Yeyo

Paolito piétine les feuilles de coca épuisé et abruti par l’odeur de kérosène. Cent pour cent d’humidité, douze à dix-sept heures de boulots par jour dans la chaleur infernale de la jungle, pour tenir il fume des clopes de crack, ça lui donne des hallucinations agréables, ça le creuse aussi. Plus il fume, plus il a envie de remettre ça. Mais quel choix a-t-il ? Là où il vit il n’y a pas de travail, alors il est parti pour le Chaparé, la région de production. Tellement mal vu des autorités qu’ils ont créé une frontière spéciale à l’intérieur même de l’état pour délimiter la zone maudite. 1500 euros en moyenne c’est ce qu’il gagne à participer à la fabrication. Ils sont cinq ouvriers plus un chef, le seul de la bande qui est armé, le chef travaille pour un autre qui travaille lui-même pour un autre et ainsi jusqu’à Carthagène même. C’est là-bas que sont les patrons, et à Bogota, Cali, Medellin, allez savoir, Paolito ne se mêle pas de ce genre de chose. Il piétine inlassablement dans le kérosène les précieuses feuilles de coca. Toutes les nuits, trois nuits. Après quoi ils mélangent le jus à de la chaux, pressent, puis laissent sécher pendant huit heures. Une pâte brunâtre qui pue d’une odeur à la fois lourde et acide, c’est la pâte base. On la mélange à 41 produits chimiques dont l’ammoniaque qui permet la coagulation de la préparation, l’acétone, l’éther, le permanganate de potassium. Dans un rapport de deux pour un, deux kilos de pâtes pour un kilo de produit, il faut attendre environs une heure pour que la cocaïne finisse par se cristalliser et puisse être filtré. Quatre à cinq jours de travail environs, deux kilos par jour, dix kilos de cocaïne prêt à être livré loin, très loin d’ici. Paolito regarde la bougie danser devant ses yeux hallucinés, les autres aussi piétinent autour de lui et ils ont tous cette même démarche de zombie comme des monstres de film. L’aube arrive, c’est leur dernier fournée, ils seront bientôt à cours de produit mais dans deux jours ils remettront ça. Ils sont épuisés mais ils continuent de travailler. Le kérosène les assomme autant qu’il les stimule, tous ne sont pas au crack encore. Juan ne fume pas, ne s’est jamais drogué, même pas la marijuana ce qui est exceptionnel pour un colombien de son âge. Il espère au contraire payer ses études à faire ce travail, il veut devenir ingénieur civil mais il ne vit pas au bon endroit pour obtenir une bourse. Du temps de Don Pablo les choses auraient été différentes. Du temps d’Escobar des gars comme lui, courageux, ambitieux, il les aidait. Mais ils ont tué Escobar en pensant qu’ils allaient tuer le trafic, et il a explosé. Juan sait ces choses, il s’informe, il va sur Wikipédia, il s’instruit par tous les moyens à sa disposition, il s’est déjà acheter un IPhone, c’est sa seule drogue à lui. Juan et Paolito sont les deux faces d’une même pièce, ils ramassent le jus au seau puis incorpore doucement la chaux. Trop vite et ça risque de mal tourner avec cette chaleur, trop lentement et ça prend mal. C’est de la chimie mais ça pourrait être tout autant de la cuisine. Une cuisine dangereuse, nocive, qui leur ronge les narines et les poumons, ils crèveront riches mais crèveront plutôt, sans compter les Lanceros, les Léopards et toutes les unités spéciales que la Colombie et la DEA ont lancé à l’assaut du narco trafic. L’armée ne fait pas de prisonnier. Ils se reposent et se restaurent ensuite sous la toise de palme d’un abri de fortune. Fajitas y chile Leur dernier laboratoire se trouvait environs à trois cent mètres de là, l’armée l’a détruit la semaine dernière. Ce n’est pas le labo qui est important, c’est les produits. Dans la jungle se réapprovisionner n’est pas simple, même sous le contrôle d’un cartel. Attention, seulement une question pratique, pas de moyen, dans ce business les moyens sont sans limite. Une sieste de deux heures et ils reprennent le travail, il faut traiter de la pâte base d’il y a deux jours, le boulot est délicat et encore plus dangereux qu’avec la chaux. L’éther est extrêmement volatile par exemple, pas question de fumer cette fois, et on porte des masques de coton comme des japonais dans la brousse. Ils déambulent tous de la même manière dans le labo à ciel ouvert, suivent les mêmes chemins, évitent certains autres, au cas où l’armée se repointeraient cette fois ils ont miné. Pas question de perdre la production de la semaine cette fois, ou ils ne l’emporteront pas au paradis des flics. C’est les gars du cartel qui se sont chargé du boulot, ils patrouillent dans le secteur mais personne ne sait où. Ils veillent au grain. Plusieurs kilos ont déjà été conditionnés dans des sacs poubelles bleu turquoise, ils s’entassent sous l’abri. Le lendemain le tas s’est complété de plusieurs autres kilos, Juan et Paolito vont pouvoir rentrer chez eux plus riches qu’hier. Paolito, comme tous les drogués, a la tête pleine de rêves. Il rêve de maison avec piscine, de célébrité, de cafetière automatique, de gagner de l’argent en baisant le système, plus malin que tout le monde le Paolito. On lui a parlé d’une combine, c’est risqué, très même mais ça devrait lui rapporter le double de ce qu’il gagne aujourd’hui. Paolito rêve de plage, de fille, de lointain exotique avec des cocktails extravagants, de yacht blanc cocaïne. Alors quand il rentre à Bogota, discrètement il contacte la DEA. Juan ne rêve pas, plus, en rentrant chez lui dans son quartier pourris de Medelin il a été pris dans une fusillade entre dealer, deux balles dans la tête. Pendant ce temps les kilos sont chargés à dos de mule, de vrais mules, pour un vrai périple à travers une jungle fantasmagorique et dangereuse. Les serpents, l’armée, les guerrieros, parfois les jaguars si on est assez fou pour faire le chemin de nuit. Les jaguars ne chassent pas le jour. Le périple dure trois jours avant que la marchandise soit transférée sur un camion à destination de Carthagène. Les paquets sont planqués l’intérieur de roue de camion, les roues entassées sur un hayon bâché. Le chauffeur se nomme Enrique, il connait la route entre le Chaparé et Carthagène par cœur. Il sait par où il faut passer et où il vaut mieux éviter de mettre les pieds. La corruption forme comme un pointillé invisible le long de sa route, policier, militaire, douane. Son cousin José qui le relaie a les fesses assisses sur les dollars et ce n’est pas une métaphore. A chaque point du pointillé son flic, son militaire, son douanier, son officier, son sous-officier, cinquante dollars par tête en moyenne. Mais ce qu’ils redoutent c’est les faux contrôles, les fausses arrestations et les vrais enlèvements. Si on découvre ce qu’ils transportent ça peut leur valoir la vie, personne ne s’encombrera de deux chauffeurs, ils n’ont aucune valeur marchande comparativement. Bien entendu depuis que les FARC ont rendu les armes le voyage est plus sûr mais les groupes paramilitaires n’ont pas forcément désarmés et les cartels se font régulièrement la guerre. Enrique et son cousin ont réciproquement quarante trois et trente cinq ans, cela fait un peu moins de cinq ans qu’ils se sont improvisé chauffeur routier. Avant le premier était agriculteur mais sa ferme se trouvait à une poignée de kilomètres d’un vaste champ de coca que les américains ont défolié. Il a perdu sa récolte avant de réaliser que plus rien ne pousserait. Il déteste autant les américains que les cartels mais il n’a pas le choix c’est les premiers employeurs du pays, loin devant tout autre entreprise privée. La route est chaotique par endroit, emprunte le chemin de la jungle, de chaussée défoncée par les pluies, croise des accidentés, des camions ou des voitures déchiquetés sur le bord de la route, noyé derrière un monstrueux embouteillage, des flics et des militaires qui gueulent sur les automobilistes. A la radio une chanteuse pop chante son dégoût des foules, Do you want a piece of me ? La cargaison est finalement délivrée deux jours plus tard dans un casse de la banlieue de Carthagène, le paradis des narcos avec Saint Martin, Aruba, toute la Caraïbe. Elle va rejoindre une autre cargaison quelque part dans la jungle. Au total huit cent kilos dont les deux tiers ont été produit dans le Chaparé. La répartition est sous la responsabilité d’un courtier au Venezuela, ce dernier travaille pour les colombiens autant que leurs homologues vénézuéliens. Pour lui la cocaïne est un produit comme un autre qu’il traite par ailleurs à peu près comme il traite ses autres activités de courtages, légales celle-ci. Les dix kilos viennent s’ajouter au huit cent kilos que l’on doit bientôt faire appareiller. La moitié doit partir pour l’Europe via Saint Martin, l’autre moitié remontera jusqu’au Golfe du Mexique où elle doit être réceptionné par le Cartel del Golfo. Pour se faire on la charge à bord de deux semi submersibles furtifs. Le capitaine du premier est un ancien marin pêcheur. La première fois il a accepté de faire ce job pour de l’argent, une grosse somme, cinq mille dollars, plus que n’en verrait jamais un colombien moyen dans toute sa vie, la seconde les narcos lui ont collé un pistolet sur la tempe et lui ont donné le choix, ou il travaillait pour eux, ou sa cervelle arroserait la robe de sa femme après qu’ils l’aient violé et tué sous ses yeux. Ils sont cinq à bord, enfermés dans un minuscule réduit avec quatre cent kilos de cocaïne dans la chaleur infernale produite par les moteurs. Ca pue le kérosène et la drogue là-dedans, l’homme aussi. Pour plus de sécurité ils naviguent la nuit, ils se guident au GPS mais n’ont aucune idée s’ils sont ou non sous surveillance, à n’importe quel instant une vedette de la marine peut surgir