Futurama

Hang Zook s’étalait entre les usines chimiques de Moebiuz Haallona Korp, la centrale à gaz de Long River et une zone d’exploitation minière d’où on arrachait par jour trois tonnes de tryrium 480, indispensable à plus d’un titre. Situé au milieu d’une cuvette qui avait été dans un passé érodé un cratère d’astéroïde, et traversé par le fleuve Long, la ville semblait avoir été taillée dans un seul et même bloc de béton brut. Une silhouette verticale et massive nimbée d’un halo permanent de poussière noirâtre et moite à travers lequel perçait l’œil d’un soleil blafard. Un emploi stable est la garantie d’un environnement harmonieux.  Un monde bichrome nuancé des couleurs acidulés des enseignes lumineuses, publicités au néon, hologrammes animés, sur les façades grises des galeries marchandes, des salles de jeu, bars, cantines, casinos, peep show, striptease, bordel en ligne, et qui éclaboussait la cité de leur vice électrique. Certains hologrammes chantaient également, solitaires, dans le lugubre d’une avenue déserte, des chansons à la gloire de la marchandise. Réclame soda, aboyeur virtuel, voix d’astroport, comme celle d’un fantôme plaintif errant dans la ville. Ube vivait là depuis qu’il était enfant. Elevé dans les grands ensembles cage à poule qui caparaçonnaient Hang Zook comme un coffrage de ciment rose, jaune, bleu, vert mer. Une couleur par zone, ouest, est, nord, sud. Hootan, Zombie Canyon, Sifu-Jakarta, Tao. Une zone par corps de population, Tao, les employés échelon quatre, Zombie Canyon, ouvrier et manutentionnaires du secteur gazier, Hootan, les mineurs, Sifu, les ouvriers de la chimie. Travailler depuis l’enfance augmente vos chances de garder un travail. Des Maquiladoras-kwan rayonnaient tout le long du Ring, le périphérique suspendu entre la cité et sa carapace-dortoir. Dizaine de hangars métalliques vibrant et bourdonnant des machines à coudre, perforer, cintrer, mouler, polir de l’industrie de la confection et du jouet discount. Pleins de gamins des deux sexes, entre sept et quatorze ans, tous issus des cages à poules. Et comme tous ceux de sa génération et des générations présentes et à venir, Ube y avait également travaillé. Entre huit et quatorze heures par jours, selon les commandes, les retards. Deux poses de dix minutes, rien de plus, un repas, payant, menu unique, nouilles Prom et boisson énergisante sucré Karamel, parfum amphétamine et taurine. Le savoir n’est pas un droit, c’est un choix. Ceux qui remplissaient ou dépassaient leurs objectifs mensuels avaient accès à l’école où des professeurs automatiques leur dispensaient un savoir générique. Lire, écrire, compter. Les meilleurs étaient encore écrémés envoyés en stage de l’autre côté du Ring, découvrir l’entreprise dans sa réalité, comme disaient les dépliants que tous les élèves recevaient à l’occasion. C’était le BAP, le Brevet d’Aptitude Professionnel. Et tous les gamins avaient intérêt à l’avoir s’ils ne voulaient pas retourner trimer dans les hangars. Les stagiaires étaient appelé Oyo, jargon sinobusiness pour zéro, rien. Et leur stage était rituellement initié par trois jours de coups et d’humiliations, parfois de viols. Ube se souvenait. Le premier jour ils l’avaient coincé dans le couloir menant aux machines à copier. Des employés de niveau cinq, agent technique, presque rien quoi. Ils l’avaient tabassé à coup de canne en bambou, à la façon des anciens maitres. Mais il avait tenu le choc, résiliant. Il avait eu son BAP et, puisqu’il était un vert mer, un de Tao, naturellement confié au travail de bureau. Un meilleur travail c’est plus de responsabilités mais aussi de meilleur loisir, soyons ambitieux. Onze millions sept cent vingt cinq mille et deux cent quarante deux d’habitants, emmitouflés dans des combinaisons étanches, le visage diversement masqué, enfermés dans des tours à demi aveugle aux fenêtres barrées par des grilles de filtrage. Dans les boyaux souterrains du métro, les rames atomiques, les boites en plastique composite des speeder et des aérojets, des barges, les cercueils transparents des ruches étanches des DomoticHôtel qui cernaient l’astroport. Onze millions sept cent vingt cinq mille et deux cent quarante deux d’habitants, et deux millions de visiteurs chaque mois en moyenne, essentiellement des voyageurs de commerce, hommes d’affaires, contremaitres entre deux chantiers. Autant de ventres à satisfaire, de l’aine au nombril, de poches à délester, d’hommes et de femmes à distraire, stupéfier, éventuellement dorloter pour les plus échelonnés. Une industrie essentiellement confié à la gestion du Syndicat Wang. Initialement syndicat des transporteurs qui sous l’impulsion des Gens du Fleuve prit des parts de plus en plus importantes dans tout ce que la cité cessa de vouloir gérer ou entretenir. Les Gens du Fleuve ce n’était qu’un euphémisme, une manière imagée et culturelle de désigner la pègre. Il y avait trois grands clans en ville, Wang-Sh’ ou Syndicat Wang qui dominait le jeu et la prostitution et touchait sa dime sur chaque bar et cantine de la ville. L’Ichiwanigumi, monde des affaires, blanchiment et trafique. Et l’Anati, plus spécialisé dans le meurtre sur commande, les enlèvements et la traite humaine. Les entreprises légales, Socotex, L’Oréal-Chemical, Saisonna, Hong-Kong City Bank, Automat se partageaient le reste du gâteau. Hygiène, fourniture, alimentation, etc… Uben travaillait au Bureau des Régulations du Secrétariat à l’Entreprise et au Travail. Le Bureau avait un double rôle, à la fois diplomatique et répressif, et agissait sur ordre d’un juge des conciliations quand intervenait un litige entre domaine légal et non légal. Entre par exemple un VRP rond comme une pelle, une prostituée du Singing Princess et ses souteneurs. Une dispute à propos du nombre de bouteilles qu’il avait éclusé. Quand ils arrivèrent, ils étaient en train de le bourrer de coups de pied et l’insulter tandis que Masazumi tentait de lui faire entendre raison. Masazumi avait la fonction de juge de paix, son homologue de l’autre rive en quelque sorte. Chaque clan avait le sien. C’était lui qui l’avait appelé et lui avait expliqué la situation. Le temps qu’Uben trouve un juge pour lui délivrer un permis d’intervention on en était visiblement plus à la question des bouteilles. La carte de crédit rouge du VRP se dandinait dans la main de Masazumi, Masa pour les intimes. Il le sermonnait, lui reprochait d’avoir été mal élevé avec la fille. Le VRP n’était plus vraiment saoul maintenant il pleurnichait, les joues rouges de coups, les lèvres fendues, le nez barbouillé de sang et de morve. Ube s’approcha et demanda à son homologue se qui s’était passé.

–       Cet imbécile à traité d’Azumi de salope.

Le type se mit à brailler comme si on venait de le condamner à mort. Uben le regarda à peine, les pigeons dans son genre c’était deux fois par semaine minimum.

–       Combien ?

–       On peut plus rien lui prendre, il était déjà dans le rouge en arrivant, je viens de vérifier.

Uben poussa une espèce de soupir guttural.

–       Tu veux le marquer ? Pourquoi faire ? C’est qu’un sans grade !

Masa haussa les épaules.

–       C’est pas moi qui décidé j’attends les ordres.

Dans le jargon des gangs « marquer » pouvait signifier deux choses, soit que la personne était désormais en dette et devrait tôt ou tard rembourser par un service, soit qu’avant de la laisser filer on lui laisserait la marque du clan gravée sur la peau. Et puis soudain il y eu une espèce de glapissement terminé par un gargouillis. Ils se retournèrent juste à temps pour voir le malheureux s’effondrer, la gorge percée par une paire de baguettes. Les deux lampistes qui accompagnaient Uben se précipitèrent à son secours. Cependant impossible de retirer les baguettes sans provoquer une hémorragie. Ils le regardèrent mourir, impuissant, s’asphyxiant lentement. Masazumi était furieux.

–       Pourquoi tu as fait ça imbécile !?

–       C’est pas d’ma faute Aki il s’est avancé !

Le responsable était un noueux et trapu souteneur dans une combinaison en latex rouge et bleu discrète comme un lampion.

–       Crétin ! Il s’est avancé ! Tu me prends pour qui !? T’as cru que t’étais en prison ou quoi connard !?

–       Non Aki ! Pardon ! Supplia le type en se pliant en deux.

Mais pour Masa c’était beaucoup trop tard pour s’excuser, et son poing atterri sur la figure du bariolé qui tomba face contre sol.

–       CONNARD !

 

Uben voulait bien compatir. Maintenant il allait devoir faire un rapport écrit et qui aime les traces écrites de ses erreurs ? Surtout qu’à partir de là, la famille du défunt pourrait réclamer légalement réparation. Tout ce que détestaient uniformément les clans. Harmoniser ses relations c’est faciliter les échanges, faciliter les échanges c’est flexibiliser le commerce. Voyons loin.  Le bureau d’Uben était situé au sixième étage nord du Secrétariat à l’Entreprise et au Travail, le SET comme on disait entre initiés. Rien d’extraordinaire, six mètres carrés délimités par des parois de plastique au bout d’un alignement d’autres bureaux du même genre quoique plus petits. Il avait pourtant mis prés de six ans pour parvenir là. Employé d’échelon sept, grade d’enquêteur terrain classe B. Tout le monde commençait à l’échelon quatre, et tous les échelons quatre étaient strictement assignés à des tâches subalternes desquels on ne s’arrachait que par chance. L’une de ces missions consistait à vérifier des segments comptables, que les résultats chiffrés rendus par les calculateurs ne soient témoins d’aucune occurrence. Bien entendu les machines ne se trompaient pas, les résultats qu’elles donnaient des bilans de production de la ville et des bénéfices, tenaient compte de ce que les entreprises détournaient ou plaçaient dans les ZDS, les Zones de Défiscalisation Spéciales, et saupoudraient les résultats en fonction. Mais par le jeu des ETHF ou Echange à Très Haute Fréquence sur le marché du bien fiscalaire, où l’on pouvait négocier des packages de sociétés écrans et de montages financier en double aveugle, il arrivait que ce qu’on appelait des nuages fiscaux et qui regroupaient des norias d’entreprises éphémères et de comptes bancaires à tiroir, suivant la volatilité d’un flux financier constant, les machines laissent trainer quelques erreurs, poignée de cents ci et là qui, sous le regard d’un expert, pourrait sembler suspect. Un jour il était tombé sur une occurrence de ce genre comme une pépite. Il existait une expression commune dans le jargon des échelons quatre « la machine est parfaite » si courante même que s’en était devenu d’abord un acronyme dont on biffait parfois les marges des rapports puis mot tiroir à la fois verbe adverbe ou adjectif selon la circonstance. Mep pour ne te mêle pas de ça, pas mon problème, ce n’est pas ma faute, mepper ou être meppé pour se mêle de ce qui ne le regarde pas, fout le bordel ou va se faire virer. La machine est parfaite, remettre en question cette vérité intangible, un risque et une attitude qui pouvait vous faire perdre votre emploi. Pourtant il l’avait prit, la curiosité, l’envie d’en découdre avec les chiffres et les machines sans doute aussi, le plaisir de la transgression. Il avait découvert plusieurs erreurs de huit centimes et d’autre montant jusqu’à vingt. Sur l’échelle continentale et même global cela pouvait faire des trous de plusieurs millions. Alors il avait remonté le courant des milles et un ruisseau du flux financier et avait mis à jour non pas ce qu’il pensait être une erreur des machines mais plus simplement une escroquerie portant sur plusieurs millions et qui était le fait d’un cadre moyen d’une banque. Cette découverte lui avait valu son affectation au SET et une promotion. Il ignorait en revanche si le coupable avait été puni ou non. Son rapport terminé et envoyé à son supérieur par le canal interne, il alla pointer, il avait terminé sa journée, il était temps de rentrer chez lui. Il vivait près de l’astroport dans un studio au dixième d’une tour aux flancs noircis par la pollution. De sa cuisine il pouvait apercevoir par le grillage filtrant une portion de la zone d’embarquement, les appareils en partance pour les confins. Ca le faisait rêver. Il aurait adoré monter un jour dans un de ces monstres et partir à l’aventure vers de nouvelle planète. Un rêve de cadre malheureusement, et avec ses origines sociales il y avait très peu de chance que ça lui arrive un jour. Il alluma son écran mural et jeta un œil sur l’actualité en continue tout en plongeant un auto-plat dans une casserole d’eau salé. Cinq minutes plus tard il dévorait ses nouilles Zok à la sinosauce tout en écoutant Mélanie Wank relater les derniers évènements sur Eiropa où se déroulait actuellement une guerre à échelle majeure. Dans un bandeau latéral défilait le cours des actions, l’industrie chimique se portait à merveille, celle de l’armement également. Le malheur des uns faisait comme toujours le bonheur des autres. Le marché ne faisait jamais que répondre à cette réalité.  Le libre-échange est état naturel de l’homme comme l’activité sexuelle ou la guerre, on ne saurait l’entraver au risque de perdre son humanité. Son repas terminé, il hésita entre une partie de combat virtuelle sur la plateforme Azylum et aller se balader à Paradiso, la cité en réalité augmenté à laquelle on pouvait accéder contre un abonnement de vingt unités par mois plus deux par entrée. Mais finalement il réalisa qu’il avait oublié de payer son abonnement et Azylum était saturé. Autant aller boire un verre dehors. Il enfila sa combinaison, son masque filtrant, sa cagoule de protection et sorti.

 

Masazumi était là, posé sur un tabouret devant un verre de whisky à la violette. Il buvait sa liqueur mauve par petites lampées un œil sur l’écran face à lui. Un jeu télévisé avec plein de couleurs et de filles à grosses mamelles. Ube se posa à côté de lui et commanda un alcool de riz.

–       Je me demande comment tu fais pour boire cette saloperie, dit-il en regardant le verre de whisky.

–       C’est pas mal. Sucré.

Ube s’empara du verre que le barman glissa devant lui et en bu la moitié. Ca le fit grimacer.

–       T’as fait ton rapport ?

Ube haussa les épaules.

–       Bah tu sais bien que je suis obligé.

Oui, il le savait bien. Les avocats des clans avaient imposé que les régulateurs soient équipés de matériel d‘enregistrement pour éviter les litiges ou plus exactement pour pouvoir en créer sur les termes d’une arrestation par exemple. Mais il ne put s’empêcher de jurer.

–       Fais chier.

–       Ouais je sais… sacré connard ton mec quand même.

–       Une pointure, confirma Masazumi.

Mais ce n’était pas ça le problème. Enfin pas seulement.

–       Vous allez faire quoi ?

Il ne répondit rien. Si seulement il savait. En temps ordinaire, avec un autre que ce connard, il aurait fini dans le fleuve. Mais lui c’était différent, lui c’était le neveu d’un patron. Pas intouchable mais pas loin.

–       Laisse tomber. Ca me regarde pas, au pire le bureau lui collera du sursis. Ce gars qui est mort, j’ai vérifié, c’était personne.

–       Déjà ça, reconnu Masa. T’as vu Onya récemment, demanda-t-il pour changer de sujet.

–       Elle m’a licencié.

–       Non ! Merde quand ?

–       J’ai reçu le message il y a deux jours, rupture d’incompatibilité.

–       Incompatibilité ? Au bout de deux mois ? Y’a pas un délai de carence comme vous dites vous autres ? C’est légal ?

–       Si on ne s’est pas engagé par écrit avant oui. Et le délai de carence n’est valable qu’au bout d’un an et vingt jours.

–       Pourquoi vingt jours ?

Ube haussa des épaules.

–       Va savoir, les avocats…

 

Ils bavardèrent encore un petit moment en se payant des verres. Ils se connaissaient depuis l’adolescence, depuis qu’ils avaient été voisins de chaine sur l’usine de montage Stinky Toyz. Masa était le plus vieux des deux. Il avait été recalé une première fois au BAP, tempérament asocial, mauvais Oyo. La seconde il avait carrément défoncé les échelons cinq chargés de l’accueillir. Tous les cinq. Un autre que lui ils l’auraient envoyé en rééducation cognitive. Mais il était d’Hootan, son père avait été mineur avant son cancer, il serait mineur ou rien. Mais rien dans une société productive ça n’a pas de sens, tout doit être utile, recyclé, utilisé au risque de disparaitre définitivement. Et encore… Les cadavres qu’ils jetaient dans le fleuve était ramassé par la ville qui les livrait aux usines chimiques après autopsie, parfois avant, c’est selon. Transformés en farine animal, vendus sur les autres continents, les autres planètes. Quelque part un bœuf transgénique bouffait de l’homme. Bon Dieu… quand il y pensait… Alors ils l’avaient proposé au service du Syndicat, voir si son agressivité et son asociabilité pourrait être utile à quelqu’un avant qu’on lui fasse une injection létale. Masazumi avait gravit les échelons plus vite qu’Uben, mais dans son monde ce n’était pas pareil. Son monde était bâti sur une hiérarchie rigide avec des règles strictes. Mais parfois il suffisait de tuer quelqu’un pour grimper. Tant que c’était la bonne personne, le bon moment. Tant que cette mort ne soldait pas la vôtre… Mais maintenant que ce connard avait dépassé les bornes…  Un Frère ne doit pas mal se comporter, en toute circonstance son attitude sera honorable et juste. Il avait enfreint la troisième loi mais il savait qu’en raison de sa position d’Aki, il serait d’abord tenu pour responsable. Les Frères veillent les uns sur les autres. Le chauffeur du speeder se plia en deux en lui ouvrant la portière.

–       Au club, dit-il sèchement à travers son masque respiratoire.

Il avait retardé le moment où il devrait aller voir l’Oyabee, le chef du clan pour lui expliquer ce qui s’était passé. Le connard lui était au frais en attendant qu’il sache quoi faire de lui. Mais maintenant le patron devait être au courant et voudrait savoir.

 

L’Oyabee était installé dans son salon privé au premier étage du club, entouré d’une noria de vestales ailées et nues pas plus grandes qu’une main. Occupées à le bichonner, le pomponner tout en chantant et en riant à ses blagues grasses. De la pure biotechnologie de luxe, une seule de ces créatures valait deux mille unités. Il était plongé dans une baignoire en latte, pleine d’eau chaude, rose et parfumée, ses tatouages intelligents dansant sous sa peau comme des chimères luisantes.

–       Ah te voilà enfin ! Je me demandais ce qui te retardait de la sorte.

–       Pardon boss, les affaires, s’excusa Masa en s’inclinant.

–       Mouais, dis plutôt que tu avais honte de ce qui s’est passé avec ce crétin d’Hakkan.

Il ne répondit rien, la honte n‘était pas au programme et ne l’avait jamais été dans son ADN pollué mais pour la hiérarchie il était préférable de ne pas l’afficher.

–       Où est-il d’abord ?

–       Il est consigné à son bloc.

–       Fais le venir, je veux qu’il s’explique.

–       Oui seigneur.

Masazumi passa ses consignes par l’intermédiaire de son bracelet de communication.

–       Et le régulateur, il a fait son rapport ?

–       Oui.

–       Hum, je n’aime pas ça, cela va faire des histoires.

A nouveau il garda le silence, il connaissait les accords qui avaient été passé avec le monde civil et leur raison. La pure et simple logique productiviste. Puisqu’on ne pouvait pas aller contre le crime, puisque la transgression des lois constituait en soi un ressort du comportement humain, et une soupape de sureté dans le cadre de la normalisation nécessaire à l’économie, il fallait aller avec. Rien ni personne ne pouvait, ne devait échapper à cette logique. Ils avaient même donné un nom à cette organisation parallèle et subordinatrice des comportements sociaux,  l’Alliance des Deux Mondes ou ADM. Et l’ADM assurait une harmonie que rien ne saurait troubler.

–       Tu connais ce garçon ?

–       Le régulateur ? Oui c’est un ami d’enfance.

–       Si son rapport disparait que fera-t-il ?

–       Rien Oyabee il sait où est sa place.

Le patron hocha la tête.

–       je l’espère Masa, je l’espère…

Hakkan entra encadré de trois hommes, se pliant en deux immédiatement en hurlant presque d’une voix suppliante.

–       Pardon Oyabee pour ma très grande faute, pardon je ferais yubistsume, donner moi juste un couteau !

–       Ferme ta gueule connard ! Aboya en retour le patron. J’ai pas besoin d’un doigt !

