Le Principe Totalitaire

Cinquante degrés centigrade, des ombres violettes qui suivent le dessin arraché des murs en ruine, courent en bordant les ruelles défoncées, chargées de gravas, parsemés de cadavres, certain là depuis plusieurs jours, largement entamés par la charogne. La colère, la peur, l’odeur du sang vibrent dans l’air, dansent dans l’onde de chaleur qui trouble l’horizon. Les combattants sont tapis dans les ruines. Brelage, dix chargeurs, veste, pantalon et foulard noirs, AR15, AK47, PKM, M4, M16, M60, lance-grenade, RPG 17, Sig Sauer P226, 357 Magnum, Makarov, HKG4… etc, etc…. Dix jours qu’ils sont là, cernés par environs dix mille hommes. Dix mille contre huit cent, plus les drones, les AC130. Mais rien n’y fait. Au nord les russes, à l’ouest le Hezbollah et les syriens, à l’est les kurdes, au sud les irakiens, et la Coalition. Et personne ne s’entend. Les hommes ont faim, soif, ils craignent qu’on cherche à les affamer, leur commandant en chef, le cheik Ahmed ibn Husseini al Faransia voudrait tenter une percée du côté irakien mais pour le moment ils sont cloués au sol par un bombardement. Le sol tremble sous leurs pieds, les murs et les immeubles mâchonnés par le shrapnel et les projectiles grommellent, un épais nuage de poussière ocre s’étiole en s’engouffrant dans les rues. A une époque qui lui semble lointaine aujourd’hui, Al Faransia, le Français, s’appelait Rémy Ergelet, natif d’Orléans, converti à 17 ans, en route pour le jihad deux ans plus tard. Il se souvient de ses premières semaines, la tête collée contre la paroi du bunker. Comment on les avait prit en main en leur faisant égorger des animaux pour commencer. Pour les occidentaux en général c’était une épreuve. La plus part n’avait jamais tué quoi que ce soit à par leur ennuis à coup de Playstation, n’avait jamais vu du sang, un cadavre de près. Pas lui. Il tuait des chats, des chiens, depuis qu’il avait douze ou treize ans. Le plus marrant c’était d’attacher la queue de deux chats et les regarder s’écharper jusqu’à la mort. Aujourd’hui il ne tuait plus les chats, parfois un chien, mais jamais un chat, c’était haram, le chat c’était l’animal favori du Prophète. Il en avait même adopté un à une époque, mais il avait été tué dans un bombardement. Un de ses lieutenants s’approcha, les irakiens avaient reculé vers l’ancien souk, ils étaient en train de déplacer leur artillerie. Une erreur tactique, le souk était truffé d’IED comme disaient les américains, Improvised Explosive Device, tout le monde le savait, pourquoi ils faisaient ça, aucune idée mais il fallait en profiter. Il passa ses ordres, à une centaine de mètres de là ses hommes mirent en activité leur mortier de campagne. Un tube, un bipied, une plaque en acier, des obus de 40 mm russes. On tire autant que possible, deux, trois, quatre engins avant de se déplacer. Toutes les grenades ne fonctionnent pas, certaine éclate trop tôt ou pas du tout, tombant comme des œufs de Pâque avec des bruits d’acier en furie. Les autres claquent sèchement crachant leur shrapnel  en postillons mortels. A plat ventre dans les ruines, quatre étages au-dessus du sol, allongé sous une bâche poussiéreuse, crouteuse de tâches douteuses, l’épaule calée contre la crosse évidée de son vieux SDV Dragunov, Al Siyniu, comme les autres l’appellent dans cette section, abat tout ceux qui apparaissent dans sa lunette de précision. Il a les yeux bridés et noirs, les pommettes hautes et la peau cuivrée, d’où son surnom de Chinois, mais pour lui ce n’est pas un surnom c’est une insulte. Il ne dit rien parce que c’est le commandant qui a commencé à l’appeler comme ça mais il haï les chinois. Il les hait au point de regretter qu’il n’y en ai pas en face. Il s’appel Nurgul, il est natif du Xinjiang et chaque fois qu’il abat un homme il pense à un soldat chinois. Un de ceux qui sont rentré un jour chez lui pour tout saccager, battre ses parents et enlever sa sœur pour la violer. Son index ne quitte pas la détente, affleurant, patient. Dans la confusion des obus de mortier qui éclatent, il accroche tous ceux qui hésitent, fuient, paniquent, méthodiquement. C’est un des meilleurs de sa section. Dix jours, plus de quarante victimes. Trois Rafales passent dans le ciel en rugissant et balancent leurs bombes cent mètres trop tôt. Des immeubles éclatent en chapelet, le monde se trouble, gris-ocre, masquant le disque solaire dans des volutes noueuses à l’odeur de phosphore. Lourd parfum chimique qui s’engouffre dans les narines tendues et frémissantes de Cebrail, adossé contre un tas de ferraille qui a été un jour un 4×4 Toyota, son arme plaquée contre son torse osseux. Il sent le métal s’enfoncer entre ses côtes, il a l’estomac qui gargouille, la gorge sèche, le visage et le crâne enveloppé de noir, des lunettes de marine sur le nez, volé sur une de ses victimes. Sa main droite est emmaillotée dans un bandage de fortune, il s’est blessé bêtement durant la dernière manœuvre. Quand ils ont prit une première fois les irakiens à revers, les repoussant vers l’est. Depuis il a peur. Irrationnellement peur. Il y a longtemps qu’il n’avait pas connu cette sensation, depuis les cadets. Depuis l’époque où avec ses camarades ils se faisaient rudoyer, frapper, humilier par les sous-officiers de l’école. Une tradition, turc, syrien, russe, une épreuve de survie et d’endurance. Cebrail a déserté l’armée turque pour le Shâm quand Mossoul est tombé. Il est d’une famille fervente, il a toujours eu la foi chevillée, rejeté l’occident et ses perversions, mais aujourd’hui ça se lézarde comme les murs du bâtiment d’en face. Aussi irrationnellement qu’elle l’a saisi alors qu’il avait à peine sept ans, sa foi est en train de l’abandonner à cause d’une stupide coupure. Alors il s’accroche, il prie frénétiquement en fermant les yeux derrière ses verres pare-éclats, La Illah I Allah Mohamed Rasoul Allah, cinq fois. Mais dans le fond de sa tête, dans le fond de ses oreilles, il l’entend s’approcher et il est terrorisé. C’est comme un ronflement lointain. Un vague bruit de moteur qui semble partout et nulle part à la fois. Et dans la fureur des explosions, des tirs en rafale, on ne le perçoit que si l’on s’enferme en soi, si l’on arrive à se séparer du monde et de sa rage. Il vole à plus de deux mille mètres, long tube d’acier à tête camus avec de courtes ailes fines, télécommandé depuis le Golfe d’Aden. L’opérateur est un civil, assis derrière un écran 24 pouces, sur le pont inférieur d’un navire de guerre américain. La guerre en couleur et en stéréo, Wagner, la Walkyrie, qui beugle dans le centre d’opération. Derrière l’opérateur, un autre civil dans une tenue sport Ralf Lauren, pantalon crème, teeshirt mauve, visage bronzé et énergique, main dans les poches. A côté de lui un général deux étoiles, et le commandant du navire. Derrière eux des sous-officiers autorisés à assister à la démonstration. Sur le côté droit de l’écran des chiffres défilent, vitesse du vent, distance de la cible, altimètre, vitesse. Si quelqu’un depuis la terre pouvait le voir, il remarquerait qu’il est plus imposant qu’un drone Raptor, un peu plus long, un peu plus large, plus aérodynamique. Mille huit cent cinquante mètres de la cible, le vieux quartier, l’opérateur effleure la commande de lancement. La coque d’acier du drone se sépare avec les ailes, elle se déploie dans le ciel comme des copeaux de soleil, découvrant douze missiles à tête rouge resserrés autour d’une masse métallique noire. L’opérateur appuie sur une autre commande, les missiles se déploient alors que le corps amorce sa chute. Le volume musical baisse, l’autre civil fait l’article sur un ton détendu. Douze missiles à détection thermique, branchés sur la température du corps humain, indifférents au four dans lequel ils viennent de pénétrer, ils sifflent en se séparant, dessinant une fleur complexe et lumineuse dans le ciel saturé de poussière. L’un d’eux traverse comme une motte un des immeubles où s’est réfugié une dizaine de combattants, le missile éclate en plusieurs fois. Cinq explosions consécutives qui ravagent tout sur leur passage.

–       Chaque section du KM80 relâche en éclatant huit mines composées de dix huit billes de céramique sur un noyau de semtex. La tête, en revanche fonctionne par effet perforant. La température dégagée permet alors de faire éclater la cellule d’anthrax qui se trouve en son cœur.

