Ma petite entreprise 2.

Je sais ce que vous vous dites, on s’est dit la même, surtout Driss parce qu’il psychotait déjà qu’on ait ramené toute cette dope, on allait se faire carotte. Que vu le blé qu’il allait y avoir sur la table, si jamais même il était là, impossible que ça créer pas des ambitions malhonnêtes. C’était un risque j’avoue et j’avais les foies le jour du rencard mais au pire je risquais quoi ? Me faire gauler une coke qui n’était même pas à moi. Pas de gloire sans péril, j’ai dit à Driss, il a pas trouvé ça fameux mais j’avais rien de mieux. Wallid, on l’a vite pigé, c’était le grand qui matait les petits au deal, et son frangin c’était le clampin de la tour du Lila Fleuri qui fournissait une partie de la région en C. Ouais, de la région, et pourtant c’était même pas un grossium. Juste un poids léger. Qu’est-ce tu veux, à Dreux quand y choppe trois tonnes de canna comme l’autre fois, la pénurie c’est même pas une minute qu’elle dure. Une vraie usine à débiter la banlieue parisienne, même Marseille je suis sûr qu’ils égalent pas. Tellement qu’à l’époque ça en devenait bizarre pour nous qu’ils légalisent pas, à quoi ça servait d’essayer d’attraper du sable ? Mais bon, avec ce que je sais maintenant, c’est pas si surprenant finalement. La prohibition c’est bon pour la santé des portefeuilles et la tranquillité des politiques. Ils peuvent se la péter gardien de la morale et protecteur de la santé et de l’ordre à peu de frais, et les cons sont contents. Le mec s’appelait Samir, enfin c’est le blaze qu’il nous a donné, la trentaine, survêt foot, pépère, et il faisait son biz chez lui. Un F4 donné par la mairie où il vivait avec ses trois enfants et sa femme, une céfran. D’ailleurs tout l’était chez lui, et quand on s’est pointé il y avait même ce cher Jean-Pierre Pernod qui s’extasiait sur des apiculteurs dans le poste. Ca sentait le pot au feu, t’y crois ça ? Bref, pas du tout l’ambiance shotgun et pitbull qu’on s’attendait, il nous a emmené dans la pièce du fond, une espèce de petit salon avec des canapés, une armoire, une petite table basse et un frigo où il devait toujours recevoir ses clients, parce que même les gosses sont pas venu déranger pendant le temps qu’on était là.

–       Alors c’est quoi votre histoire à vous deux ? Vous avez de la coke ?

–       Ouais, à vendre en gros, on ne veut pas faire de détail, a répondu Driss

–       Fais voir.

J’ai sorti une dose, il est allé chercher un flacon dans son placard. Un test de pureté, j’avais déjà vu ça au ciné mais jamais en vrai, le genre de truc qu’on pouvait se procurer par internet aujourd’hui, pour à peine 20 dollars. Je m’étais renseigné. Sur tout. Combien la C. était revendu au kilo, comment la couper, comment la transformer en crack et même comment on la fabriquait. Incollable le gus mais ça nous avait quand même permis avec Driss de se mettre d’accord sur un prix. Il a prit la dose et a mit une goutte de son liquide dessus, très vite elle a viré au brun foncé nicotine. Il a sourit.

–       Ca me plait ça, c’est de la bonne. Vous en avez combien ?

–       Combien t’en veux ?

–       De la comme ça ? Je te prends tout.

–       On a deux kilos, j’ai expliqué, il a poussé un sifflement.

–       Ah ouais quand même, moi je voyais plutôt dans les cent, deux cent g, voyez.

Driss m’a regardé, j’ai tout de suite vu qu’il était aussi déçu que moi mais c’était le jeu

–       C’est de la bonne t’as vu, on te la fait à dix mille pour cent g, j’ai dit.

Il s’est à moitié étouffé.

–       T’es malade toi je la vends 80 e le gramme ! Je me fais wallou marge à ce tarot là.

–       Qu’est-ce ça change ? Tu sais pas couper ? Avec celle là, cent g t’en fais quatre de plus en l’allongeant et t’auras toujours de la bonne.

Il savait que j’avais raison mais il ne se serait jamais enrichi s’il n’avait pas discuté les prix.

–       Soixante le g et je t’en prends deux cent.

–       Nan ça va pas le faire, fait moi une meilleur offre.

–       Soixante cinq et mais je t’en prends cinquante de moins, franchement je peux pas plus, je suis à sec en ce moment.

Il avait l’air sincère et tout ce que tu veux mais merde on n’était pas les Emmaüs gars.

–       Alors je suis désolé, en dessous de soixante quinze on est de notre poche, j’ai bluffé.

Il m’a regardé un moment sans rien dire avant de se claquer les cuisses.

–       Ah vous êtes durs les mecs, même si je la coupe, faut que je l’écoule moi

–       Tu mets combien de temps en moyenne ? A fait Driss.

–       Pour cent g ? Cinq jours max.

–       Avec de la qual’ comme aç tu vas la fourguer en deux, moi je te le dis.

–       Ouais possible mais pas sûr, y’a pas mal de contrôle dans le secteur en ce moment.

Le coup des poulets en maraude, classique. Les dealers de rue qui voulaient te refiler de la daube te faisaient la même. Ce mec était en train de faire sa mauvaise tête pour nous enfumer. Heureusement, et c’est là que je reconnaissais le côté sénégalais de mon Driss, il lui a fait une proposition qu’il ne pouvait pas refuser.

–       Voilà ce qu’on peut faire, tu nous la prends à soixante quinze, tu payes la moitié d’avance et la suite dès que t’as tout vendu. Qu’est-ce que t’en dis ?

Cette fois il n’a même pas réfléchi, il a juste demandé quand et comment. C’était toujours un risque qu’il essaye de nous carotter la suite mais donc pas de gloire sans péril. D’ailleurs, une semaine plus tard on se partageait sept mille cinq cent boules, plus que l’un et l’autre on avait jamais vu ou gagné de toute notre courte vie. Le seul hic c’est que lui et moi on vivait chez nos darons et pas question de montrer qu’on avait empoché de la maille. Lui encore moins vu que sa famille roulait pas sur l’or et qu’une nouvelle paire de basket ou un séjour je sais pas où au soleil ça ferait tâche. Question dépense on était coincé. Et ça sert à quoi le fric si tu peux pas le claquer ? Surtout qu’on avait presque rien vendu et qu’on avait encore sept kilos neuf cent à écouler. Sept cent en fait, parce qu’il a renouvelé sa commande et il a même pris plus, mais restait que le blé dormait. C’est là que les voyous, les vrais, sont une bonne ressource. Driss avait un de ses oncles qui était voleur comme truc est plombier et machin commercial. Pas un méchant qui braquait les veilles, un mec qui était recherché parce qu’il s’y connaissait en alarme. Pour justifier de ses moyens, il avait une combine, il achetait à des mecs des billets de PMU gagnants. Cinq cent, mille cinq, deux mille boules, ça pouvait vite chiffrer, il y avait même un business autour de ces tickets, même que c’était une des choses que braquait toujours les gars quand ils cassaient un PMU. L’oncle avait justement une combine dans ce genre, Driss l’a branché, mes parents se sont découvert un fils turfiste. Comme ça j’ai fini par « gagner » en trois fois un peu plus de sept mille boules, c’était tout bénef, mais j’avais pas prévu un truc, que mon daron voudrait en croquer. Il a pensé que j’avais une combine pour gagner, des tuyaux, il a voulu en être. Putain qu’est-ce que je pouvais dire ? il m’a sorti des sous, m’a demandé sur quoi j’allais parier, j’en avais pas la moindre idée j’ai dit de la merde histoire qu’il me lâche mais voulait rien savoir. Tu sais ça fait quoi quand ton daron t’accompagnes au troquet pour parier avec toi, que tu vas lui faire claquer  10 euros plus ta mise sur un canasson juste que t’y connais rien et c’est sûr que tu vas perdre ? Bah ça fout un peu les boules… c’est pas les dix boules hein, mais c’est mon père quoi.

