Tueur de dingue Part 2

Les quais étaient éclairés par la lune et quelques lampadaires électriques hauts perchés avec des ombres projetées fantastiques. Je repensais à ce m’avait dit l’Oracle, les ombres étaient de sorti, qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? J’en savais rien mais ça ressemblait drôlement à une menace. Il n’y avait personne, on apercevait tout juste la silhouette des supertankers à quai, flottant sur une mer imaginaire qu’on disait peuplée de pirates de toute sorte, exactement comme dans la réalité pour le coup. Et c’était la même partout sur le globe, sur mer et parfois sur terre, le long des côtes les bandits faisaient la loi. Encore et toujours… partout. Et pourquoi il en aurait été autrement, les prédateurs avaient toujours été là et on les avait négligés. Maintenant que le monde se rapprochait un peu plus chaque année du gouffre, il n’y avait pas de raison qu’ils ne prennent pas le pouvoir une bonne fois, cent familles ou non.

–       Qu’est-ce qu’on fait ? me demanda Izu qui avait enfilé sa tenue ninja sexy pour l’occasion, tout en polymère moulant.

–       J’en sais rien, on attend, s’il n’est pas là dans dix minutes on se barre.

Opo m’avait contacté par télépathie dans l’après-midi, on se verrait tapante à 22h30 et cette fois il avait fait le code. Mais je n’étais pas plus en confiance pour autant. D’autant qu’il avait déjà cinq minutes de retard alors qu’il était du genre ponctuel maladif. Qu’est-ce que je risquais en dehors de perdre Gus pour toujours ? Dans un monde virtuel trois fois rien, juste la perte complète de tous les bonus et avatar que j’avais collectionné à force de me rendre sur la toile si je mourrais. Et ça voulait dire pas mal de fric croyez moi. J’avais chaud aux fesses. Izu avait branché ses lentilles sur vision nocturne, elle les vit en premier, cinq ombres sans forme qui semblait déployer leurs ailes, elle hurla en décrochant ses katanas, tranchant dans le vif… rien plus que du sable noir. Le sable s’amassa en un putain de petit tas devant moi avant de se mettre à tournoyer en tornade, une tornade froide et noire, puant la mort, prenant peu à peu la forme d’un homme. Qu’est-ce que c’était que ce tour de magie à la con ? Me disais-je encore alors qu’il se jetait sur moi. Pas le temps de déployer le M4, j’arrachais mon HK de sa gaine et faisais feu à la hanche. Blam, blam, blam ! Trois bastos et je recevais son corps de tout son poids en pleine poitrine, bien vivant et rugissant, dévoilant des canines comme ça. Un vampire ! Un putain de vampire, j’allais me faire égorger par un vampire quand une voix aboya quelque chose dans une langue inconnue. Les mâchoires claquèrent dans le vide, la silhouette disparue. Je me redressais, ils tenaient Izu, prêts à lui arracher la gorge si je résistais. Je lâchais mon arme et levais les mains, deux d’entre eux se jetèrent sur moi et me relevèrent de force. Merde des vampires… j’en avais entendu parler sur certaine plateforme mais je croyais que c’était une légende. Ces gars-là pouvaient vous tuer à petit feu s’ils le voulaient, ils pompaient toutes vos données jusqu’à l’utilisateur quitte à lui griller le cerveau. Enfin c’est ce qu’on disait, comme ça que les médias expliquaient tous ces cas où un utilisateur s’était retrouvé avec le cerveau en bouillie. Pas questions de parler de tous les plugs-in pirates infestés de virus qu’on vendait sur le marché noir, de puces trafiquées ou contrefaites dans les républiques russes ou chinoises, et tant pis si les gens se greffaient tout et n’importe quoi sous la peau de nos jours, le rêve bionique qu’avait appelé ça Time Magazine. Tu parles d’un rêve…  Le chef de la bande s’approcha et m’ordonna de tendre les mains dans un phrasé guttural qui sentait l’étranger des Carpates. Comme les autres il avait la peau crayeuse et les yeux uniformément noir, des canines monstrueuses qui n’étaient pas sans rappeler une mâchoire de babouin. J’obéissais, il déposa la tête d’Opo entre mes mains. Après quoi je recevais un coup derrière la tête qui coupa soudain toute ma connexion.

Je me relevais en sueur sur le lit avec un mal au crâne de chien. Le joint était éteint, une lumière rasante éclairait la chambre d’une aura dorée, c’était rassurant comme de sortir d’un cauchemar mais il fallait quand même que j’y retourne, sauver Izu, sauver mon avatar, pas question que je les laisse me déboiter sans que je ne fasse rien. Quel monde de con me dis-je en me relevant chercher quelque chose de frais, je cours après des dingues entourés de cintrés avec des idées de cintrés qui s’entre-tuent virtuellement et plus si affinités. J’allais risquer peut-être ma peau pour ça mais le jeu en valait la chandelle j’imagine, mon pote Gus. Semper fi, fidèle pour toujours. Ou bien essayais-je de me prouver à moi-même que je n’étais pas complètement un salaud. Un type qui éliminait de pauvres gens qui n’avaient rien fait d’autre que de tomber malade de la tête, la fameuse épidémie. Je ne croyais pas en la rédemption et toutes ces conneries chrétiennes, les balivernes de la religion me passent au-dessus, mais je croyais  en l’amitié, en la parole donnée et tout un tas d’autres conneries du genre qui devaient bien me faire figure de culte rien qu’à moi. Quand je revenais dans le circuit, vitaminé par une ligne d’hyper coke que j’avais trouvé dans la commode près du lit, j’étais attaché à un fauteuil, un casque tridi sur la tête qui déployait des tentacules dans la pièce étroite où je me trouvais. Le casque n’était pas réel mais ce qu’il me faisait l’était, j’étais tombé dans un piège et je m’étais même jeté dedans tout seul. Un Squid, c’est le nom que les hackers donnaient à cette machine, une pieuvre qui court-circuitait tous vos codes et suçait vos données jusqu’au substrat de la mémoire. Ma malle au trésor était située quelque part à l’arrière de mon crâne dans une zone blanche, compilée de ma mémoire réelle. Il n’y avait rien à chercher là-dedans parce que la malle était vide, ou des bout de programmes et c’était peut-être juste ça qu’ils voulaient. Pour l’instant la machine était occupé à bidouiller dans ma tête, chercher à décrypter le code imaginaire que j’avais conçu pour fermer la malle. On l’appelait comme ça parce qu’il puisait ses algorithmes dans notre imagination, nos rêves, dans les plus profonds replis de notre inconscient. Même moi j’ignorais le code exact, je n’avais qu’une succession d’images qui ne me disaient rien et qui passaient comme un rêve. Je sentais les tentacules du Squid, comme d’avoir des doigts fins, froids et translucides qui vous transperçaient la cervelle, c’était douloureux, ça donnait la nausée, j’avais envie d’hurler mais j’avais la bouche bloqué par une boule de fétichiste, comme une pute de porno sur une chaise électrique. Je voyais trouble, devant moi se tenait un homme en costume sombre, il me souriait, m’encourageait à ne pas résister, que ce serait plus douloureux si je le faisais. Le Squid me suçait le cerveau mais je savais comment lui tenir tête si j’ose dire, projeter des images mentales assez fortes, une histoire assez crédible pour le perdre sur une mauvaise ligne de code. C’était comme de fabriquer un rêve, ou si vous voulez endosser un nouveau personnage dans sa tête qui combattrait l’hydre sur mon crâne. Un jeu d’enfant en somme, au sens propre, mais pas au figuré quand on est attaché à un fauteuil de torture, une balle en caoutchouc rose dans la bouche avec docteur sadique face à vous. Au début pourtant j’y parvenais, sentant peu à peu l’emprise de la pieuvre se faire moindre, ses tentacules sectionnées par le ninja imaginaire que je venais de m’inventer mais la machine était puissante et surtout elle avait tout son temps, peu à peu j’étais pris de fatigue psychique, perdant pied avec la réalité puis avec ma conscience, ici sur ce fauteuil de malheur comme sur mon lit. Quand je sortais du coma je ne savais plus très bien où commençait le rêve et où se terminait la réalité. Qu’est-ce que je faisais sur ce lit, où était le docteur sadique ? Et Izu ? Qu’est-ce qu’en avait fait les vampires ? Quand je sortais du coma, le plus étrange, c’est que j’avais le sentiment de me réveiller dans une chambre inconnue, quelque part à Néo Tokyo. Je me levais, comme dans un rêve, je ne sentais pas l’apesanteur et allait à la fenêtre vérifier. Impossible, il neigeait à Néo Tokyo, et ce paysage ne ressemblait pas à la ville. Où étais-je ? Je mis un certain temps à retrouver mes esprits, combien de temps ? J’en sais rien, peut-être toute la nuit quand je me réveillais pour la seconde fois il faisait jour et je reconnaissais ma chambre. J’essayais de me rebrancher sur le réseau mais tout ce que j’avais c’était un accès refusé, aucun avatar au nom de Johnny Whishita dans les bases de données je venais de perdre une fortune, il m’avait effacé. J’appelais Louise en urgence mais ça ne répondait pas dans son oreille interne. Il fallait que je sorte, que je retrouve ce putain de monde réel et que je la vois pour de vrai. J’avais un mauvais pressentiment.

Divorcée, elle logeait avec son fils à mi-temps dans un petit trois pièces en haut d’une tour coincée entre deux blocs géants sur la presqu’île d’Orange. Elle travaillait pour moi depuis une dizaine d’année, j’étais son unique client, j’espérais que je n’allais pas être son dernier. Pas de domotique ici, pas de porte intelligente et Dieu sait quoi, rien qu’un bon vieux panneaux de bois renforcé de deux couches d’acier avec une caméra déglinguée au-dessus et un tag en travers qui disait en gros que la police pouvait aller se faire enculer. Une œuvre des petits dealers qui tenaient le bas de la tour. Je sonnais mais personne ne répondait, alors je la forçais à l’aide d’un détonateur gros comme un doigt que je glissais dans la serrure. J’avais toujours ce genre de bricole sur moi des fois que je tomberais sur un dingo un tant soit peu organisé. Ce que je craignais était arrivé, les vampires l’avaient sucé jusqu’à la moelle ou bien son identifiant avait été hacké et tous ses circuits grillés. Elle gisait dans son fauteuil, la bouche béante, un peu de bave séchée autour des lèvres, l’œil vitreux. Je prenais son pouls, elle vivait encore mais ce n’était probablement qu’une question de temps avant que son système nerveux central se demande pourquoi foutre. Où était le gamin ? Avec son père probablement ou bien il aurait été là auprès de sa mère. A tout hasard je fouillais l’appartement, il était là, sur un matelas à eau, dans une combinaison dernier cri à flotter dans je ne sais quel monde virtuel. Depuis combien il était parti pour ne s’être aperçu de rien ? Depuis quand moi-même j’étais revenu complètement à moi ? J’avais perdu la notion du temps, la pieuvre sans doute… La pieuvre, l’image de ce mollusque bleu électrique qui m’enserrait le crâne me revenait comme un maux de tête. Je retournais dans le salon, je ne pouvais pas laisser Louise dans cet état, aucun hôpital n’en aurait voulu, aucune assurance. Alors je l’ai achevé en l’étouffant. Ca été relativement rapide et absolument sans douleur, elle n’était plus là de toute façon. Qui avait envoyé les vampires, fait tuer Opo, qui était le docteur sadique ? Tout ça était devenu bien réel pour moi maintenant, pas juste un songe virtuel, la mort s’invitait et son odeur était terrible. Je me sentais coupable et enragé à la fois, impuissant, sans la moindre piste à ma disposition. Avant de partir je vérifiais la date et l’heure sur l’horloge électronique du salon, bordel il ne me restait plus sept petites heures pour régler cette affaire.  Je me creusais les méninges pour trouver une solution mais c’était comme si ma mémoire avait été partiellement récurée à la brosse. Tout ce que je voyais c’était des images floues, des bouts de situation, des phrases incomplètes. Il y avait des espaces entre, et à l’intérieur j’apercevais l’ombre des vampires entrecoupés de flash, la pieuvre qui m’électrisait le cerveau. Où était passé docteur sadique ? Il avait probablement effacé son image de ma mémoire avant de disparaitre. Il restait bien une solution pour sauver mon copain, prendre d’assaut le bunker où était retranché Bokken et ses hommes, comme au bon vieux temps. Sauf qu’au bon vieux temps j’aurais été accompagné d’un commando au complet et que là j’étais seul et pas sur une plateforme virtuelle à croire que tout était possible. Non, la vérité c’est que je savais ce qu’il me restait à faire, que c’était un risque considérable et que ça serait ma dernière chance, au propre comme au figuré. Mais c’était peut-être la seule manière de recouvrer la mémoire et encore une fois, peut-être, de sauver Gus.

Ils avaient appelé ça PVSD pour Post Virtual Stress Disorder mais les compagnies d’assurance avaient refusé de reconnaitre la maladie. On préférait parler de symptômes et de lier ça à tout un tas d’autres causes, notamment génétiques. Pas question de toucher au réseau, pas question de dire qu’il rendait malade certaine personne, qu’on fabriquait à terme et en réalité du dingue au kilo. Le réseau faisait tout partout où il passait, en Asie, dans la fédération américaine, dans le nord de l’Europe et ce qui restait de l’Australie et de ses habitants. Le réseau c’était la stabilité tant économique que sociale où on pouvait tous se réinventer pour peu qu’on ait les bonnes clefs. La mienne se trouvait sur le strip, au cœur de la ville, chez un tatoueur du nom de Démon, son nom de code à l’armée qu’il avait gardé comme nom d’artiste. Percé qu’on aurait dit une quincaillerie de l’enfer, tatoué de la tête au pied, Démon avait été en Chine et Inde avec Gus et moi et y avait perdu les deux bras. Ses prothèses étaient impressionnantes, en acier noir brossé et polymère taggés de motifs de dragon et dont les doigts étaient pour le coup des aiguilles à tatouages. Il pouvait changer de main à volonté mon copain bionique. Et c’était devenu tellement tendance d’avoir des membres bioniques qu’on se les faisait de plus en couper volontairement chez les riches. A ce compte c’était à se demander qui était les plus cinglés, ces gens-là ou ceux que je devais attraper. Il était avec une poupée joliment faites avec des tatouages intelligents qui dansaient sous sa peau dans une inlassable ronde de samouraï coloré et de geisha sanglante. Encre nanologique, un nouveau truc à la mode chez les bobos de Nouvelle Californie. Encore une saloperie que les gens s’injectaient dans le corps sans aucune certitude du résultat à long terme. Mais puisque quelqu’un au ministère avait décrété que c’était sans danger… En attendant qu’il ait fini je m’asseyais dans la salle d’attente et prenait un bouquin au hasard. Le nom me disait quelque chose, peut-être l’avais-je étudié à l’école, du temps où celle-ci était encore obligatoire jusqu’à seize ans. Ma mémoire avait des blancs donc, pourtant une image persistait en dehors du Squid, une jeune femme blonde l’air un peu paumée. Je ne savais plus qui c’était mais je savais avec une quasi-certitude qu’il fallait que je la retrouve. J’ouvrais le livre et commençait à le lire. C’était de la vieille SF ça se passait en 1984, un 1984 qui n’avait jamais existé mais j’aimais bien le style alors je continuais ma lecture pendant que Démon terminait de tatouer la fille.

