Cas de conscience.

Le marais brille sous la lune d’une aura bleuté, une fine pellicule de brouillard nappe sa surface, pas un bruit. Un silence ouaté, lourd, capitonne la nuit, il est tombé d’un coup, sans prévenir, il dure comme un suspens alors que dans le ciel filent quatre boules de feu. Nabu regarde les boules caché dans les roseaux. Il tremble. Il pense aux Dieux et se demande si c’est eux. Depuis des années, aussi longtemps que le peuple Anamane existe, on se raconte l’histoire de leur venue sur terre. Ils sont sept normalement, où sont les trois autres ? Elles tombent inexorablement, leurs reflets fauves dansent sur la surface du marais, quatre sphères d’acier qui soudain plongent avec un rugissement dans l’eau. Nabu recule, affolé, mais il n’ose s’enfuir. Les sphères fument et crépitent de chaleur, Nabu les observe, accroupis, sa lance fermement contre son torse, le cœur battant. Soudain elles s’ouvrent comme des fleurs. Cinq pétales de métal qui disparaissent dans l’eau alors que se dresse à leur place des drones mécha bardés de canons et de tubes à roquette. Les engins se déplient, ils font environs deux mètres cinquante et présentent une vague silhouette humanoïde avec des têtes coniques de serpent, la surface noire nuit, des masques de mort dessinés sur les têtes, crocs et mâchoire de serpent. Ils sont terrifiants. Nabu n’ose plus bouger, il tremble comme une feuille, fait pipi sous lui, il est terrorisé. Les machines analysent le périmètre vue infra, onde mentale, elles cherchent de la vie intelligente, en trouve qui panique dans les roseaux. Un des mécha tire une salve qui pulvérise Nabu en deux morceaux.

 

Cent kilomètres au-dessus de la surface du globe un adolescent éclate de rire. Il a ouvert le bal et il est le premier dans la rangée d’opérateurs qui manipulent les drones à distance. Pour que ça soit plus ludique donc moins responsabilisant, les opérateurs évoluent dans un univers de jeu vidéo où les mécha sont représenté dans un décor hyper réaliste, copie de l’environnement dans lequel ils se trouvent quant aux cadavres ils disparaissent purement et simplement du tableau sitôt éliminés. Chaque mort est récompensé par un nombre de point selon l’importance de l’objectif. Nabu a fait un petit dix point mais ça compte moins chez les opérateurs que d’être le premier.

–       Yeeepeekaï motherfucker, j’vous nique tous !

–       Tu fais chier des fois Zéro, c’est toujours toi le prem’s, proteste sa jeune voisine sans retirer son casque de contrôle.

–       C’est parce que je suis le meilleur !

–       Matricule 5885, concentrez-vous sur votre tâche ordonne le chef de pont derrière lui.

–       Oui monsieur, obéit aussi tôt le jeune homme en se redressant, activant la commande déplacement groupé.

Les méchas sortent du marais et avancent inexorablement vers le village le plus proche, celui dont est parti cette après-midi même Nabu en espérant ramener du gibier, dans le même temps, ailleurs sur le globe d’autre mécha font leur apparition et massacrent. C’est un massacre méthodique qui s’oppose aux technologies les plus diverses, du javelot au char de combat, les pays qui composent cette planète n’ont pas évolué de la même manière. Pour les opérateurs les difficultés techniques ne sont pas les mêmes mais chacun connait son travail et on déplore peu de perte de mécha. Pour eux la guerre c’est du tourisme avec des explosions, ils n’ont ni les odeurs ni les horreurs, alors ils s’amusent bien. Tout en ravageant son troisième village, Zéro et ses camarades grignotent des bonbons nutritifs à l’adrénaline pure, ça leur fait des flashs de plaisir chaque fois qu’ils détruisent un objectif, tout a été calculé pour leur confort. C’est la société MégaMédia qui a conçu le programme de commandement des drones, bonbon inclue, étude faite sur leurs propres opérateurs et leur manie alimentaire. Ils ne sont que l’avant-garde de l’armée mais c’est ça qui leur plait justement.

 

Des vaisseaux secondaires rentrent dans l’atmosphère et vomissent des colonnes de chasseurs Skuda qui à leur tour vomissent des bombes sur les villes et les infrastructures militaires. C’est une vitrification au centimètre carré prêt et qui n’engage aucune négociation à venir. Comme les mécha les Skudas sont pilotés à distance par des adolescents à peine pubère dans des sièges spéciaux qui recréent les sensations de vol. Leur casque technique leur donne la même vision que s’ils étaient à la place du pilote, mais quand un Skuda est abattu c’est une collection de point que perd le pilote virtuel, ce qui pour certain est plus grave que s’il perdait la vie. Pour motiver ses troupes, l’armée impériale a fait coter ses opérateurs à la bourse solaire, meilleure est la cote, plus haut est le salaire. Zéro, par exemple, possède à quatorze ans sa propre maison avec piscine et vole en speeder jet Spectra. Trois types de bombes sont jetés sur les villes et les infrastructures, l’un d’eux est bactériologique. Un virus évolutif qui tout en rongeant la peau s’attaque au système immunitaire. Plus de quatre mille tonnes sont déversés sur les villes les plus importantes, le virus se propage par l’air, les villes de littoral sont particulièrement visée. Rapidement les populations sont contaminées. Provoquant des vagues de panique qui finissent de désorganiser ce qui tenait encore debout. En cinq heures se sont des sociétés tout entières qui s’effondrent. Arrive enfin l’invasion proprement dit. Des navettes ultra rapides crachent dans les airs des grappes de space marines dans leur armure blindée qui comme le reste de l’armada sont commandés à distance. C’est un jeu formidable la guerre quand on n’y participe pas, les adolescents s’éclatent. La bataille globale dure un peu moins de dix heures. Au bout de dix heures la planète est nettoyée. Un tiers de sa population a disparu, un autre est gravement malade et sur le point de mourir, le reste tente de survivre aux patrouilles qui arpentent le globe à leur recherche. Le terraforming intervient juste après. L’empire a développé à travers son armée des relations commerciales solides avec les autres peuples qui le compose, cette planète sera réservée aux Zyrtiens qui n’ont pas de vaisseaux ni de véritable armée mais qui possèdent des tonnes de tybarium et d’or, les deux métaux dont est avide l’empire. Le premier parce qu’il sert de combustible au moteur à matière noire de la flotte, le second parce qu’il est un composant indispensable de la nanotechnologie avec lequel est fabriqué l’armement. Les Zyrtiens respirent un air saturé en oxyde de carbone alors les vaisseaux secondaires en rejettent des tonnes dans l’air tandis qu’on détruit le biotope. Pendant ce temps les opérateurs mécha sont relevés. Douze heures de travail d’affilé, Zéro est à la fois surexcité et épuisé comme tous les opérateurs autour de lui. Ils se rendent en bande aux mess du pont numéro trois qui leur est réservé, boivent des cocktails relaxant à base de cannabis génétiquement modifié, chantent à la gloire de l’empire, se payent mutuellement plusieurs tournée avant de tous rentrer épuisés dans leur couchette. Elle mesure un peu plus de dix mètres carrés, est équipée d’une console de jeu de sorte que les opérateurs peuvent continuer de s’amuser tout en s’entrainant pour les prochaines missions. On y trouve également un distributeur de ration de combat spécialement étudié pour optimiser le corps et l’esprit des opérateurs. Zéro consulte ses mails avant de dormir, il a une demande d’interview d’un magazine branché en ligne, il coche la case accepter sans réfléchir et plonge dans un sommeil sans rêve.

