Irwin8

Le lord Commander n’avait pas donné suite à la demande urgente de dame Wnhelf et des consignes avaient été données à la garde pour lui interdire  l’entrée même du palais. Il avait longuement étudié les croquis et les études de son frère et les avait comparés à quelques-uns des ouvrages qu’il avait dans l’enfer de sa bibliothèque. Remarquable, telle avait été sa conclusion, bien que fort mal dessinés. Après quoi il avait longuement discuté avec Salomon, toujours au secret dans une cellule du fin fond des remparts et en avait tiré la même conclusion que Duquesne, cette affaire n’avait pas intérêt à s’ébruiter. Mais bien entendu pouvait-on espérer longtemps qu’une femme de cette trempe et avec un nom aussi prestigieux se contente d’une fin de non-recevoir ? Elle lui écrivit, une longue lettre où elle faisait l’inventaire de la violation des lois de cette cité à propos de son frère. N’obtenant aucune réponse, elle décida d’en passer par un mode de protestation inédit à Khan Azerya et qui parfois courait dans le Nortem avec des succès contrastés, le sitting. Ou plus exactement l’enchaînement volontaire aux grilles du palais. Dans le Nortem cette méthode avait selon certains puissants le mérite d’amener leur victime sous le tranchant de leur épée sans grand effort. Mais il était arrivé que la reine écoute certaines doléancespar ce fait, surtout si l’enchaîné était beau garçon disait-on. Une jolie femme qui s’attachait par de grosses chaînes à un des lieux de passage les plus communs de la ville ça avait de quoi attirer la foule, et même si les trois quarts étaient incapables de déchiffrer la pancarte qu’elle avait à la main, les spéculations allaient bon train quant à la raison de cette manifestation. Pour les moins imaginatifs il s’agissait d’une bru réclamant réparation suite à son enfantement par un seigneur, voir par le lord Commander lui-même. D’autres imaginaient quelque turpitude financière du palais en créance vis-à-vis de cette femme ou de son seigneur. D’autres encore qu’elle défendait une communauté de la ville à laquelle on aurait fait injustice. Sachant que toutes les communautés de la ville se sentaient lésées d’une manière ou d’une autre par rapport à sa voisine, la question demeurait de savoir laquelle. Et considérant son physique et l’élégance de sa robe, on spécula autant sur le sujet des étuvières que des elfes, universellement reconnus de haut parage qu’il s’agisse d’élégance, de physique ou d’étrangeté en manière de mœurs. Il y en eu même pour imaginer qu’il s’agissait de la veuve d’Irwin mandant justice pour la disparition du héros. Mais à ceux-là bien entendu on disait que c’était impossible, que tout héros qu’il fut, jamais une beauté pareille n’irait se commettre avec un tel monstre, d’ailleurs selon eux, il ne rentrerait même pas, car bien entendu ils lui imaginaient des attributs proportionnels à sa taille. Quelques bourgeois et aristocrates, attirés par la beauté de la créature, et qui savaient lire, s’empressèrent d’aller à sa rencontre et lui promettre lui faire obtenir une audience, dont parmi eux Rowland de Claste, natif du Nortem et marié à une puissante famille valeryanne, et tout à fait outré de découvrir une héritière Wnhelf ainsi traitée. Se trouvant en plus qu’il se destinait initialement à la prêtrise, le bonhomme avait de hautes relations au sein du culte d’Ordo et celui du Grand Arc-en-ciel. Ce furent celles-ci qui insistèrent lourdement et obtinrent gain de cause leur parût-il, quand bien même en réalité le lord Commander avait déjà compris toute la mauvaise réputation que cette situation pouvait provoquer. Et ce qu’il tentait d’étouffer devint cette affaire publique qu’il redoutait. Sullivan se tenait maintenant devant lui, libre de ses chaînes, l’air passablement remontée, ses yeux ambre dardant une froide détermination. Messire Pinceau était là également qui passait sous la plume de son maître des documents à parapher. Vous n’avez aucun droit de détenir mon frère sans procès, même selon les clauses de l’article Ultima Ratio Regum. Pour commencer, madame, votre frère n’est nullement détenu. Il allait ajouter quelque chose mais elle le coupa. Il suffit messire vos nervis m’ont déjà servi cette comédie et je sais qu’il est aux remparts ! Ce qui lui valut un coup d’œil à la fois songeur et amusé de l’intéressé. Madame, permettez que je loue la qualité de vos informateurs mais quelques détails leur auront sûrement échappé. Et lesquels je vous prie !? Et bien si nous détenions bien votre frère, il faudrait en effet qu’il soit l’objet d’un procès. Or je n’ai dans mes registres aucune trace de telle procédure. Et, croyez-moi madame c’est préférable. Et pourquoi ? Le lord Commander marqua un silence, cessant un instant de signer. Le secrétaire compris le message et s’en alla avec ses rouleaux. Une fois qu’il fut parti, le lord Commander ouvrit l’ample porte-document couché sur sa table et relié de cuir fauve estampillé des armoiries de la ville. Il en sortit plusieurs esquisses maladroites de coupe d’une tête humaine annotées d’une écriture fine, illisible et resserrée, une écriture de mire. Mais elle reconnut immédiatement la patte. Il avait toujours été un si déplorable dessinateur… Où est-il !? De quel droit !? Madame votre frère s’est semble-t-il rendu coupable d’un certain nombre de crimes graves dans cette ville. Complicité de meurtre est l’un d’entre eux, mais également profanation, usage de procédés illégaux dans l’exercice du métier de mire, et au reste nous ignorons actuellement s’il n’aurait participé lui-même au meurtre de quelques-unes des victimes qui sont passés sous ses bistouris. C’est absurde ! Salomon ne ferait pas de mal à une mouche ! Et d’ailleurs d’où détenez-vous tout cela s’il n’est pas votre prisonnier !? C’est alors qu’on frappa discrètement à la porte. Le lord Commander ordonna qu’on entre, c’était le secrétaire. Salomon ! Sullivan ! Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, aussi dissemblables que mal assortis. D’un côté la fabuleuse à la poitrine et au port orgueilleux, de l’autre le souriceau mal fagoté. La princesse et le souffreteux qui se serraient pourtant si fort qu’on eut pu les croire amants. Le lord Commander toussa légèrement. Elle fit aussitôt face. Que signifie cette mascarade messire !? Que votre mari n’est nullement mon prisonnier mais mon hôte. Mon mari ? Allons de quoi parlez-vous ? Salomon est… est votre mari, insista le lord Commander, j’ignore pourquoi vous nous jouez cette comédie mais j’ai pris mes renseignements. Vous avez deux frères et ils servent tous deux dans la garde de la reine. L’on prétend même que l’un d’eux aurait plus d’une entrée au palais, si j’ose m’exprimer ainsi…  Salomon et Sullivan échangèrent un regard. Salomon est un des bâtards de mon père, affirma-t-elle toutefois un peu trop vite pour paraître crédible même à ses oreilles. Seule la vérité, madame, me semble bâtarde ici-même. Il m’est apparent que vous vous aimez assez pour que votre mari, qui par ailleurs ne fait aucun mystère sur ses plus criminelles activités, en fasse sur votre lien. Quel est donc ce crime plus grand à ses yeux que vous pensez me cacher ? Vous êtes aussi physiquement dissemblables que même la bâtardise ne le permettrait, et votre accolade des plus instructive, si vous me permettez cette observation. Comédie pour comédie, elle comprit qu’il avait parfaitement calculé son coup en faisant venir Salomon. Une réaction instinctive de deux êtres qui s’aimaient plus que d’un amour seulement fraternel. Mais finalement ce fut lui qui prit l’initiative et par la même occasion la main. La reine Dorgia m’a condamné au bannissement, si l’on apprenait que nous sommes mariés, sa famille serait obligée par la loi de la déshériter. Au bannissement ? Sa majesté serait-elle devenue moins sévère avec le temps ? Fit semblant de s’étonner le lord Commander.  Je ne dois la vie qu’au conflit qui oppose la reine à l’église de Laenos, messire, avoua Salomon. Oui, j’ai ouïe dire de ces affaires-là, confirma son interlocuteur. Est-ce pour cette raison que vous avez pris le nom de votre épouse ? Oui messire… le père de Sullivan a tellement de bâtards justement… Qu’un de plus un de moins… Comment savoir…oui je comprends. Ce qui nous ramène à l’objet de votre plainte madame. Seriez-vous réellement prête à risquer votre héritage et votre réputation pour un procès inutile et que vous avez par ailleurs pas la moindre chance de gagner ? Mais contre toute attente, et sans même adresser un regard à son mari, elle répondit, je crois au contraire messire qu’il est temps que cette affaire soit rendue publique, quant à son issue, laissons la loi en être juge. Salomon se retourna vers sa femme, l’œil hésitant, il ne s’y attendait pas lui non plus. Vous réalisez de la gravité de la situation je suppose ? Répondit le lord Commander sans sourciller. Bien entendu, comme il est entendu qu’il appartient au procureur d’apporter preuve de toutes les accusations dont vous m’avez fait part, rétorqua-t-elle sans plus s’émouvoir et tous savaient ce que ça signifiait. Un procès dont ne manquerait pas de se mêler les autorités ecclésiales appuyées de la corporation des mires ou plus exactement de l’Académie Médicalis de Khan Azerya dont les principes fondamentaux, éthiques, moraux et religieux avaient tous été inspirés de l’école du Nortem. Or si les premiers mires, jetant les bases d’une science à venir, étaient nés dans le très prolifique Valeryan, l’exercice et les progrès de la médecine et plus particulièrement de la chirurgie, s’étaient développés à mesure des guerres menées par le Nortem. En l’état, ses spécialistes et ses règles faisaient sinon loi du moins référence. Dois-je comprendre que vous êtes prête à risquer également la vie de votre mari ? Hein !? S’exclama l’intéressé qui n’avait visiblement pas saisi cet aspect des choses. Mais pourquoi ? Personne ne se donna la peine de lui répondre directement. La profanation n’est punissable de mort que s’il y a pratique maléfique, quant aux autres accusations elles ne sont que supputations. Reste à déterminer où commence et où se termine le maléfice. Précisément messire, c’est pourquoi il est amplement temps que nous fassions entendre la raison ici. Euh… majes… euh… messire, vous permettez que j’ai un entretient avec ma… euh… femme ? Je vous en prie, répondit le lord Commander un brin amusé. Il saisit Sullivan par le bras et l’entraina à l’écart. Tu es devenu folle !? Chuchota-t-il assez fort toutefois pour qu’il l’entende. Tu veux vivre caché le restant de tes jours !? Si ça peut m’éviter de mourir prématurément… Et nous !? Et bien… on se verra, en cachette mais… hors de question, j’en ai assez ! Mais et ta famille ? Cesse de te préoccuper de ces affaires-là, je suis juriste ne l’oublie pas. Fais-moi confiance comme j’ai confiance en toi. Ainsi fait si l’on doutait en les regardant de qui tenait la culotte dans ce couple mal assorti on en avait maintenant assurance. Après une hésitation Salomon se retourna bravement vers le lord Commander et dit d’une voix forte, soit en ce cas allons au procès ! J’admire votre courage messire, répondit le lord Commander un brin contrarié tout de même. Le seul courage que j’admets ici messire et d’en avoir eu aucun jusqu’ici, elle a raison cette farce a assez duré ! Belle sortie pour un homme qui s’était dissimulé jusqu’ici et avait semble-t-il trempé dans un trafic des plus odieux. Ou son amour était aveugle, ou il s’agissait de sa confiance. Soit, qu’il en soit ainsi, mais pour votre sécurité et l’assurance que le procès aura lieu selon les règles, vous demeurez ici-même. Quand à vous madame, laissez-moi vous conseiller de bien fourbir vos arguments, vous aurez fort à faire. Il est hors de question que mon mari reste dans vos geôles à pourrir une… Mes geôles ? Oh non chérie… euh permettez messire, juste pour cette nuit… ni pour celle-ci ni pour aucune autre temps que durera le procès et sa préparation, j’en suis désolé. Elle comprit et lui expliqua, l’accusation pouvait la récuser en cas de relation charnelle, même en tant que mari et femme. Mais pourquoi !? C’est absurde ! Je t’expliquerai, tu n’es donc pas dans ces affreux remparts ? Salomon se tourna vers le lord Commander. Permettez que je lui montre au moins mes appartements messire. Je vous en prie mais madame devra ensuite partir. Merci, comme vous voudrez messire, et après une révérence maladroite il l’entraina par le bras.

