Génération plastique

Cinq grammes de plastique par semaine, vingt grammes par mois, deux cent quarante par an, bon appétit ! Du plastique dans l’air, dans les animaux sauvages, dans les nichons, dans les lèvres d’une génération Tinder, Snapchat et Instagram. Une génération qui se regarde chier. Qui se regarde chier en bubulant son affolement devant l’apocalypse biblique qu’on nous promet tous les jours. Nervous break down dans le vert, chlorophylle burn-out, qu’est-ce qu’on va bien pouvoir bouffer ? Qu’est-ce qu’on va tous devenir si la température continue d’augmenter comme ça ? Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Et puis tant pis hein, retournons à nos petites habitudes, on verra bien demain, oh t’as vu Kevin a largué Navéa sur les Anges. Et pendant ce temps-là Pascal Praud prout dans le poste ses certitudes de climatologue de comptoir. Alors ma chère Elizabeth Levy qu’en pensez-vous ? J’en pense, hic !, Depuis quand la météo est devenu un sujet d’actualité, hic ! Depuis toujours mais passons. Passons sur cette médiocrité qui a envahi toute notre société comme un substrat malodorant mais nécessaire à l’élimination future de tout un pan de l’humanité. Car n’en doutons pas, ceux qui ne sont pas conscient du monde d’aujourd’hui sont voués à disparaitre tôt ou tard. Ils ne seront pas adaptés et en sauront totalement incapables. Paralysés par leur bêtise, alourdis par toutes les croyances du capitalisme, en retard sur la course à la survie, ils vont voir leur petit confort fondre comme neige au soleil et il n’y aura plus d’état auprès de qui pleurnicher. Car l’état moderne est un homme d’affaire, sa priorité n’est plus le citoyen mais le consommateur, il est au service de Facebook, LVMH, Free, Tweeter, etc et réciproquement. Les marques règnent, les holdings sont reines, et l’empereur s’appelle Bernard Arnault, Zuckerberg, ou Bill Gates. Qu’on célèbre, qu’on envie parfois quand on est aliéné aux allégations du capitale, ou qu’on conchie parce qu’il est anormal que l’humanité soit conduite par une poignée de malades de l’argent et du pouvoir qui ont construit leur fortune sur l’usure, l’extorsion, l’exploitation des populations les plus pauvres. Pathologique comportement qui fait la loi des magazines de papier glacé, Times, Forbes, Valeurs Actuelles, messires voici la pommade et si tu ne souscris pas c’est que ta jalousie t’étouffe. Autant de certitudes inutiles qui seront appelées à disparaitre dans un avenir proche. Des certitudes que n’ont plus les gilets jaunes, citoyens précurseurs dans une société qui se refuse d’évoluer. Phénomène hors du commun, fait historique d’un mouvement spontané et solidaire de citoyens qui a totalement dépassé tous les vieux clivages, balayé d’un seul coup les certitudes politiques, et résiste encore et toujours malgré toute les tentatives d’enterrement de Macron aux médias mainstream. De toute manière la Macronie gouverne au déni de réalité, les urgences sont en grève, les pompiers ont déposés un préavis pour tous l’été, canicule ou pas, les gilets jaunes reviennent bloquer ports et raffineries, libèrent les péages comme d’autres des pont levis mais on durci les droits d’admission au chômage, et on claironne qu’il n’y a pas de violence policière. Et les flics exténués se suicident à la chaine dans l’indifférence complice d’un incompétent une nouvelle fois protégé comme l’était Benalla, l’arlésienne de la Macronie.

La fabuleuse famille que voilà chez LREM, une cruche habitée par sa bêtise élue personnalité politique de l’année, un ministre de l’intérieur surpris à faire la fête en pleine crise autant social qu’interne, un crétin débarqué des hautes sphères mentant effrontément au sénat pour jouer plus tard les starlettes pour michetonneur franc-maçon devant les caméras d’Elise Lucet. Une smala qui se prétend moderne, dans le vent, avec son époque, le nouveau monde qu’ils disent. Mais ils ont raison vous savez, ce monde leur ressemble. Il est faux, bidon, mensonge et contre vérité, pardon « fake new », la mythomanie et le narcissisme y sont rois, de Tinder à la télé réalité, une génération en plastique. C’est simple même la tête à Macron on dirait Ken. Mais Ken a des idées noires, Ken veut voir son pays se transformer en une gigantesque entreprise dont il serait le monarque incontesté. Car incontestable il se veut, c’est sa tyrannie à lui, sa petite vanité de bête à concours élevé dans la certitude de sa classe qu’il n’est pas n’importe qui puisqu’il est à ce poste. Et combien pense comme lui sur l’échelle pyramidale de notre société, même tout en bas, surtout tout en bas, on le pense. S’ils sont là où ils sont c’est qu’ils ne sont pas n’importe qui. Cette foutaise de la bourgeoisie qui bientôt se délitera face à la réalité qui nous fonce dessus comme un taureau sauvage. Et plus ça produit et ça se reproduit comme des lapins plus le taureau se rapproche tandis qu’on se lance dans des expérimentations barbares sur les animaux « pour le bien de la science » et surtout du profit, incapable de repenser le monde autrement que sous le joug de l’argent-roi. Car on pourrait déjà aisément nourrir toute la planète sans faire des trous dans les vaches, et l’Afrique serait auto suffisante si les multinationales payaient leur tribut aux états. Mais non surtout pas ! Il faut des paradis fiscaux, il faut de l’optimisation fiscale, il faut des vaches-usines et des consommateurs captifs dans des hypermarchés concentrationnaires, il faut cumuler comme des rongeurs parce que ça serait dans l’ordre des choses.

