Lupita

Lupita pleurait. Ses fines larmes coulaient le long de ses joues maquillées, traçant des sillons noirs et chair dans le blanc de sa face de crâne. Elle était perdue. Avec sa robe blanche de marié et son sac à main en forme de citrouille plein de bonbons, elle errait dans la féria à la recherche de son oncle et de sa tante. La dernière fois qu’ils avaient été ensemble c’était près du puching-ball devant lequel tous les mâles faisaient la queue. Puis Lupita avait été attiré par un nounours géant dans une vitrine, et quand elle s’était retournée, ils avaient disparus. Autour d’elle la fête des morts battait son plein. Des crânes partout, sur les étals en sucre ou en pain d’épice, sur les visages, en motif squelette, partout mais nulle part tio et tia. Lupita regardait autour d’elle en sanglotant, bousculée par les adultes indifférents, leurs grosses jambes comme une forêt de géant en marche, quand un homme se plaça en travers de son chemin et se pencha.

  • Qu’est-ce qui t’arrives petite ?

Le monsieur portait une grosse moustache tombante et une belle veste en peau de serpent. Lupita savait parce que Julio, le fils de tio et tia, en avait une pareille mais moins belle.

  • J… J’ai… per… perdu… mon ti… ti… tio et ma tiaaaa ! Pleurnicha la petite fille.

Le monsieur sorti un mouchoir en tissu rouge de sa poche et essuya ses larmes.

  • Allons, allons, calme toi, on va les retrouver tu vas voir. Comment t’appelles-tu ?
  • Lupita, répondit-elle timidement.
  • Moi c’est Primo, et tu as quel âge ?
  • Cinq ans et demi
  • Bien…en tout cas il est très réussi ton déguisement de princesse.
  • C’est pas un déguisement de princesse, protesta la petite fille.
  • Ah non ?
  • Chuis la esposa de la muerte !
  • Una esposa ? Ah bon ! En tout cas elle est très belle ta robe.
  • Merci.
  • Allez-viens maintenant, on va les chercher.

Il lui prit gentiment la main et l’entraina d’autorité avec lui. Ils prirent la direction du parking, jusqu’à une Impala verte métallisée volée dans le barrio à un chulos un peu trop frimeur. En sorti un géant barbu avec des lunettes et une casquette des Dodges. Lupita poussa un cri effrayée quand il s’approcha un sourire bonhomme en travers le visage.

  • Ne crie pas, dit gentiment Primo, c’est mon frère, il est policier, il va t’aider.

La petite fille fit une moue dubitative.

  • Il a pas l’air d’un policier.
  • De quoi il a l’air alors ?
  • D’un ogre.

La perspicacité des enfants, se dit Primo tandis que son frère s’approchait en tendant sa grosse main molle.

  • Bonjour moi c’est Lupo, tu viens avec moi ?
  • Pourquoi faire ?
  • On va faire un tour en voiture.
  • Pourquoi faire ? Se buta Lupita.
  • Pour retrouver ton tio et ta tia, intervint le gentil Primo. C’est comme ça qu’ils font dans la police, ils cherchent en voiture.

Elle hésita quelques secondes puis se laissa entrainer sur le siège arrière où Lupo lui plaqua vivement un mouchoir imbibé de chloroforme avant de lui administrer par voie oral une dose de Valium. Puis, pendant que son frère faisait le guet, la sortie du véhicule et la fourra dans le coffre. Une affaire de cinq minutes et l’Impala quittait le parking sans que personne n’ait rien remarqué, laissant sur l’asphalte une citrouille pleine de bonbons. Les deux frères étaient rodés. L’enlèvement d’enfant rapportait gros quand on savait à qui les vendre. Et ils avaient déjà une clientèle qui s’étendait des deux côtés de la frontière. Celle-là ils allaient la livrer à la Nouvelle Orléans, une commande pour un studio spécialisé dans la pédopornographie.

Ciudad Juarez puait la grillade et la poudre d’artifice. Les trottoirs inondés de confettis explosés des pinetas  mêles aux gobelets en plastique, dans des flaques de bière et de vomis. Des soulards, des familles, des enfants, des masques tête de mort partout, un terrain de chasse idéal. Mais ils n’étaient pas venu pour ça, la petite c’était l’extra qu’ils allaient se payer en chemin, en attendant ils avaient rendez-vous avec les patrons pour un boulot. La villa était située sur les hauteurs dans une zone résidentielle sécurisée à laquelle on accédait par une route unique et impeccable qui sinuait entre deux collines. Ils roulaient au pas, admirant les bâtisses qui semblaient se prélasser là comme des femelles indolentes. Ce n’étaient pas la première fois qu’ils étaient convoqués mais à chaque fois ce paysage avait un charme particulier sur les deux frères. Ça sentait l’argent, ça sentait le pouvoir. Ca respirait un luxe et un confort qu’aucun des deux n’avait jamais connu, eux qui étaient né à East L.A dans le barrio et qui y vivaient toujours parce qu’ils étaient des animaux grégaires qui paradoxalement n’aimaient pas beaucoup voyager plus loin que l’état de Californie. Mais les affaires c’était les affaires et on ne revenait jamais sur un contrat. Pour autant Lupo bougonnait, il n’était pas contant.

  • T’aurais pas dû choisir celle-là, una esposa de la muerte, ça va nous porter malheur. En plus elle s’appelle comme moi.
  • Arrête un peu tes conneries tu veux, c’est une gamine comme une autre.
  • Nan, c’est un signe !
  • Un signe de quoi ? Fit sèchement son frère.

Silence et bras croisé, ses stupides lunettes dont il n’avait pas besoin direction la route. Il les avait piqués à une de ses victimes, il les portait comme un souvenir.

  • Un signe mes couilles oui, continua Primo sur le même ton.
  • Tu comprends rien à ces choses-là, décida son frère au bout d’un long silence. Même Jésus Malverde t’y crois pas.

Le saint des bandits et des pauvres, beaucoup de mexicains y croyaient mais Primo n’avait jamais eu l’âme superstitieuse. 

  • Ah commence pas à m’emmerder avec ça tu veux.
  • C’est pas vrai peut-être ?

Trop américain pour ça peut-être ou bien c’était sa vie, Primo était du genre à croire en ce qu’il voyait, le mystère ne l’intéressait pas. Pourtant il croyait en Dieu et en la Vierge mais ça c’était autre chose, ça c’était sacré.

  • Et alors ? Il est reconnu par l’Eglise peut-être ton Jésus ? Non bon alors !
  • L’archevêque de Guadalajara y disait qu’on pouvait le prier si ça faisait du bien, protesta doucement Lupo.
  • Et il est où ton archevêque aujourd’hui ? Il est mort comme un con au milieu d’une fusillade.

Il parlait d’Ocampo dont on ne savait pas à ce jour s’il avait été délibérément assassiné ou s’il avait été victime d’une balle perdue. Primo connaissait la réponse, les gens parlaient tôt ou tard, surtout dans leur milieu qui était plein de pipelettes et de frimeurs.

  • Tu crois que c’est à cause de ça ? Demanda naïvement le géant.
  • Mais non ! C’est à cause qu’il ouvrait trop sa bouche !

Il ralentit à hauteur des deux hommes armés qui se tenaient au bout de la route et leur fit signe.

  • Eh Primo d’où tu sors cette bagnole ? Lança un des gardes en rigolant. Tu l’as volé à un chulos ou quoi ?
  • On peut rien te cacher Ramon.
  • Chevrolet Impala, belle bête, apprécia l’autre garde. Magnez-vous ils vous attendent.

Ils déposèrent la voiture à l’ombre d’une haie de pins et passèrent la grille de la grande maison rose où d’autres gardes armés étaient postés. On entendait des rires et des bruits d’eau en provenance de la piscine de l’autre côté de la maison. Les patrons avaient fait venir leurs familles, ce qui était toujours bon signe. Signe de paix.

  • Primo ! Lupo ! Vous voilà enfin caballeros ! On croyait que vous n’alliez pas venir !
  • Pardon patron on a été retardé par la circulation.
  • Venez, approchez-vous, il faut qu’on parle.

Ils pénétrèrent dans le grand salon à la queue leu leu avec des airs de communiant entrant à l’église. Quatre hommes étaient installés dans des canapés en cuir blanc, qui buvaient du mezcal et de la téquila de marque. Primo ne savait pas qui étaient les deux autres mais s’ils étaient là c’est qu’ils n’étaient sûrement pas n’importe qui.

  • Vous voulez un verre ? Proposa un des patrons.

Primo savait où se trouvait sa place, il refusa poliment. Quant à Lupo il avait interdiction de boire, ce n’était pas bon pour sa condition.

  • Alors c’est vous les fameux frères Derringer, lança un des gars assis sur le canapé. On dit que vous travaillez bien, lequel d’entre vous est Lupo ?

L’intéressé leva la main comme un écolier. L’autre ricana.

  • Eh je l’aurais parié, il parait que tu es très doué pour faire mal aux gens, c’est vrai ?

Lupo ne savait pas quoi répondre alors il haussa les épaules non sans une certaine fausse modestie. Il était très fier de sa réputation et cette réputation était terrifiante.

  • Et toi c’est Primo, continua l’autre, t’étais en Irak il parait.
  • Si senior.
  • C’était comment ?
  • Comme ici, la guerra, moins les bénéfices.

Les autres éclatèrent de rire.

  • La guerre moins les bénéfices, ah elle est bien bonne celle-là ! Fit le voisin de celui qui avait parlé.
  • Como no ! Tu t’es même pas fait un petit billet là-bas ? Demanda un des patrons.
  • Si peu, répondit Primo qui pourtant avait été en prison pour avoir fait du marché noir. Six mois ferme puis rayé des cadres, une condamnation injuste à ses yeux, tout le monde trafiquait là-bas.
  • Et combien vous vous faites avec nous autres ? Demanda un autre patron.
  • Dix mille par tête.

Ce qui ne faisait pas cher la tête vu qu’ils partageaient l’argent en deux, et Lupo n’avait pas les mêmes besoins que lui. Mais c’était le tarif moyen chez les sicarios de leur niveau. Heureusement qu’il y avait le trafic d’enfant…

  • Qu’est-ce que vous diriez de gagner cinq fois plus ? Questionna celui qui avait parlé en premier

Les deux frères se regardèrent un peu surpris, c’était rare qu’un contrat aille au-delà de dix milles, la vie ne valait pas cher pour les patrons, même s’ils roulaient sur l’or.

  • Qui est-ce qu’on doit faire el presidente ? Demanda Primo.

Les autres rirent.

  • Presque, dit un des patrons en sortant une feuille de journal pliée en quatre de sa poche et la tendant à Primo.

Sur l’instant il ne compris pas. Ca montrait Trump en compagnie d’un gringo d’une cinquantaine d’année, tous les deux souriant pour la photo, poignée de main à l’appui. Comme tous les latinos des deux côtés de la frontière, les Derringer détestaient Trump mais cinquante mille c’était quand même peu pour l’éliminer. Il lut la légende sous la photo, l’autre était le CEO de Tactical Armor Group, Primo avait entendu parler de cette société mais il ne se souvenait plus où. Et d’après ce que disait cette légende il venait de signer un gros contrat avec le Pentagone. Du coup la présence de Trump, ce fondu de guerre, ne l’étonnait plus.

  • Ce salopard nous a escroqué, indiqua l’un des hommes, on veut que ça soit Lupo qui s’en occupe et on veut que vous filmiez.

Lupo ne dit rien mais il savait que son frère salivait.

  • On dit que tu es un bon cuisinier Lupo, c’est vrai ? Demanda un des gars.

Tout le monde savait à quoi il faisait allusion. Lupo bomba le torse.

  • Je fais les meilleurs ragouts du Mexique patron !
  • Muy bien, alors tu vas faire un ragout avec celui-là mas chile, entiende ?
  • Si patron !

Mais comme leur expliqua l’un des boss cela n’allait pas être simple, le type se cachait et il allait d’abord falloir mettre la main sur son associé et le faire parler. Encore un autre ragout pour Lupo….

  • Lui on s’en fout, faites ça bien et propre, c’est l’autre qu’il nous faut. Et si on est contant du résultat il y aura une prime en plus, entiende ?
  • Si patron, dirent les frères en chœur.

Cinquante milles plus dix milles pour la morveuses, les affaires étaient bonnes aujourd’hui, se dit Primo alors que le patron lui remettait une large enveloppe kraft.

  • Y’a tout ce dont vous avez besoin de savoir sur ces deux gringos là-dedans, vous avez une semaine pour finir le boulot.

Une semaine pour trouver un gringo riche qui se cachait c’était court mais pas impossible, les Derringer entre autre étaient de bons traqueurs. C’était à cause du sang d’indien qu’ils trainaient dans leur lignée disait Lupo, c’était bien possible pensait Primo même s’il avait connu des indios en Irak cons comme des billes qu’auraient pas trouvé leur queue même avec une carte, si on leur avait pas montré de quel côté pisser. Ils remontèrent dans l’Impala et reprirent la route direction la frontière. Lupo conduisait pendant que son frère consultait le contenu de l’enveloppe. Le CEO s’appelait Richard Walker, blanc, cheveux argentés, un mètre quatre-vingt, non-fumeur et sportif, croyant, se rendait jusqu’à une époque récente à la paroisse de son quartier à Houston. L’associé s’appelait Jérôme Lemons III, résidant à Miami sur Coconut Grove, ça va c’était sur leur chemin, ils déposeraient la gamine en route. Un mètre soixante-dix-huit, quatre-vingt kilos, non-fumeur, sportif, croyant, etc…Lui ça allait être facile de le chopper s’il se rendait à l’église tous les dimanches. La note précisait même qu’il s’y rendait à pied avec sa femme. Encore mieux, ils enlèveraient les deux et se serviraient de la femme pour l’interrogatoire. Parle où je lui découpe les seins ! Primo entendait déjà son frère, ça lui faisait froid dans le dos.

Lupita dormait d’un sommeil lourd, d’un sommeil profond et sans rêve, un sommeil de tombe, son petit corps blanc et vaporeux ballotant dans l’ombre du coffre. Elle était comme la princesse qui attendait son prince charmant, le baiser magique qui ne viendrait jamais car dans ce monde il n’y a que des ogres et des proies. Elle dormait sans rêve mais son corps sentait les ballotements qui vibraient dans ses os, et quand la voiture s’arrêta ce fut comme un signal. Ses yeux noircis par le mascara s’entre-ouvrirent. Elle sentit le gasoil, elle entendit les bruits, la portière qui se referme lourdement la fit sursauter. Son petit cœur battait maintenant qu’elle comprenait ce qu’il lui arrivait. Enlevée, dans un coffre de voiture. Lupita était née dans le barrio elle savait ce que c’était qu’un enlèvement même qu’on avait inventé un jeu à l’école qui s’appelait comme ça. Et sur le moment elle eut envie de pleurer mais non ma fille fallait être plus courageuse que ça.  Et puis si elle faisait du bruit, ils allaient venir et l’endormir à nouveau. Elle avait peur bien sûr, peur de l’ogre surtout mais quoi ? Elle ne pouvait pas rester là sans agir. Alors elle examina la serrure, son bout de nez sur le métal, les sourcils froncés, scientifique. Le clenche formait un angle qui se refermait sur le loquet, peut-être qu’en tirant très fort dessus avec l’élastique de ses cheveux… L’élastique craqua sans le moindre résultat à part faire bouger la voiture sous l’effort. Elle eut une autre idée et donna un coup de pied de toutes ses forces. C’est là qu’elle entendit une voix.

  • Eh vous avez vu, votre voiture elle bouge toute seule.
  • De quoi ? Fit Primo en s’approchant du camionneur prêt des pompes.

Un grand type en surpoids, les cheveux blond vénitien, il souriait un peu bête.

  • Votre voiture, elle bouge !
  • Mais non t’as rêvé mon pote !
  • Ah mais non j’vous jure.

Primo le bouscula.

  • Je te dis que t’as rêvé, dit-il les yeux menaçants.
  • Mais non il a pas rêvé, fit le coffre d’une petite voix, c’est à cause que moi j’essaye de m’évader.

Le camionneur et Primo échangèrent un regard interdit. Son camion masquait la boutique, il en profita. Push-dagger dans la boucle de ceinturon, il le poignarda trois fois à la gorge, le sang jaillit sur sa veste, il recula en jurant pendant que sa victime s’effondrait avec un râle Il le redressa le long de la roue arrière, Lupo arriva sur ces entre-faits une glace dans la main à se pourlécher de chocolat pistache d’usine à air.

  • Oh la, la, et après tu te plains de moi, ronchonna-t-il, qu’est-ce qui s’est passé ?
  • La gamine est réveillée, viens on s’arrache.
  • De quoi ?
  • La gamine est réveillée, bouge !

Lupita se mit à hurler comme une sirène alors que l’Impala démarrait sur les chapeaux de roue.

  • Saloperie de gamin, pourquoi tu l’as pas bâillonné ?
  • Sur le parking ? Pas eu le temps.  

La sirène derrière s’arrêtait pas.

  • Tu vas la fermer ta gueule ! Hurla Primo.

Le cri se tût d’un coup pour se poursuivre pas des larmes.

  • Ouuuuiiiiin…hin…innnnn

Ils avaient quitté El Paso et sa frontière depuis cent kilomètres et des poussières et poursuivaient ver San Antonio puis Houston, Lafayette puis enfin la Nouvelle Orléans.

  • Oh putain… fit rageusement Primo en faisant faire une embardée à la voiture sur le bord de la route. Vas-y occupes toi d’elle !
  • Pourquoi toujours moi !? Protesta Lupo, c’est toi qui l’a choisi.
  • Ca veut dire quoi c’est moi qui l’a choisi ?
  • Pourquoi on s’arrête ? Coupa soudain Lupita, oubliant ses faux pleurs.
  • Tu sais très bien ce que veut ça veut dire !
  • Oh putain encore cette histoire de superstition !? Arrête de me faire chier avec ça et va t’occuper d’elle bordel !

Lupo sorti de la voiture en bougonnant on ne sait quoi. Lupita sentit le mouvement des amortisseurs quand il se leva, elle se tassa dans le fond du coffre et attendit en s’imaginant être un cobra. Lupo ouvrit le coffre en soupirant quand soudain la gamine bondit en hurlant, toute griffe dehors. Son mascara avait coulé, agrandissant le noir de ses yeux luisant de colère, et le sourire de crâne en une grimace épouvantable, le blanc avait presque fondu, Lupo fit un pas en arrière, effrayé, elle en profita pour sauter du coffre et courir vers le terrain vague

  • Bordel de merde !

Primo sauta de la voiture, les deux hommes se mirent à courir après la petite empêtrée dans sa robe de marié mais qui bravement cavalait en criant comme une sirène. Un terrain vague, des usines désaffectées, des ordures partout, ordures ménagères, landau abandonné, canapé crevé, roue de bagnole, enjoliveurs, papiers gras, soudain Lupita se prit les pattes dans sa robe et tomba. Lupo fut sur elle en deux pas, il l’attrapa par la cheville, elle criait, elle le frappa sur le bout du nez, le talon lui entailla la peau, il lui attrapa l’autre cheville et la souleva tête en bas jusque sur son épaule, comme un sac. Un sac qui se bataillait et criait, le frappait de ses petits poings et de ses pieds.

  • Calme toi ou je vais te manger, menaça le géant.

Ça lui coupa net la chique et les coups, il la renversa sur le siège arrière, Primo l’attrapa par derrière avec son mouchoir imbibé, elle s’évanoui, il lui ouvrit la bouche et fourra trois Valium au fond de sa gorge avant de la faire déglutir. Puis il lui colla le mouchoir dans la bouche et la bâillonna bien serré avec du ruban adhésif. Il entrava ses poignets et ses chevilles de la même manière.

  • Fout moi ça dans le coffre, ordonna-t-il à son frère.

Lupo sorti avec la gamine dans les bras, ils repartirent peu après.  Ils suivirent l’interstate N°10 en direction de San Antonio et tout se passa bien jusqu’à la sortie d’Ozona. La gamine et Lupo roupillait, Primo s’était accordé une poignée de Dexédrine, son déjeuner favori quand il faisait des voyages au long court comme ça. Il écoutait d’une oreille distraite un prêcheur parler de rédemption, qu’il n’était jamais trop tard pour se racheter et d’autres conneries du genre. Il avait un rapport ambigu quant à racheter son âme. Il la savait noircie et rien dans ses actions ne l’éloignait plus du paradis. Alors il se rachetait comme il pouvait en allant se confesser régulièrement et en priant dès qu’il pouvait, cierge obligatoire.  Lupo préférait Jésus Malverde mais lui ne se rachetait pas pour ses pêchés, il était au-delà de ça, pas même l’impression de pêcher  d’ailleurs. Non, Lupo ne ressentait rien pour ses victimes même s’il était parfaitement capable de faire la différence entre le bien et le mal, pleinement conscient de ses actes. Comme si c’était juste des jouets pour lui, des choses sans importance. De fait ils ne comptaient pas et Lupo priait pour la chance, pour la fortune, pour qu’aucune malédiction ne leur tombe dessus. Rien que des conneries quoi. Oui tout allait bien quand il aperçut une voiture de flic dans son rétroviseur. La voiture lui faisait des signes.

  • Chinga de tu madre, la chatte de ta mère, jura-t-il en se mettant sur le bas-côté.
  • Bonjour monsieur vous avez vos papiers ?
  • Mes papiers ? Euh oui bien sûr officier, pourquoi il y a un problème ? 
  • Vous ne voyez pas quel est le problème ?
  • Euh non
  • Vous avez votre phare arrière droit qui est cassé.
  • Como no ! S’exclama Primo en lui tendant son permis de conduire et les papiers du véhicule qu’il avait trouvé dans la boite à gant. Il était surpris, Lupo faisait toujours attention à ce genre de détail quand il volait une bagnole.
  • Qu’est-ce qui s’passe, pourquoi on est arrêté, grommela ce dernier en sortant de sa sieste.
  • Les flics.
  • De quoi ?
  • Dis bonjour à monsieur le shérif.

Lupo se pencha en avant.

  • Il y a un problème officier ?
  • Vous avez un phare de cassé.
  • Oh…

Le flic s’approcha de l’arrière de la voiture et se pencha en avant comme s’il reniflait le contenu du coffre.

  • La chinga de tu madre, répéta Primo, fout pas la merde toi.
  • Oh mais on dirait qu’il a été cassé de l’intérieur, remarqua le flic. Comment ça se fait ?
  • Puta de tu madre ! Mais arrête de faire chier toi ! Gronda Primo en surveillant le flic dans son rétro qui revenait vers lui la démarche western.
  • Vous avez quoi dans le coffre ?
  • Rien pourquoi.
  • Veuillez sortir du véhicule monsieur, dit soudain le flic en portant la main à son arme.
  • Mais qu’est-ce qu’on a fait ? Protesta Primo, on n’a rien fait !
  • Sortez du véhicule ! répéta le poulet.

Il sorti son arme et le braqua, il n’y aurait pas de troisième sommation.

  • Oh là doucement shérif !

Il fit mine d’ouvrir sa portière avant de se coucher vivement, découvrant Lupo serrant contre lui un fusil à pompe à canon scié. Lupo appuya sur la détente avant que l’autre n’ait compris ce qui lui arrivait. La tête arrachée, emportée par un vent de plombs de douze. En se redressant Primo aperçu une ombre dans son rétro, et la voiture du shérif qui partait en marche arrière.

  • Bordel de merde ils sont deux !
  • Hein ?
  • Il se barre !

Il démarra l’Impala et exécuta un tête à queue, poursuivant la voiture du shérif qui filait vers Ozona chercher du renfort. La Chevrolet le rattrapa sans mal, lui coupant la route et l’envoyant dans le fossé. Lupo sauta de la voiture avec son fusil raccourci. Le conducteur était blessé, un jeune flic avec une tête bien fraiche de champion, le nez cassé par l’accident, deux dents pétées également, qui crachait son sang alors que l’ombre du géant se prolongeait sur lui.

  • Ah putain c’que j’aime tuer des flics, furent les dernières paroles qu’il entendit avant que sa tête n’explose.

Lupo s’approcha du phare incriminé, le flic avait raison, on l’avait cassé de l’intérieur, satané gamine ! Maintenant il allait falloir changer d’itinéraire et enterrer deux corps. Lupo chercha une pelle dans le coffre de la voiture et en trouva une, ils dérobèrent les armes, ils chargèrent le cadavre dans l’Impala, allèrent chercher l’autre, puis se rendirent dans la plaine enterrer le problème. Ca leur prit une heure et demie, la terre était dure. .Ils quittèrent l’interstate pour les routes de campagne, bien déterminés à se débarrasser de l’Impala dès que possible. Primo roulait en respectant la vitesse autorisée, le nez sur le rétro. Lupo astiquait sa pétoire avec amour, comme à chaque fois qu’il s’en servait. Un Remington dont il avait scié la crosse et le canon, repeint tout en noir et qu’il appelait affectueusement le Bourreau. Sonora était la prochaine ville sur la carte. Un bourg desséché au milieu de la plaine avec à l’ouest sa zone industrielle calée non loin d’un zone d’activité commerciale avec son parking gigantesque et son hypermarché cathédrale. Grande messe obligatoire des samedis texans, tout de suite après le foot. Le drapeau américain ponctuait les allées et les rues, parfois se dressait également celui du Texas, une ville de caravane, de baraque en contreplaqué, pauvre, on avait l’impression d’être tombé dans une autre dimension. Ils garèrent la voiture près d’une Subaru blanche sur le parking du Walmart local. Subaru avec laquelle ils repartirent avant de rejoindre l’interstate. La môme dormait toujours, elle n’avait même pas chouiné quand Lupo l’avait transbahuté d’un coffre à l’autre. Elle attendit seulement qu’il ait fermé le coffre pour ouvrir les yeux. Lupita avait mal aux poignets et aux chevilles, il avait trop serré, elle avait le goût du chloroforme dans la bouche et la bouche qui la tirait, les joues ouvertes par le ruban adhésif. Elle tira sur son bâillon et dégagea sa bouche, crachant le mouchoir avec dégout. Elle tira sur ses poignets et ses chevilles mais ne réussit qu’à resserrer la prise. Elle rampa au fond du coffre jusqu’à atteindre la séparation. Elle entendait la radio, et les deux frères qui discutaient projet d’avenir. Elle tendit de l’oreille en essayant de comprendre.

Quelqu’un d’autre essayait de comprendre. Quelqu’un debout devant la voiture du shérif Wayne qui contemplait les débris de verre et de cervelle sur le siège passager. Et ce quelqu’un c’était l’adjoint du shérif, le lieutenant Thomas Cairn. Ex agent du FBI, renvoyé pour insubordination. Et qui avait trouvé ce poste à Ozona faute de mieux. Personne ne voulait de Cairn l’emmerdeur, ni au LAPD, ni au NYPD, il avait déjà causé trop de dégâts à la maison mère et l’insubordination n’était qu’un prétexte de merde pour ne pas parler du scandale de corruption qu’il avait mis à jour au sein du service. Une cinquantaine d’agents impliqués avec le crime organisés dans des affaires de drogue, d’enlèvement et même d’assassinat. Sur les cinquante ils en avaient jugé cinq, renvoyé vingt et muté les autres. Un scandale quoi. Et voilà maintenant qu’il essayait de résoudre ce qui était visiblement une scène de crime au milieu de nulle part dans une plaine désertique d’un paysage absolument plat, au ciel écrasant. A se demander où était passé le cadavre.

  • Et il y a d’autres trace de sang vous dites ?
  • Oui, à un kilomètre. Du sang en abondance je dirais même, expliqua l’adjoint.
  • Et pas de corps.
  • Non.
  • Qui était avec lui ce matin ? Johnson ?
  • Oui.
  • Merde, sa femme est enceinte….
  • Ouais c’est la merde, approuva l’adjoint avec une certaine joie perverse à se dire que c’était Cairn qui allait devoir lui annoncer.
  • Ca a l’air de vous faire plaisir.

Il détestait Cairn avec son espèce d’air je suis plus intelligent que tout le monde, il le détestait d’autant qu’il connaissait son dossier.

  • Mais non pas du tout, c’est triste pour cette femme.
  • On va avoir besoin de monde, faut retrouver les cadavres.
  • Oui.
  • Venez on va là-bas

Il avait raison, du sang en abondance, des débris d’os et de cervelle latéral à la route et des traces de pneu aussi, on avait roulé dedans en faisant un tête à queue, des traces larges et grasses, bien marqués qui dénonçait une voiture avec un gros moteur. Cairn reconstituait la scène au jugé. Wayne qui se faisait tuer en contrôlant une automobile, Johnson qui prenait le volant, la poursuite qui s’engageait et s’était terminé un kilomètre et demi plus loin. Des tueurs de flic. Du genre qui ne laissait pas de témoin. Cairn passa un appel général, d’Ozona à Junction, il y avait des tueurs sur la route, après quoi il joint la police d’état.

  • Tu vois je t’avais dit.
  • Tu m’avais dit quoi ?
  • Elle porte malheur !
  • Arrête, elle porte pas malheur, elle est maligne, nuance.
  • N’empêche, ça fait deux fois qu’elle nous emmerde.
  • T’inquiète, après Junction on refait ses liens et on la drogue, ça va aller tout seul.
  • On ferait mieux de s’en débarrasser, chuis sûr qu’elle va encore nous causer des ennuis.
  • Mais non je te dis.

Ils dépassèrent Roosevelt sans encombre jusqu’à ce que la circulation ralentisse alors qu’ils étaient à mi-chemin vers Junction. Un barrage de flic, la police d’état, Primo jura, impossible de faire demi-tour, Lupo grogna :

  • Tu vois j’t’avais dit.

