Futurama

Hang Zook s’étalait entre les usines chimiques de Moebiuz Haallona Korp, la centrale à gaz de Long River et une zone d’exploitation minière d’où on arrachait par jour trois tonnes de tryrium 480, indispensable à plus d’un titre. Situé au milieu d’une cuvette qui avait été dans un passé érodé un cratère d’astéroïde, et traversé par le fleuve Long, la ville semblait avoir été taillée dans un seul et même bloc de béton brut. Une silhouette verticale et massive nimbée d’un halo permanent de poussière noirâtre et moite à travers lequel perçait l’œil d’un soleil blafard. Un emploi stable est la garantie d’un environnement harmonieux.  Un monde bichrome nuancé des couleurs acidulés des enseignes lumineuses, publicités au néon, hologrammes animés, sur les façades grises des galeries marchandes, des salles de jeu, bars, cantines, casinos, peep show, striptease, bordel en ligne, et qui éclaboussait la cité de leur vice électrique. Certains hologrammes chantaient également, solitaires, dans le lugubre d’une avenue déserte, des chansons à la gloire de la marchandise. Réclame soda, aboyeur virtuel, voix d’astroport, comme celle d’un fantôme plaintif errant dans la ville. Ube vivait là depuis qu’il était enfant. Elevé dans les grands ensembles cage à poule qui caparaçonnaient Hang Zook comme un coffrage de ciment rose, jaune, bleu, vert mer. Une couleur par zone, ouest, est, nord, sud. Hootan, Zombie Canyon, Sifu-Jakarta, Tao. Une zone par corps de population, Tao, les employés échelon quatre, Zombie Canyon, ouvrier et manutentionnaires du secteur gazier, Hootan, les mineurs, Sifu, les ouvriers de la chimie. Travailler depuis l’enfance augmente vos chances de garder un travail. Des Maquiladoras-kwan rayonnaient tout le long du Ring, le périphérique suspendu entre la cité et sa carapace-dortoir. Dizaine de hangars métalliques vibrant et bourdonnant des machines à coudre, perforer, cintrer, mouler, polir de l’industrie de la confection et du jouet discount. Pleins de gamins des deux sexes, entre sept et quatorze ans, tous issus des cages à poules. Et comme tous ceux de sa génération et des générations présentes et à venir, Ube y avait également travaillé. Entre huit et quatorze heures par jours, selon les commandes, les retards. Deux poses de dix minutes, rien de plus, un repas, payant, menu unique, nouilles Prom et boisson énergisante sucré Karamel, parfum amphétamine et taurine. Le savoir n’est pas un droit, c’est un choix. Ceux qui remplissaient ou dépassaient leurs objectifs mensuels avaient accès à l’école où des professeurs automatiques leur dispensaient un savoir générique. Lire, écrire, compter. Les meilleurs étaient encore écrémés envoyés en stage de l’autre côté du Ring, découvrir l’entreprise dans sa réalité, comme disaient les dépliants que tous les élèves recevaient à l’occasion. C’était le BAP, le Brevet d’Aptitude Professionnel. Et tous les gamins avaient intérêt à l’avoir s’ils ne voulaient pas retourner trimer dans les hangars. Les stagiaires étaient appelé Oyo, jargon sinobusiness pour zéro, rien. Et leur stage était rituellement initié par trois jours de coups et d’humiliations, parfois de viols. Ube se souvenait. Le premier jour ils l’avaient coincé dans le couloir menant aux machines à copier. Des employés de niveau cinq, agent technique, presque rien quoi. Ils l’avaient tabassé à coup de canne en bambou, à la façon des anciens maitres. Mais il avait tenu le choc, résiliant. Il avait eu son BAP et, puisqu’il était un vert mer, un de Tao, naturellement confié au travail de bureau. Un meilleur travail c’est plus de responsabilités mais aussi de meilleur loisir, soyons ambitieux. Onze millions sept cent vingt cinq mille et deux cent quarante deux d’habitants, emmitouflés dans des combinaisons étanches, le visage diversement masqué, enfermés dans des tours à demi aveugle aux fenêtres barrées par des grilles de filtrage. Dans les boyaux souterrains du métro, les rames atomiques, les boites en plastique composite des speeder et des aérojets, des barges, les cercueils transparents des ruches étanches des DomoticHôtel qui cernaient l’astroport. Onze millions sept cent vingt cinq mille et deux cent quarante deux d’habitants, et deux millions de visiteurs chaque mois en moyenne, essentiellement des voyageurs de commerce, hommes d’affaires, contremaitres entre deux chantiers. Autant de ventres à satisfaire, de l’aine au nombril, de poches à délester, d’hommes et de femmes à distraire, stupéfier, éventuellement dorloter pour les plus échelonnés. Une industrie essentiellement confié à la gestion du Syndicat Wang. Initialement syndicat des transporteurs qui sous l’impulsion des Gens du Fleuve prit des parts de plus en plus importantes dans tout ce que la cité cessa de vouloir gérer ou entretenir. Les Gens du Fleuve ce n’était qu’un euphémisme, une manière imagée et culturelle de désigner la pègre. Il y avait trois grands clans en ville, Wang-Sh’ ou Syndicat Wang qui dominait le jeu et la prostitution et touchait sa dime sur chaque bar et cantine de la ville. L’Ichiwanigumi, monde des affaires, blanchiment et trafique. Et l’Anati, plus spécialisé dans le meurtre sur commande, les enlèvements et la traite humaine. Les entreprises légales, Socotex, L’Oréal-Chemical, Saisonna, Hong-Kong City Bank, Automat se partageaient le reste du gâteau. Hygiène, fourniture, alimentation, etc… Uben travaillait au Bureau des Régulations du Secrétariat à l’Entreprise et au Travail. Le Bureau avait un double rôle, à la fois diplomatique et répressif, et agissait sur ordre d’un juge des conciliations quand intervenait un litige entre domaine légal et non légal. Entre par exemple un VRP rond comme une pelle, une prostituée du Singing Princess et ses souteneurs. Une dispute à propos du nombre de bouteilles qu’il avait éclusé. Quand ils arrivèrent, ils étaient en train de le bourrer de coups de pied et l’insulter tandis que Masazumi tentait de lui faire entendre raison. Masazumi avait la fonction de juge de paix, son homologue de l’autre rive en quelque sorte. Chaque clan avait le sien. C’était lui qui l’avait appelé et lui avait expliqué la situation. Le temps qu’Uben trouve un juge pour lui délivrer un permis d’intervention on en était visiblement plus à la question des bouteilles. La carte de crédit rouge du VRP se dandinait dans la main de Masazumi, Masa pour les intimes. Il le sermonnait, lui reprochait d’avoir été mal élevé avec la fille. Le VRP n’était plus vraiment saoul maintenant il pleurnichait, les joues rouges de coups, les lèvres fendues, le nez barbouillé de sang et de morve. Ube s’approcha et demanda à son homologue se qui s’était passé.

