Kilomètre zéro -Fish and Chips 2

1h31 D marche seul sur le trottoir. Il a un peu bu. Il balance sa serviette tout en chantonnant, ses écouteurs plantés dans les oreilles. Marian Faithfull, Broken English. La chanson est à la fois enjouée et mélancolique, la voix rauque, mais lui ça lui met du baume au cœur. Ça lui parle des années soixante, du Swinging London, de Twiggy et de Bowie. Devant une vitrine il y a un jeune homme. Les traits fins, le corps tendu et musclé, avec un teeshirt et un jean moulant. D sourit, la soirée n’est peut-être pas complètement perdue. Le jeune homme contemple, absorbé, la bande annonce du jeu vedette qui sort en même temps que la console. Lancement mondial. Sur l’écran géant et plat des soldats en treillis jungle, sautent d’un hélicoptère, caméra subjective, balancement de la course, une roquette qui traverse le ciel et transforme l’hélicoptère en torche spectaculaire, rendu du souffle par vibrations et floutage de l’image, des petites gouttelettes de sang sur l’écran pour annoncer que la caméra subjective est blessée, étuis de balles qui s’envolent en rubans et flammes. D se positionne juste derrière le jeune homme et regarde à son tour. Changement de vision, vue sniper, le lance-roquette et son servent apparaissent dans le viseur longue-portée. Le regard des deux hommes se croisent dans le reflet de la vitre. D sourit, le jeune homme aussi.

 

2h00 A, B, et C dorment. C prend son quart dans trois heures. Ils ont décidé avec le second et le capitaine de la route qu’ils vont prendre, comme la pêche de la semaine est faite, ils ont pris le temps de faire quelques réparations. C a mal aux mains jusque dans son sommeil.

2h21 L’aérodrome de Kuyinté est composé d’une longue piste poussiéreuse et orangée, de deux hangars à moitié remplis de pièces de moteur usagés, sacs de riz éventrés, boîtes de lait concentré, outils divers et d’un avion bi place presque entièrement cannibalisé. D’un poste de garde et d’un mirador. Le mirador est vide, les trois soldats débraillés chargés de la garde de l’endroit sont nerveux, ils ont entendu comme tout le monde les coups de feu.  A droite de la piste se dresse un hameau de quatre cases où vivent deux familles, les autres cahutes servant respectivement de prison et de cantine. Sur la piste patiente un Cesna, le pilote sort de la cantine poursuivi par deux hommes qui lui crient de revenir, il ne veut plus attendre, on part maintenant. Derrière lui ça s’insulte et ça se dispute. Les cinq passagers, une chèvre, un matelas, deux chaises rafistolées, des baluchons gros comme des bœufs, et les onze membres des deux familles qui veulent également embarquer mais n’ont pas d’argent et alors que l’avion est déjà réservé. De nouveaux coups de feu éclatent, fusil d’assaut, coup par coup, un homme tombe au milieu du groupe, tout le monde s’éparpille en hurlant. Une rafale courte, une autre, des cris de joie, des cris de guerre, le pilote du Cesna attrape le M16 sur le siège et tire au hasard vers la forêt. Dans le clair de lune on aperçoit briller une paire de fesses musclées, Colonel Cul Nul court dans les hautes herbes en hurlant qu’il est le diable, il rafale sans réserve. Deux des soldats s’enfuient en lâchant leurs armes, terrorisés, trois gamins surgissent de nulle part à l’opposé, ils courent comme des fous en brandissant des hachettes. L’un d’eux bute dans une motte de terre et tombe, l’autre se jette sur le pilote et lui fend le crâne. Martellement de machine-outil, piston et clous, des projectiles gros comme des doigts qui sabrent et fendent à hauteur de hanche. Mitrailleuse lourde. Les murs en torchis qui vibrent et se déchiquète, une silhouette tombe, une autre, d’autres enfants qui déboulent au milieu des cases. Ils ont des marteaux, des machettes, des tournevis, des pistolets et un AK 47 à la crosse cassée. La plupart sont nus comme leur chef, l’un d’eux porte comme tout vêtement une perruque blonde, tous sont drogués jusqu’aux yeux, le plus jeune doit avoir 5 ans, le plus vieux 14.

 

4h05 B se réveille brusquement, comme il se réveillait quand il était tout juste jeune papa. Il a l’impression d’avoir entendu un bébé pleurer, mais il sait que non. Il est seul dans cet appartement. Sa femme l’a quitté, lassée de ses absences, de ses horaires de travail, de ce métier qui l’absorbe tout entier et qui lui sert aujourd’hui de refuge contre la solitude, le sentiment d’inutilité qui s’empare de lui dès que son fils retourne chez sa mère. Il se lève, consulte l’heure sur le radioréveil, se frotte les yeux. Il se traine jusqu’à la cuisine, ouvre le frigo et s’empare d’une bouteille d’eau pétillante qu’il boit à même, le goulot. Puis il va s’assoir dans le salon, allume son ordinateur et commence à consulter brièvement les cours à la clôture. Il y a une vérité là-dedans, il le sait, l’offre, la demande et des centaines de milliers de facteurs d’influence.

 

4h37 C rêvasse, une tasse de café fumant dans la main, les yeux posés distraitement sur la grande télévision carrée et plate au bout de la salle de repos. Sous ses fesses et sous ses pieds il peut sentir le roulis lointain, sauf qu’il ne sent rien. C’est seulement à terre qu’il réalise son absence dans ses jambes, et les premières heures, les premiers jours, c’est lui qui tangue sur la terre ferme, l’estomac lourd, nauséeux. Dans vingt minutes il prend son quart à la barre, en attendant il regarde les dessins animés sur une chaîne norvégienne tout en s’allumant une Camel. Un autre membre d’équipage rentre dans la pièce et va se servir dans la cafetière. Ils n’échangent aucun mot, le nouvel arrivant se frotte plusieurs fois la tête comme s’il essayait de chasser le sommeil à mains nues. Il regarde le dessin animé sans le voir, laisse la caféine faire lentement son effet dans son sang.

 

5h05 L’armateur est russe, installé en Espagne depuis les années 90, nul ne sait très bien avec quel argent. Il a d’abord commencé par une société de transport par route, avant de la revendre et de s’acheter ses premiers bateaux de pêche. Il a lui-même été pêcheur, il a fait retaper ses navires à l’économie et s’est lancé. Avant de revendre les appareils pour de nouveaux, et ainsi si suite. Aujourd’hui il possède une compagnie maritime, à la fois spécialisée dans la pêche et le transport de minerais. Ces dernières semaines plusieurs commandes ont été annulées ou confiées à de plus gros concurrents. Un de ses cargos a été arraisonné dans le Golfe d’Aden par des pirates, il a passé la semaine à se débattre entre les autorités, les avocats et une quantité d’intermédiaires. Alors cette nuit il est sorti faire la fête avec des amis. Il est ivre, il se sent puissant, brillant, il a des rouleaux de billets dans les poches, des bijoux en or, c’est son style, ça l’a toujours été. Il aime bien jouer les gangsters. Après tout il s’est fait lui-même, comme on dit et il a parfois fallu donner du poing. C’est pourtant toute la fortune qui lui reste mais il ne dira jamais et ce soir c’est lui qui a régalé. Ce n’est pas la première fois que cela se produit dans sa carrière. L’océan, le transport maritime, les nécessités fluctuantes de l’économie ne sont pas des sciences exactes, et bien des choses dans ce domaine le dépassent complètement. Il n’est ni à la tête d’un groupe multimillionnaire, ni d’une petite entreprise. Il brasse beaucoup d’argent mais il est seul face à de grosses machines qui ont mille fois ses moyens. Seulement les choses changent vite. Si la mer est le premier pari de l’homme après le feu, c’est le pari de tout le monde. Le même péril pour tous. Ce qui lui arrive ces dernières semaines, lui est déjà arrivé dans le passé, à lui comme nombre d’autres compagnies maritimes, cycliquement. Aussi cette nuit il a fait la fête comme si c’était sa dernière, un pari, une superstition sur l’avenir. Pour connaitre la fortune il faut vivre comme un riche, disait son père.

 

6h00 Le Colonel Cul Nu a remis son treillis, il discute avec un des directeur de la mine, un belge avec qui il parle en français. Derrière lui, dans un camion débâché se trouve une partie de son unité avec deux prisonniers, une femme et un enfant, visiblement terrorisés. Le directeur de la mine ne se préoccupe pas d’eux, ils sont morts de toute manière et ils vont même peut-être les manger. Le directeur n’a plus la moindre illusion sur l’Afrique en général et cette région en particulier. De son point de vue c’est tous des sauvages et des tarés. Rien à voir avec un avis strictement raciste, c’est le seul constat qu’il ait simplement trouvé après avoir travaillé ici même et dans trois autres états, dont un autre en guerre. Et encore, ici, la guerre dure depuis les années 90, pour un total estimé de six millions de morts. Si l’on rajoute l’ère qui a précédé, l’ère du Léopard, comment peut-on voir ce pays autrement que comme un pays foutu, un continent tout entier même !? Bref il ne vit pas ici, il y travaille, et tout ce qui n’est pas du domaine de son travail ou de sa vie privée est étranger. Et pour le moment, la seule chose qui compte c’est qu’on puisse aller et venir librement en passant par Kuyinté. Le Colonel Cul Nu est d’accord, il compte les billets, deux mille dollars américains et il est content. Au départ il demandait dix mille… Le directeur demande si c’est bon, le Colonel lui dit que oui et exécute un salut militaire parfait, comme les soldats américains dans les films. Le directeur retourne à son bureau.