–       Zéro, vous êtes à l’heure actuel l’opérateur mécha le mieux côté du marché, comment vivez-vous ce succès ?

–       Plutôt bien merci, avec mes primes je me suis acheté un petit Von Dongen, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’opérateur qui puisse en dire autant.

–       Oh alors vous vous intéressez aussi à l’art ?

–       Pas du tout mais mon agent dit que c’est bon pour mon image…. Et pour le fisc bien entendu.

Il éclate de rire et tire sur son joint spéciale détente je-suis-un-mec-vachement-cool.

–       Je vois… Mais concrètement vous n’êtes jamais allé sur le terrain n’est-ce pas.

Nouveau rire.

–       J’ai rien à y foutre normal, je suis pas entrainé pour moi.

–       Mais est-ce que cela ne vous frustre pas un peu quelque part ?

–       Pourquoi ?

–       Je ne sais pas, le goût du risque pour commencer.

Le visage de Zéro se chiffonne.

–       Eh oh quand vous gérez quatre mécha simultanément en zone urbaine avec un quota de quatre cent point minimum croyez-moi des risques vous en prenez des sérieux.

–       Virtuellement certes mais concrètement vous ne risquez pas votre vie.

–       De quoi ? Zéro commence à s’agacer de ce journaliste qui a l’air de faire semblant de ne pas comprendre. Vous croyez qu’il se passerait quoi si je foirais une mission, hop adieu le beau speeder, la maison avec piscine, je serais fini !

–       Mais vivant, fait remarquer le journaliste.

–       Mouais, fini par bougonner le jeune homme. Où vous voulez en venir à la fin ?

–       Au fait que vous ne seriez peut-être pas numéro un si vous alliez sur le terrain.

Zéro est vexé est c’est exactement ce qu’espérait le journaliste.

–       Je vois pas ce que ça changerait, en haut ou en bas c’est kif !

–       Je vous assure, j’ai déjà couvert plusieurs conflit en haut et en bas comme vous dites et je vous promets que la perspective n’est pas la même. Accepteriez-vous de venir avec moi vous rendre compte par vous-même.

–       Je suis un opérateur de niveau 4, j’ai pas le droit d’aller me battre sur le terrain.

–       Je ne parle pas de vous battre, juste d’être un observateur.

–       Pourquoi faire ?

–       Eh bien comme ça vous pourriez dire à vos fans que vous avez vu un conflit à hauteur d’homme, je suis sûr qu’ils apprécieraient, vous savez comment les fans sont friands d’authenticité.

Zéro réfléchi, il n’avait pas tort, ceux qui allaient sur le terrain était peut-être pas les plus cotés sur le marché mais une chose était sûr ils avaient un drôle de succès auprès des filles, et à quatorze ans les filles… mais il voulait en parler à son agent avant d’accepter.

–       Je vois vous êtes ce genre de garçon… rétorqua le journaliste.

–       Quel genre ? Répondit-il sur la défensive.

–       Eh bien le genre qui a besoin de permission pour faire ce qu’il a à faire.

–       Eh oh personne ne me donne sa permission, je fais ce que je veux, j’ai un agent, je le paye pour me conseiller c’est tout !

–       Oui, oui, bien entendu je comprends, il est un peu comme un père pour vous n’est-ce pas, le père que vous n’avez jamais eu… est-ce que je me trompe ?

Cette fois Zéro est vraiment vexé. Il est le numéro uno et ce journaliste le ramène à la condition de petite chose insignifiante qui a besoin qu’on lui dise quoi faire.

–       Vous savez quoi ? Vous me saoulez, cette interview est terminée !

Il repart furieux, et il est encore plus furieux quand il se fait engueuler par son supérieur parce qu’il a parlé à un journaliste, ou plus précisément ce journaliste-là.  Un opposant connu aux décisions impériales doublé d’un affreux pacifiste. Mais quand même ça le turlupine cette affaire. Il ne connait que la guerre virtuelle, sa vie n’a jamais été en péril et maintenant que ce foutu journaliste a mis le doigt dessus il se sent d’autant incomplet qu’il est vierge et que donc les filles…  Les filles n’ont d’yeux que pour les gars des légions noires, ceux qui nettoient les planètes après l’invasion, les troupes d’élite. Alors n’y tenant plus, il s’arrange avec un sous-officier qui lui en doit une et emprunte une navette pour rejoindre la planète. Comment décrire l’étendue de l’horreur qu’il découvre ? Les centaines de milliers de corps entassés les uns sur les autres, dans les villes ou les campagnes, la viande partout, la viande froide, la mort, le sang qui coagule sous la lune, les insectes qui bourdonnent, vrombissent de plaisir du festin qui s’offre à eux sur des kilomètres. Des kilomètres de villes incendiés, troués, déchirées comme ces corps qu’il découvre dans toute leur horreur. Souvent il ne reste plus grand-chose, un bout de tête, une jambe, un doigt, dépecé par le souffle d’une explosion, un tir de barrage ou un space marine particulièrement hargneux. Il vomit souvent, pleure, sidéré par l’horreur, avant de se décider à rentrer, totalement traumatisé par ce qu’il a vu. Les images le poursuivent durant tout le voyage de retour et même au-delà, dans ses cauchemars. Il sait désormais qu’il ne sera plus jamais le meilleur opérateur mécha du vaisseau amiral Niemitz. Adieu Spectra et belle villa, sa cote va tomber mais il ne peut plus continuer comme ça. Il ne peut plus ignorer ce qui va désormais apparaitre chaque fois qu’il neutralisera un objectif, des cadavres et des bouts de cadavre, des enfants morts, des corps entassés, carbonisés. Pourtant le premier jour où il retourne à son poste il explose tous ses records. Il est en colère. Après lui, après l’empire, après son impuissance. Il pourrait démissionner, quitter l’armée mais il perdrait ses droits de citoyen et ses privilèges de vedette. Il ne se sent pas près, pourtant après cette dernière séance, alors que l’empire fini d’achever la conquête de la planète, il pleure de tout son saoul sur sa couchette.  Il faut qu’il agisse, qu’il alerte les autres, ça ne peut plus durer, il faut qu’il mette en lumière ce que leurs programmes leur cachent, qu’il expose l’horreur et la terreur que répand l’empire dans l’univers. Mais en parler ne suffit pas, il faut des preuves, il faut que les autres voient par eux-mêmes. En attendant il finit par se confier à Punky, sa voisine de rangée et accessoirement sa meilleure amie. Elle a seize ans, c’est une vieille, pas aussi cotée que Zéro mais comme chef de section c’est un as de la stratégie mobile qui la rend précieuse auprès du chef de pont. Quand il lui raconte qu’il est descendu sur le terrain elle n’en croit pas ses oreilles.

–       Mais t’es fou ! C’est la guerre en bas ! On a pas le droit d’y aller nous !

–       Je sais que c’est la guerre, c’est nous qui la faisons ! Répond le jeune homme avec rogne. Mais ce que nous voyons nous ça n’a rien à voir avec ce qui se passe.

–       Bah non hein, nous on risque pas de mourir d’abord. Personne d’ailleurs, c’est ça qu’est génial avec ce système, sauf les Légions Noires, mais eux c’est des fous.

