Prozac 75020

Paul et Solé s’étaient rencontrés au travail, comme 60% des couples français. Paul était un jeune créatif dans une agence de publicité, et peu importe ce qu’il y faisait, il était donc dans l’équipe créative. Ça lui donnait des droits. La publicité est un milieu bourgeois et conservateur, on a des idées précises sur ce que sont les gens qui dessinent ou écrivent, ce sont des artistes, des génies à priori, car tous les artistes le sont, et ils ont tous les droits. Un génie forcément ça échappe aux règles couramment admises. De sorte que si par exemple un jour une brigade révolutionnaire de peintres cinglés rentraient dans une agence pour se venger des années de vulgarité et de déculturation de l’image et du sens, ils leur suffiraient de s’en prendre à ceux qui ne portaient ni veste ni cravate, et n’étaient pas là avant 10h30. Ainsi quand Solé avait vu Paul pour la première fois, elle avait pensé qu’on faisait des travaux, qu’il était peintre en bâtiment ou quelque chose d’approchant. Paul s’en foutait. Il était très rien à foutre de rien comme garçon. C’était sa marque déposée, son cachet d’authenticité à lui : rien à branler et allez tous vous faire foutre. Les autres l’adoraient. En général un teeshirt, un jean, des baskets, ça suffisait. Et il ne faisait même pas mine de rechercher une marque. Non, tout naturel, cash, et surtout s’il te disait d’aller te faire enculer devant toute l’agence. Quelques commerciaux sans pouvoir en avaient fait les frais, à l’hilarité générale de l’équipe créative. En réalité Paul était un jeune assistant et comme tel il était mal payé. Il n’avait pas les moyens de s’offrir de la marque, et d’une certaine façon ça lui convenait. Etre le pauvre de l’agence ça donnait une certaine authenticité à son discours d’homme concerné, ses opinions politiques affichées, l’injustice sociale tout ça, et même de s’afficher avec un teeshirt Karl Marx. En pleine réunion, devant les boss de l’agence, par provocation. Lui il savait ce que c’était que de vivre sans un, on pouvait donc lui faire confiance quand il crachait dans la soupe, il crachait à raison.
Solé était étudiante en art graphique. On lui avait demandé de trouver un stage, elle n’était pas parvenue à en obtenir un là où elle aurait voulu, elle s’était rabattue sur l’agence. Elle n’aimait pas la publicité, n’aimait pas ce qu’elle représentait, et n’aimait pas son univers, pour autant qu’elle l’observait. Car en général elle n’observait pas ce qu’elle n’aimait pas. Elle le laissait de côté dans les listes des choses sans intérêt, mélangées à la liste des choses qu’on avait devoir de mépriser ou de moquer. Souvent les deux listes se croisaient, la publicité et son univers était à cette croisée là. Solé aurait voulu être une graphiste avec le grand G des Cislewicz et autres Maïakovski, une graphiste avec un sens, une affichiste politique. Solé aimait quand les choses avaient du sens. Hélas…
Bref, ils étaient faits pour se rencontrer.

Ils aimaient tous les deux Bertrand Blier, son art de scandaliser le bourgeois, son langage, ses sujets. Et puis il était français. Pas encore un de ces cinéastes américains avec plein d’explosions, de meurtres, de soucoupes volantes qui envahissaient chaque année les écrans, écrasant la production mondiale, et celle du pays en particulier. Leur premier rendez-vous eu donc lieu lors de la sortie de son dernier film. Le sujet, le Sida, tenait particulièrement à cœur à Solé.  C’était une jeune femme moderne, pleine d’une conscience aigüe pour les problèmes de son temps, elle s’intéressait tout naturellement à une maladie moderne qui recouvrait un tel champ d’injustice qu’on eut pu croire qu’elle était faite pour elle. C’était les grands débuts de la maladie, le Cancer Rose comme on l’appelait encore par référence aux premières victimes. D’un coup on ne défendait plus une cause plutôt qu’une autre, on les défendait toutes, la misère en Afrique, les homosexuels et leurs droits, la tolérance, le respect des Droits de l’Homme, la lutte contre l’injustice. L’ensemble contre les suspects habituels, le système, les labos, le gouvernement, le capitalisme, l’extrême-droite, le pape et l’Eglise… Et bientôt, comme telle, Solé s’inscrivit comme bénévole dans une association de lutte contre le Sida.
Ils s’installèrent très vite ensemble. Dans un appartement déglingué que leur avait laissé une amie, envahi par les souris et gardé par un chat noir qui devint bientôt le leur. Il y avait une télévision dans cet appartement, mais très vite ils décidèrent de se débarrasser de cet engin sinistre qui à l’heure du souper adorait vous montrer des scènes de désolation dans une guerre exotique et lointaine. Le quartier par contre leur plaisait bien. Situé dans un coin populaire de Paris, on y croisait des gens de toutes les origines et de presque tous les milieux. Les épiceries et les kebabs y étaient ouverts jusque tard la nuit, ce qui donnait à cette ville endormie un petit côté londonien ou new yorkais qui leur plaisait volontiers et tranchait avec les autres quartiers de la ville où on avait souvent le sentiment d’être dans une capitale provinciale, un dimanche soir. Plus tard ils trouvèrent un autre appartement dans une petite rue du XVème arrondissement. Solé trouvait que ce quartier sentait le caca, à cause des innombrables petits vieux et leurs chiens qui remplissaient une partie du quartier. D’ailleurs ils n’aimaient ni l’un ni l’autre ce coin, mais ils n’avaient pas trouvé mieux ailleurs, et puis ce n’était pas loin en métro du travail de Paul. Les débuts furent un peu compliqués, comme souvent. Paul gagnait mal sa vie et Solé était encore étudiante. Paul rencontrait des difficultés à l’agence, avec le staff commercial et dans la coutumière guerre qui opposait créatifs et commerciaux dans les agences de pub, Solé ne voulait pas en entendre parler, comme elle ne voulait rien savoir de son métier honni. Elle avait des amis graphistes, lecteurs chez Gallimard, artistes-peintres ou psychologues, ils étaient tous fins, cultivés, fondamentalement concernés par les questions sociales et politiques, l’art. Les siens ne sortaient jamais de la sphère professionnelle, s’intéressaient aux sports de glisse, aux mannequins aérodynamiques, au cinéma underground ou de genre, savaient tout de Tarantino, et se remarquaient par un cynisme bon teint de grand fauve repu. Il aimait parfois regarder des pornos sur internet, ce qui la rendait souvent folle de rage. Leur première grosse dispute à ce sujet se solda d’ailleurs bientôt par un déménagement. Dans son envie de lui péter son petit rêve, Paul lui avait en effet révélé qu’il vivait justement pile poil en face des productions Marc Dorcel, que tous les jours elle passait devant l’antre du diable. Ce fut bientôt beaucoup trop pour elle, ajouté aux odeurs de caca… Elle avait besoin d’un environnement qui lui ressemble, ils trouvèrent finalement un appartement ailleurs, dans un quartier d’artistes, avec une forte vie associative. Une fois par semaine, l’ancien petit ami de Solé, venait leur rendre visite avec sa nouvelle copine, ils jouaient au tarot en buvant de la Jenlin et en fumant des joints. Paul ne l’appréciait pas beaucoup, et réciproquement mais chacun faisait comme si, il n’y avait après tout aucune raison de se faire une guerre ouverte, d’autant moins que leurs petites amies respectives s’appréciaient l’une l’autre. Ils eurent aussi un chat blanc, pour aller avec le noir, ça faisait de bonnes photos et Solé s’occupa entièrement de la décoration. Elle acheta des étagères Ikéa en bois brut, car elle aimait la simplicité, des tissus africains, qu’elle apposa sur les murs comme une tenture. Acheta un tableau à un ami peintre, qu’ils exposèrent au-dessus de leur lit, un lit qu’elle avait voulu vaste, confortable, avec des tiroirs et une planche amovible pour y poser par exemple le petit déjeuner. Ce qui était un moindre paradoxe quand on savait que dans ce lit il ne se passait jamais grand-chose de notable. Aucune sexualité passionnée entre eux, rien que du très conventionnel, ils baisaient comme on fait un devoir, parce qu’ils étaient ensemble et c’est ce qu’ils étaient censés faire. Paul rêvait sans doute d’envolée lyrique, quelque chose qui soit plus proche de ses fantasmes pornographiques, Solé avait un rapport compliqué avec son corps, elle se montrait globalement passive, et d’ailleurs considérait le sexe comme une chose relative et sans grande importance, voir un peu méprisable, mais pas autant que l’argent ou la droite.