alors ils n’auront d’autre choix que de couler le navire. C’est la consigne, on coule les engins pour que les douanes ne sachent rien sur les progrès technique qu’ils font en matière de submersible et surtout on coule la cargaison pour effacer toute preuve. Le capitaine n’a jamais vécu cette mésaventure mais il la craint au point de la paranoïa. Chaque voyage son ulcère s’approfondi, s’autorise, le torture, se cancérise. Au fond du submersible se tient un homme armé assis devant la cargaison. Ses ordres sont simples, tuer. Tuer ceux de l’équipage tentés de détourner la cargaison, tuer ceux que l’odeur rendrait fou ou malade, tuer ceux qui n’obéirait pas aux ordres, capitaine y compris. Tuer. Il sent la mort et ça a l’air de lui plaire, le capitaine essaye de l’ignorer. Un submersible, c’est ça que veulent les américains aussi, Paolito sait où en trouver, il en a vu il a travaillé sur un site sur la côte, il l’assure, cinq cent dollars tout de suite, cinq cent quand il aurait localisé précisément le lieu. Il ne ment pas, Paolito a en effet travaillé sur la côte, il peut faire un plan du site, situé où c’est sur la carte, mais il ne précise pas que c’était l’année dernière et qu’il n’a aucune idée si le sous-marin est toujours là-bas. Mais s’il veut gagner mille cette fois il va falloir se mouiller, prendre les coordonnées GPS sur place, c’est risqué, il n’a vraiment rien à faire là-bas. Sauf qu’il est cracké, qu’il se rêve plus grand qu’il n’est et qu’il va quand même tenter le coup en dépit du bon sens. Dans le semi submersible en direction de Saint Martin, le crâne du capitaine bourdonne des jacassements du moteur. Il transpire à grosse goutte, chaque voyage lui coûte environs deux à trois kilos. Heureusement l’engin est rapide, le voyage ne prend pas plus de trois heures. Trois heures pour être au large de la partie hollandaise de Saint Martin, la plaque tournante du trafic dans ce coin du globe avec Puerto Rico. Mais Puerto Rico est sous contrôle strict des américains, le 51 ème état n’est-ce pas. Alors la came est déchargée sur une plage et conditionnée dans un hangar alentours. Il faut encore qu’elle parte pour l’Europe. Pour se faire on bourre la quille de coke et toute les parties laissés libres dans la coque qu’on a entièrement démonté. Le navire s’appelle le Wellington, il navigue sous pavillon hollandais, il appartient officiellement à un certain Charles Smith, résidant à la Barbade qui le loue de temps à autre. En réalité Charles Smith réside dans un hospice, son identité a été usurpée. Il ignore que grâce à son nom numéro de sécurité sociale volé, une demi tonne de cocaïne prennent la direction de l’Espagne. Le capitaine lui repart vers son enfer, il n’en a pas fini avec les narcos, il le sait et son ulcère le lui rend bien. La destination du navire a été transmise à la capitainerie et aux douanes, Johannesburg, Afrique du Sud mais une fois dans les eaux internationales ils pourront prendre le cap qu’ils veulent. L’équipage se compose d’un skipper et d’un homme dans la quarantaine. L’homme est un habitué de ce genre de voyage, il sait qu’ils vont être contrôlé en route mais il s’en fiche. A moins d’un tuyau ils ne pourront rien faire sinon un contrôle sommaire. Le skipper s’appelle Jérémy, il est natif de Saint Martin, il ne connait pas l’homme avec lequel il s’apprête à traverser l’Atlantique, il espère juste qu’il ne sera pas raciste comme tous les blancs et qu’il connait quelque jeu de carte. Jérémy ignore que la quille est pleine de cocaïne mais il sait qu’il y à bord un chargement illégal. C’est pour ça qu’il est bien payé, il a déjà fait lui aussi ce genre de périple. Au même moment, alors que le Wellington appareille pour le large, un semi submersible atteint les côtes mexicaines. Il fait nuit, sur la plage brûle un brasero, des silhouettes vont et viennent jusqu’à une camionnette, porteuses de ballot. Ils travaillent vite quand soudain éclatent des coups de feu. Staccato des armes automatiques, flammes, des projectiles de 5,56 mm qui sillonnent l’air moite et massacrent. Le cartel del Golfo en guerre avec le Sinaloa a recruté des membres des forces spéciales mexicaines qui ont fini par former leur propre cartel, los Zetas, de réputation mondiale. Cette nuit los Zetas s’attaque à la cargaison de leurs anciens maitres. Le combat ne dure pas parce que ceux del Golfo sont complètement pris au dépourvu et c’est un carnage. Sept morts sur la plage en cinq minutes. Les blessés sont achevés à la machette parce que c’est plus marrant. Quelque part dans une bodéga borgne de Bogota, Paolito rêve à tout ce qu’il va faire avec l’argent de la DEA et des narcos additionné. Acheter une voiture, partir en voyage, transporter de la cocaïne à son compte jusqu’au Costa Rica et la revendre. Pourquoi le Costa Rica ? Parce que c’est toujours la terre privée des américains, et les américains raffolent de la cocaïne. Pour se faire il va remonter la transaméricaine qui traverse les deux continents du Canada à la Patagonie, comme le Che, un autre vieux rêve, suivre les pas du Che. Et tant pis s’il ne connait rien de la politique qu’il ne s’y intéresse même pas. L’image romantique du guerrieros le charme. Ses agents traitants de la DEA sont respectivement américano colombien et porto ricain naturalisé américain. Ils parlent donc tous les deux parfaitement espagnol. Ramon a l’air d’un indien parce que sa mère l’était, Steve est blond et porte en permanence des lunettes noires parce qu’il est photosensible des deux c’est celui qui ressemble le plus à un gringo. Ils n’ont pas confiance dans Paolito, la première rencontre les a laissé dubitatif même s’il a été riche en détail. C’est un cracker et ça se voit, il peut les vendre aussi facilement qu’il s’est vendu pour le sous-marin. Alors ils le surveillent de loin en loin, calés au fond d’une Ford K. Un mois auparavant un pseudo informateur a assassiné un agent de la DEA, la prudence est de mise, les cartels ne font pas de cadeau. Le Wellington, comme prévu, est contrôlé par la douane française. Les policiers trouvent suspect que l’homme de quarante ans se trompe sur le prénom de son skipper, il leur sort une excuse vaseuse qui elle ne trompe personne, mais en effet ils ne peuvent pas grand-chose à moins de tomber sur la cocaïne. Mais tout est en règle et il n’y a même pas un joint à bord. Quand le navire arrive à hauteur du Cap, la cocaïne volée par los Zetas est déjà en train de traverser la frontière du côté de Brownsville, Texas. Conditionné dans des portières de voitures, elle sera bientôt redistribuée à travers tous les Etats-Unis. Le Wellington dépasse l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire et fait escale à Dakar avant de repartir vers l’Espagne et Marbella. Le voyage entre les deux hommes ne s’est pas trop mal passé, ils ont même réussi à sympathiser mais Jérémy a trouvé le blanc bien condescendant, comme tous les blancs qu’il connait du reste. En Espagne la coque est démontée. Ce sont deux colombiens et un espagnol qui s’en charge. Les deux colombiens ont suivi le tracé de leur marchandise pas à pas au départ de la Colombie jusqu’à maintenant à l’aide de Telegram l’application de messagerie sécurisé. La marchandise est divisé en deux lots, l’un des lots a déjà été acheté, il pèse deux cent kilos et doit partir par go fast à destination de Marseille. L’autre sera vendu plus tard à un acheteur hollandais qui s’est déjà manifesté. La pré vente est une pratique courante du trafic de drogue, elle repose sur la confiance, s’inscrit dans une relation d’affaire durable, part du principe que le sang coule aussi sur les billets, qu’on ne fait pas d’affaires avec des billets tâchés de sang. Les deux cent kilos ont été acheté à un prix d’amis, vingt milles le kilo au lieu des soixante mille prix européen, soit quatre millions d’euros en grosse coupures de deux cent et cent, le billet de cinq cent ayant été retiré de la circulation pour éviter ce genre de commodité et bien d’autres. Reste que les quatre millions tiennent dans une grosse pochette zippé qui sert d’habitude au grossiste marseillais à transporter l’herbe. Un go fast se compose de deux ouvreuses, d’un ou deux véhicules de transport et d’une voiture de queue pour les éventuelles filatures. La vitesse de déplacement oscille entre cent quatre-vingt et deux cent kilomètres heures, jamais en dessous souvent au-dessus, en quatre heures la marchandise peut être à Marseille. Les chauffeurs sont payés dix mille par voyage, ils communiquent par portable, ils sont toujours en binome, le binome touche la moitié. Un go fast coûte donc en moyenne soixante mille euros a organiser, soit le prix d’un kilo dans la rue. Sur les deux cent kilos, dans un rapport de un pour deux, le grossiste marseillais pourra multiplier ses kilos par deux, voir trois s’il insiste sur les coupes. Celle-ci sont généralement faites avec du lactose, du lait pour bébé, mais tout produit de couleurs blanche, en poudre, ne relevant pas de la pâtisserie (et encore) fera l’affaire. Paolito ignore toutes ces choses et serait bien en peine de situer Marseille sur une carte, il pense à la prime que lui ont promis les américains s’il parvient à géo localiser le sous-marin. Les américains rêvent de mettre la main sur un de ces engins, ils en salivent la nuit rien que d’y penser, mais pour le moment ils sont dans leur Ford K et le regardent entrer dans une bodéga. Paolito connait un type qui pourra le faire aller là-bas, le même qui lui avait proposé le job la dernière fois, le gars passe sa vie dans cette bodéga, une pute sur un genou, deux téléphones devant lui, un pétard coincé dans son pantalon.