–       T’es sûr que tu veux faire ça ?

–       J’ai pas le choix, ces enfoirés m’ont dépouillé je dois les retrouver.

La fille était parti, Démon avait fermé la boutique pour plus de sécurité, le volet tiré.

–       T’auras pas de seconde chance tu sais, et si tu te fais prendre tu seras banni à vie.

–       Je sais… Soupirais-je.

Me poser un identifiant falsifié, me faire une nouvelle identité sur le réseau avec tout ce qu’il fallait pour cette fois remporter la partie. Oui si je me faisais attraper par les poulets du réseau ou que j’étais abattu cette fois ce serait la dernière. J’avais autant à perdre qu’à gagner mais tant pis. Ma puce était incrusté dans l’os du fémur, pour la remplacer Démon dû m’opérer en anesthésie locale, je le regardais faire avec ses doigts automatiques ultra rapides, comme d’être ouvert par une colonie de fourmis, foré, pucé et recousu en quelques minutes à peine. Il connaissait d’autant son métier qu’il avait été infirmier à l’armée. Après quoi il fixa des capteurs au bout de mes doigts, reliés à un boitier et me dit.

–       Attention je vais te rebooter.

D’un coup j’étais plongé sur le réseau, quelques brèves images envahissant mon cerveau puis je retournais tout aussi brusquement dans le réel.

–       Pourquoi j’ai des pubs qui me traversent l’esprit ? demandais-je au bout d’un instant.

–       Il faut que tes antivirus se mettent à jour, laisse toi faire ça va aller tout seul.

En plus de tout le reste nous étions en train de devenir des interfaces avec le réseau, des interfaces vivantes. A la fois client, fournisseur et outil de production de ce même réseau et ce au prix d’un identifiant et d’une connexion. A trois dollars cinquante de l’heure les compagnies se faisaient des montagnes d’or sur le dos de la moitié du globe. Pendant que ça faisait coin coin la super marque dans mon crâne je continuais de lire mon nouveau roman qui m’aurait fait livre de chevet si je n’avais pas dû retourner sur Shoguna One.

–       Je peux te l’emprunter, demandais-je quand même en me levant, la jambe un peu douloureuse.

–       Vas-y j’en ai d’autre.

Je retournais chez moi en prenant un taxi automatique et je passais en mode lecture rapide. Un gadget qui allait avec les lentilles, un lecteur optique supplémentaire qui vous permettait de feuilleter une revue pour en connaitre le contenu. Un truc qu’avait sans doute inventé un universitaire vu que plus personne ne lisait de nos jours, et que je n’utilisais jamais mais cette fois je faisais exception, je n’étais pas sûr de revenir de la plateforme ou alors plus en état pour lire à nouveau quoi que ce soit. Et ce livre était terrible. Tout y était, tout ce que je vivais était là à l’exception des catastrophes naturelles et du réseau. L’aliénation mentale des masses, la coercition du langage, la guerre permanente, l’inversion des valeurs… Rien que le slogan d’International Worker « le travail c’est la liberté » ressemblait à une phrase tiré du livre. Le taxi me déposait démoralisé. Je ne me sentais déjà pas chez moi dans ce monde mais qu’est-ce que j’allais devenir moi maintenant là-dedans ? Je repensais à Louise et ce qui lui était arrivé, je ne pouvais pas laisser passer ça, pas plus que la disparition d’Opo, il fallait que je retrouve leurs assassins et surtout celui ou celle qui avait commandité leur mort.

Johnny Whishita 2.0, c’était ça que j’étais devenu en retournant sur le réseau, un tour de passe-passe de programmation au moment de me rebooter et j’étais maitre de kung fu, armé et prêt à bondir, mi-homme mi-machine.  Et bien entendu que tout ça était parfaitement illégal, mais qu’est-ce que j’en avais à foutre ? Ma meilleure option du moment c’était de retourner voir l’Oracle. J’avais compris ça prophétie sur les ombres, restait à savoir qui avait expédié ces ombres. La porte était ouverte quand j’arrivais mais aucun moine à l’horizon, un vase avait été renversé, je me précipitais à l’intérieur et la trouvais gisante dans son sang dans la cuisine. On lui avait littéralement tranché le crâne à coup de sabre, la moitié de sa boîte crânienne gisait retournée sur le lino comme un coquillage chevelu. J’entendis un bruit, comme un bruissement, le temps de me retourner et ses mâchoires se refermait sur le vide, je saisissais le vampire à la gorge et le repoussais il s’évapora aussi tôt projetant son sable sur moi avant de réapparaitre derrière moi, mais cette fois Johnny Wishita était prêt. Commande mentale, la première phalange de mon pouce se désolidarise, reliée à un filin d’acier rasoir lamé d’argent et lestée d’un noyau en argent lourd. Une superstition en vaut une autre, je me suis renseigné sur le réseau comment contrer les pouvoirs des vampires, l’argent, comme les loups garous, l’argent ne les tuait pas mais les affaiblissait, ça tombait bien je voulais celui-là vivant.  Mon pouce fouetta l’air à la rencontre du vampire qui se reformait devant moi et le coupait en deux, en vain, je retentais mon coup alors qu’il prenait chair et cette fois je le tranchais à hauteur de l’épaule jusqu’au nombril. Il hurla de colère, tandis qu’un jet de sang noir d’encre sortait de la plaie. Il tenta de me sauter dessus tout en se reformant, j’esquivais et je frappais à nouveau, le pouce en plein dans le crâne qui lui brisa l’os. Il tomba par terre, le nez dans une flaque de sang coagulé… il en lécha une lampée. Et se releva de plus belle, et avec une énergie renouvelée de se jeter sur moi et cette fois me renverser. Le pouce siffla dans l’air et tournoya autour de son cou, d’un coup sec je tirais, lui arrachant la tête. Instantanément il redevint du sable et resta dans cet état. Merde, pas prévu ça, me disais-je en me relevant, sonné. J’avais du mal à respirer, l’avait dû m’enfoncer des côtes ou quelque chose en me fonçant dessus, mais bon c’est pas comme si c’était vrai, juste un algo quelque part enfoui dans le système qui me disait que mon personnage avait mal, et moi donc aussi par la même occasion, mais ça allait c’était supportable. J’examinais le sable, on aurait de la matière plastique, à tout hasard j’en prélevais dans un flacon à confiture avant de ressortir. Je savais que Phileas pourrait m’en dire plus sur ces créatures.

–       MB Chemical, dit-il en relevant le nez du microscope électronique, c’est marqué dessus.

–       C’est eux qui ont envoyé ces vampires alors ?

–       C’est eux qui les ont fabriqué, il n’y a qu’eux pour avoir les add-on pour faire ça. C’est du codage haut de gamme.

–       Pourquoi MB s’en prendrait à un des membres d’une des plus puissantes organisations yakuza de la toile ?

–       Et pourquoi tenter d’effacer ta mémoire…

Oui ça faisait deux bonnes questions au compteur. Je n’avais jamais travaillé pour ou contre MB parce que c’était précisément le genre de boite à t’attirer des emmerdes à rallonge mais apparemment ils en avaient décidé autrement. Il y avait bien une troisième question mais j’avais peur de connaitre la réponse. Pourquoi avait-on tué l’Oracle ? Voulait-on une guerre généralisé en plus de celle dont elle m’avait parlé ? Et qui ? MB ? Pourquoi faire ? Prendre le pouvoir sur Shoguna One, c’était la seule raison plausible. Une méta-guerre, comme disait les nerds, voilà ce qui se préparait ici. Ce n’était pas la première et ce ne serait sans doute pas la dernière guerre que les marques se feraient sur le réseau. Shoguna Ona appartenait à Sony-Disney Entertainement, MB Chemical voulait sa part du gâteau et c’était leur version d’une OPA hostile, foutre le bordel sur une plateforme, ne plus attirer que tous les pistoleros du réseau et partager le gâteau en fonction des alliances. MB récupérait tous les codes sources de la plateforme et pourrait dès lors faire ce qu’elle voulait dessus, la truffer de pub pour de nouveaux médocs par exemple. Un monde de fou en somme…. Je me demandais comment prendrais ça les habitués, les vieux traditionnalistes qui veillaient au grain ? Les amateurs de truc de samouraï et tout ça… Mais moi, qu’est-ce que je venais faire là-dedans ? Pourquoi avoir tenté d’effacer ma mémoire ? Pour quelques bouts de programmes résiduels ? Et qui était cette fille qui me revenait de plus en plus dans la tête depuis que j’étais retourné sur le réseau… la fille que je devais retrouver… pourquoi déjà ?

Le temps n’est pas le même dans le réseau, deux heures de temps réel correspond à une demi-journée, trois heures et un coucher de soleil sauvage s’abattait sur Néo Tokyo comme un incendie sur la neige. C’était le moment où on trouvait le plus de monde dans Shibushi, quand les salary men se rendaient dans les karaokés pour ne plus en ressortir avant l’aube, et c’est le moment que choisi Dieu sait qui pour faire sauter l’immeuble N°14 avec sa salle de pachenko et les 47 Ronins à l’étage au-dessus. Une méga explosion qui fit une cinquantaine de morts et une centaine de blessés, méta terrorisme aurait dit les nerds mais moi je savais que ça n’avait rien de méta. Quelque part en Asie quelques mecs avaient dû vraiment morfler et peut-être qu’ils étaient sur leur siège ou sur un lit dans l’état de Louise, catatonique. D’abord One Punch One et maintenant tous ses copains… quelqu’un quelque part n’avait donc pas peur d’affronter frontalement les yakusas. MB ? Probablement mais même une aussi grosse boite devait respecter des règles. Pourquoi maintenant ? Et pourquoi s’attaquer à la plus grosse organisation d’entrée de jeu. J’avais déjà participé à des OPA hostile moderne, du temps de la Guerre des Marques, ça ressemblait à la stratégie du go, tactique d’encerclement. On éliminait d’abord les petits, physiquement ou socialement et puis on s’attaquait aux plus gros quand ils ne pouvaient plus trouver aucun soutien autour d’eux. Ca c’était autre chose, c’était ciblé et assez spectaculaire pour servir d’avertissement à quiconque. Avec la mort de l’Oracle ça annonçait des changements aussi brusques que violents. Je savais qui aller voir maintenant. Les flics, quand ils ne sont pas corrompus jusqu’à la moelle, font de bonne source de renseignement pour peu qu’on sache entretenir les amitiés. Oda Tanaka était d’autant une bonne source qu’il était célibataire et appréciait de passer du temps avec mes chanteuses. Attention je dis bien passer du temps, pas touche à la marchandise, maintenant si elles voulaient faire des extras qu’est-ce que j’y pouvais ? Mais je déconseillais fortement la pratique à mes filles. Ces nanas incarnaient l’ado idéale, mi-fantasme mi-petite fille et ça ne fonctionnait réellement que si on les croyait vierge. Je lui avais donné rendez-vous dans un bar dans le quartier des karaokés et des banques, Watanaki, j’étais venu avec sa favorite, Aino dit Dynamite Aino pour ses fans, une gamine comme une fusée de croisière, même moi je bavais devant et pourtant je savais que tout ça n’était qu’une illusion, si ça se trouve elle pesait un quintal et s’appelait John dans la réalité, comment savoir ? En attendant tout le monde la matait dans le bar et personne ne faisait attention à moi et au flic, c’était bien l’intention, même si Oda était, je l’admets, un brin distrait lui aussi.

–       Arrête de regarder ses miches, tu les connais par cœur de toute façon.

–       Je ne m’en lasse pas, répondit Oda sur un ton rêveur.

–       Je suis dans le schwartz, rencarde moi, qu’est-ce qui se passe dehors ?

–       Le vieux Suzuki est en train de passer l’arme à gauche, les clans aiguisent leurs couteaux…

–       Non !? Le pape en personne ?

Idéo Suzuki, l’oyabun des oyabuns je comprenais pourquoi MB avançait ses pions, mais pourquoi les 47 Ronins ? Tout hackers d’élite étaient-ils ça restait du menu fretin, je lui posais la question.

–       Personne ne sait peut-être que c’est lié au hacking de MB la semaine dernière. Tu sais comment sont les compagnies…

–       Chatouilleuses, mais pas à ce point, cinquante morts ?

–       Je sais, soupira-t-il.

Et ça sentait l’impuissance du flic qui ne peut rien contre le pouvoir qu’elles représentaient.

–       Et de ce côté-là vous avez quoi ?

–       L’enquête nous a été retirée évidemment.

–       Evidemment, qui est-ce qui gère ?

–       Une compagnie privée, des spécialistes de la cybersécurité, une de leur filiale quoi.

–       Ouais… motus et bouche cousue.

–       En gros.

Soudain la fille blonde me revint comme un flash, je ne savais toujours pas qui elle était mais je savais qu’elle avait un lien avec Gus et peut-être Bokken, j’en faisais une rapide description à Oda, est-ce qu’il pouvait faire une recherche par identifiant.

–       Rêve pas, il faudrait que je fasse une demande auprès du ministère de la justice, justifiée, et…

–       Elle est bipolaire de type un, lâchais-je brutalement sans savoir d’où ça me venait.

–       Et… tu ne me laisses pas terminer… Johnny… tu ne veux pas que la justice s’intéresse à ton reboot non ?