La gamine ne partage pas l’admiration de ses copines pour les nettoyeurs de planète comme les appellent certain. Pour elle ce ne sont que des viandards sans cervelle. Elle préfère de loin la fréquentation des garçons comme lui. Même si immédiatement il l’inquiète un peu.

–       Tu comprends rien ! S’écrie Zéro avec colère. C’est des vrais gens en bas, pas des pixels, t’as pas vu ce qu’on leur fait !

–       Bah oui bien sûr que c’est des vrais gens ! Et alors c’est la guerre oui ou non ? A la guerre on tue des vrais gens, c’est comme ça, c’est la vie.

Comprenant soudain qu’il n’y arrivera pas, il lui dit en lui attrapant la main.

–       Viens !

Elle résiste.

–       Où ça !?

–       En bas tu dois voir !

–       Non, non, hors de question c’est interdit.

–       Personne le saura, promet-il, viens, je connais quelqu’un qui peut nous passer une navette.

–       J’ai dit non ! Tu veux qu’on se fasse rétrograder ou quoi ? Tu veux te faire virer peut-être même !

Comme de l’accuser de vouloir trahir l’empire.

–       C’est pas vrai ! Je veux que tu ouvres les yeux c’est tout !

–       Ils sont bien ouverts ! Très ouverts même et ce que je vois c’est un fou.

Sans s’en rendre compte ils crient tous les deux dans une des coursives de l’appareil, ce qui finit par alerter une des patrouilles de garde et un sergent d’arme dans sa tenue de combat.

–       Qu’est-ce qui se passe ici ? Identification et matricule !

–       Opérateur mécha 5885, répond Zéro

–       Opératrice mécha 5886 fait Punky.

–       De quoi vous parliez ? Pourquoi ces hurlements !?

–       Euh dispute d’amoureux s’empresse de répondre la gamine.

Aucune envie que celui-là aille rapporter les propos fous de Zéro, rien que d’en discuter elle risque son poste. Mais le sergent est plus perspicace que son air de vieux cornichon en armure le laisse penser.

–       Dispute d’amoureux hein ? Vous avez pas l’air bien amoureux vous deux.

Elle hausse des épaules, sourire forcé.

–       Bah on se dispute, forcément.

Le sergent regarde autour de lui avant de demander à un de ses hommes.

–       On est où là en zone 6 non ?

–       Affirmatif sergent.

Le sergent regarde les deux opérateurs.

–       On va tirer ça au clair, vous deux, suivez-nous.

Tout se passe très vite ensuite, instinctivement la jeune fille comprends que les coursives sont sur écoute, ils sont coincés à moins de… elle tire Zéro par la main et le force à détaler avec lui.

–       T’as intérêt à c’qu’on trouve une navette sinon je te tue, gueule-t-elle tandis que derrière eux on cavale en leur ordonnant de s’arrêter.

Mais les bottes des gardes ne vaudront jamais les pieds agiles de deux gamins qui incidemment sentaient en eux un vent de liberté et d’interdit les pousser. C’était mal, dangereux, mais c’était délicieux comme un grand rire un jour d’été.

 

–       Mon commandant, deux opérateurs mécha ont volé une navette.

–       Identification ?

–       5885 et 5886.

–       Ah, Punky et Zéro nos deux champions… quelle direction ?

–       Ils seront sur Zelta 3 dans vingt minutes mon commandant.

–       Très bien qu’il voit un peu la réalité de leur travail ne peut pas leur faire de mal.

 

Zelta 3 est la dernière planète du système à être conquise, cette fois pour le compte unique de l’empire et ses habitants, une race d’insecte intelligents, n’ont comme choix que de se soumettre ou périr. La guerre est de courte durée et finalement son spectacle, ce qu’ils en perçoivent l’un et l’autre n’est pas si terrifiant, des insectes géants troués, brûlés, déchiquetés ? Et alors ? Zéro découvre que ce qui lui est étranger en tout point, une vie intelligente qu’il ne connait pas et ne lui inspire pas grand-chose sinon peut-être un peu de dégoût, n’exerce aucun sentiment de révolte en lui. Et bien entendu il en va de même avec sa camarade. D’un coup il déclare :

–       Faut pas.

–       Faut pas quoi ?

–       Faut pas que je tue des humains, des insectes je m’en fous, mais pas des humains, c’est ça la solution.

Il se sent soulagé d’un poids, des heures d’introspection, de nuits sans rêve, de cauchemars enchaînés qui s’en vont d’un coup.

–       Vont pas te laisser le choix, lui fait-elle remarquer.

–       Veux pas le savoir, je vais en parler à mon agent ils vont voir !

Mais bien entendu c’est tout vu, il est dans l’armée pas dans le spectacle et il comprend très vite les limites du vedettariat quand finalement le chef de pont le fait mettre aux arrêts. Dans sa cellule il rumine, c’est injuste, sa demande est légitime, il a une conscience merde ! Et puis pourquoi l’obliger à tuer son espèce ? S’il se spécialisait sûr qu’il serait encore meilleur, écraser des cafards ça doit être marrant non ? Il reçoit la visite de son agent qui lui conseille de faire profil bas et ne plus parler de ses cas de conscience. Il lui conseille à voix haute et clair. Pour tout dire il hurle, il est furieux, la cote de son poulain a baissé de huit points et c’est autant d’argent perdu pour lui. Alors Zéro se fait tout petit et ne moufte plus. Mais il n’en pense pas moins, il a quatorze ans. Quand il sort de cellule on a l’a rétrogradé au niveau cinq, il serre les dents, se retrouve à l’observation, manipuler un drone en fonction du commandement des méchas et regarder défiler des paysages vu du ciel. Il s’ennuie, il pense à ce qui se passe en dessous et même s’il ignore qui se trouve sous leurs bombes il ne peut s’empêcher de penser aux atrocités qu’il a vu. Alors parfois le soir sur sa couchette il pleure. Et ses pleurs nourrissent sa révolte. Un jour il n’en peut plus il va voir son chef de pont et se lance avec rage et passion, qu’on lui laisse les insectoïdes, les machins et les trucs qu’on lui laisse les pieuvres et les baleines tous sauf les humains et il sera le plus grand massacreur de planète de tout l’empire. Rien de moins. « Pour l’instant on a besoin de vous ici, on verra plus tard. » reçoit-il pour toute réponse. Soit il s’en contentera  Il reçoit des mails de ses fans qui veulent savoir ce qui lui arrive, ça lui réchauffe un peu le cœur, mais il ne parle pas des horreurs qu’il a vu parce qu’il sait son courrier surveillé. Alors il fabule et y ajoute même une anecdote parce qu’ils en sont friands et qu’il sait que ça va faire un peu de bruit. C’est ce qu’il espère, glisser dans la tête de ses fans qu’il veut se spécialiser dans le non humain, que la dernière fois il s’est éclaté, d’ailleurs ses derniers scores le prouvent. Son agent qui est finalement tenu au courant trouve l’idée séduisante parce que ça pourrait remonter sa cote. Et lui contrairement à Zéro n’est pas dans l’armée, il a des relations et ses relations savent où appuyer pour faire plier l’armée. Sans mal, l’armée a en effet remarqué que certains opérateurs sont moins bons quand il s’agit d’objectif humain, cas de conscience, âge, ils n’en n’ont aucune idée, on décide donc d’un programme de spécialisation auquel est intégré le jeune homme.