Sitôt qu’ils étaient entrés les vestales s’étaient alignées en suspension, leurs parties intimes couvertes de tissu nanologique, les yeux vides et noirs qui fixaient le coupable comme si elles s’apprêtaient à se jeter sur lui. Et si cet abruti n’avait pas été un fils de, ça aurait bien put être le cas. Ces petites machines érotisantes étaient un peu plus qu’elles semblaient, des geishas volantes avec un appétit féroce. Masa ne les avaient jamais vu en action mais elles avaient une horrible réputation qui n’avait d’égal que leur fidélité biologique au code ADN du maître auquel elles étaient attachées.

–       Expliques toi ! Qu’est-ce qui s’est passé !?

–       Il s’est avancé Oyabee, c’est un horrible accident ! Continua d’hurler l’autre, plié jusqu’aux genoux.

Le verre atterri sur sa tête avant d’éclater par terre.

–       Racontes pas de conneries connard ! La vérité !

Hakkan n’osait plus rien dire, le crâne dégoutant d’alcool, le front entaillé d’une blessure sans gravité. Qu’est-ce qu’il pouvait dire de toute manière ? Qu’il était imbécile doublé d’un sadique ? N’était-ce pas pour ça qu’on le payait justement ? L’Oyabee fit signe à Masa.

–       Tu peux y aller.

Masazumi s’inclina sans un mot et sorti. Les premiers signes. Un étranger à leur monde, un novice, n’aurait rien remarqué, mais qu’il fut congédié de la sorte ne signifiait rien de plus que la disgrâce. Rien de grave peut-être, rien qu’il ne puisse réparer d’une façon ou d’une autre mais la marque d’une distance. Il n’avait pas réussi à faire respecter le Code, pire, il avait mis dans l’embarras l’Oyabee et l’oncle de cet abruti. Oh bien entendu celui-ci serait mis à l’amende, on lui demanderait probablement de dédommager la famille de la victime. Une somme qu’il remettrait à l’Oyabee qui en profiterait pour l’écrémer avant d’envoyer un de ses lieutenants s’excuser au nom du clan. Mais le responsable c’était l’Aki, pas ce connard. Il avait besoin de se changer les idées, il ordonna au chauffeur de le conduire chez sa maitresse. Kazoo était native d’Eiropa, une longue fille à voyou, gaulée comme un fantasme, toujours frusquée à la dernière mode du plus cher qu’elle puisse lui faire claquer, et il ne la privait pas. Bien entendu il était marié, parce qu’il était un homme respectable et que les hommes respectables sont aussi des maris. En toute chose et en tout endroit un Frère doit se montrer exemplaire. Mais personne n’aurait compris qu’il n’ait pas au moins une ou deux maîtresses. Kazoo était sa numéro un. Elle avait la trentaine, s’était fait refaire les seins, le nez, les pommettes, le front, le menton, allonger les jambes de trois centimètres, son ancien amant avait tout réglé, et le résultat était merveilleux. Le nec plus ultra de la bioplastie. Aujourd’hui le généreux donateur nourrissait peut-être des bœufs transgéniques quelques part dans la galaxie, pour ce qu’il en savait quelqu’un s’était emparé de son business, et Masa s’était chargé du bonhomme. Kazoo c’était le bonus. Elle baisait comme une reine, et elle ne faisait pas semblant d’aimer ça. Toujours accueillante, toujours disponible, tant qu’il savait la gâter, et avec elle pas de « rupture d’incompatibilité » comme Ube avec son ex. Ces choses là n’existaient pas dans son monde alors qu’elles étaient obligatoires dans celui du régulateur. Ils avaient codifiés les relations sexuelles comme le reste. Une manière de contrôler les naissances mais pas seulement, de contrôler simplement toute relation intime. Dès que deux civiles voulaient sortir ensemble, ils signaient ce que les juristes appelaient un contrat interrelationnel qui les obligeait à respecter un certain nombre de règles, comme d’assurer le bien être de son partenaire pour commencer. Pas question pour les compagnies qu’un employé soit distrait par des affaires de petit(es) ami(es). Tout devait rouler sur du velours. Pas le choix ou bien les avocats se mettaient en ordre de bataille. Et ceux là était à l’autre rive du fleuve ce que les soldats étaient à cette rive ci.

–       Je te prépare une pipe mon chéri, allonge-toi.

Elle avait l’habitude de ses visites impromptues, savait se montrer disponible quand il le désirait, et surtout ce que ça coutait quand on était une fille comme elle de perdre un riche amant et protecteur. Il s’allongea sur le canapé tandis qu’elle fourrait la pipe d’opiulight, drogue de synthèse, la mariage harmonieux entre l’opiacé classique et la nécessité de rester affuté à tout instant. Avec ça on partait pour des substrats de rêve semi dimensionnels, comme d’être entre deux nuages à six cent pieds tout en s’assurant de pouvoir redescendre à tout moment. Les avantages de la fortune et de vivre dans un monde où tout était permis tant qu’on ne se faisait pas prendre. Un Frère n’usera ni ne vivra de la drogue, avec l’alcool et les femmes il sera modéré.

 

Le supérieur d’Ube était un homme inquiet de ses prérogatives, sérieux, très attaché à conserver les dix mètres carrés de bureau que lui donnait droit son grade de cadre, et d’un naturel légèrement anxieux, notamment souligné par cette même position. Quand il lu le rapport sa nervosité monta d’un cran. Il était à six mois d’une promotion assurée, l’idée d’avoir un problème avec un des syndicats les plus puissants du continent ne l’enchantait pas. Bien entendu ce rapport pouvait être aisément enterré, cependant il faudrait d’abord qu’il en réfère au Contrôleur du 3ème Echelon. Pour se faire il devrait préalablement remplir une grille d’analyse évaluant les risques et les avantages d’une telle situation. Selon un ratio mêlant à la fois coûts et bénéfices, optimisation des rapports dit ADM, et stratégie juridique si le conflit était déclaré entre le Secrétariat à l’Entreprise et au Travail et le Syndicat Wang. Son rapport devait prendre compte de trois facteurs, l’enregistrement filmé en vue subjective de la scène, le résumé qu’en avait fait Ube, et sa propre connaissance des protagonistes. De ceux du Syndicat il ne savait rien de plus que ce que les services de sécurité avaient en fichier. Il ne voulait rien à voir avec ces gens là, c’était le travail des régulateurs. Il estimait que son emploi et sa position ne lui autorisait pas ce genre de licence, d’ailleurs, comme tous ceux de son rang, il n’avait que mépris pour ce monde là. Il avait simplement parfaitement intégré pourquoi on les avait associés à l’entreprise légale, à façon de les contrôler, le reste ne l’intéressait pas. La grille d’analyse était chiffrée sur cinq, chaque ligne correspondant à un comportement, une action, un risque, etc. Dans la case correspondant à l’option « dossier égaré » était associé le potentiel d’incertitude concernant les protagonistes. Plus la note était basse, moins le risque était grand que quelqu’un cherche à déterrer l’affaire. Il hésita quelques instants sur le cas d’Ube, un ou deux sur cinq ? C’était un bon employé sans histoire, il ne discutait jamais les ordres,  savait arranger les affaires. Puis il se rappela cette histoire de cents détournés, elle avait mit tellement de gens dans l’embarras qu’on l’avait promu en dépit d’une manque évident d’ambition. Il nota trois sur cinq.

 

Le rapport fut traité par un super calculateur, digéré, et rendu de sorte qu’il n’exigeait qu’une lecture superficielle au Contrôleur du 3ème Echelon qui le transmit, biffé, à son supérieur. Il recommandait qu’on ait Ube à l’œil. Le supérieur se réunit avec quelques autres responsables, Oyabee et CEO. Quarante-huit heures plus tard Masazumi était convoqué au club. Sans surprise Hakkan se tenait maintenant au côté de l’Oyabee, la poitrine gonflé, avec cet air d’arrogance que portent ceux qui croient leur nouvelle position immuable.

–       Masa, ton ami d’enfance…. Comment se nomme t-il ?

–       Ube, patron, répondit-il d’une voix rauque.

–       Mes amis pensent qu’il pourrait poser un problème.

Masazumi se raidit.

–       Non, je vous assure Oyabee, il connait sa place, et il sait à qui il la doit.

–       Justement… On dirait qu’il ne la doit qu’à lui-même. Sais tu comment il a eu ce poste ?

–       Oui, il m’a raconté.

–       Un homme qui se sert de sa tête, qui a du courage, qui doit sa réussite à sa seule compétence, c’est très bien.

–       Oui Oyabee, Ube est un garçon sur lequel on peut se reposer.

–       Mais c’est également un homme dangereux, continua le patron sans l’écouter. Sais tu pourquoi ?

Masa regarda Hakkan puis l’Oyabee.

–       Pardon patron mais Ube n’est pas…

–       Parce qu’un homme qui ne doit son succès qu’à lui-même est un homme qu’on ne peut contrôler. Tu sais ça n’est-ce pas ?

Ce n’était pas vraiment une question, mais Hakkan la ramena quand même.

–       Répond enfoiré !

Les yeux de Masazumi se figèrent sur lui, il osait l’insulter une nouvelle fois et il le séchait sur place.

–       Pardon patron mais Ube n’est pas comme ça, il sait à qui il doit sa place, il est trop intelligent pour ignorer les règles.

Il sut au même instant qu’il venait de commettre une erreur.

–       C’est bien de défendre son ami comme cela, c’est honorable, mais tu viens de le dire toi-même, il est trop intelligent. Qui sait quel idée folle peut passer dans l‘esprit d’un homme brillant, qu’elle ambition…

–       Ube n’est pas… commença Masazumi avant que le patron ne lui fasse signe de se taire.

–       Il doit partir Masa.

Comme de recevoir un seau de glace sur les épaules.

–       Oui Oyabee.

Il n’y avait plus rien à dire, sauf s’il voulait également y passer. C’était le prix à payer, sa fidélité au clan avant tout. Il obéissait et il rentrerait à nouveau en grâce. Ou pas. Après tout qu’en savait-il ? Mais ce dont il était certain c’est que s’il ne le faisait pas, il le suivrait dans la tombe. Ce soir là Masazumi se saoula plus que de raison, et Kazoo en subit l’humeur. Si fou de colère et de chagrin qu’il cessa de la frapper que  lorsqu’elle tomba dans les pommes.

 

Il pleuvait quand Ube rentra chez lui. Il avait emprunté l’auto-jet jusqu’à l’arrêt 42 B de la ligne rose parce qu’il voulait passer à l’épicerie de nuit s’acheter ses pastilles d’iode. La pluie le surpris alors qu’il ressortait de la boutique avec un paquet de biscuit Yoyo aux algues transgéniques goût cerise en plus de sa prescription. Une pluie acide qui fumait en s’écrasant sur le revêtement lisse et noir de la rue, des traits d’eau jaunâtre, comme de la pisse, fruit chimique d’une atmosphère saturée en métaux lourds. Sans les barres de lumière disposées le long de la rue, il n’y aurait pas vu grand-chose. Il était fatigué et ravis de rentrer chez lui. La journée avait été longue, son supérieur n’avait cessé de le presser pour qu’il termine les dossiers en cours. Des affaires qui avaient parfois plus de six mois parce que selon les nécessités on pouvait aussi faire trainer un traitement. La compétitivité est une question de rythme. Ni trop ni pas assez, il y a un temps pour observer et un temps pour agir, soyons perspicaces. Des plaintes pour vol, escroquerie, des conflits interpersonnels entre des hôtesses et leur client, des accusations de triche, un établissement qui sans raison apparente avait vu sa clientèle disparaitre, on soupçonnait un cas de concurrence déloyale. Son travail ne consistait pas nécessairement à résoudre toutes ces questions. Il devait faire des propositions d’approche, orienter éventuellement une enquête ou contacter un juge. C’était très varié finalement, même si la méthodologie était monotone. Soudain il aperçu une silhouette un peu plus loin, près de son immeuble, presque instantanément il reconnu la broche qui brillait sur la poitrine, l’insigne du Syndicat Wang qui clignotait en rouge et bleu. Une blague qu’il avait offert à Masa pour l’anniversaire de son admission dans le clan. Qu’est-ce qu’il faisait ici ? Sa voix raisonna dans le communicateur.

–       Masa ?

–       Je suis désolé mon ami.

–       Désolé ? Pourquoi ?

Il sentit des mains se rabattre sur ses épaules et ses bras. Deux silhouettes noires et hautes qui le saisissaient et lui renversaient la tête en arrière. Puis il vit Masazumi au-dessus de lui. Il reconnu ses beaux yeux graves à travers les verres de son masque quand il saisit le bas de sa cagoule de protection et tira d’un coup sec. Ube poussa un cri sourd et inarticulé, son visage soudain à nu. La pluie marqua instantanément sa peau de zébrures rougeâtres, puis de brûlures tandis qu’il ouvrait grand la bouche, les yeux exorbités, larmoyant, sanglant. Masazumi lui caressait la tête tendrement, ses cheveux s’en allait par poignées fondues.

–       Respire mon ami, respire un grand coup, laisses toi aller.

Ses poumons le brûlaient, sa trachée et son œsophage étaient en feu, ses oreilles bourdonnaient et sa peau commençait à cloquer. Être compétitif demande des sacrifices. Se sacrifier pour l’entreprise quoi de plus noble ? La douleur était à son paroxysme, des millions d’aiguilles surchauffées lui lacérant le cerveau, la chair, du dehors et du dedans. En toute circonstance garder son sang-froid, soyons professionnel. Les phrases programmées dans sa puce intracrânienne clignotaient comme des néons défaillant, crachotaient, les mots perdant peu à peu leur sens. D’ailleurs est-ce que tout ça en avait ? Est-ce que tout ça en valait la peine ? Masazumi reposa doucement le cadavre au visage pelé de son ami et se détourna. Cette nuit, c’était décidé, il embarquait. Cette nuit il quittait ce monde. Il regarda le ciel cotonneux et noir au-dessus de lui, la pluie qui s’écrasait sur les verres, on ne voyait même pas les étoiles.

 

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Relever aujourd’hui les défis de demain

Le filet de fumée gris dessinait une longue arabesque au-dessus des toits. Un incendie quelque part. Devant la fenêtre percée d’un carton courait la voie aérienne, une rame à l’arrêt. Ses flancs souillés de graffitis et piqués de rouille. A l’intérieur on distinguait encore quelques reliefs d’ossements humains. Assis pour toujours dans leurs vêtements rapiécés. Ils avaient toujours été là. Quand elle était petite elle leur avait même donné des prénoms. Hector, Juanita, James, Bob, le Dormeur, parce qu’il avait le crâne posé contre la vitre comme s’il dormait. Et puis le Dormeur était tombé en poussière, et ses centres d’intérêts s’étaient déplacés vers les êtres vivants. Les garçons essentiellement. Il n’y en avait pas beaucoup à Dowtown, plus. La plus part partaient travailler pour la Compagnie et vivaient là-bas, sur site à creuser des trous toute l’année, tous les jours sauf le dimanche. Il parait qu’il fallait ça pour que la centrale puisse continuer à fonctionner. Et sans elle plus de saucisse, de pizza, de yaourt, de médicament, de lumières au loin. Grand-père il disait qu’avant, la nuit, le jour, toute la ville était allumée, du courant vingt-quatre heures sur vingt quatre. Il disait aussi que dans le temps la neige était blanche et la pluie coulait non filtré, mais ça elle y croyait moins. Faute de mieux elle s’était fait dépuceler par son cousin Wallace. Un inceste aux yeux des lois de Dowtown. Ni l’un ni l’autre n’avait jamais cafté et ça s’était arrêté à la première fois. Aucun des deux n’avait envie de se faire expulser de Dowtown, vivre dans le Wild comme on disait. Elle avait aussi fréquenté Jab, parce qu’il était un peu voyou sur les bords, qu’il faisait de la contrebande et qu’il portait un blouson de cuir. Et tant pis s’il avait un œil plus bas que l’autre et une main difforme. Beaucoup de gens naissaient comme ça de nos jours. Puis il y avait eu l’expérience Lola. Passionnel, déchirant, et finalement inutile. Lola était partie tenter sa chance à l’est avec un groupe de colons. Elle n’avait plus jamais eu de ses nouvelles. Aujourd’hui elle était retournée vivre avec les siens dans le vieil immeuble où elle était née. Mais sa vie c’était à Near North qu’elle la faisait. Toutes les vieilles tours, les vieux buildings qui partaient en débris et dans lesquels elle récupérait la ferraille, le verre, le plastique quand elle en trouvait, du bois parfois. Elle n’était pas la seule à venir faire la collecte par ici au péril de sa vie mais elle était une des meilleures. Le fer elle le vendait au kilo à la Compagnie, le plastique aussi, le reste elle le ramenait au marché de Dowtown. Pour transporter tout ça elle avait Bull, son tracteur rouge griffé de rouille et de tags avec sa carriole et son moteur à l’éthanol, l’alcool de betterave exactement, qu’on faisait pousser dans les champs d’Old Town. De l’espèce qu’on ne pouvait pas manger, parfois tellement grosse qu’une seule suffisait à faire l’alambic. Bull ne roulait pas vite et il puait le vieil alcoolo mais il était bien pratique et surtout il était précieux. Des moteurs encore en état de fonctionnement il y en avait plus beaucoup de nos jours. Et ceux qui savaient les réparer non plus. Grand-père lui avait appris. Grand-père était de la génération des survivants, ceux qui avaient vu leur monde s’effondrer morceau par morceau sans que personne n’y puisse plus rien. Ceux à qui on avait dit et répété que c’était la crise, la fin des retraites, des aides sociales, de la santé et de l’école pour tous, et qu’il était temps de relever aujourd’hui les défis de demain. Sauf qu’il n’y avait pas eu de demain. Il lui avait aussi raconté que les gens de cette époque là savaient beaucoup de chose, sur leurs vedettes préférés, la présence ou non de gluten dans leurs aliments, comment programmer leur téléphone ou la situation politique dans tel pays. A ce moment là ils avaient un truc qu’ils appelaient internet, une espèce de grand réseau mondial où tout le monde pouvait parler à tout le monde et savoir par exemple quelle température il faisait à Paris à telle heure ou comment préparer une bombe facilement. Elle n’avait jamais compris ça. Puisque tout le monde pouvait à parler à tout le monde pourquoi personne ne s’était entendu pour arrêter de transformer les océans en poubelle et certain pays en cimetière ? Grand-père n’avait pas su répondre à ça. Et au moment où les choses avaient commencé à aller vraiment mal les gens s’étaient rendu compte qu’ils ne savaient en réalité pas grand-chose. Les supermarchés n’apprennent pas à survivre dans le Wild, et tous les manuels de survie au monde ne pourront jamais vous apprendre non plus à endurer les privations. Pour certain cela avait été plus facile que d’autres. Dans le monde de ce temps là, d’après Grand-père, la vie n’était forcément facile pour tous, surtout si on n’était pas né dans le bon pays. Un peu comme pour ceux aujourd’hui qui ne vivaient pas à Dowtown ou à Central. Souvent ce fut les plus durs, les plus méchants qui survécurent, ceux qui avaient le plus de moyens aussi. Mais pas toujours. Les malins, les débrouillards, ceux qui avaient quelques talents utiles pour la communauté et qui étaient prêt à les mettre en commun. Les autres, tous ceux qui avaient passé leur vie à imiter leur parent en fondant une famille, en s’accrochant coûte que coûte à leur travail en redoutant ce qu’ils appelaient le chômage, en économisant pour la retraite. Tous ceux avec des cartes fidélités plein les poches, bloquant leur samedi soir pour voir leur émission préférée et passant ce même samedi dans une galerie marchande à rêvasser d’acheter des choses dont ils n’avaient pas besoin. Tous ceux là avaient irrémédiablement disparus comme un poids mort dès les premières années ou s’étaient accrochés à la traine des autres, grossissant les rangs des bandes armées ou servant de bétail humain à ces mêmes bandes. Grand-père lui avait survécu, fondé une famille au milieu du chaos. Y avait perdu trois enfants et une épouse, puis avait rencontré Grand-mère et eu Pa’ et tante Anna. Accroché à l’existence comme un cancrelat. C’était de famille. Elle entra dans la cuisine. Pa’ était penché au-dessus d’un manuel d’électronique, ses grosses lunettes à double foyer sur le nez. Il avait déjà trente six ans, il ne voyait plus très bien. Mais elle ne comprendrait jamais pourquoi il continuait à s’emmerder à lire ces livres de techniques inutiles aujourd’hui. A croire qu’il pourrait résoudre les problèmes de tout le monde avec ses inventions. Depuis qu’elle était petite il était comme ça. Toujours une nouvelle idée, un énième bricolage. Il avait remonté un frigo une fois et cherché à faire de l’électricité avec un vélo. Mais à quoi bon chercher à avoir un frigo quand il faisait moins vingt-cinq six mois de l’année ? Pour la saison sèche peut-être ? Les chasseurs avaient déjà salés la viande depuis un moment et les autres savaient bien qu’il y avait assez de conservateur dans les saucisses et les pizzas pour durer cent ans même en plein cagnard radioactif. Au bout d’un moment tout le monde en avait eu marre de faire du vélo pour un frigo presque toujours vide, même lui. Une autre fois ça avait été une pompe à essence. Pour une raison ou une autre il s’était persuadé que la cuve était encore pleine. Quatre ans qu’il avait passé à la remettre en route cette pompe. Et bien entendu la cuve était vide depuis des décennies. Grand-père disait qu’il avait la nostalgie d’une époque qu’il n’avait pas connu, que c’était sa manière de s’accrocher à l’espoir que les choses redeviendraient un jour comme en ce temps là. Une époque que même lui n’avait pas connue. Quand tout le monde avait des frigos et qu’il y avait des avions dans le ciel. Elle n’avait jamais rien vu voler dans le ciel à part les corbeaux et les buses. Une fois Pa’ l’avait bien emmené à l’aéroport voir ces fameux avions mais elle n’avait jamais réussi à imaginer ces gros machins en fer flotter dans le ciel et encore moins elle voyageant dedans. Grand-père était assis en face de lui recroquevillé sur sa tasse de jus de baie. Une large croute violacée courait depuis sa nuque jusqu’à l’arrière de son crâne dégarni et squameux, la peau jaunâtre qui collait à ses os, les muscles désormais flasques. Il n’avait plus d’ongles à une main, l’œil droit aveugle et le gauche voilé d’une cataracte laiteuse, le monde était un flou de couleurs indécises pour lui. La respiration sifflante et difficile, presque sourd, il continuait pourtant à s’accrocher. Elle jeta un coup d’œil à la tasse, il avait bavé dedans, regarda son père un rien exaspérée et prit la tasse pour aller la vider. Puis elle prit l’outre en peau suspendu au crochet au-dessus de ce qui avait été un évier et lui resservit une tasse. Pa’ disait qu’il avait été trop exposé depuis trop longtemps. A tout, la radioactivité, le plomb dans l’air, le polonium dans les cigarettes, toutes les saloperies et les chimies qui avaient eu la peau de leur monde d’une manière ou d’une autre. Quand les centrales avaient cessé de fonctionner, le pétrole à devenir un problème majeur, quand assurer la sécurité d’une usine commença à coûter plus cher qu’à la faire tourner coûte que coûte. Elle se sentait privilégiée de ne pas avoir connu ce temps là. Au moins aujourd’hui les choses étaient claires, simples. Le monde était parti en couille et fallait seulement faire avec. Grand-mère avait tenu moins longtemps que lui. Mais sûrement morte des mêmes causes qui l’enverraient dans le trou. Et tante Anna elle n’avait simplement pas pu faire avec. Un jour, après avoir passé une semaine sans manger, elle s’était pendue tout simplement. Beaucoup de gens le faisaient. Se pendre ou se jeter d’une tour. Souvent elle trouvait de vieux cadavres désarticulés dans les ruines de Near North. Surtout à la saison sèche, elle ignorait pourquoi. Comme si sortir soudain de six mois d’obscurité et de froid les rendaient fous.