Oui tout ça va leur péter à la gueule  Tous ces amateurs de crédit sur vingt ans, cette génération sans conscience qui se précipite à sa propre perte en claironnant que c’est pour le bien de l’humanité. Mais, et c’est bien l’inconvenant d’une société imbriquée comme la nôtre, leur perte sera également celle des plus conscients et seul les plus solides et solidaires s’en sortiront. La nature ne fait pas de sélection, nous bouffons tous des microparticules de plastique, indifféremment, et même si demain on faisait disparaitre d’un coup de technologie magique les dix millions de tonnes qui finissent dans la gueule des océans, il resterait toujours les milliards de pneus qui chaque jour sur le globe s’usent sur les routes et les pistes. Le capitalisme ne veut pas mourir et son décès forcé sera une longue et douloureuse agonie. Une agonie guerrière n’en doutons pas d’autant que les chantres du capital, cette tyrannie qu’on appelle la Chine ou les Etats-Unis s’imaginent encore un avenir tout en expansion boursouflé de bénéfice. Que l’actuel tyran brésilien compte bien détruire la forêt amazonienne si ça peut rapporter gros et qu’on aiguise déjà les couteaux pour l’Antarctique sans la glace. Et ça ne fait que commencer si l’on observe la pollution des nappes phréatiques, la raréfaction des terres arables, et la désertification qui ira de pair à mesure que ces dernières disparaitront sous le béton. Mais peu importe puisque l’état envisage déjà de privatiser l’ONF pour livrer nos forêts à la sauvagerie marchande. Après tout parmi tous nos bâilleurs la Chine n’a pas seulement faim d’armement ou de se presser à dévorer l’Afrique tout en lui faisant la danse du ventre. Notre patrimoine, nos vignobles, nos forêts, tout est à vendre à la grande braderie macroniste et il n’y a aucune raison que nous ne devenions pas un pays du tiers monde comme un autre dans les nouvelles polarités qui se dessinent sur le monde. Prêt à se vendre aux plus offrants si ça peut assurer les carrières présentes et avenir de cette corruption généralisé qui nous gouverne.

Et pendant ce temps les vieux croutons d’une génération perdue continuent de nous assommer avec leur vieux clivage communisme contre capitalisme comme si cela avait le moindre sens pour la génération plastique ou même le moindre sens du tout. Le mur s’est effondré le 9 novembre 1989, et trente ans plus tard ça sert encore d’argument dans les conversations creuses des réseaux sociaux. Ils n’ont rien compris et peinent toujours à comprendre que leur monde est mort et que bientôt un autre encore naissant dansera sur la panse de leur cadavre et ça ne sera pas qu’une métaphore. 60% des espèces ont déjà disparu et bientôt la disparition des insectes signera le compte à rebours d’une humanité figée dans sa sclérose. L’infâme escroquerie qu’est le capitalisme a voulu faire croire que la fin de l’histoire était justement intervenue ce fameux jour de novembre 1989 alors qu’en réalité la fin s’annonce dès aujourd’hui alors que le thermomètre bande et que je viens d’avaler mes cinq grammes de plastique quotidien. Du moins la fin d’une histoire, celle d’une société malade de sa médiocrité et de son nombrilisme. Car rien n’est simple dans la résilience qui s’annonce. Il n’y pas de solution ou elles se présenteront d’elles-mêmes et il faudra s’adapter ou bien crever tout à fait concrètement. Oui la résilience soit sa capacité à absorber un choc puisque désormais les instances n’envisagent même plus les solutions mais des bouts de ficelle  en les peignant en vert, espérant sans doute que ça passe pour une position durable. Et quand le dernier orang outan aura rendu l’âme on versera une petite larme sur ce qui aurait pu être si une poignée d’individus n’avaient pas été aussi voraces. Et le voilà l’extraordinaire scandale de ce capitalisme mortifère, nous sommes sous l’influence d’une poignée qui tient par les génitales les imbéciles qui nous gouvernent. Une poignée qui n’a aucune retenue quant à la révélation de sa voracité et l’amoralité de son statut de privilégié. Rien n’est simple puisqu’en dépit de l’effondrement qui vient, l’humanité ne tirera pas sa révérence sans se battre, sans espérer, sans croire à un autre possible que l’impasse fatale vers laquelle nous conduit ce capitalisme suicidaire. C’est là sans doute le message que les gilets jaunes envoient vers le futur, puisqu’ils sont l’avenir alors que Macron est déjà le passé. Le message d’une population déjà résiliente et légitime à la gouvernance de ce pays, les parents de la génération qui vient, celle née après 2000 et dont la capacité d’attention frise pourtant celle du poisson rouge, faute aux écrans qui phagocytent leur temps et à la pollution endémique. Paradoxalement une génération bien moins préparée aux changements, aux transformations que celle qui voit actuellement l’avenir de ses enfants et le sien se noircir comme un fruit pourri. Parce que vivant dans l’immédiateté que lui propose son siècle de bêtise, de médiocrité et de mensonges institutionnalisés. Parce que dépendante d’une technologie qui peu à peu va devenir le domaine réservé des plus nantis. Parce qu’élevé au caprice, tous les droits et aucun devoir même pas de saluer son voisin par simple civilité. Après l’ère des procès viendra donc celle de la rage. Quand vos gamins auront pris dans leurs mains le coup de jus qu’on leur laisse. Les déchets nucléaires, le plastique, la fin du pétrole, l’atmosphère, une déchèterie à ciel ouvert abandonnée au milieu d’une fournaise, avec au milieu des armes, des millions de tonnes d’armes et de paramilitaires pour s’entre-tuer gaiment.