 

Kâl est heureuse, elle chante sous la surface de l’océan son bonheur d’être en vie. Ce matin elle a mis au monde son premier baleineau et ça s’est merveilleusement passé, le petit est avec son père en ce moment qui lui apprend les courants marins et le langage de leur espèce. D’ici quelques semaines si tout va bien, il pourra même se nourrir seul. Ils l’ont appelé Asthor ce qui dans leur langue chantante signifie étoile. Et des étoiles ce soir il y en a des milliers au-dessus d’elle. Kâl a des visions, elle voit deux humains s’aimer passionnément sans presque se dire un mot, elle entend des chants qu’elle ne comprend pas mais qui lui apaise l’âme. Elle sait que c’est l’effet de l’accouchement, sa mère l’a enseigné sur ce sujet, toutes les baleines savent ça à dire vrai, elles voient des bribes d’un autre monde et cet autre monde est toujours tissé d’amour. Les humains ignorent ce monde comme ils ignorent quantité de choses qu’ils croient pourtant comme acquises. Et ces deux-là l’ignorent tout autant. Ils s’aiment comme jamais mais ça leur fait trop peur pour qu’ils s’unissent. Ils ne savent pas qu’ils ne sont séparés que par une illusion qui s’effacera à leur mort. Ils ignorent la grande sagesse de l’univers. Comme Kâl ignorent ici qu’un drone de guerre vient de la repérer qui ondoie à la surface de l’océan quasi unique qui recouvre 90% de cette planète-là. Le drone analyse son comportement, ses ondes cérébrales, estime son poids en viande… Zéro appuie sans remords sur la commande de la bombe de deux cent cinquante kilos que transporte son drone. Il a les réflexes encore plus aiguisé que d’habitude, chasser la baleine c’est le kif. La bombe éclate juste au-dessus du crâne de Kâl alors qu’elle ressent l’amour des deux humains battre le temps, l’engin lui fore l’os et fait bouillir sa cervelle, la baleine coule sans un soupir, le drone est déjà loin, des vaisseaux de pêche industrielle sont déjà en route.

 

 

 

 

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Le Principe Totalitaire

Cinquante degrés centigrade, des ombres violettes qui suivent le dessin arraché des murs en ruine, courent en bordant les ruelles défoncées, chargées de gravas, parsemés de cadavres, certain là depuis plusieurs jours, largement entamés par la charogne. La colère, la peur, l’odeur du sang vibrent dans l’air, dansent dans l’onde de chaleur qui trouble l’horizon. Les combattants sont tapis dans les ruines. Brelage, dix chargeurs, veste, pantalon et foulard noirs, AR15, AK47, PKM, M4, M16, M60, lance-grenade, RPG 17, Sig Sauer P226, 357 Magnum, Makarov, HKG4… etc, etc…. Dix jours qu’ils sont là, cernés par environs dix mille hommes. Dix mille contre huit cent, plus les drones, les AC130. Mais rien n’y fait. Au nord les russes, à l’ouest le Hezbollah et les syriens, à l’est les kurdes, au sud les irakiens, et la Coalition. Et personne ne s’entend. Les hommes ont faim, soif, ils craignent qu’on cherche à les affamer, leur commandant en chef, le cheik Ahmed ibn Husseini al Faransia voudrait tenter une percée du côté irakien mais pour le moment ils sont cloués au sol par un bombardement. Le sol tremble sous leurs pieds, les murs et les immeubles mâchonnés par le shrapnel et les projectiles grommellent, un épais nuage de poussière ocre s’étiole en s’engouffrant dans les rues. A une époque qui lui semble lointaine aujourd’hui, Al Faransia, le Français, s’appelait Rémy Ergelet, natif d’Orléans, converti à 17 ans, en route pour le jihad deux ans plus tard. Il se souvient de ses premières semaines, la tête collée contre la paroi du bunker. Comment on les avait prit en main en leur faisant égorger des animaux pour commencer. Pour les occidentaux en général c’était une épreuve. La plus part n’avait jamais tué quoi que ce soit à par leur ennuis à coup de Playstation, n’avait jamais vu du sang, un cadavre de près. Pas lui. Il tuait des chats, des chiens, depuis qu’il avait douze ou treize ans. Le plus marrant c’était d’attacher la queue de deux chats et les regarder s’écharper jusqu’à la mort. Aujourd’hui il ne tuait plus les chats, parfois un chien, mais jamais un chat, c’était haram, le chat c’était l’animal favori du Prophète. Il en avait même adopté un à une époque, mais il avait été tué dans un bombardement. Un de ses lieutenants s’approcha, les irakiens avaient reculé vers l’ancien souk, ils étaient en train de déplacer leur artillerie. Une erreur tactique, le souk était truffé d’IED comme disaient les américains, Improvised Explosive Device, tout le monde le savait, pourquoi ils faisaient ça, aucune idée mais il fallait en profiter. Il passa ses ordres, à une centaine de mètres de là ses hommes mirent en activité leur mortier de campagne. Un tube, un bipied, une plaque en acier, des obus de 40 mm russes. On tire autant que possible, deux, trois, quatre engins avant de se déplacer. Toutes les grenades ne fonctionnent pas, certaine éclate trop tôt ou pas du tout, tombant comme des œufs de Pâque avec des bruits d’acier en furie. Les autres claquent sèchement crachant leur shrapnel  en postillons mortels. A plat ventre dans les ruines, quatre étages au-dessus du sol, allongé sous une bâche poussiéreuse, crouteuse de tâches douteuses, l’épaule calée contre la crosse évidée de son vieux SDV Dragunov, Al Siyniu, comme les autres l’appellent dans cette section, abat tout ceux qui apparaissent dans sa lunette de précision. Il a les yeux bridés et noirs, les pommettes hautes et la peau cuivrée, d’où son surnom de Chinois, mais pour lui ce n’est pas un surnom c’est une insulte. Il ne dit rien parce que c’est le commandant qui a commencé à l’appeler comme ça mais il haï les chinois. Il les hait au point de regretter qu’il n’y en ai pas en face. Il s’appel Nurgul, il est natif du Xinjiang et chaque fois qu’il abat un homme il pense à un soldat chinois. Un de ceux qui sont rentré un jour chez lui pour tout saccager, battre ses parents et enlever sa sœur pour la violer. Son index ne quitte pas la détente, affleurant, patient. Dans la confusion des obus de mortier qui éclatent, il accroche tous ceux qui hésitent, fuient, paniquent, méthodiquement. C’est un des meilleurs de sa section. Dix jours, plus de quarante victimes. Trois Rafales passent dans le ciel en rugissant et balancent leurs bombes cent mètres trop tôt. Des immeubles éclatent en chapelet, le monde se trouble, gris-ocre, masquant le disque solaire dans des volutes noueuses à l’odeur de phosphore. Lourd parfum chimique qui s’engouffre dans les narines tendues et frémissantes de Cebrail, adossé contre un tas de ferraille qui a été un jour un 4×4 Toyota, son arme plaquée contre son torse osseux. Il sent le métal s’enfoncer entre ses côtes, il a l’estomac qui gargouille, la gorge sèche, le visage et le crâne enveloppé de noir, des lunettes de marine sur le nez, volé sur une de ses victimes. Sa main droite est emmaillotée dans un bandage de fortune, il s’est blessé bêtement durant la dernière manœuvre. Quand ils ont prit une première fois les irakiens à revers, les repoussant vers l’est. Depuis il a peur. Irrationnellement peur. Il y a longtemps qu’il n’avait pas connu cette sensation, depuis les cadets. Depuis l’époque où avec ses camarades ils se faisaient rudoyer, frapper, humilier par les sous-officiers de l’école. Une tradition, turc, syrien, russe, une épreuve de survie et d’endurance. Cebrail a déserté l’armée turque pour le Shâm quand Mossoul est tombé. Il est d’une famille fervente, il a toujours eu la foi chevillée, rejeté l’occident et ses perversions, mais aujourd’hui ça se lézarde comme les murs du bâtiment d’en face. Aussi irrationnellement qu’elle l’a saisi alors qu’il avait à peine sept ans, sa foi est en train de l’abandonner à cause d’une stupide coupure. Alors il s’accroche, il prie frénétiquement en fermant les yeux derrière ses verres pare-éclats, La Illah I Allah Mohamed Rasoul Allah, cinq fois. Mais dans le fond de sa tête, dans le fond de ses oreilles, il l’entend s’approcher et il est terrorisé. C’est comme un ronflement lointain. Un vague bruit de moteur qui semble partout et nulle part à la fois. Et dans la fureur des explosions, des tirs en rafale, on ne le perçoit que si l’on s’enferme en soi, si l’on arrive à se séparer du monde et de sa rage. Il vole à plus de deux mille mètres, long tube d’acier à tête camus avec de courtes ailes fines, télécommandé depuis le Golfe d’Aden. L’opérateur est un civil, assis derrière un écran 24 pouces, sur le pont inférieur d’un navire de guerre américain. La guerre en couleur et en stéréo, Wagner, la Walkyrie, qui beugle dans le centre d’opération. Derrière l’opérateur, un autre civil dans une tenue sport Ralf Lauren, pantalon crème, teeshirt mauve, visage bronzé et énergique, main dans les poches. A côté de lui un général deux étoiles, et le commandant du navire. Derrière eux des sous-officiers autorisés à assister à la démonstration. Sur le côté droit de l’écran des chiffres défilent, vitesse du vent, distance de la cible, altimètre, vitesse. Si quelqu’un depuis la terre pouvait le voir, il remarquerait qu’il est plus imposant qu’un drone Raptor, un peu plus long, un peu plus large, plus aérodynamique. Mille huit cent cinquante mètres de la cible, le vieux quartier, l’opérateur effleure la commande de lancement. La coque d’acier du drone se sépare avec les ailes, elle se déploie dans le ciel comme des copeaux de soleil, découvrant douze missiles à tête rouge resserrés autour d’une masse métallique noire. L’opérateur appuie sur une autre commande, les missiles se déploient alors que le corps amorce sa chute. Le volume musical baisse, l’autre civil fait l’article sur un ton détendu. Douze missiles à détection thermique, branchés sur la température du corps humain, indifférents au four dans lequel ils viennent de pénétrer, ils sifflent en se séparant, dessinant une fleur complexe et lumineuse dans le ciel saturé de poussière. L’un d’eux traverse comme une motte un des immeubles où s’est réfugié une dizaine de combattants, le missile éclate en plusieurs fois. Cinq explosions consécutives qui ravagent tout sur leur passage.