–       Cet imbécile à traité d’Azumi de salope.

Le type se mit à brailler comme si on venait de le condamner à mort. Uben le regarda à peine, les pigeons dans son genre c’était deux fois par semaine minimum.

–       Combien ?

–       On peut plus rien lui prendre, il était déjà dans le rouge en arrivant, je viens de vérifier.

Uben poussa une espèce de soupir guttural.

–       Tu veux le marquer ? Pourquoi faire ? C’est qu’un sans grade !

Masa haussa les épaules.

–       C’est pas moi qui décidé j’attends les ordres.

Dans le jargon des gangs « marquer » pouvait signifier deux choses, soit que la personne était désormais en dette et devrait tôt ou tard rembourser par un service, soit qu’avant de la laisser filer on lui laisserait la marque du clan gravée sur la peau. Et puis soudain il y eu une espèce de glapissement terminé par un gargouillis. Ils se retournèrent juste à temps pour voir le malheureux s’effondrer, la gorge percée par une paire de baguettes. Les deux lampistes qui accompagnaient Uben se précipitèrent à son secours. Cependant impossible de retirer les baguettes sans provoquer une hémorragie. Ils le regardèrent mourir, impuissant, s’asphyxiant lentement. Masazumi était furieux.

–       Pourquoi tu as fait ça imbécile !?

–       C’est pas d’ma faute Aki il s’est avancé !

Le responsable était un noueux et trapu souteneur dans une combinaison en latex rouge et bleu discrète comme un lampion.

–       Crétin ! Il s’est avancé ! Tu me prends pour qui !? T’as cru que t’étais en prison ou quoi connard !?

–       Non Aki ! Pardon ! Supplia le type en se pliant en deux.

Mais pour Masa c’était beaucoup trop tard pour s’excuser, et son poing atterri sur la figure du bariolé qui tomba face contre sol.

–       CONNARD !

 

Uben voulait bien compatir. Maintenant il allait devoir faire un rapport écrit et qui aime les traces écrites de ses erreurs ? Surtout qu’à partir de là, la famille du défunt pourrait réclamer légalement réparation. Tout ce que détestaient uniformément les clans. Harmoniser ses relations c’est faciliter les échanges, faciliter les échanges c’est flexibiliser le commerce. Voyons loin.  Le bureau d’Uben était situé au sixième étage nord du Secrétariat à l’Entreprise et au Travail, le SET comme on disait entre initiés. Rien d’extraordinaire, six mètres carrés délimités par des parois de plastique au bout d’un alignement d’autres bureaux du même genre quoique plus petits. Il avait pourtant mis prés de six ans pour parvenir là. Employé d’échelon sept, grade d’enquêteur terrain classe B. Tout le monde commençait à l’échelon quatre, et tous les échelons quatre étaient strictement assignés à des tâches subalternes desquels on ne s’arrachait que par chance. L’une de ces missions consistait à vérifier des segments comptables, que les résultats chiffrés rendus par les calculateurs ne soient témoins d’aucune occurrence. Bien entendu les machines ne se trompaient pas, les résultats qu’elles donnaient des bilans de production de la ville et des bénéfices, tenaient compte de ce que les entreprises détournaient ou plaçaient dans les ZDS, les Zones de Défiscalisation Spéciales, et saupoudraient les résultats en fonction. Mais par le jeu des ETHF ou Echange à Très Haute Fréquence sur le marché du bien fiscalaire, où l’on pouvait négocier des packages de sociétés écrans et de montages financier en double aveugle, il arrivait que ce qu’on appelait des nuages fiscaux et qui regroupaient des norias d’entreprises éphémères et de comptes bancaires à tiroir, suivant la volatilité d’un flux financier constant, les machines laissent trainer quelques erreurs, poignée de cents ci et là qui, sous le regard d’un expert, pourrait sembler suspect. Un jour il était tombé sur une occurrence de ce genre comme une pépite. Il existait une expression commune dans le jargon des échelons quatre « la machine est parfaite » si courante même que s’en était devenu d’abord un acronyme dont on biffait parfois les marges des rapports puis mot tiroir à la fois verbe adverbe ou adjectif selon la circonstance. Mep pour ne te mêle pas de ça, pas mon problème, ce n’est pas ma faute, mepper ou être meppé pour se mêle de ce qui ne le regarde pas, fout le bordel ou va se faire virer. La machine est parfaite, remettre en question cette vérité intangible, un risque et une attitude qui pouvait vous faire perdre votre emploi. Pourtant il l’avait prit, la curiosité, l’envie d’en découdre avec les chiffres et les machines sans doute aussi, le plaisir de la transgression. Il avait découvert plusieurs erreurs de huit centimes et d’autre montant jusqu’à vingt. Sur l’échelle continentale et même global cela pouvait faire des trous de plusieurs millions. Alors il avait remonté le courant des milles et un ruisseau du flux financier et avait mis à jour non pas ce qu’il pensait être une erreur des machines mais plus simplement une escroquerie portant sur plusieurs millions et qui était le fait d’un cadre moyen d’une banque. Cette découverte lui avait valu son affectation au SET et une promotion. Il ignorait en revanche si le coupable avait été puni ou non. Son rapport terminé et envoyé à son supérieur par le canal interne, il alla pointer, il avait terminé sa journée, il était temps de rentrer chez lui. Il vivait près de l’astroport dans un studio au dixième d’une tour aux flancs noircis par la pollution. De sa cuisine il pouvait apercevoir par le grillage filtrant une portion de la zone d’embarquement, les appareils en partance pour les confins. Ca le faisait rêver. Il aurait adoré monter un jour dans un de ces monstres et partir à l’aventure vers de nouvelle planète. Un rêve de cadre malheureusement, et avec ses origines sociales il y avait très peu de chance que ça lui arrive un jour. Il alluma son écran mural et jeta un œil sur l’actualité en continue tout en plongeant un auto-plat dans une casserole d’eau salé. Cinq minutes plus tard il dévorait ses nouilles Zok à la sinosauce tout en écoutant Mélanie Wank relater les derniers évènements sur Eiropa où se déroulait actuellement une guerre à échelle majeure. Dans un bandeau latéral défilait le cours des actions, l’industrie chimique se portait à merveille, celle de l’armement également. Le malheur des uns faisait comme toujours le bonheur des autres. Le marché ne faisait jamais que répondre à cette réalité.  Le libre-échange est état naturel de l’homme comme l’activité sexuelle ou la guerre, on ne saurait l’entraver au risque de perdre son humanité. Son repas terminé, il hésita entre une partie de combat virtuelle sur la plateforme Azylum et aller se balader à Paradiso, la cité en réalité augmenté à laquelle on pouvait accéder contre un abonnement de vingt unités par mois plus deux par entrée. Mais finalement il réalisa qu’il avait oublié de payer son abonnement et Azylum était saturé. Autant aller boire un verre dehors. Il enfila sa combinaison, son masque filtrant, sa cagoule de protection et sorti.

