Ma petite entreprise 2.

Je sais ce que vous vous dites, on s’est dit la même, surtout Driss parce qu’il psychotait déjà qu’on ait ramené toute cette dope, on allait se faire carotte. Que vu le blé qu’il allait y avoir sur la table, si jamais même il était là, impossible que ça créer pas des ambitions malhonnêtes. C’était un risque j’avoue et j’avais les foies le jour du rencard mais au pire je risquais quoi ? Me faire gauler une coke qui n’était même pas à moi. Pas de gloire sans péril, j’ai dit à Driss, il a pas trouvé ça fameux mais j’avais rien de mieux. Wallid, on l’a vite pigé, c’était le grand qui matait les petits au deal, et son frangin c’était le clampin de la tour du Lila Fleuri qui fournissait une partie de la région en C. Ouais, de la région, et pourtant c’était même pas un grossium. Juste un poids léger. Qu’est-ce tu veux, à Dreux quand y choppe trois tonnes de canna comme l’autre fois, la pénurie c’est même pas une minute qu’elle dure. Une vraie usine à débiter la banlieue parisienne, même Marseille je suis sûr qu’ils égalent pas. Tellement qu’à l’époque ça en devenait bizarre pour nous qu’ils légalisent pas, à quoi ça servait d’essayer d’attraper du sable ? Mais bon, avec ce que je sais maintenant, c’est pas si surprenant finalement. La prohibition c’est bon pour la santé des portefeuilles et la tranquillité des politiques. Ils peuvent se la péter gardien de la morale et protecteur de la santé et de l’ordre à peu de frais, et les cons sont contents. Le mec s’appelait Samir, enfin c’est le blaze qu’il nous a donné, la trentaine, survêt foot, pépère, et il faisait son biz chez lui. Un F4 donné par la mairie où il vivait avec ses trois enfants et sa femme, une céfran. D’ailleurs tout l’était chez lui, et quand on s’est pointé il y avait même ce cher Jean-Pierre Pernod qui s’extasiait sur des apiculteurs dans le poste. Ca sentait le pot au feu, t’y crois ça ? Bref, pas du tout l’ambiance shotgun et pitbull qu’on s’attendait, il nous a emmené dans la pièce du fond, une espèce de petit salon avec des canapés, une armoire, une petite table basse et un frigo où il devait toujours recevoir ses clients, parce que même les gosses sont pas venu déranger pendant le temps qu’on était là.

–       Alors c’est quoi votre histoire à vous deux ? Vous avez de la coke ?

–       Ouais, à vendre en gros, on ne veut pas faire de détail, a répondu Driss

–       Fais voir.

J’ai sorti une dose, il est allé chercher un flacon dans son placard. Un test de pureté, j’avais déjà vu ça au ciné mais jamais en vrai, le genre de truc qu’on pouvait se procurer par internet aujourd’hui, pour à peine 20 dollars. Je m’étais renseigné. Sur tout. Combien la C. était revendu au kilo, comment la couper, comment la transformer en crack et même comment on la fabriquait. Incollable le gus mais ça nous avait quand même permis avec Driss de se mettre d’accord sur un prix. Il a prit la dose et a mit une goutte de son liquide dessus, très vite elle a viré au brun foncé nicotine. Il a sourit.

–       Ca me plait ça, c’est de la bonne. Vous en avez combien ?

–       Combien t’en veux ?

–       De la comme ça ? Je te prends tout.

–       On a deux kilos, j’ai expliqué, il a poussé un sifflement.

–       Ah ouais quand même, moi je voyais plutôt dans les cent, deux cent g, voyez.

Driss m’a regardé, j’ai tout de suite vu qu’il était aussi déçu que moi mais c’était le jeu

–       C’est de la bonne t’as vu, on te la fait à dix mille pour cent g, j’ai dit.

Il s’est à moitié étouffé.

–       T’es malade toi je la vends 80 e le gramme ! Je me fais wallou marge à ce tarot là.

