Planck ! 35

Comme on l’a vu jusqu’à présent Honoré Montcorget n’avait jamais été qu’un explorateur contraint. Mais l’amour donne des ailes n’est-ce pas. Une sensation bien étrange d’ailleurs pour qui n’avait jamais connu, même jusqu’ici, qu’une vie à peu près bornée par son propre mépris du bazar universel. Voilà qu’il se sentait libre. Et la liberté donne le vertige pour qui ne l’a jamais connu. Honoré Montcorget commença donc par errer sans but dans le quartier des ambassades et des ministères avant d’être naturellement attiré vers un parc en accord avec ses aspirations romantiques. Etait-ce la courbe des arbres, la magnificence et la couleur de leurs fruits, était-ce le parfum citronné et vert qui accompagnait sa promenade à travers ce parc, ou le chant des oiseaux et des fontaines à l’eau cristalline, qui lui donna sa première et véritable impulsion d’homme libre ? Peut-être. Ou bien était-ce le sourire que lui fit le machin sur son chemin et qu’il trouva étrangement beau ? Ou encore la vue du long cou gracieux d’un authentique diplodocus broutant paisiblement au milieu d’un lac ? Sans doute tout ça en même temps. En sortant du parc Honoré Montcorget, bientôt la soixantaine avait compris qu’il se fichait de retrouver Bondy si c’était sans sa Lubna. Se fichait de la lucarne et de son travail de comptable si c’était sans sa femme ! Se fichait de tout et de tous, comme il l’avait toujours fait, moins une : Elle, son manque, sa douleur. L’usage du possessif à l’endroit de Lubna, il ne se l’expliquait pas, ça le stupéfiait même. Pas en soi justement mais parce que plus il y pensait, plus ça lui semblait évident. Même s’il n’avait jamais réellement consommé. Et cette évidence, il ne se l’expliquait pas, elle l’estomaquait, tout comme le souvenir précis de la jeune femme. Une seule chose était certaine, Lubna avait la réponse à ses interrogations.

Armé de cette seule certitude Honoré Montcorget ne tomba pas plus en pamoison qu’il ne l’était déjà, parfaitement conscient de la souffrance qu’il allait endurer à l’avenir. Plus que de l’expérience c’était de l’instinct. Et comme tel il ne se lança pas complètement au hasard dans sa nouvelle quête, mais bien en réfléchissant comme il l’avait toujours fait, en comptable : un plus un égale deux, et merde au reste !

a)       Lubna est une actrice de film X et les films X c’est normal dans l’univers visiblement.

+

b)       Les acteurs et les actrices ça va à des Festivals, genre Festival de Conne.

+

c)       Ici on était dans la capital politique et artistique de l’univers… Paris ? –Paris ?… Montcorget non plus n’en revenait toujours pas, mais il s’était abstenu de tout commentaire, ça valait mieux pour tout le monde.

=

d)       Se renseigner sur l’endroit où pourrait avoir lieu ce genre de manifestation, s’y rendre, attendre après elle, et…

 

Et ensuite ? Il n’en savait rien donc, elle seule avait la réponse à sa quête, car elle était sa quête. Toute autre considération sortie de cette simple addition était superflue. Auprès de qui se renseigner ? Qu’importe, au premier truc venu.

–          Eh toi y’a un festival du cinéma dans cette ville ?

Quelques passants le regardèrent indécis, fallait-il appeler la police, un homme qui parlait à une caméra de surveillance était-ce dangereux ?

–          Saloperie ! maugréa Montcorget en reprenant son chemin, réitérant sa question, vingt mètres plus loin auprès d’une borne d’alarme. Puis, comme il vit un bouton, instinctivement, il appuya dessus, faisant apparaître de tous les coins une horde de P.I.G, ici en version mécha de 2 m et 5 tonnes, convertible en canapé ou en voiture – Simone !- parfaitement en conformité avec les nécessités et la logistique en place.

–          Euh… fit Montcorget avant de détaler comme un dératé.

Une chance pour lui, diplomatie, sécurité et technologie oblige, dans cette partie de la ville, les engins à mitrailleuse turbo nucléaire étaient programmés pour scanner avant de tirer. L’élite de la protection rapprochée se contenta simplement de lancer un mouchard à ses trousses. Le mouchard le suivit tout du long de sa course vers le bonheur, signalant sa position et chacune de ses infractions, aussi menues fussent-elles, aux autorités compétentes des quartiers qu’il traversa. Essoufflé, il s’arrêta devant ce qui avait les apparences d’un magasin pour dame –quelque chose de féminin dans d’étranges combinaisons à sept bras – avant de repartir d’un pas prudent mais méfiant pour tout ce qui ne bougeait pas et avait l’air de machine. Il évita donc soigneusement trois bornes automatiques qui étaient précisément programmées pour lui indiquer le chemin avant d’agresser verbalement une étoile de mer de sept mètres, mais translucide. Elle ne comprenait pas l’humain et leur seule vue la répugnait. Elle le repoussa violemment sur ce qui tenait lieu de chaussée, le comptable rebondit contre le capot d’une turbo-camionnette et s’écrasa à demi-inconscient sur l’asphalte jaune banane.

–          Tu v te fling t ou koi ? Ça v ou koi ?

Honoré ouvrit les yeux et considéra le visage penché sur lui. Elle était jolie, vingt ans tout au plus, et humaine. Une jeune asiatique avec une casquette jaune barrée d’une inscription en alphabet thaïe vert, un énorme casque audio autour du cou en plus d’une large écharpe en coton mauve, et vêtue d’une doudoune blindée gris métal. Elle ressemblait à un manga elle parlait en argot texto.

–          Euh…

Elle lui tendit la main pour l’aider à se relever, elle portait des mitaines en Kevlar et Nylon noires et bleues, il remarqua les bottes à bouts ferrés, semelles compensées de huit centimètres qui devaient peser des tonnes. Oui, vraiment un manga, même s’il n’avait en réalité aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler un dessin animé japonais, il lui suffisait de regarder une fille comme ça pour penser que c’était ça les mangas.

–          C’est cette étoile de mer euh…

L’étoile en question avait disparu dans un magasin, scandalisée.

–          O ta kozé a cet bourj ? We t tr tr ouf oit.

La gosse se marra.

–          Tu kapt keud hein …. ? Allez v, suis-moi.

Ça il l’avait capté, il la suivit sans ronchonner après s’être assuré qu’il n’avait rien de cassé. Ils montèrent à bord de la turbo-camionnette, elle lui tendit une poignée de main énergique et se présenta :

–          Kobé.

–          Euh… enchanté.

–          Non c’est mon nom.

–          Ah oui j’avais compris… euh Honoré…

–          T’es honoré ? Pourquoi tu dis ça ? Parce que j’ai l’air d’une japonaise ?

–          Euh mais non, mais non…

–          Je suis pas japonaise !

–          Non, non j’ai pas dit ça !

Pourquoi elle s’énervait comme ça ?

–          Honoré c’est mon nom, comme vous c’est Kobé, Honoré Montcorget.

–          Honorémontcorget ou Honoré Montcorget ?

–          C’est quoi la différence ?

–          T’es biologique ou artificiel ?

–          Euh… entièrement naturel, pur terrien.

Elle hocha la tête, comme une approbation.

–          Tu sais que les humains on vaut plus rien aujourd’hui ? Les cours se sont effondrés il paraît.

–          Ah oui ?

Il s’en fichait complètement.

–          Tant mieux remarque, j’en avais marre qu’on essaye de m’acheter ou de m’enlever pour ma viande.

–          Les Orcnos ?

–          S’il n’y avait qu’eux…. Tu savais que sur terre les Grecs qui ont rencontré ces bestiaux on fait une faute de prononciation, les Kronos ils les appelaient. Ça explique bien des choses hein… le Temps ! Tu parles ! Ils nous bouffent oui. On a jamais pensé à ça hein, si tous les virus, toutes les folies n’appartenaient pas à la même bande… à qui profite vraiment le Crime.

C’était une façon de voir mais ça ne l’intéressait pas plus que ça, il demanda distraitement :

–          Vous n’êtes pas terrienne ?

–          Non Ozonienne de Marovie du sud…. Enfin quand ça existait encore.