–       J’ai confiance en toi mon fils, qu’il a fait alors qu’on buvait des bières en attendant le résultat.

Super boule même.

 

Driss était en train de rouler un spliff, le soleil se couchait sur la banlieue, un peu plus loin des gars faisait cuir des merguez. Encore un toit et nous dessus avec les potes du quartier de chez lui. Moi je vivais en zone pavillonnaire à trois kilomètres de là, ma mère prof et mon père cadre moyen dans l’informatique. Driss il créchait avec ses deux petits frères, sa sœur, et ses parents dans un F3. Son père était au chômage, sa mère faisait les ménages et sa sœur vendeuse en magasin.

–       Alors ça fait quoi ? Il a demandé en donnant un coup de langue sur le collant du papier.

–       T’y crois ça enculé !? On a gagné frère !

–       Combien ?

–       Deux milles ! On avait parié dix chacun !

–       Bah c’est cool !

–       Cool ? Nan c’est pas cool, il a la fièvre.

–       Comment ça ? il a demandé en allumant le joint.

–       Il est devenu gourmand, il veut qu’on parie plus gros

–       Bah si tu perds au pire tu le rembourses !

Oui au pire c’est ce que je devrais faire si cette fois je nous plantais mais j’avais pas fait ça pour perdre de l’argent, ni plus risquer les économies de la famille.

–       Ouais mais s’il veut remettre ça ? On dirait qu’il est devenu dingue depuis que je lui ai dit que j’avais gagné tout ce blé. Et puis ça peut pas durer la combine là, on va jamais les écouler les kiles à ce rythme là.

–       T’as pas tort, tu veux faire quoi ?

–       Franchement là je cales.

Fallait qu’on trouve un meilleur plan que les occases de Samir mais l’ennui c’est qu’on avait pas le relationnel pour ça. Driss avait bien donc de la famille dans le crime comme on dit, dont deux cousins à la rate et l’oncle voleur mais on allait pas les mêler à ça, déjà que le daron de Driss faisait la gueule parce qu’il avait joué soit disant aux courses. Tout le contraire du mien.

–       C’est un hadj tu comprends, il a fait le pèlerinage, alcool, jeu d’argent, y rigole pas. Même quand y me voit avec une go il fait la tronche parce que je veux pas me marier.

–       A ce rythme là tu vas pas y couper, y vont te marier de force un jour.

Driss a craché une grosse volute de fumée et m’a passé le spliff.

–       Mais ils ont déjà essayé ! Quand j’étais minots, on se connaissait pas encore, ils voulaient que j’épouse une de mes cousines, tout était prêt, j’ai même failli partir là-bas pour rencontrer la fille.

–       Et alors ?

–       Alors le père de la fille est mort, ça a fait tout capoter.

–       T’as eu du bol.

–       Mouais… mais si je déconne tu peux être sûr qu’ils vont remettre ça, déjà qu’il y a trois ans ils voulaient retourner au pays avec nous tous…  Eh gros tu me vois au village avec les pygmées ?

–       C’est pas des pygmées d’abord, c’est tes frères de couleur, ensuite si ça se trouve t’es un mec de la terre et tu le sais même pas.

–       Ouais et si ça se trouve tu suces des ours au bois de Boulogne.

–       Y’a des ours au bois de Boulogne ?

–       Tu devrais le savoir depuis l’temps que t’y vas.

On a continué a déconner comme ça pendant un moment puis on a rejoint les autres pour les merguez. Quand y faisait beau comme aujourd’hui ils organisaient toujours un barbeuk avec ses potes. Les flics étaient bien venu, rapport à la copro qu’était pas trop jouasse, mais un flic tu le fais pas venir deux fois pour une connerie pareille, tant que tu fous pas la merde… Et de ce côté on était tranquille parce que Driss fréquente pas des nazes. Il y avait Boubakar, Hakim, Athem, Melvine et Mohammed qui était d’un village pas loin de chez Driss en Casamance. Boubakar était malien, fan de foot et super attaquant, Hakim marocain et il avait déjà fait de la rate mais rangé depuis, Athem, qu’on appelait Nounours parce que c’était une crème de gars était né et avait grandit en Algérie jusqu’à la guerre civile, il avait la trentaine, papa, marié, il travaillait comme agent technique pour la mairie. Enfin Melvin, parents portugais, deux fois condamné pour vol de voiture et occasionnellement vendeur de shit. Pourquoi on lui a pas demandé et qu’on est allé au Valibou ? Parce que tu chies pas dans ton assiette et d’une donc, et de deux c’est pas bon de mêler le business avec les potes. Mais ce jour là il a causé d’un truc qui nous a fait réfléchir.

–       Frère c’est la misère ce business, tous les crevards qui me tannent pour une dépanne, les keufs qu’arrêtent pas de marauder dehors le quartier, je te jure je lâche moi.

Depuis le temps qu’il vendait, gros consommateur qu’il était, ça nous étonnait un peu quand même.

–       Tu vas arrêter de vendre ?

–       Ah ça vaut plus le coup, c’est pas comme ça qui faut faire maintenant, tu galères trop y’a trop de concurrence, et les gars deviennent guedin. Frère moi je veux pas terminer à la kalach’

Il disait ça rapport à un meurtre à Aulnay dont avaient parlé les journaux, un père de famille qui avait prit quarante bastos à cause qu’il voulait venger son fils qu’était dans le deal et qui s’était fait refroidir deux mois plus tôt. Par ici c’était encore calme, mais on savait tous qu’un jour ça pouvait péter et que les armes étaient déjà là.

–       Je vais te dire, le machin maintenant faut le faire comme le grand frère à Patrice, Claude faut se brancher avec les mecs qui font les raves et tu vends pépère.

–       Y vend pas de shit Claude, a fait remarqué Boubakar, y vend des ectsas et de la coke, c’est ce qui marche avec eux.

Le mot coke a tout de suite fait tilt dans nos têtes, avec Driss on s’est regardé, j’ai demandé.

–       Y vend beaucoup ?

–       Y s’gave ouais ! Les autres y prennent ça comme des M&M’s !

–       C’est quoi son plan, il est calé avec des mecs qui organisent ?

–       Ouais, Claude il va tout le temps en boite, alors un jour, forcé, il s’est branché un DJ, et de fil en aiguille.

Il avait raison, ça devait être une filière en or. Je connais des fêtards à Lyon, eux aussi ils bouffaient les ecstas comme des bonbons. Mais pas que ça, shit, beuh, coke. C’est simple, leur idée d’un bon weekend c’est deux jours de défonce et de zik non stop. Et pourtant dans la vie c’est des contribuables tout ce qui a de bien correct, en règle avec la loi et tout. Sauf quand ils achètent. Et oui à eux aussi j’aurais pu penser pour nous débarrasser de la dope, mais ça aurait été pareil qu’avec Samir, au compte-goutte. Nous on voulait courir en première division pas en seconde. On voulait courir et on avait même pas les épaules pour, enfin bref… Fallait qu’on branche ce Soleymane, voir si lui il était prêt à nous faire faire de vrais affaires. Mais comment y parvenir sans passer par eux ? On avait dit à personne pour la C. et pas question qu’on moufte parce que hein c’est sympa les potes mais la thune c’est souvent mieux non ? J’ai eu une idée.

–       Il peut en avoir facile de la coke ? J’ai des potes à Lyon qui sont branché rave aussi.

–       La coke je sais pas, mais la MD ouais, il a une filière, pourquoi tu veux le brancher ?

–       Je sais pas faut voir, faut que je demande aux gars si ça les intéresse. Combien y vend pièce, tu sais ?

–       Non mais je sais que c’est de la frappe, il me l’a dit et je le crois. C’est un bon Claude.

Voilà, pas plus dur que ça et c’est comme ça que les choses ont commencé à décoller… ou presque.

Sale pédé !