–       Olà Paolito como esta !?

–       Muy bien Samon, muy bien.

Salomon dit Samon passe et reçoit des coups de fils, il ne fait que ça toute la nuit et la journée, parfois il envoie quelqu’un chercher un paquet, parfois il garde ce paquet jusqu’à ce que quelqu’un d’autre en prenne livraison. Il est un peu la poste des dealers du quartier. Les agents de la DEA le connaissent, ils sont surpris que leur indicateur le connaisse également. Dans une Coccinelle retapée à neuf un jeune homme à lunettes noires observe les deux types dans la Ford K garée un peu plus loin. Il en est certain il s’agit de deux gringos, et si c’est des gringos dans ce quartier c’est donc forcément des flics de la DEA. Certes, pour le jeune homme tous les gringos sont soit de la DEA soit de la CIA ce qui revient à peu près au même dans son esprit parce qu’il a vu trop de film. Mais qu’il ait vu trop de film ne change rien, vu qu’il fait le guet pour Samon, forcément sa paranoïa monte d’un coup.

–       Dis moi Samon il y a toujours du travail sur la côte ?

–       Pourquoi tu veux savoir ça Paolito ?

–       Pour savoir, j’ai besoin de gagner ma croûte moi.

–       Ah mais t’étais pas dans la jungle il y a pas longtemps ?

–       Si mais j’ai des frais tu comprends, je gagne pas assez.

–       Oui, je comprends, je comprends…. Mais je sais pas, tu n’as pas l’air d’aller très bien Paolito tu sais, on a besoin de gars solides là-haut.

–       Je suis solide ! Se défend Paolito, j’ai juste un peu été malade ces derniers temps.

–       Ah bon et j’espère que ça va mieux maintenant.

–       Oh oui et le sous-marin vous l’avez toujours, demande Paolito l’air de rien.

–       Tu poses beaucoup de question ce soir Paolito…

Le téléphone sonne, c’est le guetteur dans la Coccinelle.

–       T’aurais du produit ?

–       Tu veux quoi ? De la végé ou de la pharma ?

–       J’aime pas la pharma, il la coupe au speed, t’as de la végé ?

–       Ouais toute fraiche de Bogota mon ami !!!

–       Allez arrête, rigole Henry.

Henry est agent immobilier, il gagne un salaire moyen de 1200 euros plus les primes à chacune de ses ventes. Du temps de Don Pablo un garçon de son standing n’aurait jamais osé toucher à la cocaïne qui était alors réservé aux meilleures fortunes. Mais puisque le marché a explosé avec la mort d’Escobar, il s’est naturellement démocratisé et les prix se sont effondrés. La différence entre la cocaïne médicale et la cocaïne dites végétale tiens dans la qualité des produits de fabrication ainsi que l’aspect général. La cocaïne végétale est le plus souvent grumeleuse, grasse et jaunâtre alors que la première sera cassante et blanche.

–       Non je te jure je rigole pas, on l’a remonté d’Espagne hier !

Henry sort deux billets de cinquante, deux grammes pour son weekend.

La Jungle c’est cool, tout le monde y vient, il y a de la bonne zik et plein de jolies nanas, normal se dit Henry, pour elle tout est gratis. Tout est toujours gratis pour les princesses. Rush, rush give me yeyo, chante Debby Harry, rush, rush, giiii’ me yeyo, chante en cœur Henry devant l’écran, son micro à la main. Il est déchainé, de la poudre encore sur les narines. Il a sniffé avec la jolie gonzesse là-bas, elle le regarde comme une rock star, c’est la fête. Pendant ce temps là à Bogota la police découvre les têtes de trois hommes jetés dans le fossé, leurs corps disparu. Dans la bouche de Paolito traine quelques pesos froissés de sang. Les deux autres têtes ne sont pas identifiables, on les a longuement et savamment torturé avant. La DEA a déjà envoyé une équipe sur place…

Ma petite entreprise 5.

Comment te décrire le personnage rien que la première fois où on l’a rencontré, le genre d’impression qu’il fait direct ? Un bulldog, un british bulldog d’un mètre quatre vingt dix et de cent quarante kilos, tatoué de partout. Crâne ras, une tête de mort sur la nuque, un Jean Gabin hyper réaliste sur la poitrine, un koï dans le style japonais qui lui prenait tout le coude et une partie de l’autre bras, une autre tête de mort sur l’épaule, un dragon sur le mollet qui s’enroulait pour lui mordre le genoux, le tout en short boxer et tablier de cuisine, un téléphone dans une main, un Glock 17 dans l’autre. Tu vois ? Ah et s’il avait Gabin et pas un acteur anglais sur le cœur c’est parce qu’il était français immigré à Londres, français de chez français comme on allait vite le découvrir. Et il n’était pas seulement agent pour des DJ, il était également restaurateur, cuisinier, apparemment copain avec des gars de Scotland Yard, du RAID et des SAS vu qu’il avait les écussons des trois au dessus de son bar, et donc trafiquant de drogue. Enfin… je crois pas qu’il aurait vu ça comme ça, lui il disait plutôt qu’il arrangeait les gens. Et il arrangeait beaucoup de monde en pas mal de truc. Les flics qui mangeaient à l’œil, les poulettes de boite de nuit qui allaient sucer untel contre une entrée gratos à un concert, ou deux g de bonne dope, les DJ donc, qu’il arrosait également en dope, les organisateurs de soirée, les agents de musicos… Plus sa conso perso parce que question C. c’était un vrai aspirateur. Débarquer dans un restaurant où un mec à moitié à poil et armé engueule son téléphone, c’est pas forcément la meilleure approche quand t’as pour deux kilos de dope dans ton sac à dos et que c’est ta première rencontre. Il gueulait dans un anglais gaulois à t’écorcher les tympans de Shakespeare. Mais l’autre de l’autre côté devait très bien comprendre parce que je l’entendais répéter, yes, yes, sorry, please, et des trucs du genre. Puis il a interrompu brutalement la conversation en plaquant sa grosse pogne sur le micro et il nous a beuglé.

–       Vat you vant !? It’s close !

–       Euh on vient pour la livraison, je lui ai répondu en français.

–       Quelle livraison ?… ah ouais, posez ça là ! Il nous a fait en nous montrant une table dans le fond de la pièce.

On s’est regardé avec Driss, il croyait qu’on livrait des bières ou quoi ?

–       Euh c’est-à-dire que si quelqu’un rentre…

–       Bah quoi ? Posez ça là et attendez ! Ils ont peur d’attendre les p’tits loups ?

–       Euh… non, non…

On s’est assis pendant qu’il terminait son engueulade, son pétard toujours à la main. Après quoi il a balancé le téléphone sur le bar, et toujours avec son flingue qu’on lâchait pas des yeux, il nous a demandé ce qu’on voulait boire.

–       Euh c’est-à-dire on avait pas prévu de rester, voyez…

–       Hein ? Ah pas d’histoire les p’tit gars, moi je fais pas affaire avec des pélos que je connais pas. Alors, vous buvez quoi ?

On a prit chacun une bière, il s’est assis avec nous avec un pastis qu’il remué devant son nez de pékinois tout en posant son pétard sur la table.

–       Je le fais importer de Marseille, ces cons d’anglishe adorent ! Vous saviez que Paul Ricard il était lié à la mafia corse ?

–       Euh non…

–       C’est connu pourtant, et la mafia corse c’est quoi ?

On a échangé un coup d’œil avec Driss, où il voulait en venir ?

–       Euh… je sais pas.

–       La French bien sûr !

–       La French ?

–       La French Connection quoi d’autre ! Putain vous avez quel âge bordel ?

–       Euh je vais sur mes dix-neuf ans j’ai dit.

–       Et moi sur mes vingt et un, a répondu mon pote.

–       Vous fatiguez pas les gars, je vois bien que vous êtes des mômes, mais putain vous avez jamais entendu parlé de la French Connection ?

–       C’est pas un film ? J’ai demandé timidement parce que ça me disait bien un truc mais je voyais pas quoi à part, va savoir pourquoi, un acteur avec un petit chapeau.

Il a prit un air offusqué.

–       Un film ! Mais non c’est pas un film putain ! C’est un putain de trafic que les marseillais et les corses ont mit en place avec les Etats-Unis dans les années 70. La loi de 70, l’article L670, vont pas en plus me dire qu’ils connaissent pas ! Si ?

Oh que si et que trop.

–       Bah si quand même… j’ai répondu platement.

–       Bah la loi de 70 c’est à cause de la French, et l’argent de la French où qu’il allait ? Dans les poches des marseillais, des corses et de leur copain dans la politique. Alors les ricains se sont énervés, qu’on faisait rien contre le trafic, et paf le chien, la loi de 70.

–       Ah ouais d’accord… a fait Driss aussi ahuri que moi. On était venu livrer de la came et on nous faisait un cours d’histoire.