Nous sommes encore au temps des opinions. Des opinions partout qui se disputent sur les réseaux sociaux, des opinions et non pas des idées. Et la plus part du temps des opinions dictée sans esprit ni rigueur. Nous avons de la chance. Nous nous engraissons dans un luxe que nous ignorons tellement nous y sommes habitué et nos petites opinions sans conséquence peuvent se batailler sous toutes les formules de médias existant. Les hommes politiques, ces amuseurs publics, l’ont bien compris. Il suffit de scandaliser le chaland pour que les hamsters se mettent à faire tourner la roue à coup de hashtag je suis pas contant, et ainsi fait ils aspirent le tapis sous nos pieds au bénéfice de leurs bailleurs. Aujourd’hui plus que jamais, car c’est aujourd’hui que ça compte, demain il sera trop tard, c’est juste une affaire de territoire, prise de guerre en prévision de lendemain qui déchantent déjà. Les gilets jaunes ont démontré par leurs revendications légitimes que des idées il y en avait et il y en a, la Zad de Notre Dame des Landes que ça valait le coup de se battre pour ses idées quitte à y perdre des plumes. La faiblesse de l’état c’est sa force, d’autant quand les dites forces sont épuisés par des mois de mobilisation. En lui opposant résolution et action pacifique il ne peut que démontrer de sa tyrannie et de sa violence. L’obliger dans ce sens c’est le mettre à nu. Le régime d’Emmanuel Macron a démontré de sa tyrannie et de son iniquité, une tyrannie soft tout dans l’étouffade à coup de censure médiatique, déformation de la réalité et chiffres bidonnés. A coup de violence policière généralisé, et non plus cette fois réservé aux seuls quartiers mais à tous les pauvres. A coup de condamnation en chaine pour des délits imaginaires ou préventifs et de petites amendes mesquines visant toujours le portefeuille des plus pauvres. Mais qu’importe au fond sa petite salade de monarque pour tenter de passer en force ses mesures. Puisqu’elles seront défaites par le temps. Défaites par l’évolution de notre biosphère, défaites par le tissus social qui se recomposera de fait, détruite ses petites ambitions de banquier. Et peu importe d’ailleurs ce médiocre, peu importe la folie de Trump, ou celle d’un Bolsonaro si nous quittons le chemin des petites opinions pour reprendre celui des idées. Nous avons encore, pour peu de temps sans doute, la liberté de nous servir de la toile pour échanger autre chose que la photo de nos crottes. Autre chose que des anathèmes pour des raisons futiles, autre chose que nos petites opinions stériles. C’est le moment ou jamais de construire la société que nous voulons sur leur dos. Le dos de ceux qui sucent le monde aujourd’hui et le privatiseront demain. Le moment ou jamais d’avancer au-delà de nos petites angoisses à la mode écolo et de construire une société de justice social et solidaire, faire avec ce qu’on leur prendra – car on ne leur prendra pas tout, ne rêvons pas –  et prendre en main une bonne fois notre destin avant que les Zuckerberg et les Macron du monde entier nous coupent l’accès à l’eau potable.

Cyril Hanouna

Quarante-cinq degré à l’ombre, les sauterelles qui stridulent dans les herbes, les oiseaux qui chantent dans les buildings rongés par la végétation. Viseur longue distance, cadran millimétré, les silhouettes marchent à l’abri d’un mur en béton. Le doigt ganté effleure la queue de détente d’un lourd fusil de précision. Un kilomètre et demi, les lentilles automatiques grossissent les silhouettes qui avancent derrière le mur. Deux hommes et une femme, un commando de civil lourdement armé, probablement venu piller pour le compte de leur clan. Probablement affamés mais il n’en n’a cure, il a un boulot, il travaille pour une compagnie, les compagnies n’aiment pas les pillards, affamés ou pas. Le trio longe un mur couvert de lichens, le mur traverse une portion d’autoroute, une barricade construite du temps des grandes guerres européennes. Il appuie sur la détente. Balle Exacto, programmation électronique, revêtement titane, la balle suit une courbe savante avant de traverser le mur comme du beurre et de vaporiser la tête derrière. La femme part en arrière, décapitée, la balle effectue un virage à gauche et s’enfonce dans un gilet pare-balle qui ne l’arrête pas et fini par s’éparpiller dans le troisième membre du commando. Il renifle l’air. Ça sent la poudre et la chlorophylle. Il vérifie le compteur fixé à  une des manches de sa combinaison de combat, il lui reste trois heures avant que la radioactivité devienne problématique pour ses couilles. Pas qu’il compte faire des enfants mais il s’espère au moins un avenir. Dans huit jours c’est la quille, dans huit jours il part se reposer trois semaines à Londres. Il soulève la bâche couleurs terre sous laquelle il s’est glissé, et dévoile un Barret MIV, fusil sniper lourd posé sur son bipied. Soudain les stridulations et les chants s’arrêtent. Il se fige, quelque chose ne va pas. Son casque amplifie les sons sur un rayon de mille mètres s’il le règle. Il appuie sur une touche du clavier de manche et ça surgit dans ses oreilles en stéréo, comme une colonie de frelon à l’attaque. Il soulève le Barret en vitesse, rabat les bipieds et se jette dans le trou derrière lui. Une chute d’un étage amortie par son exosquelette Hulk 3.0 alors que les drones chauve-souris s’engouffrent dans l’immeuble. Flèches en céramiques noires, indétectables au radar, elles éclatent en chaine au-dessus de sa tête. Il court, il vient de comprendre, les civils servaient d’appât et il s’est fait piéger. Trois drones s’engouffrent dans le trou et le poursuivent. Il sait que ces engins ont tous une caméra embarquée, que quelque part quelqu’un le contemple derrière son écran en attendant de le voir se faire déchiqueter. Limite s’il ne fait pas des signes obscènes alors qu’il court, son lourd fusil sur le dos, soulevé par son exosquelette, il court vite. Les chauves-souris éclatent autour de lui. Détonation en chaine, flammes et éclats de céramique qui s’enfoncent dans sa combinaison alors qu’il roule poussé par le souffle. Il se relève, sonné, sa combinaison fumante et déchiquetée au niveau de l’épaule droite, le logo de la compagnie a disparu, fondu par les explosions mais le nano tissu a fait son travail et les aiguilles de céramique n’ont même pas atteint la couche de kevlar et d’acier qui carapace son corps. Dans ses oreilles il entend ses poursuivants qui parlent en chinois. Probablement des mercenaires d’Unilever venus nettoyer le terrain. Ce qui voulait dire que leurs troupes étaient plus proches que l’état-major le pensait. Il continue de courir jusqu’à l’escalier de secours. Le palier est encombré d’ossements humains, il marche dessus sans faire attention et descend jusqu’au rez-de-chaussée.