Paul changea plusieurs fois d’agence. Le turn-over est fréquent et même recommandé dans la publicité, particulièrement pour un créatif. Il démontre d’une démarche quasi artistique de recherche et d’expériences nouvelles, et plus on trouvait d’agences prestigieuses dans la liste de son CV, mieux c’était, les meilleurs voulaient tous de lui, il était donc super créatif. Il y avait aussi le book, la marque incontestable, la preuve par dix, de sa créativité. Comme les peintres, les photographes, les mannequins, pour trouver du travail, on l’écumait d’agence en agence en espérant que tel publicité qui avait fait de vous le héros d’un jour ici, soit autant apprécié là-bas. La marque de distinction suprême et incontestable allait pour les travaux récompensés par le très sélectif Club des Directeurs Artistiques, ou la récompense absolue, un Lion au festival de la publicité à Cannes, qui s’ouvrait pile poil avant celui du cinéma. Paul avait raté plusieurs fois le Club, mais quand enfin son agence reçu un prix pour un de ses spots radios, il fêta non seulement l’affaire au champagne en se voyant déjà au sommet de la chaîne alimentaire, Directeur de Création, mais pendant tout un mois il fut traité en prince de la création, en grand artiste dont on recueillait l’avis avec religion, jusqu’à ce qu’il finisse par développer un léger complexe du créateur. A vrai dire la publicité est un monde de dépossession pour la sensibilité artistique. Il s’agit de vendre des palettes et des services d’une manière souvent beaucoup trop concrète pour laisser s’épanouir cette fibre. Les élans des uns se heurtent souvent aux considérations strictement pratiques et matérielles, s’en retire un fréquent sentiment de frustration et une détestation bien concrète de la vulgarité commerciale. Tout plutôt qu’un éclaté jaune fluo, ou alors il faudra lui ajouter un liseré rose, lui donner une forme définie et l’insérer dans une publicité où il deviendra soudain délicieusement kitch et décalé. Mais la réalité commerciale entend assez peu ce genre de détail, le sens de l’image et le goût du graphisme ne rentrent nullement dans le cadre des études de commerce, même destinées à la pub, n’ayant jamais démontré de leur efficacité dans la vente immédiate. Le créateur sensible découvre donc assez rapidement que sa fonction tient essentiellement du cosmétique, qu’il est là pour fabriquer le sourire du vendeur, sublimer ses arguments de vente et rien de plus. Et plus les années passèrent, plus Paul commença à développer ce cynisme de circonstance que partageaient 80% de ses collègues de la place de Paris.

Solé de son côté avait cessé définitivement de rechercher un poste auprès des grands affichistes, ayant compris qu’ils ne gagnaient pas leur vie, que les affiches autre que strictement publicitaires avaient de moins en moins la cote, et que dans tous les cas, on préférait employer un nom connu et reconnu pour composer l’affiche d’une exposition à Beaubourg, par exemple, plutôt que d’une inconnue, même cultivée et concernée comme elle. Rejetant fondamentalement l’idée de rentrer dans une agence, elle avait vivoté un temps dans les studios de graphisme jusqu’à ce que finalement son zèle associatif la fasse engager au sein même de l’association où elle était jusqu’ici bénévole. Dès lors elle devint une autre femme, celle qu’elle rêvait depuis longtemps d’être. Elle entraîna Paul dans toutes les manifs où elle croyait important d’être, contre la guerre dans tel pays, contre le sida et les anathèmes afférents, pour les sans-abris, les sans-papiers, la mort de tel chanteur engagé dans tel pays de dictature, la construction de telle centrale nucléaire. Elle se mit également à fréquenter les milieux africains de la capitale, les plus pauvres, où le sida s’invitait volontiers, à se faire coiffer à l’africaine également et envoyait parfois Paul chercher un bon mafé dans le foyer Sonacotra voisin, qu’on dégusterait le dimanche avec les amis, mais jamais au foyer même. C’était sale et elle n’avait pas envie de devenir l’attraction de tous les hommes qui y mangeaient. Elle se faisait faire des robes en tissu traditionnel, portait des bijoux ethniques, et chaque fois que le sujet de l’Afrique était abordé, elle se montrait concernée, cultivée de ces choses, et admirative de la simplicité légendaire des africains. Elle poussa même le mimétisme à suivre le ramadan, sans les prières ou même la conviction religieuse, elle disait que cette diète lui faisait du bien, elle se sentait ainsi en harmonie avec les africains qui venaient à l’association. Elle vénérait son carême permanent comme un symbole de valeurs authentiques, et tout ce qui venait du continent l’était forcément. Elle devint également végétarienne, tant par dégoût lent de la viande que par conviction. L’estomac politique elle rejetait violemment l’industrialisation alimentaire, se documentait beaucoup sur les saumons au PCB et les porcs aux antibiotiques, avait même trouvé une association locale proposant des paniers de légumes du jardin, qu’elle trouvait bien entendu cent fois plus nourrissants et goûtus que les produits de supermarché qu’elle appréciait par ailleurs pour leur variété et les innombrables nouveautés qu’on pouvait y trouver. Le samedi pourtant, pas question de se rendre à la grande messe moderne devant les caisses enregistreuses. Elle préférait nettement aller  à une exposition, ou voir un film intelligent, tchèque, iranien, local, quelque chose qui avait du sens et de la profondeur, et qui ne soit surtout pas une de ces pelures commerciales et tapageuses comme en produisait Hollywood à la chaîne. Et bien entendu Paul l’accompagnait à chaque fois, d’autant que s’il choisissait plutôt d’aller voir un de ses copains de boulot pour fumer des pétards en regardant des films décalés, il avait droit à deux ou trois remarques ironiques et un peu méchantes sur les pubards et leur vulgarité. Elle ne comprenait pas qu’il préfère aller fumer des joints avec eux plutôt que d’admirer l’œuvre de tel peintre contemporain. D’ailleurs, quand ses amis se pointaient chez eux, elle s’arrangeait toujours pour être parfaitement polie chaleureuse comme on pose un verni de bonne conduite sociale, mais si d’aventure l’un d’entre eux faisait mine de s’intéresser d’un peu plus près à son œuvre caritative ou à des questions sociales ou politiques dans sa sphère de compétence élargie, il apprenait rapidement à se distinguer lui, le vulgaire, d’elle, la femme de tête et d’esprit.

Bien entendu, comme de nombreux couples, passées les années et parvenant à la trentaine avec son lot de remises en question, ils avaient parfois de profonds différents et un certain nombre de problèmes personnels à régler avec leur enfance, leurs parents, leur passé. Solé avait donc choisi un psychothérapeute où elle se rendait une fois par semaine, et conseilla vivement à Paul d’en faire autant. Son immaturité sexuelle d’amateur de porno, son problème de créateur et les contradictions que lui imposait son métier, son rapport conflictuel avec ses parents trouverait sûrement une réponse dans un cabinet. Dans un premier temps, et parce que quelques uns de ses collègues se faisaient eux-mêmes suivre, il avait essayé. Le temps de trois séances. A la troisième, alors qu’il se répandait en détails, le spécialiste lut le journal plutôt que de verbaliser, lui faisant entendre qu’il ne s’attaquait en réalité pas au cœur des questions, chose qu’il devait bien entendu comprendre par lui-même, le spécialiste ne posait jamais de question,  ça ne  faisait partie de la thérapie, c’est 50 euros merci. Solé tenta de le convaincre qu’il avait mal choisi son psy, Paul, confus, décida que ça ne l’intéressait finalement pas et préféra aller se dénouer dans le sport. Mais chaque fois qu’on abordait le sujet dans les soirées, il se sentait complexé et se demandait si finalement il n’aurait mieux valu qu’il s’échine un peu plus dans la recherche d’un thérapeute plus approprié. Solé, les amis de Solé, et même ses collègues concernés disaient tous que ça leur faisait du bien, il ne voyait pourtant guère de changement dans leur problématique, se faire du bien en parlant contre 50 euros semblait suffire.