 

07h15 A se réveille avec la radio et les actualités. Et justement on parle de ce qui l’attend aujourd’hui. La compagnie vient d’annoncer qu’elle est en rupture de stock, trois semaines d’attente avant la prochaine série. Emission économique, un des journalistes demande à un des experts de service si c’est bon ou mauvais signe pour la marque. Pendant qu’il se lance dans des explications sophistiquées et violemment tautologiques A s’active. Il prend son travail au sérieux. Il se sent comme faisant partie d’une équipe, presque une armée en mission. Il sait qu’il peut compter sur ses collègues et vis versa. Il sait aussi que cette annonce mondiale va jeter les gens dans les magasins et qu’il ne serait pas surpris que la queue devant le magasin ce matin ait doublé. Ça fait trois jours que cette queue s’agrandit chaque matin, du coup ils ouvrent plus tôt l’ensemble du supermarché. Ça fait des salaires plus gros, ça fait aussi plus de boulot. A se rase tandis que l’expert prédit l’avenir. Il lève les yeux et aperçoit le salon derrière lui, vient de trouver où il va ajouter l’étagère quand sa sœur et sa mère seront là. Il en a repéré une à Ikéa, ils iront ensemble samedi.

 

07h45 B va chercher son fils chez sa mère avant de l’accompagner à l’école, ils n’échangent quasiment aucun mot, évitent le regard de l’autre, il y a du chagrin et de la colère entre eux deux. Elle regarde son fils partir les bras croisés sur la poitrine. Elle le voit qui change instantanément au contact de son père, bébé à sa maman devient petit garçon. Et ça l’énerve. Mais elle ne dit rien et retourne dans la maison. Sur la route qui mène à l’école B joue le suspens. Il l’interroge sur son attitude à l’école, lui demande s’il n’a pas trop parlé, comme on lui a déjà reproché, s’il a fait des progrès en math et en histoire. Mais bien entendu c’est pour le seul plaisir de l’entendre confirmer ce qu’il sait déjà par ses maîtres. Le gamin n’ose pas parler de la console. Pas qu’il craigne vraiment d’aborder un sujet délicat, il sait très bien que son père tient ses promesses mais il est si excité à l’idée qu’il a peur en en parlant que son rêve s’évapore. Finalement c’est son père qui en parle. En attaquant sa phrase comme s’il s’agissait d’un rendu de jugement, d’une déclaration officielle, avec un point de suspension derrière, en bon amateur de suspens en carton qu’il est, le gamin sourit déjà quand il lui raconte. L’ultime console en vente, et ça grâce à la morue, ce qu’il ne précise pas. Parce qu’il rentrerait dans les considérations du divorce qui lui coûte une fortune, l’animosité qu’il réserve à sa mère à ce sujet, devrait lui expliquer que sans la prime il n’y aurait ni console ni grand-chose de plus que ses pâtes quotidiennes. Son fils laisse éclater sa joie.

 

08h02  Le camion plein de miliciens arrive dans le camp par un chemin de terre boueux, le Colonel Cul Nul saute du camion pendant que ses hommes font descendre les deux prisonniers. L’un et l’autre sont grisâtres, les lèvres desséchées, les yeux vitreux et injectés.

 

08h39 Quelque chose a violement claqué dans la salle des machines, et puis le ronron du moteur a changé. Deux voyants au rouge, une hélice qui ne tourne plus, C demande ce qui se passe par radio tout en manœuvrant le navire. Il y a un début d’incendie à cause d’un placard électrique d’après ce qu’il comprend. Il décide d’immobiliser le bâtiment et de faire réveiller le capitaine. Le feu est rapidement maitrisé. Apparemment les condensateurs chargé de refroidir les circuits électroniques des turbines n’ont pas tenu. Défaut de fabrication ? Aucune idée, une seule hélice sur deux, l’électronique, l’informatique, ils en foutent partout de nos jours, foutue machine ! S’emporte le capitaine avant de décider de rentrer au port. Dans l’intervalle il appelle la capitainerie, se renseigne sur les réparations possibles et apparemment ça arrive si rarement qu’on ne sait même pas de quoi il parle. C est chargé de se renseigner sur internet. L’hélice, la turbine d’entrainement, le bloc moteur sont fabriqués par la même marque. Il trouve rapidement l’adresse, mais met plus de temps à obtenir quelqu’un au téléphone. Et quand enfin il a un technicien, celui-ci lui explique qu’il s’est trompé, que ce genre de chose n’arrive pas. Sauf que… C insiste, le technicien aussi, C s’énerve, il a les restes de l’incendie droit devant lui, ça pue le plastique brûlé et l’autre ne va pas li expliquer la différence qu’il y a entre un condensateur et une clé à molette. Quand enfin le technicien comprend qu’il se trompe, il en reste muet, ce genre de chose n’est jamais arrivé à sa connaissance, il faut qu’il en parle à son chef.

 

10h11 Il en a parlé à son chef, les nouvelles ne sont pas bonnes.

 

10h12 A se demande ce qu’il est exactement en train de faire. Vendre des consoles ou essayer de maitriser une émeute. Ça a commencé avant même que le magasin n’ouvre, des gars qui se battaient dans la file d’attente. Maintenant on dirait que c’est une affaire de vie ou de mort. Le stock de la semaine est en train d’y passer, et ça fait déjà trois fois qu’il est obligé ranger les rayons. Ils fichent tout par terre ! Une meute de bœufs !

 

10h42 L’armateur s’est réveillé avec une gueule de bois et trois heures de sommeil. Il n’est pas de bon poil et ce que vient lui annoncer le capitaine l’enchante encore moins. Comment est-ce dieu possible !? Ces constructeurs ! Ils sont tellement sûrs de leur machine que pour changer une pièce on doit tout démonter ! Et pourquoi ? Parce que tout cette foutue électronique doit être reprogrammée pour la nouvelle pièce ! Paramétrée comme ils disent ! Bon Dieu de siècle ! Le capitaine se dit que son salaire va encore lui passer sous le nez, mais au moins il va pouvoir payer l’équipage.

 

10h50 L’information au sujet du navire et de sa panne est relatée jusqu’au siège de W.W dont dépend indirectement le capitaine. Ce n’est pas une information très importante dans la mesure où beaucoup d’autres bateaux fournissent le groupe auquel appartient le brasseur, mais elle est quand même communiquée par intranet aux commerciaux. B. apprend la nouvelle alors que la fille de l’accueil l’informe qu’un colis est arrivé pour lui. C’est la console de son fils. Livraison express, aujourd’hui il reçoit tout son courrier au bureau, de toute manière, à part quand l’enfant est là, il n’est jamais chez lui. Il est si content qu’il décide de lui faire une surprise.

 

11h07 Colonel Cul Nu à faire venir sa Chaise de Cuisine, les Enfants de Salaud se sont rassemblés autour et ils chantent. Tous ont fumé, héroïne, cocaïne, cannabis, ils sont déjà presque en transe. Le soleil est pratiquement à l’aplomb, et la condensation embaume l’air d’une odeur de vert et de pourriture. La Chaise de Cuisine est une chaise d’écolier maculée de sang, un de ses lieutenants la pose solennellement  Un autre amène des cordes, on va chercher la femme et l’enfant.

 

11h15 Ça y est, le stock est complètement vide, et on a été obligé de faire venir des vigiles supplémentaires pour calmer les plus excités. A est épuisé, assis dans les arrières, il boit un thé avec un de ses collègues. Encore trois quarts d’heure et c’est la pose de midi, A en a profité pour essayer d’appeler sa sœur. Ça coute une fortune de l’appeler mais il a une carte prépayée, seulement c’est rare qu’il y arrive, ça capte pas terrible par là-bas alors il laisse un message.

 

11h23 B est entré dans l’école, prévenir la directrice qu’exceptionnellement son fils ne mangera pas à la cantine. La directrice sait pour le divorce, elle a une tendance naturelle à se méfier des hommes, alors elle commence par faire la fine bouche, opposer que la mère devrait donner son accord. Il décide de la mettre dans la confidence, essaye de jouer la carte de la complicité, mais elle désapprouve les jeux vidéo, et finalement si elle cède ce n’est que parce qu’il lui a toujours fait un peu peur. Son fils est surpris autant que fou de joie, surtout quand il voit la console.

 

12h00 A rentre dans le pub en compagnie d’un de ses collègues. Il lui demande s’il viendra à la fête d’entreprise samedi, A a déjà prévenu la direction, sa sœur doit arriver vendredi. La serveuse s’approche, ils commandent deux fish and chips. Elle est désolée, ils n’ont pas reçu la livraison ce matin, il n’y a pas de fish and chips ce midi. L’offre, la demande, et des milliers de paramètres entre.

 

12h05 B et son fils sont devant la console, ils jouent au jeu de guerre vendu en promotion avec. Un soldat d’élite suréquipé traverse une cour l’arme en joue. Le son est très réaliste, les situations et les techniques ont été élaborées avec l’aide d’authentiques soldats d’élite, ainsi que certaines motions capture. Le scénario propose plusieurs théâtres d’opération de prestige comme Moscou, Cancun, la jungle colombienne, Los Angeles. Reproduit à l’identique, guerre et tourisme, c’est magnifique, le fils de B est en extase.

12h08 C pensent à ce qu’l arrivera si le bateau reste en cale sèche pendant plus d’un mois, comment ils vont vivre ? C regarde l’arrière du bateau d’où sont jetés les boyaux des poissons, une croute gluante de sang et de merde jaune fait comme une langue au trou d’évacuation, un filet continu de boyaux rouges dégouline dans la mer, les mouettes hurlent.