  • Recon à Shadow, tu me reçois ?
  • Oui, chuchote-t-il alors que les chinois se rapprochent à deux rues de là.
  • Rapport de situation.
  • J’ai des niaks au cul, patrouille choc et feu Unilever je dirais.
  • Il me faut des précisions, Unilever est à deux cent kilomètres à l’ouest normalement.
  • Ils m’ont envoyé une chiée de drones chauve-souris, y’a qu’eux qui ont ce genre de matos dans le secteur.
  • Négatif Shadow, il me faut une confirmation.
  • Oh tu fais chier.

Il hasarde un œil au dehors de l’immeuble, personne, il porte la main à sa poche de cuisse et en sort un drone aux ailes repliées pas plus gros que sa main. Il l’active, le drone s’envole en bourdonnant, une des caméras embarquées bascule l’image dans ses optiques automatiques imposant une image aérienne du paysage. Il aperçoit sa propre ombre qui se glisse d’un immeuble à l’autre, puis il aperçoit les chinois, une douzaine d’hommes, gros plan sur leurs combinaisons de combat, bingo le logo d’Unilever !

  • Tu vois, j’aurais dû parier avec toi, ricane Shadow en traversant le rez-de-chaussée en ruine de feu un hôtel.
  • On va les calmer, assure Recon dans son oreille. Tiens toi près.

Shadow se met à courir maintenant parce qu’il sait ce qui va se passer et il maudit Recon. Il maudit la technologie, il maudit le ciel, il maudit la compagnie. Ca se passe au-dessus de la stratosphère, ils ont appelé ça le Doigt de Dieu. Un noyau de bombes à guidage laser de deux cinquante kilos, largable n’importe où dans le monde sur commande, racheté après la privatisation du Pentagone. Les compagnies ont gagné, elles ont eu la peau de l’état et maintenant elles se font la guerre pour la moindre parcelle de terre cultivable, la moindre ressource. Unilever contre Kellogs, Pepsi contre Coca, Bayer contre Johnson et Johnson. Et la guerre est partout ou presque. Il court alors que Recon décompte dans son oreille, 5, 4, 3…. Il court alors que deux bombes descendent en à pic depuis l’espace, il se jette dans un trou entre deux parois effondrée alors qu’elles traversent le ciel en grondant. Elles explosent à un mètre au-dessus du sol, ravagent tout sur cinq cent mètres carrés, les êtres vivants prennent feu, l’acier fond, le béton et le verre se pulvérise, la terre tremble. Elles crament complètement les mercenaires chinois.

  • La voie est libre.

Il sort de son trou fumant, le paysage est ravagé, des immeubles qui étaient debout cinq minutes auparavant se sont effondrés comme des arbres. Il aperçoit son reflet dans les éclats de verre d’une tour écrasée, tête d’insecte et combinaison de superhéros, il continue son chemin et sort de la ville. La base Recon se trouve dans un bunker en sous-sol installée dans une ancienne station de métro. Le métro en lui-même fonctionne toujours sur une partie du réseau. La ville succède à une autre. Paris sous les bombes. Paris en partie ravagé, sa Tour Eiffel en tas de ferraille, ses immeubles haussmanniens calcinés, ses ponts rasés. Disney Corp est à la reconstruction avec des compagnies européennes, ils vont transformer ça en parc à thème pour américain à Paris, dès que la victoire sera annoncée. Une ville idéale, une mignardise pour riche, comme ils ont transformé Londres après les inondations monstres de 2023. Plus de cent milles morts et le big business en a fait une opportunité de bétonnage et de privatisation sans précédent. Londres ressemble aujourd’hui à Tokyo qui ressemble lui-même à New York et Los Angeles, des cités lacustres comme était Venise avant d’être balayée par la montée des eaux.  Il entre dans le bunker et est accueilli par des gardes armés qui le passe au compteur Geiger avant de le laisser entrer dans la pièce principale. “Please allow me to introduce myself I am a man of wealth and taste” un remix, il est accueilli par un remix de Sympathy for the devil. Les guerriers Recon comme il les appelle sont deux gamins de vingt ans derrière des ordinateurs avec à leur disposition la puissance de feu d’un petit pays. Sam et Jeremy, Sam danse tout en mangeant du corned beef à la pointe de son couteau. Il porte un treillis neuf qui n’a jamais servi hors de ce bunker. Son col est estampillé du logo de la compagnie. Un K pour Kellogs, jaune pour la circonstance. “I’ve been around for long, long, year. Stole many a man’s soul to waste.” Shadow enlève son casque et ôte sa cagoule. Ça fait deux jours qu’il est dans le wild à chasser le pillard, il est contant d’être rentré. Sam danse autour de lui en roulant des yeux d’extase.

  • Il a fumé ton pote ou quoi ? Lance Shadow à l’adresse de Jeremy derrière son écran.
  • On peut rien te cacher gros, fait Jeremy en lui montrant un pétard qu’il rallume aussi tôt.
  • On vient de découvrir la base d’Unilever, explique Sam.
  • De quoi ?
  • On vient de trouver leur putain de base ! Mec.