 

Masazumi était là, posé sur un tabouret devant un verre de whisky à la violette. Il buvait sa liqueur mauve par petites lampées un œil sur l’écran face à lui. Un jeu télévisé avec plein de couleurs et de filles à grosses mamelles. Ube se posa à côté de lui et commanda un alcool de riz.

–       Je me demande comment tu fais pour boire cette saloperie, dit-il en regardant le verre de whisky.

–       C’est pas mal. Sucré.

Ube s’empara du verre que le barman glissa devant lui et en bu la moitié. Ca le fit grimacer.

–       T’as fait ton rapport ?

Ube haussa les épaules.

–       Bah tu sais bien que je suis obligé.

Oui, il le savait bien. Les avocats des clans avaient imposé que les régulateurs soient équipés de matériel d‘enregistrement pour éviter les litiges ou plus exactement pour pouvoir en créer sur les termes d’une arrestation par exemple. Mais il ne put s’empêcher de jurer.

–       Fais chier.

–       Ouais je sais… sacré connard ton mec quand même.

–       Une pointure, confirma Masazumi.

Mais ce n’était pas ça le problème. Enfin pas seulement.

–       Vous allez faire quoi ?

Il ne répondit rien. Si seulement il savait. En temps ordinaire, avec un autre que ce connard, il aurait fini dans le fleuve. Mais lui c’était différent, lui c’était le neveu d’un patron. Pas intouchable mais pas loin.

–       Laisse tomber. Ca me regarde pas, au pire le bureau lui collera du sursis. Ce gars qui est mort, j’ai vérifié, c’était personne.

–       Déjà ça, reconnu Masa. T’as vu Onya récemment, demanda-t-il pour changer de sujet.

–       Elle m’a licencié.

–       Non ! Merde quand ?

–       J’ai reçu le message il y a deux jours, rupture d’incompatibilité.

–       Incompatibilité ? Au bout de deux mois ? Y’a pas un délai de carence comme vous dites vous autres ? C’est légal ?

–       Si on ne s’est pas engagé par écrit avant oui. Et le délai de carence n’est valable qu’au bout d’un an et vingt jours.

–       Pourquoi vingt jours ?

Ube haussa des épaules.

–       Va savoir, les avocats…

 

Ils bavardèrent encore un petit moment en se payant des verres. Ils se connaissaient depuis l’adolescence, depuis qu’ils avaient été voisins de chaine sur l’usine de montage Stinky Toyz. Masa était le plus vieux des deux. Il avait été recalé une première fois au BAP, tempérament asocial, mauvais Oyo. La seconde il avait carrément défoncé les échelons cinq chargés de l’accueillir. Tous les cinq. Un autre que lui ils l’auraient envoyé en rééducation cognitive. Mais il était d’Hootan, son père avait été mineur avant son cancer, il serait mineur ou rien. Mais rien dans une société productive ça n’a pas de sens, tout doit être utile, recyclé, utilisé au risque de disparaitre définitivement. Et encore… Les cadavres qu’ils jetaient dans le fleuve était ramassé par la ville qui les livrait aux usines chimiques après autopsie, parfois avant, c’est selon. Transformés en farine animal, vendus sur les autres continents, les autres planètes. Quelque part un bœuf transgénique bouffait de l’homme. Bon Dieu… quand il y pensait… Alors ils l’avaient proposé au service du Syndicat, voir si son agressivité et son asociabilité pourrait être utile à quelqu’un avant qu’on lui fasse une injection létale. Masazumi avait gravit les échelons plus vite qu’Uben, mais dans son monde ce n’était pas pareil. Son monde était bâti sur une hiérarchie rigide avec des règles strictes. Mais parfois il suffisait de tuer quelqu’un pour grimper. Tant que c’était la bonne personne, le bon moment. Tant que cette mort ne soldait pas la vôtre… Mais maintenant que ce connard avait dépassé les bornes…  Un Frère ne doit pas mal se comporter, en toute circonstance son attitude sera honorable et juste. Il avait enfreint la troisième loi mais il savait qu’en raison de sa position d’Aki, il serait d’abord tenu pour responsable. Les Frères veillent les uns sur les autres. Le chauffeur du speeder se plia en deux en lui ouvrant la portière.

–       Au club, dit-il sèchement à travers son masque respiratoire.

Il avait retardé le moment où il devrait aller voir l’Oyabee, le chef du clan pour lui expliquer ce qui s’était passé. Le connard lui était au frais en attendant qu’il sache quoi faire de lui. Mais maintenant le patron devait être au courant et voudrait savoir.