L’homophobie se porte bien. Elle s’est toujours bien portée. On aurait pu penser qu’avec l’évolution des mentalités depuis les années 70, depuis la mort de Harvey Milk en 78, les choses aurait évoluée, que gay pride et lobby LGTB des délires réacs oblige, tout le monde s’accorderait sur le fait que l’homosexualité est une sexualité comme une autre, mais apparemment pas. Récemment, elle a permi à un médiocre de télé (pardon pour le pléonasme) de se faire un peu de scandale pour pas cher. L’imbécile a perdu des sponsors à son émission de merde, et comme c’est un animal médiatique, il sait parfaitement que ce qui compte, c’est le scandale plus que la perte de marques qui reviendront par la petite porte. En France, ce pays de la tolérance mondialement reconnu, l’association le Refuge remarque une augmentation de 20% des agressions homophobes en 2016. Agression qui vont des insultes au séjour à l’hôpital. Et chaque jour l’association reçoit des appels d’homos en détresse, filles et garçons, qui se retrouvent face à la difficulté de vivre leur vie en milieu hostile.

 

La vision globale que l’on a de l’homosexualité en France est trompeuse. On s’arrête aux gays prides, à Act Up, au Marais, au Mariage pour Tous voulu comme une révolution sociétale et qui accouche en réalité d’une souris. On se fixe sur cette image médiatique de la branchitude pédé et parisienne, celle qu’aime nous vendre le cinéma entre autre, la consommable, compréhensible par l’hétéro « tolérant » du pédé flamboyant, coloré, et so funny, de la lesb sexy et hardcore, et on oublie tout le reste. On oublie Mourad ou Amina qui ne doivent surtout pas montrer leur désir au risque de se faire détruire par le quartier ou leur famille. On oublie Kevin ou Cynthia qui rêvent en secret dans leur trou du Vercors et savent qu’ils seront également condamnés s’ils s’assument devant tout le monde. On oublie Jean-François ou Jacqueline, tous les deux mariés par obligation et qui toute leur vie se sont caché comme des alcooliques. On oublie Alain, Jean-Paul, Louise, et Dieu sait qui encore qui ne seront jamais des Apollons des salles de gym, vivront leur homosexualité dans quelque club paumé de province avec Jean le barman cuir et tapette jusqu’au bout des ongles, et le karaoké le samedi. On oublie qu’au-delà d’être devenu une culture en soi, avec ses codes, son langage, ses figures, l’homosexualité est simplement une forme de sexualité et rien de plus. Mais pas n’importe laquelle toutefois, une sexualité qui fait peur. Et pas seulement qu’aux hétéros.

 

La honteuse ou la terreur des hétéros.

Si votre entourage et votre famille ont toujours vu la question de la sexualité comme une affaire privée qui ne regardait que vous, mais dont étiez libre de parler si vous le vouliez. Si vous avez été élevé dans un environnement tolérant et protecteur, au sein d’un groupe social ouvert. Si même la question de vos appétences sexuelles n’en est pas une. En gros si vous avez été élevé dans une tribu amazonienne ou Papou et pas dans la sphère occidentale, au Maghreb ou au Moyen-Orient par des parents lambdas, vous ne pouvez pas comprendre la difficulté qu’il y a de se réveiller un jour troublé par l’érotisme de quelqu’un de votre sexe. Et si vous prétendez que ce ressenti ne vous est jamais arrivé à aucun moment de votre vie, que cette affaire ne vous a jamais traversé l’esprit, alors vous vous mentez, tout simplement. La difficulté qui est de l’admettre et plus encore de le vivre. De toucher, de caresser, de baiser cet autre-là. Sans honte, sans mal, sans culpabilité. J’ai connu des pédés qui ont attendu l’âge de trente ans pour s’admettre, et quelques aventures pour l’afficher sans remords. Et d’autre, de la génération d’avant qui devait se rendre dans les pissotières ou très loin de chez eux sur les plages des enfants sauvages, pour se libérer. Pasolini n’en est pas mort, mais ce fut manière de le prendre au piège. La société bourgeoise abhorre plus que toute l’homosexualité. Elle fait mine de s’en accommoder au travers de ses artistes et de ses figures, mais cette sexualité-là est une sexualité apurée de la reproduction, une sexualité du désir, du jouir, de la sensibilité de la sensualité ou simplement de l’intime amitié. N’oublions pas comment les grecs, par exemple, concevaient l’amour platonicien. Amour dont étaient totalement exclues les femmes. Mais au-delà même du corpus social, ce trouble-là, cet érotisme-là qui guette parfois un homme ou une femme au détour d’un regard, d’une rencontre, remet fondamentalement une orthodoxie pour laquelle nous nous croyons programmés à la naissance. Tout nous le dit, pas seulement la société, l’exemple de nos parents et de la majorité, un homme est attiré par une femme et réciproquement et c’est « dans l’ordre des choses ».

 

Non ce n’est pas simple de se réveiller un jour, même si ce n’est qu’un instant dans sa vie, avec ce doute, ce possible, qu’on n’est peut-être pas dans la norme, dans « l’ordre des choses ». Ça l’est d’autant moins que le désir sexuel marque pour l’essentiel le passage de l’enfance à la vie adulte au sens large. Il y a donc ici double combo à assumer en même temps, que son ventre a des besoins, et que ces besoins ne sont pas ceux de tous. Or il faut bien dire ce qui est, les adultes, les véritables adultes, les hommes et les femmes qui s’assument sans honte, ça court pas les rues. Et vous voilà l’opprobre de ceux qui n’assument pas. Tous ceux particulièrement qui ont un jour ressenti ce trouble pour leur copain de chambrée ou Dieu sait qui, mais le rejettent avec violence sur le pauvre couple qui passe main dans la main. Pas le droit d’être amoureux en public voilà la honteuse.

 

Il existe globalement trois types d’hétéro, les hétéros qui s’assument et pour qui les termes de leur sexualité ne sont pas une question, quel que soit ce qu’ils ont pu ressentir parfois au cours de leur adolescence par exemple. Il y a ceux qui vous affirmeront que cela ne leur a jamais traversé l’esprit, mais que ça ne les empêche pas d’être tolérant. Et puis il y a les honteuses.

 

Toutes les honteuses ne sont pas homophobes, mais la plupart des homophobes le sont. Les honteuses ont ressenti un jour quelque chose de l’ordre du trouble, que ce fut le dégout de s’imaginer comme ces deux-là, embrassé par une fille quand on en est une, ou une attirance physique remettant en question tout le petit château de cartes de l’alpha que tout mâle aime s’imaginer être. Quelque chose d’inacceptable pour soi, comme si le baiser de deux amoureuses atterrissait sur nos lèvres, comme si notre propre trouble était un viol de nos plus intimes convictions. C’est inacceptable, mais il faut bien que ça se manifeste d’une manière ou d’une autre. Le rejet d’abord, par la violence, verbale ou physique. Et puis, pour nous les mecs, par un accommodement avec les codes masculins. « Les films de garçons » comme disent les filles sont remplis d’amitiés viriles et musclées, il est de bon ton de prendre sa douche ensemble après le sport, et tant pis pour la pudeur, on est entre mecs, des vrais ! On se gonfle les bras à la fonte, on se rase le crâne, on porte le bouc et des teeshirts fun, on adopte la culture et la mode pédé en braillant qu’on en n’est pas. Et quand on croise deux filles ensembles, on se rassure en se disant qu’elles n’ont pas connu le vrai mâle. Fantasme courant de l’hétéro de base, convertir une lesbienne à sa religion. Je vous rassure, c’est également un fantasme courant chez les pédés. Sauf que si le premier cas retient le plus souvent du seul rêve, le second est courant. Les travelos du bois de Boulogne peuvent en témoigner. Les alentours de Roland-Garros où de virils camionneurs défilent avec leur bahut également.

 

La mythologie au service de la peur.

