Tueur de dingue-part 1.

Rétine intelligente reliée au réseau, service des recherches, ministère de la santé, dossier A105X22, un battement de l’œil, sélection, ouverture, je voyais double. Dans mon champ visuel une rue commerçante de Newark remplit de la foule du samedi, et un lecteur à reconnaissance faciale qui cherchait mon client comme un viseur de flingueur longue distance. C’était fidèle, ça ratait rien sur un rayon de cent mètres, le bonheur du chasseur.  Mon client s’appelait Joe Boney, schizophrénie avancée, polytoxicomane, refusait tout traitement, son compte était bon. La technologie c’est bien, mais le mieux encore c’est le renseignement humain. C’était un dealer que je rencardais de temps à autre qui m’avait branché sur cette adresse, il parait qu’il vivait dans le coin. C’était le genre avec la bougeotte, autant en profiter même s’il n’était pas ma priorité du moment. Mes lentilles n’émettaient aucun effet luminescent, un modèle spéciale police mais c’était pas le cas des passants qui m’entouraient et qui pour une bonne moitié avaient le regard comme vitreux, bleuté électrique, signe qu’ils étaient branchés sur la toile et plus tout à fait là. Quel monde de merde, je vivais au milieu des zombies et je courais après des cinglés. Au-delà de la rue c’était un peu le ravage. Des maisons retournées comme un gant, éparpillées sur l’hectare, la côte est avait morflée avec Roberto, le dernier méga ouragan qui nous était tombé dessus il y a six mois. Ils avaient même dû arrêter d’urgence deux centrales avant que ça vire. Merde c’est moi ou tout se barre en couille ? Il y a vingt-cinq ans déjà on nous répétait que le désastre approchait, le début de la fin. Mais qu’est-ce que vous voulez, les gens avaient déjà du mal à rester attentif plus de dix minutes, alors réagir dans les temps… Soudain, bim, le voyant s’alluma en vert, à quatre-vingt mètres dans la rue à droite. Je bifurquais, j’étais prêt. Je le voyais planté devant une vitrine d’informatique, fagoté n’importe comment, crado, le cheveu gras. Y parait que ça faisait ça la folie. On se négligeait, on s’effaçait devant la maladie ou c’est elle qui vous rongeait le crâne, je sais pas mais c’était caractéristique de mes clients. Mal fringués, l’air pas complètement là, et si tu leur parlais rapide t’allais dans le toboggan à délire. Mais moi j’aimais pas les fréquenter, les apprendre, même pas leur dire un mot, ils me foutaient le bourdon. Je m’approchais quand une blonde sorti et lui parla. Elle était mignonne, l’air gentille mais aussi paumée que lui sans doute, ils se prirent par la main et me tournèrent le dos. Pas prévu au programme ça, tant pis, j’avais pas le temps de changer mes plans et plus important sur le feu. Je les rattrapais en rallongeant le pas et sortais mon arme. J’avais enfilé un silencieux, pour pas affoler tout le monde, un modèle récent, vraiment à peine plus de barouf qu’un pistolet à bouchon. Deux balles dans le crâne, projectile à dispersion pour pas toucher un innocent. Le sang gicla sur le visage de la fille qui hurla, désolée ma biche fallait mieux choisir ton bonhomme. J’ai rangé mon flingue et j’ai fait demi-tour pendant que les quelques passants qu’étaient pas branchés sur le réseau accourraient voir ce qui se passait. Marrant quand même, de nos jours les trois quart des gens passaient leur vie dans des mondes virtuels plus incroyables les uns que les autres, et une bonne vieille exécution en pleine rue arrivait encore à les intéresser. Je m’enfilais rapidos dans le métro avant qu’un gars me capte, les gens aimaient pas mon genre de police mais qu’est-ce que j’y pouvais si il y avait autant de dingos de nos jours ?

Ils avaient commencé à remarquer ça au début des années 2000, développement des cas d’autisme et de retard mentaux. Peu à peu non seulement les gens devenaient de plus en plus cons mais ça virait épidémie. Au début on avait accusé le système anti incendie qu’on avait installé dans tous les foyers du pays, obligatoire qu’ils avaient dit avec un produit soit disant censé éteindre un feu par arrosage. Le problème c’est que si ça rongeait bien les neurones des pas encore nés, ça arrêtait même pas les flammes. Et puis ils avaient trouvé une autre cause, et encore une autre. La pollution de l’air, certain métaux lourd dans les médicaments, des colorants artificiels, etc…  Et vous savez comment ça se passe avec les compagnies quand les scandales sanitaires s’enchaînent. Grand raout dans les médias, l’état doit intervenir, il faut des lois, de nouvelles, et en attendant ils avaient continué comme avant jusqu’à ce que ça soit les assureurs qui y aillent de leur influence. Ca avait commencé par le refus d’assurer les malades mentaux s’ils ne se soignaient pas. Et puis vu que le problème se développait, ils réclamèrent qu’on construise plus d’hôpitaux, avec l’aide de leur filiale dans le bâtiment évidemment. Et des lois, plein de lois restrictives les concernant. Oh bien entendu ça avait gueulé mais ça vaut quoi la parole des gens face à des compagnies qui possédaient la moitié du monde en propre ? Rien que New York 30% de la ville avait été littéralement racheté par HCA Consorsium depuis les inondations massives d’il y a dix ans. Et c’était peut-être pas plus mal puisque c’était les seuls pourcentages de la ville à avoir été complètement sauvé des eaux.  Officiellement je n’existais pas. Personne, même aujourd’hui, n’aurait jamais osé officialiser mon genre de boulot. Moins une question d’éthique que d’affaire de réputation. Après tout les assureurs étaient censés vous couvrir pas vous assassiner. D’ailleurs c’était du vocabulaire verboten au sein des compagnies. Jamais on vous disait, va buter machin il déraille trop. Ca aurait été de l’eugénisme en somme et il y a des mots qui fâchent plus que d’autres.  Non, du coup, j’étais tout à fait officiellement chasseur de prime assermenté, loi de 1871, cours suprêmes des Etats-Unis Taylor contre Taintor, sauf que personne ne me payait pour que je ramène des criminels en cavale et qu’en cas d’embrouille avec les flics, mon identifiant indiquait que j’avais reçu officiellement une autorisation de catégorie quatre, en gros un genre de permis de chasse sans obligation de ramener le fugitif vivant. Le vieux principe du « Dead or Alive » de l’ouest sauvage. D’ailleurs je ne tuais personne, la loi de 2025 stipulait seulement que la compagnie se donnait le droit de « neutraliser une souscription problématique » par quelque moyen qu’elle estimerait nécessaire.  C’était assez vague pour permettre mon genre de boulot. Bref je neutralisais des contrats d’assurance et je ne tuais jamais personne. Sauf que tout le monde nous appelait les « tueurs de fou » et que légale ou pas certain d’entre nous se retrouvait au trou à cause d’un flic zéleur, quand c’était pas pire. C’est comme ça qu’on les appelait, des zéleurs, des légalistes qui rejetaient toutes les nouvelles lois de la Fédération sous prétexte que le gouvernement fédérale actuel était un gouvernement d’exception. Il me faisait marrer moi ces mecs, accrochés à une constitution qu’avait été tellement piétinée de fois qu’on aurait pu en faire un tapis de sol. En attendant tout le monde était contant qu’il puisse envoyer l’armée quand il y avait des émeutes de la faim ou un ouragan de type Roberto. Les gens étaient tous pareils, voulaient le beurre et l’argent du beurre.

–       Identifiant ?

–       88.10.24 Ramon Walker secteur A185.

–       Vous êtes loin de chez vous Ramon Walker, me fit remarquer la voix synthétique dans mon appareil auditif intégré.

–       J’ai une autorisation de type 3.

–       Je vérifie.

Une fraction de seconde et le lecteur optique visitait ma rétine, sortait et analysait le fichier puis la voix dit.

–       Autorisation accordée, veillez à la faire renouveler, elle expire dans un mois.

–       Ouais, ouais, je sais, bon tu me l’ouvres cette porte, je suis naze.

–       Je dis ça pour vous vous savez, me fit l’IA sur le ton de la poule vexée avant de libérer la porte du sas.

Bon Dieu depuis que les IA avaient des programmes empathiques censés imiter le comportement humain on causait avec des portes mal embouchée et des robots caractériels. Drôle de monde quand même.

–       Bonjour, je suis votre lit-couchette, me susurra une autre voix alors que je m’enfonçais dans le tube, désirez-vous dormir immédiatement ou préférez-vous une collation-spectacle  avant ?

–       Dormir.

–       Quel genre de rêve désirez-vous ? Nous avons une large gamme de…

–       Pas de rêve.

Ca lui coupa net la chique et c’est ce que je voulais. Un hôtel-tube à deux pas de l’aéroport Reagan. Vu de l’extérieur, tous ces sarcophages empilés ça ressemblait à une ruche taillée dans des cercueils high tech. Exposé aux quatre vents pollués, avec cette IA à la con et ses couchettes en mousse thermo régulée à mémoire de forme. Mais c’était pas cher, moins qu’une véritable chambre d’hôtel en tout cas avec de la vraie nourriture dans une vraie assiette et un vrai lit. Au lieu de ça je commandais un wagon de mignonette de whisky chinois et du bœuf en tube pur Tex-Mex et me dégustait le tout en lisant le livre que j’avais dans la poche. J’aimais bien lire, je veux dire lire un vrai livre en papier recyclé comme on faisait avant. Lire n’importe quoi d’ailleurs, roman, truc d’histoire, bio, c’était ma façon à moi de pas rentrer dans tous leurs délires virtuels. Sortir le crâne du réseau qui nous bouffait tous un peu plus le crâne tous les jours. C’est vrai quoi, depuis qu’on était tous ou presque pucés, on passait plus de temps branché sur un monde qu’existait même pas que dans le dur, le vrai, chez nous, notre planète. Au moins les livres ça me gardait les pieds accrochés à quelque chose. A une époque, quand j’étais gosse, c’était mal vu de se balader avec un bouquin, les gens disaient qu’on aidait à la déforestation tout ça, mais depuis que MB Chemical avait lancé ses campagnes de reforestation transgénique, personne la ramenait trop. Où c’était passé de mode, je savais pas. Là je lisais un truc d’il y a trois siècles au moins. Ca parlait de bataille à cheval, de pays qu’existait plus, de rebelles au tsar, un genre de roi qu’ils avaient dans le temps dans les républiques russes quand c’était encore qu’un seul pays. Ecrit par un certain Léon Tolstoï. J’aimais bien, c’était pas mal, coloré et plein d’aventures que j’aurais rêvé de vivre quand j’étais gosse. Mais il avait fallu quand même que je m’aide du réseau pour comprendre certain truc. C’est comme ça que j’ai appris que l’auteur avait été vachement célèbre à une époque. Des fois je me dis qu’on est en train de tout perdre à force d’être pluggé H24.

–       Monsieur Walker ? Me fit une voix dans ma tête.