–          Ah.

Montcorget se sentit idiot. Sentiment rarissime chez lui, ou peut-être était-ce qu’il changeait un peu.

–          Tu peux me dire tu si tu veux.

–          Hein quoi ?

Il pensait à Lubna.

–          A quoi tu penses ?

–          Euh… à rien, à rien… Dites, y’a un festival de cinéma dans cette ville ?

–          Cinéma ? J’appellerais pas ça comme ça moi, mais bon, oui pourquoi ? C’est à ça que tu penses ?

–          Oui.

–          Bon on descend là, fit-elle sèchement en immobilisant la camionnette.

Il sursauta.

–          Mais qu’est-ce que j’ai dit ?

–          Beuh flippe pas ! suis-moi c’est tout, j’ai fini ma journée, je rentre chez wam !

Montcorget regarda le décor autour d’eux, stupéfiant comment d’un quartier à l’autre cette ville pouvait changer, comme à NewRose, encore des histoires de domotique ? Non, la ville avait juste l’air en travaux perpétuels.

–          Chez qui ?

–          Oh la, la les ieuv.

Montcorget lui accorda un regard un brin vexé, sentant bien, même s’il n’avait rien compris que ce n’était pas un compliment.

–          Pour une onusienne vous parlez drôlement comme une terrienne.

Et dans sa bouche ça ne sonnait pas comme un compliment non plus.

–          Pas onusienne, ozonienne, de la planète Ozone. Jamais entendu parler ?

–          Non.

–          Bah merde alors, le plus grand génocide de l’histoire humaine dans l’univers et rien… pas la moindre idée ?

Il fit signe que non et la suivit dehors.

–          Merde t’étais où ces dernières semaines, dans une autre dimension ? s’exclama t-elle en sautant du lourd véhicule.

Bizarrement pour sa nature, Montcorget réfléchit à la question, et pas moins bizarrement répondit :

–          En quelque sorte oui.

Mais peut-être que ce n’était pas si bizarre finalement pour quelqu’un à qui la vie semblait dire : la chance aux audacieux. Pour une fois il voyait l’aventure d’un bon œil. Cette jeune femme, avec son mauvais caractère, le rassurait. On pouvait faire confiance à un mauvais caractère, c’était un signe d’exigence. C’était l’idée qu’il se faisait du sien en tout cas.

–          C’est marrant quand même avec vous autres, nous on a toujours entendu parler de vous, mais les terriens, même quand on disparaît presque tous vous le savez même pas.

Le comptable ne sut quoi répondre à cela.

–          Remarque bon, vous aussi z’avez disparu on va pas se chouiner pour aç ! sourit-elle, changeant à nouveau d’humeur comme de chemise. Allé ienv le ieuv je te paye un bock en souvenir de nos planètes. Après on ira chez wam.

En fait de bar il s’agissait d’un abreuvoir à alcool au pied d’une barre de 2.000 mètres de large sur 700 de haut de béton et de polymère, peuplée d’ours bruns, où ce qui en avait plus ou moins l’apparence, de tronches de mollusque –deux moules, une huître, et trois clams-  semi-pieuvres, tripodes, bipèdes et des singes, gorilles, orang-outans, gibbons, chimpanzés, occupés à ricaner entre eux. Instinctivement Montcorget pénétra dans l’établissement en sentant que la chance allait tourner en leur défaveur. Qu’est-ce qu’une fille comme elle allait faire dans un endroit pareil ?

–          Tu v boir koi ? lui demanda t-elle quand ils eurent atteint le comptoir, constitué d’un long dragon en jade rouge sinuant entre les verres.

–          Hein ?

–          Rhooo les ieuv !Tu veux boire quoi ?

–          Euh… je sais pas, un jus d’orange ?

–          Ici à part la bière au cannabis tu trouveras rien de doux, y’a que de l’alcool fort ici, comprendo compagneros ?

–          Euh oui, oui…

–          Et évite de dire ce genre de chose tout haut ici, ou tu vas te faire châtrer, ajouta une voix sinistre derrière lui. Un gorille à dos argenté avec un micro planté dans la gorge.

–          Je vous demande pardon ? fit le comptable avant de reculer effrayé.

Le gorille eut un mauvais sourire pour la jeune femme.

–          Alors ma poulette on se promène avec son vieux ? y te paye bien au moins salope ?

–          Va chier connard.

–          Euh Kobé je ne crois pas que ça soit une bonne idée… on a les mêmes chez nous, ou presque et ….

La jeune femme lui cloua dans les pupilles des yeux fendus et froids comme ceux du serpent, lui imposant le silence.

–          Ah ouais ? Bin chez moi aussi, y’avait… ou presque.

Elle allait ajouter quelque chose pour le gorille toujours hilare quand elle sentit une main simiesque lui empoigner le cul. S’en fut trop pour elle. Balançant brusquement son corps d’avant en arrière, elle frappa le gorille à la cheville de la pointe de sa botte, et du coude la tronche non moins hilare de l’orang-outan derrière, type singe Alpha. Puis dans un effet de contre balancement aussi rapide que sec, assurait un direct en plein dans la gorge du gorille, et un coup de pied arrière dans le genou gauche de l’orang-outan. Le micro traversa la gorge et les vertèbres comme une balle de gros calibre, le genou ploya dans un craquement plaintif. Puis d’un geste enroulé elle obligea le comptable à s’aplatir tandis que d’un ciseau gracieux elle explosait la nuque d’une lourde guenon armée de deux Flingos Triple VÔ de chez Wa-Wa Industry, prête à faire feu. Qu’est-ce que c’était que cette fille ?

–          Je suis agent de sécurité, je participe à la protection de certaines manifestations, et certaines stars aussi. Tu as de la chance toi que je t’ai renversé finalement. Je t’aurais des places pour le prochain festival, expliqua t-elle en se marrant tandis qu’ils fichaient le camp en courant.

Il ne voyait pas ce qu’il y avait de drôle là dedans.

–          Merci, trouva t-il quand même le moyen de dire.

–          De rien.

Elle lui fit signe de la suivre dans la cage d’escalier deux rues plus loin.

–          Je peux vous… te demander quelque chose ? demanda Montcorget en s’arrêtant pour souffler.

–          Oui vas-y quoi ?

–          Alors c’est vrai qu’en Asie vous faites tous des arts martiaux ?

Montcorget curieux ? Montcorget s’intéressant à autre chose qu’à son petit univers ? Incidemment il faut sans doute croire que l’amour agissait sur tout le monde de la même manière, il vous changeait même l’exception, et dans les règles.

–          D’abord je ne suis pas asiatique mais sud-marovienne je te l’ai déjà dit ! Ensuite j’ai une question à te poser tu as déjà vu des nègres toi ?

–          Euh… oui, répondit Montcorget soudain surpris de trouver un pareil mot dans pareille bouche. La bouche de la jeunesse et de la fraîcheur, même s’il remarquait maintenant le nez cassé et la petite cicatrice blanche qui barrait la finesse de sa lèvre inférieure.

–          Et ils savaient tous danser ? Ils avaient tous un gros zizi ?

Cela avait été dit sur un tel ton qu’il comprit que ce n’était pas la peine qu’il précise qu’il n’en savait guère sur  l’un  et pas beaucoup vu de l’autre. Il la suivit jusqu’à un ascenseur de service qui les déboula sept cent étages plus haut, appartement A-3654211-BL

–          Désolé.

–          T’es toujours aussi con papa ou tu le fais exprès ? s’emporta t-elle à nouveau.

–          Je le fais pas exprès, avoua Montcorget à sa propre surprise. Du coup elle rigola.

–          Au moins t’es franco toi, j’aime ça. Pour te dire la vérité papa, chez nous, dans ma famille, les arts martiaux, c’est une tradition. Mon style s’appelle le style du Singe-Araignée. Avec ces bottes c’est terrible ! Tu sais combien elles pèsent chacune ?

–          Non ?

–          Huit kiles !

Montcorget n’osa pas demander ce que c’était que des « kiles » mais en déduisit que c’était une abréviation pour kilo.