 

L’Oyabee était installé dans son salon privé au premier étage du club, entouré d’une noria de vestales ailées et nues pas plus grandes qu’une main. Occupées à le bichonner, le pomponner tout en chantant et en riant à ses blagues grasses. De la pure biotechnologie de luxe, une seule de ces créatures valait deux mille unités. Il était plongé dans une baignoire en latte, pleine d’eau chaude, rose et parfumée, ses tatouages intelligents dansant sous sa peau comme des chimères luisantes.

–       Ah te voilà enfin ! Je me demandais ce qui te retardait de la sorte.

–       Pardon boss, les affaires, s’excusa Masa en s’inclinant.

–       Mouais, dis plutôt que tu avais honte de ce qui s’est passé avec ce crétin d’Hakkan.

Il ne répondit rien, la honte n‘était pas au programme et ne l’avait jamais été dans son ADN pollué mais pour la hiérarchie il était préférable de ne pas l’afficher.

–       Où est-il d’abord ?

–       Il est consigné à son bloc.

–       Fais le venir, je veux qu’il s’explique.

–       Oui seigneur.

Masazumi passa ses consignes par l’intermédiaire de son bracelet de communication.

–       Et le régulateur, il a fait son rapport ?

–       Oui.

–       Hum, je n’aime pas ça, cela va faire des histoires.

A nouveau il garda le silence, il connaissait les accords qui avaient été passé avec le monde civil et leur raison. La pure et simple logique productiviste. Puisqu’on ne pouvait pas aller contre le crime, puisque la transgression des lois constituait en soi un ressort du comportement humain, et une soupape de sureté dans le cadre de la normalisation nécessaire à l’économie, il fallait aller avec. Rien ni personne ne pouvait, ne devait échapper à cette logique. Ils avaient même donné un nom à cette organisation parallèle et subordinatrice des comportements sociaux,  l’Alliance des Deux Mondes ou ADM. Et l’ADM assurait une harmonie que rien ne saurait troubler.

–       Tu connais ce garçon ?

–       Le régulateur ? Oui c’est un ami d’enfance.

–       Si son rapport disparait que fera-t-il ?

–       Rien Oyabee il sait où est sa place.

Le patron hocha la tête.

–       je l’espère Masa, je l’espère…

Hakkan entra encadré de trois hommes, se pliant en deux immédiatement en hurlant presque d’une voix suppliante.

–       Pardon Oyabee pour ma très grande faute, pardon je ferais yubistsume, donner moi juste un couteau !

–       Ferme ta gueule connard ! Aboya en retour le patron. J’ai pas besoin d’un doigt !

Sitôt qu’ils étaient entrés les vestales s’étaient alignées en suspension, leurs parties intimes couvertes de tissu nanologique, les yeux vides et noirs qui fixaient le coupable comme si elles s’apprêtaient à se jeter sur lui. Et si cet abruti n’avait pas été un fils de, ça aurait bien put être le cas. Ces petites machines érotisantes étaient un peu plus qu’elles semblaient, des geishas volantes avec un appétit féroce. Masa ne les avaient jamais vu en action mais elles avaient une horrible réputation qui n’avait d’égal que leur fidélité biologique au code ADN du maître auquel elles étaient attachées.

–       Expliques toi ! Qu’est-ce qui s’est passé !?

–       Il s’est avancé Oyabee, c’est un horrible accident ! Continua d’hurler l’autre, plié jusqu’aux genoux.

Le verre atterri sur sa tête avant d’éclater par terre.

–       Racontes pas de conneries connard ! La vérité !

Hakkan n’osait plus rien dire, le crâne dégoutant d’alcool, le front entaillé d’une blessure sans gravité. Qu’est-ce qu’il pouvait dire de toute manière ? Qu’il était imbécile doublé d’un sadique ? N’était-ce pas pour ça qu’on le payait justement ? L’Oyabee fit signe à Masa.

–       Tu peux y aller.

Masazumi s’inclina sans un mot et sorti. Les premiers signes. Un étranger à leur monde, un novice, n’aurait rien remarqué, mais qu’il fut congédié de la sorte ne signifiait rien de plus que la disgrâce. Rien de grave peut-être, rien qu’il ne puisse réparer d’une façon ou d’une autre mais la marque d’une distance. Il n’avait pas réussi à faire respecter le Code, pire, il avait mis dans l’embarras l’Oyabee et l’oncle de cet abruti. Oh bien entendu celui-ci serait mis à l’amende, on lui demanderait probablement de dédommager la famille de la victime. Une somme qu’il remettrait à l’Oyabee qui en profiterait pour l’écrémer avant d’envoyer un de ses lieutenants s’excuser au nom du clan. Mais le responsable c’était l’Aki, pas ce connard. Il avait besoin de se changer les idées, il ordonna au chauffeur de le conduire chez sa maitresse. Kazoo était native d’Eiropa, une longue fille à voyou, gaulée comme un fantasme, toujours frusquée à la dernière mode du plus cher qu’elle puisse lui faire claquer, et il ne la privait pas. Bien entendu il était marié, parce qu’il était un homme respectable et que les hommes respectables sont aussi des maris. En toute chose et en tout endroit un Frère doit se montrer exemplaire. Mais personne n’aurait compris qu’il n’ait pas au moins une ou deux maîtresses. Kazoo était sa numéro un. Elle avait la trentaine, s’était fait refaire les seins, le nez, les pommettes, le front, le menton, allonger les jambes de trois centimètres, son ancien amant avait tout réglé, et le résultat était merveilleux. Le nec plus ultra de la bioplastie. Aujourd’hui le généreux donateur nourrissait peut-être des bœufs transgéniques quelques part dans la galaxie, pour ce qu’il en savait quelqu’un s’était emparé de son business, et Masa s’était chargé du bonhomme. Kazoo c’était le bonus. Elle baisait comme une reine, et elle ne faisait pas semblant d’aimer ça. Toujours accueillante, toujours disponible, tant qu’il savait la gâter, et avec elle pas de « rupture d’incompatibilité » comme Ube avec son ex. Ces choses là n’existaient pas dans son monde alors qu’elles étaient obligatoires dans celui du régulateur. Ils avaient codifiés les relations sexuelles comme le reste. Une manière de contrôler les naissances mais pas seulement, de contrôler simplement toute relation intime. Dès que deux civiles voulaient sortir ensemble, ils signaient ce que les juristes appelaient un contrat interrelationnel qui les obligeait à respecter un certain nombre de règles, comme d’assurer le bien être de son partenaire pour commencer. Pas question pour les compagnies qu’un employé soit distrait par des affaires de petit(es) ami(es). Tout devait rouler sur du velours. Pas le choix ou bien les avocats se mettaient en ordre de bataille. Et ceux là était à l’autre rive du fleuve ce que les soldats étaient à cette rive ci.