Les premiers signes d’affaiblissement du couple parfait qu’ils formaient pour leurs amis et relations commencèrent à se manifester lors d’une fête de quartier durant laquelle l’ensemble des artistes qui logeaient dans le secteur avec le soutien financier de la Mairie (qui par ailleurs avait des listes interminables de candidats au logement, mais eux n’étaient pas des artistes) ouvraient leurs ateliers au public. Devant une assiette de rondelles de saucisson, un mauvais Gamay dans un gobelet en plastique ou une bière dans une main, le public local pouvait admirer les œuvres de ces peintres inconnus et mystérieux, de ces sculpteurs conceptuels, de ces vidéastes qui, comme des amis à Solé qui vivaient pas loin, montaient bout à bout des films de caméra de surveillance et les faisaient tourner en boucle dans une mise en scène minimaliste, accompagnés par les compositions d’un apprenti  Pierre Boulez. Ce soir-là Paul était de mauvaise humeur à cause d’un différent dans son travail avec un cadre dirigeant, il avait un peu bu aussi et fumé, et il ne put s’empêcher de se moquer des photographies d’un jeune artiste porté sur les lieux urbains et déserts, cadrés sans recherche, recolorisés à la palette graphique et affublés de titres annonçant « sans titre 1 » « sans titre 2 » etc. Ce fut l’objet de la blague, pourquoi donner des titres qui annonçaient que les photos étaient simplement numérotées, autant ne rien faire, continuer dans le néant que proposaient déjà ces photos. Blague dite à une jolie voisine d’exposition qui la fit rire mais fut peu apprécié du photographe. S’en suivit une discussion vive qui tourna à l’esclandre quand Paul jeta son verre de vin sur une des photos. Les artistes présent montrèrent vite qu’eux aussi ils étaient, au-delà de leur sensibilité, des citoyens ordinaires, cherchant la bagarre et le cas échéant appelant la police. Paul et Solé s’en allèrent avant l’arrivée des forces de l’ordre. Elle furieuse après lui et son attitude grossière, lui assommé par une soirée passé en compagnie de ratés qui selon lui se la jouaient Picasso, assommé par toute cette « sensibilité » cette « intelligence » étalée et remâchée dans les conversations, tout ce toc parisien bobo, comme il disait, qui manquait si complètement de simplicité et de sincérité. Ce à quoi elle répondit qu’il pouvait parler, lui l’artiste raté des savons Axe et des eaux Nestlé, toujours à pleurnicher que son idée forcément géniale avait été rejetée par les commerciaux. Ce fut pour lui l’occasion de saisir que depuis 6 ans qu’ils étaient ensemble la jeune femme n’avait toujours pas compris sa fonction dans le métier, et même mieux, qu’elle s’en fichait éperdument.

Le couple vivota. Chacun à ses occupations, le weekend au musée, dans les cinémas de quartier ou dans les brocantes ethniques du quartier. Il faisait l’amour à sa femme avec régularité, elle se laissait faire parce que c’était dans l’ordre des choses quand on s’aimait, de toute manière elle ne voulait pas d’enfant, l’affaire était entendue. Pour les vacances ils partirent au Maroc. Avec elle c’était Vezoul. Il aurait préféré l’Asie, elle choisit l’Afrique, il aurait voulu l’Afrique noire, elle préféra le Maghreb. Il aurait adoré traîner à Casablanca ou à Tanger, elle préféra les villes impériales, les musées et les sites reconnus de la culture arabo-musulmane. A Marrakech un vendeur de chemise les vola, les chemises étaient seulement là pour cacher la main et détrousser sa banane. Une fidèle banane en toile noire qui ceignait les hanches de la jeune femme aux bijoux ethniques,  en plein milieu de la Place Jemaa El-Fna  Quand ils s’en aperçurent, elle se mit si violemment en colère contre cet homme qui avait osé la voler, elle, la femme aux bijoux ethniques, qu’elle voulu le poursuivre sur la place, alors qu’il s’enfuyait, au milieu des pickpockets, des « guides », des flics en civils, des voleurs de poules, des charmeurs de serpents, des égorgeurs et des touristes, des vendeurs d’orangeades à la tourista. Paul avait vu les balafres sur son visage, beaucoup plus conscient qu’elle de l’endroit où il se trouvait, il l’avait poussée dans l’hôtel, montré depuis la terrasse ce qui était en train de se dérouler. Le pickpocket furieux d’avoir été insulté par une femme qui en parlait à tous ces copains en désignant la rue d’où il sortait. Cette fois, pour une fois, elle l’avait écouté. Ça ne faisait pas rire. Puis ils se rendirent à Essaouira, la ville la mieux connue de leur arrondissement, si authentique et si marocaine que Jimmy Hendrix avait voulu racheter la ville tout entière et avait même logé dans le voisinage. Ainsi à mesure des décennies la ville avait été redécouverte par des cohortes de jeunes gens aux idées larges et aux cheveux pas forcément longs, toujours ce même besoin d’authenticité dans le tourisme. C’est là qu’ils rencontrèrent Rachid. Un beau marocain vigoureux, fier et poète qui les prit sous son aile, et bientôt les invita chez lui, dans sa maison pas loin de la ville, dans le petit village de Razoua. Les envisageant d’abord comme tous les « guides » une combine pour se faire payer des repas et du shit, Rachid tomba rapidement amoureux de Solé. Les entraîner là-bas, leur proposer de rester, c’était une bonne manière d’entreprendre la jeune femme. Il la trouvait belle et désirable, intelligente, sensible, et française. Ils incarnaient à eux deux un monde inconnu et facile, où l’argent coulait facilement, où un combinard comme lui trouverait sûrement un bon business honnête à monter. Il jalousa dès lors très vite Paul, et tout en faisant la cour à sa femme, insidieusement le manipula, joua le chaud et le froid avec lui, l’embrouilla de toutes les manières qui soit. Le pauvre Paul était perdu, il n’y comprenait d’autant rien que Solé affichait son sourire habituel quand elle était dans son Afrique, sereine, épanouie, à sa place. Solé tomba amoureuse de Rachid à son tour. Il était beau, viril, intelligent, sensible. Il sculptait, récitait des poèmes en arabe, et avec ses copains chantaient et jouaient de la musique. Mais c’était impossible, elle était une femme droite, elle ne pouvait pas faire ça à Paul. C’était trop tard, trop tard pour tout refaire, elle n’avait plus vingt ans, elle ne pouvait pas ainsi partir. Et puis pourquoi faire ? Comment ? Dans ce village ? Loin de tout ? Il n’y avait pas d’associations de lutte contre le sida, pas de bureau de graphiste, pas d’expo de peinture, et elle ne parlait même pas arabe. Faute qu’elle tenta de réparer en entraînant Paul avec elle dans des cours de berbère, mais comme il n’y avait alors aucune école de berbère dans la capitale, ils prirent des cours d’arabe. Seulement entre-temps, elle avait beaucoup pleuré. Trois heures. Avant de repartir pour Paris, devant l’aéroport. Au grand désarroi et à la complète incompréhension de Paul. Les nerfs, la tension sexuelle, les regrets, l’adieu à l’Afrique et à Rachid, l’adieu à l’immanente poésie des amours de vacances exotiques, au bel étranger, à la Terre étrange et étrangère. Adieu.