–       Chaque section du KM80 relâche en éclatant huit mines composées de dix huit billes de céramique sur un noyau de semtex. La tête, en revanche fonctionne par effet perforant. La température dégagée permet alors de faire éclater la cellule d’anthrax qui se trouve en son cœur.

–       De l’anthrax ? Ce n’est pas très bon pour les médias ça, fit remarquer le commandant.

–       Il s’agit d’une souche mutante que nous avons développée en collaboration avec Pentagone. Elle a un temps de vie de quarante-huit heures et son rayonnement est limité à une dizaine de mètres.

Le corps dénudé du drone s’enfonce dans la terre avec un bruit sourd, bloc d’acier noir noué d’articulations et de pistons, deux bras en surgissent, puis deux jambes qui prennent appui sur le sol déchiré pour dégager le reste du corps et la tête. Son reflet brille dans l’œil éteint de Nurgui. L’œil est posé sur un bord de fenêtre comme une offrande. Le reste est dégueulé en bouillie d’os et de viande sur deux mètres, truffé de millions d’aiguilles de céramique.

–       Et voici messieurs nôtre fierté, le ALAMO  « Vélociraptor » AA1.0

–       Alamo ? Fit un des sous-officiers derrière lui.

–       Air Land Autonomous Military Operator.

–       Autonome ? C’est un robot ? Demanda le général surpris.

–       Je préfère parler d’intelligence artificielle, le Alamo prend des décisions et choisis ses cibles en fonction de la stratégie qu’il aura déterminé.

–       Mais là c’est lui qui le fait fonctionner non ?

–       En effet, mais si pour une raison ou une autre nous souhaitons passer les commandes à la machine, il nous suffit de faire ceci…

Il lui montra l’opérateur qui ôtait sa main des commandes.

La machine se redressa comme si elle n’attendait que ce moment. Elle mesurait un peu plus de trois mètres avec une tête reptilienne, elle n’avait pas de queue mais sinon elle faisait bien penser à un dinosaure. Un dinosaure bardé de canons, de roquettes, de mitrailleuses de 20 millimètres rotatives. Les premiers à l’apercevoir s’enfuient en courant. Cela fait des années qu’ils se battent, ils ont prit cette ville à des forces bien supérieures en nombre et ils y résistent de la même manière, mais ça c’est trop. Ca c’est une machine du Sheïtan, une de ces choses comme on n’en voit que dans les films, ça c’est impossible. Tout en bondissant la machine braque ses rotatives d’épaule sur le groupe qui s’éparpille. Le tir est précis, au poil près, une poignée de seconde et ils ne sont plus que des morceaux dépiautés de barbaque arrosant la rue. Trois roquettes partent depuis son dos, décrivant une arabesque descendante jusqu’à environs trois cent mètres, liaison satellite, ce que le satellite voit il le voit. Les roquettes à fragmentation éclatent à l’intérieur d’un bloc d’immeuble où sont réfugiés des servants de mortier. Ca hurle de partout, ça mitraille aussi, par rafales longues, tir de suppression qui s’éparpille sur la carlingue sans dommage. Un homme surgit au coin d’une rue, l’épaule alourdie d’un lance-roquette. Il appuie sur la détente, le recul le rejette en arrière, l’engin file droit sur la créature mécanique qui lève le bras comme pour se protéger. La roquette éclate à mi chemin, foudroyée par le faisceau invisible d’un laser, les rotatives rentrent en route, poursuivant le combattant à travers le mur qu’elles dépècent.

–       Le squelette est en acier ?

–       Non, un nano polymère de notre fabrication, je suis désolé, je ne peux pas vous en dire plus.

–       Et pourquoi ?

–       Parce que je tiens à garder certain de mes brevets à l’abri des regards.

–       Hum, je comprends, dit le général qui n’a pourtant pas l’air d’apprécier.

La machine continue sa progression dans les rues décavées, bondit, court, parfois attrape même un combattant et l’écrase contre un mur. Les roquettes pleuvent de son dos, les mitrailleuses tirent sur tout ce qui bouge.

–       Quel autonomie pour les munitions ?