J’ai dû tirer une drôle de tronche parce que même Aino a cessé de s’intéresser à elle-même pour me demander si ça allait.

–       Comment t’es au courant ?

–       T’as été repéré par un opérateur, une ligne de code de trop d’après ce que j’ai compris. Par contre ce que je ne sais pas c’est qui t’as effacé la première fois.

Je lui expliquais rapidement sans mentionner les vampires, quelque chose me disait qu’il ne me croirait pas. Personne ne voulait croire que le réseau pouvait vous crever.

–       Tu as de la chance d’avoir une bonne mémoire… tu lis toujours ?

–       Autant que je peux, j’ai de la chance tout court, ils auraient pu me rendre dingue ou pire, ajoutais-je en pensant à Louise.

Il me regarda d’un air songeur.

–       Dingue… oui… d’après toi il se passerait quoi si un barge débarquait ici, je veux dire un psychopathe par exemple ?

–       La même chose que dans le monde réel je suppose.

–       Tuer tout le monde ?

–       Pourquoi t’as ce genre là sur les bras en ce moment ?

–       Pas exactement mais pour tuer cinquante personnes faut être un peu psychopathe sur les bords non ?

–       Je suppose.

Ca lui ressemblait pas les questions existentielles surtout pas quand Aino était dans les parages, qu’est-ce qu’il avait ?

–       Je sais qui est responsable mais je ne peux pas le prouver, admit-il finalement.

–       Responsable ? Responsable de quoi ?

–       L’attentat. Tu as entendu parler de Linda Johnson ?

Tout le monde avait entendu parler de cette femme ou plus exactement du groupe familial, Johnson & Johnson, une des cent fameuses familles qui avaient en quelque sorte racheté le monde. Propriétaire notamment de MB Chemical mais également de 20% du réseau. Quant à elle plus spécifiquement ce que j’en savais c’était la success story qu’en avaient tiré les médias après la Guerre des Marques quand elle avait quitté l’uniforme pour prendre la tête d’une des filiales du groupe. Une femme ambitieuse, mère de famille qui menait  parait-il sa condition de femme d’affaire et de mère tambour battant, enfin bref les conneries habituelles. Oda avait une toute autre vision.

–       J’étais sous ses ordres pendant la guerre, c’est une dingue.

–       De là à dire que c’est elle…

–       Elle est ici à Néo Tokyo, les médias en ont parlé.

Ca m’étonnait, les têtes couronnées modernes n’avait pas tendance à faire leur publicité sur le réseau, d’ailleurs personne n’était sous sa véritable identité sur le réseau, c’était le b.a.-ba depuis des lustres. Depuis que les agences de renseignement du monde entier s’étaient mis à épier tout à chacun et ça s’était empiré pendant et après la guerre, les instituts de sondage se confondant de plus en plus souvent en agence du délit d’opinion. C’était d’ailleurs comme ça que les flics m’avaient repéré. Soudain je comprenais pourquoi on ne m’avait pas encore arrêté.

–       Tu veux que je m’en occupe c’est ça ?

–       Tu la connais toi aussi, répondit-il sans répondre, Akame Sanda.

–       The chanteuse ? La star favorite des yakuzas ? La Veuve Rouge ?

–       Elle-même.

Les gens avaient de ces délires… une des femmes les plus puissante au monde et sur la toile une chanteuse de cabaret à la mode geisha-kabuki, star incontestée depuis des lustres, qu’on appelait ainsi parce qu’elle était veuve d’un fameux yakuza disait-on et parce qu’elle ne portait que du rouge. Mais après tout pourquoi pas, ça allait avec le côté diva que j’imaginais volontiers chez Johnson. Oui je comprenais pourquoi on ne m’avait pas arrêté, je n’avais aucune chance d’atteindre Johnson dans son fief mais je pouvais m’approcher de la Veuve Rouge.

Le monde du spectacle n’a pas beaucoup changé d’avec celui du passé j’imagine à l’exception qu’il n’y avait plus d’artiste ni d’art. juste une bande d’amateurs qui pensaient que les bons add-on et les bons plug-in suffisaient à faire de vous la prochaine vedette sur tout le réseau. Et comme dans l’ancien temps je suppose tout ce petit monde se tirait la bourre pour en être, attirer l’attention, avoir le bon agent, être prit dans le prochain jeu de chez machin truc, ou chanter pour des vieux yakusas en prenant des poses lascives. Sur le réseau on pouvait bien gagner sa vie et pour peu qu’on soit vraiment bon à ce qu’on faisait la gagner même dans le réel. Parce que des crédits pour s’acheter une villa à New Malibu 3.0 c’était bien mais des bons alimentaires c’est mieux. Dans ce monde là Johnny Whishita était comme un poisson dans l’eau qui avait ses ouvertures absolument partout, même à la répétition de la Veuve Rouge parce que je connaissais deux des filles qui dansaient pour elle et que son agent m’avait déjà employé dans le passé pour un autre de ses spectacles. C’était un mélange de chants traditionnels et de théâtre kabuki avec quelques inspirations emprunté au jazz et à la pop culture moderne, ça me laissait plutôt froid mais ça collait parfaitement avec un monde comme Shoguna One. Quand j’arrivais Sanda était en train d’houspiller les jeunes danseuses sur scène, mes deux copines n’en menaient pas large. C’était une femme longue et fine avec une intense chevelure brune réunie dans une coiffe compliqués, piquée d’aiguilles rehaussées de perle. La peau étrangement blanche tranchait avec le rouge de sa robe, ses yeux noirs intenses et hypnotiques, elle n’était pas vraiment belle au sens propre mais elle dégageait assurément quelque chose d’à la fois autoritaire et dangereux. Si je juxtaposais ce portrait à celui que j’avais en tête de Linda Johnson je pouvais aisément dessiner une personnalité moins psychopathe que pervers narcissique. Il suffisait de l’écouter tyranniser les danseuses, en deux phrases elle soufflait le chaud et le froid sur elle avant de menacer de les renvoyer. Officiellement la pathologie n’était pas reconnue par les assurances, sans doute parce qu’il y avait tout sorte de ce genre-là dans les étages. Pourtant ces gens-là étaient réellement dangereux et autrement plus nombreux que les schizophrènes ou les bipolaires. Mais ils étaient aussi comme du poisson visqueux qui ne se laisse jamais attraper parce que présentant toujours une façade socialement acceptable. Et tant qu’ils n’empêchaient pas les assureurs de dormir…. Mais moi je connaissais le sujet de près c’est même ça d’une certaine manière qui m’avait amené à faire ce boulot de tueur de dingue…. Mon ex-femme. Une perverse narcissique qui m’avait mise la tête à l’envers pendant cinq ans faisant de moi un caniche apeuré. A l’époque je revenais tout juste de Chine après trois tours, j’étais un peu déboussolé et elle m’était tombée dessus sans que je la vois venir. Quand vous avez passé près de quatre ans à vous battre la vie civile semble toujours un peu plate, vide, plus ennuyeuse et angoissante que pour le lambda moyen. Je n’avais pas de désordre psychique, j’avais eu de la chance, alors elle m’en avait inventé, m’envoyant chez le psy, me faisant culpabiliser sur tout ou à peu près, interrogeant mes goûts, mes peurs, et mes désirs dans un constant va et vient parfois positif mais le plus souvent négatif de moi-même vers moi-même. Elle me rendait d’autant dingue qu’elle était belle à tomber et que pour rien au monde j’aurais voulu qu’elle ne me quitte. Et bien évidemment c’est ce qu’elle a fait en espérant que ça me détruirait psychologiquement. C’est le petit plaisir de cette espèce de pervers là.  Heureusement pour moi le psy qu’elle m’avait envoyé voir avait vu clair dans son jeu. Il m’avait donné quelques conseils utiles et discrets qui m’avaient permis de me protéger à l’instant fatal de la rupture. Après quoi le psy m’avait parlé de ces nouvelles lois sur la folie. J’imagine qu’il avait des comptes à régler. Or comme je n’avais plus de travail à l’époque… Mais hélas je n’ai jamais pu inscrire mon ex sur ma liste. Et là, alors que ça gueulait sur scène j’étais soudain replongé dans mes souvenirs, réalisant avec stupeur que je ne me souvenais pas de son visage, à la place apparaissait celui de cette fichue blonde sans identité. Ils avaient vraiment foutu le bordel dans ma tête… J’attendais qu’elle ait fini son numéro pour aller la voir dans sa loge, son agent était là, on se connaissait donc mai je n’avais jamais été présenté à sa vedette. C’est à peine si elle me regarda jusqu’à ce que je lui dise que j’étais d’accord avec elle et que j’allais renvoyer ces deux gourdes. Compte là-dessus et boit de l’eau fraiche, me disais-je en moi-même alors qu’elle mettait en doute que je puisse posséder une fille digne d’elle.

–       Non, bien sûr vous avez encore une fois raison mais peut-être voudriez-vous me laisser une dernière chance, avez-vous entendu parler de Dynamite Aino ? Elle a une voix remarquable et elle danse merveilleusement bien.

–       Avec un nom pareil je subodore une petite pute acidulée comme vous les aimez.

Sympa pour moi et pour les filles, mais je laissais passer je connaissais le genre…

–       En effet, elle peut être ça et bien d’autre Aino, elle à moitié automatisée voyez-vous.

–       Une androïde dans mon spectacle ! Et puis quoi encore !?

–       Pas androïde madame, programmable, juste programmable, essayez là, vous verrez je suis certain qu’elle vous plaira.

–       Une poupée mécanique quoi.

–       En quelque sorte… mais très vivante croyez moi.

Nonobstant qu’Aino s’intéressait essentiellement à Aino elle n’était pas plus programmable qu’un caillou, ni automatisée ou rien, juste une jolie fille avec des ambitions de shampouineuse. Mais je savais que l’idée plairait à un pervers narcissique parce qu’un androïde ne souffrait pas psychologiquement alors qu’un individu si, surtout si on pouvait tripoter ses programmes comme on arracherait des ailes à insecte. Je n’avais aucune intention de lui livrer Aino évidemment, je voulais juste confirmer mon diagnostique. Elle regarda son agent qui haussa les épaules en forme de pourquoi pas.

–       Oui, de toute façon toi tant qu’il y a de la chair fraiche… l’apostropha-t-elle.

–       Vous savez bien que je suis dévoué à votre seule personne madame, dégoulina-t-il en s’inclinant.

–       Allez vas t’en, sors, tu me fatigues !

Il me jeta un coup d’œil qui avait l’air de dire désolé mon vieux et sorti.

–       Alors monsieur Wishita, parlez moi de vous, lança-t-elle quand la porte fut fermée.

–       Eh bien je suis agent d’artiste comme vous le savez, je vis ici depuis dix ans environs, avant j’ai…

–       Non je veux dire de vous vraiment, insista-t-elle en me jetant un regard perçant. Qui se cache derrière votre avatar monsieur Whishita, c’est ça que je veux savoir.

–       Euh… oh, dans la vraie vie je suis étudiant en médecine, je suis gros, adipeux, et je n’ai aucun succès avec les filles, ah, ah, ah !

–       Bien essayé, dit-elle sombrement, avant d’aboyer. Emparez-vous de lui !

Ils surgirent des murs, se matérialisant sous mes yeux pas du tout préparés et se jetèrent sur moi tous les quatre. J’avais tué l’un des leurs, avant que je fasse quoi que ce soit, ils m’arrachèrent les pouces et me jetèrent à terre alors que je hurlais de douleur. Comment j’avais pu être aussi bête, m’attaquer à une des femmes les plus puissantes du monde et croire qu’elle se retrancherait éternellement derrière son avatar. Elle vivait dans le réel elle, et moi, en quelque sorte je croyais trop que j’étais à Néo Tokyo.

Je me réveillais à nouveau ligoté mais cette fois les bras en l’air, suspendu à quelques millimètres du sol dans une pièce nue au sol en béton. Pas de pieuvre sur la tête cette fois, juste la Veuve Rouge et ses quatre vampires ainsi qu’un homme au visage long et au regard aiguisé qui portait une petite mallette en cuir avec lui. Sans un mot il posa la mallette par terre et s’approcha de moi. Ils m’avaient mis à poil, difficile de se sentir plus vulnérable que ça. Il me sourit et dit :

–       Bonjour monsieur Wishita, je vais vous faire mal. Mais si vous nous avouez ce que nous voulons savoir je vous promets que ça sera bref.

–       Avouer quoi ? Je suis personne moi, juste un….

Il ne me laissa pas terminer me frappant de toutes ses forces dans l’estomac, je manquais de vomir.

–       Vous parlerez quand je vous poserais des questions.

Il ouvrit sa mallette, elle contenait tout un fourbis d’objets métalliques à l’aspect pas du tout sympathique ainsi que quelques fioles et une seringue hypodermique. Je sentais la peur s’insinuer en moi.

–       Savez-vous ce qu’est ceci ? Me demanda-t-il en me montrant une des fioles. Je fis signe que non.

–       De l’adrénaline. Savez-vous son usage dans le cas présent ?

Oui je savais, me garder bien éveillé pendant qu’il me charcuterait à vif, je commençais à suer à grosses gouttes.

–       Ecoutez, je vous ai déjà dit qui j’étais dans la réalité je….

Nouveau coup de poing dans l’estomac, les vampires se mirent à glousser. J’essayais de me dire que tout ça n’était pas vrai, que je vivais une illusion électronique mais comment lutter contre des algorithmes qui me racontaient l’exact contraire ? Contre un gigantesque système qui subvertissait mon esprit ? D’ailleurs avais-je encore un esprit en propre ? Quand je me mis à hurler alors qu’il m’entamait au scalpel est-ce que je hurlais sur mon lit, tout là-bas à New L.A ? J’aurais parié que oui. Et c’était comme un cauchemar dans lequel on serait enfermé, une bulle de douleur et d’horreur mélangé alors que je commençais à voir apparaitre mes côtes. Il reposa sa question, qui étais-je réellement. A l’armée j’avais appris à résister à la torture mais ça c’était autre chose, ça c’était à la fois ma carcasse et celle de mon avatar, il ne torturait pas ma chair, il torturait mes synapses directement. Et je savais que si ça durait je deviendrais littéralement fou. Dingue pour de vrai et pas juste là, suspendu comme un morceau de barbaque dans un univers virtuel. Puis soudain le mur ouest de la pièce explosa en mille morceaux dégageant un épais nuage de poussière. J’avais tellement mal, le cerveau tellement en marmelade rendu par la douleur et l’adrénaline que je voyais trouble à travers la poussière et par flashs brefs de conscience. Deux méchas de deux mètres environs qui firent feu de leurs multiples canons et missiles, machine enragé à détruire à guidage laser. Les vampires poussèrent des hurlements de colère, s’évaporèrent, réapparurent sur les machines à essayer de déchirer l’acier avec leurs mâchoires difformes. Puis vint le moment où je sombrais dans le coma une nouvelle fois.

