Wasteland

Ils étaient trois trottinant en file indienne, le dos courbé la démarche encore simiesque qui balançait sur la terre désolée et rugueuse. Les cheveux longs masquaient leurs visages busqués par les intempéries et la violence de leur vie, nu comme au premier jour, armés de lances taillées dans l’os, chasseur cueilleur. Celui de tête avait la peau sombre et crasseuse, du poil un peu partout sur les épaules et les dos. Soudain il s’immobilisa et renifla l’air comme un chien. Les autres grognèrent, il répondit par un aboiement, ils repartirent. 65° Celsius et pas d’ombre mais ils avaient l’habitude, ils savaient comment traverser ce désert-là, et quand ils auraient soif ils lècheraient le lichen sur les pierres, broieraient la mousse, trouveraient les bons champignons sous la couche du désert, boiraient leur urine. La terre était rouge sous un ciel jaune pâle avec le soleil comme un cercle coupant, terre désolée qui s’étendait sur une centaine de kilomètres jusqu’aux grottes où ils vivaient avec leur communauté. Ce n’était que des monticules avec des trous dedans qui se dressaient là comme les reliefs mâchés d’une ancienne civilisation, leur groupe était jeune pour l’essentiel, on ne vivait pas vieux dans cette région et les enfants morts en bas âge étaient nombreux. Les mères avaient peu de lait, la viande était rare, raison pour laquelle ils étaient partis en chasse. Poursuivre un chien du désert qui s’était isolé de sa propre communauté, soit pour se reproduire, soit pour mourir, il n’en avait aucune idée, à peine s’ils l’avaient aperçu au loin, ils le suivaient à l’odeur. Une odeur musquée comme un fil de soie invisible qui se répandait dans l’air, promesse de rôti, ils en salivaient d’avance. Le chien les sentait lui aussi, cette puanteur d’hominidé qu’il avait appris à redouter comme la mort, alors il courait à en perdre haleine, s’immobilisait de temps à autre et les cherchait du regard. Il les voyait au loin, la file indienne cahotante sur le relief desséché, dans les replis de sa mémoire il se souvenait que ça n’avait pas été toujours comme ça. Plus au nord, dans le temps, il avait partagé le gite et le logis avec une tribu d’entre eux  Il mangeait mieux à l’époque et plus souvent, puis la tribu avait été décimé par une autre, certain étaient mort de maladie aussi, alors le chien était parti, suivant la direction de son instinct. Il savait qu’il y avait du gibier de l’autre côté du désert, des lapins peut-être, il adorait la chair du lapin. Ou des chats sauvages, mais ils étaient plus difficile à tuer, plus gros, plus féroces, prédateurs tout comme lui et ceux qui le poursuivaient. A nouveau l’homme de tête s’immobilisa et huma l’air. Deux aboiements, un grognement, les autres se mirent à gronder et à chercher autour d’eux, nouveau grognement, soudain ils étaient tous accroupis à farfouiller sous les pierres quand surgit une colonie de scorpions noirs, des grands, des petits, une famille. Ils se jetèrent dessus empalant les plus gros, ramassant les autres à pleine main, arrachant leur dard d’un coup de dent vif puis les broyant entre leurs maxillaires avec des bruits de carapace qui craque, la chair pâle bavant de leurs lèvres desséchées, goûtant sur leurs mains tremblantes de faim et de soif. Leur festin terminé ils filèrent comme ils étaient venus poursuivant toujours le chien qui avait disparu derrière une colline. Au-delà le désert virait lentement de couleur du rouge au blanc os avec des rochers gris de part et d’autre que les hominidés surnommaient dans leur proto langage « gaou ! » parce que leur texture et leur bruit quand on tapait dessus était inhabituelle. Ils étaient froids, quasiment lisses et raisonnaient comme des gongs. Ils s’en méfiaient toute fois, l’un d’eux un jour s’était transformé en éclair puis en boule de feu quand un de la tribu avait tapé dessus. On avait retrouvé que des restes de celui-là et ceux qui l’avaient accompagné cette fois avaient été sourds pendant des lunes. Alors on évitait de s’en approcher autant que possible, quand ils n’étaient pas enfouis sous le sable et qu’on posait le pied dessus. Il était de coutume de marcher doucement, presque glisser sur la surface de ce désert là, ce qui ralentissait la marche forcée qu’ils s’étaient imposés depuis le départ de la chasse. Le chien s’en fichait, il zigzaguait au fil de son instinct et du parfum de sang qu’il sentait au loin. Un parfum cuivré avec un léger soupçon de coagulation qui suggérait un animal blessé ou une charogne. Il était excité. Tant qu’il ne fit pas attention au trou dans le rocher sous ses pattes. Un petit trou, juste ce qu’il fallait pour y coincer sa patte avant. Le chien tira dessus mais les bords du rocher menaçaient de lui arracher les doigts, il leva la tête en direction de la petite troupe, ils étaient encore loin. Puis il se pencha et entrepris de ronger le rocher avec ses dents. Ce n’était pas si difficile, les bords étaient coupant mais la surface malléable. Il pouvait tirer dessus avec le bout de ses dents tout en s’entaillant douloureusement la truffe. Le chien pleurait tout en se libérant. Puis soudain sa patte surgit presque d’elle-même, blessée mais vaillante, il s’en alla en boitant alors qu’une lance volait dans les airs. Elle le rata de peu, s’enfonçant dans le sable avec un bruit de succion. Le chien se mit à trottiner.

Ils retournèrent vers leur caverne alors que la nuit tombait, le chien empalé sur une des lances. Quelques feux brillaient dans le noir, luciole verticale qui éclairait des familles entassés dans leur troglodyte, quelque part on entendait un rut, ailleurs ça se battait à coup de croc. L’homme de tête poussa deux, trois aboiements la petite troupe s’immobilisa et déchargea ce qu’on avait ramassé, en plus du chien, les pinces des scorpions. La tribu se rassembla d’elle-même, sans commandement, on fit cuire le chien et en dépit du fait qu’il n’y avait pas beaucoup de viande, les uns et les autres partageaient, les meilleurs morceaux allant aux chasseurs et aux mères. La température avait à peine baissé depuis la fin de la journée mais le vent du sud s’était levé, frais, léger comme une caresse, homme, femme et enfant s’étendaient, s’étiraient ou s’épouillaient en extra de nourriture, chaque calorie comptait, chaque protéine. Parfois un mâle prenait une femelle, ou l’inverse et ils se baisaient devant les autres sans manière. C’était violent, court, comme des saccades de jus dans une fente, parfois ils se mordaient jusqu’au sang puis se séparaient comme s’ils ne s’étaient jamais connu. Peau brune, le leader des chasseurs n’avait pas sommeil, il veillait sous la lune en croissant de cimeterre. A quoi pensait-il, il ne savait pas bien lui-même, son esprit était confus.  Parfois dans ses rêves il avait l’impression de se souvenir de quelque chose mais il ne savait pas quoi. Ses rêves étaient souvent verts. Vert tendre ou vert émeraude avec de l’eau, beaucoup d’eau, de l’eau comme il n’en avait jamais vu de toute sa vie. Peut-être que cela avait un sens mais c’était trop loin de lui pour qu’il se pose des questions. D’ailleurs de manière générale il ne s’en posait guère, son esprit comme un réduit plein des règles de base de survie, limité par la géographie, la température, ses responsabilités vis-à-vis de la tribu. Il était le meilleur pisteur d’entre tous et sa lance était très souvent mortelle. Son rôle de chef s’arrêtait là et il n’ambitionnait rien de plus non plus, nourrir tout le monde demandait déjà assez de travail comme ça. D’ailleurs pourquoi faire, ici ce qui comptait c’était l’entre-aide pas qui commandait qui. Dans cette perspective il avait autant besoin de la tribu que la tribu de lui. Pourtant parfois il songeait à s’en aller seul. Il avait le sentiment que il serait mieux et ça aussi il ignorait pourquoi. Il ne savait pas exactement ce qui le retenait. La peur peut-être ou bien se besoin atavique qu’avaient les siens de vouloir se regrouper, mais il en brûlait d’envie. Comme de se balancer au-dessus d’un ravin et sentir ce délicieux vertige de l’appel du vide. Mais à chaque lune quelque chose le retenait, le besoin de nourriture le plus souvent mais autre chose aussi parfois, une des femelles… Il aurait été incapable de l’exprimer en ces termes mais elle lui plaisait. Ses courbes, sa façon de se déplacer, son autorité naturelle, la couleur de ses yeux. Ils avaient déjà copulé ensemble et même ça lui avait plus, mais elle était stérile apparemment. Il s’en fichait, les petits l’indifférait, ils étaient inutiles tant qu’on ne pouvait pas en faire des chasseurs ou des cueilleurs et il n’avait aucune patience pour ces choses. Mais pour elle… elle lui donnait toujours la trique, elle donnait de l’accélération à son cœur parfois comme quand on s’approchait d’une proie et quand elle le regardait parfois il se sentait bizarre. Oui, au fond c’était juste elle qui le retenait ici avec eux tous, pourtant… pourtant il observait la lune et ce soir plus que jamais il avait envie de partir. Filer au-delà du désert et ne plus jamais revenir. Soudain il eut une idée. Il se leva et alla chercher la femelle en question. Elle dormait au fond d’un troglodyte, enroulée sur elle-même comme un chat sauvage, il la réveilla et se mit à faire doucement des bruits de gorge.

