Cyril Hanouna

Quarante-cinq degré à l’ombre, les sauterelles qui stridulent dans les herbes, les oiseaux qui chantent dans les buildings rongés par la végétation. Viseur longue distance, cadran millimétré, les silhouettes marchent à l’abri d’un mur en béton. Le doigt ganté effleure la queue de détente d’un lourd fusil de précision. Un kilomètre et demi, les lentilles automatiques grossissent les silhouettes qui avancent derrière le mur. Deux hommes et une femme, un commando de civil lourdement armé, probablement venu piller pour le compte de leur clan. Probablement affamés mais il n’en n’a cure, il a un boulot, il travaille pour une compagnie, les compagnies n’aiment pas les pillards, affamés ou pas. Le trio longe un mur couvert de lichens, le mur traverse une portion d’autoroute, une barricade construite du temps des grandes guerres européennes. Il appuie sur la détente. Balle Exacto, programmation électronique, revêtement titane, la balle suit une courbe savante avant de traverser le mur comme du beurre et de vaporiser la tête derrière. La femme part en arrière, décapitée, la balle effectue un virage à gauche et s’enfonce dans un gilet pare-balle qui ne l’arrête pas et fini par s’éparpiller dans le troisième membre du commando. Il renifle l’air. Ça sent la poudre et la chlorophylle. Il vérifie le compteur fixé à  une des manches de sa combinaison de combat, il lui reste trois heures avant que la radioactivité devienne problématique pour ses couilles. Pas qu’il compte faire des enfants mais il s’espère au moins un avenir. Dans huit jours c’est la quille, dans huit jours il part se reposer trois semaines à Londres. Il soulève la bâche couleurs terre sous laquelle il s’est glissé, et dévoile un Barret MIV, fusil sniper lourd posé sur son bipied. Soudain les stridulations et les chants s’arrêtent. Il se fige, quelque chose ne va pas. Son casque amplifie les sons sur un rayon de mille mètres s’il le règle. Il appuie sur une touche du clavier de manche et ça surgit dans ses oreilles en stéréo, comme une colonie de frelon à l’attaque. Il soulève le Barret en vitesse, rabat les bipieds et se jette dans le trou derrière lui. Une chute d’un étage amortie par son exosquelette Hulk 3.0 alors que les drones chauve-souris s’engouffrent dans l’immeuble. Flèches en céramiques noires, indétectables au radar, elles éclatent en chaine au-dessus de sa tête. Il court, il vient de comprendre, les civils servaient d’appât et il s’est fait piéger. Trois drones s’engouffrent dans le trou et le poursuivent. Il sait que ces engins ont tous une caméra embarquée, que quelque part quelqu’un le contemple derrière son écran en attendant de le voir se faire déchiqueter. Limite s’il ne fait pas des signes obscènes alors qu’il court, son lourd fusil sur le dos, soulevé par son exosquelette, il court vite. Les chauves-souris éclatent autour de lui. Détonation en chaine, flammes et éclats de céramique qui s’enfoncent dans sa combinaison alors qu’il roule poussé par le souffle. Il se relève, sonné, sa combinaison fumante et déchiquetée au niveau de l’épaule droite, le logo de la compagnie a disparu, fondu par les explosions mais le nano tissu a fait son travail et les aiguilles de céramique n’ont même pas atteint la couche de kevlar et d’acier qui carapace son corps. Dans ses oreilles il entend ses poursuivants qui parlent en chinois. Probablement des mercenaires d’Unilever venus nettoyer le terrain. Ce qui voulait dire que leurs troupes étaient plus proches que l’état-major le pensait. Il continue de courir jusqu’à l’escalier de secours. Le palier est encombré d’ossements humains, il marche dessus sans faire attention et descend jusqu’au rez-de-chaussée.

  • Recon à Shadow, tu me reçois ?
  • Oui, chuchote-t-il alors que les chinois se rapprochent à deux rues de là.
  • Rapport de situation.
  • J’ai des niaks au cul, patrouille choc et feu Unilever je dirais.
  • Il me faut des précisions, Unilever est à deux cent kilomètres à l’ouest normalement.
  • Ils m’ont envoyé une chiée de drones chauve-souris, y’a qu’eux qui ont ce genre de matos dans le secteur.
  • Négatif Shadow, il me faut une confirmation.
  • Oh tu fais chier.

Il hasarde un œil au dehors de l’immeuble, personne, il porte la main à sa poche de cuisse et en sort un drone aux ailes repliées pas plus gros que sa main. Il l’active, le drone s’envole en bourdonnant, une des caméras embarquées bascule l’image dans ses optiques automatiques imposant une image aérienne du paysage. Il aperçoit sa propre ombre qui se glisse d’un immeuble à l’autre, puis il aperçoit les chinois, une douzaine d’hommes, gros plan sur leurs combinaisons de combat, bingo le logo d’Unilever !

  • Tu vois, j’aurais dû parier avec toi, ricane Shadow en traversant le rez-de-chaussée en ruine de feu un hôtel.
  • On va les calmer, assure Recon dans son oreille. Tiens toi près.

Shadow se met à courir maintenant parce qu’il sait ce qui va se passer et il maudit Recon. Il maudit la technologie, il maudit le ciel, il maudit la compagnie. Ca se passe au-dessus de la stratosphère, ils ont appelé ça le Doigt de Dieu. Un noyau de bombes à guidage laser de deux cinquante kilos, largable n’importe où dans le monde sur commande, racheté après la privatisation du Pentagone. Les compagnies ont gagné, elles ont eu la peau de l’état et maintenant elles se font la guerre pour la moindre parcelle de terre cultivable, la moindre ressource. Unilever contre Kellogs, Pepsi contre Coca, Bayer contre Johnson et Johnson. Et la guerre est partout ou presque. Il court alors que Recon décompte dans son oreille, 5, 4, 3…. Il court alors que deux bombes descendent en à pic depuis l’espace, il se jette dans un trou entre deux parois effondrée alors qu’elles traversent le ciel en grondant. Elles explosent à un mètre au-dessus du sol, ravagent tout sur cinq cent mètres carrés, les êtres vivants prennent feu, l’acier fond, le béton et le verre se pulvérise, la terre tremble. Elles crament complètement les mercenaires chinois.

  • La voie est libre.

Il sort de son trou fumant, le paysage est ravagé, des immeubles qui étaient debout cinq minutes auparavant se sont effondrés comme des arbres. Il aperçoit son reflet dans les éclats de verre d’une tour écrasée, tête d’insecte et combinaison de superhéros, il continue son chemin et sort de la ville. La base Recon se trouve dans un bunker en sous-sol installée dans une ancienne station de métro. Le métro en lui-même fonctionne toujours sur une partie du réseau. La ville succède à une autre. Paris sous les bombes. Paris en partie ravagé, sa Tour Eiffel en tas de ferraille, ses immeubles haussmanniens calcinés, ses ponts rasés. Disney Corp est à la reconstruction avec des compagnies européennes, ils vont transformer ça en parc à thème pour américain à Paris, dès que la victoire sera annoncée. Une ville idéale, une mignardise pour riche, comme ils ont transformé Londres après les inondations monstres de 2023. Plus de cent milles morts et le big business en a fait une opportunité de bétonnage et de privatisation sans précédent. Londres ressemble aujourd’hui à Tokyo qui ressemble lui-même à New York et Los Angeles, des cités lacustres comme était Venise avant d’être balayée par la montée des eaux.  Il entre dans le bunker et est accueilli par des gardes armés qui le passe au compteur Geiger avant de le laisser entrer dans la pièce principale. “Please allow me to introduce myself I am a man of wealth and taste” un remix, il est accueilli par un remix de Sympathy for the devil. Les guerriers Recon comme il les appelle sont deux gamins de vingt ans derrière des ordinateurs avec à leur disposition la puissance de feu d’un petit pays. Sam et Jeremy, Sam danse tout en mangeant du corned beef à la pointe de son couteau. Il porte un treillis neuf qui n’a jamais servi hors de ce bunker. Son col est estampillé du logo de la compagnie. Un K pour Kellogs, jaune pour la circonstance. “I’ve been around for long, long, year. Stole many a man’s soul to waste.” Shadow enlève son casque et ôte sa cagoule. Ça fait deux jours qu’il est dans le wild à chasser le pillard, il est contant d’être rentré. Sam danse autour de lui en roulant des yeux d’extase.

  • Il a fumé ton pote ou quoi ? Lance Shadow à l’adresse de Jeremy derrière son écran.
  • On peut rien te cacher gros, fait Jeremy en lui montrant un pétard qu’il rallume aussi tôt.
  • On vient de découvrir la base d’Unilever, explique Sam.
  • De quoi ?
  • On vient de trouver leur putain de base ! Mec.

« And I was around when Jesus Christ had his moment of doubt and pain.” Sam continue de se tortiller, Shadow ne comprend pas, il regarde le second opérateur. La base d’Unilever ? Ca fait un mois qu’ils la cherchent, un mois que les drones volent en vain autour de Paris. Ils ont pensé à une base de commandement mobile, envoyé des patrouilles, les patrouilles sont revenus bredouilles ou pas du tout parce qu’en attendant la ville est quotidiennement sous le feu des canons automatisés Jericho installés à Chartres. Et encore à portée des bombardiers Coca A130 il y a deux semaines  avant que des renforts ne leur parviennent du nord et ne rase la base aérienne de Villacoublay.

  • Ouais et c’est grâce à toi.
  • Ah ouais ?

Shadow ouvre la glacière et sort une bière, une maison, Budweiser, Mike Jagger s’égosille dans le micro sur un beat house, il fait valser la capsule d’une pichenette et s’enfile une gorgée.

  • Ils ont envoyé un dernier appel avant que le Doigt de Dieu ne les éclate, on a réussi à le tracer cette fois. Ces enfoirés sont installés ici même !

Il manque de recracher sa bière.

  • Hein !?
  • Ils sont dans les anciennes tours de la télévision française à Javel, l’informe Jeremy, tu vas y aller avec les mecs.
  • Mais comment ces enfoirés ont fait pour s’approcher aussi prêt sans qu’on les repère ?
  • C’est ce qu’on aimerait savoir.

Shadow se gratte la tête, va falloir repartir en mission et il aurait préféré éviter si peu de temps avant la quille mais c’est trop grave pour laisser passer et il le sait. Il sait aussi qu’ils pourraient envoyer les chars, tout raser de ce qui ne l’est pas encore mais ils n’auraient probablement pas leur réponse, comment ils avaient fait pour déjouer toute les surveillances ?

  • Les gars sont déjà au courant ?
  • Ils n’attendent plus que toi.

Shadow fini sa bière, s’essuie la bouche d’un revers de la main et soupire.

  • Dis leur que j’arrive.

Deux guerres civiles, trois coups d’états, la France et sa capitale a été bien secoué par la Grande Crise de 2030, quand les supermarchés ont commencé à se vider, que des régions entières étaient secouées par une sécheresse marocaine tandis que d’autre continuaient de dépenser sans compter de l’eau à crédit. Le crédit s’était effondré, les marques avaient repris leurs billes aujourd’hui il faut travailler pour elle, leur être utile si on veut vivre correctement ou vivre tout simplement. Peut-être pas une grande différence dans le fond par rapport à avant sauf qu’aujourd’hui ça se régle à coup de fusil. Les inutiles, les riens, grouillent dans les bidonvilles au nord de la ville, les privilégiés siégent à Montmartre dans des bunkers de luxe, l’est a été ravagé par les bombes ainsi qu’une partie de l’ouest de Paris, le front de Seine lui ne tient plus que par bout, siège de la télévision française, il a été mainte et mainte fois pris et repris par des forces antagonistes franco française avant que les marques y mettent bon ordre, du moins jusqu’à présent. Un drapeau Facebook déchiqueté par le vent et les balles flotte vaillamment sur la tour criblée de France Télévision. Ils passent d’immeuble en immeuble, des pouces bleus jalonnent leurs parcours dans les ruines, une idée des démineurs pour montrer que l’endroit est sûr, une idée à la con selon Shadow, il vaut mieux laisser le doute pour l’ennemi que de lui montrer le chemin. Mais ce n’est pas lui qui commande, ni cette colonne d’hommes ni ailleurs. Il avance en éclaireur dans les ruines, il a pris de la Pervitine pour aiguiser ses sens et être plus alerte, c’est pas ce qui se fait de mieux sur le marché de nos jours mais c’est compris avec les rations de combat. Il avance avec prudence, ils ont déjà essuyé plusieurs tirs, un de leurs hommes est mort, un sniper ou plusieurs traine dans ce qui reste des tours. Et il est certain que d’autres mines ont été déposées depuis. Il s’engouffre dans une fissure et se retrouve dans un parking à peu près désert. Quelques véhicules sont encore là sous une couche de poussière et généralement cannibalisés, mémoires mortes d’un temps révolu, quand l’endroit était l’épicentre des attentions, quand regarder la télé était l’activité la plus courante. Aujourd’hui c’est de survivre une journée de plus qui est l’activité la plus courante. Shadow a à peine connu cette époque-là, il est né pendant la transition, quand tout ce qui avait été promis en termes de catastrophe biblique s’était produit en chaine faisant balbutier maintes élections. Alors il ne regrette rien, pire, il s’en fiche, il a choisi le bon camp, celui de l’armée, il a été formé par les meilleurs et maintenant il gagne grassement sa vie en la risquant. C’est le prix à payer pour un lupanar à Londres et assez de fric pour s’offrir de la viande animale à diner. Au bout du parking il y a une sortie vers des ascenseurs, et des caméras qui semblent intacts. A découvert, il court jusqu’à un pilier et attend. Si les caméras fonctionnent encore il va peut-être y avoir du monde à accueillir. Mais rien ne bouge, alors il court jusqu’à la sortie et arrive devant les ascenseurs déglingués. La porte des escaliers est entre ouverte mais il se méfie, il s’accroupit et aperçoit le fil piège pas plus gros qu’un cheveu. Pas de pouce bleu cette fois, les démineurs ne sont pas venu jusqu’ici ou Unilever a à nouveau piégé l’endroit. Peu importe, il faut quand même qu’il passe. Il sort un câble d’une des poches de sa combinaison, une caméra flexible relié à ses lunettes électroniques et le passe dans l’embrasure de la porte. Une mine antipersonnel, un modèle artisanale qui doit avoir au moins dix ans tellement il est couvert de poussière. Pas question qu’il touche à ça, il ressort, cherche une autre issue en longeant les murs, il aperçoit les autres buildings au-dehors, criblés, souillés, tout comme celui-ci. Là, une autre sortie, des escaliers à nouveau mais pas de piège. Il grimpe, visite un étage, des anciens bureaux en enfilade, du contreplaqué défoncé, brûlé, de la moquette arraché, des étuis de balles partout. La guerre a fait rage par ici. Il avance avec prudence, il surveille les fenêtres, il n’oublie pas qu’il y a un sniper quelque part.