 

12h10 Elle doit avoir aux environs de vingt ans, et naturellement comme beaucoup de filles de la campagne elle en paraît plus. En fait la sœur de B. a l’air d’une mère de famille, d’ailleurs ils pensent qu’il s’agit de son fils. Le garçon est là, debout devant elle, coincé par les autres gamins en arme, qui le haranguent, hurlent ou chantent en rythme avec les autres. Ils portent des colliers de balles, d’oreilles, brandissent des crânes lavés qu’ils ont ceints de coiffure. Ils l’obligent à regarder. Tout regarder. Il a l’air hébété, comme ivre, et tout en même temps la regarde effrayé. C’est dans l’expression de son visage, une grimace animale. Elle est assise à califourchon, le dossier face à elle. Ils lui ont lié les poignets et les chevilles aux pieds avant de la chaise, de sorte qu’elle reste courbée, et ont fixé à une corde à son cou, nouée à un arbre. La corde lui taillade la peau, l’étrangle, lui tire la tête de côté, et si elle bouge le nœud coulant l’étrangle de plus belle. Colonel Cul Nu est derrière elle, nu comme un vers, qui tient un couteau de cuisine à la lame tavelée. Il déchire sa robe, dénudant son dos. Puis il appuie à la base du cou avec sa lame et incise. La femme commence par gémir. L’enfant pleure. Les autres rient, chantent, lui hurlent des menaces dans les oreilles. Ce n’est pas sa mère, il ne la connait même pas mais il pleure. La pointe du couteau suit la colonne vertébrale, il la sent contre la lame, ondulante, il descend jusqu’à la ceinture, en appuyant avec le plat de sa main. Puis poursuit son incision de chaque côté des hanches. Les gémissements montent, elle commence à haleter, à se tordre. La douleur n’est pas seulement insupportable, elle a conscience de ce qu’il lui fait, elle sent son souffle dans son dos, ses mains qui s’affairent maintenant et glissent sur le sang mêlée de transpiration. La lame froide et dure dans sa chair. Ses doigts qui passent sous sa peau, s’enfoncent, tirent. Voient la foule de ces gamins qui se réjouissent. Il y a un craquement, comme un bruit d’étoffe qu’on déchire. Hurle, la peau qui se décolle sans mal. Elle pend de chaque côté, dégoutante de sang, moutonneuse de gras jaunâtre, il incise dans le muscle jusqu’à mi dos. Elle s’est s’évanouie quand il a tiré. La langue congestionnée, elle bave un peu, sa paupière tressaute. Il passe la lame sous le muscle au plus près des côtes, et la sent qui racle contre à mesure qu’il avance sous le muscle par petite saccade. Il dégage le muscle, la femme entre-ouvre les yeux et pousse un long gémissement, comme un hululement. Il tranche dedans et rabat la couche de viande en laissant apparaître les côtes roses de sang.  La lame s’enfonce entre ses côtes avec un bruit mouillé, il la tourne dans un sens puis dans un autre et casse une lombaire d’un coup sec. Un ruisseau de sang noir s’échappe de la plaie comme un ruban de soie. Il plonge sa main à l’intérieur de la cage thoracique. Les enfants chantent de plus belle. Le gamin se prend des gifles parce qu’il pleure, on le tire par les cheveux, on l’insulte, et lui ne remarque qu’une chose, la queue enflée du Colonel alors qu’il plonge son autre main avec le couteau. Il fouille à l’intérieur, écarte les poumons, sent le cœur qui bat encore lentement. Sent l’odeur puissante de la viande fraiche, des organes, du sang, de la mort. Il coupe les artères brutalement, tire, et arrache le cœur avant de le lever au-dessus de sa tête sous les hourras. Puis il le plaque contre le cadavre et en coupe un morceau, pour le garçon.

 

L’offre, la demande et quelques milliers de paramètres entre.

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Kilomètre zéro – Fish and Chips.

12h00, A. est de bonne humeur, il vient de recevoir des nouvelles de sa sœur et de sa mère, les bagages ont été faits et expédiés, dans deux jours elles prendront la route jusqu’à Kuyinté et son petit aérodrome, monteront dans l’avion via Kinshasa, puis direction l’Europe, Glasgow où il les attend. Deux jours, plus que deux jours sur les mille huit cent vingt-cinq jours qu’il a déjà attendus, une blague, une formalité ; il est heureux. Il rentre dans le pub et commande un fish and chips.

 

12h10 le serveur passe la commande sur la caisse informatisée. L’ordre est simultanément lancé en cuisine et envoyé dans la base de données de l’entreprise multinationale qui gère le pub ainsi que quelques milliers d’autres.

 

12h11 la commande de A. vient donc s’ajouter à quelques milliers d’autres commandes de fish and chips, compilée sur un chiffre global qui va augmenter jusqu’aux alentours de 15h.

 

12h14 le fish and chips est une recette anglaise basique et très populaire qui consiste à faire frire un morceau de morue non salée, dit cabillaud, dans une pâte à base de bière, d’eau pétillante, de farine et de Maïzenna. Traditionnellement accompagné de frites vinaigrées et d’une sauce tartare. Le cuisinier plonge le poisson dans la friture et secoue le panier pour que la pâte n’adhère pas au fond.

 

12h25 A. peut savourer son fish and chips tout en regardant la télévision sur laquelle se déroulent les drames habituels, mais sur un écran plat. Le poisson frit il a toujours aimé ça, tout ce qui est frit d’ailleurs, l’Angleterre est sa terre idéale. Pendant qu’il mâche, le prix de la morue se stabilise, c’est l’heure du déjeuner, tout va se décider dans les prochaines heures.

 

13h00 B. scrute ses écrans. A sa droite une courbe en dents de scie doublée d’une seconde dans une autre couleur, l’indice de vente d’hier superposé sur celui d’aujourd’hui. Dans l’échancrure de ces courbes B cherche une vérité. Face à lui, le marché, matière première, agro-alimentaire, marché du cours du poisson par catégorie. Sur sa gauche le marché. Cours des taux de change, de l’or, du baril, et un défilé de dépêches Reuter en bas dans un bandeau rouge, le pouls de la machine. Au-dessus de lui, le plus grand des écrans, des algorithmes combinés de statistiques et de probabilités qui tentent d’anticiper comme lui le système. Il y a une vérité là-dedans, B n’en n’a aucun doute. La demande, l’offre, et des centaines de milliers de paramètres infimes qui peuvent tout chambouler. Certains paramètres sont moins infimes que d’autres, ceux-ci ne sont pas forcément quantifiables avec précision mais les réactions sont souvent prévisibles. Toutes ces données sont intégrées à sa courbe de calcul personnelle, B est un outil de précision. Malheureusement il est un des rares à le savoir. B n’a pas les bons diplômes, pas la bonne origine sociale, le cercle des grands requins blancs de la finance et de la bourse lui sont fermés, aucune grande agence de notation, cabinet financier de prestige ne le chasseront jamais.

 

13h40. C. est pêcheur sur un bateau-usine, membre d’un équipage hétéroclite de mercenaires de la mer. Une saison ou deux pour telle compagnie, puis pour une autre. Il faut bien. Pas de poissons, pas de salaire, et dans certaines régions, le poisson se fait rare, difficile. La morue d’Atlantique est sur liste rouge comme le thon éponyme, la Mer du Nord une zone de stricte observation, le cheptel s’y reconstitue lentement, c’est une guerre des nerfs qui se joue en plus de celle de la bataille avec l’océan. Et elle va durer jusqu’à l’aube, à la vente. C connait chacune des étapes, de la pêche au conditionnement. Il a commencé en bas, à la réception des poissons. Un long toboggan en plastique gluant, des presque cadavres qui glissent vers le couteau, à la chaîne. Eventrés, éviscérés, puis stockés dans la glace. Il fait un froid coupant, les hommes portent du caoutchouc, des tripes et de la glace jusqu’au mollet, le visage gercé par la fatigue et le sel.  C. est sur le pont, il scrute la ligne qui s’enfonce sous la peau violette des vagues, il connait le tonnage exact nécessaire pour gagner de l’argent, il prie Bouddha d’être miséricordieux avec les poissons et abondant avec le navire.

 

14h 10 A. est retourné à son travail. Il est vendeur dans un supermarché, rayon informatique, spécialisation en jeux vidéo. Toute la journée il brasse des dizaines de titres, répond à des centaines de questions, conseille. Il est fan lui-même, il connait son sujet, les hardcore gamers se sentent en confiance avec lui, c’est un bon vendeur. Depuis deux jours une marque a lancé sa nouvelle machine sur le marché, tous les jours c’est la folie. A. pense à sa sœur et à sa mère, ça lui redonne de l’énergie, il se dépense sans compter, il est partout. Entre les rayons des dizaines de personnes attendent qu’on livre un nouvel arrivage de consoles.

 

14h 40 B. lance ses premiers ordres. Il est acheteur pour la compagnie qui gère l’ensemble des pubs de la marque. W.W est brasseur depuis 1795, ses produits sont commercialisés dans toute l’Angleterre, en Irlande, en Europe du Nord, les pubs en revanche se sont implantés dans le monde entier ou presque. On mange de la morue T4 cuisinée à la bière W.W dans 23 pays, jusqu’au fond de la Nouvelle Angleterre. W.W est sur la piste d’une formule pré frite de son fish and chips, à cuire au four à micro-onde à destination du marché américain. Tous les pubs ne se fournissent pas auprès de la centrale d’achat de la compagnie. En France, en Belgique, en Nouvelle Zélande les responsables se fournissent auprès de société locale et indépendante. Les prix sont négociés par les chefs de cuisine qui ont des barèmes et des objectifs de vente à suivre. Le cours de la T4 n’en varie pas moins et il se tient au courant des différentes négociations en cours dans le monde de la grande distribution. Lui aussi a des objectifs, ils sont plus personnels. B a divorcé il y a deux ans, la séparation et la garde de l’enfant continue de lui déchirer le cœur, il adore son fils, dès qu’ils se voient il le pourrit de cadeaux. Il sait qu’il ne devrait pas mais ça compense son absence hebdomadaire. B pense à sa prime, il s’est promis qu’il ferait le cadeau de ses rêves à son fils s’il la touchait. En attendant il lui a dit qu’on verrait, s’il travaillait à l’école, s’il réussissait à passer dans la classe suivante. B a confiance, c’est un challenge pas très utile, à peine un garde-fou, le fils de B est toujours dans les premiers.