 

Au secret Irwin l’était aussi à sa façon. Forcé de se cacher dans un des repaires des Bourrelet, d’éviter les endroits où il était réellement connu comme la Cloche ou les Porchet, la pension de dame Brazim ou celle de la mère Tardieu et de ne sortir plus qu’à la tombée de la nuit, le crâne coiffé d’un chapeau cloche, qu’aucune lanterne ne trahisse le fauve de ses cheveux, et ses yeux si reconnaissables. Ça ne lui plaisait pas beaucoup, mais il faisait avec, lancé avec ses deux complices sur la piste du fameux Annael, apprenti charcutier au chômage de son état. Une piste bien maigre en fait mais ils n’avaient rien de mieux. Des Annael j’en vois des palanqués par ci ! Et pourquoi c’est-y donc ? Si le Passage Rouge était une ruelle réputée pour ses étuves et ses étuvières, ses prostitués des deux sexes, et la variété de ses tord-boyaux, ce n’était qu’un modeste exemplaire de ce qu’on trouvait au carrefour de la rue de la Boue et de celle du Canot. Là étaient rassemblés étuves publiques, bordels, salles de jeu, fumeries dans un agglomérat de navires pas forcément à demeure et de baraques en bois ou en bambou, sillonnés de marins en bordée, mercenaires fraichement payés, débardeurs, joueurs, ivrognes, voleurs, chevaliers en goguette, saturés d’odeur de vinasse, transpiration mâle, parfum de Pain de l’Esprit, fumet de sperme et de vomi mêlés qui formaient en quelque sorte le centre économique de Ni Diebr. Une zone conjointement administrée par les clans les plus puissants, selon des accords stricts qui étaient violés environ tous les dix ans, à chaque génération montante. Le crieur montra l’enseigne derrière lui, mais personne ne savait lire. Le Palais du Roi Eweayne que ça dit, expliqua le crieur. Et alors ? Alors connaissez pas votre histoire ? C’est un roi elfe ! Même qu’il a libéré le Valeryan. Je vois toujours pas l’rapport, fit Poireau buté. Tsss, t’es bouché ou quoi ? C’est un prénom elfe Annael. En voilà justement qui s’approchaient, même avec leur capuche ils étaient reconnaissables. Leur façon si féline de se déplacer, leur taille svelte et haute, la qualité de leurs vêtements et de leurs ornements, à l’exception peut-être du troisième qui portait une simple capeline et un ceinturon en cuir. Celui-là souriait, la main sur l’épaule d’un des elfes, on l’entendait qui vantait l’établissement. Ah ouais ? Bah ouais. Et c’est possible ça un elfe charcutier ? L’autre hocha la tête, m’est avis que ça serait une drôle de rareté, mange qu’des légumes. Non ? Si. Tous ? Les noirs pas à ce qu’on dit mais les blancs à ce que j’ai vu… Bon, bon alors un elfe noir alors. A Khan ? C’est rare, c’est loin de leur pays, et pis  tu m’as dit que c’était un gars de la Cordillère et à ma connaissance y’a point d’elfe noir par là-bas. La bande s’approcha. Bonsoir messires, soyez les bienvenus au Palais du Bonheur ! Je croyais que c’était celui d’Eweayne, s’exclama un des elfes d’une voix de fausset. Hein ? Non laissez, mon ami plaisante, expliqua l’autre d’une voix guère moins éraillée. Alors qu’ils entraient, le crieur ajouta, eh j’y pense Joue-de-Porc, t’en connaitrais pas toi un Annael des fois ? Celui avec la capuche en cuir s’esquiva de la main posée sur son bras. Hein, non, non…. Irwin sortit de sa torpeur. Joue-de-Porc ? Ce n’était que la troisième fois qu’il le croisait dans sa vie, et deux fois pour des raisons marquantes. Tire-laine et on ne sait quoi encore. Un sourire en façade, une voix enjôleuse et une tête à découcher de gredin certifié. L’intéressé fit comme s’il n’avait pas entendu et passa la porte de l’étuve à la suite des deux autres. Mais j’y pense, s’appelleAnnael en vrai, dit le crieur, qui ? Joue-de-Porc. Pourquoi qu’il m’l’a pas dit ? Poireau et Berny se retournèrent interloqués vers Irwin. Bah ouais c’est vrai pourquoi ? Parce qu’il n’avait pas une tête d’elfe ? Se dit Irwin, mais il n’avait pas non plus une tête d’orc à sa connaissance ni leur couleur de peau. Un sourire faux cul une tête de salopard, toujours capuchonné… Serait-ce que ? Sans un mot Irwin écarta le crieur de son chemin et entra. L’étuve était composée d’un bassin central dans lequel pataugeaient hommes et femmes à demi nus, et de cabinet particuliers disposés en étages délimités par des toiles de couleur, estampillés de scènes de bain à caractère érotique. Dans les coins étaient disposées de larges coupelles de cuivre sur des braseros, pleines de jasmins et de roses séchés qui se consumaient lentement, embaumant l’air chargé d’humidité  de leur parfum. Bruit d’eau, rires, un ménestrel dans un coin donnait de la voix chantant une chanson héroïque et triste. Il aperçut Joue-de-Porc qui se faufilait dans les étages pendant qu’on débarrassait les elfes de leur capeline. Une jeune femme s’approcha d’Irwin une serviette pliée dans les mains, un sourire avenant aux lèvres. Si messire veut bien me donner ses effets, réclama l’eunuque chargé du vestiaire. Un type gras et court sur patte, à la poitrine tatouée d’un emblème elfique. Irwin les repoussa l’un comme l’autre et gronda : Joue-de-Porc ! Pas même un coup d’œil par-dessus son épaule, l’intéressé disparaissait de sa vue quand Irwin à son tour fit grincer les marches. Eh où y va !? S’écria l’eunuque, c’est interdit d’rentrer habillé comme ça ! Mais était-il bien raisonnable d’essayer d’arrêter ce phénomène ? Joue-de-Porc venait de passer derrière un paravent de bambous rouge ouvragé de scènes aquatico-érotiques, Irwin accéléra le pas. Joue-de-Porc ! Annael ! A son tour l’autre se mit à courir vers une fenêtre, l’ouvrit et sauta. Un bon gracieux dans l’arrière-cour  suivi d’une cavalcade silencieuse quand le bois et la glaise rugirent derrière lui, le mur ouest de l’étuve explosant littéralement sous l’impact d’un géant très remonté et qui n’avait aucunement le souhait de perdre de précieuses minutes à ressortir et faire le tour. Une volée de carreaux d’arbalète gicla dans sa direction. Deux d’entre eux se fichèrent dans sa poitrine sans heurt. Il pouvait remercier Poireau d’avoir insisté. C’était lui qui avait acheté ce surcot en cuir matelassé à un mercenaire orc, et insisté pour qu’il le porte sous ses vêtements chaque fois qu’ils sortiraient. Irwin ne voyait pas son adversaire, passé dans l’ombre d’une ruelle mais il fonça tout droit parce que tout droit c’était la seule manière qu’il connaissait. Joue-de-Porc en connaissait d’autres, grimpant une gouttière comme un écureuil jusqu’à une corniche et un toit qu’il dépassa en sautant sur un autre puis se faufilant au bas de la bâtisse s’enfuit en courant d’un pas d’ombre. Quand un autre mur céda cette fois devant lui, laissant échapper un Irwin couvert d’échardes, de verre, de poussière blanchâtre à la lueur des étoiles, deux flèches encore plantées dans sa poitrine, un lambeau de rideau déchiré accroché à une épaule comme une épaulette de théâtre. Le tueur brandit son arbalète à répétition qui vola d’un coup de patte et alla s’écraser contre la coque d’un navire. Irwin attrapa son adversaire à la gorge et le souleva de terre. Joue-de-Porc se débattait, lançant ses pieds comme il pouvait, une marionnette dans un poing  de titan, gargouillant encore cette surprise qui ne le quittait plus depuis la résurrection du géant, impossible ! Impossible ! T’aurais dû mourir ! Ce à quoi Irwin répondit, papa orc ! Avant de le satelliser par-dessus les toits. Le corps de Joue-de-Porc exécuta une courbe savante cinquante pieds au-dessus de la bâtisse en bois puis s’écrasa avec un plof écœurant dans le delta. La lourde capeline en cuir l’entrainait rapidement par le fond, mais d’un mouvement souple il s’en débarrassa et brassait plus qu’il nageait jusqu’au ponton. Il est là ! Il est là ! braillaientBerny et Poireau qui avaient suivi Irwin à travers les étuves, bordels, habitations traversé et couru pour assister à la noyade. Joue-de-Porc avait les mains sur l’échelle gluante de varech er d’algue, il souriait de son sourire splendide, avenant, touristique mais c’était un sourire froid et coupant en même temps puis il se passa la main sur le visage comme pour se débarbouiller, et son masque repoussant avec ses yeux cernés de violet et son bec d’oiseau fit place à un autre, banal, les yeux intensément noirs qui ne souriaient plus. Qu’est-ce que c’est que cette diablerie !? S’exclama Poireau alors que l’autre replongeait dans le Hanzo et y disparaissait définitivement.

 

C’est un SCANDALE ! Sire Jennings ? Mais que fait-il là ? Ah bin l’est arrivé saoul comme une barrique en gueulant des menteries au sujet du gros qui serait toujours vivant, expliqua King à Duquesne. Le chevalier était enfermé dans une cellule, assis sur sa paillasse, pudiquement enveloppé d’une grande serviette blanche pour tout vêtement, et effectivement il puait la vinasse. IL L’EST PAR LE CUL D’ORDO ! Beugla le chevalier. Allons calmez-vous sire, que vous est-il arrivé ? Que s’est-il passé ? Pourquoi dites-vous qu’il est toujours vivant ? Tempéra Duquesne. L’autre le considéra d’un œil injecté. Z’avez qu’à aller rue d’Canot si vous m’croyez pas ! C’EST UN SCANDALE ! répéta-t-il avant de se rouler en boule sous sa serviette et de se mettre à ronfler comme un sonneur. Ils s’y rendirent sans tarder. A l’angle de la rue du Canot se tenait un petit groupe de gens contemplant la façade des Bains du Paradis ou ce qu’il en restait, un trou. Un vaste trou haut d’environ huit pieds par lequel on apercevait les ravages causés à l’intérieur, comme s’il avait été traversé de part en part par un navire. Les Bains du Paradis étaient connus, en plus de la beauté de ses étuvières et l’excellence du service pour sa cave à vin. Un alignement de tonneaux au rez-de-chaussée de l’établissement avait résisté bravement, mais d’autres gisaient pulvérisés par la chute de quelques clients tombés de leur bain alors que l’étage cédait. Tout le premier étage du bâtiment avait ballé dans la rue, sa charpente ravagée. Devant les badauds, le propriétaire et sa femme pleurnichaient. King les connaissait bien, il lui était arrivé de leur rendre un service contre quelques heures gratuites dans l’établissement. Bah alors Erwan, qu’est-ce qui s’est passé ? Y’a eu une explosion ou quoi ? Bouhou ! Il est revenu ! Glapit madame. Oui chéri, bouhou, et il est venu ici ! Tu te rends compte ? Ouiiiiouhou ! Mais de qui vous parlez par les dieux ? Ne m’dites que vous causez d’Irwin ! Siiii ! s’écria le mari, les larmes lui jaillissant des yeux. Mais il est mort ! Noooonbouhou ! King marqua une seconde de surprise, regarda Duquesne un peu en retrait qui discutait avec des badauds et se dit qu’il allait sûrement piquer une crise. Ah désolé Erwan on s’est fait entourlouper par ces fichus Bourrelet, on va lui mettre la main dessus ne vous inquiétez pas. Dites-lui de revenir ! Brailla madame. Hein !? King regarda le mari comme si elle déraisonnait. Mais oui c’est merveilleux non il est vivant ! Entonna ce dernier. King comprit alors qu’ils pleuraient en réalité de joie. Mais par Ordo il a ravagé vot’ boutique ! Eh ? Oh mais ça c’est rien je voulais faire des travaux justement ! Si vous le revoyez dites-lui de repasser je veux lui serrer la main en personne ! King repartit avec la certitude que ces deux-là étaient complètement fous. Mais s’ils étaient fous, et de joie à l’idée que le héros soit de retour, ce n’était pas le cas de tout le monde. Dans la ruelle suivante, une baraque avait été bousculée par le géant et gisait éparpillée dans le Hanzo, et le Palais d’Eweayne était ravagé comme le Paradis mais ses propriétaires tout à fait remontés. Si vous ne faites rien contre ce fléau c’est nous qui nous nous en chargerons ! Menaça l’un d’eux le lieutenant-général en hurlant. Mais Duquesne n’était pas d’humeur à se laisser dicter sa conduite par qui que ce soit, discuter son autorité déjà largement bafouée, ou simplement menacée et il fit enfermer tous les mécontents aux remparts. Et dans la foulée ordre de mettre la main autant sur le géant que ses complices. Tout le monde ! Tous ceux qui avaient participé à la mascarade de l’enterrement, fait croire à sa mort ou le connaissant de près ou de loin. Ce qui ne se passa pas sans heurt. Trois hommes du guet furent blessés par Peste et Choléra en s’emparant de la mère Tardieu, et dame Brazim refusa tout net de les suivre sans Beauregard qui gueulait comme un diable depuis qu’on les avait fait enfermer, faisant raisonner les remparts de son cocorico outré tous les quarts d’heure environ. Les gardiens avaient bien tenté de lui tordre le cou mais ils avaient appris à leursdépends ce qu’était la solidarité à Ni Diebr quand on était au cachot et durent bien vite battre en retraite avant de se faire déborder. Seul Dame Wnhelf et Hasban ne furent pas enfermés, pas plus que Jeanson, introuvable bien entendu, ni Poireau et Berny, Cambise partagea sa cellule avec son patron, attrapé au pied du lit alors qu’il n’était au courant de rien. Mais Hasban passa quand même un sale quart d’heure, interrogé et réinterrogé par le lieutenant-général, il lui avoua finalement ce qui s’était passé, et par la même que tout s’était déroulé après l’enterrement, que jusqu’à ce qu’il débarque au guet, personne n’avait de raison de douter de sa mort. Mais Duquesne se fichait bien de cette vérité-là, pour lui il avait été le jouet d’une farce dont Hasban s’était rendu complice, de cet instant il était rétrogradé au rang de premier piquier. Pour autant il ne suffisait pas de faire enfermer tout le monde, il fallait en priorité retrouver ce maudit géant et ses complices, et pour ça, entre autre chose, interroger ceux qu’on avait sous la main. Toujours le même problème, messire Kaquapyppy était bien gentil, et le lord Commander aussi, mais on avait plus le temps que les uns et les autres raconte leur enfance ou leur conflit avec leur mère, il fallait mettre la main sur le géant avant qu’il ait fini de raser cette ville. Il s’arrangea avec les gardes pour qu’ils s’emparent au hasard d’un de ces proches connus et le secoue comme il fallait. Ce fut le malheureux Cambise qui en fit les frais, pour rien bien entendu.