L’homophobie et tous les interdits afférents à l’homosexualité ont évolué à mesure du temps et des civilisations. Même en terre d’Islam si l’on en croit les souvenirs de Casanova, si l’on pense par exemple à la coutume des Basha Posh ou des Basha Bazi en Afghanistan et au Pakistan. C’est amusant même si c’est logique de remarquer même que ce sont dans les sociétés les plus machistes où l’on trouvera des traditions de travestis les plus affirmées, comme les Touloulous du carnaval en Guyane et dans les Caraïbes. Ou dans le très catholique Brésil et à vrai dire, toute l’Amérique du Sud à en juger de la nationalité de ceux qui vivent ici. L’Antiquité, la Renaissance et probablement la préhistoire n’avaient pas nos pudeurs. Michel-ange tapissera la Chapelle Sixtine de zizi au grand scandale du pape, Pompéi est couvert du témoignage d’une sexualité libre même si pourtant le tabou de l’homosexualité intervenait bien dans une Rome virile et conquérante. La Grèce, l’Egypte ancienne avait une sexualité codifiée, mais une liberté d’approche qui va s’étioler avec la propagation des religions monothéistes.

C’est écrit dans l’Ancien Testament, Sodome et Gomorrhe ont été rayées de la carte, et l’acte en lui-même est considéré comme une abomination. Ce même fondamental prétexte de la Bible qui autorisa l’occident à mettre en place l’esclavage ou justifier l’antisémistisme. Ce même fondamental interdit qui imprègne implicitement la violence et la haine institutionnalisée contre les homos en Russie, Tchétchénie, Indonésie, dans quelques états chrétiens, et globalement tous les pays musulmans ou à peu près. Instrumentalisée par les pouvoirs en place, elle fédère à peu de frais les petits esprits, les honteuses, les frustrés et toute la très nombreuse smala de mecs qui ont besoin de se rassurer sur leur virilité. Car si c’est bon de se sentir plus fort face à deux petits pédés effrayés, si c’est bon et ça rassure sur sa nature de mâle alpha de ses rêves, c’est encore meilleur de se dire que l’état et Dieu lui-même sont d’accord pour le massacre. Ce n’est plus contre son propre dégoût de soi qu’on cogne, c’est pour une cause plus grande. L’exemple vient toujours du haut non ? Un tribunal russe a donc désormais interdit de représenter Poutine comme l’icône qui illustre l’article. Des témoignages parlent de camps de concentration pour homosexuel en Tchétchénie. Et on ne compte pas la longue litanie d’horreur qu’on estime en droit de faire à l’encontre d’un homme ou d’une femme pour qui l’homosexualité s’est toujours imposée comme une évidence. Parce que finalement, nous ne faisons pas le choix de notre instinct. D’ailleurs qui peut affirmer que sa sexualité n’a pas évolué avec le temps ? Et ce, sans forcément sortir des bornes de l’orthodoxie.

 

L’éducation sexuelle pour les nuls

La phobie russe pour l’homosexualité, son institutionnalisation à travers autant l’état que l’Église orthodoxe ou l’islam de Kadyrov. La puissante séduction qu’exerce l’autoritarisme viril et voulu comme quasi-érotique d’un Poutine vis-à-vis d’un certain nombre de citoyens européens. La montée en force de l’extrême droite et plus généralement de la réaction a encouragé une certaine banalité dans les actes homophobes. Mais il faut bien reconnaitre que depuis longtemps, bougre, pédé, tarlouze, inverti, gouinasse font partie du vocabulaire banal qui siffle aux oreilles d’un ou une homosexuelle au cours de sa vie. À plus d’un titre ce rejet quasi-irrationnel s’explique autant par la culture, la religion que ses propres conflits sexuels. Mais au-delà de ça, je crois qu’il tient de ce simple tabou concernant la sexualité en général.

 

De toutes les femmes que j’ai pu connaitre, amie ou maitresse, rares étaient celles qui pouvaient me décrire leur relation physique passé en terme élogieux. La plus part décrivait des handicapés à leur propre sensualité, mécaniquement programmés à faire leur petite affaire sans se préoccuper de l’autre. Tandis que les femmes, plus au fait de leurs corps, mais plus cérébral se pliaient aux conventions sexuelles sans tenter de faire l’éducation de leur partenaire. Comme un jeu de rôle aux règles préconçues et dont personne n’oserait sortir. L’éducation sexuelle, que ce soit par l’auto érotisme ou sous un autre angle que médical est mal vécue parce qu’encore une fois, elle échappe aux strictes règles de la reproduction. Mais aussi parce qu’elle appelle à libérer nos instincts. Après tout, si on y réfléchit le lit est le seul endroit au monde où nous sommes libres de nous affranchir des conventions, de notre statut social, des règles de moral, des lois, dans la mesure d’un consentement mutuel. Dans le lit, la société, notre milieu, tout ce qui nous aliène au quotidien peut ne plus avoir aucune prise si nous le désirons. Sans doute pourquoi les sociétés monothéistes ont tant de mal avec l’acte sexuel. Il nous rapproche de l’animal, fait appel à des instincts primitifs et en même temps se lit et se lie au travers du filtre de la sophistication, de l’acte pensé, fantasmé, construit et codifié propre à la sensualité de chacun et à sa capacité à l’exprimer. Une habile combinaison entre la loi de la nature et celle propre à chaque individu.

 

L’illusion qu’entretient la généralisation de la pornographie, ou bien une libération sexuelle pas le moins du monde libre, laisse à croire qu’en ce temps d’hédonisme, de jouissance individuelle, cette même pornographie n’est pas une forme de normalisation de l’acte en lui-même. Qu’éduquer nos gamins sur le terme de leur sensualité est inutile considérant ce qu’ils ont pu voir dès onze ans. Comme si une relation sexuelle se limitait à la seule gymnastique et pas avant tout à notre ressenti. Ce ressenti qu’apprennent à refouler les honteuses au point de projeter leur haine d’eux-mêmes sur autrui. Ce ressenti que doit affronter un jour un garçon ou une fille face à l’autre, de son sexe ou non. Ce ressenti que rejette ou codifie strictement la société musulmane et judéo-chrétienne au point de l’hystérie. Sans jamais y parvenir parce qu’en réalité, la sexualité est indomptable. Et c’est précisément ce qui effraie dans l’homosexualité, elle est la manifestation concrète de cette indomptabilité. En dépit des homos que l’on jette des immeubles, de ceux qu’on torture en public, en dépit des crachats, des coups, des insultes, de l’opprobre sociale, elle s’affirme et se manifeste au-delà même de la volonté. Et c’est ce qui notamment terrorise le petit garçon qui sommeille dans la plupart des hommes, l’idée de perdre le contrôle sur son zizi. L’idée que si ça se trouve, il est pédé sans le savoir.    

 

Assez curieusement, c’est exactement le même fantasme, la même peur projetée face aux psychopathologies, ce que l’on a coutume d’appeler la folie. Une peur comme un reflet de l’autre en soi. La sexualité de l’autre interroge la nôtre comme l’état mental d’untel interpelle nos doutes. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas par hasard si pendant des années l’homosexualité était assimilée à une déviance mentale par l’OMS. Une peur qui retient de l’angoisse de la perte de contrôle, du basculement involontaire, de la trahison sur soi. Et finalement, tout ce que traduit l’insulte que j’ai choisie pour titre. Le terme de l’impuissance.