 

15h30 L’indice de vente est calculé selon plusieurs paramètres simples comme le prix du tonnage vendu, contre le montant du tonnage ramassé. La saison vient de commencer, les premières pêches se sont montrées tout à fait prometteuses et abondantes, le prix de la morue T4, l’espèce la plus communément vendue, est stable, pour le moment. La bataille est rude dans les salles de change comme sur l’océan. Cela fait trois mois que le New Caroline, navire battant pavillon panaméen et dont le propriétaire est un armateur russe, sillonne la mer du nord. Il y fait un temps de chien. Cinquante-trois jours de pluie, gros grain, vent violent, des creux de trois mètres, quinze jours de neige, quatre-vingt-trois jours entre 0 et -10 degrés Celsius, et de nuits à – 20. -25 parfois voir -30 en bas, à la conserverie. L’enfer blanc où tout le monde débute. Le plus jeune des membres d’équipage a tout juste 17 ans, il travaille avec son père qui est second à bord, il est capable d’étriper une morue toutes les six secondes. Les pieds plantés dans la tripe et la neige, il porte déjà la barbe, et dans son regard ce même éclat minéral et sauvage qui brille dans les yeux des anciens. Comme C. il n’a jamais connu rien d’autre que la mer et la pêche. Il n’est pas monté sur ce navire par plaisir, par choix ou par goût mais parce que c’est comme ça dans sa famille. Et il ne questionnera jamais cette voie pas plus que ne le fera C. même si en réalité ils haïssent l’un et l’autre l’océan qui leur a déjà pris des vies et les asservit nuit et jour. Les câbles des filets remontent lentement en craquant sur leurs essieux, les moteurs qui les ramènent ronflent en crachant des volutes invisibles d’essence. Le capitaine a pris sa décision, on rentre.

 

16h45 A. vient de réaliser une très belle vente, le problème c’est que du coup il n’y a plus aucun appareil ni en magasin, si dans les arrières. Le chef de A. ainsi qu’un certain nombre d’autres chefs de rayons s’inquiète, on téléphone au sous-directeur du magasin qui appelle le directeur. Les ventes ont explosé, le succès est énorme, mais il nous en faut plus. La distribution des produits est négociée par lots auprès de la marque elle-même. Dans la négociation un certain nombre de facteurs, comme la réputation du distributeur, sa reconnaissance publique, ses emplacements, son réseau, et la férocité de ses acheteurs. Ailleurs, dans d’autres salles d’achat, une nouvelle bataille s’engage.

 

18h00 B. lève les yeux de son écran pour la première fois de la journée. Il a faim. Il commande par téléphone à un chinois voisin. Tout en notant sur son pager quelques informations récoltées dans la journée. D. son voisin du bureau de droite, se lève et lui sourit par-dessus le panneau de contreplaqué jaune qui les sépare. Il le félicite pour sa vente, B. sourit et fait remarquer qu’il a faim. D lui propose d’aller à la cafétéria et de commander un chinois. B lui dit que c’est déjà fait en ce qui le concerne. D appelle le chinois. D a des vues sur B. mais il ne lui a jamais dit parce que D et B ne sont pas censés avoir des vues l’un sur l’autre, pas selon l’éducation de D. ni selon les mœurs admises dans le cadre très masculin des acheteurs de grande compagnie. Alors D se cache. Mais il compte bien avoir B un jour. B passe commande de l’appareil qu’il a promis à son fils.

 

01h40. Panique chez le constructeur. Le dernier, l’ultime appareil disponible a été pré vendu à 18h00 en Angleterre, soit aux environs d’une heure du matin ici même. On réveille les responsables d’usine, il faut remettre d’urgence en route la machine, combien on peut en produire dans les prochaines 24h, combien on peut en distribuer dans les prochains jours. Le succès est faramineux, excessif par rapport aux prévisions, la surprise complète. Les directeurs de la compagnie, les cadres dirigeants devraient sabler le champagne mais en réalité ils sont furieux. Il s’agit d’une bataille commerciale, et aucune armée n’aime être prise par surprise. Des têtes vont tomber, mais en attendant il faut rassurer le marché sur sa capacité à fournir en temps et en heure. Il y a des milliards en jeu, et pas seulement ceux de la compagnie, mais également ceux de tous les groupes de distribution qui ont prépayé l’achat de lots et qui attendent d’être livrés. Si les commandes ne peuvent pas être honorées la tasse va être sévère. Ailleurs il est 18h19 et quelqu’un a vu le coup venir depuis le début de la matinée. Il travaille pour une banque privée, il vend et il achète. Il a suivi le départ des ventes des appareils, les a trouvés anormalement rapides, et s’est mis en chasse de tous les lots de minerais possible, quel que soit le montant demandé. Pour obtenir la ligne de crédit, il a triché ouvertement sur son bilan, fabriqué de fausses courbes de vente, c’est une pratique courante, il est sûr de lui, ça va être une tuerie.

 

19h15 A rentre chez lui, épuisé. Ça été la folie au magasin. Les chiffres de vente sont énormes, ils vont tous avoir droit à une prime à la fin du trimestre si ça continue. Mais il est un peu inquiet tout de même. Pour le moment aucune nouvelle livraison de matériel prévue après celle de demain. Il essaye de ne pas penser à ce qu’il arrivera s’ils ne peuvent plus répondre à la demande. Les gens étaient déjà à moitié fous aujourd’hui, ils seraient hystériques si jamais la rupture de stock se produisait en milieu de journée. Il ôte ses chaussures, se laisse tomber dans le canapé et allume la télévision. Il pense à sa sœur et à sa mère, plus que 24h…

 

20h00 B. est en train de parler à son fils qui lui raconte sa folle journée à l’école. B pense à la console qu’il lui a achetée, brûle d’envie de lui dire, de lui expliquer que sur le site, la sienne était annoncée comme la dernière disponible. Mais il a passé un genre de pacte avec lui, il faut que le gamin tienne ses engagements. Ce n’est qu’une pure formalité mais il pense que c’est son rôle de père de fixer des limites, même floues, et surtout de s’y tenir lui-même, ce qui reste le plus compliqué finalement. Il l’écoute babiller tout en tapant une note pour son patron. D, dans le box d’à côté se lève et fait semblant de chercher quelque chose, en espérant qu’il va raccrocher. Mais s’il reste trop longtemps ça va paraître suspect. Il n’écoute pas ce que B dit, sinon il saurait qu’il est en mode père de famille, il s’en fiche à vrai dire, son désir lui serre presque les tempes. Il n’en peut plus, il fait signe à B qu’il veut lui parler, ce dernier lui jette un regard distrait, plaque sa main sur son téléphone comme une femme plaque ses mains sur sa poitrine, surprise dans la cabine d’essayage. Une espèce de même geste de pudeur, comme s’il voulait non pas qu’on entende ce qu’il disait mais que les mots de l’autre n’atteignent pas son fils. B ignore tout des intentions de D à son sujet, il n’a rien remarqué, mais il protège son enfant avec la même énergie sauvage qu’une mère. D lui demande s’il vient les rejoindre au pub avec les collègues, B fait signe que non, il a un dossier à boucler. D est déçu mais il ne peut pas faire semblant de rester sans que ça paraisse suspect. Il s’en va en essayant de penser à autre chose.

 

 

20h45 La console de jeu fonctionne entre autre grâce à l’utilisation d’un minerai spécifique, au même titre que les téléphones portables, et qu’un certain nombre d’appareils électroniques usant de condensateur, comme dans l’aéronautique ou la navigation. Il est recherché pour ses propriétés anticorrosion, il est qualifié de minerai stratégique, l’astragale et le talon d’Achille de toute une industrie. Et 60 à 80 % des réserves mondiales sont situés dans une seule et même région du monde, où règne le chaos. Les directeurs des mines principales ont fait de mauvaises estimations. L’un d’eux pour plaire au bilan comptable de sa compagnie, et conséquemment aux actionnaires, un autre parce qu’il a sous-estimé le travail de ses contremaîtres, qu’ils ont pris du retard en raison du manque de moyen, bref qu’il a été imprévoyant. La quantité mondiale extraite a donc notamment diminué, et son prix a d’autant augmenté qu’un acheteur s’est précipité sur tous les lots disponibles depuis l’ouverture de la City ce matin. A 21h le prix du minerai flirte avec celui de l’or.

 

21h53. B rentre enfin chez lui. Il a la tête vide, se sert un scotch et s’enfonce dans son canapé. Reste quelques instants ainsi, à déguster son verre, les yeux fermés, et puis il allume la télé, zappe, jette la télécommande parvenu au programme qui lui convient, se lève et va se décongeler une pizza. Sur l’écran, plat, les drames habituels.