  • Unité à Shadow, au rapport.
  • Shadow à Unité, une mine à la sortie ouest du parking sinon rien à signaler.
  • Ok, on descend dans les sous-sols.
  • Bien reçu.

Soudain ses écouteurs perçoivent une voix. Incapable de comprendre ce qu’elle dit mais ça vient des étages au-dessus. Il redouble de prudence. Ce n’est pas un sniper ou alors c’est le type le plus bavard qui soit, qui parle tout seul de surcroit. L’esprit de Shadow est comme une fine lame aiguisée qui ne comprend rien à ce qui se passe dans les étages. Ca met son paranomètre en mode frétille. L’arme en joue il entre dans un escalier déglingué par une bombe. Il y a un grand trou au milieu et il faut sauter pour continuer. Il saute, il n’a pas le choix, le monologue s’est arrêté mais il entend des bruits. Quelqu’un qui marche, fait des allées venues. Il grimpe les marches avec prudence, le son se rapproche. Il vérifie que la porte de communication n’est pas piégée, rien. Rassuré il pousse la porte et pénètre dans un couloir presque intact, comme si la guerre n’était pas monté jusqu’ici, seulement des toiles d’araignée et de la poussière, pas de douille, pas d’impact de balle. Il marche en longeant le mur, l’arme toujours en joue, il entend les pas qui se rapprochent et des marmonnements. Soudain une porte s’ouvre et en surgit un type dans une veste orange tigré noir déchirée à l’épaule et au coude.

  • On se fixe ! Aboie Shadow.

Le type le regarde stupéfait, il remarque qu’il a les yeux maquillés puis aussi soudainement qu’il est apparu, disparait. Shadow pousse un juron et le poursuit. Il entre dans une vaste salle de maquillage, le type le braque avec un vieux fusil automatique, il croit reconnaitre une Kalachnikov, comme il reconnait dans son regard une franche trouille de s’en servir.

  • Fais pas le con, je t’aurais séché avant que t’ais appuyé sur la détente.

Le type hésite quelques secondes avant de renoncer en jetant le fusil par terre.

  • Tirez pas.
  • Qu’est-ce que tu fous là ?

L’autre sourit tristement en haussant les épaules.

  • La nostalgie.

Ce sentiment effleure tellement peu Shadow qu’il ne comprend pas.

  • La quoi ?
  • La nostalgie, j’étais animateur, c’était ma loge, dit-il en montrant la pièce autour.
  • Tu t’appelles comment ?
  • Cyril Hanouna.
  • Connait pas.
  • Pourtant j’étais encore vachement connu dans le temps.
  • Quel temps ?
  • 2020, 2025…
  • J’étais minot.
  • Et tu regardais pas Touche Pas à Mon Poste ?
  • Non.

L’animateur hoche la tête.

  • J’avais un public jeune pourtant…
  • Qu’est-ce tu fais là ?
  • Je t’ais dit, la nostalgie.

Mais voyant le regard d’incompréhension du soldat, l’animateur s’anime.

  • L’ancien temps, tu vois pas ? Moi j’y croyais à tout ça !
  • Tout ça quoi ?
  • Tout ! Mon boulot ! Que j’étais là pour distraire les gens, l’argent que je gagnais ! Et puis j’étais reçu partout et même les ministres m’appelaient ! J’étais important tu sais ! Enfin je croyais…J’y croyais moi à l’avenir ! Je voyais bien que ça merdait de partout mais je me disais comme tout le monde qu’ils allaient trouver une solution, que la technologie viendrait à notre secours ! Que tôt ou tard tout le monde deviendrait raisonnable ! Et puis merde je faisais partie un peu de l’élite moi quand même, bon j’étais un clown d’élite si tu veux, mais quand même ! J’avais Bolloré en direct moi ! Des responsabilités….
  • Qui ? Le coupa Shadow.
  • Bolloré, un milliardaire du passé, c’était mon patron.
  • Qu’est-ce qu’il est devenu ?

L’autre haussa les épaules.

  • Bah comme tout le monde, il a pas vu venir les grandes catastrophes, il a été ruiné par la crise financière de 2031, celle qui a achevé tout le monde.

Shadow savait que non, les consortiums, les holdings, les grandes marques avaient phagocyté leurs débiteurs et aujourd’hui régnaient en maitre sur la planète. Facebook et Tweeter n’étaient-ils pas au conseil de sécurité désormais ? Et qu’est-ce qu’étais devenu le si tyrannique gouvernement chinois sinon une gigantesque usine à ciel ouvert pour le compte de marques internationales sans pays ni autre drapeau qu’un logo ? Des marques qui aujourd’hui se faisaient la guerre sur toute la planète.

  • Tu peux pas rester là, c’est une zone de guerre.

Hanouna écarta les bras avec un air de gosse boudeur.

  • Tout ce foutu pays est devenu une zone de guerre ! Avant on vivait bien ici tu sais ! Du temps de Macron par exemple !
  • Qui ?
  • Un président qu’on a eu, moi j’y croyais vachement à ce gars-là, je me disais tu vas voir qu’il va changer le pays, et je voyais bien qu’il y avait des malheureux chez nous, des défavorisés comme on disait dans ce temps-là. Mais bon des pauvres je me disais, il y en aura toujours ! C’est dans l’ordre des choses non ? Mais la vérité tu veux savoir ? Bin j’avais rien compris à rien et je croyais dans des conneries. Et maintenant je vis dans un bunker pourri qui prend la flotte à Montmartre.
  • Ca pourrait être pire, tu pourrais être mort, fait remarquer Shadow. Ou dans un de ces bidonvilles au nord…

L’animateur approuve d’un hochement de tête.

  • C’est pas faux… mais est-ce que c’est vraiment pire au bout du compte ? Hein ? On agonise de chaleur la moitié de l’année, et on risque de se prendre une balle n’importe quand, Carrefour fait la guerre à ses concurrents à coup d’obus et nous on est rationné sur tout ! Et tout ça pourquoi ? Je vais te dire pourquoi…

Shadow lui fait signe de se taire

  • Unité à Shadow, au rapport.
  • J’ai trouvé un civil dans les étages, il dit qu’il travaillait là dans le temps…
  • Ramenez-le quand vous aurez fini là-haut, on va l’interroger.
  • Bien reçu, et de votre côté ?
  • On les a trouvés, secteur nettoyé
  • Vous avez découvert comment ils avaient fait ?
  • Ils sont passés par les égouts, ces enfoirés on fait huit kilomètres dans la merde pour arriver jusqu’ici.

Les yeux électroniques du soldat se posent sur Hanouna.

  • Bien reçu je descends avec le civil…. Il coupe et fait à l’animateur : suis moi vite.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Suis-moi si tu veux vivre, dit-il en le tirant par le bras.

Il a compris à l’instant où l’autre lui a dit que le secteur était nettoyé. Compris qu’il avait à faire avec un brouilleur de voix, compris que l’unité s’est fait piéger sans un coup de feu, raison pour laquelle ses oreilles supersoniques n’ont rien capté. Même dans les sous-sols il aurait dû entendre le crépitement des armes. Hanouna obéit.

  • Comment t’as fait pour monter ?
  • Bah comme toi, j’ai pris les escaliers, tu vas me dire ce qui se passe ?
  • Suis moi c’est tout.

Il retourne dans les escaliers mais cette fois prend la direction du toit. Il n’a pas oublié les snipers, mais c’est la seule issue dont il dispose. Bientôt ils enverront des gens dans les étages, il faut qu’ils aillent vite. Mais l’animateur a du mal à suivre le rythme. Il va même jusqu’à s’effondrer dans un coin, grisâtre.

  • Qu’est-ce que t’as ?
  • J’vais faire une attaque… merde je suis pas comme toi moi…

Shadow soupire, l’exosquelette le supportera sans mal, il le prend sur son épaule et termine les derniers mètres comme un forcené.

  • C’est l’étage de la direction ça, fait Hanouna en redescendant de ses épaules.
  • Le toit, t’es déjà monté sur le toit ?
  • La piste pour l’hélico ? Une fois pourquoi ?
  • Par où on y a accès ?
  • Qu’est-ce que tu veux aller foutre là-haut ? Pourquoi on est monté d’abord ?
  • Pose pas de question, réponds.
  • Suis-moi.

Ils traversent des ruines de ce qui a été un temps des bureaux luxueux, mais ils ne le traversent pas en promeneur. Shadow lui fait signe de passer derrière lui, il a entendu du bruit à l’extérieur. L’immeuble en face, ou ce qu’il en reste. Il sort le drone de sa poche et le lance comme un avion en papier. Les caméras embarquées lui décrivent les ruines par tous les spectres disponibles. Il repère une silhouette camouflée sous une bâche. La silhouette est bleue, comme s’il était mort, un petit malin sans doute avec une combinaison de combat à température réglable, pas comme la sienne dans laquelle il crève littéralement de chaud.

  • Qu’est-ce qui…

Shadow lui plaque la main sur la bouche. Puis lui fait signe de se mettre à plat ventre. Hanouna, qui n’en mène pas large, obéit en roulant de ses gros yeux maquillés comme un enfant. Shadow passe son fusil par-dessus son épaule, déplie le bipied et vise. L’arme se cabre et aboie, la balle traverse murs et reliefs de meubles, la bâche et la silhouette en dessous. La température remonte, le sang est orange dans son optique, la plaie est jaune vif, c’était bien vivant, et ça bouge encore. Ca rampe, il tire une nouvelle balle, pleine tête, fin de l’histoire. Mais il ne bouge pas. Il attend parce qu’il y a un autre sniper, quelque part il en est certain, et que pour l’instant le drone ne l’a pas trouvé. Il volète, il est programmé pour chercher le mammifère, parfois lui et les autres s’en servent pour chasser. C’est que le gibier est revenu dans la capitale malgré tous les bombardements Mais c’est moins marrant qu’à l’ancienne quand on chasse à vue. Il regarde sur son cadran de manche et redirige le drone vers les hauteurs. Bon Dieu ! Voilà l’autre tireur, et il est au-dessus d’eux qui pointe son arme vers le sol. Shadow se jette sur l’animateur et roule sur lui-même alors que les salves traversent le toit et déchire l’emplacement où il se trouvait cinq dixième de secondes auparavant. C’était le moment de sortir son arme d’appoint ou jamais. Arme ventrale, pistolet-mitrailleur plié en trois, fabrication Suisse, une horloge, 50 cartouches en titane High Power, une horloge mortelle. Il réplique, les balles déchirent le béton et l’asphalte, déchirent le sniper, cloué sur place.

  • Ca va ? Demande-t-il à l’autre sous lui.
  • Euh…
  • Ok, on y va.
  • On y va où ?
  • Sur le toit bordel.
  • C’est sûr ?
  • Maintenant c’est sûr.

Sur le toit le cadavre n’est plus que de la bouillie, l’animateur fait la grimace.

  • C’est le premier que tu vois ?
  • Non mais…
  • Mais quoi. ? Fait Shadow en déroulant un câble de son paquetage..
  • Merde… avant ça c’était dans les autres pays ! La guerre…
  • Bin ouais c’est la vie, répond le soldat l’air de dire qu’il s’en fiche complètement.
  • Tu peux pas comprendre. T’as pas connu la bonne époque.

Shadow se retourne excédé.

  • Si j’ai connu la bonne époque ! J’étais minot mais j’en ai un peu profité tu vois, et j’ai vu aussi, j’ai grandis, j’ai grandis au milieu de connards comme toi qui attendaient qu’elle revienne cette bonne époque tout en suçant tout ce qu’il y avait à sucer autour d’eux, pourvu que c’était eux qui l’avait et pas les autres ! Alors maintenant t’arrêtes de m’emmerder avec ta bonne époque et tu la ferme.
  • Mais comment tu voulais qu’on sache ! Glapit l’animateur.
  • Qu’on sache quoi ?
  • Bah que tout ça allait arriver !
  • Putain mais tous les jours c’était dans les journaux ! Attention 2030, tout le monde descend ! Alerte générale depuis 2020 au moins, et vous quoi ? Bah rien comme d’habitude, juste des rongeurs occupés à ronger notre monde. Et c’est ma génération qui paye l’addition tu vois.

Hanouna reste un moment bouche bée puis dit :

  • Pfff… je suis désolé…

Shadow fixe un grappin à son câble et le lance au loin jusqu’à trouver une prise dans l’autre immeuble. Deux essais suffisent, puis il enroule l’autre extrémité du câble autour du cylindre d’acier qui fait le tour de la piste d’atterrissage.

  • Je peux savoir ce que tu fais ?
  • Je nous sauve la peau, dépêche-toi ils arrivent.
  • Qui ça ils ?
  • L’ennemi.

Ses écouteurs perçoivent des bruits de pas qui raisonnent dans les escaliers de secours. Il envoie le drone en reconnaissance. Il enfile son paquetage sur le câble de sorte de s’en servir comme siège, Hanouna se fige, il est déjà vert.

  • T’es fou ? Tu veux me faire passer par là ? Mais jamais je descends ce câble moi !
  • Tu préfères qu’ils te tuent ?
  • Pourquoi ils feraient ça ? J’ai rien fait.

Shadow en a marre de jouer les bonnes âmes.

  • Comme tu veux.

Il va pour monter sur son sac quand l’animateur l’interpelle.

  • Attends, attends !

Il l’assoit devant lui et avant qu’il se mette à hurler lui plaque la main sur la bouche et se jette dans le vide. Le sac résiste, l’atterrissage est un peu désordonné, ils se vautrent dans les débris sans freins sinon les jambes de Shadow et l’exosquelette. Hanouna tombe la tête la première dans des ordures. Shadow l’aide à se relever et le pousse devant lui.

  • Faut pas qu’on reste là.

Il se doute que les communications sont surveillées dans ce secteur plus que jamais mais il doute que l’ennemi connaisse déjà leurs codes. Il espère juste qu’ils n’ont pas un brouilleur. Il compose un numéro sur son clavier de manche et appuie sur la touche envoie. C’est un code d’urgence, les autres savent ce qu’ils ont à faire et ils savent qu’ils n’ont pas le choix, tant pis pour lui, pour l’unité, trouvez-vous un abri et advienne que pourra. Le Doigt de Dieu… Il finit par leur trouver une cache sous un mur effondré, dans un trou dans le sol. Il entend le grondement des bombes, met le volume de ses écouteurs au minimum et dit à l’animateur.

  • Met tes mains sur les oreilles, et garde la bouche ouverte.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Dis adieu à tes souvenirs…

Les bombes éclatent en traversant la tour en face, un énorme bruit, et elle s’effondre sur elle-même. Ils attendent que la poussière retombe pour sortir de leur trou, l’animateur regarde le cratère où se trouvait le siège social de sa chaîne.