Quand je me réveillais sur mon lit, Démon était à côté de moi qui rangeait sa trousse de secours. J’avais la mâchoire comme paralysée, j’essayais de l’ouvrir, la douleur me traversa le cerveau comme une aiguille. Je criais.

–       Calmes toi, ils t’ont cassé la mâchoire.

Qui ça ils ? Je ne me souvenais de rien. Il lu dans mes yeux.

–       Les vampires tu te rappelles ?

Je fis signe que non mais alors que je refermais brièvement les yeux une cohorte d’images m’assaillirent. Des images de mort et de vermine, des images comme infection, une guerre rongeant mes neurones. Je m’y voyais noyé sur ma chaise de torture, soudain je portais les mains à mon flanc et sentait le bourrelet d’un pansement.

–       Ce que l’esprit croit le corps le croit, m’expliqua mon pote alors que je grimaçais sous l’effet de la douleur.

Je soulevais le pansement pour apercevoir une cicatrice fraiche. Merde comment ils avaient fait ça ? Démon semblait deviner dans mes pensées.

–       Mescaline de synthèse, ce n’est pas de l’adrénaline qu’ils t’ont injecté, Heureusement que j’avais collé un traceur sur ton identifiant, c’est ton pote Philéas qui m’a fourni le mécha. Tu te souviens ? Je fis signe que oui. Ils savent qui tu es, ajouta-t-il. Tu leur as dit avant que j’arrive. Il lut la peur dans mon regard. T’en fais pas, on est dans une planque à moi. Je lui fis signe que je voulais écrire, vite ! Il alla chercher un carnet et crayon. Un vrai carnet en papier comme on en voyait plus avec un crayon à l’ancienne. Je dessinais frénétiquement le portrait d’une femme a l’air un peu paumé avec ces mots : qui est-ce ?

–       Je sais pas mon pote, la Veuve est morte avant d’avoir pu parler, désolé.

Il fallait que je sache, il fallait que je replonge, mâchoire cassée ou pas.

–       Désolé mec, ça va pas être possible, tout le monde te recherche, là-bas comme ici.

« Non, non, mescaline ! » j’écrivais. Il m’en fallait pour explorer mon esprit, retrouver le fil et remonter comme un saumon à travers la douleur et l’horreur que m’avaient injecté les vampires. Je savais que la réponse était coincée dans les replis de mon inconscient, j’espérais qu’en leurrant mon cerveau avec de la vraie mescaline je gratterais le brouillard des illusions.

–       T’es dingue, ricana Démon.

Peut-être bien mais je ne pouvais pas garder ce mystère en moi coincé comme un bout de viande entre les crocs. Il me promit qu’il ferait ce qu’il y avait à faire puis alluma son vieil écran branché sur l’actualité de la toile et me laissa. J’apprenais qu’une guerre des gangs avait finalement éclaté sur plusieurs plateforme dont Shoguna One. Ca m’évoquait vaguement quelque chose mais je n’aurais su dire quoi tellement mon esprit était embrouillé d’image et de sons, de blancs aussi, de pans entier de blanc où je distinguais parfois le reflet aquarelle d’une image de mon passé réel. Mais qu’est-ce qui était réel finalement ? Je venais de passer trop de temps dans la machine pour ne pas me poser la question. Avais-je été marié un jour ? Et à qui ? Avais-je combattu et pour quoi ? Pour qui, où ça ? N’étais-je pas plus simplement un réfugié de guerre de je ne sais quel pays exotique ? Et en regardant les images de combat sur les écrans je me demandais : n’était-ce pas sur une plateforme ? J’étais en train de perdre pied vissé sur ce lit et je m’en rendais de moins en moins compte. Un gouffre. Je me noyais peu à peu dedans sans délice. C’était comme d’être lentement aspiré par l’angoisse de ne plus jamais savoir qui j’étais réellement. Une angoisse qui sur ses pas faisait éclore des bouffées de délire, mélange de ce que j’avais vécu et de ce que je croyais vivre sur ce lit. Je voyais des couleurs qui n’existaient pas, sentait des parfums imaginaires et parfois surgissaient des murs des fantômes. Gus, Bokken, mon ex, avec qui j’avais des discussions parfois euphoriques parfois sombres. Je m’entendais même parlé alors que la douleur ne me quittait pas. Et heureusement finalement c’est ce qui me sauva de sombrer complètement, me rappelant au réel avec son aiguille féroce dans mon crâne. Ca et la mescaline. Ne me demandez pas comment mais il en avait trouvé de la fraiche, pas de ces merdes de synthèse qu’on trouve de nos jours. Il la prépara et me la donna en béqué, je partais pour un grand voyage de six heures.

Difficile de décrire ce que je vis et ressentit pendant ces six heures, j’avais d’abord l’impression que mon esprit fondait ou s’effondrait sur lui-même pour rejaillir en vrac de forme et de couleur. Un monde silencieux ou presque avec des hallucinations olfactives et des formes géométriques barrées qui se défoulaient devant moi comme si j’avais plongé ma tête dans un quartz halluciné. Mais au terme de ces six heures je savais qui était la mystérieuse blonde, j’en avais l’intime certitude disons et ça ne menait nulle part sinon que je n’avais aucune preuve de ce que je savais intimement. A savoir que c’était la fille de la Veuve, la fille de Linda Johnson et qu’en conséquence elle n’avait aucun intérêt que je lui mette la main dessus. D’ailleurs j’avais d’autre problème.

–       Plus de vingt heures ? Mais c’est quoi ces conneries ?

–       Article AC148 je suis désolé, c’est les nouvelles réglementations sur la santé.

–       Ca veut dire que je n’ai plus de licence, vous vous rendez compte de ce que ça signifie pour moi ?

–       Je suis désolé, répéta la voix automatique de l’IA à l’autre bout de la ligne de mon communicateur interne. C’est la loi.

–       Putain de merde mais je vais faire quoi moi !?

–       Vous pouvez toujours déposer un recours au tribunal administratif, expliquez que vous pourchassiez une clandestine, la loi est rétroactive, les malades psychiatriques sont désormais interdit sur le réseau.

Je connaissais trop bien ce genre de tribunaux pour savoir que sans une batterie d’avocats surpayés je n’avais aucune chance de récupérer ma licence. Je me déconnectais, j’étais grillé. Terminé la chasse aux dingues, aujourd’hui c’était moi le dingue. Ils avaient fait ça pendant ma convalescence, soit disant à cause de la recrudescence de violence sur les plateformes. Mais tout le monde savait ce qu’il en était en réalité. MB Chemical avait lancé son OPA hostile sur Shoguna One pendant que d’autres compagnies lançaient le leur. Trop de liberté sur le réseau, trop d’add-on et d’open source, trop de software et d’application donnant des pouvoirs à la plèbe qu’elle ne devait plus avoir. Désormais le réseau allait être à leur botte, les marques ne se faisaient plus la guerre, elles nous la faisaient. Et j’étais un des perdants. Article AC148 : En accord avec les services du ministère de la santé, et au vu des récentes statistiques, il est établi qu’une exposition de plus de 20h sur le réseau provoque des dégâts irréversibles sur le cerveau humain. En conséquence de quoi les identifiants enregistrés devront se faire contrôler par des médecins agrées, et dans l’attente cessé toute activité légale ou para légale. Avec ce que j’avais vu et vécu sur le réseau, après mon voyage en mescaline, je savais que je n’avais aucune chance de passer leurs foutus examen. Ce n’était plus la peine de rester, j’étais devenu la cible des autres tueurs de dingue. Je faisais mon paquetage et sortait de mon appartement, Démon m’avait trouvé une combine au Mexique, un boulot contre une nouvelle identité… une nouvelle identité… putain je ne savais même plus qui j’étais moi-même, alors, au point où j’en étais…

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Tueur de dingue-part 1.

Rétine intelligente reliée au réseau, service des recherches, ministère de la santé, dossier A105X22, un battement de l’œil, sélection, ouverture, je voyais double. Dans mon champ visuel une rue commerçante de Newark remplit de la foule du samedi, et un lecteur à reconnaissance faciale qui cherchait mon client comme un viseur de flingueur longue distance. C’était fidèle, ça ratait rien sur un rayon de cent mètres, le bonheur du chasseur.  Mon client s’appelait Joe Boney, schizophrénie avancée, polytoxicomane, refusait tout traitement, son compte était bon. La technologie c’est bien, mais le mieux encore c’est le renseignement humain. C’était un dealer que je rencardais de temps à autre qui m’avait branché sur cette adresse, il parait qu’il vivait dans le coin. C’était le genre avec la bougeotte, autant en profiter même s’il n’était pas ma priorité du moment. Mes lentilles n’émettaient aucun effet luminescent, un modèle spéciale police mais c’était pas le cas des passants qui m’entouraient et qui pour une bonne moitié avaient le regard comme vitreux, bleuté électrique, signe qu’ils étaient branchés sur la toile et plus tout à fait là. Quel monde de merde, je vivais au milieu des zombies et je courais après des cinglés. Au-delà de la rue c’était un peu le ravage. Des maisons retournées comme un gant, éparpillées sur l’hectare, la côte est avait morflée avec Roberto, le dernier méga ouragan qui nous était tombé dessus il y a six mois. Ils avaient même dû arrêter d’urgence deux centrales avant que ça vire. Merde c’est moi ou tout se barre en couille ? Il y a vingt-cinq ans déjà on nous répétait que le désastre approchait, le début de la fin. Mais qu’est-ce que vous voulez, les gens avaient déjà du mal à rester attentif plus de dix minutes, alors réagir dans les temps… Soudain, bim, le voyant s’alluma en vert, à quatre-vingt mètres dans la rue à droite. Je bifurquais, j’étais prêt. Je le voyais planté devant une vitrine d’informatique, fagoté n’importe comment, crado, le cheveu gras. Y parait que ça faisait ça la folie. On se négligeait, on s’effaçait devant la maladie ou c’est elle qui vous rongeait le crâne, je sais pas mais c’était caractéristique de mes clients. Mal fringués, l’air pas complètement là, et si tu leur parlais rapide t’allais dans le toboggan à délire. Mais moi j’aimais pas les fréquenter, les apprendre, même pas leur dire un mot, ils me foutaient le bourdon. Je m’approchais quand une blonde sorti et lui parla. Elle était mignonne, l’air gentille mais aussi paumée que lui sans doute, ils se prirent par la main et me tournèrent le dos. Pas prévu au programme ça, tant pis, j’avais pas le temps de changer mes plans et plus important sur le feu. Je les rattrapais en rallongeant le pas et sortais mon arme. J’avais enfilé un silencieux, pour pas affoler tout le monde, un modèle récent, vraiment à peine plus de barouf qu’un pistolet à bouchon. Deux balles dans le crâne, projectile à dispersion pour pas toucher un innocent. Le sang gicla sur le visage de la fille qui hurla, désolée ma biche fallait mieux choisir ton bonhomme. J’ai rangé mon flingue et j’ai fait demi-tour pendant que les quelques passants qu’étaient pas branchés sur le réseau accourraient voir ce qui se passait. Marrant quand même, de nos jours les trois quart des gens passaient leur vie dans des mondes virtuels plus incroyables les uns que les autres, et une bonne vieille exécution en pleine rue arrivait encore à les intéresser. Je m’enfilais rapidos dans le métro avant qu’un gars me capte, les gens aimaient pas mon genre de police mais qu’est-ce que j’y pouvais si il y avait autant de dingos de nos jours ?

Ils avaient commencé à remarquer ça au début des années 2000, développement des cas d’autisme et de retard mentaux. Peu à peu non seulement les gens devenaient de plus en plus cons mais ça virait épidémie. Au début on avait accusé le système anti incendie qu’on avait installé dans tous les foyers du pays, obligatoire qu’ils avaient dit avec un produit soit disant censé éteindre un feu par arrosage. Le problème c’est que si ça rongeait bien les neurones des pas encore nés, ça arrêtait même pas les flammes. Et puis ils avaient trouvé une autre cause, et encore une autre. La pollution de l’air, certain métaux lourd dans les médicaments, des colorants artificiels, etc…  Et vous savez comment ça se passe avec les compagnies quand les scandales sanitaires s’enchaînent. Grand raout dans les médias, l’état doit intervenir, il faut des lois, de nouvelles, et en attendant ils avaient continué comme avant jusqu’à ce que ça soit les assureurs qui y aillent de leur influence. Ca avait commencé par le refus d’assurer les malades mentaux s’ils ne se soignaient pas. Et puis vu que le problème se développait, ils réclamèrent qu’on construise plus d’hôpitaux, avec l’aide de leur filiale dans le bâtiment évidemment. Et des lois, plein de lois restrictives les concernant. Oh bien entendu ça avait gueulé mais ça vaut quoi la parole des gens face à des compagnies qui possédaient la moitié du monde en propre ? Rien que New York 30% de la ville avait été littéralement racheté par HCA Consorsium depuis les inondations massives d’il y a dix ans. Et c’était peut-être pas plus mal puisque c’était les seuls pourcentages de la ville à avoir été complètement sauvé des eaux.  Officiellement je n’existais pas. Personne, même aujourd’hui, n’aurait jamais osé officialiser mon genre de boulot. Moins une question d’éthique que d’affaire de réputation. Après tout les assureurs étaient censés vous couvrir pas vous assassiner. D’ailleurs c’était du vocabulaire verboten au sein des compagnies. Jamais on vous disait, va buter machin il déraille trop. Ca aurait été de l’eugénisme en somme et il y a des mots qui fâchent plus que d’autres.  Non, du coup, j’étais tout à fait officiellement chasseur de prime assermenté, loi de 1871, cours suprêmes des Etats-Unis Taylor contre Taintor, sauf que personne ne me payait pour que je ramène des criminels en cavale et qu’en cas d’embrouille avec les flics, mon identifiant indiquait que j’avais reçu officiellement une autorisation de catégorie quatre, en gros un genre de permis de chasse sans obligation de ramener le fugitif vivant. Le vieux principe du « Dead or Alive » de l’ouest sauvage. D’ailleurs je ne tuais personne, la loi de 2025 stipulait seulement que la compagnie se donnait le droit de « neutraliser une souscription problématique » par quelque moyen qu’elle estimerait nécessaire.  C’était assez vague pour permettre mon genre de boulot. Bref je neutralisais des contrats d’assurance et je ne tuais jamais personne. Sauf que tout le monde nous appelait les « tueurs de fou » et que légale ou pas certain d’entre nous se retrouvait au trou à cause d’un flic zéleur, quand c’était pas pire. C’est comme ça qu’on les appelait, des zéleurs, des légalistes qui rejetaient toutes les nouvelles lois de la Fédération sous prétexte que le gouvernement fédérale actuel était un gouvernement d’exception. Il me faisait marrer moi ces mecs, accrochés à une constitution qu’avait été tellement piétinée de fois qu’on aurait pu en faire un tapis de sol. En attendant tout le monde était contant qu’il puisse envoyer l’armée quand il y avait des émeutes de la faim ou un ouragan de type Roberto. Les gens étaient tous pareils, voulaient le beurre et l’argent du beurre.