–       Kha, kha, kha…

Il la tirait par la main tout en lui montrant la lune. Elle protesta sur le même ton, il tira plus fort.

–       Agrrr ! Kha, kha….

Elle fit un petit bruit de gorge doux, il la lâcha, elle le suivit dans le noir.

De l’autre côté du désert on trouvait de l’herbe jaunie et quelques arbustes éparses, certain avait des fruits et ils savaient lesquels ne pas manger, mais ils préféraient les feuilles des buissons bleus parce qu’elles leur tournaient légèrement la tête, il y avait de l’eau aussi, des bassins limpides ou non, parfois flottait dessus un cadavre, homme ou animal, alors ils savaient qu’il ne fallait pas boire. Ils pérégrinaient dans les collines l’un derrière l’autre la température avait légèrement baissé, cela ressemblait presque à une promenade s’ils n’avaient été en chasse d’un lapin que peau brune avait repéré plus tôt. Le lapin s’était blessé, peut-être un chat sauvage l’avait pris en chasse également avant d’abandonner. Ils suivaient la piste du sang, de petites taches brunes comme des postillons éparpillés sur les cailloux et sur l’herbe. Bientôt ils arrivèrent en vue de montagnes étranges dont la cime avait été comme sabrée. Elles n’étaient pas fort hautes peut-être une trentaine ou une cinquantaine de mètres de haut mais la paroi était lisse à l’exception du lichen qui les recouvrait et de la faille qui traversait l’une de part en part. Sur l’une d’elle quelqu’un avait peint comme un soleil en jaune, très haut de sorte que même les oiseaux devaient le voir ce soleil là. Mais des oiseaux il n’y en avait pas qui venait du désert, ils venaient de l’est ou du nord et seulement à certaine saison. Ils trouvèrent un nid d’ailleurs, vide à l’exception de quelque relief de coquille quand soudain quelque chose gronda dans les buissons. Peau brune fit passer sa femelle derrière lui, serrant sa lance contre sa hanche prêt à frapper. Ca gronda de plus belle avant de surgir arrachant tout sur son passage, un sanglier, un énorme sanglier à trois yeux. N’écoutant que sa peur et son instinct, il se jeta sur l’animal plantant de toutes ses forces sa lance dans un de ses yeux. L’animal hurla de douleur et de colère et le fit passer au-dessus de lui d’un coup de groin, peau brune virevolta dans les airs avant de s’écraser dans les buissons, des côtes cassées par le choc, la femelle cria, l’animal fonçait sur elle maintenant, une esquille de la lance dans le front, l’œil crevé, à demi arraché. Agile comme un singe elle fit un bond de côté tout en jetant une pierre sur le crâne de l’animal. La pierre rebondit avec un ploc ! L’animal se retourna ronflant et bavant, il allait la déchirer en deux avec ses défenses, la broyer avec ses dents, il allait la manger ! Un sanglier géant rendu fou par on ne savait quoi lâché dans la nature, elle hurlait de terreur tout en reculant sur ses fesses. Quand d’un coup la tête du sanglier éclata. Son crâne s’ouvrit en silence, sa cervelle sorti sans demander la permission et l’animal s’effondra presque sans un grognement. La femelle était stupéfaite, qu’est-ce qui s’était passé ? Elle entendit son compagnon gémir, elle l’aida à se relever mais c’est à peine s’il pouvait tenir debout.

–       Akha, akha, grrr

–       Kha, akha, rrrr.

Ils restèrent donc là, lui assis, elle s’occupant des restes du sanglier avec des silex qu’elle avait appris à tailler du temps où ils étaient encore avec la tribu. Ils mangèrent à satiété, elle leur construisit un abri avec des buissons et des branches mortes. Elle était vive et travailleuse, ne s’arrêtait jamais, elle aimait le mouvement, raison pour laquelle, peut-être, elle l’avait suivi dans cette aventure. Elle ne savait pas très bien non plus ce qui se passait dans sa tête, elle suivait seulement son instinct. Et son instinct lui disait de le protéger jusqu’à ce qu’il remarche.