–       Je te prépare une pipe mon chéri, allonge-toi.

Elle avait l’habitude de ses visites impromptues, savait se montrer disponible quand il le désirait, et surtout ce que ça coutait quand on était une fille comme elle de perdre un riche amant et protecteur. Il s’allongea sur le canapé tandis qu’elle fourrait la pipe d’opiulight, drogue de synthèse, la mariage harmonieux entre l’opiacé classique et la nécessité de rester affuté à tout instant. Avec ça on partait pour des substrats de rêve semi dimensionnels, comme d’être entre deux nuages à six cent pieds tout en s’assurant de pouvoir redescendre à tout moment. Les avantages de la fortune et de vivre dans un monde où tout était permis tant qu’on ne se faisait pas prendre. Un Frère n’usera ni ne vivra de la drogue, avec l’alcool et les femmes il sera modéré.

 

Le supérieur d’Ube était un homme inquiet de ses prérogatives, sérieux, très attaché à conserver les dix mètres carrés de bureau que lui donnait droit son grade de cadre, et d’un naturel légèrement anxieux, notamment souligné par cette même position. Quand il lu le rapport sa nervosité monta d’un cran. Il était à six mois d’une promotion assurée, l’idée d’avoir un problème avec un des syndicats les plus puissants du continent ne l’enchantait pas. Bien entendu ce rapport pouvait être aisément enterré, cependant il faudrait d’abord qu’il en réfère au Contrôleur du 3ème Echelon. Pour se faire il devrait préalablement remplir une grille d’analyse évaluant les risques et les avantages d’une telle situation. Selon un ratio mêlant à la fois coûts et bénéfices, optimisation des rapports dit ADM, et stratégie juridique si le conflit était déclaré entre le Secrétariat à l’Entreprise et au Travail et le Syndicat Wang. Son rapport devait prendre compte de trois facteurs, l’enregistrement filmé en vue subjective de la scène, le résumé qu’en avait fait Ube, et sa propre connaissance des protagonistes. De ceux du Syndicat il ne savait rien de plus que ce que les services de sécurité avaient en fichier. Il ne voulait rien à voir avec ces gens là, c’était le travail des régulateurs. Il estimait que son emploi et sa position ne lui autorisait pas ce genre de licence, d’ailleurs, comme tous ceux de son rang, il n’avait que mépris pour ce monde là. Il avait simplement parfaitement intégré pourquoi on les avait associés à l’entreprise légale, à façon de les contrôler, le reste ne l’intéressait pas. La grille d’analyse était chiffrée sur cinq, chaque ligne correspondant à un comportement, une action, un risque, etc. Dans la case correspondant à l’option « dossier égaré » était associé le potentiel d’incertitude concernant les protagonistes. Plus la note était basse, moins le risque était grand que quelqu’un cherche à déterrer l’affaire. Il hésita quelques instants sur le cas d’Ube, un ou deux sur cinq ? C’était un bon employé sans histoire, il ne discutait jamais les ordres,  savait arranger les affaires. Puis il se rappela cette histoire de cents détournés, elle avait mit tellement de gens dans l’embarras qu’on l’avait promu en dépit d’une manque évident d’ambition. Il nota trois sur cinq.

 

Le rapport fut traité par un super calculateur, digéré, et rendu de sorte qu’il n’exigeait qu’une lecture superficielle au Contrôleur du 3ème Echelon qui le transmit, biffé, à son supérieur. Il recommandait qu’on ait Ube à l’œil. Le supérieur se réunit avec quelques autres responsables, Oyabee et CEO. Quarante-huit heures plus tard Masazumi était convoqué au club. Sans surprise Hakkan se tenait maintenant au côté de l’Oyabee, la poitrine gonflé, avec cet air d’arrogance que portent ceux qui croient leur nouvelle position immuable.

–       Masa, ton ami d’enfance…. Comment se nomme t-il ?

–       Ube, patron, répondit-il d’une voix rauque.

–       Mes amis pensent qu’il pourrait poser un problème.

Masazumi se raidit.

–       Non, je vous assure Oyabee, il connait sa place, et il sait à qui il la doit.

–       Justement… On dirait qu’il ne la doit qu’à lui-même. Sais tu comment il a eu ce poste ?

–       Oui, il m’a raconté.

–       Un homme qui se sert de sa tête, qui a du courage, qui doit sa réussite à sa seule compétence, c’est très bien.

–       Oui Oyabee, Ube est un garçon sur lequel on peut se reposer.

–       Mais c’est également un homme dangereux, continua le patron sans l’écouter. Sais tu pourquoi ?

Masa regarda Hakkan puis l’Oyabee.

–       Pardon patron mais Ube n’est pas…

–       Parce qu’un homme qui ne doit son succès qu’à lui-même est un homme qu’on ne peut contrôler. Tu sais ça n’est-ce pas ?

Ce n’était pas vraiment une question, mais Hakkan la ramena quand même.

–       Répond enfoiré !

Les yeux de Masazumi se figèrent sur lui, il osait l’insulter une nouvelle fois et il le séchait sur place.

–       Pardon patron mais Ube n’est pas comme ça, il sait à qui il doit sa place, il est trop intelligent pour ignorer les règles.

Il sut au même instant qu’il venait de commettre une erreur.

–       C’est bien de défendre son ami comme cela, c’est honorable, mais tu viens de le dire toi-même, il est trop intelligent. Qui sait quel idée folle peut passer dans l‘esprit d’un homme brillant, qu’elle ambition…

–       Ube n’est pas… commença Masazumi avant que le patron ne lui fasse signe de se taire.

–       Il doit partir Masa.