–       Qu’est-ce ça change ? Tu sais pas couper ? Avec celle là, cent g t’en fais quatre de plus en l’allongeant et t’auras toujours de la bonne.

Il savait que j’avais raison mais il ne se serait jamais enrichi s’il n’avait pas discuté les prix.

–       Soixante le g et je t’en prends deux cent.

–       Nan ça va pas le faire, fait moi une meilleur offre.

–       Soixante cinq et mais je t’en prends cinquante de moins, franchement je peux pas plus, je suis à sec en ce moment.

Il avait l’air sincère et tout ce que tu veux mais merde on n’était pas les Emmaüs gars.

–       Alors je suis désolé, en dessous de soixante quinze on est de notre poche, j’ai bluffé.

Il m’a regardé un moment sans rien dire avant de se claquer les cuisses.

–       Ah vous êtes durs les mecs, même si je la coupe, faut que je l’écoule moi

–       Tu mets combien de temps en moyenne ? A fait Driss.

–       Pour cent g ? Cinq jours max.

–       Avec de la qual’ comme aç tu vas la fourguer en deux, moi je te le dis.

–       Ouais possible mais pas sûr, y’a pas mal de contrôle dans le secteur en ce moment.

Le coup des poulets en maraude, classique. Les dealers de rue qui voulaient te refiler de la daube te faisaient la même. Ce mec était en train de faire sa mauvaise tête pour nous enfumer. Heureusement, et c’est là que je reconnaissais le côté sénégalais de mon Driss, il lui a fait une proposition qu’il ne pouvait pas refuser.

–       Voilà ce qu’on peut faire, tu nous la prends à soixante quinze, tu payes la moitié d’avance et la suite dès que t’as tout vendu. Qu’est-ce que t’en dis ?

Cette fois il n’a même pas réfléchi, il a juste demandé quand et comment. C’était toujours un risque qu’il essaye de nous carotter la suite mais donc pas de gloire sans péril. D’ailleurs, une semaine plus tard on se partageait sept mille cinq cent boules, plus que l’un et l’autre on avait jamais vu ou gagné de toute notre courte vie. Le seul hic c’est que lui et moi on vivait chez nos darons et pas question de montrer qu’on avait empoché de la maille. Lui encore moins vu que sa famille roulait pas sur l’or et qu’une nouvelle paire de basket ou un séjour je sais pas où au soleil ça ferait tâche. Question dépense on était coincé. Et ça sert à quoi le fric si tu peux pas le claquer ? Surtout qu’on avait presque rien vendu et qu’on avait encore sept kilos neuf cent à écouler. Sept cent en fait, parce qu’il a renouvelé sa commande et il a même pris plus, mais restait que le blé dormait. C’est là que les voyous, les vrais, sont une bonne ressource. Driss avait un de ses oncles qui était voleur comme truc est plombier et machin commercial. Pas un méchant qui braquait les veilles, un mec qui était recherché parce qu’il s’y connaissait en alarme. Pour justifier de ses moyens, il avait une combine, il achetait à des mecs des billets de PMU gagnants. Cinq cent, mille cinq, deux mille boules, ça pouvait vite chiffrer, il y avait même un business autour de ces tickets, même que c’était une des choses que braquait toujours les gars quand ils cassaient un PMU. L’oncle avait justement une combine dans ce genre, Driss l’a branché, mes parents se sont découvert un fils turfiste. Comme ça j’ai fini par « gagner » en trois fois un peu plus de sept mille boules, c’était tout bénef, mais j’avais pas prévu un truc, que mon daron voudrait en croquer. Il a pensé que j’avais une combine pour gagner, des tuyaux, il a voulu en être. Putain qu’est-ce que je pouvais dire ? il m’a sorti des sous, m’a demandé sur quoi j’allais parier, j’en avais pas la moindre idée j’ai dit de la merde histoire qu’il me lâche mais voulait rien savoir. Tu sais ça fait quoi quand ton daron t’accompagnes au troquet pour parier avec toi, que tu vas lui faire claquer  10 euros plus ta mise sur un canasson juste que t’y connais rien et c’est sûr que tu vas perdre ? Bah ça fout un peu les boules… c’est pas les dix boules hein, mais c’est mon père quoi.