–       De l’anthrax ? Ce n’est pas très bon pour les médias ça, fit remarquer le commandant.

–       Il s’agit d’une souche mutante que nous avons développée en collaboration avec Pentagone. Elle a un temps de vie de quarante-huit heures et son rayonnement est limité à une dizaine de mètres.

Le corps dénudé du drone s’enfonce dans la terre avec un bruit sourd, bloc d’acier noir noué d’articulations et de pistons, deux bras en surgissent, puis deux jambes qui prennent appui sur le sol déchiré pour dégager le reste du corps et la tête. Son reflet brille dans l’œil éteint de Nurgui. L’œil est posé sur un bord de fenêtre comme une offrande. Le reste est dégueulé en bouillie d’os et de viande sur deux mètres, truffé de millions d’aiguilles de céramique.

–       Et voici messieurs nôtre fierté, le ALAMO  « Vélociraptor » AA1.0

–       Alamo ? Fit un des sous-officiers derrière lui.

–       Air Land Autonomous Military Operator.

–       Autonome ? C’est un robot ? Demanda le général surpris.

–       Je préfère parler d’intelligence artificielle, le Alamo prend des décisions et choisis ses cibles en fonction de la stratégie qu’il aura déterminé.

–       Mais là c’est lui qui le fait fonctionner non ?

–       En effet, mais si pour une raison ou une autre nous souhaitons passer les commandes à la machine, il nous suffit de faire ceci…

Il lui montra l’opérateur qui ôtait sa main des commandes.

La machine se redressa comme si elle n’attendait que ce moment. Elle mesurait un peu plus de trois mètres avec une tête reptilienne, elle n’avait pas de queue mais sinon elle faisait bien penser à un dinosaure. Un dinosaure bardé de canons, de roquettes, de mitrailleuses de 20 millimètres rotatives. Les premiers à l’apercevoir s’enfuient en courant. Cela fait des années qu’ils se battent, ils ont prit cette ville à des forces bien supérieures en nombre et ils y résistent de la même manière, mais ça c’est trop. Ca c’est une machine du Sheïtan, une de ces choses comme on n’en voit que dans les films, ça c’est impossible. Tout en bondissant la machine braque ses rotatives d’épaule sur le groupe qui s’éparpille. Le tir est précis, au poil près, une poignée de seconde et ils ne sont plus que des morceaux dépiautés de barbaque arrosant la rue. Trois roquettes partent depuis son dos, décrivant une arabesque descendante jusqu’à environs trois cent mètres, liaison satellite, ce que le satellite voit il le voit. Les roquettes à fragmentation éclatent à l’intérieur d’un bloc d’immeuble où sont réfugiés des servants de mortier. Ca hurle de partout, ça mitraille aussi, par rafales longues, tir de suppression qui s’éparpille sur la carlingue sans dommage. Un homme surgit au coin d’une rue, l’épaule alourdie d’un lance-roquette. Il appuie sur la détente, le recul le rejette en arrière, l’engin file droit sur la créature mécanique qui lève le bras comme pour se protéger. La roquette éclate à mi chemin, foudroyée par le faisceau invisible d’un laser, les rotatives rentrent en route, poursuivant le combattant à travers le mur qu’elles dépècent.

–       Le squelette est en acier ?

–       Non, un nano polymère de notre fabrication, je suis désolé, je ne peux pas vous en dire plus.

–       Et pourquoi ?

–       Parce que je tiens à garder certain de mes brevets à l’abri des regards.

–       Hum, je comprends, dit le général qui n’a pourtant pas l’air d’apprécier.

La machine continue sa progression dans les rues décavées, bondit, court, parfois attrape même un combattant et l’écrase contre un mur. Les roquettes pleuvent de son dos, les mitrailleuses tirent sur tout ce qui bouge.

–       Quel autonomie pour les munitions ?

–       Ce que vous avez devant vous c’est l’équivalent d’une unité blindée, munitions comprises en basse intensité. Maintenant si vous permettez…

Il chuchote à l’oreille de l’opérateur qui se met à clapoter sur son clavier. Trois autres drones Alamo prennent leur envol. Et bientôt c’est l’enfer sur terre. Rémy Ergelet… Ce nom qu’il avait appris à détester. Ce nom plat, moche, de français plat, pâle et moche, de mécréant. Il se souvient comment il a embrassé la cause avec fierté, ce qu’il avait ressentit dans le bus en passant la frontière turque. L’appel de l’aventure, le mystère, le danger et enfin le paradis, le pays saint, le Shâm, immense, majestueux, qui tout de suite pour lui s’était soldé par une solide amitié avec les irakiens. Il était dur et féroce comme eux, il était intelligent et avait assez de charisme pour se faire obéir. Rémy Ergelet, il a disparu depuis longtemps celui-là, à dix-sept ans il avait changé de nom, ses parents avaient fait un scandale, voulu l’emmener chez le psy, et avant qu’ils alertent la police il avait fugué chez un ami, un autre converti comme lui. Mort depuis. Il en avait vingt-quatre aujourd’hui et pourtant ce vieux nom rebondissait dans son crâne à mesure qu’il toussait et crachait du sang, de la bile, tout le contenu de son estomac et de son nez. L’ogive a éclaté juste l’étage au-dessus du bunker. Le toit de celui-ci s’est fendu comme un œuf sur le trottoir, les spores d’anthrax son en train de tuer tout le monde. Rémy Ergelet… D’abord Cebrail a été paralysé, les cuisses tremblantes, incapable de se lever, assourdi par la fureur qui se déchainait autour de lui, et puis au-delà de la peur, au-delà de la terreur, il y a la panique pure et simple. La panique instinctive, celle du rat, du cafard. Les machines avancent dans les rues et il se terre sous un bloc de béton effondré, il s’enfonce au plus profond de cette faille sombre, chaude, ramasse ses jambes sur lui-même et attend. Il a perdu ses lunettes, déchirés son foulard, il serre son arme contre lui comme un enfant. Il a arrêté de prier. Il crie sans crier. La bouche béante, la gorge crispée, mais aucun son ne sort alors que dans son esprit il hurle. Peu à peu les détonations se font éparses, les tirs sporadiques, peu à peu les machines reprennent possession de la ville suivit des forces de la coalition et des seigneurs de la guerre irakien. Les russes et les syriens qui ont compris qu’ils sont en train de se faire déborder, bombardent au nord pour essayer d’empêcher tout replis, tandis que deux colonnes de chars foncent occuper le terrain tant que c’est possible. La fin de l’après-midi se couche sur le quartier en ombres profondes et fraiches, Cebrail entend des soldats irakiens passer, ils rigolent, ils parlent de ces drôles de machine à nettoyer, comme ils disent. La panique, la peur, a disparu avec le sommeil qui l’a subitement prit. Il ne sait pas combien de temps il a dormi mais dehors la lumière est ocre et la poussière est retombée. Ils doivent être tous morts, se dit-il, et il est au beau milieu de ses ennemis, sans eau, sans nourriture, avec quoi ? Quatre chargeurs pleins et trois grenades ? Il sait qu’il n’a aucune chance, même pas d’approcher l’ennemi et de se faire sauter avec, d’ailleurs il n’y pense même pas. Il veut juste quitter cet enfer, cette ruine qui pue la charogne sur des hectares. Il attend que les soldats s’éloignent et commence à se dégager.

 

Il est dehors sur le pont supérieur du navire de guerre, il téléphone en fumant une cigarette. Sa petite fille à l’autre bout du fil qui fait des caprices pour avaler ses céréales matinales. Entre deux jérémiades elle lui demande quand est-ce qu’il rentre. Il répond bientôt ma chérie, bientôt, et il pense à ce qui l’attend demain et les prochains jours, un voyage à Istanbul pour rencontrer des acheteurs russes, puis retour à New York pour la conférence de presse, une escale à Washington, rencontrer le secrétaire d’état, et enfin Indian Creek, Floride où il vit dans une splendide maison au cœur d’un jardin de plusieurs hectares avec sa femme et ses deux enfants. Il a quarante cinq ans, wonder boy de l’armement, diplômé du MIT, cybernétique et informatique, il a lancé sa boite en mettant au point un système de guidage révolutionnaire, démultiplié sa fortune en déclinant ses brevets militaires en applications civiles. Il vient de déposer un brevet pour le premier nano drone de l’histoire, pas plus gros qu’un moustique. Un marché multimilliardaire, son entreprise annonce un taux de croissance chinois, presque 8% par an. Certain le qualifie de génie du mal, son quotient intellectuel avoisine les 185, sa secrétaire, elle, l’admire presque comme un dieu. Elle se tient à quelques mètres, pendues au téléphone, regardant le crépuscule par-dessus le bastingage, la poudrée d’étoiles qui éclabousse les limites cramés de l’horizon. Blonde, les cheveux serrés en chignon, le visage agréable et énergique, mince comme un fil, moulée dans un tailleur noire, chaussée de tennis blanches, elle passe ses instructions aux opérateurs chargés de récupérer les quatre Alamo. Des contractants d’Academi ex Black Water avec qui son entreprise travaille régulièrement. Elle entend son patron rire, elle lève les yeux, admire son sourire, solaire, franc, carré.