Comme de recevoir un seau de glace sur les épaules.

–       Oui Oyabee.

Il n’y avait plus rien à dire, sauf s’il voulait également y passer. C’était le prix à payer, sa fidélité au clan avant tout. Il obéissait et il rentrerait à nouveau en grâce. Ou pas. Après tout qu’en savait-il ? Mais ce dont il était certain c’est que s’il ne le faisait pas, il le suivrait dans la tombe. Ce soir là Masazumi se saoula plus que de raison, et Kazoo en subit l’humeur. Si fou de colère et de chagrin qu’il cessa de la frapper que  lorsqu’elle tomba dans les pommes.

 

Il pleuvait quand Ube rentra chez lui. Il avait emprunté l’auto-jet jusqu’à l’arrêt 42 B de la ligne rose parce qu’il voulait passer à l’épicerie de nuit s’acheter ses pastilles d’iode. La pluie le surpris alors qu’il ressortait de la boutique avec un paquet de biscuit Yoyo aux algues transgéniques goût cerise en plus de sa prescription. Une pluie acide qui fumait en s’écrasant sur le revêtement lisse et noir de la rue, des traits d’eau jaunâtre, comme de la pisse, fruit chimique d’une atmosphère saturée en métaux lourds. Sans les barres de lumière disposées le long de la rue, il n’y aurait pas vu grand-chose. Il était fatigué et ravis de rentrer chez lui. La journée avait été longue, son supérieur n’avait cessé de le presser pour qu’il termine les dossiers en cours. Des affaires qui avaient parfois plus de six mois parce que selon les nécessités on pouvait aussi faire trainer un traitement. La compétitivité est une question de rythme. Ni trop ni pas assez, il y a un temps pour observer et un temps pour agir, soyons perspicaces. Des plaintes pour vol, escroquerie, des conflits interpersonnels entre des hôtesses et leur client, des accusations de triche, un établissement qui sans raison apparente avait vu sa clientèle disparaitre, on soupçonnait un cas de concurrence déloyale. Son travail ne consistait pas nécessairement à résoudre toutes ces questions. Il devait faire des propositions d’approche, orienter éventuellement une enquête ou contacter un juge. C’était très varié finalement, même si la méthodologie était monotone. Soudain il aperçu une silhouette un peu plus loin, près de son immeuble, presque instantanément il reconnu la broche qui brillait sur la poitrine, l’insigne du Syndicat Wang qui clignotait en rouge et bleu. Une blague qu’il avait offert à Masa pour l’anniversaire de son admission dans le clan. Qu’est-ce qu’il faisait ici ? Sa voix raisonna dans le communicateur.

–       Masa ?

–       Je suis désolé mon ami.

–       Désolé ? Pourquoi ?

Il sentit des mains se rabattre sur ses épaules et ses bras. Deux silhouettes noires et hautes qui le saisissaient et lui renversaient la tête en arrière. Puis il vit Masazumi au-dessus de lui. Il reconnu ses beaux yeux graves à travers les verres de son masque quand il saisit le bas de sa cagoule de protection et tira d’un coup sec. Ube poussa un cri sourd et inarticulé, son visage soudain à nu. La pluie marqua instantanément sa peau de zébrures rougeâtres, puis de brûlures tandis qu’il ouvrait grand la bouche, les yeux exorbités, larmoyant, sanglant. Masazumi lui caressait la tête tendrement, ses cheveux s’en allait par poignées fondues.

–       Respire mon ami, respire un grand coup, laisses toi aller.

Ses poumons le brûlaient, sa trachée et son œsophage étaient en feu, ses oreilles bourdonnaient et sa peau commençait à cloquer. Être compétitif demande des sacrifices. Se sacrifier pour l’entreprise quoi de plus noble ? La douleur était à son paroxysme, des millions d’aiguilles surchauffées lui lacérant le cerveau, la chair, du dehors et du dedans. En toute circonstance garder son sang-froid, soyons professionnel. Les phrases programmées dans sa puce intracrânienne clignotaient comme des néons défaillant, crachotaient, les mots perdant peu à peu leur sens. D’ailleurs est-ce que tout ça en avait ? Est-ce que tout ça en valait la peine ? Masazumi reposa doucement le cadavre au visage pelé de son ami et se détourna. Cette nuit, c’était décidé, il embarquait. Cette nuit il quittait ce monde. Il regarda le ciel cotonneux et noir au-dessus de lui, la pluie qui s’écrasait sur les verres, on ne voyait même pas les étoiles.

 

Océan sec 2.

Sous ses paupières coulaient Saturne et ses cyclones astronomiques, hanté par un Han Solo de papier balayé par le vent, quand sa conscience remonta à la surface brusquement. Le ciel noir surgissant soudain sur sa rétine, par éclipse orange sous l’éclat des gyrophares d’alertes. Pour une raison ou une autre un cadre avait eu idée d’utiliser l’hymne compagnie comme sirène d’alarme. Un chœur de 52 gosses braillant leur admiration pour Moon Petrochimique. Ali portait un gant de télécommande, il effaça la fanfare d’un mouvement de la main et interpella l’unité centrale à haute voix.

–       Ouais ? C’est quoi le problème ?

–       Dysfonctionnement du panneau N°14, perte énergétique 0.2% coefficient d’amplitude fois 4/jour, impossible de commander drones.

–       Pourquoi impossible ?

–       Dysfonctionnement base 500.

–       Base 500 ?

–       Système moteur contrefait.