Puis ce fut son tour. Elle s’appelait Annabelle, stagiaire dans son agence, un classique. Elle était conventionnellement jolie, un peu allumeuse, fascinée par son pouvoir créatif et sentait chez lui un certain nombre de contradictions et de nœud conjugaux qu’elle ne demandait pas mieux de dénouer. Elle-même n’était pas tout à fait libre, son amoureux en Bretagne, mais un train ça se rate… Elle fit énormément d’efforts pour le séduire. Pour le dénouer. Et plus il résistait, plus bien entendu elle était séduite. Il la trouvait vive, ouverte sur la vie, malicieuse, fine, il l’appelait Mendelson, une blague entre eux, une référence à une de leurs conversations amoureuses. Elle aimait le même genre de choses que lui, elle était simple et légère, tout ce que n’était pas et ne serait jamais Solé. Mais quand même, ça faisait si longtemps qu’il était avec elle que ça devait sûrement vouloir dire pour la vie, on ne pouvait pas tout rompre pour une amourette. Oui mais quand même elle était parfois fabuleuse Annabelle, elle le faisait rire, le flattait, voulait tout savoir de lui. Alors que Solé qui croyait n’avoir plus rien à apprendre ne savait en réalité rien de lui. Oui mais Solé après tout ne lui avait rien fait de plus que l’ennuyer, et elle était si douce, si gentille… un cul à domicile. Pourquoi aller jouer en extérieur si ce n’était pas pour la vie aussi. Paul n’était pas sûr, Paul était perdu, Annabelle fini par se lasser. Elle retourna vers son amoureux, qu’elle transforma en carpette avant d’en changer. Paul s’y brisa le cœur.

Il étouffait. Il n’en pouvait plus de sa vie avec elle et Annabelle avait été le révélateur. Un mensonge qu’il se racontait depuis longtemps déjà venait de lui éclater à la gueule comme le soleil de son sourire. Dès qu’il avait vu Annabelle lui sourire, il avait su qu’il était foutu. Et voilà maintenant que c’était évident, il se traînait auprès de Miss Tiers Monde, dans les musées, les salles de cinéma intelligent, les expos, à mimer un truc qui ne ressemblait plus à rien sinon le vieux chewing-gum dont on se débarrasse sous la table. L’amour ah ! On sait pas combien il dure, mais celui-là il avait déjà que trop duré. Seulement ce n’est pas si simple, rien ne l’est. Même s’ils n’étaient pas mariés (elle était contre mais pas lui) ils ne formaient plus tout à fait deux individualités. Pour eux comme pour leur entourage ils étaient un tout, et on ne se sépare pas si facilement de ce tout-là quand pour le faire tenir on a bâti tout autour un assemblage de petits mensonges, compromis, non-dits, comme des guirlandes autour du sapin. Le sapin de l’amour et ses cadeaux de bonheur éternel… Alors il étouffait. Chaque jour un peu plus. Impuissant. A en crever. En silence, sans un bruit, médiocrement. Et puis un jour, alors qu’ils marchaient sur un boulevard, il remarqua la vitesse à laquelle les voitures roulaient, remarqua où se trouvait Solé, au bord du trottoir. Frôlée par les bus, inconsciente du danger, comme souvent. Ça aurait été si facile…
Le trottoir était désert. Seulement eux deux et les bolides.
Il la poussa.
Et s’enfuit.
Il court toujours.

Le goût métallique du pouvoir

Le visage rond et mou, la bouche fine et un peu rentrée, le regard ombrageux, Philippe observe la maison qui s’élève un peu plus loin entre les arbres. La nuit est tombée, elle est éclairée, on aperçoit des silhouettes qui vont et viennent à l’intérieur. Il fait un froid coupant.

Lui et son frère n’ont pas eu la vie de tout le monde. Nés dans une région ravagée par la guerre, fils de grande famille, convaincus de leur destin, ils ont grandi les yeux rivés sur leur généalogie. Autour d’eux, aussi loin que portent leurs yeux, le monde leur appartient. Concrètement. Ce n’est pas une métaphore, une vue de leur esprit, jusqu’à la ligne d’horizon, tout est à eux. Les arbres, la terre, les mammifères et les oiseaux, les hommes. Ils sont nés ainsi, comme leurs pères, et tous leurs ancêtres aussi loin que remonte l’hérald. Mais ce n’est pas comme cela devrait être, au-delà de la ligne bleue, il devrait également leur appartenir, le monde. De droit. C’est écrit, enregistré par des milliers de mains de chanoines sur des centaines de documents, enluminés, illuminés, tapissés, magnifiés. Le Destin. Leur Destin est là sur les tapisseries, les parchemins, en couleur et en or, forgé à coups d’épée et à coups de queue. Désignée par Dieu et l’Eglise. Mais voilà, ils ne sont pas. Ni roi de France ni même proches de l’être. Alors ils ne sont rien.

Il y a très longtemps un vieux seigneur de guerre, devenu chef des clans, a fait établir des droits de succession au sein de sa Famille. La loi salique, on appelle ça. Elle est un des piliers du Royaume, assure théoriquement la sécurité et la primauté des clans. Elle codifie les alliances, ritualise. Mais voilà qu’on l’a détournée. Des bâtards, des voleurs, des moins que rien ont mis la main dessus et sur le pouvoir et l’ont détournée à leur profit. Trois fois rien, une réinterprétation d’une traduction recevable devant l’Eglise, une trahison. Désormais les femmes n’ont plus accès au rôle suprême.

Leur mère, leur propre mère, descendante directe de chef, héritière de droit, a été exclue de fait. C’est insupportable.

Ou peut-être qu’ils sont nés en colère, va-t-en savoir.

Philippe à le sang chaud, et Charles est carrément surnommé le Mauvais. Pas devant lui, personne n’a envie de faire connaissance avec sa miséricorde. Une lame courte à deux tranchants dont se servent les routiers pour ouvrir les carapaces. Ce n’est pas pour cela qu’on le surnomme ainsi d’ailleurs. Comparé à son frère, Charles est malin et prudent, du moins il le croit. Il compte sur les clans de l’autre côté de la mer, ceux-là même qui ravagent la France depuis presque 20 ans. Il avait cinq ans, Philippe à peine un, autant dire qu’ils sont nés et ont grandi avec la guerre. Et comme de juste ils ont la haine.

Philippe ne sait pas cacher son ressenti, en général. Il a 18 ans tout ronds, le monde lui est dû et ce n’est pas seulement une affaire de généalogie pour le coup. Il est petit, comme le plupart des hommes de son époque, mais qu’on le vexe, qu’on lui réponde de travers, et il part au quart de tour. De la Cerda s’en souvient encore.

Quand on est né dans la bonne famille, sous les meilleurs cieux, éduqué par le plus versé des conseillers du roi. Quand on a été élevé avec le fils de cette figure, que l’on est devenu sont plus fidèle compagnon, comme son frère, est qu’on est prononcé favori, le monde également vous appartient. Surtout si vous-même vous êtes petit-fils d’immigré, de chef déchu et que votre père a été un fidèle serviteur du royaume. Il y a dans cette réussite quelque chose qui tient également du Destin. Justifie la lignée, la noblesse, d’ailleurs il a une mission, cesser cette guerre. Et on s’attend bien entendu à ce que le monde se plie, quoi qu’on se permette de dire, même traiter Philippe de voleur. Un enfant, de dix ans moins que lui, comment imaginer une seule seconde, que le gamin va se jeter sur lui et tenter de le tuer, là, devant tout le monde, dans les appartements du  roi. Oui, De La Cerda se souvient encore… du regard de Philippe, de cette haine, cette rage qu’il a lue dans son regard. Il représente tout ce qu’il déteste, le pouvoir que les siens n’ont pas, la paix qui n’arrange pas ni son frère, ni leurs affaires en général. Pendant un instant il a compris ce que ni Philippe ni Charles ne comprendront jamais, le pouvoir a ses limites, et surtout ses conséquences. Et il ne tient pas à revivre cet instant.