 

Near North était une forêt de ruines plus ou moins hautes, cavées, trouées, criblées, lézardées, debout sur des tonnes de gravas, de déchets et de carcasses dispersées où apparaissait ça et là des ossements humains ou non. Bull cahotait en rouspétant des crachats de fumée noire et alcoolisée, roues en fer oblige. On utilisait encore quelques pneus mais ceux qui n’étaient pas à la Compagnie valait au moins trois cochons, et des sains s’il vous plait. Pas dans ses moyens ni ceux de personne de sa connaissance. Même Jab n’avait jamais réussi à toucher un cochon d’élevage de sa vie. Faut dire que toutes les fermes étaient du côté de Little Sicily, à côté de Central et qu’elles appartenaient toutes à des gars de la Compagnie. Elle choisissait toujours les ruines les plus hautes, que les étages soient encore là ou non. Pratiquement personne ne le faisait, trop de risque. Et à l’époque des pillards, eh bien par principe les pillards vont au plus pressé. Pendant longtemps les étages étaient restés inviolés. Il y avait les vents tournants, les mouettes ou les corbeaux parfois quand ils devenaient fous, et les tempêtes de verre surtout. Mélange de poussière radioactive, de verre, d’amiante, de limaille de fer résiduel, de plastique brûlée. On les appelait ainsi parce que prit dedans, à moins d’être entièrement couvert d’une quadruple couche de vêtements épais ou d’être dans un abris hermétique on avait aucune chance d’y survivre. Les tempêtes de verre vous arrachaient déjà la première couche de vêtement dans les premières secondes où on était prit dedans. A terre, le seul moyen d’y survivre sans abris proche c’était d’espérer s’enterrer assez vite pour ne pas finir écorché vif. Là-haut, et bien il fallait de la chance, une bonne mémoire de la topographie des lieux et surtout l‘agilité d’un singe. Aussi loin qu’elle s’en souvenait elle avait toujours adoré grimper. Et plus c’était haut, plus ça semblait impossible, plus ça lui plaisait. Elle avait commencé par les vieux immeubles de trois étages de Dowtown avant d’escalader les vieilles tours relais du côté de Far North. Maman n’arrêtait pas de lui faire la vie à cause de ça. Que si elle se cassait quelque chose il n’y aurait personne pour la réparer, qu’elle tomberait malade ou pire serait handicapée à vie. Maman pensait comme Pa’, au temps d’avant où on allait voir un docteur pour vous réparer. C’est sûr que c’était pas avec les médicaments de la Compagnie qu’elle pourrait soigner une jambe ou un dos cassé. Mais c’était comme ça, ils ne comprenaient simplement pas que pour elle et ceux de son âge seul le moment immédiat comptait. Les hommes mouraient autour de quarante cinq ans, les femmes un peu moins surtout si elles avaient eu des grossesses, les enfants morts en bas âge se comptaient par centaine. A ses yeux comme à ceux de sa génération, ils étaient des survivants, nés sur un caprice du hasard, un malentendu, ils ne feraient pas de vieux os alors autant faire ce qui leur plaisait et advienne que pourra. A force de trainer dans les ruines elle était devenue une sorte d’experte en construction. Capable de déceler quelle poutrelle pouvait céder ou sur quel corniche elle pourrait s’appuyer, si la finition avait été bien faite, si on n’avait pas abusé sur le sable dans le ciment. Les vieux buildings, ceux avec le plus de ferraille et de façade tarabiscotée, n’était pas forcément ceux qui avait résisté le mieux, pas tous en tout cas, mais c’était les plus solides. Les autres, ceux essentiellement en verre et acier, gisaient pour la plus part nus au milieu des décombres comme des ossements de géant piqué de rouille dressé vers le ciel. D’autres s’étaient lentement effondré à force d’être cannibalisé. D’autre encore attendait de le faire et devenait si dangereux dans l’intervalle que dans le milieu des Manges Béton on les appelait des cimetières. Il y avait deux classes de Mangeurs, ceux qui comme elle grimpaient dans les cimes et les étages et les autres, ceux qui ramassaient ce qu’ils trouvaient pas terre. Les premiers considéraient les seconds comme des lâches et des usurpateurs, les seconds voyaient les premiers comme des fous. Parfois ils se faisaient la guerre. A coup de barre de fer, de lame de frein aiguisée, de câble. Pour une chaise encore en état ou un kilo de bois. Elle avait une longue cicatrice qui courait sur son avant-bras pour en témoigner. Elle entra dans le hall d’immeuble et admira le haut plafond sur lequel une vieille fresque composée de bonhommes roses avec des ailes se disputait l’espace avec des graffitis de gang. Le plafond était crevé, elle apercevait les étages au-dessus. Une partie avait été ravagé par le feu, une vieille monture de lit calcinée dépassait d’un plancher troué, elle continua son chemin jusqu’aux ascenseurs. Les portes avaient été arrachée depuis longtemps, les cages démontées de A à Z mais personne n’avait essayé d’avoir la peau des câbles. Des mètres et des mètres de câbles d’acier rouillé suspendu dans l’obscurité. Personne ne savait à quoi ils étaient raccroché, personne n’avait jamais été assez fou pour aller vérifier. Elle sorti sa lampe à huile des replis de sa besace et fit claquer deux silex l’un contre l’autre. C’était un peu risqué de faire ça, après toutes ces années des poches de gaz de ville s’étaient formées ça et là, et on ne pouvait même pas les exploiter, seulement espérer qu’elles ne vous pètent pas à la face, mais  ça ne l’effrayait pas. Elle hasarda sa lampe dans la cage et regarda au-dessus d’elle le câble s’enfoncer dans les ténèbres. Impossible de voir quoique ce soit d’ici. Elle sorti une corde en nylon qu’elle avait tressé elle-même et la lança sur la boucle du câble à deux mètres de son crâne. Elle rejoignit les deux extrémités de la corde et fit un nœud coulant qu’elle serra. Quand elle entendit un bruit derrière elle. Instinctivement elle se retourna et porta la main sur le manche de son poignard. Une lame de frein aiguisée emmanchée dans du bois poli et taillé pour ses doigts. Un cadeau de Pa’. Elle ne vit rien, c’était peut-être une bête. Encore fallait-il savoir laquelle. Les mutations ne touchaient pas seulement les hommes et les animaux aussi devenaient fous. Une fois pendant la saison froide un troupeau de rennes s’étaient égaré en ville. Tous à moitié malades, tarés, et fous. Ils avaient tué deux enfants et un chien avant que les hommes ne réussissent à les chasser. Soudain elle entendit des pas sur sa droite, il y avait quelqu’un dans le building avec elle. Elle se tassa sur elle-même, le poignard en garde et avança à pas de chat. Ce n’était peut-être qu’un Mange Béton comme elle mais ça pouvait être autre chose. Une fois dans les ruines du côté du Loop elle avait vu un monstre. La taille et la corpulence d’un ours, avec un visage difforme, simiesque, et couvert d’une fourrure éparse. Impossible de dire ce que c’était mais ça lui avait fichu une frousse de tous les diables. Est-ce que les monstres existaient dans le temps ? Quand cette ville en était encore une ? Autour d’elle tout n’était plus que silence. La main toujours nouée autour de la garde elle s’aventura dans la direction où elle avait entendu les pas. Ce fut aussi bref qu’inattendu, surgissant de l’intérieur d’un mur dans une mauvaise imitation de sa propre tenue. Plusieurs couches de lambeau de tissus, de cuir de cartons maintenus ensemble par réseau de ficelles et de gaine de fil électrique évidée. Il avait la barbe et les cheveux qui formaient comme une seule crinière gluante de crasse, les yeux jaunes et injectés, les ongles longs, craquelés et noircis. Un rictus mauvais déformait son visage et laissait voir des chicots pourris par la glace noire et la sous alimentation. Un Rat, c’est comme ça qu’on les appelait. Rendu à l’état sauvage, qui vivait de charogne et zonait dans toute la ville. Elle brandit la lame devant elle.

  • Vas-y mon gros, je ne te veux pas de mal, dit-elle en espérant que c’était aussi son cas.

Il grogna quelque chose d’inintelligible en faisant de grand geste comme pour la chasser de sa vue. Mais comme elle ne semblait pas vouloir bouger il reparti dans la faille dans le mur en grondant comme un chat en colère. Elle se détendit légèrement mais elle ne se sentait plus de s’occuper du câble, qui sait ce qu’il pourrait faire pendant qu’elle était occupée dans la cage. Elle pouvait essayer de le chasser comme les autres Manges Béton le faisaient parfois en y mettant le feu en général. C’était des Rats après tout, des nuisibles qui venaient à Dowtown voler et piller n’importe quoi, plein de maladies et toutes ces choses là. Souvent dans l’attirail d’un Mange Béton on trouvait une bouteille d’alcool de pomme de terre bouchonnée avec un chiffon. Ce n’était pas toujours efficace, l’alcool ne prenait pas forcément feu comme on voulait mais ça le faisait assez sur un Rat. Mais elle ne se sentait pas de faire une chose pareil, nuisible ou pas c’était un humain comme elle, il avait probablement aussi peur qu’elle et d’ailleurs elle n’avait même pas de bouteille dans son sac. Elle repartit avec sa corde et sa lampe à huile. Il y avait une autre rue deux rues plus haut qu’elle voulait explorer de toute façon.

 

Il n’y avait pas que les Rats et les animaux fous dont il fallait se méfier, il y avait aussi les chiens sauvages, les loups et les ours qui venaient parfois à la saison sèche quand le gibier venait à manquer. Les enfants étaient le plus en danger dans ces cas là. Mais quand vous vous retrouviez face à une meute de chiens bâtards, couverts de cicatrices, écumant, grondant, le poil hérissé à vrai dire n’importe qui l’était. Quand ceux de la Compagnie en avait eu marre d’entendre leurs employés se plaindre de morsure et d’attaque nocturne, ils avaient sorti dont on ne sait où des fusils de chasse et des cartouches neuves. Les fusils étaient sous la garde des responsables de Dowtown, les munitions strictement rationnées. Jerry, le gérant du supermarché, le gardait toujours près de lui. Plus pour impressionner les gamins du quartier que tenir à distance les animaux sauvages. C’est qu’ils étaient tous assez sauvages les mômes d’aujourd’hui, même à ses yeux à elle.

  • Salut Jerry, alors quoi de neuf aujourd’hui ?
  • On a touché des saucisses au fromage !
  • C’est quoi ça le fomage ?
  • Fromage, insista-t-il, c’est européen dans le temps on en fabriquait des tonnes, c’est fait à partir de lait de vache ou de chèvre.
  • Je sais pas ce que c’est une chèvre mais la dernière fois que j’ai vu une vache elle avait deux têtes.

Jerry haussa les épaules.

  • J’imagine que ça n’empêche pas de donner du lait.

Il leva le nez par-dessus son comptoir et jeta un œil dans la besace de la jeune fille.

  • Alors qu’est-ce t’as pour moi aujourd’hui la gamine ?
  • Eh je suis plus une gamine j’ai quatorze ans et demi ! Protesta-t-elle.
  • Ouais, ouais, d’accord, et moi j’en aurais bientôt quarante trois, alors pour moi t’es une gamine.

Elle arrondit les yeux.

  • T’es si vieux que ça !?

Il éclata de rire dévoilant des dents à peu près saines. Jerry n’aurait jamais eu la mauvaise idée de manger de la glace noire ou de boire de l’eau non filtrée et question nourriture, il était bien placé à la tête du garde-manger du quartier.

  • Montre moi plutôt ce que tu as trouvé.
  • Bof, pas grand-chose…

Elle sorti un gobelet en plastique ébréché, une cuillère tordue et noircie, un pot en verre plein de mousse bizarre.

  • Et ça, je sais pas ce que c’est, ajouta-t-elle en posant un petit appareil métallique avec trois gros boutons sur le côté. C’est de l‘électrique de toute façon sert plus à rien.
  • Attends, attends, fit Jerry avec un soudain air de possédé.
  • Qu’est-ce qui t’arrives ?

Il retourna la pièce et vérifia du doigt l’emplacement des piles.

  • Oui, oui c’est ça, attends ! j’y crois pas !

Il se mit à farfouiller dans les tiroirs près de la caisse avant de sortir, triomphant un genre de plaquette en plastique et un paquet d’aluminium. Elle n’y comprenait rien. Il appuya sur un des boutons mais il avait l’air coincé. Pas de drame, il sortit un tournevis qu’il avait fait lui-même et décoinça le bouton, actionnant un clapet dans le boitier.

  • Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
  • Une vieille invention du vingtième siècle, attends tu vas voir, si ça marche c’est magique.

Il décortiqua le paquet d’aluminium dévoilant une paire de piles. Bon Dieu, ce genre de truc ça valait deux cochons au moins ! Où est-ce qu’il les avait trouvé ce salaud ? Pendant un instant elle pensa à son fusil et se demanda s’il aurait le temps de l’atteindre. Puis elle se rappela qu’elle l’aimait bien et qu’il avait été toujours coulant avec elle. Il frotta la rouille sur les contacteurs du bout de ses ongles durs et installa les piles. Il appuya sur un autre bouton, à l’intérieur du boitier des bitoniaux en plastique se mirent à tourner sur eux-mêmes.

  • Génial !
  • Ca marche ?
  • On dirait.

Il arrêta la machine, installa à l’intérieur sa plaquette et remit en route.

  • Et voila ! S’exclama-t-il avec un large sourire.
  • Et alors ?

Il s’agita à nouveau.

  • Oh oui attends j’ai oublié l’essentiel !
  • Mais ça sert à quoi ?

Il fouilla dans ses tiroirs à nouveau.

  • C’est un Walkman, ça sert à jouer de la musique.
  • De la musique ? Tu veux dire comme des tambours ? Y’a pas de tambours là-dedans ? Non ? Si ?
  • Non pas comme des tambours, de la vraie musique… attends…

Il émergea soudain du dernier tiroir, un des fils en plastique dans la main avec des embouts blancs.

  • Tiens, met ça dans tes oreilles, dit-il en lui tendant les embouts.

Elle obéit, il planta l’extrémité du fil dans le Walkman et soudain…

 

Georgia, Georgia

The whole day through

(the whole day through)

Just and old sweet song

Keeps Georgia on my mind.

(keeps Georgia on my mind.)

 

La voix était comme un miel chaud et salvateur qui lui rentrait dans la poitrine et l’esprit, une caresse cuivrée, un vent inconnu et parfumé, la mélodie était une épousailles, une envolée de sentiments comme elle n’en avait jamais connu, une réconciliation avec un temps qui lui était inconnu. Un temps mystérieux et stupide où l’humanité avait passé des siècles à tout casser, tout exploiter, sans réfléchir ni au lendemain, ni aux conséquences. Et d’un coup elle se dit que ça avait été peut-être aussi une époque un peu merveilleuse si on avait été capable de faire des musiques semblables, des appareils de ce genre. Soudain il la sorti de sa rêverie en la secouant par l’épaule. Elle leva les yeux et compris. Elle arracha le casque de ses oreilles et entendit la cloche qui sonnait avec vigueur. Pas besoin qu’il lui dise quoi faire, elle se précipita vers le rideau de fer au dehors, le temps de les apercevoir qui déboulaient par toutes les rues. Bon Dieu ils étaient des dizaines ! Ils se donnaient des noms et des figures différentes selon le clan auquel ils appartenaient. Les Clowns de la Mort se peinturluraient le visage en blanc et rouge, les Héritiers étaient équipés de casque de guerres oubliées et d’épais vêtements en cuir d’homme, les Fantômes de l’Est étaient entièrement vêtus de noir et portaient parfois des masques à tête de mort. Mais à Dowtown et ailleurs on les appelait plus simplement les sauvages, ceux qui vivaient dans le Wild, dégénérés, à demi fous, organisés, armés, véhiculés et chasseurs d’hommes. Ils se déplaçaient à cheval ou juché sur des assemblages hétéroclites d’engins du passé couplé avec des moteurs à l’éthanol, parfois des roues, des chenilles ou des skis. Comment avaient-ils réussi à passer cette fois ? Un large fossé plein d’une forêt de pics enlaçait tout l’ouest du quartier, plus deux rangées de barbelé et les chiens, les guetteurs. L’est était impraticable à la saison de l’entre-deux, à cause des marais, le nord également parce que la Compagnie y siégeait. Quand au sud… si le sud était tombé ce n’était pas bon signe, deux des plus grosses mines de charbon se trouvaient là-bas. Elle tira violemment sur le volet qui claqua contre le béton au même moment où retentissaient les premiers hurlements. Jerry s’était emparé du fusil et regardait à travers le grillage qui couvrait la lucarne derrière le comptoir.

  • Quel clan ? Demanda-t-elle.

Jerry était gris.

  • Je ne sais pas, on dirait qu’il y en a plusieurs.