–          Bon, un jour faudra que je les arrache parce que je vais me niquer le dos à me tirer sur les lombaires comme ça, et j’ai pas envie qu’on m’fasse des implants dans la colonne, mais bon je fais ça tant que j’ai vingt piges, après j’ouvrirais ma propre boîte de sécu et je gagnerais plein de C.

–          Plein de quoi ?

–          De C, de crédits.

–          Ah oui, d’argent c’est ça ?

La seule fenêtre de l’appartement donnait sur une sombre, étroite et interminable cour intérieure qui résonnaient des appareils ménagers et des conversations dans toutes les langues de l’univers. Comme elle lui expliqua, c’était très cher de se loger ici, ici aussi devrait-on dire contenu du nom de la cité, et elle n’avait pas les moyens de se payer mieux. Restaient les murs polymorphes qui changeaient de couleur ou de paysage à mesure de ses humeurs –ici rouge pétard à cause de la bagarre- Elle ouvrit son blouson et découvrit un torse nu à l’exception d’un débardeur kaki masquant à peine une paire de seins fermes et magnifiques comme… comme… Montcorget n’avait pas les mots, il en perdait un peu son latin, et détourna vivement la tête avec une gaule d’enfer. Qu’est-ce qui lui prenait ? Serait-il en train de devenir une Bête Lubrique ! Toujours à l’affût d’une… d’une… d’un sexe ! Mon Dieu, pourvu que non ! Il avait passé l’âge quand même ! s’exclamait sa conscience scandalisée. La jeune fille se marra en douce.

–          Panique papa, j’ai l’habitude, j’ai trois frères.

–          Mais non, mais non.

Elle lui mit la main sur l’épaule, maternelle. Ce qui le fit sursauter

–          Tu sais, c’est normal de bander, même à ton âge. Elle se marra à nouveau avant de s’écarter de lui et d’allumer ses murs sur GBN.

–          And now sport.

Un androïde hystérique se mit à commenter les derniers matches les plus désastreux de heavy krush et autre rollerball, rumble fight, cage fight, dog fight, etc fight… et bien évidemment de football, toujours cette histoire d’escargot, d’ADN et de coïncidence relativiste ? Sans doute, peut-être… à ce stade Montcorget ne se posait plus de question, il avait juste peur de succomber à cette chère là –non ce n’est pas une faute d’orthographe, mécréants !- Et il s’en voulait. Lubna n’était-elle pas la seule ? l’Unique ? Sa Princesse ? Celle que tous les hommes, sauf lui jusqu’à présent avait cherché un jour ? Sa femelle ? Novice de l’amour il ignorait qu’il pouvait toujours y en avoir plusieurs et qu’on était jamais à l’abri de confondre le désir avec l’amour. Surtout quand on avait eu que deux expériences sexuelles en près de soixante ans. Et l’idée de penser à une autre femme qu’à sa femme le faisait paniquer sur son compte. Quand bien même Lubna ne l’était encore que virtuellement.

–          Tu fumes ?

–          Je quoi ?… euh non je ne fume pas.

–          Remarque je m’en doutais que tu répondrais ça, répondit-elle en se roulant aussi tôt un gros joint.

–          Oui, moi aussi je me doutais que tu ferais ça…

Elle rigola, gamine, et tira une grande bouffée de son espèce de cigare conique avant de couper le son du commentateur et de brancher de la musique technoïde qui rappela soudain à Honoré dans quel monde désastreux il vivait toujours.

 

Heureusement son cauchemar ne dura pas longtemps, d’une part parce que la jeune fille était souvent dehors et qu’elle préférait le laisser derrière elle compte tenu de son travail, d’autre part parce que deux jours plus tard elle le conduisait à la soirée de la nouvelle vedette du show biz sportif : Alias Strange.

–          Mais je m’en fiche moi des sportifs, c’est le cinéma qui m’intéresse ! protesta t-il quand elle lui tendit un carton holographique.

–          D’abord le cinéma ça existe pas ici, ensuite si tu veux voir des vedettes tu seras aussi bien là bas.

–          Mais non ! Je ne veux pas voir des vedettes, je veux voir… euh…

Il s’était tû sur ses motifs deux jours durant, impossible de lui faire desserrer les dents à ce sujet. C’était pas maintenant que ça allait commencer.

–          Wé, wé, et ma chatte c’est du beurre ? se moqua Kobé.

Il vira rouge puis mauve puis bleu, avant de retomber à une température à peu près normale et n’ose plus rien ajouter. Très bien, on irait voir cet Alias machin.

Autant dire que considérant le nombre de L ils étaient l’un et l’autre très attendus à ladite manifestation où la jeune fille avait ses entrées en tant que membre de la sécurité. Autant dire que considérant son attente et son impatience à retrouver Lubna, quand cela se produisit effectivement, il ne fut pas le dernier des admirateurs à tenter de se jeter sur elle. Autant dire bref, que le moment tant attendu ne se passa évidemment pas comme il l’avait espéré, au point même de rester invisible à son amour.

–          LUBNA ! LUBNA ! braillait Honoré avec les autres, noyé dans la nasse des hypnotisés.

Si noyé qu’en fait il ne la vit pas non plus, se contentant d’hurler avec les autres.

Et l’émeute fut telle que la jeune femme –accessoirement défoncée jusqu’aux yeux, la vie des stars donc…- faillit en mourir sous la pression de ses propres gardes méchas…. Qui soudain écartèrent tout le monde avec toute la force de leur muscles mécaniques, et l’emportèrent avec eux courant on ne sait où, Lubna sous le bras comme un jouet dérobé, Kobé et Montcorget à leurs basques.

–          Eh le vieux ! Où tu vas ! ?

–          LUBNA ! LUBNA !

–          POLICE INTER GALACTIC, IMMOBILISEZ-VOUS IMMEDIATEMENT OU NOUS TIRONS.

D’un coup de pied retourné elle arracha la tête d’un androïde, avant que des lierres ne fondent sur eux et ne les plaquent au sol.

–          VOUS ÊTES EN ETAT D’ARRESTATION ! VOUS AVEZ ENFREINT 8 ARTICLES DE LOI, VOUS N’ËTES PLUS AUTORISES A RESIDER A MITRILLON. EN ATTENDANT LE BANISSEMENT VOUS SEREZ CONDUITS DANS UN CENTRE DE RETENTION ALPHA. BONNE JOURNEE.

Et sur ce les lierres les jetèrent dans un panier à salade où les attendaient des Gueules de Monstres.

–          Qu’est-ce qui nous arrive ? Qu’est-ce qu’ils vont nous faire ? piaula Montcorget qui cinq minutes auparavant s’était senti tout le courage du monde.

–          Merde, t’avais sans doute un mouchard…

–          Un quoi ?

–          Une saloperie qui te suit partout, sinon comment y sauraient qu’on a enfreint huit lois de cette ville.

–          Mais alors Lubna…

–          La fille que les méchas ont enlevée ? Bah quoi ? Toi aussi tu veux la sauter ? Dis donc les mecs en ce moment y’en a qu’une qui vous obsède… Et alors ?

–          Non je la connais… c’est euh… c’est une… elle est venue avec nous.

–          Nous ?

Alors seulement il raconta, mais refusa toujours de dire pourquoi il la voulait elle tout particulièrement, pourquoi il croyait qu’elle lui était destinée, elle avant aucune autre. Il avait peur qu’elle se moque de lui.

–          Bah désolée mon pote parce que là tout ce que je peux te dire c’est que là on va dans un centre Alpha. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, loi Wa-Wa oblige.

–          Wawa ?

Elle fit un signe en direction du petit hologramme qu’une des Gueules de Monstres avait sur le cœur.

–          Nestor Wa-Wa, le ministre de l’intérieur, qui se présente aux élections. Il est musicien aussi. C’est pas mal ce qu’il fait d’ailleurs. Enfin ça plaît aux jeunes, ajouta t-elle comme si elle n’en était pas une.

Il avait une tête d’humain, du moins en apparence, son sourire était un peu plus grand, un peu plus carnassier qu’un politicien humain, son regard plus perçant et chargé de charme. Cette tête lui rappelait d’ailleurs quelqu’un de chez eux sur terre, mais il ne se souvenait plus qui et il était moins… moins quoi ? Moins tout. Son souvenir était une version miniature de cette enseigne lumineuse là.