  • Pourquoi ?
  • Pourquoi quoi ?
  • Pourquoi t’as fait ça ?
  • J’ai des ordres, je suis pas venu en touriste.
  • Et t’avais besoin de tout détruire ?
  • T’aurais préféré qu’ils nous tombent dessus ?

Hanouna regarde vers le ciel.

  • J’ai même pas entendu le drone.
  • C’était pas un drone, bombe stratosphérique, programme américain, explique le soldat en renfilant son paquetage.

L’animateur secoue la tête.

  • Alors c’est à ça que nous aura servis toute notre technologie hein ? A faire la guerre.

Il répond par un haussement d’épaule :

  • Qu’est-ce que tu veux les marchands d’armes sont plus prévoyants que les civils.

L’animateur joint les mains, ferme les yeux et se met à réciter une prière en hébreu.

  • Qu’est-ce que tu fabriques ?
  • Je récite le kadosh, une prière aux morts.

Shadow ricane.

  • Ah parce qu’en plus t’as de la religion ?
  • Et alors ?
  • Ah, ah, ah, vous êtes vraiment une génération de tarés.
  • Pourquoi tu dis ça ?
  • Il était où ton dieu quand le permafrost s’est mis à fondre ? Quand sont apparues les premières épidémies ? Des virus tellement vieux qu’on savait même pas ce que c’était, hein dis-moi ?
  • Euh… c’est plus compliqué que ça.
  • Mais non c’est pas compliqué vous préfériez croire à vos putains de superstitions plutôt qu’à la fin de votre monde, c’est ça la vérité. Et résultat ? Résultat t’es comme un con à réciter ta prière à la con et le monde continue de se barrer en couille. Y’a pas de retour en arrière mec, tu seras plus jamais une vedette et ce pays pas plus que les autres ne se relèvera jamais.

Hanouna le regarde outré.

  • Comment tu peux être aussi cynique ?
  • Pas difficile, j’ai copié sur ta génération, ricane le soldat avant de lui tourner le dos.

Il se glisse dans les ruines, Hanouna regarde sa silhouette disparaitre dans le halo de poussière qui noie les alentours. Shadow l’entend qui continue de prier, grand bien lui fasse. Génération de merde, pense-t-il en retournant vers sa base.

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Tueur de dingue Part 2

Les quais étaient éclairés par la lune et quelques lampadaires électriques hauts perchés avec des ombres projetées fantastiques. Je repensais à ce m’avait dit l’Oracle, les ombres étaient de sorti, qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? J’en savais rien mais ça ressemblait drôlement à une menace. Il n’y avait personne, on apercevait tout juste la silhouette des supertankers à quai, flottant sur une mer imaginaire qu’on disait peuplée de pirates de toute sorte, exactement comme dans la réalité pour le coup. Et c’était la même partout sur le globe, sur mer et parfois sur terre, le long des côtes les bandits faisaient la loi. Encore et toujours… partout. Et pourquoi il en aurait été autrement, les prédateurs avaient toujours été là et on les avait négligés. Maintenant que le monde se rapprochait un peu plus chaque année du gouffre, il n’y avait pas de raison qu’ils ne prennent pas le pouvoir une bonne fois, cent familles ou non.

–       Qu’est-ce qu’on fait ? me demanda Izu qui avait enfilé sa tenue ninja sexy pour l’occasion, tout en polymère moulant.

–       J’en sais rien, on attend, s’il n’est pas là dans dix minutes on se barre.

Opo m’avait contacté par télépathie dans l’après-midi, on se verrait tapante à 22h30 et cette fois il avait fait le code. Mais je n’étais pas plus en confiance pour autant. D’autant qu’il avait déjà cinq minutes de retard alors qu’il était du genre ponctuel maladif. Qu’est-ce que je risquais en dehors de perdre Gus pour toujours ? Dans un monde virtuel trois fois rien, juste la perte complète de tous les bonus et avatar que j’avais collectionné à force de me rendre sur la toile si je mourrais. Et ça voulait dire pas mal de fric croyez moi. J’avais chaud aux fesses. Izu avait branché ses lentilles sur vision nocturne, elle les vit en premier, cinq ombres sans forme qui semblait déployer leurs ailes, elle hurla en décrochant ses katanas, tranchant dans le vif… rien plus que du sable noir. Le sable s’amassa en un putain de petit tas devant moi avant de se mettre à tournoyer en tornade, une tornade froide et noire, puant la mort, prenant peu à peu la forme d’un homme. Qu’est-ce que c’était que ce tour de magie à la con ? Me disais-je encore alors qu’il se jetait sur moi. Pas le temps de déployer le M4, j’arrachais mon HK de sa gaine et faisais feu à la hanche. Blam, blam, blam ! Trois bastos et je recevais son corps de tout son poids en pleine poitrine, bien vivant et rugissant, dévoilant des canines comme ça. Un vampire ! Un putain de vampire, j’allais me faire égorger par un vampire quand une voix aboya quelque chose dans une langue inconnue. Les mâchoires claquèrent dans le vide, la silhouette disparue. Je me redressais, ils tenaient Izu, prêts à lui arracher la gorge si je résistais. Je lâchais mon arme et levais les mains, deux d’entre eux se jetèrent sur moi et me relevèrent de force. Merde des vampires… j’en avais entendu parler sur certaine plateforme mais je croyais que c’était une légende. Ces gars-là pouvaient vous tuer à petit feu s’ils le voulaient, ils pompaient toutes vos données jusqu’à l’utilisateur quitte à lui griller le cerveau. Enfin c’est ce qu’on disait, comme ça que les médias expliquaient tous ces cas où un utilisateur s’était retrouvé avec le cerveau en bouillie. Pas questions de parler de tous les plugs-in pirates infestés de virus qu’on vendait sur le marché noir, de puces trafiquées ou contrefaites dans les républiques russes ou chinoises, et tant pis si les gens se greffaient tout et n’importe quoi sous la peau de nos jours, le rêve bionique qu’avait appelé ça Time Magazine. Tu parles d’un rêve…  Le chef de la bande s’approcha et m’ordonna de tendre les mains dans un phrasé guttural qui sentait l’étranger des Carpates. Comme les autres il avait la peau crayeuse et les yeux uniformément noir, des canines monstrueuses qui n’étaient pas sans rappeler une mâchoire de babouin. J’obéissais, il déposa la tête d’Opo entre mes mains. Après quoi je recevais un coup derrière la tête qui coupa soudain toute ma connexion.

Je me relevais en sueur sur le lit avec un mal au crâne de chien. Le joint était éteint, une lumière rasante éclairait la chambre d’une aura dorée, c’était rassurant comme de sortir d’un cauchemar mais il fallait quand même que j’y retourne, sauver Izu, sauver mon avatar, pas question que je les laisse me déboiter sans que je ne fasse rien. Quel monde de con me dis-je en me relevant chercher quelque chose de frais, je cours après des dingues entourés de cintrés avec des idées de cintrés qui s’entre-tuent virtuellement et plus si affinités. J’allais risquer peut-être ma peau pour ça mais le jeu en valait la chandelle j’imagine, mon pote Gus. Semper fi, fidèle pour toujours. Ou bien essayais-je de me prouver à moi-même que je n’étais pas complètement un salaud. Un type qui éliminait de pauvres gens qui n’avaient rien fait d’autre que de tomber malade de la tête, la fameuse épidémie. Je ne croyais pas en la rédemption et toutes ces conneries chrétiennes, les balivernes de la religion me passent au-dessus, mais je croyais  en l’amitié, en la parole donnée et tout un tas d’autres conneries du genre qui devaient bien me faire figure de culte rien qu’à moi. Quand je revenais dans le circuit, vitaminé par une ligne d’hyper coke que j’avais trouvé dans la commode près du lit, j’étais attaché à un fauteuil, un casque tridi sur la tête qui déployait des tentacules dans la pièce étroite où je me trouvais. Le casque n’était pas réel mais ce qu’il me faisait l’était, j’étais tombé dans un piège et je m’étais même jeté dedans tout seul. Un Squid, c’est le nom que les hackers donnaient à cette machine, une pieuvre qui court-circuitait tous vos codes et suçait vos données jusqu’au substrat de la mémoire. Ma malle au trésor était située quelque part à l’arrière de mon crâne dans une zone blanche, compilée de ma mémoire réelle. Il n’y avait rien à chercher là-dedans parce que la malle était vide, ou des bout de programmes et c’était peut-être juste ça qu’ils voulaient. Pour l’instant la machine était occupé à bidouiller dans ma tête, chercher à décrypter le code imaginaire que j’avais conçu pour fermer la malle. On l’appelait comme ça parce qu’il puisait ses algorithmes dans notre imagination, nos rêves, dans les plus profonds replis de notre inconscient. Même moi j’ignorais le code exact, je n’avais qu’une succession d’images qui ne me disaient rien et qui passaient comme un rêve. Je sentais les tentacules du Squid, comme d’avoir des doigts fins, froids et translucides qui vous transperçaient la cervelle, c’était douloureux, ça donnait la nausée, j’avais envie d’hurler mais j’avais la bouche bloqué par une boule de fétichiste, comme une pute de porno sur une chaise électrique. Je voyais trouble, devant moi se tenait un homme en costume sombre, il me souriait, m’encourageait à ne pas résister, que ce serait plus douloureux si je le faisais. Le Squid me suçait le cerveau mais je savais comment lui tenir tête si j’ose dire, projeter des images mentales assez fortes, une histoire assez crédible pour le perdre sur une mauvaise ligne de code. C’était comme de fabriquer un rêve, ou si vous voulez endosser un nouveau personnage dans sa tête qui combattrait l’hydre sur mon crâne. Un jeu d’enfant en somme, au sens propre, mais pas au figuré quand on est attaché à un fauteuil de torture, une balle en caoutchouc rose dans la bouche avec docteur sadique face à vous. Au début pourtant j’y parvenais, sentant peu à peu l’emprise de la pieuvre se faire moindre, ses tentacules sectionnées par le ninja imaginaire que je venais de m’inventer mais la machine était puissante et surtout elle avait tout son temps, peu à peu j’étais pris de fatigue psychique, perdant pied avec la réalité puis avec ma conscience, ici sur ce fauteuil de malheur comme sur mon lit. Quand je sortais du coma je ne savais plus très bien où commençait le rêve et où se terminait la réalité. Qu’est-ce que je faisais sur ce lit, où était le docteur sadique ? Et Izu ? Qu’est-ce qu’en avait fait les vampires ? Quand je sortais du coma, le plus étrange, c’est que j’avais le sentiment de me réveiller dans une chambre inconnue, quelque part à Néo Tokyo. Je me levais, comme dans un rêve, je ne sentais pas l’apesanteur et allait à la fenêtre vérifier. Impossible, il neigeait à Néo Tokyo, et ce paysage ne ressemblait pas à la ville. Où étais-je ? Je mis un certain temps à retrouver mes esprits, combien de temps ? J’en sais rien, peut-être toute la nuit quand je me réveillais pour la seconde fois il faisait jour et je reconnaissais ma chambre. J’essayais de me rebrancher sur le réseau mais tout ce que j’avais c’était un accès refusé, aucun avatar au nom de Johnny Whishita dans les bases de données je venais de perdre une fortune, il m’avait effacé. J’appelais Louise en urgence mais ça ne répondait pas dans son oreille interne. Il fallait que je sorte, que je retrouve ce putain de monde réel et que je la vois pour de vrai. J’avais un mauvais pressentiment.

Divorcée, elle logeait avec son fils à mi-temps dans un petit trois pièces en haut d’une tour coincée entre deux blocs géants sur la presqu’île d’Orange. Elle travaillait pour moi depuis une dizaine d’année, j’étais son unique client, j’espérais que je n’allais pas être son dernier. Pas de domotique ici, pas de porte intelligente et Dieu sait quoi, rien qu’un bon vieux panneaux de bois renforcé de deux couches d’acier avec une caméra déglinguée au-dessus et un tag en travers qui disait en gros que la police pouvait aller se faire enculer. Une œuvre des petits dealers qui tenaient le bas de la tour. Je sonnais mais personne ne répondait, alors je la forçais à l’aide d’un détonateur gros comme un doigt que je glissais dans la serrure. J’avais toujours ce genre de bricole sur moi des fois que je tomberais sur un dingo un tant soit peu organisé. Ce que je craignais était arrivé, les vampires l’avaient sucé jusqu’à la moelle ou bien son identifiant avait été hacké et tous ses circuits grillés. Elle gisait dans son fauteuil, la bouche béante, un peu de bave séchée autour des lèvres, l’œil vitreux. Je prenais son pouls, elle vivait encore mais ce n’était probablement qu’une question de temps avant que son système nerveux central se demande pourquoi foutre. Où était le gamin ? Avec son père probablement ou bien il aurait été là auprès de sa mère. A tout hasard je fouillais l’appartement, il était là, sur un matelas à eau, dans une combinaison dernier cri à flotter dans je ne sais quel monde virtuel. Depuis combien il était parti pour ne s’être aperçu de rien ? Depuis quand moi-même j’étais revenu complètement à moi ? J’avais perdu la notion du temps, la pieuvre sans doute… La pieuvre, l’image de ce mollusque bleu électrique qui m’enserrait le crâne me revenait comme un maux de tête. Je retournais dans le salon, je ne pouvais pas laisser Louise dans cet état, aucun hôpital n’en aurait voulu, aucune assurance. Alors je l’ai achevé en l’étouffant. Ca été relativement rapide et absolument sans douleur, elle n’était plus là de toute façon. Qui avait envoyé les vampires, fait tuer Opo, qui était le docteur sadique ? Tout ça était devenu bien réel pour moi maintenant, pas juste un songe virtuel, la mort s’invitait et son odeur était terrible. Je me sentais coupable et enragé à la fois, impuissant, sans la moindre piste à ma disposition. Avant de partir je vérifiais la date et l’heure sur l’horloge électronique du salon, bordel il ne me restait plus sept petites heures pour régler cette affaire.  Je me creusais les méninges pour trouver une solution mais c’était comme si ma mémoire avait été partiellement récurée à la brosse. Tout ce que je voyais c’était des images floues, des bouts de situation, des phrases incomplètes. Il y avait des espaces entre, et à l’intérieur j’apercevais l’ombre des vampires entrecoupés de flash, la pieuvre qui m’électrisait le cerveau. Où était passé docteur sadique ? Il avait probablement effacé son image de ma mémoire avant de disparaitre. Il restait bien une solution pour sauver mon copain, prendre d’assaut le bunker où était retranché Bokken et ses hommes, comme au bon vieux temps. Sauf qu’au bon vieux temps j’aurais été accompagné d’un commando au complet et que là j’étais seul et pas sur une plateforme virtuelle à croire que tout était possible. Non, la vérité c’est que je savais ce qu’il me restait à faire, que c’était un risque considérable et que ça serait ma dernière chance, au propre comme au figuré. Mais c’était peut-être la seule manière de recouvrer la mémoire et encore une fois, peut-être, de sauver Gus.