 

22h30 C rentre au port. La nuit est tombée depuis six heures, des bâtiments sont déjà là, les bateaux usines au travail, des étoiles d’acétylène et des barres au néon dispersées sur la voie lactée du port. Le ronron des machines, la glace fluorescente qui gerbe partout des caisses que l’on descend, s’écrase, visqueuse, sur le quai, mêlée au sang des poissons, à l’eau de mer, à l’essence qui miroite en petites ellipses arc-en-ciel sur la surface de l’océan. Pendant qu’on décharge il descend à quai et se dirige avec quelques membres d’équipage et le second vers une cafétéria ouverte près de la halle. Ils commandent des potages à la tomate et des cafés et ressortent avant d’être rejoints par le capitaine. Se dirigent vers la halle où sont déjà à l’œuvre d’autres équipages et d’autres acheteurs. Les prix de bases sont déjà fixés, la variation est au centime, le centime peut tout. Sauver une pêche ou la ruiner. Rarement faire sa fortune. La concurrence est à la fois violente et feutrée. Le monde des halles est un monde de négociations, de connaissances, de bavardages, les acheteurs ont des ordres mais ils ont aussi besoin des lots. Prendre les meilleurs, les plus frais, les plus lourds. Le capitaine, comme beaucoup, n’a qu’un seul client, et c’est le même que pour la majorité des pêcheurs dans la région. Ils sont trois et travaillent tous pour un groupe agro-alimentaire anglais qui possède, entre autre la compagnie W.W brasseur depuis 1795. La négociation ne se fait qu’une fois la pesée terminée. Le capitaine sait qu’ils sont à la limite, il connait les derniers cours, il se tient au courant depuis son bateau, il sait qu’ils ont tout juste de quoi rentrer dans leur frais, il espère que la pêche a été mauvaise pour tout le monde, comme ça le prix ne tombera pas. Mais les autres ont eu plus de chance, elle a été abondante plus au nord, le capitaine s’en veut de ne pas avoir écouté son second en contemplant la montagne de poissons morts qui passe dans un filet au-dessus de sa tête. Le négociant s’approche, il porte une blouse blanche de laborantin, et des bottes de pêche bleu pétrole, il lui sourit en lui tendant un papier. Le capitaine lit, il sourit à son tour. Quelqu’un, quelque part dans une salle d’achat a été prévoyant et a acheté des quantités de lots, les prix sont montés en flèche jusqu’à dix minutes après la dernière pesée. L’offre et la demande, et des centaines de facteurs infimes et immédiats. Le capitaine ne pense pas qu’à dix minutes près il était bon pour sa poche, il pense juste qu’il va enfin pouvoir se payer un salaire ce mois-ci. Il retourne vers C. et les autres, il est content. Tout le monde l’est, les payes vont être meilleures. On prend le temps de boire café et potage chaud, on parle de ce qu’on va faire au retour, de la famille, et puis ils y  retournent.

 

23h00 Oh Papa tu connais radio Afrique là dis ! Ça raconte vite, hein, c’est parti comme coup de feu quand cerbère l’a dit que caillou coute cher, tout Punia City l’est parti dingue. Colonel Cul Nu venir avec Enfant de Salaud, lui dire ceux qui vouloir venir prendre caillou aller avec lui. Lui dire que caillou appartenir à pays-là, que gouvernement bandit. Lui dire aller à Kuyinté prendre les avions des blancs que c’est prendre caillou.

 

0h17 B. a mangé sa pizza en bouclant son dossier, la télé en sourdine. Il en est à son troisième verre, il commande un film porno sur la chaîne payante, il paye par carte. Il est la 12854ème commande depuis 23h30, heure approximative à laquelle les pornos sont en vente. B n’a pas le temps d’une vie amoureuse, pas le cœur non plus et l’amour tarifé ne le fait pas du tout fantasmer. Il se pose sur le canapé, et en attendant que la chaîne libère sa commande zappe sur les programmes au hasard.

 

08h14 du matin, à l’autre bout du monde, un directeur commercial raccroche son téléphone en souriant. Les autres le regardent interrogatifs, il fait signe que oui, l’un des dirigeants de la compagnie claque sa main contre le bureau d’enthousiasme. L’acheteur de Londres a dit oui sur une offre ferme. Ils auront du minerai pour les commandes en cours. Après on verrait. Des négociations ont déjà lieu avec les brésiliens qui détiennent également des réserves.

 

0h40 A joue à World of Warcraft sur son ordinateur. Il y est Shinobi Wizard, un elfe noir avec des pouvoirs spéciaux qu’il a acheté avec sa carte bleue. Cela fait quatre ans qu’il a ouvert son compte, il a des amis désormais dans ce jeux, des gens qu’il a rencontré en IRL, au magasin entre autre, à des conventions. A a vingt-quatre ans, il est venu dans ce pays avec son père. Son père n’a pas supporté la vie en Europe, il est reparti et nul ne sait ce qu’il est devenu depuis. A a vécu chez une tante, il a été scolarisé, trop jeune pour avoir la nostalgie, il s’est vite adapté. Il jette un coup d’œil distrait à son portable, vérifie l’heure et se donne encore une heure de jeu. Demain la journée risque d’être infernale.

 

1h13.Des coups de feu éclatent quelque part dans la nuit. Le staccato mécanique de l’AK 47, des cris, des rires. Des bruits de courses dans la forêt.

Les Sorciers de la Guerre – Superhéros 2.

J’avoue, ça aussi des côtés jouissif d’être comme je suis. Par exemple moi, ce qui me détend vraiment en vacance, mon pied, c’est la varappe. D’être tout seul, au milieu de nulle part, suspendu dans le vide, un doigt qui me sépare du néant. C’est une sensation unique, magique, d’être au plus près de soi, de son corps, de l’essentiel. La pensée disparait, elle se fluidifie dans les gestes, l’esprit mobilisé par une seule forme, parfaite, unique, et sans but. Il ne s’agit pas de vaincre, il ne s’agit d’être plus fort que la montagne, il ne s’agit pas d’agiter sa petite bite au-dessus des nuages. Je monte, c’est tout, et après faudra que je redescende. Rien de plus. Et seul. J’y tiens. Ma liberté, la seule que j’ai dans mon existence, et je me dis qu’un jour, si j’ai le courage, ou si je suis trop fatigué, bin je ne redescendrais plus. Je me laisserais dessécher là, sur ma montagne, mon piton, ascète débile et suicidaire.

En général je me rends aux Etats-Unis, le parc de Yosemite, les Appalaches, le Grand Canyon, ils sont des spots incroyables par là-bas.

C’est aussi l’avantage d’être bien payé. Autre point positif de ma condition. Ce sont les seuls.

Après chaque retour de perm ils m’envoient dans le Xinjiang. Evaluation, programmes d’entrainement, remise en forme, ces choses-là… Un mois complet. Ce n’est pas un camp dédié au seul programme Téquila. Ils envoient d’autres gus là-bas à ce que j’ai compris. Des types des commandos, force spéciale, ces trucs-là. Des durs, des vrais. Les encadrants sont exclusivement des officiers, tous de la Sécurité d’Etat. Le baraquement est une maison avec mirador et mur d’enceinte, perchée dans les montagnes. On dirait un peu la piaule à Ben Laden. On n’est jamais plus de quatre là-dedans, parfois je suis seul. Chacun sa pièce, un mess, les officiers logent dans une ferme réquisitionnée pas loin. Les évaluations ne sont pas  missions d’entrainement. La province possède huit frontières avec les voisins, alors on fait pas mal d’infiltration, exfiltration. Du renseignement, on s’occupe des interrogatoires aussi. Il y a de l’activisme musulman dans la région, ils ne sont pas très dangereux, des francs-tireurs pour l’essentiel, des bandits comme disent les officiers, mais comme ils ont des connexions en Afghanistan et au Pakistan… Faut bien dire ce qui est, on a l’armée et le gouvernement le plus paranoïaque qui soit, devant la Corée du Nord !

 

Cette fois je suis seul. En dehors des évaluations, on a deux semaines de stage de survie obligatoire. Sans encadrement, juste un parcours à suivre dans un temps donné. Lâché en pleine nature, sans équipement, démerde-toi. C’est le moment que je préfère de ce mois de remise à niveau, comme ils disent. Ça ressemble presque à mes vacances. Même si en général ils attendent que tu reviennes, cramé de fatigue pour t’envoyer en mission d’observation de l’autre côté de la frontière. En général, après ce mois de stage, superman ou pas, je dors deux jours d’affilés, c’est dire.

Cette fois ils m’ont largué dans les Montagnes de Glace. Le Muztagh Ata, j’ai de la chance. C’est le plus facile à passer de ce côté-ci du monde, à condition de prendre par la face ouest, et je suis bien entendu de l’autre côté. La neige vibre comme l’acier sous le soleil, des rochers noires à perte de vue, je me nourris de lichens et de racines et pousse jusqu’au bois vague qui descend éparpillée vers le sud. Deux jours, deux nuits, sans m’arrêter. Je sue comme un porc, les mains passées à la terre en guise d’antidérapant, je commence à être chaud au bout du troisième jour. Un aigle au loin qui plane, des boucles et des huit dessinés sans ombre, sans bruit, une vapeur bleutée qui s’ébruite sur les à pics glacés, des craquements d’avalanches sans conséquences, l’odeur cuivré du sanglier enfoncée sous celle des pins noirs. Prodige égaré aux confins chinois, je ne mangerais pas de viande, je ne veux pas tuer, pas de sang, de cris, passer comme une caresse jusqu’aux falaises. Je n’ai jamais tenté le coup par là-bas, on dit que c’est impossible.

 

La nuit tombe quand je rentre, à la fin de la semaine. Le baraquement est éclairé de l’intérieur, on le voit de loin, paumé sur la joue d’une pente accidentée, une étoile à terre, jaune. Je demande qui ça peut-être. C’est rare qu’il en vienne en cours de programme. Toujours un groupe des opérations spéciales, loups-garous de passage. Récemment il y a eu des émeutes dans le nord de la région.