–       Tout est dans tout, a conclu Nono en regardant son verre d’un air rêveur, puis de l’avaler d’une traite. Bon vous êtes d’où les p’tits loups ?

–       Montigny le Bretonneux.

–       C’est où ça ?

–       Pas loin de Trappe, dans la banlieue parisienne.

–       Ah putain ! Il a grimacé sans qu’on sache si c’était contre nous ou contre notre bled qu’il en avait. Bon montrez moi la marchandise.

Dans la vie il y a ceux qui creuse et ceux qui tiennent le flingue, j’ai pas besoin de te faire la leçon non ? J’ai ouvert mon sac, ça sentait pas la rose rapport à ce que tu sais, il a encore fait la grimace.

–       Pourquoi ça sent la merde ? Il a grogné en regardant les bonbonnes qu’on avait quand même rincé avant de livrer.

–       Parce qu’on en a chié pour l’amener, j’ai répondu spontanément.

Il m’a fixé une demie seconde avant d’éclater de rire. J’ai rit, Driss a rit, c’était très con comme blague mais on était bien tendu quand même avec ce gun, et ça nous a fait du bien.

–       Euh pardon… dites, le pooshka c’est obligatoire ? A demandé Driss.

L’autre a ricané.

–       Pourquoi t’as peur ? T’inquiètes c’est pas pour vous, il est vide. Le pub d’à côté s’est fait braquer cette nuit par des capuches, je vais pas me laisser emmerder. J’ai dis à cet empaffer de Norrington que s’il renvoyait un de ces gus dans le secteur y repartirait avec les genoux pété. Putain l’enculé il en chiait dans son benne dis donc, vous l’avez entendu hein ?

–       Ah euh… c’était un des voleurs au téléphone ?

–       Non, leur boss, un écossais qui tient tout le quartier jusqu’à Stratford.

Il aurait pu nous indiquer l’adresse pour trouver le cul du diable ça aurait été la même, première fois que Driss et moi on allait à Londres, sans le taxi qui nous avait amené ici on aurait été raide paumé.

–       Bon, faut que je la goûte d’abord, ils sont okay ?

–       Normal.

Il est allé chercher un couteau à viande dans un des buffets, a percé un des ballons, en a prit sur le bout de son couteau et direct dans le pif. Il est devenu tout blanc, et puis il a eu une expression bizarre comme s’il allait se transformer en Hulk ou je sais pas quoi avant de coup sur coup, dégueuler par terre, et d’éclater de rire comme un dément du vomi plein les lèvres.

–       C’est de la boooooonne ! Putain les gars vous en avez beaucoup de la comme ça ? Il a fait en s’essuyant avec son bras.

–       Ca se peut, j’ai dit…. Mais euh ça va ?

–       Hein ? ouais, c’est rien c’est signe que c’est de la bombe, vous et moi on va faire des affaires oh oui !

Il a prit le sac et il parti dans la cuisine avec le flingue avant de revenir avec un autre sac.

–       Voilà, ça c’est pour vous, comme convenu.

J’avais trop envie de voir tout ce fric. Ca faisait combien en volume 90000 euros ?  J’ai ouvert, il y avait deux gros sacs de pilules de toutes les couleurs et trois pauvres liasses de billets de deux cent. J’avais peut-être jamais vu 90000 euros de ma vie mais à vue de nez il n’y avait pas le compte. C’était quoi ces conneries ?

–       Euh… on a un problème là.

–       Mais non on a pas de problème, c’est comme ça que c’était convenu avec le négro non ?

–       Le négro ? A tiqué mon pote.

–       Ouais bon, ton frère de couleur quoi, Claude, c’était ce qui était convenu, la moitié en cash, le reste en taz.

–       Tu veux me faire croire qu’il y en a pour quarante cinq mille euros de taz là dedans ?

–       Si tu les vends à 10, y’a même un peu plus.

Putain de merde, j’ai pensé, les six pourcent de Claude, plus les quarante cinq d’Usman, et maintenant ça ! C’était pas gagner du blé facile qu’on était en train de faire, c’était se faire enculer facile ! Deux vrais garage à bite et tous ces messieurs qui trempaient leur biscuit l’un après l’autre. Techniquement on gagnait 47500 là-dedans soit un peu plus de vingt-trois mille par tête. Si je voulais sortir mes parents de la merde j’étais loin du compte. Et ce gros con voulait qu’on fasse d’autre affaire ? Mais dans tes putains de rêve ouais ! J’étais aussi furieux que Driss mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Qu’on teste voir s’il y avait une balle ou non dans le flingue ? Qu’on se le tabasse à deux jusqu’à ce qu’il crache ? Rien que lui dans son slip il faisait presque nos poids réunis. Non, on était de la baise et bien profond. On se retrouvait avec tous ces taz dont je savais pas quoi foutre, et on était bon tout juste pour payer nos associés. Comme quoi, quelque soit le secteur d’activité, quand tu montes ton entreprise, faut pas espérer gagner ta vie avant un moment !

 

 

–      Start-up  –

 

–      Full Metal Jacket !

–      Apocalypse Now.

–      Mais non ! Platoon évidemment !

–      Quoi ? Mais Platoon c’est une farce pour pré pubère, une fable de gamin. Platoon c’est le cinéma vérité sauce Hollywood bidasse, des clichés de hippy. Platoon c’est quoi, le gentil sergent fumeur de pétard contre le méchant sergent alcoolo et Frankenstein. C’était ça le Vietnam ? T’es sûr !?

–      N’importe quoi ! Platoon c’est la guerre raconté par un homme qui l’a fait, c’est la fin de l’innocence d’un pays et d’un futur réalisateur. Platoon c’est l’échec de l’Amérique conservatrice et guerrière dans la douleur d’un conflit fraternel, Platoon c’est la guerre civile qui se prolonge dans les rizières. Alors que c’est quoi Apocalypse Now, une opérette, et FMJ une allégorie sur la guerre en général et les guerres modernes en particuliers

–       Quoi ? Mais alors vraiment n’importawak hein ! Full Metal Jacket c’est le point de vue unique et inégalé d’un génie sur l’aliénation, et l’endoctrinement, sur un conflit qui s’est plus déroulé dans les villes et autour que dans la jungle alors que Platoon et Apocalypse trouvent la jungle jolie. Full Metal Jacket c’est un chef d’œuvre autour d’une jeunesse perdue, née pour tuer et mourir le restant de leur vie.

Nous sommes installés dans un grand salon couvert au sol d’un immense tapis iranien. Il y a un long canapé d’occase devant nous, des coussins indiens par terre, le carré blanc d’un rétroprojecteur sur le mur en face, des plantes grasses un peu partout. Ca sent la bière tiède, les friands à la viande, l’herbe et le shit, le gâteau au chocolat et le pastis. La moyenne a entre vingt cinq ans et la trentaine passée, ce soir on a assisté à un festival John Cassavetes, la semaine prochaine c’est « la guerre au cinéma » et trois experts sont en train de se pourrir pour savoir quel film sera le clou de la soirée.

–      Je dois reconnaitre que ton point de vue est intéressant Gilles, mais ce que dit Mathieu n’est pas faux, cela dit, moi je suis comme Benoit, j’adore Apocalypse Now !

Miss je suis d’accord avec tout le monde c’est la maitresse de maison, Sandrine, la bobo chimiquement pure avec son mec Bruno, grand gus barbu genre artiste avec du bide qui dans la vraie vie n’est pas un futur réalisateur de film, ni organisateur de festival autre qu’intime mais animateur auprès d’une association pour la jeunesse des quartiers. Elle, elle est graphiste dans une grande agence lyonnaise. Tous, eux deux et quasiment tout ceux qui sont présent ce soir en croque. Taz, shit, herbe, coke, acide, MD, kétamine, champi, tout ce que tu veux. Passer une soirée chez eux c’est comme de faire un séjour à Amsterdam à deux pas de la place des Terreaux. Et c’est moi et Driss qui fournissons les cachets rigolos. La dope c’est comme n’importe quel autre marché, il y a une clientèle spécifique à chaque produit et il y a des produits transversaux qui plaisent à tout le monde comme le cannabis ou les taz. Et t’oublies cette vieille légende de prohibitionniste de l’escalade, c’est pas parce que tu consommes l’un que tu vas consommer de l’héro plus tard ou du cristal méth. Les gens sont cons mais sont pas fous. Celui qui m’a amené dans la bande c’est le fan de Coppola, Benoit. Artiste peintre à ses heures, glandeur qualifié le reste du temps. Enfin, quand je dis artiste peintre, disons qu’il fait parti du demi-million de mecs que j’ai pu croiser un jour qui se prennent pour un artiste. Musicos, peintre, écrivain, je peux pas les encaisser tous ces gus, c’est des putains de parasites qui polluent tout. Avec eux la littérature ça devient une farce hype pour bobo alcoolisé, Bukowski mes doigts, Picasso passe pour un amateur qui a eu de la chance, Jim Morrison se retourne sept fois par jour dans sa tombe pendant que des tocards narcissiques se la raconte poète rock parce qu’ils ont une belle gueule et les gonzesses qui miaulent autour. Mais Benoit c’est différent, il est gentil, il est brave, il parle aux clochards dans la rue en faisant le mec qui comprend, et surtout il est pratique. Je l’ai rencontré un jour à un concert du Peuple de l’Herbe, de la trip hop bien planante comme j’aime des fois, on a sympathisé. Je l’ai revu plus tard par hasard au ski avec mes reups, il était avec quelques autres de cette bande, c’est comme ça qu’on est devenu pote.