Ils avaient appelé ça PVSD pour Post Virtual Stress Disorder mais les compagnies d’assurance avaient refusé de reconnaitre la maladie. On préférait parler de symptômes et de lier ça à tout un tas d’autres causes, notamment génétiques. Pas question de toucher au réseau, pas question de dire qu’il rendait malade certaine personne, qu’on fabriquait à terme et en réalité du dingue au kilo. Le réseau faisait tout partout où il passait, en Asie, dans la fédération américaine, dans le nord de l’Europe et ce qui restait de l’Australie et de ses habitants. Le réseau c’était la stabilité tant économique que sociale où on pouvait tous se réinventer pour peu qu’on ait les bonnes clefs. La mienne se trouvait sur le strip, au cœur de la ville, chez un tatoueur du nom de Démon, son nom de code à l’armée qu’il avait gardé comme nom d’artiste. Percé qu’on aurait dit une quincaillerie de l’enfer, tatoué de la tête au pied, Démon avait été en Chine et Inde avec Gus et moi et y avait perdu les deux bras. Ses prothèses étaient impressionnantes, en acier noir brossé et polymère taggés de motifs de dragon et dont les doigts étaient pour le coup des aiguilles à tatouages. Il pouvait changer de main à volonté mon copain bionique. Et c’était devenu tellement tendance d’avoir des membres bioniques qu’on se les faisait de plus en couper volontairement chez les riches. A ce compte c’était à se demander qui était les plus cinglés, ces gens-là ou ceux que je devais attraper. Il était avec une poupée joliment faites avec des tatouages intelligents qui dansaient sous sa peau dans une inlassable ronde de samouraï coloré et de geisha sanglante. Encre nanologique, un nouveau truc à la mode chez les bobos de Nouvelle Californie. Encore une saloperie que les gens s’injectaient dans le corps sans aucune certitude du résultat à long terme. Mais puisque quelqu’un au ministère avait décrété que c’était sans danger… En attendant qu’il ait fini je m’asseyais dans la salle d’attente et prenait un bouquin au hasard. Le nom me disait quelque chose, peut-être l’avais-je étudié à l’école, du temps où celle-ci était encore obligatoire jusqu’à seize ans. Ma mémoire avait des blancs donc, pourtant une image persistait en dehors du Squid, une jeune femme blonde l’air un peu paumée. Je ne savais plus qui c’était mais je savais avec une quasi-certitude qu’il fallait que je la retrouve. J’ouvrais le livre et commençait à le lire. C’était de la vieille SF ça se passait en 1984, un 1984 qui n’avait jamais existé mais j’aimais bien le style alors je continuais ma lecture pendant que Démon terminait de tatouer la fille.

–       T’es sûr que tu veux faire ça ?

–       J’ai pas le choix, ces enfoirés m’ont dépouillé je dois les retrouver.

La fille était parti, Démon avait fermé la boutique pour plus de sécurité, le volet tiré.

–       T’auras pas de seconde chance tu sais, et si tu te fais prendre tu seras banni à vie.

–       Je sais… Soupirais-je.

Me poser un identifiant falsifié, me faire une nouvelle identité sur le réseau avec tout ce qu’il fallait pour cette fois remporter la partie. Oui si je me faisais attraper par les poulets du réseau ou que j’étais abattu cette fois ce serait la dernière. J’avais autant à perdre qu’à gagner mais tant pis. Ma puce était incrusté dans l’os du fémur, pour la remplacer Démon dû m’opérer en anesthésie locale, je le regardais faire avec ses doigts automatiques ultra rapides, comme d’être ouvert par une colonie de fourmis, foré, pucé et recousu en quelques minutes à peine. Il connaissait d’autant son métier qu’il avait été infirmier à l’armée. Après quoi il fixa des capteurs au bout de mes doigts, reliés à un boitier et me dit.

–       Attention je vais te rebooter.

D’un coup j’étais plongé sur le réseau, quelques brèves images envahissant mon cerveau puis je retournais tout aussi brusquement dans le réel.

–       Pourquoi j’ai des pubs qui me traversent l’esprit ? demandais-je au bout d’un instant.

–       Il faut que tes antivirus se mettent à jour, laisse toi faire ça va aller tout seul.

En plus de tout le reste nous étions en train de devenir des interfaces avec le réseau, des interfaces vivantes. A la fois client, fournisseur et outil de production de ce même réseau et ce au prix d’un identifiant et d’une connexion. A trois dollars cinquante de l’heure les compagnies se faisaient des montagnes d’or sur le dos de la moitié du globe. Pendant que ça faisait coin coin la super marque dans mon crâne je continuais de lire mon nouveau roman qui m’aurait fait livre de chevet si je n’avais pas dû retourner sur Shoguna One.

–       Je peux te l’emprunter, demandais-je quand même en me levant, la jambe un peu douloureuse.

–       Vas-y j’en ai d’autre.

Je retournais chez moi en prenant un taxi automatique et je passais en mode lecture rapide. Un gadget qui allait avec les lentilles, un lecteur optique supplémentaire qui vous permettait de feuilleter une revue pour en connaitre le contenu. Un truc qu’avait sans doute inventé un universitaire vu que plus personne ne lisait de nos jours, et que je n’utilisais jamais mais cette fois je faisais exception, je n’étais pas sûr de revenir de la plateforme ou alors plus en état pour lire à nouveau quoi que ce soit. Et ce livre était terrible. Tout y était, tout ce que je vivais était là à l’exception des catastrophes naturelles et du réseau. L’aliénation mentale des masses, la coercition du langage, la guerre permanente, l’inversion des valeurs… Rien que le slogan d’International Worker « le travail c’est la liberté » ressemblait à une phrase tiré du livre. Le taxi me déposait démoralisé. Je ne me sentais déjà pas chez moi dans ce monde mais qu’est-ce que j’allais devenir moi maintenant là-dedans ? Je repensais à Louise et ce qui lui était arrivé, je ne pouvais pas laisser passer ça, pas plus que la disparition d’Opo, il fallait que je retrouve leurs assassins et surtout celui ou celle qui avait commandité leur mort.

Johnny Whishita 2.0, c’était ça que j’étais devenu en retournant sur le réseau, un tour de passe-passe de programmation au moment de me rebooter et j’étais maitre de kung fu, armé et prêt à bondir, mi-homme mi-machine.  Et bien entendu que tout ça était parfaitement illégal, mais qu’est-ce que j’en avais à foutre ? Ma meilleure option du moment c’était de retourner voir l’Oracle. J’avais compris ça prophétie sur les ombres, restait à savoir qui avait expédié ces ombres. La porte était ouverte quand j’arrivais mais aucun moine à l’horizon, un vase avait été renversé, je me précipitais à l’intérieur et la trouvais gisante dans son sang dans la cuisine. On lui avait littéralement tranché le crâne à coup de sabre, la moitié de sa boîte crânienne gisait retournée sur le lino comme un coquillage chevelu. J’entendis un bruit, comme un bruissement, le temps de me retourner et ses mâchoires se refermait sur le vide, je saisissais le vampire à la gorge et le repoussais il s’évapora aussi tôt projetant son sable sur moi avant de réapparaitre derrière moi, mais cette fois Johnny Wishita était prêt. Commande mentale, la première phalange de mon pouce se désolidarise, reliée à un filin d’acier rasoir lamé d’argent et lestée d’un noyau en argent lourd. Une superstition en vaut une autre, je me suis renseigné sur le réseau comment contrer les pouvoirs des vampires, l’argent, comme les loups garous, l’argent ne les tuait pas mais les affaiblissait, ça tombait bien je voulais celui-là vivant.  Mon pouce fouetta l’air à la rencontre du vampire qui se reformait devant moi et le coupait en deux, en vain, je retentais mon coup alors qu’il prenait chair et cette fois je le tranchais à hauteur de l’épaule jusqu’au nombril. Il hurla de colère, tandis qu’un jet de sang noir d’encre sortait de la plaie. Il tenta de me sauter dessus tout en se reformant, j’esquivais et je frappais à nouveau, le pouce en plein dans le crâne qui lui brisa l’os. Il tomba par terre, le nez dans une flaque de sang coagulé… il en lécha une lampée. Et se releva de plus belle, et avec une énergie renouvelée de se jeter sur moi et cette fois me renverser. Le pouce siffla dans l’air et tournoya autour de son cou, d’un coup sec je tirais, lui arrachant la tête. Instantanément il redevint du sable et resta dans cet état. Merde, pas prévu ça, me disais-je en me relevant, sonné. J’avais du mal à respirer, l’avait dû m’enfoncer des côtes ou quelque chose en me fonçant dessus, mais bon c’est pas comme si c’était vrai, juste un algo quelque part enfoui dans le système qui me disait que mon personnage avait mal, et moi donc aussi par la même occasion, mais ça allait c’était supportable. J’examinais le sable, on aurait de la matière plastique, à tout hasard j’en prélevais dans un flacon à confiture avant de ressortir. Je savais que Phileas pourrait m’en dire plus sur ces créatures.

–       MB Chemical, dit-il en relevant le nez du microscope électronique, c’est marqué dessus.

–       C’est eux qui ont envoyé ces vampires alors ?

–       C’est eux qui les ont fabriqué, il n’y a qu’eux pour avoir les add-on pour faire ça. C’est du codage haut de gamme.

–       Pourquoi MB s’en prendrait à un des membres d’une des plus puissantes organisations yakuza de la toile ?

–       Et pourquoi tenter d’effacer ta mémoire…

Oui ça faisait deux bonnes questions au compteur. Je n’avais jamais travaillé pour ou contre MB parce que c’était précisément le genre de boite à t’attirer des emmerdes à rallonge mais apparemment ils en avaient décidé autrement. Il y avait bien une troisième question mais j’avais peur de connaitre la réponse. Pourquoi avait-on tué l’Oracle ? Voulait-on une guerre généralisé en plus de celle dont elle m’avait parlé ? Et qui ? MB ? Pourquoi faire ? Prendre le pouvoir sur Shoguna One, c’était la seule raison plausible. Une méta-guerre, comme disait les nerds, voilà ce qui se préparait ici. Ce n’était pas la première et ce ne serait sans doute pas la dernière guerre que les marques se feraient sur le réseau. Shoguna Ona appartenait à Sony-Disney Entertainement, MB Chemical voulait sa part du gâteau et c’était leur version d’une OPA hostile, foutre le bordel sur une plateforme, ne plus attirer que tous les pistoleros du réseau et partager le gâteau en fonction des alliances. MB récupérait tous les codes sources de la plateforme et pourrait dès lors faire ce qu’elle voulait dessus, la truffer de pub pour de nouveaux médocs par exemple. Un monde de fou en somme…. Je me demandais comment prendrais ça les habitués, les vieux traditionnalistes qui veillaient au grain ? Les amateurs de truc de samouraï et tout ça… Mais moi, qu’est-ce que je venais faire là-dedans ? Pourquoi avoir tenté d’effacer ma mémoire ? Pour quelques bouts de programmes résiduels ? Et qui était cette fille qui me revenait de plus en plus dans la tête depuis que j’étais retourné sur le réseau… la fille que je devais retrouver… pourquoi déjà ?

Le temps n’est pas le même dans le réseau, deux heures de temps réel correspond à une demi-journée, trois heures et un coucher de soleil sauvage s’abattait sur Néo Tokyo comme un incendie sur la neige. C’était le moment où on trouvait le plus de monde dans Shibushi, quand les salary men se rendaient dans les karaokés pour ne plus en ressortir avant l’aube, et c’est le moment que choisi Dieu sait qui pour faire sauter l’immeuble N°14 avec sa salle de pachenko et les 47 Ronins à l’étage au-dessus. Une méga explosion qui fit une cinquantaine de morts et une centaine de blessés, méta terrorisme aurait dit les nerds mais moi je savais que ça n’avait rien de méta. Quelque part en Asie quelques mecs avaient dû vraiment morfler et peut-être qu’ils étaient sur leur siège ou sur un lit dans l’état de Louise, catatonique. D’abord One Punch One et maintenant tous ses copains… quelqu’un quelque part n’avait donc pas peur d’affronter frontalement les yakusas. MB ? Probablement mais même une aussi grosse boite devait respecter des règles. Pourquoi maintenant ? Et pourquoi s’attaquer à la plus grosse organisation d’entrée de jeu. J’avais déjà participé à des OPA hostile moderne, du temps de la Guerre des Marques, ça ressemblait à la stratégie du go, tactique d’encerclement. On éliminait d’abord les petits, physiquement ou socialement et puis on s’attaquait aux plus gros quand ils ne pouvaient plus trouver aucun soutien autour d’eux. Ca c’était autre chose, c’était ciblé et assez spectaculaire pour servir d’avertissement à quiconque. Avec la mort de l’Oracle ça annonçait des changements aussi brusques que violents. Je savais qui aller voir maintenant. Les flics, quand ils ne sont pas corrompus jusqu’à la moelle, font de bonne source de renseignement pour peu qu’on sache entretenir les amitiés. Oda Tanaka était d’autant une bonne source qu’il était célibataire et appréciait de passer du temps avec mes chanteuses. Attention je dis bien passer du temps, pas touche à la marchandise, maintenant si elles voulaient faire des extras qu’est-ce que j’y pouvais ? Mais je déconseillais fortement la pratique à mes filles. Ces nanas incarnaient l’ado idéale, mi-fantasme mi-petite fille et ça ne fonctionnait réellement que si on les croyait vierge. Je lui avais donné rendez-vous dans un bar dans le quartier des karaokés et des banques, Watanaki, j’étais venu avec sa favorite, Aino dit Dynamite Aino pour ses fans, une gamine comme une fusée de croisière, même moi je bavais devant et pourtant je savais que tout ça n’était qu’une illusion, si ça se trouve elle pesait un quintal et s’appelait John dans la réalité, comment savoir ? En attendant tout le monde la matait dans le bar et personne ne faisait attention à moi et au flic, c’était bien l’intention, même si Oda était, je l’admets, un brin distrait lui aussi.

–       Arrête de regarder ses miches, tu les connais par cœur de toute façon.

–       Je ne m’en lasse pas, répondit Oda sur un ton rêveur.

–       Je suis dans le schwartz, rencarde moi, qu’est-ce qui se passe dehors ?

–       Le vieux Suzuki est en train de passer l’arme à gauche, les clans aiguisent leurs couteaux…

–       Non !? Le pape en personne ?

Idéo Suzuki, l’oyabun des oyabuns je comprenais pourquoi MB avançait ses pions, mais pourquoi les 47 Ronins ? Tout hackers d’élite étaient-ils ça restait du menu fretin, je lui posais la question.