De tous c’était les Héritiers qui la terrorisaient sans doute le plus, parce qu’ils avaient enlevé sa mère et tué un de ses petits frères. Elle les avait vu faire, lui fracasser le crâne contre un mur. Il y a des images comme ça que même une gamine comme elle ne pouvait pas oublier. Quelque chose grésillait par-dessous les cris et les détonations au loin, elle reconnu la chanson, le Walkman continuait de tourner. Ce supplément d’âme. Elle avait presque envie de pleurer maintenant. Les barbares avaient d’autres projets. Le grillage devant la lucarne éclata emportant avec lui des pans de béton et la tête de Jerry dans une salve de flammes, d’acier et de purée de cervelle qui traversa tout le supermarché projeté par une roquette de 40 mm. Elle happa un peu de l’air brûlant qui avait envahie la pièce et attrapa le fusil. Jamais dans sa vie elle n’avait croisé rien de tel, elle ignorait même ce qu’était qu’une roquette et la plus violente explosion à laquelle elle avait jamais assisté c’était quand son père avait essayé de remettre en marche une vieille voiture avec du gaz de ville. Il avait failli en mourir d’ailleurs ce jour là. Elle était sourde, acouphènes en stéréo, mais peu importe, elle attrapa au passage le Walkman et fila  à l’arrière du magasin avant que ça ne pète de nouveau. Que savait-elle d’autre à part survivre après tout ? Elle était à mi chemin entre les rayons de yaourts de gelée parfumée quand une autre roquette atteint le volet, l’arrachant et le tordant comme du papier aluminium. Poussée par le souffle elle roula contre un étalage de saucisse grillagé. Ca sentait le roussi, la tête qui tournait, envie de vomir, de crier, les oreilles sourdes, le dos qui brûlait. Elle se redressa tant bien que mal, sentit les flammes contre sa peau, ses cheveux qui fumaient. Elle leva les yeux sur la porte de secours, sa seule chance. Elle entendait derrière elle des cris de joie, des coups de feu, des explosions. Merde, jamais ils avaient été aussi armés ! Où ils avaient trouvé tout ça ? Elle se jeta sur la porte et se roula immédiatement dans la poussière qui couvrait l’arrière-cour. Puis, se redressant, hasarda un œil sur la rue. C’était pire qu’elle ne pensait, il en avait partout, armés jusqu’aux dents, de trucs qu’elle n’avait jamais vu de sa vie. Là-bas ils faisaient déjà monter les gens dans leurs cages roulantes. Que faisaient-ils de ceux qu’ils emmenaient ? Tout ce qu’elle en savait c’était par la rumeur, et la rumeur était indécise. Certain disaient qu’ils les mangeaient, d’autres qu’ils en faisaient des esclaves, d’autres encore qu’il faisait un peu des deux et commerce tant de leur viande que de leur force de travail. Quoiqu’il en soit, une fois qu’ils vous attrapaient jamais on ne revenait.

  • Eh toi ! Viens un peu par là !

Elle fit volte face le fusil braqué sur le type qui était en train de grimper la palissade. Aucune idée de son clan mais l’arme qui dépassait de son dos, elle savait ce que ça voulait dire. Elle tira sans réfléchir. La moitié du crâne s’ouvrit et se referma comme une bouche qui appel, giclant un cerveau presque entier. Elle détala aussi tôt entre les deux immeubles devant elle. Derrière elle ça criait, un fusil claqua, la balle ricocha sur un des immeubles, des éclats de ciments rebondissant contre sa nuque. Courir, courir plus vite. Soudain un véhicule lui barra la route, pare-brise grillagé, moteur à nu, carrosserie noire et poussière, roues authentiques, pare-chocs forgés, son cœur bondit dans sa poitrine. Elle était foutue ! Elle braqua son arme en désespoir de cause quand la portière s’ouvrit.

  • Si tu veux vivre, monte !

Barbu avec le crâne presque ras à l’exception d’une fine natte, un genre de croix tatoué sur le cou. Comment lui faire confiance ? Une autre balle claqua derrière elle, puis une autre devant qui fit un cratère dans le goudron. Une arme surgit dans sa main, un pistolet à ce qu’elle en savait, elle n’eut pas l’occasion de répliquer qu’il tirait quatre fois sans la toucher. Elle se retourna interloquée et vit le type dans l’allée.

  • Monte bordel !

Elle obéit sans réfléchir.

 

La voiture bondit sur ce qui restait du highway qui avait un temps couru jusqu’à Central. L’air puait le bois brûlé, les vapeurs d’alcool, le plastique fondu et le cochon fumé. Des explosions retentissaient encore dans leur dos. Flammes dans le rétroviseur extérieur.

  • Salut moi c’est Albert, lui dit-il sur un ton civil, la main tendue vers elle. Qu’est-ce qu’il voulait avec sa main ?

Il se marra.

  • Comme le soda ?

Elle haussa les épaules, elle ne savait pas de quoi il parlait.

  • Non mais sérieux t’as pas un vrai prénom ? Genre pas de surnom de zonarde de ville ?
  • D’une je suis pas une zonarde, de deux ça te regarde pas. C’est comme ça que tout le monde m’appel, c’est tout. Et range ta main

Il n’avait pas l’air d’en revenir.

  • Cocacola hein !? Et comment on dit merci dans ton bled ?
  • Merci pourquoi ?
  • Pour t’avoir sauver le cul.
  • Putain !

Le hurlement l’alerta juste à temps pour faire une embardé et heurter le Rat sur le côté. L’autre projeté sur les reliefs d’une barrière de sécurité, désarticulé à l’arrivée.

  • Arrête de parler et mets nous à l’abri ! .

Albert lui jeta un long coup d’œil songeur mais ne dit rien. Le véhicule continua de filer à travers un cahot de gravas jusqu’à un tronçon d’avenue au bord de laquelle se dressaient des fantômes de magasin et des lampadaires rouillés, avachis comme des vieux arbres. Une vieille enseigne surplombait un immeuble, elle se demanda ce que signifiait Toyota. Les vieux parfois disaient des mots qu’elle ne comprenait pas, comme girafe ou espoir, elle en avait tiré l’idée que le vocabulaire dans le temps n’était pas le même qu’aujourd’hui. Après tout c’était logique, plein de choses avaient disparues qu’ils étaient encore capable de nommer. Un jour ça ne serait plus le cas. Un jour, ses enfants, si elle en avait, ne sauraient même pas ce qui avait été détruit, était mort, et comme ils ne pourraient pas le nommer non plus, ils vivraient avec leur présent, comme neuf et sans regret. Mais est-ce que c’était si bien que ça ? Elle serra les doigts autour du boitier du Walkman enfoui sous ses couches de vêtements. Cette découverte qu’elle venait de faire, la vraie musique, est-ce que c’était si bien que ça que ses enfants un jour ignoreraient totalement qu’une telle chose avait existé ? Qu’ils n’écouteraient jamais de musique, ne lirait plus, seulement chasser et se reproduire. Elle avait envie d’écouter la chanson mais elle se méfiait de lui. Elle lui demanda où ils allaient.

  • A Central où veux tu qu’on aille ?
  • C’est pas la bonne direction.
  • Parce que pour le moment on va juste se planquer.

Elle lui jeta un coup d’œil de biais, elle remarqua les fines ridules qui partaient du coin de son œil et la cicatrice blanchâtre qui lui entamait le front.

  • D’où tu sors d’abord ? Comme t’as fait pour passer ?

Il haussa les épaules.

  • Ces furieux là, plus de muscle que de cervelle. Ils ont arraché vos barbelés et posé des ponts sur vos fossés mais ils ont tout laissé derrière.
  • Où ça ?
  • Du côté de Goose Island.
  • C’est où ça ?
  • Tu connais pas ? T’es sûr que t’habite cette ville ?

Ca la vexa, elle cria presque ;

  • Et toi tu vivais où ? Première fois que je te vois !
  • Normal, j’étais à l’est.
  • A l’est ?
  • Washington, Pittsburg, New York…

Un nomade. On en voyait parfois qui passait par Dowtown, pour se ravitailler en général. Elle n’avait jamais bien compris ce besoin de toujours bouger, traverser le Wild, prendre le risque de se faire tuer au hasard d’une route. On était bien plus fort groupé en théorie…mais après ce qu’elle venait de voir elle commençait à saisir l’intérêt. Groupés ou non les sédentaires étaient vulnérables contre les raids.

  • Washington ? Pittsburg ?
  • Tu connais pas ?
  • Washington c’était la capitale du pays !
  • La capitale ? Pays ? C’est quoi ?

Il ricana.

  • Tu sais vraiment rien toi hein !?

Il vira sur la gauche dans une rue défoncée. Elle serra les dents.

  • J’en sais assez pour survivre dans cette merde !
  • J’ai vu ça…

Elle se roula en boule autour de son fusil.

  • Ouais bin je sais peut-être pas ce que c’est la capitale et je sais pas quoi mais moi cette ville je la connais, j’y suis née !
  • Et alors ?
  • Alors par là il y a plein de Rats c’est dangereux.
  • T’inquiète…. Tiens, je parie que tu peux pas me dire le nom de cette ville.
  • Ici ?
  • Ici ? Ici c’est the Loop, c’est comme ça que tout le monde l‘appel.
  • Ah, ah non c’est pas ça le nom de la ville Cocacola !

Elle retourna un regard de défit.

  • Ah ouais et c’est quoi alors ?
  • Pfff n’importe quoi !

Le nom lui évoquait pourtant quelque chose, peut-être que Grand-père l’avait mentionné, ou Pa’ mais plutôt se faire arracher les dents qui lui restait que de l’admettre. Il rigola à nouveau.

  • Ah sacrée toi !

Il porta la main à sa crinière et lui gratta la tête. Elle se dégagea aussi tôt.

  • Eh pas de ça !
  • Du calme, du calme gamine, t’as l’âge d’être ma petite-fille.

Qu’est-ce ça pouvait lui faire ? Il recommençait elle le coupait.

  • Tu me touches pas c’est tout !
  • Okay, okay, comme tu veux.

Il entra à l’intérieur d’un bâtiment encore quasiment debout, passa les reliefs d’une barrière arrachée et descendit jusqu’au premier sous-sol. Le pinceau des phares ébloui le parking déjà occupé par trois voitures cannibalisées jusqu’à la carcasse. Dans l’une d’elle se tenait un squelette avec un trou dans la tête. Il arrêta la voiture et éteignit les phares. Obscurité, silence, elle senti son cœur battre plus fort, sa main glissa vers la queue de détente, il alluma le plafonnier et sortit une cigarette.

  • Tu fumes ?

Elle fit signe que non. Jab faisait contrebande de cigarettes, elle n’avait jamais su où il les trouvait mais elle avait essayé et ça ne lui avait pas plus, pire elle trouvait que ça puait.

  • La fenêtre, on peut l’ouvrir ?
  • Si t’arrives à la casser…

Elle se pinça le nez.

  • Putain ça pue et en plus ça sert à rien.

Il cracha une bouffée en direction du plafond. Nuage de coton gris se déroulant sur la tôle avant de s’évaporer en miasmes industrielles.

  • Si on faisait toujours des trucs qui sert…

Il consulta la vieille montre à aiguille qu’il avait autour du poignet.

  • En plus c’est mauvais pour la santé ! Ajouta-t-elle.
  • Tu veux dire en plus de la glace, de l’eau, de la neige noire, des tempêtes de verre, de la radioactivité, des sauvages, des Rats, des chiens errants ? des ours mutants ?

Elle détestait comment il arrivait à lui clouer le bec comme ça.

  • On va attendre la nuit, je pense pas qu’ils vont pousser jusqu’ici mais on sait jamais, ça sera plus sûr après.

Il éteignit le plafonnier, la braise de sa cigarette fit rougeoyer son profil et cette croix qu’il avait dans le cou. Elle n’en avait jamais vu de comme ça, deux branches cassés se croisant. Ses pensées s’envolèrent soudain vers Grand-père et Pa’, Jab, son cousin, ils devaient être tous être morts ou enchainés quelque part à l’heure actuelle. Encore trop sidérée pour ressentir du chagrin, de la peur ou de la colère. Juste de l’incompréhension. En l’espace d’un instant ou presque tout son monde s’était effondré. Dowtown sous les flammes et les sauvages partout. En instant elle avait perdu la moitié de ses repères et l’obscurité lui ferait peut-être bientôt perdre la notion de l‘espace et du temps. Elle voulu ouvrir la portière quand elle senti sa main se poser sur sa cuisse.

  • Je t’ais déjà dit de pas me toucher !
  • Allez recommence pas ma petite !

Elle aperçu le reflet rose orange dans ses yeux, l’expression qu’il avait dans le regard. Elle saisi le fusil quand il lui cracha sa cigarette à la figure. Par réflexe elle leva la main pour se protéger, il en profita pour la frapper en plein dans la mâchoire. Sonnée elle senti qu’il lui arrachait le fusil de la main. Elle essaya de se débattre, ll la frappa à nouveau et à nouveau encore, jusqu’à ce que ses lèvres éclatent, son nez pisse le sang, sa mâchoire craque. Elle ne senti bientôt plus rien. Juste dans un coin de sa tête, une sensation cotonneuse d’être palpé, ses vêtements mis en lambeaux, l’air contre sa peau nue, ses fesses, son sexe écartelé…. Elle ne bougeait plus, repliée contre la porte, les fesses presque en l’air sur lesquelles battaient ses couilles. Elle avait les yeux ouverts, l’odeur de tabac et de sueur, son souffle tiède, elle se concentrait sur ça, détachée du bas de son corps. Il la relâcha pour l’attraper par les cheveux et lui fourrer son membre aqueux au fond de la gorge. Elle entendit un cliquetis métallique, senti le canon de son arme se poser contre l’articulation de l’épaule.

  • Suce et pas de conneries, une balle dans l’épaule ça fait pas du bien.

Elle obéit, il ne lui laissait pas le choix de toute façon à la tenir par les cheveux et lui imposer le va et viens. Une de ses mains était appuyée contre le tapis de sol rapiécé. Elle sentit le contact de l’acier contre son poignet, déplaça sa main tout en le laissant faire, Du métal et du bois, le manche de son couteau.

 

  • C’est à toi que tu dis ? C’est quoi ces conneries ?

Central était ceinturé de croisillons de béton hauts comme des voitures, de miradors armés, de barbelés rasoir, d’une rangée de mines et ça et là des nids à mitrailleuse calibre 20. Au-delà on apercevait les tours de verre et d’acier éclaboussés de la lumière de quelques fenêtres, comme un ciel étoilé qu’on pourrait toucher du doigt. Mais apparemment ça ne serait pas aussi simple que ça. Les deux gardes tournaient autour de la voiture en balançant leur matraque au bout de leur poignet. Ils portaient des cottes grises et des casquettes estampillées d’un C argenté. L’un d’eux avait un gros revolver nickelé à la hanche. L’autre se pencha et regarda derrière le siège conducteur.

  • Hydrogène, commenta-t-il.
  • Hydrogène ?
  • Ouaip !

Le premier fronça les sourcils.

  • Dis donc toi, où est ce que tu as appris à monter des compresseurs à hydrogène ? Et d’abord où tu les as trouvé ?

Elle jeta un coup derrière elle, quatre bombonnes blanches alignées. Elle ne savait même pas ce que c’était de l’hydrogène mais ça devait expliquer pourquoi elle roulait aussi vite. Et nerveuse avec ça. Pour elle qui n’avait jamais conduit que son tracteur manœuvrer hors du garage lui avait prit une bonne demie heure et pas sans rayer la carrosserie.

  • Euh… c’est mon père il est très bricoleur !
  • Ton père hein ? Et très voyageur on dirait aussi. La dernière réserve de gaz de ce genre c’était au Canada qu’elle était à ce qu’on dit.

Encore un mot dont elle n’avait jamais entendu parler mais elle n’en montra rien.

  • Ouais bin à c’que disait mon père on est un con.

Le gars avec le révolver tira une lampe torche de sa poche et lui mit la lumière en pleine figure, l’obligeant à fermer les yeux.

  • T’es un petit malin toi hein ? T’es arrivé quoi ?

Elle avait la moitié du visage enflé, les lèvres fendues et tuméfiées, un œil presque fermé qui pleurait, et des traces de sang séché jusque dans les cheveux.

  • Un Rat qui m’a attaqué.
  • Sacré rat hein…. Et c’est quand que t’arrêtes de te foutre de notre gueule ? Sorts de là !

Elle avait le sentiment que si elle obéissait, jamais elle ne pourrait repartir. Il balaya l’habitacle avec le faisceau de sa torche, aperçu des traces suspectes jusqu’au plafond.

  • Bordel, il s’est passé quoi dans cette bagnole ?

Il croisa son regard plein de défit et frappa violemment sur le grillage de protection.

  • Sorts de là je t’ai dis !

Il y a des conséquences à s’en prendre à une Mange Béton, tous les Rats savaient ça, tous ceux qui traitaient avec eux également. Aussi sauvages que les chiens errants qu’ils combattaient, aussi durs que les murs qu’ils grattaient, telle était leur réputation et la raison pour laquelle personne ne les aimaient beaucoup. Utiles, assez fous ou stupides pour s’aventurer partout du moment qu’il y avait de quoi ramasser de la bonne came. Mais infréquentables. Albert ou quelque fut son nom l’avait appris à ses dépends. Et il avait souffert. Elle hésita encore quelques instants avant d’obéir le dos voutée la mine basse et méfiante.  Il l’écarta de la voiture du bout de sa matraque avant de s’installer à sa place.

  • Ouais ça c’est de la caisse ! Gloussa-t-il en posant les mains sur le volant.
  • Vous feriez mieux de prévenir vos chefs, maugréa-t-elle, les sauvages sont à Near North !

En ressortant du parking elle avait d’abord pensé se trouver un nouvel abri dans un quartier qu’elle connaissait comme sa poche. Jusqu’à ce qu’elle les aperçoit occupés à monter un barrage à un croisement. Elle avait fait tout le voyage jusqu’ici en écoutant la chanson, ça lui avait tenu chaud, lui avait fait un peu oublié son odeur de tabac et de sexe. Georgia on my mind….

  • Tu veux peut-être nous expliquer notre boulot !? Aboya l’autre.

Elle soupira, elle n’était pas exactement en position de leur tenir tête et elle le savait.

  • Non je suis juste venu demander asile, vous avez pas le droit de pas me laisser passer c’est la loi !

Personne ne l’avait écrite cette loi et elle posait occasionnellement problème mais tous y obéissaient. Parfois la solidarité c’est tout ce qui restait pour survivre un jour de plus.

  • Si tu passes faudra bosser !
  • Ca me fait pas peur !
  • T’as déjà extrait du charbon ?
  • Et du sel ?
  • Non plus.

Les deux gardes échangèrent un regard et soupirèrent de concert.

  • En tout cas la voiture elle rentre pas.
  • Eh mais vous avez pas le droit !
  • J’ai tous les droits ! Beugla celui au pistolet en penchant son visage bosselé sur elle. Elle rentre pas !
  • Y’a quatre bombonnes d’hydrogène liquide là-dedans, tu veux peut-être qu’on prenne le risque que ça pète ?

Elle le regarda avec un air hésitant, il en savait sûrement plus qu’elle à ce sujet, et elle était certaine qu’elle ne la reverrait jamais si elle la laissait là. Mais que pouvait-elle faire ?

  • Impossible ! C’est du solide !

Ultime et vaine tentative.

  • T’es sourd toi ? Si tu veux rentrer, tu rentres sans elle, sinon barre toi avant qu’on se fâche !

Encore une chance de faire marche arrière. Un regard sur le siège baquet, un autre vers les buildings scintillants. Qu’est-ce qu’elle allait faire ? Elle ne connaissait et n’avait jamais rien connu d’autre que Dowtown et ses environs. Le Wild ? Elle l’avait copieusement évité jusqu’à ce jour. Seule la ville, le gris du béton, la présence des immeubles comme des fortins du passé savaient la rassurer. Devenir nomade ? Comme l’autre ? Et devenir fou comme lui ? Et sinon pour aller où ? Elle avait pensé aux deux seules villes dont elle avait entendu parler, New York parce que c’était par là bas qu’était parti Lola. Mais c’était à l’est, et l’est était désormais aux mains des sauvages. Et Los Angeles, qu’elle aurait été incapable de situer sur une carte. Elle adressa un coup d’œil misérable au garde.

  • Okay, elle est à vous.

Il lui retourna un sourire de bulldog l’air de dire que même si elle avait essayé de repartir il ne lui aurait pas laissé le choix. Son collègue ouvrit sa cotte et en sorti un petit appareil avec une antenne.