« And I was around when Jesus Christ had his moment of doubt and pain.” Sam continue de se tortiller, Shadow ne comprend pas, il regarde le second opérateur. La base d’Unilever ? Ca fait un mois qu’ils la cherchent, un mois que les drones volent en vain autour de Paris. Ils ont pensé à une base de commandement mobile, envoyé des patrouilles, les patrouilles sont revenus bredouilles ou pas du tout parce qu’en attendant la ville est quotidiennement sous le feu des canons automatisés Jericho installés à Chartres. Et encore à portée des bombardiers Coca A130 il y a deux semaines  avant que des renforts ne leur parviennent du nord et ne rase la base aérienne de Villacoublay.

  • Ouais et c’est grâce à toi.
  • Ah ouais ?

Shadow ouvre la glacière et sort une bière, une maison, Budweiser, Mike Jagger s’égosille dans le micro sur un beat house, il fait valser la capsule d’une pichenette et s’enfile une gorgée.

  • Ils ont envoyé un dernier appel avant que le Doigt de Dieu ne les éclate, on a réussi à le tracer cette fois. Ces enfoirés sont installés ici même !

Il manque de recracher sa bière.

  • Hein !?
  • Ils sont dans les anciennes tours de la télévision française à Javel, l’informe Jeremy, tu vas y aller avec les mecs.
  • Mais comment ces enfoirés ont fait pour s’approcher aussi prêt sans qu’on les repère ?
  • C’est ce qu’on aimerait savoir.

Shadow se gratte la tête, va falloir repartir en mission et il aurait préféré éviter si peu de temps avant la quille mais c’est trop grave pour laisser passer et il le sait. Il sait aussi qu’ils pourraient envoyer les chars, tout raser de ce qui ne l’est pas encore mais ils n’auraient probablement pas leur réponse, comment ils avaient fait pour déjouer toute les surveillances ?

  • Les gars sont déjà au courant ?
  • Ils n’attendent plus que toi.

Shadow fini sa bière, s’essuie la bouche d’un revers de la main et soupire.

  • Dis leur que j’arrive.

Deux guerres civiles, trois coups d’états, la France et sa capitale a été bien secoué par la Grande Crise de 2030, quand les supermarchés ont commencé à se vider, que des régions entières étaient secouées par une sécheresse marocaine tandis que d’autre continuaient de dépenser sans compter de l’eau à crédit. Le crédit s’était effondré, les marques avaient repris leurs billes aujourd’hui il faut travailler pour elle, leur être utile si on veut vivre correctement ou vivre tout simplement. Peut-être pas une grande différence dans le fond par rapport à avant sauf qu’aujourd’hui ça se régle à coup de fusil. Les inutiles, les riens, grouillent dans les bidonvilles au nord de la ville, les privilégiés siégent à Montmartre dans des bunkers de luxe, l’est a été ravagé par les bombes ainsi qu’une partie de l’ouest de Paris, le front de Seine lui ne tient plus que par bout, siège de la télévision française, il a été mainte et mainte fois pris et repris par des forces antagonistes franco française avant que les marques y mettent bon ordre, du moins jusqu’à présent. Un drapeau Facebook déchiqueté par le vent et les balles flotte vaillamment sur la tour criblée de France Télévision. Ils passent d’immeuble en immeuble, des pouces bleus jalonnent leurs parcours dans les ruines, une idée des démineurs pour montrer que l’endroit est sûr, une idée à la con selon Shadow, il vaut mieux laisser le doute pour l’ennemi que de lui montrer le chemin. Mais ce n’est pas lui qui commande, ni cette colonne d’hommes ni ailleurs. Il avance en éclaireur dans les ruines, il a pris de la Pervitine pour aiguiser ses sens et être plus alerte, c’est pas ce qui se fait de mieux sur le marché de nos jours mais c’est compris avec les rations de combat. Il avance avec prudence, ils ont déjà essuyé plusieurs tirs, un de leurs hommes est mort, un sniper ou plusieurs traine dans ce qui reste des tours. Et il est certain que d’autres mines ont été déposées depuis. Il s’engouffre dans une fissure et se retrouve dans un parking à peu près désert. Quelques véhicules sont encore là sous une couche de poussière et généralement cannibalisés, mémoires mortes d’un temps révolu, quand l’endroit était l’épicentre des attentions, quand regarder la télé était l’activité la plus courante. Aujourd’hui c’est de survivre une journée de plus qui est l’activité la plus courante. Shadow a à peine connu cette époque-là, il est né pendant la transition, quand tout ce qui avait été promis en termes de catastrophe biblique s’était produit en chaine faisant balbutier maintes élections. Alors il ne regrette rien, pire, il s’en fiche, il a choisi le bon camp, celui de l’armée, il a été formé par les meilleurs et maintenant il gagne grassement sa vie en la risquant. C’est le prix à payer pour un lupanar à Londres et assez de fric pour s’offrir de la viande animale à diner. Au bout du parking il y a une sortie vers des ascenseurs, et des caméras qui semblent intacts. A découvert, il court jusqu’à un pilier et attend. Si les caméras fonctionnent encore il va peut-être y avoir du monde à accueillir. Mais rien ne bouge, alors il court jusqu’à la sortie et arrive devant les ascenseurs déglingués. La porte des escaliers est entre ouverte mais il se méfie, il s’accroupit et aperçoit le fil piège pas plus gros qu’un cheveu. Pas de pouce bleu cette fois, les démineurs ne sont pas venu jusqu’ici ou Unilever a à nouveau piégé l’endroit. Peu importe, il faut quand même qu’il passe. Il sort un câble d’une des poches de sa combinaison, une caméra flexible relié à ses lunettes électroniques et le passe dans l’embrasure de la porte. Une mine antipersonnel, un modèle artisanale qui doit avoir au moins dix ans tellement il est couvert de poussière. Pas question qu’il touche à ça, il ressort, cherche une autre issue en longeant les murs, il aperçoit les autres buildings au-dehors, criblés, souillés, tout comme celui-ci. Là, une autre sortie, des escaliers à nouveau mais pas de piège. Il grimpe, visite un étage, des anciens bureaux en enfilade, du contreplaqué défoncé, brûlé, de la moquette arraché, des étuis de balles partout. La guerre a fait rage par ici. Il avance avec prudence, il surveille les fenêtres, il n’oublie pas qu’il y a un sniper quelque part.