–       Personne ne sait peut-être que c’est lié au hacking de MB la semaine dernière. Tu sais comment sont les compagnies…

–       Chatouilleuses, mais pas à ce point, cinquante morts ?

–       Je sais, soupira-t-il.

Et ça sentait l’impuissance du flic qui ne peut rien contre le pouvoir qu’elles représentaient.

–       Et de ce côté-là vous avez quoi ?

–       L’enquête nous a été retirée évidemment.

–       Evidemment, qui est-ce qui gère ?

–       Une compagnie privée, des spécialistes de la cybersécurité, une de leur filiale quoi.

–       Ouais… motus et bouche cousue.

–       En gros.

Soudain la fille blonde me revint comme un flash, je ne savais toujours pas qui elle était mais je savais qu’elle avait un lien avec Gus et peut-être Bokken, j’en faisais une rapide description à Oda, est-ce qu’il pouvait faire une recherche par identifiant.

–       Rêve pas, il faudrait que je fasse une demande auprès du ministère de la justice, justifiée, et…

–       Elle est bipolaire de type un, lâchais-je brutalement sans savoir d’où ça me venait.

–       Et… tu ne me laisses pas terminer… Johnny… tu ne veux pas que la justice s’intéresse à ton reboot non ?

J’ai dû tirer une drôle de tronche parce que même Aino a cessé de s’intéresser à elle-même pour me demander si ça allait.

–       Comment t’es au courant ?

–       T’as été repéré par un opérateur, une ligne de code de trop d’après ce que j’ai compris. Par contre ce que je ne sais pas c’est qui t’as effacé la première fois.

Je lui expliquais rapidement sans mentionner les vampires, quelque chose me disait qu’il ne me croirait pas. Personne ne voulait croire que le réseau pouvait vous crever.

–       Tu as de la chance d’avoir une bonne mémoire… tu lis toujours ?

–       Autant que je peux, j’ai de la chance tout court, ils auraient pu me rendre dingue ou pire, ajoutais-je en pensant à Louise.

Il me regarda d’un air songeur.

–       Dingue… oui… d’après toi il se passerait quoi si un barge débarquait ici, je veux dire un psychopathe par exemple ?

–       La même chose que dans le monde réel je suppose.

–       Tuer tout le monde ?

–       Pourquoi t’as ce genre là sur les bras en ce moment ?

–       Pas exactement mais pour tuer cinquante personnes faut être un peu psychopathe sur les bords non ?

–       Je suppose.

Ca lui ressemblait pas les questions existentielles surtout pas quand Aino était dans les parages, qu’est-ce qu’il avait ?

–       Je sais qui est responsable mais je ne peux pas le prouver, admit-il finalement.

–       Responsable ? Responsable de quoi ?

–       L’attentat. Tu as entendu parler de Linda Johnson ?

Tout le monde avait entendu parler de cette femme ou plus exactement du groupe familial, Johnson & Johnson, une des cent fameuses familles qui avaient en quelque sorte racheté le monde. Propriétaire notamment de MB Chemical mais également de 20% du réseau. Quant à elle plus spécifiquement ce que j’en savais c’était la success story qu’en avaient tiré les médias après la Guerre des Marques quand elle avait quitté l’uniforme pour prendre la tête d’une des filiales du groupe. Une femme ambitieuse, mère de famille qui menait  parait-il sa condition de femme d’affaire et de mère tambour battant, enfin bref les conneries habituelles. Oda avait une toute autre vision.

–       J’étais sous ses ordres pendant la guerre, c’est une dingue.

–       De là à dire que c’est elle…

–       Elle est ici à Néo Tokyo, les médias en ont parlé.

Ca m’étonnait, les têtes couronnées modernes n’avait pas tendance à faire leur publicité sur le réseau, d’ailleurs personne n’était sous sa véritable identité sur le réseau, c’était le b.a.-ba depuis des lustres. Depuis que les agences de renseignement du monde entier s’étaient mis à épier tout à chacun et ça s’était empiré pendant et après la guerre, les instituts de sondage se confondant de plus en plus souvent en agence du délit d’opinion. C’était d’ailleurs comme ça que les flics m’avaient repéré. Soudain je comprenais pourquoi on ne m’avait pas encore arrêté.

–       Tu veux que je m’en occupe c’est ça ?

–       Tu la connais toi aussi, répondit-il sans répondre, Akame Sanda.

–       The chanteuse ? La star favorite des yakuzas ? La Veuve Rouge ?

–       Elle-même.

Les gens avaient de ces délires… une des femmes les plus puissante au monde et sur la toile une chanteuse de cabaret à la mode geisha-kabuki, star incontestée depuis des lustres, qu’on appelait ainsi parce qu’elle était veuve d’un fameux yakuza disait-on et parce qu’elle ne portait que du rouge. Mais après tout pourquoi pas, ça allait avec le côté diva que j’imaginais volontiers chez Johnson. Oui je comprenais pourquoi on ne m’avait pas arrêté, je n’avais aucune chance d’atteindre Johnson dans son fief mais je pouvais m’approcher de la Veuve Rouge.

Le monde du spectacle n’a pas beaucoup changé d’avec celui du passé j’imagine à l’exception qu’il n’y avait plus d’artiste ni d’art. juste une bande d’amateurs qui pensaient que les bons add-on et les bons plug-in suffisaient à faire de vous la prochaine vedette sur tout le réseau. Et comme dans l’ancien temps je suppose tout ce petit monde se tirait la bourre pour en être, attirer l’attention, avoir le bon agent, être prit dans le prochain jeu de chez machin truc, ou chanter pour des vieux yakusas en prenant des poses lascives. Sur le réseau on pouvait bien gagner sa vie et pour peu qu’on soit vraiment bon à ce qu’on faisait la gagner même dans le réel. Parce que des crédits pour s’acheter une villa à New Malibu 3.0 c’était bien mais des bons alimentaires c’est mieux. Dans ce monde là Johnny Whishita était comme un poisson dans l’eau qui avait ses ouvertures absolument partout, même à la répétition de la Veuve Rouge parce que je connaissais deux des filles qui dansaient pour elle et que son agent m’avait déjà employé dans le passé pour un autre de ses spectacles. C’était un mélange de chants traditionnels et de théâtre kabuki avec quelques inspirations emprunté au jazz et à la pop culture moderne, ça me laissait plutôt froid mais ça collait parfaitement avec un monde comme Shoguna One. Quand j’arrivais Sanda était en train d’houspiller les jeunes danseuses sur scène, mes deux copines n’en menaient pas large. C’était une femme longue et fine avec une intense chevelure brune réunie dans une coiffe compliqués, piquée d’aiguilles rehaussées de perle. La peau étrangement blanche tranchait avec le rouge de sa robe, ses yeux noirs intenses et hypnotiques, elle n’était pas vraiment belle au sens propre mais elle dégageait assurément quelque chose d’à la fois autoritaire et dangereux. Si je juxtaposais ce portrait à celui que j’avais en tête de Linda Johnson je pouvais aisément dessiner une personnalité moins psychopathe que pervers narcissique. Il suffisait de l’écouter tyranniser les danseuses, en deux phrases elle soufflait le chaud et le froid sur elle avant de menacer de les renvoyer. Officiellement la pathologie n’était pas reconnue par les assurances, sans doute parce qu’il y avait tout sorte de ce genre-là dans les étages. Pourtant ces gens-là étaient réellement dangereux et autrement plus nombreux que les schizophrènes ou les bipolaires. Mais ils étaient aussi comme du poisson visqueux qui ne se laisse jamais attraper parce que présentant toujours une façade socialement acceptable. Et tant qu’ils n’empêchaient pas les assureurs de dormir…. Mais moi je connaissais le sujet de près c’est même ça d’une certaine manière qui m’avait amené à faire ce boulot de tueur de dingue…. Mon ex-femme. Une perverse narcissique qui m’avait mise la tête à l’envers pendant cinq ans faisant de moi un caniche apeuré. A l’époque je revenais tout juste de Chine après trois tours, j’étais un peu déboussolé et elle m’était tombée dessus sans que je la vois venir. Quand vous avez passé près de quatre ans à vous battre la vie civile semble toujours un peu plate, vide, plus ennuyeuse et angoissante que pour le lambda moyen. Je n’avais pas de désordre psychique, j’avais eu de la chance, alors elle m’en avait inventé, m’envoyant chez le psy, me faisant culpabiliser sur tout ou à peu près, interrogeant mes goûts, mes peurs, et mes désirs dans un constant va et vient parfois positif mais le plus souvent négatif de moi-même vers moi-même. Elle me rendait d’autant dingue qu’elle était belle à tomber et que pour rien au monde j’aurais voulu qu’elle ne me quitte. Et bien évidemment c’est ce qu’elle a fait en espérant que ça me détruirait psychologiquement. C’est le petit plaisir de cette espèce de pervers là.  Heureusement pour moi le psy qu’elle m’avait envoyé voir avait vu clair dans son jeu. Il m’avait donné quelques conseils utiles et discrets qui m’avaient permis de me protéger à l’instant fatal de la rupture. Après quoi le psy m’avait parlé de ces nouvelles lois sur la folie. J’imagine qu’il avait des comptes à régler. Or comme je n’avais plus de travail à l’époque… Mais hélas je n’ai jamais pu inscrire mon ex sur ma liste. Et là, alors que ça gueulait sur scène j’étais soudain replongé dans mes souvenirs, réalisant avec stupeur que je ne me souvenais pas de son visage, à la place apparaissait celui de cette fichue blonde sans identité. Ils avaient vraiment foutu le bordel dans ma tête… J’attendais qu’elle ait fini son numéro pour aller la voir dans sa loge, son agent était là, on se connaissait donc mai je n’avais jamais été présenté à sa vedette. C’est à peine si elle me regarda jusqu’à ce que je lui dise que j’étais d’accord avec elle et que j’allais renvoyer ces deux gourdes. Compte là-dessus et boit de l’eau fraiche, me disais-je en moi-même alors qu’elle mettait en doute que je puisse posséder une fille digne d’elle.

–       Non, bien sûr vous avez encore une fois raison mais peut-être voudriez-vous me laisser une dernière chance, avez-vous entendu parler de Dynamite Aino ? Elle a une voix remarquable et elle danse merveilleusement bien.

–       Avec un nom pareil je subodore une petite pute acidulée comme vous les aimez.

Sympa pour moi et pour les filles, mais je laissais passer je connaissais le genre…

–       En effet, elle peut être ça et bien d’autre Aino, elle à moitié automatisée voyez-vous.

–       Une androïde dans mon spectacle ! Et puis quoi encore !?

–       Pas androïde madame, programmable, juste programmable, essayez là, vous verrez je suis certain qu’elle vous plaira.

–       Une poupée mécanique quoi.

–       En quelque sorte… mais très vivante croyez moi.

Nonobstant qu’Aino s’intéressait essentiellement à Aino elle n’était pas plus programmable qu’un caillou, ni automatisée ou rien, juste une jolie fille avec des ambitions de shampouineuse. Mais je savais que l’idée plairait à un pervers narcissique parce qu’un androïde ne souffrait pas psychologiquement alors qu’un individu si, surtout si on pouvait tripoter ses programmes comme on arracherait des ailes à insecte. Je n’avais aucune intention de lui livrer Aino évidemment, je voulais juste confirmer mon diagnostique. Elle regarda son agent qui haussa les épaules en forme de pourquoi pas.

–       Oui, de toute façon toi tant qu’il y a de la chair fraiche… l’apostropha-t-elle.

–       Vous savez bien que je suis dévoué à votre seule personne madame, dégoulina-t-il en s’inclinant.

–       Allez vas t’en, sors, tu me fatigues !

Il me jeta un coup d’œil qui avait l’air de dire désolé mon vieux et sorti.

–       Alors monsieur Wishita, parlez moi de vous, lança-t-elle quand la porte fut fermée.

–       Eh bien je suis agent d’artiste comme vous le savez, je vis ici depuis dix ans environs, avant j’ai…

–       Non je veux dire de vous vraiment, insista-t-elle en me jetant un regard perçant. Qui se cache derrière votre avatar monsieur Whishita, c’est ça que je veux savoir.

–       Euh… oh, dans la vraie vie je suis étudiant en médecine, je suis gros, adipeux, et je n’ai aucun succès avec les filles, ah, ah, ah !

–       Bien essayé, dit-elle sombrement, avant d’aboyer. Emparez-vous de lui !

Ils surgirent des murs, se matérialisant sous mes yeux pas du tout préparés et se jetèrent sur moi tous les quatre. J’avais tué l’un des leurs, avant que je fasse quoi que ce soit, ils m’arrachèrent les pouces et me jetèrent à terre alors que je hurlais de douleur. Comment j’avais pu être aussi bête, m’attaquer à une des femmes les plus puissantes du monde et croire qu’elle se retrancherait éternellement derrière son avatar. Elle vivait dans le réel elle, et moi, en quelque sorte je croyais trop que j’étais à Néo Tokyo.

Je me réveillais à nouveau ligoté mais cette fois les bras en l’air, suspendu à quelques millimètres du sol dans une pièce nue au sol en béton. Pas de pieuvre sur la tête cette fois, juste la Veuve Rouge et ses quatre vampires ainsi qu’un homme au visage long et au regard aiguisé qui portait une petite mallette en cuir avec lui. Sans un mot il posa la mallette par terre et s’approcha de moi. Ils m’avaient mis à poil, difficile de se sentir plus vulnérable que ça. Il me sourit et dit :

–       Bonjour monsieur Wishita, je vais vous faire mal. Mais si vous nous avouez ce que nous voulons savoir je vous promets que ça sera bref.

–       Avouer quoi ? Je suis personne moi, juste un….

Il ne me laissa pas terminer me frappant de toutes ses forces dans l’estomac, je manquais de vomir.

–       Vous parlerez quand je vous poserais des questions.

Il ouvrit sa mallette, elle contenait tout un fourbis d’objets métalliques à l’aspect pas du tout sympathique ainsi que quelques fioles et une seringue hypodermique. Je sentais la peur s’insinuer en moi.

–       Savez-vous ce qu’est ceci ? Me demanda-t-il en me montrant une des fioles. Je fis signe que non.

–       De l’adrénaline. Savez-vous son usage dans le cas présent ?

Oui je savais, me garder bien éveillé pendant qu’il me charcuterait à vif, je commençais à suer à grosses gouttes.

–       Ecoutez, je vous ai déjà dit qui j’étais dans la réalité je….