–       Ce que vous avez devant vous c’est l’équivalent d’une unité blindée, munitions comprises en basse intensité. Maintenant si vous permettez…

Il chuchote à l’oreille de l’opérateur qui se met à clapoter sur son clavier. Trois autres drones Alamo prennent leur envol. Et bientôt c’est l’enfer sur terre. Rémy Ergelet… Ce nom qu’il avait appris à détester. Ce nom plat, moche, de français plat, pâle et moche, de mécréant. Il se souvient comment il a embrassé la cause avec fierté, ce qu’il avait ressentit dans le bus en passant la frontière turque. L’appel de l’aventure, le mystère, le danger et enfin le paradis, le pays saint, le Shâm, immense, majestueux, qui tout de suite pour lui s’était soldé par une solide amitié avec les irakiens. Il était dur et féroce comme eux, il était intelligent et avait assez de charisme pour se faire obéir. Rémy Ergelet, il a disparu depuis longtemps celui-là, à dix-sept ans il avait changé de nom, ses parents avaient fait un scandale, voulu l’emmener chez le psy, et avant qu’ils alertent la police il avait fugué chez un ami, un autre converti comme lui. Mort depuis. Il en avait vingt-quatre aujourd’hui et pourtant ce vieux nom rebondissait dans son crâne à mesure qu’il toussait et crachait du sang, de la bile, tout le contenu de son estomac et de son nez. L’ogive a éclaté juste l’étage au-dessus du bunker. Le toit de celui-ci s’est fendu comme un œuf sur le trottoir, les spores d’anthrax son en train de tuer tout le monde. Rémy Ergelet… D’abord Cebrail a été paralysé, les cuisses tremblantes, incapable de se lever, assourdi par la fureur qui se déchainait autour de lui, et puis au-delà de la peur, au-delà de la terreur, il y a la panique pure et simple. La panique instinctive, celle du rat, du cafard. Les machines avancent dans les rues et il se terre sous un bloc de béton effondré, il s’enfonce au plus profond de cette faille sombre, chaude, ramasse ses jambes sur lui-même et attend. Il a perdu ses lunettes, déchirés son foulard, il serre son arme contre lui comme un enfant. Il a arrêté de prier. Il crie sans crier. La bouche béante, la gorge crispée, mais aucun son ne sort alors que dans son esprit il hurle. Peu à peu les détonations se font éparses, les tirs sporadiques, peu à peu les machines reprennent possession de la ville suivit des forces de la coalition et des seigneurs de la guerre irakien. Les russes et les syriens qui ont compris qu’ils sont en train de se faire déborder, bombardent au nord pour essayer d’empêcher tout replis, tandis que deux colonnes de chars foncent occuper le terrain tant que c’est possible. La fin de l’après-midi se couche sur le quartier en ombres profondes et fraiches, Cebrail entend des soldats irakiens passer, ils rigolent, ils parlent de ces drôles de machine à nettoyer, comme ils disent. La panique, la peur, a disparu avec le sommeil qui l’a subitement prit. Il ne sait pas combien de temps il a dormi mais dehors la lumière est ocre et la poussière est retombée. Ils doivent être tous morts, se dit-il, et il est au beau milieu de ses ennemis, sans eau, sans nourriture, avec quoi ? Quatre chargeurs pleins et trois grenades ? Il sait qu’il n’a aucune chance, même pas d’approcher l’ennemi et de se faire sauter avec, d’ailleurs il n’y pense même pas. Il veut juste quitter cet enfer, cette ruine qui pue la charogne sur des hectares. Il attend que les soldats s’éloignent et commence à se dégager.

 

Il est dehors sur le pont supérieur du navire de guerre, il téléphone en fumant une cigarette. Sa petite fille à l’autre bout du fil qui fait des caprices pour avaler ses céréales matinales. Entre deux jérémiades elle lui demande quand est-ce qu’il rentre. Il répond bientôt ma chérie, bientôt, et il pense à ce qui l’attend demain et les prochains jours, un voyage à Istanbul pour rencontrer des acheteurs russes, puis retour à New York pour la conférence de presse, une escale à Washington, rencontrer le secrétaire d’état, et enfin Indian Creek, Floride où il vit dans une splendide maison au cœur d’un jardin de plusieurs hectares avec sa femme et ses deux enfants. Il a quarante cinq ans, wonder boy de l’armement, diplômé du MIT, cybernétique et informatique, il a lancé sa boite en mettant au point un système de guidage révolutionnaire, démultiplié sa fortune en déclinant ses brevets militaires en applications civiles. Il vient de déposer un brevet pour le premier nano drone de l’histoire, pas plus gros qu’un moustique. Un marché multimilliardaire, son entreprise annonce un taux de croissance chinois, presque 8% par an. Certain le qualifie de génie du mal, son quotient intellectuel avoisine les 185, sa secrétaire, elle, l’admire presque comme un dieu. Elle se tient à quelques mètres, pendues au téléphone, regardant le crépuscule par-dessus le bastingage, la poudrée d’étoiles qui éclabousse les limites cramés de l’horizon. Blonde, les cheveux serrés en chignon, le visage agréable et énergique, mince comme un fil, moulée dans un tailleur noire, chaussée de tennis blanches, elle passe ses instructions aux opérateurs chargés de récupérer les quatre Alamo. Des contractants d’Academi ex Black Water avec qui son entreprise travaille régulièrement. Elle entend son patron rire, elle lève les yeux, admire son sourire, solaire, franc, carré.

 

Ahmed ibn Husseini al Faransia n’a plus vraiment mal. Il a la nausée. Ou quelque chose qui y ressemble. La nausée mais plus rien dans l’estomac, et la tête qui lui tourne. Il a arrêté de se vider. Il sent à peine sa gorge, son thorax, l’impression d’avoir gonflé. Il se soulève péniblement, tâte son larynx, c’est mou et enflé en même temps. Il a les bras qui tremblent, il regarde alentours, ses yeux voilés. Il aperçoit des silhouettes autour de lui. Certaine bouge encore. Il essaye de se rappeler de ce qui s’est passé mais c’est le brouillard, comme devant ses yeux laiteux. Il sent quelque chose bouger dans sa bouche, il fourre ses doigts à l’intérieur et en sort un gros cafard bien gras avec une dent. Il grimace et jette le tout par-dessus son épaule. Puis il pousse un grognement qui se termine dans gargouillis écoeurant et se lève en titubant. Il ne sent pas le froid qui s’est emparé de la nuit mais parfaitement l’odeur entêtante de mort et de produit chimique autour de lui. Et il distingue les sons également. Le bruit des pas au loin, le craquèlement des branches dans le feu, le cliquetis des brelages, des armes, le sifflement léger du vent, putride. Il a soif, très soif, mais surtout il a faim, affreusement faim. Il n’a quasiment rien avalé depuis quatre jours, alors il commence à mettre un pied devant l’autre en suivant l’odeur de la viande fraiche. Derrière lui d’autres silhouettes se lèvent. Cebrail trottine entre les ruines du souk. Il sait que c’est dangereux par là mais il n’a pas le choix. Les russes ont coupé la route du nord, les kurdes occupent le centre ville et il vient de passer derrière les forces de la coalition qui patrouillent un peu partout. La nuit est étoilée, la lune est haute, il se dirige tant bien que mal à la lueur blafarde du ciel. Il essaye de ne pas penser à ce qu’il a vu aujourd’hui, aux machines, seulement à ses pas, à sa destination, aux pièges qui pourraient croisés son chemin. A la frontière. Il voulait retourner chez lui. Quitter le Shâm, revoir ses parents, ses sœurs, son frère.  Il veut se mettre en accord avec Dieu aussi, faire le pèlerinage, Dieu l’a protégé, Dieu a posé sur lui sa main bienveillante, son heure n’est pas venu a-t-Il dit. Soudain il s’immobilise, il a entendu un bruit suspect dans les ruines qui se dressent devant lui. Des grognements peut-être ou des paroles. Il se baisse brusquement, attend en tendant l’oreille, son fusil en position de tir. Maintenant on dirait comme quelque chose qui mastique, piétine… Des chiens sauvages ? Des chiens sauvages occupés à dépouiller les cadavres ? il a prit l’habitude de s’en méfier, ces chiens sont dangereux, imprévisibles, souvent rendus fous par la guerre. Il patiente en écoutant les bruits horribles.