 

Un truc va pas Irwin ? Poireau commençait à le connaître. Ça faisait trois minutes au moins qu’il regardait son ragoût sans y toucher. Oui, en fait plusieurs choses le perturbaient. La première bien entendu c’était la disparition de Joue-de-Porc dans le Hanzo. Il lui avait une nouvelle fois échappé et une nouvelle fois il avait manqué de raser tout un quartier à sa poursuite. La seconde était qu’il ignorait toujours les intentions de Wnhelf, s’il n’avait pas tué Radi, et il en était à peu près certain aujourd’hui, pourquoi Joue-de-Porc l’avait fait, pour quelle raison ? Et les autres, tous les morceaux qu’il collectionnait d’où venaient-ils, qui étaient-ils ? Et surtout comment ils avaient fini sous les bistouris du jeune homme ? Enfin, il ne pouvait ignorer qu’encore une fois, des gens qu’il appréciait avaient été enfermés à cause de lui. Les réponses seul Wnhelf les avait à priori et il était hors d’atteinte mais en y réfléchissant quelqu’un d’autre pourrait le mettre sur une piste. Irwin était résolu, il ne quitterait pas la ville tant qu’il n’aurait pas mis la main sur les responsables de la mort de Radi, même si ça signifiait faire quelque chose de dangereux comme de découvrir l’identité du chef du clan du Dragon, le patron de Pietr et à priori de Joue-de-Porc. Et que personne ne s’avise de l’en empêcher. Il n’était pas seulement grand et fort, il était à demi orc et nul n’avait intérêt à l’oublier foi d’Irwin ! Venez avec moi, ordonna-t-il finalement à ses deux complices.

 

Et tu n’as jamais vu son visage ? Non, il disait qu’il était défiguré, brûlé dans l’incendie de son château à ce qu’il m’a dit, j’ai vu sa main droite par contre une fois, affreux. Oh… Et de quoi parliez-vous ? Bah d’anatomie, de mes travaux. Je vois… Le couple s’était retrouvé pour examiner sa défense avec l’autorisation du palais. Deux gardes étaient présents devant la porte de la cellule, interdiction de se toucher même les mains mais ils savaient l’enjeu. Qui choisissait les sujets que tu opérais ? Euh… moi bien sûr. Seulement toi ? Oh… eh bien parfois il me soumettait une idée, où on lui soumettait des cadavres. Qui donc ? Des amis, des legs, nous avons décidé que ça pourrait être utile de trouver des volontaires pour ces expériences post -mortem. Sullivan connaissait la naïveté et la fraicheur de son mari, c’était une des raisons pour lesquelles elle l’aimait justement, mais ça pouvait avoir des conséquences désastreuses cette confiance naturelle qu’il avait dans les autres, cette incapacité à imaginer le pire, remarquer les détails autres que ceux qui concernaient son travail. Le géant, qui est-ce qui a choisi ? Oh moi, je veux étudier le processus de déformation des os. Mais pourquoi Irwin ? Qui ? D’après ce qu’il lui avait raconté il avait commencé par se mettre en relation avec Pietr et l’ankou des Temples, jusqu’à ce que le fossoyeur ne découvre son travail. A l’époque il opérait dans les sous-sols d’un ancien abattoir près des docks. Bien entendu il n’avait jamais été question de tuer qui que ce soit, mais elle avait deviné le manège qu’ils avaient fini par lui faire mener. Leurs motifs ? Sans doute criminels. Le fossoyeur en avait parlé à son patron, un philanthrope, grand amateur d’innovation, érudit, natif de la Cordillère, sire UbanKhatar, ce qui en Qââri, la langue officielle du royaume, signifiait le crâne rouge. Ça n’augurait rien de bon. Tu savais ce que tu risquais si tu te faisais prendre. Bé c’est partout pareil, cette fichue académie de Lingham ! Vieux grigous qui ne comprennent rien à la science ! S’emporta-t-il. Elle connaissait le couplet par cœur. Oui, oui, bon voilà ce que nous allons faire… Elle savait bien que non, qu’il n’avait pas conscience qu’il risquait en réalité sa vie et pas seulement l’exil ou le cachot comme au pays. Khan Azerya n’avait pas de problème avec les obédiences, elle en avait même trop. Le lord Commander n’avait-il pas fait récemment fait édicter ces lois sur la pudeur et la bonne tenue sous la pression du club des Revenants ? Ça ne lui ressemblait pourtant pas de céder à la pression lui semblait-elle. Il lui faisait plutôt l’effet d’un homme assez roué pour s’en défaire et la retourner contre ses adversaires. Sa réputation n’était même plus à faire de ce côté-ci du monde. Que mijotait-il ? Elle n’en n’avait pas complètement cure, elle sentait chez lui un allié potentiel également mais qu’il faudrait manœuvrer avec prudence. En lui donnant le sentiment que les idées venaient de lui, les femmes étaient très douées pour ça après tout.

 

Comment allez-vous Duquesne ? Bien sire. J’en suis heureux. Le chant du coq ne perturbe pas trop vos activités de bureau ? Euh… non messire, j’ai de la cire. De la cire ? Il montra ses oreilles, j’en fais un bouchon trempé dans du coton, c’est un mestre qui m’a montré ce truc. Intéressant. Silence. Le lord Commander était retourné à sa lecture. Et votre enquête avance ? Le coq collabore ? Euh je vous demande pardon messire ? Vos suspects ont parlé, ce géant est mort, vivant, entre les deux ? Où se trouve-t-il ? Euh c’est que nous sommes un peu débordés pour le moment, nous manquons de tortionnaire professionnel. Et monsieur Kaquapyppy ? Euh… nous essayons d’aller au plus vite mess… Oui C’est bien ce que je vous reproche. D’aller au plus rapide, et d’être débordé. Avez-vous seulement la preuve de la complicité des suspects que vous avez arrêtés ? Euh… c’est-à-dire que comme je viens de vous l’expliquer nous… Oui.  Silence. Il tourna une page. Beauregard en profita pour pousser une gueulante enrouée. Duquesne le maudit. Et impossible de le faire occire sans risquer une émeute. J’augure que le coq ne fait pas partie des suspects, qu’en pensez-vous ? Euh… non bien sûr mais sa propriétaire est… oui j’avais bien compris. J’ai lu votre rapport. Comme j’ai lu celui concernant le brigadier Hasban et sa rétrogradation. Que vous avez autorisé. En effet… cependant il m’apparait que le seul délit que vous pouvez imputer à la plupart de ces gens c’est d’être allé à l’enterrement d’un homme qu’ils pensaient décédé. Rien ne dit qu’ils ne sont pas complices ! Comment-ont-ils déplacé ce corps ? C’est une excellente question que ne manquera pas de poser la défense. Etes-vous au fait de l’expression arbitraire Duquesne ? Je ne comprends pas… c’est bien dommage, la défense ne manquera pas de l’évoquer concernant cette arrestation. De plus nous n’avons pas l’intention d’agrandir les prisons il me semble. Euh je ne sais pas si ? Non. Silence. Lecture. Patience. Au garde à vous. Les yeux qui cherchaient sans chercher. Vos suspects sont libres, ordre pour eux de ne pas quitter la ville jusqu’à la fin du procès.  A vous de veiller à ce qu’ils obéissent. Mais… Quant au géant cessez la chasse je vous prie. Duquesne était suffoqué cette fois. Les citoyens sont en colère messire ! On ne peut pas simplement le laisser démolir cette ville. Pas plus que vous ne pourrez l’arrêter s’il la fantaisie lui en prenait. Ce que je ne pense pas. Laissez-le agir. Croyez-moi Duquesne, quand il sera temps, il viendra à nous. Quant au dégât, j’ai ma petite idée.

 

Les citrons, ceux des clans, obéissaient comme un certain nombre d’autres cercles professionnels, obédiences, sectes, clubs secrets de la ville, au rituel du tatouage. Un art diversement apprécié et autorisé de par le monde. S’il était interdit dans le Nortem l’on disait que la reine avait un lotus au bas du dos. L’ordre du Revenant l’avait banni arguant comme quelques autres églises qu’on n’avait pas le droit d’altérer le corps que nous avaient donné les dieux. Et l’on était puni de mort dans la Cordillère, où la dite punition consistait à vous arracher la peau. Pourtant c’était dans cette même Cordillère qu’était né le tatouage, et là-bas ainsi que dans les Archipels du Sud qu’on trouvait les plus grands artistes. Au sommet de cet art il y avait ce qu’on appelait l’Inssukhi ou Art Suprême. Celui des mages et des sorciers auxquels les orcs notamment prêtaient de grands pouvoirs bien qu’ils ne lui donnaient un autre nom FriekWark, Sort de Guerre. Tout un tas de légendes courait sur cet Art Suprême. Tout un tas de pouvoirs prêtait-on à certains motifs exécutés par les bonnes mains. Mais elles étaient rares, payées des fortunes, et le travail long et douloureux. JoannesPeterzwick avait commencé le sien il y avait trois ans. Le tracé seulement, et on aurait dû attaquer les couleurs cette semaine. Il avait choisi le thème du roi Kârââ, dieu de la fortune et de la guerre, sortant de la forêt d’or. Une vielle légende. Le pied droit du roi semblait émerger de son dos, tandis que sa tête et son sceptre lui sortait de la poitrine, abondement ornée d’une forêt fantastique. Tracé à la main, à la pointe de l’os et du fer, encre particulière, chaque centimètre lui avait arraché des larmes. Mais il était patron de fumerie bon dieu, du clan du Roi Noir, il devait tenir son rang. Le tatouage devait lui apporter gloire et fortune, il en était aussi convaincu qu’il allait falloir remettre ça à la prochaine plein lune. Tout ça à cause de ce petit salopiot. Je suis absolument désolé maître Yee, je ne peux plus payer il faut que je rembourse ce qu’il m’a volé. Le mage était un homme gras orné d’un motif nasal avec de petites mains potelées et agiles et des yeux pâles et étirés. Derrière le paravent de papier attendait un autre homme qui gémissait doucement. Impossible ! Il y a un nombre de jours à respecter où il faudra tout recommencer. Trois ans… mais maître… Débrouille toi ou je ne réponds plus du sort. Il officiait rue de la Jonquille à deux pas de l’anse du Duc George, haut lieu de rendez-vous des citrons des clans, les gagnants de la providence qui venaient chanter en cœur dans leurs auberges favorites, pendant que leurs clients perdaient en chœur également de Ni Diebr au Titan. Pourquoi cette anse-là plus qu’une autre, nul ne savait exactement mais c’est là qu’on trouvait aussi le plus grand nombre de bons tatoueurs, de bordels de luxe, et d’auberges où des ménestrels composaient des chansons à la gloire des bandits des salles de jeu. Un genre en soit, les Chants Citrons, normalement interdits, mais tant que ça restait discret… L’anse était située à la pointe ouest des Temples derrière un quartier cossu, les Bambous, c’est en y entrant, dépassant un hôtel particulier rouge aux moulures blanches qu’ils lui tombèrent dessus. Dans ce quartier, en raison des citrons, c’était tout à fait inconsidéré d’agresser quelqu’un, mais ils ne représentaient pas non plus n’importe qui. Le Chien ? Qu’est-ce que tu veux ? Tu vas te faire tatouer alors que tu dois de l’argent. Mais non allons. Le Chien mesurait dans les sept pieds, une épée dans le dos, la peau verte cramée, le visage éclaté par un réseau de cicatrices, sigle d’un charcutage en règle, souvenir de guerre. Il était accompagné de deux autres mercenaires orcs. Reîtres de la Corne d’Or, reconnaissables au foncé de leur peau et aux scarifications sur les avant-bras. Je suis venu justement expliquer qu’il faudrait retarder. Retarder un sort de fortune ? Tu n’es pas au courant ? La fortune ne repasse jamais deux fois par le même chemin, comment tu vas faire ? Comment il savait ça ? Le Chien… oui… on l’appelait ainsi parce qu’il ne perdait jamais la trace de personne ou pas bien longtemps. Le Chien était un genre de malédiction que le Dragon jetait sur vous. Il leur devait pour le prix de dix kilos de Pain de l’Esprit, mais le gamin donc… Sale petit fesse-Matthieu c’est de sa faute ! Un voleur ! Je m’en fiche, on ne va plus te quitter dorénavant, on ne voudrait pas que tu te perdes avant que tu aies remboursé ce que tu dois. Hein mais non ! Il recula, par réflexe. Les deux mercenaires commencèrent à dégainer, un pas de plus et il y aurait violence. Quand soudain une licorne apparut. Seule, la robe blanche, l’air un peu surprise elle-même de se retrouver là, un superbe appendice doré et torsadé au milieu du front, et qui s’en alla à petit trot élégant dans la direction opposée. La bande resta quelques instants interloquée quand soudain… Une bonne grosse calèche cossue marquetée de bois bordeaux qui les déblaya tous les trois comme des quilles et explosant en fin de course sur la façade de l’hôtel particulier. Joannes était bouche bée. il entendit une voix grasseyante déclamer, en plein dans le mille gros ! Puis Berny apparut, suivi du géant et de Poireau. Pas de panique mon gars c’est qu’nous ! Joannes ne reconnut pas le géant sur le moment mais il en avait entendu parler. Son opinion c’est qu’il fallait s’en débarrasser au plus tôt. L’exiler, le vendre comme esclave, ce qu’on voulait pourvu que la menace cesse. Qu’est-ce que… mais non ! T’bile pas gars c’est l’gros veux juste te poser des questions. Questions ? Ton garçon, comment il s’appelait ? Grogna le gros en question. Mon garçon ? Celui qui a disparu, le fils de la dame. Soudain ça lui revint, mais oui, le grand de la taverne avec sa tête de caillou, c’était donc lui le cyclone !? Ah ! Ce voleur ! Voleur ? Alors il lui expliqua comment il s’était aperçu en regardant ses comptes combien Louis l’avait filouté sur les parts qu’il préparait pour les clients. Les grammes qu’il avait mis de côté qui à la longue avait fait des kilos pour son compte. Petit Jean-foutre va !  C’était pour ça qu’il était parti, disparu, ce mystère ! Non il est mort, déclara Irwin. Comme Radi, il en avait la conviction. Et il n’aurait même pas su dire pourquoi. Vous l’avez trouvé ? Etonnement Irwin répondit par une autre question. Vous connaissez Joue-de-Porc ? Jamais entendu parler. Et un Annael ? Ça pour sûr, l’apprenti charcute. Il partageait le logis avec l’autre voleur, mais m’a donné son congé avant qu’l’autre se carapate. L’a dit pourquoi ? Non. Une raison de plus de croire que l’appariteur était passé entre les mains du tueur. Peut-être l’un avait découvert le secret de l’autre et avait voulu en tirer avantage. Mais j’sais qu’il avait trouvé un poste aux Remparts, un jour j’l’ai revu en livrée  rue de la Coure Neuve, portait des mignardises. L’adresse ne disait rien à personne. Quand ? Oh y’a bien presque une lune. Même que je me souviens c’était du haut du panier et ça m’a étonné. Lagourmande. C’est quoi ? grommela Irwin. Allons vous ne connaissez pas ? ErnostLagourmande le  Traiteur des Rois, l’inventeur de la caille soufflée et du chaud-froid des mages. Ça ne vous dit vraiment rien ? Non et à leur air ahuri c’était même très loin de comprendre de quoi il parlait. Pourquoi ça vous a étonné ? Questionna tout de même Poireau. Bah m’avait dit que la charcute c’était terminé pour lui et Lagourmande l’engage pas des dilettantes m’est avis. Peut-être y avait-il quelque chose à retirer de ce tuyau. Le patron regarda les trois éparpillés, le Chien allongé dans les vapes. Dites, sans vous commander, faudrait pas trop que j’traine… quand ceux-là vont émerger… Irwin contempla son œuvre. Lagourmande où ? Manda le grand. L’autre lui donna l’adresse. Il lui dit qu’il pouvait partir.