Nouveau coup de poing dans l’estomac, les vampires se mirent à glousser. J’essayais de me dire que tout ça n’était pas vrai, que je vivais une illusion électronique mais comment lutter contre des algorithmes qui me racontaient l’exact contraire ? Contre un gigantesque système qui subvertissait mon esprit ? D’ailleurs avais-je encore un esprit en propre ? Quand je me mis à hurler alors qu’il m’entamait au scalpel est-ce que je hurlais sur mon lit, tout là-bas à New L.A ? J’aurais parié que oui. Et c’était comme un cauchemar dans lequel on serait enfermé, une bulle de douleur et d’horreur mélangé alors que je commençais à voir apparaitre mes côtes. Il reposa sa question, qui étais-je réellement. A l’armée j’avais appris à résister à la torture mais ça c’était autre chose, ça c’était à la fois ma carcasse et celle de mon avatar, il ne torturait pas ma chair, il torturait mes synapses directement. Et je savais que si ça durait je deviendrais littéralement fou. Dingue pour de vrai et pas juste là, suspendu comme un morceau de barbaque dans un univers virtuel. Puis soudain le mur ouest de la pièce explosa en mille morceaux dégageant un épais nuage de poussière. J’avais tellement mal, le cerveau tellement en marmelade rendu par la douleur et l’adrénaline que je voyais trouble à travers la poussière et par flashs brefs de conscience. Deux méchas de deux mètres environs qui firent feu de leurs multiples canons et missiles, machine enragé à détruire à guidage laser. Les vampires poussèrent des hurlements de colère, s’évaporèrent, réapparurent sur les machines à essayer de déchirer l’acier avec leurs mâchoires difformes. Puis vint le moment où je sombrais dans le coma une nouvelle fois.

Quand je me réveillais sur mon lit, Démon était à côté de moi qui rangeait sa trousse de secours. J’avais la mâchoire comme paralysée, j’essayais de l’ouvrir, la douleur me traversa le cerveau comme une aiguille. Je criais.

–       Calmes toi, ils t’ont cassé la mâchoire.

Qui ça ils ? Je ne me souvenais de rien. Il lu dans mes yeux.

–       Les vampires tu te rappelles ?

Je fis signe que non mais alors que je refermais brièvement les yeux une cohorte d’images m’assaillirent. Des images de mort et de vermine, des images comme infection, une guerre rongeant mes neurones. Je m’y voyais noyé sur ma chaise de torture, soudain je portais les mains à mon flanc et sentait le bourrelet d’un pansement.

–       Ce que l’esprit croit le corps le croit, m’expliqua mon pote alors que je grimaçais sous l’effet de la douleur.

Je soulevais le pansement pour apercevoir une cicatrice fraiche. Merde comment ils avaient fait ça ? Démon semblait deviner dans mes pensées.

–       Mescaline de synthèse, ce n’est pas de l’adrénaline qu’ils t’ont injecté, Heureusement que j’avais collé un traceur sur ton identifiant, c’est ton pote Philéas qui m’a fourni le mécha. Tu te souviens ? Je fis signe que oui. Ils savent qui tu es, ajouta-t-il. Tu leur as dit avant que j’arrive. Il lut la peur dans mon regard. T’en fais pas, on est dans une planque à moi. Je lui fis signe que je voulais écrire, vite ! Il alla chercher un carnet et crayon. Un vrai carnet en papier comme on en voyait plus avec un crayon à l’ancienne. Je dessinais frénétiquement le portrait d’une femme a l’air un peu paumé avec ces mots : qui est-ce ?

–       Je sais pas mon pote, la Veuve est morte avant d’avoir pu parler, désolé.

Il fallait que je sache, il fallait que je replonge, mâchoire cassée ou pas.

–       Désolé mec, ça va pas être possible, tout le monde te recherche, là-bas comme ici.

« Non, non, mescaline ! » j’écrivais. Il m’en fallait pour explorer mon esprit, retrouver le fil et remonter comme un saumon à travers la douleur et l’horreur que m’avaient injecté les vampires. Je savais que la réponse était coincée dans les replis de mon inconscient, j’espérais qu’en leurrant mon cerveau avec de la vraie mescaline je gratterais le brouillard des illusions.

–       T’es dingue, ricana Démon.

Peut-être bien mais je ne pouvais pas garder ce mystère en moi coincé comme un bout de viande entre les crocs. Il me promit qu’il ferait ce qu’il y avait à faire puis alluma son vieil écran branché sur l’actualité de la toile et me laissa. J’apprenais qu’une guerre des gangs avait finalement éclaté sur plusieurs plateforme dont Shoguna One. Ca m’évoquait vaguement quelque chose mais je n’aurais su dire quoi tellement mon esprit était embrouillé d’image et de sons, de blancs aussi, de pans entier de blanc où je distinguais parfois le reflet aquarelle d’une image de mon passé réel. Mais qu’est-ce qui était réel finalement ? Je venais de passer trop de temps dans la machine pour ne pas me poser la question. Avais-je été marié un jour ? Et à qui ? Avais-je combattu et pour quoi ? Pour qui, où ça ? N’étais-je pas plus simplement un réfugié de guerre de je ne sais quel pays exotique ? Et en regardant les images de combat sur les écrans je me demandais : n’était-ce pas sur une plateforme ? J’étais en train de perdre pied vissé sur ce lit et je m’en rendais de moins en moins compte. Un gouffre. Je me noyais peu à peu dedans sans délice. C’était comme d’être lentement aspiré par l’angoisse de ne plus jamais savoir qui j’étais réellement. Une angoisse qui sur ses pas faisait éclore des bouffées de délire, mélange de ce que j’avais vécu et de ce que je croyais vivre sur ce lit. Je voyais des couleurs qui n’existaient pas, sentait des parfums imaginaires et parfois surgissaient des murs des fantômes. Gus, Bokken, mon ex, avec qui j’avais des discussions parfois euphoriques parfois sombres. Je m’entendais même parlé alors que la douleur ne me quittait pas. Et heureusement finalement c’est ce qui me sauva de sombrer complètement, me rappelant au réel avec son aiguille féroce dans mon crâne. Ca et la mescaline. Ne me demandez pas comment mais il en avait trouvé de la fraiche, pas de ces merdes de synthèse qu’on trouve de nos jours. Il la prépara et me la donna en béqué, je partais pour un grand voyage de six heures.

Difficile de décrire ce que je vis et ressentit pendant ces six heures, j’avais d’abord l’impression que mon esprit fondait ou s’effondrait sur lui-même pour rejaillir en vrac de forme et de couleur. Un monde silencieux ou presque avec des hallucinations olfactives et des formes géométriques barrées qui se défoulaient devant moi comme si j’avais plongé ma tête dans un quartz halluciné. Mais au terme de ces six heures je savais qui était la mystérieuse blonde, j’en avais l’intime certitude disons et ça ne menait nulle part sinon que je n’avais aucune preuve de ce que je savais intimement. A savoir que c’était la fille de la Veuve, la fille de Linda Johnson et qu’en conséquence elle n’avait aucun intérêt que je lui mette la main dessus. D’ailleurs j’avais d’autre problème.

–       Plus de vingt heures ? Mais c’est quoi ces conneries ?

–       Article AC148 je suis désolé, c’est les nouvelles réglementations sur la santé.

–       Ca veut dire que je n’ai plus de licence, vous vous rendez compte de ce que ça signifie pour moi ?

–       Je suis désolé, répéta la voix automatique de l’IA à l’autre bout de la ligne de mon communicateur interne. C’est la loi.

–       Putain de merde mais je vais faire quoi moi !?

–       Vous pouvez toujours déposer un recours au tribunal administratif, expliquez que vous pourchassiez une clandestine, la loi est rétroactive, les malades psychiatriques sont désormais interdit sur le réseau.

Je connaissais trop bien ce genre de tribunaux pour savoir que sans une batterie d’avocats surpayés je n’avais aucune chance de récupérer ma licence. Je me déconnectais, j’étais grillé. Terminé la chasse aux dingues, aujourd’hui c’était moi le dingue. Ils avaient fait ça pendant ma convalescence, soit disant à cause de la recrudescence de violence sur les plateformes. Mais tout le monde savait ce qu’il en était en réalité. MB Chemical avait lancé son OPA hostile sur Shoguna One pendant que d’autres compagnies lançaient le leur. Trop de liberté sur le réseau, trop d’add-on et d’open source, trop de software et d’application donnant des pouvoirs à la plèbe qu’elle ne devait plus avoir. Désormais le réseau allait être à leur botte, les marques ne se faisaient plus la guerre, elles nous la faisaient. Et j’étais un des perdants. Article AC148 : En accord avec les services du ministère de la santé, et au vu des récentes statistiques, il est établi qu’une exposition de plus de 20h sur le réseau provoque des dégâts irréversibles sur le cerveau humain. En conséquence de quoi les identifiants enregistrés devront se faire contrôler par des médecins agrées, et dans l’attente cessé toute activité légale ou para légale. Avec ce que j’avais vu et vécu sur le réseau, après mon voyage en mescaline, je savais que je n’avais aucune chance de passer leurs foutus examen. Ce n’était plus la peine de rester, j’étais devenu la cible des autres tueurs de dingue. Je faisais mon paquetage et sortait de mon appartement, Démon m’avait trouvé une combine au Mexique, un boulot contre une nouvelle identité… une nouvelle identité… putain je ne savais même plus qui j’étais moi-même, alors, au point où j’en étais…

Tueur de dingue-part 1.

Rétine intelligente reliée au réseau, service des recherches, ministère de la santé, dossier A105X22, un battement de l’œil, sélection, ouverture, je voyais double. Dans mon champ visuel une rue commerçante de Newark remplit de la foule du samedi, et un lecteur à reconnaissance faciale qui cherchait mon client comme un viseur de flingueur longue distance. C’était fidèle, ça ratait rien sur un rayon de cent mètres, le bonheur du chasseur.  Mon client s’appelait Joe Boney, schizophrénie avancée, polytoxicomane, refusait tout traitement, son compte était bon. La technologie c’est bien, mais le mieux encore c’est le renseignement humain. C’était un dealer que je rencardais de temps à autre qui m’avait branché sur cette adresse, il parait qu’il vivait dans le coin. C’était le genre avec la bougeotte, autant en profiter même s’il n’était pas ma priorité du moment. Mes lentilles n’émettaient aucun effet luminescent, un modèle spéciale police mais c’était pas le cas des passants qui m’entouraient et qui pour une bonne moitié avaient le regard comme vitreux, bleuté électrique, signe qu’ils étaient branchés sur la toile et plus tout à fait là. Quel monde de merde, je vivais au milieu des zombies et je courais après des cinglés. Au-delà de la rue c’était un peu le ravage. Des maisons retournées comme un gant, éparpillées sur l’hectare, la côte est avait morflée avec Roberto, le dernier méga ouragan qui nous était tombé dessus il y a six mois. Ils avaient même dû arrêter d’urgence deux centrales avant que ça vire. Merde c’est moi ou tout se barre en couille ? Il y a vingt-cinq ans déjà on nous répétait que le désastre approchait, le début de la fin. Mais qu’est-ce que vous voulez, les gens avaient déjà du mal à rester attentif plus de dix minutes, alors réagir dans les temps… Soudain, bim, le voyant s’alluma en vert, à quatre-vingt mètres dans la rue à droite. Je bifurquais, j’étais prêt. Je le voyais planté devant une vitrine d’informatique, fagoté n’importe comment, crado, le cheveu gras. Y parait que ça faisait ça la folie. On se négligeait, on s’effaçait devant la maladie ou c’est elle qui vous rongeait le crâne, je sais pas mais c’était caractéristique de mes clients. Mal fringués, l’air pas complètement là, et si tu leur parlais rapide t’allais dans le toboggan à délire. Mais moi j’aimais pas les fréquenter, les apprendre, même pas leur dire un mot, ils me foutaient le bourdon. Je m’approchais quand une blonde sorti et lui parla. Elle était mignonne, l’air gentille mais aussi paumée que lui sans doute, ils se prirent par la main et me tournèrent le dos. Pas prévu au programme ça, tant pis, j’avais pas le temps de changer mes plans et plus important sur le feu. Je les rattrapais en rallongeant le pas et sortais mon arme. J’avais enfilé un silencieux, pour pas affoler tout le monde, un modèle récent, vraiment à peine plus de barouf qu’un pistolet à bouchon. Deux balles dans le crâne, projectile à dispersion pour pas toucher un innocent. Le sang gicla sur le visage de la fille qui hurla, désolée ma biche fallait mieux choisir ton bonhomme. J’ai rangé mon flingue et j’ai fait demi-tour pendant que les quelques passants qu’étaient pas branchés sur le réseau accourraient voir ce qui se passait. Marrant quand même, de nos jours les trois quart des gens passaient leur vie dans des mondes virtuels plus incroyables les uns que les autres, et une bonne vieille exécution en pleine rue arrivait encore à les intéresser. Je m’enfilais rapidos dans le métro avant qu’un gars me capte, les gens aimaient pas mon genre de police mais qu’est-ce que j’y pouvais si il y avait autant de dingos de nos jours ?

Ils avaient commencé à remarquer ça au début des années 2000, développement des cas d’autisme et de retard mentaux. Peu à peu non seulement les gens devenaient de plus en plus cons mais ça virait épidémie. Au début on avait accusé le système anti incendie qu’on avait installé dans tous les foyers du pays, obligatoire qu’ils avaient dit avec un produit soit disant censé éteindre un feu par arrosage. Le problème c’est que si ça rongeait bien les neurones des pas encore nés, ça arrêtait même pas les flammes. Et puis ils avaient trouvé une autre cause, et encore une autre. La pollution de l’air, certain métaux lourd dans les médicaments, des colorants artificiels, etc…  Et vous savez comment ça se passe avec les compagnies quand les scandales sanitaires s’enchaînent. Grand raout dans les médias, l’état doit intervenir, il faut des lois, de nouvelles, et en attendant ils avaient continué comme avant jusqu’à ce que ça soit les assureurs qui y aillent de leur influence. Ca avait commencé par le refus d’assurer les malades mentaux s’ils ne se soignaient pas. Et puis vu que le problème se développait, ils réclamèrent qu’on construise plus d’hôpitaux, avec l’aide de leur filiale dans le bâtiment évidemment. Et des lois, plein de lois restrictives les concernant. Oh bien entendu ça avait gueulé mais ça vaut quoi la parole des gens face à des compagnies qui possédaient la moitié du monde en propre ? Rien que New York 30% de la ville avait été littéralement racheté par HCA Consorsium depuis les inondations massives d’il y a dix ans. Et c’était peut-être pas plus mal puisque c’était les seuls pourcentages de la ville à avoir été complètement sauvé des eaux.  Officiellement je n’existais pas. Personne, même aujourd’hui, n’aurait jamais osé officialiser mon genre de boulot. Moins une question d’éthique que d’affaire de réputation. Après tout les assureurs étaient censés vous couvrir pas vous assassiner. D’ailleurs c’était du vocabulaire verboten au sein des compagnies. Jamais on vous disait, va buter machin il déraille trop. Ca aurait été de l’eugénisme en somme et il y a des mots qui fâchent plus que d’autres.  Non, du coup, j’étais tout à fait officiellement chasseur de prime assermenté, loi de 1871, cours suprêmes des Etats-Unis Taylor contre Taintor, sauf que personne ne me payait pour que je ramène des criminels en cavale et qu’en cas d’embrouille avec les flics, mon identifiant indiquait que j’avais reçu officiellement une autorisation de catégorie quatre, en gros un genre de permis de chasse sans obligation de ramener le fugitif vivant. Le vieux principe du « Dead or Alive » de l’ouest sauvage. D’ailleurs je ne tuais personne, la loi de 2025 stipulait seulement que la compagnie se donnait le droit de « neutraliser une souscription problématique » par quelque moyen qu’elle estimerait nécessaire.  C’était assez vague pour permettre mon genre de boulot. Bref je neutralisais des contrats d’assurance et je ne tuais jamais personne. Sauf que tout le monde nous appelait les « tueurs de fou » et que légale ou pas certain d’entre nous se retrouvait au trou à cause d’un flic zéleur, quand c’était pas pire. C’est comme ça qu’on les appelait, des zéleurs, des légalistes qui rejetaient toutes les nouvelles lois de la Fédération sous prétexte que le gouvernement fédérale actuel était un gouvernement d’exception. Il me faisait marrer moi ces mecs, accrochés à une constitution qu’avait été tellement piétinée de fois qu’on aurait pu en faire un tapis de sol. En attendant tout le monde était contant qu’il puisse envoyer l’armée quand il y avait des émeutes de la faim ou un ouragan de type Roberto. Les gens étaient tous pareils, voulaient le beurre et l’argent du beurre.