Primo fit brièvement une prière et se cala dans la file d’attente.

  • Arrête de craindre ça va aller tout seul, assura-t-il.

Les véhicules passaient au compte-goutte, tous les papiers vérifiés, cette fois il trouva les papiers de la voiture derrière le pare-soleil, établi au nom d’une certaine Linda Johnson, il se prépara un petit baratin. Dans le coffre la petite fille senti la voiture ralentir, les deux frères continuaient de se chamailler.

  • Lupo range ce putain de flingue.
  • Si y font chier je fais un massacre.
  • C’est nous qui allons nous faire massacrer si tu fais chier, range ça !

Lupo fini par obéir, contraint, en apercevant le nombre important de gyrophares, fourrant le Bourreau sous son siège. Puis la voiture s’immobilisa et Lupita entendit la voix du policier. Elle avait peur maintenant. Elle avait été réveillée par le premier coup de feu et d’instinct savait qu’il s’était produit un drame. Elle avait suivi leurs manœuvres, entendu leurs efforts, même que Primo, qu’elle reconnaissait au ton rauque de sa voix, avait râlé que sa veste était bonne à jeter maintenant. Alors elle ne voulait pas que cela se reproduise, gardant le silence de peur que l’un des deux ne fasse une bêtise.

  • Bonjour officier, comment allez-vous ? Qu’est-ce qui se passe ?
  • Vos papiers s’il vous plait.

Primo obéit sans lâcher son sourire mariole.

  • D’où venez-vous et où vous rendez vous ?
  • On vient d’El Paso on va en Floride.
  • Ca fait une trotte, remarqua le flic. Pourquoi le permis et les papiers ne sont pas au même nom ?
  • C’est la voiture de ma belle-sœur, elle me l’a prêté.
  • Vous n’avez pas de bagage ?
  • On voyage léger mon frère et moi.

Lupo se pencha et salua le flic.

  • Je vois ça. Attendez-là, ordonna le flic en s’en allant vérifier les papiers.
  • La chinga ça va merder ! Grommela Lupo.
  • Reste cool, ils nous regardent.

Les flics défilaient le long des bagnoles en dévisageant salement leurs occupants, les fusils bien en évidence. Là-bas le flic vérifiait sa base de données. La voiture appartenait bien à Linda Johnson, établie à Ozona, elle n’était pas signalée volée. Quant au permis, établit au nom de monsieur Juan Rodriguez de la Cruz et enregistré à Los Angeles, il n’y avait rien à signalé non plus, le flic revint vers eux de sa démarche cowboy. Apparemment tous les flics du Texas avaient décidé d’adopter cette démarche.

  • C’est bon vous pouvez y aller.

Il reparti tout en douceur, triomphant auprès de son frère.

  • Tu vois je t’avais dit.

Quelques secondes après leur passage la Subaru était signalée volée et ses occupants, à arrêter dès que possible, devaient être considérés comme extrêmement dangereux.

Tout avait commencé quand une femme enceinte s’était retrouvé avec un caddie plein de course et plus de voiture. La femme appela aussi tôt son mari qui était adjoint du shérif, en vain. Alors elle appela son bureau mais on lui dit qu’il était sorti. Heureusement on était au Texas où les règles de l’entre aide et de l’hospitalité n’était pas les mêmes qu’ailleurs, et encore mieux, le Texas profond, la femme enceinte n’eut pas de mal à se trouver un covoiturage qui la ramena jusqu’à Ozona, au bureau du shérif.

  • Linda ? S’étonna Cairn.
  • On m’a volé ma voiture !
  • Oh… Je… euh… croyais que….
  • Qu’est-ce qu’il y a ?
  • Steve….
  • Eh bien quoi Steve ? Il va bien ?

Elle était toute pâle, elle avait déjà compris.

  • Asseyez-vous….

Elle le laissa faire, il la poussa sur un des sièges de son bureau.

  • Il y a eu un crime, Steve est mort, le shérif Wayne également.
  • Oh mon Dieu !
  • Où est-ce qu’on vous a volé votre voiture Linda ?

Elle pleurait, le visage enfoui dans ses mains. Des jeunes mariés, leur premier enfant, rien de pire. Cairn était désolé pour elle.

  • Linda, s’il vous plait c’est important, c’est peut-être lié à la mort de Steve.
  • Ma voiture ?
  • Oui.
  • Sur le parking du Walmart.

Cairn appela la standardiste et lui demanda de s’occuper d’elle, qu’il avait à faire. Il fonça jusqu’à Sonora en espérant que personne n’ait touché à la voiture des tueurs qu’il trouva sans mal. Une Impala verte avec du sang sur le siège arrière et sur le bas de caisse. Une troisième scène de crime, il était bon pour joindre ses anciens collègues du FBI.

La nuit était tombée quand ils entrèrent sur le parking de ce routier près de Junction, tendus et fatigués l’un comme l’autre mais déterminés à ne pas faire de vieux os dans la région. Il leur fallait un nouveau véhicule, du genre passe-partout, ils repérèrent une Volvo grise près d’un poids lourd, elle leur sembla parfaite. Lupita sentit que la voiture s’arrêtait à nouveau, puis Lupo qui sortait, les deux frères qui chuchotaient. Puis soudain le coffre qui s’ouvrit et la petite poussa un petit cri de surprise.

  • La putain de ta mère, gronda Primo en lui plaquant la main sur la bouche. Ferme là !
  • Elle dort pas ?
  • D’après toi.
  • Je vais chercher le chloroforme.
  • On a pas le temps pour ça, donne-moi une plaquette.

Lupo sorti le Valium de sa poche avant.

  • Mets lui en quatre cette fois, c’est une coriace.
  • Ouvre la bouche, ordonna-t-il à la petite.

Elle garda la bouche fermée.

  • Ouvre la bouche je te dis ! Insista Primo.
  • Je veux plus aller dans le coffre, fit la petite fille.
  • Tu feras ce qu’on te dira, ouvre la bouche.
  • Promis je serais sage !
  • Ouvre la bouche que je te dis !

Elle la referma de toutes ses forces, Primo tenta de l’obliger en lui forçant la bouche avec les doigts, il en fut pour une morsure.

  • Ah la petite garce !

Il la gifla à tour de bras, elle partit en mode hurlement. Ca réveilla le camionneur dans sa cabine. Il sorti lourdement de son camion, se gratta les balloches, bâilla et regarda l’étrange trio près de la Volvo.

  • Ah les gosses, dit-il, sept secondes de plaisir, vingt ans ferme.
  • A qui le dites-vous, approuva Primo avec un sourire qu’il espérait avenant.

Le camionneur les salua et s’en alla sans un mot vers le routier. Primo profita qu’elle ait la bouche grande ouverte pour lui faire avaler les cachets de force.

  • Faut la bâillonner.
  • J’ai oublié l’adhésif dans l’Impala, expliqua Lupo.
  • De quoi ?
  • J’ai oublié l’adhésif dans l’Impala, répéta son frère en prenant un air contrit.
  • Eh merde.

La petite fille devenait déjà toute molle dans ses bras, il la fourra dans le coffre et repartirent direction San Antonio. Ils évitèrent l’interstate empruntant les chemins de traverse tout en écoutant de la country, la musique s’interrompait parfois pour les infos, on les recherchait. Un avis de la police d’état signalant deux individus extrêmement dangereux à bord d’une Subaru blanche, ne pas chercher à les arrêter, prévenir les autorités si on les voyait.

  • La chinga, t’aurais pas dû buter ce flic !
  • Et tu voulais que je fasse quoi ? Le laisser regarder dans le coffre ?

Primo n’avait rien à répondre à ça, il savait que son frère avait raison. Ils roulèrent sur une centaine de kilomètres avant de croiser un nouveau barrage, deux voitures de flic dont une en travers la route. Primo n’avait pas envie de risquer sa chance une seconde fois, il sorti de la route avant d’arriver au barrage et coupa à travers la plaine. Les flics devaient être particulièrement à la ramasse parce qu’ils ne virent rien. Il roula ainsi sur une cinquantaine de kilomètres, transbahuté par les ornières et les ravines qui sillonnaient le paysage, la petite sautant dans le coffre comme un ballon mais qui ne se réveillait pas, assommée par la surdose que lui avait administré Primo. Ils retrouvèrent la route à une dizaine de kilomètres au-dessus de San Antonio, le temps de trouver un motel où reposer des nerfs et des muscles mis à dure épreuve. Le Carson ne payait pas de mine. Un de ces motels minable pour voyageur de commerce et autre âme perdue de l’Amérique  laborieuse. Une piscine vide, un parking presque vide également et un réceptionniste de vingt ans, boutonneux, et à demi endormi qui mit dix minutes avant de sortir de sa loge.

  • Ouais ?
  • Je voudrais une chambre avec deux lits séparés.
  • C’est vingt-cinq dollars plus deux dollars pour les serviettes propres.
  • Et si je prends pas les serviettes ? Demanda Primo qui était toujours près de ses sous.
  • Comme vous voudrez mais vous n’en aurez pas si vous voulez prendre une douche.

Primo jura intérieurement, il rêvait d’une douche.

  • Pourquoi vous dites pas tout de suite que c’est vingt-sept dollars on gagnerait du temps !
  • Eh oh ça va ! C’est pas moi qui fait les tarifs…. Dites vous étiez dans les Marines ? Demanda-t-il en remarquant le tatouage qu’il avait sur le revers de la main.
  • Pourquoi ? Grommela Primo en sortant l’argent.
  • J’veux m’engager l’année prochaine, c’est comment ?
  • C’est d’enfer, mentit-il.

Il n’était pas rentré dans l’armée par patriotisme ou pour le plaisir mais pour s’éviter dix-huit mois à Folsom, il en avait fait finalement six à cause de cette injustice qu’on appelait les tribunaux militaires et un capitaine connard particulièrement tatillon. Il avait détesté chaque seconde qu’il avait passé là-bas, il n’y avait pas de raison que ce petit con n’en chie pas comme les autres. Il lui donna sa clef et les serviettes, il retrouva Lupo devant le distributeur à Coca.

  • Tu devrais pas boire tout ce sucre, tu vas devenir énorme.

Une vieille discussion entre eux, le poids de Lupo. Il avait tendance à se laisser aller sur le sujet et les patrons n’aimaient pas ça. Ils disaient comme ça, et à raison, qu’un sicario obèse ça ne faisait pas sérieux et que Lupo était déjà assez balaise comme ça avec ses deux mètres zéro six et ses cent trente kilos. Mais bien entendu Lupo s’en fichait, il glissa une pièce dans la machine et s’empara de sa canette.

  • Tu fais chier conclu Primo.

Ils installèrent la gamine entre les lits.

  • On l’attache ?
  • Pourquoi faire elle dort comme une cloche.
  • Si elle se réveille.

Primo hocha la tête.

  • T’as pas tort.

Il sorti son couteau et fit des bandes avec une des serviettes, noua les chevilles et les poignets de la gamine et tant qu’on y était en profita pour la bâillonner. Lupita faisait des cauchemars.

Quelqu’un d’autre en faisait, mais éveillé. Le lieutenant Cairn qui réalisait à minuit dix à quel point il avait eu une mauvaise idée de contacter ses anciens collègues de Houston. Ses anciens collègues de Houston étaient de mauvais poil, ses anciens collègues de Houston n’en n’avaient rien à foutre de la mort de deux bouseux de shérifs d’un bled paumé appelé Ozona sauf que c’était un crime fédéral et qu’ils n’avaient pas le choix que de travailler avec lui et la police d’état. Et de ce côté-là les choses ne s’annonçaient pas mieux. Le représentant de la police d’état était le capitaine Winslow, un crétin né qui n’appréciait pas beaucoup plus Cairn que ce dernier ne l’estimait. L’un dans l’autre personne ne voulait lui parler, tout le monde s’engueulait pour savoir qui s’occupait de quoi et surtout qui donnait les ordres. Il avait organisé lui-même une battue pour retrouver les corps mais ça n’avait rien donné. Les types du FBI avaient examiné l’Impala, ils avaient remarqué le phare arrière cassé de l’intérieur, les meurtriers étaient peut-être également des kidnappeurs mais tout le monde s’en fichait. A minuit dix l’agent spécial Mc Carthy et le capitaine Winslow s’enguirlandaient encore pour savoir qui menait cette enquête. Mc Carthy avait beau être du FBI, invoquer le Homeland Act et tous les actes qu’il voudrait, le capitaine Winslow était un indécrottable vachard de flic de province coincé comme une mule et qui avait le bras long. Ca tonnait dans le bureau de feu le shérif Wayne, Cairn en avait la migraine. Le téléphone sonna, il alla répondre au standard.

  • Oui ?
  • Est-ce que le capitaine est là ?
  • Il est occupé, je peux prendre un message ?
  • Vous êtes qui ?
  • Le lieutenant Cairn.
  • Ah… on a retrouvé la Subaru.

Cairn ne dit rien à personne, les laissant s’engueuler autant qu’ils voudraient tant qu’il le laissait mener son enquête… Il prit sa voiture personnelle et fila jusqu’à Junction. La voiture était garée à l’écart du restau route sur un parking désert à l’exception d’une voiture de police, d’un civil et de deux officiers.

  • Vous l’avez examiné ?
  • On a rien touché, expliqua le flic alors qu’il se rapprochait de la voiture.
  • Qui est ce monsieur ?
  • C’est moi qui vous aie appelé, expliqua l’intéressé, ils ont volé ma voiture.
  • Votre voiture ? A quoi elle ressemble ?
  • Une Volvo grise, coupa le flic, on a lancé un avis… eh on devrait pas attendre les gars du labo pour ça ?
  • Je prends sur moi.

Il plia en quatre un mouchoir en papier qu’il avait dans sa poche et ouvrit le coffre.

  • Passez-moi votre lampe torche.

Le faisceau de la torche découvrit un morceau de tulle dans le fond, un morceau de tulle déchiré à côté d’un collier pour enfant en métal doré. Le poil de Cairn se hérissa. Il laissa tout en place, quand il aperçut une trace de blanc sur la moquette, n’osant y mettre un doigt il se pencha pour renifler, de la peinture ? Du mascara. Du mascara blanc, il pensa déguisement, ce n’était pas Halloween pourtant. Non mais c’était la Fête des Morts au Mexique. Merde, ils avaient kidnappé cette môme et traversé la frontière et ils roulaient avec elle dans le coffre depuis le Mexique. Une gamine qui visiblement jouait au petit poucet. Il fallait absolument leur mettre la main dessus avant qu’ils ne s’aperçoivent de quoi que ce soit.

  • Vers quelle heure vous vous êtes rendu compte que votre voiture avait disparue ?
  • Bah après diner, vers vingt heures je dirais.

En quatre heures ils pouvaient être n’importe où et déjà à Houston. Comme ils pouvaient s’être arrêté a) à cause des barrages b) la fatigue. Cairn comptait un peu là-dessus, pas facile pour les nerfs de rouler dans un état où on se savait probablement poursuivi. Le capitaine Winslow avait tenu à passer l’avis de recherche sur toutes les radios et les télévisions locales, avis de recherche pour des silhouettes sans nom pour le moment. Cairn ne voyait pas trop l’utilité à part rendre nerveux des types dangereux, mais si ça pouvait aider….

  • C’est les gars dont ils parlaient à la télé qui m’ont piqué ma bagnole ? Qu’est-ce qu’ils ont fait ?

Le lieutenant ne répondit pas, retournant à sa voiture. Le temps de retourner au poste ils seraient sans doute tous partis sans avoir décidé qui serait responsable de quoi, il était une heure et demie, prévenir la police de San Antonio et de Houston c’était fait par le biais de l’avis de recherche et ils avaient déjà signalé la Volvo. Il n’y avait rien qu’il puisse faire de plus et pourtant la vie d’une gosse était en jeu. Cairn monta à bord en sachant d’avance qu’il allait mal dormir.

Lupita se réveilla le corps endolorie. Les kilomètres, ses mains et ses pieds liés et encore un fichu bâillon. Sur le moment elle n’osa pas bouger, alertée par les ronflements des deux hommes, puis prenant son courage à deux mains, roula sur elle-même et rampa jusqu’à la porte. Mais la poignée était trop haute et elle n’arrivait pas à se redresser sur ses jambes. Elle réfléchit quelques instants, se tortilla comme un vers de terre et rampa jusqu’à la salle de bain. Dans la salle de bain de tia il y avait un tabouret, peut-être que là aussi… La porte était entre ouverte, il y avait une serviette de bain par terre, de l’eau et… un tabouret. Lupita failli crier de joie avant de réaliser qu’elle n’allait pas pouvoir emprunter le tabouret jusqu’à la porte, rien qu’en tirant dessus une fois elle avait fait du bruit. La petite fille se laissa tomber sous l’évier découragée, presque l’envie de pleurer. Puis elle pensa à ce qu’aurait fait le shérif Woody pour sauver Little Bo Peep d’une sale passe comme ça, et Buzz l’Eclair, avec son faux rayon laser. Ils auraient fait quoi ces deux-là pour la sauver ? Elle réfléchit dur au film qu’elle avait vu un nombre incalculable de fois, se dit qu’ils voudraient d’abord couper ses liens, mais avec quoi ? Elle n’avait pas de loupe et c’était la nuit ! Mais il y avait du verre, le miroir ! Elle se tortilla à nouveau pour grimper sur le tabouret avec la ferme intention de casser le miroir avec ses petits poings. Oui mais tu vas te couper ! Se dit-elle avant de regagner le sol et d’emporter cette fois la serviette qu’elle colla sur le verre. Soudain un énorme ronflement remplit la pièce d’à côté, elle failli en tomber, le cœur qui battait la chamade, elle attendit quelques secondes, puis de toutes ses forces frappa le coin du miroir. Sans résultat, la serviette amortissait le coup. Alors elle recommença et recommença encore jusqu’à fendre un tout petit éclat de verre, qu’elle extirpa du bout de ses ongles mous, s’écorchant les doigts au passage. A nouveau elle aurait pu pleurer mais elle avait plus peur que mal, plus peur qu’ils ne la surprennent que de saigner quelques gouttes. Elle s’acharna sur ses liens et se coupa à nouveau plus gravement cette fois, elle serrait les dents, remerciant pour cette fois son bâillon de l’empêcher de crier. Mais les larmes lui brouillaient la vue. Soudain elle senti ses poignets se libérer Elle se débarrassa en vitesse de ses autres liens et poussa le tabouret près de la lucarne au-dessus de la douche. Elle essaya de tirer sur la poignée une première fois mais c’était drôlement dur. Alors elle s’aida de ses deux mains et soudain le penne céda, libérant la vitre qui s’ouvrit d’elle-même comme une invitation à l’évasion. Le froid de la plaine s’invita dans la salle de bain La petite fille se dressa sur la pointe des pieds, s’accrocha au bord de fenêtre et pédala le long du mur en tirant de toutes ses forces sur ses bras jusqu’à mi taille, jusqu’à apercevoir le sol derrière qu’avait l’air quand même vachement loin et qui était envahi de pneus. Elle était coincée, elle ne pouvait pas redescendre sans faire tomber le tabouret et sauter la tête la première ça avait l’air quand même drôlement risqué. Mais quoi, elle ne s’était pas coupé et tout pour renoncer hein. Alors elle se laissa glisser, les mains amortirent le coup à la tête qu’elle ne manqua pas de se faire dans sa chute, à nouveau elle manqua de crier puis pensa cette fois qu’elle n’était plus la petite amie de Woody mais Xéna la guerrière, et Xéna ne criait pas, sauf quand elle démastiquait ses ennemis. Elle se releva d’entre les pneus en se demandant ce qu’elle allait faire maintenant qu’elle était libre. Retrouver tio et tia, certes, mais pour l’instant elle était dans un endroit inconnu et il faisait tout noir. Lupita n’avait pas peur du noir. Dans le barrio il faisait souvent noir à cause des coupures de courant. Mais elle avait peur de l’inconnu et encore plus peur que les autres l’attrapent. Alors elle partit à la recherche d’une cachette. Et comme elle était une petite fille vive et ingénieuse, en trouva une, mais pas la bonne.

Primo se réveilla en jurant. Il n’avait dormi que trois heures, trop de Dexédrine et les ronflements de forge de son frère. Il sorti se chercher un coca et alluma la télé quand d’un coup il senti que quelque chose manquait dans la pièce.

  • La putain de ta mère ! S’exclama-t-il en découvrant que la gamine avait disparue.

Il se leva d’un bond et réveilla son frère.

  • La petite s’est barrée !
  • Hein ?
  • La petite s’est tirée, lève-toi faut qu’on la retrouve !

Ils ne tardèrent pas à découvrir le stratagème qu’elle avait utilisé pour se défaire de ses liens, firent le tour du motel alors que l’aube se levait, cherchèrent dans les toilettes extérieure, sous une des seules voitures qui se trouvait sur le parking quand Primo se souvint qu’il y avait un pick-up marron à leur arrivée. Etait-ce possible qu’elle soit montée à bord et que le chauffeur soit parti sans s’en apercevoir ? Si elle avait capable de couper ses liens avec un bout de miroir, elle était capable de tout. Satané gamine, Primo commençait à se dire que Lupo n’avait peut-être pas totalement tort, elle leur portait la poisse.

  • Un pick-up marron ? T’es sûr ?
  • Certain.
  • Bah alors qu’est-ce qu’on fait ?
  • Bah alors on part à sa recherche !
  • Mais on sait même pas par où ils sont partis ni quand !
  • Y’a une demie heure vers San Antonio, pourquoi ? fit une voix ensommeillé.

C’était le réceptionniste qui les avait apparemment entendus discuter sur le parking.

  • Qu’est-ce tu fais debout à cette heure-là toi ? demanda Primo.
  • C’est les Walker, ils m’ont réveillé en partant, ils se disputaient. Ils se disputent rarement.
  • Tu les connais ?
  • Ouais, lui il est voyageur de commerce, elle voyage avec lui. Ils ont une ferme à Timberwood Park.

Les deux frères échangèrent un regard avant de grimper dans la Volvo, et de filer pied au plancher.

Cairn avait dormi une heure en tout et pour tout. Dans son bureau, tordu sur un des fauteuils. Le reste du temps il l’avait passé à ruminer à propos de la gamine. Il était plein de courbature, la bouche pâteuse à se faire du café quand l’énergique agent spécial Mc Carthy entra avec deux autres agents dans le commissariat.

  • Cairn vous faites vos bagages. On vous envoie à Houston.
  • Pourquoi faire ?
  • Des vacances Cairn, des vacances ! Je ne vous veux pas dans mes pattes, vous avez assez fait de dégâts comme ça !
  • Moi ?
  • Et la Subaru ? Vous comptiez nous prévenir quand ?
  • Hier soir si vous n’étiez pas tous parti vous coucher.
  • Arrêtez un peu vos insolence mon vieux, vous avez été agent, vous savez que nous sommes joignable à tout heure.

Cairn fit la moue.

  • Et vous auriez fait quoi ? Nous ne sommes pas assez même avec les barrages, la preuve ils sont passés, et au dernière nouvelle ils roulent à bord d’une Volvo grise.
  • Ca va changer, le bureau reprend tout en main.
  • Et Winslow ?
  • Je l’emmerde, j’ai eu le juge Avril ce matin, c’est une affaire fédérale point à la ligne.
  • Il y a autre chose…
  • Quoi ?

Son portable sonna Mc Carthy s’éloigna.

  • Mc Carthy… oui… oui bonjour Jones… oui…. Vous êtes sûr ? Ceux là pas question qu’ils en réchappent, oui… oui.

Il raccrocha.

  • Vous disiez ?
  • On connait l’identité des tueurs ?
  • Ça, ça ne vous regarde plus mon vieux, alors c’était quoi l’autre chose ?
  • Je crois qu’ils ont enlevé une gamine.
  • Comment ça vous croyez ?
  • J’ai trouvé dans le coffre…

Mc Carty secoua la tête en soupirant.

  • Ah oui il y a ça aussi…. Je devrais vous faire arrêter pour avoir ouvert ce coffre.
  • J’ai rien touché, ça y est encore, se défendit Cairn.

Mc Carty ne cachait plus son agacement

  • Qu’est-ce qui y est encore ?
  • Un collier pour enfant et un morceau de tulle probablement d’une robe de marié. Je suis sûr que la gamine joue au petit poucet, c’est elle qui a cassé le phare de l’Impala.
  • Oui, ou vous tirez vous-même des conclusions pour vous faire mousser.

Cairn en ouvrit la bouche de surprise, ce n’était pas exactement la réponse qu’il attendait.

  • Mais…
  • Débarrassez moi le plancher Cairn avant que je ne fasse un rapport sur vous.
  • Non vous ne comprenez pas… continua Cairn inquiet.
  • Non c’est vous qui ne comprenez pas lieutenant Cairn, vous êtes relevé de vos fonctions jusqu’à nouvel ordre… agent Malone, veuillez raccompagner le shérif jusqu’à chez lui et veiller à ce qu’il prenne la direction de Houston.
  • Mais la gamine… insista Cairn.
  • Il n’y a pas de gamine ! Aboya Mc Carty.

Cairn compris soudain. Ils connaissaient l’identité des tueurs, ils n’avaient aucunement l’intention de les arrêter vivants, la gamine passait au second plan, dommage collatéral, tout ça…. Merde, espèce d’enfoirés du FBI.

Bobby Saltz vivait derrière le motel dans une caravane, et quand il n’était pas à la loge, aux heures réglementaire, il passait son temps dans la caravane à jouer à Call of Duty et Ghost Recon, tout à fait certain qu’il ferait un Navy Seal plus que correct si seulement la sélection n’était pas aussi… eh bien sélective. Alors il rêvait en couleur des Marines, rêvait de démastiquer les types de Daesh dans les ruines de la Syrie et tant pis si le président Trump, qu’il adorait, avait dit qu’ils avaient vaincu Daesh, il y aurait toujours du Mouloud à casser, peut-être bientôt l’Iran, qui sait… En plus de la réception, il s’occupait des chambres, le tout pour huit dollars de l’heure ce qui était pas mal payé dans la région pour un gars de son âge. Les deux mexicains bizarres étaient partis sans aucune raison apparente comme s’ils avaient le feu aux fesses, après les Walker. Il aimait bien le couple, des clients réguliers, qu’est-ce qu’ils pouvaient bien leur avoir fait ? Pour un peu il aurait bien appelé la police mais chacun sa merde comme on dit, il ne voulait pas que l’ex Marine revienne pour lui casser la gueule ou pis, il n’avait pas l’air commode ces deux-là.  Il commença par la chambre des Walker, des gens biens, propres, qui ne faisaient jamais d’histoire. Sauf ce matin, mais bon, c’était des choses qui arrivaient. Ce qui n’arrivait jamais en revanche c’était de trouver la chambre des Walker en désordre, couverture et matelas par terre, les serviettes sales… mais attends c’est quoi ça c’est du sang ? Oui du sang, beaucoup de sang et il y en avait des traces jusqu’à la salle de bain. Sidéré, Bobby s’approcha, il entendait du bruit, un bruit de chaine. Bobby prit son courage à deux mains et franchit la porte. Un spectacle horrible. La fille était suspendu par des menottes au pommeau de douche, sa robe de pute déchirée, ses bas résille écorchés, comme ses poignets, ses seins, elle avait le visage tuméfié, déformé par les coups, un œil fermé, la bouche enflée, on lui avait cassé toutes ses dents de devant. Il pensa aux Walker, des gens si bien, merde ! La fille respirait faiblement.

  • Bon bah l’imagine qu’ils vont plus revenir, dit-il avant de sortir son portable et de filmer la fille.

Primo et Lupo étaient sur les dents. Ils avaient roulé à fond et pas l’ombre d’un pick-up marron. Ils l’avaient peut-être dépassé sans le voir ou le gamin avait raconté n’importe quoi pour se faire mousser, les deux frères, éternellement, s’engueulaient sur le sujet, et comme quand Lupo avait une idée derrière la tête elle n’était pas ailleurs, revenait cette histoire de petite fille maudite qu’on ferait mieux de leur laisser et ne plus s’en occuper.

  • Ah oui et tu veux qu’elle témoigne contre nous peut-être ?
  • Elle a cinq ans, bougonna Lupo, personne ne va l’écouter.
  • Si ceux à qui on l’a enlevé bougre de con, et puis t’oublies les flics qu’on a buté, on est au Texas ici mon pote, ils vont tirer à vue s’ils nous trouvent !

Lupo était persuadé du contraire. Lupo était persuadé qu’il pouvait se rendre invisible, c’était Jésus Malverde qui lui avait dit dans un rêve, et il en avait eu déjà la preuve, les gens ne le sentaient pas quand il s’approchait pour frapper, les gens ne le voyaient que quand il le voulait. Mais il n’en n’avait jamais parlé à son frère parce que pour lui tout ça c’était des conneries. Ils trouvèrent Timberwood Park sans mal, indiqué par un panneau ce qui les rendit jouasse jusqu’à ce qu’il découvre que l’endroit était un entrelacs de routes et de propriétés plus ou moins isolés les unes des autres.

  • La puta ! On va mettre des heures à la trouver !
  • On la trouvera jamais, tirons nous !
  • Tu fais chier, ferme un peu ta gueule et surveille !

Ils maraudèrent pendant plus d’une heure sans résultat avant d’apercevoir un péquin trainer près de sa boite aux lettres. Primo se pencha avec son sourire le plus avenant et demanda s’il connaissait les Walker, un couple avec un pick-up marron.

  • Ah oui je les connais, ils roulent toujours trop vite, mais je sais pas où ils vivent.
  • Et quand ils roulent, ils vont vers où, demanda Primo plein d’espoir.

Le type montra une direction, ils en venaient, la chinga !