 

La licorne traversa le quartier d’un pas tranquille, visiteur, avant de s’arrêter devant un bouquet de roses sauvages qui bordait un jardin et brouter de belle gueule l’ornement. Puis soudain elle leva la tête, ses oreilles pivotant dans tous les sens et s’en alla, joueuse, au triple galop. On la vit qui grimpait sur le pont numéro quatre et empruntait la cour des Héros jusqu’à la place de l‘Opale ou une bande d’ivrognes émerveillée tenta de l’arrêter en rigolant comme des bossus. La licorne leur échappa, laissant dans son sillon un beau chapelet brun et fumant.

 

ErnostLagourmande Père & Fils, adresse sise Place du Vert Jus, était l’aboutissement d’une lignée entièrement dévouée à la cuisine et aux bonnes choses de la bouche. Du pâté d’anguille à la cerfade de menthe sauvage au cake pistache framboise en passant par la purée de patates douces aux trois épices, et au filet de bœuf forestier, le traiteur s’était fait une réputation telle que du Nortem aux cités libres du Septentrion on se faisait livrer par tonneaux entiers et à prix d’or ses roulades de poisson jaune et autres volailles farcies au porc d’octobre. La boutique, installée sur les trois étages d’un hôtel particulier qui en comptait quatre, au fond d’une vaste cour carrée et pavée où attendaient cavaliers et calèches de livraison, bourdonnait comme un essaim la journée et la soirée durant. Clients, commis, chef de partie, fébriles, bavards, s’agitaient devant et derrière des étals emplis de merveilles alimentaires. Montagnes dégoulinantes de choux salés farcis, saucissons de taureau, sangliers, saumons sauvages, terrines en croute de lapin du désert et ses épices de saison, pains de viande d’autruche confite au miel, figues fourrées salées sucrées, Pain des Morts serti de diamants en sucre candi, etc… Rien que le parfum qui s’échappait de la boutique alertait les sens les moins en appétit. Fin commerçant, ErnostLagourmande avait fait disposer des tuyaux en cuivre près des rôtisseries et des fours à pain qui dispensaient leurs bonnes odeurs épicées dans la rue. A l’entrée des hôtesses dans des robes bleues ardoises, tablier de coton blanc et cornette estampillée E.L distribuaient gratuitement des patiences, tartelettes et pâtés enveloppés dans du papier de soie sur lequel était inscrit des poèmes maladroits. ErnostLagourmande était un bon commerçant sans doute, un chef de premier ordre sans conteste mais cette ambition littéraire qu’il avait toujours porté bien au-delà de ses facultés. Trop admirateur des grands poètes et des bardes pour s’en libérer, il était gourd dans ses images et épais dans ses mots, Mais cette admiration s’était généralisée à tous les artistes de la plume, conteurs, ménestrels, auteurs de farces, qui le poussait à entretenir tout une bande de morts de faim, au sens premier du terme. Auteurs sans cachet, écrivaillons de platitude, poètes au rabais, conteurs bégayants, trouvères maladroits, avaient leur quartier dans les cuisines du maître où ils le gobergeaient de vers à sa gloire et celle du bel art contre tablées à l’œil. Cette passion pour les pique-assiettes scandalisait ses fils, Arnould et Gregor qui s’arrachaient les cheveux devant les sommes astronomiques qu’engouffraient les voraces en plaisir de bouche. Ce jour-là justement Gregor venait de tomber sur une note portant sur cinq mille taels de frais provenant des cuisines. Cinq mille taels père ! Saucisses, pâtillons, brochettes, tartes ! Père ce n’est plus possible ! Gregor  Lagourmande était petit, les traits aiguisés, la voix et le regard énergique qui toisait son père, mastodonte majestueux de six pieds demi, dans sa vêture blanche de maître cuisinier, ruban de soie noire autour de sa vaste taille, coiffe soufflet mollement penchée sur son épaule. Autour d’eux l’habituel ribambelle d’amuseurs qui se régalaient, mines curieuses, rigolardes, coutumiers qu’ils étaient des éclats du plus coléreux des deux frères, quand entrèrent en scène Irwin et sa bande. Réflexe de petite gens marouflée de voyou, ils avaient choisi de faire le tour de la boutique plutôt que de devoir fendre la foule huppée qui se pressait à l’intérieur, et puis fallait qu’ils restent discrets après ce qui s’était passé. Les trois milords qu’étaient sortis de l’immeuble. A beugler qu’on leur avait volé leur licorne, même qu’un d’eux avait reconnu le grand, et sitôt carapaté en gueulant au fou. Poireau et Berny s’étaient bien marrés mais quand même fallait faire gaffe. Eh mais c’est Irwin ! Qui ? Le portier ! Le portier ? De la Cloche tu sais… un poète du tartignole entonna une des chansons populaires pour son voisin conteur à néant tout en se fourrant dans la joue un pilon de canard braisé. Ah oui mais bien sur les charrettes… ah, ah, oui comment oublier, Qui ? Irwin les Charrettes ? Coupa à l’autre bout de la cuisine un troubadour approximatif. Non Irwin tout court ! Lui ! Allons ne me dites pas que vous ne connaissez pas cette chanson c’est Daubère qui l’a écrite. Ah Daubère ce fifre aux vers sans tenue. Oh jaloux ! Intervint avec un sourire paternel le maître des lieux avant de se tourner vers la vedette. Messires que puis-je pour vous ? Annael. Oui eh bien quoi ? Où il est ? Eh bien je ne sais… qui est-ce ? Apprenti charcutier très doué, peut-être elfe. Un elfe charcutier  ah, ah, ah ! Eclata de rire un gnome tant par la taille que la plume. Mais c’est excellent ça j’entends déjà le récit, il est beau comme…. Ça suffit ! Aboya Gregor avant de se retourner sur le trio. On ne le connait pas allez maintenant dehors, c’est une cuisine ici par Ordo ! Irwin le considéra de ses petits yeux comme deux noyaux d’olive noire avant d’insister, grand comme ça, livrait à la Cour Neuve. Brun. Drôle de sourire. Mais non puisqu’on vous dit ! Ah mais si ! Intervint le second, Nathel, cousin de la famille. Mais travaillait pas… Un elfe charcutier reprit un autre en ricanant, et c’était quoi sa spécialité, la tripaille d’Alawayaetz mes couettes ! ? Non j’ai mieux la carotte sauce au sang de Tululë mon nez. Ils citaient des lieux sacrés elfiques. Ahah ah ah ! Messires, messires allons soyez charitable… Par les dieux ces petits doigts fins et pâles dans la saucisse aux herbes, railla un quatrième près de l’entrée. Que ça dût lui sembler éprouvant ! Elfe et saucisse, pourquoi l’image me parait si… Improbable ? Obscène, outrancière ? Excessive je dirais plutôt Pendant qu’ils galéjaient, Grégor ruminait. Vous êtes portier c’est bien ça ? Pas de réponse, Irwin avait lui-même repéré un poulet qui lui aurait bien dit. Ouais, ouais aussi fit pour lui Poireau. Pourquoi ? Foutez-les-moi dehors et on répondra à toutes vos questions.  C’est un scandale, au secours ! Je vais vomir ! Gregor, Gregor je t’interdis ! Cette farce a assez duré père ! Vos amis nous ruinent ! Deux, sous chaque bras, déposés délicatement dehors comme des statues votives mais paniquées, Irwin ne se fit pas prier pour démontrer de son talent à faire le vide. Les couillons de la plume s’égayèrent au second passage, quand l’un d’eux tenta en vain de se défendre, lançant sur le rouquin un rouleau à pâtisserie qui rebondit contre sa poitrine. Rien que sa mine préambulait la catastrophe, Ils débandèrent comme une nuée de moineaux en poussant des petits cris outrés, et des imprécations d’impuissants. Grégor se retourna sur la pièce enfin vidée l’oeil brillant d’enthousiasme. On vous écoute les gars, c’est quoi le problème ?

 

La licorne se tenait sous un quart de lune, silhouette magique au pied de la statue de marbre et d’argent qui ornait la place de l’Opale. Une sculpture figurant un orgueilleux navire fendant la houle, œuvre d’un fameux artiste valeryan, offerte à la ville pour son bi centenaire. Sire Jennings ne décillait pas, bouche bée, confortablement assis dans une chaise à porteur, il avait hasardé un œil derrière les rideaux de velours bocardés en entendant les porteurs s’exclamer. Par Ordo qu’est-ce donc que cette comédie !? Il avait été libéré dans l’après-midi, le temps d’un bon bain, de se scandaliser à son club, trousser à la va vite une servante, il était de retour à Ni Diebr. Il y avait gagné, bu, fumé, en compagnie de son écuyer Jabot qui se tenait présentement devant lui et regardait lui aussi la licorne. Messire c’est Baemos ! Ne dis pas de sottise voyons, il parait qu’on en trouve dans le Septentrion nord, ma foi leurs cornes sont de puissantes reliques, allons l’attraper. Mais sire ! Le chevalier s’extirpa de la chaise et s’approcha d’un pas assuré vers la statue. La licorne ne bougeait pas, exception faite de ses oreilles. Tout doux ma belle, tout doux. La licorne poussa un hennissement contrarié. Messire attention c’est magique ces bestioles-là ! Allons ce n’est qu’une licorne ! Répondit le chevalier en posant les mains sur la crinière nacrée. Soudain l’animal détala. Trop tard, ou trop tôt, Jennings se retrouva accroché à son encolure, impossible de lâcher sans se fracasser sur le pavé. Il tenta de hisser son corps massif pris par l’oisiveté, une fois, deux avant d’y parvenir de travers alors que la licorne détalait par là où elle était venue, pont des Baisers. Jusqu’aux Bambous.  Se débarrassant finalement de son fardeau en traversant la vitre d’une taverne où elle sema une belle pagaille avant de défoncer la porte de derrière et de s’enfuir avec des hennissements scandalisés.