  • Unité à Shadow, au rapport.
  • Shadow à Unité, une mine à la sortie ouest du parking sinon rien à signaler.
  • Ok, on descend dans les sous-sols.
  • Bien reçu.

Soudain ses écouteurs perçoivent une voix. Incapable de comprendre ce qu’elle dit mais ça vient des étages au-dessus. Il redouble de prudence. Ce n’est pas un sniper ou alors c’est le type le plus bavard qui soit, qui parle tout seul de surcroit. L’esprit de Shadow est comme une fine lame aiguisée qui ne comprend rien à ce qui se passe dans les étages. Ca met son paranomètre en mode frétille. L’arme en joue il entre dans un escalier déglingué par une bombe. Il y a un grand trou au milieu et il faut sauter pour continuer. Il saute, il n’a pas le choix, le monologue s’est arrêté mais il entend des bruits. Quelqu’un qui marche, fait des allées venues. Il grimpe les marches avec prudence, le son se rapproche. Il vérifie que la porte de communication n’est pas piégée, rien. Rassuré il pousse la porte et pénètre dans un couloir presque intact, comme si la guerre n’était pas monté jusqu’ici, seulement des toiles d’araignée et de la poussière, pas de douille, pas d’impact de balle. Il marche en longeant le mur, l’arme toujours en joue, il entend les pas qui se rapprochent et des marmonnements. Soudain une porte s’ouvre et en surgit un type dans une veste orange tigré noir déchirée à l’épaule et au coude.

  • On se fixe ! Aboie Shadow.

Le type le regarde stupéfait, il remarque qu’il a les yeux maquillés puis aussi soudainement qu’il est apparu, disparait. Shadow pousse un juron et le poursuit. Il entre dans une vaste salle de maquillage, le type le braque avec un vieux fusil automatique, il croit reconnaitre une Kalachnikov, comme il reconnait dans son regard une franche trouille de s’en servir.

  • Fais pas le con, je t’aurais séché avant que t’ais appuyé sur la détente.

Le type hésite quelques secondes avant de renoncer en jetant le fusil par terre.

  • Tirez pas.
  • Qu’est-ce que tu fous là ?

L’autre sourit tristement en haussant les épaules.

  • La nostalgie.

Ce sentiment effleure tellement peu Shadow qu’il ne comprend pas.

  • La quoi ?
  • La nostalgie, j’étais animateur, c’était ma loge, dit-il en montrant la pièce autour.
  • Tu t’appelles comment ?
  • Cyril Hanouna.
  • Connait pas.
  • Pourtant j’étais encore vachement connu dans le temps.
  • Quel temps ?
  • 2020, 2025…
  • J’étais minot.
  • Et tu regardais pas Touche Pas à Mon Poste ?
  • Non.

L’animateur hoche la tête.

  • J’avais un public jeune pourtant…
  • Qu’est-ce tu fais là ?
  • Je t’ais dit, la nostalgie.

Mais voyant le regard d’incompréhension du soldat, l’animateur s’anime.

  • L’ancien temps, tu vois pas ? Moi j’y croyais à tout ça !
  • Tout ça quoi ?
  • Tout ! Mon boulot ! Que j’étais là pour distraire les gens, l’argent que je gagnais ! Et puis j’étais reçu partout et même les ministres m’appelaient ! J’étais important tu sais ! Enfin je croyais…J’y croyais moi à l’avenir ! Je voyais bien que ça merdait de partout mais je me disais comme tout le monde qu’ils allaient trouver une solution, que la technologie viendrait à notre secours ! Que tôt ou tard tout le monde deviendrait raisonnable ! Et puis merde je faisais partie un peu de l’élite moi quand même, bon j’étais un clown d’élite si tu veux, mais quand même ! J’avais Bolloré en direct moi ! Des responsabilités….
  • Qui ? Le coupa Shadow.
  • Bolloré, un milliardaire du passé, c’était mon patron.
  • Qu’est-ce qu’il est devenu ?

L’autre haussa les épaules.

  • Bah comme tout le monde, il a pas vu venir les grandes catastrophes, il a été ruiné par la crise financière de 2031, celle qui a achevé tout le monde.

Shadow savait que non, les consortiums, les holdings, les grandes marques avaient phagocyté leurs débiteurs et aujourd’hui régnaient en maitre sur la planète. Facebook et Tweeter n’étaient-ils pas au conseil de sécurité désormais ? Et qu’est-ce qu’étais devenu le si tyrannique gouvernement chinois sinon une gigantesque usine à ciel ouvert pour le compte de marques internationales sans pays ni autre drapeau qu’un logo ? Des marques qui aujourd’hui se faisaient la guerre sur toute la planète.

  • Tu peux pas rester là, c’est une zone de guerre.

Hanouna écarta les bras avec un air de gosse boudeur.

  • Tout ce foutu pays est devenu une zone de guerre ! Avant on vivait bien ici tu sais ! Du temps de Macron par exemple !
  • Qui ?
  • Un président qu’on a eu, moi j’y croyais vachement à ce gars-là, je me disais tu vas voir qu’il va changer le pays, et je voyais bien qu’il y avait des malheureux chez nous, des défavorisés comme on disait dans ce temps-là. Mais bon des pauvres je me disais, il y en aura toujours ! C’est dans l’ordre des choses non ? Mais la vérité tu veux savoir ? Bin j’avais rien compris à rien et je croyais dans des conneries. Et maintenant je vis dans un bunker pourri qui prend la flotte à Montmartre.
  • Ca pourrait être pire, tu pourrais être mort, fait remarquer Shadow. Ou dans un de ces bidonvilles au nord…

L’animateur approuve d’un hochement de tête.