  • Attendez, je vais demander à ma femme, dit le type avant de retourner vers la maison.

Il revint dix minutes plus tard avec un autre homme habillé d’un teeshirt rose et d’un short pistache, musclé et tatoué au mollet. Lupo bâilla de surprise.

  • Des pédés !
  • Ta gueule hijo ! Ils vont nous aider.
  • Je déteste les pédés, gronda le géant.
  • Reste tranquille.
  • Les Walker ? Non ça me dit rien chérie, dit la « femme » à son homme, par contre je peux vous dire où ils vont, je connais quelqu’un qui habite dans leur rue. Mais l’adresse exact j’ai pas.

Mais putain accouche, se dit Primo.

  • Et c’est qu’elle rue ? Demanda-t-il presque en chantonnant.

La rue Franklin D. Roosevelt était probablement la plus longue rue de tout le complexe. Elle descendait vers la banlieue de San Antonio en suivant le dénivelé des collines sur lesquelles était perché Timberwood Park. A nouveau ils roulèrent au pas, surveillant chacun un côté de la route et même comme ça ce n’était pas simple parce que voitures, garages et maisons étaient toujours situés en retrait de la route, sous des arbres quand ce n’était pas derrière. L’endroit sentait un certain confort, très classe moyenne supérieure, encore le genre d’endroit où ils ne vivraient jamais ni l’un ni l’autre, mais c’était trop blanc pour eux ici, trop texan, gringo, pour qu’ils l’envient, et si en plus on y tolérait les pédés… Lupo n’en revenait pas qu’ils s’affichent comme ça.

  • Non mais tu te rends compte, ils se gênent plus ! En plein jour !
  • Bah quoi c’est pas des vampires quand même, tu veux qu’ils sortent que la nuit, rigola son frère.
  • Quand même… c’est une maladie, ils devraient avoir honte !
  • Allez arrêtes et fais attention.
  • Ma femme ! Tu l’as entendu !? Incroyable !
  • Qu’est-ce que tu veux c’est comme ça de nos jours.

Soudain il freina. Il venait d’apercevoir quelque chose de l’autre côté de la route qui se reflétait dans son miroir extérieur. Un pick-up avec une bâche, à demi rangé dans un garage, un pick-up dont il apercevait le bas de caisse marron. Il le sentit en lui comme un aiguillon chauffé à blanc, il en était sûr, ils les avaient trouvé. Il fit demi-tour au ralenti et se rapprocha.

Lupita était sidéré par la terreur. Elle avait cru échapper à un ogre et son frère, et elle était tombée, comme dans le conte, sur un sorcier et une sorcière. Ils l’avaient trouvé sur la route, sous la bâche où il y avait des outils, là où elle s’était cachée après avoir grimpé bravement le haillon. Ils avaient bien rigolé quand ils l’avaient trouvé, avaient dit que c’était un cadeau du ciel, et puis après tout gentiment il l’avait invité à monter dans la cabine en lui demandant d’où elle venait. Lupita s’était senti libérée, toute la peur, toute la tension qui se lâchait d’un coup, ils eurent du mal à comprendre ce qu’elle racontait tant elle hoquetait dans ses pleurs. La dame fini par la calmer en lui faisant un gros câlin, et elle ne sentit pas qu’en vérité c’était une sorcière. Elle se laissa au contraire aller jusqu’à aller raconter son tio et sa tia, que le monsieur qui s’appelait Primo l’avait enlevé et tout ça. Les deux autres avaient échangé un regard et puis ils l’avaient aidé à monter dans la cabine.

  • On va appeler la police, décida la dame.

Ils étaient reparti tout de suite après, ils n’avaient pas de téléphone, il fallait retourner à leur maison qui n’était pas très loin. Non elle ne sentit rien, ils étaient gentil, ils sentaient bon, la dame, qui la complimenta sur sa jolie robe de princesse, en avait une bien belle elle aussi, avec des fleurs rouges, les sorcières ça porte pas des robes avec des fleurs rouges, et puis c’est pas jolie comme la dame. Elle avait compris trop tard, une fois devant la maison. Ca sentait pas bon, comme de la soupe qui a cuit trop longtemps, et puis c’était sale, il y avait des déchets sur le porche, dans l’entrée, la dame et le monsieur la poussaient devant eux, elle eut un geste de recul quand il apparue. Un adolescent en caleçon, l’air de s’ennuyer à mourir comme tous les adolescents du monde.

  • Henry je te présente Lupita, chantonna la gentille dame.
  • Ouais, ouais…. Fit l’adolescent avant de filer Dieu sait où.
  • Entre ma chérie.

Elle hésita

  • Pourquoi c’est sale ?
  • Parce qu’Henry n’a pas rangé…. Henry revient ici !
  • Allez entre ma petite, dit gentiment le monsieur en l’invitant d’un sourire et de la main.

Lupita se laissa faire en se disant que leur fils il était drôlement pas sage pire que Julio qui pourtant en faisait voir de toute les couleurs à tio et tia. Elle se pinça le nez en entrant, la porte se referma derrière elle, elle regarda les adultes, ils avaient un drôle d’air maintenant, un air qui ne lui plaisait pas, puis la dame dit un mot magique.

  • Tu veux un verre de lait ?

Lupita adorait le lait, dans le barrio c’était souvent du en poudre alors c’était moins bien, elle aimait le lait de vache, le vrai, même qu’elle en avait gouté quand elle était parti à la campagne chez ses grands-parents.

  • Du vrai ? Demanda-telle.
  • Bien sûr ! Allez viens.

Ils se firent un passage dans les papiers gras et les boites de conserve et pénétrèrent dans la cuisine la plus sale qu’elle n’ait jamais vu. Des assiettes plein l’évier croûteuses de nourriture en pleine moisissure, des verres opaques de crasse, des plats laissés sur la gazinière tâchés de sauce et de graisse brûlée, un sol gras de saleté, et le frigo à l’identique. Elle sorti un berlingot déjà ouvert.

  • T’inquiètes pas il est frais, dit la dame en lui remplissant un verre sale.

Lupita hésita, prenant le verre du bout des doigts, un peu dégoutée.

  • Je te dis qu’il est frais ! Insista la dame en lui montrant des chiffres sur le carton.

Lupita savait à peine lire, elle mit quelques secondes avant de déchiffrer la date de péremption, sans comprendre du reste. Et puis surtout elle commençait à sentir la peur remonter, quelque chose n’était pas normal dans cette maison. Mais tant pis, le lait d’abord. Elle but deux gorgées avant de faire tomber son verre. Elle s’était réveillée dans une cage à poule fermée par un gros cadenas et tout de suite, son premier réflexe ça avait été de pleurer. Pleurer comme une gamine pris au piège dans un conte violent, pleurer comme une gamine terrorisée par les sorciers et sorcières, les ogres et les chimères de la nuit, comme une môme qui réalisait amèrement que ce n’était pas que des chimères et des contes.  Soudain le placard à outil s’ouvrit sur le trio. Ils la regardaient avec une joie mauvaise.

  • Oh regarde la petite elle chouine ! Dit la dame.
  • La petite garce doit se sentir seule, Henry va chercher Robert.
  • Hihihi, ricana leurs fils.

Il revint avec un squelette, un squelette de bébé, la petite fille hurla de terreur. Il déposa délicatement le squelette dans la cage à poule tandis que le monsieur l’empêchait de sortir. Lupita était hystérique, elle donna des coups de pied dans le métal, dans le squelette, dans la figure du garçon, mais ils refermèrent impitoyablement la cage et la fourrèrent dans le noir dans le cagibis avec son nouvel ami.

Cairn roulait vers Junction, branché sur radio police. Il avait un poste dans sa voiture personnelle et aucune intention de lâcher l’affaire parce qu’on le lui demandait. Les barrages avaient été renforcé par des types du SWAT, c’était clair que Mc Carthy avaient l’intention de tous les abattre à vue s’ils tombaient sur eux. Cairn était tendu, il pensait à la gamine et se demandait qui c’était, assez maligne et courageuse pour essayer d’échapper à ses kidnappeurs où est-ce qu’elle pouvait-être à cette heure ? A cette heure ils devaient avoir changé de voiture, à cette heure ils pouvaient avoir passé Houston et être sur le chemin de la Nouvelle Orléans, alors elle serait perdue pour lui. Il appuya sur l’accélérateur alors que radio police s’excitait. Un cas de viol avec violence au Carson, ça ne l’intéressait pas plus que ça mais il laissa le son à plein volume. Il était fatigué mais ça attendrait, il ne dormirait pas tant qu’il n’aurait pas retrouvé cette môme, il avait emporté son 38 avec lui et son AR15 personnel parce qu’on ne savait jamais, ces types ne se laisseraient pas appréhender facilement.

  • Une Volvo grise vous dites ? chuinta la radio.
  • Oui de 2006, ils se sont barré une demie heure après les suspects.
  • Je crois bien qu’on en cherche une nous autre de Volvo grise de 2006.

Cairn freina sur le bas-côté, le cœur qui battait à cent à l’heure. Il s’empara fébrilement de son téléphone et pria Saint Google Map. Le Carson était bien signalé sur la carte. Il redémarra sur les chapeaux de roue, coupant la route à un camion. Une ambulance, la camionnette de la police scientifique, des voitures de flic partout, un long shérif fin comme un roseau avec un chapeau de cowboy qui interrogeait un jeune homme, Cairn s’approcha d’un des adjoints et sorti sa plaque de police.

  • Qu’est-ce qui s’est passé ?
  • Un type et sa femme ont tabassé une pute, les gars que tout le monde cherche sont parti à leur poursuite, on sait pas pourquoi.
  • Les gars à la Volvo grise ?
  • Oui.
  • Dans quelle direction ? On sait ?

L’adjoint secoua la tête

  • Ouais, on a envoyé du monde..
  • Je peux voir la fille ?
  • Pourquoi faire ? Demanda le flic soudain méfiant.
  • Je suis sur la piste de deux meurtriers qui kidnappent leurs victimes, mentit-il à demi  C’est peut-être lié à mon affaire.
  • Bon… comme vous voulez mais je suis pas sûr qu’elle soit en état de parler.

Il posa la même question au pompier.

  • Elle a la mâchoire fracturée en trois endroits, utilisez un stylo mais je suis pas sûr qu’elle vous réponde, et dépêchez-vous on doit l’amener à San Antonio.

Cairn entra dans la camionnette. Il l’avait massacré, qui qu’elle ait été, elle ne serait plus jamais la même ni physiquement ni moralement et sur le moment il ne sut quoi lui dire, alors il lui montra sa plaque. Elle détourna la tête, il sorti un carnet de sa poche. Il voulait savoir ce qui s’était passé, quel lien il pouvait y avoir avec les deux autres pour que, leur gamine sous le bras, ils partent à la poursuite du couple. Cinq minutes plus tard il sortait comme une flèche et fonçait droit sur le réceptionniste. Croche-pied, plaquage au sol.

  • Où est ton téléphone fils de pute !?
  • Au secours vous me faites mal !
  • Ton téléphone !
  • On peut savoir qui vous êtes ? Demanda le shérif derrière eux alors que les adjoints accouraient pour les séparer.

Cairn lui montra sa plaque sans lâcher l’autre.

  • Ce petit enfoiré l’a filmé avant de vous appeler !
  • Ecartez-vous, ordonna le shérif avant d’aider Bobby à se relever.
  • Merci shérif j’ai cru qu’il allait me tuer ce fou.

Le shérif lui flanqua une magistrale gifle qui lui fit faire un demi-tour sur lui-même avant de tomber en vrac contre le coffre d’une voiture.

  • Ton téléphone, dit-il en tendant la main.
  • Il est à la réception.

Le shérif fit signe vers un de ses adjoints.

  • Et j’espère pour toi que ce n’est pas déjà sur Youtube.

Il se tourna vers Cairn.

  • Shérif Braddock.
  • Lieutenant Cairn, enchanté monsieur.
  • Merci du coup de main mais je peux vous demander ce que vous faites ici ?

Cairn avait l’impression d’avoir à faire à quelqu’un d’intelligent, il lui expliqua tout, à commencer par la gamine.

  • Une gamine ? personne ne nous a parlé d’une gamine.
  • C’est que personne ne veut en entendre parler. Vous connaissez leur identité ?
  • Les frères Derringer, des sicarios des cartels à ce qu’il parait, on a ordre de tirer à vue… merde, et ils ont enlevé une gamine vous dites.
  • La petite laisse des traces derrière elle. Vous permettez que j’examine leur chambre ? Je ne toucherais à rien.
  • Non, vous connaissez la procédure, je ne peux pas vous laisser entrer, dites-moi ce que vous cherchez mes hommes le trouveront.

Cairn se mit dans la peau des tueurs, qu’est-ce qui pouvait les motiver comme ça ? Pourquoi partir à la poursuite du couple ? Qu’est-ce qu’il leur avait fait ? Puis il pensa à la gamine. Maligne et vive.

  • Cherchez des liens, ou ce qui aurait pu servir de lien.

Le shérif passa les ordres, les gars du laboratoire ressorti quelques minutes plus tard avec des bandes ensanglantées qu’on avait tranché. Elle avait réussi à se faire la malle et était monté dans le mauvais véhicule, c’était la seule explication possible.

  • Bon Dieu si elle est là-bas….
  • Quoi ?
  • On a leur adresse, j’ai envoyé le SWAT sur place, il faut les prévenir !

Casque d’acier noir, cagoule, gilet pare-balle, fusil de précision, la troupe avançait entre les arbres. Signes, déplacement en perroquet, AR15 pointé sur la maison qui s’étalait là-bas. Rien ne bougeait sauf les spécialistes en noir, ils s’approchaient avec le bélier, six hommes à l’arrière de la maison, le même nombre devant l’entrée qui était entre-ouverte, les autres en retrait, snipers visant les fenêtres, là-bas, au loin le shérif s’approchait avec Cairn. Assaut au signal du chef de peloton, les hommes entrèrent en trombe dans un cloaque de saleté et de désordre repoussant, et ne trouvèrent que trois cadavres. Deux dans la cuisine, égorgés, un troisième dans le hall, un adolescent à qui on avait écrasé la tête à force de coups. Ils fouillèrent la maison à la recherche de la gamine et découvrirent sa cage avec un morceau de tulle accroché au fil de fer, ainsi que d’autres cadavres plus anciens. Deux entassés dans une baignoire à l’étage qui pourrissaient et d’autres qu’ils découvrirent plus tard, dans les murs, sous le plancher, dans le jardin, mais à ce stade Braddock avait déjà fait venir hélico et renfort, pas question de laisser les deux sicarios filer avec la petite fille.

  • Quand je vous disais qu’elle jouait au petit poucet, dit Cairn en faisant danser le morceau de tulle entre ses doigts.
  • Vous aviez raison elle est maligne…

Cairn s’approcha du cadavre de l’adolescent et fit un signe vers la hache.

  • Je crois que l’un des deux est blessé.
  • Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
  • La hache au milieu du couloir, il y a du sang dessus et personne ne présente de blessure de hache.
  • Celui avec la tête en bouillie peut-être…
  • Non il y a du sang et de la cervelle sur le mur, on lui a proprement éclaté le crâne.
  • Et arraché un œil, fit remarquer le shérif.
  • Qui c’était d’après vous ?
  • Je ne sais pas, leur fils peut-être…. En tout cas on est tombé chez une bonne famille de malade.
  • Ouais, on dirait. Ce monde est fou.

L’hélicoptère tournoyait dans le ciel. Primo l’observait, son 45 dans la main, il avait jeté sa veste dans le trou avec les cadavres des flics, sa chemise jaune tâchée de sang, celui de son frère et celui des sadiques. Lupita se tenait accroupis sur la banquette arrière, le nez également pointé vers le ciel, Lupo saignait. Le gamin l’avait eu par derrière, sortant de nulle part, la hache bien plantée dans le dos, avec pour seul résultat de rendre Lupo fou de rage. Son frère lui avait confectionné un bandage de fortune puis ils avaient retrouvé la gamine. Elle était dans un placard à outil dans le garage, quand ils avaient découvert le squelette avec elle Primo avait été choqué. Alors quand la gamine avait fait une crise pour ne pas monter dans le coffre de leur nouvelle voiture, il avait d’autant céder que cette nouvelle voiture avait une fermeture enfant à l’arrière. Un SUV Ford qui attendait dans le garage. Mais maintenant ils étaient coincés dans Timberwood Park avec les flics partout et Lupo qui chouinait.

  • On va jamais sans sortir.
  • Arrête, on s’en est toujours sorti non ?
  • Pas cette fois, elle nous porte malheur je t’avais dit.

Primo regarda la fillette dans le rétro.

  • T’entends ça ma petite, il dit que tu portes malheur, t’en penses quoi ?
  • Si vous m’aviez pas enlevé déjà d’abord on en serait pas là, fit-elle remarquer avec aplomb.

Primo ne put s’empêcher de sourire en hochant la tête.

  • Là-dessus elle a pas tort, dit-il à son frère.
  • Tue-là, répondit ce dernier.
  • Hein ?
  • Tue-là, faut qu’on s’en débarrasse elle nous porte la poisse.

Primo se retourna vers elle, cette fois elle ne faisait plus du tout la maligne, le visage figé par la peur, elle fixait le canon du 45 pointé dans sa direction.

  • T’as entendu ? Il veut que je te tue !

Les larmes montent facilement dans ces cas-là, elles grimpèrent sans mal le bord de ses grands yeux noirs et charbonnés, mais à ce stade le mascara avait quasiment foutu le camp, découvrant le visage ovale d’une enfant métis. Il lui papouilla gentiment le crâne.

  • T’inquiète pas, je vais rien faire…. Je vais rien faire parce que tout ça c’est des conneries, on est pas maudit on est dans la merde.

Soudain il resserra sa prise, lui tirant les cheveux, la fillette poussa un cri.

  • On est dans la merde à cause de toi entiende ? Alors t’arrêtes de faire ta maligne et t’essayes plus de t’évader.
  • Promis, jura la petite fille.

Une voiture de police passa en trombe là-bas, Lupo gémit.

  • Ils sont partout.
  • On va trouver un moyen.

Ils étaient cachés dans un bosquet à l’écart de la route, de là où ils se trouvaient ils pouvaient admirer la vallée comme une promesse, San Antonio là-bas où ils pourraient se perdre et surtout trouver de l’aide, car le cartel avait le bras long. Mais encore fallait-il foutre le camp de ce foutu piège dans lequel ils s’étaient fourrés, et impossible d’attendre la nuit. Non il fallait faire ça vite avant que l’endroit soit complètement bouclé. L’hélicoptère s’éloignait, il démarra le SUV et sorti du bosquet en marche arrière.

  • Qu’est-ce que tu fais ?
  • Fais-moi confiance.

Il continua en marche arrière jusqu’à un autre bosquet avant de prendre la colline de biais et de la descendre vers San Antonio, roulant derrière les maisons. Il roulait doucement pour ne pas soulever de poussière et avoir le temps de réagir si jamais les flics déboulaient, l’hélico tournoyait vers l’est, de là où ils étaient partis, les voitures de flics continuaient d’affluer de tous les côtés, il se rangea sous une nouvelle haie d’arbres et attendit. Il y avait une maison pas loin, ils pouvaient voir une femme en train d’étendre son linge.

  • On pourrait l’obliger à nous faire passer, suggéra Lupo.
  • Pourquoi faire ? On est grillé de toute façon, non faut qu’on planque à San Antonio, j’appellerais un mec que je connais là-bas.
  • Les patrons vont l’apprendre.
  • Pour le moment les patrons je m’en branle, répondit sèchement son frère en repartant au ralenti.

Ce n’était pas la première fois que les deux frères devaient faire face à ce genre de situation, prit en chasse plus d’une fois, identifiés, recherchés, ils n’avaient pourtant jamais fait un seul jour de prison, sauf à l’armée pour Primo et dans sa jeunesse Lupo avait fait de l’hôpital psychiatrique en unité sécurisée mais ce n’était pas réellement la prison. En revanche c’était la première fois qu’ils étaient recherchés par tout un état, FBI en tête, et pourtant cette nouveauté fut à leur avantage. Mc Carthy débarqua en hélico dans la propriété des Walker et la présence de Cairn ne fut pas bien reçue. Braddock en fut pour une belle engueulade et Cairn prié de foutre le camp avec la promesse de perdre sa plaque s’il le revoyait. Le temps perdu à nouveau à savoir qui avait raison sur l’autre et surtout à qui revenait l’enquête fut autant de temps perdu et de confusion sur la colline. Traversant les bois, évitant la route, les deux frères parvinrent finalement en ville. Cairn rejoint à son tour San Antonio parfaitement déprimé, assis dans un bar à vider une bière en regardant la télé où s’étalait le portrait des deux frères sur toutes les chaînes locales. L’un ressemblait à une version rajeunie de Dany Trejo, ressemblance qu’il devait cultiver, Cairn n’en doutait pas, quant à l’autre il avait l’air passablement abruti et brutal, le genre de type qu’on n’avait pas envie de croiser la nuit dans une rue déserte. Il se demandait lequel des deux avait été blessé à coup de hache, il aurait parié pour le second. Mais le plus déprimant c’est qu’aucun journaliste ne faisait mention de la petite fille et il n’avait pas la moindre piste à ce sujet, sinon l’intime conviction que les deux tueurs étaient probablement en ville, en train de se chercher une planque. Mais les choses n’étaient pas aussi simples même pour ces deux voyous aguerris.

  • Primo ? T’es malade de m’appeler tout l’état vous recherche !
  • Je sais puto c’est pour ça que je t’appelle justement, il nous faut une planque et vite.
  • Ecoute Primo, je sais que je suis en dette mais là….
  • Là quoi ? C’est maintenant ou jamais hijo !
  • Primo j’ai promis à ma femme que….
  • M’emmerde pas avec ta vieja puto faut que tu nous aides !

Enrique avait connu Primo à Leavanworth pendant sa détention, ils s’étaient liés d’amitié suite à une altercation avec d’autres prisonniers, Primo avait de l’entregent en prison et une aura naturelle de type qu’il ne fallait pas faire chier. Enrique avait fait trois ans pour complicité dans un trafic de faux billets, il en était sorti avec la ferme intention de changer du tout au tout, comme il l’avait promis à sa femme, une américaine pure souche avec qui aujourd’hui il tenait un bar. Il se faisait appeler Richard aujourd’hui, tenait le rade dans la journée, s’était fait enlevé ses tatouages contre une jolie somme mais gardait des contacts sporadiques de son ancienne vie parce qu’on ne savait jamais, que rien ne durait et qu’il fallait être prévoyant. En gros il n’était pas complètement retiré des affaires quand bien même il n’en faisait plus. Mais ce jour-là il aurait largement préféré ne plus rien avoir à faire avec personne et surtout pas deux fugitifs que le Texas au grand complet recherchait. Il avait un flic au comptoir, il l’aurait parié et Primo et son cinglé de frère n’allaient pas tarder.

  • Sacrée histoire hein ? Dit-il en servant un verre de rye à Cairn tandis que la télévision au bout du comptoir continuait de signaler les frères Derringer à tous les pistoleros du Texas.
  • Mouais… grommela Cairn en détournant le regard de l’écran.
  • Vous croyez qu’ils vont les attraper ?
  • Allez savoir… continua l’autre sur le même ton en avalant son verre d’un seul trait.

Pas la réponse qu’Enrique attendait mais il s’en contenterait. Le gars avait l’air au bout du rouleau, usé par les kilomètres, il lui fit signe qu’il en voulait un autre, il l’estima inoffensif. Cairn avait le nez dans son nouveau verre, il le laissa s’éloigner en se disant que ce mec avait sans doute deviné qu’il était flic et qu’il se gourait. Il ne l’était plus, terminé. A quoi bon ? Mc Carthy allait probablement le griller auprès de tout le monde, mettre le grand holà sur ce qui restait de sa carrière. Il fallait savoir s’en aller à temps, la vie est une question de timing après tout. A l’autre bout du bar le barman consultait ses mails. « On est là » disait le premier message, Enrique disparu par la porte de secours. Le SUV attendait près du casse mitoyen au bar. Primo sorti le premier, sourire aux lèvres comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes putain !

  • Ola puto ! Como esta !?

Enrique n’était pas d’humeur.

  • Dépêchez-vous putain, votre gueule est sur toutes les télévisions du pays !

Il lui fit signe de le suivre, il allait les mettre à la cave en attendant de pouvoir contacter les bonnes personnes. Lupo sortit de la voiture à son tour, grosse baleine au teeshirt tâché de sang, Il tenait par la main une gamine dans une robe de marié grise de crasse. Elle faisait une petite mine, le visage barbouillé d’un mélange de saleté et de mascara, Lupita n’en menait pas large, Primo l’avait encore grondé avant d’arriver, qu’elle ne fasse pas d’histoire où elle aurait pire qu’une fessé et c’est l’ogre qui s’en chargerait. L’ogre avait même rigolé à cette idée. Enrique eut un hoquet.

  • Qui c’est celle-là ?
  • Une livraison, répondit sèchement Primo en le regardant droit dans les yeux. Manière de lui dire de se mêler de ses affaires.

Enrique se voyait comme un courageux, la reprise en main de sa vie lui prouvait mais il avait ses limites comme son séjour en prison le lui avait prouvé. On ne tenait pas tête à un type comme Primo Derringer, ou pas bien longtemps. Il leur dit de s’amener en ouvrant le soupirail extérieur qui menait à la cave.

  • Tu veux nous foutre dans ta cave ? T’es pas bien ?
  • C’est tout ce que j’ai à proposer pour le moment, juste en attendant… Faut que je passe des coups de fil tu comprends ?
  • Mmh…

Primo regarda la cave l’air de ne pas y croire avant de faire signe à son frère. C’est à ce moment-là qu’elle se mit à crier, terrifiée à l’idée de rentrer là-dedans. Lupita en avait trop vu, elle avait encore la vision du squelette dans la cage, elle imaginait sans mal d’autres squelettes dans ce trou, maintenant elle avait peur du noir. Ce noir là ce n’était pas le noir de la nuit, la nuit dans le barrio, celui-là c’était celui des maléfices et des sorcières. Alors elle hurla alors que Lupo la soulevait.

  • Je veux pas rentrer là-dedans ! Je veux pas rentrer là-dedans !
  • Tu feras ce qu’on te diras !
  • Qu’est-ce qui se passe ici ?

Cairn était parti pisser, il avait entendu les cris de la môme et avait eu comme un mauvais pressentiment. Il ne reconnut pas sur le moment les deux fugitifs, l’alcool sans doute, la surprise aussi. Tout ce qu’il vit c’est la robe de tulle déchirée de la petite, il dégaina son arme de service une seconde trop tard. Les armes aboyèrent, les balles fusèrent, Enrique couru se mettre à l’abris, Lupo lâcha la petite qui s’enfuit vers le casse, Cairn sentit un projectile lui arracher un bout d’oreille, puis un autre qui l’envoya rebondir contre le mur, mais il ne cessa de tirer pour autant, faisant tomber le moustachu alors que son frère revenait du SUV avec un fusil à pompe au canon scié. Cairn tira dans sa direction, les balles s’enfoncèrent dans le thorax du géant sans effet, il arma le fusil.

  • Sale flic, dit-il avant que la dernière balle de Cairn lui traverse le front.

Lupita s’arrêta à mi-course et regarda en arrière. Primo et Lupo étaient allongés, le monsieur qui leur avait tiré dessus était adossé au mur l’air mal en point, elle retourna sur ses pas, au loin on entendait déjà des sirènes. Elle passa à côté du cadavre de l’ogre, c’était dégoûtant ce qui lui sortait du crâne alors elle détourna les yeux et regarda Primo qui râlait, elle s’écarta de lui et alla voir le monsieur. Il avait visiblement mal, un peu de sang rose lui sortait de la bouche et il était tout pâle.

  • Tu vas pas mourir hein dit monsieur ?

Cairn lui rendit un sourire tordu, il était foutu et il le savait, deux balles dans la poitrine, sourd d’une oreille, il toussa, puis lui dit.

  • Non, non t’in…. t’inquiète p… pas…. Comment tu… t’appelles ?
  • Lupita, dit cette dernière en se blottissant contre lui. Et je veux pas que tu meures.
  • Ne t’inquiètes pas je….

Cairn s’évanouit avant de finir sa phrase, alors Lupita dit :

  • On dirait que t’es mon prince et que tu dors hein…. Tu dors hein ?

Elle pleurait.

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Gladys

Gladys regardait les steaks griller sur la plancha. Quinze centimètres de barbaque épaisse comme un doigt qui fumaient et grésillaient sur la plaque d’acier surchauffée, un peu de beurre persillé qui courait sur la chair grise. Elle revoyait les lambeaux de viande à la broche, entendait les rires, les cris de joie, la saoulerie. Derrière elle le pizzaïolo était occupé à étaler ses pâtons, il travaillait vite, les gestes automatisés, le visage creusé et tendu, au-delà, par le passe-plat bruissait la foule des clients. Vendredi soir dans le centre de Lyon, les touristes, les familles, les étudiants en goguette, deux cent couverts minimum. Les bruits de la salle se confondaient aisément. De loin, l’esprit ailleurs ça aurait pu être le vent sur la brousse, les insectes dans les hautes herbes, le cri des singes et des oiseaux. Et les rires, les rires des camarades, les blagues qui fusaient, les déclarations guerrières. Le tintement des bouteilles de vin de palme, l’odeur de l’herbe qui se mélangeait à celui de la forêt environnante, de la graisse d’arme, de la transpiration, de la viande cuite. Du sang frais.

–       Oh ils arrivent ces steaks salades !? Gladys tu fais quoi ?