Cela prit une lune tout entière, peau brune était solide et musclé, dans la force de l’âge même s’ils ignoraient lequel, mais les côtes cassées l’obligeaient à rester le plus souvent assis à la regarder faire, partagé entre souffrance et admiration pour sa femelle. Il avait choisi la meilleure, meilleure encore que les chasseurs, ou bien était-ce elle qui l’avait choisi ? Peau brune aurait bien été incapable de formuler une telle énigme mais dans ses tripes il sentait un choix mutuel. Il se sentait comme soudé à elle désormais, la chair de sa chair, sa sœur, sa compagne, autant de mot qu’il n’avait pas mais qu’il reliait d’une façon ou d’une autre à la tribu, la sienne. La forêt n’était pas sûre, d’autres bêtes s’étaient approchées et la femelle avait maintes fois dû repousser les assauts des chats sauvages et des rats. Certain avait alimenté leurs menus d’autres avaient ajouté des blessures aux blessures. La lune passée son visage et son torse s’étaient balafrés, elle avait plus ou moins guéri avec de la mousse mâchée, elle marchait devant, ses zébrures encore rouges brillant sous le soleil au zénith, il s’appuyait sur sa lance, soufflant encore comme une forge, mais il s’y ferait, bientôt il serait complètement rétabli. Ils dépassèrent les montagnes lisses et commencèrent à voir à apparaitre au loin d’autres chaines de montagnes, des montagnes parfois verticales, parfois semblant penchées, ondoyant comme des lames sous le ciel infernal, ils n’avaient jamais rien vu de semblable et étaient effrayés comme l’inconnu peut faire peur. Mais elles se dressaient comme des obstacles et impossible de les contourner. Ils s’enfoncèrent dans un canyon encombré de rochers à la texture étrange et froide, cela rappelait les « gaou » du désert, ils marchaient avec prudence et circonspection, tâtant parfois la parois d’une de ces montagnes étranges du bout des lances, la pierre crissait contre les silex, parfois elle se fendait et s’effritait en éclats coupants quand soudain ils entendirent des cris à glacer le sang. Instinctivement ils se mirent en position d’attaque, collés à une des parois du canyon, prêt à bondir. Mais le silence retomba et plus bruit ne remonta du ciel sinon le grésillement des insectes dans l’herbe sèche. Alors ils continuèrent leur chemin la lance contre leur flanc, toujours méfiants comme des animaux traqués, prêts à se défendre jusqu’à la mort si nécessaire. Il y eu d’autres cris, mais plus lointain, ils s’en écartèrent en suivant un chemin zigzagant à travers le formidable dédale, empruntant parfois le flanc d’une montagne pour en contourner une autre. A la nuit ils s’installèrent dans une caverne à flanc, un trou encombré d’herbe rase, de lichens et de toiles d’araignées. Elle aurait pu faire un feu, mais les cris même lointains les rendaient prudent comme des chats. Ils repartirent à l’aube, entre chien et loup alors que le ciel était encore bleu et rose, claquant sa flamboyance sur les parois des montagnes, projetant sur eux des ombres formidables au noir profond. Elle sentit la fumée de la chair rôti la première. Une odeur bien appétissante qui réveilla immédiatement sa méfiance. Elle n’avait pas faim, ils avaient encore des provisions de rat et de chat sauvage avec eux, mais ni elle ni lui n’avaient oublié les cris de la veille. Pourtant impossible de reculer. Sur leur droite se dressait une colonne de pierre si haute qu’on ne pouvait l’escalader sans risquer sa vie, et sur leur gauche un à pic qui les jetterait dans un canyon dentés de pierre coupante s’ils perdaient pied sur la corniche qui les avait mené jusqu’ici. Le vent était en train de s’en mêler, l’aube chaude poussait ses odeurs vers eux, en plus de la viande rôti cela sentait le sang frais. Il n’y avait pas tant de gibier dans ces montagnes qu’on puisse gâcher du sang comme ça. Puis le son vint, ils entendirent des rires, et ça les figea de terreur. Ils ne connaissaient qu’une seule tribu qui poussait ce genre de cri, en faisant des grimaces avec la bouche, ceux qu’ils appelaient dans leur proto langage des « gnark ». Les gnarks chassaient les autres hominidés. Ils les mangeaient, en faisait des peaux et des ornements qu’ils portaient sur eux, les gnarks étaient terrifiant rien qu’à les regarder. Ils les avaient pourchassés dans le temps, et repoussés plusieurs attaques. Les gnarks volaient les enfants et les femelles de préférence, mais s’ils pouvaient décimer tout une tribu ils ne se gênaient pas. Elle eut si peur sur l’instant qu’elle manqua de perdre l’équilibre, il la rattrapa d’un seul bras, la plaquant contre la paroi. Elle se tourna vers lui et lui rendit une grimace lui montrant ses dents comme les gnarks, il sentit une lame de peur lui traverser le dos avant de voir dans ses yeux bleus la douceur. Un sourire, première fois qu’il voyait ça, première fois qu’elle faisait ça. Ils continuèrent jusqu’à une arête, impossible de voir ce qu’il y avait de l’autre côté même avec les reflets que projetaient les montagnes, il faisait trop sombre encore. Elle y alla à tâtons, son pied cherchant un appui, le vide face à elle, intriguant, et la peur au ventre qu’il l’absorbe. Sa main gauche dépassa l’arête et chercha sur la surface une aspérité où s’accrocher. Elle la trouva dans une fissure, ses doigts fermement plantés dedans elle avança son autre pied jusqu’au bord de l’arête, puis elle passa le bras droit et chercha une seconde aspérité, il attendait derrière, défigurant l’horizon à la recherche de leurs silhouettes. La main de la femelle grattait la paroi, tirant sur son bras, cherchant désespérément une issue à ce cul de sac quand soudain son pied gauche dérapa sur la corniche, lui faisant perdre l’équilibre.  A nouveau il la rattrapa in extremis, mais cette fois elle se balançait au bout de son bras menaçant de les entrainer tous les deux par le fond. Il ne pouvait pas permettre ça, ni pour elle ni pour lui, sa tribu. Il se tenait accroché au bord coupant d’un trou dans la paroi, les deux pieds arrimés sur la corniche et elle qui tirait de tout son poids sur son épaule droite, sa main saignait, il serrait les dents, elle criait et grognait, l’écho de sa voix affolée rebondissant sur le flanc des montagnes. Il bandait ses muscles, la ramenant centimètre par centimètre sur le rebord, il aurait voulu la faire taire mais ce n’était plus le moment d’aboyer, la peur la rendait sourde, il le savait, il avait déjà vu cette peur-là, notamment lors d’une attaque de gnark, le cri des femmes et des enfants qu’on enlève pour les abuser, les dévorer… Sa main gauche saignait maintenant mais il était indifférent à la douleur, l’adrénaline pulsant dans ses veines, le pied de la femelle dérapa une nouvelle fois avant qu’elle réussisse à prendre prise de sa main droite dans une aspérité derrière l’arête. Il la tenait toujours, le visage grimaçant, l’autre pied revint sur le rebord, mais ils n’osaient plus se lâcher, coincés. Il les vit le premier, leurs ombres portées sur la surface de la montagne qui leur faisait face. Quatre au moins qui trottaient au galop sans un bruit. Il l’informa d’un jappement doux pour ne pas l’affoler, faisant signe vers le bas. La peur était passée, quelques secondes avaient suffis et à son tour l’adrénaline brûlait dans ses yeux clairs. D’un coup elle le lâcha et se balança dans le vide, de l’autre côté de l’arête. Il ne put s’empêcher de hurler, les gnarks répondirent aussi tôt, des cris de joie. Puis soudain il vit sa main se tendre vers lui. Il s’approcha, elle le serra de toute ses forces et l’entraina vers elle, jusqu’à son tour sa main trouve la faille qui l’avait aidé à dépasser le bord. Il poussa un nouveau cri et passa à son tour. Ce flanc-là était moins abrupte, au-dessous d’eux une autre montagne qui était tombé en morceaux, une très vieille montagne sans doute qui pourrait peut-être les cacher dans ses débris mais pour cela il fallait descendre ou sauter, avec le risque de se tuer, ou pire, de se casser à nouveau quelque chose. On entendait plus les gnarks glousser et crier, ce n’était pas forcément bon signe, surtout qu’ils étaient sur leur terrain ici apparemment. Ils poursuivirent sur la corniche qui faisait le tour de la montagne comme un chemin pour des ânes à deux pattes, le dos collé à la paroi, se tenant la main. A l’extrémité on apercevait une grosse faille noire, comme l’entrée d’une caverne. Peut-être pourraient-ils passer par là pour redescendre, certaine montagne étaient pleine de dédale et d’enfilades de grottes. Et il fallait se dépêcher parce que le jour n’allait plus tarder en plus. Soudain ils les aperçurent en contrebas parmi les débris de la très vieille montagne, à demi éclairé par le rose du ciel avec leurs peaux d’hominidés et leurs lances d’os. Eux aussi les avaient vu, perchés sur leur corniche, trop haut pour qu’ils puissent les atteindre mais l’un d’eux essaya quand même, la lance heurta le flanc de montagne juste dessous le rebord avant de retomber dans l’éboulis. Alors ils se mirent à les bombarder des cailloux qui leur tombaient sous la main. La plus part des projectiles les rataient, trop haut, trop bas, à côté, mais certain les frappait durement en pleine chair, rebondissant douloureusement contre eux sans parvenir pourtant à les déséquilibrer, ils grognaient, aboyaient en retour tout en suivant la corniche jusqu’à la faille au bout. Elle le tirait presque de force, sa poigne de fer refusant de se détacher de lui. Et d’un coup ils s’engouffrèrent dans le trou dans la paroi, manquant de tomber dans le noir, disparaissant de la vue des gnarks à leur grand désarroi. Cette grotte-ci était plus vaste que celle qu’ils avaient quitté un peu plus tôt, le sol à deux mètres derrière l’entrée, les obligeant à sauter douloureusement mais l’adrénaline ne les avait pas quittés, elle redescendrait lentement quand ils reprendraient leur souffle les faisant trembler de froid en dépit de la chaleur qui montait avec le jour. D’abord, avant de se relâcher il fallait explorer, vérifier qu’ils étaient effectivement à l’abri. Elle s’en chargea à sa place, il était à bout de souffle, endolori de partout et épuisé par l’effort. Elle chassa un nid de rat, en tuant deux d’un coup vif de sa lance et cette fois chercha de quoi organiser un feu. Les flammes étaient encore la meilleure arme contre les gnarks. S’ils parvenaient jusqu’à eux elle mettrait le feu partout plutôt que de se laisser attraper. Mourir par le feu plutôt que d’être dévoré, grégaire, instinctif, inscrit dans son sang depuis avant sa naissance et la naissance de sa mère, avant la naissance elle-même peut-être. Elle réunit quelques herbes et des branches qu’elle découvrit au fond du trou en même temps qu’un arbre qui avait poussé là tout seul, comme échappé de la forêt. Il flamboyait de vert sous le dard de lumière du puits au-dessus de lui. Elle appela son compagnon avec des doux roucoulements pour lui montrer, il s’approcha en boitant, sa lance fermement dans sa main. Un arbre dans une caverne, c’était la première fois qu’ils voyaient ça. Il posa la main sur le tronc et prit le temps d’en sentir la rugosité, de respirer en oubliant un instant qu’ils étaient traqués. Les arbres étaient de bons signes, signe qu’il y avait possiblement de l’eau quelque part, des vers avec lesquels se nourrir, des feuilles et de la mousse pour guérir ou pour tuer. Et puis ceux qui étaient encore vivant étaient rares de là où ils venaient. Il approuva par de petits grognements. Mais bientôt des cris les sortirent de leur rêverie, les gnarks. Mais ce n’était pas des cris de joie ou quand ils attaquaient, c’était des cris de peur. Puis ils se turent brutalement. Le silence qui suivi sentait la mort. Du fond de leur trou les deux hominidés se tenait prêt. Mais rien ne vint. La lumière changea encore, la chaleur monta, ils reprirent enfin leur souffle auprès de l’arbre. Le reste vint de lui-même, les mains qui s’agrippent, l’envie, la peur qui tombe, la rage de vivre, ils se touchent, s’emmêlent, se baisent rugueux, brut, sans penser. Ils jouirent vite, ils se séparent essoufflés, différents, heureux si seulement ce mot avait un sens pour eux.

Ils quittèrent les lieux le lendemain par un éboulis au pied de l’arbre, un tunnel à peine encombré farci de toile d’araignée qui rejoignait la vieille montagne effondré. Ils apparurent dans l’oeil du drone high tech qui les suivait depuis le départ, images transmises en direct dans la nanopuce de rétine des chasseurs. Trois hommes et une femme dans des treillis camouflages, bob sur la tête et gilet fluo orange sur les épaules marchant, armés de fusil d’assaut M4, devant un 4×4 sur le haillon duquel était entassé quatre cadavres vêtus de peau. Des anthropophages selon leurs observations, hors de question de laisser ça dans la nature.

–       Vous pensez qu’ils savent où ils vont ?

–       Je crains que non Mélinda, au stade où ils en sont il n’y a que la survie qui compte.

–       Les pauvres.

–       Les pauvres, les pauvres ! Ils l’ont bien cherché ! Ils ne pensaient qu’à leur petit confort ! Aucune initiative ! s’écria un des chasseurs.

–       Allons Henry je vous trouve bien dur, nous les avons bien aidé rappelez-vous. Ils nous ont enrichi à milliard.

–       Ah non Bill ne me sortez pas ce couplet, cet argent c’est moi, vous qui l’avez gagné ! Et pas grâce à ces cons mais parce qu’on est les meilleurs !

–       Qu’en pensez-vous Mark ?

Mark Zukerberg ne répondit pas, il regardait au loin d’un air un peu rêveur ses yeux vagues observaient le couple pérégriner parmi les ruines du building, c’était beau comme au premier jour. Heureusement que tout ça était enregistré ça allait faire un doc d’enfer pour la communauté.

–       Qu’allez-vous en faire Bill ? Demanda-t-il au bout d’un moment.

Bill Gates répondit d’un air pensif.

–       Les capturer bien entendu, ils sont prometteur je trouve, vous n’êtes pas d’accord ?

–       Absolument.

–       Si nos scientifiques arrivent à reconstituer une partie de notre cheptel avec ces deux-là, ça ne pourra être que bénéfique pour nous, expliqua Henry Kravis

–       Mais bien entendu si la femelle est stérile nous devrons nous en débarrasser, précisa Melinda Gates

–       Bien entendu… bon on y va ?

–       On y va.

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Cas de conscience.