–       Oh putain…

La conquête spatiale rapportait gros mais elle coûtait cher, la concurrence entre compagnies et états était rude, personne n’était contre l’idée de faire des économies sur le matériel. Le marché de la contrefaçon en informatique avait largement fleuri en Chine, il avait depuis explosé dans le monde entier  Il demanda si c’était réparable, le centrale répondit que oui, si les pièces de remplacement n’étaient pas elles-mêmes d’autres contrefaçons. En attendant il fallait voir ce qui n’allait pas avec le panneau. Ali nagea jusqu’à la salle d’équipement, ouvrit un placard à scaphandrier et se débarrassa de sa combinaison. La tenue s’ouvrait par le côté, les bottes lestées étaient fixées à un socle de sorte qu’il puisse les enfiler facilement. Après quoi il devait mettre son casque, le fixer et le laisser ouvert et ensuite prendre le jet pack et flotter jusqu’au pont supérieur. La procédure prenait un vingt-cinq minutes environ seul, et dix à deux, l’ordinateur central vérifiait l’étanchéité, puis lançait le feu vert. Naturellement, un rapport circonstancié et technique était envoyé à la base relais Deng Xiao Ping qui stationnait au large de Vénus et relayait les messages jusqu’à la terre. Il faudrait un mois pour qu’ils soient au courant. Largement le temps de perdre l’appareil sans que personne ne puisse quoique ce soit. Tout reposait sur ses épaules, quatre millions de tonnes d’hélium 3 à destination de la colonie Washington, le point le plus éloigné de la terre à ce jour, les Portes de l’Univers comme l’appelait la presse sur terre.

La première porte se referma, un voyant lui indiquait quand il pouvait actionner la seconde porte, et puis il s’éjectait dans le cosmos. Une simple pression des pieds et il s’envolait bien au-dessus de l’appareil. Dans l’espace l’aérodynamisme importe peu, ce qui compte c’est la résistance et l’énergie. Chaque kilo joule compte et tous les moyens sont bons pour économiser sur la propulsion nucléaire sans lequel cet appareil ne serait rien de plus que ce à quoi il ressemble, un fer à repasser hérissé de panneaux solaires et d’antennes. 40% de l’énergie à bord, le courant qui alimente les parties habitables, recycle l’hydrogène en bon air à l’odeur de plastique, éclaire les coursives et sécurise contre les incendies, est fournie par les panneaux solaires en forme de pétales déployées à la queue du monstre. Tournesols technologiques aux éclats coupants qui suivent le rayonnement, absorbent, sucent jusqu’à la plus petite particule lumineuse. Transformée en énergie électrique et stockée sous sur la surface de l’appareil, troisième pont, environnement sous vide. Il n’y allait jamais. En revanche ces satanés panneaux il les connaissait bien. Au milieu du bombardement stellaire disposer un mur de silicium fragile comme un plâtre c’était se compliquer la vie. Il avait des stocks entiers de capteurs de rechange mais ce n’était jamais suffisant, l’appareil faisait des corrections, telle zone était condamnée pour économiser sur l’énergie, ou la vitesse de l’appareil ralentit. Ou rien, Ali bricolait comme il pouvait, l’absence d’air et le rayonnement cosmique l’obligeait à ne travailler que quelques heures par jour, avec des produits et des outils spéciaux, colle thermique, soudure sous vide, à froid, ou rien de plus qu’un bon morceau de bande collante quand on avait rien de mieux sous la main. Le tout en veillant à ce qui pouvait éventuellement vous tuer net comme un débris de satellite parti de Jupiter, vitesse d’accélération croissante, aucun obstacle connu, comme le frottement de l’air, 2 millimètres de céramique transformés en balle de gros calibre. Mais ça n’arrivait presque jamais, il fallait le reconnaître. L’appareil offrait une suffisamment large surface pour que ce qui traversait l’espace ne le trouve pas lui, perdu au milieu des fleurs de silice miroitantes. Panneau N°14, bordel, encore celui-là… Ça faisait trois ans qu’il l’emmerdait. Situé sur l’extrémité ouest du bouquet il semblait aussi bien attirer tous les projectiles du secteur que de mal supporter les rayons cosmiques. Le central était incapable de diagnostiquer le problème sérieusement, il aurait fallu tout démonter et tout transporter à l’intérieur ce qui aurait pris des semaines avec des pertes d’énergies récurrentes. Ali s’enfonça sous la ligne des premiers pétales, point jaune minuscule flottant entre les panneaux géants. Selon la rotation du soleil, il en avait encore pour deux heures avant que les premiers rayons ne se posent sur le N°14 et le transforment à son tour en soleil blanc. Deux heures avant que la situation devienne dangereuse. Deux heures pour inspecter une plaque de 24 mètres de large sur 63 de haut, composé de milliers de cellules photoélectriques, reposant sur un bras de plusieurs centaines de tonnes et haut comme une tour. Ça serait insuffisant, il le savait, et il n’avait aucune envie  d’attendre trois mois que le soleil cesse d’éclairer cette zone. Alors il para au plus pressé en se fiant à son expérience. La zone la plus souvent bombardée était située tout en haut du panneau vers la gauche. Il y avait déjà remplacé plusieurs cellules, y avait même trouvé planté un débris de canette de Coca-Cola, signe qu’une navette gravitationnelle de colons était passée par là. Balancer ses déchets dans le cosmos était une manière de gagner de la place. Pas question d’un stock de poubelles ou même d’une usine de recyclage. Ce qui était inutile était éjecté, comme les poissons chient sous eux à mesure qu’ils avancent. Ali appuya sur le bouton de commande des rétros fusées du jet pack, le propulsant le long de la paroi moirée dans laquelle se confondait l’abime étoilée qui l’entourait. Dans ces moments-là il n’y faisait pas attention, il pensait à son problème, il avait peur, le vide lui suçait l’âme. Comme de grimper le bord une falaise, pouvoir s’envoler, mais ne jamais plus se poser. Il fallait qu’il calcule chaque poussée du jet pack pour ne pas s’éloigner brusquement de l’appareil de plusieurs kilomètres. Il n’y avait pas de retour possible dans ces cas-là, il mourait asphyxié comme un poisson hors de l’eau. Il regardait droit devant lui, le doigt sur la molette d’accélération. Il voyait quelque chose bouger. Au fin fond du panneau, six ou huit mètres au-dessus de lui, comme si un éclat s’était détaché.