–       Identifiant ?

–       88.10.24 Ramon Walker secteur A185.

–       Vous êtes loin de chez vous Ramon Walker, me fit remarquer la voix synthétique dans mon appareil auditif intégré.

–       J’ai une autorisation de type 3.

–       Je vérifie.

Une fraction de seconde et le lecteur optique visitait ma rétine, sortait et analysait le fichier puis la voix dit.

–       Autorisation accordée, veillez à la faire renouveler, elle expire dans un mois.

–       Ouais, ouais, je sais, bon tu me l’ouvres cette porte, je suis naze.

–       Je dis ça pour vous vous savez, me fit l’IA sur le ton de la poule vexée avant de libérer la porte du sas.

Bon Dieu depuis que les IA avaient des programmes empathiques censés imiter le comportement humain on causait avec des portes mal embouchée et des robots caractériels. Drôle de monde quand même.

–       Bonjour, je suis votre lit-couchette, me susurra une autre voix alors que je m’enfonçais dans le tube, désirez-vous dormir immédiatement ou préférez-vous une collation-spectacle  avant ?

–       Dormir.

–       Quel genre de rêve désirez-vous ? Nous avons une large gamme de…

–       Pas de rêve.

Ca lui coupa net la chique et c’est ce que je voulais. Un hôtel-tube à deux pas de l’aéroport Reagan. Vu de l’extérieur, tous ces sarcophages empilés ça ressemblait à une ruche taillée dans des cercueils high tech. Exposé aux quatre vents pollués, avec cette IA à la con et ses couchettes en mousse thermo régulée à mémoire de forme. Mais c’était pas cher, moins qu’une véritable chambre d’hôtel en tout cas avec de la vraie nourriture dans une vraie assiette et un vrai lit. Au lieu de ça je commandais un wagon de mignonette de whisky chinois et du bœuf en tube pur Tex-Mex et me dégustait le tout en lisant le livre que j’avais dans la poche. J’aimais bien lire, je veux dire lire un vrai livre en papier recyclé comme on faisait avant. Lire n’importe quoi d’ailleurs, roman, truc d’histoire, bio, c’était ma façon à moi de pas rentrer dans tous leurs délires virtuels. Sortir le crâne du réseau qui nous bouffait tous un peu plus le crâne tous les jours. C’est vrai quoi, depuis qu’on était tous ou presque pucés, on passait plus de temps branché sur un monde qu’existait même pas que dans le dur, le vrai, chez nous, notre planète. Au moins les livres ça me gardait les pieds accrochés à quelque chose. A une époque, quand j’étais gosse, c’était mal vu de se balader avec un bouquin, les gens disaient qu’on aidait à la déforestation tout ça, mais depuis que MB Chemical avait lancé ses campagnes de reforestation transgénique, personne la ramenait trop. Où c’était passé de mode, je savais pas. Là je lisais un truc d’il y a trois siècles au moins. Ca parlait de bataille à cheval, de pays qu’existait plus, de rebelles au tsar, un genre de roi qu’ils avaient dans le temps dans les républiques russes quand c’était encore qu’un seul pays. Ecrit par un certain Léon Tolstoï. J’aimais bien, c’était pas mal, coloré et plein d’aventures que j’aurais rêvé de vivre quand j’étais gosse. Mais il avait fallu quand même que je m’aide du réseau pour comprendre certain truc. C’est comme ça que j’ai appris que l’auteur avait été vachement célèbre à une époque. Des fois je me dis qu’on est en train de tout perdre à force d’être pluggé H24.

–       Monsieur Walker ? Me fit une voix dans ma tête.

C’était Louise, mon assistante. Une vraie hein, pas une IA, moi les trucs avec des neurones synthétiques j’ai moyen confiance.

–       Oui Louise, je rentre demain, pas de vol cette nuit qu’ils ont dit.

–       Oui je suis au courant, une tempête noire, ils l’ont annoncé sur le réseau. Bokken a envoyé un de ses boys scouts, il veut vous parler.

–       Il a des infos sur Gus ?

–       Il n’a rien dit, juste qu’il voulait vous parler.

–       Okay, à demain en ce cas.

Gus c’était mon affaire, celle que je voulais pas foirer. Le truc qui me courait sur le râble depuis des mois, l’introuvable. Gus Van Dyke dit Hollywood parce qu’il était né sur Sunset, un ancien de l’airborn comme moi, on s’était connu à Shanghai pendant la guerre. Sauf que lui il ne s’en était pas sorti aussi bien. PTSD comme disait l’armée, Post Traumatic Stress Disorder. Je savais pas exactement les détails sauf qu’un jour j’étais tombé sur lui dans une liste de recherchés mort ou vif. Putain ce gars avait donné sa santé et risqué sa vie pour la Fédération et c’est comme ça que les compagnies le remerciaient. Pourtant la Guerre des Marques comme on l’appelait c’était bien nous qui l’avions gagné bordel ! Qu’est-ce qu’ils seraient maintenant tous ces consortiums si on les avait pas niqué les niakes ? Et puis elle leur a bien servit la guerre en dehors de ça, l’armement, le génie civile, la sécurité, la surveillance, les nouvelles sources d’énergie, toute ces technologies qu’ils avaient mis au point pour qu’on les écrase net. Rien que le conglomérat Sony-Daewoo ils s’étaient fait plus de vingt milliards avec leurs nano drones de combat. Du coup maintenant quand on apercevait une mouche on savait pas trop si s’en était vraiment une ou une caméra de surveillance. Sauf à se rajouter des implants de réception mais moi c’est bon je trouve que mon identifiant c’est déjà trop.

Les nouveaux avions fonctionnaient avec des moteur alternés hydrogène et solaire. Plus rapides et plus autonomes, du coup les compagnies aériennes avaient réduit leur parc et totalement abandonné le kérosène. Dans la foulée s’était développée toute une gamme d’appareils individuels automatisés. Un genre de dérivé des drones à usage civile mais qui coutait assez d’unités pour pas que je puisse m’en payer un. Je voyageais avec le monde entier en somme, surtout des mecs du sud, mexicains, brésiliens, vu qu’après New L.A l’avion assurait la ligne jusqu’à Sao Paulo. La plus part et des travailleurs itinérants, International Worker, I.W spécialisé que le ministère de l’emploi et de l’initiative envoyait un peu partout dans le monde faire le boulot que les robots faisaient pas ou plus. Ils étaient payés en fonction des distances parcourus et selon les barèmes salariaux locaux. Si le salaire était trop bas ils pouvaient rééquilibrer avec leurs points miles. Souvent des pères de famille, ou des jeunes qui n’avaient pas accès au revenu universel, vu que fallait avoir dix-huit ans et un casier vierge pour le toucher. Et un casier vierge de nos jours avec toute la surveillance et les jugements automatisés, ça courait de moins en moins les rues. A côté de moi se tenait un jeune mec, un latino en tricot de peau et tatouages qui décortiquait une orange les yeux électriques et vides, il était quelque part sur une plateforme virtuelle. Depuis la guerre, avec toutes les saloperies qu’ils avaient balancées, j’avais une déformation olfactive, un pif de truffier. J’avais beau fumer autant que je pouvais pour m’épargner les odeurs, je sentais encore trop bien. Lui il puait un mélange d’agrume, de mauvaise sueur et de relent de poubelle. Encore un des problèmes de notre époque, à force de rester à planer dans le virtuel les gens faisaient plus gaffe à eux et à leur corps. Enfin c’était ma théorie et sûrement que les pénuries d’eau devait y être aussi pour quelque chose mais une chose était sûr, l’humanité puait nettement plus que dans ma jeunesse. Heureusement que le voyage durait qu’une demie heure.

New L.A apparu dans le hublot alors que je terminais mon roman. La ville était née sur les restes de l’ancienne après le méga tsunami de 2023 qui avait eu raison de la faille de San Andréa et par la même occasion d’une partie de l’Indonésie et du Japon. La plus grande catastrophe naturelle de toute l’histoire de l’humanité avaient dit les médias. Mais bon ils avaient répété la même chose après Roberto et le naufrage de New York. Si on les écoutait c’était la fin du monde tous les jours, et ça faisait quarante-deux ans que ça durait. Je le sais quand j’étais môme la grosse affaire c’était déjà le réchauffement. Okay, on sera à cinq degrés d’ici dix ans si on fait rien et ça veut dire une nouvelle ère glaciaire, mais ça va, on vit pas trop mal dans ce bordel. L’humanité s’accroche, on va pas la déloger comme ça. Je vivais sur les hauteurs d’Hollywood, dans un des lotissements qu’ils avaient construit sur Beverley Hills quand les prix de l’immobilier s’étaient effondrés après la catastrophe. « Venez vivre où ont vécu Brad Pitt et John Wayne » disait la publicité, je ne savais pas qui était l’un ou l’autre mais les loyers étaient abordables et la vue imprenable. La résidence avait été construite, parait-il, sur les ruines de l’ancienne demeure d’Elisabeth Taylor, ce qui expliquait pourquoi on l’avait appelé Purple Eyes. Comme je ne savais pas non plus qui c’était ça me faisait une belle jambe, mais ça faisait sympa sur une adresse,  Purple Eyes, 1785 Beverly Hill Road. Toujours mieux que de vivre dans le bloc Oméga 1 de la zone 17 comme on trouvait en bas en ville. C’est que New L.A ça ne ressemblait plus trop à ce que j’avais vu sur les vieilles photos. Déjà la ville était divisée par trois bras de mer, une ile et deux presqu’iles reliées par des ponts, ensuite au nombre de réfugiés et de survivants qui s’étaient entassés dessus quand la Californie avait partiellement fondu dans le pacifique, on avait commencé par construire des camps, qui s’étaient transformé en méga tour, des blocs, quand la fédération avait repris la main. Ca faisait une centaine d’étage, ça logeait entre quarante et cinquante mille personnes, et il y avait tout dedans, des mini villes dans la ville. A condition qu’on aime vivre sous la loi d’un gang ou d’un autre, qu’on supporte la promiscuité, et qu’on n’ait pas peur que pour une raison ou une autre tout tombe en panne, vu que tout y était automatisé. Tu m’étonnes que la plus part de mes clients vivaient ou avaient vécu dans ce genre d’endroit. Ca pouvait rendre n’importe qui fou de vivre là-dedans. Bokken y vivait justement, au dernier étage du bloc Oméga 6 où lui et les siens faisaient régner l’ordre si tant est que d’avoir une horde de voyous dans son bloc pouvait être appelé de l’ordre. Je détestais me rendre là-bas, la circulation était infernale en bas et l’accès au bloc gardé par des crackers assez cons pour dézinguer une vieille si sa gueule leur revenait pas. Des futurs clients s’ils avaient eu la mauvaise idée de s’assurer. Certes c’était devenu obligatoire depuis que les avocats avaient pris le pouvoir sur tous les rouages de la société mais obligatoire ne fait pas parti du registre de vocabulaire d’un gang. Los Lobos faisaient ce qu’ils voulaient à Oméga 6 et c’était pareil ailleurs. D’ailleurs les flics ne se déplaçaient même plus quand il y avait un meurtre, c’est dire, et d’un certain côté c’était pas plus mal si vous voulez mon avis. Eux aussi avaient changé avec le temps, ils s’étaient adaptés comme le reste de la société. J’avais vu le truc venir dans ma jeunesse, la militarisation des poulets. A force de flicage globale, de racheter tout ce que l’armée déclassait pour le civile c’était devenu de véritable androïde de guerre, mi-homme mi-prothèse, armés jusqu’aux dents et carapaçonnés comme une auto blindée, plus prompt à la gâchette et au matraquage qu’à la résolution des crimes et délits. Mais qu’est-ce que vous voulez, à part quelques cinglés plus personne protestait à ce sujet. Trop d’attentats, de guerres, de bouleversements climatiques et sociaux. Les gens étaient plus occupés à survivre qu’autre chose. Les crackers me connaissaient et à cette heure ils n’étaient pas encore trop défoncés. Ils me laissèrent entrer non sans me passer au détecteur et en désactivant mon relais satellite à coup de speed hack, un logiciel spécial, ce qui était bien normal vu la parano généralisée qu’entretenait la fédération chez les nouveaux américains comme nous appelaient les médias. Un drone était si vite arrivé de nos jours, et croyez pas que ça les gênait de dégommer dans la foulée cinquante mille de ces nouveaux américains comme c’était arrivé encore le mois dernier à Washington. Un bloc du même genre que celui-ci, trente mille macchabés dût à une erreur de tir ils avaient dit les poulets. Mais tout le monde savait bien que la cible c’était le Cartel del Norte. A manière de diplomatie pour rappeler aux mexicains qui était les maitres ici. Bokken était un géant filiforme et peroxydé avec assez de piercing et de tatouage pour servir de modèle à une revue spécialisée. Il fumait de la slow à longueur de journée, une herbe transgénique qui vous donnait l’impression de tout voir en slow motion, d’où le nom. Mais quand fallait calculer ses bénéfices ou refaire la tronche à un emmerdeur il était plutôt du genre vif comme l’éclair avec une spécialité dans le rasoir à main. Et fallait surtout pas se fier à ses manière affable, plus il vous la jouait copain plus vous aviez des chances de finir avec la gorge tranchée. Peut-être pour ça que j’appréciais moyen son sourire quand j’entrais enfin dans son bureau après avoir été accompagné tout du long jusqu’au 101ème étage par mes crackers et leur puanteur de craddos de la came. Ca sent le pneu brûlé un cracker si vous voulez savoir, et il y a mieux dans un monte-charge que de se retrouver entre quatre cinglés armés jusqu’aux oreilles puant le caoutchouc brûlé et la crasse.