Accroché au-dessus de la porte, il y a une enseigne, avec un dessin de cochon. La Truie qui File. Philippe respire l’air glacé de la campagne, il sent la colère remonter en lui. Il se souvient de ce moment où De La Cerda a cru pouvoir l’humilier devant tout le monde, de son petit air suffisant, cette façon de lui faire sentir qu’en plus de tout le reste, il est son aîné, celui à qui on doit un respect naturel. Ce petit héritier, monté par la faveur d’être né auprès d’un futur roi, qui se croit tout permis, qui se croit arrivé même parce qu’on lui a donné une ville à la place de son frère. Encore un affront, encore un crachat à sa famille. Il n’en peut plus, il fait signe à ses hommes qui surgissent dans l’auberge en hurlant. A l’intérieur c’est immédiatement la panique, on se cogne, on renverse, on gueule, De la Cerda fonce à l’étage, la peur au ventre, c’est à ce moment-là que Philippe entre. Le visage presque cireux, les yeux noirs et largement ouverts, ses petites lèvres roses entre-ouvertes d’excitation et de colère, il grimpe l’escalier suivi d’un des capitaines de son frère.

Charles attend. Il est resté chez lui, l’occasion est belle de faire rendre gorge à cette parure, ce petit-fils de rien, et par la même de se débarrasser d’un facheux. Mais il ne veut pas être là. Il préférait un malheureux accident même, quelque chose de pratique et sans conséquence, et surtout ne pas y être mêlé directement. Charles a l’âme politique et financière. Soutenir l’envahisseur ce n’est pas seulement soutenir celui qui fera peut-être de lui le roi de France, c’est aussi soutenir les affaires. Le commerce par la terre fonctionne mal, les routes ne sont pas sûres, les voyages interminables, la mer au contraire… Mais la mer est sous l’œil vigilant des anglais. Alors Charles attend. Entouré de quelques intimes, dans la grande salle du haut, entourés de souvenirs de chasse, de tapisseries, de meubles fameux importés du pays de sa mère, devant la bouche gargantuesque de la cheminée qui ronfle. Mais au bout d’une heure, bien entendu, il n’en peut plus. Cette affaire est trop longue, il commence à réfléchir. Quand avec son frère ils ont appris que l’autre avait fait halte dans la région, il a eu la même réaction, le même élan que Philippe, une envie d’en découdre aussi brusque et violente qu’une poussée du ventre. Mais maintenant il doute, pas de son droit, pas même de vouloir s’en prendre à un favori, non il doute comme simplement on doute quand on est en train de faire quelque chose de grave, de conséquent. Il réfléchit et ce n’est jamais bon quand on doit agir. Alors il appelle un de ses employés et l’envoi demander à son frère d’oublier De la Cerda, d’arrêter tout, qu’on en finisse. Le messager file ventre à terre.

Quand il arrive à l’auberge il y a des hommes en arme partout. Certain se sont fait servir à boire, d’autre flirtent avec Ludivine la serveuse, et sa cousine, la grassouillette Marie. Martin, le propriétaire de l’établissement n’en mène pas large, il essaye de faire comme si tout était normal mais difficile d’ignorer les bruits de casse et les hurlements qui viennent de l’étage. Philippe, fou de rage, sa voix de jeune homme qui crécelle dans les aiguës, traverse le plafond, déballe toute sa rancœur, tandis qu’il fait tout voler autour de De la Cerda.

–          Voleur hein ? Faux monnayeur même ! Non mais regardez-moi cette larve qui se traîne ! Alors monsieur la grande gueule on a plus ses amis pour le protéger cette fois. Plus ce bon Jean pour venir à son secours, toujours à genoux mais cette fois plus personne à servir !

–          Je t’en supplie Philippe laisse-moi, je te promets que je ne dirais rien, je te jure que j’abandonnerais tout pour toi et Charles !

De la Cerda est terrorisé. Ce gamin qui renverse tout, épée à la main, les hommes autour qui le toisent et empêchent quiconque de filer, le pouvoir, son pouvoir, celui finalement qu’on lui a alloué, offert, et pour lequel il n’a fait que naître, vient de changer de camp, disparaître, et il n’a plus qu’un seul espoir, que quelqu’un ramène Philippe à la raison. Il se traîne au pied d’un capitaine, le supplie de calmer Philippe, les implore alors que le gamin lui jette une cruche à la figure. La cruche éclate tandis que le messager apparaît. De la Cerda, dit d’Espagne vacille, étourdi, un peu de sang coule sur son front. La pièce sent la peur, la transpiration, les odeurs de foin mouillé, l’étable juste avant l’abattoir. Le messager regarde Philippe, effrayé, ahuri par l’expression de son visage, la haine pure, informe, limpide, à l’état brut qui coule dans ses yeux noirs. Il hésite puis il lui dit, Charles veut qu’on en finisse avec toute cette affaire. C’est la seule chose qu’il a retenu de ce que lui a dit le frère, la seule qu’il a comprise car Charles ne voyait pas l’intérêt d’expliquer à son valet les fruits de son inquiétude. Il s’est contenté de faire comme il fait à chaque fois en s’adressant à un employé, lui donner un ordre, sans le regarder, sans rien expliquer, il faut en finir, mais il ne lui a pas dit quoi, avec quoi. Et un sourire mauvais naît sur le visage poupin et lisse du jeune homme. L’autre gémit toujours derrière lui, il supplie, il pleure, le visage barbouillé de morve, de larme et de sang, les vêtements déchirés, toute sa prestance, toute sa belle éducation envolée. S’il a été un jour cet arrogant petit coq rabaissant Philippe dans les appartements même du roi, assuré qu’il ne lui arrivera rien, il ne reconnaîtrait même pas cet homme-là. Ne veut même rien savoir de lui et espère qu’on l’oubliera. Il supplie, il n’est plus le grand négociateur, le fier favori des patrons, l’homme à la belle éducation, juste un type qui ne veut pas crever.

Philippe se retourne brusquement et abat son épée en travers de son visage. La lame traverse la chair jusqu’à l’os, l’autre hurle, Philippe le frappe à nouveau, en pleine poitrine, et frappe, et frappe encore. Tout le monde le regarde  tétanisé, le sang gicle sur les murs, De la Cerda crie de douleur, mais il continue de frapper avec sa lame, sans l’écouter, sans le voir, déboulant toute ses années de frustration, toute cette vie dressée dans la rancœur, le visage et les vêtements constellés des débris de viande et de sang de sa victime, le bras qui se soulève sans sentir la fatigue, l’épée qui vole au-dessus de sa tête et fait des bruits de succion chaque fois qu’il l’arrache du corps. Et quand son épaule s’engourdit, que sa victime n’est déjà qu’une longue plaie d’agonie, il jette la lame ébréchée par la violence des coups, arrache sa dague et lui tombe dessus pour frapper encore. En hurlant, en le traitant de tous les noms, les deux mains sur le manche, la pointe de fer qui lui brise les côtes, lui crève un œil, lui arrache un morceau du nez. 84 coups au total. Il n’est déjà plus rien quand on arrache Philippe à sa dépouille. Ni vivant, ni rien de ce qui ressemble à un être humain. Un morceau de viande passé sous les sabots d’une troupe, un relief aux vêtements couteux et laminés. Philippe est comme saoul, il regarde son œuvre mais ne la reconnaît plus, ses hommes le poussent dehors, dans l’auberge règne un silence de tombe. Tous les yeux rivés sur le jeune homme qui titube, le visage et les vêtements souillés, avec dans le regard cette imperceptible tristesse de celui qui vient de jouir de colère. Ce sentiment à la fois de soulagement et de perte qu’on exprime quand une haine trop longue et trop entretenue trouve enfin son aboutissement. Ils sortent, il est temps de disparaître de ce fait divers, on saura plus tard. On ne s’étonnera pas, la guerre va pouvoir se poursuivre. Charles et Philippe vont pouvoir continuer de rêver à leur Destin.