  • C’est pas faux… mais est-ce que c’est vraiment pire au bout du compte ? Hein ? On agonise de chaleur la moitié de l’année, et on risque de se prendre une balle n’importe quand, Carrefour fait la guerre à ses concurrents à coup d’obus et nous on est rationné sur tout ! Et tout ça pourquoi ? Je vais te dire pourquoi…

Shadow lui fait signe de se taire

  • Unité à Shadow, au rapport.
  • J’ai trouvé un civil dans les étages, il dit qu’il travaillait là dans le temps…
  • Ramenez-le quand vous aurez fini là-haut, on va l’interroger.
  • Bien reçu, et de votre côté ?
  • On les a trouvés, secteur nettoyé
  • Vous avez découvert comment ils avaient fait ?
  • Ils sont passés par les égouts, ces enfoirés on fait huit kilomètres dans la merde pour arriver jusqu’ici.

Les yeux électroniques du soldat se posent sur Hanouna.

  • Bien reçu je descends avec le civil…. Il coupe et fait à l’animateur : suis moi vite.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Suis-moi si tu veux vivre, dit-il en le tirant par le bras.

Il a compris à l’instant où l’autre lui a dit que le secteur était nettoyé. Compris qu’il avait à faire avec un brouilleur de voix, compris que l’unité s’est fait piéger sans un coup de feu, raison pour laquelle ses oreilles supersoniques n’ont rien capté. Même dans les sous-sols il aurait dû entendre le crépitement des armes. Hanouna obéit.

  • Comment t’as fait pour monter ?
  • Bah comme toi, j’ai pris les escaliers, tu vas me dire ce qui se passe ?
  • Suis moi c’est tout.

Il retourne dans les escaliers mais cette fois prend la direction du toit. Il n’a pas oublié les snipers, mais c’est la seule issue dont il dispose. Bientôt ils enverront des gens dans les étages, il faut qu’ils aillent vite. Mais l’animateur a du mal à suivre le rythme. Il va même jusqu’à s’effondrer dans un coin, grisâtre.

  • Qu’est-ce que t’as ?
  • J’vais faire une attaque… merde je suis pas comme toi moi…

Shadow soupire, l’exosquelette le supportera sans mal, il le prend sur son épaule et termine les derniers mètres comme un forcené.

  • C’est l’étage de la direction ça, fait Hanouna en redescendant de ses épaules.
  • Le toit, t’es déjà monté sur le toit ?
  • La piste pour l’hélico ? Une fois pourquoi ?
  • Par où on y a accès ?
  • Qu’est-ce que tu veux aller foutre là-haut ? Pourquoi on est monté d’abord ?
  • Pose pas de question, réponds.
  • Suis-moi.

Ils traversent des ruines de ce qui a été un temps des bureaux luxueux, mais ils ne le traversent pas en promeneur. Shadow lui fait signe de passer derrière lui, il a entendu du bruit à l’extérieur. L’immeuble en face, ou ce qu’il en reste. Il sort le drone de sa poche et le lance comme un avion en papier. Les caméras embarquées lui décrivent les ruines par tous les spectres disponibles. Il repère une silhouette camouflée sous une bâche. La silhouette est bleue, comme s’il était mort, un petit malin sans doute avec une combinaison de combat à température réglable, pas comme la sienne dans laquelle il crève littéralement de chaud.

  • Qu’est-ce qui…

Shadow lui plaque la main sur la bouche. Puis lui fait signe de se mettre à plat ventre. Hanouna, qui n’en mène pas large, obéit en roulant de ses gros yeux maquillés comme un enfant. Shadow passe son fusil par-dessus son épaule, déplie le bipied et vise. L’arme se cabre et aboie, la balle traverse murs et reliefs de meubles, la bâche et la silhouette en dessous. La température remonte, le sang est orange dans son optique, la plaie est jaune vif, c’était bien vivant, et ça bouge encore. Ca rampe, il tire une nouvelle balle, pleine tête, fin de l’histoire. Mais il ne bouge pas. Il attend parce qu’il y a un autre sniper, quelque part il en est certain, et que pour l’instant le drone ne l’a pas trouvé. Il volète, il est programmé pour chercher le mammifère, parfois lui et les autres s’en servent pour chasser. C’est que le gibier est revenu dans la capitale malgré tous les bombardements Mais c’est moins marrant qu’à l’ancienne quand on chasse à vue. Il regarde sur son cadran de manche et redirige le drone vers les hauteurs. Bon Dieu ! Voilà l’autre tireur, et il est au-dessus d’eux qui pointe son arme vers le sol. Shadow se jette sur l’animateur et roule sur lui-même alors que les salves traversent le toit et déchire l’emplacement où il se trouvait cinq dixième de secondes auparavant. C’était le moment de sortir son arme d’appoint ou jamais. Arme ventrale, pistolet-mitrailleur plié en trois, fabrication Suisse, une horloge, 50 cartouches en titane High Power, une horloge mortelle. Il réplique, les balles déchirent le béton et l’asphalte, déchirent le sniper, cloué sur place.

  • Ca va ? Demande-t-il à l’autre sous lui.
  • Euh…
  • Ok, on y va.
  • On y va où ?
  • Sur le toit bordel.
  • C’est sûr ?
  • Maintenant c’est sûr.

Sur le toit le cadavre n’est plus que de la bouillie, l’animateur fait la grimace.

  • C’est le premier que tu vois ?
  • Non mais…
  • Mais quoi. ? Fait Shadow en déroulant un câble de son paquetage..
  • Merde… avant ça c’était dans les autres pays ! La guerre…
  • Bin ouais c’est la vie, répond le soldat l’air de dire qu’il s’en fiche complètement.
  • Tu peux pas comprendre. T’as pas connu la bonne époque.