–       Ramon, mon pote ! Te voilà enfin !

–       J’étais sur la côte est, comment va Bokken ?

–       Contant de voir que les dingues ont pas encore eu ta peau.

–       Contant de voir que les affaires marchent toujours aussi bien, tu voulais me voir ?

–       J’ai un travail pour toi.

–       Je ne travaille pas pour les particuliers, tu le sais bien.

–       Oh mais je sais et c’est pour ça que tu vas le faire quand même, tu sais pourquoi ?

Non décidément je n’aimais pas son sourire à la con, surtout avec ce regard-là.

–       Vas-y explique, dis-je en cherchant déjà lequel des gus autour de moi allait se jeter sur moi en premier.

–       Parce que je sais où est ton pote…

Enfoiré, pensais-je.

–       Qui te dis que je ne peux pas le retrouver moi-même.

Bokken sourit de plus belle et fit signe à un de ces gars qui sorti de la pièce pour réapparaitre cinq minutes plus tard avec Gus. Il avait pris cher, la gueule démontée, une oreille déchirée et recousue à la hâte avec une agrafeuse.

–       Désolé mais il s’est pas montré très coopératif.

J’en n’avais rien à branler de ses excuses, je me penchais sur Gus et je lui demandais si ça allait. Il ne me répondit pas, le regard perdu, comme terrorisé, je me disais qu’il devait être en pleine crise et que personne ne lui avait filé ses médocs.

–       Fils de pute il a besoin de soin !

–       Oh je sais et c’est justement pourquoi tu vas te dépêcher de faire ce que je te demande.

Je regardais Gus, le pauvre vieux il était en train de vriller pour de bon et j’étais impuissant.

–       Vas-y accouche, qu’est-ce que tu veux ?

L’image d’une jeune femme se forma sur ma rétine artificielle, blonde, l’air intelligente, pas plus de vingt ans.

–       Qui est-ce ? Demandais-je à un Bokken qui soudain avait perdu le sourire.

–       Ma sœur, répondit-il sèchement avant de préciser, elle est bipolaire de type un.

–       Elle se soigne ?

–       J’en sais rien mais je pense pas.

L’image se fondit en une autre, une annonce comme j’en recevais de temps à autre, expédiée par le ministère de la santé, elle datait de quelques jours et proposait une prime de dix milles dollars mort ou vif. C’était beaucoup, même pour une bipolaire qui ne se soignait pas.

–       Qu’est-ce qu’elle a fait ?

–       J’en sais rien, trouve là c’est tout.

–       Je veux bien t’aider mais va me falloir un minimum de renseignement, et des garanties.

–       J’ai aucun renseignement sinon je ne ferais pas appel à toi, répliqua-t-il sèchement.

–       Je veux que tu soignes Gus en attendant que je la retrouve.

–       Va te faire foutre Walker, la seule garantie que t’auras de ma part c’est que mes gars lui fileront pas de la dope avant quarante-huit heures, après ils feront ce qu’ils veulent de lui, et on a plein de nouvelle dope à faire tester tu vois ? Ajouta-t-il toujours sans sourire.

Je voyais bien oui et je n’avais aucune envie qu’ils se servent de sa cervelle comme laboratoire.

–       Accorde-moi plus de temps, soixante-douze heures au moins.

–       Deux jours, pas une minute de plus.

Qui aurait cru que Bokken était famille-famille comme ça… mais deux jours c’était peu, surtout si d’autres gars l’avaient dans leur liste de course. Je jetais un dernier coup d’œil à Gus et je le revoyais du temps de sa splendeur quand lui et moi on faisait la loi à Shanghai. Je vais te sortir de là mon pote, me promettais-je en prenant congé de la bande.

Aujourd’hui le réseau fait tout. La montée des eaux n’y a rien changé, l’économie monde y tient. Et le réseau est comme un grand rêve où tout est désormais possible ou à peu près, personne n’y chie, pisse ou bouffe autrement que virtuellement. Terminé l’époque des écrans et des claviers, on y plongeait par l’intermédiaire de notre identifiant. Pour les jeux, et il y en avait des palanqués d’univers de jeu, fallait enfiler des gants et une combinaison pour les sensations, pour le reste, ouvrir son compte ou acheter en ligne suffisait de faire les gestes pour que le reste suive. Ce qui donnait un drôle de spectacle dans la rue. Imaginez des zombies aux yeux électriques faisant des gestes hiératiques des mains ou des pieds, parfois les deux en même temps et ça vous donnera l’idée d’à quoi ressemblait n’importe quel boulevard de New L.A. Mais faut pas croire, c’est pas partout dans le monde comme ça. Pas de réseaux au Moyen-Orient ou dans le sud de l’Europe. Et en Afrique ils commençaient tout juste à toucher des vieux Mac d’avant la Guerre des Marques. Les inégalités comme ils disaient n’avaient pas changé d’un bout à l’autre du globe même si plus personne ne dirigeait vraiment le monde à l’exception des compagnies et des cent familles. Cent familles qui en trois siècles avaient pris possession du marché globale, tissant des liens indéfectibles avec les mafias du monde entier de sorte que les flots d’argent des secondes alimentaient en cash les banques des premières dans un circuit continu de complicités, corruptions et compromissions avec ce qui restait des états. Si la gamine était bipolaire de type un avec une prime de dix milles sur la tête ce n’était certainement pas au ministère qu’il allait falloir m’adresser pour la retrouver en deux jours. Mais à des professionnels du réseau, des gens aussi importants que dangereux, les hackers de la Yamagushi Gumi, les tatoués de feu le Japon. Ces mecs là vivaient quelque part en Asie de nos jours, impossible à trouver physiquement mais pas sur le réseau où ils avaient leur QG sur la plateforme Shoguna One. Une espèce de Japon idéalisé si le Japon avait survécu, entre le manga ka et les films de samouraï moderne, mi techno mi tradi. J’avais choisi un avatar de gaijin, nom d’utilisateur Johnny Wishita parce que je trouvais ça cool et que c’était important d’être cool dans le virtuel. Mais avant je m’installais chez moi, enfilais ma vieille combinaison et mes gants Sensor Plus, pas question de faire le zazou dans la rue comme tous ces cintrés, et avec un bon joint de fine ça le faisait encore plus. Cool je vous ai dit, super cool. Le gaijin dans son costard lamé qui déambule dans les rues enneigés de Néo Tokyo, quartier Shibushi, dit aussi quartier flottant bien qu’il n’avait de flottant que l’application de la loi et l’ordre. A vrai dire ici c’était la Yamagushi qui assurait la loi et l’ordre et si tu t’avisais de déconner avec ça t’étais mort. Pas d’excuse inutile à Shibushi, même le truc du petit doigt c’était passé de mode.

Sur le réseau, Johnny Wishita n’est pas chasseur de prime mais trafiquant de donnée. Des millions de tera octet compilés dans le crâne qui s’autodétruirait immanquablement si quelqu’un s’avisait de buter mon personnage. Et comme c’était un trafic hautement illégal sur la toile, plus officiellement j’étais agent d’artiste pour chanteuse de karaoké. Le genre cool donc, avec son garde du corps cool et ses filles cools façon tokyoïtes lolly pop acidulée. Le ou plutôt la garde du corps était une ninja assermentée Iga du nom d’Izumi, alias Louise dans le monde réel. Toute en cuir bleu avec les cheveux violets et ses deux katanas croisés dans le dos, ses cuissardes, elle en jetait sévère. Dans la vie Louise accusait une bonne vingtaine de kilos en trop mais sur la plateforme c’était une gazelle d’ivoire rapide comme l’éclair. Les gars que je cherchais se faisaient appeler les 47 Ronins et ils avaient leur QG au premier étage d’une salle de pachenko, dans un local comme une grotte technoïde plein de nerds occupés à court-circuiter la toile, fabriquer des virus, des sorts et des bonus, armes spéciales pour les avatars tout ça parfaitement illégalement bien entendu, mais si on y mettait le prix… Personne ne montait à l’étage sans l’autorisation des gros, des patrons, à moins de tenir dans sa main un paquet de 108 Dragons, des cigarettes à inducteur télépathique, fabriquées mains depuis 1938, rachetées par les yakuzas dans les années soixante-dix, ressuscitées sur le réseau pimenté de biochimie virtuelle, un bonus de plus on va dire qui permettait de communiquer directement avec les gars là-haut sans passer par les gorilles en bas. Un mythe courait sur cette marque, qu’elle avait été originellement destinée au marché chinois dans l’espoir de les rendre impuissant. Puis on s’était aperçu que les produits chimiques avaient des effets inattendus et dangereux, la télépathie donc, un secret militaire bien gardé, jusqu’après la guerre. Jusqu’à un oyabun bien renseigné décide de racheter la société. Chaque paquet était numéroté, les numéros 8 ou 18 étaient généralement réservés aux chefs mais c’était peut-être aussi un mythe. Allez savoir ce qui était vrai sur le réseau et ce qui n’était qu’un strory telling raconté par un scénariste dingue au fond de sa cave. Encore un truc qu’on perdait avec le temps, à force de vivre dans des mondes imbriqués où tout semblait possible, on perdait notre histoire, notre passé. La mémoire, notre véritable mémoire. Pourquoi vous croyez que je ne supporte pas de rester trop longtemps dessus ? Je suis un homme de racine moi, j’ai besoin de la réalité, de présent, et il n’y a pas de présent sans passé.

La télépathie c’est quelque chose, un trip. Comme de se retrouver dans un espace très intime avec quelqu’un et la savoir jusqu’au fond de la moelle épinière sans jamais l’avoir rencontré. Un peu comme l’amour avec des chuchotis dans la tête en plus. Avec Izumi on s’était installé dans un bar lounge sur l’avenue Tokugawa. Une bande de néo hippy buvait du saké fluo au comptoir, une serveuse androïde, carrossée comme un avion de chasse, circulait entre les tables distribuant les alcools sur son plateau de verre. Izu avait choisi un thé soushong qu’elle avait discrètement agrémenté d’une pincée musca noir, une métamphétamine qu’on ne trouvait que sur cette plateforme, un truc à vous faire virer berseck en cas d’agression. Il faut dire qu’on avait beau se la jouer méga détendu on n’en menait pas non plus très large. Mon contact là-haut s’appelait One Punch One, Opo pour les intimes et les pirates du réseau. Un petit génie, concepteur d’armes, maître en karaté-manga et que les yakuzas couvaient comme une poule au trésor. Je lui avais sauvé la vie dans le passé, il m’en devait une et beaucoup plus même vu ce que mon personnage trimbalait parfois sur lui comme données sensibles.

–       Je ne peux pas te parler maintenant Johnny, me fit le chuchotis entre mes synapses, je ne peux pas te parler maintenant, répéta-t-il, un écho, j’avais l’habitude.

–       Quand ?

–       Demain, à l’adresse habituelle, à l’adresse…. Demain….

–       Ok.

Je chassais l’image d’Opo d’un revers de la main et remontais à la surface de ma réalité du moment, un faux bar pop dans une fausse ville toc.

–       C’est où l’adresse habituelle ? Questionna Izu en recrachant une bouffée de sa 108.

–       Sur les quais, répondais je maussade.

–       Qu’est-ce qu’il y a ?

–       J’aime pas ça, il n’a pas fait notre code.

–       Quel code ?

–       Normalement il doit terminer par une question, quelque chose ne va pas.

–       Peut-être qu’il a oublié.

–       Il est Asperger, c’est pas le genre à se laisser distraire, répliquais-je en terminant ma bière. Allez viens, on va allez voir l’Oracle. En dehors de Shibushi et de quelques autres quartiers réservés, la ville, comme dans la vie réelle, obéissait à la loi des gangs. Vietnamien contre coréen, coréen contre chinois, chinois contre vietnamien, etc… à ce jeu l’Oracle faisait office de juge de paix respecté ce qui en soit n’avait sûrement pas été une mince affaire pour une mulâtre américaine. Elle avait les oreilles collées au bitume, si elle savait quelque chose sur ma gueule, je ne doutais pas qu’elle me le dirait. Elle vivait dans un immeuble moderne sur Kabukl Boulevard, troisième étage avec portier à l’entrée s’il vous plait. Un bel appartement avec vue, elle était en train de faire des cookies quand j’entrais, accueilli par un jeune moine en robe safran. Ne me demandez pas ce qu’il faisait là, il y avait toute sorte de gens qui passait chez l’Oracle.

–       Il parait que MB Chemical a été hacké la semaine dernière, peut-être qu’ils pensent que tu trimballes les données. La Yamagushi a des parts chez MB

–       Je l’ignorais.

–       Fais attention à toi Johnny, les clans sont nerveux en ce moment, une guerre se prépare.

–       Entre qui et qui ?

–       Plusieurs factions, je n’ai pas les détails…

Ca ne ressemblait pas à l’Oracle mais je lui faisais confiance.

–       Même ici dans le réseau la vie est un cycle tu sais…. Sois prudent, les ombres sont de sorti.

Les ombres ?

–       Tu veux un cookie ? Me demanda-t-elle. C’était sa façon à elle de vous signifier votre congé et vous aviez drôlement intérêt à en goûter un. Oui j’allais être prudent et pour commencer passer par le magasin à outil. Il se faisait appeler Philéas Goldstein, un gaijin comme moi qui perchait dans le nord de la ville, tenait un garage et en sous-main fabriquait et vendait des armes pour les jeux de guerre. Mais ce qui valait dans un jeu de guerre valait ici.

–       Il est magnifique ! Dis-je en soulevant un M4 flambant neuf avec ses balles à l’uranium appauvrie pour percer les blindages.

–       N’est-ce pas, répondit Philéas en remontant se petites lunettes turquoise dessus son nez.