 

Fondée en 2003, le Refuge s’adresse à toutes les victimes d’homo ou de transphobie. Une part constante et majoritaire de garçon entre 18 et 25 ans, précarisés, issu de milieu marginalisé ou non et qui aujourd’hui, en dépit des efforts de l’association pour les héberger, leur assurer, aide médical, juridique, et surtout écoute, se retrouvent au mieux à loger chez un tiers, au pire à la rue et sans ressource pour une majorité d’entres eux. En France l’homophobie est désormais punie par loi, mais rien n’est pensé pour ces jeunes qui se retrouvent victimes de celle de leur famille. L’âge d’admission au RSA a été baissé à 25 ans, en dessous, il faut justifier d’enfants à charge. Autrement dit, entre 18 et 25 ans une jeunesse sacrifiée, laissée-pour-compte et bien entendu surexploitée par un monde du travail sans scrupule. Face à ce nœud gordien, il faut être sacrément costaud pour assumer sans mal sa sexualité ou avoir de la chance d’être né dans une famille aimante et compréhensive. Mais le plus souvent, c’est juste l’absence de choix qui s’impose et c’est parfois le plus douloureux. Victime de son succès, de sa médiatisation très parisienne, l’association est accusée d’avoir menti en prétendant qu’un des jeunes harcelés par l’imbécile de télé, Cyrile Hanouna, les aurait appelés suite à l’émission. Le CSA a été assailli de plaintes sans effet, la chaîne sans lave les mains, les marques ont fait leur petit numéro, sincère ou non. Et dans la tête du lambda voilà un incident sans importance, voir monté en épingle par le fameux lobby gay. Vrai ou non, peu importe, le Refuge remplit son rôle comme le prouve ces témoignages : https://www.youtube.com/watch?v=gQ0RRE7I830 . Là où la pitoyable « blague » de l’animateur de l’idiocratie nationale est la partie émergée d’une société immature sexuellement, malade de ses propres névroses et incapable de se regarder en face.

 

CAC40

Farid avait  tout juste 30 ans et il avait déjà passé 9 ans de sa vie en prison. Il n’avait pas commis le moindre braquage, n’avait tué personne, avait participé à trois cambriolages, de loin, comme guetteur deux fois sur trois, il s’était contenté de cumuler les petits délits, les condamnations légères ou avec sursis, les gardes à vue et les embrouilles avec les flics. Depuis qu’il était enfant, il y avait un genre de marché en bas de chez lui, le marché noir on appelait ça. Le coin des receleurs, des vendeurs de parfum chinois, de jean 504 et de polo Raph Loren… Tout le monde y venait, les mères de famille, les potes, les darons, tout le monde. Acheter, vendre, combine à droite et à gauche, le tout largement financé par le bataillon. Les potes qui tiennent chaud, et le business. Le bataillon quoi, direct sur le ter-ter, t’as compris frère. Avec eux, il y avait parfois des grands, de vrais truands ceux-là, qui montaient au braco sur les paroles de poulets. Tu me balances une affaire, je t’en donne une. Tu m’aides à faire tomber bidule, je te file un plan sûr. Enfin ce genre d’histoire qu’on sait, qu’on se raconte entre deux spliffs mais qu’on n’a pas exactement envie de savoir. C’est pas bon. Pas envie de terminer dans un coffre, une cave, mêle-toi de ton boule cousin. Et d’ailleurs tôt ou tard ces enfoirés de flic revenaient et serraient ceux à qui ils avaient balancé une info. Qui irait balancer en retour les poulets ? C’est qu’il y a du lourd encore au-dessus, on parle en gros millions, en casino, en trafic international. Tu crois comment qu’il rentre frère les flingos et le shit ?
Et puis un jour il y avait eu une grosse descente et le marché noir qui était là depuis facile dix ans a disparu. Farid était dans le coin, avec une paire de portables tombés du camion et une méchante humeur. Il s’était embrouillé avec les poulets, crac, la broutille était passée en mode sérieux. Application des peines plancher cousin, merci Sarkouille, qui vole un œuf vole un bœuf, t’as violé personne, t’as braqué rien, mais tu vas prendre sévère quand même, 4 piges d’un coup. Ça te pète un peu. Quatre piges dans neuf mètres carrés avec deux autres mecs. Tu vis, tu manges, tu dors, tu rêves, tu te branles, tu pisses, tu chies pendant quatre piges avec deux autres gus. Si tu vas pas au mitard… Et selon où tu tombes, tu peux y aller pour n’importe quoi ou juste les trucs graves. Là les matons t’appellent par ton prénom, te disent bonjour le matin en ouvrant ta cellule, tant que tu les respectes, que t’insultes pas le chef, tant que tu fais du « oui surveillant, bonjour surveillant » à peine s’ils te grondent parce que ça sent le shit dans la cellote. Mais à Villetaneuse par exemple, c’est une autre danse. Là-bas les matons ils portent le badge du FN sur leur veste, un mot, un regard de travers, mitard, ça sent le bédo : fouille… etc. Tu respires plus, tu flippes pour tout, terminées les vacances forcées, bonjour la pression H24, et déjà que des fois tu yoyotes sévère à te demander ce que tu as foutu de ta vie… Mais pas question de se faire suivre par un psy, de prendre des médocs, ça se fait pas. T’es une mouille pas un homme, un camé, un dingo, t’assumes pas, tu fais ta pleureuse, va chier. A la rate, gros, faut porter ses couilles. Et les mecs avec des faiblesses côté slip, les gars qui se frotillent et s’enculent, même tarif, c’est mal vu. Pourtant des fois, le petit gégé, son codétenu, il l’aurait bien serré dans ses bras. Ça fait du bien un câlin quand on a vu la daronne chialer au parloir. Ça fait un peu de chaleur quand tes potes d’enfance viennent jamais, t’écrivent jamais, que t’existes plus que pour la famille et les surveillants. Mais si ça se savait… et la rumeur à la rate, elle se porte bien merci. Farid se sentait déjà assez paria comme ça. T’as déjà vu Mister You, la Krime, Booba, te raconter que trop il kiffait son pote de cellote ? Sur la vie de ma mère cousin t’es ouf de raconter ça. Ça se fait pas, les dalepés c’est dégueulasse ! On est des hommes nous, c’est des trucs de francaouis ça !
Quatre ans donc. Le matin son programme c’était toujours le même, un rituel, il en faut, ça aide. On se lève, on fait quelques pompes pour la forme, pour la tête, et puis nettoyage de la cellote, bonjour surveillant, bien ? Après kawa. Important ça le café. Les autres se pointent, les potos, un, deux, le petit gégé qui fait le service, roule un sbleuh’, un sucre ? Ouais, il est bon ton café Farid, pas de soucis cousin c’est la soeurette qui a ramené le Grand-Mère. Ah ouais Grand-Mère elle fait un trop bon café. Des fois c’est lui qui était invité, on croisait du monde, des anciens du quartier, 30, 35 piges, 15 condamnations, 12 ans de rate au compteur avec des têtes de tueur je te dis pas. Les gars qu’on faisait pas chier même pas les surveillants, surtout pas. A 1400 boules de salaire les candidats à la triple fracture il y en a pas des masses. Farid parlait peu, se racontait jamais, il écoutait, regardait, rigolait avec les autres, et si un barbu venait le sermonner, wallah t’as trop raison cousin. L’anguille. On se faufile, on essaye de se tenir, on parle pas dans le vent, et si il y a besoin d’un coup de main dans ses compétences on n’hésite pas. Faut être sociable quand on reste 12h par jour dans neuf mètres carrés pendant quatre ans. Et éviter les embrouilles, surtout. Avec les surveillants, avec les autres. C’est qu’il y a des cintrés là-dedans, et des sévères parfois, avec des familles nombreuses et des cousins dans tous les blocs. Bref c’était comme au quartier, même la tenue. Bas de pantalon Tachi’, les chaussettes blanches par-dessus, veste Adidas, polo Lacoste-Taïwan double pantalon quand y faisait froid, la tenue confort. Ce qui manquait c’était les filles, la liberté aussi, pour autant que ça veuille dire quelque chose quand on a rien connu d’autre que le quartier et la rate. Et le blé aussi. Faut cantiner, payer la téloche, le shit, les clopes, la bonne kémia. Si t’es sans un, si ta famille t’aide pas, si tu connais personne, que t’es un déplacé par exemple, t’es sérieux dans la merde. En taule c’est comme dehors, pas de bras, pas de chocolat. Sauf que dehors il y a toujours moyen si tu sais où gratter, ici c’est plus compliqué. C’est pour ça que les gars demandaient le cumul des peines, t’as vu ? Pas juste pour le tir groupé, pour éviter d’être baladé dans toutes les juridictions qui avaient un truc contre toi. Parce que c’est comme l’école, le nouveau faut qu’il refasse tout à chaque fois, les bonnes connections, les relations avec les gardiens, à qui demander du shit ou de la dreu pour les camés, qui aller voir quand on avait un souci avec le baveux ou le JAP, travailler éventuellement. C’était pas obligatoire, et souvent très chiant. Fabriquer des cintres, des drapeaux, putain combien de drapeaux on trouvait sur les mairies, les commissariats, les ministères qui avaient été fabriqués par des mains de prévenus ? Mate les céfrans avec leur beau tricolore made in la Santé cousu machine par Driss le braco des DAB. Farid lui ça lui disait rien. Ça te donnait un peu de droit, un salaire que tu touchais jamais direct et en dessous du salaire moyen, mais laisse tomber de bosser pour l’administration. Rendre des services souvent c’est mieux.