C’était Louise, mon assistante. Une vraie hein, pas une IA, moi les trucs avec des neurones synthétiques j’ai moyen confiance.

–       Oui Louise, je rentre demain, pas de vol cette nuit qu’ils ont dit.

–       Oui je suis au courant, une tempête noire, ils l’ont annoncé sur le réseau. Bokken a envoyé un de ses boys scouts, il veut vous parler.

–       Il a des infos sur Gus ?

–       Il n’a rien dit, juste qu’il voulait vous parler.

–       Okay, à demain en ce cas.

Gus c’était mon affaire, celle que je voulais pas foirer. Le truc qui me courait sur le râble depuis des mois, l’introuvable. Gus Van Dyke dit Hollywood parce qu’il était né sur Sunset, un ancien de l’airborn comme moi, on s’était connu à Shanghai pendant la guerre. Sauf que lui il ne s’en était pas sorti aussi bien. PTSD comme disait l’armée, Post Traumatic Stress Disorder. Je savais pas exactement les détails sauf qu’un jour j’étais tombé sur lui dans une liste de recherchés mort ou vif. Putain ce gars avait donné sa santé et risqué sa vie pour la Fédération et c’est comme ça que les compagnies le remerciaient. Pourtant la Guerre des Marques comme on l’appelait c’était bien nous qui l’avions gagné bordel ! Qu’est-ce qu’ils seraient maintenant tous ces consortiums si on les avait pas niqué les niakes ? Et puis elle leur a bien servit la guerre en dehors de ça, l’armement, le génie civile, la sécurité, la surveillance, les nouvelles sources d’énergie, toute ces technologies qu’ils avaient mis au point pour qu’on les écrase net. Rien que le conglomérat Sony-Daewoo ils s’étaient fait plus de vingt milliards avec leurs nano drones de combat. Du coup maintenant quand on apercevait une mouche on savait pas trop si s’en était vraiment une ou une caméra de surveillance. Sauf à se rajouter des implants de réception mais moi c’est bon je trouve que mon identifiant c’est déjà trop.

Les nouveaux avions fonctionnaient avec des moteur alternés hydrogène et solaire. Plus rapides et plus autonomes, du coup les compagnies aériennes avaient réduit leur parc et totalement abandonné le kérosène. Dans la foulée s’était développée toute une gamme d’appareils individuels automatisés. Un genre de dérivé des drones à usage civile mais qui coutait assez d’unités pour pas que je puisse m’en payer un. Je voyageais avec le monde entier en somme, surtout des mecs du sud, mexicains, brésiliens, vu qu’après New L.A l’avion assurait la ligne jusqu’à Sao Paulo. La plus part et des travailleurs itinérants, International Worker, I.W spécialisé que le ministère de l’emploi et de l’initiative envoyait un peu partout dans le monde faire le boulot que les robots faisaient pas ou plus. Ils étaient payés en fonction des distances parcourus et selon les barèmes salariaux locaux. Si le salaire était trop bas ils pouvaient rééquilibrer avec leurs points miles. Souvent des pères de famille, ou des jeunes qui n’avaient pas accès au revenu universel, vu que fallait avoir dix-huit ans et un casier vierge pour le toucher. Et un casier vierge de nos jours avec toute la surveillance et les jugements automatisés, ça courait de moins en moins les rues. A côté de moi se tenait un jeune mec, un latino en tricot de peau et tatouages qui décortiquait une orange les yeux électriques et vides, il était quelque part sur une plateforme virtuelle. Depuis la guerre, avec toutes les saloperies qu’ils avaient balancées, j’avais une déformation olfactive, un pif de truffier. J’avais beau fumer autant que je pouvais pour m’épargner les odeurs, je sentais encore trop bien. Lui il puait un mélange d’agrume, de mauvaise sueur et de relent de poubelle. Encore un des problèmes de notre époque, à force de rester à planer dans le virtuel les gens faisaient plus gaffe à eux et à leur corps. Enfin c’était ma théorie et sûrement que les pénuries d’eau devait y être aussi pour quelque chose mais une chose était sûr, l’humanité puait nettement plus que dans ma jeunesse. Heureusement que le voyage durait qu’une demie heure.

New L.A apparu dans le hublot alors que je terminais mon roman. La ville était née sur les restes de l’ancienne après le méga tsunami de 2023 qui avait eu raison de la faille de San Andréa et par la même occasion d’une partie de l’Indonésie et du Japon. La plus grande catastrophe naturelle de toute l’histoire de l’humanité avaient dit les médias. Mais bon ils avaient répété la même chose après Roberto et le naufrage de New York. Si on les écoutait c’était la fin du monde tous les jours, et ça faisait quarante-deux ans que ça durait. Je le sais quand j’étais môme la grosse affaire c’était déjà le réchauffement. Okay, on sera à cinq degrés d’ici dix ans si on fait rien et ça veut dire une nouvelle ère glaciaire, mais ça va, on vit pas trop mal dans ce bordel. L’humanité s’accroche, on va pas la déloger comme ça. Je vivais sur les hauteurs d’Hollywood, dans un des lotissements qu’ils avaient construit sur Beverley Hills quand les prix de l’immobilier s’étaient effondrés après la catastrophe. « Venez vivre où ont vécu Brad Pitt et John Wayne » disait la publicité, je ne savais pas qui était l’un ou l’autre mais les loyers étaient abordables et la vue imprenable. La résidence avait été construite, parait-il, sur les ruines de l’ancienne demeure d’Elisabeth Taylor, ce qui expliquait pourquoi on l’avait appelé Purple Eyes. Comme je ne savais pas non plus qui c’était ça me faisait une belle jambe, mais ça faisait sympa sur une adresse,  Purple Eyes, 1785 Beverly Hill Road. Toujours mieux que de vivre dans le bloc Oméga 1 de la zone 17 comme on trouvait en bas en ville. C’est que New L.A ça ne ressemblait plus trop à ce que j’avais vu sur les vieilles photos. Déjà la ville était divisée par trois bras de mer, une ile et deux presqu’iles reliées par des ponts, ensuite au nombre de réfugiés et de survivants qui s’étaient entassés dessus quand la Californie avait partiellement fondu dans le pacifique, on avait commencé par construire des camps, qui s’étaient transformé en méga tour, des blocs, quand la fédération avait repris la main. Ca faisait une centaine d’étage, ça logeait entre quarante et cinquante mille personnes, et il y avait tout dedans, des mini villes dans la ville. A condition qu’on aime vivre sous la loi d’un gang ou d’un autre, qu’on supporte la promiscuité, et qu’on n’ait pas peur que pour une raison ou une autre tout tombe en panne, vu que tout y était automatisé. Tu m’étonnes que la plus part de mes clients vivaient ou avaient vécu dans ce genre d’endroit. Ca pouvait rendre n’importe qui fou de vivre là-dedans. Bokken y vivait justement, au dernier étage du bloc Oméga 6 où lui et les siens faisaient régner l’ordre si tant est que d’avoir une horde de voyous dans son bloc pouvait être appelé de l’ordre. Je détestais me rendre là-bas, la circulation était infernale en bas et l’accès au bloc gardé par des crackers assez cons pour dézinguer une vieille si sa gueule leur revenait pas. Des futurs clients s’ils avaient eu la mauvaise idée de s’assurer. Certes c’était devenu obligatoire depuis que les avocats avaient pris le pouvoir sur tous les rouages de la société mais obligatoire ne fait pas parti du registre de vocabulaire d’un gang. Los Lobos faisaient ce qu’ils voulaient à Oméga 6 et c’était pareil ailleurs. D’ailleurs les flics ne se déplaçaient même plus quand il y avait un meurtre, c’est dire, et d’un certain côté c’était pas plus mal si vous voulez mon avis. Eux aussi avaient changé avec le temps, ils s’étaient adaptés comme le reste de la société. J’avais vu le truc venir dans ma jeunesse, la militarisation des poulets. A force de flicage globale, de racheter tout ce que l’armée déclassait pour le civile c’était devenu de véritable androïde de guerre, mi-homme mi-prothèse, armés jusqu’aux dents et carapaçonnés comme une auto blindée, plus prompt à la gâchette et au matraquage qu’à la résolution des crimes et délits. Mais qu’est-ce que vous voulez, à part quelques cinglés plus personne protestait à ce sujet. Trop d’attentats, de guerres, de bouleversements climatiques et sociaux. Les gens étaient plus occupés à survivre qu’autre chose. Les crackers me connaissaient et à cette heure ils n’étaient pas encore trop défoncés. Ils me laissèrent entrer non sans me passer au détecteur et en désactivant mon relais satellite à coup de speed hack, un logiciel spécial, ce qui était bien normal vu la parano généralisée qu’entretenait la fédération chez les nouveaux américains comme nous appelaient les médias. Un drone était si vite arrivé de nos jours, et croyez pas que ça les gênait de dégommer dans la foulée cinquante mille de ces nouveaux américains comme c’était arrivé encore le mois dernier à Washington. Un bloc du même genre que celui-ci, trente mille macchabés dût à une erreur de tir ils avaient dit les poulets. Mais tout le monde savait bien que la cible c’était le Cartel del Norte. A manière de diplomatie pour rappeler aux mexicains qui était les maitres ici. Bokken était un géant filiforme et peroxydé avec assez de piercing et de tatouage pour servir de modèle à une revue spécialisée. Il fumait de la slow à longueur de journée, une herbe transgénique qui vous donnait l’impression de tout voir en slow motion, d’où le nom. Mais quand fallait calculer ses bénéfices ou refaire la tronche à un emmerdeur il était plutôt du genre vif comme l’éclair avec une spécialité dans le rasoir à main. Et fallait surtout pas se fier à ses manière affable, plus il vous la jouait copain plus vous aviez des chances de finir avec la gorge tranchée. Peut-être pour ça que j’appréciais moyen son sourire quand j’entrais enfin dans son bureau après avoir été accompagné tout du long jusqu’au 101ème étage par mes crackers et leur puanteur de craddos de la came. Ca sent le pneu brûlé un cracker si vous voulez savoir, et il y a mieux dans un monte-charge que de se retrouver entre quatre cinglés armés jusqu’aux oreilles puant le caoutchouc brûlé et la crasse.

–       Ramon, mon pote ! Te voilà enfin !

–       J’étais sur la côte est, comment va Bokken ?

–       Contant de voir que les dingues ont pas encore eu ta peau.

–       Contant de voir que les affaires marchent toujours aussi bien, tu voulais me voir ?

–       J’ai un travail pour toi.

–       Je ne travaille pas pour les particuliers, tu le sais bien.

–       Oh mais je sais et c’est pour ça que tu vas le faire quand même, tu sais pourquoi ?

Non décidément je n’aimais pas son sourire à la con, surtout avec ce regard-là.

–       Vas-y explique, dis-je en cherchant déjà lequel des gus autour de moi allait se jeter sur moi en premier.

–       Parce que je sais où est ton pote…

Enfoiré, pensais-je.