–       Qu’est-ce t’en penses ? Demandais-je à Izumi.

–       J’aime pas les armes à feu tu sais bien.

–       Un sabre ira toujours moins vite qu’une balle.

–       Ah oui ? T’es sûr ?

Non, je n’étais pas sûr, pas dans ce monde-là sans apesanteur réelle, sans rien de réel et où tout devenais vrai pour peu qu’on ait les bons plug-ins, le dernier pouvoir caché à la mode, la dernière pétoire à plasma de chez Machin Chose.

–       J’en prends un, me décidais-je, ainsi que ce HK V206 et ces deux grenades étourdissantes

–       On part en guerre ? Fit Izumi.

–       Ca se pourrait bien.

Wasteland

Ils étaient trois trottinant en file indienne, le dos courbé la démarche encore simiesque qui balançait sur la terre désolée et rugueuse. Les cheveux longs masquaient leurs visages busqués par les intempéries et la violence de leur vie, nu comme au premier jour, armés de lances taillées dans l’os, chasseur cueilleur. Celui de tête avait la peau sombre et crasseuse, du poil un peu partout sur les épaules et les dos. Soudain il s’immobilisa et renifla l’air comme un chien. Les autres grognèrent, il répondit par un aboiement, ils repartirent. 65° Celsius et pas d’ombre mais ils avaient l’habitude, ils savaient comment traverser ce désert-là, et quand ils auraient soif ils lècheraient le lichen sur les pierres, broieraient la mousse, trouveraient les bons champignons sous la couche du désert, boiraient leur urine. La terre était rouge sous un ciel jaune pâle avec le soleil comme un cercle coupant, terre désolée qui s’étendait sur une centaine de kilomètres jusqu’aux grottes où ils vivaient avec leur communauté. Ce n’était que des monticules avec des trous dedans qui se dressaient là comme les reliefs mâchés d’une ancienne civilisation, leur groupe était jeune pour l’essentiel, on ne vivait pas vieux dans cette région et les enfants morts en bas âge étaient nombreux. Les mères avaient peu de lait, la viande était rare, raison pour laquelle ils étaient partis en chasse. Poursuivre un chien du désert qui s’était isolé de sa propre communauté, soit pour se reproduire, soit pour mourir, il n’en avait aucune idée, à peine s’ils l’avaient aperçu au loin, ils le suivaient à l’odeur. Une odeur musquée comme un fil de soie invisible qui se répandait dans l’air, promesse de rôti, ils en salivaient d’avance. Le chien les sentait lui aussi, cette puanteur d’hominidé qu’il avait appris à redouter comme la mort, alors il courait à en perdre haleine, s’immobilisait de temps à autre et les cherchait du regard. Il les voyait au loin, la file indienne cahotante sur le relief desséché, dans les replis de sa mémoire il se souvenait que ça n’avait pas été toujours comme ça. Plus au nord, dans le temps, il avait partagé le gite et le logis avec une tribu d’entre eux  Il mangeait mieux à l’époque et plus souvent, puis la tribu avait été décimé par une autre, certain étaient mort de maladie aussi, alors le chien était parti, suivant la direction de son instinct. Il savait qu’il y avait du gibier de l’autre côté du désert, des lapins peut-être, il adorait la chair du lapin. Ou des chats sauvages, mais ils étaient plus difficile à tuer, plus gros, plus féroces, prédateurs tout comme lui et ceux qui le poursuivaient. A nouveau l’homme de tête s’immobilisa et huma l’air. Deux aboiements, un grognement, les autres se mirent à gronder et à chercher autour d’eux, nouveau grognement, soudain ils étaient tous accroupis à farfouiller sous les pierres quand surgit une colonie de scorpions noirs, des grands, des petits, une famille. Ils se jetèrent dessus empalant les plus gros, ramassant les autres à pleine main, arrachant leur dard d’un coup de dent vif puis les broyant entre leurs maxillaires avec des bruits de carapace qui craque, la chair pâle bavant de leurs lèvres desséchées, goûtant sur leurs mains tremblantes de faim et de soif. Leur festin terminé ils filèrent comme ils étaient venus poursuivant toujours le chien qui avait disparu derrière une colline. Au-delà le désert virait lentement de couleur du rouge au blanc os avec des rochers gris de part et d’autre que les hominidés surnommaient dans leur proto langage « gaou ! » parce que leur texture et leur bruit quand on tapait dessus était inhabituelle. Ils étaient froids, quasiment lisses et raisonnaient comme des gongs. Ils s’en méfiaient toute fois, l’un d’eux un jour s’était transformé en éclair puis en boule de feu quand un de la tribu avait tapé dessus. On avait retrouvé que des restes de celui-là et ceux qui l’avaient accompagné cette fois avaient été sourds pendant des lunes. Alors on évitait de s’en approcher autant que possible, quand ils n’étaient pas enfouis sous le sable et qu’on posait le pied dessus. Il était de coutume de marcher doucement, presque glisser sur la surface de ce désert là, ce qui ralentissait la marche forcée qu’ils s’étaient imposés depuis le départ de la chasse. Le chien s’en fichait, il zigzaguait au fil de son instinct et du parfum de sang qu’il sentait au loin. Un parfum cuivré avec un léger soupçon de coagulation qui suggérait un animal blessé ou une charogne. Il était excité. Tant qu’il ne fit pas attention au trou dans le rocher sous ses pattes. Un petit trou, juste ce qu’il fallait pour y coincer sa patte avant. Le chien tira dessus mais les bords du rocher menaçaient de lui arracher les doigts, il leva la tête en direction de la petite troupe, ils étaient encore loin. Puis il se pencha et entrepris de ronger le rocher avec ses dents. Ce n’était pas si difficile, les bords étaient coupant mais la surface malléable. Il pouvait tirer dessus avec le bout de ses dents tout en s’entaillant douloureusement la truffe. Le chien pleurait tout en se libérant. Puis soudain sa patte surgit presque d’elle-même, blessée mais vaillante, il s’en alla en boitant alors qu’une lance volait dans les airs. Elle le rata de peu, s’enfonçant dans le sable avec un bruit de succion. Le chien se mit à trottiner.

Ils retournèrent vers leur caverne alors que la nuit tombait, le chien empalé sur une des lances. Quelques feux brillaient dans le noir, luciole verticale qui éclairait des familles entassés dans leur troglodyte, quelque part on entendait un rut, ailleurs ça se battait à coup de croc. L’homme de tête poussa deux, trois aboiements la petite troupe s’immobilisa et déchargea ce qu’on avait ramassé, en plus du chien, les pinces des scorpions. La tribu se rassembla d’elle-même, sans commandement, on fit cuire le chien et en dépit du fait qu’il n’y avait pas beaucoup de viande, les uns et les autres partageaient, les meilleurs morceaux allant aux chasseurs et aux mères. La température avait à peine baissé depuis la fin de la journée mais le vent du sud s’était levé, frais, léger comme une caresse, homme, femme et enfant s’étendaient, s’étiraient ou s’épouillaient en extra de nourriture, chaque calorie comptait, chaque protéine. Parfois un mâle prenait une femelle, ou l’inverse et ils se baisaient devant les autres sans manière. C’était violent, court, comme des saccades de jus dans une fente, parfois ils se mordaient jusqu’au sang puis se séparaient comme s’ils ne s’étaient jamais connu. Peau brune, le leader des chasseurs n’avait pas sommeil, il veillait sous la lune en croissant de cimeterre. A quoi pensait-il, il ne savait pas bien lui-même, son esprit était confus.  Parfois dans ses rêves il avait l’impression de se souvenir de quelque chose mais il ne savait pas quoi. Ses rêves étaient souvent verts. Vert tendre ou vert émeraude avec de l’eau, beaucoup d’eau, de l’eau comme il n’en avait jamais vu de toute sa vie. Peut-être que cela avait un sens mais c’était trop loin de lui pour qu’il se pose des questions. D’ailleurs de manière générale il ne s’en posait guère, son esprit comme un réduit plein des règles de base de survie, limité par la géographie, la température, ses responsabilités vis-à-vis de la tribu. Il était le meilleur pisteur d’entre tous et sa lance était très souvent mortelle. Son rôle de chef s’arrêtait là et il n’ambitionnait rien de plus non plus, nourrir tout le monde demandait déjà assez de travail comme ça. D’ailleurs pourquoi faire, ici ce qui comptait c’était l’entre-aide pas qui commandait qui. Dans cette perspective il avait autant besoin de la tribu que la tribu de lui. Pourtant parfois il songeait à s’en aller seul. Il avait le sentiment que il serait mieux et ça aussi il ignorait pourquoi. Il ne savait pas exactement ce qui le retenait. La peur peut-être ou bien se besoin atavique qu’avaient les siens de vouloir se regrouper, mais il en brûlait d’envie. Comme de se balancer au-dessus d’un ravin et sentir ce délicieux vertige de l’appel du vide. Mais à chaque lune quelque chose le retenait, le besoin de nourriture le plus souvent mais autre chose aussi parfois, une des femelles… Il aurait été incapable de l’exprimer en ces termes mais elle lui plaisait. Ses courbes, sa façon de se déplacer, son autorité naturelle, la couleur de ses yeux. Ils avaient déjà copulé ensemble et même ça lui avait plus, mais elle était stérile apparemment. Il s’en fichait, les petits l’indifférait, ils étaient inutiles tant qu’on ne pouvait pas en faire des chasseurs ou des cueilleurs et il n’avait aucune patience pour ces choses. Mais pour elle… elle lui donnait toujours la trique, elle donnait de l’accélération à son cœur parfois comme quand on s’approchait d’une proie et quand elle le regardait parfois il se sentait bizarre. Oui, au fond c’était juste elle qui le retenait ici avec eux tous, pourtant… pourtant il observait la lune et ce soir plus que jamais il avait envie de partir. Filer au-delà du désert et ne plus jamais revenir. Soudain il eut une idée. Il se leva et alla chercher la femelle en question. Elle dormait au fond d’un troglodyte, enroulée sur elle-même comme un chat sauvage, il la réveilla et se mit à faire doucement des bruits de gorge.

–       Kha, kha, kha…

Il la tirait par la main tout en lui montrant la lune. Elle protesta sur le même ton, il tira plus fort.

–       Agrrr ! Kha, kha….

Elle fit un petit bruit de gorge doux, il la lâcha, elle le suivit dans le noir.

De l’autre côté du désert on trouvait de l’herbe jaunie et quelques arbustes éparses, certain avait des fruits et ils savaient lesquels ne pas manger, mais ils préféraient les feuilles des buissons bleus parce qu’elles leur tournaient légèrement la tête, il y avait de l’eau aussi, des bassins limpides ou non, parfois flottait dessus un cadavre, homme ou animal, alors ils savaient qu’il ne fallait pas boire. Ils pérégrinaient dans les collines l’un derrière l’autre la température avait légèrement baissé, cela ressemblait presque à une promenade s’ils n’avaient été en chasse d’un lapin que peau brune avait repéré plus tôt. Le lapin s’était blessé, peut-être un chat sauvage l’avait pris en chasse également avant d’abandonner. Ils suivaient la piste du sang, de petites taches brunes comme des postillons éparpillés sur les cailloux et sur l’herbe. Bientôt ils arrivèrent en vue de montagnes étranges dont la cime avait été comme sabrée. Elles n’étaient pas fort hautes peut-être une trentaine ou une cinquantaine de mètres de haut mais la paroi était lisse à l’exception du lichen qui les recouvrait et de la faille qui traversait l’une de part en part. Sur l’une d’elle quelqu’un avait peint comme un soleil en jaune, très haut de sorte que même les oiseaux devaient le voir ce soleil là. Mais des oiseaux il n’y en avait pas qui venait du désert, ils venaient de l’est ou du nord et seulement à certaine saison. Ils trouvèrent un nid d’ailleurs, vide à l’exception de quelque relief de coquille quand soudain quelque chose gronda dans les buissons. Peau brune fit passer sa femelle derrière lui, serrant sa lance contre sa hanche prêt à frapper. Ca gronda de plus belle avant de surgir arrachant tout sur son passage, un sanglier, un énorme sanglier à trois yeux. N’écoutant que sa peur et son instinct, il se jeta sur l’animal plantant de toutes ses forces sa lance dans un de ses yeux. L’animal hurla de douleur et de colère et le fit passer au-dessus de lui d’un coup de groin, peau brune virevolta dans les airs avant de s’écraser dans les buissons, des côtes cassées par le choc, la femelle cria, l’animal fonçait sur elle maintenant, une esquille de la lance dans le front, l’œil crevé, à demi arraché. Agile comme un singe elle fit un bond de côté tout en jetant une pierre sur le crâne de l’animal. La pierre rebondit avec un ploc ! L’animal se retourna ronflant et bavant, il allait la déchirer en deux avec ses défenses, la broyer avec ses dents, il allait la manger ! Un sanglier géant rendu fou par on ne savait quoi lâché dans la nature, elle hurlait de terreur tout en reculant sur ses fesses. Quand d’un coup la tête du sanglier éclata. Son crâne s’ouvrit en silence, sa cervelle sorti sans demander la permission et l’animal s’effondra presque sans un grognement. La femelle était stupéfaite, qu’est-ce qui s’était passé ? Elle entendit son compagnon gémir, elle l’aida à se relever mais c’est à peine s’il pouvait tenir debout.

–       Akha, akha, grrr

–       Kha, akha, rrrr.

Ils restèrent donc là, lui assis, elle s’occupant des restes du sanglier avec des silex qu’elle avait appris à tailler du temps où ils étaient encore avec la tribu. Ils mangèrent à satiété, elle leur construisit un abri avec des buissons et des branches mortes. Elle était vive et travailleuse, ne s’arrêtait jamais, elle aimait le mouvement, raison pour laquelle, peut-être, elle l’avait suivi dans cette aventure. Elle ne savait pas très bien non plus ce qui se passait dans sa tête, elle suivait seulement son instinct. Et son instinct lui disait de le protéger jusqu’à ce qu’il remarche.