–       J’ai confiance en toi mon fils, qu’il a fait alors qu’on buvait des bières en attendant le résultat.

Super boule même.

 

Driss était en train de rouler un spliff, le soleil se couchait sur la banlieue, un peu plus loin des gars faisait cuir des merguez. Encore un toit et nous dessus avec les potes du quartier de chez lui. Moi je vivais en zone pavillonnaire à trois kilomètres de là, ma mère prof et mon père cadre moyen dans l’informatique. Driss il créchait avec ses deux petits frères, sa sœur, et ses parents dans un F3. Son père était au chômage, sa mère faisait les ménages et sa sœur vendeuse en magasin.

–       Alors ça fait quoi ? Il a demandé en donnant un coup de langue sur le collant du papier.

–       T’y crois ça enculé !? On a gagné frère !

–       Combien ?

–       Deux milles ! On avait parié dix chacun !

–       Bah c’est cool !

–       Cool ? Nan c’est pas cool, il a la fièvre.

–       Comment ça ? il a demandé en allumant le joint.

–       Il est devenu gourmand, il veut qu’on parie plus gros

–       Bah si tu perds au pire tu le rembourses !

Oui au pire c’est ce que je devrais faire si cette fois je nous plantais mais j’avais pas fait ça pour perdre de l’argent, ni plus risquer les économies de la famille.

–       Ouais mais s’il veut remettre ça ? On dirait qu’il est devenu dingue depuis que je lui ai dit que j’avais gagné tout ce blé. Et puis ça peut pas durer la combine là, on va jamais les écouler les kiles à ce rythme là.

–       T’as pas tort, tu veux faire quoi ?

–       Franchement là je cales.

Fallait qu’on trouve un meilleur plan que les occases de Samir mais l’ennui c’est qu’on avait pas le relationnel pour ça. Driss avait bien donc de la famille dans le crime comme on dit, dont deux cousins à la rate et l’oncle voleur mais on allait pas les mêler à ça, déjà que le daron de Driss faisait la gueule parce qu’il avait joué soit disant aux courses. Tout le contraire du mien.

–       C’est un hadj tu comprends, il a fait le pèlerinage, alcool, jeu d’argent, y rigole pas. Même quand y me voit avec une go il fait la tronche parce que je veux pas me marier.

–       A ce rythme là tu vas pas y couper, y vont te marier de force un jour.

Driss a craché une grosse volute de fumée et m’a passé le spliff.

–       Mais ils ont déjà essayé ! Quand j’étais minots, on se connaissait pas encore, ils voulaient que j’épouse une de mes cousines, tout était prêt, j’ai même failli partir là-bas pour rencontrer la fille.

–       Et alors ?

–       Alors le père de la fille est mort, ça a fait tout capoter.

–       T’as eu du bol.

–       Mouais… mais si je déconne tu peux être sûr qu’ils vont remettre ça, déjà qu’il y a trois ans ils voulaient retourner au pays avec nous tous…  Eh gros tu me vois au village avec les pygmées ?

–       C’est pas des pygmées d’abord, c’est tes frères de couleur, ensuite si ça se trouve t’es un mec de la terre et tu le sais même pas.

–       Ouais et si ça se trouve tu suces des ours au bois de Boulogne.

–       Y’a des ours au bois de Boulogne ?

–       Tu devrais le savoir depuis l’temps que t’y vas.