Ils sont trois. En civil, deux costauds avec des têtes de paysan, les oreilles décollées, la peau ravinée par le ciel, la pluie, le vent, et un officier. Un métis, c’est rare dans l’armée. Trente-cinq ans, cheveux ras, calvitie, les yeux ronds, pull militaire anglais, pantalon de travail bleu nuit qui entre dans le mess comme si le monde était sa propriété personnelle.

–       Ni hao, je fais en entrant.

Les deux me dévisagent quelques instants avant de me répondre, l’officier traverse la pièce sans rien dire et me tend un papier. Un ordre de départ. On va en Inde…

–       Va dormir, m’ordonne-t-il, on décolle dans trois heures.

Fais chier. Il m’emmerde ce connard !

–       Quand je serais fatigué, je réponds.

La dernière fois que j’ai dormi c’était il y a une semaine…

J’ouvre le frigo, attrape un sachet de nouilles et une boîte de porc séché. Les deux gros me regardent, avec cette fixité têtue, sans vergogne, qu’on parfois les paysans, ça doit être du mimétisme. Ils ont tous ce regard, n’importe où dans le monde. Ces yeux de vache, ou de poule. Je sais pas. Je fais pas attention à eux et je sors deux flacons de mes fonds de poches. Pilule verte, pilule jaune et bleue, pilule rose, une fois par jour. Normalement je dois respecter des horaires, avant ou après les repas, mais je m’en branle un peu. Un des paysans se claque la cuisse.

–       J’en étais sûr ! Qu’il fait. Tu me dois 50, Han !

Han secoue la tête, il regarde l’officier qui m’observe à son tour.  J’en étais sûr de quoi ?

–       Fais pas attention, me fait l’officier.

Et soudain je comprends. Comment ils sont au courant ? Je suis le secret le mieux gardé de l’Empire.

–       C’était toi au Coq Blanc hein ? Ricane celui qui a gagné le pari.

Je ne réponds pas, et vais dans ma chambre. Le Coq Blanc…

–       C’était un peu sale non !? Qu’il crie depuis l’autre pièce.

Vas te faire foutre. Et puis je l’entends qu’il se marre avec son copain, m’appelle Tigre Noir.

Tigre Noir… le géant furieux d’Au Bord de l’Eau. Je me souviens quand j’étais petit j’adorais ce passage où il allait venger son copain cocu. Cuit pété qui traverse la montagne, tue deux tigres à coup de poing, sur le chemin, puis la femme du cocu et ses quinze servantes. Avant de foutre le camp avec des barriques de vin et de manger dans les réserves. Je me jette sur mon lit et j’essaye d’oublier les images qui me passent sous le front. Putain de Coq… c’est vrai que j’ai déconné là-bas…

 

Le camion arrive au milieu de la nuit, on est en train de charger quand une jeep et deux officiers se pointent et vont voir l’autre. Changement de programme, on ne traverse plus la frontière, on a besoin de nous d’urgence dans le nord. Il se passe quoi ? Ça s’est remis à barder, les ouïgours, des émeutes à ce que je comprends. On nous dira le reste sur place. Les deux gros frétillent, ça va cogner. Putain…

 

Karamay c’est le rêve impérial transmuté dans le béton monumental et les boulevards staliniens. Les Hans Rouges de Deng Xiao Ping en rut, la Chine de la Nouvelle Economie qui avance à pas balourds, en gros on dirait le sourire d’un VRP dressé sur la toundra. Mais le sourire a un peu perdu ses dents. J’ai déjà compté huit cadavres, rien que des ouïgours, et on n’est même pas arrivé dans le centre. Il y a des voitures incendiées, des vitrines cassées, même les arbres ont été cramés. Et des camions de flics et de militaires un peu partout, régiment d’infanterie. Ça s’est frité sévère cette fois. Mais pour savoir ce qui s’est exactement passé, pas la peine de compter sur les officiers qui nous reçoivent. Ils sont hystériques, flippés, ils peuvent. On n’a pas exactement le gouvernement le plus tolérant du monde pour ce qui s’agit des ratages et des dérapages, et visiblement là il y a eu les deux. L’information passe vite d’un bout à l’autre du pays aujourd’hui, ce n’est plus le temps du vieil empire. Finalement c’est un flic blessé qui nous explique. Une manif pacifique qui a mal tourné. La faute à qui, à ces chiens d’ouïgours évidemment, ils n’avaient pas le droit de manifester, ordre du maire ! Je vois d’ici le tableau. Les flics qui foncent tête baissée, sans réfléchir, et matraque au vent, comme au Tibet. Ils craignent moins une opposition que ceux qui nous commandent, ils font du zèle, cognent d’abord, réfléchissent pas. C’est bien dommage. Parce qu’ici comme ils ont pu le voir c’est pas le Tibet. Faut pas les faires chier les turcs.

La vérité c’est qu’ils leur foutent la trouille, la panique verte et pas seulement à cause de Pékin. Nous autres chinois on est un peu particulier sur le terme de l’identité physique et nationale. Il y a nous, les Hans, et les autres, les Longs Nez, les mongols, les tibétains, les cha, les blancs, le monde pas comme nous et donc effrayant, sûrement hostile. Et les ouïgours ils ont des têtes de presque blancs, des yeux verts, bleus, c’est des turcs quoi. Et ils parlent fort, ils pleurent forts, ils sont très démonstratifs, leurs fêtes, leurs jeux ressemblent à des batailles, ils portent des barbes ! Des couteaux, des sabres, ici, en Chine où il est interdit de posséder une arme et où avoir une barbe est une sorte d’exploit maléfique…  Mars, Saturne, cette nuit c’était l’invasion des extraterrestres pour la vieille Chine.

 

La Maison du Peuple est située dans le centre, à vrai dire elle est l’axe d’où partent toutes les grandes avenues, au-delà de laquelle commence la nouvelle Karamay, avec ses grands magasins, ses restaurants neufs et ses dancings sinistres, pour l’heure fermés, cabossés, cramés, et encore des corps, des chinois des turcs… tués par balles. Le bâtiment en lui-même est formé d’une arche et d’un parallélépipède  colossal de béton cru, dressé au milieu d’un décor anonyme d’arbres fraichement plantés, le triomphe socialiste comme une érection de parvenu. Les turcs contrôlent les accès nord, les militaires la zone est et sud qui essayent, parait-il, de contenir les colonnes de chinois en colère qui se dirigent vers le quartier ouïgour. Un officiel est coincé là-bas, voilà pourquoi ils nous ont appelés d’urgence. C’est dire le degré de flippe… une promenade de santé pour nous autres… putain quelle merde, je te jure.

On passe sans mal. A vrai dire c’est plus les barrages de soldats qui nous emmerdent en chemin. Mais on a toutes les autorisations qu’il faut. Les deux paysans ont pris des armes, des AK, quelques grenades, comme si on allait à la guerre, et des sabres aussi, pris à des ouïgours par la police. Comme au Coq hein, me fait l’un des deux avec un clin d’œil, en me montrant sa lame. Je fais mine de pas avoir entendu, je veux plus repenser à ça. L’officiel est barricadé dans son bureau, au quatrième étage de l’arche, et armé lui aussi. Un gros fusil des années 40 qu’il garde parait-il dans son placard depuis les dernières émeutes. Il regarde notre officier de travers, un métis, ça lui plaît pas. Les paysans avec leurs pétoires et leurs airs de bandit lui plaisent pas non plus. Il veut plus lâcher son tromblon, il tient absolument à repartir avec le contenu du coffre au 10ème, des papiers importants à ce qu’il parait. Bon, c’est pas comme si non plus on était en pleine fenouille, plus de peur que de mal jusqu’ici.

–       Ils ont retiré l’alarme !? Qu’il rouspète en arrivant. Pourquoi ils ont fait ça !? Qui leur a donné l’autorisation !?

L’alarme, l’électricité, les caméras, tout est tombé en rideau on dirait ici.

–       Quand est-ce qu’ils ont évacué ? Je demande.

–       Hier.

–       Pourquoi vous êtes resté ?

–       Je ne suis pas resté ! Ces imbéciles avaient oublié le coffre, je suis revenu !

–       Ah…

Il s’enfonce dans le bureau du fond, le coffre est posé par terre, un gros machin des années 70, gris souris qui doit bien peser ses 100 kilos. Il compose le numéro, sort les papiers dans une sacoche en cuir fermée par un sceau gouvernemental. Il sort son téléphone portable.

–       Il faut que je prévienne mes supérieurs, explique-t-il.

Mais il n’y a pas de réseau, l’officier lui dit qu’il faut qu’on y aille, on n’a pas toute la nuit non plus. On est monté avec une Brillance que nous a prêtée la préfecture, BMW china. Gros moteur, berline, bonne routière, confortable. C’est l’officier qui conduit, moi à côté. Il roule vite, vers le nord, pourquoi il prend cette direction ? Je lui demande. Il me regarde, il a l’air hagard pendant un instant, puis ralentit.

–       Je me suis trompé ?

–       Ouais patron, fallait prendre à droite en sortant, fait un des paysans.

Il freine, se retourne et les abats les uns après les autres. Je suis sourd. Il y a du sang plein l’habitacle, de la cervelle sur la plage arrière. J’en crois pas mes yeux. Il me regarde, le canon encore fumant, puis le fait disparaître et ouvre la portière. Il me fait signe de sortir, fait le tour et va chercher la sacoche. Je commence à comprendre pourquoi ils nous ont envoyés maintenant. Il ouvre le réservoir, dégoupille une grenade, la glisse à demi dedans, et rabat le clapet, me fait signe de le suivre. On traverse le boulevard désert, au loin j’aperçois une fumée d’incendie, un spectre grisâtre qui se détache dans le ciel nocturne, une odeur de caoutchouc. Il ramasse une grosse pierre et la balance sans mal vers la voiture. Le caillou suit une courbe parfaite, je l’entends qui tape contre la carrosserie, le clapet qui se rabat sur la grenade. On s’éloigne en courant, le réservoir éclate avec un bruit sec et massif. Joli lancé.