Quatre ans. Toute une vie quand on a vingt ans.
Et puis il y a l’après. Retourner chez les darons ? Oublie. Alors aller où ? Pas une thune, pas de taf, rien, bin chez le frangio, avec lui, sa femme, le petit… tu tiens pas deux mois. Personne, surtout pas la femme. Elle te fait des histoires parce que t’as pas plié le lit, parce que t’as tapé du Nutella sans demander la permission, ça te parle mal, tu te sens une mouille, faut bouger. Farid avait de la chance, il avait des sœurs. Elles le soutenaient, l’aidaient, l’écoutaient, la grande l’avait aidé dans ses démarches, passé des coups de fil, rassuré les darons. Ça le saoulait gentiment, mais il laissait faire, elles l’aimaient et réciproquement. Farid avait trouvé un boulot de TUC, on lui avait dégoté un appart facile, maintenant il avait un chez lui. Enfin…
Quatre ans frère… t’es jamais sorti de chez tes darons, tout ce que tu sais c’est le ter-ter, les affaires, le quartier, le daron qui te pète les couilles, les profs qui t’endorment, les embrouilles avec les schmidts, en plus t’aime moyen la contradiction, laisse tomber. Quatre piges de rate derrière, t’es paumé cousin. Et vas-y que de toute façon c’est la même, t’as les potos qui se ramènent, t’as la gare à pas loin genre avec tous les autres, ceux de la rate, ceux du quartier, qu’est-ce qui change finalement ? Les putes.
Voilà, t’as des putes et une espèce de boulot avec des pélos qui te parlent mal parce que t’es arrivé avec 20 minutes de retard. Eh vas-y ! Tu crois qu’elle est facile ma vie ou quoi toi ? Il y a Rédouane qui s’est pointé, on a bu de la vodka Redbull, après il a voulu qu’on aille aux putes. L’avait pas de thune comme d’hab, on s’est embrouillé, je suis rentré, tiens vas-y voilà Kevin et son cousin Patrice, bourrés, les poches plein de chichons, avec une autre tassepé… Putain je me suis même pas couché une heure gros ! La belle vie, mes couilles oui !
Et comme ça pendant une pige. Le taf nique sa mère, c’est pas fait pour moi ça gars. Une pige tout entière. La télé ? Pète sa mère cousin, il veut une grande, la maxi, avec l’ordi, le lit, le canapé et tout, confort. Comment ? Bah faut savoir se démerder dans la vie frère.
Khaled qui vient avec Walid, il a du bon, tu connais l’histoire cousin, fais tourner, vas-y tu veux que je te trouve des iencli ? Assure mec, je connais tout le monde dans le bloc.  Et vas-y que ça s’enchaîne. Malek qui te trouve la grosse télé, 300 boules nique sa grand-mère, l’ordinateur pète sa mère de chez Untel qu’a tout le matos du monde si tu vends pour lui, la Play, les jeux, tout. World of Warcraft, GTA, Grand Turismo, que du bon, tombé direct du camion frais. La belle vie. Le matin il se levait, faisait quelques haltères, rangeait sa cellote, aller toquer chez le voisin l’inviter à boire le café. Prenait sa douche, partait à la gare, en promenade.
Et puis il revenait.
Avec une pute.

Une pute, une salope, pas un tapin hein ? Pas une pute une pute hein ? Pas que tu payes. Enfin si parfois, Farid faisait venir une pute ou deux. Généralement quand il y avait Samir. Il voulait toujours niquer des tapins Samir. Les salopes, il aimait pas ça, il respectait pas. Et Rédouane aussi il aimait bien les tapins, mais lui il avait jamais une thune. Ou alors pour sa gueule. Et vas-y qu’il squattait à demander un autre bédo, encore du café, eh dis donc t’aurais pas des biscuits ? Il savait même pas jouer à la Play cette mouille !
Bref, une pute, une salope et pas souvent des tapins parce que bon ça douille. D’ailleurs pourquoi foutre, c’est toutes des putes les filles de maintenant, rien que des salopes ! Je te fais un petit sourire, on rigole un peu, je te dis deux trois conneries, on sort le bédo, et vas-y. Elles te sucent à deux si tu demandes poliment ! Des vraies chiennes. Une fois il en avait enculé une et tout de suite après il lui avait fait lécher le bout, comme dans les boulards. Elle avait même pas moufté la petite, 17 piges ! Et l’autre, la grosse, qu’ils avaient fait monter un soir avec le petit Kevin. Avec son piercing dans la langue, « j’adore l’échangisme »… la Libertine… le boudin bourré, elle les avait sucés tous les deux ! l’un après l’autre ! Et elle avale en plus ! 20 piges ! Elles sont paumées ! Perdues. Des salopes, toutes des putes.
Et au quartier ? Avant ? Pareil. Mais il y en avait moins, une fille qui passe pour une vache dans le quartier, ça craint frère. Alors il y avait Marie Odile, la brave Marie Odile qui se laissait tringler par tout le bloc. T’allonges un peu de bédo, ça suffisait. Sa vie sexuelle ? Sa première fille avait connu six types avant lui. Dans le quart d’heure avant lui. L’amour ?  Connais pas. Oui, il s’entendait bien avec la petite Aurélie, elle était cool, elle était sérieuse un peu aussi. Ils auraient pu s’installer ensemble s’il n’était pas allé en taule. C’était de l’histoire ancienne maintenant. Partie la petite Aurélie, et à la place il y avait les putes. Les banlieusardes qui avait raté leur train, des paumées déchirées qui rondaient autour de la gare, la petite voyageuse provinciale et insouciante, la salope franco de porc, estampillée pétasse léopard qui s’encanaillait, les cousines qui veulent faire du business, parfums, fringues, quelques roumaines pas cher, une kosovar une fois, un bonbon. La femme seule quoi. Toutes des putes. Pendant une pige.
Plus la tise.
Et le bédo.
A la rate il n’y avait pas la tise. Pas impossible mais laisse tomber. Ça faisait des histoires la tise. Et chez lui il y en avait souvent des histoires depuis. Parce que voilà. La fête tous les jours, la grosse télé, la Play, les tapins et les putes, ça attire les crevards. Ça attire tous les paumés qui sont trop trouillards ou trop flemmards pour monter au bataillon, et qui vivent chez papa et maman. Les mecs aux chomedu qui vivent chez le frangeo depuis qu’ils ont perdu leur appart. Ou juste les potes de la gare et tout l’orchestre des emmerdes en rafale. Les voisins, les flics, les mecs qui s’embrouillent sur le palier. Et puis nique sa mère, t’es bourré, t’as pas envie de descendre, tu sautes la poubelle par la fenêtre. Il y a des plaintes dans l’immeuble. C’est pas la cellote justement, ou bien on est tous en prison…
Des prisons dans des prisons. La liberté est une prison avec des putes. C’est ça la vie ?