–      Messieurs, je suis désolé, mais vous vous gourez tous, il existe quatre grands films définitifs sur la guerre, tous nettement supérieur à Platoon autant qu’au film de Kubrick en terme de message, que de découpage ou de qualité du cadre, et ceci bien qu’aucun d’entres eux ne relate le Vietnam tout en n’en parlant mieux que tous vos films, vu que deux d’entres eux ont été produit pendant la guerre et un juste après.

L’encyclopédie vivante c’est Alain, le plus âgé de la bande. La quarantaine shiteuse, fringué comme s’il avait vingt piges avec un goût prononcé pour les teeshirts cools et funs, commercial chez Apple mais acteur et réalisateur frustré. Question cinéma il sait tout sur tout et passe pour le prophète du bon goût auprès des autres. Là par exemple, tu peux être sûr que leur prochain festival il y aura au moins un des quatre films qu’il va citer. Il a fait de la figuration, rencontré Olivier Marshal et Claire Denis mais la vérité c’est qu’il a le charisme d’une moule même s’il fait beaucoup d’effort pour charmer tout le monde. Quand à ses talents de réalisateur, à ce que j’ai pu voir d’un film qu’il a autoproduit et diffusé sur Youtube, disons qu’il est plus doué pour citer Scorcese que pour apprendre des trucs de ses films. C’est pas que c’est mauvais comme cochon que ça fait très amateur, pire, amateur qui essaye de faire cinéma vérité… Faudra dire un jour à ces mecs que pour que ça ai l’air improvisé faut que ça soit vachement préparé.

–       Et c’est lesquels ? s’empressa de demander la très civile Sandrine.

–       Johnny Got His Gun, Catch 22, Croix de fer et surtout Requiem pour un Massacre.

Immédiatement les plus snobs de la bande se mettent à bramer au sujet de Johnny Got His Gun que c’est un chef d’œuvre absolu, un must, un indispensable mais que si on programmait ça la prochaine fois ça allait plomber la soirée.

–       Moi je prends le risque, déclare témérairement Bruno.

Avec Driss on se regarde sans rien dire mais on en pense pas moins. Putain qu’on se fait chier ! Je comprends pourquoi ils gobent autant, ils doivent tellement s’emmerder avec eux-mêmes déjà…

–       Alors, si je puis me permettre, quitte a vraiment oser pourrir la soirée, y’a mieux encore, Requiem pour Massacre.

–       C’est pas un film russe ? Demande un des snobs.

J’écoute pas la réponse parce que Sandrine me fait signe de la suivre à l’écart. On se retrouve dans leur chambre à coucher. Le lit est défait, il y a des fringues entassées par terre, elle tient une enveloppe qu’elle me tend, c’est plein de billets de vingt et de cinquante là-dedans. Je regarde le numéro inscrit dessus, 27. Je ne compte pas, je sais que je peux lui faire confiance, c’est une vraie bonne petite femme au foyer qui compte chaque sou et qui est l’honnêteté même. 27 pour deux mille sept cent euros, la recette de la semaine. Je lui sors un pochon de cachets de toutes les couleurs et de toutes les formes. Des petites grenades couleur fraise, des soleils jaunes ou verts, des étoiles roses, on dirait des bombecs mais d’après ce que je sais question voyage spatial c’est pas du sucre. C’est ma vendeuse, elle touche en fonction de ce qu’elle vend. Par exemple, elle en vend pour 3000 euros, c’est-à-dire trois cent à dix euros ou cent à trente, elle en garde trois cent pour elle, en nature. Elle les gobe, les vends, ça la regarde. Faut comprendre, ni moi ni Driss on a des ambitions de dealer. Vendre par chez nous déjà, même pas en rêve, et se fader des clients qui vienne nous baver sur les pompes pour en avoir, très peu pour nous. Perso, je sais même pas comment font les dealers de rue pour nous supporter. Alors ouais, je sais, on est que de la monnaie pour eux, et ça aide à relativiser je suppose, mais quand même… Toute la journée à voir défiler les camés essayer de se la jouer à la cool, ou de faire le furtif genre je prend mais c’est pas pour moi, ou autre chose, vu que le numéro s’arrête jamais, moi ça me lasse rien que d’y penser. Et puis franchement, c’est cool une petit soirée comme ça à mater des films en bédavant, en faisant genre on est ensemble parce qu’on s’adore et pas parce qu’on est tous des défoncés, mais ni Driss ni moi on pourrait supporter ça tous les jours. Alors j’ai mit au point ce système, l’uberisation du deal. Je fournis gratos, t’avance pas de blé, tu vends si tu veux, si tu consommes tu achètes. Comme ça si les poulets s’intéressent, moi je fais que fournir, c’est par amitié, je ne vends pas. Ni dans les soirées, ni au détail, d’ailleurs à part ceux qu’on a choisi, personne ne sait ce qu’on fabrique. Ils sont quatre, deux à Lyon, un à Chambéry, un autre à Saint Etienne. Et pour pas que ça leur monte à la tête, je limite les quantités  à vendre. Ca met plus temps pour écouler la marchandise de Nono mais c’est plus sûr. Le risque c’est qu’ils se mettent à déconner, à cesser d’être discret, à faire les kékés avec leur blé, ou pire à pas nous rendre notre blé. Alors on les a choisi en fonction de leur statut social. Des petits bourgeois bien intégrés qui ont plus à perdre qu’à gagner à se faire coxer par les flics ou nous embrouiller. Du coup, eux aussi vendent en discretos, a des amis triés sur le volet. Ca fait deux mois que ça dure et on est déjà rentré dans nos frais, bientôt les cachets à Nono auront tous disparus. On sera bientôt à la tête de cinquante mille euros chacun, et c’est bien le problème.

 

Physiquement, cinquante mille boules en billet de cinq cent, ça tient dans un livre, ça fait tout juste marque page. Ca se planque facile quoi. Mais si tu peux pas les dépenser, à part collectionner les marques pages, je vois pas l’usage. Surtout qu’il nous restait six kilos à écouler et que jusqu’ici on avait perdu du fric. On n’avait pas coupé notre came, aux autres de s’en charger, aux autres de faire encore plus de bénéfices, sans compter le pourcentage de chacun. Sans compter le business qu’Usman voulait monter avec nous.

–       VOUS GENIAL !

–       Mais gueule pas comme ça !

–       Vous génial, vous pas savoir, moi avoir plein projet pour vous !

Assis dans un pub à Panam devant des mousses.

–       Des projets ? De quoi tu parles ? A grogné Driss.

Il l’avait encore un peu mauvaise autant à cause de ce qui s’était passé dans l’écurie que sur le pourcentage que nous avait soutiré Usman, et là, vu qu’en plus on avait été payé à moitié en dragée, le seul qui avait de la fraiche dans ses fouilles c’était notre copain.

–       Moi oncle avoir champs de pavot, beaucoup, mais lui pas distribuer, lui vendre à seigneur. Seigneur mal payer oncle, lui dire assez, dire vouloir faire distribution lui-même.

Je ne sais pas si j’étais déjà dans mon futur rôle de business man de la dope ou simplement pratique et curieux mais je lui ai demandé :

–       Mais il a un chimiste ? Des labos ?

–       Oui moi avoir cousin faire chimie mais pas labo, petit argent, si lui distribuer ici, labo, grand.

–       Et alors ? Où est le rapport avec nous ? A demandé Driss toujours de mauvais poil.

–       Toi pas comprendre ? Vous aider moi, moi donner 30% à vous.

–       T’aider ? mais comment ça t’aider ?

Voilà comment il voyait les choses, nous avions les bonnes connections, il avait accès à un produit, on chargerait les chevaux du transport, et à nous la belle vie. Simple.

–       Comment ça les chevaux ? A fait Driss en grinçant des dents.

Il n’était pas né celui qui réussirait à lui faire faire une nouvelle coloscopie à un autre cheval ni à aucun autre mammifères de cette planète.

–       Oui pas toujours prendre Karthoum sinon peut-être problème…

Tu m’étonnes, rien que ce foutu cheval était un problème en soi et franchement j’étais assez soulagé à l’idée qu’on fasse appel à d’autre canasson. Mais Driss avait des soucis avec cette nouvelle idée. D’ailleurs il avait des soucis avec toute notre affaire. Ce n’était pas seulement pour le coup du cheval qu’il ne me parlait plus depuis une semaine. Sa conscience le travaillait, sa conscience de fumeur de ganja autant que de bon musulman.

–       C’est mal ce qu’on fait Seb, c’est haram, je suis pas un trafiquant, t’en es pas un non plus, la coke c’est de la merde frère, tous ces mecs avec leurs pilules, leur poudre, ils sont malsains frère ! Tu l’as vu l’autre avec son pooshka ! C’est des cinglés les mecs qui tapent là-dedans.

–       Et alors, tu veux faire quoi ? Tu veux qu’on balance tout aux chiottes peut-être ? Si c’est ça tu peux rêver gros.

–       Mais tu veux faire quoi à la fin, tu veux tout vendre !? Tu veux te lancer dans le deal ?

–       Evidemment que je veux tout vendre, c’était bien l’idée non ? Et puis je te rappel que mes reups ils sont mal là. Ma daronne elle sait encore rien, mais si elle sait ça va être sévère à la maison. J’ai pas envie que ça arrive.