–       Qui te dis que je ne peux pas le retrouver moi-même.

Bokken sourit de plus belle et fit signe à un de ces gars qui sorti de la pièce pour réapparaitre cinq minutes plus tard avec Gus. Il avait pris cher, la gueule démontée, une oreille déchirée et recousue à la hâte avec une agrafeuse.

–       Désolé mais il s’est pas montré très coopératif.

J’en n’avais rien à branler de ses excuses, je me penchais sur Gus et je lui demandais si ça allait. Il ne me répondit pas, le regard perdu, comme terrorisé, je me disais qu’il devait être en pleine crise et que personne ne lui avait filé ses médocs.

–       Fils de pute il a besoin de soin !

–       Oh je sais et c’est justement pourquoi tu vas te dépêcher de faire ce que je te demande.

Je regardais Gus, le pauvre vieux il était en train de vriller pour de bon et j’étais impuissant.

–       Vas-y accouche, qu’est-ce que tu veux ?

L’image d’une jeune femme se forma sur ma rétine artificielle, blonde, l’air intelligente, pas plus de vingt ans.

–       Qui est-ce ? Demandais-je à un Bokken qui soudain avait perdu le sourire.

–       Ma sœur, répondit-il sèchement avant de préciser, elle est bipolaire de type un.

–       Elle se soigne ?

–       J’en sais rien mais je pense pas.

L’image se fondit en une autre, une annonce comme j’en recevais de temps à autre, expédiée par le ministère de la santé, elle datait de quelques jours et proposait une prime de dix milles dollars mort ou vif. C’était beaucoup, même pour une bipolaire qui ne se soignait pas.

–       Qu’est-ce qu’elle a fait ?

–       J’en sais rien, trouve là c’est tout.

–       Je veux bien t’aider mais va me falloir un minimum de renseignement, et des garanties.

–       J’ai aucun renseignement sinon je ne ferais pas appel à toi, répliqua-t-il sèchement.

–       Je veux que tu soignes Gus en attendant que je la retrouve.

–       Va te faire foutre Walker, la seule garantie que t’auras de ma part c’est que mes gars lui fileront pas de la dope avant quarante-huit heures, après ils feront ce qu’ils veulent de lui, et on a plein de nouvelle dope à faire tester tu vois ? Ajouta-t-il toujours sans sourire.

Je voyais bien oui et je n’avais aucune envie qu’ils se servent de sa cervelle comme laboratoire.

–       Accorde-moi plus de temps, soixante-douze heures au moins.

–       Deux jours, pas une minute de plus.

Qui aurait cru que Bokken était famille-famille comme ça… mais deux jours c’était peu, surtout si d’autres gars l’avaient dans leur liste de course. Je jetais un dernier coup d’œil à Gus et je le revoyais du temps de sa splendeur quand lui et moi on faisait la loi à Shanghai. Je vais te sortir de là mon pote, me promettais-je en prenant congé de la bande.

Aujourd’hui le réseau fait tout. La montée des eaux n’y a rien changé, l’économie monde y tient. Et le réseau est comme un grand rêve où tout est désormais possible ou à peu près, personne n’y chie, pisse ou bouffe autrement que virtuellement. Terminé l’époque des écrans et des claviers, on y plongeait par l’intermédiaire de notre identifiant. Pour les jeux, et il y en avait des palanqués d’univers de jeu, fallait enfiler des gants et une combinaison pour les sensations, pour le reste, ouvrir son compte ou acheter en ligne suffisait de faire les gestes pour que le reste suive. Ce qui donnait un drôle de spectacle dans la rue. Imaginez des zombies aux yeux électriques faisant des gestes hiératiques des mains ou des pieds, parfois les deux en même temps et ça vous donnera l’idée d’à quoi ressemblait n’importe quel boulevard de New L.A. Mais faut pas croire, c’est pas partout dans le monde comme ça. Pas de réseaux au Moyen-Orient ou dans le sud de l’Europe. Et en Afrique ils commençaient tout juste à toucher des vieux Mac d’avant la Guerre des Marques. Les inégalités comme ils disaient n’avaient pas changé d’un bout à l’autre du globe même si plus personne ne dirigeait vraiment le monde à l’exception des compagnies et des cent familles. Cent familles qui en trois siècles avaient pris possession du marché globale, tissant des liens indéfectibles avec les mafias du monde entier de sorte que les flots d’argent des secondes alimentaient en cash les banques des premières dans un circuit continu de complicités, corruptions et compromissions avec ce qui restait des états. Si la gamine était bipolaire de type un avec une prime de dix milles sur la tête ce n’était certainement pas au ministère qu’il allait falloir m’adresser pour la retrouver en deux jours. Mais à des professionnels du réseau, des gens aussi importants que dangereux, les hackers de la Yamagushi Gumi, les tatoués de feu le Japon. Ces mecs là vivaient quelque part en Asie de nos jours, impossible à trouver physiquement mais pas sur le réseau où ils avaient leur QG sur la plateforme Shoguna One. Une espèce de Japon idéalisé si le Japon avait survécu, entre le manga ka et les films de samouraï moderne, mi techno mi tradi. J’avais choisi un avatar de gaijin, nom d’utilisateur Johnny Wishita parce que je trouvais ça cool et que c’était important d’être cool dans le virtuel. Mais avant je m’installais chez moi, enfilais ma vieille combinaison et mes gants Sensor Plus, pas question de faire le zazou dans la rue comme tous ces cintrés, et avec un bon joint de fine ça le faisait encore plus. Cool je vous ai dit, super cool. Le gaijin dans son costard lamé qui déambule dans les rues enneigés de Néo Tokyo, quartier Shibushi, dit aussi quartier flottant bien qu’il n’avait de flottant que l’application de la loi et l’ordre. A vrai dire ici c’était la Yamagushi qui assurait la loi et l’ordre et si tu t’avisais de déconner avec ça t’étais mort. Pas d’excuse inutile à Shibushi, même le truc du petit doigt c’était passé de mode.

Sur le réseau, Johnny Wishita n’est pas chasseur de prime mais trafiquant de donnée. Des millions de tera octet compilés dans le crâne qui s’autodétruirait immanquablement si quelqu’un s’avisait de buter mon personnage. Et comme c’était un trafic hautement illégal sur la toile, plus officiellement j’étais agent d’artiste pour chanteuse de karaoké. Le genre cool donc, avec son garde du corps cool et ses filles cools façon tokyoïtes lolly pop acidulée. Le ou plutôt la garde du corps était une ninja assermentée Iga du nom d’Izumi, alias Louise dans le monde réel. Toute en cuir bleu avec les cheveux violets et ses deux katanas croisés dans le dos, ses cuissardes, elle en jetait sévère. Dans la vie Louise accusait une bonne vingtaine de kilos en trop mais sur la plateforme c’était une gazelle d’ivoire rapide comme l’éclair. Les gars que je cherchais se faisaient appeler les 47 Ronins et ils avaient leur QG au premier étage d’une salle de pachenko, dans un local comme une grotte technoïde plein de nerds occupés à court-circuiter la toile, fabriquer des virus, des sorts et des bonus, armes spéciales pour les avatars tout ça parfaitement illégalement bien entendu, mais si on y mettait le prix… Personne ne montait à l’étage sans l’autorisation des gros, des patrons, à moins de tenir dans sa main un paquet de 108 Dragons, des cigarettes à inducteur télépathique, fabriquées mains depuis 1938, rachetées par les yakuzas dans les années soixante-dix, ressuscitées sur le réseau pimenté de biochimie virtuelle, un bonus de plus on va dire qui permettait de communiquer directement avec les gars là-haut sans passer par les gorilles en bas. Un mythe courait sur cette marque, qu’elle avait été originellement destinée au marché chinois dans l’espoir de les rendre impuissant. Puis on s’était aperçu que les produits chimiques avaient des effets inattendus et dangereux, la télépathie donc, un secret militaire bien gardé, jusqu’après la guerre. Jusqu’à un oyabun bien renseigné décide de racheter la société. Chaque paquet était numéroté, les numéros 8 ou 18 étaient généralement réservés aux chefs mais c’était peut-être aussi un mythe. Allez savoir ce qui était vrai sur le réseau et ce qui n’était qu’un strory telling raconté par un scénariste dingue au fond de sa cave. Encore un truc qu’on perdait avec le temps, à force de vivre dans des mondes imbriqués où tout semblait possible, on perdait notre histoire, notre passé. La mémoire, notre véritable mémoire. Pourquoi vous croyez que je ne supporte pas de rester trop longtemps dessus ? Je suis un homme de racine moi, j’ai besoin de la réalité, de présent, et il n’y a pas de présent sans passé.

La télépathie c’est quelque chose, un trip. Comme de se retrouver dans un espace très intime avec quelqu’un et la savoir jusqu’au fond de la moelle épinière sans jamais l’avoir rencontré. Un peu comme l’amour avec des chuchotis dans la tête en plus. Avec Izumi on s’était installé dans un bar lounge sur l’avenue Tokugawa. Une bande de néo hippy buvait du saké fluo au comptoir, une serveuse androïde, carrossée comme un avion de chasse, circulait entre les tables distribuant les alcools sur son plateau de verre. Izu avait choisi un thé soushong qu’elle avait discrètement agrémenté d’une pincée musca noir, une métamphétamine qu’on ne trouvait que sur cette plateforme, un truc à vous faire virer berseck en cas d’agression. Il faut dire qu’on avait beau se la jouer méga détendu on n’en menait pas non plus très large. Mon contact là-haut s’appelait One Punch One, Opo pour les intimes et les pirates du réseau. Un petit génie, concepteur d’armes, maître en karaté-manga et que les yakuzas couvaient comme une poule au trésor. Je lui avais sauvé la vie dans le passé, il m’en devait une et beaucoup plus même vu ce que mon personnage trimbalait parfois sur lui comme données sensibles.

–       Je ne peux pas te parler maintenant Johnny, me fit le chuchotis entre mes synapses, je ne peux pas te parler maintenant, répéta-t-il, un écho, j’avais l’habitude.

–       Quand ?

–       Demain, à l’adresse habituelle, à l’adresse…. Demain….

–       Ok.

Je chassais l’image d’Opo d’un revers de la main et remontais à la surface de ma réalité du moment, un faux bar pop dans une fausse ville toc.

–       C’est où l’adresse habituelle ? Questionna Izu en recrachant une bouffée de sa 108.

–       Sur les quais, répondais je maussade.

–       Qu’est-ce qu’il y a ?

–       J’aime pas ça, il n’a pas fait notre code.

–       Quel code ?

–       Normalement il doit terminer par une question, quelque chose ne va pas.

–       Peut-être qu’il a oublié.