 

Ca faisait maintenant trois mois et quatre jours qu’elle était là. Comme chaque année la saison de l’entre-deux s’était conclu par d’interminables averses noires, et comme chaque année elle avait duré moins longtemps que la précédente. Le froid était revenu. Mordant, implacable, qui brûlait et coupait la peau à nu, s’insinuait la nuit dans les épaisseurs de tissu au point de l’insomnie. Garder les yeux fermés et sentir tout son corps grelotter. Alors elle essayait de penser à quelque chose de chaud, douillet, confortable. Les bras de sa mère, le gros matelas puant dans sa chambre et tous les cartons et les couvertures dessus, un feu, un incendie, la saison sèche….et le froid lui mordait la nuque comme un chien de glace. Elle n’avait jamais su grand-chose de la Compagnie. Grand-père lui avait expliqué que les fondateurs avaient à une époque été à la tête d’une grande banque et d’un important groupement d’affaire. Mais comme elle ignorait ce qu’était qu’une banque ou un groupement d’affaire sa seule référence restait ce qui en ressortait. Des saucisses parfumées, des pizzas avec de la pâte imitation fromage, de la purée de tomate et des bouts de cochons. Des pots de gelée colorée et des pilules jaunes ou lanches. Du courant au loin, des gars qui partaient dans les mines et s’installaient là-bas. Le pouvoir, la civilisation ou son relief, le moyen de subsistance de centaine de personnes. En somme pour elle comme un genre de centre du monde. Plus jeune, en admirant les lumières au loin, elle s’imaginait un monde de confort, de gens souriants et bien nourris, comme sur ces vieux catalogues gondolés qu’on retrouvait des fois dans les décombres, ces lambeaux d’affiche que Grand-père appelait des réclames. Un univers auquel elle n’aurait jamais accès, sans doute, mais qui avait le mérite d’exister. Comme un genre d’espoir que tout n’était pas plié, qu’on pouvait encore peut-être encore s’en sortir.  Peut-être qu’au fond elle était comme son père, à s’accrocher à un passé qu’elle n’avait jamais connu en espérant son retour. Un espoir qui s’était dilué dans le froid glacial de la carrière de sel, dans les étroits dortoirs puants, pleins de puces, de cafards et de rats dans lesquels femmes et hommes étaient entassés par sexe et par équipes de travail. Au fond de son écuelle, invariablement remplie, trois fois par jour d’un remugle grisâtre dans lequel parfois flottait de minuscule bout de gras. Au goût de chlore de l’eau filtré, aux gueulantes des contremaitres, à la dureté des matraques quand on n’obéissait pas assez vite à un garde. Quand ils l’avaient dépouillé de son Walkman… Puis un jour elle avait compris la supercherie. Compris ce qui était arrivé à son quartier, Grand-père, Pa’ et tous les autres. Et pourquoi. Elle l’avait reconnu tout de suite à son grand nez plongeant et sa mâchoire lourde. Entrant avec les hommes du baraquement six. Le regard vide, la peau grise. Il semblait avoir prit dix ans. Elle sorti immédiatement du rang et l’interpella, mais Wallace continua son chemin. Les gardes soufflaient dans leur sifflet, deux d’entres eux venaient à sa rencontre mais peu importe, elle bouscula les rangs jusqu’à son cousin.

  • Wallace, tu me reconnais !? C’est moi Cocacola !

Il lui adressa un regard perdu.

  • Cocacola ! Wallace, ta cousine Hope !

Elle détestait son vrai prénom, celui que maman lui avait choisi, elle l’avait toujours trouvé tarte, plat, Hope ! Comme Taupe ! Alors que Cocacola ça sonnait bien, exotique, un peu mystérieux.

  • Gnâââ ! Lâcha Wallace en ouvrant grand une bouche vide.

Ils lui avaient arraché toutes les dents et la langue. Après quoi ils l’avaient revendu comme esclave à la Compagnie. Plus tard elle réalisa qu’il n’était pas le seul ancien de Dowtown. Le seule esclave. Voilà pourquoi les sauvages étaient si bien armés, comment ils étaient parvenus jusqu’à eux sans alerter personne. La Compagnie les avait aidés. La Compagnie avait besoin de main d’œuvre corvéable jusqu’à la mort si besoin. Rien ne devait arrêter sa marche. Chaque début de semaine les équipes étaient réunies et des quotas fixés. Ceux qui les respectaient voir les dépassaient recevaient des plaquettes d’or qu’ils étaient autorisé à dépenser au dispensaire en provisions, boissons, alcool, tabac parfois un peu de cannabis. Les autres vivaient l’enfer. Les cris, les coups, les menaces de privation, pire d’être jeté dehors. Non, il n’y avait décidément plus rien dans ce monde. Plus rien à espérer, rien en quoi croire. La prison ou la barbarie rien de plus. Elle tremblait, le ventre contracté les bras croisés sous la tête, fixant le sommier au-dessus de sa tête. Ses dents castagnaient toute seules. Elle pouvait toujours partir pensait-elle, mais pour aller où ? Quoi faire ? Sans véhicule ? Pour devenir un Rat à son tour ? Jamais de la vie ! Et puis soudain la tête à l’envers d’une fille lui fit face. Un peu plus âgée qu’elle, les cheveux taillée au couteau, la bouille ronde et de grands yeux noirs et pétillants qui la regardaient avec attention.

  • Salut moi c’est Ford.
  • Cocacola, répondit-elle après une hésitation.
  • Comme la boisson ?

Elle haussa les épaules, elle ne savait pas.

  • Moi j’avais pas de nom alors j’ai pris celui d’une enseigne.
  • Tes parents t’ont pas donné de nom ?
  • Je me souviens même pas d’eux.

Elle descendit de son lit.

  • Dis tu veux pas qu’on dorme ensemble, j’ai peur toute seule là-haut.

Cocacola l’inspecta quelques instants avant de lui faire de la place. A deux elles auraient aussi plus chaud.

  • T’es nouvelle ? Première fois que je te vois.
  • Non, avant j’étais là-haut.
  • Là-haut ?
  • Dans les tours !
  • Oh, je savais pas qu’on avait droit.
  • Quand tu fais le service si.
  • Le service ?
  • Oui quand tu les sers quoi, les patrons là-haut.
  • Ah…. Et pourquoi t’es là maintenant ?
  • Pff j’ai pas voulu et j’ai tapé un gars….
  • T’as pas voulu quoi ?

Elle fit un signe obscène, Cocacola pensa au fou dans sa voiture. Parfois elle avait peur que ça se reproduise, le regard de certain garde, d’autres travailleurs. Elle avait réussi à planquer un bout de verre au cas où, bricolé dans un manche plastique. Elles devinrent rapidement amies et un peu plus, et comme le camp n’était pas seulement dirigé par des brutes et des imbéciles, on les mit ensemble à travailler sur la chaine de triage. Ce n’était pas un boulot très dur ou compliqué, trier les blocs de sel par taille et au moins elles étaient à peu près à l’abri du froid. Mais ça vous esquintait les mains et la poussière vous brûlait le nez et les bronches tellement parfois qu’il fallait passer dix minutes à se rincer et boire pour respirer normalement à nouveau. Le soir elle lui racontait comment c’était dans les tours, la musique, les beaux meubles, les beaux habits, la chaleur, la nourriture en abondance. Ca semblait si incroyable que parfois elle la soupçonnait d’embellir les choses. Mais ça faisait rêver et c’était déjà bien. Elle se demandait si dans le temps les gens rêvaient aussi de chose qu’ils n’auraient jamais vu qu’ils avaient déjà tout. Ford lui dit que oui, qu’avant les gens étaient pareils que maintenant qu’ils aient tout ou pas, sauf qu’ils mourraient beaucoup plus vite aujourd’hui. Elle le savait parce que les maitres lui avaient un peu raconté le passé, un très vieux monsieur surtout, le directeur de la Compagnie. Parfois il était gentil, il lui disait d’arrêter de travailler, ouvrait un livre du passé, un livre d’histoire comme il disait, et il lui racontait le monde d’avant. Les guerres, les gens connus, les villes et les pays… Elle ne savait pas non plus si tout était vrai mais c’était de rudement bonnes histoires.

 

Laquelle des deux parla en premier d’aller tenter sa chance ailleurs ? De voler tout ce qu’elles pourraient voler d’utile et s’enfuir loin de ce mouroir où les uns et les autres tombaient comme des mouches ? Sans doute l’idée leur vint en même temps. Au fil de leur amitié, de la confiance qu’elles reprenaient en elles-mêmes et en leur avenir, et de ceux qui s’effondraient d’épuisement ou crachant leur sang à cause du sel dans leurs poumons. Pendant trois semaines elles s’organisèrent, chapardant tout ce qu’elles pouvaient, risquant maintes fois de se faire prendre, jouant de toutes les astuces qu’elles connaissaient. Avant d’échouer ici Ford avec vécu avec une petite communauté dans le Wilde comme il en existait encore. Souvent des nomades-chasseurs qui allaient d’un coin à l’autre du continent. Elle n’était pas la dernière pour savoir voler une cuillère au nez et à la barbe des gardes, ou du sel, ou de la corde. Fuir en soi fut la partie la plus facile, deux fois par semaine une carriole à vapeur venait chercher les déchets cumulés par les prisonniers, vider les latrines, ramasser ce qui ne servait plus, avait été cassé. Elles se cachèrent à l’intérieur d’une montagne de merde et débris divers, respirant avec une paille, le visage couvert de tissu jusqu’à ce que la cargaison soit larguée à Little Sicily à l’usage des fermes sous cloche qu’on avait construit là. L’idéal aurait été de pouvoir voler quelques légumes, un peu de lait, histoire de savoir quel goût ça avait, mais les serres étaient trop sérieusement gardées et Little Sicily sillonné de patrouille du soir au matin. Tout juste parvinrent-elles à filer avant qu’ils n’entament la nouvelle cargaison. Mais le plus difficile ce fut de rester en vie après. Si Ford savait comment fabriquer un collet ou attraper un rat, fabriquer un feu avec à peu près n’importe quoi, ou une corde avec des herbes sauvages, elle ne connaissait rien aux dangers de la ville. Elle ne connaissait pas les pièges à homme que d’autres hommes façonnaient pour se nourrir. Ne savait pas repérer une faille dans un mur, n’avait jamais croisé de Rat, prenait un plancher un plâtre pour un sol en terre, n’avait jamais été forcé de marcher pied nu sur du verre. Et si au contraire Cocacola en connaissait tous les risques et les avantages, elle n’avait jamais été vraiment livrée seule à elle-même, et encore moins avec une blessée. Ford se cassa la jambe et le poignet quelques semaines après leur départ du camp. Il pleuvait ce jour là et le monde n’était plus qu’une vaste patinoire remplie de piège mortel. Poursuivie par un Rat qu’elle avait dérangé dans son logement elle ne se contenta pas de glisser et de tordre la cheville, elle tomba de tout son poids sur une fine plaque de contreplaqué qu’on avait tendu au-dessus d’une fosse remplie de tessons de bouteille. Ford eu de la chance dans son infortune, la plaque résista et s’interposa entre elle et le verre mais en essayant de se retenir elle fini par se blesser. L’os du poignet sorti, le tibia rompu, ses hurlements alertèrent aussi bien les chasseurs que sa compagne. Ils étaient deux, avec de courtes piques arrachées à des grilles de jardin, maigres, vêtus de peau de renne avec des espèces de chapeau à fourrure sur la tête et des bottes en peau d’homme. Ils tournaient autour de la fosse en baragouinant un sabir qu’elle ne connaissait pas. Semblaient se disputer pour savoir qui allait descendre l’achever. Ignorant la silhouette qui les contournait silencieusement et sans les quitter du regard. Cocacola avait quelque chose du jaguar dans ces moments là. Elle sauta sur le dos du premier et l’égorgea avant qu’il n’ait le temps de se secouer les épaules. L’autre tenta aussi tôt de bondir sur elle, mais la jeune fille esquiva, sauta à pied joint sur un mur et se jeta sur son crâne y plantant le poignard rouillé qu’elle avait découvert dans les décombres, un trésor qu’elle bichonnait comme une mère. Ford continuait de hurler et de pleurer incapable de s’arrêter, tant de douleur que de peur quand elle vit le sourire de sa compagne se pencher au-dessus de la fosse.

  • Calme-toi bébé, je suis là.

 

La pluie continuait de battre. Noire, crasseuse, gluante. Ruisselant dans les ravines creusées dans la glace, mâchant la neige au point d’une bouillie noirâtre, épaisse, qui n’alourdissait pas seulement vos pas mais aveuglait la route. Dégoulinant en torrent ou en ruisseau des gouttières rescapées, des buildings ruinés, bouillonnant des égouts et des bouches de métro. Une semaine qu’il pleuvait ainsi sans discontinuer comme si le ciel se purgeait d’un mauvais rêve. Elle leur avait trouvé un abri au deuxième étage d’une tour, dans les restes de ce qui avait été un hôtel de luxe il y avait même encore de large pan de moquette encore collée, chaude et isolante et un lustre cannibalisé qui la fascinait. Elle avait réduit la fracture du poignet avec les moyens du bord et lui avait fabriqué des attèles. Mais son bras ne cessait de gonfler et il commençait à sentir mauvais. Elle savait ce que ça voulait dire, elle avait déjà vu ça, mais ne savait pas le soigner. Elle avait peur pour elle. Ford dormait en travers ses jambes les joues creusées, le teint cireux, les yeux cernés. Cocacola avait bien essayé de chasser dans l’hôtel mais à part un rat malade, et un chat sur trois pattes, les autres animaux se terraient à cause de la pluie. Quatre jours qu’elles suçaient leurs ossements débiles et buvaient de l’eau noire parfaitement conscientes pourtant qu’elles étaient en train de se tuer à petit feu. Mais quel choix avaient-elles ? Elle n’en pouvait plus. Elle pleurait en silence. Elle avait même cassé son poignard en chassant. Elle n’avait plus rien, s’était battu jusqu’au bout et pour quoi ? Pour finir pas crever de faim en regardant son amour mourir lentement. Et avant ça sans doute deviendrait-elle folle. C’était ça sa vie, ça la seule issue que les générations passées lui avaient léguées. Ca servait à quoi maintenant toutes les choses que Grand-père lui avait appris, toutes les lectures de Pa’ ? Même ça avait servit à quoi de survivre jusqu’ici à par prolonger indéfiniment une agonie promise ? Elle aurait dû faire comme tante Anna et depuis longtemps, mais c’est ce qu’elle ferait après avoir achevé les souffrances de Ford. Quand la pluie cesserait, quand elle aurait retrouvé un peu de force et de courage d’en finir. Elle pleurait, effondrée en elle-même si profondément qu’elle n’entendait plus la pluie, le vent, les bruits de la ville dégoulinante, les yeux voilés de larmes, la vue diluée dans le chagrin. Pourtant quand la boule de neige noire s’écrasa devant elle, elle sursauta, les lèvres tremblantes, l’air perdue et chercha autour d’elle. Elle vit leurs silhouettes se détacher sur le fond sombre d’une fenêtre crevée. Ils étaient trois, deux massifs et un plus petit, elle ne voyait pas leur visage mais sentait leur odeur. Puissante, musquée, inconnue. Ce n’était pas une odeur d’homme pourtant ils se tenaient debout et l’observaient du fond de la pièce. Elle gronda qu’ils n’approchent pas, elle était armée. Pour toute réponse l’un d’eux renifla. Elle jeta un coup d’œil à sa compagne elle dormait toujours. Elle tendit la main et chercha une arme, n’importe quoi pour se défendre mais tout ce qu’elle trouva c’était un morceau de ciment détaché du mur. Elle leur jeta l’entendit qui tombait sur le sol puis quelques secondes plus tard il atterrissait devant ses pieds.

  • ALLEZ-VOUS EN OU JE VOUS TUE ! Hurla-t-elle la voix éraillée par la fatigue et le chagrin.

Ford entre-ouvrit les yeux, la chercha du regard puis demanda ce qui se passait. Ils avançaient vers elles maintenant, se balançant sur leurs jambes en gloussant. Cocacola était terrifiée, probablement des Rats ou des mangeurs d’hommes et Ford le senti. Elle se redressa péniblement et plissa des yeux.

  • Mais c’est quoi ça ? demanda-t-elle sur le ton de la lassitude.

Ca apparu dans un rayon de lune. Couvert de poil, le visage noir et ruisselant avec un visage comme elles n’en avait jamais vu. Le nez plat, la bouche et les arcades sourcilières proéminentes avec des bras disproportionnés et des pattes courtes. Des monstres ! Des mutants ! Ca ne pouvait être que ça. Les deux autres apparurent à leur tour l’un des deux était d’un roux sale, l’autre semblait si puissant et musclé qu’on aurait dit qu’il avait passé sa vie à soulever des poids en mangeant dix hommes par jour, celui se tenait sur quatre pattes. Les deux gamines hurlèrent de peur.

  • Ook ? Fit une des créatures avant de s’approcher en tendant la main ouverte vers elles.

La créature les regardait avec attention et douceur, les deux autres en retrait qui observaient. Elles tremblaient de peur, impuissantes, mais cette main et cette expression sentait comme une invitation, quelques chose de primal, instinctif qui obligea Cocacola à tendre la main à son tour et sentir le contact froid de ses doigts. La créature retira lentement sa main et s’approcha d’elles. Ford se mit à crier de terreur quand elle se pencha sur son bras pour le renifler.

  • Le laisse pas me manger ! Le laisse pas me manger !
  • Ook, déclara la créature d’un ton ferme avant de s’éloigner en se balançant sur ses jambes.

Ook, répéta-t-elle avec la même conviction, puis elle arracha un morceau de moquette comme s’il ne s’était s’agit que de papier et sembla donner des ordres aux autres par geste et bruit de gorge. Le plus gros sorti de la pièce pour revenir quelques minutes plus tard avec des morceaux de bois tandis que le roux farfouillait plus loin et ramenait des lambeaux de tissus et des bouts de fils électriques. Ca prit un certain temps et ce fut l’objet de quelques disputes qui firent rire les gamines mais au bout d’un moment Cocacola compris qu’ils étaient en train de fabriquer un genre de brancard, alors elle les aida à terminer. Ce fut le roux qui se chargea de transporter Ford sur son brancard d’infortune, d’une seule main. Elles ne savaient pas où ils les conduisaient, les mutants s’étaient contenté de leur faire signe de les suivre et le plus roux avait embarqué le brancard et son amie comme un sac à main. La marche dura plusieurs jours, sous la pluie, puis à travers la neige qui peu à peu s’éclaircissait. Ils traversèrent la ville, suivirent une autoroute brisée jusqu’au relief d’une forêt brûlée par le givre et au-delà. De temps à autre, la nuit ou le jour, ils se reposaient, l’un des trois partait chasser et revenait avec des mulots, des écureuils. Impossible de les cuire par ce temps et sans un véritable abri, alors elles mangèrent la chair crue en dépit de la nausée. Ils mangèrent également de la mousse et des champignons. Un jour l’un des mutants arracha de l’écorce d’un résineux, le mâcha longuement avant d’appliquer la pâte sur le poignet de Ford. La fièvre tomba peu à peu, la puanteur disparue. Parfois au loin ils croisaient des groupes d’humains, des sauvages généralement, ils les évitaient, passant parfois par les arbres. Cocacola ne se senti pas dépaysé, les arbres c’était comme les tours bien que souvent plus sûr et solide. Mais leurs compagnon étaient plus doués qu’elle à passer de branche en branche, ils pouvaient utiliser leurs pieds pour s’agripper, forcément plus simple. Au-delà de la forêt le paysage devenait montagneux et la neige continuait à s’éclaircir au point de prendre des teintes perlées comme elles n’en n’avaient jamais vu. La bande fini par arriver à l’orée d’une caverne. Au début c’était comme s’il n’y avait rien. Un sol irrégulier dans un espace nocturne où seul le son de leurs pas clapotait en écho. Puis peu à peu elle commença à apercevoir de la lumière qui dansait entre les dents des stalagmites, stalactites, chaude et rousse. Et à mesure qu’ils s’en approchaient les rochers s’habillaient de lichens d’un vert moiré, de champignons jaunes, suintant de chaleur à la faveur d’une rivière qu’elle pouvait entendre grouiller sous ses pas. Tout au bout il y avait une forêt. Mais pas une forêt brûlée par le froid ou la sécheresse comme elles en avaient vu depuis qu’elles étaient enfant, une forêt magique. Une forêt pleine d’un camaïeux de vert qui embrassait le visage d’une puissante et mystérieuse odeur sauvage presque sexuelle. Eclairée depuis les confins d’un tunnel moussu par ne mince ouverture dans la roche à travers laquelle on apercevait le ciel argenté de l’hiver. Une forêt pleine de bruit, de chants, caquètements, gloussements, interjections incompréhensibles, de vie. Tellement que sur le moment son estomac se noua, ses pas ralentirent, le souffle court ; Appréhendant ce miracle comme elle l’aurait fait d’un village de sauvage. Le chef de la bande la poussa gentiment en avant de la tête. Elle se laissa faire, puis enfin elle les vit. Des dizaines, peut-être des centaines de mutants, tous différents. Certain roux ou très musclés et sur quatre pattes, comme les deux avec eux, d’autre comme le chef, d’autre encore avec des bras immenses, noirs, blancs, verts, avec collerette ou sans, minuscule ou grand. Ce n‘était pas des mutants, elle le comprit enfin, c’était des animaux. Elle ne savait pas quel genre d’animaux mais des animaux qui leur ressemblait. Incroyable !  Ils s’avancèrent avec eux dans la forêt sous la curiosité des autres jusqu’à une clairière où était assemblés quelques grands musclés et un roux visiblement âgé et chenu avec le regard le plus doux qu’elle n’ai jamais vu depuis que sa mère l’avait porté dans ses bras, enfant. Il s’avança en se balançant, examina Ford, fit une grimace puis un bruit de bouche et quelques signes mystérieux du bout de ses longs bras. Les grands musclés s’approchèrent et emportèrent la jeune fille avec eux. Ni l’une ni l’autre n’avaient plus peur, le vieux roux la regarda et fit à nouveau ses signes bizarres avec les mains cherchant visiblement quelque chose, une étincelle dans son regard, mais Cocacola ne comprenait pas. Alors il s’éloigna pesamment avant de s’en retourner en trainant un vieux livre déchiré à la couverture presque entièrement arrachée. Et lui jeta devant elle, Cocacola l’ouvrit et comprit. Les signes correspondaient à des mots, des lettres, un langage.