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N93TM

Les seuls sentiments que l’homme ait jamais réussi à inspirer au policier sont l’ambiguïté et la dérision.

Vidocq.

Je ne vais pas te mentir. J’aime ça. J’aime ça quand je t’entends gueuler parce que je te tire par les cheveux, ou que je t’arrache les bras jusqu’entre les omoplates. Je m’éclate quand t’es à plusieurs et que tu veux faire le malin, qu’on peut bien sentir le tonfa siffler dans tes côtes, et les os craquer. Je kiffe quand tu m’as donné une raison. Te coller bien plat par terre, te faire bouffer le trottoir. Et d’ailleurs même si tu ne m’en donne pas, qu’est-ce que j’en ai à foutre moi, je suis assermenté. Toi t’es qu’un pauvre connard sur qui je peux faire pleuvoir la merde si ça me chante parce qu’on me paye pour ça et rien d’autre. Et j’adore ce job.  Et en plus si je trouve du chichon dans tes poches, je peux me faire du gras. Si c’est pas lier l’utile à l’agréable ça je vois pas ce que c’est. Ouais, no surprise, je me fais du beurre sur ta gueule citoyen, et qu’est-ce que j’en ai à foutre ? Qu’est-ce que j’en ai foutre de ces bidons qui jouent les durs en bas des tours ? De tous ces petits trous du cul qui nous emmerde la vie en se prenant pour Scarface ? Qu’est-ce que j’en ai à branler de ta gueule pépé avec ta bourgeoise qui me tape un scandale parce que je pisse dehors avec mon brassard ? Qu’est-ce que tu veux que ça me foute trou du cul que t’ais fêté le mariage de ta cousine ? Ou même que t’existe, que t’as des droits tout ça. Bande de connards ici, la loi c’est moi !

Alors allez-vous faire enculer.

Allez vous faire enculer les branleurs qui tiennent les murs et se prennent pour des gens, on devrait tous vous cramer ! Allez vous faire enculer les petits pédés sapé ethnique, piercing, tatouages, bobo mes burnes qui achetez du shit coupé à la colle en causant éco responsable ! On devrait vous envoyer faire les putes pour les macros qui tiennent ce business, ça vous apprendrait la vie ! Allez vous faire enculer les vieux qui nous appelez parce que votre voisin fait du bruit, nous c’est la BAC, pas silence on dort. Et surtout gueule pas parce que je te colle une prune, ça va me saouler. Allez vous faire enculer tous les négros, les bougnoules qui nous cassez les couilles avec vos droits et nos devoirs, votre Islam mes burnes, mais qui fument le pétard dans le train genre on est chez nous partout. Une balle dans le crâne ouais, ça calmerait les autres ! Allez vous faire enculer la Ferro, les gendarmes, les bleus, l’IGS, nos soit disant collègues. La moitié de ces fils de pute ne trouverait pas le chemin de leur bite sans un plan. On a n’a pas besoin d’eux pour mettre les cons au pas. Allez vous faire enculer les juges et les avocats qui nous refoutez systématiquement la racaille dans la rue parce que les taules sont pleines à ras bord. Qu’est-ce que ça peut bien me foutre moi qu’ils soient à 15 dans 9 m² ? On a qu’à agrandir les cages. Comme en Thaïlande, au Mexique. Comme ça on pourra en mettre plus. Va te faire enculer monsieur le ministre qui nous donne plus d’ordres que de moyens, un jour ça va te péter à la gueule et tes bandits on va te les traiter à l’ancienne. Allez vous faire enculer les gens qui se plaignent parce qu’on aplatit un connard, brutalité policière putain de ta mère ! Tu veux quoi petit citoyen ? Que je lui récite un poème ? Et alors c’est un bicot tocard ? Tu lis pas les statistiques ? Tous les flics sont racistes, c’est prouvé. Allez-vous faire enculer les citoyens, tous ces français qui veulent plus de sécurité et moins d’arabe mais qui gueuleront dès qu’on aura éclaté le crâne d’un dealer. Vas te faire enculer la France.

Moi je chante jamais la Marseillaise. Pas question. Je sais pas c’est la France de qui mais c’est pas la mienne. Qu’ils la gardent leur Révolution, leur liberté égalité mes noix, leur Droit de l’Homme. Tout ça c’est des foutaises. Une légende urbaine. La démocratie ? A quoi ça sert ? Les gens sont des veaux. Et on laisse à des veaux le droit de choisir leur chef. Le chef des veaux. C’est ça qui nous gouverne. J’ai des collègues qui n’aiment pas ça que je ne chante pas leur connerie d’hymne. J’ai même reçu des avertissements à cause de ça, mais je m’en branle. Je l’ai assez chanté pour mille ans de toute façon

3 ans. 6ème RPIMA, mon con ! Spécialisé tireur d’élite, brevet commando, ma couille ! Et ailes d’argents. Je les portes toujours, sous mon blouson. Un porte-bonheur. Avec le Sig Sauer, la gazeuse, une paire de menottes, deux chargeurs supplémentaire, et ma botte secrète… De temps à autre je prends un tonfa aussi. C’est bien quand tu veux faire un Auswitch.

Dimitri regarde sa montre qu’il a pas au poignet et me demande comme s’il proposait de s’en jeter un :

–          On s’fait un petit Auswitch avant de partir ?

Je souris.

–          T’es gourmant aujourd’hui…

J’attrape nos tonfas entre les sièges.

–          Avec un peu de chance un de ces enculés on ramassé… j’ai besoin de fraiche, ma femme veut de nouveaux rideaux.

–          Encore ?

–          Tu parles, on change de salon tous les mois avec elle. Et encore elle sait même pas que Marie Claire existe…

On s’approche des tours, le brassard bien visible, il y a une bande de branlos dans le hall, grande surprise ! Survet Tachini, pochette Vuitton, casquette Nike ou Adidas avec des « wallah » et des « sur le Coran » « sur la Mecque » plein la bouche. Rien qu’avec ce qu’ils portent, tout leur attirail made in Vintimille, on pourrait les coffrer pour trois ans ! Et je parle pas de ce qu’ils se mettent dans les poumons !

–          Eh les connards les murs tiennent tout seul, c’est pour ça qui sont fait, décollez votre cul et amenez-vous ici.

–          Qu’est-ce qu’on a fait m’sieur ?

–          J’aimes pas ta gueule négro, ça te vas ?

–          Eh mais comment vous parlez m’sieur ! Eh ça se fait pas de traiter les gens comme ça !

Je me tourne vers Dimitri hilare.

–          Eh Dim, on a des clients !

Ensuite ça va très vite, on rentre dans le tas, on tabasse tout ce qui bouge, zone rouge de préférence, on les enferme dans leur hall, et on fait cracher la gazeuse. C’est ça un Auswitch. Parfois, avec ça si on est assez rapide on peut trouver des papiers, et porter plainte, juste pour leur péter les couilles. Mais c’est surtout les dealers qui nous branches, les vrais, pas juste des moules couilles sur la boite au lettre, on peut se faire dans les 300 boules rien qu’en leur faisant les poches. Vas-y qu’ils portent plaintes ces tartes. On combine avec leurs grands frères. En général vaut mieux être trois ou quatre, c’est plus pratique. Mais avec Dimitri on se défend bien. Dimitri était dans la Légion avant d’immigrer chez nous. Pour un mec de près de deux mètres il est drôlement agile. Moi c’est à la frappe que je me défends. Vice champion de boxe d’Île de France de la police, catégorie moyen lourd, s’il vous plait.

Mais faut pas croire on fait pas ça seulement pour les rideaux de madame, on fait ça surtout pour le fun. Pour arrondir les fins de mois et mettre de la graisse dans les nouilles y’a mieux.