–       Il est Asperger, c’est pas le genre à se laisser distraire, répliquais-je en terminant ma bière. Allez viens, on va allez voir l’Oracle. En dehors de Shibushi et de quelques autres quartiers réservés, la ville, comme dans la vie réelle, obéissait à la loi des gangs. Vietnamien contre coréen, coréen contre chinois, chinois contre vietnamien, etc… à ce jeu l’Oracle faisait office de juge de paix respecté ce qui en soit n’avait sûrement pas été une mince affaire pour une mulâtre américaine. Elle avait les oreilles collées au bitume, si elle savait quelque chose sur ma gueule, je ne doutais pas qu’elle me le dirait. Elle vivait dans un immeuble moderne sur Kabukl Boulevard, troisième étage avec portier à l’entrée s’il vous plait. Un bel appartement avec vue, elle était en train de faire des cookies quand j’entrais, accueilli par un jeune moine en robe safran. Ne me demandez pas ce qu’il faisait là, il y avait toute sorte de gens qui passait chez l’Oracle.

–       Il parait que MB Chemical a été hacké la semaine dernière, peut-être qu’ils pensent que tu trimballes les données. La Yamagushi a des parts chez MB

–       Je l’ignorais.

–       Fais attention à toi Johnny, les clans sont nerveux en ce moment, une guerre se prépare.

–       Entre qui et qui ?

–       Plusieurs factions, je n’ai pas les détails…

Ca ne ressemblait pas à l’Oracle mais je lui faisais confiance.

–       Même ici dans le réseau la vie est un cycle tu sais…. Sois prudent, les ombres sont de sorti.

Les ombres ?

–       Tu veux un cookie ? Me demanda-t-elle. C’était sa façon à elle de vous signifier votre congé et vous aviez drôlement intérêt à en goûter un. Oui j’allais être prudent et pour commencer passer par le magasin à outil. Il se faisait appeler Philéas Goldstein, un gaijin comme moi qui perchait dans le nord de la ville, tenait un garage et en sous-main fabriquait et vendait des armes pour les jeux de guerre. Mais ce qui valait dans un jeu de guerre valait ici.

–       Il est magnifique ! Dis-je en soulevant un M4 flambant neuf avec ses balles à l’uranium appauvrie pour percer les blindages.

–       N’est-ce pas, répondit Philéas en remontant se petites lunettes turquoise dessus son nez.

–       Qu’est-ce t’en penses ? Demandais-je à Izumi.

–       J’aime pas les armes à feu tu sais bien.

–       Un sabre ira toujours moins vite qu’une balle.

–       Ah oui ? T’es sûr ?

Non, je n’étais pas sûr, pas dans ce monde-là sans apesanteur réelle, sans rien de réel et où tout devenais vrai pour peu qu’on ait les bons plug-ins, le dernier pouvoir caché à la mode, la dernière pétoire à plasma de chez Machin Chose.

–       J’en prends un, me décidais-je, ainsi que ce HK V206 et ces deux grenades étourdissantes

–       On part en guerre ? Fit Izumi.

–       Ca se pourrait bien.

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Wasteland

Ils étaient trois trottinant en file indienne, le dos courbé la démarche encore simiesque qui balançait sur la terre désolée et rugueuse. Les cheveux longs masquaient leurs visages busqués par les intempéries et la violence de leur vie, nu comme au premier jour, armés de lances taillées dans l’os, chasseur cueilleur. Celui de tête avait la peau sombre et crasseuse, du poil un peu partout sur les épaules et les dos. Soudain il s’immobilisa et renifla l’air comme un chien. Les autres grognèrent, il répondit par un aboiement, ils repartirent. 65° Celsius et pas d’ombre mais ils avaient l’habitude, ils savaient comment traverser ce désert-là, et quand ils auraient soif ils lècheraient le lichen sur les pierres, broieraient la mousse, trouveraient les bons champignons sous la couche du désert, boiraient leur urine. La terre était rouge sous un ciel jaune pâle avec le soleil comme un cercle coupant, terre désolée qui s’étendait sur une centaine de kilomètres jusqu’aux grottes où ils vivaient avec leur communauté. Ce n’était que des monticules avec des trous dedans qui se dressaient là comme les reliefs mâchés d’une ancienne civilisation, leur groupe était jeune pour l’essentiel, on ne vivait pas vieux dans cette région et les enfants morts en bas âge étaient nombreux. Les mères avaient peu de lait, la viande était rare, raison pour laquelle ils étaient partis en chasse. Poursuivre un chien du désert qui s’était isolé de sa propre communauté, soit pour se reproduire, soit pour mourir, il n’en avait aucune idée, à peine s’ils l’avaient aperçu au loin, ils le suivaient à l’odeur. Une odeur musquée comme un fil de soie invisible qui se répandait dans l’air, promesse de rôti, ils en salivaient d’avance. Le chien les sentait lui aussi, cette puanteur d’hominidé qu’il avait appris à redouter comme la mort, alors il courait à en perdre haleine, s’immobilisait de temps à autre et les cherchait du regard. Il les voyait au loin, la file indienne cahotante sur le relief desséché, dans les replis de sa mémoire il se souvenait que ça n’avait pas été toujours comme ça. Plus au nord, dans le temps, il avait partagé le gite et le logis avec une tribu d’entre eux  Il mangeait mieux à l’époque et plus souvent, puis la tribu avait été décimé par une autre, certain étaient mort de maladie aussi, alors le chien était parti, suivant la direction de son instinct. Il savait qu’il y avait du gibier de l’autre côté du désert, des lapins peut-être, il adorait la chair du lapin. Ou des chats sauvages, mais ils étaient plus difficile à tuer, plus gros, plus féroces, prédateurs tout comme lui et ceux qui le poursuivaient. A nouveau l’homme de tête s’immobilisa et huma l’air. Deux aboiements, un grognement, les autres se mirent à gronder et à chercher autour d’eux, nouveau grognement, soudain ils étaient tous accroupis à farfouiller sous les pierres quand surgit une colonie de scorpions noirs, des grands, des petits, une famille. Ils se jetèrent dessus empalant les plus gros, ramassant les autres à pleine main, arrachant leur dard d’un coup de dent vif puis les broyant entre leurs maxillaires avec des bruits de carapace qui craque, la chair pâle bavant de leurs lèvres desséchées, goûtant sur leurs mains tremblantes de faim et de soif. Leur festin terminé ils filèrent comme ils étaient venus poursuivant toujours le chien qui avait disparu derrière une colline. Au-delà le désert virait lentement de couleur du rouge au blanc os avec des rochers gris de part et d’autre que les hominidés surnommaient dans leur proto langage « gaou ! » parce que leur texture et leur bruit quand on tapait dessus était inhabituelle. Ils étaient froids, quasiment lisses et raisonnaient comme des gongs. Ils s’en méfiaient toute fois, l’un d’eux un jour s’était transformé en éclair puis en boule de feu quand un de la tribu avait tapé dessus. On avait retrouvé que des restes de celui-là et ceux qui l’avaient accompagné cette fois avaient été sourds pendant des lunes. Alors on évitait de s’en approcher autant que possible, quand ils n’étaient pas enfouis sous le sable et qu’on posait le pied dessus. Il était de coutume de marcher doucement, presque glisser sur la surface de ce désert là, ce qui ralentissait la marche forcée qu’ils s’étaient imposés depuis le départ de la chasse. Le chien s’en fichait, il zigzaguait au fil de son instinct et du parfum de sang qu’il sentait au loin. Un parfum cuivré avec un léger soupçon de coagulation qui suggérait un animal blessé ou une charogne. Il était excité. Tant qu’il ne fit pas attention au trou dans le rocher sous ses pattes. Un petit trou, juste ce qu’il fallait pour y coincer sa patte avant. Le chien tira dessus mais les bords du rocher menaçaient de lui arracher les doigts, il leva la tête en direction de la petite troupe, ils étaient encore loin. Puis il se pencha et entrepris de ronger le rocher avec ses dents. Ce n’était pas si difficile, les bords étaient coupant mais la surface malléable. Il pouvait tirer dessus avec le bout de ses dents tout en s’entaillant douloureusement la truffe. Le chien pleurait tout en se libérant. Puis soudain sa patte surgit presque d’elle-même, blessée mais vaillante, il s’en alla en boitant alors qu’une lance volait dans les airs. Elle le rata de peu, s’enfonçant dans le sable avec un bruit de succion. Le chien se mit à trottiner.

Ils retournèrent vers leur caverne alors que la nuit tombait, le chien empalé sur une des lances. Quelques feux brillaient dans le noir, luciole verticale qui éclairait des familles entassés dans leur troglodyte, quelque part on entendait un rut, ailleurs ça se battait à coup de croc. L’homme de tête poussa deux, trois aboiements la petite troupe s’immobilisa et déchargea ce qu’on avait ramassé, en plus du chien, les pinces des scorpions. La tribu se rassembla d’elle-même, sans commandement, on fit cuire le chien et en dépit du fait qu’il n’y avait pas beaucoup de viande, les uns et les autres partageaient, les meilleurs morceaux allant aux chasseurs et aux mères. La température avait à peine baissé depuis la fin de la journée mais le vent du sud s’était levé, frais, léger comme une caresse, homme, femme et enfant s’étendaient, s’étiraient ou s’épouillaient en extra de nourriture, chaque calorie comptait, chaque protéine. Parfois un mâle prenait une femelle, ou l’inverse et ils se baisaient devant les autres sans manière. C’était violent, court, comme des saccades de jus dans une fente, parfois ils se mordaient jusqu’au sang puis se séparaient comme s’ils ne s’étaient jamais connu. Peau brune, le leader des chasseurs n’avait pas sommeil, il veillait sous la lune en croissant de cimeterre. A quoi pensait-il, il ne savait pas bien lui-même, son esprit était confus.  Parfois dans ses rêves il avait l’impression de se souvenir de quelque chose mais il ne savait pas quoi. Ses rêves étaient souvent verts. Vert tendre ou vert émeraude avec de l’eau, beaucoup d’eau, de l’eau comme il n’en avait jamais vu de toute sa vie. Peut-être que cela avait un sens mais c’était trop loin de lui pour qu’il se pose des questions. D’ailleurs de manière générale il ne s’en posait guère, son esprit comme un réduit plein des règles de base de survie, limité par la géographie, la température, ses responsabilités vis-à-vis de la tribu. Il était le meilleur pisteur d’entre tous et sa lance était très souvent mortelle. Son rôle de chef s’arrêtait là et il n’ambitionnait rien de plus non plus, nourrir tout le monde demandait déjà assez de travail comme ça. D’ailleurs pourquoi faire, ici ce qui comptait c’était l’entre-aide pas qui commandait qui. Dans cette perspective il avait autant besoin de la tribu que la tribu de lui. Pourtant parfois il songeait à s’en aller seul. Il avait le sentiment que il serait mieux et ça aussi il ignorait pourquoi. Il ne savait pas exactement ce qui le retenait. La peur peut-être ou bien se besoin atavique qu’avaient les siens de vouloir se regrouper, mais il en brûlait d’envie. Comme de se balancer au-dessus d’un ravin et sentir ce délicieux vertige de l’appel du vide. Mais à chaque lune quelque chose le retenait, le besoin de nourriture le plus souvent mais autre chose aussi parfois, une des femelles… Il aurait été incapable de l’exprimer en ces termes mais elle lui plaisait. Ses courbes, sa façon de se déplacer, son autorité naturelle, la couleur de ses yeux. Ils avaient déjà copulé ensemble et même ça lui avait plus, mais elle était stérile apparemment. Il s’en fichait, les petits l’indifférait, ils étaient inutiles tant qu’on ne pouvait pas en faire des chasseurs ou des cueilleurs et il n’avait aucune patience pour ces choses. Mais pour elle… elle lui donnait toujours la trique, elle donnait de l’accélération à son cœur parfois comme quand on s’approchait d’une proie et quand elle le regardait parfois il se sentait bizarre. Oui, au fond c’était juste elle qui le retenait ici avec eux tous, pourtant… pourtant il observait la lune et ce soir plus que jamais il avait envie de partir. Filer au-delà du désert et ne plus jamais revenir. Soudain il eut une idée. Il se leva et alla chercher la femelle en question. Elle dormait au fond d’un troglodyte, enroulée sur elle-même comme un chat sauvage, il la réveilla et se mit à faire doucement des bruits de gorge.