 

Cela faisait deux ans aujourd’hui qu’elles vivaient ici. Ford s’était remise de ses blessures même si elle avait toujours gardé une faiblesse dans son bras qui lui interdisait les cimes. Elle restait souvent en bas avec les autres à s’occuper des enfants des guenons, jouer à cache-cache avec les jeunes gorilles. Autant de mots que Hope avait appris à mesure de ses progrès en langage des signes. Kalima, la femelle orang-outan qui le lui avait appris ne connaissait pas l’inventaire complet des noms qu’avaient donné les hommes aux espèces. Elle en avait inventé d’autres Grand Bras, Col Rouge, Cul Arc-en-ciel, Canine… et aussi pour les oiseaux, les papillons, les rongeurs, les différents insectes qui peuplaient la forêt. Et dans la foulée avait choisi de reprendre son nom de baptême, comme réconciliée. Kalima lui avait raconté son histoire, à elle et aux autres. Comment les humains lui avaient appris le langage des signes et comment elle était parvenue à le transmettre à quelques uns. De ce zoo d’où certain s’étaient échappé, ou de laboratoires. Leur instinct, leur sens de l’auto préservation et la chance avait fait le reste. Ils s’étaient reproduit, cette forêt était un miracle climatique, cette caverne un abri sans pareil. Car il y avait différentes routes, un labyrinthe de pierre et toutes ne menaient pas vers la félicité. Hope était penché sur sa feuille de parchemin, du papier séché au soleil et ciré d’une fine couche de cire d’abeille. Elle avait appris à fabriquer de l’encre à force d’observation, faisant comme son père avant elle, cherchant et réfléchissant. Elle racontait leur histoire à elles et à eux. Jour après jour, feuille après feuille, et parfois le soir lisait pour les autres, les petits, les femelles, les grands dans les arbres. Parfois elle accompagnait ses mots en signes pour ceux qui étaient initiés. Elle n’était pas certaine de savoir pourquoi elle le faisait. Peut-être parce que Kalima lui avait transmit quelque chose. Parfois son auditoire était toute ouïe et regard, d’autre fois s’en fichait ou presque. Kalima elle, était toujours présente, satisfaite, comme si elle avait espéré ce moment depuis longtemps. Hope leva les yeux de sa feuille, un oiseau rouge volait au-dessus des arbres, ses plumes irisées par un rayon du ciel au loin. Peut-être qu’un jour elle aurait envie de reprendre sa propre route, retourner dehors, mais pour le moment elle n’en voyait pas l’intérêt. Peut-être qu’un jour elle aurait envie de fonder une famille à son tour, comme Kalima et les autres. Qu’elle irait se chercher un homme à son goût et pas trop taré. Mais qu’est-ce qui se passerait après ? Quand ses enfants auraient grandi ? Et que leurs enfants grandiraient à leur tour. Que feraient-ils de cet endroit ? Que feraient-ils du monde qu’il restait dehors ? Ils recommenceraient comme avant à tout saccager ? Qui sait, peut-être pas. Peut-être qu’elle saurait les éduquer, transmettre, qu’elle saurait leur faire voir les choses, observer, sentir, goûter à leur présent au lieu de vouloir toujours plus sans jamais savoir vraiment quoi. Qui sait ?.

Elle regarda le tas de feuilles séchées à côté d’elle et eut une idée.

 

 

 

 

Furia Corolis 2.

L’Empire est une entité qui avance sur deux jambes, l’économie et la technologie, et ce qu’il ne peut contourner par l’un il le contourne par l’autre. Ce que la force et la science ne peuvent défaire, les puissances de l’argent le feront. Tout le monde a des besoins et si nécessaire on peut en créer, la base même de l’économie de l’Empire se tient même là-dessus, inventer des besoins de toute pièce. Et pour ça les exo et les émissaires ne suffisent plus, il faut des ambassadeurs, importer une culture, normaliser et ça coûte cher. Comparée à ses voisines Corolis est économiquement viable. Ailleurs il faudra lutter contre des terres encore plus hostiles, des atmosphères irrespirables, des vents et des températures vertigineuses. Alors on trouve un moyen terme avec une première solution : briser l’économie locale en la couvrant d’or. Car comme dans de bien nombreuses civilisations déjà rencontré, l’or est un métal prisé. Le tael d’or est la monnaie des princes, celui de bambou celle des gueux. L’Empire n’a que faire de l’or, bientôt des commerciaux des compagnies débarquent dans des secteurs non contaminés, dûment programmés et coachés par les spécialistes de l’armée. Tous sont de sémillants demi-cadres totalement confiants dans leur mission et sa conclusion, tous ont été dans des unités combattantes avant de rentrer dans le commerce. En cas de pépin ils sont censés pouvoir répondre. D’ailleurs ils ne sont pas forcément bien accueillis et on déplore bien à l’est quelques pertes mais ailleurs, dans le sud et bien entendu la capitale Ayek Thuan, ça se passe pas trop mal et ils se mettent à acheter en masse et au prix fort, déstabilisant rapidement la paisible économie locale. Mais ce qui se passe ensuite n’est pas moins troublant pour ces tueurs financiers. Spontanément, sans apparemment se concerter, les autochtones se mettent à travestir leur monnaie d’échange. Les feuilles d’ayoba deviennent le nouveau tael d’or, et pour les gueux, des cailloux, de tout petits cailloux. Une sorte de farce. Les exobiologistes y perdent leur latin. On sait qu’ils sont télépathes mais on sait également qu’ils ne répondent ni à une organisation de type fourmis ni ne fonctionnent particulièrement en symbiose les uns avec les autres. Une société à dire vrai ni plus ni moins solidaire et socialement évoluée que ne l’était la société humaine à un stade identique d’évolution. Du moins est-ce ainsi que pensent ces spécialistes qui se font au contraire une très haute idée des progrès sociaux et de la solidarité humaine aujourd’hui. Mais reste que ce changement de monnaie frappe les esprits jusqu’aux économistes de l’Empire, c’est de l’inédit. Alors on applique le plan B, la fameuse création de besoin mais à petite échelle. Pas question d’abreuver la planète de produits avant d’être sûr de trouver acquéreur. Et les commerciaux surentrainés se mettent à proposer toutes sortes de choses. Une agence de communication est même mise sur l’affaire, étude marketing et tout le toutim. Le rouleau compresseur économique c’est une vieille astuce de l’Empire, répétée avec succès. Même face à des civilisations plus avancées, surtout d’ailleurs, les humains sont des négociants nés. Ce que tu ne peux vaincre possède le, tel est l’une des devises de l’Empereur lui-même. Mais encore une fois… Incompréhension culturelle ? Ignorance ? Même pas, un mépris pur et simple. Quoiqu’essayaient de vendre ces messieurs ils se retrouvaient face soit à a) un refus poli b) un refus net c) un achat en si infime quantité qu’on ne pouvait espérer faire de bénéfice. Rien de ce qui vient de ton ciel ne nous intéresse, jette un habitant d’Ayek Thuan à la figure d’un représentant de chez Pepsicoke. Mais voyons ce n’est pas mon ciel, c’est le vôtre ! Mais la créature lui a déjà tourné le dos. Il s’appelle Jory Huang, natif d’une petite planète lointaine et commerçante. Tout le monde dans sa famille est à plus ou moins grande échelle dans les affaires et c’est un Fidèle. Il appartient à ce mouvement né dans les écoles de commerce de jeunes gens qui ont juré fidélité à leur entreprise. De fait, par vœux, il dort trois heures par nuit, n’a pas de vie de famille, ni de logement en propre (il dort dans son bureau), gagne très bien sa vie et a déjà refusé des ponts d’or pour passer à la concurrence. Mais là immédiatement il ne se sent pas très bien, il a chaud, il est inquiet. Parce qu’ils ont beau lui avoir dit qu’il était dans une zone safe et été dans les unités d’infanterie, avec cette histoire de démence dans l’air et ces créatures géantes et indolentes autour de lui… Il se sent comme un nain de jardin chez Gulliver. N’importe laquelle de ces choses peut le broyer comme un rien, simplement en le bousculant… Oh ils sont attentifs, mais se déplacer l’oblige à des entrechats épuisants. Il porte un sac plein de canettes de soda, de dégustation, teeshirts et casquettes à vendre au prix de… eh bien trois petits cailloux. Le soda a été spécialement copié sur une boisson locale et amélioré selon les goûts qu’on a remarqués chez les autochtones, plus d’amertume et plus d’épices. Le sac est soutenu par un exosquelette en nano fibre, il ne pèse presque rien mais dans cette foule quand même il est encombrant. En plus personne n’en veut de sa boisson. Il sait que ce ne sont pas ses talents de vendeur qui sont en cause, ni même la différence de taille, non c’est autre chose qui échappe à son entendement. Je pense que nous ne sommes pas assez écologiques, rapportera-t-il plus tard à ses supérieur, ce à quoi l’un d’eux aurait répondu, ces conneries commencent à nous coûter trop cher. Mais pour le moment il préfère se ranger dans un coin, se défaire de son sac et s’offrir une bonne rasade de Yum-Yum histoire de se laisser le temps de réfléchir à une nouvelle approche. Un Fidèle n’abandonne jamais, ce en quoi il est fidèle. Eh toi ! Viens un peu ici, lui lance un géant près d’un étal de viande des forêts comme ils disent ici. Deux têtes coupées et des mandibules de mantes confites dans du miel. Le gars croque d’ailleurs dans ce qui ressemble à un gros doigt. Je voudrais goûter ton truc. Un client !? C’est inespéré ! Il s’approche et lui offre une canette en titanium recyclé auto réfrigéré. Ça te tente? lui demande-t-il en lui tendant ce qui est bien un doigt rongé d’un coup de dent. Euh… non merci, je suis au régime… T’as tort c’est Klonte qui les fait, les meilleurs doigts d’forêt de la ville. La créature bois. Par Urun mais c’est bon ton truc ! C’est vrai ça vous plaît !? Pour sûr ! Tiens et ça tu connais ? Demande-t-il en sortant une boule de mousse verdâtre d’une bourse plate. Euh… non qu’est-ce que c’est ? Du badyn. Et c’est quoi ? Soudain une image s’impose à son esprit, celle de son enfance, du moins cette impression de jouissance et de toute puissance que l’on ressent gamin à nos jeux d’été, la joie, la joie pure et sans complexe. Le rire, le rire et un ciel immense dans lequel il a brièvement la sensation de voler. Puis brusquement tout s’éteint. C’est ça le badyn, fait l’autochtone benoitement. Jorys Huang est donc un Fidèle, il a juré sur son contrat de travail de servir de toutes ses forces son entreprise. Il vit sur la brèche, il n’a rien contre un petit verre ou une ligne de temps à autre. Une infime portion suffit à l’envoyer dans la stratosphère, comme le découvrent bientôt à leur tour les soldats autorisés à passer leur permission dans les villages, et le badyn et ses conséquences s’installent comme un poison lent. Et ses conséquences c’est une apathie suivie de crises d’angoisses croissantes. Tant et si bien qu’on ne sait plus parfois faire la différence entre une épidémie et l’autre. Alors les autorités ne s’alarment pas immédiatement. Il faut que les soldats ramènent leur version de synthèse du badyn pour que les médias commencent à s’alerter. Dans le cadre de ses conquêtes, la politique de l’Empire vis-à-vis de la liberté de la presse est très claire : aucune liberté. Les affaires de l’Empire et des compagnies ne regardent qu’eux. Mais comme il s’agit aussi de ne pas trop se rendre impopulaire, de temps à autre, une équipe dûment encadrée est autorisée à descendre sur le terrain. Hassan Tyrell est un vieux de la vieille du reportage de guerre. Il a couvert des conflits dans deux galaxies en dehors des fourches caudines impériales et, en tant que présentateur vedette, il connait beaucoup de monde dans les états-majors. Il ne met pas longtemps à convaincre de faire un reportage sur Corolis, et veut aussi interviewer le roi, ce qui intéresse tout le monde. En attendant il descend sur la planète dans une combinaison isolante et se fait une rapide idée de la situation. A son avis l’Empire ferait aussi bien de retirer ses troupes et de laisser les machines gérer. L’ennui c’est que les colons vont bientôt arriver et si la vie est impossible pour les uns elle le sera à fortiori pour les autres. Puis finalement il obtient par ses relations l’interview espéré ainsi que celui de Klantz. L’Hyper-Maréchal se montre naturellement optimiste, quand Tyrell lui oppose que le budget concernant Corolis a déjà enflé, il balaie d’autant la question qu’il a obtenu une nouvelle ligne de crédit. D’ailleurs les techniciens n’ont-ils pas affirmé qu’ils avaient presque trouvé une solution à la contamination ? Physiquement Tyrell ressemble à ce qu’il est, un baroudeur de charme. Chirurgicalement refait, rajeuni mais pas trop pour garder cette patine qui plaît tant aux femmes, couvert de cicatrices et l’esprit érodé par la guerre. Cynique, désabusé, nostalgique et drôle. Un esprit qui devient redoutablement féroce quand il s’agit de faire avancer sa carrière ou entendre son opinion. Suffisamment bon tacticien pour ne pas se mettre l’Empire à dos, mais assez redoutable pour qu’on craigne ses articles. Le roi le reçoit dans la salle du trône, entouré de ses suivants. Comme tous les aristocrates, il est immense et doit peser une demi-tonne. Une créature tout en muscles, parée de collier d’os et d’or, de bracelets chargés d’opales et de feuilles d’ayoba nouées, avec à son doigt la chevalière de sa maison. Son trône est taillé dans un arbre tout entier et sculpté de bas-reliefs aux dessins étranges, comme mouvants, c’est fascinant.

 

Majesté, avant toute chose et au nom de l’humanité tout entière, laissez-moi vous remercier de cet interview. Vous parlez donc au nom de l’ensemble de votre race, s’amusa le roi. Manière de parler majesté. Le roi regardait l’envahisseur d’un autre temps de l’intérieur tout en posant sur lui ses yeux jaunes irisés de vert. Il le lisait comme un enfant et à travers lui voyait son monde, qu’il était étrange et triste, pensa-t-il et si ignorant. J’ai, vous vous en doutez, mille questions à vous poser mais pour commencer j’aimerais vous demander votre avis sur notre présence sur votre planète. Elle est inattendue, répondit diplomatiquement sa majesté, mais j’ai cru comprendre qu’elle était indispensable. Nous ne partageons pas les mêmes intérêts pourtant, pourquoi concéder à nous laisser nous installer ? Ai-je le choix ? Il est clair que face à vous nous n’avons pas les moyens d’une guerre ni de deux. De deux ? Votre peuple avance sur deux jambes, ce qu’il ne peut gagner par la force il espère l’obtenir par l’argent. Oh je vois, c’est donc pour ça que vous avez changé de monnaie d’échange. Thonr’ sentit les doigts impalpables de la chamale tirer un voile d’avertissement sur ses pensées. Nos deux peuples sont très différents messire Tyrell, nous ne partageons pas la même vision de ce que vous appelez la vie. Qu’entendez-vous par là ? Nous attachons de l’importance à toute chose et à tout être sans ordre de grandeur, et accordons une valeur à notre environnement et aux nôtres que vous n’autorisez qu’à vos puissants et à vos biens les plus précieux. Vous vivez dans un monde d’objets et ce qui n’en n’est pas vous en faites un pour mieux l’adorer car c’est ainsi plus facile pour vous. Piqué au vif par la tirade, l’envahisseur d’un autre temps répliqua à l’endroit attendu. La même valeur à tout et à tous dites-vous ? Et l’esclavage, et le cannibalisme, les exécutions publiques, la torture, nous savons que vous la pratiquez. Sa majesté laissa apparaître ses dents aiguisées en un fin sourire, et plutôt qu’un discours oiseux lui imposa les images qu’ils avaient puisées dans leurs esprits à tous. Celles des guerres, des hurlements de panique et de douleurs, des amis déchiquetés, du sang en rivière, du carnage et de la folie meurtrière d’une humanité avide de conquête. En plus des images il y avait le bruit, l’odeur, même le goût métallique du sang dans la bouche. Aussi aguerri était-il il vit qu’il était saisi, mais à sa surprise il se reprit bien vite d’une boutade. Eh bien vous voyez que nous partageons les mêmes valeurs. Le roi soupira, ce n’était pas de l’exaspération mais il avait l’impression de s’adresser à un enfant. Rien de ce que nous faisons nous ne le faisons pour les mêmes raisons. Vous ignorez la K’hana, vous traitez les cycles sacrés comme s’ils n’existaient pas, vous… pardonnez-moi majesté, la K’hana, vous parlez du cycle des saisons ? Sa majesté sentait contre son dos et ses jambes le frémissement délicieux de la vie qui courait toujours dans les fibres sculptés de l’arbre. Cette sensation qui était interdite aux envahisseurs d’un autre temps. Vous avez tant de choses à apprendre, dit-il lacement. Mais je ne demande qu’à m’instruire ! Vous avez mille ans devant vous ? Ce n’était même pas de l’ironie, c’était glacé et sans appel. L’envahisseur se sentait gêné, rarement questionner lui était apparu si compliqué. Tout ce qu’il disait avait l’air de tomber à côté. Vous pensez donc que nos deux cultures sont incompatibles ? Nous n’avons pas une culture messire Tyrell, nous sommes une culture à part entière. Tout ce qui se trouve autour de vous dans ce palais, du moindre objet à la forêt au-dehors est notre culture, la forêt est vivante messire, tout est vivant, tout est. Mais à nouveau ses pensées ne produisaient que des idées terre à terre, des affaires de mysticisme, croyance, superstition… Médiocre, le mot de Volodys, de la chamale aussi, tristement bien trouvé. Soudain il rit sans raison apparente, l’envahisseur voulu savoir la raison de son hilarité. Je ne saurais vous l’expliquer dans vos mots, je le crains. En pensée peut-être, suggéra l’autre. Oui, peut-être… mais comprendrez-vous ? Il lui livra une image de l’envahisseur prenant son élan, se précipitant contre un arbre, se cognant et recommençant inlassablement. Il sentait les coups, il arrêta avant que ça ne devienne insupportable. En effet, je ne comprends pas, avoua l’envahisseur sans surprise en se frottant le front Alors le roi se leva et lui prit le bras pour le conduire à la fenêtre. Le palais était marqué d’une enceinte de bois qui encerclait les quatre tours dressées autour du bâtiment principal. Par la fenêtre on pouvait apercevoir une des cours où se tenait un majestueux ayoba. Vous voyez cet arbre ? C’est lui qui m’a envoyé cette blague, c’est comme ça qu’il vous voit… L’envahisseur semblait stupéfait, vous comprenez mieux maintenant quand je vous disais ce que nous partagions tous ici ?