–          C’est lui qui a fait voter la loi Alpha sur les centres de rétention. Interdite en ville mais autorisée sur certaines parties des trois continents. On va être parqué dans le tiers monde si tu préfères. Comme y disent : Bonne journée…

Honoré Montcorget regarda ses genoux et grinça des dents, se jurant pour lui-même : Je te retrouverais chérie, je te retrouverais !

 

 

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Planck ! 34

MeatMeal était une de ces entreprises inscrites au registre du commerce d’un paradis fiscal sous un prête-nom lui-même prête-nom d’un autre prête-nom, etc… au cinquième prête-nom ils trouvèrent enfin un nom puis un visage qui leur raconta son histoire.

–          Un jour y’a un gamin qui est venu me proposer de lui prêter mon nom pour sa société. Il avait touché une petite somme voyez, et il voulait pas que le fisc… enfin bon… vous connaissez le truc j’parie vous à la D-Mart…. Je touche 5%, alors je me suis dit que y’avais pas de raison que je me fasse emmerder par le fisc moi non plus, alors j’ai payé un mec pour qui me prête le sien de blaze. Mais le mec il a payé un autre mec qui en a payé un autre, etc, résultat même moi je sais plus qui est qui dans l’affaire.

–          Et ce gamin, d’où il sort ?

–          Aucune idée, m’a pas expliqué.

–          Et à quoi il ressemblait ?

–          A un humain, ils se ressemblent tous non ?

Au registre du commerce il était précisé que l’entreprise avait été fondée par un kangourou du nom de Somerset Wonghan natif d’Esmaralia, constellation de Beltégueuse. Qui était donc cet humain dont il parlait. Qui était donc ce psychopathe qui marchandait au prix fort ses frères. Bon, d’accord, Fabulous avait un peu fait la même chose en achetant la terre. Condamné ses cousins d’Asie et d’Afrique, surtout quand il avait piqué l’Horloge à grand-père Diallo, mais c’était plus un effet collatéral comme on disait dans le jargon commercial. Là, ça dépassait son entendement. Chez les éléphants la solidarité était autant une nécessité qu’une tradition, et pas seulement avec ceux de sa race. Les éléphants enterreraient les ossements des autres, fauves ou pas, abritaient les rhinocéros, ces gros peureux, élaguaient les arbres, ces gros feignants. Alors vendre et acheter la chair de sa chair…

–          Vous l’avez revu depuis ?

–          Non.

–          Vous avez un moyen de le recontacter ?

–          Bien sûr, surtout en ce moment, ça marche fort pour nous.

–          Je veux le rencontrer, déclara Fabulous pas très sûr de lui. Rencontrer un monstre ?

–          Vous savez je suis pas sûr que ça soit une bonne idée.

–          Pourquoi ça ?

–          Bah je sais pas, mais j’l’ai trouvé bizarre moi c‘t’humain.

–          Bizarre ? Bizarre comment ? grogna le sergent Orcnos qui les accompagnaitK

–          Comme si y s’appartenait pas voyez… comme possédé…

Non, il ne voyait pas, ça dépassait ses compétences, mais peu importe les prête-noms étaient des gens superstitieux, l’appât du gain avait tendance à les rendre fous.

Finalement il réussit à le convaincre et ce fut non sans mal que Dieu se laissa convaincre d’écouter ses doléances.

–          Euh… à qui ai-je l’honneur ?

–          Je t’écoute mon fils.

–          Pardon ?

La première conversation qu’il eut avec celui-ci eut lieu sur le réseau à bord du Paloma, et en guise de gamin il ne vit qu’un halot de lumière. Il repensa à ce dont lui avait parlé Master D avant son départ, un pirate du réseau qui se faisait appeler Dieu. Etait-ce possible que… ? Il fallait absolument qu’il retrouve ce kangourou.

–          Tu n’as pas besoin de demander pardon, je t’ai déjà pardonné.

–          Euh… merci…

–          De rien, c’est mon rôle.

–          Votre rôle ?… ah oui, je comprends… Dites moi, je peux vous poser une question un peu personnelle…

–          Je t’écoute mon fils.

–          Ça vous fait rien de vendre des humains aux marchés au bétail ?

–          Je les vends aux Mécreants pour mieux les racheter.

–          Ah oui, dis comme ça bien sûr… alors c’est vous Ozone hein…

–          Je suis partout, je suis le Grand Tout, confirma Dieu.

–          Oui mais pourquoi… pour les racheter ? Vous allez les faire revivre… ?

–          Je suis la Vie, insista Dieu.

–          Oui… bien sûr… et ma colonie sur Terre vous pouvez la ramener à la vie aussi ? le défia Fabulous.

–          Ne doute pas de moi Giovanni Fabulous. Je suis en toi aussi.

L’éléphant ne sut pas comment interpréter le message, d’autant moins que réseau aidant il avait vraiment l’impression que ça lui venait de l’intérieur de lui-même. En réalité Dieu était en train de lui véroler le cerveau.

–          Non, non, bien sûr… alors faites-le si vous le pouvez, j’ai vraiment pas été sympa avec eux. Il avait dit ça sur un ton presque ironique, mais Dieu n’avait pas envie de sourire.

–          Accomplis ton Devoir envers Moi d’abord, ordonna Dieu.

–          Vous voulez que je prie ? Cette fois Fabulous commençait à se poser des questions. Etait-il possible qu’il soit réellement en train de parler à Dieu… autrement dit pour lui la Grande Servante, la Vie incarnée en un seul…. ? Le virus de Dieu faisait des progrès dans son cerveau.

–          Non, demander c’est prier, expliqua Dieu. Veux-tu être l’instrument de ma volonté mon fils ?

–          Euh… dites toujours.

–          Je veux que tu sacrifies un comptable.

–          Hein ?

–          Trouve Honoré Montcorget et sacrifie le, alors j’accéderais à ta prière.

Fabulous avait déjà entendu ce nom quelque part, mais impossible de mettre un visage dessus. Sûrement un humain, et après tout, comme l’avait dit le prête-nom, ils se ressemblaient tous non ? Dieu ne lui laissa pas le temps de lui demander une description, il se coupa de lui sans crier gare et pendant quelques secondes, l’éléphant se sentit étrangement orphelin. Pourquoi Dieu voulait qu’il détruise ce comptable ? Il réfléchit quelques secondes, mais les Voies du Seigneur n’est-ce pas… etc…

 

Mitrillon avait à peu près la même forme ovoïde que la terre et environ deux fois sa dimension. Il y avait des mers, des lacs, des forêts et des déserts tout comme sur terre. Des frontières et des nations, également, unies derrière le G.A.G qui y faisait office de super gouvernement. La seule chose qu’il n’y avait pas tout comme sur terre c’était ces deux baleines harnachées de technologie qui tiraient la planète vers son destin nomade. Ambassadrice, Mitrillon allait et venait d’un conflit galactique à un accord de principe tiré par ces deux baleines.

–          Le nec plus ultra de la technologie et de l’architecture planétaire, expliquait Boris. Entièrement biotechnologique, le summum. Zéro pollution, enfin on verra dans 300 ans…

–          Ah oui ? Pourquoi ? demanda Berthier qui faisait parfois semblant de s’intéresser à autre chose que son nombril.

–          La planète est reformatée tous les trois siècles de vos années, la dernière version est ultra moderne mais on ignore complètement où on va biotechnologiquement parlant, si vous voulez mon avis. J’ai lu un article là-dessus dans Le Polaris Newsweek, ils ne savent pas si cette version ne va pas provoquer des mutations incontrôlées, sans compter que ça poserait d’énormes problèmes de droit entre compagnies s’il y avait des mutations… remarquez, question procès, ça serait un vrai El Dorado. Mais question politique, un vrai bordel.

–          Ah vous connaissez cette expression aussi ?

–          De quoi bordel ?

–          Non El Dorado

Boris soupira.

–          Je vous ai dit nous sommes venus sur terre, les petits hommes verts vous vous souvenez ?

–          Bah en réalité c’était des avocats, souffla Montcorget.

Berthier lui jeta un coup d’œil de biais. Il faisait de l’humour lui maintenant ?

–          Euh… et lui ?

–          Lui ? Ah Krome… oui aussi mais dans des endroits où vous n’êtes jamais allés… si vous voyez ce que je veux dire.