–       Kha, kha, kha…

Il la tirait par la main tout en lui montrant la lune. Elle protesta sur le même ton, il tira plus fort.

–       Agrrr ! Kha, kha….

Elle fit un petit bruit de gorge doux, il la lâcha, elle le suivit dans le noir.

De l’autre côté du désert on trouvait de l’herbe jaunie et quelques arbustes éparses, certain avait des fruits et ils savaient lesquels ne pas manger, mais ils préféraient les feuilles des buissons bleus parce qu’elles leur tournaient légèrement la tête, il y avait de l’eau aussi, des bassins limpides ou non, parfois flottait dessus un cadavre, homme ou animal, alors ils savaient qu’il ne fallait pas boire. Ils pérégrinaient dans les collines l’un derrière l’autre la température avait légèrement baissé, cela ressemblait presque à une promenade s’ils n’avaient été en chasse d’un lapin que peau brune avait repéré plus tôt. Le lapin s’était blessé, peut-être un chat sauvage l’avait pris en chasse également avant d’abandonner. Ils suivaient la piste du sang, de petites taches brunes comme des postillons éparpillés sur les cailloux et sur l’herbe. Bientôt ils arrivèrent en vue de montagnes étranges dont la cime avait été comme sabrée. Elles n’étaient pas fort hautes peut-être une trentaine ou une cinquantaine de mètres de haut mais la paroi était lisse à l’exception du lichen qui les recouvrait et de la faille qui traversait l’une de part en part. Sur l’une d’elle quelqu’un avait peint comme un soleil en jaune, très haut de sorte que même les oiseaux devaient le voir ce soleil là. Mais des oiseaux il n’y en avait pas qui venait du désert, ils venaient de l’est ou du nord et seulement à certaine saison. Ils trouvèrent un nid d’ailleurs, vide à l’exception de quelque relief de coquille quand soudain quelque chose gronda dans les buissons. Peau brune fit passer sa femelle derrière lui, serrant sa lance contre sa hanche prêt à frapper. Ca gronda de plus belle avant de surgir arrachant tout sur son passage, un sanglier, un énorme sanglier à trois yeux. N’écoutant que sa peur et son instinct, il se jeta sur l’animal plantant de toutes ses forces sa lance dans un de ses yeux. L’animal hurla de douleur et de colère et le fit passer au-dessus de lui d’un coup de groin, peau brune virevolta dans les airs avant de s’écraser dans les buissons, des côtes cassées par le choc, la femelle cria, l’animal fonçait sur elle maintenant, une esquille de la lance dans le front, l’œil crevé, à demi arraché. Agile comme un singe elle fit un bond de côté tout en jetant une pierre sur le crâne de l’animal. La pierre rebondit avec un ploc ! L’animal se retourna ronflant et bavant, il allait la déchirer en deux avec ses défenses, la broyer avec ses dents, il allait la manger ! Un sanglier géant rendu fou par on ne savait quoi lâché dans la nature, elle hurlait de terreur tout en reculant sur ses fesses. Quand d’un coup la tête du sanglier éclata. Son crâne s’ouvrit en silence, sa cervelle sorti sans demander la permission et l’animal s’effondra presque sans un grognement. La femelle était stupéfaite, qu’est-ce qui s’était passé ? Elle entendit son compagnon gémir, elle l’aida à se relever mais c’est à peine s’il pouvait tenir debout.

–       Akha, akha, grrr

–       Kha, akha, rrrr.

Ils restèrent donc là, lui assis, elle s’occupant des restes du sanglier avec des silex qu’elle avait appris à tailler du temps où ils étaient encore avec la tribu. Ils mangèrent à satiété, elle leur construisit un abri avec des buissons et des branches mortes. Elle était vive et travailleuse, ne s’arrêtait jamais, elle aimait le mouvement, raison pour laquelle, peut-être, elle l’avait suivi dans cette aventure. Elle ne savait pas très bien non plus ce qui se passait dans sa tête, elle suivait seulement son instinct. Et son instinct lui disait de le protéger jusqu’à ce qu’il remarche.

