le plus d’un oncle, d’un grand frère. Mais pas d’un père, non. Parce que les pères ça tapait et ça gueulait à ce qu’il en savait, ou ça vous aidait à devenir un homme mais ça il n’avait pas connu. Personne ne l’avait aidé à en devenir un, personne n’était venu lui parler quand il avait quitté l’école, quand il avait fait ses premières conneries. Juste des coups, des gueulantes parce qu’il s’était fait choper ou que les profs avaient mal parlé sur lui. Jusqu’au jour où il s’était barré de chez lui. Aujourd’hui il ne savait même pas s’ils étaient vivants ou morts.

–       Whâ la classe ta nouvelle caisse !

–       T’as vu ? Et écoute ça…

Il fit aller son pied sur l’accélérateur faisant gronder le moteur.

–       Yeah ! Ca c’est de la bagnole, te manque plus que la go.

–       Après demain, après demain je tire mon coup je te jure.

–       Nan, après demain tu vas aux putes, nuance.

–       Et alors ? Tu crois que je vais jouer aux cartes avec elle ?

–       Je dis pas ça, je dis juste que tu vas te branler dans une fille, c’est pas ça tirer son coup.

–       Ah ouais et toi tu fais quoi avec tes putes de Tinder ?

–       Je les baises, je me branle pas.

Rachid adorait l’idée qu’il en avait une grosse dont il se ventait savoir se servir comme un acteur porno. Déjà en cellule il pouvait passer de long moment à vous décrire comment fallait faire un bon cunnilingus ou comment bien baiser une fille dans le cul. Frank était persuadé que c’était à moitié du vent, ou peut-être même complètement parce que la dreu ça n’avait pas exactement la réputation de vous la mettre debout, mais il laissait dire parce que c’était son pote ou tout comme.

–       Ouais bin pour ça faudrait que j’ai une pineco, c’est pas demain la veille.

Où est-ce qu’il aurait pu la rencontrer, qu’est-ce qui aurait pu la séduire ? Une go du quartier ? Laisse tomber, celles qui ne portaient pas le voile étaient des vaches, et celles qui n’étaient ni l’une ni l’autre portaient le survêt, avaient un cul comme un camion et juraient comme des putes. Lui ce qu’il aurait voulu c’est une petite blanche bien propre comme on en voyait quand il allait trainer à Paris, fraiche avec une de ces jolies petites robe à fleur, et qui ne disait pas mange tes morts ou putain de merde à chaque phrase. Mais ça, comme tout le reste, ce n’était que des rêves, il le savait bien, des rêves pour les français comme ils disaient avec Rachid.

–       Ah t’inquiètes, ça va venir, des comme nous ça existe tu sais, elles sont aussi dingues que nous, crois pas. La fille là que je me suis faites cet aprème par exemple, t’aurais vu ça, une belle pas croyable, longue, métis, avec une grande bouche comme j’aime, des petits seins, mais super mignons tu vois. Et la baise mon frère ! Parfait, une vraie bouffeuse de bite, une adoratrice de la bite même ! Mais dingue.

Frank leva le nez de la route et lui adressa un coup d’œil critique, Rachid portait son invariable survêtement bleu ciel plus une veste à capuche d’un gris douteux dont il avait relevé les manches pour cacher la crasse.

–       T’y es allé pésa comme ça ?

–       Nan, ça c’est ma tenue confort, j’en ai une autre pour les go, un beau Lacoste tout blanc propre je te dis pas, elles craquent toutes.

–       Jamais vu une go craquer à cause d’un survêt…

–       Parce que tu sais pas y faire, je t’ais déjà dit, avec Tinder c’est facile. Regarde celle là, tu sais où elle créchait ?

–       Vas-y.

–       Un super appart à côté de ce truc là, l’église toute blanche en haut de la montagne à Panam…

–       En haut de la montagne ? De quoi tu causes ? Y’a pas de montagne à Panam !

–       Mais si tu sais, putain tu sais, là où il y a tous ces mecs qui peignent !

Ca ne disait rien à Frank mais il faut dire qu’il ne montait pas souvent à la capitale. Ce n’était qu’à une demi douzaine de stations de chez lui mais qu’est-ce qu’il aurait pu foutre dans un endroit où le moindre café coûtait minimum deux à trois euros ?

–       Nan franchement je vois pas.

–       Ah putain, comment ça s’appel déjà… mont quelque chose…

–       Montparnasse ?

–       Mais non putain, t’as vu une montagne à Montpar’ ?

–       Euh non…

–       Ah putain ! Bon bref, elle avait ce super appart, et elle était trop bonne franchement, même moi j’étais surpris que j’intéresse une fille comme ça… alors voilà on baise, c’est intense tu vois, elle me fait même des trucs que je connaissais pas, et puis quoi, une fois que c’est terminé, elle me dit quoi ? je vais me tuer ce soir !

Ca le fit marrer, Rachid avait toujours des histoires dans ce genre, à croire que toutes les filles qu’il prétendait se taper étaient moitié aussi dingue que lui.

–       Tu crois qu’elle l’a fait ?