 

Ils nous ont récupérés par hélicoptère trois blocs plus loin vers l’ouest, déposés un peu à l’extérieur de la ville, à l’écart près d’une route. Je n’ai pas vu à qui il a remis la sacoche. Un type dans une autre Brillance, noire, avec des soldats en treillis tigre autour. Tigre bleu, et casque noir. Les Rigoles-Pas des antiterroristes. La Brillance repart, on monte dans le camion qui attend de l’autre côté de la route. Il sort un pilulier de sa poche, et là je comprends.

Nos regards se croisent, il avale ses cachets, les mêmes que les miens évidemment, mais lui il doit faire attention. Comment il m’a dit qu’il s’appelait ? Il ne m’a rien dit justement, je ne sais même pas son grade. Est-ce qu’il en a seulement un ? C’est lui qui commande, c’est tout. Ils nous ramènent comme on est venu, en camion, pendant le voyage j’essaye de lui poser des questions. Est-ce qu’il connait les autres, est-ce qu’il va au Japon comme moi ? Sa santé à lui c’est comment ? Il élude, me dit de m’occuper plus tôt de prendre mes médocs. Il n’a pas de bouton en tout cas, et une meilleure mine que moi. Vu son âge, il a dû rentrer dans le programme un peu après moi. Je lui tends la main.

–       John, mes amis m’appellent John.

Il refuse de la prendre.

–       Je veux pas savoir ton nom.

–       Ecoute, on est encore là-haut pendant quatre semaines. T’es pas curieux toi ? Ça t’intéresse pas de savoir si j’ai des bourdonnements d’oreille comme toi ?

Il a l’air surpris, et un peu effrayé en même temps.

–       Laisse-moi, ces informations sont confidentielles.

–       De quoi les bourdonnements d’oreille ?

Il ne répond pas, le chinois verrouillé. J’insiste pas.

 

Je ne sais pas pourquoi il finit par me poser des questions. Ça lui prend un soir, après un footing. Enfin une question. Qu’est-ce qui s’est passé au Japon. Ce satané foutu Coq. C’est mon tour d’éluder.

–       Rien.

–       Tu sais ce qu’ils disent de toi ?

–       Que je suis devenu fou, je sais.

–       Tu vas faire quoi ?

–       Faire ? Faire quoi ?

Il me regarde pensif. Mais je sais très bien ce qu’il essaye de me dire. Ils n’ont pas besoin d’un fou dans leur rang. Qu’est-ce que je vais faire ? Je les laisser venir. Qu’ils me tuent après tout, c’est leur merde. Leur Téquila…

–       Je les emmerde. Regarde-nous, on est malade toi comme moi, on perd nos cheveux, on rêve plus, t’as tout le temps la migraine hein !?

–       Oui.

Il ajoute.

–       Je m’appelle Chan.

–       Moi c’est Jian en vérité, John c’est à Hong Kong…

–       Jian et Chan, ça sonne presque pareil, il remarque.

–       Oui…

C’est la seule conversation qu’on a, le lendemain il a disparu. Je demande aux officiers s’ils savent où on l’a envoyé, mais même s’ils savaient…

 

Comme je vous l’ai déjà dit, je suis un petit mec de Hong Kong. On n’est pas comme tous les chinois nous autres les hongkongais. Le rapport qu’on a avec notre ville est spécial. On la hait et on l’adore en même temps, on est sa pute et c’est notre maison. Notre bout de pays rien qu’à nous qui n’a jamais été ni Shanghai, ni Macao, ni l’Empire. Et pourtant si les chinois sont pas portés sur la nostalgie, croyez-moi pour les hongkongais c’est pire. Hong Kong est tellement unique que je connaissais un blanc qui en était tombé amoureux avant même d’y aller. Il y a une ambiance, je sais pas, un parfum… enfin bref, je n’ai plus le droit d’y aller. Question de sécurité, je n’ai pas parlé à mes parents depuis douze ans. D’ailleurs ils me croient mort. Officiellement décédé pendant une séance d’entrainement. Qu’ils aillent tous se faire enculer. Hong Kong c’est chez moi, chez nous, ils vont pas me priver de ça en plus. Alors j’y vais quand je peux. Je visite mes parents de loin, sans rien leur dire. Ma mère a vieilli, mon père est à la retraite et la vie a l’air douce. Il joue toujours au mahjong avec ses potes de la poissonnerie dans le vieux quartier. Enfin… à Hong Kong tu vois, vieux, c’est ce qui a plus de cinq ans. Cette ville s’arrête jamais de se grimper dessus, se déconstruire et de se reconstruire, pousser vers le haut, sur les bords, les gens de se grimper sur la tête. Sept millions d’habitants pour mille kilomètres carrés de terrain… marcher à Hong Kong est un combat urbain.

N’empêche, moi je dois connaitre une des plus vieilles institutions de cette ville qu’est jamais vieille : Mama Tan qui tient toute seule un restaurant à Aberdeen. Pas le machin à touriste hein. D’ailleurs les touristes sont pas bienvenus. Les longs nez encore moins. Dans le temps Mama Tan était une maquerelle de Nathan Road, chaque fois qu’un gars cherchait un endroit pour dormir pour la nuit. Qu’un taulard fraichement sorti avait faim, que quelqu’un avait besoin d’un petit coup de main, Mama Tan était là, l’air de rien. Sans jamais quitter son bateau, ses fourneaux. 78 ans au compteur, levée à cinq heures, tous les jours depuis trente ans. Qui avait toujours les meilleurs crabes Da Zha du port, rien que des femelles de neuf lunes comme dit le poète, rien que du premier choix, tu m’en diras tant, un délice ! Alors j’étais moyen jouasse quand mon pager s’est mis à biper. Dans deux heures, Parc de la Citadelle. Bien sûr je me suis toujours douté qu’ils savaient que je venais dès que je pouvais à Hong Kong. Après tout ils pouvaient me tracer dans le monde entier. Mais c’était la première fois qu’ils me le faisaient savoir ouvertement. Pendant quelques instants je me suis même pris à espérer que ça soit une façon de me dire que j’étais arrivé au terminus, qu’ils en avaient assez de mes délires.

 

Hong Kong change. Je crois que ça date de l’époque où ils se sont enfin décidés à se débarrasser de la Citadelle. Un symbole, l’illustration même de cette ville. La Citadelle c’était Hong Kong et Hong Kong c’était la Citadelle. Au départ il s’agissait d’une véritable forteresse impériale, construite pour surveiller l’activité des pirates. Après la prise de la ville par les Anglais, elle était restée chinoise par traité, constituant une enclave unique, et avait abrité jusqu’à 700 personnes. Et puis les japonais l’avait en partie détruite pour aider à la construction de Kai Tak, l’autre monument du passé de Hong Kong, l’aéroport le plus dangereux du monde. Après la Révolution, plus personne n’en voulait. Ni les chinois, ni les anglais, la Citadelle est tombée aux mains des squatteurs et surtout des triades. Et surtout, les gens ont continué à venir, et à construire, au sein même de la Citadelle. Sans permis, sans architecte, en respectant deux règles uniques, pas d’immeubles de plus de 14 étages, électricité fournie. C’est devenu un machin comme un labyrinthe insalubre, une ville dans la ville, resserrée comme un poing sur les hauteurs de Kawoloon. Il y avait de tout là-dedans, des bordels, des fumeries, des temples, des bouis-bouis où on pouvait manger du chien  des usines, et le paradis des dentistes louches, avec des rues éclairées en fluo parce que la lumière du jour n’entrait plus. Hong Kong crue, sans le verni occidental, sans l’ambition à la chinoise, grouillant, hallucinant. Aujourd’hui c’était un parc propret, avec une belle sculpture sur une plaque qui représentait l’ancienne Citadelle. On aurait dit une maquette faite de boîtes en carton superposées les unes sur les autres, avec tout juste un trou au milieu et des fenêtres partout. C’est peut-être moi, peut-être à cause de ce changement dans ma vie, mais j’ai l’impression que depuis les années 90 il n’y pas que ma ville qui ait changé. New York, Paris, Londres… Les as du marketing ont pris le pouvoir, les villes essayent de ressembler à de grands magasins parfaits, pleins de gens parfaits. Alors au moins quand je suis là, à Aberdeen, à déguster ma soupe de crabe entouré de tatoués braillards, j’ai l’impression d’être revenu au temps de la Citadelle, des vraies villes et des vraies hommes dans leur version d’origine. Dans deux heures à l’ancienne Citadelle…

 

Il n’y a personne dans le parc, à l’exception d’une vieille dame occupée, toute seule, à faire des mouvements de qi cong et un type d’une quarantaine d’années, avec des lunettes, qui me regarde. Mon pager n’a rien dit de plus, et le mec continue de me regarder. C’est pas la procédure, qu’est-ce qui se passe ? Le type se lève et va vers moi.

–       Vous êtes John ? Il me demande.

J’ai l’habitude de sentir les gens, de les trier dans ma tête, dangereux, pas dangereux. Et lui fait clairement partie de la catégorie inoffensif.

–       Pardon.

–       Elle veut vous voir… il me dit en regardant derrière moi.

Elle ?