–       Identifiant ?

–       88.10.24 Ramon Walker secteur A185.

–       Vous êtes loin de chez vous Ramon Walker, me fit remarquer la voix synthétique dans mon appareil auditif intégré.

–       J’ai une autorisation de type 3.

–       Je vérifie.

Une fraction de seconde et le lecteur optique visitait ma rétine, sortait et analysait le fichier puis la voix dit.

–       Autorisation accordée, veillez à la faire renouveler, elle expire dans un mois.

–       Ouais, ouais, je sais, bon tu me l’ouvres cette porte, je suis naze.

–       Je dis ça pour vous vous savez, me fit l’IA sur le ton de la poule vexée avant de libérer la porte du sas.

Bon Dieu depuis que les IA avaient des programmes empathiques censés imiter le comportement humain on causait avec des portes mal embouchée et des robots caractériels. Drôle de monde quand même.

–       Bonjour, je suis votre lit-couchette, me susurra une autre voix alors que je m’enfonçais dans le tube, désirez-vous dormir immédiatement ou préférez-vous une collation-spectacle  avant ?

–       Dormir.

–       Quel genre de rêve désirez-vous ? Nous avons une large gamme de…

–       Pas de rêve.

Ca lui coupa net la chique et c’est ce que je voulais. Un hôtel-tube à deux pas de l’aéroport Reagan. Vu de l’extérieur, tous ces sarcophages empilés ça ressemblait à une ruche taillée dans des cercueils high tech. Exposé aux quatre vents pollués, avec cette IA à la con et ses couchettes en mousse thermo régulée à mémoire de forme. Mais c’était pas cher, moins qu’une véritable chambre d’hôtel en tout cas avec de la vraie nourriture dans une vraie assiette et un vrai lit. Au lieu de ça je commandais un wagon de mignonette de whisky chinois et du bœuf en tube pur Tex-Mex et me dégustait le tout en lisant le livre que j’avais dans la poche. J’aimais bien lire, je veux dire lire un vrai livre en papier recyclé comme on faisait avant. Lire n’importe quoi d’ailleurs, roman, truc d’histoire, bio, c’était ma façon à moi de pas rentrer dans tous leurs délires virtuels. Sortir le crâne du réseau qui nous bouffait tous un peu plus le crâne tous les jours. C’est vrai quoi, depuis qu’on était tous ou presque pucés, on passait plus de temps branché sur un monde qu’existait même pas que dans le dur, le vrai, chez nous, notre planète. Au moins les livres ça me gardait les pieds accrochés à quelque chose. A une époque, quand j’étais gosse, c’était mal vu de se balader avec un bouquin, les gens disaient qu’on aidait à la déforestation tout ça, mais depuis que MB Chemical avait lancé ses campagnes de reforestation transgénique, personne la ramenait trop. Où c’était passé de mode, je savais pas. Là je lisais un truc d’il y a trois siècles au moins. Ca parlait de bataille à cheval, de pays qu’existait plus, de rebelles au tsar, un genre de roi qu’ils avaient dans le temps dans les républiques russes quand c’était encore qu’un seul pays. Ecrit par un certain Léon Tolstoï. J’aimais bien, c’était pas mal, coloré et plein d’aventures que j’aurais rêvé de vivre quand j’étais gosse. Mais il avait fallu quand même que je m’aide du réseau pour comprendre certain truc. C’est comme ça que j’ai appris que l’auteur avait été vachement célèbre à une époque. Des fois je me dis qu’on est en train de tout perdre à force d’être pluggé H24.

–       Monsieur Walker ? Me fit une voix dans ma tête.

C’était Louise, mon assistante. Une vraie hein, pas une IA, moi les trucs avec des neurones synthétiques j’ai moyen confiance.

–       Oui Louise, je rentre demain, pas de vol cette nuit qu’ils ont dit.

–       Oui je suis au courant, une tempête noire, ils l’ont annoncé sur le réseau. Bokken a envoyé un de ses boys scouts, il veut vous parler.

–       Il a des infos sur Gus ?

–       Il n’a rien dit, juste qu’il voulait vous parler.

–       Okay, à demain en ce cas.

Gus c’était mon affaire, celle que je voulais pas foirer. Le truc qui me courait sur le râble depuis des mois, l’introuvable. Gus Van Dyke dit Hollywood parce qu’il était né sur Sunset, un ancien de l’airborn comme moi, on s’était connu à Shanghai pendant la guerre. Sauf que lui il ne s’en était pas sorti aussi bien. PTSD comme disait l’armée, Post Traumatic Stress Disorder. Je savais pas exactement les détails sauf qu’un jour j’étais tombé sur lui dans une liste de recherchés mort ou vif. Putain ce gars avait donné sa santé et risqué sa vie pour la Fédération et c’est comme ça que les compagnies le remerciaient. Pourtant la Guerre des Marques comme on l’appelait c’était bien nous qui l’avions gagné bordel ! Qu’est-ce qu’ils seraient maintenant tous ces consortiums si on les avait pas niqué les niakes ? Et puis elle leur a bien servit la guerre en dehors de ça, l’armement, le génie civile, la sécurité, la surveillance, les nouvelles sources d’énergie, toute ces technologies qu’ils avaient mis au point pour qu’on les écrase net. Rien que le conglomérat Sony-Daewoo ils s’étaient fait plus de vingt milliards avec leurs nano drones de combat. Du coup maintenant quand on apercevait une mouche on savait pas trop si s’en était vraiment une ou une caméra de surveillance. Sauf à se rajouter des implants de réception mais moi c’est bon je trouve que mon identifiant c’est déjà trop.

Les nouveaux avions fonctionnaient avec des moteur alternés hydrogène et solaire. Plus rapides et plus autonomes, du coup les compagnies aériennes avaient réduit leur parc et totalement abandonné le kérosène. Dans la foulée s’était développée toute une gamme d’appareils individuels automatisés. Un genre de dérivé des drones à usage civile mais qui coutait assez d’unités pour pas que je puisse m’en payer un. Je voyageais avec le monde entier en somme, surtout des mecs du sud, mexicains, brésiliens, vu qu’après New L.A l’avion assurait la ligne jusqu’à Sao Paulo. La plus part et des travailleurs itinérants, International Worker, I.W spécialisé que le ministère de l’emploi et de l’initiative envoyait un peu partout dans le monde faire le boulot que les robots faisaient pas ou plus. Ils étaient payés en fonction des distances parcourus et selon les barèmes salariaux locaux. Si le salaire était trop bas ils pouvaient rééquilibrer avec leurs points miles. Souvent des pères de famille, ou des jeunes qui n’avaient pas accès au revenu universel, vu que fallait avoir dix-huit ans et un casier vierge pour le toucher. Et un casier vierge de nos jours avec toute la surveillance et les jugements automatisés, ça courait de moins en moins les rues. A côté de moi se tenait un jeune mec, un latino en tricot de peau et tatouages qui décortiquait une orange les yeux électriques et vides, il était quelque part sur une plateforme virtuelle. Depuis la guerre, avec toutes les saloperies qu’ils avaient balancées, j’avais une déformation olfactive, un pif de truffier. J’avais beau fumer autant que je pouvais pour m’épargner les odeurs, je sentais encore trop bien. Lui il puait un mélange d’agrume, de mauvaise sueur et de relent de poubelle. Encore un des problèmes de notre époque, à force de rester à planer dans le virtuel les gens faisaient plus gaffe à eux et à leur corps. Enfin c’était ma théorie et sûrement que les pénuries d’eau devait y être aussi pour quelque chose mais une chose était sûr, l’humanité puait nettement plus que dans ma jeunesse. Heureusement que le voyage durait qu’une demie heure.

New L.A apparu dans le hublot alors que je terminais mon roman. La ville était née sur les restes de l’ancienne après le méga tsunami de 2023 qui avait eu raison de la faille de San Andréa et par la même occasion d’une partie de l’Indonésie et du Japon. La plus grande catastrophe naturelle de toute l’histoire de l’humanité avaient dit les médias. Mais bon ils avaient répété la même chose après Roberto et le naufrage de New York. Si on les écoutait c’était la fin du monde tous les jours, et ça faisait quarante-deux ans que ça durait. Je le sais quand j’étais môme la grosse affaire c’était déjà le réchauffement. Okay, on sera à cinq degrés d’ici dix ans si on fait rien et ça veut dire une nouvelle ère glaciaire, mais ça va, on vit pas trop mal dans ce bordel. L’humanité s’accroche, on va pas la déloger comme ça. Je vivais sur les hauteurs d’Hollywood, dans un des lotissements qu’ils avaient construit sur Beverley Hills quand les prix de l’immobilier s’étaient effondrés après la catastrophe. « Venez vivre où ont vécu Brad Pitt et John Wayne » disait la publicité, je ne savais pas qui était l’un ou l’autre mais les loyers étaient abordables et la vue imprenable. La résidence avait été construite, parait-il, sur les ruines de l’ancienne demeure d’Elisabeth Taylor, ce qui expliquait pourquoi on l’avait appelé Purple Eyes. Comme je ne savais pas non plus qui c’était ça me faisait une belle jambe, mais ça faisait sympa sur une adresse,  Purple Eyes, 1785 Beverly Hill Road. Toujours mieux que de vivre dans le bloc Oméga 1 de la zone 17 comme on trouvait en bas en ville. C’est que New L.A ça ne ressemblait plus trop à ce que j’avais vu sur les vieilles photos. Déjà la ville était divisée par trois bras de mer, une ile et deux presqu’iles reliées par des ponts, ensuite au nombre de réfugiés et de survivants qui s’étaient entassés dessus quand la Californie avait partiellement fondu dans le pacifique, on avait commencé par construire des camps, qui s’étaient transformé en méga tour, des blocs, quand la fédération avait repris la main. Ca faisait une centaine d’étage, ça logeait entre quarante et cinquante mille personnes, et il y avait tout dedans, des mini villes dans la ville. A condition qu’on aime vivre sous la loi d’un gang ou d’un autre, qu’on supporte la promiscuité, et qu’on n’ait pas peur que pour une raison ou une autre tout tombe en panne, vu que tout y était automatisé. Tu m’étonnes que la plus part de mes clients vivaient ou avaient vécu dans ce genre d’endroit. Ca pouvait rendre n’importe qui fou de vivre là-dedans. Bokken y vivait justement, au dernier étage du bloc Oméga 6 où lui et les siens faisaient régner l’ordre si tant est que d’avoir une horde de voyous dans son bloc pouvait être appelé de l’ordre. Je détestais me rendre là-bas, la circulation était infernale en bas et l’accès au bloc gardé par des crackers assez cons pour dézinguer une vieille si sa gueule leur revenait pas. Des futurs clients s’ils avaient eu la mauvaise idée de s’assurer. Certes c’était devenu obligatoire depuis que les avocats avaient pris le pouvoir sur tous les rouages de la société mais obligatoire ne fait pas parti du registre de vocabulaire d’un gang. Los Lobos faisaient ce qu’ils voulaient à Oméga 6 et c’était pareil ailleurs. D’ailleurs les flics ne se déplaçaient même plus quand il y avait un meurtre, c’est dire, et d’un certain côté c’était pas plus mal si vous voulez mon avis. Eux aussi avaient changé avec le temps, ils s’étaient adaptés comme le reste de la société. J’avais vu le truc venir dans ma jeunesse, la militarisation des poulets. A force de flicage globale, de racheter tout ce que l’armée déclassait pour le civile c’était devenu de véritable androïde de guerre, mi-homme mi-prothèse, armés jusqu’aux dents et carapaçonnés comme une auto blindée, plus prompt à la gâchette et au matraquage qu’à la résolution des crimes et délits. Mais qu’est-ce que vous voulez, à part quelques cinglés plus personne protestait à ce sujet. Trop d’attentats, de guerres, de bouleversements climatiques et sociaux. Les gens étaient plus occupés à survivre qu’autre chose. Les crackers me connaissaient et à cette heure ils n’étaient pas encore trop défoncés. Ils me laissèrent entrer non sans me passer au détecteur et en désactivant mon relais satellite à coup de speed hack, un logiciel spécial, ce qui était bien normal vu la parano généralisée qu’entretenait la fédération chez les nouveaux américains comme nous appelaient les médias. Un drone était si vite arrivé de nos jours, et croyez pas que ça les gênait de dégommer dans la foulée cinquante mille de ces nouveaux américains comme c’était arrivé encore le mois dernier à Washington. Un bloc du même genre que celui-ci, trente mille macchabés dût à une erreur de tir ils avaient dit les poulets. Mais tout le monde savait bien que la cible c’était le Cartel del Norte. A manière de diplomatie pour rappeler aux mexicains qui était les maitres ici. Bokken était un géant filiforme et peroxydé avec assez de piercing et de tatouage pour servir de modèle à une revue spécialisée. Il fumait de la slow à longueur de journée, une herbe transgénique qui vous donnait l’impression de tout voir en slow motion, d’où le nom. Mais quand fallait calculer ses bénéfices ou refaire la tronche à un emmerdeur il était plutôt du genre vif comme l’éclair avec une spécialité dans le rasoir à main. Et fallait surtout pas se fier à ses manière affable, plus il vous la jouait copain plus vous aviez des chances de finir avec la gorge tranchée. Peut-être pour ça que j’appréciais moyen son sourire quand j’entrais enfin dans son bureau après avoir été accompagné tout du long jusqu’au 101ème étage par mes crackers et leur puanteur de craddos de la came. Ca sent le pneu brûlé un cracker si vous voulez savoir, et il y a mieux dans un monte-charge que de se retrouver entre quatre cinglés armés jusqu’aux oreilles puant le caoutchouc brûlé et la crasse.