 

C’est une légende, et les dragons ont disparu depuis longtemps ! Les marins des Sept Mers disent le contraire. Allons il faudrait qu’il y ait une terre sur les Sept Mers pour y voir des dragons, réfléchis ! J’ai entendu un capitaine dire qu’il y en avait une mais qu’on ne l’avait pas encore découverte. Foutaise ! Il faut que tu t’empares de ces documents. Le géant est après moi. Et alors, ce n’est pas le premier non ? Si j’avais su, j’aurais dû l’occire la première fois que je l’ai approché. Allons ça suffit, fait ce que je te dis. Vous savez ce qui se passera si elle me découvre. A toi de faire en sorte que ça n’arrive pas. Ou mais si ça arrive quand même ? Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, tue-la.

 

La rue était silencieuse, l’étage éclairé à hauteur d’un salon chargé d’une vaste bibliothèque qu’on apercevait dominant les meubles et la silhouette penchée sur un ouvrage. L’entrée était gardée par une lourde porte armée d’une solide serrure. Qu’Irwin arracha sans trop de raffut, entrant en catimini à la queue leu leu dans le bâtiment cossu. Beaucoup moins discrète fut leur entrée dans le logement de maître Cranewell, notaire de son état, Irwin l’assurant d’un coup de pied sauvage qui envoya valdinguer la porte d’entrée en mille morceaux. Toc, toc ! Chantonna Poireau à sa suite. C’est les huissiers, plaisanta Berny, c’est pour l’addition. Cranewell en avait lâché son livre. Qui êtes-vous !? Que me voulez-vous ? Annael, où est-il ? Gronda le grand. Qui ? Il n’avait plus le temps pour ces affaires-là. Le notaire poussa un cri et se retrouva plaqué contre le plafond de son salon. OU!? Par les dieux je vous jure que…. Au premier coup la peinture du plafond se fendilla, au second un peu de poussière chu sur le tapis raffiné. Mais je… Au quatrième coup, alors que le plâtre glissait sur son crâne l’elfe commença à voir des étoiles, son dos en compote, il n’est… n’est… Il est parti ! Où !? Je ne sais p…pas ! Laisse tomber ‘rwin on va l’emmener par chez nous pa’ le f’ra chanter si tu veux ! Le notaire était couleur d’écrevisse cuite à force d’être aplati contre le plafond. Irwin le lâcha brusquement, le laissant s’écraser sur le tapis ostranien vert et bleu piqué de motif rouge. Une scène de célébration à la gloire du Pain de l’Esprit à laquelle il ne fit pas attention. AU SECOURS ! Hurla soudain Cranewell avant de se prendre un dernier coup sur la tête de Poireau qui l’acheva net. Ils ressortirent presque comme ils étaient venus, un tapis roulé sous le bras d’Irwin, à tapinois dans les rues des Remparts jusqu’au pont des Oies, devant lequel se tenait fièrement la licorne. Bah c’te merde alors ! S’exclama Poireau. C’est quoi c’te bestiole ? C’est une licorne qu’t’es bête, fit Berny en haussant des épaules. Hein ? Même pas vrai que ça existe les licornes ! Pfff bien sûr que si ! Hein Irwin ! Même qui en a dans le Septentrion nord. Comment tu sais ça toi, répondit Poreau outré. C’est un chevalier qui m’la dit. Irwin laissa choir le tapis et son contenu et s’approcha un sourire bienveillant sur sa face de ravin. La licorne le laissa faire, l’œil curieux, les oreilles en arrière. D’une main délicate, Irwin défit les sangles de cuir qui attachait la corne à son front. Le cheval repartit avec un hennissement de joie et disparut en filant devant eux par le pont. Ah tu vois que ça existe pas ! S’écria Poireau alors que l’animal disparaissait dans la brume. Pff même que si ! C’est pas parce que celle-làc’est pas une vraie que ça existe pas, hein Irwin !?

 

Planck ! 5

Mais que se passa t-il pendant les dix sept heures durant lesquels Montcorget fut pour ainsi dire absent de cette histoire ? Et bien pour commencer, en découvrant la disparition du comptable, Giovanni Fabulous se mit à trembler à la façon d’une gigantesque portion de gelée anglaise posée sur un tambour, puis à chevroter dans une langue semble t-il connue de lui seul. Après quoi il passa la suite au peigne fin, cherchant sous le lit, derrière les rideaux, dans les tiroirs, et même dans ses propres poches, sous les yeux consternés de Berthier, Radji et Dumba. Ceci avant que finalement il n’explose et n’ordonne dans une langue plus intelligible qu’on parte à la poursuite du comptable, le retrouver coûte que coûte et vivant. Radji et Dumba disparurent de la suite en un battement d’œil. Berthier resta seul devant le fulminant géant et son chapeau andalou. Il soufflait comme une forge soulevant sa voilette à chaque expiration, on devinait le tarin formidable au bruit qui en sortait. Ses petites mains s’ouvraient et se refermaient en mesure, Berthier n’avait jamais vu ça et pour une première journée c’était beaucoup. Tout d’un coup le décalage horaire, le voyage et les émotions diverses et variées qu’il avait vécu depuis qu’il était parti chercher de la glace, lui tombèrent dessus avec le zèle d’un parpaing. Il s’effondra dans le canapé, verdâtre, Fabulous se précipita aussi tôt sur lui.
– Vous êtes malade ?
Il l’attrapa par les épaules et se mit à le secouer avec force.
– Oh dites-moi que vous n’êtes pas malade, dites-moi, oh s’il vous plait pas vous, pas encore, s’il vous plait !
– Mais non, je suis juste fatigué, lâchez-moi bon Dieu !
Il obéit le laissant brutalement retomber dans les coussins et se mit à gémir.
– Oh il ne faut pas je rate cette mission, oh non ! si non… si non… oh la, la… vous pouvez pas savoir…
Instinctivement le commercial reconnu dans sa voix l’anxiété du cadre devant la responsabilité. Ce n’était pas tant qu’il connaissait ce sentiment qu’il le comprenait, parfois il lui arrivait lui-même d’être anxieux à l’idée de ne pas pouvoir faire son caca de dix heures à cause d’une réunion.
– Allons, ne vous en faites pas, je suis sûr qu’il n’a pas dû aller très loin, et puis vous savez, on a jamais licencié quelqu’un parce qu’il avait perdu un employé d’une autre entreprise, vous ne pouvez pas être responsable de tout hein !
Mais le géant ne se calmait pas.
– Oh non vous ne pouvez pas savoir, ils vont me renvoyer dans la savane !
– La savane ? En Afrique ? c’est là où vous travailliez avant ?
Ce qui se passa ensuite fut plus étrange, car pendant la seconde qui suivit Berthier eu la très nette impression que Giovanni Fabulous avait barri.
– Euh… oui, oui en quelque sorte… Euh écoutez, je ne peux pas rester, je vais informer le palais que l’entrevue aura lieu plus tard…
Et avant que Berthier n’ait le temps de protester, il était partit. Berthier haussa les épaules, n’y comprenant rien, et s’en fut dans sa chambre sombrer dans un sommeil qu’il espérait réparateur.

Raoul, à quatre pattes devant le lit, le regarda dormir un long moment, conscient que quelque chose clochait. Il avait beau faire, beugler, grogner, gonfler des naseaux et foncer sur tout ce qui bougeait, son incidence sur le monde était nulle. On ne l’entendait pas, on ne le sentait pas, pire, on ne le voyait même pas. Quand on a passé sa vie à suivre les rayures des zèbres parce qu’on est soi-même myope comme une taupe, ça fiche une claque. Pourtant dans l’état intermédiaire qu’était le sien Raoul était capable de voir et de croire tout ce qui échappait aux vivants et aux morts quand ils se contentaient bêtement de pourrir dans leur tombe, leur boulot, leur vie. Et ce qu’il percevait du monde était pour le moins si ahurissant qu’il se demandait s’il n’était pas entrain de devenir fou. Bien entendu la notion de folie est assez vague dans l’esprit d’un ruminant, disons qu’elle se situe par rapport à un schéma type de comportement et d’action séculaire dont le bovidé ne prend généralement conscience que lors de l’accouplement, à l’heure de la migration, après la mastication d’ergot de seigle ou de farine animale, mais en l’état Raoul devait bien reconnaître que tout ce qui avait fait son quotidien avait basculé dans l’étrangeté. Ignorant de toute forme de relativisme, indifférent à la philosophie, il ne pouvait évidemment concevoir que le monde puisse vaciller d’une façon ou d’une autre, quand bien même il avait un moment donné cherché la porte ou la fenêtre qui claque, tout en se demandant : a) qu’est-ce qu’une fenêtre ? b) qu’est-ce qu’une porte ? c) pourquoi Planck ! ? Car il va sans dire que pour Raoul et une grande majorité de gnou – humain compris, beaucoup d’être humain sont des gnous qui s’ignorent – la réalité est unidimensionnelle, pas question de maille qui saute, de tissus du réel ou d’autre métaphore de la même eau. En cela Raoul rejoignait Honoré Montcorget, sous ses sabots c’est la terre, là c’est un bipède, nulle part de l’herbe à brouter. Cependant, si pour Honoré Montcorget il n’y avait rien d’extraordinaire à trouver un tapis ou un lit dans une chambre d’hôtel, encore aurait-il fallu que pour Raoul la notion même de chambre ait le moindre sens. Aussi il avait bien du mal à comprendre pourquoi la terre était en bois, le zèbre était tout plat, et qu’est-ce que c’était que ce rocher mou sur lequel était couché le bipède. En fait la seule chose qu’il lui avait semblé presque quotidienne ou pour le moins connue c’était Giovanni Fabulous lui-même. Comment se l’expliquait-il ? il ne se l’expliquait pas, il pouvait voir ce qui était invisible au regard de Berthier – ce dont il n’avait bien entendu aucune conscience – il était certain d’avoir déjà vu cette gueule là quelque part, mais quant à se souvenir où et quand…
Le gnou, peu habitué à se poser des questions aussi abstraites, et en vérité à se poser des questions en général, était, à son insu, entrain d’élargir son esprit aux forceps. Or le trait commun à tout esprit prenant conscience est généralement un sentiment de grande solitude, de celle qui vous pèse quand, parvenu au sommet, l’on se rend compte que l’on ne peut y tenir à plusieurs. Et que signifie la solitude pour un animal ataviquement grégaire ? Le danger, la peur. Seul, le gnou ne pouvait rien contre le fauve, seul il était nu dans la prairie, nu et aveugle, et puisque de la peur à la colère il n’y a généralement qu’un pas que franchissent sans le moindre doute des cerveaux plus sophistiqués, toutes les pensées et les contradictions qui tourmentaient Raoul ne se cristallisèrent plus qu’une sur une seule chose : la vengeance.
En tout état de cause l’individu doué de raison pourrait avancer que la vengeance est une expression exclusive de l’âme humaine, si tant est que l’on adhère à la notion d’âme et surtout si l’on envisage que le bipède puisse avoir la moindre exclusivité sur le monde animal. En tout état de cause l’individu doué de raison n’a jamais empêché son chat de pisser sur les rideaux, sans quoi il ne s’avancerait pas à affirmer de pareilles inepties. L’observation d’un greffier contrarié ne pissant plus qu’exclusivement sur les rideaux soumet généralement l’homme à cette triste et terrible constatation, mais non moins parlante : il n’est pas seul à le manger froid.
Ainsi fait, tout plein de ce qu’on pourrait appeler un sentiment de vengeance, l’esprit confus de Raoul ne se concentra plus que sur un point, faire payer son désarroi à celui qui l’avait sortit de son sommeil monotone : Honoré Montcorget.
Ainsi fait, le comptable, pour le moment absent, avait réussi, en dépit de tous ses efforts pour s’exclure de l’esprit globalement plus complexe de ses congénères, à éveiller celui d’un gnou, pas beaucoup moins tangible que ne l’était le comptable dans la vie courante et guère plus curieux que lui de connaître un autre mode de vie que le sien.
Restait à assouvir cette vengeance, ce qui en l’état, et quoique Raoul n’aurait pas employé cette expression, était une autre paire de manche.