 

Ahmed ibn Husseini al Faransia n’a plus vraiment mal. Il a la nausée. Ou quelque chose qui y ressemble. La nausée mais plus rien dans l’estomac, et la tête qui lui tourne. Il a arrêté de se vider. Il sent à peine sa gorge, son thorax, l’impression d’avoir gonflé. Il se soulève péniblement, tâte son larynx, c’est mou et enflé en même temps. Il a les bras qui tremblent, il regarde alentours, ses yeux voilés. Il aperçoit des silhouettes autour de lui. Certaine bouge encore. Il essaye de se rappeler de ce qui s’est passé mais c’est le brouillard, comme devant ses yeux laiteux. Il sent quelque chose bouger dans sa bouche, il fourre ses doigts à l’intérieur et en sort un gros cafard bien gras avec une dent. Il grimace et jette le tout par-dessus son épaule. Puis il pousse un grognement qui se termine dans gargouillis écoeurant et se lève en titubant. Il ne sent pas le froid qui s’est emparé de la nuit mais parfaitement l’odeur entêtante de mort et de produit chimique autour de lui. Et il distingue les sons également. Le bruit des pas au loin, le craquèlement des branches dans le feu, le cliquetis des brelages, des armes, le sifflement léger du vent, putride. Il a soif, très soif, mais surtout il a faim, affreusement faim. Il n’a quasiment rien avalé depuis quatre jours, alors il commence à mettre un pied devant l’autre en suivant l’odeur de la viande fraiche. Derrière lui d’autres silhouettes se lèvent. Cebrail trottine entre les ruines du souk. Il sait que c’est dangereux par là mais il n’a pas le choix. Les russes ont coupé la route du nord, les kurdes occupent le centre ville et il vient de passer derrière les forces de la coalition qui patrouillent un peu partout. La nuit est étoilée, la lune est haute, il se dirige tant bien que mal à la lueur blafarde du ciel. Il essaye de ne pas penser à ce qu’il a vu aujourd’hui, aux machines, seulement à ses pas, à sa destination, aux pièges qui pourraient croisés son chemin. A la frontière. Il voulait retourner chez lui. Quitter le Shâm, revoir ses parents, ses sœurs, son frère.  Il veut se mettre en accord avec Dieu aussi, faire le pèlerinage, Dieu l’a protégé, Dieu a posé sur lui sa main bienveillante, son heure n’est pas venu a-t-Il dit. Soudain il s’immobilise, il a entendu un bruit suspect dans les ruines qui se dressent devant lui. Des grognements peut-être ou des paroles. Il se baisse brusquement, attend en tendant l’oreille, son fusil en position de tir. Maintenant on dirait comme quelque chose qui mastique, piétine… Des chiens sauvages ? Des chiens sauvages occupés à dépouiller les cadavres ? il a prit l’habitude de s’en méfier, ces chiens sont dangereux, imprévisibles, souvent rendus fous par la guerre. Il patiente en écoutant les bruits horribles.

 

Dans un laboratoire militaire de l’Arkansas un virologue refait ses équations, le nez sur son spectrogramme. Il y a quelque chose qui ne va pas dans les calculs qu’on lui a demandé de vérifier. Quelque chose qui s’observe dans les boites pétri de l’autre côté de la vitre blindée. Quelque chose qui ne peut normalement pas se produire, comme un défi à la vie elle-même. C’est à la fois fascinant, extraordinaire et terrifiant. Mais apparemment si, c’est possible. Alors il repense à ses premières années quand il hésitait encore entre la biologie et la mécanique quantique. L’infiniment petit l’a toujours fasciné. Il se souvient du Principe Totalitaire de Gell-Mann, « tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire » ce principe qui veut que ce qui n’enfreint pas les lois physiques peut et doit se produire, comme une particule avec une masse imaginaire. Comme un tachyon, cette particule supposée qui dépasserait la vitesse de la lumière, ce qui est en théorie impossible. Il pense aussi à cette réalité quantique qu’une particule n’est tangible, existante qu’à l’instant où on l’observe. Comme si la réalité n’était rien de plus que le fruit de nos pensées. Une fabrication. Une fabrication qui peut varier, muter, qu’est-ce qui a provoqué au fond la mutation qu’il observe ? Un accident moléculaire, une protéine en trop ? Ou le désir puéril et inconscient des hommes ?

 

Cebrail marche à pas comptés dans les ruines, son fusil prêt à faire feu. Il essaye d’apercevoir les chiens. Au lieu de ça il aperçoit le sommet d’une tête et les reflets roux d’une barbe. La silhouette est penchée sur quelque chose, un corps apparemment, et elle mastique. Un frisson de peur parcoure son dos, il braque son fusil dans sa direction et s’approche encore un peu. Il aperçoit quelque chose pendre au poignet de l’homme à barbe rousse, un chapelet de perles vertes, il manque de crier de surprise et de joie. C’est son commandant, al Faransia, il regarde autour de lui, personne, il commence à s’approcher en appelant son chef d’une voix étouffée. Soudainement ce dernier braque son visage vers lui, à demi éclairé par la lune, alors Cebrail a un choc. Ses yeux. Ses yeux sont voilés, éteints, c’est les yeux d’un mort. D’un mort avec le crâne ouvert et une grimace affreuse qui lui tord le visage sur un alignement de dents à demi arrachées et barbouillées de sang. Ce n’est pas, plus al Faransia qu’il a devant lui, c’est autre chose, et cette chose n’existe pas plus dans leur monde que les robots n’y avaient leur place jusqu’à cette après-midi. Cette chose c’est le diable, c’est l’enfer qui ouvre ses portes. Il sait maintenant que Dieu l’a abandonné, qu’il ne reverra jamais son pays. Il hurle.