Le marais brille sous la lune d’une aura bleuté, une fine pellicule de brouillard nappe sa surface, pas un bruit. Un silence ouaté, lourd, capitonne la nuit, il est tombé d’un coup, sans prévenir, il dure comme un suspens alors que dans le ciel filent quatre boules de feu. Nabu regarde les boules caché dans les roseaux. Il tremble. Il pense aux Dieux et se demande si c’est eux. Depuis des années, aussi longtemps que le peuple Anamane existe, on se raconte l’histoire de leur venue sur terre. Ils sont sept normalement, où sont les trois autres ? Elles tombent inexorablement, leurs reflets fauves dansent sur la surface du marais, quatre sphères d’acier qui soudain plongent avec un rugissement dans l’eau. Nabu recule, affolé, mais il n’ose s’enfuir. Les sphères fument et crépitent de chaleur, Nabu les observe, accroupis, sa lance fermement contre son torse, le cœur battant. Soudain elles s’ouvrent comme des fleurs. Cinq pétales de métal qui disparaissent dans l’eau alors que se dresse à leur place des drones mécha bardés de canons et de tubes à roquette. Les engins se déplient, ils font environs deux mètres cinquante et présentent une vague silhouette humanoïde avec des têtes coniques de serpent, la surface noire nuit, des masques de mort dessinés sur les têtes, crocs et mâchoire de serpent. Ils sont terrifiants. Nabu n’ose plus bouger, il tremble comme une feuille, fait pipi sous lui, il est terrorisé. Les machines analysent le périmètre vue infra, onde mentale, elles cherchent de la vie intelligente, en trouve qui panique dans les roseaux. Un des mécha tire une salve qui pulvérise Nabu en deux morceaux.

 

Cent kilomètres au-dessus de la surface du globe un adolescent éclate de rire. Il a ouvert le bal et il est le premier dans la rangée d’opérateurs qui manipulent les drones à distance. Pour que ça soit plus ludique donc moins responsabilisant, les opérateurs évoluent dans un univers de jeu vidéo où les mécha sont représenté dans un décor hyper réaliste, copie de l’environnement dans lequel ils se trouvent quant aux cadavres ils disparaissent purement et simplement du tableau sitôt éliminés. Chaque mort est récompensé par un nombre de point selon l’importance de l’objectif. Nabu a fait un petit dix point mais ça compte moins chez les opérateurs que d’être le premier.

–       Yeeepeekaï motherfucker, j’vous nique tous !

–       Tu fais chier des fois Zéro, c’est toujours toi le prem’s, proteste sa jeune voisine sans retirer son casque de contrôle.

–       C’est parce que je suis le meilleur !

–       Matricule 5885, concentrez-vous sur votre tâche ordonne le chef de pont derrière lui.

–       Oui monsieur, obéit aussi tôt le jeune homme en se redressant, activant la commande déplacement groupé.

Les méchas sortent du marais et avancent inexorablement vers le village le plus proche, celui dont est parti cette après-midi même Nabu en espérant ramener du gibier, dans le même temps, ailleurs sur le globe d’autre mécha font leur apparition et massacrent. C’est un massacre méthodique qui s’oppose aux technologies les plus diverses, du javelot au char de combat, les pays qui composent cette planète n’ont pas évolué de la même manière. Pour les opérateurs les difficultés techniques ne sont pas les mêmes mais chacun connait son travail et on déplore peu de perte de mécha. Pour eux la guerre c’est du tourisme avec des explosions, ils n’ont ni les odeurs ni les horreurs, alors ils s’amusent bien. Tout en ravageant son troisième village, Zéro et ses camarades grignotent des bonbons nutritifs à l’adrénaline pure, ça leur fait des flashs de plaisir chaque fois qu’ils détruisent un objectif, tout a été calculé pour leur confort. C’est la société MégaMédia qui a conçu le programme de commandement des drones, bonbon inclue, étude faite sur leurs propres opérateurs et leur manie alimentaire. Ils ne sont que l’avant-garde de l’armée mais c’est ça qui leur plait justement.

 

Des vaisseaux secondaires rentrent dans l’atmosphère et vomissent des colonnes de chasseurs Skuda qui à leur tour vomissent des bombes sur les villes et les infrastructures militaires. C’est une vitrification au centimètre carré prêt et qui n’engage aucune négociation à venir. Comme les mécha les Skudas sont pilotés à distance par des adolescents à peine pubère dans des sièges spéciaux qui recréent les sensations de vol. Leur casque technique leur donne la même vision que s’ils étaient à la place du pilote, mais quand un Skuda est abattu c’est une collection de point que perd le pilote virtuel, ce qui pour certain est plus grave que s’il perdait la vie. Pour motiver ses troupes, l’armée impériale a fait coter ses opérateurs à la bourse solaire, meilleure est la cote, plus haut est le salaire. Zéro, par exemple, possède à quatorze ans sa propre maison avec piscine et vole en speeder jet Spectra. Trois types de bombes sont jetés sur les villes et les infrastructures, l’un d’eux est bactériologique. Un virus évolutif qui tout en rongeant la peau s’attaque au système immunitaire. Plus de quatre mille tonnes sont déversés sur les villes les plus importantes, le virus se propage par l’air, les villes de littoral sont particulièrement visée. Rapidement les populations sont contaminées. Provoquant des vagues de panique qui finissent de désorganiser ce qui tenait encore debout. En cinq heures se sont des sociétés tout entières qui s’effondrent. Arrive enfin l’invasion proprement dit. Des navettes ultra rapides crachent dans les airs des grappes de space marines dans leur armure blindée qui comme le reste de l’armada sont commandés à distance. C’est un jeu formidable la guerre quand on n’y participe pas, les adolescents s’éclatent. La bataille globale dure un peu moins de dix heures. Au bout de dix heures la planète est nettoyée. Un tiers de sa population a disparu, un autre est gravement malade et sur le point de mourir, le reste tente de survivre aux patrouilles qui arpentent le globe à leur recherche. Le terraforming intervient juste après. L’empire a développé à travers son armée des relations commerciales solides avec les autres peuples qui le compose, cette planète sera réservée aux Zyrtiens qui n’ont pas de vaisseaux ni de véritable armée mais qui possèdent des tonnes de tybarium et d’or, les deux métaux dont est avide l’empire. Le premier parce qu’il sert de combustible au moteur à matière noire de la flotte, le second parce qu’il est un composant indispensable de la nanotechnologie avec lequel est fabriqué l’armement. Les Zyrtiens respirent un air saturé en oxyde de carbone alors les vaisseaux secondaires en rejettent des tonnes dans l’air tandis qu’on détruit le biotope. Pendant ce temps les opérateurs mécha sont relevés. Douze heures de travail d’affilé, Zéro est à la fois surexcité et épuisé comme tous les opérateurs autour de lui. Ils se rendent en bande aux mess du pont numéro trois qui leur est réservé, boivent des cocktails relaxant à base de cannabis génétiquement modifié, chantent à la gloire de l’empire, se payent mutuellement plusieurs tournée avant de tous rentrer épuisés dans leur couchette. Elle mesure un peu plus de dix mètres carrés, est équipée d’une console de jeu de sorte que les opérateurs peuvent continuer de s’amuser tout en s’entrainant pour les prochaines missions. On y trouve également un distributeur de ration de combat spécialement étudié pour optimiser le corps et l’esprit des opérateurs. Zéro consulte ses mails avant de dormir, il a une demande d’interview d’un magazine branché en ligne, il coche la case accepter sans réfléchir et plonge dans un sommeil sans rêve.

–       Zéro, vous êtes à l’heure actuel l’opérateur mécha le mieux côté du marché, comment vivez-vous ce succès ?

–       Plutôt bien merci, avec mes primes je me suis acheté un petit Von Dongen, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’opérateur qui puisse en dire autant.

–       Oh alors vous vous intéressez aussi à l’art ?

–       Pas du tout mais mon agent dit que c’est bon pour mon image…. Et pour le fisc bien entendu.

Il éclate de rire et tire sur son joint spéciale détente je-suis-un-mec-vachement-cool.

–       Je vois… Mais concrètement vous n’êtes jamais allé sur le terrain n’est-ce pas.

Nouveau rire.

–       J’ai rien à y foutre normal, je suis pas entrainé pour moi.

–       Mais est-ce que cela ne vous frustre pas un peu quelque part ?

–       Pourquoi ?

–       Je ne sais pas, le goût du risque pour commencer.

Le visage de Zéro se chiffonne.

–       Eh oh quand vous gérez quatre mécha simultanément en zone urbaine avec un quota de quatre cent point minimum croyez-moi des risques vous en prenez des sérieux.

–       Virtuellement certes mais concrètement vous ne risquez pas votre vie.

–       De quoi ? Zéro commence à s’agacer de ce journaliste qui a l’air de faire semblant de ne pas comprendre. Vous croyez qu’il se passerait quoi si je foirais une mission, hop adieu le beau speeder, la maison avec piscine, je serais fini !

–       Mais vivant, fait remarquer le journaliste.

–       Mouais, fini par bougonner le jeune homme. Où vous voulez en venir à la fin ?

–       Au fait que vous ne seriez peut-être pas numéro un si vous alliez sur le terrain.

Zéro est vexé est c’est exactement ce qu’espérait le journaliste.

–       Je vois pas ce que ça changerait, en haut ou en bas c’est kif !

–       Je vous assure, j’ai déjà couvert plusieurs conflit en haut et en bas comme vous dites et je vous promets que la perspective n’est pas la même. Accepteriez-vous de venir avec moi vous rendre compte par vous-même.

–       Je suis un opérateur de niveau 4, j’ai pas le droit d’aller me battre sur le terrain.

–       Je ne parle pas de vous battre, juste d’être un observateur.