Déjà y’a les extras. Les trucs qu’on fait pour les officiels, les soirées, quand un gros se pointe, politique, show biz… 100 boules de l’heure sur la caisse grise comme on dit, celle du syndicat, le patron prend 20% on se partage le reste, c’est pas chien. Et puis surtout y’a le gibier. C’est ce que c’est jalouse le voyous, ca balance sec si tu y mets le ton. Si tu sais amadouer l’imbécile, il va te balancer un ou deux collègues vite fait, et hop on se le fait à la Marseillaise. C’est comment à la Marseillaise ? Bah c’est comme là-bas cousin, à l’envers et à l’endroit.

Le collègue on le saute pas, enfin pas tout de suite. Lui on s’en fout tu vois, ce qu’on veut qu’on nous balance d’abord c’est où il entrepose. Cave, box, hangar, bagnole, came, télé tombée du cametard, arme, peu importe la spécialité, on est pas bégueule.

Après, pillage. C’est Kevin et Anto qui s’en occupent. Ils ont la méthode, des spécialistes, c’est ce qu’ils faisaient déjà avant d’entrer dans la police, voleurs. Un jour, à 16 ans, ils ont arraché une Ferrari à un gus, leur coup d’éclat.

–          Putain il voulait pas lâcher l’mec, je lui ai mit dix patates dans la tête, il lâchait rien, j’lai tiré, y s’accrochait comme une moule ! L’a fallu que j’y aille à coup de pied !

C’est Kevin qui raconte mais je sais qu’Anto tapait aussi. Et j’imagine la gueule du type avec ces deux énervés sur le dos entrain de lui mettre l’avoine de sa vie. Je l’imagine mais ça dure pas, c’est très rapide, très violent, je sais je l’ai vu faire. On peut pas savoir ce que le mec se dit, juste qu’il se retrouve sur le macadam, sonné, saignant de la bouche en train de se demander pourquoi lui. C’est presque bon à voir. Maintenant il sait. Il sait pourquoi des mecs comme nous il en faut. Pourquoi il a besoin de nous. Et la prochaine fois qu’il nous verra entrain de serrer des scooters, bin y mouftera pas le citoyen, parce qu’il sait. Il sait ce que ça fait de se faire taper, et peut-être même que ça lui fera plaisir.

–          Vous en avez fait quoi ?

–          On l’a vendu.

–          Combien ?

–          1500, répond Anto’ on voulait s’acheter des scooters.

–          Ah putain c’est tout ! je rigole

–          Bah ouais ! T’imagine la maille qu’on aurait pu s’faire à l’époque si on avait su ? rigole Kevin en retour.

–          Ah on était des couilles qu’est-ce tu veux… D’après toi il en prendrait combien maintenant Untel ? il demande à Dim.

Dim hausse les épaules.

–          Dans les sept. Peut-être dix, répond-t-il en roulant sur le r avec son accent polonais.

–          Putain j’aurais pu en faire des trucs avec dix en ce temps-là, rêva Kevin.

–          T’aurais pu te payer du placard ouais, répond Anto, t’aurais acheté du shit et des putes comme un Scarface et on aurait fini par se faire serrer.

Kevin ricane, c’était bien possible oui. Heureusement à 17 ans il est devenu papa. C’est ça qui l’a emmené chez les flics, sa régulière. Elle voulait qu’il fasse un travail sérieux, fini les magouilles. Elle sait faire avec ses couilles, c’est pour ça qu’il l’écoute. Il a une petite fille de huit ans aujourd’hui et un second en route.

On est dans le bureau, les pieds sur la table, on cause, on mangeaille et on boit du café. Un peu la pause.

On attend.

On peaufine.

Une Marseillaise c’est une science.

Le pigeon dévalisé, faut jamais le pécher soi. Jamais. Faut qu’il se demande d’abord. Qu’il se ronge. Si y s’embrouille avec ses potes, si ca fait du buzz comme y disent les connards à la tévé, c’est encore mieux. Y balance sans savoir, suffit de filocher sa panique, il embrouille, avec un peu de bol y’a une paire de Montana qui vont monter aux bataillons et ca va se fumer dans la bonne ambiance. Nous on s’en branle, drame de la banlieue tout ça, mes regrets aux familles ta mère. Et puis après on le balance à des collègues, anonyme.  Dès qu’ils le sautent, on le convoque chez nous, un retapissage soit disant, l’histoire d’une heure, et là on le pause. Un gars invite l’escorte à boire un café, remplir de la paperasse, et le gars attends. Un quart d’heure, vingt minutes… Dim agite son poignet et la montre qui ne s’y trouve toujours  pas.

–          C’est l’heure, y nous fait.

Il se lève, prend l’AK47 dans le plastique et passe dans la pièce à côté avec ses deux mètres au garrot de polonais des mines.

–          Qu’est-ce qui fout là çui-là ?

Surprise, ni Mouloud ni Mamadou, c’est Viko, le Rom trop gentil. Un pro du billet de retour, le champion des raccompagnements à la frontière. Viko le dur à cuir mon gars, des poulets dans notre genre ça lui rappelle à peine le pays, y voit immédiatement où le grand veut en venir avec sa Kalach’, y sait, il a l’œil du voleur le Rom gentil avec ses doigts plein de bagouzes chromées or. Viko importe des guns tu vois. Un petit réseau rien qu’à lui. Fait vivre la famille, les cousins. Il travaille sûrement pour un gros de là-bas mais on s’en branle. Nous ce qu’on veut c’est son stock, et son slip s’il fait chier. Et il le sait. Mais c’est un mariole hein, il en a vu d’autres, et puis crève, il préféra te vendre ses mômes que son stock. Pauvre mange dalle qui vend des kalach’ à 300 boules pièce et des RPG à 1500 roquettes comprises. De la came russe, tchèque, chinoise. On savait tous d’où ca venait de toute façon, et c’était pas de Roumanie. Souvenir du Kosovo, Bon Baiser à Sebrenijca, Dr Slobodan t’encule à Sarajevo… Sans compter ce qui sortait d’Ukraine, de Russie, on attend avec impatience les souvenirs du Printemps Melon.

Dim lui fait ses yeux de tarés des steppes et lui dit un truc en polsky. Mais le mec fait celui qui capte pas le numéro, ou bien c’est que vraiment il a jamais vu un film avec un méchant russe du KGB et une pince coupante. Enfin bon, Dim pose son bidule sur le bureau, et hop il fait l’impulsif. Vlan une baffe dans la gueule. Pleine poire. Bien entendu, le gus qui en a vu d’autres, se met à gueuler on sait pas trop quoi, Dim le renverse lui et sa chaise et lui coince le cou sous son genoux façon UFC.

–          Bon connard, il lui dit en francais, toi pas emmerder moi avec traducteur d’accord ? Toi comprendre ?

–          Y se passe quoi ? fait Anto en entrant avec deux RPG et un rack de roquettes.

–          Y se passe que ce cette sous-race m’emmerde la slavitude si tu veux savoir.

–          Pourquoi ?

–          Parce que y’en a partout de ces cafards !

–          Allons, allons, soit pas négatif comme ca. Il y en a des bons parfois. Des partageurs, je fait en entrant à mon tour avec Kevin et une partie du stock. C’est qui d’abord ?

–          Aucune idée.

Il lui donne une petite tape sur le crâne.

–          T’es qui toi d’abord ?

Le gars lui jette des coups d’œil de fou, il a envie d’exploser ses menottes et de le tuer mais faudrait respirer pour ca. Dim le soulève d’un coup, tout entier, comme si ca pesait que dalle, et le remet droit.

–          Deuxième chance, t’es qui toi ?

–          Quoi toi vouloir !? abois le Viko.

–          Oh t’as vu, il parle comme toi tout à l’heure, fait Kevin extasié, t’as vraiment le don des langues mon Dim.

–          Qu’est-ce tu veux ils parlent tous pareil ces cafards.

Et hop, rebaffe.

–          C’est pas ça la réponse coco, ton nom !?

Le gars se rebiffe.