–       Ah ouais ? Mais tu vas faire comment pour expliquer d’où vient le fric ? On peut même pas le dépenser sans que ça se remarque !

–       Franchement je sais pas encore et je m’en branle si tu veux tout savoir, quand j’aurais épongé ses conneries crois moi qu’il posera pas de question, et s’il en pose et bin je lui dirais parce que j’en ai rien à foutre, c’est mon daron pas les poulets.

–       Ouais bin moi pas tu vois, et si mon père me voit avec tout ce blé, non seulement il va le prendre pour le jeter à la poubelle mais il me foutra dehors.

On était allé au Mc Do après le départ d’Usman, il repartait pour Londres, ça faisait une semaine qu’on s’était pas vu et qu’il ne répondait pas à mes SMS. Comme c’était une première entre nous j’étais un peu inquiet mais en toute franchise la situation de ma famille me faisait un peu plus chier. Il n’y avait pas que ça qui me faisait chier. De me retrouver coincé avec cette coke qui me gonflait aussi. Moi non plus je n’étais pas sûr que j’avais envie de me fader des dingues comme Nono ou l’autre mariole de Claude. J’étais pas sûr non plus que j’avais envie que Samir me téléphone chez moi, alors que j’étais à table avec mes reups, pour me demander si on pouvait se voir. Non, j’étais même en train de me dire que tout ça était une fausse bonne idée et que le pire était peut-être à venir. J’avais encore en tête notre expédition dans les écuries, sans l’aide d’Usman on serait peut-être mort ou en taule à l’heure qu’il est. Je me sentais branleur pour tout vous expliquer. Et c’était tant mieux, si vous voulez tout savoir. Messieurs dames je sais qu’on vit à l’heure du succès à tout prix, de la gloire, de la réussite au bac et que si t’es un bon employé t’auras droit à la cocarde. Je sais bien que de l’école au boulot il faut que je sois le meilleur et que je ne me plante jamais, et même je sais que parce que j’ai dix-huit piges je suis censé croire ces conneries, mieux que ça, être la victime consentante de cette époque de course en sac. Mais non. Je marche pas dans votre combine de gagneur. Dans la vie on apprend rien de la réussite, rien.  C’est bien, c’est cool, c’est confortable, ça fait du bien à l’égo de se dire qu’on a tout bien réussi ses exams et qu’on est un bon petit chômeur qui n’attend qu’une opportunité pour devenir millionnaire comme un Macron. Et il y a chaque année des centaines de milliers de mecs qui réussissent dans leur vie, dans leur métier et qui sont en plus, si ça se trouve, heureux que s’en est obscène. Mais tu sais quoi ? Tu sais ce qu’ils ont en commun tous ces gagneurs qui font tout bien dans les clous et se sont jamais planté ? Tous ces Macron justement ? Au moindre coup de vent ils s’enrhument. L’échec c’est le meilleur apprentissage qui soit, l’échec t’obliges à avancer au lieu de faire du sur place, l’échec te pousse à chercher des solutions qui sortent de la boite, et quand il se pointe après une réussite, t’es prêt, t’es pas submergé. Et tu sais comment j’ai capté ça ? La seconde fois où j’ai foiré mon bac. J’avais bossé pourtant cette année, appris par cœur, fait toutes mes leçons, comme l’école nous dit de faire, j’ai même fait des fiches putain ! Et je me suis pourtant pané encore plus fort que la première fois. Tu sais pourquoi ? Parce que la première fois j’avais certes rien glandé et le bédo avant la philo c’était pas ma meilleure idée, mais j’y étais allé les doigts dans le nez, détendu, sans en avoir rien à foutre de rien, je l’aurais ou pas c’était pas la question. C’est là où j’ai capté deux choses, la première c’est qu’il fallait que je fasse les trucs à mon rythme si je voulais réussir, la seconde que je devais pas avoir peur de l’échec parce que si j’en avais peur je me planterais deux fois plus fort. Et tu sais quoi, depuis j’en ai eu d’autant la preuve que tous les putains de premier de classe que j’ai croisé dans ma vie, bin aujourd’hui ils sont nulle part alors que j’ai mon blaze au journal officiel. J’ai pas utilisé la voie classique ni même la voie légale mais c’est le résultat qui compte justement ni le temps que ça prend, ni les moyens pour y parvenir. Du moins c’était ma philosophie, mais mon pote voyait pas ça comme ça. Les moyens comptaient plus que tout.

–       C’est pas propre ce boulot frère !

–       Hein ? Mais qu’est-ce que tu m’emmerdes avec ça ! Et les banquiers qui se gavent sur le dos de mes reups c’est propre ? Et les mecs qu’on fout à la rue parce que Môssieur Bernard Arnaud veut payer ses chemises cent boules moins chères et faire d’encore plus gros bénéfices bien gras ta mère, c’est propre ? Et les vieux à qui on refile une retraite de merde après leur avoir dit qui devrait bosser jusqu’à l’arthrose c’est propre ? Et pointer au chômage alors que t’as ton bac c’est propre !?

Il a haussé les épaules.

–       Un bac ça suffit pas.

–       Mais rien suffit jamais dans ce putain de pays, t’as fait les bonnes études mais pas dans la bonne école, t’es trop jeune ou t’es trop vieux, t’as fait les bonnes études dans la bonne école mais tu as la mauvaise couleur. Y’a toujours un blème et on te dit quand même de rester dans les putains de clous, pendant que les riches se font toujours un peu plus de gras. On est de la baise gros, de la baise, et toi tu me dis c’est pas propre !? Merde frère c’est cette vie qu’est pas propre, tout ce putain de système !

Et les gens qui se défoncent vous me direz ? Toutes ces pauvres âmes perdues que j’entrainais vers leur perte ? Jusqu’à preuve du contraire c’est des adultes, consentants et responsables, jusqu’à preuve du contraire c’est pas moi qui ai voté la loi de 70. Bah ouais gros, tu crois que ça avantage qui exactement cette loi ? Et sinon, pour ce qui s’agit de la jeunesse et de braver les interdits, tu penses que les enfants sont sages ? Driss était emmerdé par mon discours parce qu’il savait bien que j’avais raison. On n’était pas des voleurs, on ne braquait pas des banques, on foutait pas les gens à la rue pour s’en mettre plein les fouilles. On se contentait de remplir une demande, séparé par un interdit qui tenait de l’idéologie et de la morale dominante et pas de la raison. Alors qu’est-ce que je pouvais en avoir à foutre de son « c’est pas propre » ? Maintenant, j’avoue, si j’avais dû continuer seul, je crois pas que j’aurais duré, je crois pas que j’en serais arrivé là. Que je le veuille ou non, j’avais besoin de son soutien.

–       Ecoute mec, je t’obliges pas à me suivre, j’ai fini par dire, mais moi j’en ai marre de jouer dans une cour qui veut pas de moi, ras le bol de faire tout bien comme on me dit pour perdre mon temps. T’as vu mon bac ? Un an de perdu. Tout ça parce que j’ai voulu faire plaisir à mes reups, tout ça parce que la société dit que sans le bac t’es mal parti, dis moi, de l’avoir ça change quoi à la tienne de vie ?

–       Wallou.

–       Voilà, t’as compris. Mais je vais te dire, si t’avais pas été là, jamais j’aurais osé prendre cette C. Et si jamais t’arrêtes tout, bin je serais super emmerdé parce que ça me plait pas plus que toi de mettre les pieds dans ce monde là, mais dans la vie faut savoir jouer avec les cartes qu’on te donne, alors sans toi mec je vais sans doute me casser la gueule, c’est tout, mais moi j’ai plus le choix.

C’était pas du chantage affectif, je le pensais vraiment. Sans lui j’allais dans le mur parce qu’il avait toujours été ma conscience, mon poil à gratter et réciproquement, et d’ailleurs la preuve, sans cette conversation, ni lui ni moi on en serait où on en est rendu aujourd’hui.

Ma petite entreprise 4.

J’ai peut-être été un cancre à l’école mais c’est juste parce qu’on étudiait des trucs qui m’intéressait pas. Croyez moi quand je me passionne c’est du sérieux. Et là j’étais passionné à plus d’un titre. Et pour se documenter, suffit d’aller voir la madame Soleil de notre époque : Internet. Tout, du prix de la C. aux filières colombiennes et vénézuéliennes, en passant par les circuits de blanchiment, les méthodes des mules dans les aéroports, les souvenirs d’ancien trafiquant. Rien que Youtube c’est juste un énorme tuto pour devenir un bon petit trafiquant… ou un parano complet… Les gens aiment tellement les histoires de flic et de voyou que la télé pond du documentaire vérité toutes les minutes. C’est comme ça que j’ai trouvé ce qui me semblait la meilleure solution, une solution parfaite qui nous permettait de traverser une frontière sans trimballer la coke sur nous, une solution que j’avais déjà indirectement utilisé : les canassons. L’idée m’est venue d’un gangster anglais racontant ses souvenirs. Je me suis renseigné un peu plus et j’ai découvert que son tuyau involontaire était toujours valable. Les canassons de course ne passent pas le contrôle des douanes. Un jour à Paris, un autre à Londres ou Dubaï, ils ne restent jamais en place longtemps pendant la saison des grandes courses. Donc pas de contrôle, et les intestins d’un cheval ça peut avoir dans le cul jusqu’à 45 litres de merde. Une vraie valise. Le seul risque, et il était quand même de taille, c’est qu’une bonbonne lui pète à l’intérieur. Ca le crèverait. Mais bien emballé… Dans la vidéo, mon gangster précisait pas comment il avait fait ses paquets ni rien, juste la combine, alors j’ai fait mes calculs moi-même. Une bonbonne pesait en général dans les trente grammes, donc deux kilos ça faisait environs 67 bonbonnes à confectionner et à coller dans le cul du cheval qu’on aurait choisi. J’ai jamais fréquenté de cheval de trop près mais je me disais bien quand même que faudrait être au moins deux pour qu’il se laisse faire. Quand j’ai parlé de mon idée à Driss il a carrément éclaté de rire.