L’intéressé ronflait dans un coin, ses bottes posées sur le tableau de bord, féroce jusque dans son sommeil.

–          Euh… je crois, répondit Berthier qui en était même tout à fait sûr. Il avait encore l’image du livreur de pizza dans la tête. Dites je peux vous demander un truc…

–          Quoi ?

–          Pourquoi y’a besoin de deux baleines pour tirer ce truc, avec toutes vos machines tout ça… c’était pas possible de faire autrement ?

–          Oh ça, c’est un symbole, l’architecte qui a construit cette planète Janus Cerasus a appelé ça la Raison sur la Nature. Oui, il y avait d’autres moyens et des plus simples mais que voulez vous le premier président du G.A.G tenait à marquer Mitrillion de son empreinte. Et c’était un grand amateur des créations de Cerasus.

–          La Raison sur la Nature ! Ah voilà un bon titre ! approuva Wonga.

–          Ah parce qu’il y a un président là bas aussi ?

–          Bah oui, élu tous les cinq mille ans, et si mes calculs sont bons on va arriver en pleine élection. Remarquez c’est pas plus mal, en période d’élection on écoute les doléances. Venez maintenant, il est temps de débarquer.

–          Et lui, vous ne réveillez pas ?

–          Oh non Mitrillon n’est pas une planète pour lui, trop de lois.

Ils empruntèrent un aéronef à propulsion verticale qui les expédia sans tarder dans la stratosphère de la gigantesque planète et ses 60 milliards d’habitants. En suspension dans les nuages des écrans surdimensionnés diffusaient les actualités locales à l’intention des visiteurs, Galactic Bad News avait la primeur. Jim Allbright le journaliste aux six bras riait à gorge déployée en annonçant les récents profits de D-Mart Armement depuis l’apocalypse d’Ozone. Un mal pour un bien, prétendait-il, la destruction massive ayant convaincu nombre de nouveaux clients que les bombes neutroniques de D-Mart Armement étaient fiables à 110%. Ils pénétrèrent finalement dans l’atmosphère rose, dorée et parfumée – et entièrement artificielle – de la planète. Sa surface était composée de trois continents informes au cœur desquels étaient dressées des îles parfaitement octogonales, séparées par de vastes et vigoureux océans, mais reliées au monde par de formidables ponts d’acier et de titane, arcboutés au-dessus des vagues émeraudes.

–          Qu’est-ce que c’est ? Des villes ? demanda Berthier émerveillé et qui devinait comme les autres un fourmillement continu entre les huit côtés des octogones.

–          Les trois capitales de l’univers, Zi la capitale industrielle, Crédit, la capitale économique et Paris, la capitale politique et artistique.

–          Paris ?

–          Eh oui je sais, mais après tout si la coquille d’un escargot reproduit à l’échelle près la forme de votre galaxie, fallait bien imaginer que ça arrive un jour ce genre de coïncidence.

–          Oui mais quand même Paris, répéta Berthier, ignorant l’allusion, trop flatté par l’idée. Pour une capitale politique et artistique… mazette.

–          Elle a été fondée par un français ? supposa Montcorget plus pragmatique mais pas moins ignorant de cette histoire d’escargot que Berthier.

–          Non, non, c’est la grande coïncidence de l’univers ça.

–          Les coïncidences ça existe pas, affirma Honoré Montcorget pour qui il y avait toujours une explication, une responsabilité, voir un coupable. Les coïncidences c’est ce qu’on dit quand on sait pas, martela t-il.

–          Je n’ai pas dit le contraire, mais pourtant elles sont bien là. L’ADN, l’acide desoxyribonucléique, ce qui est au cœur de toute vie prend la forme d’un huit, et bien avant cela on a donné à l’Infini le symbole d’un huit couché. Le huit qui s’écrit comme chance en chinois. Pourquoi une telle répétition   Je n’ai pas plus d’explication alors on appelle ça des coïncidences. Mais votre grand penseur relativiste Edmond Einstein ne disait-il pas qu’il ne pouvait y avoir autant de coïncidences dans l’univers sans qu’il y ait une explication ?

Indifférent à la poésie universelle, et pour autant révulsé par toute idée de relativisme, Montcorget le corrigea.

–          Albert pas Edmond.

–          Quoi ?

–          Albert Einstein, pas Edmond.

–          Ah oui, excusez mais moi les noms terriens…

–          N’empêche la capitale politique… continuait Berthier sur le même ton extasié.

Boris haussa les épaules, ne sachant quoi ajouter.

–          Oui.

Puis ils furent accueillis par un essaim d’appareils de combat de la P.I.G, section d’assaut au mufle camus, hérissés de canons à plasma, leur troupe envahissant bientôt tout l’appareil comme du lierre.

D’ailleurs non, pas « comme », c’était du lierre. Du lierre à pousse ultra accélérée qui s’infiltra absolument partout, jusque dans leurs vêtements, les palpant au passage, avant de disparaître avec un étrange bruit de bottes, des milliers de petites bottes minuscules.

–          Qu’est-ce que c’était que ça ! ? s’écria Honoré sous le choc.

–          Les troupes de combat des P.I.G.

–          La P.I.G ? Mais c’est des fontaines à eau normalement ! Non ?

–          Vous parlez de l’un de leur camouflage là. Unité 7 et 8, ceux là ont 6 générations d’avance.

–          Oui mais au moins ils sont pas armés, fit remarquer Wonga qui se souvenait encore de la première fois où il les avait vus manipuler leur étrange bras-canon.

–          C’est une façon de voir, s’ils peuvent s’infiltrer jusque dans les murs de cet appareil, imaginez ce qu’ils peuvent faire sur votre corps…

Les trois hommes échangèrent un regard effrayé, avant d’être à nouveau captivé par le spectacle qui les attendait au centre de Paris tandis qu’une voix mélodieuse s’infiltrait à son tour dans la cabine de pilotage.

–          Vous êtes autorisé à vous poser quai Alpha-740. La température extérieure est de 22° Celsius, il est 17h 10 heure locale, j’espère que vous avez passé un agréable voyage, bienvenue à Paris, planète Mitrillon.

–          22 dégrés ! Whouaou ! fit Berthier qui dès que le thermomètre parvenait à 20 sentait en lui les pulsions du printemps et les envies de vacances décharger leur flot de fantasmes érotiques et capiteux comme des décors exotiques.

Les tuyères rugirent, faisant vibrer l’engin jusqu’à ce qu’il se pose sur la carbonite lisse d’une zone d’atterrissage délimitée par trois cercles rouges lumineux d’où des batmen mécanoïdes leur faisaient des signes.

–          Et comment ça s’appelle ici ? s’exclama Berthier comme un enfant au spectacle, Charles de Gaulle ?

–          Non Ben Gourion.

–          Hein ? Encore une coïncidence ? grogna le comptable qui pour autant cette fois aurait refusé de le croire.

–          Non, construit par un martien juif. Un cousin converti.

Montcorget secoua la tête désabusé, alors c’était vrai, ils étaient partout ? Un juif martien ? ! Berthier s’interrogeait aussi.

–          Alors y a des juifs dans l’univers ?

–          Et des musulmans, et des bouddhistes… toutes les confessions que vous aviez sur terre ont tôt ou tard migré, avec l’aide ou non des Orcnos d’ailleurs. Ce martien dont je vous parle s’est laissé convertir par un Rabbis qui ne croyait pas en Dieu figurez-vous ! Mais à la Question, l’étude du Talmud et seulement ça.

Mais tout le monde se foutait de la question à vrai dire, juive ou pas. Berthier ricana pour lui-même :

–          Ben Gourion, juif de Mars…. Non mais je te jure.

Ben Gourion faisait à la fois astroport et astroPorte, les deux technologies de transport galactique cohabitaient au cœur du bâtiment central dans un ballet hallucinant de débarquement et de décollage, de Porte ouverte et de Porte fermée, des Planck ! retentissant d’un peu partout, mêlés aux hurlements des réacteurs, publicités parlantes et autres annonces aux voyageurs, le tout non pas dans une cacophonie mais dans une polyphonie musicale qui n’était pas sans rappeler quelques airs de fanfare. Les voix intervenant tel des chœurs ouvriers et les Planck ! comme des coups de tambour tribal battant le rappel. Comment était-ce possible ? Grâce à EQUALIZ-AIRMOZART 1.22Ò

–          Hein ?