–       Je sais pas et franchement je veux pas le savoir, une go comme ça qu’elle se flingue c’est du gâchis, ça me déprimerait si j’savais.

–       Tu vas pas la revoir alors ?

–       Pourquoi foutre ? Je l’ai niqué, je passe à autre chose.

Frank avait du mal à voir la différence qu’il faisait du coup avec un tapin, à part qu’il ne les payait pas c’était exactement le même genre de rapport, une fois craché sa giclée, hop salut et à jamais. Ce n’était pas ça qu’il envisageait pour lui, pas ça son rêve à lui. Finalement ils arrivèrent à leur destination. La salle que gérait aujourd’hui Costa était située dans les arrières d’un club de billard dont il était propriétaire, pour y entrer il fallait passer par le billard puis une cour intérieure. La salle était située au rez-de-chaussée, par les volets fermés on pouvait apercevoir les joueurs répartis sur quatre tables de Texas Hold Them, occupés à fumer et taper le carton dans un silence studieux. Rachid ramena vers lui le sac de sport dans lequel il avait entreposé leur matériel, deux paires de gants Mappa roses, des cagoules de moto et les armes, un revolver d’alarme remilitarisé avec des tâches de rouille et un fusil au canon si scié qu’on apercevait le bout des cartouches à l’intérieur.

–       Qu’est-ce que ce truc ? demanda Frank quand il lui passa.

–       Bah tu vois c’est un gun.

–       C’est pas un gun ça, c’est un putain de bazooka bordel !

–       Et alors ? Tu m’as demandé de trouver des guns, je les ai trouvé, qu’est-ce qui te dérange là ?

–       Ce qui me dérange c’est que dans la mesure où ce machin me pète pas à la gueule, je risque de tuer tout le monde si jamais un connard fait le mariole !

–       Bah t’as qu’à leur dire ça putain, je crois pas qu’ils discuteront.

Frank attrapa un des gants.

–       Et des gants de vaisselle ? t’es sérieux là ?

–       Oh ça va, j’avais rien de mieux sous la main.

–       Putain je déteste ces trucs, tu mets deux heures à les mettre, tu sens rien, et tu mets deux heures pour les enlever !

–       Putain mais qu’est-ce que tu t’en fous ? On va pas faire la plonge là !

Ils s’équipèrent, la trouille et l’excitation qui remontait du fondement jusque dans le dos et la poitrine, ils échangèrent un regard avant de sortir.

–       On y va.

–       C’est parti.

Ils traversèrent la salle quasiment déserte, les poings dans les poches et la tête basse. Ils avaient prévu le coup, le jeudi soir c’était mort ici mais pas dans les arrières, et personne ne fit attention à eux ou si ce fut le cas, personne n’en fit mine parce que dans ce quartier on se mêlait pas des affaires des autres, c’était mauvais pour la santé. Ils enfilèrent les cagoules dans la cour puis passèrent le couloir, poussèrent la porte en fer. L’endroit n’était pas gardé parce que personne n’aurait été assez fou ou stupide pour braquer une salle qui était sous le contrôle des corses. Du moins c’est ce que tout le monde se disait jusqu’à ce qu’ils surgissent avec leurs armes approximatives et leurs gants de vaisselle.

–       Personne ne bouge, mains sur la table ! Restez tranquille et tout se passera bien ! Gueula Frank en entrant, son bazooka à deux mains, droit dans la direction de la salle.

Rachid se tenait derrière qui le dépassa et fonça droit sur Costa. La salle était remplie d’hommes mûrs, méditerranéens pour la plus part, petits entrepreneurs, voyous, joueurs compulsifs avec de ces têtes comme on en voyait sur les chantiers, dans les bars PMU, des trimards, des prolos, et la moitié avait sans doute fait de la prison un jour dans leur vie. Costa en revanche affichait le look type du « beau mec », comme disaient les flics, chemise immaculée, bronzage, costume bien coupé, instinctivement Rachid l’attrapa par la veste et lui colla le canon de son arme sur la joue.

–       Vous êtes complètement dingue les mecs, fit remarquer Costa.

–       Ferme là et donne-lui le fric ! Ordonna Frank sans quitter du regard les joueurs.

Ils avaient convenu qu’il serait le seul à parler, à donner des ordres, ils trouvaient que ça faisait plus pro. Il y avait un petit comptoir en bois au fond de la salle, les sacs étaient là, Rachid lui fit signe de les ouvrir, les billets étaient bien là, entassé en liasses.

–       Vous savez qui vous volez là ? Insista Costa. Soyez pas con comme ça, tirez vous, c’est mieux pour vous je vous assure.