–       T’es sérieux frère ?

–       Tout ce qu’il y a de plus sérieux. C’est la meilleure solution, le voyage séparé.

–       Ouais mais dans le cul d’un cheval ? Tu vas faire comment ?

–       Bah tu vas m’aider.

Il m’a regardé comme si je venais d’insulter sa mère.

–       Pas question ! Pas question que je mette ma main dans le cul d’un cheval !

Toujours son problème avec les pédés je suppose, il avait le rapport anal délicat si j’ose dire mon Driss.

–       C’est pas grave, je m’en chargerais, juste tu t’occuperas qu’il se tienne tranquille.

–       Eh mais comment tu vas le savoir que c’est le bon cheval ?

–       Parce que les courses sont annoncées à l’avance gros. Suffit de se renseigner.

Il en revenait toujours pas, il me regardait avec son air mi figue mi raisin, on aurait dit son père quand il le voyait avec une fille.

–       Tu vas vraiment mettre ta main dans le cul d’un cheval ?

–       Bah quoi ?

–       T’es un malade.

Ceci dit restait à 1)trouver le bon cheval, 2)confectionner les bonbonnes, 3)s’introduire dans les écuries 4)réussir à fourrer 67 bonbonnes dans le cul d’un cheval 5)récupérer les 67 bonbonnes au bon moment. C’est que ça chie sévère un équidé, pas question qu’il nous livre la marchandise durant le voyage. Donc ça aussi fallait prévoir, le constiper au départ et lui rendre ses intestins à l’arrivée. J’ai fait des recherches sur les chevaux, j’ai appris qu’ils étaient sujet à la colique et comment les prévenir mais aussi à la constipation et comment les déboucher, cette dernière partie n’allait pas enchanter Driss et elle demandait de la préparation et du matériel. Mais de toute façon tout allait en demander. Pour le cheval j’avais trois candidats, deux qui feraient des courses en Belgique et en Suisse avant d’être à Londres un peu avant le carnaval, un qui irait directement à Londres après Paris, mais celui-là comme il avait déjà remporté deux courses il serait à l’écurie dans la banlieue anglaise, deux semaines avant le prix qu’il devait courir. Et il avait un nom, j’y croyais tellement pas que je me suis dit que ça nous porterait bonheur, Khartoum, comme le cheval qui fini mal dans le Parrain. Les préservatifs pour les bonbonnes c’est la fausse bonne idée. C’est assez solide pour une chatte mais le cul d’un cheval c’est autre chose, son ventre travaille tout le temps rapport aux pattes arrière, alors le mieux c’était les ballons, plus résistants. Soixante sept ballons à remplir d’exactement trente grammes, quand t’as jamais fait ça, ça prend des plombes. Et puis dans la cave où on s’était installé c’était pas exactement le confort, tout petit, à peine de la lumière, mais qu’est-ce tu veux on pouvait pas faire ça au grand jour. Alors les dix premiers t’en fous plein à côté, les dix seconds tu t’énerve alors forcément tu déchires des ballons, au quarantième tu commences à avoir le coup de main et aussi t’es un peu défoncé parce qu’évidemment tu portes pas de masque comme les pros. Ca nous a prit une bonne heure rien que pour les remplir et les peser avec une balance à bijoutier et on est ressorti de là hilare comme un bobo à une rave.

 

Vigipirate, les militaires qui rôdent quatre par quatre, les caméras, la sécurité avec des flics partout, c’est pour les pauvres. A Longchamp tu les vois aux abords, tu les vois éventuellement dans les allées, mais passé ça, c’est comme dans le temps où le terrorisme n’était pas le prétexte pour tous nous fliquer. Un temps que j’ai jamais connu personnellement mais c’est bien agréable de se balader dans un endroit immense, en croisant toute sorte de gens, sans voir l’ombre d’un gun ou d’une caméra. Toute sorte de gens chics je précise, même les palefreniers sont sapés. Ca doit être la seule fringue que leur file l’émir mais crois moi elle est nickel la veste en molletonné du paki. J’avais fait un premier repérage tout seul, en faisant mine de me perdre, personne n’a fait attention à moi. Mais Driss avec son mètre quatre vingt-dix de sénégalitude, vu que j’avais croisé des paki mais pas un seul noir, ça allait être plus compliqué de passer discretos je me suis dit, et ça même été un motif de dispute entre nous.

–       Pourquoi que j’aurais les sapes du palefrenier et pas toi ?

–       Ah arrête, y’a que des blancs là dedans, ça passera mieux c’est tout.

–       Ah ouais et pourquoi ? Pourquoi ça serait pas le blanc le larbin cette fois et moi sapé seize.

–       Tu fais chier c’est pas moi qui ai décidé que c’était les paki les larbins, y’a pas un seul quebla là-dedans.

–       T’es peut-être pas passé le bon jour, et puis d’abord je vois pas pourquoi toi tu serais pas non plus en palefrenier, y’a pas de blanc dans ce boulot ?

Si mais je kiffais la tenue que j’avais en tête. Finalement on y est allé tous les deux sapés en palefrenier, personne n’a fait attention à nous, chez les riches c’est comme ça. Le racisme c’est comme la peur, c’est pour les pauvres. Karthoum courait pour le Grand Prix de Paris et resterait deux jours sur place avant d’aller se faire du gras dans la banlieue anglaise. Je m’étais renseigné auprès d’un palefrenier, et ça m’avait donné l’occasion d’approcher la bête. Bon Dieu qu’il était beau. Beau, énorme, avec une robe noire brillante unie, le ventre fauve, le cheval à Zorro. Un pur sang arabe m’a expliqué le palefrenier, l’aristocratie du canasson, j’aurais dû me méfier. On s’est pointé le lendemain du Grand Prix, Khartoum finalement avait terminé troisième, mais ça restait un bon rapport vu la côte du bestiau. On s’est pointé en fin d’après-midi et on a attendu que tout le monde se barre pour entrer dans son box. Pour l’amadouer j’avais amené des sucres, ça marche toujours il parait avec les canassons, mais déjà il ne nous connaissait pas, ensuite c’était une altesse royale, tout à fait conscient de son statut, c’est pas qu’il se la pétait, c’est que c’était le cheval alpha et il avait pas l’intention de nous le laisser l’ignorer. Le premier sucre, après l’avoir reniflé bruyamment et un examen minutieux du genre monsieur mange que ce qu’il y a de meilleurs, il me l’a morflé tellement vite que j’ai bien failli y laisser mes doigts. Puis il en a voulu un autre, alors il s’est retourné vers moi, coinçant Driss dans un coin. Je lui en ai bien filé un autre mais c’était pas un sucre après l’autre qu’il voulait lui, il voulait tout le sucre, et le pantalon avec si nécessaire ! Je’ me suis écarté, il s’est avancé, j’ai soudain compris ce qu’une fille pouvait ressentir avec un gros lourd. Le sentiment que tu ne peux rien faire et que si tu réagis mal ça va partir en sucette. J’ai fait « oooh » et « tout doux, oooh tout doux » comme si « oh » avait un pouvoir magique et universel sur les chevaux mais il en avait rien à faire, il a commencé à me renifler les couilles, puis à essayé d’attraper ma poche. Je sentais le moment où il allait me les arracher. Dans une tentative désespérée, j’ai attrapé ma poignée de sucre et je les ai jetés par-dessus son épaule, direction Driss. Le bestiau s’est retourné avec la vivacité d’un serpent minute, plongeant direct sur les bottes de Driss qui a fait un bond, comme s’il se faisait coincé par un violeur pédé. Vu qu’il était occupé à chercher son sucre dans la paille, j’ai dit à Driss de le distraire pendant que je m’occupais de le fourrer. J’avais acheté une paire de gant d’égoutier et un flacon d’huile de paraffine pour servir de lubrifiant et deux boites d’imodium que je m’étais fait prescrire en montant un bateau. J’ai versé un peu de liquide sur la première bonbonne et je lui ai vite fait poussé dans le cul, mais j’ai très vite capté deux problèmes majeurs, le premier c’est que le cheval était trop haut pour moi et que je rentrais tout juste la main, le second c’est qu’un aristocrate se fait pas fouiller le cul par des inconnues sans conséquences. Il a henni, outré, tenté de donner un coup de tête à Driss et balancé son sabot à cinq centimètres de ma tête, si vite et si fort que ça a fait le même bruit que dans les films de kung fu quand ils font un mouvement, un truc du genre « stomp ! » et la bonbonne est retombée avec un chapelet de crottes. Bon, j’osais encore rien dire à Driss et je me disais que devais bien y avoir un moyen de lui enfoncer plus profond, encore fallait-il qu’il se calme. Driss essayait de lui tenir l’encolure pendant que ce putain de canasson piétinait tout en tournant dans le box avec moi derrière, ma bonbonne et mon flacon d’huile de paraffine. A un moment, il s’est arrêté net et a fixé mon pote comme s’il tentait de l’identifier pour un retapissage avenir, genre m’sieur le poulet c’est lui qui me tenait pendant que son copain me violait. J’en ai profité pour lui en recoller une, en y allant cette fois de toutes mes forces. Et là il s’est passé un truc, je sais pas si arrive souvent au véto, mais je me suis bien enfoncé dans son cul jusqu’au coude que quand il a fait demi tour, il a serré les sphincters et voilà que je me retrouve les pieds à deux centimètres du sol, le bras coincé dans le cul d’un cheval pas contant mais alors pas contant du tout qui essaye de bouffer Driss tout en ruant et en hennissant de protestation. J’ai bien cru qu’il allait me déboiter l’épaule ce con. Finalement il s’est dressé sur ses pattes arrière, a poussé une espèce de bruit du genre je vais vous piler et d’un coup j’ai récupéré mon bras plein de merde. Je me suis vautré dans la paille et j’ai reçu sur la tête un nouveau chapelet de crotte, ainsi que la bonbonne. Driss s’est écarté à temps avant qu’il lui bouffer le sein droit, on s’est retrouvé acculé comme deux cons, la porte de sortie bloquée par le cul de ce putain de cheval qui était bien décidé à que plus personne ne lui mette quoique ce soit dans le fondement et qui nous matait avec l’œil rond du psychopathe. On flippait sévère, j’ai dit à Driss d’essayer d’aller à gauche pendant que je prenais à droite, le premier qui atteignait la porte filait et laissait le cheval filer avec lui. Mais qu’est-ce que tu crois ? Cet enfoiré m’avait à l’œil, il avait compris que l’enculeur c’était moi, alors dès que Driss a fait mine de vouloir le déborder, il a essayé de me chopper tout en donnant des ruades de ouf pour l’empêcher de s’enfuir. J’avais l’impression d’être le flic taré dans Pulp Fiction quand Ving Rhames lui promet de la lui faire moyen âge. Karthoum aussi allait nous la faire moyen âge et même si je voyais pas très bien ce que ça donnerait version équidé j’avais comme idée que ça serait douloureux et sale comme un tabassage en règle. Fallait qu’on trouve une solution, et vite. Vous me direz, pourquoi je me suis pas arrangé pour trouver des tranquillisants, un petit décontractant, je ne sais pas quoi. Parce que d’une je ne connais pas de médecin prêt à délivrer une ordonnance pour ce genre de cas de figure, ensuite parce que je supposais à juste titre que ce machin devait avoir des médocs en fonction de sa taille et de son poids et que je ne voulais ni le tuer, ni le rendre dingue en refilant n’importe quoi. Vous me direz que l’Imodium dans la mangeoire et la C. dans le cul c’était déjà bien, je vous répondrais que justement. Donc maintenant on était là comme des cons avec cet engin qui avait décidé de nous faire payer notre erreur, moi recouvert de merde, Driss suant comme un bœuf et surtout fixant un truc qu’on avait pas prévu, Karthoum était énervé et quand un cheval est énervé, parfois il bande. Je sais pas si tu vois la perspective, coincé dans un box avec un étalon en rut et furieux ? Qu’est-ce qu’il y a de plus dangereux comme perspective à part être pris en stop par Emile Louis ? Je vois pas.  Et puis soudain, le miracle ou presque. Le box s’ouvre sur un petit mec moustachu, chaussé de grandes bottes verte, et armé d’une fourche, avec un air de pas contant tu sais pas qui va prendre le premier. Le canasson a poussé un hennissement et a reculé vers nous. Apparemment le patron c’était lui, même Karthoum la ramenait moins, qu’est-ce que c’était que ce mec capable de foutre les foies à ce machin ?