Shadow se retourne excédé.

  • Si j’ai connu la bonne époque ! J’étais minot mais j’en ai un peu profité tu vois, et j’ai vu aussi, j’ai grandis, j’ai grandis au milieu de connards comme toi qui attendaient qu’elle revienne cette bonne époque tout en suçant tout ce qu’il y avait à sucer autour d’eux, pourvu que c’était eux qui l’avait et pas les autres ! Alors maintenant t’arrêtes de m’emmerder avec ta bonne époque et tu la ferme.
  • Mais comment tu voulais qu’on sache ! Glapit l’animateur.
  • Qu’on sache quoi ?
  • Bah que tout ça allait arriver !
  • Putain mais tous les jours c’était dans les journaux ! Attention 2030, tout le monde descend ! Alerte générale depuis 2020 au moins, et vous quoi ? Bah rien comme d’habitude, juste des rongeurs occupés à ronger notre monde. Et c’est ma génération qui paye l’addition tu vois.

Hanouna reste un moment bouche bée puis dit :

  • Pfff… je suis désolé…

Shadow fixe un grappin à son câble et le lance au loin jusqu’à trouver une prise dans l’autre immeuble. Deux essais suffisent, puis il enroule l’autre extrémité du câble autour du cylindre d’acier qui fait le tour de la piste d’atterrissage.

  • Je peux savoir ce que tu fais ?
  • Je nous sauve la peau, dépêche-toi ils arrivent.
  • Qui ça ils ?
  • L’ennemi.

Ses écouteurs perçoivent des bruits de pas qui raisonnent dans les escaliers de secours. Il envoie le drone en reconnaissance. Il enfile son paquetage sur le câble de sorte de s’en servir comme siège, Hanouna se fige, il est déjà vert.

  • T’es fou ? Tu veux me faire passer par là ? Mais jamais je descends ce câble moi !
  • Tu préfères qu’ils te tuent ?
  • Pourquoi ils feraient ça ? J’ai rien fait.

Shadow en a marre de jouer les bonnes âmes.

  • Comme tu veux.

Il va pour monter sur son sac quand l’animateur l’interpelle.

  • Attends, attends !

Il l’assoit devant lui et avant qu’il se mette à hurler lui plaque la main sur la bouche et se jette dans le vide. Le sac résiste, l’atterrissage est un peu désordonné, ils se vautrent dans les débris sans freins sinon les jambes de Shadow et l’exosquelette. Hanouna tombe la tête la première dans des ordures. Shadow l’aide à se relever et le pousse devant lui.

  • Faut pas qu’on reste là.

Il se doute que les communications sont surveillées dans ce secteur plus que jamais mais il doute que l’ennemi connaisse déjà leurs codes. Il espère juste qu’ils n’ont pas un brouilleur. Il compose un numéro sur son clavier de manche et appuie sur la touche envoie. C’est un code d’urgence, les autres savent ce qu’ils ont à faire et ils savent qu’ils n’ont pas le choix, tant pis pour lui, pour l’unité, trouvez-vous un abri et advienne que pourra. Le Doigt de Dieu… Il finit par leur trouver une cache sous un mur effondré, dans un trou dans le sol. Il entend le grondement des bombes, met le volume de ses écouteurs au minimum et dit à l’animateur.

  • Met tes mains sur les oreilles, et garde la bouche ouverte.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Dis adieu à tes souvenirs…

Les bombes éclatent en traversant la tour en face, un énorme bruit, et elle s’effondre sur elle-même. Ils attendent que la poussière retombe pour sortir de leur trou, l’animateur regarde le cratère où se trouvait le siège social de sa chaîne.

  • Pourquoi ?
  • Pourquoi quoi ?
  • Pourquoi t’as fait ça ?
  • J’ai des ordres, je suis pas venu en touriste.
  • Et t’avais besoin de tout détruire ?
  • T’aurais préféré qu’ils nous tombent dessus ?

Hanouna regarde vers le ciel.

  • J’ai même pas entendu le drone.
  • C’était pas un drone, bombe stratosphérique, programme américain, explique le soldat en renfilant son paquetage.

L’animateur secoue la tête.

  • Alors c’est à ça que nous aura servis toute notre technologie hein ? A faire la guerre.

Il répond par un haussement d’épaule :

  • Qu’est-ce que tu veux les marchands d’armes sont plus prévoyants que les civils.

L’animateur joint les mains, ferme les yeux et se met à réciter une prière en hébreu.

  • Qu’est-ce que tu fabriques ?
  • Je récite le kadosh, une prière aux morts.

Shadow ricane.

  • Ah parce qu’en plus t’as de la religion ?
  • Et alors ?
  • Ah, ah, ah, vous êtes vraiment une génération de tarés.
  • Pourquoi tu dis ça ?
  • Il était où ton dieu quand le permafrost s’est mis à fondre ? Quand sont apparues les premières épidémies ? Des virus tellement vieux qu’on savait même pas ce que c’était, hein dis-moi ?
  • Euh… c’est plus compliqué que ça.
  • Mais non c’est pas compliqué vous préfériez croire à vos putains de superstitions plutôt qu’à la fin de votre monde, c’est ça la vérité. Et résultat ? Résultat t’es comme un con à réciter ta prière à la con et le monde continue de se barrer en couille. Y’a pas de retour en arrière mec, tu seras plus jamais une vedette et ce pays pas plus que les autres ne se relèvera jamais.

Hanouna le regarde outré.

  • Comment tu peux être aussi cynique ?
  • Pas difficile, j’ai copié sur ta génération, ricane le soldat avant de lui tourner le dos.

Il se glisse dans les ruines, Hanouna regarde sa silhouette disparaitre dans le halo de poussière qui noie les alentours. Shadow l’entend qui continue de prier, grand bien lui fasse. Génération de merde, pense-t-il en retournant vers sa base.