–       Pourquoi faire ?

–       Eh bien comme ça vous pourriez dire à vos fans que vous avez vu un conflit à hauteur d’homme, je suis sûr qu’ils apprécieraient, vous savez comment les fans sont friands d’authenticité.

Zéro réfléchi, il n’avait pas tort, ceux qui allaient sur le terrain était peut-être pas les plus cotés sur le marché mais une chose était sûr ils avaient un drôle de succès auprès des filles, et à quatorze ans les filles… mais il voulait en parler à son agent avant d’accepter.

–       Je vois vous êtes ce genre de garçon… rétorqua le journaliste.

–       Quel genre ? Répondit-il sur la défensive.

–       Eh bien le genre qui a besoin de permission pour faire ce qu’il a à faire.

–       Eh oh personne ne me donne sa permission, je fais ce que je veux, j’ai un agent, je le paye pour me conseiller c’est tout !

–       Oui, oui, bien entendu je comprends, il est un peu comme un père pour vous n’est-ce pas, le père que vous n’avez jamais eu… est-ce que je me trompe ?

Cette fois Zéro est vraiment vexé. Il est le numéro uno et ce journaliste le ramène à la condition de petite chose insignifiante qui a besoin qu’on lui dise quoi faire.

–       Vous savez quoi ? Vous me saoulez, cette interview est terminée !

Il repart furieux, et il est encore plus furieux quand il se fait engueuler par son supérieur parce qu’il a parlé à un journaliste, ou plus précisément ce journaliste-là.  Un opposant connu aux décisions impériales doublé d’un affreux pacifiste. Mais quand même ça le turlupine cette affaire. Il ne connait que la guerre virtuelle, sa vie n’a jamais été en péril et maintenant que ce foutu journaliste a mis le doigt dessus il se sent d’autant incomplet qu’il est vierge et que donc les filles…  Les filles n’ont d’yeux que pour les gars des légions noires, ceux qui nettoient les planètes après l’invasion, les troupes d’élite. Alors n’y tenant plus, il s’arrange avec un sous-officier qui lui en doit une et emprunte une navette pour rejoindre la planète. Comment décrire l’étendue de l’horreur qu’il découvre ? Les centaines de milliers de corps entassés les uns sur les autres, dans les villes ou les campagnes, la viande partout, la viande froide, la mort, le sang qui coagule sous la lune, les insectes qui bourdonnent, vrombissent de plaisir du festin qui s’offre à eux sur des kilomètres. Des kilomètres de villes incendiés, troués, déchirées comme ces corps qu’il découvre dans toute leur horreur. Souvent il ne reste plus grand-chose, un bout de tête, une jambe, un doigt, dépecé par le souffle d’une explosion, un tir de barrage ou un space marine particulièrement hargneux. Il vomit souvent, pleure, sidéré par l’horreur, avant de se décider à rentrer, totalement traumatisé par ce qu’il a vu. Les images le poursuivent durant tout le voyage de retour et même au-delà, dans ses cauchemars. Il sait désormais qu’il ne sera plus jamais le meilleur opérateur mécha du vaisseau amiral Niemitz. Adieu Spectra et belle villa, sa cote va tomber mais il ne peut plus continuer comme ça. Il ne peut plus ignorer ce qui va désormais apparaitre chaque fois qu’il neutralisera un objectif, des cadavres et des bouts de cadavre, des enfants morts, des corps entassés, carbonisés. Pourtant le premier jour où il retourne à son poste il explose tous ses records. Il est en colère. Après lui, après l’empire, après son impuissance. Il pourrait démissionner, quitter l’armée mais il perdrait ses droits de citoyen et ses privilèges de vedette. Il ne se sent pas près, pourtant après cette dernière séance, alors que l’empire fini d’achever la conquête de la planète, il pleure de tout son saoul sur sa couchette.  Il faut qu’il agisse, qu’il alerte les autres, ça ne peut plus durer, il faut qu’il mette en lumière ce que leurs programmes leur cachent, qu’il expose l’horreur et la terreur que répand l’empire dans l’univers. Mais en parler ne suffit pas, il faut des preuves, il faut que les autres voient par eux-mêmes. En attendant il finit par se confier à Punky, sa voisine de rangée et accessoirement sa meilleure amie. Elle a seize ans, c’est une vieille, pas aussi cotée que Zéro mais comme chef de section c’est un as de la stratégie mobile qui la rend précieuse auprès du chef de pont. Quand il lui raconte qu’il est descendu sur le terrain elle n’en croit pas ses oreilles.

–       Mais t’es fou ! C’est la guerre en bas ! On a pas le droit d’y aller nous !

–       Je sais que c’est la guerre, c’est nous qui la faisons ! Répond le jeune homme avec rogne. Mais ce que nous voyons nous ça n’a rien à voir avec ce qui se passe.

–       Bah non hein, nous on risque pas de mourir d’abord. Personne d’ailleurs, c’est ça qu’est génial avec ce système, sauf les Légions Noires, mais eux c’est des fous.

La gamine ne partage pas l’admiration de ses copines pour les nettoyeurs de planète comme les appellent certain. Pour elle ce ne sont que des viandards sans cervelle. Elle préfère de loin la fréquentation des garçons comme lui. Même si immédiatement il l’inquiète un peu.

–       Tu comprends rien ! S’écrie Zéro avec colère. C’est des vrais gens en bas, pas des pixels, t’as pas vu ce qu’on leur fait !

–       Bah oui bien sûr que c’est des vrais gens ! Et alors c’est la guerre oui ou non ? A la guerre on tue des vrais gens, c’est comme ça, c’est la vie.

Comprenant soudain qu’il n’y arrivera pas, il lui dit en lui attrapant la main.

–       Viens !

Elle résiste.

–       Où ça !?

–       En bas tu dois voir !

–       Non, non, hors de question c’est interdit.

–       Personne le saura, promet-il, viens, je connais quelqu’un qui peut nous passer une navette.

–       J’ai dit non ! Tu veux qu’on se fasse rétrograder ou quoi ? Tu veux te faire virer peut-être même !

Comme de l’accuser de vouloir trahir l’empire.

–       C’est pas vrai ! Je veux que tu ouvres les yeux c’est tout !

–       Ils sont bien ouverts ! Très ouverts même et ce que je vois c’est un fou.

Sans s’en rendre compte ils crient tous les deux dans une des coursives de l’appareil, ce qui finit par alerter une des patrouilles de garde et un sergent d’arme dans sa tenue de combat.

–       Qu’est-ce qui se passe ici ? Identification et matricule !

–       Opérateur mécha 5885, répond Zéro

–       Opératrice mécha 5886 fait Punky.

–       De quoi vous parliez ? Pourquoi ces hurlements !?

–       Euh dispute d’amoureux s’empresse de répondre la gamine.

Aucune envie que celui-là aille rapporter les propos fous de Zéro, rien que d’en discuter elle risque son poste. Mais le sergent est plus perspicace que son air de vieux cornichon en armure le laisse penser.

–       Dispute d’amoureux hein ? Vous avez pas l’air bien amoureux vous deux.

Elle hausse des épaules, sourire forcé.

–       Bah on se dispute, forcément.

Le sergent regarde autour de lui avant de demander à un de ses hommes.

–       On est où là en zone 6 non ?

–       Affirmatif sergent.

Le sergent regarde les deux opérateurs.

–       On va tirer ça au clair, vous deux, suivez-nous.

Tout se passe très vite ensuite, instinctivement la jeune fille comprends que les coursives sont sur écoute, ils sont coincés à moins de… elle tire Zéro par la main et le force à détaler avec lui.

–       T’as intérêt à c’qu’on trouve une navette sinon je te tue, gueule-t-elle tandis que derrière eux on cavale en leur ordonnant de s’arrêter.

Mais les bottes des gardes ne vaudront jamais les pieds agiles de deux gamins qui incidemment sentaient en eux un vent de liberté et d’interdit les pousser. C’était mal, dangereux, mais c’était délicieux comme un grand rire un jour d’été.

 

–       Mon commandant, deux opérateurs mécha ont volé une navette.

–       Identification ?

–       5885 et 5886.

–       Ah, Punky et Zéro nos deux champions… quelle direction ?

–       Ils seront sur Zelta 3 dans vingt minutes mon commandant.

–       Très bien qu’il voit un peu la réalité de leur travail ne peut pas leur faire de mal.

 

Zelta 3 est la dernière planète du système à être conquise, cette fois pour le compte unique de l’empire et ses habitants, une race d’insecte intelligents, n’ont comme choix que de se soumettre ou périr. La guerre est de courte durée et finalement son spectacle, ce qu’ils en perçoivent l’un et l’autre n’est pas si terrifiant, des insectes géants troués, brûlés, déchiquetés ? Et alors ? Zéro découvre que ce qui lui est étranger en tout point, une vie intelligente qu’il ne connait pas et ne lui inspire pas grand-chose sinon peut-être un peu de dégoût, n’exerce aucun sentiment de révolte en lui. Et bien entendu il en va de même avec sa camarade. D’un coup il déclare :

–       Faut pas.

–       Faut pas quoi ?

–       Faut pas que je tue des humains, des insectes je m’en fous, mais pas des humains, c’est ça la solution.

Il se sent soulagé d’un poids, des heures d’introspection, de nuits sans rêve, de cauchemars enchaînés qui s’en vont d’un coup.

–       Vont pas te laisser le choix, lui fait-elle remarquer.

–       Veux pas le savoir, je vais en parler à mon agent ils vont voir !