Cela prit une lune tout entière, peau brune était solide et musclé, dans la force de l’âge même s’ils ignoraient lequel, mais les côtes cassées l’obligeaient à rester le plus souvent assis à la regarder faire, partagé entre souffrance et admiration pour sa femelle. Il avait choisi la meilleure, meilleure encore que les chasseurs, ou bien était-ce elle qui l’avait choisi ? Peau brune aurait bien été incapable de formuler une telle énigme mais dans ses tripes il sentait un choix mutuel. Il se sentait comme soudé à elle désormais, la chair de sa chair, sa sœur, sa compagne, autant de mot qu’il n’avait pas mais qu’il reliait d’une façon ou d’une autre à la tribu, la sienne. La forêt n’était pas sûre, d’autres bêtes s’étaient approchées et la femelle avait maintes fois dû repousser les assauts des chats sauvages et des rats. Certain avait alimenté leurs menus d’autres avaient ajouté des blessures aux blessures. La lune passée son visage et son torse s’étaient balafrés, elle avait plus ou moins guéri avec de la mousse mâchée, elle marchait devant, ses zébrures encore rouges brillant sous le soleil au zénith, il s’appuyait sur sa lance, soufflant encore comme une forge, mais il s’y ferait, bientôt il serait complètement rétabli. Ils dépassèrent les montagnes lisses et commencèrent à voir à apparaitre au loin d’autres chaines de montagnes, des montagnes parfois verticales, parfois semblant penchées, ondoyant comme des lames sous le ciel infernal, ils n’avaient jamais rien vu de semblable et étaient effrayés comme l’inconnu peut faire peur. Mais elles se dressaient comme des obstacles et impossible de les contourner. Ils s’enfoncèrent dans un canyon encombré de rochers à la texture étrange et froide, cela rappelait les « gaou » du désert, ils marchaient avec prudence et circonspection, tâtant parfois la parois d’une de ces montagnes étranges du bout des lances, la pierre crissait contre les silex, parfois elle se fendait et s’effritait en éclats coupants quand soudain ils entendirent des cris à glacer le sang. Instinctivement ils se mirent en position d’attaque, collés à une des parois du canyon, prêt à bondir. Mais le silence retomba et plus bruit ne remonta du ciel sinon le grésillement des insectes dans l’herbe sèche. Alors ils continuèrent leur chemin la lance contre leur flanc, toujours méfiants comme des animaux traqués, prêts à se défendre jusqu’à la mort si nécessaire. Il y eu d’autres cris, mais plus lointain, ils s’en écartèrent en suivant un chemin zigzagant à travers le formidable dédale, empruntant parfois le flanc d’une montagne pour en contourner une autre. A la nuit ils s’installèrent dans une caverne à flanc, un trou encombré d’herbe rase, de lichens et de toiles d’araignées. Elle aurait pu faire un feu, mais les cris même lointains les rendaient prudent comme des chats. Ils repartirent à l’aube, entre chien et loup alors que le ciel était encore bleu et rose, claquant sa flamboyance sur les parois des montagnes, projetant sur eux des ombres formidables au noir profond. Elle sentit la fumée de la chair rôti la première. Une odeur bien appétissante qui réveilla immédiatement sa méfiance. Elle n’avait pas faim, ils avaient encore des provisions de rat et de chat sauvage avec eux, mais ni elle ni lui n’avaient oublié les cris de la veille. Pourtant impossible de reculer. Sur leur droite se dressait une colonne de pierre si haute qu’on ne pouvait l’escalader sans risquer sa vie, et sur leur gauche un à pic qui les jetterait dans un canyon dentés de pierre coupante s’ils perdaient pied sur la corniche qui les avait mené jusqu’ici. Le vent était en train de s’en mêler, l’aube chaude poussait ses odeurs vers eux, en plus de la viande rôti cela sentait le sang frais. Il n’y avait pas tant de gibier dans ces montagnes qu’on puisse gâcher du sang comme ça. Puis le son vint, ils entendirent des rires, et ça les figea de terreur. Ils ne connaissaient qu’une seule tribu qui poussait ce genre de cri, en faisant des grimaces avec la bouche, ceux qu’ils appelaient dans leur proto langage des « gnark ». Les gnarks chassaient les autres hominidés. Ils les mangeaient, en faisait des peaux et des ornements qu’ils portaient sur eux, les gnarks étaient terrifiant rien qu’à les regarder. Ils les avaient pourchassés dans le temps, et repoussés plusieurs attaques. Les gnarks volaient les enfants et les femelles de préférence, mais s’ils pouvaient décimer tout une tribu ils ne se gênaient pas. Elle eut si peur sur l’instant qu’elle manqua de perdre l’équilibre, il la rattrapa d’un seul bras, la plaquant contre la paroi. Elle se tourna vers lui et lui rendit une grimace lui montrant ses dents comme les gnarks, il sentit une lame de peur lui traverser le dos avant de voir dans ses yeux bleus la douceur. Un sourire, première fois qu’il voyait ça, première fois qu’elle faisait ça. Ils continuèrent jusqu’à une arête, impossible de voir ce qu’il y avait de l’autre côté même avec les reflets que projetaient les montagnes, il faisait trop sombre encore. Elle y alla à tâtons, son pied cherchant un appui, le vide face à elle, intriguant, et la peur au ventre qu’il l’absorbe. Sa main gauche dépassa l’arête et chercha sur la surface une aspérité où s’accrocher. Elle la trouva dans une fissure, ses doigts fermement plantés dedans elle avança son autre pied jusqu’au bord de l’arête, puis elle passa le bras droit et chercha une seconde aspérité, il attendait derrière, défigurant l’horizon à la recherche de leurs silhouettes. La main de la femelle grattait la paroi, tirant sur son bras, cherchant désespérément une issue à ce cul de sac quand soudain son pied gauche dérapa sur la corniche, lui faisant perdre l’équilibre.  A nouveau il la rattrapa in extremis, mais cette fois elle se balançait au bout de son bras menaçant de les entrainer tous les deux par le fond. Il ne pouvait pas permettre ça, ni pour elle ni pour lui, sa tribu. Il se tenait accroché au bord coupant d’un trou dans la paroi, les deux pieds arrimés sur la corniche et elle qui tirait de tout son poids sur son épaule droite, sa main saignait, il serrait les dents, elle criait et grognait, l’écho de sa voix affolée rebondissant sur le flanc des montagnes. Il bandait ses muscles, la ramenant centimètre par centimètre sur le rebord, il aurait voulu la faire taire mais ce n’était plus le moment d’aboyer, la peur la rendait sourde, il le savait, il avait déjà vu cette peur-là, notamment lors d’une attaque de gnark, le cri des femmes et des enfants qu’on enlève pour les abuser, les dévorer… Sa main gauche saignait maintenant mais il était indifférent à la douleur, l’adrénaline pulsant dans ses veines, le pied de la femelle dérapa une nouvelle fois avant qu’elle réussisse à prendre prise de sa main droite dans une aspérité derrière l’arête. Il la tenait toujours, le visage grimaçant, l’autre pied revint sur le rebord, mais ils n’osaient plus se lâcher, coincés. Il les vit le premier, leurs ombres portées sur la surface de la montagne qui leur faisait face. Quatre au moins qui trottaient au galop sans un bruit. Il l’informa d’un jappement doux pour ne pas l’affoler, faisant signe vers le bas. La peur était passée, quelques secondes avaient suffis et à son tour l’adrénaline brûlait dans ses yeux clairs. D’un coup elle le lâcha et se balança dans le vide, de l’autre côté de l’arête. Il ne put s’empêcher de hurler, les gnarks répondirent aussi tôt, des cris de joie. Puis soudain il vit sa main se tendre vers lui. Il s’approcha, elle le serra de toute ses forces et l’entraina vers elle, jusqu’à son tour sa main trouve la faille qui l’avait aidé à dépasser le bord. Il poussa un nouveau cri et passa à son tour. Ce flanc-là était moins abrupte, au-dessous d’eux une autre montagne qui était tombé en morceaux, une très vieille montagne sans doute qui pourrait peut-être les cacher dans ses débris mais pour cela il fallait descendre ou sauter, avec le risque de se tuer, ou pire, de se casser à nouveau quelque chose. On entendait plus les gnarks glousser et crier, ce n’était pas forcément bon signe, surtout qu’ils étaient sur leur terrain ici apparemment. Ils poursuivirent sur la corniche qui faisait le tour de la montagne comme un chemin pour des ânes à deux pattes, le dos collé à la paroi, se tenant la main. A l’extrémité on apercevait une grosse faille noire, comme l’entrée d’une caverne. Peut-être pourraient-ils passer par là pour redescendre, certaine montagne étaient pleine de dédale et d’enfilades de grottes. Et il fallait se dépêcher parce que le jour n’allait plus tarder en plus. Soudain ils les aperçurent en contrebas parmi les débris de la très vieille montagne, à demi éclairé par le rose du ciel avec leurs peaux d’hominidés et leurs lances d’os. Eux aussi les avaient vu, perchés sur leur corniche, trop haut pour qu’ils puissent les atteindre mais l’un d’eux essaya quand même, la lance heurta le flanc de montagne juste dessous le rebord avant de retomber dans l’éboulis. Alors ils se mirent à les bombarder des cailloux qui leur tombaient sous la main. La plus part des projectiles les rataient, trop haut, trop bas, à côté, mais certain les frappait durement en pleine chair, rebondissant douloureusement contre eux sans parvenir pourtant à les déséquilibrer, ils grognaient, aboyaient en retour tout en suivant la corniche jusqu’à la faille au bout. Elle le tirait presque de force, sa poigne de fer refusant de se détacher de lui. Et d’un coup ils s’engouffrèrent dans le trou dans la paroi, manquant de tomber dans le noir, disparaissant de la vue des gnarks à leur grand désarroi. Cette grotte-ci était plus vaste que celle qu’ils avaient quitté un peu plus tôt, le sol à deux mètres derrière l’entrée, les obligeant à sauter douloureusement mais l’adrénaline ne les avait pas quittés, elle redescendrait lentement quand ils reprendraient leur souffle les faisant trembler de froid en dépit de la chaleur qui montait avec le jour. D’abord, avant de se relâcher il fallait explorer, vérifier qu’ils étaient effectivement à l’abri. Elle s’en chargea à sa place, il était à bout de souffle, endolori de partout et épuisé par l’effort. Elle chassa un nid de rat, en tuant deux d’un coup vif de sa lance et cette fois chercha de quoi organiser un feu. Les flammes étaient encore la meilleure arme contre les gnarks. S’ils parvenaient jusqu’à eux elle mettrait le feu partout plutôt que de se laisser attraper. Mourir par le feu plutôt que d’être dévoré, grégaire, instinctif, inscrit dans son sang depuis avant sa naissance et la naissance de sa mère, avant la naissance elle-même peut-être. Elle réunit quelques herbes et des branches qu’elle découvrit au fond du trou en même temps qu’un arbre qui avait poussé là tout seul, comme échappé de la forêt. Il flamboyait de vert sous le dard de lumière du puits au-dessus de lui. Elle appela son compagnon avec des doux roucoulements pour lui montrer, il s’approcha en boitant, sa lance fermement dans sa main. Un arbre dans une caverne, c’était la première fois qu’ils voyaient ça. Il posa la main sur le tronc et prit le temps d’en sentir la rugosité, de respirer en oubliant un instant qu’ils étaient traqués. Les arbres étaient de bons signes, signe qu’il y avait possiblement de l’eau quelque part, des vers avec lesquels se nourrir, des feuilles et de la mousse pour guérir ou pour tuer. Et puis ceux qui étaient encore vivant étaient rares de là où ils venaient. Il approuva par de petits grognements. Mais bientôt des cris les sortirent de leur rêverie, les gnarks. Mais ce n’était pas des cris de joie ou quand ils attaquaient, c’était des cris de peur. Puis ils se turent brutalement. Le silence qui suivi sentait la mort. Du fond de leur trou les deux hominidés se tenait prêt. Mais rien ne vint. La lumière changea encore, la chaleur monta, ils reprirent enfin leur souffle auprès de l’arbre. Le reste vint de lui-même, les mains qui s’agrippent, l’envie, la peur qui tombe, la rage de vivre, ils se touchent, s’emmêlent, se baisent rugueux, brut, sans penser. Ils jouirent vite, ils se séparent essoufflés, différents, heureux si seulement ce mot avait un sens pour eux.

Ils quittèrent les lieux le lendemain par un éboulis au pied de l’arbre, un tunnel à peine encombré farci de toile d’araignée qui rejoignait la vieille montagne effondré. Ils apparurent dans l’oeil du drone high tech qui les suivait depuis le départ, images transmises en direct dans la nanopuce de rétine des chasseurs. Trois hommes et une femme dans des treillis camouflages, bob sur la tête et gilet fluo orange sur les épaules marchant, armés de fusil d’assaut M4, devant un 4×4 sur le haillon duquel était entassé quatre cadavres vêtus de peau. Des anthropophages selon leurs observations, hors de question de laisser ça dans la nature.

–       Vous pensez qu’ils savent où ils vont ?

–       Je crains que non Mélinda, au stade où ils en sont il n’y a que la survie qui compte.

–       Les pauvres.

–       Les pauvres, les pauvres ! Ils l’ont bien cherché ! Ils ne pensaient qu’à leur petit confort ! Aucune initiative ! s’écria un des chasseurs.

–       Allons Henry je vous trouve bien dur, nous les avons bien aidé rappelez-vous. Ils nous ont enrichi à milliard.

–       Ah non Bill ne me sortez pas ce couplet, cet argent c’est moi, vous qui l’avez gagné ! Et pas grâce à ces cons mais parce qu’on est les meilleurs !

–       Qu’en pensez-vous Mark ?

Mark Zukerberg ne répondit pas, il regardait au loin d’un air un peu rêveur ses yeux vagues observaient le couple pérégriner parmi les ruines du building, c’était beau comme au premier jour. Heureusement que tout ça était enregistré ça allait faire un doc d’enfer pour la communauté.

–       Qu’allez-vous en faire Bill ? Demanda-t-il au bout d’un moment.

Bill Gates répondit d’un air pensif.

–       Les capturer bien entendu, ils sont prometteur je trouve, vous n’êtes pas d’accord ?

–       Absolument.

–       Si nos scientifiques arrivent à reconstituer une partie de notre cheptel avec ces deux-là, ça ne pourra être que bénéfique pour nous, expliqua Henry Kravis

–       Mais bien entendu si la femelle est stérile nous devrons nous en débarrasser, précisa Melinda Gates

–       Bien entendu… bon on y va ?

–       On y va.

Cas de conscience.

Le marais brille sous la lune d’une aura bleuté, une fine pellicule de brouillard nappe sa surface, pas un bruit. Un silence ouaté, lourd, capitonne la nuit, il est tombé d’un coup, sans prévenir, il dure comme un suspens alors que dans le ciel filent quatre boules de feu. Nabu regarde les boules caché dans les roseaux. Il tremble. Il pense aux Dieux et se demande si c’est eux. Depuis des années, aussi longtemps que le peuple Anamane existe, on se raconte l’histoire de leur venue sur terre. Ils sont sept normalement, où sont les trois autres ? Elles tombent inexorablement, leurs reflets fauves dansent sur la surface du marais, quatre sphères d’acier qui soudain plongent avec un rugissement dans l’eau. Nabu recule, affolé, mais il n’ose s’enfuir. Les sphères fument et crépitent de chaleur, Nabu les observe, accroupis, sa lance fermement contre son torse, le cœur battant. Soudain elles s’ouvrent comme des fleurs. Cinq pétales de métal qui disparaissent dans l’eau alors que se dresse à leur place des drones mécha bardés de canons et de tubes à roquette. Les engins se déplient, ils font environs deux mètres cinquante et présentent une vague silhouette humanoïde avec des têtes coniques de serpent, la surface noire nuit, des masques de mort dessinés sur les têtes, crocs et mâchoire de serpent. Ils sont terrifiants. Nabu n’ose plus bouger, il tremble comme une feuille, fait pipi sous lui, il est terrorisé. Les machines analysent le périmètre vue infra, onde mentale, elles cherchent de la vie intelligente, en trouve qui panique dans les roseaux. Un des mécha tire une salve qui pulvérise Nabu en deux morceaux.

 

Cent kilomètres au-dessus de la surface du globe un adolescent éclate de rire. Il a ouvert le bal et il est le premier dans la rangée d’opérateurs qui manipulent les drones à distance. Pour que ça soit plus ludique donc moins responsabilisant, les opérateurs évoluent dans un univers de jeu vidéo où les mécha sont représenté dans un décor hyper réaliste, copie de l’environnement dans lequel ils se trouvent quant aux cadavres ils disparaissent purement et simplement du tableau sitôt éliminés. Chaque mort est récompensé par un nombre de point selon l’importance de l’objectif. Nabu a fait un petit dix point mais ça compte moins chez les opérateurs que d’être le premier.