Un jour il avait rencontré Djalilah.  Une fille du bloc, enfin de l’immeuble. Une fille des quartiers aussi, un peu paumée aussi, mais pas une pute. Un engin. Jolie, pieuse, gentille, et avec ce qu’il fallait de trauma pour être complètement attirante quand on avait envie de devenir sauveur ou preux chevalier. La dame pieuse se mérite, c’est une pure. Enfin… pas tant que ça mais bon, sérieuse quoi. Et Djalilah l’avait pris en main.
Un jour elle était rentrée chez lui et avait tout nettoyé du sol au plafond. Une toupie à roulette. Tout en lui faisant la morale, fumant des pétards. Après ils avaient joué à la Play. Djalilah était encore une adolescente, moitié petite fille moitié cheval de feu. Un mélange explosif pour un cœur adolescent également. 30 piges ou pas. Qu’est-ce qu’il savait de la vie après tout ? Qu’est-ce qu’il savait des femmes à part qu’il y avait parfois du poil autour et un piercing ? C’était une curiosité que celle-ci. Qui rentrait dans sa vie faire le ménage, en le charmant mais sans le charmer, parfaitement consciente de ses atours, mais n’allant jamais jusqu’au bout du jeu. Et pour cause. Djalilah avait déjà un copain. Avec lequel elle se disputait souvent, l’amour vache mais pas loin. L’amour ado. Le vrai, de quand on a 19 ans et qu’on prend son mec pour un genre de petit frère incestueux, et réciproquement, le docteur ou presque. Lolita en liberté, bref. Et Farid a fait le poète (wink). Il y avait aussi l’Islam. Très impressionnant la gamine de dix-neuf ans qui fait les cinq prières, se lave, s’habille, bismillah… la illahi Allah Mohamed rasoul Allah, cinq fois, cinq fois par jour, murmuré entre ses lèvres rêveuses.
Djalilah avait rencontré la foi après la mort de son frère, parti dans un accident de voiture. Une manière pour elle également de se nettoyer de ce qu’elle avait vécu avant ici. La rue à 17 ans, la zone, les squatts, les types comme lui qui vous ramassent en mode galère et essaye de vous sauter sur un coin de canapé. La tise, la défonce, tous ces trucs qui vous enfoncent. Djalilah n’aimait pas beaucoup l’alcool. Ce que ça faisait faire aux gens, aux mecs, aux filles, elle en concevait que mieux l’interdit qu’elle pouvait en voir les résultats jusque sur lui. Ils s’engueulaient parfois avec Farid. Des engueulades terribles. Surtout quand il était pété, qui lui disait d’aller se faire enculer sur un coup de colère parce que Samir ou Rédouane, ses deux boulets du quartier, étaient venus le chauffer. Elle ne les aimait pas beaucoup ces deux-là. D’ailleurs, de son entourage, elle n’en supportait aucun, et le petit Kevin encore moins que les autres parce qu’ils s’étaient connus du passé. De sa période rue et qu’il se la raclait sur elle. Il disait savoir des choses à son propos, qu’elle n’avait pas toujours été la pieuse, la musulmane propre sur elle et tapis cinq fois. Qu’est-ce qu’il en savait lui de toute façon ? Pour lui, toutes les filles se valaient, sauf sa mère. Rien que des chiennes, des salopes, il en faisait ce qu’il voulait avec sa grosse bite de nègre.
Farid l’avait déjà vu sa bite, tendue dans le slip Dim blanc, élastique, sous le ventre luisant, musclé, avant que la Libertine l’engloutisse, ça le gênait pas de voir son pote se faire sucer, c’était comme ça au quartier, il avait vu ça à la rate aussi. C’était dégueulasse quand c’était un mec qui était à genoux. Ou pas. Quand le mec était beau comme Kevin, une salope entre ses cuisses de petit nerveux, c’était presque beau. Farid essayait de ne jamais penser à ça, le goût que ça devait avoir, c’était dégueulasse. Mais quand même, un câlin parfois, juste un câlin, ça devait être bien. C’était d’ailleurs ça qui lui plaisait aussi avec la jeune femme, son côté copain, garçon manqué. L’adolescente qui hésite encore entre devenir une femme et rester une gamine. Il se sentait si à l’aise parfois avec elle qu’il en oubliait qu’ils ne sortaient pas ensemble, et qu’elle ne l’aimait pas. Alors il se réveillait, trouvait Samir dans sa cellote en train de lui faire la morale, qu’il branlait rien, qu’il fallait qu’il arrête, qu’il trouve du boulot. Samir le chômeur en fin de droit. Eh vas te faire foutre toi !
Il se réveillait avec une gueule de bois carabinée, plus rien dans les poches, à peine une croquette planquée entre deux boîtes de jeux vidéo et rien d’autre comme perspective que le bordel autour de lui de la fête de l’avant-veille, quelques vieux préservatifs qui flottaient dans le chiotte, et une journée à rien foutre à la gare. Rien foutre en essayant de se trouver un peu de pèze, une combine pour s’acheter des clopes, du shit, de la vodka, un kebab, du soda. Son pain quasi quotidien. C’est ça la vie ?
Et sinon faire quoi ?
Rester à la maison.
Aller sur internet, regarder la télé, jouer à la Play. S’inscrire sur Facebook, sur Youtube, sur Chat Roulette, pour se faire des amis, parler avec des inconnu(e)s, éventuellement draguer. Il avait déjà ramassé des salopes sur internet. C’était pas ça qui manquait les putes à vrai dire sur le net. Toutes les gamines, préservées par le pseudo anonymat, magnifiées par Photoshop et Apple, accessit télé réalité, diplômées Pétasse Es Nabilla. Mais c’était un autre genre de drague. Fallait causer, dire un peu ce qu’on pensait. Etre dans le move, connaître le dernier clip de Booba, Rof’’ la Mafia Kainfri, lui c’était la Krime son truc. Cette chanson où il parlait des salopes qui se faisaient trouer pour un joint, de la maille, une soirée en disco. C’était trop vrai frère, c’était ça la vérité, des putes, des chiennes. Incroyable. Et pourtant parfois il les trouvait si belles, si pures, si magnifiques qu’il aurait voulu les protéger d’elles-mêmes, devenir leur grand frère, leur amant fraternel. Mais c’était impossible. Comme c’était impossible avec la petite. Djalilah.
Comme c’était impossible avec Jim.

Jim.
James Work.
Un anglais exilé. Une baffe dans la gueule.

Ils s’étaient rencontrés par hasard, au bas de l’immeuble. Jim faisait peur. Il effrayait tout le monde à vrai dire avec sa tête de dingue. Mais il était intriguant comme est intriguant tout ce qui est un peu effrayant. Farid avait rencontré toutes sortes de gens en prison. Des gens avec cette tête là aussi, des étrangers, des escrocs paumés, des voleurs roumains, des trafiquants géorgiens, des assassins sud-américain, de loin, jamais parlé, mais il avait eu l’occasion de les observer. Comme il avait toujours observé le monde finalement. Avec précision. Il connaissait les gens, forcément. Quand on vend, on vole, on deale, on trafique au nez à la barbe des flics, qu’on doit se faufiler pendant quatre ans sans se faire enculer, au figuré ou au propre on apprend d’autant à les connaître qu’il n’était pas du genre à se laisser dominer facilement. Indocile à l’école, indocile dans la famille, il pouvait piquer des colères terribles et parfois violentes quand on le contrariait ou que les choses n’allaient pas comme il voulait. Alors la première fois où il avait vu ce mec, il ne l’avait pas vraiment pris au sérieux. Tout juste intéressant parce que le pélo avait l’air assez paumé pour être exploité.
Work avait été dans la marine marchande, il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu aussi. Sa bibliothèque débordait de bouquins, des bouquins énormes parfois. Farid n’en n’avait jamais ouvert un de sa vie. Ou à l’école, à peine et le temps que ça dura. Alors du fou en zone d’exploitation, il passa à la curiosité exploitable. Jim aimait bien la fête, les filles, il se sentait un peu seul lui aussi. Comme un pote de cellote. Ou presque.
Oui, ou presque. Jim parlait parfaitement français.  Un peu d’arabe aussi, quelques mots de swahili, de russe, de juif, de chinois… Il pouvait aussi bien te raconter une anecdote qui lui était arrivée à New York que d’histoire de samouraï, il était tatoué, il avait été marié, divorcé, fiancé, vécu mille et un truc, vécu douze vies. C’était incroyable. Et il était beau aussi. Avec ce qu’il fallait de fragilité pour vous attirer instinctivement. Enfin… beau. Comment dire. Il dégageait. Il avait quelque chose d’unique, quelque chose dont il ne semblait même pas avoir conscience lui-même. Un genre de charme, de naturel totalement désarmant quand on avait l’habitude de jouer avec les gens pour survivre. Il s’énervait rarement, était infiniment patient, ne disait jamais un mot de trop. Et surtout, il était terriblement lucide.