Gladys n’était pas là, les yeux rivés sur un paysage intérieur de son passé. Le responsable fit signe au pizzaïolo qui se retourna et lui tapa sur l’épaule sans un mot. Gladys leva les yeux. Distraite, absente, avec une lueur étrange dans le regard.

–       Gladys ça va ? Les steaks c’est pour quand !?

Le responsable avait une petite quarantaine d’année, grand, mince, blond avec un air perpétuellement anxieux, pressé. La pizzeria appartenait à une chaine locale comprenant trois autres établissements, Gladys était là depuis un mois et depuis un mois il était derrière elle à surveiller tout ce qu’elle le faisait, à la former et à la houspiller chaque fois qu’elle rêvassait comme là.

–       Oui ça va là, ça arrive, ça arrive.

Et distraitement elle retourna la viande avec sa spatule. Le responsable fixait la plancha qui fumait.

–       On avait dit deux saignants et un à point, pas les trois à point !

–       Hé ? Mais arrêtes de t’inquiéter là, je sais ce que je fais ! S’exaspéra la jeune femme.

Elle n’était pas grande, peut-être un mètre soixante ou soixante deux, avec des bras et un visage nerveux, le front bombé, la bouche épaisse aux lèvres mauves, des petits seins, les jambes légèrement arquées, la peau couleur minuit qui brillait par éclats métalliques sous l’éclairage cru de la cuisine.  Elle portait une tenue de cuisine noire avec un bandana de même couleur qui lui enfermait ses cheveux réunis en chignon. Elle avait un peu l’air d’un ninja et c’est ce qui lui plaisait dans cette tenue, ça ressemblait à ce qu’elle portait là-bas. Il avait fallu que le responsable se bagarre avec elle pour qu’elle ne travaille plus en tong et qu’elle cesse de grignoter pendant le service, les garnitures réservées aux pizzas. Gladys avait souvent faim. Dès qu’elle pouvait elle mangeait quelque chose. En réalité ce n’était pas vraiment de la faim, c’était l’abondance. Elle qui avait survécu parfois en n’ayant à manger que de l’herbe, l’Europe, la France, lui était immédiatement apparu comme un gigantesque frigo dont elle avait l’impression de profiter comme une princesse, chaque fois qu’elle pouvait avaler quelque chose qui lui faisait envie. Elle aurait pu être obèse si son organisme ne brûlait pas tout comme un réacteur nucléaire. Son corps était comme ses bras, secs, musclés, nerveux et couvert de cicatrices. Le visage du responsable s’allongea, il se précipita dans la cuisine et alla directement voir la viande.

–       Pas m’inquiéter ? Cette viande est archi cuite !

Elle le regarda distraitement, il avait vraiment l’air scandalisé. Avec les blancs c’était toujours pareil, ils se prenaient tous tellement au sérieux, comme s’ils étaient général de quelque chose, lanceur de fusée.

–       Hé ? C’est très bon comme ça, la viande ça doit être bien cuit sinon il y a maladie là !

Elle se rendait parfaitement compte qu’elle était de mauvaise foi mais admettre son erreur devant ce blanc c’était une autre question. Il la bouscula, attrapa la viande avec les doigts et la jeta dans la poubelle.

–       C’est de la merde ! On n’est pas en Afrique ici hein, y’a pas de maladie ! S’écria-t-il.

Il ouvrit le frigo, attrapa le bac à steak, prit trois nouvelles tranches et les jeta sur la plancha. Gladys regardait la poubelle à la fois furieuse et outrée. Comment osait-il jeter de la nourriture comme ça ?

–       Hé mais toi pour qui tu te prends pour jeter la viande comme ça hein !? Aboya-t-elle des éclairs dans les yeux.

Le responsable la regarda stupéfait, elle se tenait jambes bien campée, les poings sur les hanches, le fixait l’air réellement furieuse. Des employées dans son genre, il en passait tous les mois, toutes les semaines parfois. Le personnel allait et venait dans les cuisines. Il faisait son possible pour écrémer les candidats à problème mais il avait aussi des besoins, des urgences. Comme de trouver un grilladin rapidement depuis que le dernier avait obtenu un boulot mieux payé ailleurs. Il faut dire que la boite ne payait pas beaucoup. A peine mille deux cent euros pour un employé expérimenté, huit cent dans son cas. Seuls les serveurs touchaient un pourcentage sur leur recette s’ils avaient de bons chiffres. Pour faire rêver les cuisines il promettait mutuelle et actionnariat au bout d’un an et demi de fonction. Mais Gladys s’en fichait, tout ça c’était des trucs de blanc pour manger leur salaire. C’était son troisième emploi depuis qu’elle avait obtenu une carte de séjour d’un an, tous aussi mal payés, tous durs, tous sous la tutelle d’un blanc ou d’un autre. Trois emplois mais seulement deux boulots, femme de ménage ou cuisinière, qu’est-ce qu’elle aurait pu faire d’autre ? Elle avait quitté l’école à sept ans. Tout ce qu’elle savait de la vie de femme c’était ça, faire le ménage et la cuisine pour les hommes. Sauf dans la brousse, dans la brousse elle était Cœur Noir, Capitaine Cœur Noir, et aucun homme ne la commandait. Le responsable n’était pas le genre d’homme à s’encombrer, un mois qu’il essayait de faire quelque chose de cette fille, et puis il y avait cette désagréable manie de le tutoyer, il en avait assez. Elle travaillait dur et savait mettre les autres au travail mais justement, elle se prenait un peu trop pour la chef.

–       Bon ça suffit, vous prenez vos affaires et vous vous en allez.

La bouche de Gladys se referma d’un coup sec, stupéfaite, décontenancée un bref instant. Prise d’un mouvement d’humeur elle renversa un bac plein de sauce tomate par terre qui explosa comme une nappe de sang sur le lino. Elle resta une seconde à contempler la flaque à ses pieds éclaboussés, comme hébétée puis l’enjamba d’un pas furieux et fila dans les vestiaires.

–       Non mais ça va pas ! S’écria le responsable en la suivant. Je vous préviens vous allez nettoyer avant de partir !

Elle lui claqua la porte du vestiaire au nez. Elle entendait les cris, le staccato des Kalachnikov et des PKM, les cadavres flottaient sur la surface du fleuve le ventre ballonné, un ruisseau de sang courait le long du caniveau. La tête lui tournait, elle se changea en vitesse, jetant ses affaires dans un sac en plastique avec ses sabots. Ils étaient au restaurant, mais qu’est-ce qu’elle en avait à faire. ? Elle ouvrit la porte, le blanc était toujours là, bras croisés, indigné comme les blancs savent l’être.

–       Je vous préviens vous allez tout nettoyer avant de partir !

Elle le regarda l’air de se dire qu’il était fou, le bouscula et passa dans l’autre pièce. Il avait aperçu les sabots dans le sac, il la poursuivi.

–       Montrez moi ce que vous avez prit ! Dit-il sur ses talons.

Mais elle n’écoutait pas, elle croisa le regard du pizzaïolo qui nettoyait la sauce tomate, d’autres images lui traversèrent la tête, toujours les mêmes. La guerre, la brousse, les morts. Quand le responsable essaya de la retenir par le bras. Soudain ce fut comme si son esprit oblitérait toute pensée, tout souvenir, elle se retourna à la vitesse d’un serpent saisissant le couteau qui trainait sur une planche à découper et lui colla le tranchant sur la gorge. Ses yeux parlaient de meurtre, son visage était un bloc de rage, pendant un instant le responsable crut qu’il allait mourir.

–       Gladys ! Mais qu’est-ce que tu fais t’es folle !? S’écria le pizzaïolo.

Ses phalanges blanchirent sur le manche, elle appuya un peu plus sur la gorge au point de faire perler le sang, l’autre était livide, n’osait plus rien dire puis aussi soudainement qu’elle s’était emparé du couteau, elle le laissa tomber par terre et sorti en trombe.

Gladys vivait en France depuis quatre ans, dont trois comme illégal. Elle avait eu de la chance, un de ses anciens patrons avait appuyé sa demande de carte de séjour, et comme c’était un de ces blancs qui connait du monde, elle l’avait obtenu sans mal. Et puis le blanc avait voulu coucher avec elle. Gladys ne supportait plus qu’aucun homme la touche. Elle avait été violée trois fois dont une fois par plusieurs hommes et divers outils, ils l’avaient laissé pour morte, anéantissant tous ses espoirs de devenir maman, elle s’était juré que le prochain elle le castrerait avec les dents. Mais on ne fait toujours comme on veut et elle avait été violée deux autres fois après ça. Alors plus jamais. Le blanc n’avait pas beaucoup apprécié qu’elle le gifle à tour de bras, il avait même fait venir la police, mais ce n’était pas grave, à l’époque elle avait déjà sa carte de séjour. Elle vivait dans un squat du troisième arrondissement. Un immeuble condamné à la démolition qu’elle avait investi avec quelques autres, deux syriens, une famille de malien, trois somaliens, une famille de roumain. La méfiance régnait entre eux, les roumains se méfiaient des noirs en général, les syriens se méfiaient de tout le monde, les maliens regardaient les somaliens de travers. Mais cahincaha ils cohabitaient sans que leur différence et leur méfiance n’en viennent aux mains et n’attire bêtement la police. Gladys n’avait plus aucune famille, frères, sœurs, parents massacrés par les rebelles, du moins c’est qu’elle avait cru jusqu’à il y a sept mois, jusqu’à ce qu’elle reçoive un coup de fil d’une assistante sociale. Pauline, sa sœur était en vie ! Et mieux elle était en France ! A Paris. Elle avait eu plus de chance qu’elle, recueilli par des pères blancs, ils lui avaient obtenu le statut de réfugié et l’avaient envoyé en Europe. Depuis elle avait fait son chemin. Elle était coiffeuse dans un salon de blanc et vivait à Saint Denis avec son petit copain, un blanc également. Elle était même venue à Lyon une fois la voir. Ah la, la quelle retrouvaille après toutes ces années ! Elles étaient même allé au restaurant ensemble, et comme elles avaient du mal à se quitter, cette nuit là, elles avaient dormi dans la chambre d’hôtel de Pauline, dans les bras l’une de l’autre, comme quand elles étaient enfants. Gladys rêvait de monter à Paris la rejoindre encore fallait-il en avoir les moyens. Tout coûtait cher chez les blancs. Le voyage, les habits, le manger, et puis il faudrait trouver un logement et un travail. Déjà qu’elle avait du mal à garder le sien ici…  Avant de faire le ménage ou la cuisine elle avait bricolé, vendu des parfums et des sacs à main contrefait, cueilli le raisin et les fraises, elle s’était même fait embaucher dans une usine, aux expéditions, jusqu’à ce que l’inspection du travail se pointe. Elle rentra à pied histoire de se calmer, chasser les images qui lui traversaient la tête, dissiper les sons. Pourquoi elle s’était remit soudain à penser à tout ça ? A ce qu’ils avaient fait dans la brousse, à la guerre, aux ennemis qu’on mangeait ? Ca faisait au moins deux ans que ces souvenirs ne l’a hantaient plus. Pourquoi ce soir ?

Gladys croyait en Dieu, et pendant des années elle avait cru que Dieu était avec elle. Pendant des années elle avait été convaincue que Dieu punissait ceux qui faisaient du mal et récompensait les gentils. Mais Dieu s’en fichait. Dieu n’avait pas tué ceux qui avaient massacré sa famille, elle n’avait jamais réussi à se venger de ses violeurs, pire, elle avait autorisé ses hommes à violer, des fillettes, des vieilles, des femmes, peu importait. Est-ce qu’elle croyait pour autant au destin, que Dieu nous avait déjà tracé notre route ? Non pas, mais elle croyait au message, et cette nuit là elle rentra avec un mauvais pressentiment qui lui fit appeler sa sœur, elle était sur répondeur. Elle rappela le lendemain, la même chose. Elle avait passé la nuit à faire des cauchemars, elle était de plus en plus inquiète et sorti de son lit de mauvaise humeur. Elle partageait l’étage avec les maliens. Ils s’étaient arrangés pour monter une bouteille de gaz et un réchaud, la cuisine se tenait dans ce qui avait été un salon, quatre chaises disparates, une table de camping, la vaisselle dans un seau d’eau et le mari et la femme entrain de boire un café en silence. Ils se saluèrent, comment ça va ? Ca va, les enfants ? Dieu merci ils vont bien. Les palabres habituelles, tous les jours les mêmes, pas beaucoup plus. Ce matin ça lui allait très bien. Un grand café, une toilette sommaire au seau, et une longue marche à travers le quartier l’aida à chasser les cauchemars et ils ne réapparurent plus les jours qui suivirent. Pourtant le surlendemain elle avait de quoi être inquiète, le téléphone de sa sœur était carrément coupé. Elle ne connaissait pas le numéro de son petit ami, juste celui de l’assistante sociale qui lui dit qu’elle ne l’avait pas vu depuis au moins un mois. Gladys décida de vider les trois cent cinquante euros qu’elle avait sur son compte et prit le bus jusqu’à Paris.

Elle avait son adresse parce qu’elle le lui avait écrite, excepté qu’elle savait à peine lire et pas du tout écrire. Gladys était une fille simple qui avait appris à se débrouiller seule en Europe comme dans son pays, elle demanda son chemin sans ambages à une fille qui lui semblait gentille, bonne pioche, la fille lui indiqua la ligne de métro. C’était la première fois qu’elle mettait les pieds dans la capitale, tout ce monde, ces avenues interminables, ces tunnels de métro odorant la pisse, ça lui faisait mal à la tête. Quand le musicien vint jouer de son accordéon, elle fit énormément d’effort pour pas se jeter sur lui et accueilli la surface avec délivrance. La première chose qui l’avait frappé en arrivant en Europe c’était les mendiants, il y en avait partout, et à Paris en particulier. Dans son pays c’était mal vu de mendier, à moins d’être handicapé c’était les feignants qui mendiaient. Elle ne s’était jamais avili jusque là, Dieu l’en garde, elle préférait voler plutôt que supplier. Mais ici c’était comme si tout le monde perdait le peu de dignité qui lui restait, comme si ça ne suffisait déjà pas d’être loin de chez soi, obligé de vivre dans un pays froid, compliqué et remplit de blancs. Dans son esprit les blancs ce n’était pas forcément l’ennemi mais c’était le pouvoir, et le pouvoir il fallait s’en méfier. Comme les chinois, eux aussi c’était le pouvoir, d’ailleurs elle ne les aimait pas beaucoup en plus de s’en méfier. Ils étaient racistes, intraitables en affaire et on ne savait jamais ce qu’ils pensaient. Comme elle se méfiait des arabes, des rwandais, des centrafricains, des angolais et plus simplement de tout ceux qui n’était pas de sa région, de son ethnie et qui ne parlait pas sa langue natale. Pour elle, vivre aussi loin du monde qu’elle connaissait c’était comme d’être un chien vivant au pays des chats. Tout était motif de défiance, tout ou presque était nouveau et étrange, tout n’était qu’un outil dont elle se servait pour survivre, les gens, les choses, les institutions. A nouveau elle se fit aider pour trouver son chemin s’adressant à des noirs au hasard du chemin. Reconnaissant un pays elle lui demanda s’il connaissait sa sœur, il lui rit au nez. Finalement elle parvint à l’adresse indiquée. Le hall était envahi par des jeunes qui fumaient du shit et en vendait probablement, Gladys ne fumait plus depuis qu’elle était en Europe, ça lui donnait des cauchemars, et évitait même de boire parce qu’elle savait qu’elle avait le sang chaud quand elle était alcoolisée. Elle ne fit pas attention à eux et sonna à l’interphone, en vain. Finalement elle parvint à entrer en passant derrière une vieille dame, mais à l’étage non plus ça ne répondait pas. Elle avait roulé toute la nuit, il était à peine sept heures du matin, où pouvait-elle bien être ? Gladys commençait à être très inquiète. Faute de mieux elle questionna les garçons en bas mais personne ne la connaissait comme ça arrivait dans ce genre de grand ensemble, est-ce qu’ils connaissaient en revanche son copain Kevin ? Oui ça leur disait quelque chose, apparemment c’était un « cli » comme ils disaient, un client. Mais ils ne l’avaient pas vu depuis quelques jours déjà. Si elle avait été une blanche elle serait allée voir la police, si elle avait même été française elle serait allée les voir. Mais par chez elle la police ne valait pas beaucoup mieux que les bandits et à moins d’avoir de quoi les payer jamais ils ne se bougeaient. Alors elle imaginait que c’était plus ou moins comme ça ici, ce qu’elle avait vu jusqu’à présent de la police locale ne l’avait pas invité à croire à la justice, à l’égalité, la fraternité et tout leur nanani. Les policiers aussi étaient racistes. Au lieu de quoi elle se chercha un hôtel en ville. Cinquante euros la nuit, un lit, un bureau, une armoire, une vraie salle de bain, une télévision, pour elle comme un goût de luxe. Elle alla faire les courses, de quoi manger froid devant la télé, prit une douche, fit une sieste toujours devant la télé. Elle ne s’était jamais habituée au confort des matelas, même chez elle, elle dormait sur une couverture à même le sol, comme au pays, comme dans la brousse. A la télé des blanches se disputaient dans une grande cuisine de luxe, elles étaient en maillot de bain, entourés de garçons et de filles, les garçons étaient tous tatoués. Les Anges à Miami. Elle aimait bien regarder les émissions de télé réalité, des blancs bêtes dans des décors de rêve, elle s’imaginait à leur place, en Amérique. Avec sa débrouillardise elle était sûr qu’elle s’en sortirait, en plus elle était travailleuse, en Amérique ça comptait. Parfois elle rêvait d’aller là-bas, à New York ou Los Angeles mais ça lui semblait si loin que c’était comme de regarder un film dans lequel on ne serait jamais. Quand elle était au pays déjà elle en rêvait de cette Amérique là, avant que la guerre ne l’emporte elle et toute sa famille elle parlait de partir et s’installer là-bas, mais finalement ça avait été l’Europe parce que c’était tout ce que les passeurs proposaient. Elle retourna à l’immeuble dans l’après-midi, toujours en vain. Si seulement elle avait eu l’adresse de son travail ! Gladys alla s’installer sur un des bancs du square non loin et attendit. Le soir vint sans qu’elle ne voie signe de vie de sa sœur. Alors elle se résolu à demander aux voisins.

–       Ils sont partis, lui expliqua une dame.

–       Partis ?

–       Il y a deux ou trois jours, je sais plus, ils sont partis avec des amis je crois.

–       Des amis ? Tu les connais?

–       Non, ils étaient avec eux quand je suis revenu des courses. Alors vous êtes la grande sœur de Pauline ? C’est une gentille fille Pauline.

–       Oui… euh. Tu sais où ils sont allé ?

–       J’ai pas demandé mais ils avaient l’air pressé.

Elle trouvait ça louche, elle rentra à l’hôtel en ruminant, essaya de se distraire en regardant la télé mais comme ça ne passait pas descendit à la recherche d’un bar ouvert le soir. Finalement ce fut un pub avec des tables de billard et les jeunes du coin en train de jouer autour. Gladys se rendit au comptoir, se posa sur un tabouret et commanda une pinte. Il y avait deux groupes, une bande avec des garçons et des filles et une autre composée uniquement de garçons, au bar se tenait également quelques jeunes et quelques moins jeunes. Elle les observait distraitement en réfléchissant à un moyen de retrouver sa sœur. Peut-être que la voisine savait où ils travaillaient l’un et l’autre, ça serait un début, et puis aussi aller voir dans les hôpitaux, au cas où.

–       Hé maman je te payes un verre ?

Elle leva les yeux sur un noir à peau claire, sweat rayé, collier de corail autour du cou, beau sourire, la trentaine, mais elle n’était pas intéressée.

–       Non merci j’ai ce qu’il me faut, répondit-elle en détournant la tête.

–       Oh maman je mord pas tu sais, insista l’homme.

Elle ne répondit pas contemplant les jeunes là-bas. Des garçons comme dans le hall de sa sœur, avec des casquettes et des survêtements, le genre dont elle se méfiait comme du reste. Il posa sa main sur son avant-bras.

–       Allez fait pas la gueule, un de perdu dix de retrouvé.

Elle se tourna vers lui sans comprendre et dégagea son bras.

–       Eh maman t’énerve pas, je plaisante !

–       Laisse-moi tranquille toi d’accord ?

Ses yeux ne plaisantaient pas, le ton était sec, le type recula par réflexe, un peu surpris. Elle l’oublia aussi tôt retournant à la partie de billard là-bas, quand une fille passa devant elle, commander un verre. Ses boucles d’oreille. Gladys tomba en arrêt devant ses boucles d’oreille. Deux triangles d’argent ciselé rehaussée de perles de couleur.

–       Eh mais toi où tu as eu ces boucles d’oreille ?

La fille, une arabe d’une vingtaine d’années, la toisa avant de répondre.

–       C’est mon copain qui me les a offert, pourquoi ?

Parce qu’elle les avait elle-même offert à sa sœur la dernière fois qu’elles s’étaient vu, elle en aurait donné d’autant sa main à couper qu’elle avait été obligé de les réparer avant de lui donner, changer deux perles qui s’étaient détachées quand elle les avait volé.

–       Ton copain ? Il est où ?

Elle regarda les garçons à la première table, la fille recula.

–       Eh mais elle bizarre celle-là, reste tranquille toi.

–       Où il est, montre le moi ! Ordonna Gladys.

La fille s’éloigna vers ses copains en faisant un signe qu’elle était folle, un des garçons s’approcha.

–       C’est quoi le problème Samia ?

–       La khalouch là, elle en veut à mes boucles d’oreille.

–       C’est quoi ces conneries ?

Il regarda Gladys, elle se tenait raide, la bouche ouverte, les yeux mauvais.

–       C’est toi son copain ?

–       Qu’est-ce que tu veux toi ?

–       Réponds c’est toi son copain ?

–       Ouais pourquoi c’est quoi ton problème à toi ?

–       Les boucles d’oreille où tu les as eu ?

Elle remarqua son changement d’expression.

–       Je les ai acheté pourquoi ?

Elle n’en croyait pas un mot, elle le lisait sur son visage il mentait. Il racontait des bobards comme un villageois essayant de sauver un sac de riz, elle savait lire les expressions des gens, c’était une des choses qu’on apprenait à la guerre.

–       Tu mens ! Tu les as volé ! Où est Pauline !?

Instantanément son visage se referma, comme s’il venait de réaliser qu’elle avait découvert son mensonge.

–       Hein ? De quoi tu parles toi ? T’es malade connasse ?

Ce fut le moment que choisi le lourd pour intervenir.

–       Allez maman, laisses, tu vois bien qu’il sait pas de quoi tu parles, dit-il en l’encourageant, la main sur l’épaule. Qu’est-ce qu’il avait à toujours vouloir la toucher celui-là ?

Elle bondit de son tabouret comme un ressort.

–       Toi dégages ! Fous moi la paix ! Aboyé, les lèvres retroussées comme si elle s’apprêtait à mordre.

Le type recula, interloqué mais l’éclat avait attiré l’attention du portier. Il approcha sa masse et demanda ce qui se passait.

–       Eh mais je sais pas moi c’est cette conne qui fait des histoires là.

Traité de conne une fois de trop. Ignorant la carrure du portier elle se jeta sur lui si violemment qu’elle le renversa par terre.

–       Où est Pauline !? Voleur !

Le portier l’écarta sans mal et la mit dehors alors qu’elle hurlait toujours après sa sœur et qu’il était un voleur. Une fois sur le trottoir, elle essaya de parlementer avec le costaud mais autant s’adresser à un mur, il lui dit que si elle ne décanillait pas vite fait il se chargerait de lui botter le cul. Gladys disparue dans la nuit, tremblante de colère. Elle n’était pas le genre de fille à renoncer facilement, ni à oublier. Au lieu de retourner à son hôtel elle attendit sur le trottoir d’en face que le garçon sorte. Elle se tenait dans le renfoncement d’une porte de sorte qu’on ne la voit pas du pub. Elle ruminait, l’inquiétude, la colère, la frustration. Si bien que lorsqu’il apparu enfin avec ses copains, elle était un fauve prêt à bondir. Mais il ne lui donna pas l’occasion de le faire, montant en voiture et disparaissant alors qu’elle essayait de déchiffrer la plaque. Elle avait reconnu deux lettres un M et un L et deux chiffres, 93.

Cette nuit là elle dormi peu et mal. Les souvenirs qui revenaient et se mélangeaient. La fois où ils avaient attaqué le village et tué ses parents à coup de machette. Elle entendit les hurlements de sa mère, revit la cervelle de son frère, allongé dans les hautes herbes le crâne fendu comme une coco. Elle sentit les flammes incendier la brousse, l’odeur de la chair qui brûle, l’odeur du sang qui coagule, entendait le bourdonnement des mouches, les croassements des charognards, se réveilla en sursaut le nez plein du parfum des cadavres qui flottaient nus dans sa tête en tas obscène. Elle avait envie de vomir, le cœur lourd, triste, avec l’intime certitude que cette fois elle avait perdu sa sœur pour de bon. Peu importe ce qui s’était passé, où elle était parti, elle était certaine qu’elle ne la reverrait jamais. Pourtant ce matin là, après avoir fait sa toilette, profité du plaisir d’une vraie douche, elle retourna chez Pauline dans l’espoir de questionner la voisine. Au lieu de quoi elle eu la surprise de trouver deux policiers devant chez elle.

–       Qu’est-ce qui se passe qu’est-ce qui est arrivé à Pauline ?

Elle avait direct filé sur eux, les questionnant de sa voix rauque et autoritaire. Les deux flics se regardèrent dubitatif puis l’un d’eux appela son supérieur.

–       Vous connaissez les personnes qui habitent ici ? Demanda un des flics.

–       Oui c’est ma sœur avec son copain.

Le lieutenant apparu.

–       Vous vous appelez comment je vous prie ?

Elle hésita, elle avait déjà tant de fois menti à la police que dire la vérité demandait un petit effort.

–       Agbo, Gladys Agbo.

Le flic en civil prit une mine grave.

–       J’ai une mauvaise nouvelle pour vous mademoiselle Agbo.

Il y a un ravin entre  savoir les choses, même intimement, et être devant le fait accompli. Avoir un pressentiment et le voir se réaliser. La nouvelle l’atteint comme un coup de poing en plein ventre, pourtant elle ne pleura pas sur le moment. Elle écouta le flic incrédule. Sa sœur avait été retrouvée dans un terrain vague deux jours auparavant, il l’invita à venir reconnaitre le corps. C’est là bas, à la morgue, devant son corps dénudé qu’elle craqua. Elle hurla, elle pleura, elle se roula par terre comme une enfant qui ne veut pas accepter l’inéluctable. Ce fut si violent qu’on dut l’évacuer et on la laissa là, sur une chaise, convulsant de larmes, incapable de s’arrêter, comme si tout ce qu’elle avait retenu comme chagrin depuis qu’ils l’avaient enlevé lui explosait soudain au visage. Sa sœur, son unique sœur survivante avait été battue, torturée et sans doute violée.

Le monde avait perdu son sens. Dieu se moquait d’eux. De leurs espoirs, de leur vie, de ce qu’ils subissaient au cours de celle-ci. Dieu marchait avec le diable et ensemble ils ricanaient de leur sort. Le monde n’avait plus d’axe. Dans la forêt, dans la brousse elle avait avancé sans réfléchir. Les premiers mois, la première année, elle s’était contentée de survivre persuadée d’être seule au monde, de ne plus pouvoir compter que sur elle. Et les années suivantes elle avait continué sur ce mode, surmontant sa peur et sa solitude en la transformant en colère. Elle avait brûlé en elle jusqu’en Europe, lui avait maintenu la tête hors de l’eau, sa colère comme moteur à sa survie. Et puis elle avait appris à pardonner aux choses, à son passé, à ce qu’elle avait fait ou non, à elle-même et Pauline était soudain réapparu dans sa vie. Comme un signe. Comme si Dieu l’encourageait sur le chemin de la rédemption. Mais maintenant, quel signe devait-elle voir ? Quel sens donner à sa mort ? A cette mort atroce en particulier ? Qui avait-il à comprendre là-dedans ? Rien, Dieu se moquait d’eux. Elle erra pendant presque deux jours avant de retrouver le chemin de son hôtel. Deux jours et une nuit à aller au hasard des rues, hébétée, parfois fondant en larmes sans raison apparente, parfois se paralysant à un coin de rue, dans un square, devant une boutique, à rester prostrée le regard fixe jusqu’à ce que quelqu’un s’inquiète et qu’elle se mette à hurler on ne savait quoi en ingala. Alors elle repartait en continuant de soliloquer comme une folle jusqu’à ce que le chagrin la reprenne. Soixante heures comme ça et dont elle ne garda aucun souvenir. Quand elle retrouva son hôtel finalement elle dormi jusqu’au lendemain midi et s’éveilla vide. Comme si on avait creusé en elle pendant la nuit, fait un gros trou à l’intérieur duquel elle ne ressentait rien, ni haine, ni chagrin, ni amour, seulement de l’indifférence. Un lieu où le monde n’avait plus rien à faire, même pas un cimetière intérieur, pas même habité des fantômes de sa sœur ou de sa famille, juste un désert sans ossement.

–       Tu vas pas faire d’histoire ce soir hein ?

–       Promis patron, sage comme une image !