–       Yeeepeekaï motherfucker, j’vous nique tous !

–       Tu fais chier des fois Zéro, c’est toujours toi le prem’s, proteste sa jeune voisine sans retirer son casque de contrôle.

–       C’est parce que je suis le meilleur !

–       Matricule 5885, concentrez-vous sur votre tâche ordonne le chef de pont derrière lui.

–       Oui monsieur, obéit aussi tôt le jeune homme en se redressant, activant la commande déplacement groupé.

Les méchas sortent du marais et avancent inexorablement vers le village le plus proche, celui dont est parti cette après-midi même Nabu en espérant ramener du gibier, dans le même temps, ailleurs sur le globe d’autre mécha font leur apparition et massacrent. C’est un massacre méthodique qui s’oppose aux technologies les plus diverses, du javelot au char de combat, les pays qui composent cette planète n’ont pas évolué de la même manière. Pour les opérateurs les difficultés techniques ne sont pas les mêmes mais chacun connait son travail et on déplore peu de perte de mécha. Pour eux la guerre c’est du tourisme avec des explosions, ils n’ont ni les odeurs ni les horreurs, alors ils s’amusent bien. Tout en ravageant son troisième village, Zéro et ses camarades grignotent des bonbons nutritifs à l’adrénaline pure, ça leur fait des flashs de plaisir chaque fois qu’ils détruisent un objectif, tout a été calculé pour leur confort. C’est la société MégaMédia qui a conçu le programme de commandement des drones, bonbon inclue, étude faite sur leurs propres opérateurs et leur manie alimentaire. Ils ne sont que l’avant-garde de l’armée mais c’est ça qui leur plait justement.

 

Des vaisseaux secondaires rentrent dans l’atmosphère et vomissent des colonnes de chasseurs Skuda qui à leur tour vomissent des bombes sur les villes et les infrastructures militaires. C’est une vitrification au centimètre carré prêt et qui n’engage aucune négociation à venir. Comme les mécha les Skudas sont pilotés à distance par des adolescents à peine pubère dans des sièges spéciaux qui recréent les sensations de vol. Leur casque technique leur donne la même vision que s’ils étaient à la place du pilote, mais quand un Skuda est abattu c’est une collection de point que perd le pilote virtuel, ce qui pour certain est plus grave que s’il perdait la vie. Pour motiver ses troupes, l’armée impériale a fait coter ses opérateurs à la bourse solaire, meilleure est la cote, plus haut est le salaire. Zéro, par exemple, possède à quatorze ans sa propre maison avec piscine et vole en speeder jet Spectra. Trois types de bombes sont jetés sur les villes et les infrastructures, l’un d’eux est bactériologique. Un virus évolutif qui tout en rongeant la peau s’attaque au système immunitaire. Plus de quatre mille tonnes sont déversés sur les villes les plus importantes, le virus se propage par l’air, les villes de littoral sont particulièrement visée. Rapidement les populations sont contaminées. Provoquant des vagues de panique qui finissent de désorganiser ce qui tenait encore debout. En cinq heures se sont des sociétés tout entières qui s’effondrent. Arrive enfin l’invasion proprement dit. Des navettes ultra rapides crachent dans les airs des grappes de space marines dans leur armure blindée qui comme le reste de l’armada sont commandés à distance. C’est un jeu formidable la guerre quand on n’y participe pas, les adolescents s’éclatent. La bataille globale dure un peu moins de dix heures. Au bout de dix heures la planète est nettoyée. Un tiers de sa population a disparu, un autre est gravement malade et sur le point de mourir, le reste tente de survivre aux patrouilles qui arpentent le globe à leur recherche. Le terraforming intervient juste après. L’empire a développé à travers son armée des relations commerciales solides avec les autres peuples qui le compose, cette planète sera réservée aux Zyrtiens qui n’ont pas de vaisseaux ni de véritable armée mais qui possèdent des tonnes de tybarium et d’or, les deux métaux dont est avide l’empire. Le premier parce qu’il sert de combustible au moteur à matière noire de la flotte, le second parce qu’il est un composant indispensable de la nanotechnologie avec lequel est fabriqué l’armement. Les Zyrtiens respirent un air saturé en oxyde de carbone alors les vaisseaux secondaires en rejettent des tonnes dans l’air tandis qu’on détruit le biotope. Pendant ce temps les opérateurs mécha sont relevés. Douze heures de travail d’affilé, Zéro est à la fois surexcité et épuisé comme tous les opérateurs autour de lui. Ils se rendent en bande aux mess du pont numéro trois qui leur est réservé, boivent des cocktails relaxant à base de cannabis génétiquement modifié, chantent à la gloire de l’empire, se payent mutuellement plusieurs tournée avant de tous rentrer épuisés dans leur couchette. Elle mesure un peu plus de dix mètres carrés, est équipée d’une console de jeu de sorte que les opérateurs peuvent continuer de s’amuser tout en s’entrainant pour les prochaines missions. On y trouve également un distributeur de ration de combat spécialement étudié pour optimiser le corps et l’esprit des opérateurs. Zéro consulte ses mails avant de dormir, il a une demande d’interview d’un magazine branché en ligne, il coche la case accepter sans réfléchir et plonge dans un sommeil sans rêve.

–       Zéro, vous êtes à l’heure actuel l’opérateur mécha le mieux côté du marché, comment vivez-vous ce succès ?

–       Plutôt bien merci, avec mes primes je me suis acheté un petit Von Dongen, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’opérateur qui puisse en dire autant.

–       Oh alors vous vous intéressez aussi à l’art ?

–       Pas du tout mais mon agent dit que c’est bon pour mon image…. Et pour le fisc bien entendu.

Il éclate de rire et tire sur son joint spéciale détente je-suis-un-mec-vachement-cool.

–       Je vois… Mais concrètement vous n’êtes jamais allé sur le terrain n’est-ce pas.

Nouveau rire.

–       J’ai rien à y foutre normal, je suis pas entrainé pour moi.

–       Mais est-ce que cela ne vous frustre pas un peu quelque part ?

–       Pourquoi ?

–       Je ne sais pas, le goût du risque pour commencer.

Le visage de Zéro se chiffonne.

–       Eh oh quand vous gérez quatre mécha simultanément en zone urbaine avec un quota de quatre cent point minimum croyez-moi des risques vous en prenez des sérieux.

–       Virtuellement certes mais concrètement vous ne risquez pas votre vie.

–       De quoi ? Zéro commence à s’agacer de ce journaliste qui a l’air de faire semblant de ne pas comprendre. Vous croyez qu’il se passerait quoi si je foirais une mission, hop adieu le beau speeder, la maison avec piscine, je serais fini !

–       Mais vivant, fait remarquer le journaliste.

–       Mouais, fini par bougonner le jeune homme. Où vous voulez en venir à la fin ?

–       Au fait que vous ne seriez peut-être pas numéro un si vous alliez sur le terrain.

Zéro est vexé est c’est exactement ce qu’espérait le journaliste.

–       Je vois pas ce que ça changerait, en haut ou en bas c’est kif !

–       Je vous assure, j’ai déjà couvert plusieurs conflit en haut et en bas comme vous dites et je vous promets que la perspective n’est pas la même. Accepteriez-vous de venir avec moi vous rendre compte par vous-même.

–       Je suis un opérateur de niveau 4, j’ai pas le droit d’aller me battre sur le terrain.

–       Je ne parle pas de vous battre, juste d’être un observateur.

–       Pourquoi faire ?

–       Eh bien comme ça vous pourriez dire à vos fans que vous avez vu un conflit à hauteur d’homme, je suis sûr qu’ils apprécieraient, vous savez comment les fans sont friands d’authenticité.

Zéro réfléchi, il n’avait pas tort, ceux qui allaient sur le terrain était peut-être pas les plus cotés sur le marché mais une chose était sûr ils avaient un drôle de succès auprès des filles, et à quatorze ans les filles… mais il voulait en parler à son agent avant d’accepter.

–       Je vois vous êtes ce genre de garçon… rétorqua le journaliste.

–       Quel genre ? Répondit-il sur la défensive.

–       Eh bien le genre qui a besoin de permission pour faire ce qu’il a à faire.

–       Eh oh personne ne me donne sa permission, je fais ce que je veux, j’ai un agent, je le paye pour me conseiller c’est tout !

–       Oui, oui, bien entendu je comprends, il est un peu comme un père pour vous n’est-ce pas, le père que vous n’avez jamais eu… est-ce que je me trompe ?

Cette fois Zéro est vraiment vexé. Il est le numéro uno et ce journaliste le ramène à la condition de petite chose insignifiante qui a besoin qu’on lui dise quoi faire.

–       Vous savez quoi ? Vous me saoulez, cette interview est terminée !

Il repart furieux, et il est encore plus furieux quand il se fait engueuler par son supérieur parce qu’il a parlé à un journaliste, ou plus précisément ce journaliste-là.  Un opposant connu aux décisions impériales doublé d’un affreux pacifiste. Mais quand même ça le turlupine cette affaire. Il ne connait que la guerre virtuelle, sa vie n’a jamais été en péril et maintenant que ce foutu journaliste a mis le doigt dessus il se sent d’autant incomplet qu’il est vierge et que donc les filles…  Les filles n’ont d’yeux que pour les gars des légions noires, ceux qui nettoient les planètes après l’invasion, les troupes d’élite. Alors n’y tenant plus, il s’arrange avec un sous-officier qui lui en doit une et emprunte une navette pour rejoindre la planète. Comment décrire l’étendue de l’horreur qu’il découvre ? Les centaines de milliers de corps entassés les uns sur les autres, dans les villes ou les campagnes, la viande partout, la viande froide, la mort, le sang qui coagule sous la lune, les insectes qui bourdonnent, vrombissent de plaisir du festin qui s’offre à eux sur des kilomètres. Des kilomètres de villes incendiés, troués, déchirées comme ces corps qu’il découvre dans toute leur horreur. Souvent il ne reste plus grand-chose, un bout de tête, une jambe, un doigt, dépecé par le souffle d’une explosion, un tir de barrage ou un space marine particulièrement hargneux. Il vomit souvent, pleure, sidéré par l’horreur, avant de se décider à rentrer, totalement traumatisé par ce qu’il a vu. Les images le poursuivent durant tout le voyage de retour et même au-delà, dans ses cauchemars. Il sait désormais qu’il ne sera plus jamais le meilleur opérateur mécha du vaisseau amiral Niemitz. Adieu Spectra et belle villa, sa cote va tomber mais il ne peut plus continuer comme ça. Il ne peut plus ignorer ce qui va désormais apparaitre chaque fois qu’il neutralisera un objectif, des cadavres et des bouts de cadavre, des enfants morts, des corps entassés, carbonisés. Pourtant le premier jour où il retourne à son poste il explose tous ses records. Il est en colère. Après lui, après l’empire, après son impuissance. Il pourrait démissionner, quitter l’armée mais il perdrait ses droits de citoyen et ses privilèges de vedette. Il ne se sent pas près, pourtant après cette dernière séance, alors que l’empire fini d’achever la conquête de la planète, il pleure de tout son saoul sur sa couchette.  Il faut qu’il agisse, qu’il alerte les autres, ça ne peut plus durer, il faut qu’il mette en lumière ce que leurs programmes leur cachent, qu’il expose l’horreur et la terreur que répand l’empire dans l’univers. Mais en parler ne suffit pas, il faut des preuves, il faut que les autres voient par eux-mêmes. En attendant il finit par se confier à Punky, sa voisine de rangée et accessoirement sa meilleure amie. Elle a seize ans, c’est une vieille, pas aussi cotée que Zéro mais comme chef de section c’est un as de la stratégie mobile qui la rend précieuse auprès du chef de pont. Quand il lui raconte qu’il est descendu sur le terrain elle n’en croit pas ses oreilles.