–       Qui vous être !? Moi appeler police !

Il nous menaçait de sa fourche, Karthoum essayait de se faire petit, ce qui considérant la taille de l’engin et celle du box, consistait à nous écraser avec son maudit cul. On était mal.

–       Non m’sieur faites pas ça ! On remboursera tout promis ! J’ai couiné à la fois mort de trouille à cause de la perspective de voir les lardus débarquer et celle de mourir la tête dans un cul de cheval.

–       Vous voleurs de chevaux ? Hein !? Comment vous entrer !? Moi appeler police !

–       Non, non, pas voleur, pas voleur ! A juré Driss sur le même ton.

–       Si vous voleur ! Karthoum faqat bilitaf ! Il a aboyé.

Karthoum a secoué la tête plusieurs fois et a fait un pas de côté en tapant du sabot par terre. Et là t’es contant que le père de ton pote a obligé son fils à aller à l’école coranique et à apprendre l’arabe littéraire. Driss s’est mis à parler arabe très vite, je ne sais pas ce qu’il lui a dit mais la fourche a baissé d’un cran. Mais il voulait quand même pas en démordre.

–       Dehors ! Moi appeler police !

Et puis il a vu le ballon par terre que ce connard de cheval avait éclaté, la poudre dans la paille, les restes de plastoc.

–       Ca quoi être ? Ca être laxatif ? Vous tricheur ?

–       Hein ? j’ai fait, euh mais non, pas tricheur pas laxatif, médicament à moi !

Qu’est-ce qu’il m’avait prit de sortir ça moi ? Un médicament ? Dans une écurie, à neuf heures du soir !? Dans un putain de ballon ? J’ai senti le regard de Driss, j’avais pas besoin de savoir ce qu’il y avait dans ses yeux, je me sentais assez crétin comme ça. Même le petit palefrenier avec sa fourche il avait l’air d’être désolé pour moi.

–       Non ça laxatif ! Vous tricheurs ! Karthoum  yatarajae !

Le cheval a reculé vers nous, j’ai essayé de me sortir du piège mais ce con me montait sur le pied et me chiait carrément dessus. Alors j’ai avoué.

–       Non, non, ça drogue ! Drogue !

Et j’ai sorti trois des bonbonnes que j’avais dans ma veste pour lui montrer. Les yeux lui sont sortis de la tête, je croyais qu’il allait avoir un arrêt cardiaque. De toute façon qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Il allait appeler les flics de toute façons mais avant il nous ferait piétiner à mort par sa putain d’usine à merde.

–       Drogue ? il s’est exclamé avant de se baisser et de mettre un doigt sur la poudre.

Il a gouté, recraché, poussé un petit cri en regardant Karthoum et puis nous a demandé dans son français paki pourquoi on était là exactement. Je remarquais au passage qu’il ne parlait plus police, alors j’ai tenté mon vatout, je lui ai balancé ma combine. C’est à ce moment là que s’est pointé un gardien. Oui, il y avait des rondiers, j’aurais dû m’en douter mais je ne le savais pas. Il a appelé, notre petit gars est sorti pendant un moment. Un moment où on est resté comme des cons avec l’autre furieux qui nous fixait avec un air de sociopathe en train d’élaborer un mode de mise à mort particulièrement tordu et douloureux. Et puis il est revenu avec un de ces sourires en barre et nous a déclaré tout de go :

–       Vous génie ! Vous génie, ça idée génie ! Moi prendre 60% !

Là tu réfléchis vite, tu consultes pas ton pote du regard, tu calcules tes chances de pas finir piétiné dans le crottin et tu dis :

–       30.

–       58.

–       35

–       55 pas moins, vous pas pouvoir faire ça sans moi.

On a fini par se mettre d’accord sur un 45%. Oui sans lui on y serait jamais parvenu, mais tout le reste ça serait à nous de nous le coltiner.

 

Après cette affaire Driss ne m’a plus adressé la parole pendant une semaine. Bah oui, finalement la taille ça compte…

 

J’ai dit à mes parents que je partais à Londres pour le carnaval. Avec l’argent des « courses » je pouvais. Driss a dit la même au sien, son père a fait la gueule mais comme sa manière de lui montrer de l’affection c’était de le calotter quand il avait fait une connerie, on peut dire qu’il était presque contant pour lui. Notre associé de fortune s’appelait Usman et c’était le soigneur attitré de Karthoum à qui, pour une raison qui semblait être un secret entre eux, il foutait une assez bonne trouille il faut le dire. Je sais pas pourquoi et j’ai jamais su parce qu’à part lui parler comme un sergent major à la parade, il était super doux et super gentil avec lui. Sauf pour le lavement, ça il a pas aimé Karthoum. Remarque je suis pas sur que j’aurais aimé non plus qu’on me colle une sonde anal et dix litres d’eau savonneuse dans le derche. Usman avait appris à le faire avec le véto, parce que le véto il n’était pas toujours disponible vu que l’émir à qui appartenait Karthoum en avait d’autres des chevaux et que des vétos il n’avait réussi qu’à s’en acheter deux. Pour les traitements aussi il lui avait montré, quoi faire s’il avait la colique par exemple, la méthode douce, qui consistait à le priver de bouffer et à le faire marcher pour que ça masse son ventre, et la méthode radical, avant une course par exemple parce qu’un canasson malade ça court pas. Pour le constiper il avait donc utilisé la seconde méthode, et pour éviter que les muscles de son ventre puissent travailler l’avait entravé pendant le voyage. Résultat à l’arrivée il commençait à montrer de sérieux signe de nervosité autant rapport aux douleurs qu’à son caractère de putain d’altesse royale. Heureusement que ça parle pas un canasson, je suis sûr qu’il aurait tout cafté à l’émir à la première occase… après nous avoir tous les trois piétinés à mort, bien entendu. Et c’est comme ça qu’on a réussi à passé nos premiers kilos de coke. Et fait connaissance avec Nono, notre agent à Londres.