A son réveil François Berthier eu le sentiment désagréable que le monde qu’il avait jusqu’ici connu avait non moins basculé dans le bizarre. Les souvenirs de sa journée, l’étrange accoutrement du représentant de la D-Mart et sa non moins étrange réaction devant la disparition du comptable, lui faisaient soupçonner un dérapage incontrôlé de son existence dans un paysage qui pour tout dire ne lui évoquait plus trop des vacances de rêve mais des emmerdes à rallonge. Phénomène de conscience pour le moins troublant pour un individu qui jusqu’ici et depuis son adolescence était parvenu à glisser sur tout, laissant les soucis existentiels à plus courageux que lui. Trouble qui le mettait d’autant mal à l’aise qu’il ne savait qu’en faire. Trouble qui se renforça quand il découvrit dans sa suite un individu à blouse blanche occupé, sous la surveillance de Dumba et Radji, à inoculer un liquide transparent dans la jugulaire du comptable. Tentant de s’accrocher aux évidences, et constatant l’état pitoyable de son collègue, il s’enquit de ce qui s’était passé. La réponse sibylline de Radji ne l’aida pourtant guère à y voir plus clair.
– Lui en prison.
La tonalité teutonne du médecin dont l’expression faciale évoquait la rigueur d’une guillotine ne l’invita pas pour autant à prendre l’ensemble à la légère.
– Ne fous inguiédez bas, dans guelgues heures vodre kollègue aura dout oublié, ja !
Après quoi il observa à son tour le sommeil d’Honoré Moncorget et n’y trouva aucune réponse satisfaisante. Le besoin atavique des êtres humains de se rassurer par n’importe quel moyen et qui pousse les uns à la recherche tandis que les autres se plongent dans l’oubli, entraîna Berthier à s’abîmer devant la télé et au fond de quelques verres d’alcool fort auxquels il se garda bien cette fois de chercher à y ajouter des glaçons. Dix heures plus tard, faute de réponse rassurante sa gueule de bois et ses yeux bouffis lui offrirent néanmoins la certitude que certaines choses demeuraient intangibles, aussi intangibles en apparence que le mauvais caractère de son collègue qui se réveilla, certes oublieux de ses mésaventures, mais le corps douloureux et les vêtements en piteux état.
– Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que vous m’avez fait ?
– Moi rien, apparemment vous avez été en prison.
– En prison ? Moi ? Ne dites pas n’importe quoi ! J’ai été attaqué pendant mon sommeil !
– Non, non je vous assure, je n’ai pas bougé d’ici. Vous avez disparu hier, ils sont partit à votre recherche, quand vous êtes revenu vous étiez dans cet état.
– Ah oui ? lança Moncorget en bombant le torse, et pourquoi je ne me souviens de rien ?
– Un médecin vous a fait une piqûre.
– Un médecin ? Quel médecin ?
– Je ne sais pas, un médecin je vous dis, répondit avec lassitude Berthier qui avait l’impression qu’un train à grande vitesse lui traversait le crâne.
– Et comment vous savez que c’était un médecin ?
Berthier soupira.
– Il avait une blouse blanche.
– Imbécile ! cracha le comptable d’un air de mépris avant de se diriger vers la porte.
– Où vous allez ?
– Me plaindre au directeur de l’établissement !
– Je serais vous je ne ferais pas ça.
– Peuh ! Vous croyez que je vais écouter les conseils d’un ivrogne ! ? lança t-il une dernière fois en jetant un œil critique sur les bouteilles vides qui traînaient devant la télé.
Berthier n’insista pas, il avait trop mal aux cheveux. Pour autant Montcorget n’alla pas très loin puisque juste derrière la porte se tenait Dumba et sa mitraillette en or.
– Laissez moi passer espèce de sauvage ! vitupéra le comptable.
A quoi l’intéressé répondit par un regard sépulcral qui incita hâtivement l’atavique prudence du comptable à aller déverser sa frustration dans ses appartements.

Ainsi si l’hérédité propre à chacun avait poussé un spectre à la vengeance, un commercial à la gueule de bois et un comptable au confinement forcé, le génotype fantaisiste qui semblait s’être emparé de l’île depuis sa lointaine découverte, les avait placés pour autant sur un pied d’égalité face à l’étrangeté de toutes ces choses que nous maîtrisons mal, voir pas du tout, quels que soient nos degrés de compréhension et que par convenance et sans doute ascendance, nous appelons le Grand Mystère de la Vie.

Quand le premier homidé capable d’articuler un début de pensée conceptuelle réalisa, par le biais de la diffraction de la lumière, que son horizon n’était pas plat mais arrondi, et tout en même temps conçu que le gigantisme de celui là n’était rien par rapport à l’écrasante démesure du ciel qui le capitonnait dans ses interrogations nouvelles, il y eut certes un Planck ! de belle allure mais surtout il commença à se demander si tout cela avait bien un sens et si oui lequel. Au terme d’un progrès relatif, et faute de terme plus approprié, il fourra toutes ces questions sans réponse sous la bannière du sacré. Ce qui n’expliquait rien mais laissait toutefois entrevoir qu’il y avait forcément une explication, qu’on lui livrerait bien entendu s’il obéissait scrupuleusement à des rites. Il se mit aussi tôt à poursuivre des actions en complète rupture avec son passé, comme d’enterrer ses morts, s’orner d’étui pénien, fabriquer des objets inutiles mais qui pour autant transcendaient sa curiosité et exorcisaient toutes les peurs que lui inspirait le fameux mystère. Autrement dit, il se civilisa. Est-ce à dire que Raoul, Berthier et Montcorget accédaient à leur manière à une forme supérieure de civilisation ? Pas vraiment non. Raoul pour les raisons qu’on se doute était encore loin de toute forme de progrès ou d’organisation. Il observait le comptable avec des yeux furieux et tentait parfois de lui faire sentir la pesanteur de ses kilos, mais plus il essayait, plus il déprimait. Quant à Berthier et Montcorget, eux-mêmes produits banals d’une société satisfaite qui n’avait trouvé aucune issue dans ses idéologies et pas même dans ses croyances, ils réagissaient devant le Grand Mystère à l’instar de la plus part des humains modernes, attendant passivement en tripotant les jouets que leur société d’ennui leur avait laissés. Berthier s’enferma dans sa chambre avec son Discman et Montcorget se posta devant la lucarne.

« Quoi ? Mais il est hors de question que je mette ce masque ! » brailla Honoré Montcorget quand, quelques heures plus tard, Giovanni Fabulous et ses suivants les conduisirent au palais de sa Majesté Président Docteur et Grand Sage Papillon – plus communément appelé dans les journaux SMPDGS Papillon –
– Croyez-moi, ça vaut mieux, l’incita Fabulous en lui tendant une nouvelle fois le masque, sa majesté est très sensible à ce sujet.
– Quel sujet ? s’enquit Berthier qui avait mit le sien sans se formaliser.
– Eh bien la grippe aviaire, et tous ces nouveaux virus, mais ça c’est à cause de ce livre que l’on a offert à Madame Rubstein… on y parlait de cette stratégie que les premiers colons américains avaient utilisé pour éliminer les indiens.
– C’est pour ça que vous portez cette voilette en permanence ? demanda naïvement le commercial.
– Euh… oui, oui…
– Madame Rubstein ? grogna Montcorget dont la méfiance s’éveilla instantanément, qui c’est celle-là ?
– Quoi ? vous n’êtes pas au courant ? Eh bien la directrice de la Zorzor Academy !
– La quoi ? fit Montcorget qui avait balancé le masque au loin.
– Vous n’êtes pas au courant de ça non plus ? s’étonna Giovanni Fabulous.
– Non.
– Mais à quel genre d’entreprise appartenez-vous ?
– Je commence à me le demander, grommela Montcorget. De toute façon je ne mettrais pas ce truc !
Fabulous l’observa quelques secondes et puis fit un signe discret vers Dumba et Radji. En un instant les deux hommes lui tombaient dessus et lui collaient le masque de force, après quoi Dumba tapota sur le bout du masque et lui fit comprendre ce qui l’attendait s’il l’ôtait. Montcorget jeta un œil circonspect à la mitraillette et se tenu coi.
– Bien, veuillez patienter, nous allons prévenir sa seigneurie de votre présence, expliqua Fabulous avant de quitter les lieux avec ses hommes.
Le palais avait été bâtit à l’instar de la nation qu’il représentait, à la façon d’un mille feuilles lentement dressé au grès des volontés de ses occupants. Couches successives d’architectures, assemblage hétéroclite d’un mauvais goût surréaliste, et qui par endroit semblait défier les lois de l’équilibre et de la gravité universelle mais le plus souvent interrogeait le visiteur sur le sens exact des proportions chez le bâtisseur zorzorien. Une sorte de fusion hasardeuse fait de baroque espagnole et de gothique flamboyant, de minarets orientaux et de toits de pagodes autant inspirés par l’Art Nouveau que le Rococco, le tout retravaillé selon les critères monumentaux du réalisme socialiste et récemment – depuis que sa SMPDGS s’était entiché de culture française – orné d’ajouts inspirés du château de Versailles, comme cette reproduction gigantesque de la galerie des glaces et dans laquelle ils se trouvaient présentement.
– Remarquez c’est bien imité, fit Berthier en admirant sous ses pieds le parquet à chevron en bois mauve. C’est juste cette fontaine à eau, ça jure un peu non ?
Montcorget lui aurait volontiers fait remarquer qu’il se fichait éperdument de son avis sur la décoration intérieur, quand le fil de ses pensées fut brutalement interrompu par «pump and Circumstances » craché par les 743 baffles deux fois 100 watts dissimulés dans la galerie. Après quoi deux rangées de six hommes casqués et bottés surgirent d’une porte au pas cadencé avant de s’immobiliser devant eux et qu’un nain se mettent à brailler avec cette voix énorme propre à ceux que la nature oblige à en faire deux fois plus :
– PROSTERNEZ-VOUS O MORTELS DEVANT LE SOLEIL LEVANT DE LA NATION, L’ESPOIR DES DIEUX, LE PERE IMMACULE DU PEUPLE, SA MAJESTE PRESIDENT DOCTEUR ET GRAND SAGE LOUIS-ARCHIBALD PAPILLON !
L’intéressé apparu marchant d’un pas lent et digne au bras d’une grosse femme trop maquillée croulant sous une vitrine de bijoux, entouré de Fabulous, Radji, Dumba, et d’un majordome masqué retenant trois chihuahuas et de deux caniches noirs pomponnés du dimanche. Il était vêtu d’une veste bleu turquoise et d’une casquette de yachtman, le cou noué d’un foulard criard, il portait un pantalon blanc à pince et des mocassins vernis et sur le nez une paire de lunette teintée mauve. L’ensemble avait l’air d’appartenir à quelque cirque ambulant. Tétanisé, Montcorget et Berthier les regardèrent s’approcher avec l’expression d’une poule surprise par un alignement de couteaux. En échange de quoi le nain poussa un cri furieux déclenchant instantanément les réflexes de la soldatesque. Trois soldats se jetèrent sur eux et les obligèrent à se prosterner, maintenant leur nuque sous leur talon, le nez écrasé contre le parquet.
– Eh bien, eh bien, je croyais les français plus soucieux du protocole, Monsieur Fabulous ces gens sont fort mal élevés.
– Que voulez-vous majesté le respect se perd de plus en plus !
Pour la première fois Montcorget et Berthier émirent la même opinion :
– Grmblfff !!!
Ce qui, une fois dessoudé du parquet, fut traduit comme suit par un Montcorget fou de
rage :
– Mal élevé ? Non mais je vais t’apprendre moi espèce de roi nègre !
La conséquence immédiate de cette subite et franche rébellion fut un hurlement poussé par la grosse dame. Ce n’était pas tant ce qu’il avait dit, elle ne comprenait pas un traître mot de français, que le fait qu’il ait arraché son masque dans l’élan.
– Majesté, majesté ! éructa t-elle en allemand en le désignant du doigt. Les miasmes ! Les miasmes !
S’en suivi une non moins franche pagaille. Les soldats qui ne comprenaient rien à l’allemand mais savaient reconnaître un danger quand il se présentait, se jetèrent pour moitié sur Montcorget, tandis qu’une autre moitié repoussait sa majesté et son cortège comme s’ils avaient été la cible d’un tireur fou. Le majordome s’enfuit en traînant les chiens derrière lui, Fabulous poussa un barrissement scandalisé et Berthier se retrouva comme une portion de flanc au milieu d’un champ de bataille. Selon toute logique le crâne du comptable allait dans quelques instants s’éparpiller sur le parquet mauve. Raoul, qui avaient suivi la bande jusqu’au palais, s’invitant dans la Mercedes 500 SL, observait l’instant avec un délice qu’il n’avait pas du mal à s’expliquer, quand bien même il ne comprenait pas le pourquoi de la question, ni le moyen qu’on allait utiliser pour lui donner une issue, à savoir deux balles de 9mm. Mais la logique semblait ne pas avoir été récemment invitée au Zorzor.
– Ca suffit ! aboya sa majesté,
Soldats et gnou jetèrent à sa personne le même regard contrarié. Ecartant sa garde de son chemin d’un geste autoritaire, il marcha sur Montcorget et ses bourreaux tel Jules César s’en revenant de Gaules.
– Lâchez-le !
Les soldats s’écartèrent, laissant le comptable se relever, le visage congestionné, les yeux arrondis par la terreur, son masque en bataille. Sa majesté le toisa quelques secondes puis fit :
– Roi nègre hein ?
Montcorget ne sut quoi répondre. Sa majesté lui redressa son masque sur le nez puis fit signe à ses hommes. La troupe encadra le cortège et tous s’en furent. Le silence qui suivit était de ceux qui succède à l’ouragan, quand on réalise le ravage et que le cœur bat toujours. De ceux qui vous font balbutier un «pourquoi moi ? » puis vous abandonnent devant un mystère de l’existence, souvent contesté, comme tous les plus grands mystères et pas moins étudié, disséqué, de la foi au philosophe, de la loi de Murphy à la constante de Planck -dit également chez certain physicien facétieux : « le point h du cantique » – : le destin.
Puis une voix lointaine et fluette fit :
– C’est très intéressant.
Giovanni Fabulous n’avait pas quitté la galerie, debout devant eux comme une statue un peu démente qui de derrière sa voilette semblait les scruter comme on scrute l’insecte. Montcorget l’assassina du regard.
– De quoi ? bougonna Berthier.
– Eh bien il ne l’a pas tué comme l’autre.
– L’autre ? Quel autre ? grincèrent en chœur les deux français.
– Vous n’êtes pas au courant ? Votre prédécesseur ! Je croyais que votre entreprise vous avait prévenu, à la D-Mart c’est ce que nous faisons toujours !
– Prévenir de quoi ? chevrota Berthier qui n’osait comprendre.
– Eh bien des risques !
Berthier déglutit et se tourna vers Montcorget espérant sans doute un secours, mais de ce côté là on faisait maintenant l’autruche. Montcorget n’était pas étonné, et encore moins si on lui avait dit que le roi nègre avait mangé le collègue, son naturel avait reprit le dessus avec d’autant de force que la nouvelle renforçait d’un coup toutes ses convictions. Berthier déglutit à nouveau.
– Mort ? Morin ?
– Eh oui, vous vous rendez compte, il a éternué !