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Le phare

La lune était floue. Imperceptiblement floue comme une mise au point ratée. La lune était ivre. Elle oscillait de façon infime, une toupie finissant sa course dans la nuée nocturne. Il avala une gorgée de sa bouteille à demi vide, la téquila remplit son ventre d’un feu réconfortant. Un peu au-dessus de la ligne d’horizon brillait une tâche rouge. On avait piqué la nuit d’une aiguille mystique.  Poussière des télescopes, détail répertorié d’une carte du ciel, à peine deux lettres et un chiffre dans le codex astronomique, WR104. Sept mille années lumières de la terre. Une goutte de sueur courue le long de sa tempe. Nul ne savait exactement quand l’incident s’était produit, sept mille ans peut-être, et on en voyait le résultat seulement aujourd’hui, ou plus longtemps et l’étoile avait finie de s’effondrer. La poussière dans les télescopes avait grossi comme une tumeur, assez pour qu’elle apparaisse dans le ciel. Une bille de feu, une minuscule bille de flamme qui au couchant prenait des teintes sanglantes. Son teeshirt en coton était trempé de sueur, de larges tâches à l’entrejambe dessinaient des chimères sur la soie de son caleçon rouge. Le point de feu indiquait l’ouest, parfois quand un navire se perdait en mer, il retrouvait sa route en poursuivant l’astre disparu qui flambait jour et nuit à sept mille années lumière de là. Le thermomètre digitale sur le mur indiquait 50° centigrades, et il pouvait s’estimer heureux, la nuit était fraiche, il avait plu la veille. Des pluies acides. Cinquante degrés et ce n’était pas fini, l’été approchait, leur premier été depuis le jour fatal, s’ils parvenaient jusque là…. Il se leva et tituba jusqu’à la fenêtre. Il se tenait dans son vaste bureau, clinquant d’or et de velours, meubles français, marbre italien, un majestueux lustre en cristal de Venise pour coiffer l’ensemble. Il avait réussi au-delà de tout ce qui était inimaginable. Certifié par une confiance en lui borné de narcissisme, il avait conquit le monde en commençant par cette ville. Fils d’un prospère entrepreneur, il avait donné à son nom et à l’entreprise familiale une dimension planétaire, et marqué son territoire de cette tour emblématique dans laquelle il suait aujourd’hui. Soixante quatorze ans consacrés à s’élever au-dessus des autres, au-dessus de son père, de tous les hommes du globe. Et son nom claquait désormais avec la bannière étoilée au firmament de l’histoire. Donald Trump, un modèle pour certain, un scandale pour d’autre, que lui importait du moment qu’on parlait de lui. Du moment que lui donnait de la voix et gare à ceux qui se mettraient en travers de sa route. Il les avait tous vaincu. Tous. Il leva les yeux sur la tumeur dans le ciel. Mais qu’est-ce qu’on pouvait contre ça ? Contester les rapports ? Affirmer comme il l’avait fait durant la campagne que le réchauffement planétaire était une légende urbaine propagée par la Chine. Qu’est-ce qu’il s’en fichait de toute manière ? Il n’avait jamais cru au catastrophisme, que bobardaient les écolos et les libéraux pour empêcher les hommes comme lui de prospérer. Mais les faits étaient là. Les faits flottaient au pied de la tour de verre et d’acier, dans l’écume fluorescente des vagues qui se brisaient contre les étages. Des cadavres. Des centaines de cadavres, animaux, humains qui pourrissaient dans l’océan entre les sacs poubelles, les meubles démantibulés, les troncs d’arbres arrachés du parc durant le dernier ouragan. Les scientifiques de la Nasa appelaient ça un sursaut gamma  Les résultats de l’explosion de WR104, l’étoile de la mort comme l’appelait aujourd’hui une partie du monde. Un rayonnement si violent et si puissant qu’il atteignait aujourd’hui la terre par vagues. Un flot invisible contre lequel on ne pouvait rien faire et qui avait presque entièrement détruit la couche d’ozone en à peine quelques mois. Toute sa vie Donald Trump avait cru en Donald Trump. Il avait fait confiance à son instinct, suivi sa voie propre sans s’inquiéter de savoir ce qu’on en pensait. Il s’était parfois magistralement trompé mais les échecs ne comptaient pas. Les échecs étaient le fait des autres, de la conjoncture, d’une mauvaise gestion, d’une confiance mal placée. Au final seul le résultat importait. Oh oui, les médias, l’intelligentsia de Washington à Londres en passant par Paris ou même Pékin s’étaient moqué de lui avaient raillé ses manières, son plaisir coupable du tweet, son goût pour l’or, s’était scandalisé de son rapport aux femmes, de ses propos racistes mais que lui importait ? Il avait prit toutes les attaques comme autant de défit personnel, relevé presque à chaque fois le gant, comme de lancer une saucisse à un chien. Steve, son directeur de campagne et conseillé, l’avait parfaitement compris et avait nourri son goût pour le pugilat au point d’emporter les élections. Après tout il avait toujours été un homme de défit. Mais cette fois… cette fois c’était le ciel en personne qui le provoquait, les défiait tous autant qu’ils étaient, et pour la première fois de sa vie, il se sentait impuissant, déprimé, vieux. Pour la première fois de sa vie la peur n’était pas un motif d’excitation, un challenge, elle n’était plus qu’elle-même, ce pâle mur froid qu’il sentait contre son dos, l’inexorable cul de sac contre lequel il ne parvenait même plus à lutter. Pour la première fois de son existence, il partageait les craintes communes de milliards d’individus, peur millénaire, antique de la fin du monde. Pour la première fois de sa vie depuis la mort de son frère, il buvait. Qu’est-ce qu’il restait à faire ? Se mettre à l’abri comme les autres dans le bunker présidentiel pendant que Washington avait les pieds dans l’eau ? Vivre enfermé, protégé, en goutant aux derniers plaisirs d’une civilisation à l’agonie ? Il regarda la lune floue un peu au-dessus du point rouge. Ils avaient annoncé la nouvelle peu après les premiers constats alarmants concernant la couche d’ozone. Quelque chose clochait dans le ciel, quelque chose de plus contre lequel on ne pouvait strictement rien, depuis un bunker ou pas. Et il avait vu le résultat sur le comportement des gens. D’abord sur sa femme, puis sur son staff, en fait toute la Maison Blanche s’était mis à devenir folle. Ca l’avait écoeuré. La couche d’ozone ? On doit pouvoir s’en passer. C’est ce qu’il avait déclaré un peu avant la dernière annonce de la Nasa. Si on restait à l’abri, si les scientifiques se mettaient au travail sérieusement, si tout le monde mettait la main à la poche, on trouverait un moyen. Il croyait beaucoup à la valeur du travail, un puritain dans l’âme, alors ce qui devait se dérouler actuellement dans le bunker présidentiel, très peu pour lui. Une orgie romaine probablement, une gigantesque partouze avec Mélanie au milieu, et Ivanka… Il ferma les yeux en essayant de chasser cette vision de son esprit. Oh bien entendu il avait eu ses moments, les chattes étaient attirées par le fric, le pouvoir mais rien à voir avec ce qu’il avait vu dans le bureau ovale deux jours après la fameuse nouvelle. Steve, ce chrétien pur et dur, ce fou de Dieu, entrain d’enculer sa propre femme ! Il l’avait fait abattre. Tous fous, ils étaient devenus tous fous. Il avait été élevé dans les valeurs chrétiennes mais il n’avait jamais eu qu’un rapport formel à Dieu. Il priait par convenance sociale, porté par une foi largement modéré parce qu’il avait vu du monde. Quand on lui parlait du retour du Sauveur, il restait sceptique comme on peut l’être devant une théorie. Maintenant on savait qu’il n’y en avait pas. Aucun sauveur parce que l’univers en entier était en train de basculer. Du moins pas en entier, seulement le leur, la portion de galaxie dans lequel se trouvait la terre, et s’était bien suffisant. Le 11 septembre 2020, ils n’avaient pas trouvé un meilleur jour pour annoncer la nouvelle, le cataclysme des cataclysmes, comme si la couche d’ozone ne suffisait pas. Comme si de risquer de crever à cause des radiations, des incendies, des ouragans, des cyclones, de la famine ne suffisait pas. WR104 avait laissé place à un trou noir de la taille d’une planète qui était entré dans leur système. Pour le moment il était encore loin, les scientifiques n’étaient pas d’accord sur sa vitesse d’approche, certain disaient même que l’inévitable était encore évitable. Mais la plus part, la plus grande part de la communauté scientifique s’accordait sur la fin. Et alors soit la terre serait absorbée par le trou noir, soit elle sortirait de son orbite pour dériver dans l’espace. Il n’y avait rien à faire qu’à attendre, qu’à prier, ou mourir tout de suite. Le 12 septembre à minuit, l’une après l’autre les sociétés modernes s’étaient effondrées. Londres, Paris, New York, Shanghai,… partout des émeutes, des gens qui devenaient fous. La destruction de la couche d’ozone avait déjà bien rompu les digues, aidé d’internet, des rumeurs les plus folles. Que WR104 n’était qu’un mensonge, que la communauté scientifique avait minimisé le désastre que dénonçaient les écologistes depuis des lustres. Et tout était de la faute aux américains, aux chinois, aux pays européens. Des ambassades avait été prit d’assaut, des ambassadeurs lynchés. Bien entendu tout le monde n’avait pas eu la même attitude, des millions de gens priaient, les églises étaient pleines mais dans l’ensemble il n’y avait plus de temps pour les suppliques, seulement la survie. Alors à quoi bon se mettre à l’abri ? Quitter New York et ses tempêtes.  La moitié de la ville s’était réfugié dans les terres, certain allant même jusqu’aux Appalaches en espérant trouver il ne savait quoi. Même les animaux devenaient fous, mourir pour mourir autant ne pas finir dévorer par un ours rendu cinglé par une planète elle-même cinglée. Restait quelques irréductibles new yorkais comme lui, mais il était un des seuls à avoir encore le courant. Le sommet de la tour brillait comme un phare au milieu des ruines et des vagues déchainées. Sa façon à lui de faire encore flamber le rêve américain jusqu’au bout.  Il aurait bien tweeté quelques mots d’adieu mais Tweeter ne fonctionnait plus depuis que la Californie avait prit feu. Il se demanda ce que faisaient les autres dirigeants en ce moment même ? Est-ce que Poutine priait ? Est-ce qu’il était avec ses enfants ? Il pensa aux siens. A la folie qui s’était emparé d’eux comme les autres. Non ce n’était pas pour lui. Il préférait son tête à tête avec cette lune floue. Le trou noir était en train de la sortir de sa rotation, c’était l’explication que leur avaient donné les scientifiques. Et ça le fascinait. Cette puissance, cette force immanente dont ils ignoraient l’existence jusqu’à l’année dernière et qui les terrassaient en quelques mois. Pas seulement eux, misérables humains, non la planète, le système solaire en entier. Ce qui avait mit des millions d’années à se former, balayé en un battement de cil. Pour la première fois de sa vie Donald Trump réalisait du fond de sa bouteille de téquila qu’il n’était rien, pire qu’il n’avait jamais été quoique ce soit au regard du cosmos. Ni lui, ni Poutine, ni le petit Macron, ni ce snobinard d’Obama. Rien, même pas un souvenir pour les civilisations à venir. Et ça le fit pleurer, comme une fille.