 

Dans un laboratoire militaire de l’Arkansas un virologue refait ses équations, le nez sur son spectrogramme. Il y a quelque chose qui ne va pas dans les calculs qu’on lui a demandé de vérifier. Quelque chose qui s’observe dans les boites pétri de l’autre côté de la vitre blindée. Quelque chose qui ne peut normalement pas se produire, comme un défi à la vie elle-même. C’est à la fois fascinant, extraordinaire et terrifiant. Mais apparemment si, c’est possible. Alors il repense à ses premières années quand il hésitait encore entre la biologie et la mécanique quantique. L’infiniment petit l’a toujours fasciné. Il se souvient du Principe Totalitaire de Gell-Mann, « tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire » ce principe qui veut que ce qui n’enfreint pas les lois physiques peut et doit se produire, comme une particule avec une masse imaginaire. Comme un tachyon, cette particule supposée qui dépasserait la vitesse de la lumière, ce qui est en théorie impossible. Il pense aussi à cette réalité quantique qu’une particule n’est tangible, existante qu’à l’instant où on l’observe. Comme si la réalité n’était rien de plus que le fruit de nos pensées. Une fabrication. Une fabrication qui peut varier, muter, qu’est-ce qui a provoqué au fond la mutation qu’il observe ? Un accident moléculaire, une protéine en trop ? Ou le désir puéril et inconscient des hommes ?

 

Cebrail marche à pas comptés dans les ruines, son fusil prêt à faire feu. Il essaye d’apercevoir les chiens. Au lieu de ça il aperçoit le sommet d’une tête et les reflets roux d’une barbe. La silhouette est penchée sur quelque chose, un corps apparemment, et elle mastique. Un frisson de peur parcoure son dos, il braque son fusil dans sa direction et s’approche encore un peu. Il aperçoit quelque chose pendre au poignet de l’homme à barbe rousse, un chapelet de perles vertes, il manque de crier de surprise et de joie. C’est son commandant, al Faransia, il regarde autour de lui, personne, il commence à s’approcher en appelant son chef d’une voix étouffée. Soudainement ce dernier braque son visage vers lui, à demi éclairé par la lune, alors Cebrail a un choc. Ses yeux. Ses yeux sont voilés, éteints, c’est les yeux d’un mort. D’un mort avec le crâne ouvert et une grimace affreuse qui lui tord le visage sur un alignement de dents à demi arrachées et barbouillées de sang. Ce n’est pas, plus al Faransia qu’il a devant lui, c’est autre chose, et cette chose n’existe pas plus dans leur monde que les robots n’y avaient leur place jusqu’à cette après-midi. Cette chose c’est le diable, c’est l’enfer qui ouvre ses portes. Il sait maintenant que Dieu l’a abandonné, qu’il ne reverra jamais son pays. Il hurle.