–       Ramon, mon pote ! Te voilà enfin !

–       J’étais sur la côte est, comment va Bokken ?

–       Contant de voir que les dingues ont pas encore eu ta peau.

–       Contant de voir que les affaires marchent toujours aussi bien, tu voulais me voir ?

–       J’ai un travail pour toi.

–       Je ne travaille pas pour les particuliers, tu le sais bien.

–       Oh mais je sais et c’est pour ça que tu vas le faire quand même, tu sais pourquoi ?

Non décidément je n’aimais pas son sourire à la con, surtout avec ce regard-là.

–       Vas-y explique, dis-je en cherchant déjà lequel des gus autour de moi allait se jeter sur moi en premier.

–       Parce que je sais où est ton pote…

Enfoiré, pensais-je.

–       Qui te dis que je ne peux pas le retrouver moi-même.

Bokken sourit de plus belle et fit signe à un de ces gars qui sorti de la pièce pour réapparaitre cinq minutes plus tard avec Gus. Il avait pris cher, la gueule démontée, une oreille déchirée et recousue à la hâte avec une agrafeuse.

–       Désolé mais il s’est pas montré très coopératif.

J’en n’avais rien à branler de ses excuses, je me penchais sur Gus et je lui demandais si ça allait. Il ne me répondit pas, le regard perdu, comme terrorisé, je me disais qu’il devait être en pleine crise et que personne ne lui avait filé ses médocs.

–       Fils de pute il a besoin de soin !

–       Oh je sais et c’est justement pourquoi tu vas te dépêcher de faire ce que je te demande.

Je regardais Gus, le pauvre vieux il était en train de vriller pour de bon et j’étais impuissant.

–       Vas-y accouche, qu’est-ce que tu veux ?

L’image d’une jeune femme se forma sur ma rétine artificielle, blonde, l’air intelligente, pas plus de vingt ans.

–       Qui est-ce ? Demandais-je à un Bokken qui soudain avait perdu le sourire.

–       Ma sœur, répondit-il sèchement avant de préciser, elle est bipolaire de type un.

–       Elle se soigne ?

–       J’en sais rien mais je pense pas.

L’image se fondit en une autre, une annonce comme j’en recevais de temps à autre, expédiée par le ministère de la santé, elle datait de quelques jours et proposait une prime de dix milles dollars mort ou vif. C’était beaucoup, même pour une bipolaire qui ne se soignait pas.

–       Qu’est-ce qu’elle a fait ?

–       J’en sais rien, trouve là c’est tout.

–       Je veux bien t’aider mais va me falloir un minimum de renseignement, et des garanties.

–       J’ai aucun renseignement sinon je ne ferais pas appel à toi, répliqua-t-il sèchement.

–       Je veux que tu soignes Gus en attendant que je la retrouve.

–       Va te faire foutre Walker, la seule garantie que t’auras de ma part c’est que mes gars lui fileront pas de la dope avant quarante-huit heures, après ils feront ce qu’ils veulent de lui, et on a plein de nouvelle dope à faire tester tu vois ? Ajouta-t-il toujours sans sourire.

Je voyais bien oui et je n’avais aucune envie qu’ils se servent de sa cervelle comme laboratoire.

–       Accorde-moi plus de temps, soixante-douze heures au moins.

–       Deux jours, pas une minute de plus.

Qui aurait cru que Bokken était famille-famille comme ça… mais deux jours c’était peu, surtout si d’autres gars l’avaient dans leur liste de course. Je jetais un dernier coup d’œil à Gus et je le revoyais du temps de sa splendeur quand lui et moi on faisait la loi à Shanghai. Je vais te sortir de là mon pote, me promettais-je en prenant congé de la bande.

Aujourd’hui le réseau fait tout. La montée des eaux n’y a rien changé, l’économie monde y tient. Et le réseau est comme un grand rêve où tout est désormais possible ou à peu près, personne n’y chie, pisse ou bouffe autrement que virtuellement. Terminé l’époque des écrans et des claviers, on y plongeait par l’intermédiaire de notre identifiant. Pour les jeux, et il y en avait des palanqués d’univers de jeu, fallait enfiler des gants et une combinaison pour les sensations, pour le reste, ouvrir son compte ou acheter en ligne suffisait de faire les gestes pour que le reste suive. Ce qui donnait un drôle de spectacle dans la rue. Imaginez des zombies aux yeux électriques faisant des gestes hiératiques des mains ou des pieds, parfois les deux en même temps et ça vous donnera l’idée d’à quoi ressemblait n’importe quel boulevard de New L.A. Mais faut pas croire, c’est pas partout dans le monde comme ça. Pas de réseaux au Moyen-Orient ou dans le sud de l’Europe. Et en Afrique ils commençaient tout juste à toucher des vieux Mac d’avant la Guerre des Marques. Les inégalités comme ils disaient n’avaient pas changé d’un bout à l’autre du globe même si plus personne ne dirigeait vraiment le monde à l’exception des compagnies et des cent familles. Cent familles qui en trois siècles avaient pris possession du marché globale, tissant des liens indéfectibles avec les mafias du monde entier de sorte que les flots d’argent des secondes alimentaient en cash les banques des premières dans un circuit continu de complicités, corruptions et compromissions avec ce qui restait des états. Si la gamine était bipolaire de type un avec une prime de dix milles sur la tête ce n’était certainement pas au ministère qu’il allait falloir m’adresser pour la retrouver en deux jours. Mais à des professionnels du réseau, des gens aussi importants que dangereux, les hackers de la Yamagushi Gumi, les tatoués de feu le Japon. Ces mecs là vivaient quelque part en Asie de nos jours, impossible à trouver physiquement mais pas sur le réseau où ils avaient leur QG sur la plateforme Shoguna One. Une espèce de Japon idéalisé si le Japon avait survécu, entre le manga ka et les films de samouraï moderne, mi techno mi tradi. J’avais choisi un avatar de gaijin, nom d’utilisateur Johnny Wishita parce que je trouvais ça cool et que c’était important d’être cool dans le virtuel. Mais avant je m’installais chez moi, enfilais ma vieille combinaison et mes gants Sensor Plus, pas question de faire le zazou dans la rue comme tous ces cintrés, et avec un bon joint de fine ça le faisait encore plus. Cool je vous ai dit, super cool. Le gaijin dans son costard lamé qui déambule dans les rues enneigés de Néo Tokyo, quartier Shibushi, dit aussi quartier flottant bien qu’il n’avait de flottant que l’application de la loi et l’ordre. A vrai dire ici c’était la Yamagushi qui assurait la loi et l’ordre et si tu t’avisais de déconner avec ça t’étais mort. Pas d’excuse inutile à Shibushi, même le truc du petit doigt c’était passé de mode.

Sur le réseau, Johnny Wishita n’est pas chasseur de prime mais trafiquant de donnée. Des millions de tera octet compilés dans le crâne qui s’autodétruirait immanquablement si quelqu’un s’avisait de buter mon personnage. Et comme c’était un trafic hautement illégal sur la toile, plus officiellement j’étais agent d’artiste pour chanteuse de karaoké. Le genre cool donc, avec son garde du corps cool et ses filles cools façon tokyoïtes lolly pop acidulée. Le ou plutôt la garde du corps était une ninja assermentée Iga du nom d’Izumi, alias Louise dans le monde réel. Toute en cuir bleu avec les cheveux violets et ses deux katanas croisés dans le dos, ses cuissardes, elle en jetait sévère. Dans la vie Louise accusait une bonne vingtaine de kilos en trop mais sur la plateforme c’était une gazelle d’ivoire rapide comme l’éclair. Les gars que je cherchais se faisaient appeler les 47 Ronins et ils avaient leur QG au premier étage d’une salle de pachenko, dans un local comme une grotte technoïde plein de nerds occupés à court-circuiter la toile, fabriquer des virus, des sorts et des bonus, armes spéciales pour les avatars tout ça parfaitement illégalement bien entendu, mais si on y mettait le prix… Personne ne montait à l’étage sans l’autorisation des gros, des patrons, à moins de tenir dans sa main un paquet de 108 Dragons, des cigarettes à inducteur télépathique, fabriquées mains depuis 1938, rachetées par les yakuzas dans les années soixante-dix, ressuscitées sur le réseau pimenté de biochimie virtuelle, un bonus de plus on va dire qui permettait de communiquer directement avec les gars là-haut sans passer par les gorilles en bas. Un mythe courait sur cette marque, qu’elle avait été originellement destinée au marché chinois dans l’espoir de les rendre impuissant. Puis on s’était aperçu que les produits chimiques avaient des effets inattendus et dangereux, la télépathie donc, un secret militaire bien gardé, jusqu’après la guerre. Jusqu’à un oyabun bien renseigné décide de racheter la société. Chaque paquet était numéroté, les numéros 8 ou 18 étaient généralement réservés aux chefs mais c’était peut-être aussi un mythe. Allez savoir ce qui était vrai sur le réseau et ce qui n’était qu’un strory telling raconté par un scénariste dingue au fond de sa cave. Encore un truc qu’on perdait avec le temps, à force de vivre dans des mondes imbriqués où tout semblait possible, on perdait notre histoire, notre passé. La mémoire, notre véritable mémoire. Pourquoi vous croyez que je ne supporte pas de rester trop longtemps dessus ? Je suis un homme de racine moi, j’ai besoin de la réalité, de présent, et il n’y a pas de présent sans passé.

La télépathie c’est quelque chose, un trip. Comme de se retrouver dans un espace très intime avec quelqu’un et la savoir jusqu’au fond de la moelle épinière sans jamais l’avoir rencontré. Un peu comme l’amour avec des chuchotis dans la tête en plus. Avec Izumi on s’était installé dans un bar lounge sur l’avenue Tokugawa. Une bande de néo hippy buvait du saké fluo au comptoir, une serveuse androïde, carrossée comme un avion de chasse, circulait entre les tables distribuant les alcools sur son plateau de verre. Izu avait choisi un thé soushong qu’elle avait discrètement agrémenté d’une pincée musca noir, une métamphétamine qu’on ne trouvait que sur cette plateforme, un truc à vous faire virer berseck en cas d’agression. Il faut dire qu’on avait beau se la jouer méga détendu on n’en menait pas non plus très large. Mon contact là-haut s’appelait One Punch One, Opo pour les intimes et les pirates du réseau. Un petit génie, concepteur d’armes, maître en karaté-manga et que les yakuzas couvaient comme une poule au trésor. Je lui avais sauvé la vie dans le passé, il m’en devait une et beaucoup plus même vu ce que mon personnage trimbalait parfois sur lui comme données sensibles.

–       Je ne peux pas te parler maintenant Johnny, me fit le chuchotis entre mes synapses, je ne peux pas te parler maintenant, répéta-t-il, un écho, j’avais l’habitude.

–       Quand ?

–       Demain, à l’adresse habituelle, à l’adresse…. Demain….

–       Ok.

Je chassais l’image d’Opo d’un revers de la main et remontais à la surface de ma réalité du moment, un faux bar pop dans une fausse ville toc.

–       C’est où l’adresse habituelle ? Questionna Izu en recrachant une bouffée de sa 108.

–       Sur les quais, répondais je maussade.

–       Qu’est-ce qu’il y a ?

–       J’aime pas ça, il n’a pas fait notre code.

–       Quel code ?

–       Normalement il doit terminer par une question, quelque chose ne va pas.

–       Peut-être qu’il a oublié.

–       Il est Asperger, c’est pas le genre à se laisser distraire, répliquais-je en terminant ma bière. Allez viens, on va allez voir l’Oracle. En dehors de Shibushi et de quelques autres quartiers réservés, la ville, comme dans la vie réelle, obéissait à la loi des gangs. Vietnamien contre coréen, coréen contre chinois, chinois contre vietnamien, etc… à ce jeu l’Oracle faisait office de juge de paix respecté ce qui en soit n’avait sûrement pas été une mince affaire pour une mulâtre américaine. Elle avait les oreilles collées au bitume, si elle savait quelque chose sur ma gueule, je ne doutais pas qu’elle me le dirait. Elle vivait dans un immeuble moderne sur Kabukl Boulevard, troisième étage avec portier à l’entrée s’il vous plait. Un bel appartement avec vue, elle était en train de faire des cookies quand j’entrais, accueilli par un jeune moine en robe safran. Ne me demandez pas ce qu’il faisait là, il y avait toute sorte de gens qui passait chez l’Oracle.

–       Il parait que MB Chemical a été hacké la semaine dernière, peut-être qu’ils pensent que tu trimballes les données. La Yamagushi a des parts chez MB

–       Je l’ignorais.

–       Fais attention à toi Johnny, les clans sont nerveux en ce moment, une guerre se prépare.

–       Entre qui et qui ?

–       Plusieurs factions, je n’ai pas les détails…

Ca ne ressemblait pas à l’Oracle mais je lui faisais confiance.

–       Même ici dans le réseau la vie est un cycle tu sais…. Sois prudent, les ombres sont de sorti.

Les ombres ?

–       Tu veux un cookie ? Me demanda-t-elle. C’était sa façon à elle de vous signifier votre congé et vous aviez drôlement intérêt à en goûter un. Oui j’allais être prudent et pour commencer passer par le magasin à outil. Il se faisait appeler Philéas Goldstein, un gaijin comme moi qui perchait dans le nord de la ville, tenait un garage et en sous-main fabriquait et vendait des armes pour les jeux de guerre. Mais ce qui valait dans un jeu de guerre valait ici.

–       Il est magnifique ! Dis-je en soulevant un M4 flambant neuf avec ses balles à l’uranium appauvrie pour percer les blindages.

–       N’est-ce pas, répondit Philéas en remontant se petites lunettes turquoise dessus son nez.

–       Qu’est-ce t’en penses ? Demandais-je à Izumi.

–       J’aime pas les armes à feu tu sais bien.

–       Un sabre ira toujours moins vite qu’une balle.

–       Ah oui ? T’es sûr ?

Non, je n’étais pas sûr, pas dans ce monde-là sans apesanteur réelle, sans rien de réel et où tout devenais vrai pour peu qu’on ait les bons plug-ins, le dernier pouvoir caché à la mode, la dernière pétoire à plasma de chez Machin Chose.

–       J’en prends un, me décidais-je, ainsi que ce HK V206 et ces deux grenades étourdissantes

–       On part en guerre ? Fit Izumi.

–       Ca se pourrait bien.