Je me retourne, c’est vrai qu’il n’y avait pas des masses de « elle » dans ma vie, et qu’une seule qui pouvait vouloir me voir, mais jamais j’aurais pensé là trouver ici. Et encore moins avec une arme pointée sur moi.

–       Docteur ?

–       Désolée, elle me fait avant de vider le chargeur.

Je suis arrivé en enfer avec un goût de plomb dans la bouche, comme si j’avais avalé les balles. Je suis revenu à moi avec un truc dans bouche, c’était une balle. Je me suis dit que c’était bien une façon de me punir pour tout le mal que j’avais commis, manger du plomb tous les jours, le diable avait le sens de la mise en scène. Puis j’ai ouvert les yeux et j’ai découvert que je n‘étais pas en enfer. C’était pire, j’étais vivant.

La balle est déchiquetée, ouverte comme une fleur, le bourgeon de la mort a fait son boulot, alors qu’est-ce qu’elle fout dans ma bouche ? Je n’aime pas l’adjectif que j’entends ensuite.

–       Incroyable !

Je tourne la tête, c’est le mec à lunettes.

–       Vous êtes qui vous à la fin ?

–       Incroyable !

Il se contente de me répondre, et c’est là où je commencé à comprendre, et à ne pas y croire non plus.

–       Il est réveillé ? Elle a fait de loin.

Il hoche la tête sans me quitter des eux et elle apparait.

Elle n’a pas ses lunettes, l’air fatiguée, elle me jeté un regard soucieux avant d’esquisser un sourire.

–       Vous allez comment ?

–       Euh…

Les gens ont de ces questions. Ils vous vident un chargeur dans le buffet et après ils vous demandent de vos nouvelles.

–       Pourquoi vous avez fait ça ?

–       Pour savoir.

–       Pour savoir quoi ?

–       Bon, je vous laisse, a fait le mec à lunettes et je vois pas d’objection.

Elle attend qu’il soit parti pour m’expliquer.

–       Ils sont tous morts.

–       Qui ça ils ?

–       Les gens avec qui je travaillais, mes collègues, ils sont tous morts.

–       Morts ? Comment ? Comment ça ?

–       Le docteur Igi, il avait une arme, personne ne sait ce qui lui a pris.

–       Et vous ?

–       J’étais chez moi, j’étais malade.

–       Et Igi ?

–       Il s’est suicidé d’après eux.

–       Les flics ?

–       Non la Sécurité d’Etat, le laboratoire est japonais, mais construit sur territoire chinois.

–       Il y a des territoires chinois au Japon maintenant ?

–       Il y a une annexe de l’ambassade juste derrière le laboratoire, ils ont le terrain….

–       Oh… malin… Et vous y croyez à cette histoire ?

–       Pas du tout. Ils m’ont montré le film.

–       Ils vous ont montré le film ? La Sécurité d’Etat ?

–       Oui, la presse… Ça c’est passé au Japon quand même…

–       Oui, bien sûr…

–       Ils ont eu peur de la presse.

–       Ils leur ont montré le film ?

–       Non, seulement à moi et au directeur de la compagnie, pour qu’on témoigne.

–       Pourquoi je n’en ai pas entendu parler ?

–       Je ne sais pas.

Oui, c’est une bonne question je suppose au siècle des surinformés et de la médiatisation. Mais il se trouve que j’en ai complètement rien à foutre du monde. Je verrais bien quand j’y serais.

–       Et comment vous m’avez trouvé ?

–       C’était dans votre dossier.

–       Dans mon dossier ?

–       Oui.

–       Il y avait marqué que j’allais à Hong Kong de temps à autre ?

–       Oui. Souvent même, mais que vous n’alliez pas voir vos parents.

–       Oui, ils me croient mort.

–       Et alors ?

Ça aussi c’était une putain de bonne question. Oui, et alors ?

–       Alors je les préfère vivants que morts.

Peut-être qu’elle c’était crue intelligente pendant deux secondes, je sais pas, cette fille a une drôle de façon d’aborder les problèmes.

–       Oui, bien sûr… c’est à cause de vous…

–       De quoi ?

–       Qu’ils sont morts.

–       De moi ?

Elle regarde le morceau de métal que je tiens toujours dans la main, et dit la même chose que son collègue. Qui c’est au fait ? Un ex, comme le docteur Igi était son amant. Autant pour moi pour la célibataire avec la maman. Il doit y avoir des amateurs de vieilles filles au Japon comme il y en avait des écolières. Elle a vu le film et elle est formelle, il n’était pas dans son état normal, elle connait son regard. Même son boss avait convenu qu’il n’avait pas l’air normal, mais il avait quand même accepté de témoigner de peur de perdre un contrat. J’ai l’impression d’être dans un mauvais film d’espionnage.

Le problème c’est que ce n‘est pas qu’une impression.

Que la raison, comme ils disent, est incroyable. Et c’est moi.

 

Oui, ils ont raison, même moi je n’arrive pas à y croire. Je ne comprends pas toutes les explications du docteur, d’autant pas qu’elle n’arrive pas elle-même à comprendre comment ça s’est produit, et m’a transformé, de facto, et potentiellement, en rat de labo. Mais ce que j’apprends ne me plaît pas.

–       Je suis désolée.

Je la regarde, elle a l’air sincère, je trouve ça curieux qu’elle le soit. Vous annoncez à un type qu’il ne peut pas mourir, vous êtes désolé pour lui ? Elle, elle l’était. Comment elle savait ? Ça devait être aussi dans mon dossier. Enfin… pas mourir… dans la somme des connaissances actuelles, Et si on décide pas de me hacher menu je suppose. Mon corps se régénère en quelques heures, et quelques soient les blessures apparemment, le processus de vieillissement a l’air bloqué, et donc visiblement, comme ce putain de superman, je recrache les balles. L’immortalité dans mon corps. Tu m’étonnes qui vont dézinguer tout le monde pour m’avoir. Et elle ? Comment elle a fait ? Elle a des amis yakuza… de mieux en mieux. Des amis yakuza qui l’ont aidée à sortir du pays au nez à la barbe de mon gouvernement. Et l’aideront à disparaitre ensuite. Elle me demande ce que je vais faire. Moi qui avait fantasmé sur une course poursuite à deux me voilà seul, face à ce truc, face à tous ceux qu’ils vont m’envoyer dans l’intervalle. Réjouissante perspective, surtout quand on se dit que le danger durera aussi longtemps que moi-même. Que je suis le problème, et le problème n’a pas de solution. Immortel ? Kesako ? On verra bien si mon corps résiste à une chute de 500 mètres. Je connais des endroits très intéressant pour ça. Mais en attendant pas question de finir en rat de laboratoire.

Ce que je vais faire… évidemment qu’ils  ne m’ont pas laissé le temps de me poser la question. Ils m’ont pucé comme un foutu chat domestique. Ils ont seulement attendu qu’on identifie le docteur, et puis ils ont foncé.

La porte de l’appartement éclate, on entend des ordres en chinois, « rendez-vous ! », elle essaye de sortir de la pièce, je n’ai pas le temps de la retenir, ils l’aplatissent au sol. Ils ont envoyé la police de Hong Kong, unité antiterroriste, casquée, bottée, cagoulée, féroce comme un nid de frelons. Je n’oppose aucune résistance, je ne veux pas qu’elle et son ami se fassent tuer à cause de moi. Ils nous mettent des sacs sur la tête, nous menottent et nous sortent au pas de course. Ils n’ont pas dû recevoir d’ordres particuliers à mon sujet parce qu’ils nous fourrent tous les trois dans le même fourgon. L’ami du docteur a opposé une vague résistance, il git à nos pieds, inconscient, je l’entends qui respire avec difficulté.

–       Et les autres ? Je demande soudain.

–       Les autres ?… vous n’êtes plus que trois.

–       Comment ça ?

–       Ils sont morts.

Je mets quelques secondes à avaler la nouvelle.

–       Et Chan ?

–       Je ne connais pas de Chan.

–       La ferme ! Aboie le flic avec nous.

Il m’aurait menti ? Non, ou alors c’était un rudement bon menteur. .

–       Comment ?

–       Comment quoi ?

–       Comment ils sont morts ?

–       La plupart se sont suicidés.

–       J’ai dit la ferme ! Insiste le flic.

Je lui dis d’aller se faire foutre. Je pense aux autres. Alors on était tous pareils, même sur ce sujet. L’envie de crever à tout prix. Voilà pourquoi elle était désolée tout à l’heure… Le flic se lève d’un coup, je ne le vois pas mais je l’entends, et j’entends le bruit du tissu que fait sa matraque quand elle sort de sa gaine. Mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?  Super pouvoir ou pas, si j’ai appris une chose avec le temps c’est que la  douleur n’est qu’une information. Alors il peut taper comme il veut, comme un sourd même, comme il fait, à la limite il va  m’annoncer une bonne nouvelle : je  peux crever. Mais non, il est trop con, trop dans son rôle de petit flic tout pouvoir. Il est comme tous ces rongeurs qui croient être arrivés en haut de l’échelle alimentaire, et qui n’en sont même pas au premier barreau. Il n’écoute pas le monde. Il n’entend pas son collègue râler après l’ordinateur de bord qui tombe en panne,  la  radio, même le portable.  Il  tape. Et quand la camionnette freine brusquement, l’abruti s’envole dans le fond. Je pète les chaînes de mes menottes, libère les deux autres, je sais exactement ce qui se passe, et la suite. Ça va saigner. Le copain  du docteur me regarde  comme si j’étais un monstre, il a raison, c’est ce que je suis, et le cirque vient récupérer son attraction. Je les attrape en même temps et les plaque au sol.  L’instant suivant des rafales traversent le car de part en part. Les balles font comme un bruit de vent en me traversant la tête.