Mais bien entendu c’est tout vu, il est dans l’armée pas dans le spectacle et il comprend très vite les limites du vedettariat quand finalement le chef de pont le fait mettre aux arrêts. Dans sa cellule il rumine, c’est injuste, sa demande est légitime, il a une conscience merde ! Et puis pourquoi l’obliger à tuer son espèce ? S’il se spécialisait sûr qu’il serait encore meilleur, écraser des cafards ça doit être marrant non ? Il reçoit la visite de son agent qui lui conseille de faire profil bas et ne plus parler de ses cas de conscience. Il lui conseille à voix haute et clair. Pour tout dire il hurle, il est furieux, la cote de son poulain a baissé de huit points et c’est autant d’argent perdu pour lui. Alors Zéro se fait tout petit et ne moufte plus. Mais il n’en pense pas moins, il a quatorze ans. Quand il sort de cellule on a l’a rétrogradé au niveau cinq, il serre les dents, se retrouve à l’observation, manipuler un drone en fonction du commandement des méchas et regarder défiler des paysages vu du ciel. Il s’ennuie, il pense à ce qui se passe en dessous et même s’il ignore qui se trouve sous leurs bombes il ne peut s’empêcher de penser aux atrocités qu’il a vu. Alors parfois le soir sur sa couchette il pleure. Et ses pleurs nourrissent sa révolte. Un jour il n’en peut plus il va voir son chef de pont et se lance avec rage et passion, qu’on lui laisse les insectoïdes, les machins et les trucs qu’on lui laisse les pieuvres et les baleines tous sauf les humains et il sera le plus grand massacreur de planète de tout l’empire. Rien de moins. « Pour l’instant on a besoin de vous ici, on verra plus tard. » reçoit-il pour toute réponse. Soit il s’en contentera  Il reçoit des mails de ses fans qui veulent savoir ce qui lui arrive, ça lui réchauffe un peu le cœur, mais il ne parle pas des horreurs qu’il a vu parce qu’il sait son courrier surveillé. Alors il fabule et y ajoute même une anecdote parce qu’ils en sont friands et qu’il sait que ça va faire un peu de bruit. C’est ce qu’il espère, glisser dans la tête de ses fans qu’il veut se spécialiser dans le non humain, que la dernière fois il s’est éclaté, d’ailleurs ses derniers scores le prouvent. Son agent qui est finalement tenu au courant trouve l’idée séduisante parce que ça pourrait remonter sa cote. Et lui contrairement à Zéro n’est pas dans l’armée, il a des relations et ses relations savent où appuyer pour faire plier l’armée. Sans mal, l’armée a en effet remarqué que certains opérateurs sont moins bons quand il s’agit d’objectif humain, cas de conscience, âge, ils n’en n’ont aucune idée, on décide donc d’un programme de spécialisation auquel est intégré le jeune homme.

 

Kâl est heureuse, elle chante sous la surface de l’océan son bonheur d’être en vie. Ce matin elle a mis au monde son premier baleineau et ça s’est merveilleusement passé, le petit est avec son père en ce moment qui lui apprend les courants marins et le langage de leur espèce. D’ici quelques semaines si tout va bien, il pourra même se nourrir seul. Ils l’ont appelé Asthor ce qui dans leur langue chantante signifie étoile. Et des étoiles ce soir il y en a des milliers au-dessus d’elle. Kâl a des visions, elle voit deux humains s’aimer passionnément sans presque se dire un mot, elle entend des chants qu’elle ne comprend pas mais qui lui apaise l’âme. Elle sait que c’est l’effet de l’accouchement, sa mère l’a enseigné sur ce sujet, toutes les baleines savent ça à dire vrai, elles voient des bribes d’un autre monde et cet autre monde est toujours tissé d’amour. Les humains ignorent ce monde comme ils ignorent quantité de choses qu’ils croient pourtant comme acquises. Et ces deux-là l’ignorent tout autant. Ils s’aiment comme jamais mais ça leur fait trop peur pour qu’ils s’unissent. Ils ne savent pas qu’ils ne sont séparés que par une illusion qui s’effacera à leur mort. Ils ignorent la grande sagesse de l’univers. Comme Kâl ignorent ici qu’un drone de guerre vient de la repérer qui ondoie à la surface de l’océan quasi unique qui recouvre 90% de cette planète-là. Le drone analyse son comportement, ses ondes cérébrales, estime son poids en viande… Zéro appuie sans remords sur la commande de la bombe de deux cent cinquante kilos que transporte son drone. Il a les réflexes encore plus aiguisé que d’habitude, chasser la baleine c’est le kif. La bombe éclate juste au-dessus du crâne de Kâl alors qu’elle ressent l’amour des deux humains battre le temps, l’engin lui fore l’os et fait bouillir sa cervelle, la baleine coule sans un soupir, le drone est déjà loin, des vaisseaux de pêche industrielle sont déjà en route.

 

 

 

 

Le Principe Totalitaire

Cinquante degrés centigrade, des ombres violettes qui suivent le dessin arraché des murs en ruine, courent en bordant les ruelles défoncées, chargées de gravas, parsemés de cadavres, certain là depuis plusieurs jours, largement entamés par la charogne. La colère, la peur, l’odeur du sang vibrent dans l’air, dansent dans l’onde de chaleur qui trouble l’horizon. Les combattants sont tapis dans les ruines. Brelage, dix chargeurs, veste, pantalon et foulard noirs, AR15, AK47, PKM, M4, M16, M60, lance-grenade, RPG 17, Sig Sauer P226, 357 Magnum, Makarov, HKG4… etc, etc…. Dix jours qu’ils sont là, cernés par environs dix mille hommes. Dix mille contre huit cent, plus les drones, les AC130. Mais rien n’y fait. Au nord les russes, à l’ouest le Hezbollah et les syriens, à l’est les kurdes, au sud les irakiens, et la Coalition. Et personne ne s’entend. Les hommes ont faim, soif, ils craignent qu’on cherche à les affamer, leur commandant en chef, le cheik Ahmed ibn Husseini al Faransia voudrait tenter une percée du côté irakien mais pour le moment ils sont cloués au sol par un bombardement. Le sol tremble sous leurs pieds, les murs et les immeubles mâchonnés par le shrapnel et les projectiles grommellent, un épais nuage de poussière ocre s’étiole en s’engouffrant dans les rues. A une époque qui lui semble lointaine aujourd’hui, Al Faransia, le Français, s’appelait Rémy Ergelet, natif d’Orléans, converti à 17 ans, en route pour le jihad deux ans plus tard. Il se souvient de ses premières semaines, la tête collée contre la paroi du bunker. Comment on les avait prit en main en leur faisant égorger des animaux pour commencer. Pour les occidentaux en général c’était une épreuve. La plus part n’avait jamais tué quoi que ce soit à par leur ennuis à coup de Playstation, n’avait jamais vu du sang, un cadavre de près. Pas lui. Il tuait des chats, des chiens, depuis qu’il avait douze ou treize ans. Le plus marrant c’était d’attacher la queue de deux chats et les regarder s’écharper jusqu’à la mort. Aujourd’hui il ne tuait plus les chats, parfois un chien, mais jamais un chat, c’était haram, le chat c’était l’animal favori du Prophète. Il en avait même adopté un à une époque, mais il avait été tué dans un bombardement. Un de ses lieutenants s’approcha, les irakiens avaient reculé vers l’ancien souk, ils étaient en train de déplacer leur artillerie. Une erreur tactique, le souk était truffé d’IED comme disaient les américains, Improvised Explosive Device, tout le monde le savait, pourquoi ils faisaient ça, aucune idée mais il fallait en profiter. Il passa ses ordres, à une centaine de mètres de là ses hommes mirent en activité leur mortier de campagne. Un tube, un bipied, une plaque en acier, des obus de 40 mm russes. On tire autant que possible, deux, trois, quatre engins avant de se déplacer. Toutes les grenades ne fonctionnent pas, certaine éclate trop tôt ou pas du tout, tombant comme des œufs de Pâque avec des bruits d’acier en furie. Les autres claquent sèchement crachant leur shrapnel  en postillons mortels. A plat ventre dans les ruines, quatre étages au-dessus du sol, allongé sous une bâche poussiéreuse, crouteuse de tâches douteuses, l’épaule calée contre la crosse évidée de son vieux SDV Dragunov, Al Siyniu, comme les autres l’appellent dans cette section, abat tout ceux qui apparaissent dans sa lunette de précision. Il a les yeux bridés et noirs, les pommettes hautes et la peau cuivrée, d’où son surnom de Chinois, mais pour lui ce n’est pas un surnom c’est une insulte. Il ne dit rien parce que c’est le commandant qui a commencé à l’appeler comme ça mais il haï les chinois. Il les hait au point de regretter qu’il n’y en ai pas en face. Il s’appel Nurgul, il est natif du Xinjiang et chaque fois qu’il abat un homme il pense à un soldat chinois. Un de ceux qui sont rentré un jour chez lui pour tout saccager, battre ses parents et enlever sa sœur pour la violer. Son index ne quitte pas la détente, affleurant, patient. Dans la confusion des obus de mortier qui éclatent, il accroche tous ceux qui hésitent, fuient, paniquent, méthodiquement. C’est un des meilleurs de sa section. Dix jours, plus de quarante victimes. Trois Rafales passent dans le ciel en rugissant et balancent leurs bombes cent mètres trop tôt. Des immeubles éclatent en chapelet, le monde se trouble, gris-ocre, masquant le disque solaire dans des volutes noueuses à l’odeur de phosphore. Lourd parfum chimique qui s’engouffre dans les narines tendues et frémissantes de Cebrail, adossé contre un tas de ferraille qui a été un jour un 4×4 Toyota, son arme plaquée contre son torse osseux. Il sent le métal s’enfoncer entre ses côtes, il a l’estomac qui gargouille, la gorge sèche, le visage et le crâne enveloppé de noir, des lunettes de marine sur le nez, volé sur une de ses victimes. Sa main droite est emmaillotée dans un bandage de fortune, il s’est blessé bêtement durant la dernière manœuvre. Quand ils ont prit une première fois les irakiens à revers, les repoussant vers l’est. Depuis il a peur. Irrationnellement peur. Il y a longtemps qu’il n’avait pas connu cette sensation, depuis les cadets. Depuis l’époque où avec ses camarades ils se faisaient rudoyer, frapper, humilier par les sous-officiers de l’école. Une tradition, turc, syrien, russe, une épreuve de survie et d’endurance. Cebrail a déserté l’armée turque pour le Shâm quand Mossoul est tombé. Il est d’une famille fervente, il a toujours eu la foi chevillée, rejeté l’occident et ses perversions, mais aujourd’hui ça se lézarde comme les murs du bâtiment d’en face. Aussi irrationnellement qu’elle l’a saisi alors qu’il avait à peine sept ans, sa foi est en train de l’abandonner à cause d’une stupide coupure. Alors il s’accroche, il prie frénétiquement en fermant les yeux derrière ses verres pare-éclats, La Illah I Allah Mohamed Rasoul Allah, cinq fois. Mais dans le fond de sa tête, dans le fond de ses oreilles, il l’entend s’approcher et il est terrorisé. C’est comme un ronflement lointain. Un vague bruit de moteur qui semble partout et nulle part à la fois. Et dans la fureur des explosions, des tirs en rafale, on ne le perçoit que si l’on s’enferme en soi, si l’on arrive à se séparer du monde et de sa rage. Il vole à plus de deux mille mètres, long tube d’acier à tête camus avec de courtes ailes fines, télécommandé depuis le Golfe d’Aden. L’opérateur est un civil, assis derrière un écran 24 pouces, sur le pont inférieur d’un navire de guerre américain. La guerre en couleur et en stéréo, Wagner, la Walkyrie, qui beugle dans le centre d’opération. Derrière l’opérateur, un autre civil dans une tenue sport Ralf Lauren, pantalon crème, teeshirt mauve, visage bronzé et énergique, main dans les poches. A côté de lui un général deux étoiles, et le commandant du navire. Derrière eux des sous-officiers autorisés à assister à la démonstration. Sur le côté droit de l’écran des chiffres défilent, vitesse du vent, distance de la cible, altimètre, vitesse. Si quelqu’un depuis la terre pouvait le voir, il remarquerait qu’il est plus imposant qu’un drone Raptor, un peu plus long, un peu plus large, plus aérodynamique. Mille huit cent cinquante mètres de la cible, le vieux quartier, l’opérateur effleure la commande de lancement. La coque d’acier du drone se sépare avec les ailes, elle se déploie dans le ciel comme des copeaux de soleil, découvrant douze missiles à tête rouge resserrés autour d’une masse métallique noire. L’opérateur appuie sur une autre commande, les missiles se déploient alors que le corps amorce sa chute. Le volume musical baisse, l’autre civil fait l’article sur un ton détendu. Douze missiles à détection thermique, branchés sur la température du corps humain, indifférents au four dans lequel ils viennent de pénétrer, ils sifflent en se séparant, dessinant une fleur complexe et lumineuse dans le ciel saturé de poussière. L’un d’eux traverse comme une motte un des immeubles où s’est réfugié une dizaine de combattants, le missile éclate en plusieurs fois. Cinq explosions consécutives qui ravagent tout sur leur passage.