Il fallut un moment pour que Berthier intègre l’information et l’examine sous un semblant de rationnel, un moment et quelques verres que lui prodigua Fabulous à la terrasse d’un bar de la capitale.
– Vous voulez me faire croire que Morin est mort parce que cette bonne femme a lu un bouquin !
En effet l’idée pouvait être quelque peu étrange pour quelqu’un qui ne lisait même pas l’annuaire, mais au fond, s’il y réfléchissait bien se massacraient tous les jours des quantités d’individus uniquement parce qu’ils n’avaient pas la même façon de lire le même Coran.
– Mais non, pas du tout je n’essaye pas de vous le faire croire, pourquoi vous mentirais-je ? s’exclama Fabulous sur un ton indigné.
Visiblement certaine convention de langage lui échappait complètement.
– Euh… non… non je veux dire….
Mais ce n’était pas facile de s’expliquer avec une voilette située à deux mètres au-dessus de vous.
– Non laissez tomber… je voudrais juste comprendre une chose, c’est quoi cette bonne femme ?
– Je vous l’ai déjà dit, la directrice de la Zorzor Academy.
– Oui j’ai compris, mais c’est quoi exactement, une école militaire ?
– Hein ? Mais non ! Je ne comprends pas, vous ne savez pas non plus ce qu’est la Zorzor Academy ?
– Non.
– Eh bien, eh bien, je serais vous je ne féliciterais pas les dirigeants de votre entreprise.
– C’est pas dans mes intentions, grinça Montcorget en jetant un œil suspect au liquide blanchâtre qui flottait dans son verre.
– Bon, je crois qu’il est grand temps que vous veniez avec moi. Il fit signe à Radji qui attendait près de la Mercedes non loin.
– Où ça ? s’enquit Berthier
– En route, nous partons pour le Village !

Gourmandise

Milan contemplait avec la ferveur d’un converti, le paquet de spaghettis posé devant lui qu’un rayon de soleil venait frapper depuis l’unique fenêtre de la pièce. Honorant les sentiments qu’il nourrissait à l’endroit de ce kilo de pâtes, les scintillements du cellophane habillaient les longues tiges blondes d’une lueur aurifère; tant, qu’un examen hâtif eut leurré n’importe quel visiteur un peu distrait et donné l’illusion que le vieil homme était, en réalité, le gardien de quelque fabuleuse fortune. Des spaghettis tout à fait ordinaires, fabriqués en Lybie, mais qui néanmoins s’ils n’avaient pas valeur d’or revêtaient, au coeur du vieux Milan, l’habit délicat et joyeux d’un trésor enfantin.

Sur la moitié de l’emballage courait une large inscription curviligne, de style koufik, ponctuée d’un épi de blé simplifié. Sigle qui n’était pas sans lui rappeler les gerbes virilement empoignées des ouvriers des bas-reliefs de l’Hôtel de Ville et qui, désormais, gisaient en débris parmi les cadavres et les carcasses incendiées.

Le paquet reposait sur une petite assiette à la courbe approximative et au rebord ébréché, trônant au milieu d’une table en bois vermoulu, plantée au fond d’une pièce à peu près nue, dont le plancher et le plafond étaient à demi défoncés. Dans un coin de la pièce, attendaient un seau d’eau, un réchaud, quelques grammes de margarine, une passoire artisanale et une casserole cabossée, rafistolée de clous. Il était assis sur un tabouret bricolé et pouvait entendre au loin tonner les canons.

La fenêtre, par laquelle le soleil fêtait son trésor, était brisée et plus rien ne retenait le vent de venir charrier ici les remugles de poudre et de mort qui flottaient au dessus des rues. Fumet mêlé d’un relent de moisi émanant des murs à demi pourris et qui avait désormais pour lui, l’odeur du quotidien. Les volets avaient été arrachés et du rebord ne subsistait plus qu’une vague et courte plate-forme de béton noirâtre sur laquelle reposait un pot de fleur; duquel s’élevait, triomphante, une délicate touffe de basilic.

Car en dépit de tout, Milan avait conservé son goût des choses italiennes et au-delà de la simple idée que ces pâtes allaient lui offrir son premier repas depuis une semaine, elles avaient la vertu d’invoquer le plus doux des souvenirs, qu’un peu de basilic soulignerait d’une saveur sans égal.

Oubliant le désastre, il remontait dans le lointain catalogue de sa mémoire; au temps jadis des Jeunesses Communistes, où lui et ses camarades traversaient les frontières à la rencontre de l’Europe, célébrer le nom du Maréchal et glorifier sa politique.

Il avait navigué à bord des formidables tracteurs soviétiques sur les fleuves blonds des champs de blé de Silésie, il avait admiré la majesté mystérieuse du pont Alexandre II dans la brume glacée d’un hiver à Leningrad, il avait bu l’ouzo en chantant la révolution sous le soleil de Grèce… mais seule l’Italie brillait encore au sommet de son coeur. Ah qu’elle n’avait pas été sa joie de découvrir que son prénom était également le nom d’une grande ville Lombarde ! Et cette langue ! Si chantante et si cousine qu’il l’avait comprise sans jamais l’avoir apprise…

Soudain il revoyait la grande tablée de son adolescence au pied des oliviers de Toscane. Avec sa nappe bleue, éclaboussée des rayons du soleil qui dansaient au travers des branches odorantes. Il revoyait le visage joyeux de ses compagnons, il les entendait rire et chanter les chants partisans que leurs avaient appris les camarades italiens. Il sentait à nouveau le parfum des spaghettis et sa bouche retrouvait le goût du basilic, de l’huile d’olive et de la tomate fraîche. Le goût de vivre. Alors lui venait à l’esprit ces quelques vers de ce poème qu’il avait appris à l’école et qu’il récitait en français: Mon enfant, ma soeur, songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble ! Aimer à loisir, aimer et mourir au pays qui te ressemble ! … Et un sourire naissait sur son triste visage.

Le vieux Milan avait obtenu les pâtes dans un dispensaire de la Croix Rouge, négocié les quelques grammes de margarine, faute d’huile d’olive, avec un combattant de la rue d’en face et il avait amoureusement entretenu le basilic dans l’attente de pouvoir un jour, à nouveau, goûter au plus exquis des souvenirs. Rassemblant chacun des indispensables ingrédients au fond de sa masure, tel un architecte jetant les bases d’un grand oeuvre à venir, il élaborait ainsi dans son esprit, jour après jour, au fil toujours plus tenu des privations et des humiliations, l’édifice d’un espoir.

Lui qui n’était désormais plus le citoyen d’aucune nation, exilé sans exil, avait élevé une bannière à sa jeunesse sur le charnier des drapeaux. L’étendard italien, dont les trois couleurs étaient entièrement contenues dans ce simple plat et auquel, il manquait encore à ce jour, la touche indispensable de carmin. Or, justement, il y avait parait-il à quelques kilomètres de là un dépôt abandonné où l’on trouvait encore des boîtes de sauce tomate, fabriquées à Padou. Un miracle au milieu de cette désolation, un miracle auquel il voulait croire.

Marchant à petits pas traînants, il se dirigea vers ce qui restait du chambranle de la porte et sortit sur ce qui restait du palier. Quelques semaines auparavant, un obus incendiaire avait traversé les 6 étages de l’immeuble, tuant son dernier voisin et éventrant l’escalier. Ce n’était désormais plus qu’un colimaçon amputé au niveau du deuxième étage, béant sur un tas de gravas d’où s’élevaient telle une infernale denture, de menaçantes tiges de fer. Il n’y avait d’autres moyen pour descendre que de suivre les marches jusqu’à terme, puis de sauter le plus loin possible, pour ne pas s’empaler. Pour remonter, Milan avait récupérer un bidon de pétrole vide, qui lui servait d’escabeau et qu’il prenait toujours soin de ramener sur le palier, à l’aide d’une corde. Corde elle même accrochée à une tige métallique, dépassant du chambranle. Aussi, quand il fût dehors, il s’empressa de pousser le bidon dans le vide et attendit quelques secondes qu’un éventuel tireur embusqué se manifeste. Mais il ne se passa rien de la sorte et le vieil homme entrepris de descendre de ses ruines.

De nombreuses marches avaient été laminées par le choc et la charpente qui les soutenait était à demi carbonisée. Le vieil homme avança lentement, collé à la paroi criblée d’éclats de schnarpel auxquels ses doigts de paysan s’accrochaient tant bien que mal. Il y avait par endroits des trous si larges qu’il dût parfois lâcher le mur pour atteindre une marche moins abîmée, sans toutefois être assuré qu’elle ne trahirait pas ses pas sous l’impulsion du sort. Pour se rassurer, il s’imagina être sur la queue enroulée d’un dragon endormi, tandis que lui serait le Saint-George au visage d’or des icônes de son enfance.

Parvenu à destination, sautant pour ne pas s’abîmer sur les dents de fer, il se plaqua aussi tôt contre le mur de façade. Le bas de l’escalier le plaçait, comme le bidon, à la vue des tireurs et qu’ils n’aient pas tiré sur l’un pouvait signifier qu’ils espéraient abattre l’autre.

La rue était déserte. Dans les bouches béantes et aveugles des fenêtres d’immeubles qui s’alignaient de l’autre côté, il rechercha en vain, un petit éclat de verre, pouvant trahir la présence d’une lunette de fusil. Assuré que la voie était libre, il trottina dehors, jusqu’au prochain bâtiment.

Le dépôt où étaient entreposées les boîtes de concentré de tomate se trouvait à deux kilomètres, de l’autre côté d’une avenue ornée d’un cortège de chars qu’un récent bombardement avait immobilisé. Il fallait, pour y parvenir, contourner un champs de mines, se faufiler entre les ruines sans jamais se faire voir des miliciens et en prenant garde à tous les pièges qu’elles recelaient immanquablement, surveiller les fenêtres et surtout ne jamais s’arrêter. Car il savait que dès lors, le courage l’abandonnerait.

Entre ici et là bas, il ne rencontra que mort et désolation. Les cadavres étaient partout. Terrifiantes statues de chair disposées dans les rues, pendant des fenêtres, le visage éternellement figé dans la douleur. Hypnotisé par sa terreur, avançant avec la prudence d’un animal traqué, le vieux Milan répétait, interminablement, les mêmes vers de son poème conjurateur : Les soleils mouillés de ces ciels brouillés pour mon esprit ont les charmes si mystérieux de tes traîtres yeux, brillant à travers leurs larmes.

Les tanks étaient bien au rendez-vous dans leur habit funéraire, énormes cancrelats desséchés, longeant l’avenue. Quoique épuisé par sa longue marche sous le soleil, Milan entreprit au plus vite de grimper sur l’un d’eux, s’appuyant sur les contours d’un trou d’obus et posant ses mains sur le blindage puant encore le plastique et la viande brûlée. Derrière, s’érigeait quelques tours grises couvertes d’esquilles et d’éraflures.

Faisant le plus vite qu’il put, craignant toujours la présence de fusils à lunette, qu’il imaginait, sans peine, à l’intérieur des tours, il trouva le moyen de s’accrocher la cuisse sur un détail de fer, tranchant comme un rasoir. Mais l’heure n’était pas aux plaintes. Tout en boitant, il continua tout droit puis prit à gauche, dans une rue étroite, jusqu’à ce qu’il trouve un porche où se réfugier, quand soudain une Jeep chargée d’hommes armés s’introduisit à l’autre bout de la rue, roulant au pas. Prit de panique, Milan s’engouffra à l’intérieur du premier immeuble, bien contant d’y trouver un escalier à peu près en état qui le conduisit au second dans un appartement abandonné. Se précipitant dans un coin, près d’une fenêtre dentelée, il attendit que la voiture passe, ne pouvant réprimer le tremblement qui agitait les muscles de ses jambes.

Le bruit du moteur et les voix des soldats lui parvinrent avant que l’engin ne rentre dans son champs de vision. Il ne comprenaient pas ce qu’ils disaient et eut été bien incapable de savoir à qu’elle armée ils appartenaient, mais ça n’avait pas d’importance, il y avait longtemps, ici, qu’on ne tuait plus par idéologie. Son effroi fut donc totale quand il entendit distinctement les freins crisser et les soldats sauter du véhicule. Si totale que son corps, instinctivement, s’allongea le long du mur, tandis que ces yeux cherchaient désespérément une issue dans son dos. Il en vit une à deux pas de lui, ouvrant sur une autre pièce.