Terrifiant même. Cette capacité qu’il avait à tout voir, tout remarquer. Cette façon si personnelle qu’il avait de dire les choses aux gens. Farid n’avait jamais vu ça, jamais entendu un truc pareil. Comment il avait remis Rédouane et Samir dans leur quart cousin ! Rédouane surtout. Incroyable. Totalement incroyable. Farid n’avait jamais vu ça de toute son existence, nulle part.
Pas une insulte, pas un mot blessant, pas une tentative d’assassinat verbal, démonstration de combien il était trop le malin, le blanc, le culturé, la disquette. Non, pire. Toute la vérité. Avec gentillesse, avec respect, mais impitoyablement vrai. Si impitoyablement que Rédouane aussi en était un peu tombé amoureux. Qu’il l’adorait maintenant. Quand à Samir. Merde… Samir cherchait tout le temps les noises, s’arrangeait toujours à un moment ou à un autre pour mettre quelqu’un à l’amende. Jim l’avait désarmorcé en deux deux. Et comment ? En se taisant. Juste. Et quoi ? Samir ne venait plus, il l’évitait depuis qu’il savait que Jim et lui se fréquentaient. Ce mec était dangereux. Il disait la vérité, et il trouvait même le moyen pour que ça ne vous blesse pas. Et il assumait.
Jim était en cale sèche, pas de boulot. Il attendait un signe de la capitainerie du fleuve qui ne venait pas. Il aurait aimé retourner à Marseille embarquer, mais il commençait à se faire vieux. Et il n’avait plus grand-chose pour vivre que la caisse maritime, des dettes et quelques économies. Farid avait imité Djalilah. Il avait pris en main à son tour. Il était rentré chez lui,  avait entièrement nettoyé son appart, tout en le sermonnant gentiment, comme ses sœurs le faisaient avec lui, comme Djalilah, mais pas comme Samir ou Rédouane parce que ces deux-là de toute façon c’est des connards. Et le petit Kevin aussi il ne voulait plus le voir. Il était peut-être beau, malin, c’était rien de plus qu’un sale petit con qui rentrait dans sa cellote comme chez lui, l’invitait à boire, fumer, les putes, une salope, le manège, toujours la même. Farid n’en pouvait plus de tourner en rond.
Plus il les fréquentait ces deux-là, Jim et Djalilah, moins il en pouvait même. C’était un autre monde, les deux extrêmes peut-être d’un autre monde. Le vrai monde du dehors. De la vie des gens, des voisins, de la ville, de ce qu’ils appelaient la liberté. Le monde hors zone, interzone, le monde normal ou presque quoi.
Jim disait souvent que tout le monde était fou en vérité. Et Farid approuvait. Tous fous. Toutes ces salopes, tous ces paumés, tous ces gens qui se croyaient systématiquement à l’abri, et quand les emmerdes pleuvaient, il n’y avait jamais personne. Jim ? Il était toujours là. Toujours. Une embrouille avec les flics ? Il gérait. Une embrouille avec le cousin, il gérait. Une embrouille à cause d’une pute ? Il te remettait tout le monde bien droit, ça ne faisait pas rire. Impressionnant même, parce que ses colères étaient rares, contenues, dangereuses, anglaises mais sans les baffes. En fait, le seul qui piquait fréquemment de vraies colères, c’était lui, Farid.
La lucidité a des conséquences.
L’admiration aussi.

–    Pourquoi tu dis toujours « ta cellote ? C’est pas une cellote, c’est ton appartement. T’es plus en prison Farid, tu sais ?

Merde. Terrifiant même. Ce type qui lui expliquait les mêmes choses que ses sœurs, qu’il fallait qu’il aille voir quelqu’un, un bon psy. Qui le poussait à faire sa déclaration à Djalilah au lieu de toujours en parler, jaloux comme un tigre si on faisait mine de s’intéresser à elle. Ce mec qui de jour en jour le surprenait un peu plus et s’imposait dans sa vie au lieu du contraire. Comme il aurait voulu, comme il s’était imposé dans la vie d’un nombre incalculable de gens avec la dope, la tise, le biz. Tout le monde est une pute finalement, si on sait y mettre le prix. Mais pas ce mec-là, et pas Djalilah non plus. On ne les achetait pas ces deux-là, et l’affection n’y suffisait même pas. Ils vivaient leur vie et c’était tout. Ils n’avaient pas besoin de lui. Et ses sœurs n’ont plus. Elles avaient leurs vies, leurs boulots, leurs jules. Personne n’avait besoin de lui, tout le monde lui disait envole toi beau papillon. Et impossible. Pas un papillon, un pigeon au bord de la fenêtre, comme en cellote derrière le grillage, gluant de merde de pigeon, qui chiait et copulait en froufroutant dans le ciel jaune. Non. Il ne pouvait pas, c’était impossible cette réalité là. Ne servir à rien, n’avoir rien d’autre que des potes d’orgie et 33 ami(e)s sur Facebook. 33 ami(e)s et rien à dire. Tout le dépassait finalement. Les gens, la vie, la société hors zone, il se sentait autant noyé par la stupidité ambiante que par le vide de sa propre existence. Il étouffait. Jour à jour. Un peu plus. Et plus il faisait le vide dans ses relations, plus il essayait de s’envoler, de ressembler à ces deux voisins, plus le chemin devenait tranchant, dangereux. Ce n’est pas l’alcool le véritable problème, lui disait Jim, c’est la raison pour laquelle tu bois. C’est ça qu’il faut résoudre. Et t’auras plus besoin de boire. De fumer même peut-être. De rien.
Rien.
Justement.

Farid aurait voulu épouser Djalilah, en faire une femme sérieuse. Sa Lolita. Mais Lolita n’épouse pas le poète. Elle joue. Et d’ailleurs Djalilah n’était pas non plus le personnage de Nabokov plus qu’il n’était poète. Ou bien en avait-il juste l’âme un peu cassée et pas les mots pour le dire. Il aurait voulu que Jim soit une femme parce que ça aurait été plus facile pour l’embrasser. Mais ça aussi c’était impossible. Même d’essayer. Voilà ce qui se passe finalement quand un autre homme finit par vous dominer et sans forcer. Qu’il s’impose à tout. Ça devient presque physique. Mais c’est impossible. Jim n’était pas le petit Gégé, Kevin, un adolescent. Même s’il en avait encore le physique et certaine manière. On ne s’approchait pas comme ça.
Farid aurait voulu entraîner les autres au lieu d’être entraîné par eux, aspiré par l’existence, à la traîne, Chat Roulette. Et il était trop intelligent pour ne pas le voir.

Mais peu importe finalement Jim et Djalilah, ses sœurs, ses frères, les darons, le quartier, la rate et la zone. Peu importe tout ça. C’était lui. Lui et lui seul. Sa lucidité à lui qui l’avait conduit là. Merde, il avait trente ans ! Qu’est-ce qu’il avait fait de sa vie jusqu’ici ? C’était sa la vie cousin ?
Non.

Il n’en pouvait plus de toute façon et les deux n’avaient fait que mettre le doigt, involontairement, sur ce qu’il savait pertinemment, ce qu’il constatait seul tous les jours, en se levant le matin, en faisant ses haltères, en nettoyant sa cellote, son studio, en partant en promenade. Avec les soeurettes qui s’inquiètent pour toi et qui te renvoient ta propre image, celle du gamin qui n’est jamais vraiment parti de nulle part. Ni de la maison, ni du quartier, ni de la rate. Ni nulle-part.
Après tout, la mort est un voyage comme un autre