–       Chaque section du KM80 relâche en éclatant huit mines composées de dix huit billes de céramique sur un noyau de semtex. La tête, en revanche fonctionne par effet perforant. La température dégagée permet alors de faire éclater la cellule d’anthrax qui se trouve en son cœur.

–       De l’anthrax ? Ce n’est pas très bon pour les médias ça, fit remarquer le commandant.

–       Il s’agit d’une souche mutante que nous avons développée en collaboration avec Pentagone. Elle a un temps de vie de quarante-huit heures et son rayonnement est limité à une dizaine de mètres.

Le corps dénudé du drone s’enfonce dans la terre avec un bruit sourd, bloc d’acier noir noué d’articulations et de pistons, deux bras en surgissent, puis deux jambes qui prennent appui sur le sol déchiré pour dégager le reste du corps et la tête. Son reflet brille dans l’œil éteint de Nurgui. L’œil est posé sur un bord de fenêtre comme une offrande. Le reste est dégueulé en bouillie d’os et de viande sur deux mètres, truffé de millions d’aiguilles de céramique.

–       Et voici messieurs nôtre fierté, le ALAMO  « Vélociraptor » AA1.0

–       Alamo ? Fit un des sous-officiers derrière lui.

–       Air Land Autonomous Military Operator.

–       Autonome ? C’est un robot ? Demanda le général surpris.

–       Je préfère parler d’intelligence artificielle, le Alamo prend des décisions et choisis ses cibles en fonction de la stratégie qu’il aura déterminé.

–       Mais là c’est lui qui le fait fonctionner non ?

–       En effet, mais si pour une raison ou une autre nous souhaitons passer les commandes à la machine, il nous suffit de faire ceci…

Il lui montra l’opérateur qui ôtait sa main des commandes.

La machine se redressa comme si elle n’attendait que ce moment. Elle mesurait un peu plus de trois mètres avec une tête reptilienne, elle n’avait pas de queue mais sinon elle faisait bien penser à un dinosaure. Un dinosaure bardé de canons, de roquettes, de mitrailleuses de 20 millimètres rotatives. Les premiers à l’apercevoir s’enfuient en courant. Cela fait des années qu’ils se battent, ils ont prit cette ville à des forces bien supérieures en nombre et ils y résistent de la même manière, mais ça c’est trop. Ca c’est une machine du Sheïtan, une de ces choses comme on n’en voit que dans les films, ça c’est impossible. Tout en bondissant la machine braque ses rotatives d’épaule sur le groupe qui s’éparpille. Le tir est précis, au poil près, une poignée de seconde et ils ne sont plus que des morceaux dépiautés de barbaque arrosant la rue. Trois roquettes partent depuis son dos, décrivant une arabesque descendante jusqu’à environs trois cent mètres, liaison satellite, ce que le satellite voit il le voit. Les roquettes à fragmentation éclatent à l’intérieur d’un bloc d’immeuble où sont réfugiés des servants de mortier. Ca hurle de partout, ça mitraille aussi, par rafales longues, tir de suppression qui s’éparpille sur la carlingue sans dommage. Un homme surgit au coin d’une rue, l’épaule alourdie d’un lance-roquette. Il appuie sur la détente, le recul le rejette en arrière, l’engin file droit sur la créature mécanique qui lève le bras comme pour se protéger. La roquette éclate à mi chemin, foudroyée par le faisceau invisible d’un laser, les rotatives rentrent en route, poursuivant le combattant à travers le mur qu’elles dépècent.

–       Le squelette est en acier ?

–       Non, un nano polymère de notre fabrication, je suis désolé, je ne peux pas vous en dire plus.

–       Et pourquoi ?

–       Parce que je tiens à garder certain de mes brevets à l’abri des regards.

–       Hum, je comprends, dit le général qui n’a pourtant pas l’air d’apprécier.

La machine continue sa progression dans les rues décavées, bondit, court, parfois attrape même un combattant et l’écrase contre un mur. Les roquettes pleuvent de son dos, les mitrailleuses tirent sur tout ce qui bouge.

–       Quel autonomie pour les munitions ?

–       Ce que vous avez devant vous c’est l’équivalent d’une unité blindée, munitions comprises en basse intensité. Maintenant si vous permettez…