Futurama

Hang Zook s’étalait entre les usines chimiques de Moebiuz Haallona Korp, la centrale à gaz de Long River et une zone d’exploitation minière d’où on arrachait par jour trois tonnes de tryrium 480, indispensable à plus d’un titre. Situé au milieu d’une cuvette qui avait été dans un passé érodé un cratère d’astéroïde, et traversé par le fleuve Long, la ville semblait avoir été taillée dans un seul et même bloc de béton brut. Une silhouette verticale et massive nimbée d’un halo permanent de poussière noirâtre et moite à travers lequel perçait l’œil d’un soleil blafard. Un emploi stable est la garantie d’un environnement harmonieux.  Un monde bichrome nuancé des couleurs acidulés des enseignes lumineuses, publicités au néon, hologrammes animés, sur les façades grises des galeries marchandes, des salles de jeu, bars, cantines, casinos, peep show, striptease, bordel en ligne, et qui éclaboussait la cité de leur vice électrique. Certains hologrammes chantaient également, solitaires, dans le lugubre d’une avenue déserte, des chansons à la gloire de la marchandise. Réclame soda, aboyeur virtuel, voix d’astroport, comme celle d’un fantôme plaintif errant dans la ville. Ube vivait là depuis qu’il était enfant. Elevé dans les grands ensembles cage à poule qui caparaçonnaient Hang Zook comme un coffrage de ciment rose, jaune, bleu, vert mer. Une couleur par zone, ouest, est, nord, sud. Hootan, Zombie Canyon, Sifu-Jakarta, Tao. Une zone par corps de population, Tao, les employés échelon quatre, Zombie Canyon, ouvrier et manutentionnaires du secteur gazier, Hootan, les mineurs, Sifu, les ouvriers de la chimie. Travailler depuis l’enfance augmente vos chances de garder un travail. Des Maquiladoras-kwan rayonnaient tout le long du Ring, le périphérique suspendu entre la cité et sa carapace-dortoir. Dizaine de hangars métalliques vibrant et bourdonnant des machines à coudre, perforer, cintrer, mouler, polir de l’industrie de la confection et du jouet discount. Pleins de gamins des deux sexes, entre sept et quatorze ans, tous issus des cages à poules. Et comme tous ceux de sa génération et des générations présentes et à venir, Ube y avait également travaillé. Entre huit et quatorze heures par jours, selon les commandes, les retards. Deux poses de dix minutes, rien de plus, un repas, payant, menu unique, nouilles Prom et boisson énergisante sucré Karamel, parfum amphétamine et taurine. Le savoir n’est pas un droit, c’est un choix. Ceux qui remplissaient ou dépassaient leurs objectifs mensuels avaient accès à l’école où des professeurs automatiques leur dispensaient un savoir générique. Lire, écrire, compter. Les meilleurs étaient encore écrémés envoyés en stage de l’autre côté du Ring, découvrir l’entreprise dans sa réalité, comme disaient les dépliants que tous les élèves recevaient à l’occasion. C’était le BAP, le Brevet d’Aptitude Professionnel. Et tous les gamins avaient intérêt à l’avoir s’ils ne voulaient pas retourner trimer dans les hangars. Les stagiaires étaient appelé Oyo, jargon sinobusiness pour zéro, rien. Et leur stage était rituellement initié par trois jours de coups et d’humiliations, parfois de viols. Ube se souvenait. Le premier jour ils l’avaient coincé dans le couloir menant aux machines à copier. Des employés de niveau cinq, agent technique, presque rien quoi. Ils l’avaient tabassé à coup de canne en bambou, à la façon des anciens maitres. Mais il avait tenu le choc, résiliant. Il avait eu son BAP et, puisqu’il était un vert mer, un de Tao, naturellement confié au travail de bureau. Un meilleur travail c’est plus de responsabilités mais aussi de meilleur loisir, soyons ambitieux. Onze millions sept cent vingt cinq mille et deux cent quarante deux d’habitants, emmitouflés dans des combinaisons étanches, le visage diversement masqué, enfermés dans des tours à demi aveugle aux fenêtres barrées par des grilles de filtrage. Dans les boyaux souterrains du métro, les rames atomiques, les boites en plastique composite des speeder et des aérojets, des barges, les cercueils transparents des ruches étanches des DomoticHôtel qui cernaient l’astroport. Onze millions sept cent vingt cinq mille et deux cent quarante deux d’habitants, et deux millions de visiteurs chaque mois en moyenne, essentiellement des voyageurs de commerce, hommes d’affaires, contremaitres entre deux chantiers. Autant de ventres à satisfaire, de l’aine au nombril, de poches à délester, d’hommes et de femmes à distraire, stupéfier, éventuellement dorloter pour les plus échelonnés. Une industrie essentiellement confié à la gestion du Syndicat Wang. Initialement syndicat des transporteurs qui sous l’impulsion des Gens du Fleuve prit des parts de plus en plus importantes dans tout ce que la cité cessa de vouloir gérer ou entretenir. Les Gens du Fleuve ce n’était qu’un euphémisme, une manière imagée et culturelle de désigner la pègre. Il y avait trois grands clans en ville, Wang-Sh’ ou Syndicat Wang qui dominait le jeu et la prostitution et touchait sa dime sur chaque bar et cantine de la ville. L’Ichiwanigumi, monde des affaires, blanchiment et trafique. Et l’Anati, plus spécialisé dans le meurtre sur commande, les enlèvements et la traite humaine. Les entreprises légales, Socotex, L’Oréal-Chemical, Saisonna, Hong-Kong City Bank, Automat se partageaient le reste du gâteau. Hygiène, fourniture, alimentation, etc… Uben travaillait au Bureau des Régulations du Secrétariat à l’Entreprise et au Travail. Le Bureau avait un double rôle, à la fois diplomatique et répressif, et agissait sur ordre d’un juge des conciliations quand intervenait un litige entre domaine légal et non légal. Entre par exemple un VRP rond comme une pelle, une prostituée du Singing Princess et ses souteneurs. Une dispute à propos du nombre de bouteilles qu’il avait éclusé. Quand ils arrivèrent, ils étaient en train de le bourrer de coups de pied et l’insulter tandis que Masazumi tentait de lui faire entendre raison. Masazumi avait la fonction de juge de paix, son homologue de l’autre rive en quelque sorte. Chaque clan avait le sien. C’était lui qui l’avait appelé et lui avait expliqué la situation. Le temps qu’Uben trouve un juge pour lui délivrer un permis d’intervention on en était visiblement plus à la question des bouteilles. La carte de crédit rouge du VRP se dandinait dans la main de Masazumi, Masa pour les intimes. Il le sermonnait, lui reprochait d’avoir été mal élevé avec la fille. Le VRP n’était plus vraiment saoul maintenant il pleurnichait, les joues rouges de coups, les lèvres fendues, le nez barbouillé de sang et de morve. Ube s’approcha et demanda à son homologue se qui s’était passé.

–       Cet imbécile à traité d’Azumi de salope.

Le type se mit à brailler comme si on venait de le condamner à mort. Uben le regarda à peine, les pigeons dans son genre c’était deux fois par semaine minimum.

–       Combien ?

–       On peut plus rien lui prendre, il était déjà dans le rouge en arrivant, je viens de vérifier.

Uben poussa une espèce de soupir guttural.

–       Tu veux le marquer ? Pourquoi faire ? C’est qu’un sans grade !

Masa haussa les épaules.

–       C’est pas moi qui décidé j’attends les ordres.

Dans le jargon des gangs « marquer » pouvait signifier deux choses, soit que la personne était désormais en dette et devrait tôt ou tard rembourser par un service, soit qu’avant de la laisser filer on lui laisserait la marque du clan gravée sur la peau. Et puis soudain il y eu une espèce de glapissement terminé par un gargouillis. Ils se retournèrent juste à temps pour voir le malheureux s’effondrer, la gorge percée par une paire de baguettes. Les deux lampistes qui accompagnaient Uben se précipitèrent à son secours. Cependant impossible de retirer les baguettes sans provoquer une hémorragie. Ils le regardèrent mourir, impuissant, s’asphyxiant lentement. Masazumi était furieux.

–       Pourquoi tu as fait ça imbécile !?

–       C’est pas d’ma faute Aki il s’est avancé !

Le responsable était un noueux et trapu souteneur dans une combinaison en latex rouge et bleu discrète comme un lampion.

–       Crétin ! Il s’est avancé ! Tu me prends pour qui !? T’as cru que t’étais en prison ou quoi connard !?

–       Non Aki ! Pardon ! Supplia le type en se pliant en deux.

Mais pour Masa c’était beaucoup trop tard pour s’excuser, et son poing atterri sur la figure du bariolé qui tomba face contre sol.

–       CONNARD !