 

Volodys a une manière bien à lui de se débarrasser de ses ennemis, les jeter par exemple dans un terrier de mantes géantes et laisser la nature faire. Les Zentl haïssent les humains. Dûment tabassés Nirvana et Prana sont au fond d’une fosse, sous terre, le premier conscient, l’autre évanoui de douleurs. Il git à ses côtés, de minuscules incisions dans les mains et le torse, il a les mêmes. Ils ont sondé leur esprit et ôté tous les émetteurs qui auraient permis qu’on les retrouve. Les incisions sont profondes mais la mimétique ressoude plus ou moins les plaies. Nirvana, métamorphosé, est penché sur son camarade à essayer de le réveiller quand le monstre surgit. Il est à nous ! Aboie dans sa tête le Zentl. Il fait aux environs de deux mètres avec des mandibules effilées comme des tranchoirs, Nirvana n’a pas l’occasion de défendre son camarade. Soudain il attaque et transperce le crâne de Prana qui éclate comme un fruit mûr, puis de son autre mandibule, le sectionne en deux à hauteur des hanches avant d’entrainer un des morceaux avec lui dans le boyau d’où il est sorti, déroulant les longs intestins bleutés à sa suite comme les franges d’un tapis sanglant. Nirvana a envie de vomir mais ça serait se trahir. Il emprunte une des galeries au-dessus de lui qui semble grimper vers la surface et se fraie un chemin à coups d’épaule jusqu’à la surface. Avec sa taille, ramper dans ce conduit étroit est un effort pénible et qui lui prend pas mal d’oxygène et d’énergie, heureusement la mimétique offre l’avantage de vous rendre hyper laxe. Il parcoure une centaine de mètres comme ça avant de sentir avec délice sur son visage l’air poisseux de la jungle. Il s’arrache du boyau pour surgir au milieu d’une clairière d’un vert tendre cernée d’arbres jaunes au long cou et à la tête en forme de boule étoilée de mille petites feuilles coniques qui se confondent avec l’armée biscornue de leurs voisins. Au-delà c’est un mur de fougères et de lianes géantes, de ronces maléfiques et de fleurs carnivores. Son GPS ne fonctionne pas sous sa forme mimétique, d’ailleurs plus grand-chose ne fonctionne à l’exception du module de langue et de quelques nano puces qui complètent son déguisement, même s’il sait maintenant qu’à part pour les Zentl, il ne fait aucunement illusion. Autant pour la sophistication de leur technologie, et ce n’est pas grâce à leur qualité de télépathe. Non, les nano puces sont justement là pour ça, masquer leurs pensées, faire illusion dans leur esprit, et au pire brouiller les pistes. D’ailleurs ils n’ont rien pu tirer d’eux d’essentiel. C’est autre chose, quelque chose qui est en eux et que les jaggernauts ni aucun être étranger à cette planète n’a. Il avance en suivant le soleil à travers la canopée, quand il l’aperçoit, tellement la jungle est dense. La marche est pénible, la forêt imbriquée comme un mur, le sol, creusé d’ornières et de ravines, est couvert de plantes hostiles, micro-serpents, furtifs, invisibles et au venin foudroyant, de champignons meurtriers, grouillant d’insectes qui piquent, dévorent, mordent. Une attention de tous les instants quand bien même lui a reçu entre temps les mises à jour des unités Tempêtes qui au contraire des spécialistes là-haut étudient toujours le biotope. Puis soudain il sent son esprit s’embrouiller, sa vue se troubler, noir complet de quelques secondes, et d’un coup, violement il est arraché du sol par un collet dans lequel il vient de mettre le pied. Il reprend pleinement ses sens la tête en bas, devant un groupe de chasseurs et de chasseresses. Immédiatement il sent leurs esprits s’insinuer dans le siens, le visiter comme on visiterait une galerie et gloussant entre eux comme des gamins, avant que l’un d’eux ne demande à haute voix : qu’est-ce que tu fais sur nos terres quilahi ? Il connaît l’expression et vis-à-vis d’un mâle adulte c’est clairement une insulte. Mais c’est quand même étrange parce qu’il n’est pas des leurs et qu’ils doivent déjà le savoir, alors il tente sa chance. Descend moi un peu de là et tu verras si je suis un quilahi, projette-t-il en pensée, merci au nano déguisement… L’autre rigole et répond à voix haute. Mais non, tu es très bien là pour mourir. Il brandit sa lance mais une des femelles intervient. Non ! Il faut que la chamale le visite, il nous sera peut-être utile. A contrecœur le chasseur obéit, ils le détachent pour mieux ficeler avec une liane qui chaque fois qu’il essaye de se dégager se resserre comme un boa en s’enfonçant dans ses chairs. Ils se mettent en route par un chemin qu’il n’aurait jamais trouvé seul, jusqu’à un village de quelques huttes sur pilotis. Ils sont accueillis par une horde de gamins de taille humaine qui sitôt qu’ils le voient se mettent à lui jeter tout ce qui leur tombe sous la main ; Baste ! fait un des chasseurs en agitant son gourdin qui fait fuir la marmaille. Ils le poussent jusqu’à une des huttes un peu à l’écart des autres, l’y font grimper et le présentent à la chamale. Une vieille femelle aux cheveux gris presque jaunes et filasses, le corps scarifié, ses mamelles à peine masquées sous des lambeaux de cuirs, les tétons percés d’anneaux de cuivre. Elle a un œil crevé et une dentition éparse incrustée de bois et de pierres aux couleurs sombres. Une de de leurs sorcières donc qui, d’après ce qu’il en sait leur sert à la fois de guérisseuse, devineresse, et de juge. Et même si son avis n’est que consultatif il pèse. La vieille jette sur lui un œil plein de mépris avant de cracher qu’il n’est ni Fleuh ni un Owst, c’est un envahisseur d’un autre temps contrefait. Ne me dis pas ce que je sais déjà G’w ! Fait celle qui l’a sauvé, dis-moi s’il est dangereux. Oui, c’est un de leur shyn’ha, il faut le tuer, dit-elle en le fixant de son œil unique. Nirvana se contracte et la liane avec lui. Il n’a pas peur, il se prépare, il espère juste que ça va être bref quand se lève un gourdin prolongé d’un pic, puis une hache, mais à nouveau la femelle intervient. Non ! Il peut nous être utile ! A quoi ? grogne un des chasseurs, celui avec le gourdin. Si c’est un shyn’ha il peut nous apprendre des choses. Il va attirer les envahisseurs d’un autre temps sur nous, proteste un autre mâle. Ils sont loin, et les Enfants de la Forêts ont l’œil sur eux. C’est un monstre ! fait une chasseresse. Même la K’hana fabrique des monstres, que sais-tu !? rétorque la femelle en la toisant Puis ils ne disent plus rien, se contentant de se fixer. Télépathie pense-t-il, en essayant de capter ce qu’ils se disent, mais le module est impuissant. Quand soudain, sans raison apparente, la vieille se met à caqueter à haute voix, Ay’run, c’est un jeu dangereux auquel tu te livres, les Maisons ont décidé ! Les maisons ne vivent pas ici ! réplique sur le même mode la femelle. Ek’tat, débarrasse le ! Ay’run ! proteste un des chasseurs, fais ce que je te dis ! L’autre s’approche avec un air de profond dégoût et au lieu de couper ou de dénouer la liane, se contente de la caresser, elle se laisse choir à ses pieds en vrac. Nirvana se frotte les bras et les poignets bleuis par les liens, et pourtant il aurait juré qu’ils l’avaient entaillé. Suggestion mentale, se dit-il, sans qu’il sache si cela vient de la liane, une hallucination, ou d’eux. Occupez-vous de lui et qu’il ne lui arrive aucun mal, ordonne celle que les autres appellent Ay’run, littéralement « fille d’Urun » pour autant qu’il sache. Ça doit être une des chefs se dit-il, mais sur le sujet de leur hiérarchie sociale, ici en forêt, il n’est pas très bien renseigné. Il est logé sous une hutte, un hamac en herbe tressé et un bol de gruau verdâtre qui sent la mousse. Puis ils l’abandonnent à la curiosité lointaine des gamins. Pas de liens cette fois, ni de truc jeté à la figure, laissé à lui-même pendant plusieurs jours, avec la forêt tout autour comme une prison naturelle, les insectes, les serpents qui grouillent sous le pilotis quand il fait sec, et parfois la pluie qui bat violemment de grosses gouttes tièdes lourdes comme des plombs, inondant le sol du village, la terre orange gorgée de flaques moirées d’arc-en-ciel. Oh il peut essayer de fuir, mais il sait qu’il n’ira pas loin, d’ailleurs celle qui s’appelle Ay’run l’a dit, les bases de l’Empire sont loin d’ici, et s’ils le rattrapent cette fois ils ne lui feront pas de cadeau. Il le sent depuis qu’il est ici, il y a quelque chose qui leur a échappé à tous, quelque chose de fondamental, ce n’est pas seulement à un peuple auquel ils ont affaire, à une ou plusieurs races intelligentes avec une société, un début de civilisation même, mais à une planète au complet. Tout est lié ici, il en a l’intime conviction, et c’est pour ça qu’il n’a aucune chance dans cette jungle, pas plus que l’Empire en général d’ailleurs. Ils pourront brûler la forêt jusqu’à la toute dernière racine, elle repoussera sur leurs pas d’une manière ou d’une autre. Il somnole dans son hamac quand il surprend Ay’run le troisième jour qui l’observe, les yeux plus irisés de vert qu’à l’accoutumé. Il sent qu’elle le scrute de l’intérieur. Vous savez que c’est très désagréable ce que vous faites, dit-il à voix haute. Et que fais-je ? Il fait un signe vers sa tête, pourquoi lui pose-t-elle la question, elle sait qu’il la sent ? Pourquoi as-tu changé ton nom ? Un numéro de série c’est pas un nom. Numéro de série ? Il lui dévoile mentalement son matricule. Ça n’a rien de spécialement secret, à moins de pouvoir interroger les bases de données de l’usine qui l’a fabriqué, et encore….Mais il voit à son air que ça ne lui parle pas. J’ai été fabriqué en cuve, tu ne le vois pas dans ma tête ? Je ne comprends pas ta tête, tu es différent des autres. Alors lis, dit-il en fermant les yeux et en lui laissant voir quelques pans de sa mémoire réelle. Sa petite enfance, les cuves, les camps, son conditionnement. Au bout d’un moment elle secoue la tête d’un air triste. Tes maîtres sont des monstres. Les tiens ne sont guère mieux. Je n’ai pas de maître rétorque-t-elle fièrement .Montre-moi comment tu te transformes. Pourquoi pas après tout, à quoi bon encore essayer de feinter. Il saute du hamac et laisse son corps se rapetisser. C’est un processus de quelques secondes, à peine un picotement dans la moelle épinière et le blackout dans son cerveau. Même elle ne pourrait lire ou encore comprendre la programmation encryptée qui déroule ses tentacules dans ses cellules, son ADN. Elle est fichée quelque part dans son subconscient, protégée de toute forme de piraterie connue, procédé exclusif Lumière Noire, accès ultra restreint, et encore, sur autorisation spéciale. L’Empire tient aux secrets qui font sa puissance. Soudain la lumière qui revient, elle n’a pas bougé, elle le fixe, l’air répugné. Ça t’a plu ? Elle secoue la tête, mais ce n’était pas une question. Et tu peux te transformer en arbre aussi ? Non, uniquement ce qui est sur deux ou quatre pattes. Ça a l’air de la rassurer. Je peux te poser une question à mon tour ? Demande-t-il mentalement. Elle lui jette un coup d’œil à la fois défiant et curieux. Vas-y. Qu’est-ce que vous appelez la K’hana ? Et c’est quoi un shyn’ha ? Elle sourit gentiment, ça fait deux questions ça. Alors répond à la première, c’est la vie c’est ça ? Les yeux d’Ay’run s’étrécissent, je l’effraie se dit-il, mais au lieu de se taire c’est un wagon d’images qu’elle lui projette dans la tête, où s’emmêlent racines des arbres, saisons, système nerveux, flux vital. Non, ce n’est pas la vie en soit, c’est tout ce qui relie le vivant et chaque chose entre elles. Un lien subtil et impalpable d’interactions et d’interdépendances que ce peuple considère comme sacré. Il comprend maintenant à quel point l’Empire peut leur sembler monstrueux. Depuis qu’il existe il ne connaît qu’une seule règle, loi et exception, la sienne. La vie se plie ou l’Empire la fera plier. Voilà de quoi témoignent toute sa technologie, et toute sa puissance. L’antithèse de ce en quoi ils croient ici. Elle secoue la tête d’un air tendre. Nous ne croyons pas quilahi, nous savons. Il ouvre et referme la bouche de surprise. Dieu que c’est désagréable. De quoi ? Je n’ai plus de pensée à moi. Nous t’apprendrons à en avoir quilahi, je te le promets dit-elle avant de le laisser à sa solitude. Les jours passent, les villageois vont à leurs occupations sans s’intéresser plus à lui, les enfants commencent même à le délaisser de leur curiosité. C’est une adolescente qui lui apporte son gruau matin et soir, mais la première fois qu’elle le voit sous sa forme humaine elle a peur et s’enfuit. Il ne sait pas ce qu’on lui a dit mais elle revient le lendemain, armée cette fois, qui lui jette des coups d’œil farouches avant de lui poser son bol en bois et de filer. Le dénommé Ek’tat vient le voir lui aussi. Sans un mot, accroupi sous la pluie, qui l’observe sans même filer dans ses pensées. Il sent pourtant comme une crainte diffuse chez lui mais après tout ils l’ont dit, et il le pense lui-même, il est un monstre. Le fruit d’une technologie malade de son génie. Quilahi vient, dit-elle mentalement par une fin d’après-midi alors qu’il observe une colonie d’insectes ramenant des morceaux de feuilles Dieu sait où. Il lève la tête mais elle n’est pas là. Il la voit pourtant dans la forêt qui l’attend. Viens, je vais te guider. C’est une curieuse sensation. Il voit par ses yeux, pas exactement son regard sans doute mais il lit le chemin comme si c’était le sien. Elle ne le voit pas comme lui, c’est évident. Pour elle tout est relié, vivant, et elle fait partie de ce tout, jusque dans ses nerfs, ses cellules. Et soudain il comprend que ce qu’elle suit ce sont ses propres phéromones. Elle l’attend au pied d’un ayoba de belle taille dont les racines dessinent une cavité à l’intérieur de laquelle brille un feu elle lui fait signe de le suivre. Le sol est couvert d’un tapis de feuilles tressées avec au milieu un foyer délimité par un cercle de pierres. La fumée s’envole en colonne dans les entrelacs de cet arbre qui pourtant n’a pas l’air creux, des flammes jaunes, piquées de vert comme les yeux d’Ay’run. Où sommes-nous ? Dans un arbre, dit-elle en pouffant. Il a repris la forme des autochtones, évité de faire peur à celle qui lui apporte le gruau, il lui adresse un regard de biais qui l’a fait encore plus pouffer. Elle tapote le tronc, lui c’est K’hoba, il te soignera et t’expliquera mieux comment garder tes pensées. Me soigner ? Il pensait à ses plaies et bosses, souvenirs de l’interrogatoire mais justement ça commençait à aller mieux de ce côté-là. De ton chagrin. Mon chagrin ? D’être un monstre. Mais non ! Elle ne répond rien, lui tourne le dos et le laisse là. Et comment il va me soigner !? Je suis un monstre ! Et j’en suis fier ! s’écrie-t-il alors qu’elle disparaît déjà de sa vue. Chuuut quilahi, souffle l’arbre dans sa tête. Assis toi, arrache un peu de ces champignons-là qui me démangent et jette les dans le feu. Décontenancé le jaggernaut commence par chercher d’où vient la voix dans sa tête avant de comprendre et d’obéir. Voilà qu’il communique avec un arbre, comme c’est bizarre… c’est donc ça qu’ils appelaient la K’hana, ce lien…. Tu comprends vite, le complimente l’arbre. Les champignons font un peu plus de fumée en brûlant, un parfum poivré envahit la cavité, étourdissant ses pensées. Toute chose est vivante, lui dit K’hoba, toute chose est un individu à part entière, l’herbe et la fougère, l’arbre et la pierre, tout. Les Enfants de la Forêts Sacrée, comme vous les appelez. Oui, mais il y a aussi les créatures intelligentes quand elles viennent dans le pays des ombres. Le pays des ombres ? Quand elles deviennent oiseau, fauve, limace ou bien fleur… Ay’run peut faire ça ? Ay’run oui, et quelques autres… Quand leurs yeux sont verts c’est ça… ils ont voyagé. L’arbre se mit à craquer de plaisir. Oui ! Tu es un bon élève quilahi. Maintenant parle-moi de toi. Que veux-tu savoir ? Eh bien tout voyons ! Ainsi commence sa relation avec ce peuple tout entier qu’est à la fois la forêt et les autochtones, des Homs. Et comme promis ils lui enseignent à garder ses pensées invisibles. Et mieux encore. Ils chassent ensemble, ils lui apprennent leur environnement, comment repérer les micro-serpents et les mousses comestibles, les champignons médicinaux, et à faire cuire le cochon à la mode de chez eux. Au début bien sûr les choses ne se font pas sans mal, les autres, à l’exception d’Ay’run se méfient. On l’insulte, on le rabroue, mais peu à peu il se fait accepter et même mieux, apprécier, surtout quand il en vient à sauver une gamine d’un Zentl. D’après ce qu’il a compris les deux races ont signées un genre de pacte informel qu’aucun des deux ne respecte en réalité, et les affrontements sont sporadiques d’autant que les Zentl raffolent de leur progéniture. Ça se passe par une chaude journée alors qu’ils sont avec Ek’tat à chercher des baies noires pour la chamale quand soudain la mante surgit en poussant un cri d’attaque. C’est inhabituel parce que les Zentl préfèrent l’obscurité, le jour ils sont quasiment aveugles. Mais celui-là a faim, il est blessé et en mauvais état. Aussitôt Ek’tat s’interpose avec son gourdin mais le Zentl est plus rapide et le frappe à l’épaule, lui arrachant un cri, puis d’une secousse il se débarrasse de lui et fonce vers l’un des petits qui les accompagne. Le jaggernaut bondit sur en profitant de toute sa taille, lui enserre ce qui lui sert de cou et d’une pression brutale lui arrache la tête. La mante continue de bouger qui rue pour le jeter à terre, il roule dans les fougères et se relève avec la souplesse du combattant entrainé. Les enfants en profite pour s’égayer sur le premier caillou venu et bientôt c’est une pluie de projectiles qui s’abat sur la mante la faisant ployer, Nirvana l’achève d’un coup de hache au niveau de l’abdomen. Une espèce de vengeance pour Prana. Mais bientôt ils comprennent pourquoi ils ont trouvé ce Zentl-ci, l’Empire bien entendu, qui est en train d’installer des bases à quelques dizaines de kilomètres du village. C’est à cause de lui ! c’est lui qui les a attiré ! Accuse un peu plus tard un des villageois lors d’un conseil où il n’est pas présent. Il a sauvé I’sha ! Et alors ? Alors il ne l’aurait pas sauvé s’il voulait attirer les siens ici, et d’ailleurs comment aurait-il pu les attirer, il ne s’est jamais éloigné, ni en chair ni en ombre, nous y avons veillé C’est un shyn’ha c’est des démons ! Arrêtez donc de dire des stupidités, intervint Ay’run, K’hoba ne parle pas avec les démons ! Ni avec les traitres, son cœur est sincère. Peut-être as-tu raison, grinça la chamale derrière elle. Il est temps de le savoir ne crois-tu pas ? Les deux femelles échangent un regard. Il entend la voix d’Ay’run dans sa tête. Quilahi, viens ici s’il te plaît. Ils veulent son aide, ils veulent savoir ce que les siens sont venus faire ici, mais quand il entend les siens, ça lui fait bizarre parce qu’il ne sait plus très bien, lui le clone, l’être sans racine, qui sont les siens justement. Pourquoi sont-ils là ? Que veulent-ils ? Il n’en sait rien, il faut qu’il s’approche, parte en éclaireur. Mais on se méfie, pas question, il va les prévenir. Ay’run viens avec moi. Elle accepte, ils s’en vont dans la foulée. Une colonie ou du moins les structures à venir d’une colonie, il reconnaît les bâtiments, mais ils n’aperçoivent personne, tout est automatisé, même la sécurité. De lourdes tourelles tripodes à quadruple canon de 50 mm gardent les alentours, Sentinelles Hammer 50, commente-t-il, un rien dépité. Il connaît la suite, les Sentinelles vont sécuriser les alentours sur un rayon d’environ un kilomètre, à mesure que la base va grandir. Puis une usine d’armement de poche sera construite et ils pourront déployer des chars de combat pour les Zentl. C’est toujours comme ça que l’Empire procède. Stratégie de base. Dans ces conditions la vie dans le coin va drôlement vite devenir invivable. Il explique le problème à celle qui est devenue comme une amie. On ne peut pas les détruire ? Elle demande. Avec quoi ? Des arcs et des flèches ? Non, et puis le moindre incident et l’Empire va vitrifier la zone. Il faut être plus malin que ça. Il a une idée, il lui explique.