Il chuchote à l’oreille de l’opérateur qui se met à clapoter sur son clavier. Trois autres drones Alamo prennent leur envol. Et bientôt c’est l’enfer sur terre. Rémy Ergelet… Ce nom qu’il avait appris à détester. Ce nom plat, moche, de français plat, pâle et moche, de mécréant. Il se souvient comment il a embrassé la cause avec fierté, ce qu’il avait ressentit dans le bus en passant la frontière turque. L’appel de l’aventure, le mystère, le danger et enfin le paradis, le pays saint, le Shâm, immense, majestueux, qui tout de suite pour lui s’était soldé par une solide amitié avec les irakiens. Il était dur et féroce comme eux, il était intelligent et avait assez de charisme pour se faire obéir. Rémy Ergelet, il a disparu depuis longtemps celui-là, à dix-sept ans il avait changé de nom, ses parents avaient fait un scandale, voulu l’emmener chez le psy, et avant qu’ils alertent la police il avait fugué chez un ami, un autre converti comme lui. Mort depuis. Il en avait vingt-quatre aujourd’hui et pourtant ce vieux nom rebondissait dans son crâne à mesure qu’il toussait et crachait du sang, de la bile, tout le contenu de son estomac et de son nez. L’ogive a éclaté juste l’étage au-dessus du bunker. Le toit de celui-ci s’est fendu comme un œuf sur le trottoir, les spores d’anthrax son en train de tuer tout le monde. Rémy Ergelet… D’abord Cebrail a été paralysé, les cuisses tremblantes, incapable de se lever, assourdi par la fureur qui se déchainait autour de lui, et puis au-delà de la peur, au-delà de la terreur, il y a la panique pure et simple. La panique instinctive, celle du rat, du cafard. Les machines avancent dans les rues et il se terre sous un bloc de béton effondré, il s’enfonce au plus profond de cette faille sombre, chaude, ramasse ses jambes sur lui-même et attend. Il a perdu ses lunettes, déchirés son foulard, il serre son arme contre lui comme un enfant. Il a arrêté de prier. Il crie sans crier. La bouche béante, la gorge crispée, mais aucun son ne sort alors que dans son esprit il hurle. Peu à peu les détonations se font éparses, les tirs sporadiques, peu à peu les machines reprennent possession de la ville suivit des forces de la coalition et des seigneurs de la guerre irakien. Les russes et les syriens qui ont compris qu’ils sont en train de se faire déborder, bombardent au nord pour essayer d’empêcher tout replis, tandis que deux colonnes de chars foncent occuper le terrain tant que c’est possible. La fin de l’après-midi se couche sur le quartier en ombres profondes et fraiches, Cebrail entend des soldats irakiens passer, ils rigolent, ils parlent de ces drôles de machine à nettoyer, comme ils disent. La panique, la peur, a disparu avec le sommeil qui l’a subitement prit. Il ne sait pas combien de temps il a dormi mais dehors la lumière est ocre et la poussière est retombée. Ils doivent être tous morts, se dit-il, et il est au beau milieu de ses ennemis, sans eau, sans nourriture, avec quoi ? Quatre chargeurs pleins et trois grenades ? Il sait qu’il n’a aucune chance, même pas d’approcher l’ennemi et de se faire sauter avec, d’ailleurs il n’y pense même pas. Il veut juste quitter cet enfer, cette ruine qui pue la charogne sur des hectares. Il attend que les soldats s’éloignent et commence à se dégager.

 

Il est dehors sur le pont supérieur du navire de guerre, il téléphone en fumant une cigarette. Sa petite fille à l’autre bout du fil qui fait des caprices pour avaler ses céréales matinales. Entre deux jérémiades elle lui demande quand est-ce qu’il rentre. Il répond bientôt ma chérie, bientôt, et il pense à ce qui l’attend demain et les prochains jours, un voyage à Istanbul pour rencontrer des acheteurs russes, puis retour à New York pour la conférence de presse, une escale à Washington, rencontrer le secrétaire d’état, et enfin Indian Creek, Floride où il vit dans une splendide maison au cœur d’un jardin de plusieurs hectares avec sa femme et ses deux enfants. Il a quarante cinq ans, wonder boy de l’armement, diplômé du MIT, cybernétique et informatique, il a lancé sa boite en mettant au point un système de guidage révolutionnaire, démultiplié sa fortune en déclinant ses brevets militaires en applications civiles. Il vient de déposer un brevet pour le premier nano drone de l’histoire, pas plus gros qu’un moustique. Un marché multimilliardaire, son entreprise annonce un taux de croissance chinois, presque 8% par an. Certain le qualifie de génie du mal, son quotient intellectuel avoisine les 185, sa secrétaire, elle, l’admire presque comme un dieu. Elle se tient à quelques mètres, pendues au téléphone, regardant le crépuscule par-dessus le bastingage, la poudrée d’étoiles qui éclabousse les limites cramés de l’horizon. Blonde, les cheveux serrés en chignon, le visage agréable et énergique, mince comme un fil, moulée dans un tailleur noire, chaussée de tennis blanches, elle passe ses instructions aux opérateurs chargés de récupérer les quatre Alamo. Des contractants d’Academi ex Black Water avec qui son entreprise travaille régulièrement. Elle entend son patron rire, elle lève les yeux, admire son sourire, solaire, franc, carré.

 

Ahmed ibn Husseini al Faransia n’a plus vraiment mal. Il a la nausée. Ou quelque chose qui y ressemble. La nausée mais plus rien dans l’estomac, et la tête qui lui tourne. Il a arrêté de se vider. Il sent à peine sa gorge, son thorax, l’impression d’avoir gonflé. Il se soulève péniblement, tâte son larynx, c’est mou et enflé en même temps. Il a les bras qui tremblent, il regarde alentours, ses yeux voilés. Il aperçoit des silhouettes autour de lui. Certaine bouge encore. Il essaye de se rappeler de ce qui s’est passé mais c’est le brouillard, comme devant ses yeux laiteux. Il sent quelque chose bouger dans sa bouche, il fourre ses doigts à l’intérieur et en sort un gros cafard bien gras avec une dent. Il grimace et jette le tout par-dessus son épaule. Puis il pousse un grognement qui se termine dans gargouillis écoeurant et se lève en titubant. Il ne sent pas le froid qui s’est emparé de la nuit mais parfaitement l’odeur entêtante de mort et de produit chimique autour de lui. Et il distingue les sons également. Le bruit des pas au loin, le craquèlement des branches dans le feu, le cliquetis des brelages, des armes, le sifflement léger du vent, putride. Il a soif, très soif, mais surtout il a faim, affreusement faim. Il n’a quasiment rien avalé depuis quatre jours, alors il commence à mettre un pied devant l’autre en suivant l’odeur de la viande fraiche. Derrière lui d’autres silhouettes se lèvent. Cebrail trottine entre les ruines du souk. Il sait que c’est dangereux par là mais il n’a pas le choix. Les russes ont coupé la route du nord, les kurdes occupent le centre ville et il vient de passer derrière les forces de la coalition qui patrouillent un peu partout. La nuit est étoilée, la lune est haute, il se dirige tant bien que mal à la lueur blafarde du ciel. Il essaye de ne pas penser à ce qu’il a vu aujourd’hui, aux machines, seulement à ses pas, à sa destination, aux pièges qui pourraient croisés son chemin. A la frontière. Il voulait retourner chez lui. Quitter le Shâm, revoir ses parents, ses sœurs, son frère.  Il veut se mettre en accord avec Dieu aussi, faire le pèlerinage, Dieu l’a protégé, Dieu a posé sur lui sa main bienveillante, son heure n’est pas venu a-t-Il dit. Soudain il s’immobilise, il a entendu un bruit suspect dans les ruines qui se dressent devant lui. Des grognements peut-être ou des paroles. Il se baisse brusquement, attend en tendant l’oreille, son fusil en position de tir. Maintenant on dirait comme quelque chose qui mastique, piétine… Des chiens sauvages ? Des chiens sauvages occupés à dépouiller les cadavres ? il a prit l’habitude de s’en méfier, ces chiens sont dangereux, imprévisibles, souvent rendus fous par la guerre. Il patiente en écoutant les bruits horribles.

 

Dans un laboratoire militaire de l’Arkansas un virologue refait ses équations, le nez sur son spectrogramme. Il y a quelque chose qui ne va pas dans les calculs qu’on lui a demandé de vérifier. Quelque chose qui s’observe dans les boites pétri de l’autre côté de la vitre blindée. Quelque chose qui ne peut normalement pas se produire, comme un défi à la vie elle-même. C’est à la fois fascinant, extraordinaire et terrifiant. Mais apparemment si, c’est possible. Alors il repense à ses premières années quand il hésitait encore entre la biologie et la mécanique quantique. L’infiniment petit l’a toujours fasciné. Il se souvient du Principe Totalitaire de Gell-Mann, « tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire » ce principe qui veut que ce qui n’enfreint pas les lois physiques peut et doit se produire, comme une particule avec une masse imaginaire. Comme un tachyon, cette particule supposée qui dépasserait la vitesse de la lumière, ce qui est en théorie impossible. Il pense aussi à cette réalité quantique qu’une particule n’est tangible, existante qu’à l’instant où on l’observe. Comme si la réalité n’était rien de plus que le fruit de nos pensées. Une fabrication. Une fabrication qui peut varier, muter, qu’est-ce qui a provoqué au fond la mutation qu’il observe ? Un accident moléculaire, une protéine en trop ? Ou le désir puéril et inconscient des hommes ?

 

Cebrail marche à pas comptés dans les ruines, son fusil prêt à faire feu. Il essaye d’apercevoir les chiens. Au lieu de ça il aperçoit le sommet d’une tête et les reflets roux d’une barbe. La silhouette est penchée sur quelque chose, un corps apparemment, et elle mastique. Un frisson de peur parcoure son dos, il braque son fusil dans sa direction et s’approche encore un peu. Il aperçoit quelque chose pendre au poignet de l’homme à barbe rousse, un chapelet de perles vertes, il manque de crier de surprise et de joie. C’est son commandant, al Faransia, il regarde autour de lui, personne, il commence à s’approcher en appelant son chef d’une voix étouffée. Soudainement ce dernier braque son visage vers lui, à demi éclairé par la lune, alors Cebrail a un choc. Ses yeux. Ses yeux sont voilés, éteints, c’est les yeux d’un mort. D’un mort avec le crâne ouvert et une grimace affreuse qui lui tord le visage sur un alignement de dents à demi arrachées et barbouillées de sang. Ce n’est pas, plus al Faransia qu’il a devant lui, c’est autre chose, et cette chose n’existe pas plus dans leur monde que les robots n’y avaient leur place jusqu’à cette après-midi. Cette chose c’est le diable, c’est l’enfer qui ouvre ses portes. Il sait maintenant que Dieu l’a abandonné, qu’il ne reverra jamais son pays. Il hurle.