 

Uben voulait bien compatir. Maintenant il allait devoir faire un rapport écrit et qui aime les traces écrites de ses erreurs ? Surtout qu’à partir de là, la famille du défunt pourrait réclamer légalement réparation. Tout ce que détestaient uniformément les clans. Harmoniser ses relations c’est faciliter les échanges, faciliter les échanges c’est flexibiliser le commerce. Voyons loin.  Le bureau d’Uben était situé au sixième étage nord du Secrétariat à l’Entreprise et au Travail, le SET comme on disait entre initiés. Rien d’extraordinaire, six mètres carrés délimités par des parois de plastique au bout d’un alignement d’autres bureaux du même genre quoique plus petits. Il avait pourtant mis prés de six ans pour parvenir là. Employé d’échelon sept, grade d’enquêteur terrain classe B. Tout le monde commençait à l’échelon quatre, et tous les échelons quatre étaient strictement assignés à des tâches subalternes desquels on ne s’arrachait que par chance. L’une de ces missions consistait à vérifier des segments comptables, que les résultats chiffrés rendus par les calculateurs ne soient témoins d’aucune occurrence. Bien entendu les machines ne se trompaient pas, les résultats qu’elles donnaient des bilans de production de la ville et des bénéfices, tenaient compte de ce que les entreprises détournaient ou plaçaient dans les ZDS, les Zones de Défiscalisation Spéciales, et saupoudraient les résultats en fonction. Mais par le jeu des ETHF ou Echange à Très Haute Fréquence sur le marché du bien fiscalaire, où l’on pouvait négocier des packages de sociétés écrans et de montages financier en double aveugle, il arrivait que ce qu’on appelait des nuages fiscaux et qui regroupaient des norias d’entreprises éphémères et de comptes bancaires à tiroir, suivant la volatilité d’un flux financier constant, les machines laissent trainer quelques erreurs, poignée de cents ci et là qui, sous le regard d’un expert, pourrait sembler suspect. Un jour il était tombé sur une occurrence de ce genre comme une pépite. Il existait une expression commune dans le jargon des échelons quatre « la machine est parfaite » si courante même que s’en était devenu d’abord un acronyme dont on biffait parfois les marges des rapports puis mot tiroir à la fois verbe adverbe ou adjectif selon la circonstance. Mep pour ne te mêle pas de ça, pas mon problème, ce n’est pas ma faute, mepper ou être meppé pour se mêle de ce qui ne le regarde pas, fout le bordel ou va se faire virer. La machine est parfaite, remettre en question cette vérité intangible, un risque et une attitude qui pouvait vous faire perdre votre emploi. Pourtant il l’avait prit, la curiosité, l’envie d’en découdre avec les chiffres et les machines sans doute aussi, le plaisir de la transgression. Il avait découvert plusieurs erreurs de huit centimes et d’autre montant jusqu’à vingt. Sur l’échelle continentale et même global cela pouvait faire des trous de plusieurs millions. Alors il avait remonté le courant des milles et un ruisseau du flux financier et avait mis à jour non pas ce qu’il pensait être une erreur des machines mais plus simplement une escroquerie portant sur plusieurs millions et qui était le fait d’un cadre moyen d’une banque. Cette découverte lui avait valu son affectation au SET et une promotion. Il ignorait en revanche si le coupable avait été puni ou non. Son rapport terminé et envoyé à son supérieur par le canal interne, il alla pointer, il avait terminé sa journée, il était temps de rentrer chez lui. Il vivait près de l’astroport dans un studio au dixième d’une tour aux flancs noircis par la pollution. De sa cuisine il pouvait apercevoir par le grillage filtrant une portion de la zone d’embarquement, les appareils en partance pour les confins. Ca le faisait rêver. Il aurait adoré monter un jour dans un de ces monstres et partir à l’aventure vers de nouvelle planète. Un rêve de cadre malheureusement, et avec ses origines sociales il y avait très peu de chance que ça lui arrive un jour. Il alluma son écran mural et jeta un œil sur l’actualité en continue tout en plongeant un auto-plat dans une casserole d’eau salé. Cinq minutes plus tard il dévorait ses nouilles Zok à la sinosauce tout en écoutant Mélanie Wank relater les derniers évènements sur Eiropa où se déroulait actuellement une guerre à échelle majeure. Dans un bandeau latéral défilait le cours des actions, l’industrie chimique se portait à merveille, celle de l’armement également. Le malheur des uns faisait comme toujours le bonheur des autres. Le marché ne faisait jamais que répondre à cette réalité.  Le libre-échange est état naturel de l’homme comme l’activité sexuelle ou la guerre, on ne saurait l’entraver au risque de perdre son humanité. Son repas terminé, il hésita entre une partie de combat virtuelle sur la plateforme Azylum et aller se balader à Paradiso, la cité en réalité augmenté à laquelle on pouvait accéder contre un abonnement de vingt unités par mois plus deux par entrée. Mais finalement il réalisa qu’il avait oublié de payer son abonnement et Azylum était saturé. Autant aller boire un verre dehors. Il enfila sa combinaison, son masque filtrant, sa cagoule de protection et sorti.

 

Masazumi était là, posé sur un tabouret devant un verre de whisky à la violette. Il buvait sa liqueur mauve par petites lampées un œil sur l’écran face à lui. Un jeu télévisé avec plein de couleurs et de filles à grosses mamelles. Ube se posa à côté de lui et commanda un alcool de riz.

–       Je me demande comment tu fais pour boire cette saloperie, dit-il en regardant le verre de whisky.

–       C’est pas mal. Sucré.

Ube s’empara du verre que le barman glissa devant lui et en bu la moitié. Ca le fit grimacer.

–       T’as fait ton rapport ?

Ube haussa les épaules.

–       Bah tu sais bien que je suis obligé.

Oui, il le savait bien. Les avocats des clans avaient imposé que les régulateurs soient équipés de matériel d‘enregistrement pour éviter les litiges ou plus exactement pour pouvoir en créer sur les termes d’une arrestation par exemple. Mais il ne put s’empêcher de jurer.

–       Fais chier.

–       Ouais je sais… sacré connard ton mec quand même.

–       Une pointure, confirma Masazumi.

Mais ce n’était pas ça le problème. Enfin pas seulement.

–       Vous allez faire quoi ?

Il ne répondit rien. Si seulement il savait. En temps ordinaire, avec un autre que ce connard, il aurait fini dans le fleuve. Mais lui c’était différent, lui c’était le neveu d’un patron. Pas intouchable mais pas loin.

–       Laisse tomber. Ca me regarde pas, au pire le bureau lui collera du sursis. Ce gars qui est mort, j’ai vérifié, c’était personne.

–       Déjà ça, reconnu Masa. T’as vu Onya récemment, demanda-t-il pour changer de sujet.

–       Elle m’a licencié.

–       Non ! Merde quand ?

–       J’ai reçu le message il y a deux jours, rupture d’incompatibilité.

–       Incompatibilité ? Au bout de deux mois ? Y’a pas un délai de carence comme vous dites vous autres ? C’est légal ?

–       Si on ne s’est pas engagé par écrit avant oui. Et le délai de carence n’est valable qu’au bout d’un an et vingt jours.

–       Pourquoi vingt jours ?

Ube haussa des épaules.

–       Va savoir, les avocats…

 

Ils bavardèrent encore un petit moment en se payant des verres. Ils se connaissaient depuis l’adolescence, depuis qu’ils avaient été voisins de chaine sur l’usine de montage Stinky Toyz. Masa était le plus vieux des deux. Il avait été recalé une première fois au BAP, tempérament asocial, mauvais Oyo. La seconde il avait carrément défoncé les échelons cinq chargés de l’accueillir. Tous les cinq. Un autre que lui ils l’auraient envoyé en rééducation cognitive. Mais il était d’Hootan, son père avait été mineur avant son cancer, il serait mineur ou rien. Mais rien dans une société productive ça n’a pas de sens, tout doit être utile, recyclé, utilisé au risque de disparaitre définitivement. Et encore… Les cadavres qu’ils jetaient dans le fleuve était ramassé par la ville qui les livrait aux usines chimiques après autopsie, parfois avant, c’est selon. Transformés en farine animal, vendus sur les autres continents, les autres planètes. Quelque part un bœuf transgénique bouffait de l’homme. Bon Dieu… quand il y pensait… Alors ils l’avaient proposé au service du Syndicat, voir si son agressivité et son asociabilité pourrait être utile à quelqu’un avant qu’on lui fasse une injection létale. Masazumi avait gravit les échelons plus vite qu’Uben, mais dans son monde ce n’était pas pareil. Son monde était bâti sur une hiérarchie rigide avec des règles strictes. Mais parfois il suffisait de tuer quelqu’un pour grimper. Tant que c’était la bonne personne, le bon moment. Tant que cette mort ne soldait pas la vôtre… Mais maintenant que ce connard avait dépassé les bornes…  Un Frère ne doit pas mal se comporter, en toute circonstance son attitude sera honorable et juste. Il avait enfreint la troisième loi mais il savait qu’en raison de sa position d’Aki, il serait d’abord tenu pour responsable. Les Frères veillent les uns sur les autres. Le chauffeur du speeder se plia en deux en lui ouvrant la portière.