Une femme, le portier du pub la laissa entrer, une femme ne pouvait pas lui poser plus de problème qu’il ne saurait gérer. Le garçon qu’elle cherchait n’était pas là mais elle était patiente et déterminée. Elle s’installa au bar et commanda un soda. Personne ne la dérangea cette fois, et comme le portier rentrait de temps à autre, la surveillant de loin, elle fini par se rendre à une table de billard. Elle avait déjà joué au pays quelque fois, elle n’était pas douée, savait à peine tirer sur les billes mais en attendant ça l’occupait. Plusieurs groupe entrèrent au cours de la soirée, des jeunes et des moins jeunes mais elle ne vit pas le garçon ni sa copine. Elle resta jusqu’à la fermeture en vain. Gladys ne se découragea pas pour autant, le lendemain, elle retournait au pub et commandait à nouveau le même soda que la veille. Il apparu environs deux heures avant la fermeture, avec ses copains, visiblement déjà bien défoncé, alcool et shit à leurs yeux rouges et leurs airs hébétés. Dès qu’elle les vit elle ressorti et chercha leur voiture, sans la trouver, après quoi elle attendit un peu plus loin, hors de portée du portier, une capuche sur la tête. Ils ressortirent une heure plus tard, titubant et parlant bruyamment. Elle surgit d’une ruelle en silence, l’acier du marteau étincelant brièvement avant de s’abattre de toute ses forces sur une épaule, sa victime hurla, elle ne laissa pas l’occasion aux autres de comprendre ce qui leur tombait dessus. Elle se mit à cogner à tour de bras, un genou, deux têtes, un ventre, le dos, silencieuse, acharnée, rapide, sèche. A peine s’ils parvinrent à se défendre, complètement pris au dépourvu. Tous à terre, gémissant, elle attira le garçon par les cheveux dans la ruelle tout le frappant dans les bras, le thorax, les mains, tout sauf la tête parce qu’elle voulait vivant. Elle avait acheté le marteau dans l’après-midi, et l’avait caché dans une poubelle au cas où le portier la fouillerait. Le garçon criait, suppliait.

–       Arrête ! Arrête ! J’ai pas de fric ! Au secours !

–       Les boucles d’oreille où tu les as eu chien !?

–       Au secours ! Au secours !

–       Ta gueule chien !

Elle lui flanqua un coup de pied si fort dans l’estomac qu’il se recroquevilla comme une limace sous la flamme. La gueule ouverte d’un poisson mort, le visage violet, cherchant sa respiration, elle en profita pour le fouiller. Sa carte d’identité était au nom de Saïd Ben Hamou, né dans la Seine et Marnes et vivant dans le 93. Elle lui confisqua son portable, fouilla son portefeuille, trouva une carte de visite d’un salon de tatouage, la carte fidélité d’un grec, dix euros. Une photo apparemment de ses parents, une autre prise dans un journal, pliée en quatre et qui devait représenter son rêve de jeune homme, une grosse voiture de sport rouge avec une blonde à gros seins allongée sur le capot.

–       Les boucles d’oreille où est-ce que tu les as eu ?

–       Hein ? J’ai rien fait je vous jure !

–       Arrête de jurer chien, les boucles d’oreille que t’as donné à ta copine où tu les as eu !? C’est toi qui a tué ma sœur !?

–       J’ai tué personne je vous jure !

Elle le frappa sur la cuisse d’un coup de talon.

–       Arrête de jurer ! Dis-moi la vérité !

Il poussa un cri.

–       C’est Kevin ! C’est Kevin ! c’est lui qui me les a filé !

–       Son copain ?

–       Oui !

Elle repensa à ce garçon qu’elle n’avait jamais vu qu’en photo, comment sa sœur en parlait avec des étoiles dans les yeux. En ce qui la concernait tous les blancs se ressemblaient et aucun d’entre eux ne l’avait jamais attiré. Elle n’aimait pas les blancs, c’était de leur faute si le pays avait basculé dans la guerre, à cause des français même.

–       Il est où ? Répond !

–       Je sais pas il est où !

Elle lui donna un léger coup sur le nez avec la point du marteau, il enfoui son visage sous ses bras en couinant.

–       Je te jure je sais pas !

–       Arrête de mentir !

Elle abattu le marteau sur son bras, assez fort pour que la peau éclate, il poussa un hurlement à déchirer les tympans, juste au moment où les lumières d’un gyrophare glissaient sur les murs de la ruelle. Gladys leva les yeux et aperçu la silhouette de deux policiers avec leur barda autour des hanches. Elle le frappa une dernière fois et s’enfuit en courant, son marteau à la main.

–       Police ! Stop !

Elle les sema en entrant dans un parking, cachée sous une voiture, attendit là une partie de la nuit avant de retourner à l’hôtel.

–       Je te raconte ça, c’était dans les années 90, 95 un truc comme ça. Un gamin à l’époque ! Il avait ce paquet qu’il devait livrer à Sotto, et vu la répute qu’il avait à l’époque, il était un brin nervous tu vois ? Et le gars quand il est nervous, c’est une gonzesse, faut qu’il aille pisser.

–       Ah, ah, c’est vrai depuis qu’il est minot il est comme ça !

Cinq messieurs assis autour d’une table en train de taper le carton. Entre trente et cinquante ans, bronzés, lunettes de soleil, un bob pour l’un, une casquette anglaise pour l’autre, des pastis sur la table, des jetons de casino, et la piscine qui s’étalait derrière eux, langue turquoise au milieu d’une pelouse à la française bordée par une haie de platanes et de chênes.

–       Alors il est dans ce café de la Porte Champerret tu vois, et il va aux gogues. Cinq cent g de pure dans le benne, mais tu vois il a des principes, il aime pas pisser dans les pissotières, c’est comme ça.

–       Ouais moi non plus, les gus y peuvent pas s’empêcher de mater la bite du gus à côté

–       Moi le pélo qui me mate le zboum aux chiottes, je le démonte direct !

–       Tu m’étonnes !

–       Ouais… bref, il ouvre la porte de la cabine, et sur quoi qui tombe ? Un poulet en train d’en sucer un autre.

–       Nan !?

–       Je te jure !

–       Rigolade !

–       Putain il a fait quoi ?

Celui à la casquette anglaise ne répondit pas, il interpella les hommes qui sortaient de la maison, l’un d’eux avait le bras en écharpe et la main plâtrée.

–       Oh ! S’est passé quoi putain !?

Les autres oublièrent la conversation pour se tourner vers les nouveaux arrivants.

–       Ils se sont fait niqué par une gonzesse, Saïd et Tony sont à l’hôpital, expliqua, celui à la droite du blessé.

–       Une gonzesse ? C’est quoi ces conneries ?

Le blessé expliqua, elle s’était jeté sur eux sans sommation, avec un marteau, ils n’avaient rien eu le temps de faire, Saïd avait morflé, il avait la mâchoire cassée, la fille l’avait torturé. Tous ceux à la table se jetèrent des regards incrédules.

–       Vous étiez combien ? S’enquit l’homme au bob avec un accent du midi.

–       Saïd, Tony, Rachid et moi.

–       Tu veux dire qu’elle vous a niqué à quatre contre une ? S’exclama un autre.

Il ne répondit rien, haussant douloureusement les épaules.

–       Un marteau t’as dit ?

–       Oui.

–       Putain, mais qu’est-ce qu’elle voulait ?

–       Je sais pas, Saïd peut pas parler et quand je l’ai vu il était encore dans les vapes.

–       Et Tony comment ça va ?

–       Ca va il a l’épaule cassé mais c’est tout.

–       Mais ma parole c’est une échappée de l’asile celle-là ! S’écria celui au bob.

–       On fait quoi ? Demanda le grand qui se tenait derrière le blessé.

–       D’après toi ? Trouvez moi cette pute !

Gladys n’avait rien obtenu concret de son interrogatoire, il ne lui restait presque plus un sou et elle était à peine capable de déchiffrer les noms dans le portable qu’elle avait volé. Gladys était dos au mur, et cent fois dans sa vie elle s’était retrouvée ainsi. Comme un animal blessé et acculé c’était dans ces moments qu’elle était la plus imprévisible, la plus dangereuse. Certes elle savait à peine lire mais ça n’empêchait pas de poser des questions, au réceptionniste par exemple, en payant sa dernière nuit. Il déchiffra pour elle la carte du tatoueur et lui trouva l’itinéraire sur Google, c’était à Paris à côté des Halles. Tous les blancs se tatouaient de nos jours, il y en avait plein les rues comme autant de candidats à la télé réalité. Elle n’avait pas d’opinion sur les tatouages, elle en avait elle-même sur un de ses biceps mais cette façon de vouloir avoir l’air différent en ressemblant à tout le monde, elle trouvait qu’il n’y avait que les blancs pour faire ça. Ca les préoccupait beaucoup d’être différent, de se dire différent, à part. Comme s’ils pensaient qu’ils méritaient plus que les autres peuples. Les blancs étaient si prétentieux. Elle ne savait pas bien ce qu’elle allait faire dans cette boutique mais pour le moment elle n’avait pas de meilleur piste pour trouver le copain de sa sœur.

–       Bonjour, je peux vous aider ?

Une grande fille brune avec des anneaux partout et un tatouage qui lui montait le long du cou. Derrière elle il y avait un rideau, on entendait le bruit d’une aiguille.

–       Kevin, où il est ?

La fille marqua un arrêt, surprise.

–       Qui ?

–       Kevin tu connais Kevin ?

–       Euh Kevin comment ?

Une voix retentie de derrière le rideau.

–       Qui le demande ?

Gladys se raidit.

–       Il est où !?

Un homme passa le rideau, la quarantaine, les cheveux blancs, les mains et les bras recouverts de tatouages.

–       Il est en vacance Kevin, dit-il, je peux vous aider ?

–       Où en vacance ?

–       Euh… je sais pas, vous êtes qui exactement ?

–       La sœur de sa copine, répondit-elle spontanément.

–       Oh… bin je sais pas où il va en vacance moi, vous avez pas son numéro à votre sœur ?

Elle le dévisagea froidement pendant quelques secondes avant de répondre sèchement.

–       Elle est morte.

–       Oh… euh…. Désolé.

–       Kevin il est où !?

–       Je vous dis je ne sais pas… mais s’il appelle, on peut vous joindre quelque part ?

Ses yeux s’étrécirent, cherchant le vice dans cette question, le tatoueur affichait un air attentif et en même temps las, ça n’avait pas l’air de l’intéressé plus que ça mais il voulait bien rendre service. Elle grogna  que ça allait et ressorti. Le tatoueur décrocha son portable.

–       Putain de Pamela Anderson.

Ils étaient installés dans un monospace vert bouteille aux vitres teintés, l’un lisait le Figaro, l’autre regardait devant lui le paysage morne d’un parking d’hôtel.

–       Quoi, de quoi tu causes ? Dit celui sur le siège passager en levant les yeux de son journal.

–       De cette salope de Pamela Anderson.

–       Ouais j’ai compris mais qu’est-ce qu’elle a fait cette conne ?

–       C’est à cause d’elle !

–       C’est à cause d’elle que quoi ?

Le chauffeur donna un coup de poing sur le volant.

–       C’est le bordel à la maison.

–       Ta grosse ?

–       Non sa fille… Tu sais ce qu’elle nous a fait ?

–       Nan.

–       Elle a balancé tous les manteaux de fourrure de Liliane à la benne.

–       Hein ? Mais elle est dingue ! Pourquoi elle a fait ça ?

–       A cause de cette conne de Pamela Anderson !

–       Où est le rapport ?

–       Cette pute elle milite dans une association américaine pour les animaux, « plutôt nue qu’avec une fourrure » c’est leur slogan.

–       Oh la la.

–       Ouais, et la petite elle est à fond écolo en ce moment.

–       Font chier avec ça. Ils nous emmerdent, putain d’écolos on va bien tous crever alors qu’est-ce qu’on en a foutre de toutes leurs histoires de sauver le monde !

–       Sauver le monde mon cul, ce qu’ils veulent c’est se donner bonne conscience en faisant les kékés sur internet.

–       Et pis le monde de qui faut voir ! Va leur dire aux chinetoques qu’ils doivent produire moins de bagnole.

–       Tu m’étonnes, et les ricains, sans pétrole ils sont morts.

–       Les écolos c’est des pédés.

–       Putain de Pamela Anderson.

Ils laissèrent passer un silence pesant devant ce terrible constat.

–       La voilà.

Le chauffeur regarda vers l’entrée de l’hôtel.

–       C’est elle, t’es sûr ?

–       Ouais, c’est la fille de la vidéo je te dis.

Il lui montra le cliché papier qu’ils avaient tiré de la vidéo surveillance du salon de tatouage.

–       Tu sais moi, ils se ressemblent tous ces négros…

Il démarra la voiture et sorti lentement du parking en suivant de loin la fille qui marchait vers les immeubles.

–       Quand j’étais à Dakar, putain je te jure des fois j’étais paumé.

Soudain il accéléra arrivant aussi tôt à sa hauteur. Elle tourna la tête dans leur direction, le passager ouvrit la portière à la volée et se jeta sur elle avec un sac en toile. Elle essaya bien de se débattre, il lui flanqua son poing dans le ventre, lui couvrit la tête et la jeta à l’arrière du monospace.

Les mains liées, couchée sur la banquette arrière, Gladys tendait l’oreille et comptait les minutes. Elle avait mal au ventre, mais passé la surprise la peur s’en était allé. Elle réfléchissait, attendait son moment et essayait de se souvenir de chaque arrêt, chaque son particulier, chaque virage ou à coup pendant qu’ils discutaient. Comment l’avaient-ils trouvé ? Qui étaient-ils ? Les assassins de sa sœur ? Elle se disait que oui, elle l’espérait même, du moins si elle trouvait un moyen de se libérer.

–       Moi c’est les noiches, je sais jamais qui est qui.

–       Ouais les noiches c’est pareil, tu sais à quoi ils me font penser les chinetoques ?

–       Nan vas-y.

–       Des termites.

–       Ahaha !

–       Je te jures ils sont organisés pareils, tous, les japonais, les noiches, des termites ! Un pour tous et tous pour la termitière.

–       Ahahaha.

–       C’est pour ça qu’ils sont si fortiches à côté de nous !

–       Ouais ici de toute façon c’est chacun sa merde et nique les autres.

Pas de question, cueillie dans la rue, est-ce qu’ils allaient essayer de la faire parler ? Pour savoir quoi ? S’ils l’avaient kidnappé c’est qu’ils devaient déjà connaitre son identité. Non, ils allaient la tuer sûrement. L’emmener quelque part et la finir d’une balle. Elle n’avait pas vu d’arme mais ils devaient en avoir. Est-ce qu’ils essaieraient de la violer d’abord ? C’était là seule chose qu’elle craignait encore. Mourir c’était pas grave, elle était morte de son vivant depuis longtemps, mais les sentir encore en elle… sentir leur machin buter au fond, leur transpiration, sentir leur bave lui couler dans le cou… Elle ne voulait pas revivre ce cauchemar. A travers le tissu elle apercevait leur silhouette, le passager regardait le chauffeur, elle, elle n’existait pas. Elle réfléchit à ce qu’elle s’apprêtait à faire. Si leur boulot c’était de la tuer, ils n’hésiteraient pas et sa cervelle irait arroser la lunette arrière, mais elle aurait au moins essayé, et ils ne pourraient plus la violer, du moins ça ne compterait plus. Si au contraire ils devaient l’interroger, alors elle aurait peut-être ses chances. Et après ça advienne que pourra. Elle se détendit d’un coup, passant ses bras par-dessus la tête du chauffeur et rabattant ses liens sur son cou, se cabrant en arrière de toutes ses forces, genoux poussant contre son dossier.

–       Putain de salope ! Lâche le ! Lâche-le ! Hurla le passager en se mettant à lui cogner sur les bras et les mains à coup de poing.

Mais elle ne lâchait pas. Le chauffeur se débattait, incapable de tenir le volant, les mains agrippées sur les liens en plastique qui s’enfonçaient lentement dans sa gorge.

–       Lâche ! Lâche ! Lâche !

Le monospace bondit sur le trottoir et alla s’encastrer contre un lampadaire. Les deux airbags s’ouvrirent comme des fleurs, le choc l’écrasant contre le siège conducteur qui sorti de ses rails, le visage du chauffeur s’enfonça dans l’airbag si violement que ce dernier explosa. Hébétée, sonnée, un bel hématome à la tempe, le sac déchiré, et les mains en sang, elle aperçu le calibre du passager. Avant qu’il ne comprenne, elle le lui arrachait et lui tirait une balle dans le genou. Il poussa un cri, l’autre avait le visage épluché par l’explosion de l’airbag. Les mains toujours liées, elle ouvrit la portière et sauta au dehors, arme au poing.

Rossi n’en croyait pas ses oreilles. Sorti de la bouche d’un autre, il ne l’aurait peut-être même pas cru du tout. Mais le capitaine était un homme sérieux, un pays, il ne rigolait pas avec ces affaires là. Et maintenant il était lui-même en train d’annoncer la nouvelle, franchement en marchant sur des œufs. Lui non plus ne plaisantait pas sur ces sujets là. On ne s’en prenait pas à eux impunément.

–       Ouais… ouais… Roger est mort et Nico boitera le restant de ses jours… ouais… je sais pas, j’ai essayé de le joindre mais il est introuvable ce petit connard. Oui… oui… très bien, je ferais ça….

L’autre raccrocha, Rossi retira sa casquette et se gratta l’arrière du crâne, anxieux.

–       Il a dit quoi ? demanda son vis-à-vis.

Ils étaient installés dans un grand salon couteux, de l’autre côté de la baie vitrée la pluie s’abattait sur la piscine couverte d’une toile noire, le ciel était verdâtre avec des volutes marbrées de gris et de bleu foncé.

–       D’après toi…

–       Il est furieux ?

–       T’as d’autres question à la con ou t’as vidé le sac ?

Abel Rossi dit Marseille et son frère Louis dit Petite Patte, quinze ans de règne sans partage sur toute la banlieue nord et l’est de Paris. Ils avaient des intérêts dans à peu près tout, jeu, prostitution, drogue, voitures volées, vol à main armée, cambriolage et naturellement racket. Rien ne se faisait sans eux. Les indépendants leur versaient un pourcentage et gare à celui qui leur manquerait de respect, Moyennant quoi leurs amis dans la police regardaient ailleurs. L’argent était redistribué dans le béton, la restauration, l’immobilier de luxe, lavé, essoré, nettoyé, en suivant des circuits exotiques avant de remplir leurs poches. Mais ce règne n’aurait jamais été possible si dix huit ans auparavant Abel n’avait pas épousé une fille de Bastia, Marie. La sœur de l’homme qu’il venait tout juste d’avoir au téléphone. La main divine au-dessus de leur tête à tous. Un homme qu’ils aimaient tous sincèrement, facile à vivre, volontiers blagueur, bon vivant, mais qu’il ne valait mieux jamais contrarié.

–       On peut demander au poulet de lui mettre la main dessus, proposa Louis, c’est qui le gars qui s’est occupé de la frangine ?

–       Laisses tomber, Barbier.

–       Je croyais qu’il était sur le départ cet emmerdeur.

–       Il l’est, c’est pour ça qu’ils le collent aux chiens écrasés.

–       Bon on a qui alors ?

Abel regarda son frère d’un air misérable.

–       Il monte.

Le visage de Louis s’allongea.

–       A ce point là ?

–       Tu le connais…

–       Il vient avec Santucci ?

Son frère poussa un soupir exaspéré.

–       Ah ouais, t’avais pas vidé le sac en fait….

–       De quoi tu causes ?

–       De ta connerie ! Evidemment que le Sanglier vient qu’est-ce tu crois qu’il va laisser faire !?

Louis était le cadet, quarante cinq ans, dont dix huit en prison, il avait abandonné l’école à quatorze ans, n’avait jamais ouvert un livre de sa vie, savait à peine écrire mais il savait compter, une horloge. Abel avait cinquante trois ans, dont dix enfermé, terminé ses études, passé son bac, la fierté de sa famille, le premier Rossi diplômé depuis quatre générations. Les africains avec qui il était en affaire disaient de lui qu’il avait un cœur de crocodile. Il se demanda ce qu’ils auraient dit du Sanglier.

Surexcitée, gavée d’adrénaline, Gladys surgit dans la boutique pistolet à la main.

–       Toi, coupes ça ! Coupes ça vite ! Ordonna-t-elle à la caissière pétrifiée de peur.

Elle avait les mains bleues, rouges et noires, les phalanges écorchées, la moitié du visage tuméfié, les yeux injectés.

–       VIIIIIITE !!!

La caissière sursauta avant d’attraper une paire de ciseau sous sa caisse. Les liens cédèrent sans mal.

–       Ouvre la caisse ! Donne-moi l’argent !

Oui, elle avait vu la caméra au-dessus, mais au point où elle en était, elle s’en fichait, elle avait besoin d’argent, de se cacher, d’un peu de temps. La caissière tremblait comme une feuille mais elle obéit. Gladys fourra la liasse dans sa poche, le pistolet contre son ventre et ressorti aussi vite qu’elle était entrée. Du temps, oui du temps, et de l’espace. L’hôtel s’était fichu, impossible d’y retourner. En trouver un autre. Elle ne savait pas si elle avait assez, et puis finalement non, pas un hôtel. S’ils l’avaient retrouvé une fois ils pouvaient la retrouver une autre. Ailleurs, un endroit où personne ne chercherait, où personne ne voyait personne. Elle connaissait cet endroit, elle en venait presque, la rue. Mais avant ça il fallait qu’elle se soigne. Elle entra dans la première pharmacie  et montra ses mains en expliquant qu’elle avait eu un accident. La pharmacienne voulu appeler les secours, lui expliquer qu’elle avait sans doute besoin d’une radio, Gladys refusa tout net. Qu’elle s’occupe de lui bander les mains, donner un truc contre la douleur et c’est tout ! Le soir tombait quand elle découvrit le campement au bord de la Seine. Une douzaine de tentes, deux familles, des types et des femmes seules. Elle choisie l’une d’entres-elles, noire tout comme elle et lui demanda de l’aide. Contre une poignée d’euros l’affaire fut conclue.  Pendant deux jours elle resta terrée à essayer de dormir en dépit de la douleur, de ses mains qui avaient enflé, du froid la nuit et des odeurs corporelles de sa compagne d’infortune. Deux jours à réfléchir sur la situation, ce qu’elle savait, ses options possibles. Il fallait qu’elle retrouve Kévin, et le seul à pouvoir l’en approcher c’était son patron, elle en était certaine. Aussi certaine qu’il lui avait menti quand ils s’étaient rencontrés. Impossible pourtant d’approcher encore de la boutique, il fallait qu’elle trouve autre chose. Les gens ne regardaient pas les SDF, les mendiants, les réfugiés. Ils en parlaient tout le temps dans leur télé mais dans le monde réel ils n’existaient pas. Des silhouettes grises sur des trottoirs anonymes. Ainsi elle pu surveiller le salon, noter les entrées et les sorties, et attendre l’heure de la fermeture pour suivre le patron. Il ne logeait pas loin de son salon, et il ne vivait pas seul. Il vivait avec un homme. Elle n’avait pas beaucoup de goût pour les homosexuels non plus parce que Dieu avait dit que c’était mal mais au fond elle s’en fichait. Il y en avait beaucoup chez les blancs comme si c’était devenu une mode chez eux. Dans la brousse aussi ça arrivait parfois mais c’était mal vu. Les blancs et leur besoin d’être différent, de ne pas être comme les autres… Parfois il lui arrivait de penser qu’il n’y avait que les riches qui avaient ces besoins, les gens qui avaient le temps. Mais en attendant il allait falloir trouver un moyen pour l’attraper pendant qu’il était seul et avoir un peu de temps avec lui. Son petit ami était barman, il travaillait tard mais quand il n’était pas là, soit il le retrouvait à son travail, soit il sortait avec des amis, et il sortait beaucoup. D’ailleurs il était rarement seul, comme s’il avait peur de l’être. Gladys attendit son moment comme la lionne dans la brousse se disait-elle, tapis dans l’anonymat de la rue.

Kevin n’en menait pas large. Le visage tuméfié, une rigole de sang séché qui dessinait une demie moustache sous son nez, il se tenait sur la chaise, raide crispé, comme s’il attendait une nouvelle gifle malgré le verre que lui avait offert un des gars. Personne ne faisait le malin avec le Sanglier, on ne lui répondait pas, on ne lui disait pas de se mêler de ce qui le regardait, s’il posait une question, donnait un ordre, on obéissait point c’est tout. Kevin venait de l’apprendre à ses dépends, et peu importe le neveu de qui il pouvait être. On ne déconnait pas avec les Paolie. Ca faisait cinquante ans que cette famille comptait dans le sud de la Corse, le temps de tisser des liens avec absolument tout le monde de Marseille à Paris, de Paris à Dakar, Abidjan… et France Afrique. Des casinos aux cercles de jeu, clandestin ou non, de la Préfecture aux ministères, Des Hautes Seines aux basses œuvres de la DGSE. Du trafic de drogue, de la prostitution, en passant par le nationalisme, de Naples, Palerme jusqu’à Amsterdam en passant par Barcelone. Une famille, un clan, une mafia dont les autorités niaient l’existence avec un bel entrain républicain. Santucci sorti de la pièce sans un regard pour le gamin. Michel Paolie, le patron de la famille depuis la mort de son père avait un faible pour les petites négresses depuis qu’il passait sa vie entre la Corse et la Côte d’Ivoire où il avait une chaine de casinos et de bureaux de paris. Kevin était le neveu d’un des Huard, des gitans civilisés qui régnait avec les Rossi sur le nord parisien. Un jour il était venu une fête avec sa copine, mauvaise idée. Michel avait eu immédiatement le béguin, et ce n’était pas le genre à s’emmerder avec les détails. Il avait acheté la fille en douce, mais quand il avait voulu se la taper ça s’était mal passé. Très mal. La fille avait essayé d’appeler les flics…. Michel se tenait avec les Rossi près de la piscine, les deux frères n’en menaient pas plus large que Kevin. Incapables de lui mettre la main dessus pendant tout ce temps et le Sanglier qu’il l’avait ramassé en une heure. Il était grand, la quarantaine, les cheveux sur la nuque bouclé, costume gris, chemise noire et cravate bordeaux, sa main gauche était gantée, personne ne savait exactement ce qui lui était arrivé ni n’avait vraiment vu l’état de sa main mais on disait que c’était horrible. Sur l’autre il portait une chevalière avec un imposant rubis dont Kevin venait de gouter l’excellence.

–       Je peux te parler ? Demanda-t-il à Michel.

Paolie se retourna vers les deux autres.

–       Vous deux barrez vous, on causera plus tard.

Les frères Rossi obéirent sans un mot, trop contant de prendre le large.

–       T’as fait une belle connerie tu sais. Une belle.

–       Quoi ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe encore ?

–       Tu sais d’où elles viennent les négresses ? Du Kivu, de Goma.

–       Et alors ? Qu’est-ce que tu veux que ça me foute de quel trou elles viennent ?

–       Le gamin dit qu’elles ont été séparées par la guerre. Toute leur famille massacré par les Maï Maï, celle que t’as cabossé a eu du bol, les curés l’ont pris avec eux, mais l’autre sa sœur a été enrôlé de force. Tu comprends maintenant ?

Michel leva les yeux plus soucieux qu’il y a une minute.

–       Ouais, bon, okay… t’as une idée ?

Santucci secoua la tête d’un air de dégout.

–       Du temps de ton père ça ne serait jamais arrivé ces conneries.

–       Oh ça va, lâche moi avec le padre maintenant !

Ca sonna une première fois, Paul alla voir, mais dans l’œilleton rien. Paul retourna devant sa télé et ses aventures vidéoludiques. On sonna une seconde fois. C’était quoi ces conneries ? Il se leva, regarda à nouveau dans le judas, personne, agacé ouvrit la porte et sortit la tête. Le marteau se rabattu sur son front assez violemment pour le renverser. Le tatoueur tomba avec un bruit lourd sur le planché de l’entrée, Gladys s’engouffra à l’intérieur et le frappa du pied dans l’entre-jambe. Il poussa un cri étouffé, elle l’enjamba et alla jeter un coup d’œil au salon. Voyant qu’il était vide, elle retourna sur ses pas et tomba sur lui à califourchon.

–       Kévin il est où ?

–       Au secours ! Au SECOUUURS !

Elle le frappa sur le coude, il cria, montant dans les aigues.

–       Kévin où !?

–       Je sais pas… en vacance, je vous jure !

–       Menteur tu sais !

Elle le frappa à l’articulation de l’épaule.

–       Arrêtez je vous en supplie, je sais rien !

–       Menteur !

Un coup à nouveau sur le coude. Plus fort. Il poussa un cri et puis soudain elle senti quelque chose la frapper violemment sur le crâne et la lumière s’éteint.

–       Bon Dieu où vous étiez !? Vous en avez mit le temps ! Gémit le tatoueur alors qu’un des hommes du Sanglier l’aidait à se relever.

Ce dernier se tenait sur le palier, les mains dans les poches qui regardait le corps inanimé, le filet de sang qui coulait doucement de son crâne.

–       On était coincé dans les embouteillages, expliqua l’homme. Il tenait une batte de base ball en aluminium à la main.

C’était le Sanglier qui l’avait senti venir, lui qui lui avait ordonné de faire la chèvre. Les oncles de Kévin n’étaient pas des gens avec qui on avait envie d’avoir des embrouilles à cause d’une petite négresse sur le sentier de la guerre, mais les corses encore moins. Finalement ça avait été le copain de Paul qui l’avait repéré.

–       Fouilles là, ordonna Santucci.

Ils ne trouvèrent rien sur elle en dehors du marteau et d’un portable.

–       Débarrassez-vous d’elle, et pas de connerie cette fois.