Rassemblant ce qui lui restait de volonté, il rampa, prenant bien garde de ne pas lever la tête et passa à côté. Dehors il entendait les soldats rirent et le verre de quelques bouteilles d’alcool tinter dans le silence funèbre de la rue. Par chance, la seconde pièce était éventrée sur tout un côté et la moitié du plancher descendait en douceur vers le rez-de-chaussé. Milan se laissa glisser, tout doucement jusqu’en bas, inquiet du roulis que firent le plâtre et les cailloux au passage de son corps et aussi tôt qu’il mit le pied à terre, pour la première fois depuis le début de son périple, couru jusqu’au prochaine abris.

Au delà, le monde n’était plus qu’un désert gris sur lequel flottait une brume stagnante et d’où surgissait à peine quelques restes d’une ancienne cité ouvrière. Un container métallique, laissé par les forces de l’O.N.U, et qui par il ne savait quel mystère avait cessé d’intéresser la guerre, brillait là, seul, surchauffé par un soleil blanc au zénith de sa journée. Personne alentour, pas d’armes ni d’armée, le dépôt de ses rêves ressemblait à un mirage.

Il y parvint épuisé, s’engouffrant sans précautions, accueillant son arrivée avec le sentiment que ces quatre murs d’acier le mettaient à l’abri du monde, comme s’il venait de découvrir le paradis sur terre et que rien ne pouvait l’atteindre.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté…

Les boîtes s’y trouvaient comme prévu. Deux piles de conserves de petite taille, d’un rouge profond, cernées d’une ligne d’or; couvant, telle de la braise, à peine éclairées par la lumière venant de l’entrée et que son corps saisi masquait d’une ombre gigantesque. Que c’était beau !

Oubliant toute prudence, il resta là, dans l’embrasure de la porte, fixant, incrédule, les pyramides sang et or qui s’imposaient à ses yeux et à son coeur de toute leur sobre majesté. Que c’était beau !

Lentement, les mains tendues vers le bonheur, les yeux écarquillés par la semi obscurité, il s’approcha, chassant un à un, devant ses pas, les mauvais souvenirs de son périple. Jusqu’à ce que plus rien n’existe, jusqu’à ce que tout disparaisse, cadavres, soldats et désastres, et qu’il tienne enfin entre ses mains une de ces précieuses petites boîtes.

– Pomodoro di Padova.

Que c’était beau, que c’était rond. Il répéta le mot, le faisant rouler dans sa bouche, en goûtant chaque intonation, savourant le savant roulement du r, la tendresse du m, l’aristocratique agencement des o, la discrétion des deux p qui sonnaient comme celui du mot volupté

« Tomates de Padou » ainsi annonçait l’étiquette en lettres noires et capitales, au dessus d’un petit bouquet d’olivier, délicatement dessiné. Et puis aussi : « Doppio concentrado di pomodoro. Peso neto 150 g. Prodotto in Italia, a norma di legge da ape 4 ». Et en bas, en tout petit : « Giaccomo e Frateli S.A. Padova, Italia. ». Il prononça tout, chiffres comme verbes, à haute voix, retrouvant dans la musique de ses souvenirs les mots enfouis depuis longtemps : « Roma », « Michelangelo », « Leonardo da Vinci »… Les injures aussi, les formidables bordées d’insultes que se lançaient les italiens dans leurs colères sans importance : « Mal educato ! », « Stronso ! » « Disgraciaze ! »,  » Va fencule rompe cazo ! » « Porca miseria ! ». N’est-ce pas que cela sonnait comme un feu d’artifice ? Comme une explosion de confettis, sous des lampions, à la tiède terrasse d’un café avec pour seul toit un ciel rempli d’étoiles ! N’est-ce pas ?

– A qui tu parles ?

La voix avait tonné dans son dos. Instantanément, il se figea, serrant contre lui sa précieuse petite boîte.

– OH ! Je te cause !

Ses jambes se remirent à trembler sans qu’il n’y puisse rien et sa bouche s’était soudainement asséchée.

– RETOURNE-TOI !

Faisant un effort surhumain sur lui-même, sachant qu’il n’avait d’autre choix, il s’exécuta dans un lent demi-tour, la conserve brillant dans le creux de ses mains, ses jambes propageant dans tout son corps les tremblements de peur.

– Approche !

Ce n’était qu’une silhouette noire se découpant dans l’éclatante lumière, une silhouette dont il devinait paquetage et fusil et qui le menaçait de sa voix sans appel. Profitant qu’il était encore dans l’ombre, il glissa la boîte au plus profond d’une poche de son pantalon tout en marchant vers son bourreau.

– Qu’est-ce que tu fous là ?

Il ne lui avait pas laissé le temps d’arriver, l’attrapant par une oreille et l’attirant dehors au milieu d’un groupe d’autres soldats.

– Qu’est-ce que tu fous là ?

Il l’avait jeté à terre et avait braqué un revolver sur sa tempe, hurlant l’éternelle question qu’ils posaient tous avant de vous tuer.

– T’es un espion ? Qu’est-ce tu fous là ?

Il ne savait pas quoi répondre, il n’y avait rien à répondre. Toutes les réponses se trouvaient au fond de ce hangar, étaient contenues dans ces fusils et ces visages pleins de mépris ou d’amusement pour le vieillard sans défense qu’il était.

Comment avait-il pu être aussi stupide ? Comment avait-il pu croire un seul instant qu’un pareil endroit ne serait pas gardé ? Dans cette ville où la plus petite réserve de sucre pouvait devenir l’enjeu de toutes les stratégies. Ne venait-il pas de risquer sa vie pour une misérable boîte de concentré de tomate ? Cette boîte qu’il sentait contre sa cuisse mais qui pesait sur sa gorge à l’égal de l’arme. Ici ? Où la nourriture était devenue une arme où un oeuf valait plus que la vie d’une famille ?

– Réponds enculé !

Milan ne pouvait s’arrêter de trembler, son esprit vidé, à genoux au milieu des tueurs. Il avait perdu.

– Ne me tuez pas.

La prière n’était qu’un murmure, un filet chevrotant noué et enroué, qui montait, plaintif du plus profond de sa gorge.

– Ne me tuez pas…

La prière prit de l’ampleur, plus suppliante, plus humble que jamais.

– Ne me tuez pas…

Elle se nouait et se dénouait, filait comme une longue plainte, faisant monter des larmes dans ses yeux vieux, usés et qui ne voyaient plus sur le sol à ses genoux, que les déchets qui l’en couvraient et les tâches de sang séchées.

– Ne me tuez pas, ne me tuez pas, ne me tuez pas…

Les soldats le regardaient amusés et silencieux. Il n’était rien pour eux, rien de plus qu’une vermine, un cafard, un rampant et ils se fichaient complètement qu’il fusse un espion ou non, ils ne voulaient pas le tuer, ils voulaient jouer. Soudain il éclatèrent de rire, le revolver disparût de sa tempe.

– Allez, fout l’camps le vieux.

Il était si hébété qu’il ne comprit pas ce que l’autre venait d’ordonner. Ne faisant aucun geste, les mains toujours entrelacées, les jointures blanchies, répétant l’incessante prière d’un homme qui entend déjà exploser dans son crâne la balle de revolver.

– FOUT L’CAMP !

Non, ce n’était pas possible, c’était un piège… Ils allaient le laisser s’en aller pour mieux le chasser. Ils attendraient qu’il se mette à courir et puis ils lui tiraient une balle dans la jambe, puis une seconde dans l’autre jambe. Ils le regarderaient ramper, hurler, riraient de lui et quand ils en auraient assez, ils l’arroseraient d’essence et craqueraient une allumette ! Pourquoi pas ? C’était bien ainsi qu’était mort son voisin d’en face, brûlé vif, non ? le soldat l’attrapa par le col et le dégagea du chemin, braquant à nouveau son arme vers lui.

– TU VAS T’EN ALLER BOUGRE DE CON ?

Fixant le canon de ces yeux effarés, sans autre choix, il repartit à reculons, prenant peu à peu de la vitesse jusqu’à leur tourner le dos et se mettre à courir avec une agilité qu’il ne s’était pas connu depuis des années.

Il courut tout du long, jusqu’au passage des chars et courut également bien longtemps après, au point que les coutures de ses chaussures finirent par éclater. Mais peu importe ses chaussures, ils n’avaient pas tiré, il était vivant et par dessus tout, il rentrait victorieux, la boîte de concentré de tomate ballottant au fond de sa poche. C’était un signe, Dieu voulait qu’il réussisse, Dieu avait pris pitié de lui, il voulait le récompenser de tous ses efforts, plus rien ne pouvait plus l’arrêter, ni les bombes, ni les balles… Dieu était avec lui.

Des meubles luisants, polis par les ans, décoreraient notre chambre; les plus rares fleurs mêlant leurs odeurs aux vagues senteurs de l’ambre…

Il parvint à sa masure la nuit tombée, rien ni personne n’avait rendu visite à ses provisions et le bidon était toujours à sa place. Souffrant d’un dernier effort il réussit à escalader le colimaçon, non sans laisser un peu de peau et de sang sur le tranchant d’un éclat et parvint chez lui saoul d’épuisement.

Plutôt que de sombrer, il se mit aussitôt à l’ouvrage remplissant la casserole d’eau puis la posant avec peine sur le réchaud. Au dessus de lui, il pouvait voir la nuée se voiler de bleu, de timides étoiles scintillants au loin. A l’extérieur le grésillement des insectes, le grésillement de la vie qui ne finissait jamais d’avancer, chantaient comme par un jour de paix.

Il avait mis le feu au plus fort et l’eau ne tarda pas à bouillir. Avec délice il y fit glisser une botte de spaghettis, fins et soyeux dans sa main, s’épanouissant dans le bouillonnement cristallin tel la chevelure d’un ange. Une épaisse vapeur blanche s’éleva de l’ustensile frémissant, il baissa la flamme et s’asseya contre le mur du fond, humant chacune des molécules d’eau qui venaient embrasser son visage extasié. Ah ce parfum de pâtes…cette odeur chaude de blé mouillé…

Les riches plafonds, les miroirs profonds, la splendeur orientale, tout y parlerait à l’âme en secret sa douce langue natale. Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Il récitait en chuchotant, les yeux mi-clos, d’une voix de gorge, rocailleuse, cassée par la fatigue.

Vois sur ces canaux dormir ces vaisseaux dont l’humeur est vagabonde.

Encouragé par cette vision il se leva et alla ouvrir la boîte de sauce tomate avec un éclat de schnarpel, qu’il tenait, la main rentrée dans sa manche. Taillant dans le métal avec la plus grande délicatesse, il entreprit de tordre le couvercle aussi parfaitement rond et doré qu’une aura de sainteté, pareille à celle qui épousait si bien le visage de Saint-George terrassant le dragon. La belle onctuosité du concentré de tomate apparu sous la feuille d’or, déroulant majestueusement son incomparable parfum cardinal. Milan ouvrit grands ses poumons, les yeux tout entiers fermés sur l’évocation. Lui aussi, à son tour, victorieux du dragon. D’un index prompt, il plongea un doigt dans la boîte, comme s’il s’agissait du coeur de la bête et le porta à sa bouche. La subtile saveur de tomate s’enroula autour de sa langue, se mêlant à la salive et, ruisselant sur le toit rose de son palais, s’évaporant en laissant derrière elle la traînée d’un parfum de pierres chaudes. Ah la sauce tomate de Padoue ! Rêveur, il retourna à sa place tandis que les spaghettis n’en finissaient plus de cuire.

« Al dente ! », il ne les voulait pas autrement; « al dente », littéralement « à la dent »; ni trop dur, ni trop tendre, juste à la limite des deux, entre le plein et le vide, complet, parfait… Mais était-ce possible avec ceux-là ? De vulgaires copies, des pâtes de Lybie, de ce désert où rien ne poussait, où les chants avaient la triste ordonnance des défilés militaires et les hommes l’air sombre des cortèges funéraires…

C’est pour assouvir ton moindre désir qu’ils viennent du bout du monde…

Au bout de dix minutes, convenant avec lui-même qu’il ne pourrait faire mieux, il les égoutta avant qu’ils ne soient trop cuits. Il versa ensuite quelques gouttes de sauce, mélangée à une noisette de margarine, tandis qu’un tendre parfum enveloppait ses narines.

Il y avait le blanc de l’innocence et le rouge des révolutions, le drapeau italien flottait presque sous son front, ne manquait plus qu’un dernier petit détail, couleur d’espoir.

Milan posa la casserole sur la table, se tenant les reins. La journée avait été dure et s’ils ne bombardaient pas cette nuit, il pourrait peut-être dormir un peu, après ce festin. Traînant des pieds, il se dirigea vers la fenêtre et les yeux fermés, caressa le tendre feuillage du basilic entre ses doigts, savourant à nouveau le destin tordu des branches d’olivier de sa mémoire.

Les soleils couchants revêtent les champs, les canaux, la ville entière, d’hyacinthe d’or; Le monde s’endort dans une chaude lumière…

Il n’entendit même pas le coup de feu, soudain une fleur noire explosa dans le ciel d’or de son adolescence, figeant son dernier sourire dans une impossible grimace, tandis que son crâne s’éparpillaient aux quatre coins de la pièce, léger comme une poignée de cendres soufflée par le vent.

Sur le mur du fond, gravé avec un éclat de schnarpel, on pouvait lire ces quelques mots :

 Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.