–       Au club, dit-il sèchement à travers son masque respiratoire.

Il avait retardé le moment où il devrait aller voir l’Oyabee, le chef du clan pour lui expliquer ce qui s’était passé. Le connard lui était au frais en attendant qu’il sache quoi faire de lui. Mais maintenant le patron devait être au courant et voudrait savoir.

 

L’Oyabee était installé dans son salon privé au premier étage du club, entouré d’une noria de vestales ailées et nues pas plus grandes qu’une main. Occupées à le bichonner, le pomponner tout en chantant et en riant à ses blagues grasses. De la pure biotechnologie de luxe, une seule de ces créatures valait deux mille unités. Il était plongé dans une baignoire en latte, pleine d’eau chaude, rose et parfumée, ses tatouages intelligents dansant sous sa peau comme des chimères luisantes.

–       Ah te voilà enfin ! Je me demandais ce qui te retardait de la sorte.

–       Pardon boss, les affaires, s’excusa Masa en s’inclinant.

–       Mouais, dis plutôt que tu avais honte de ce qui s’est passé avec ce crétin d’Hakkan.

Il ne répondit rien, la honte n‘était pas au programme et ne l’avait jamais été dans son ADN pollué mais pour la hiérarchie il était préférable de ne pas l’afficher.

–       Où est-il d’abord ?

–       Il est consigné à son bloc.

–       Fais le venir, je veux qu’il s’explique.

–       Oui seigneur.

Masazumi passa ses consignes par l’intermédiaire de son bracelet de communication.

–       Et le régulateur, il a fait son rapport ?

–       Oui.

–       Hum, je n’aime pas ça, cela va faire des histoires.

A nouveau il garda le silence, il connaissait les accords qui avaient été passé avec le monde civil et leur raison. La pure et simple logique productiviste. Puisqu’on ne pouvait pas aller contre le crime, puisque la transgression des lois constituait en soi un ressort du comportement humain, et une soupape de sureté dans le cadre de la normalisation nécessaire à l’économie, il fallait aller avec. Rien ni personne ne pouvait, ne devait échapper à cette logique. Ils avaient même donné un nom à cette organisation parallèle et subordinatrice des comportements sociaux,  l’Alliance des Deux Mondes ou ADM. Et l’ADM assurait une harmonie que rien ne saurait troubler.

–       Tu connais ce garçon ?

–       Le régulateur ? Oui c’est un ami d’enfance.

–       Si son rapport disparait que fera-t-il ?

–       Rien Oyabee il sait où est sa place.

Le patron hocha la tête.

–       je l’espère Masa, je l’espère…

Hakkan entra encadré de trois hommes, se pliant en deux immédiatement en hurlant presque d’une voix suppliante.

–       Pardon Oyabee pour ma très grande faute, pardon je ferais yubistsume, donner moi juste un couteau !

–       Ferme ta gueule connard ! Aboya en retour le patron. J’ai pas besoin d’un doigt !

Sitôt qu’ils étaient entrés les vestales s’étaient alignées en suspension, leurs parties intimes couvertes de tissu nanologique, les yeux vides et noirs qui fixaient le coupable comme si elles s’apprêtaient à se jeter sur lui. Et si cet abruti n’avait pas été un fils de, ça aurait bien put être le cas. Ces petites machines érotisantes étaient un peu plus qu’elles semblaient, des geishas volantes avec un appétit féroce. Masa ne les avaient jamais vu en action mais elles avaient une horrible réputation qui n’avait d’égal que leur fidélité biologique au code ADN du maître auquel elles étaient attachées.

–       Expliques toi ! Qu’est-ce qui s’est passé !?

–       Il s’est avancé Oyabee, c’est un horrible accident ! Continua d’hurler l’autre, plié jusqu’aux genoux.

Le verre atterri sur sa tête avant d’éclater par terre.

–       Racontes pas de conneries connard ! La vérité !

Hakkan n’osait plus rien dire, le crâne dégoutant d’alcool, le front entaillé d’une blessure sans gravité. Qu’est-ce qu’il pouvait dire de toute manière ? Qu’il était imbécile doublé d’un sadique ? N’était-ce pas pour ça qu’on le payait justement ? L’Oyabee fit signe à Masa.

–       Tu peux y aller.

Masazumi s’inclina sans un mot et sorti. Les premiers signes. Un étranger à leur monde, un novice, n’aurait rien remarqué, mais qu’il fut congédié de la sorte ne signifiait rien de plus que la disgrâce. Rien de grave peut-être, rien qu’il ne puisse réparer d’une façon ou d’une autre mais la marque d’une distance. Il n’avait pas réussi à faire respecter le Code, pire, il avait mis dans l’embarras l’Oyabee et l’oncle de cet abruti. Oh bien entendu celui-ci serait mis à l’amende, on lui demanderait probablement de dédommager la famille de la victime. Une somme qu’il remettrait à l’Oyabee qui en profiterait pour l’écrémer avant d’envoyer un de ses lieutenants s’excuser au nom du clan. Mais le responsable c’était l’Aki, pas ce connard. Il avait besoin de se changer les idées, il ordonna au chauffeur de le conduire chez sa maitresse. Kazoo était native d’Eiropa, une longue fille à voyou, gaulée comme un fantasme, toujours frusquée à la dernière mode du plus cher qu’elle puisse lui faire claquer, et il ne la privait pas. Bien entendu il était marié, parce qu’il était un homme respectable et que les hommes respectables sont aussi des maris. En toute chose et en tout endroit un Frère doit se montrer exemplaire. Mais personne n’aurait compris qu’il n’ait pas au moins une ou deux maîtresses. Kazoo était sa numéro un. Elle avait la trentaine, s’était fait refaire les seins, le nez, les pommettes, le front, le menton, allonger les jambes de trois centimètres, son ancien amant avait tout réglé, et le résultat était merveilleux. Le nec plus ultra de la bioplastie. Aujourd’hui le généreux donateur nourrissait peut-être des bœufs transgéniques quelques part dans la galaxie, pour ce qu’il en savait quelqu’un s’était emparé de son business, et Masa s’était chargé du bonhomme. Kazoo c’était le bonus. Elle baisait comme une reine, et elle ne faisait pas semblant d’aimer ça. Toujours accueillante, toujours disponible, tant qu’il savait la gâter, et avec elle pas de « rupture d’incompatibilité » comme Ube avec son ex. Ces choses là n’existaient pas dans son monde alors qu’elles étaient obligatoires dans celui du régulateur. Ils avaient codifiés les relations sexuelles comme le reste. Une manière de contrôler les naissances mais pas seulement, de contrôler simplement toute relation intime. Dès que deux civiles voulaient sortir ensemble, ils signaient ce que les juristes appelaient un contrat interrelationnel qui les obligeait à respecter un certain nombre de règles, comme d’assurer le bien être de son partenaire pour commencer. Pas question pour les compagnies qu’un employé soit distrait par des affaires de petit(es) ami(es). Tout devait rouler sur du velours. Pas le choix ou bien les avocats se mettaient en ordre de bataille. Et ceux là était à l’autre rive du fleuve ce que les soldats étaient à cette rive ci.

–       Je te prépare une pipe mon chéri, allonge-toi.

Elle avait l’habitude de ses visites impromptues, savait se montrer disponible quand il le désirait, et surtout ce que ça coutait quand on était une fille comme elle de perdre un riche amant et protecteur. Il s’allongea sur le canapé tandis qu’elle fourrait la pipe d’opiulight, drogue de synthèse, la mariage harmonieux entre l’opiacé classique et la nécessité de rester affuté à tout instant. Avec ça on partait pour des substrats de rêve semi dimensionnels, comme d’être entre deux nuages à six cent pieds tout en s’assurant de pouvoir redescendre à tout moment. Les avantages de la fortune et de vivre dans un monde où tout était permis tant qu’on ne se faisait pas prendre. Un Frère n’usera ni ne vivra de la drogue, avec l’alcool et les femmes il sera modéré.