–          Vous m’avez bien entendu… voyez c’est les Orcnos qui ont piqué votre Mozart, ils ont synthétisé son génie en programme, et ce que vous entendez c’est la version 1.22… heureusement d’ailleurs, sinon nos crânes exploseraient à mon avis.

–          Le bruit ?

–          Oui et la dépressurisation spatiale chaque fois qu’une porte fait Planck !

–          La quoi ?

Montcorget croisa le regard du martien. Il grommela :

–          Laissez tomber.

–          Un Planck ! Vous avez entendu un Planck ! vous ? demandait Berthier à Wonga tandis qu’ils s’enfonçaient dans la foule empressée.

Mais à mesure qu’ils avançaient le regard du réceptionniste se plissait de dégoût. Wonga n’était jamais allé ailleurs que sur Eiromage, puis brièvement dans l’espace avant déchouer au bagne. Il n’avait pas vu NewRose, où il serait probablement devenu fou, il connaissait la situation plus par oui dire qu’en l’ayant vu de ses propres yeux, il n’avait pas non plus rencontré les Régulateurs de l’univers. En fait, il ne savait pas grand chose et sa rencontre avec cette civilisation globale, universelle, hyper technologique et marchande fut frontale. S’arrêtant net sous un immense portique de bronze et de titane il contempla ébahi la flèche et le cercle qui marquait de leur sceaux l’entrée sur le territoire de Mitrillon . Déchiffrant les mots écrits au-dessous de lui sans trop savoir comment d’ailleurs, et une partie de sa cervelle se demandait s’il n’avait pas des hallucinations.

–          Paix, Fraternité et Economie de Marché ?

–          C’est la devise de la Grande Assemblée Galactique, eut le temps d’expliquer Boris avant qu’une espèce de portable avec des ailes d’oiseau-mouche ne se pointe et ne leur demande d’une voix aimable :

–          Paix, Fraternité et Economie de Marché citoyen, où puis-je vous conduire ?

–          Paix, Fraternité et Economie de Marché, nous voudrions rejoindre le Ministère de la Protection des Espèces, quel est le chemin le plus court je vous prie.

–          Je peux vous guider et ce service vous sera tarifé 2 crédits de la minute ou bien vous indiquer le chemin, ce service est gratuit. Je vends des cartes biométriques avec GPS intégré également.

–          Non merci, juste une indication, c’est tout.

Ils prirent un métrobus à propulsion neuronique, une espèce de suppositoire blanc émail qui les expédia au nord de la cité. Dans un quartier d’ambassades et de ministères divers, avec ça et là des monuments formidables, des parcs exotiques et des musées au bord desquels s’alanguissaient des véhicules de luxe comme des madones suspendues au-dessus du sol, allant et venant au rythme des grands fauves repus. Cette partie de la ville n’était évidemment pas très vivante et animée, sauf si on incluait les caméras de surveillance comme une forme de vie. Un paysage plus reposant pour les yeux si l’on peut dire, mais bien entendu pas pour Wonga qui bouillonnait intérieurement en se répétant les mêmes mots : « Paix, Fraternité et Economie de Marché ? »

Avocat accrédité, le martien n’eût aucun mal à les faire rentrer au ministère qui d’ailleurs était un endroit ouvert bien que hautement et secrètement protégé. Ce fut au bureau des plaintes proprement dit qu’ils se heurtèrent à un mur. Ou plutôt une queue. La plus invraisemblable queue que les trois êtres humains aient jamais vue de leur existence, et à vrai dire même le martien n’en revenait pas. Une queue de onze kilomètres qui serpentait dans une pièce malheureusement pas si vaste que ça avec tout au bout trois tous petits guichets dont un fermé.

–          Qu’est-ce qui se passe s’enquit Boris ahuris auprès d’un voisin.

–          Les Orcnos, ils envahissent l’espace, quelqu’un leur a donné une horloge furfurienne.

–          Quoi ? Mais c’est cataclysmique !

–          Je ne vous le fais pas dire.

Boris se tirait les oreilles.

–          Mama mia !

–          Bah quoi ? demanda Berthier.

–          Les Orcnos, partout !

–          Oui et alors ?

–          Et alors ? Les Orcnos sont des fossoyeurs ils dévorent tout ce qui est vivant, si possible avec de la viande autour et de l’intelligence dedans ! s’écria le martien. Les Orcnos dévorent, exploitent, détruisent, et ils ne respectent absolument rien sinon leur empereur et vous me dites et alors ?

–          Attendez, cette histoire d’horloge machin, intervint le comptable l’air soudain méfiant, c’est pas celle qu’on devait retrouver par hasard… vous savez celle dont vous disiez que c’était des conneries, des légendes….

Le ton pas plus que l’air ne prêtait pas à rire et d’ailleurs plus personne n’y pensait. Le martien roula des yeux effrayés.

–          Je suis désolé…

Montcorget était mauve, Berthier ne comprenait toujours rien et Wonga ruminait dans son coin, loin de tout ça.

–          Vous êtes désolé ?

Le comptable désigna la pièce d’un geste emphatique.

–          Pourquoi vous leur dites pas à tous ces trucs que vous êtes désolé…. Incompétent ! Crétin ! Imbécile ! Comédien ! Taxidermiste !

Sa voix avait enflé jusqu’au rugissement, quelques personnes, robots et machins se retournèrent, mais depuis 52 heures qu’on était là il faut avouer qu’on en avait vu d’autres. Et même la baffe qui s’en suivit ne les intéressa pas beaucoup plus. D’autant que le martien, plus rapide, avait évité la main.

–          Dites donc ! Vous aussi vous faites des erreurs !

–          Ouais et l’une d’entre elles est devant moi, rétorqua le comptable avant de bousculer tout le monde et de sortir de la pièce.

Mais où est-ce qu’il allait aller maintenant ? Il réfléchit quelques instants avant que la réflexion laisse place au souvenir de sa morsure. Oui, elle, sa morsure : Lubna. Celle qui aujourd’hui, il ne l’avait pas oublié, tournait dans des films pour adulte. Comment, pourquoi ? Ça l’écœurait, même s’il n’avait jamais eu d’avis particulier sur les femmes, peu concerné qu’il était jusqu’ici, il se demandait si les autres n’avaient pas raison : toutes des salopes alors ? Il fallait qu’il sache, car incidemment, sans trop savoir pourquoi il n’arrivait pas à y croire. Maman par exemple, dit-il tout haut avant que Moïse Wonga ne le bouscule à son tour.

–          J’en ai assez vu ! Je refuse de participer à cette mascarade ! A bas le capital !

Montcorget le regarda s’éloigner, haussa les épaules et s’en fut de son côté.

–          Mais où est-ce qui vont tous ! s’écria Boris en sortant à leur suite, suivi de Berthier pas moins surpris.

–          Cher ami ! s’exclama un genre de poulpe en venant à leur rencontre dans un bruissement de soie.

–          Ethnor ! Mon ami ! fit en retour le martien oubliant d’un coup Berthier et les deux autres.

La méduse et la souris verte s’embrassèrent. Plus tard Boris expliqua à Berthier qui était son ami, un puissant marchand qui avait ses entrées dans de nombreux ministères.

–          Ethnor va nous aider, je m’occupe de tout, vous ne vous occupez de rien, assura le gremlins from Mars, sans prendre l’accent – et ici l’auteur se dit qu’il va perdre une partie de ses lecteurs, mais il s’en fout, il aime les mecs qui mettent la main à la poche.

Pas le genre de phrase qu’il fallait répéter deux fois à François Berthier.

 

 

Planck ! 33

Comment s’évader de l’enfer ? Foutre le camp d’une des pires prisons de tous les systèmes solaires réunis ? Faire confiance à son copain mais néanmoins client, le très nocif  Krome, avait dit Boris. Et quand on a installé son bureau dans la tête de son client, il y des chances qu’on sache de quoi on parle. Au 797ème jour de l’année, alors que les tempêtes en surface cessaient pour trois petites journées d’accalmie, une barge venait ravitailler le bagne en eau potable et nourriture de synthèse.