Le phare

La lune était floue. Imperceptiblement floue comme une mise au point ratée. La lune était ivre. Elle oscillait de façon infime, une toupie finissant sa course dans la nuée nocturne. Il avala une gorgée de sa bouteille à demi vide, la téquila remplit son ventre d’un feu réconfortant. Un peu au-dessus de la ligne d’horizon brillait une tâche rouge. On avait piqué la nuit d’une aiguille mystique.  Poussière des télescopes, détail répertorié d’une carte du ciel, à peine deux lettres et un chiffre dans le codex astronomique, WR104. Sept mille années lumières de la terre. Une goutte de sueur courue le long de sa tempe. Nul ne savait exactement quand l’incident s’était produit, sept mille ans peut-être, et on en voyait le résultat seulement aujourd’hui, ou plus longtemps et l’étoile avait finie de s’effondrer. La poussière dans les télescopes avait grossi comme une tumeur, assez pour qu’elle apparaisse dans le ciel. Une bille de feu, une minuscule bille de flamme qui au couchant prenait des teintes sanglantes. Son teeshirt en coton était trempé de sueur, de larges tâches à l’entrejambe dessinaient des chimères sur la soie de son caleçon rouge. Le point de feu indiquait l’ouest, parfois quand un navire se perdait en mer, il retrouvait sa route en poursuivant l’astre disparu qui flambait jour et nuit à sept mille années lumière de là. Le thermomètre digitale sur le mur indiquait 50° centigrades, et il pouvait s’estimer heureux, la nuit était fraiche, il avait plu la veille. Des pluies acides. Cinquante degrés et ce n’était pas fini, l’été approchait, leur premier été depuis le jour fatal, s’ils parvenaient jusque là…. Il se leva et tituba jusqu’à la fenêtre. Il se tenait dans son vaste bureau, clinquant d’or et de velours, meubles français, marbre italien, un majestueux lustre en cristal de Venise pour coiffer l’ensemble. Il avait réussi au-delà de tout ce qui était inimaginable. Certifié par une confiance en lui borné de narcissisme, il avait conquit le monde en commençant par cette ville. Fils d’un prospère entrepreneur, il avait donné à son nom et à l’entreprise familiale une dimension planétaire, et marqué son territoire de cette tour emblématique dans laquelle il suait aujourd’hui. Soixante quatorze ans consacrés à s’élever au-dessus des autres, au-dessus de son père, de tous les hommes du globe. Et son nom claquait désormais avec la bannière étoilée au firmament de l’histoire. Donald Trump, un modèle pour certain, un scandale pour d’autre, que lui importait du moment qu’on parlait de lui. Du moment que lui donnait de la voix et gare à ceux qui se mettraient en travers de sa route. Il les avait tous vaincu. Tous. Il leva les yeux sur la tumeur dans le ciel. Mais qu’est-ce qu’on pouvait contre ça ? Contester les rapports ? Affirmer comme il l’avait fait durant la campagne que le réchauffement planétaire était une légende urbaine propagée par la Chine. Qu’est-ce qu’il s’en fichait de toute manière ? Il n’avait jamais cru au catastrophisme, que bobardaient les écolos et les libéraux pour empêcher les hommes comme lui de prospérer. Mais les faits étaient là. Les faits flottaient au pied de la tour de verre et d’acier, dans l’écume fluorescente des vagues qui se brisaient contre les étages. Des cadavres. Des centaines de cadavres, animaux, humains qui pourrissaient dans l’océan entre les sacs poubelles, les meubles démantibulés, les troncs d’arbres arrachés du parc durant le dernier ouragan. Les scientifiques de la Nasa appelaient ça un sursaut gamma  Les résultats de l’explosion de WR104, l’étoile de la mort comme l’appelait aujourd’hui une partie du monde. Un rayonnement si violent et si puissant qu’il atteignait aujourd’hui la terre par vagues. Un flot invisible contre lequel on ne pouvait rien faire et qui avait presque entièrement détruit la couche d’ozone en à peine quelques mois. Toute sa vie Donald Trump avait cru en Donald Trump. Il avait fait confiance à son instinct, suivi sa voie propre sans s’inquiéter de savoir ce qu’on en pensait. Il s’était parfois magistralement trompé mais les échecs ne comptaient pas. Les échecs étaient le fait des autres, de la conjoncture, d’une mauvaise gestion, d’une confiance mal placée. Au final seul le résultat importait. Oh oui, les médias, l’intelligentsia de Washington à Londres en passant par Paris ou même Pékin s’étaient moqué de lui avaient raillé ses manières, son plaisir coupable du tweet, son goût pour l’or, s’était scandalisé de son rapport aux femmes, de ses propos racistes mais que lui importait ? Il avait prit toutes les attaques comme autant de défit personnel, relevé presque à chaque fois le gant, comme de lancer une saucisse à un chien. Steve, son directeur de campagne et conseillé, l’avait parfaitement compris et avait nourri son goût pour le pugilat au point d’emporter les élections. Après tout il avait toujours été un homme de défit. Mais cette fois… cette fois c’était le ciel en personne qui le provoquait, les défiait tous autant qu’ils étaient, et pour la première fois de sa vie, il se sentait impuissant, déprimé, vieux. Pour la première fois de sa vie la peur n’était pas un motif d’excitation, un challenge, elle n’était plus qu’elle-même, ce pâle mur froid qu’il sentait contre son dos, l’inexorable cul de sac contre lequel il ne parvenait même plus à lutter. Pour la première fois de son existence, il partageait les craintes communes de milliards d’individus, peur millénaire, antique de la fin du monde. Pour la première fois de sa vie depuis la mort de son frère, il buvait. Qu’est-ce qu’il restait à faire ? Se mettre à l’abri comme les autres dans le bunker présidentiel pendant que Washington avait les pieds dans l’eau ? Vivre enfermé, protégé, en goutant aux derniers plaisirs d’une civilisation à l’agonie ? Il regarda la lune floue un peu au-dessus du point rouge. Ils avaient annoncé la nouvelle peu après les premiers constats alarmants concernant la couche d’ozone. Quelque chose clochait dans le ciel, quelque chose de plus contre lequel on ne pouvait strictement rien, depuis un bunker ou pas. Et il avait vu le résultat sur le comportement des gens. D’abord sur sa femme, puis sur son staff, en fait toute la Maison Blanche s’était mis à devenir folle. Ca l’avait écoeuré. La couche d’ozone ? On doit pouvoir s’en passer. C’est ce qu’il avait déclaré un peu avant la dernière annonce de la Nasa. Si on restait à l’abri, si les scientifiques se mettaient au travail sérieusement, si tout le monde mettait la main à la poche, on trouverait un moyen. Il croyait beaucoup à la valeur du travail, un puritain dans l’âme, alors ce qui devait se dérouler actuellement dans le bunker présidentiel, très peu pour lui. Une orgie romaine probablement, une gigantesque partouze avec Mélanie au milieu, et Ivanka… Il ferma les yeux en essayant de chasser cette vision de son esprit. Oh bien entendu il avait eu ses moments, les chattes étaient attirées par le fric, le pouvoir mais rien à voir avec ce qu’il avait vu dans le bureau ovale deux jours après la fameuse nouvelle. Steve, ce chrétien pur et dur, ce fou de Dieu, entrain d’enculer sa propre femme ! Il l’avait fait abattre. Tous fous, ils étaient devenus tous fous. Il avait été élevé dans les valeurs chrétiennes mais il n’avait jamais eu qu’un rapport formel à Dieu. Il priait par convenance sociale, porté par une foi largement modéré parce qu’il avait vu du monde. Quand on lui parlait du retour du Sauveur, il restait sceptique comme on peut l’être devant une théorie. Maintenant on savait qu’il n’y en avait pas. Aucun sauveur parce que l’univers en entier était en train de basculer. Du moins pas en entier, seulement le leur, la portion de galaxie dans lequel se trouvait la terre, et s’était bien suffisant. Le 11 septembre 2020, ils n’avaient pas trouvé un meilleur jour pour annoncer la nouvelle, le cataclysme des cataclysmes, comme si la couche d’ozone ne suffisait pas. Comme si de risquer de crever à cause des radiations, des incendies, des ouragans, des cyclones, de la famine ne suffisait pas. WR104 avait laissé place à un trou noir de la taille d’une planète qui était entré dans leur système. Pour le moment il était encore loin, les scientifiques n’étaient pas d’accord sur sa vitesse d’approche, certain disaient même que l’inévitable était encore évitable. Mais la plus part, la plus grande part de la communauté scientifique s’accordait sur la fin. Et alors soit la terre serait absorbée par le trou noir, soit elle sortirait de son orbite pour dériver dans l’espace. Il n’y avait rien à faire qu’à attendre, qu’à prier, ou mourir tout de suite. Le 12 septembre à minuit, l’une après l’autre les sociétés modernes s’étaient effondrées. Londres, Paris, New York, Shanghai,… partout des émeutes, des gens qui devenaient fous. La destruction de la couche d’ozone avait déjà bien rompu les digues, aidé d’internet, des rumeurs les plus folles. Que WR104 n’était qu’un mensonge, que la communauté scientifique avait minimisé le désastre que dénonçaient les écologistes depuis des lustres. Et tout était de la faute aux américains, aux chinois, aux pays européens. Des ambassades avait été prit d’assaut, des ambassadeurs lynchés. Bien entendu tout le monde n’avait pas eu la même attitude, des millions de gens priaient, les églises étaient pleines mais dans l’ensemble il n’y avait plus de temps pour les suppliques, seulement la survie. Alors à quoi bon se mettre à l’abri ? Quitter New York et ses tempêtes.  La moitié de la ville s’était réfugié dans les terres, certain allant même jusqu’aux Appalaches en espérant trouver il ne savait quoi. Même les animaux devenaient fous, mourir pour mourir autant ne pas finir dévorer par un ours rendu cinglé par une planète elle-même cinglée. Restait quelques irréductibles new yorkais comme lui, mais il était un des seuls à avoir encore le courant. Le sommet de la tour brillait comme un phare au milieu des ruines et des vagues déchainées. Sa façon à lui de faire encore flamber le rêve américain jusqu’au bout.  Il aurait bien tweeté quelques mots d’adieu mais Tweeter ne fonctionnait plus depuis que la Californie avait prit feu. Il se demanda ce que faisaient les autres dirigeants en ce moment même ? Est-ce que Poutine priait ? Est-ce qu’il était avec ses enfants ? Il pensa aux siens. A la folie qui s’était emparé d’eux comme les autres. Non ce n’était pas pour lui. Il préférait son tête à tête avec cette lune floue. Le trou noir était en train de la sortir de sa rotation, c’était l’explication que leur avaient donné les scientifiques. Et ça le fascinait. Cette puissance, cette force immanente dont ils ignoraient l’existence jusqu’à l’année dernière et qui les terrassaient en quelques mois. Pas seulement eux, misérables humains, non la planète, le système solaire en entier. Ce qui avait mit des millions d’années à se former, balayé en un battement de cil. Pour la première fois de sa vie Donald Trump réalisait du fond de sa bouteille de téquila qu’il n’était rien, pire qu’il n’avait jamais été quoique ce soit au regard du cosmos. Ni lui, ni Poutine, ni le petit Macron, ni ce snobinard d’Obama. Rien, même pas un souvenir pour les civilisations à venir. Et ça le fit pleurer, comme une fille.