 

La tourelle est montée sur vérin hydraulique, les canons sur un axe à roulement à billes qui font un quart de tour dans sa direction quand il apparaît sous sa forme humaine et vêtu d’un uniforme marron mimétique, couleurs de l’intendance. Il a les bras en l’air, parle d’une voix forte et claire. Unité de maintenance A4235, autorisation OS2, demande autorisation de pénétrer sur zone pour procéder à vérification d’usage. L’autorisation il la connaît, c’est celle des unités habilitées à monter dans les tourelles, le numéro de matricule il improvise en espérant que, là, celle-ci n’est pas reliée à une quelconque base de donnée. Une chance sur deux et s’il se trompe… Il y a un silence, le tripode ne bouge plus, la gueule massive d’un de ses canons droit sur lui. Puis une réponse, voix métallique et artificielle de machine. Permission d’approcher, Soudain un rayon surgit de la tourelle qui projette autant de croix lumineuses et bleues à l’emplacement des mines. Il se laisse guider jusqu’à la machine et grimpe à l’intérieur. C’est un jaggernaut, il est entrainé au sabotage, ça ne lui prend que quelques minutes pour reprogrammer l’engin. Après quoi il ressort et s’enfuit rejoindre Ay’run dans la forêt ; Et maintenant ? demande-t-elle. Maintenant on fout le camp en vitesse. La tourelle pivote ses canons en direction d’une seconde Sentinelle, badam ! L’obus de 50 mm fait un gros trou fumant dans la carlingue de l’engin qui vacille avant de répliquer comme il le ferait durant n’importe quelle attaque, sans se poser de question. Mais la première Sentinelle s’est déplacée sur son côté droit de sorte que ses canons cette fois sont pointés sur deux cibles à la fois. Badam, badam ! Les projectiles sifflent sinistrement avant d’éclater, le premier finissant d’arracher la tête de la tourelle, le second frappant pile dans l’axe des canons. Ils s’enfuient pendant que le carnage d’acier et de plastique continue. Mais bien sûr il se passe ce qu’il craignait, des appareils de maintenance débarquent peu après, et tout recommence comme avant avec des engins neufs. La tribu regarde désolée les machines d’excavation massacrer la forêt et jour après jour les tourelles se rapprocher. La suite bien sûr il la connait à terme. Une société corrompue par l’Empire et ses colonies, une planète petit à petit reformatée aux besoins de ce même Empire. Il n’a pas envie de voir ça. Il s’est attaché aux Homs, à Ay’run, K’hoba, il a l’impression qu’ici au moins il a une réelle raison d’être et de vivre, qu’il pourrait se fabriquer des racines. Mais un matin ils lui annoncent qu’ils ont décidé de partir, s’éloigner des géants de fer comme ils disent. Mais vous ne pouvez pas abandonner K’hoba ici ! Ils vont l’arracher tôt ou tard ! Alors va dire adieu à ton ami quilahi, nous nous laissons des centaines d’amis ici, dit un des chasseurs tout en réunissant ses effets. Nirvana se sent soudain comme un gamin à qui on prendrait son grand-père. Il va voir l’arbre et pénètre à l’intérieur mais aucune pensée ne vient le visiter. Leur esprit voyage eux aussi, K’hoba est ailleurs et il se sent un peu plus seul, désemparé. Il doit faire quelque chose, il ne peut pas rester les bras croisés. Et que veux-tu encore faire ? demande plus tard Ay’run alors qu’elle aide Ek’tat à démonter une hutte. Tes maîtres sont les plus forts. Ce n’est pas mes maîtres, ce n’est plus mes maîtres ! Elle le regarde songeuse. Que veux-tu enfin quilahi ? Je ne veux plus être un quilahi, je veux devenir un anoye, je veux combattre les… les envahisseurs d’un autre temps ! Les uns et les autres échangent des regards surpris par cette tirade. Tu veux être un initié ? Lance la chamale du haut de son perchoir en le fixant. Mais-ce que Urun voudra de toi ? Il a vu Urun, en pensée. Ce n’est pas un dieu abstrait, c’est un arbre, le père des arbres. Un gigantesque ayoba quelque part dans les tréfonds de la jungle, protégé par un rideau de lianes épaisses comme des bras à qui les adultes présentent leurs jeunes à initier. Sur l’initiation il ne sait rien sinon que les plus faibles en meurent. Il se tourne vers la chamale avec un air de défi. Je suis prêt à prendre le risque, mais d’abord il faut se débarrasser d’eux, fait-il en montrant dans la direction d’une tourelle qu’on aperçoit déjà au loin. Mais comment ? demande Ay’run. Il ne sait pas, pas encore, mais il va trouver.

 

Brûlure du froid piquant contre la peau, odeur d’électricité statique et obscurité. Seule une raie de lumière trahie l’écoutille. Derrière la paroi vrombit le moteur à fusion de la barge filant vers les confins. Pilotage automatique, aucun oxygène dans les soutes. Nirvana a bricolé un respirateur à densité variable qui passe de main en main, une bouffée chacun jusqu’au prochain tour. Quatorze minutes de voyage. Quatorze minutes à flirter avec l’inanition puis la mort. Ils sont serrés les uns contre les autres, Ay’run contre lui qui le regarde mi effrayée mi admirative. C’est la première fois qu’on s’aventure dans l’espace ici et l’évènement est de taille même pour les plus solides guerriers du groupe. Ils ne sont qu’une poignée mais le jaggernaut a un plan et ce n’est pas la première fois qu’il monte une opération clandestine. Première fois par contre qu’il va affronter son propre camp mais il est confiant parce qu’il le sait, les géants ont souvent des pieds d’argile. La barge a quitté le secteur d’Echo 6 vers vingt et une heure, heure locale. Rien à signaler. La barge est un robot de transport qui quelques temps auparavant déposait de nouveaux engins de travaux. Ils n’ont pas eu besoin de prendre le secteur d’assaut. Entièrement automatisé mais pas complètement sécurisé, et le jaggernaut connaît par cœur le protocole de sécurisation parce qu’il s’est mille fois entrainé à prendre d’assaut ce genre de base. En cas de prise d’otage il arrive qu’on fasse appel à Lumière Noire. Il les a pourtant prévenus, ils pourraient très bien ne jamais revenir mais comme ils le lui ont fait remarquer ce sont les risques de la guerre. Pourtant au fond de lui, il est hors de question qu’il perde cette guerre-là. Une défaite et ce sera pour lui comme pis que la mort. Le déni de son choix et la mort programmée d’un peuple qu’il a appris à aimer et même à admirer. Un peuple qui est parvenu à une harmonie avec leur environnement toujours étrangère à l’Empire et à l’homme en général. Et pour commencer un peuple qui lui offre enfin un sentiment d’appartenance. Alors quand la barge intègre automatiquement la soute du Napoléon il est prêt. Ils sont une douzaine, ils pénètrent en silence dans la soute déserte et obscur, le froid qui y règne est tout aussi mordant qu’à l’intérieur de la barge. Surentrainé, le jaggernaut n’a pas de mal à saboter les ouvertures qui les sépare du reste de l’appareil. Le plan est simple, ils doivent faire diversion pendant qu’il sabotera le moteur à énergie noire du Napoléon. Il a bien réfléchi à la question, il sait que les soutes sont gardées à minima, que par là il n’y a essentiellement que des robots qu’il sera aisé à neutraliser et il leur a bien spécifié de ne pas essayer de pénétrer le cœur du vaisseau. Une diversion, rien d’autre. Sur le chemin il croise deux droïdes mais comme il a repris figure humaine et porte un uniforme de la maintenance, ils ne se formalisent pas. La machette est fixée dans son dos par une lanière de cuir. Soudain il la fait apparaître et dans un même mouvement enroulé les décapite l’un et l’autre. La lame se brise sur l’acier de leurs vertèbres mais les têtes sautent. Il se débarrasse de son arme inutile et s’empare des leurs. Il sait que leur neutralisation n’est que temporaire, que leur circuit annexe va bientôt prendre le relais et surtout donner l’alerte. Ils tomberont sur Ay’run et les siens. Le moteur est composé de quatorze catalyseurs à énergie froide et d’un cyclomère de cinquante mètres de diamètre qui occupe tout l’arrière et sert à capter la matière noire dont se nourrissent les catalyseurs. Le cyclomère ressemble à une gigantesque turbine avec au centre un mécanisme compliqué de captation et de mise en réserve. Brièvement solidifiée, la matière noire qui compose l’univers est ensuite acheminée à la vitesse de la lumière vers les catalyseurs qui la transforment en énergie à propulsion. Le procédé est récent et même les ingénieurs qui l’ont mis en place ne sont pas certains de savoir comment ça marche. Il balance les chargeurs à plasma et leurs batteries dans le cyclomère qui tournoie lentement en vrombissant. Les chargeurs bringuebalent entre les lames en se rapprochant du centre, avec leurs batteries leur puissance est équivalent à un bon kilo du meilleur explosif. Il sort, les androïdes sont en train de se réanimer, l’alarme a été déclenchée et la bataille s’est engagée aux docks du niveau 2. Nirvana a été spécifique, n’engagez pas de combat frontal et il sait qu’en matière de guérilla il n’a pas grand-chose à leur enseigner mais décide quand même d’aller leur prêter main forte. Les armes sont sécurisées à bord d’un vaisseau, fusil à plasma à rayonnement restreint mais même dans ces conditions contre des lances et des hachettes le combat est inégal. Il arrive juste à temps pour égaliser les chances et leur permettre une sortie. Ek’tat est à terre, la poitrine brûlée et trouée par un jet de plasma. Avec la technologie de l’empire ils auraient pu le sauver mais en l’état ils sont obligés de l’abandonner derrière eux. Ils laissent aussi quelques cadavres ennemis et quand une détonation retenti au niveau inférieur ils savent qu’il est temps de s’enfuir.

 

L’hyper-maréchal est réveillé en pleine nuit par son aide de camp. Il s’étonne immédiatement de trouver sa cabine plongée dans une semi obscurité, l’aide de camp lui explique, l’attaque, le sabotage et une barge qui s’est volatilisée. Klantz se met à hurler. Depuis quand ces primitifs savent piloter nos appareils !? Qui les a aidé !? Euh… il semblerait qu’un jaggernaut était avec eux. Quoi !? C’est impossible ! Ils sont conditionnés ! Mais les vidéos de surveillance du niveau 2 contredisent sa certitude, pire, les machines sont immobilisées jusqu’à nouvel ordre, impossible désormais de fournir l’énergie supplémentaire aux sites miniers déjà en place sur Z141. Combien de temps pour réparer ? Aboie-t-il à l’adresse de l’officier responsable qui ne sait plus où se mettre pour lui expliquer le problème. Deux lames du cyclomère ont été détruites et les autres sont sévèrement endommagées, il faut faire intervenir Xheros, la compagnie qui a l’exclusivité du procédé. Et l’hyper-maréchal sait ce que ça veut dire, des ennuis en cascade. Xheros va réclamer une fortune pour remplacer le cyclomère, les compagnies minières vont se retourner contre l’Empire et l’Empire contre lui, cette fois il en est sûr sa carrière est fichue. Alors que les mauvaises nouvelles s’enchainent sur le Napoléon, une escadrille de six Raptor abat la barge alors qu’elle rentre dans l’atmosphère de Corolis. Nirvana a fait sauter le pilotage automatique et parvient à diriger la barge en flamme dans l’océan des Eternités. Le choc est violent et les envoie rebondir contre les parois de la cabine qui rapidement prend l’eau alors que les Raptors arrivent en piqué pour terminer le travail. Dans le groupe peu savent nager et Ay’run n’est pas de ceux-là, Nirvana se métamorphose en catastrophe alors que les jets de plasma percent déjà les vagues. Dans le procédé il manque de se noyer. Quand soudain une horde de monstres ailés chevauchés par les autochtones attaquent frontalement l’escadrille. Le combat est inégal mais ils n’ont pas peur de mourir. Les plus proches sont abattus par les mitrailleuses rotatives tandis qu’une forêt de lances et de flèches rebondissent sur les carlingues. L’une d’elles traverse un cockpit et cloue le pilote à son siège, le Raptor part de travers, ses mitrailleuses hachent le ventre d’un des monstres avant de s’enrailler dans l’abîme de l’océan. Nirvana émerge soudain de l’eau avec Ay’run à demi inconsciente. Il l’entraine vers la rive, là-bas ils sont des centaines de guerriers. Il n’en n’a jamais vu autant, d’où sortent-ils ? C’est nous qui les avons prévenus, lui explique plus tard Ay’run. Ton plan était parfait mais nous avons pensé qu’il fallait que nous en profitions ici. Il n’en revient pas, ils se sont coordonnés à la vitesse de la lumière, comme un seul corps. K’hana, dit-il finalement, elle sourit, oui K’hana. Alors soudain les centaines de guerriers groupés autour d’eux se mettent à l’acclamer de toutes leurs forces, de toute leur énergie. Alors il la sent, la K’hana, ce lien, cette communion entre tous les éléments de cette planète, les plantes, les êtres, les objets, les animaux, et qui existait peut-être partout où le vivant pulsait. Elle s’insinue en lui comme une jouissance et une révélation. Une immense jouissance dans tous ses nerfs, une énergie pure et joyeuse qui court comme un sentiment amoureux, un flux continue qui s’éteint lentement à mesure que l’écho de la clameur s’évapore dans la forêt, tandis que la foule l’emporte aux confins de celle-ci.

 

Les secteurs Alpha, Bravo, Delta et Charlie ne répondent plus. A six heures, heure locale, deux derniers messages d’alerte sont parvenus de Delta et Charlie, là où sont encore disposées des troupes. Plusieurs attaques en cours, demande renfort immédiat. Renfort ? De la part des Légions Noires ? Mais sur le vaisseau mère on a immédiatement d’autres problèmes à traiter. Deux heures plus tard Klantz rentre en transe, ce n’est même plus de la colère c’est un cyclone, même les androïdes n’osent pas approcher de ses appartements. Il veut atomiser cette planète, il veut les bombardiers Hitler chargés jusqu’à la gueule de thermonucléaire et raser aux oignons toute vie à sa surface, à commencer par ce traitre de Volorys et ce foutu roi. Ceux-là il veut même qu’on les lui amène en personne, il va leur faire subir la question et la question extraordinaire avant de les balancer dans l’espace. Klantz vocifère après ses officiers qui regardent conjointement leurs pieds. Vous entendez !? Je les veux ici ! Ils vont voir ce que c’est que notre moyen-âge à nous ! Ils vont comprendre les vertus de la science ! Et les vertus de vous taire Klantz vous y avez pensé ? Déclare derrière lui une voix glaciale comme une lame de guillotine. L’hyper-maréchal se fige, il a reconnu la voix, avant de se retourner devant l’hologramme de l’empereur en personne. Majesté ! Tous ploient un genou à terre et salut l’empereur d’un même chœur. Le ton de celui-ci est cinglant et sans appel, Klantz est immédiatement démit de ses fonctions et rétrogradé, des troupes au sol exclusivement composées de robots sont envoyés sur Corolis, rendre compte, avec ordre express d’éviter l’affrontement. Bravo et Alpha ont été détruits par des Sentinelles sabotées, Delta et Charlie ont été attaqués, aucun survivant et des cadavres de locaux partout, apparemment une attaque parfaitement coordonnée. Reste trois secteurs intacts mais quarante-huit heures plus tard les compagnies décident que toute cette affaire a coûté trop cher, ordre de plier bagage. Z141 attendra qu’on construise une station spatiale dans le secteur, d’ici là….

 

Ay’run était magnifique avec ses petits seins nus aux extrémités peintes d’argile rose, les perles qui cascadaient tout du long jusqu’à son nombril rehaussé de motifs oranges, ses cheveux tressés, ornés de petits os et d’autres perles de couleurs, les extrémités prolongées de feuilles d’ayoba, nue, les cuisses et le sexe peint de blanc. Elle avança vers lui, ses yeux saturés de vert et déposa dans sa main un peu de badyn. K’hoba lui en avait déjà donné une fois pour l’aider à voyager, la drogue n’avait pas le même effet que sur eux, impossible d’influencer son logiciel de télépathie et un fort pouvoir addictif, il n’en n’avait jamais abusé, mais cette nuit il savait que c’était important. Cette nuit il allait devoir être fort et le badyn l’y aiderait. Cette nuit il ne sera plus quilahi car il était enfin devant Urun en personne. Sa taille était invraisemblable, un géant qui dépassait la canopée et la couvrait de ses ramures, des torons de lianes en rideau, imperceptiblement mouvantes. Le badyn le saisit doucement alors qu’elle lui offrait un baiser tendre et lent avant de le prendre par la main et lui faire franchir le seuil des lianes. Au-delà cela sentait l’humus et les champignons, l’humidité et le parfum citronné de quelques fleurs des profondeurs de la forêt. A bientôt, lui dit-elle en lui lâchant la main, ses petites dents tranchantes baillant d’un sourire avant de disparaître et de rejoindre les centaines de guerriers qui l’avaient amené ici en hurlant à la victoire et même en scandant son nom. Maintenant il n’y avait plus que la clameur silencieuse de la forêt, le bruit incessant de la vie et de la mort qui se bataillaient dans les herbes hautes et coupantes, les fougères majestueuses, sur les branches moussues des ayobas. Le grésillement laborieux des insectes, les cris des singes mango et des oiseaux sauteurs, le chant de la stridule et les hurlements de peur d’un petit d’ours vert devant une mante géante. Tout ça il l’entendait comme si l’arbre était une immense chambre d’échos alors que les lianes commençaient à danser autour de lui. Leur contact était doux, une caresse, un picotement puis une brûlure. C’était douloureux, il recula contre le tronc monstrueux et la mousse qui le caressait et le picotait en même temps tandis que suintait sur lui un suc collant. Il sentait l’arbre pulser contre sa peau, c’était chaud, vivant, ce n’était pas végétal mais animal. Un animal, un mammifère qui serait resté enraciné là pendant des siècles, presque fossilisé et les lianes étaient des tentacules qui le palpaient et le brûlaient. Il sentait leur venin s’insinuer en lui mais il était encore dans les vapeurs du badyn et c’était encore supportable, la douleur, la vraie, vint après. Quand les lianes s’agrippèrent à sa peau à ses muscles et s’y enfoncèrent lentement. Alors Urun se mit à parler et tout en le forant de ses lianes géantes, ses mots et ses images envahissaient son esprit.

 

L’arbre monstre prenait vie et chair, viande moirée et rugueuse, orné d’un œil globuleux et jaune comme un nœud qui grossissait telle une tumeur dans son cerveau, ce n’était pas un arbre mais une très ancienne entité d’une très ancienne civilisation. Il y a longtemps mon peuple était comme le tien, avide et stupide, rongeant l’univers sans but, plein de son savoir et de son orgueil de civilisé. Et cela nous a détruits. Bien avant que le singe devienne homme notre empire s’effondrait et bientôt mon espèce dépérit. Je décidais de m’exiler et errait longtemps dans l’espace avant de m’enraciner ici comme je m’enracine en toi. Mais tu es infertile, tu n’as ni père ni mère, nulle origine, un composite, même tes émotions sont un composite. Il ne te reste que tes malheureux vingt pourcent d’humanité pour espérer, espérer… comme vous le faites vous tous les humains, espérer une vie meilleure, espérer plus de çi ou de ça… quand il n’y a rien à espérer et tout à vivre. De mon union avec cette planète est née la vie, j’ai cultivé les êtres et les espèces comme je te cultive toi de mes racines, à chacun d’eux j’ai donné la connaissance et la saveur de la K’hana mais pour toi je ne puis rien, sinon te déchirer et te laisser pourrir. Les mots semblaient des paradis perdus tandis que la douleur courait dans tous ses nerfs à mesure que sa chair se rompait, éclatait, se délitait, goûtant de sang, les tripes bientôt à l’air mais conscient et hurlant tandis qu’à ses oreille les Enfants de la Forêt éclataient d’un rire sacré. Nous t’avons mené jusqu’ici parce que tu étais faible, sans repère mais pas sans ressources. Ay’run avait comme moi foi en toi et nous avions raison. Aujourd’hui réjouis-toi car vient le temps de ta délivrance, tu serviras cette planète pour toujours et un peu de toi sera en nous. La nature est cruelle et tu nourris sa cruauté, l’harmonie est à ce prix-là. Tandis que les mots et la souffrance s’emparaient de chacune de ses cellules, il vit au-delà de toute chose cette civilisation millénaire, ses industries, ses monstrueuses montagnes de déchets et Urun disparaître dans les confins. Il sentit le suc de la vie par tous ses pores, ses muscles ses os, flamber comme un incendie de lumière et la jouissance ultime d’être en harmonie complète avec la planète tout entière, il était devenu la K’hana personnifiée et cela ne dura qu’un instant, comme un cadeau avant son ultime et ineffable agonie alors que son pauvre crâne de clone mimétique fondait, se déformait, fumait et dégouttait sur les replis des racines géantes.

 

Le prince Volorys et le roi s’approchèrent d’Ay’run, tous trois souriaient de ce sourire féroce et aiguisé qu’ils avaient, tous trois les yeux saturés de vert. Ma belle tu as merveilleusement complété nos plans, je te félicite, dit le prince, Urun est un sage conseiller, répliqua-t-elle.