Il n’avait pas exactement peur, deux clowns avec des gants de vaisselle rose et des flingues d’occase, il en fallait un peu plus pour impressionner un type comme lui. Mais il savait aussi que ça pourrait partir très vite en sucette si un de ses clients tentait sa chance. Certain était armés et personne dans la pièce ne donnait l’impression d’avoir peur, plutôt une meute de chien de combat attendant une faiblesse de leur part pour s’emballer. Il fixait Rachid et les yeux de Rachid lui parlaient de peur, d’incertitude, de manque d’assurance, en dépit du fait qu’il le braquait, son flingue presque contre sa bouche. Rachid avait effectivement peur, autant qu’il était excité et nerveux mais il ne craqua pas, il en allait autant de la réussite de l’affaire que de sa réputation, il avait raconté à Frank qu’il avait déjà fait de petits braquages, il était temps de montrer que ce n’était pas du vent. Il fit signe à Frank que tout était en ordre.

–       Bon alors maintenant, bien calmement vous allez tous mettre votre fraiche sur la table.

–       Quoi !? Protesta Costa, mais foutez leur la paix les gars, prenez le fric et cassez vous.

–       Ferme ta gueule ! Ordonna Frank.

Et comme pour mieux souligner ses propos Rachid boxa le nez de Costa du bout du canon. Pas assez fort pour le lui casser ou même le faire saigner, mais assez pour qu’il sente la douleur lui irradier le visage. Peut-être que ça convaincu certain de tenter leur chance, un des joueurs fit disparaitre sa main de sur la table.

–       Eh toi ! Remets ta main ! Remets ta putain de main sur la table ! Insista Frank en pointant son fusil vers le gars.

On aurait dit un gitan, se dit Rachid, et il n’était pas né celui qui ferait baisser les yeux à un gitan sans en payer les conséquences. Le mec fixait Frank, visiblement furieux et tendu, semblant hésiter entre tenter sa chance et obéir.

–       Fais putain de ce que je te dis !

La voix de Frank tremblait légèrement, il était clair pour tout le monde qu’il avait autant la trouille qu’il pouvait même appuyer sur la détente par accident. Le gitan hésita quelques secondes encore avant de ramenez sa main vide sur la table.

–       Maintenant le fric sur la table, en douceur et vite… allez les mecs, on veut tous que ça se finisse bien, soyez pas con, c’est que de l’argent.

Les mains hésitèrent, les uns et les autres se regardaient l’air de se demander qui allait s’y mettre en premier, les visages étaient fermés, on sentait la colère, la tension, mais pas la peur. Tout le monde ici s’était un jour ou l’autre retrouvé dans une situation dangereuse, menacé d’une arme, au milieu d’une bagarre, d’une fusillade, pendant des embrouilles de quartier, ou une de ces bagarres de chantier dont n’entendait jamais parler la police et que les contremaitres et les chefs de chantier s’empressaient d’étouffer pour ne pas ralentir les travaux. Rachid et Frank le voyaient bien et ça augmentait leur nervosité, mais finalement les portefeuilles et les billets atterrirent les uns après les autres sur les tables. Rachid passa entre les rangs, ramasser les billets, son revolver dans une main, balançant l’argent dans un des sacs. Costa ne bougeait plus, les mains en l’air, un rond rouge sur le côté du nez laissé par le canon. Il les regardait faire dépité et inquiet. Il savait parfaitement ce qui se passerait ensuite, qui on accuserait en premier, mais qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Si le gamin appuyait sur la détente, peut-être que son tromblon lui péterait à la gueule mais ça ferait du vilain, ça ferait peut-être même venir les flics, et ça serait la fin de tout. Les corses pourraient peut-être lui pardonner ce coup là mais jamais de la vie ils ne lui pardonneraient si les flics débarquaient. Un des joueurs en bout de table fixait celui qui tenait le canon scié, un marocain que Costa connaissait de réputation, de l’espèce au sang chaud, et sa main avait glissé sous la table sans que les autres s’en aperçoivent. Costa priait pour qu’il n’atteigne pas son arme, pour que le gamin ne fasse pas de connerie, pour qu’ils se barrent vite et bien. Rachid fini de ramasser le blé, négligeant les portefeuilles, prenant le temps de prendre l’argent dedans aussi vite qu’il pouvait. Il suait à grosse goutte, sentait ses mains moites, les muscles de son dos tendus, il avait énormément envie d’un shoot. Les billets défilaient sans qu’il ne cherche à compter, il sentait tout autour de lui vibrer l’hostilité presque létale des joueurs. Frank était à peu près dans le même état, il avait mal aux bras à force de les tenir tendus devant lui, regardait au loin, personne en particulier parce qu’il avait peur de croiser un regard, l’index effleurant à peine la queue de détente de peur d’appuyer par mégarde. Le marocain le fixait, les épaules voutés, près à bondir à la moindre occasion. Rachid sorti le premier, un sac dans chaque main, arrachant ses gants à les déchirer, pressé, angoissé, le cul serré comme une envie de chier énorme, Frank suivi, sortant de la pièce à reculons alors que le marocain continuait de le fixer et ainsi jusqu’à ce qu’il disparaisse de leur vue. Frank démarra la voiture, ils s’en allèrent sans presse, sans donner l’impression de s’enfuir, silencieux, presque incrédules d’avoir réussi, jusqu’à parvenir au premier carrefour et d’hurler de joie.

–       On est the king of the world !

–       Les meilleurs mec, les meilleurs !