–       Mais t’es fou ! C’est la guerre en bas ! On a pas le droit d’y aller nous !

–       Je sais que c’est la guerre, c’est nous qui la faisons ! Répond le jeune homme avec rogne. Mais ce que nous voyons nous ça n’a rien à voir avec ce qui se passe.

–       Bah non hein, nous on risque pas de mourir d’abord. Personne d’ailleurs, c’est ça qu’est génial avec ce système, sauf les Légions Noires, mais eux c’est des fous.

La gamine ne partage pas l’admiration de ses copines pour les nettoyeurs de planète comme les appellent certain. Pour elle ce ne sont que des viandards sans cervelle. Elle préfère de loin la fréquentation des garçons comme lui. Même si immédiatement il l’inquiète un peu.

–       Tu comprends rien ! S’écrie Zéro avec colère. C’est des vrais gens en bas, pas des pixels, t’as pas vu ce qu’on leur fait !

–       Bah oui bien sûr que c’est des vrais gens ! Et alors c’est la guerre oui ou non ? A la guerre on tue des vrais gens, c’est comme ça, c’est la vie.

Comprenant soudain qu’il n’y arrivera pas, il lui dit en lui attrapant la main.

–       Viens !

Elle résiste.

–       Où ça !?

–       En bas tu dois voir !

–       Non, non, hors de question c’est interdit.

–       Personne le saura, promet-il, viens, je connais quelqu’un qui peut nous passer une navette.

–       J’ai dit non ! Tu veux qu’on se fasse rétrograder ou quoi ? Tu veux te faire virer peut-être même !

Comme de l’accuser de vouloir trahir l’empire.

–       C’est pas vrai ! Je veux que tu ouvres les yeux c’est tout !

–       Ils sont bien ouverts ! Très ouverts même et ce que je vois c’est un fou.

Sans s’en rendre compte ils crient tous les deux dans une des coursives de l’appareil, ce qui finit par alerter une des patrouilles de garde et un sergent d’arme dans sa tenue de combat.

–       Qu’est-ce qui se passe ici ? Identification et matricule !

–       Opérateur mécha 5885, répond Zéro

–       Opératrice mécha 5886 fait Punky.

–       De quoi vous parliez ? Pourquoi ces hurlements !?

–       Euh dispute d’amoureux s’empresse de répondre la gamine.

Aucune envie que celui-là aille rapporter les propos fous de Zéro, rien que d’en discuter elle risque son poste. Mais le sergent est plus perspicace que son air de vieux cornichon en armure le laisse penser.

–       Dispute d’amoureux hein ? Vous avez pas l’air bien amoureux vous deux.

Elle hausse des épaules, sourire forcé.

–       Bah on se dispute, forcément.

Le sergent regarde autour de lui avant de demander à un de ses hommes.

–       On est où là en zone 6 non ?

–       Affirmatif sergent.

Le sergent regarde les deux opérateurs.

–       On va tirer ça au clair, vous deux, suivez-nous.

Tout se passe très vite ensuite, instinctivement la jeune fille comprends que les coursives sont sur écoute, ils sont coincés à moins de… elle tire Zéro par la main et le force à détaler avec lui.

–       T’as intérêt à c’qu’on trouve une navette sinon je te tue, gueule-t-elle tandis que derrière eux on cavale en leur ordonnant de s’arrêter.

Mais les bottes des gardes ne vaudront jamais les pieds agiles de deux gamins qui incidemment sentaient en eux un vent de liberté et d’interdit les pousser. C’était mal, dangereux, mais c’était délicieux comme un grand rire un jour d’été.

 

–       Mon commandant, deux opérateurs mécha ont volé une navette.

–       Identification ?

–       5885 et 5886.

–       Ah, Punky et Zéro nos deux champions… quelle direction ?

–       Ils seront sur Zelta 3 dans vingt minutes mon commandant.

–       Très bien qu’il voit un peu la réalité de leur travail ne peut pas leur faire de mal.

 

Zelta 3 est la dernière planète du système à être conquise, cette fois pour le compte unique de l’empire et ses habitants, une race d’insecte intelligents, n’ont comme choix que de se soumettre ou périr. La guerre est de courte durée et finalement son spectacle, ce qu’ils en perçoivent l’un et l’autre n’est pas si terrifiant, des insectes géants troués, brûlés, déchiquetés ? Et alors ? Zéro découvre que ce qui lui est étranger en tout point, une vie intelligente qu’il ne connait pas et ne lui inspire pas grand-chose sinon peut-être un peu de dégoût, n’exerce aucun sentiment de révolte en lui. Et bien entendu il en va de même avec sa camarade. D’un coup il déclare :

–       Faut pas.

–       Faut pas quoi ?

–       Faut pas que je tue des humains, des insectes je m’en fous, mais pas des humains, c’est ça la solution.

Il se sent soulagé d’un poids, des heures d’introspection, de nuits sans rêve, de cauchemars enchaînés qui s’en vont d’un coup.

–       Vont pas te laisser le choix, lui fait-elle remarquer.

–       Veux pas le savoir, je vais en parler à mon agent ils vont voir !

Mais bien entendu c’est tout vu, il est dans l’armée pas dans le spectacle et il comprend très vite les limites du vedettariat quand finalement le chef de pont le fait mettre aux arrêts. Dans sa cellule il rumine, c’est injuste, sa demande est légitime, il a une conscience merde ! Et puis pourquoi l’obliger à tuer son espèce ? S’il se spécialisait sûr qu’il serait encore meilleur, écraser des cafards ça doit être marrant non ? Il reçoit la visite de son agent qui lui conseille de faire profil bas et ne plus parler de ses cas de conscience. Il lui conseille à voix haute et clair. Pour tout dire il hurle, il est furieux, la cote de son poulain a baissé de huit points et c’est autant d’argent perdu pour lui. Alors Zéro se fait tout petit et ne moufte plus. Mais il n’en pense pas moins, il a quatorze ans. Quand il sort de cellule on a l’a rétrogradé au niveau cinq, il serre les dents, se retrouve à l’observation, manipuler un drone en fonction du commandement des méchas et regarder défiler des paysages vu du ciel. Il s’ennuie, il pense à ce qui se passe en dessous et même s’il ignore qui se trouve sous leurs bombes il ne peut s’empêcher de penser aux atrocités qu’il a vu. Alors parfois le soir sur sa couchette il pleure. Et ses pleurs nourrissent sa révolte. Un jour il n’en peut plus il va voir son chef de pont et se lance avec rage et passion, qu’on lui laisse les insectoïdes, les machins et les trucs qu’on lui laisse les pieuvres et les baleines tous sauf les humains et il sera le plus grand massacreur de planète de tout l’empire. Rien de moins. « Pour l’instant on a besoin de vous ici, on verra plus tard. » reçoit-il pour toute réponse. Soit il s’en contentera  Il reçoit des mails de ses fans qui veulent savoir ce qui lui arrive, ça lui réchauffe un peu le cœur, mais il ne parle pas des horreurs qu’il a vu parce qu’il sait son courrier surveillé. Alors il fabule et y ajoute même une anecdote parce qu’ils en sont friands et qu’il sait que ça va faire un peu de bruit. C’est ce qu’il espère, glisser dans la tête de ses fans qu’il veut se spécialiser dans le non humain, que la dernière fois il s’est éclaté, d’ailleurs ses derniers scores le prouvent. Son agent qui est finalement tenu au courant trouve l’idée séduisante parce que ça pourrait remonter sa cote. Et lui contrairement à Zéro n’est pas dans l’armée, il a des relations et ses relations savent où appuyer pour faire plier l’armée. Sans mal, l’armée a en effet remarqué que certains opérateurs sont moins bons quand il s’agit d’objectif humain, cas de conscience, âge, ils n’en n’ont aucune idée, on décide donc d’un programme de spécialisation auquel est intégré le jeune homme.

 

Kâl est heureuse, elle chante sous la surface de l’océan son bonheur d’être en vie. Ce matin elle a mis au monde son premier baleineau et ça s’est merveilleusement passé, le petit est avec son père en ce moment qui lui apprend les courants marins et le langage de leur espèce. D’ici quelques semaines si tout va bien, il pourra même se nourrir seul. Ils l’ont appelé Asthor ce qui dans leur langue chantante signifie étoile. Et des étoiles ce soir il y en a des milliers au-dessus d’elle. Kâl a des visions, elle voit deux humains s’aimer passionnément sans presque se dire un mot, elle entend des chants qu’elle ne comprend pas mais qui lui apaise l’âme. Elle sait que c’est l’effet de l’accouchement, sa mère l’a enseigné sur ce sujet, toutes les baleines savent ça à dire vrai, elles voient des bribes d’un autre monde et cet autre monde est toujours tissé d’amour. Les humains ignorent ce monde comme ils ignorent quantité de choses qu’ils croient pourtant comme acquises. Et ces deux-là l’ignorent tout autant. Ils s’aiment comme jamais mais ça leur fait trop peur pour qu’ils s’unissent. Ils ne savent pas qu’ils ne sont séparés que par une illusion qui s’effacera à leur mort. Ils ignorent la grande sagesse de l’univers. Comme Kâl ignorent ici qu’un drone de guerre vient de la repérer qui ondoie à la surface de l’océan quasi unique qui recouvre 90% de cette planète-là. Le drone analyse son comportement, ses ondes cérébrales, estime son poids en viande… Zéro appuie sans remords sur la commande de la bombe de deux cent cinquante kilos que transporte son drone. Il a les réflexes encore plus aiguisé que d’habitude, chasser la baleine c’est le kif. La bombe éclate juste au-dessus du crâne de Kâl alors qu’elle ressent l’amour des deux humains battre le temps, l’engin lui fore l’os et fait bouillir sa cervelle, la baleine coule sans un soupir, le drone est déjà loin, des vaisseaux de pêche industrielle sont déjà en route.