–          Toi vouloirs Kalach’ ? Moi faire bon prix !

Le Dim le rerebaffe.

–          Toujours pas toto, ton nom !?

Le mec se rerebiffe…

–          Toi va te faire enculer !

–          Ouh là ! je fais, sujet sensible.

–          Eh, eh, fait Anton en sortant le tonfa.

Là le gars commence à se demander en général. On sourit, on dit rien, c’est moi qui prend le relais.

–          Allez les gars, soyez cool, voyez pas qui se croit au pays ? On va lui faire peur.

–          Mais je veux pas lui faire peur moi, je veux qu’il me dise son nom, Kevin, passes moi la graisse tu veux.

Kevin prend une boite de graisse d’arme dans le tiroir et lui lance. Je me penche vers le mec, je lui fais :

–          Moi je serais toi, je lui dirais, quand il commence à avoir une mauvaise idée dans la tête… c’est un polack tu comprends, l’alcool, tout ca, tu vois…

C’est le moment que je préfère, quand ca devient marrant. Quand 80% des mecs reculent sur leur chaise et tombe. Il est pas tombé parce que Dim la retenue par la jambe, avec son gros sourire de golgoth gentil-tu-vas-voir-ca-va-aller-tout-seul.

–          Viko Romanescu ! il a beuglé ! Romanescu ! Viko ! Viko ! Vrai nom ! Juré ! Oui !

Là il était en panique. Plus rien à foutre du stock, on pouvait le prendre et le vendre pour nous, il voulait bien même nous payer pour ça si on voulait. Dim m’a regardé, ravis, comme s’il venait de faire une bonne farce.

–          Bin tu vois quand tu veux gros ! je lui ai fait doucement..

–          Bon maintenant toi et nous on va bosser ensemble d’accord ? lui annonce Dim.

Il le regarde à la fois stupéfait et effrayé, qui passe la boite de graisse à Anto. Anto l’ouvre en se marrant, les yeux dans les yeux. Le mec transpire maintenant, mais il a quand même le courage de dire que non, non pas travailler avec police, Viko jamais travailler avec police ! Verboten !

–          Verboten ? Voilà qui nous cause le Germain, dis donc ! nous fait Dim en rigolant.

–          Verboten par qui tonton ? fait Kevin comme s’il s’attendait à ce qu’il se raconte.

–          On s’en branle ! a râler Anto en graissant le tonfa.

–          Là-dessus il a par tort, je fais remarquer à Viko, on s’en branle.

D’un coup Dim se jette sur lui et le retourne sur le ventre. Il lui souffle à l’oreille.

–          On s’en branle complet ! Et t’sais pourquoi Roumainmescouilles ? Parce que maintenant t’es nôtre pute à nous, tu panes ? et on va t’enculer.

Il lui arrache le bène d’un coup, le slip itou, le mec se bagarre, son petit cul tout bien tendu, y brâme, y cause toutes les langues, y se cabre, Dim lui plaque le crâne par terre, Anto s’approche en faisant siffler le tonfa.

–          Oh, oh, oh, ca va sentir le cul de Romano cramé ! fait Kevin en se marrant.

Je me penche et je lui dis à l’oreille.

–          C’est pas toi qui décide connard, tu vas bosser pour nous, tu comprends ?

Le gars évidemment y supplie là, y veut plus jouer les gros durs à bagouze, mais bon Anto il écoute plus, et le mec se met à beugler.

–          Tu la sens ? Tu la sens bien ? je lui fais, t’aimes ?

Il hurle de plus belle.

–          Profite bien mon gars, on veut que tu te souviennes. Tu bosses pour nous, t’essayes de nous niquer, tu causes à tes cousins, t’oublies de raquer, on vient et on fera la même avec ta femme, ta sœur, tes gosses, ta grand-mère, et tu regarderas.

Dim il appel ca marquer le bétail. C’est sûr qu’après ca le mec il marche le cul de travers mais il file droit. Mais on le fait pas à toutes les Marseillaise hein, juste pour nos potes. Les melons, les négros, les roms. Parfois on les tabasse en plus. Mais pas de trace hein, sauf le boule, mais y dira pas. Pas le gnoule, ni le singe ou le roumain. Le mariage pédé chez eux c’est haram. On s’encule entre pote dans les douches mais sinon c’est peine de mort. Chez les corses c’est pareil, sauf que eux on peut pas faire ca ou alors faut vraiment une bonne raison, faut connaitre ses limites quand même.

On est pas gourmant, on est sévère, mais juste.  On prend que 30%. 5 pour le syndicat du crime, 10 pour le boss et le reste on se le partage entre nous en plus du matos. On a un fourgue pour ca, un sympathisant, J. qu’on l’appelle. Il est  pas spécialisé, il bricole un peu de cana à droite gauche, mais il a un gros relationnel, comme qui dirait.

–          Jacques-Henry Lanssac, où est le matériel ?

Une tête, des pelures, la complète du Versaillais sur mesure. Le mocassin british, la veste de chasse molletonnée vert forêt, revers rouge, les cheveux claqués en arrière, la mèche impliable. La chemise rayée bleu blanc, le jean avec le plis, la petite serviette croute de cuir, manquait plus que la Fleurs de Lys et le chapelet. Un courtier à ce qui parait. Un déceleur de bonnes affaires. Il trouvait un produit, cherchait un acheteur, et vis versa. Flingues, matière première, ce qui paye et ce qui peut passer par les filières légales. Lanssac connait du monde lui aussi, du vernis coquet. Ca se voit tout de suite. Il ouvre une caisse, deux, examine un RPG.

–          Russe ?

–          Chinois.

–          C’est bon je prends.

–          Et là on a quoi ?

Il pousse un couvercle, écarte un emballage, papier huilé, AK47, état neuf, jamais servit, quarante chargeurs par caisses, 20 fusils.  Il en soulève un autre.

–          Les Vz je les prends pas.

–          Pourquoi ?

–          Parce que là où je vais les envoyer ils ne vont pas me les acheter.

–          Ah ouais ? c’est des bonnes armes pourtant, fait Dim qui s’y connait comme moi.

–          Oh oui, des outils tout à fait correct, je soustrais, cependant nous sommes ici devant un phénomène bien connu de la médecine.

–          La médecine ?

–          Oui, il a fait en continuant de visiter le stock, c’est comme avec les médicaments génériques, vous savez bien, les gens préfèrent l’original, même si la copie est parfaite en tout point. Ah je vois que vous avez des 61 par contre, ceux-là peuvent m’intéresser.

Il a sorti un pistolet-mitrailleur sans chargeur et il l’a armé dans le vide pour tester la glissière.

–          Ce n’est pas fort précis mais dans un combat urbain c’est parfois tout à fait appréciable.

–          Vous les expédiez où ? a demandé Kevin.

Il l’a regardé deux secondes comme si le chien avait pété et puis il a demandé si on avait du mortier. Non on n’avait pas, mais on avait de la Minimi. Des occases. Il a pris quand même.

La caisse grise, elle rentre et elle sort par les comptes de l’APN, Alliance, on s’en sert pour les coups d’achats, les tontons, quand on a besoin de métal pas orthodoxe, qu’on monte un coup. Mais on se fait plaisir avec aussi. On s’est payé un comptoir dans la salle de repos, avec un canapé Ikéa et le grand écran, vu qu’on traine plus à notre boulot que chez bobonne. Et on s’est acheté une fusée aussi. Audi TT, immatriculé presque poulet N93TM, mais enregistré à la Pref s’il te plais, la plaque perso. C’est le big boss qui l’a offert au commissaire pour l’anniversaire de la brigade. La plaque hein, faut pas déconner non plus.

On est descendu une fois en Espagne avec. On a dit que c’était pour sauter une équipe GF mais en fait on s’est payé un week-end mazette à Barcelone. Pute et coke, tu vois le trip. Pourquoi on s’emmerderait la vie. Notre boulot après tout c’est de faire plaisir aux statistiques, pas autre chose.