On a continué a déconner comme ça pendant un moment puis on a rejoint les autres pour les merguez. Quand y faisait beau comme aujourd’hui ils organisaient toujours un barbeuk avec ses potes. Les flics étaient bien venu, rapport à la copro qu’était pas trop jouasse, mais un flic tu le fais pas venir deux fois pour une connerie pareille, tant que tu fous pas la merde… Et de ce côté on était tranquille parce que Driss fréquente pas des nazes. Il y avait Boubakar, Hakim, Athem, Melvine et Mohammed qui était d’un village pas loin de chez Driss en Casamance. Boubakar était malien, fan de foot et super attaquant, Hakim marocain et il avait déjà fait de la rate mais rangé depuis, Athem, qu’on appelait Nounours parce que c’était une crème de gars était né et avait grandit en Algérie jusqu’à la guerre civile, il avait la trentaine, papa, marié, il travaillait comme agent technique pour la mairie. Enfin Melvin, parents portugais, deux fois condamné pour vol de voiture et occasionnellement vendeur de shit. Pourquoi on lui a pas demandé et qu’on est allé au Valibou ? Parce que tu chies pas dans ton assiette et d’une donc, et de deux c’est pas bon de mêler le business avec les potes. Mais ce jour là il a causé d’un truc qui nous a fait réfléchir.

–       Frère c’est la misère ce business, tous les crevards qui me tannent pour une dépanne, les keufs qu’arrêtent pas de marauder dehors le quartier, je te jure je lâche moi.

Depuis le temps qu’il vendait, gros consommateur qu’il était, ça nous étonnait un peu quand même.

–       Tu vas arrêter de vendre ?

–       Ah ça vaut plus le coup, c’est pas comme ça qui faut faire maintenant, tu galères trop y’a trop de concurrence, et les gars deviennent guedin. Frère moi je veux pas terminer à la kalach’

Il disait ça rapport à un meurtre à Aulnay dont avaient parlé les journaux, un père de famille qui avait prit quarante bastos à cause qu’il voulait venger son fils qu’était dans le deal et qui s’était fait refroidir deux mois plus tôt. Par ici c’était encore calme, mais on savait tous qu’un jour ça pouvait péter et que les armes étaient déjà là.

–       Je vais te dire, le machin maintenant faut le faire comme le grand frère à Patrice, Claude faut se brancher avec les mecs qui font les raves et tu vends pépère.

–       Y vend pas de shit Claude, a fait remarqué Boubakar, y vend des ectsas et de la coke, c’est ce qui marche avec eux.

Le mot coke a tout de suite fait tilt dans nos têtes, avec Driss on s’est regardé, j’ai demandé.

–       Y vend beaucoup ?

–       Y s’gave ouais ! Les autres y prennent ça comme des M&M’s !

–       C’est quoi son plan, il est calé avec des mecs qui organisent ?

–       Ouais, Claude il va tout le temps en boite, alors un jour, forcé, il s’est branché un DJ, et de fil en aiguille.

Il avait raison, ça devait être une filière en or. Je connais des fêtards à Lyon, eux aussi ils bouffaient les ecstas comme des bonbons. Mais pas que ça, shit, beuh, coke. C’est simple, leur idée d’un bon weekend c’est deux jours de défonce et de zik non stop. Et pourtant dans la vie c’est des contribuables tout ce qui a de bien correct, en règle avec la loi et tout. Sauf quand ils achètent. Et oui à eux aussi j’aurais pu penser pour nous débarrasser de la dope, mais ça aurait été pareil qu’avec Samir, au compte-goutte. Nous on voulait courir en première division pas en seconde. On voulait courir et on avait même pas les épaules pour, enfin bref… Fallait qu’on branche ce Soleymane, voir si lui il était prêt à nous faire faire de vrais affaires. Mais comment y parvenir sans passer par eux ? On avait dit à personne pour la C. et pas question qu’on moufte parce que hein c’est sympa les potes mais la thune c’est souvent mieux non ? J’ai eu une idée.

–       Il peut en avoir facile de la coke ? J’ai des potes à Lyon qui sont branché rave aussi.

–       La coke je sais pas, mais la MD ouais, il a une filière, pourquoi tu veux le brancher ?

–       Je sais pas faut voir, faut que je demande aux gars si ça les intéresse. Combien y vend pièce, tu sais ?

–       Non mais je sais que c’est de la frappe, il me l’a dit et je le crois. C’est un bon Claude.

Voilà, pas plus dur que ça et c’est comme ça que les choses ont commencé à décoller… ou presque.

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