Elle émergea avec la tête qui la lançait et cette sensation que fait le sang séché sur la peau d’avoir un masque de crasse sur le visage. Elle était ligotée, ballotant dans le coffre d’une voiture, essayant de recoller les morceaux sur ce qui s’était passé. Depuis combien de temps elle était là dedans ? Comment avaient-ils fait pour la prendre par surprise ? Et surtout qui étaient-ils ? Les blancs qui avaient tué sa sœur, assurément mais ce n’était pas des blancs ordinaires, des voyous, mais pas des voyous comme il en trainait dans les halls d’immeuble. Ceux là ne vendaient pas du shit en bas des tours. Ils étaient organisés, ils savaient ce qu’ils faisaient et c’était la seconde fois qu’ils l’enlevaient. Ils lui avaient liés les mains dans le dos, et les chevilles, assez serré pour qu’elle sente à peine le bout de ses doigts et de ses orteils. Prise au piège, une fois de plus. Sa tête vibrait contre la carrosserie, elle entendait de la musique, des chants d’hommes, les freins éclairaient à l’intérieur du coffre par intermittence. Elle pouvait voir ses pieds, le nœud fermant ses liens, elle se demanda comment ils allaient la tuer, où ils la jetteraient. S’ils allaient profiter d’elle avant… toujours ces questions qui l’angoissait encore. Et pourtant elle avait l’impression qu’une part d’elle était partie. Que tout ça n’avait plus ou n’aurait plus d’importance bientôt. Au fond elle était fatiguée. Fatiguée de se battre, de survivre, fatiguée de chercher à comprendre, et peut-être même un peu soulagée que ça se termine ainsi. Elle avait passé cinq jours à marauder, dormir sous une tente, manger sur le pouce, aller et venir entre sa cachette et Paris. C’était comme si le béton, la rue, lui avait sucé son reste d’énergie. Oui elle allait mourir et peut-être se serait difficile, mais au moins elle irait rejoindre sa sœur, sa mère, son père, sa famille tout entière et tout ça n’aurait plus la moindre importance. Est-ce qu’elle croyait à l’enfer et au paradis ? Elle avait été enfer comment aurait-il pu croire à l’un ou à l’autre. L’enfer c’était ici. Mais si les démons devaient quand même l’emporter, alors tant pis se dit-elle, au moins elle ne serait pas dépaysé. Elle sentait l’air se rafraichir de l’autre côté du coffre. Entendait des hommes parler par-dessous la musique. Depuis combien de temps elle était là-dedans, il faisait nuit, quelle heure était-il ? C’était curieux comme on se posait des questions sans importance dans ces moments là. Combien de fois elle avait pensé à une recette tout en attaquant un village ? A une recette, au temps qu’il faisait, à la discussion qu’elle avait eu la veille avec le commandant. Des choses futiles pour que l’esprit s’envole. Des choses futiles qui pourtant parfois pouvaient devenir de véritables enjeux. Comme cette fois où elle avait piqué une rage parce qu’un paysan cachait des patates douces qu’elle convoitait. La faim la rendait émotive, mais à vrai dire, à la guerre, un rien pouvait vous transformer en une montagne de colère ou un fleuve de larmes. La voiture s’immobilisa, les chants se turent, laissant place à celui de la nuit dans la forêt. Des bruits bizarres, des craquements, sifflets, hululements, leurs pas qui se rapprochaient. Gladys se recroquevilla sur elle-même. Une peur instinctive. Kévin ouvrit le coffre et la regarda avec une grimace. C’était Santucci qui lui avait ordonné de s’occuper du problème avec les autres. A ses yeux il était responsable parce qu’il avait vendu sa copine, à lui de nettoyer la merde. Kévin ne voyait pas ça comme ça. Il était furieux. Il n’y avait pas que les corses. Son oncle aussi lui avait remonté les bretelles. Comment il aurait pu savoir que ça allait mal tourner ? Il flanqua un coup de poing dans la figure de la fille.

–       Ca va, on se calme, fit un  des costauds qui l’accompagnaient.

–       Putain de salope ! Qu’est-ce qu’elle avait besoin de nous faire chier !?

–       Ce qui est fait est fait, allez aide moi à la sortir de là petit.

Derrière eux se tenait un grand blond avec un revolver dans la main. Ils la laissèrent tomber durement par terre, le costaud sorti un couteau à cran d’arrêt dont il fit claquer la lame. Le visage de Gladys se gela, les yeux fixés sur la pointe qui dardait vers son ventre.

–       Bon cocotte, si je te libère les pieds, tu vas pas m’emmerder hein, tu vas marcher gentiment hein ?

Elle le dévisagea sans répondre.

–       Je vais prendre ça pour un oui, dit-il en sciant la corde, petit va chercher les pelles.

Ses chevilles lui faisaient mal, ses pieds étaient froids, insensibles, elle eut du mal à se mettre debout sans le soutient du costaud. Après quoi ils l’entrainèrent dans les bois. Elle n’avait jamais vraiment eu le temps de penser à comment ça se passerait son dernier jour. Elle avait déjà tellement de fois vu la mort de près, dans la brousse, en remontant vers l’Europe, en traversant la mer, tant de fois elle s’était dit que celui-là serait le dernier que finalement tout ce qu’elle en avait conclu c’est que se serait violent. Une mort violente comme la vie qu’elle avait mené depuis qu’elle était adolescente. Et cette nuit ne la surprenait pas au fond. Celui qui l’avait libéré éclairait le chemin broussailleux devant elle avec une lampe torche mais sa propre ombre masquait ses pas, elle trébucha sur une pierre et tomba sur l’épaule en gémissant. Le blond l’aida à se relever, elle manqua de crier en sentant l’acier s’enfoncer dans sa paume mais elle se retint à temps, saisissant un morceau de couvercle de conserve rouillé et le fourrant sous le nœud en se remettant sur ses jambes. Sa chance sa seule chance, alors que l’autre passait devant avec sa lampe torche.

–       Là-bas ça a l’air bien, indiqua-t-il en éclairant le pied d’un bosquet à la lisière d’un champ.

 Le blond enleva son blouson et retroussa ses manches.

–       Allez p’tit, au boulot, dit-il en lui prenant une des pelles.

–       Hein ? Mais moi je creuse pas !

–       On te demande pas ton avis, grogna celui avec la lampe.

–       Eh mais j’ai mis mes Pumas, je vais pas les niquer pour creuser, pourquoi c’est pas elle qui creuse !? D’habitude c’est comme ça qu’on fait !

–       Parce que c’est pas comme d’habitude, celle là on lui libère pas les mains, point barre, maintenant au boulot.

Le jeune homme regarda dans sa direction l’air à la fois furieux et dépité avant d’enfoncer la lame de la pelle dans la terre avec un grognement contrarié.

–       Bon à nous, fit l’autre en lui balançant le faisceau de la torche dans les yeux. J’ai des questions à te poser.

Gladys détourna la tête sans un mot, se recroquevillant sur elle-même

–       Le flic qui t’as montré le cadavre de ta sœur, tu lui as dit quoi ?

Pas de réponse, elle regardait vers le trou que les autres creusaient. Il poussa un soupir et fourra la main dans sa poche.

–       Tu vois ça cocotte ? C’est ce qui t’attends si tu réponds pas.

Il brandissait un taser, elle ne savait pas ce que c’était mais il imaginait qu’il ne la menaçait pas pour rien avec.

–       Alors, je repose la question, t’as dit quoi au flic ?

Elle haussa les épaules, elle ne s’en souvenait plus, elle ne se souvenait même plus d’avoir rencontré un policier.

–       Je sais pas, j’ai oublié, répondit-elle en le regardant farouche.

–       Tsss, c’est pas la bonne réponse ça j’ai oublié… tu lui as dit quoi ? Dernière fois que je te pose la question.

Ses yeux roulèrent sur le taser qu’il brandissait au-dessus d’elle, elle secoua la tête.

–       Je me souviens de Pauline, c’est tout.

Mais ce n’était pas ce qu’il avait envie d’entendre, ou bien ça lui faisait plaisir, ou il ne la croyait toujours pas. Les 50.000 volts la traversèrent de part en part, arque boutant son corps en arrière en une tétanie convulsive. Ca ne dura qu’un instant, qui laissa sur tous ses muscles la morsure du serpent électrique courir de longues secondes. Elle était tombé sur le dos, il l’attrapa par les cheveux et la redressa avant de lui retourner une gifle magistrale.

–       Cocotte, tu sais comment ça va se terminer, je vais pas te mentir mais ça dépend que de toi si ça va être court ou rapide. T’as entendu ?

Elle balbutia un oui.

–       Le flic t’as dit quoi ? Il a une piste ?

Gladys essayait de se souvenir mais rien ne venait. Tout ce qu’elle s’avait c’est qu’elle avait mal dans la paume des mains, ses avant-bras prêt à rompre et qu’il l’éclairait de sa torche.

–       Je te dis la vérité, j’ai oublié, je me souviens seulement d’elle.

Si elle mentait elle faisait bien semblant.

–       Eh si tu veux moi je la fait cracher, intervint Kevin, ça sera vite fait croit moi.

–       Creuses petit, creuse, répondit le blond sans lever la tête de son travail.

–       Okay, admettons, les autres dans la rue, pourquoi tu les as attaqué, qu’est-ce que tu sais sur eux ? Saïd tu le connais d’où ? Qui t’en a parlé ?

Gladys ne répondit pas, les yeux fixés vers nulle part en particulier. Il la poussa du pied.

–       Eh cocotte m’oblige pas à recommencer.

Pas de réponse, elle se retenait seulement de ne pas crier. Les autres regardaient dans sa direction, le visage luisant de sueur. Kevin en profita une nouvelle fois pour s’arrêter.

–       T’as entendu connasse ! Réponds ! Aboya-t-il hors de lui.

Elle le regarda sans rien dire, puis l’autre avec son taser.

–       Personne m’en a parlé, c’est du hasard.

–       Bah tiens, cette pute nous prend vraiment pour des charlots !

Kevin sorti du trou en jetant sa pelle et alla droit sur elle lui flanquer un coup de pied dans le ventre. Elle poussa un cri en se recroquevillant, le blond écarta rudement Kevin qui tomba sur ses fesses.

–       Dis donc merdeux qu’est-ce qu’on t’a dit ?

–       Mais vous voyez pas qu’elle essaye de gagner du temps bande de cons !

–       Ferme ta grande gueule et va creuser, dit posément l’autre sans se retourner.

Le blond jeta la pelle à ses pieds, l’expression de son visage n’invitait pas à discuter. Kevin obéit sans un mot, il savait visiblement les limites.

–       Bon alors cocotte, Saïd ?

–       Je t’ais déjà dis, personne m’en a parlé, répondit-elle sans le regarder.

Mais cette fois il n’achetait pas, il se pencha pour la taser à nouveau quand le poing ensanglanté de Gladys surgit, saillant du morceau de métal rouillé qui s’enfonça violement dans son avant-bras. Il hurla, lâcha le taser, elle en profita pour s’enfuir, serrant toujours le métal dans son poing. Le blond réagit le premier, dégainant son 38 et tirant vers l’obscurité. Les balles sifflaient, l’une d’elle claqua à quelques centimètres de sa tête en arrachant un large morceau d’écorce. Là-bas elle entendait le gamin râler.

–       Je vous l’avais dit ! Putain qu’est-ce que je vous avais dis !

–       Fermes ta gueule !

Celui qui était blessé n’avait pas seulement mal, il était fou de rage maintenant. La pointe s’était enfoncée jusqu’au muscle sur huit bon centimètres, il saignait abondamment mais ça ne l’empêcha pas d’attraper son automatique et de tirer à son tour vers le bosquet. Puis le silence retomba.

–       Tu crois qu’on l’a eu ?

–       Putain j’espère pas, je vais l’écorcher cette salope.

–       Ca va ?

–       T’occupes, faut qu’on la trouve !

Ils s’enfoncèrent tous les deux dans le bosquet, arme au poing. Kevin resta là à attendre, vexé, furieux avec le sentiment que l’ensemble de ces ainés n’étaient qu’une bande de baltringue à commencé par Michel sans qui toute cette merde ne serait jamais arrivé. Comment un guignol pareil pouvait être à la tête d’une telle organisation ? Soudain un coup de feu interrompu ses pensées de jeune homme, puis un hurlement à glacer le sang, c’était le chef de la bande.

–       Angelo ? s’écria Kevin en regardant vers les arbres où plus rien ne semblait bouger.

Mais personne ne lui répondit à part des râles de souffrance.

–       Serge !?

Il tendit l’oreille, perçu le bruit des branches et des feuilles au loin sans être certain si c’était devant ou derrière lui que ça se passait. Angelo continuait de râler. Instinctivement la peur commença à s’emparer de ses épaules et de ses cuisses. Il n’était pas armé, le seul pétard qui restait était dans la voiture. Puis soudain les râles se turent. Il rappela les deux autres, en vain. Un silence mortel. Kevin sorti du trou et parti en courant vers la voiture. Il n’eut pas le temps d’ouvrir la portière, l’arc électrique du taser l’empala littéralement, le jetant à terre les yeux révulsés, les mains crispées.

Ils ne savaient pas ce que c’était que de fuir devant l’ennemi, ils étaient bien nourris et sûr d’eux, ils n’avaient pas chassé, ne s’étaient jamais battu la nuit, ils étaient civilisés. Ils n’avaient jamais fait la guerre. Elle ouvrit le poing avec précaution, grimaçant de douleur, le fer s’était enfoncé jusqu’à l’os. Le premier l’avait vu trop tard surgir des orties, elle l’avait eu à l’entrejambe, il avait hurlé, alertant le second. Elle s’était jetée sur lui et en lui plantant le fer de toutes ses forces dans l’oreille. Il était mort instantanément. Après quoi elle avait tué l’autre. D’un coup sec elle arracha le morceau de conserve, poussant un cri, le sang se mit à couler abondamment. Kevin avait la tête penché sur le volant, la gorge lardée, exsangue, une nappe de sang noir couvrait son torse. Elle déchira un pan de sa chemise et se banda la main aussi fort qu’elle pu, avec assez de tour de tissus pour pouvoir saisir quelque chose. Au bout de la rue elle apercevait l’entrée de la propriété, le mur d’enceinte courait tout le long. Elle l’avait obligé à tout raconter à coup de taser. Très efficace ce truc. Il n’avait jamais eu le temps d’attraper l’arme sur la banquette arrière. La trouvaille, son jouet préféré, l’outil qu’elle connaissait le mieux devant n’importe quel autre, un AK 47 chargé avec une crosse repliable. Elle avait mal un peu partout et en même c’était lointain, ça pulsait dans sa main, sur son visage, brûlant, atténué par l’adrénaline. Elle sorti du véhicule et s’appuya du pied sur la portière pour grimper sur le toit. Du toit elle sauta sur le mur et enfin dans le parc. Le milieu de la nuit, juste le chant des oiseaux, le vent dans les arbres et les étoiles au-dessus d’elle. Elle gouta l’instant, accroupis dans l’herbe humide. Elle ignorait combien ils étaient, peut-être qu’ils l’attendaient, peut-être avaient-ils appelé leurs amis et n’obtenant pas de réponse s’étaient mis en alerte. Peut-être…

Le commissaire Barbier ne s’était jamais fait beaucoup d’ami au sein de la hiérarchie. Bon élément, disait ses supérieurs, mais casse-couille, ajoutaient-ils. Il aimait gratter où ça faisait mal, chercher la petite bête, il avait le sens du détail et l’endurance d’un chien de traineau. Assez pour que ça lui vaille une mise au placard. Il avait rapidement compris que la morte du terrain vague n’était pas une quelconque victime de la violence au quotidien. Sa mort n’était pas un coup de malchance au cours d’une mauvaise rencontre. Il lui avait suffit de sortir le nom du petit ami et son pédigrée. Il aurait adoré épingler un membre du clan Huard pour meurtre, alors il avait creusé. C’est comme ça qu’il avait appris l’agression de Ben Hamou et de ses copains. Il connaissait le jeune Saïd, il l’avait à l’œil depuis qu’il était sorti de centrale après avoir passé deux ans à partager la cellule d’un membre éminent du clan Rossi. Et Rossi c’était Paolie. Comme tout bon flic, le commissaire aurait également rêvé épingler un des membres du clan historique du sud de la Corse. Pourquoi pas même faire tomber toute l’entreprise. Des rêves de grandeur, il le savait bien. Ces gens là ne tombaient pas, les Paolie étaient devenus trop essentiels aux mécanismes républicains, trop imbriqués avec le pouvoir. Peu importe qu’un mandat d’amener international courait sur Michel, à moins qu’il ne fasse une bêtise, qu’il sorte du territoire sans prudence ni discrétion, jamais personne n’oserait le toucher. Les Rossi le savaient parfaitement, raison probable du mariage d’Abel, chez ces gens là le féodalisme n’était pas qu’un mot de leur histoire passée. Il avait posé des questions à droite et à gauche, au sujet de l’agression, au sujet du cadavre. Une réfugiée, native de RDC, et sa sœur, qui d’après ses renseignements résidait à Lyon. Quand Francis Roger dit Nez de Bœuf avait été retrouvé mort, le visage déchiré par l’explosion de son air bag, des traces indiquant qu’il n’était pas seul et qu’on avait au moins tiré un coup de feu, il n’avait pas fallu long pour reconstituer se qui s’était passé, un kidnapping qui avait mal tourné. Roger travaillait pour les Rossi. Ainsi il en était venu à la sœur. Elle avait disparu selon le concierge de l’hôtel, laissant un sac sur place. Mais il n’y avait rien trouvé dedans qu’un vieux teeshirt, un morceau de papier chiffonné avec l’adresse de sa sœur griffonnée, et deux canettes de coca pleines. Selon l’autopsie, Pauline Agbo avait été étranglée probablement avec l’aide d’un câble électrique après avoir été violée et battue. Le violeur avait prit soin de mettre un préservatif, mais il avait eu le temps, les examens toxicologiques avaient révélé un taux important d’alcool et de GHB. Pourtant ses mains montraient des marques défensives, elle s’était battu, avait griffé son agresseur. Qu’est-ce qui s’était passé ? Elle était sorti trop tôt de sa léthargie, le GHB n’avait pas complètement agi ? Une réfugié, personne au regard des autorités, de ses supérieurs, de ses collègues. Raison de plus pour qu’il se sente concerné. Il n’était pas rentré dans la police pour grimper les échelons, pour n’obéir qu’à la stricte loi des statistiques et des belles affaires. Il avait toujours considéré son métier comme une mission, un sacerdoce. Celui de servir, de protéger, indifféremment du statut social, particulièrement dans le cadre d’un meurtre. Kevin Huard était le chainon manquant. On n’avait pas réussi à le trouver et conséquemment à l’interroger, il était en vacance selon son patron. Sans alibi connu il était également le premier suspect. Le commissaire n’avait ni les effectifs, ni les appuis suffisant pour autoriser une surveillance des corses même avec ses indics, même quand on lui signala que le numéro deux des Paolie était monté à Paris. Barbier connaissait le Sanglier de réputation, comme tout le monde. Il savait également qu’il ne se déplaçait jamais pour rien ni ne quittait Michel d’une semelle. Trois ans que ce dernier était tricard sur tout le territoire. Le commissaire n’avait pas d’ami juge ou de supérieur sur qui compter mais comment rater une occasion pareille ? Il avait mit deux de ses hommes à la surveillance de la propriété des Rossi. Défense absolu d’en parler aux collègues, de se faire retapisser par leur sécurité. De commettre la moindre erreur, et on prendrait sur les heures sup si nécessaire.

C’est les voisins qui alertèrent les secours. Vers quatre heures et demi du matin, quand quelqu’un réalisa que les bruits de pétard n’en n’était pas et qu’ils venaient de la propriété d’à côté. Personne ne savait qui vivait là, dans ce genre coin, les uns et les autres ne se fréquentaient pas, ne se regardaient même pas. Quand les premières voitures se rendirent sur place, les coups de feu éclataient toujours de l’autre côté du mur. Bruit d’arme automatique, de Kalachnikov même, les policiers avaient appris à reconnaitre sa sonorité à force. Le GIGN fut requis, le commissaire arriva un peu avant, alerté par ses hommes. Il fut un des premiers sur place. Découvrant d’abord un des Rossi gisant dans une mare de sang, face contre terre, et contre toute attente encore vivant. Son frère était dans la salle à manger, lui n’avait pas eu la même chance. Barbier avançait arme au poing, derrière les hommes du GIGN protégé par leur bouclier. Une formation romaine au milieu d’un champ de ruine. Santucci alias le Sanglier gisait dans le salon avec un autre homme. Il avait la bouche bée, l’œil droit défoncé par une balle qui lui faisait comme un cratère au milieu du visage. Les policiers avançaient rapidement et avec prudence, ignorant si les attaquants étaient encore dans la place.

–       Vous n’avez pas entendu quelque chose ?

–       Si, ça vient de par là.

Des grognements peut-être, quelque chose qui bougeait au-delà du mur devant eux. Ils entrèrent dans la vaste cuisine. La silhouette se tenait accroupie dans l’obscurité, dos à l’entrée.

–       Police ! Mains sur la tête !

Mais la silhouette semblait occuper à tout autre chose, comme si elle n’avait rien entendu. Tout ce qu’ils entendaient c’était des bruits de mastication. Barbier fit signe, les gendarmes se déployèrent, se précipitant sur l’individu tandis que d’autres le tenait en joue. Gladys poussa un grognement guttural quand ils la plaquèrent au sol, quelque chose tomba avec un bruit mou et glissa vers le commissaire.

–       Oh bon Dieu ! s’écria un des gendarmes en regardant sur quoi était penché Gladys cinq secondes auparavant. Michel Paolie, ouvert du nombril à la gorge.

Elle hurlait en ingala, se débattait, Barbier se pencha sur ce qui venait de glisser vers lui, un cœur. Un cœur humain entamé, il brillait dans la nuit comme un bijou barbare, marbrée, noir.

Gladys chantonnait en oscillant sur elle-même. Elle regardait un point au loin à travers la vitre barrée d’acier. Elle avait grossi, portait un pyjama bleue uniforme, se tenait sur un lit sans couverture au cadre de fer. Elle ne pensait à rien de particulier, n’entendait plus le staccato des armes, ne sentait pas l’odeur de la viande humaine griller, ne revoyait plus le visage des morts. Son esprit ne se centrait sur rien de particulier, juste perdu quelque part dans des souvenirs qui ne lui faisaient plus mal, plus bien, plus rien. Les médicaments y veillaient. Ils veillaient à tout, à son sommeil, à sa faim, à tout. Quand apparaissait confusément la silhouette de Pauline dans son esprit, ça glissait, avec le reste, le visage de ses parents, son village, le temps d’avant la guerre. Juste demeurait cette petite chanson qu’elle murmurait en oscillant, comme sa mère oscillait en la berçant en chantant cette chanson, cette contine de son enfance dont sa mémoire avait retenu la mélodie. Ca disait :

Dort ô mon cœur noir

Va au pays des rêves et ramène-nous un arc-en-ciel

Dort ô mon cœur noir

Rit au milieu des songes et tu danseras chaque jour

Dort ô mon cœur noir

Vole, et chasse, et court, au pays des rêves Dieu est bienveillant.

En Marche ! 3.

Le Nantais était une légende. Une légende de cinquante quatre ans et de deux mètres de haut, cent cinquante kilos de barbaque et de muscles, la force d’un ours, qu’on avait fusillé, poignardé, balancé d’une voiture, tabassé et même enterré vivant et qui était toujours revenu pour se venger. Avec lui personne n’en réchappait, le Fléau de Dieu, une calamité. Avec lui, une fois les deux parties d’accord, le contrat engagé il n’y avait aucun retour en arrière possible. De sorte que non seulement on ne l’engageait jamais à la légère mais que ses proies ne pouvait espérer rien de plus qu’une vie de fuite, de départ précipité, de clandestinité. Estéban avait beaucoup de respect pour lui bien qu’il ne l’ai rencontré que deux fois. Un homme sans fard, franc, direct, tout entier lui et peu importe ce qu’on en penserait. Et puis il avait des années d’expérience, des dizaines, peut-être plus, de cadavres derrière lui. Quelque soit la nature du problème, abattre une cible dans la rue ou la faire disparaitre corps et âmes, il avait les qualités requises. Pourtant ça n’avait pas été facile de le convaincre de venir, il devait passer en jugement ces prochains mois. Bien qu’il était natif de Loire Atlantique il vivait dans les alentours de Bordeaux, une magnifique propriété au milieu des vignes. Ils s’étaient donné rendez-vous rue de Ponthieu, un restaurant chinois dont la réputation courait depuis des décades, le Tong Yen, et où le gratin du show business et de la politique se rendait régulièrement. Ce jour là justement Cyril Hanouna et son producteur était là à deux box d’eux.

–       On a pas eu de bol, on est parti à la chasse avec mon beau-frère en Dordogne, chasser le sanglier, tout se passait bien, on arrive sur le site, tout d’un coup un paquet de gendarmes !

–       En forêt ? Qu’est-ce qu’ils fichaient là ?

–       Ouais en forêt, sorti de nulle part en mode militaire tu vois.

–       Kaki.

–       Ouais, kaki, je sais pas pourquoi, ils ont rien dit, ils m’ont juste demander d’ouvrir le coffre et ils ont trouvé nos fusils.

–       T’as pas de permis.

–       Bah non, avec mon passif j’ai même pas droit d’avoir un pistolet à eau.

Le serveur apporta le martini que le Nantais avait commandé, Estéban était resté à la Tsing Tao.

–       Eh t’es retourné dans ton pays pour le faire ton martini ? Gronda le géant qui occupait presque deux places à lui seul de l’autre côté de la table.

–       Je vous demande pardon monsieur ?

–       Qu’est-ce qu’il y a ? je t’ai demandé si t’était allé chercher mon martini à Pékin t’es sourd ? Ca fait deux plombes que je l’ai commandé !

Le serveur regarda Estéban désemparé qui lui rendit un sourire gêné.

–       Excusez-nous monsieur, un de nos serveurs est malade, je… Nous…

Le géant lui fit signe de taire de son énorme pogne.

–       Me raconte pas ta vie machin, je suis client ici pas ta mère, va m’en chercher un autre et fissa.

–       Euh mais monsieur vous…

–       Quoi ? T’attends quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? fissa j’ai dit, et tant que tu y es, remet une tournée à mon ami.

–       Non, non, ça va je t’assure.

Le serveur ne savait plus à quel saint se vouer.

–       Bouges je t’ai dis !? va me cherche mon deuxième martini !

Et sur ces bonnes paroles, alors que le serveur paniqué s’en allait, il éclusait son verre d’une traite avant de gober l’olive, la mâchonner d’un air absent et recracher le noyau dans son assiette sans manière. Il avait grossi par rapport à leur dernière rencontre. Les traits plus marqués également, des poches sous les yeux et comme un reflet de lassitude dans le regard. Il avait lu quelque part qu’avec le temps les personnalités sociopathes avaient tendance à se calmer. Les scientifiques avaient cette théorie comme quoi la baisse de testostérone et de libido était conséquente de cette diminution de l’agressivité. Pourtant son humeur indiquait que le volcan n’était pas encore éteint.

–       Tu vas faire quoi ?

–       Pour ?

–       Ton procès.

Il souleva ses énormes épaules d’un air de fatalité.

–       Soit je tente ma chance au tribunal, soit je m’arrache.

–       Les fusils étaient à toi ?

–       Non au beauf’

–       Tu crois que tu as ta chance ?

–       Je peux finir ta bière ?

–       Euh… je t’en prie.

Il attrapa directement la bouteille et bue au goulot à une vitesse stupéfiante, un ravin. Il la reposa bruyamment en s’essuyant la bouche d’un revers.

–       Ah ! M’en faut une autre….

Il se retourna sur sa chaise chercha le serveur du regard.

–       Putain il est où cet abruti de loufiat ?

–       Tu ne m’as pas répondu, insista Estéban histoire de détourner son attention. Tu crois que tu as tes chances ?

Il le dévisagea comme si c’était la première fois qu’il le voyait, l’air de ne pas le reconnaitre, puis il dit :

–       L’avocat dit que ça se plaide moi je pense que c’est mort.

–       Et Carole, elle prend ça comment ?

–       Mal, elle parle de divorcer.

–       Ah merde.

–       Je lui ai dit laisse moi une chance, une dernière chance, si je déconne je comprendrais, j’insisterais pas.

–       Et alors ?

–       Alors elle a dit comme la dernière fois et la fois d’avant, tu vas te tenir tranquille deux mois et puis tu vas recommencer…

On sentait qu’il était presque désolé que ça soit dans sa nature, voyou par choix, pas désir, parce qu’il avait toujours aimé en être un aussi loin qu’il se souvenait. Même à l’époque où voler, frapper, dévaliser, racketter était moins un choix de vie qu’une nécessité. Le Nantais était né dans la misère la plus noire mais il avait immédiatement été séduit par l’autorité que lui conféraient ses dimensions, sa force physique, et le profit qu’il pouvait en tirer. Immédiatement été séduit par ce pouvoir qu’avaient ceux qui vivaient en marge de la société, selon leurs propres codes, leurs propres règles. La peur aussi qu’ils évoquaient chez les bourgeois. Ce qui avait commencé comme une nécessité devint un jeu avant de n’être plus qu’une mauvaise habitude qui lui collait à la peau.

–       T’en penses quoi ?

–       Hein ?… Elle a raison évidemment.

Le martini arriva.

–       Oh la la mais deux plombes ! Et ma bière ?

–       Monsieur mais je… euh vous n’avez pas commandé de bière.

–       J’ai commandé deux bières, une pour moi une pour mon ami, et un martini.

Le serveur ne savait plus où se mettre, même assis le Nantais avait l’air debout.

–       Mais monsieur a dit…

–       Et alors ? T’es parti pisser à la distribution de cerveau ou quoi ?

Rouge de confusion.

–       Monsieur ?

–       Ca va, ça va Claude, c’est pas grave, il n’y pas de mal… intervint Estéban en faisant signe au serveur d’y aller.