Cela prit une lune tout entière, peau brune était solide et musclé, dans la force de l’âge même s’ils ignoraient lequel, mais les côtes cassées l’obligeaient à rester le plus souvent assis à la regarder faire, partagé entre souffrance et admiration pour sa femelle. Il avait choisi la meilleure, meilleure encore que les chasseurs, ou bien était-ce elle qui l’avait choisi ? Peau brune aurait bien été incapable de formuler une telle énigme mais dans ses tripes il sentait un choix mutuel. Il se sentait comme soudé à elle désormais, la chair de sa chair, sa sœur, sa compagne, autant de mot qu’il n’avait pas mais qu’il reliait d’une façon ou d’une autre à la tribu, la sienne. La forêt n’était pas sûre, d’autres bêtes s’étaient approchées et la femelle avait maintes fois dû repousser les assauts des chats sauvages et des rats. Certain avait alimenté leurs menus d’autres avaient ajouté des blessures aux blessures. La lune passée son visage et son torse s’étaient balafrés, elle avait plus ou moins guéri avec de la mousse mâchée, elle marchait devant, ses zébrures encore rouges brillant sous le soleil au zénith, il s’appuyait sur sa lance, soufflant encore comme une forge, mais il s’y ferait, bientôt il serait complètement rétabli. Ils dépassèrent les montagnes lisses et commencèrent à voir à apparaitre au loin d’autres chaines de montagnes, des montagnes parfois verticales, parfois semblant penchées, ondoyant comme des lames sous le ciel infernal, ils n’avaient jamais rien vu de semblable et étaient effrayés comme l’inconnu peut faire peur. Mais elles se dressaient comme des obstacles et impossible de les contourner. Ils s’enfoncèrent dans un canyon encombré de rochers à la texture étrange et froide, cela rappelait les « gaou » du désert, ils marchaient avec prudence et circonspection, tâtant parfois la parois d’une de ces montagnes étranges du bout des lances, la pierre crissait contre les silex, parfois elle se fendait et s’effritait en éclats coupants quand soudain ils entendirent des cris à glacer le sang. Instinctivement ils se mirent en position d’attaque, collés à une des parois du canyon, prêt à bondir. Mais le silence retomba et plus bruit ne remonta du ciel sinon le grésillement des insectes dans l’herbe sèche. Alors ils continuèrent leur chemin la lance contre leur flanc, toujours méfiants comme des animaux traqués, prêts à se défendre jusqu’à la mort si nécessaire. Il y eu d’autres cris, mais plus lointain, ils s’en écartèrent en suivant un chemin zigzagant à travers le formidable dédale, empruntant parfois le flanc d’une montagne pour en contourner une autre. A la nuit ils s’installèrent dans une caverne à flanc, un trou encombré d’herbe rase, de lichens et de toiles d’araignées. Elle aurait pu faire un feu, mais les cris même lointains les rendaient prudent comme des chats. Ils repartirent à l’aube, entre chien et loup alors que le ciel était encore bleu et rose, claquant sa flamboyance sur les parois des montagnes, projetant sur eux des ombres formidables au noir profond. Elle sentit la fumée de la chair rôti la première. Une odeur bien appétissante qui réveilla immédiatement sa méfiance. Elle n’avait pas faim, ils avaient encore des provisions de rat et de chat sauvage avec eux, mais ni elle ni lui n’avaient oublié les cris de la veille. Pourtant impossible de reculer. Sur leur droite se dressait une colonne de pierre si haute qu’on ne pouvait l’escalader sans risquer sa vie, et sur leur gauche un à pic qui les jetterait dans un canyon dentés de pierre coupante s’ils perdaient pied sur la corniche qui les avait mené jusqu’ici. Le vent était en train de s’en mêler, l’aube chaude poussait ses odeurs vers eux, en plus de la viande rôti cela sentait le sang frais. Il n’y avait pas tant de gibier dans ces montagnes qu’on puisse gâcher du sang comme ça. Puis le son vint, ils entendirent des rires, et ça les figea de terreur. Ils ne connaissaient qu’une seule tribu qui poussait ce genre de cri, en faisant des grimaces avec la bouche, ceux qu’ils appelaient dans leur proto langage des « gnark ». Les gnarks chassaient les autres hominidés. Ils les mangeaient, en faisait des peaux et des ornements qu’ils portaient sur eux, les gnarks étaient terrifiant rien qu’à les regarder. Ils les avaient pourchassés dans le temps, et repoussés plusieurs attaques. Les gnarks volaient les enfants et les femelles de préférence, mais s’ils pouvaient décimer tout une tribu ils ne se gênaient pas. Elle eut si peur sur l’instant qu’elle manqua de perdre l’équilibre, il la rattrapa d’un seul bras, la plaquant contre la paroi. Elle se tourna vers lui et lui rendit une grimace lui montrant ses dents comme les gnarks, il sentit une lame de peur lui traverser le dos avant de voir dans ses yeux bleus la douceur. Un sourire, première fois qu’il voyait ça, première fois qu’elle faisait ça. Ils continuèrent jusqu’à une arête, impossible de voir ce qu’il y avait de l’autre côté même avec les reflets que projetaient les montagnes, il faisait trop sombre encore. Elle y alla à tâtons, son pied cherchant un appui, le vide face à elle, intriguant, et la peur au ventre qu’il l’absorbe. Sa main gauche dépassa l’arête et chercha sur la surface une aspérité où s’accrocher. Elle la trouva dans une fissure, ses doigts fermement plantés dedans elle avança son autre pied jusqu’au bord de l’arête, puis elle passa le bras droit et chercha une seconde aspérité, il attendait derrière, défigurant l’horizon à la recherche de leurs silhouettes. La main de la femelle grattait la paroi, tirant sur son bras, cherchant désespérément une issue à ce cul de sac quand soudain son pied gauche dérapa sur la corniche, lui faisant perdre l’équilibre.  A nouveau il la rattrapa in extremis, mais cette fois elle se balançait au bout de son bras menaçant de les entrainer tous les deux par le fond. Il ne pouvait pas permettre ça, ni pour elle ni pour lui, sa tribu. Il se tenait accroché au bord coupant d’un trou dans la paroi, les deux pieds arrimés sur la corniche et elle qui tirait de tout son poids sur son épaule droite, sa main saignait, il serrait les dents, elle criait et grognait, l’écho de sa voix affolée rebondissant sur le flanc des montagnes. Il bandait ses muscles, la ramenant centimètre par centimètre sur le rebord, il aurait voulu la faire taire mais ce n’était plus le moment d’aboyer, la peur la rendait sourde, il le savait, il avait déjà vu cette peur-là, notamment lors d’une attaque de gnark, le cri des femmes et des enfants qu’on enlève pour les abuser, les dévorer… Sa main gauche saignait maintenant mais il était indifférent à la douleur, l’adrénaline pulsant dans ses veines, le pied de la femelle dérapa une nouvelle fois avant qu’elle réussisse à prendre prise de sa main droite dans une aspérité derrière l’arête. Il la tenait toujours, le visage grimaçant, l’autre pied revint sur le rebord, mais ils n’osaient plus se lâcher, coincés. Il les vit le premier, leurs ombres portées sur la surface de la montagne qui leur faisait face. Quatre au moins qui trottaient au galop sans un bruit. Il l’informa d’un jappement doux pour ne pas l’affoler, faisant signe vers le bas. La peur était passée, quelques secondes avaient suffis et à son tour l’adrénaline brûlait dans ses yeux clairs. D’un coup elle le lâcha et se balança dans le vide, de l’autre côté de l’arête. Il ne put s’empêcher de hurler, les gnarks répondirent aussi tôt, des cris de joie. Puis soudain il vit sa main se tendre vers lui. Il s’approcha, elle le serra de toute ses forces et l’entraina vers elle, jusqu’à son tour sa main trouve la faille qui l’avait aidé à dépasser le bord. Il poussa un nouveau cri et passa à son tour. Ce flanc-là était moins abrupte, au-dessous d’eux une autre montagne qui était tombé en morceaux, une très vieille montagne sans doute qui pourrait peut-être les cacher dans ses débris mais pour cela il fallait descendre ou sauter, avec le risque de se tuer, ou pire, de se casser à nouveau quelque chose. On entendait plus les gnarks glousser et crier, ce n’était pas forcément bon signe, surtout qu’ils étaient sur leur terrain ici apparemment. Ils poursuivirent sur la corniche qui faisait le tour de la montagne comme un chemin pour des ânes à deux pattes, le dos collé à la paroi, se tenant la main. A l’extrémité on apercevait une grosse faille noire, comme l’entrée d’une caverne. Peut-être pourraient-ils passer par là pour redescendre, certaine montagne étaient pleine de dédale et d’enfilades de grottes. Et il fallait se dépêcher parce que le jour n’allait plus tarder en plus. Soudain ils les aperçurent en contrebas parmi les débris de la très vieille montagne, à demi éclairé par le rose du ciel avec leurs peaux d’hominidés et leurs lances d’os. Eux aussi les avaient vu, perchés sur leur corniche, trop haut pour qu’ils puissent les atteindre mais l’un d’eux essaya quand même, la lance heurta le flanc de montagne juste dessous le rebord avant de retomber dans l’éboulis. Alors ils se mirent à les bombarder des cailloux qui leur tombaient sous la main. La plus part des projectiles les rataient, trop haut, trop bas, à côté, mais certain les frappait durement en pleine chair, rebondissant douloureusement contre eux sans parvenir pourtant à les déséquilibrer, ils grognaient, aboyaient en retour tout en suivant la corniche jusqu’à la faille au bout. Elle le tirait presque de force, sa poigne de fer refusant de se détacher de lui. Et d’un coup ils s’engouffrèrent dans le trou dans la paroi, manquant de tomber dans le noir, disparaissant de la vue des gnarks à leur grand désarroi. Cette grotte-ci était plus vaste que celle qu’ils avaient quitté un peu plus tôt, le sol à deux mètres derrière l’entrée, les obligeant à sauter douloureusement mais l’adrénaline ne les avait pas quittés, elle redescendrait lentement quand ils reprendraient leur souffle les faisant trembler de froid en dépit de la chaleur qui montait avec le jour. D’abord, avant de se relâcher il fallait explorer, vérifier qu’ils étaient effectivement à l’abri. Elle s’en chargea à sa place, il était à bout de souffle, endolori de partout et épuisé par l’effort. Elle chassa un nid de rat, en tuant deux d’un coup vif de sa lance et cette fois chercha de quoi organiser un feu. Les flammes étaient encore la meilleure arme contre les gnarks. S’ils parvenaient jusqu’à eux elle mettrait le feu partout plutôt que de se laisser attraper. Mourir par le feu plutôt que d’être dévoré, grégaire, instinctif, inscrit dans son sang depuis avant sa naissance et la naissance de sa mère, avant la naissance elle-même peut-être. Elle réunit quelques herbes et des branches qu’elle découvrit au fond du trou en même temps qu’un arbre qui avait poussé là tout seul, comme échappé de la forêt. Il flamboyait de vert sous le dard de lumière du puits au-dessus de lui. Elle appela son compagnon avec des doux roucoulements pour lui montrer, il s’approcha en boitant, sa lance fermement dans sa main. Un arbre dans une caverne, c’était la première fois qu’ils voyaient ça. Il posa la main sur le tronc et prit le temps d’en sentir la rugosité, de respirer en oubliant un instant qu’ils étaient traqués. Les arbres étaient de bons signes, signe qu’il y avait possiblement de l’eau quelque part, des vers avec lesquels se nourrir, des feuilles et de la mousse pour guérir ou pour tuer. Et puis ceux qui étaient encore vivant étaient rares de là où ils venaient. Il approuva par de petits grognements. Mais bientôt des cris les sortirent de leur rêverie, les gnarks. Mais ce n’était pas des cris de joie ou quand ils attaquaient, c’était des cris de peur. Puis ils se turent brutalement. Le silence qui suivi sentait la mort. Du fond de leur trou les deux hominidés se tenait prêt. Mais rien ne vint. La lumière changea encore, la chaleur monta, ils reprirent enfin leur souffle auprès de l’arbre. Le reste vint de lui-même, les mains qui s’agrippent, l’envie, la peur qui tombe, la rage de vivre, ils se touchent, s’emmêlent, se baisent rugueux, brut, sans penser. Ils jouirent vite, ils se séparent essoufflés, différents, heureux si seulement ce mot avait un sens pour eux.

Ils quittèrent les lieux le lendemain par un éboulis au pied de l’arbre, un tunnel à peine encombré farci de toile d’araignée qui rejoignait la vieille montagne effondré. Ils apparurent dans l’oeil du drone high tech qui les suivait depuis le départ, images transmises en direct dans la nanopuce de rétine des chasseurs. Trois hommes et une femme dans des treillis camouflages, bob sur la tête et gilet fluo orange sur les épaules marchant, armés de fusil d’assaut M4, devant un 4×4 sur le haillon duquel était entassé quatre cadavres vêtus de peau. Des anthropophages selon leurs observations, hors de question de laisser ça dans la nature.

–       Vous pensez qu’ils savent où ils vont ?

–       Je crains que non Mélinda, au stade où ils en sont il n’y a que la survie qui compte.

–       Les pauvres.

–       Les pauvres, les pauvres ! Ils l’ont bien cherché ! Ils ne pensaient qu’à leur petit confort ! Aucune initiative ! s’écria un des chasseurs.

–       Allons Henry je vous trouve bien dur, nous les avons bien aidé rappelez-vous. Ils nous ont enrichi à milliard.

–       Ah non Bill ne me sortez pas ce couplet, cet argent c’est moi, vous qui l’avez gagné ! Et pas grâce à ces cons mais parce qu’on est les meilleurs !

–       Qu’en pensez-vous Mark ?

Mark Zukerberg ne répondit pas, il regardait au loin d’un air un peu rêveur ses yeux vagues observaient le couple pérégriner parmi les ruines du building, c’était beau comme au premier jour. Heureusement que tout ça était enregistré ça allait faire un doc d’enfer pour la communauté.

–       Qu’allez-vous en faire Bill ? Demanda-t-il au bout d’un moment.

Bill Gates répondit d’un air pensif.

–       Les capturer bien entendu, ils sont prometteur je trouve, vous n’êtes pas d’accord ?

–       Absolument.

–       Si nos scientifiques arrivent à reconstituer une partie de notre cheptel avec ces deux-là, ça ne pourra être que bénéfique pour nous, expliqua Henry Kravis

–       Mais bien entendu si la femelle est stérile nous devrons nous en débarrasser, précisa Melinda Gates

–       Bien entendu… bon on y va ?

–       On y va.