Cela arriva exactement deux semaines après leur arrivée, deux semaines pendant lesquelles Berthier se retrouva à extraire du carbone à coups d’excavatrice nucléaire, le corps fixé à une machine lourde et particulièrement bruyante, au fin fond d’un boyaux sombre, humide et chaud comme une coloscopie. Tandis que la constitution chétive de Montcorget l’avait naturellement assigné au triage des cailloux. Activité qui n’était pas sans lui évoquer son métier de comptable et dont il s’acquittait de mauvaise grâce, certes, mais non sans une certaine satisfaction. Au moins ne pensait-il à rien, ou presque et le gros des emmerdes était pour ce con. Car on ne pense jamais à rien, surtout pas si, bien malgré soi, un prénom et le souvenir d’un visage vous flotte dans la tête et dans le cœur. Oui, bien malgré lui car s’il avait pu Montcorget aurait giflé ce souvenir comme il l’avait fait avec Berthier, importuné qu’il était et surtout handicapé par cette nouvelle sensation que tant d’autres recherchaient désespérément. Le comptable n’avait jamais rien recherché, désespérément ou pas – à part les justificatifs des notes de frais des commerciaux, mais c’est un autre sujet – et surtout pas le moindre sentiment, qu’il soitt voué au désespoir ou pas. Montcorget se méfiait des émotions, des siennes comme celles des autres, ça perturbait sa conviction du monde, à savoir qu’il ne fallait surtout se mêler de rien. Et par conséquent, il triait en maudissant. En maudissant ce jour où il était monté dans les bureaux de la direction sans se méfier, en maudissant l’île natale de celle qui occupait le fond de sa pensée. Maudissait de ne pas être né poisson rouge pour pouvoir en 5 secondes oublier qu’il venait de faire le tour de son bocal sans jamais rien rencontrer sinon un bateau en plâtre et sa propre queue. Et par-dessus tout c’est lui qu’il haïssait d’être tombé, sans même y prêter gare, dans le piège le plus évident qu’il soit, celui de l’amour. Rien que l’évocation de ce mot l’avait jusqu’ici écœuré. Piège à imbécile, il en avait la certitude, car l’amour était une invention des têtes creuses, un bon moyen pour la lucarne de revendre des chansons sirupeuses, des films et des séries idiotes à base de rebondissement à quatre sous. L’amour ça n’existait pas ! Et puis d’abord il y avait cet adage : « quand on aime on ne compte pas » et Honoré se méfiait des choses qui ne se comptaient pas. Ne pas compter c’était à fortiori gaspiller et il avait horreur de gaspiller, qui plus est un si maigre potentiel d’émotion. Mais l’opportunité de piquer du fric à la D-Mart faisait suffisamment saliver Krome pour que sa détermination à s’évader soit sans limite et conséquemment que les sentiments de Montcorget ne reviennent bientôt à de meilleurs dispositions. A savoir que quand même, sans tout ça, il ne l’aurait jamais connu… et le reste non plus. Car, il ne voulait pas encore se l’avouer, surtout pas même, mais aussi incroyable que ça puisse paraître, il commençait, en dépit de tout, à aimer quelque chose : l’aventure…

 

La sécurité du bagne était quasiment automatisée. Des caméras thermiques dans tous les coins, des capteurs de mouvement dans les zones à risque, des mitrailleuses pointées sur les ouvriers qui se déclenchaient à la moindre tentative de pause non autorisée et les gologos pour réguler la surpopulation. Seul un poste de sécurité tenu par cinq machins, comme aurait dit Montcorget, assurait la maintenance. Cinq Beltaros sous payés, saouls du soir au matin, dirigés par ce genre d’individu qui ne connaît qu’une seule tonalité de voix : la gueulante. Et bien entendu, cinq personnages beaucoup trop confiants dans leur système de sécurité. D’ailleurs la preuve qu’on pouvait lui faire confiance à ce système, Krome ne s’était toujours pas évadé après 450 jours de prison. Aussi quand la barge se présenta, ils ne firent pas plus preuve de zèle que d’habitude, s’en remettant tout entier à l’appareillage électronique qui surveillait le quai de débarquement. Evidemment, il ne s’attendait pas à voir Krome débouler dans leur cagibi avec deux mitrailleuses automatiques dans chaque main et un sourire fendu jusqu’aux oreilles. Ils ne pouvaient évidemment pas s’imaginer que si le bandit ne s’était jusqu’ici pas évadé c’était uniquement par manque de motivation, n’ayant jusqu’à sa rencontre avec les terriens, aucune affaire en vue. Les coups de feu déclenchèrent immédiatement l’hallali.  Tout ceux des prisonniers qui avaient un compte à régler, le réglèrent dans la foulée, quant aux autres, ceux qui avaient compris qu’il y avait mieux à faire que de se mêler de vieilles querelles de cellule, ils se précipitèrent vers le quai, où les attendait un Krome aux yeux charognards, bien déterminé à ne laisser personne entrer dans la barge, sinon ses nouveaux compagnons.

Ici l’on pourrait se demander comment un seul individu peut réussir à tenir tête à trois cent autres, tous aussi déterminés à foutre le camp. Eh bien sans doute faut-il avoir deux mitrailleuses lourdes dans les mains, faire deux mètres dix pour cent soixante dix kilos de muscles et de gros os, et ce genre de regard à intimider un fauve en rut. Peut-être… ou bien il suffit d’avoir un avocat dans l’oreille. Car voyez-vous ce n’est pas par hasard si dans les milieux interlopes de la voyoucratie extra terrestre – ou pas – on surnommait les avocats, les bavards.

–          Laisse-nous passer Krome, tu pourras pas tous nous tuer et tu le sais bien, menaça le leader de la bande, un Ikarios au visage tailladé.

Dix minutes plus tard pas un coup de feu n’avait été tiré et tout le monde ou à peu près commençait à avoir un début de migraine. On aurait bien fait taire le bavard, mais d’une part il était sous la protection de deux pétoires de compétition chargées jusqu’à la gueule, d’autre part sa rhétorique avec quelque chose d’hypnotique qui immobilisait toute hostilité. Au bout d’un quart d’heure on le leur aurait demandé, ils se seraient cotisés pour financer le voyage. Et tandis qu’il argumentait, Montcorget, Wonga et Berthier s’enfilaient en douce dans l’appareil. Quand celui-ci fini par s’envoler l’un des prisonniers demanda à l’Ikarios :

–          J’ai comme l’impression qu’on s’est fait avoir non ?

–          C’est pas grave, il n’ira pas loin, les P.I.G, les M.E.U.R.T.R.E, sans compter les chasseurs de prime, finalement je préfère pas être avec lui, Krome porte malheur.

 

La barge ressemblait basiquement à une grosse boîte à savon en acier et plastique. Prévue pour ne transporter, rarement, que quelque voyageur, elle était entièrement automatisée, sous vide, programmée pour retourner seule à son point de départ, et encombrée de matériel. La première action de Krome fut donc de la débarrasser de son contenu dans l’atmosphère de la planète et d’ouvrir les bonbonnes d’oxygène pour que tout le monde puisse survivre au voyage vers la base de ravitaillement de Vladitchask, un million d’années-lumière d’ici. Comme la barge n’abritait que très rarement des voyageurs, il n’y avait ici ni moteur à hypervitesse, ni caisson, et à vrai dire pas la moindre distraction sinon un jeu beltarosien de 82 cartes écornées et de vieux cahiers de mots croisés beltarosiens eux-mêmes déjà à moitié remplis. En conséquence de quoi le voyage allait durer 15 jours. 15 jours dans une boîte à savon en compagnie d’un comptable, d’un commercial, d’un marxiste, d’un avocat et d’un bandit furieux ; une certaine idée de l’enfer. C’est pourquoi nous épargnerons au lecteur l’essentiel de l’expérience et nous nous contenterons de rapporter cette conversation qui eut lieu lors d’une énième dispute entre Wonga et ses deux compagnons d’infortune à propos du capital alors que Krome avait menacé de balancer tout le monde dans l’espace si on continuait sur cette voie.