Ce dernier reparti ventre à terre.

–       Des bosseurs les chinois qu’ils disent, maugréa-t-il, putain peut-être mais c’est pas des flèches.

–       C’est bon arrête.

Il éclusa le verre de la même manière que le précédent, le noyau d’olive ponctuant la dégustation d’un petit ping.

–       Alors c’est quoi l’histoire ? Demanda-t-il enfin.

–       Un client, un seul à traiter en priorité mais je veux bien t’en filer un autre si tu veux.

–       Combien ?

–       Dix par tête.

–       Une demande particulière ?

–       Non vite et bien, c’est tout, comme d’habitude. Mais pour le moment on attend le feu vert… ils sont un peu procéduriers par ici.

–       Mmh…

Les bières presque aussi tôt après.

–       Un martini, rajoute un martini, et amène la carte qu’est-ce que t’as comme vin, comme bon vin ?

–       Euh… eh bien nous avons un Trottevieille millesimé de…

–       Nan, nan pas un bordeaux, j’en peux plus du bordeaux, je digère plus, un pinot, t’as pas un bon pinot noir ?

–       Euh non mais nous avons un bourgogne…

–       Vas-y, vas-y, met ça, met ça ! Fit-il en le chassant de la main.

–       Une bouteille ? Demanda prudemment le serveur.

–       Une ouais… et le martini.

Estéban commençait à se poser des questions. Il avait toujours vu bon vivant, solide appétit, volontiers buveur mais jamais ni à cette cadence ni cette quantité alors qu’il était venu pour un contrat et pas se goberger à Paris.

–       Tu bois beaucoup non ?

–       De quoi ?

–       Le vin, la bière, le martini, t’es sûr ?

Le front du géant se fronça, sa voix se mua en un grondement comme une avalanche en approche.

–       T’occupes pas de ça, je buvais déjà t’étais même pas un projet dans les couilles de ton frère ! Non mais pour qui tu te prends petit con ? mon père ?

Il encaissa l’allusion à l’inceste, battant en retraite sur sa chaise.

–       Bon, bon… okay, comme tu veux.

D’un coup il se désintéressa du sujet.

–       T’as vu il y a ce connard d’Hanouna.

Assez fort pour que tout le restaurant, qui était petit, l’entende. L’intéressé ne fit même pas mine de faire attention, parlant avec son producteur sur le ton de la confidence. Estéban remarqua avec malice que comme les voyous, ces deux là avaient plusieurs portables posés sur la table.

–       Oui, oui, j’ai vu… bon alors on fait comment, t’en prend un ou deux ?

–       Je peux pas saquer ce connard, maugréa le Nantais en fixant l’animateur qui continuait de l’ignorer là-bas.

–       Euh… d’accord… ça ne répond pas à ma question.

A nouveau il le regarda comme si c’était la première fois qu’il le voyait et qu’il avait du mal à le resituer.

–       Quelle question ?

–       Tu veux t’occuper d’un ou de deux clients ?

–       Combien y’en a déjà ?

–       Quatre, je me charge de deux déjà, je peux t’en laisser un de plus.

Il eu l’air de réfléchir à sa question.

–       Je préfère pas être parti trop longtemps, le juge m’a interdit de quitter le département, en plus je suis tricard en Ile de France, si jamais je me fais coxer par les poulets, je suis bon.

–       Un alors.

–       Ouais, c’est mieux…

Il tourna sa grosse tête lugubre vers l’animateur là-bas.

–       Hey Hanouna ! Ca t’amuse de t’en prendre aux pédés !?

L’animateur leva vaguement la tête dans sa direction avant de l’oublier aussi vite.

–       Oh le youpin je te cause !

Cette fois il avait toute son attention, ainsi que celle de l’ensemble du restaurant où on avait certes peu souvent l’occasion d’entendre proférer ce genre de propos. L’animateur et son producteur lui jetèrent un regard noir mais n’importe qui hésite face à un type de deux mètres avec une tête de dogue.

–       Euh… Claude s’il te plait… dit Estéban, de plus en plus gêné.

–       Quoi !? Mon beau-frère est pédé !… Eh connard tu sais que t’as fait chialer mon beauf’ !? Hein le youpin !?

Le producteur fit signe au maître d’hôtel de leur apporter la note, l’animateur faisait son possible pour ne pas regarder dans leur direction. Qu’est-ce qu’il fichait là ? Il était venu pour un contrat et il faisait du scandale dans un restaurant ? Alors que deux minutes auparavant il lui déclarait qu’il était tricard en Ile de France ? A quoi il jouait là ? Il se tourna vers lui.

–       Je te jure c’est vrai, à cause de cet abruti qui montent des bateaux pour se moquer des pèdes.

–       Je comprends Claude, je comprends mais ça m’ennuierait que quelqu’un appel la police tu vois ?

Ca n’avait pas l’air de l’effleurer plus que ça.

–       Oh fait chier… j’ai besoin d’une avance, l’avocat me suce toute ma moelle en plus j’ai perdu trois milles l’autre jour à Biarritz.

–       Tu joues encore ? je croyais que Carole t’avait demandé de lever le pied.

–       Ouais, ouais, de temps à autre, rien de méchant.

–       Trois milles quand même, de combien t’as besoin ?

–       Je sais pas, deux, trois milles, le temps que je reste ici.

Là-bas Hanouna se levait, le maitre d’hôtel vint à sa rencontre et lui chuchota quelque chose en regardant dans leur direction. Estéban entendit l’animateur dire : « non c’est pas grave, j’ai l’habitude… »  Drôle de vie quand même, se dit-il, être reconnu partout et se retrouver à la portée des insultes du premier venu, encore heureux qu’il n’avait pas de garde du corps avec lui ce jour là, Dieu sait comment ça aurait pu dégénérer.

 

 

« -…Un peu plus de deux milliards, c’est ce que devrais rapporter aujourd’hui la journée de la Solidarité, et vingt-huit milliards c’est ce qu’elle a déjà rapporté depuis son instauration. Vingt-huit milliard contre un seul petit jour férié, considérant le nombre de jours fériés dans le calendrier français, je crois que ça devrait en faire réfléchir plus d’un non ?

–       Merci Jean-Michel Appati, vous….

–       Alors les petits loups aujourd’hui c’est la journée de la solidarité, je voudrais que vous réfléchissiez avec moi sur ce qu’on pourrait faire de solidaire.

–       Si on avait préparé cette émission, je sais pas, on aurait pu faire un jeu concours pour le compte de la fondation Abée Pierre.

–       Préparer cette émission, oh ça va ! Ah, ah, ah, hi, hi ! Moi je pars du principe que la solidarité ça se prépare pas, on se lève pas le matin en se disant aujourd’hui je vais être solidaire, on l’est ou pas.

–       Absolument d’accord.

–       Moi qui suis très solidaire par exemple, je ne prépare rien, quand j’aide un SDF je l’aide…

–       Tu aides des SDF toi ? Ah bah ça on vient d’en apprendre une bonne Enora aide les SDF !

–       Bah alors quoi ? »

Costa était resté une semaine et demie à l’hôpital. Le nez dans le plâtre avec interdiction de bouger le temps que sa clavicule se ressoude. Il avait trouvé le temps très long, surtout que le moindre petit mouvement, la moindre respiration lui infligeait un surcroit de douleurs. Une semaine et demie sans réussir à respirer, manger, dormir correctement, les amis étaient venus, ainsi que sa fille qui avait fait de son mieux pour le distraire, le réconforter, sa fille l’adorait et il adorait sa fille. Mais cette attaque, ce cassage de gueule en règle l’avait déprimé. Pire avait fait de lui un animal traqué. Il avait peur de tout aujourd’hui, de croiser un regard, de la télé ou de la radio quand le son était trop fort, de la foule, qu’on le touche ou même l’effleure. Il se sentait fragile, vulnérable, toute sa belle assurance de beau mec, de joueur professionnel, disparue, envolée, tout ce qui avait fait de lui l’homme qu’il avait été jusqu’à cet incident s’était effondré en entrant à l’hôpital. Quand le souvenir de la dérouillée lui était revenu le lendemain soir après un coma de près de six heures. En partant le médecin l’avait félicité pour sa résilience et la vitesse à laquelle son corps se remettait, lui avait prédit qu’il serait en forme complète d’ici un mois tout au plus. Il n’avait rien dit quand aux blessures que cette violence avait fait à l’intérieur de lui. Personne ne lui avait jamais demandé ce qu’il ressentait réellement, ce que ça lui avait fait d’être ainsi tabassé. Ce sentiment d’impuissance, de viol. Même sa fille ne l’avait pas vu, parce que ce genre de traumatisme se garde dans l’intime.

–       Le voila.

–       «Bah quoi tu me crois pas capable d’élever… euh d’aider un SDF ?

–       Elever ! Oh la, la, oh le lapsus !

–       Ah, ah, ah !

–       Eh mais Enora elle se prend trop pour la Pompadour avec ses moutons en vérité !

–       Ah, ah, ah ! »

–       Ca t’embêterais de couper cette connerie ?

Tony appuya sur le bouton de la radio et mit un programme de musique classique.

–       J’aime bien Hanouna.

–       Je l’ai croisé dans un restaurant l’autre jour.

–       Ah ouais ? Alors il est comment ?

–       Comme un client dans un restaurant.

Tony regarda Estéban.

–       Ouais, mais comment il a l’air, il a l’air sympa ? Marrant ?

–       Regarde la route tu veux bien.

Costa avait parlé à l’avocat, il lui avait expliqué qu’il avait besoin d’un peu de congé, de prendre un peu l’air de la convalescence quelqu’un d’autre devrait s’occuper de la salle en son absence. L’avocat avait dit qu’il comprenait parfaitement, avait compati et trouvé quelqu’un. Mais en réalité il ne supportait plus de sortir la nuit, rentrer tard chez lui, et se retrouver enfermé avec plein de monde. Comme un mécanisme de défense, passé vingt et une heures, il fallait qu’il soit chez lui, à l’abri, comme si le moment entre cette heure et celle où il avait été attaqué par les frères Angelo était potentiellement une zone de danger. La nuit était justement en train de tomber, obligé de sortir pour régler divers problèmes administratifs. Il voulait partir, quitter la ville, retourner d’abord dans le sud pour le moment puis plus tard l’Amérique du Sud, le Brésil peut-être où il avait des contacts

–       « A l’occasion de la journée de la Solidarité vous aussi vous voulez organiser une journée solidaire dans votre entreprise ? Tous bénévoles.org peut vous aider… »

La solidarité, il n’y en avait aucune dans son milieu. Tout ce cinéma que se faisait les voyous sur l’amitié, la parole donnée, l’honneur, n’était que du vent. Il n’y avait que l’argent qui comptait, le fric, les bénéfices, les valises de billets, la fraiche, et ce qu’on rapportait. Il avait fait la bêtise une fois de croire à sa chance, de penser qu’il était trop apprécié pour qu’on le soupçonne de s’être volé, et quand il avait lâché le morceau, par accident, parce que cette nuit là il avait bu un coup de trop, il avait encore cru à sa chance quand il s’était rendu compte que personne ne venait lui chercher des noises. Depuis il ne s’était jamais vu comme un mort en sursis ou rien, N’avait même jamais imaginé qu’on puisse s’en prendre à lui ou la salle. Il appartenait à un genre de clan, un clan de gens qui le protégeaient, avec au-dessus d’eux encore un autre cercle, plus puissant, avec des ramifications partout, comme de vivre dans une bulle, une autre réalité, un monde parallèle en bordure du légal et de l’illégal. Mais aujourd’hui la bulle avait éclaté et il se sentait plus vulnérable que jamais. Aujourd’hui ceux qui l’employaient, qui lui avaient tapé dans le dos à l’occasion, l’avaient invité à des fêtes, à déjeuner ou à diner lui avaient signifié qu’il n’était rien, à peine de la barbaque sur laquelle taper. Qu’il ne valait rien en dehors de l’argent qu’il ramenait. Son orgueil, son égo, tout était en vrac et ça se voyait. Le col de sa chemise était douteux, il ne s’était pas rasé depuis trois jours, il avait les traits tirés par les insomnies.

–       Laisse toi dépasser et ne roule pas trop vite.

–       « François de Virieux vous êtes historien, je crois que vous partagez la vision d’un certain nombre d’intellectuel français sur les banlieues.

–       Absolument, comme le disait si bien l’excellent Eric Zemmour, la gauche est aveuglée par son multiculturalisme mortifère, l’israélite Alain Finkielkraut le dit lui-même, l’antisémitisme fait des ravages dans les banlieues, et il est évident que la montée de l’islamisme… »

Le morceau de musique classique avait embrayé sur la voix feutré de deux messieurs qu’on sentait enfermé dans un petit local, entre intimes presque. Une sonorité comme on en entendait plus depuis la disparition des radios libres.

–       Ah c’est Radio Courtoisie ça, fit Tony en connaisseur.

–       Coupe.

–       Bah quoi t’aimes pas ?

–       Coupe et concentre toi sur ce que tu fais tu veux.

Ils roulaient sur les boulevards extérieurs en direction de la porte Champerret. Le 4×4 était à deux voitures d’eux, sur la file de droite, il apercevait la tête de Costa de dos. Comme tous les soirs depuis trois jours il pleuvait, et comme toujours dans ces cas là à Paris, la circulation était un peu au ralenti. Tony était flic à la BAC de Marseille et lui et son frère ambitionnaient de rentrer aux stups. Il connaissait son travail, savait suivre quelqu’un mais il avait un peu trop confiance en lui au goût du tueur. Comme beaucoup de corse en affaire, il se croyait intouchable ce qu’il trouvait assez paradoxal considérant ce que lui-même et son frère avaient fait à ce pauvre Costa. Il ouvrit la fenêtre et sorti le Glock 21 de la boite à gant.

–       Doucement, roule doucement…

Il y avait deux points de vulnérabilité pour un chauffeur dans une voiture. La vitre latérale, et la serrure, la tête ou la poitrine. Si la vitre latérale n’offrait pas de visibilité, comme c’était souvent le cas aujourd’hui avec la mode des vitres fumées, il fallait viser la serrure, y tracer une sorte de cercle en tir groupé. La serrure étant à peu près à hauteur de la cage thoracique, avec la dispersion, la cible avait très peu de chance d’y réchapper. Estéban aurait pu donner des cours sur la question.

–       « Alors voilà ce que je propose, vous avez un problème, vous nous appelez et on essaye de vous aider à le résoudre.

–       Evidemment si vous avez besoin d’argent, ça va pas être possible on a perdu des annonceurs.

–       Ah, ah, ah ! »

Il n’entendit pas le premier coup de feu, il sentit soudain une vive douleur dans le bras et la poitrine.

–       « Mais un problème comme quoi ?

–       Je ne sais pas, vous recherchez un ami que vous n’avez pas vu depuis longtemps, vous avez besoin d’un coup de main pour aller à tel endroit.

–       Moi je crois plutôt que c’est pas ça être solidaire en 2017. »

Par réflexe il se tourna sur le côté quand la seconde balle l’atteint en pleine poitrine. La troisième lui cassa le bras et lui déchira les poumons avant de ressortir par la clavicule. Tout semblait se dérouler au ralenti pour lui. Sa main qui s’appuie sur le volant, la voiture qui fait une embardée, même les voix dans la radio qui semblaient danser autour de lui à mesure que le 4×4 tournait sur lui-même.

–       « Oui alors, c’est quoi, dis nous tout mon petit poulet, c’est quoi être solidaire en 2017.

–       Moi je crois qu’être solidaire en 2017 c’est de faire un geste pour notre planète… »

C’était si violent, si soudain qu’il n’avait même plus peur, cela allait au-delà. Durant le bref moment qui lui resta à vivre c’est l’horreur qu’il ressenti. Horrifié par son sang qui inondait ses vêtements, par ce qui lui arrivait, par la certitude que la mort était là, que tout était fini, par ce que la vie lui avait fait subir au bout du compte.

–       « Oui mais quel rôle on joue là nous ?

–       Par exemple on pourrait organiser une grande collecte de portable et d’ordinateur usagés pour aider à les recycler.. »

Les voix commençaient à s’éloigner maintenant, plus lourdes, plus lentes, comme un bourdonnement sur lequel il essayait de se concentrer. Il avait l’impression qu’aussi longtemps il arriverait à entendre ces voix, aussi longtemps il resterait en vie. Il n’entendit pas le dernier coup de feu qui lui détruisit la boite crânienne.

 

 

–       « La décision de Donald Trump de sortir des accords de Paris est-elle si grave que ça selon vous ?

–       Considérant que les Etats-Unis sont déjà un des premiers pays polluant de la planète c’est très grave oui. »

Rachid vivait dans un foyer pour jeune travailleur. Là dedans il y avait un peu de tout, des gars qui sortaient de cabane, d’autres qui s’apprêtaient à y retourner, des kurdes, des syriens, bref il y avait du passage, quelques bagarres de temps à autre, des vols, souvent. Il s’était fait un shoot qui l’avait envoyé un moment dans la stratosphère et il récupérait lentement en regardant un talk show sur son mobile.

–       « Deux degrés, c’est tout ce qui nous sépare de la catastrophe ! Si la température moyenne du globe augmente de deux degrés, la calotte glacière sera gravement menacée. »

Rachid se demandait ce que ça changerait pour lui si le temps était plus clément ? Ce que ça changerait même si le pôle nord ou sud fondait. La mer monterait à ce qu’on disait à la télé. Est-ce que ça veut dire que Panam serait les pieds dans l’eau ? Comme cette autre ville en Italie… comment ça s’appelait déjà ? Il s’imaginait sur un bateau en train de circuler dans la ville, un bateau à moteur pour échapper aux flics. Ca serait pratique remarque parce que les flics du coup ils auraient vachement de mal de faire du contrôle au faciès.

–       « Elle est déjà menacé, on a constaté la formation d’une faille gigantesque en Antarctique, mais il y a plus grave, nous pourrions également tous disparaitre du jour au lendemain, si le permafrost sibérien venait à disparaitre.

–       – Vous faites allusion à cette contamination à l’anthrax qui a tué des centaines de rennes

–       Absolument ! »

Rachid n’envisageait pas de faire de vieux os, la perspective énoncée par l’expert alarmiste de service lui passait complètement par-dessus la tête. Il regardait et écoutaient des messieurs qui avaient l’air de participer à un débat très sérieux, l’impression confuse qu’il se cultivait, qu’il apprenait quelque chose qu’il pourrait répéter à l’occasion histoire de donner l’impression que le monde l’intéressait. Mais au fond il s’en foutait complètement, se remettait de son shoot et sur l’écran réduit de son portable, ça faisait comme des jolies couleurs qui disaient des choses savantes. Il avait des projets pour aujourd’hui, aller chercher les cinq cent grammes d’héro, revenir ici, le mélanger avec le lait pour bébé qu’il avait acheté au supermarché, puis monter jusqu’à la cité voisine pour la revendre aux dealers. Avec sa coupe il comptait monter jusqu’à un kilo et demi, il ne revendrait pas tout d’un coup parce que fallait être prudent et économe dans la vie, il en garderait même de la non coupée pour son usage personnelle. Il en était certain, cette nouvelle affaire lui rapporterait un peu plus d’argent qu’il ne lui restait déjà. Argent qu’il avait roulé serré dans un tube en carton et disposé derrière une des plaintes en plastique de sa chambre. Avec la totalité il s’achèterait un kilo complet et recommencerait l’opération jusqu’à être à la tête d’une belle somme, au moins cinquante mille selon ses estimations, et cette fois sans devoir les partager. Avec il comptait s’acheter de nouveaux vêtements et aller draguer dans les quartiers rupins. Il avait entendu dire qu’il y avait des couguars qui cherchaient à se faire baiser par des petits jeunes dans le XVIème, qu’on les trouvait dans les salons de thé et les bars d’hôtel chic. Toute l’idée c’était d’en débusquer une qu’elle l’emmène chez elle et qu’il la baise si bien qu’elle décide de l’entretenir. Mais c’était important que cela se passe chez elle parce que si ça se déroulait pas bien, qu’elle voulait plus baiser ou que sa bite lui faisait mal, il pourrait toujours la dévaliser ou au pire la cambrioler plus tard. Avec un peu d’argent dans les poches, la bonne tenue comme les bourgeois portaient dans le XVIème, il était sûr qu’il pourrait mener à bien cet ambitieux projet. De quoi se refaire une nouvelle vie en somme. Il changea de chaine quand l’un des experts parla de sixième extinction de masse, l’esprit soudain encombré de catastrophe diverse.

–       « oui, je considère que le travail est une valeur. Parce que c’est la première source d’émancipation individuelle et parce que c’est le moyen le plus puissant de se libérer du déterminisme : c’est par le travail que l’on peut devenir celui ou celle que l’on a envie d’être. C’est parce que je crois au travail que je me suis inscrit en classes préparatoires et que j’ai tenu à passer ensuite les concours républicains. »

Il avait trop raison Macron, se dit-il, c’était par le travail qu’on pouvait devenir celui qu’on a envie d’être. Et Rachid estimait qu’il avait bossé dur pour en arriver là, avoir cette dope, cet argent, ça n’avait pas été de tout repos, il avait fallu prendre des risques presque mortels, et ce n’était pas fini, il avait encore du boulot, fallait qu’il soit sérieux, la dope allait pas se vendre toute seule, son rêve de gigolo allait devoir attendre qu’il ait fini de suer pour de bon. Il se reposerait après se dit-il en éteignant le portable, aller, en marche ! Il sorti de sa chambre la démarche encore engourdie par les opiacés. Ca sentait le shit et le poisson grillé dans le couloir. On n’avait pas le droit de faire la cuisine dans les chambres mais certain prenait le gauche. Il descendit les escaliers en se retenant à la rampe, il aurait bien bu quelque chose de sucré mais ils avaient cassé le distributeur en bas. Il croisa des gens sans les voir, n’entendit pas le concierge le héler, qu’il avait du courrier, et d’ailleurs l’aurait-il entendu qu’il aurait pensé à une erreur. Rachid était né en France, dans cette même banlieue où il vivait à deux pas de ce même quartier où il avait grandit, lui-même à trois rues du foyer. Ses parents en revanche étaient repartis en Tunisie après la révolution, son frère refusait de le voir depuis qu’il lui avait volé sa carte bleue, sa sœur était mariée à un gendarme, pire qu’une trahison, carrément une interdiction de séjour. Personne n’appelait ou écrivait pour donner des nouvelles ou en prendre, un peu comme si tous les membres de sa famille étaient décédés. Il essayait d’y penser le moins possible, ses rapports avec eux avaient toujours été motif de déception réciproque, de rancœurs mal digérés, de conflits jamais réglés. Ses parents étaient très traditionnalistes, en conflit avec l’ensemble de leurs enfants nés en France et pensant comme des français, son exemple étant à leurs yeux le pire, son père avait fini par le jeter dehors. Rachid avait passé quelques mois à la rue et dans des squats alors qu’il était tout juste majeur. Aujourd’hui il estimait que ça l’avait formé. Il était plus aguerri, il ne se faisait plus piéger par les flics aussi facilement qu’avant, il était organisé aussi, et il avait des contacts comme ce dealer auquel il avait acheté les armes, et des planques sûres, le matelas chez Frank, un hôtel au mois dont il connaissait le patron, ou la cave où il avait laissé la dope, comme un vrai gangster. Il était même capable de braquer une salle de jeu sans bobo. Il avait toujours su qu’il en était capable, il avait tant de fois répété son rôle tout seul dans sa chambre à braquer la banque de France comme Mesrine que les gestes étaient venus naturellement. Qui sait, si Frank avait d’autres coups peut-être qu’il laisserait tomber les couguars pour les attaques de convois. Tout en marchant vers le centre ville il s’imaginait déjà avec un masque de hockey et un fusil d’assaut braquant une tirelire comme on disait., parvenu à mi chemin, il avait son nom dans les journaux, ennemi public N°1 et sa gueule dans tous les commissariats.

–       Hey salut toi ! Mais pourquoi tu veux me rendre amoureux comme ça ?

La fille le dépassa sans faire attention à lui.

–       Putain d’salope, maugréa-t-il en l’oubliant aussi tôt.

Ca faisait un moment qu’il n’avait pas été avec une fille, la dernière, juste avant d’être enfermé l’avait notablement traumatisé en essayant de se tuer devant lui avec un couteau. Mais de toute manière sa libido s’en était allé avec la poudre. Qui a besoin d’une petite amie quand on a l’héroïne dans sa vie ? Elle remplissait tous ses besoins de réconfort, de tendresse et en matière d’orgasme un flash dépassait tout ce qu’il ne ressentirait jamais en baisant. Alors son projet de gigolo disons qu’il se basait sur les quelques érections que lui procurait parfois sa main et ses proportions qui, le pensait-il, faisait obligatoirement craquer les femmes. Il s’approchait de l’immeuble où se trouvait sa dope. Un endroit cossu pour les français avec digicode, à deux pas du centre-ville, le dernier endroit où les flics iraient chercher de la came, il en était certain. A tout hasard il scruta la rue, le petit vieux qui promenait son chien, la ménagère qui passait avec son sac de course, le couple qui se bécotait contre une voiture. Estimant que l’endroit était sûr il se faufila jusqu’à l’immeuble, tapa le code et se glissa à l’intérieur. Le couple et leurs collègues attendirent qu’il ressorte avec le paquet dans son pantalon pour lui tomber dessus. Ils avaient eu le tuyau par un gitan qui de temps à autre leur balançait un nom, en échange de quoi les flics évitaient de se mêler trop de ses affaires. Il fut déféré dans la journée et condamné à trois ans, finalement il reçu son courrier en prison pour y apprendre le décès de sa mère. Est-ce cette nouvelle, la perspective d’être enfermé dans les poubelles de Fresnes une nouvelle fois, le manque, toujours est-il que deux jours après ce courrier, il se donna la mort en se pendant dans sa cellule. Frank apprit son incarcération le jour même et de la manière la plus simple qu’il soit, en l’appelant et en tombant sur un perdreau qui lui demanda qui il était. Après quoi, par le quartier, il connu la raison, ça lui mit un coup. Mais ce qui lui plomba définitivement la journée c’est la nouvelle qu’il entendit à la télé dans un bar.

–       Ils l’ont tué comme t’avais dit Roger, ils ont pas cherché, ils l’ont tué !

–       Qu’est-ce que tu veux, il a joué une fois et il a finalement perdu, fit Roger avec philosophie. Il aurait fermé sa bouche, l’aurait dit à personne, il serait encore en vie aujourd’hui. Faut être un peu malin dans la vie, sinon tu finis mal.

Frank ne voyait pas les choses comme ça. Ca n’avait rien avoir avec le fait d’être malin ou non, s’ils avaient voulu le descendre ils l’auraient fait depuis très longtemps. Ils l’avaient seulement épargné parce qu’il rapportait et l’avaient jeté parce qu’il s’était fait braquer une fois de trop. Pourtant il en était certain, tous ces mecs devaient se connaitre de longue date, avaient peut-être même été amis parce qu’on ne confie pas ce genre de responsabilité à un inconnu, surtout chez les corses.  Bien entendu il savait comment le monde fonctionnait, surtout dans le milieu, et peut-être que l’arrestation de son pote jouait, mais sur le coup il se senti complètement désemparé.

–       On est seul Roger, de la naissance à la mort on est putain de seul !

 

 

Le Nantais était assis en robe de chambre, slip et teeshirt douteux devant la télévision en sourdine, un verre de whisky devant lui, la fille était dans la salle de bain qui se remaquillait.

–       Ca va t’es bien installé ?

Rester diplomate.

–       Ouais ça va, j’ai vu mieux.

Il avait loué une suite au Méridien de la porte Maillot, cinquante mètres carrés parfaitement impersonnels à six cent soixante euros la journée. Deux jours qu’il était là. Sans compter le prix de la fille, des filles mêmes. Estéban s’était renseigné, il n’était même pas encore sorti depuis qu’il était arrivé, même pas pour manger, plateau repas, quand il mangeait… A ce qu’il pouvait en juger de la corbeille près du bureau, de l’état de la suite, il avait déjà destocké au moins une fois et demie le minibar, et baisé comme un gamin. Qu’est-ce qui se passait ?

–       Tu te sens comment ?

–       Pas terrible pour tout te dire.

–       Qu’est-ce qui se passe ?

–       Tu veux boire un truc ?

–       Non je te remercie, dix heures du matin c’est un peu matinal pour moi.

Le Nantais sourit.

–       Petit joueur.

Comme si le fait d’être un ivrogne était un genre de qualité masculine. Il bu une gorgée.

–       Alors dit moi c’est quoi le problème ?

–       Ah un peu de tout, ma bonne femme, le procès…

–       T’angoisses ?

–       J’ai cinquante quatre piges mon grand… la taule à mon âge… c’est un sport de jeune.

–       Au pire tu risques combien, ton avocat t’as dit ?

–       Trois sûr, cinq peut-être.

D’habitude les avocats minimisaient, ce n’était pas bon signe. La fille sorti de la salle de bain, une noire à forte poitrine avec de longues jambes et le regard impératrice, plutôt élégante.

–       Oh salut, pardon je ne vous avais pas entendu, s’excusa-t-elle en le voyant.

–       Il n’y pas de mal, répondit le jeune homme avec un sourire. Vous avez de magnifiques boucles d’oreilles.

–       Merci.

–       C’est du boulot de créateur ça, je me trompe ?

Elle sourit, flattée de son attention.

–       Non, vous ne vous trompez pas, c’est une amie qui les fait

–       Vous la féliciterez de ma part.

–       Je n’y manquerais pas, c’est rare que les gens remarquent ce genre de chose.

–       Parce qu’ils ne prennent pas le temps de regarder.