 

Le supérieur d’Ube était un homme inquiet de ses prérogatives, sérieux, très attaché à conserver les dix mètres carrés de bureau que lui donnait droit son grade de cadre, et d’un naturel légèrement anxieux, notamment souligné par cette même position. Quand il lu le rapport sa nervosité monta d’un cran. Il était à six mois d’une promotion assurée, l’idée d’avoir un problème avec un des syndicats les plus puissants du continent ne l’enchantait pas. Bien entendu ce rapport pouvait être aisément enterré, cependant il faudrait d’abord qu’il en réfère au Contrôleur du 3ème Echelon. Pour se faire il devrait préalablement remplir une grille d’analyse évaluant les risques et les avantages d’une telle situation. Selon un ratio mêlant à la fois coûts et bénéfices, optimisation des rapports dit ADM, et stratégie juridique si le conflit était déclaré entre le Secrétariat à l’Entreprise et au Travail et le Syndicat Wang. Son rapport devait prendre compte de trois facteurs, l’enregistrement filmé en vue subjective de la scène, le résumé qu’en avait fait Ube, et sa propre connaissance des protagonistes. De ceux du Syndicat il ne savait rien de plus que ce que les services de sécurité avaient en fichier. Il ne voulait rien à voir avec ces gens là, c’était le travail des régulateurs. Il estimait que son emploi et sa position ne lui autorisait pas ce genre de licence, d’ailleurs, comme tous ceux de son rang, il n’avait que mépris pour ce monde là. Il avait simplement parfaitement intégré pourquoi on les avait associés à l’entreprise légale, à façon de les contrôler, le reste ne l’intéressait pas. La grille d’analyse était chiffrée sur cinq, chaque ligne correspondant à un comportement, une action, un risque, etc. Dans la case correspondant à l’option « dossier égaré » était associé le potentiel d’incertitude concernant les protagonistes. Plus la note était basse, moins le risque était grand que quelqu’un cherche à déterrer l’affaire. Il hésita quelques instants sur le cas d’Ube, un ou deux sur cinq ? C’était un bon employé sans histoire, il ne discutait jamais les ordres,  savait arranger les affaires. Puis il se rappela cette histoire de cents détournés, elle avait mit tellement de gens dans l’embarras qu’on l’avait promu en dépit d’une manque évident d’ambition. Il nota trois sur cinq.

 

Le rapport fut traité par un super calculateur, digéré, et rendu de sorte qu’il n’exigeait qu’une lecture superficielle au Contrôleur du 3ème Echelon qui le transmit, biffé, à son supérieur. Il recommandait qu’on ait Ube à l’œil. Le supérieur se réunit avec quelques autres responsables, Oyabee et CEO. Quarante-huit heures plus tard Masazumi était convoqué au club. Sans surprise Hakkan se tenait maintenant au côté de l’Oyabee, la poitrine gonflé, avec cet air d’arrogance que portent ceux qui croient leur nouvelle position immuable.

–       Masa, ton ami d’enfance…. Comment se nomme t-il ?

–       Ube, patron, répondit-il d’une voix rauque.

–       Mes amis pensent qu’il pourrait poser un problème.

Masazumi se raidit.

–       Non, je vous assure Oyabee, il connait sa place, et il sait à qui il la doit.

–       Justement… On dirait qu’il ne la doit qu’à lui-même. Sais tu comment il a eu ce poste ?

–       Oui, il m’a raconté.

–       Un homme qui se sert de sa tête, qui a du courage, qui doit sa réussite à sa seule compétence, c’est très bien.

–       Oui Oyabee, Ube est un garçon sur lequel on peut se reposer.

–       Mais c’est également un homme dangereux, continua le patron sans l’écouter. Sais tu pourquoi ?

Masa regarda Hakkan puis l’Oyabee.

–       Pardon patron mais Ube n’est pas…

–       Parce qu’un homme qui ne doit son succès qu’à lui-même est un homme qu’on ne peut contrôler. Tu sais ça n’est-ce pas ?

Ce n’était pas vraiment une question, mais Hakkan la ramena quand même.

–       Répond enfoiré !

Les yeux de Masazumi se figèrent sur lui, il osait l’insulter une nouvelle fois et il le séchait sur place.

–       Pardon patron mais Ube n’est pas comme ça, il sait à qui il doit sa place, il est trop intelligent pour ignorer les règles.

Il sut au même instant qu’il venait de commettre une erreur.

–       C’est bien de défendre son ami comme cela, c’est honorable, mais tu viens de le dire toi-même, il est trop intelligent. Qui sait quel idée folle peut passer dans l‘esprit d’un homme brillant, qu’elle ambition…

–       Ube n’est pas… commença Masazumi avant que le patron ne lui fasse signe de se taire.

–       Il doit partir Masa.

Comme de recevoir un seau de glace sur les épaules.

–       Oui Oyabee.

Il n’y avait plus rien à dire, sauf s’il voulait également y passer. C’était le prix à payer, sa fidélité au clan avant tout. Il obéissait et il rentrerait à nouveau en grâce. Ou pas. Après tout qu’en savait-il ? Mais ce dont il était certain c’est que s’il ne le faisait pas, il le suivrait dans la tombe. Ce soir là Masazumi se saoula plus que de raison, et Kazoo en subit l’humeur. Si fou de colère et de chagrin qu’il cessa de la frapper que  lorsqu’elle tomba dans les pommes.

 

Il pleuvait quand Ube rentra chez lui. Il avait emprunté l’auto-jet jusqu’à l’arrêt 42 B de la ligne rose parce qu’il voulait passer à l’épicerie de nuit s’acheter ses pastilles d’iode. La pluie le surpris alors qu’il ressortait de la boutique avec un paquet de biscuit Yoyo aux algues transgéniques goût cerise en plus de sa prescription. Une pluie acide qui fumait en s’écrasant sur le revêtement lisse et noir de la rue, des traits d’eau jaunâtre, comme de la pisse, fruit chimique d’une atmosphère saturée en métaux lourds. Sans les barres de lumière disposées le long de la rue, il n’y aurait pas vu grand-chose. Il était fatigué et ravis de rentrer chez lui. La journée avait été longue, son supérieur n’avait cessé de le presser pour qu’il termine les dossiers en cours. Des affaires qui avaient parfois plus de six mois parce que selon les nécessités on pouvait aussi faire trainer un traitement. La compétitivité est une question de rythme. Ni trop ni pas assez, il y a un temps pour observer et un temps pour agir, soyons perspicaces. Des plaintes pour vol, escroquerie, des conflits interpersonnels entre des hôtesses et leur client, des accusations de triche, un établissement qui sans raison apparente avait vu sa clientèle disparaitre, on soupçonnait un cas de concurrence déloyale. Son travail ne consistait pas nécessairement à résoudre toutes ces questions. Il devait faire des propositions d’approche, orienter éventuellement une enquête ou contacter un juge. C’était très varié finalement, même si la méthodologie était monotone. Soudain il aperçu une silhouette un peu plus loin, près de son immeuble, presque instantanément il reconnu la broche qui brillait sur la poitrine, l’insigne du Syndicat Wang qui clignotait en rouge et bleu. Une blague qu’il avait offert à Masa pour l’anniversaire de son admission dans le clan. Qu’est-ce qu’il faisait ici ? Sa voix raisonna dans le communicateur.

–       Masa ?

–       Je suis désolé mon ami.

–       Désolé ? Pourquoi ?

Il sentit des mains se rabattre sur ses épaules et ses bras. Deux silhouettes noires et hautes qui le saisissaient et lui renversaient la tête en arrière. Puis il vit Masazumi au-dessus de lui. Il reconnu ses beaux yeux graves à travers les verres de son masque quand il saisit le bas de sa cagoule de protection et tira d’un coup sec. Ube poussa un cri sourd et inarticulé, son visage soudain à nu. La pluie marqua instantanément sa peau de zébrures rougeâtres, puis de brûlures tandis qu’il ouvrait grand la bouche, les yeux exorbités, larmoyant, sanglant. Masazumi lui caressait la tête tendrement, ses cheveux s’en allait par poignées fondues.

–       Respire mon ami, respire un grand coup, laisses toi aller.

Ses poumons le brûlaient, sa trachée et son œsophage étaient en feu, ses oreilles bourdonnaient et sa peau commençait à cloquer. Être compétitif demande des sacrifices. Se sacrifier pour l’entreprise quoi de plus noble ? La douleur était à son paroxysme, des millions d’aiguilles surchauffées lui lacérant le cerveau, la chair, du dehors et du dedans. En toute circonstance garder son sang-froid, soyons professionnel. Les phrases programmées dans sa puce intracrânienne clignotaient comme des néons défaillant, crachotaient, les mots perdant peu à peu leur sens. D’ailleurs est-ce que tout ça en avait ? Est-ce que tout ça en valait la peine ? Masazumi reposa doucement le cadavre au visage pelé de son ami et se détourna. Cette nuit, c’était décidé, il embarquait. Cette nuit il quittait ce monde. Il regarda le ciel cotonneux et noir au-dessus de lui, la pluie qui s’écrasait sur les verres, on ne voyait même pas les étoiles.