–          Moi je serais vous je l’écouterais, s’il fait pas ça il va vous bouffer, la nourriture de synthèse, le prom, c’est pas sa tasse de gnoul si j’ose dire.

–          … N’empêche, la propriété c’est du vol, grommela en retour Wonga qui tout fanatique qu’il était ne voulait pas en démordre.

–          C’est un point de vue qui se défend, enfin surtout quand on est propriétaire de rien, rétorqua Boris.

–          Absolument ! approuva Berthier pour qui les théories marxistes, ou du moins ce qu’il en comprenait était une ineptie, un accident de l’histoire et avait toujours trouvé aberrant l’idée qu’on puisse obliger quelqu’un à partager quoique ce soit avec des gens qu’on connaissait même pas.

–          Personne n’était propriétaire de la Terre, n’empêche vous l’avez vendue !

–          Vous allez pas recommencer ! C’était une arnaque.

–          D’un point de vue technique ce n’est pas le cas, contra Boris. Si j’ai bien compris on vous a fait signer un contrat type Alpha-502, mais vous n’en avez pas lu le contenu et ça c’est votre problème.

–          Ah oui, et comment on aurait pu le savoir ? s’emporta Montcorget. C’était censé être un contrat pour la construction de cette stupide académie, par pour détruire la terre !

–          Oui, déjà que les histoires d’extra terrestres sur terre… bin justement c’était des histoires, approuva Berthier

–          Pas des histoires messieurs, une question de perception seulement, quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt disait un de vos penseurs.

–          Vous nous traitez d’imbécile ? s’insurgea Wonga.

–          De naïf plutôt. D’après ce que je sais de votre planète vous avez passé des centaines d’années à vous disputer sur des théories et quand quelqu’un venait faire la preuve de l’une d’entre elles, tous les autres ou presque s’ingéniaient à démontrer qu’il avait tort. Par exemple saviez-vous qu’un de vos plus grands primatologues fut longuement ridiculisé dans ses études parce qu’au lieu de numéroter les chimpanzés qu’elle étudiait elle leur donnait des prénoms ? Votre problème c’est ce que vous considérez ou non comme orthodoxe et impossible de sortir de ça.

–          Il faut bien donner un cadre ! protesta Wonga qui, influencé par ceux qui l’avait dressé, vénérait tout comme Montcorget les choses bien rangées et soigneusement hiérarchisées.

–          Et voyez où vous en êtes, rétorqua l’avocat. Au fin fond de l’espace dans une barge de ravitaillement en compagnie d’un bandit de l’espace et de son avocat. Alors de quel cadre vous parlez ?

Il y eut un long silence pensif, Boris n’avait pas tort, ils étaient bien obligés de l’admettre. Depuis la fameuse cérémonie de la signature rien de ce qu’ils avaient connu sur terre ou presque n’avait plus de sens. A part peut-être que l’univers ressemblait à ce que le libéralisme terrien pouvait produire de pire mais dans l’espace… et à vrai dire, même pour Montcorget cette idée était abominable. Car comme tout le monde, le comptable s’était toujours dit que quelque part, ailleurs, il devait bien avoir un monde moins régi par la stupidité marchande. Sa vague éducation religieuse peut-être. Mais non, pire, l’univers tout entier semblait fonctionner selon les principes édictés par les Rockfeller et autres Bill Gates, une véritable insulte balancée à la face de toutes les confessions, à savoir que là-haut il n’y avait rien, rien sinon le matérialisme le plus total. Finalement Berthier rompit le silence.

–          Je peux vous demander quelque chose, comment vous savez tout ça sur notre planète ?

–          On était voisin.

–          Comment ça ?

–          Mars vous avez déjà entendu parler ?

–          Vous voulez dire que vous êtes un martien ! ?

–          Moi et Krome oui… mais c’était avant que la vie intelligente n’apparaisse sur votre planète.

–          Mais il n’y a jamais eut de vie sur Mars, protesta Montcorget qui se souvenait avoir vu un reportage là-dessus.

Le regard que lui rendit Boris le découragea de la moindre argumentation.

–          On est venu plusieurs fois vous rendre visite, et pas seulement nous, mais vous avez toujours pris ceux qui en avaient été témoins pour de doux dingues, comme vous l’avez fait remarquer monsieur Berthier…

–          Alors vous deviez savoir que la D-Mart…

–          Trichait ? Bien entendu mais qu’est-ce que vous vouliez qu’on fasse ? Essayez de vous convaincre de témoigner ? Témoigner de quoi d’abord ? Que la terre était enfermée dans une espèce de monstre semi-minéral, que la mort était une invention des Orcnos ? Que des cônes couinants appelés Oxyde se servaient dans vos réserves de carbone 14 ? Que tout ce que vous preniez pour vrai et définitif n’était qu’une illusion entretenue ? Sûr il y aurait bien eu quelques dingues pour nous croire, mais justement ça aurait été des dingues et aucun tribunal n’aurait retenu un pareil témoignage.

–          Et si vous l’aviez écrit ? Des fois un livre… tenta Wonga avant d’être coupé par un Berthier momentanément scandalisé.

–          Un livre ! Personne ne prend les livres au sérieux ! Il aurait fallu que ça passe à la télé !

–          Ah oui et la Bible, le Coran, la Torah, c’est des livres non ? questionna Boris

–          Oui et le Capital aussi, maugréa Wonga.

–          Absolument, approuva l’avocat, et vous avez passé des milliers d’années à vous entre-tuer à leur sujet, je ne pense pas que ça aurait été une bonne idée, à moins d’écrire une fiction et de bien préciser que toute ressemblance avec des événements ou des lieux… etc… mais personne ne nous aurait pris au sérieux. Et puis bon, personnellement je suis avocat, pas écrivain, quant à Krome…

–          Quoi moi ? grogna le fauve occupé à faire une réussite.

–          Rien, mais si je te prête un stylo tu t’en serviras comme cure-dent.

Le bandit ricana.

–          Pas faux…

–          Je peux vous poser une autre question, demanda à nouveau Berthier. Comment ça se fait que vous logiez dans son crâne… je veux dire vous êtes un genre de parasite…

–          Trop aimable… non monsieur Berthier, je ne suis pas un parasite. Il se trouve que sur Mars, à une certaine époque, vivait deux peuples, les martiens du sud et les martiens du nord. Nous autres du nord vivions dans des coquillages comme vos mollusques au sein d’une société que vous auriez pu qualifier de démocratique ou presque. Tandis que ceux du sud, comme Krome, étaient pour l’essentiel une horde de bandits sans foi ni loi, généralement poursuivis par les forces du P.I.G. Et puis un jour nous avons été victimes d’une épidémie qui détruisait nos coquillages. Heureusement ceux du sud abusaient pour la plupart de tellement de drogue et d’alcools divers que leur crâne était en partie vidé de substance, nous nous sommes donc associés. Vous imaginez bien que d’avoir un avocat dans la tête quand on est soi-même sous le coup de plusieurs mandats d’arrêt cela ne peut qu’avoir de nombreux avantages.

–          En plus il ne vous paye pas j’imagine.

–          Non, mais quand il est saoul, défoncé ou les deux, croyez-moi c’est moyennement marrant pour moi. Vous n’imaginez pas les délires qui lui passent par la tête des fois.

Là-bas Krome poussa un nouveau ricanement, avant d’annoncer :

–          On arrive.

Vladitchask était aggloméré à une dizaine d’astéroïdes flottant dans le vide et auxquelles étaient accrochés d’autres astronefs de passage. Ils furent accueillis par une paire de droïdes dont la tâche essentielle consistait à nettoyer la barge, et auxquels Krome régla leur sort sans sommation. Après quoi il disparut avec un gloussement de plaisir et ses deux énormes mitrailleuses. Il y eut des coups de feu, plusieurs explosions, des hurlements, des traits rougeoyants de rayon à plasma traversèrent des parois métalliques, et puis le bandit réapparut, le visage écorché, blessé à l’épaule, mais heureux comme un gosse qui vient de faire une bonne farce.

–          Allez v’nez les mecs, faut pas traîner.

Il les entraîna à sa suite, au milieu des cadavres qui jonchaient les couloirs, vers un des astronefs qui attendaient là et enfin s’envolèrent vers Mitrillon la planète nomade.