Le Nantais se marra.

–       Tu veux que je te la laisse ? Elle suce pas terrible je te préviens.

La fille le toisa avant de tchiper du coin de la bouche.

–       Où est-ce que tu as été élevé toi ?

–       Allé, allé, m’emmerde pas, mon portefeuille est sur la table de nuit, il y a sept cent cinquante euros dedans, si je retrouve pas quatre cent quand tu pars, gare à toi.

La fille ne discuta pas et prit l’argent.

–       Un pourboire ?

–       Non, tu suces mal.

Elle se redressa de toute son élégance, enfila ses talons hauts et dit en partant :

–       Connard.

Estéban s’amusait.

–       Putain j’aurais dû la dérouiller un peu, ça lui aurait fait les pieds, dit le Nantais en regardant la porte se refermer.

–       C’est l’amour vache dis moi !

–       Ouais…

Il regarda le fond de son verre d’un air absent.

–       ma femme elle veut divorcer.

–       Oui tu m’as dit.

–       Elle m’a appelé ce matin. Elle a prit sa décision.

–       Elle ne va pas te laisser une dernière chance ?

–       Non, elle a dit que la dernière fois et la fois d’avant déjà je lui avais fait le coup de la dernière chance.

–       Oui, ça aussi tu me l’as déjà dit.

–       Elle me l’a répété ce matin.

–       Ah.

Un ange alcoolisé passa, le Nantais avait les yeux dans le vague.

–       Cinquante quatre piges… je prends cinq au pire, j’aurais la soixantaine, seul. T’as des enfants ?

–       Un garçon.

–       Moi rien, pas de descendance, après moi, de moi, il ne restera rien que quelques photos à la con, c’est ça que j’ai fait de ma vie, rien, une connerie.

–       T’étais peut-être pas fait pour ça.

Il lui jeta un coup d’œil mi désespéré mi grave.

–       J’ai pas eu la vie facile tu sais.

–       Je sais.

–       Toutes ces conneries sur la vie de voyou, l’aventure, l’amitié, ça te colle des ulcères en vérité.

–       Je comprends mais si tu sortais un peu…

–       Hein ?

–       Je veux dire rester enfermé comme ça c’est pas bon si ça va pas, tu me suis.

–       Mouais… pour aller où ?

Il avala son verre à demi. Estéban n’en croyait pas ses oreilles.

–       Euh… tu te souviens que t’as un contrat ?

–       Hein ?

–       Le contrat, le gars à faire, tu te souviens ?

–       Ouais.

–       Donc ?

–       Mmh…

Il faisait tout son possible pour ne pas s’énerver.

–       C’est quoi ça comme réponse hum ?

–       Mmh, je vais pas le faire.

–       Quoi ?

–       Je veux pas sortir, je vais pas le faire.

–       Tu déconnes.

–       Nan.

Estéban ne savait plus où se mettre, qu’est-ce qu’il fichait là à regarder ce poivrot se saouler à dix heures du matin ?

–       Bon écoute, je vois que t’es pas dans ton assiette, je vais te laisser réfléchir, je reviendrais plus tard.

–       C’est tout vu, l’entendit-il marmonner en sortant.

 

 

« – La flexisécurité, ce concept fumeux de la loi travail, autrement plus de précarité pour les salarié et plus de sécurité pour les patrons !

–       Totalement démagogique, ce que vous dites est parfaitement démagogique Monsieur Mélenchon, permettez-moi de vous le dire.

–       Eh bien non je ne vous le permets pas ! »

L’avocat regardait Estéban sur le siège passager, il sortait encore une de ses satanés cigarettes.

–       Je ne comprends pas, il est complètement paumé, il boit comme un trou, il s’enfile des prostituées depuis trois jours.

–       C’est vous qui l’avez réclamé.

–       Mais moi ce que je voulais c’était le Nantais d’il y a trois ans ! Pas cette loque déprimée.

–       Vous voulez qu’on le rajoute à la liste ? Ce sera à vous de vous en occuper bien entendu.

–       Non ça servirait à rien, il va bientôt aller en cabane de toute façon, il m’a dit qu’il était tricard en Ile de France et il a un procès qui l’attend. On lui met plutôt une fille un peu vindicative dans les pattes, ça fera du scandale, ils appelleront la police.

–       Une sortie en douceur hein ?

–       Je vous l’ai déjà dit, je n’aime pas les actions inutiles.

–       C’est donc vous qui allez vous occuper des trois autres.

–       Deux, l’un d’eux s’est fait arrêter par les stups, comparution immédiate, trois ans fermes, il s’est pendu hier.

–       Oh.

–       Reste Roger et son copain, Roger a fermé boutique, je pense qu’il a préféré prendre un peu le large le temps que ça se tasse.

–       Et sa famille ?

–       Il est divorcé.

–       Ah j’ignorais.

–       Depuis qu’il est sorti de la Santé. Je ne sais pas encore où vit son complice mais j’ai quelqu’un sur le coup.

–       Combien pour Karrouchi ?

–       Vingt mille

–       Vous aviez dix avec le Nantais.

–       Je vous ai dit aussi que je le connaissais, donc c’est tarif double.

L’avocat pinça la bouche.

–       Ils ne vont pas aimer ça.

–       Qu’est-ce que ça peut me faire ?

–       Le Sacristain non plus.

–       C’est lui qui m’envoie, il connait la chanson.

 

 

Cette nuit là Frank avait rêvé du Sacristain. Il ne l’avait croisé qu’une seule fois, dans un bar de nuit de la périphérie. Il avait l’air d’une star, d’une étoile noire déambulant avec ses yeux de loup, ne discutant, ne riant jamais. Mais cette nuit là il le poursuivait armé d’un pistolet et d’une perceuse. Ils couraient dans les dédales d’une cité inconnue, comme un quartier multiplié par l’infini. Un infini de tours grises sous un ciel plombé et le Sacristain qui poussait des cris, des ricanements sauvages à mesure qu’il se rapprochait. Plus Frank courait, plus il lui semblait reculer, comme s’il cavalait à contresens sur un tapis roulant. Il s’était réveillé en sursaut, mordu dans le dos par la perceuse et immédiatement s’était palpé à l’endroit de sa blessure imaginaire. Il ne saignait pas mais il avait peur. Terriblement peur. Figé, les genoux repliés sous sa couette sale, regardant par la fenêtre glauque, le paysage sinistre et son ciel laiteux. Il fait France se dit-il. Quel temps il fait ? Il fait France. Et le Sacristain n’était pas là. Trois semaines que le coup avait eu lieu et il n’était toujours pas là. Ils avaient eu Costa mais eux, pas l’ombre d’une menace. Pourtant il avait peur. Peur depuis que Rachid s’était pendu, peur depuis que Roger était allé se mettre au vert. Peur depuis une semaine, sans repère, perdu, sans refuge sinon son pauvre appartement puant, sa maison de paille. Il se sentait à nu. Peur du croquemitaine, du Sacristain, paralysé même. Il avait l’argent pourtant, de quoi se planquer une semaine ou d’eux n’importe où en France ou ailleurs, mais ensuite ? C’était ça, pas le présent, ou le passé qui le paralysait toujours, le condamnait à cet immobilisme perpétuel, c’était l’avenir, le futur, ce qui risquait de se produire. Presque chacune des décisions qu’il n’avait pas prit dans sa vie étaient liées à cette peur. Cette difficulté à se projeter sans que ça génère une angoisse. Par exemple quand il avait été employé chez Mc Donald c’était moins les ordres et les obligations auxquels on l’avait soumis que la perspective de s’éterniser dans ce genre d’emploi. Que ce boulot de précaire, provisoire et mal payé pouvait devenir une routine permanente sans rien lui apporter de plus que plus de chiottes à laver dans sa journée. Pourtant, curieusement, il n’avait pas eu cette appréhension avec le braquage. Peut-être parce que cela avait été trop immédiat, trop rapide pour qu’il ait loisir de réfléchir. Peut-être parce qu’il plaçait le délit sur un temps donné qui ne dépassait guère que le seul instant et que les conséquences avait été occultée par l’idée que Costa paierait pour eux. Mais maintenant qu’il était devant les faits accomplis, au pied du mur, avec la possibilité d’un danger immédiat, il réfléchissait et plus il réfléchissait, plus il avait peur. Il se leva de sa couche et alla jusqu’à la cuisine se préparer un café à l’aide de la machine qu’il avait acheté au supermarché du coin, un des rares investissements qu’il avait fait pour lui-même et son appartement. Le café avait quelque chose de rassurant en plus de vous réveiller et chasser les voiles noires du matin. En attendant qu’il se fasse, il souleva ses altères, des poids de cinq kilos avec lesquels il fit vingt tractions pour chaque biceps, avant de faire une trentaine de pompes, puis d’aller vérifier dans la glace de la salle de bain la naissance de ses abdominaux. Le café prêt, il se roula un pétard rituel et le dégusta devant la télé.

–       « …Vous avez choisi l’audace et cette audace, nous la poursuivrons ! Et chaque jour qui vient, nous continuerons à la porter parce que c’est ce que les Françaises et les Français attendent. Parce que c’est ce que l’Europe et le monde attendent de nous. Ils attendent qu’à nouveau la France les étonne, que la France soit elle-même et c’est cela, ce que nous ferons…

–       – Alors ça c’était au Louvre…

–       Oui. »

Encore Macron, encore des journalistes pour analyser et suranalyser ses discours.

–       «  Le Front National n’opère que comme contrefeu des idées et des réformes voulu par Bruxelles !

–       Vous le pensez réellement ?

–       Mais c’est évident ! »

Il avait le sentiment parfois de vivre à l’étranger. Comme si ce qui se disait dans le poste, sur la politique, sur les évènements dans le pays ne le concernait pas, était subi et vécu par d’autres. Pas son voisinage, pas les gens du quartier, non des autres, les gens du centre-ville, de Paris, les gens qu’ils interrogeaient dans la rue et qui avaient toujours un avis à donner, une réponse.

–       « 85% des français sont favorables au retour de la police de proximité, il me semble que le message est clair.

–       Vous pensez réellement que c’est un bon moyen de répondre au terrorisme ? »

C’était comme les sondages. Ils en parlaient tout le temps à la télé, les sondages disaient ci ou ça, les sondages disent que Monsieur Macron va gagner, perdre, non que c’est Le Pen, toutes les élections ils n’avaient parlé que de ça. De ça et de Fillon qui avait parait-il fait travailler sa femme ou il ne savait quoi. Il ne savait même pas ce que c’était exactement qu’un sondage. Il avait vaguement compris qu’on interrogeait des gens, mais comment, où, aucune idée. Personne ne l’appelait jamais pour lui demander son opinion, même pas pour lui vendre une véranda ou un don à Amnesty. Il n’était pas sur les listes, pas solvable, pas un flèche, il ne dépensait que pour la bouffe et le shit et même là qu’il s’était acheté de nouvelles fringues, il avait refusé la carte du magasin, ne serait sur aucune base de donnée. Pourquoi faire ? C’est pas comme s’il allait revenir toutes les semaines.

–        « Avec Intermarché jouez la carte du pouvoir d’achat et faites jusqu’à 50% d’économie. Intermarché, le combat contre la vie chère. »

Dégouté, il mit en route sa console et se brancha sur internet, Youtube, un zapping du net. Il regarda des gens se casser la figure en tentant des figures de parkour ou de gymnsatique, des accidents de voiture, des catastrophes naturelles spectaculaires et insolites, des animaux dangereux ou mignons. Il regarda également un cours reportage sur les récents attentats en Angleterre. Le terrorisme, encore un truc qui n’arrivait pas dans son monde. Les types de Daesh n’attaquaient pas la banlieue, ils en venaient. Et quand c’était des morts ça devenait tout de suite des français, des figures exemplaires, même ceux qui avaient dû se faire contrôler deux fois par jour jusqu’à leur mort devenaient des français de la grande république indivisible. Il en eu marre qu’on lui parle de mort et de terreur et éteignit tout pour descendre au PMU derrière la cité, près du carrefour avec l’avenue Jean Jaurès. Tout le monde était là. Tout le quartier qui buvait des bières ou des cafés en pariant ou en lisant Paris Turf, le nez sur les écrans qui entre deux courses diffusaient des clips. Les gars se refilaient des tuyaux, rigolaient, fumaient leur pétard, et une partie de la paye, des indemnités ou de sa CAF, y passerait. Tout le monde à croire à sa chance, à la martingale, à se dire que c’était un moyen d’arrondir les fins de mois alors que c’était surtout une bonne raison pour claquer son fric en se donnant l’illusion qu’on faisait bouillir la marmite. Le bar était tenu par une famille de cambodgien, ça faisait des lustres qu’ils étaient en France, les fils parlaient avec l’accent de Paris, le père et la mère c’était moins ça. Ils s’obligeaient à parler en français devant les clients mais parfois s’engueulaient parce qu’ils ne comprenaient pas l’un l’autre. Putain de ta mère, connard, tu me fais chier, ça par contre ils connaissaient très bien. Leurs disputes faisaient souvent sourire les clients. Ils étaient en train de se pourrir pour un verre cassé quand il commanda un café tout en remplissant son ticket de quarté.

–       Quel cirque, ils me cassent la tête, maugréa son voisin à côté de lui, également devant un café.

–       C’est comme ça depuis que je les connais, on a l’habitude dans le quartier, je le sais je viens ici presque tous les jours.

–       Je sais, répondu l’inconnu avant de boire une gorgée.

Frank leva la tête surpris.

–       Ah bon ? Comment vous savez ? Je vous connais pas.

–       Très peu de gens me connaissent, confirma l’inconnu.

Frank ne comprenait rien, il le regardait un peu inquiet. La peur qui revenait. Pourtant ce type n’avait pas l’air méchant, un jeune, pas mal sapé, peut-être un peu plus jeune que lui mais avec quelque chose dans les yeux qu’il savait ne pas avoir, de l’assurance. Le gars lui jeta un regard de connivence.

–       Je te cherchais… On m’a dit que je te trouverais ici.

–       Mais vous êtes qui ?

–       Peu de gens le savent mais le Sacristain lui il sait. Tu veux que je l’appel pour qu’il te dise lui-même qui je suis ?

Estéban vit ses traits se creuser. Un éclat, une lueur d’hésitation, entre la sidération et l’envie pressante de s’enfuir à toute jambe.

–       J’ai appris pour ton copain, je suis désolé.

Il avait l’air sincère ce qui ajouta à sa propre blessure. Frank détourna la tête en regardant brièvement vers la sortie, la rue, avec le sentiment qu’il n’y retournerait plus jamais, qu’il allait mourir ici, sur place.

–       Mais t’es pas seul tu sais, il y a des gens qui t’apprécient.

–       Qui ? Demanda Frank, incrédule.

Il y avait dans son regard comme un appel au secours, un naïf espoir de s’en sortir. Pauvre garçon, se dit Estéban.

–       Des gens qui observent tout, même avant quand t’étais en prison ils t’observaient.

–       Ah bon ?

Le type le regardait dans les yeux, il n’y avait aucune agressivité dans ce regard, juste de l’assurance, une terrible et écrasante confiance en lui. Frank se resserra autour de sa tasse de café. Il avait encore plus peur maintenant, l’impression de n’avoir jamais été libre, toujours sous l’œil d’un maton ou d’un autre, et que quoiqu’il ferait il était prit dans la toile.

–       T’as fait cette connerie. T’as écouté la mauvaise personne, tu t’es trompé d’ami. Ca arrive…

Du blanc il était en train de virer au rouge, les yeux gonflés rivés sur nulle part en particulier.

–       Calme toi, c’est pas grave je te dis, ça arrive, on fait tous des erreurs non ?

Ca ressemblait à une vraie question, Frank leva la tête sans oser croiser son regard.

–       Si.

–       Mais maintenant faut réparer, tu comprends ?

–       …

–       Pourquoi tu devrais porter le chapeau pour Roger ? Ce n’est pas juste, ce n’est pas toi qui a eu cette idée stupide, si ?

–       Non, dit-il d’une voix timide.

Il avait l’impression d’être retourner au lycée quand il était dans le bureau du proviseur et que toute sa morgue d’adolescent ne suffisait pas à masquer sa détresse devant l’autorité. Encore ce sentiment d’être à nu, vulnérable, que les yeux bleus et scrutateurs du jeune type le lisait comme un livre ouvert.

–       Où est-il ?

–       Je… je ne sais pas.

–       Frank, tu sais comment ça marche, pense à ces amis qui t’observent, tu crois qu’ils vont apprécier si je leur dit que tu n’as pas voulu m’aider ? Tu crois que ça ne va pas les décevoir ?

Frank n’avait envie de décevoir personne et pas plus de parler de Roger. C’était son ami, le seul qui lui restait, son point d’ancrage, l’élément stable de sa vie.

–       Tu sais ce que je crois Frank ? Je crois que la vie c’est une affaire de tri. Pas de choix. Parfois on n’a pas le choix, parfois la vie nous met devant des fait accomplis et on n’a d’autre choix que d’avancer ou de tomber. Mais par contre on peut faire le tri. Entre ce qu’on veut, et ce qu’on ne veut plus.

Tout en lui expliquant son point de vue, il touillait délicatement, puis il posa la cuillère sur la soucoupe et bu le reste du café d’une traite. Il fit signe à un des fils de la famille de lui en remettre un autre.

–       Le bon grain de l’ivraie tu vois ? Qu’est-ce t’en penses ?

–       Euh… je ne sais pas…

–       Je pense que toi c’est ça ton problème justement, tu n’as pas toujours eu le choix mais tu n’as jamais fait le tri. Tu crois pas ?

Il se surprit à réfléchir à la question. Le choix non, il avait raison, il ne l’avait pas toujours eu. Rester chez ses parents se faire tabasser par son père ou partir, ce n’était pas un choix. Mourir de faim ou voler, non plus. Trier en revanche, savoir ce qu’il voulait et ne voulait plus, il n’y avait jamais pensé, peut-être parce qu’il avait l’impression d’être impuissant face à la vie. Peut-être parce qu’il ne s’estimait pas assez pour s’intéresser complètement à sa propre vie.

–       Peut-être… hésita-t-il.

–       Mais non pas peut-être, tu sais que j’ai raison. Et là, tout de suite, t’as une occasion en or, à la fois de faire un choix et de faire le tri.

Frank rougit à nouveau.

–       Arrête de fuir ta propre vie Frank, ça t’aideras jamais à être fort tu sais ?

Dit sur un ton presque fraternel, penché vers lui, cherchant son regard. Il laissa passer un silence, le temps qu’il reprenne son souffle.

–       Où est Roger Frank ? Il faut que tu m’aides.

Il pensa à Roger et ses bretelles, à sa femme, à sa fille. Il pensa au bon moment qu’il avait passé avec eux. Il avait envie de pleurer.

–       A Lyon… il est à Lyon.

–       Bien, tu vas m’accompagné, on va aller le voir.

Frank leva les yeux sur lui, désemparé.

–       Mais pourquoi ?

–       Il faut réparer cette bêtise que tu as fait, tu te souviens ?

–       Euh…

–       Faire preuve de bonne volonté, c’est ça qu’apprécie les gens qui t’observent. C’est comme ça qu’ils savent si quelqu’un est avec eux ou non. Tu as déjà travaillé en entreprise non ?

–       Euh… pas souvent…

–       Bah une entreprise c’est pareil, tu peux être le dernier des nuls, si tu fais preuve de bonne volonté les gens t’apprécient. Ils savent qu’ils peuvent compter sur toi, ils t’aident quand t’es dans la merde. La bonne volonté c’est la clef de tout.

Frank ne savait plus quoi dire. Il y avait une sorte d’enthousiasme dans ce qu’il disait, comme le manager de chez Mc Do mais en mieux, en plus vrai. On avait envie d’y croire.

–       Et toi je crois que t’es pas le dernier des nuls… alors on y va ?

 

 

Ils prirent la voiture de Frank pour descendre à Lyon. Il paya également l’essence et le péage. Du voyage l’autre ne lui adressa pratiquement pas la parole, sauf pour lui dire de s’arrêter là ou là et lui faire répéter son rôle, ce qu’il attendait de lui. Quand on serait en ville, il garait sa voiture dans le parking de la gare Part Dieu et en volerait une sur place. Après quoi il se chargerait de s’en débarrasser et reprendrait sa voiture comme si rien ne s’était passé. Mais avant de partir, il le fit s’arrêter devant un café et alla récupérer un sac. Au bruit métallique que faisait le sac, il n’avait pas besoin de beaucoup réfléchir pour savoir ce qu’il y avait dedans. Ca le désolait, ça l’effrayait, mais il avait peut-être encore plus peur de son compagnon. Peut-être parce qu’il semblait parfaitement détendu, comme s’ils partaient pour un voyage d’agrément, comme s’ils allaient vraiment rendre une visite amicale à Roger. Comment ils avaient su ? Probablement Rachid quand il avait parlé à Jacky. Ce crétin avait probablement plus ouvert sa bouche qu’il ne le disait. Les camés étaient tous pareil, on ne pouvait pas leur faire confiance. Quelle idée lui avait pris de le mettre dans la combine ? Il aurait eu mieux fait d’écouter Roger. Et maintenant Roger allait payer pour sa connerie, encore une fois, une fois qui serait la dernière. Il se sentait comme une merde.

–       C’est sa copine ?

–       Oui.

–       Elle a quel âge ?

–       Je ne sais pas, vingt deux, vingt cinq ans.

Estéban sourit en regardant Roger sortir de la Tour Rose au bras d’une jolie brune.

–       Quelle énergie, j’espère que je serais comme lui à son âge. Ils vont où tu sais ?

–       Il la raccompagne, elle vit en coloc.

–       Okay, suis le mais garde tes distances.

Ils se tenaient dans la Honda qu’il avait volée au premier sous-sol du parking. Ce n’était pas la première voiture qu’il barbotait, ni la première sur laquelle il tombait avec les portières non verrouillées. Les gens étaient souvent plus distraits qu’ils ne le pensaient eux-mêmes. Roger les conduisit jusque à la Croix Rousse, une longue rue avec au bout une épicerie ouverte une partie de la nuit. Il lui dit de se garer et prit le fusil Mossberg qu’il avait sorti du sac et monté en chemin. Le fusil était chargé au plomb de 12 Spéciale Police. Il sorti de la voiture, posa le canon de l’arme sur le toit de la Honda et visa. Roger se tenait devant un porche qui disait au revoir à sa petite amie. Sa voiture était garée juste à côté en double file. Il attendit que la fille entre pour retourner vers son véhicule. Estéban tira à hauteur de la vitre latérale. La détonation fit un bruit sec, les vitres explosèrent puis on entendit Roger qui hurlait de douleur. Sans se presser le tueur, rechargea, fit le tour de la voiture et épaula son fusil. Roger nageait dans son sang, le ventre ouvert, les intestins à l’air, les mains crispés sur son ventre qui essayaient d’empêcher ses boyaux de décamper, allongé dans un nuage de débris de verre. Il visa la tête. Après ça ils devaient se séparer, Frank de se débarrasser de la voiture, récupérer la sienne et rentrer à Paris.

–       Après cette affaire tu ne me reverras plus, du moins je te le souhaite, je serais désolé pour toi qu’on soit obligé de se revoir. Tu m’as compris ? Lui avait-il dit quand il était revenu avec la Honda.

Oui il avait compris, lui non plus ne tenait pas à revoir ce type, ni aucun des représentants du Sacristain. Il était triste pour Roger, comme il l’était pour Rachid mais au fond, comme n’importe qui à sa place, martyr excepté, il préférait que ça soit eux plutôt que lui. Il le raccompagna dans le centre à deux pas de Bellecour.

–       Tu sais ce qui te reste à faire ?

–       Oui.

–       Dis-moi.

Il lui avait fait répéter au moins trois fois tout le déroulement de l’affaire, avant, pendant, après, comme s’ils allaient faire le braquage du siècle et pas juste tuer ce pauvre Roger. Frank soupira comme quand il était en classe et que la prof d’anglais essayait de lui faire dire que Brian était dans la cuisine.

–       Je bazarde cette voiture, je vais chercher la mienne et je…

Estéban lui tira deux balles dans la tête puis une dans le cœur avant de jeter le 22 dans la voiture et de prendre la direction de la place comme si tout ça ne le concernait pas. Il emprunta le métro jusqu’à Part Dieu, loua une chambre pour la nuit, appela chez lui pour avoir son fils au téléphone avec lequel il babilla le temps que madame mette le holà. Dormi tôt et reparti le lendemain par le premier TGV.

 

 

 

L’avocat ne l’attendait pas dans sa voiture pour une fois. Il lui avait donné rendez-vous à la brasserie du Drugstore Publicis. Il l’attendait au comptoir devant un club sandwich et un écran 16/9ème, Macron plein cadre.

–       « Nous ne céderons rien à la peur, nous ne céderons rien à la division, nous ne céderons rien au mensonge, nous ne céderons même rien à l’ironie, à l’entre-soi, à l’amour du déclin ou de la défaite. Je sais cette ferveur que vous portez, je sais ce que je vous dois. Et je sais ce soir ce que je dois à mes compagnons de route, à mes amis, à ma famille et à mes proches. »

–       Nous ne céderons rien à l’entre-soi, cette bonne blague, commenta Estéban en se posant sur son tabouret. Il sait ce qu’il nous doit… alors qu’il doit tout à l’entre-soi et à nous rien.

–       Il a été élu, fit remarquer l’avocat.

–       Non, il a été fabriqué.

Sur l’écran Emmanuel Macron continuait avec entrain.

–       « Ce ne sera pas tous les jours facile, je le sais. La tâche sera dure. Je vous dirai à chaque fois la vérité. Mais votre ferveur, votre énergie, votre courage toujours me porteront. »

–       L’homme providentiel, le héros, ils nous ont tous fait le coup pendant les élections, continua de se moquer Estéban. Mais oui tu vas nous protéger contre les méchants et tu vas te battre pour nous…

–       « …Je vous protégerai face aux menaces. Je combattrai pour vous contre le mensonge, l’immobilisme, l’inefficacité, pour améliorer la vie de chacun. Je respecterai chacune et chacun dans ce qu’il pense et dans ce qu’il défend. Je rassemblerai et je réconcilierai car je veux l’unité de notre peuple et de notre pays. Et enfin, mes amis, je vous servirai… »

Estéban montra l’écran du doigt puis regarda l’avocat d’un air entendu

–       Et attention, il va nous servir avec humilité….

–       « Je vous servirai avec humilité et avec force… »

–       Fabuleux non ?

L’avocat avait voté pour le président, l’ironie du tueur le dérangeait, il changea de sujet.

–       Alors tout est enfin en ordre ?

–       Comment ça enfin ?

–       Ca a prit du temps.

Estéban n’en croyait pas ses oreilles.

–       Je suis assez aimable pour venir jusqu’ici, vos amis discutent pour tout, et vous me dites que ça a prit du temps ?

–       Aimable ? Vous appelez ça de l’amabilité ?

–       Parfaitement, je suis un homme aimable qui aime rendre service aux gens, les arranger, leur faire plaisir.

–       Bah voyons…

–       Vous savez quoi ? payez-moi plutôt.

L’avocat glissa une enveloppe sur le comptoir que le jeune homme fit aussi tôt disparaitre sous sa veste avant de se lever.

–       Vous allez compter ?

–       Je vais pisser, une objection ?

Il revint quelques minutes plus tard, le président était de retour à l’écran.

–       Il manque de l’argent.

–       Ils ont discuté de ça, ils m’ont dit de vous expliquer que dix par personne c’est tout ce qu’ils pouvaient payer.

–       On avait dit 45 dès le départ.

–       Oui mais normalement le Sacristain aurait prit dix lui, donc trente au total, sans compter le prix que nous a couté le Nantais, la fille qu’on a dû dédommager, ça fait des frais supplémentaires. Si ça pose un problème il faut que vous voyez ça avec le Sacristain, ça aussi ils m’ont dit de vous le dire.

–       Le Sacristain est mort, il est mort cette nuit.

L’avocat ne s’attendait pas à celle là. Et ça ne lui plaisait d’autant pas que maintenant ça le plaçait directement entre ses clients et ce type.

–       Mes tarifs sont fixes et non négociable, vos patrons n’ont pas envie que je leur en parle en personne.

–       Allons, les affaires sont une question de relationnel vous savez ?

Estéban fixa l’avocat comme s’il l’avait insulté

–       Vous m’avez prit pour un français ?

–       Je vous demande pardon ?

–       Je suis pas ici pour être le mec le plus sympa à la machine à café, je suis ici pour me faire payer. C’est 45 et ce n’est pas négociable.

–       C’est ça pour vous un français ? le gars sympa à la machine à café ?

–       Non c’est seulement la façon de voir les choses dans ce pays, c’est pas de savoir si le boulot est fait qui passionne, c’est de savoir si le mec qui le fait est sympa.

–       Quel cynisme…

Devant eux le président concluait son allocution d’investiture.

–       « Je vous servirai au nom de notre devise : liberté, égalité, fraternité. Je vous servirai dans la fidélité de la confiance que vous m’avez donnée. Je vous servirai avec amour. »

–       Vous entendez ça ? Liberté, égalité, fraternité, c’est ça être français, l’amour de la liberté.

–       Vous rigolez ? Liberté d’aller au PMU, égalité devant le Ricard et Fraternité pour l’apéro, le reste c’est des conneries. Vous savez ce que c’est que ce pays ? un grand hypermarché avec des champs et des rond point entre les deux, tenu par des fils de notaire et des enfants de châtelains, payé par des mecs qui se font traiter d’assisté s’ils perdent leur boulot et vendu à des familles de milliardaire qui vivent en Suisse ou en Belgique. Alors maintenant arrêtez le baratin et payez.