Dans son casque Beethoven entamait la Pastorale. Un des petits plaisirs qu’offrait la compagnie aux pilotes. La possibilité de télécharger quelques octets de films et de musique. Ali admirait Mozart, était passionné par les interprétations de Beethoven, et vénérait Chopin qui avait fait de la musique un cocktail molotov bien avant les inventions binaires du rock’n roll. La Pastorale, le printemps, pourquoi ça lui avait semblé propice ce jour ? Il n’en savait rien mais la musique avait quelque chose d’une douce réjouissance qui l’envoyait vers le sommet presque sans appréhension. Ça bougeait, encore une couille dans le potage, mais au moins c’était là, simple, qui brillait comme une promesse. Celle d’un problème facile, d’une formalité, et il pourrait repartir dormir, rêver de cyclone astronomique et de héros infondés. Il s’approchait, il s’agissait bien d’un débris de silice violette sucé par le vide, dressé comme un petit dard vers le cosmos. Et puis soudain son cœur se mit à battre la chamade.

Comme quand l’amour vous tape dessus d’un coup, comme quand le trapéziste exécute un truc insensé, comme quand la peur, l’envie, la panique et le désir se mettent à  valser dans les artères. Et son cœur battait si fort, à mesure qu’il s’approchait, qu’il en avait presque envie de vomir. Dans son casque le central passa sur Beethoven pour lui signaler l’accélération anormale de son pouls, lui conseiller de rentrer. Ali n’écoutait pas, il avait les yeux fixés sur le doigt de silice et ce qu’il croyait avoir vu. Un être vivant.

Beethoven reprit ses droits, flûte et hautbois. Fin du premier mouvement.

 

Ça se débattait, ca avait des ailes. C’était coincé. Soudain il fut partagé entre l’horreur et l’émerveillement. L’horreur primitive de l’étranger, de l’autre et du mystère qu’il incluait, et l’émerveillement de celui qui découvre la fabuleuse inventivité de la vie. Un oiseau du cosmos… Ali s’approcha, Beethoven montait. C’était petit, ça ressemblait vaguement à une chauve-souris avec des ailes cartilagineuses et noires, un corps oblong couvert d’une peau caoutchouteuse comme une combinaison de plongée dressé de minuscules fils noirs qui couraient tout le long de la créature. Elle avait une petite tête de souris et deux yeux ronds bouton, une tâche claire qui divisait le haut de son crâne comme un masque. Elle le regardait mi inquiète mi implorante, son aile droite restée coincée sous le cartel du panneau. Son instinct animal devina aussitôt qu’il s’agissait d’un petit. Son attitude, sa complète absence d’agressivité, ce regard implorant du gosse dans une mauvaise passe. Ali s’approcha.

Elle n’était pas plus grosse que son poing, et il la tenait comme on tient un oiseau, les ailes repliées. Il la regardait fasciné, elle lui rendait son regard, partagée entre la crainte et la reconnaissance. La micro caméra sur son casque immortalisait la scène, la première rencontre extraterrestre avérée, là dans sa main, et soudain il comprit pourquoi il n’avait jamais rencontré jusqu’ici aucune créature intelligente, parce qu’il n’y avait que des animaux, et les animaux se cachent.

Pour redescendre il lui suffisait de se retourner sur lui-même et le bas devenait le haut. De peur de lâcher la créature, il se guida avec ses pieds et sa main libre jusqu’à un portique d’accès, et actionna l’ouverture, en vain.

–       Central le portique N°6 est en rade.

–       Négatif équipage, issue condamnée, objet non autorisé.

–       Objet ?

–       Equipage non autorisé à intégrer l’appareil avec l’objet non autorisé.

–       Mais quel objet !?

–       Objet découvert sur panneau N°14

–       Mais c’est pas un objet ! C’est un animal !

–       Objet non autorisé, possibilité de contamination avec l’équipage.

–       Mais tu te rends compte ou quoi ? C’est la première fois qu’on trouve un être vivant ! Un extraterrestre.

–       Objet non autorisé, possibilité de contamination avec l’équipage.

–       Bon, bon, écoute, ça vit dans le vide apparemment, pas besoin d’oxygène, on peut le mettre dans une des chambres de décompression..

–       Négatif zone pathogène possible.

–       Mais c’est totalement isolé !

–       Négatif objet non autorisé, possibilité de contamination avec l’équipage.

Ali regarda la créature. Elle semblait curieuse maintenant. Elle reposait dans son gant jaune, calme, les yeux fixés sur la bulle de la visière, elle le regardait, attendant qu’il décide. Ali se mit à hurler.

–       Mais merde il faut qu’ils le voient, il faut que tout le monde le voit !

–       Négatif, objet non autorisé. Autonomie scaphandrier – 30%.

–       Saloperie de bordel de merde de machine ! c’est filmé ! ils vont vouloir le voir, il faut qu’ils le voient ! C’est unique !

Tout se bousculait maintenant dans son esprit, la stupidité obstinée de cette machine, la fabuleuse découverte et les mille et une question qu’elle posaient, la Guerre des Etoiles, Yoda, et les vers parasites des météorites, sa propre survie, l’oxygène qui allait manquer tôt ou tard, le cosmos. Et cette chose, cette créature qui l’observait de ses yeux ronds comme des boutons, surprise, dubitative, et qui tout en même temps semblait comprendre son désarroi. Qu’est-ce qu’il allait faire ? Qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Forcer le passage avec ses outils ? Il lui faudrait des heures pour venir à bout de la première couche d’acier qui protégeait le sas. Il continua d’argumenter, il hurla, il ordonna, jura, implora, et l’air commençait sérieusement à manquer pour toutes les supplications. Le central ne voulait rien entendre, il obéissait à un protocole, il n’en connaissait aucun autre, il n’y avait aucune exception possible, même au nom de la civilisation humaine, même au nom de la science. En ce qui le concernait toutes ces notions étaient abstraites, des paramètres sans importance. Ali regarda une dernière fois la créature. Il était épuisé, en sueur, la peau rouge, les yeux écarquillés, perdus, à bout de souffle. Et elle lui rendait son regard. Elle ne s’était jamais débattu, n’avait jamais tenté quoique ce soit d’agressif vers lui. Elle s’était laissée faire avec la simplicité de celle qui reconnait son impuissance, et maintenant attendait simplement qu’il se décide à la relâcher. Ali ouvrit la main. La créature se redressa maladroitement, comme ankylosée, lui jeta un bref coup d’œil et détendit son corps d’un coup, plongeant droit devant, les ailes le long du corps, avant de les déployer brièvement et de reprendre de la vitesse. Elle s’éloigna de sa vue par à coups, ce n’était pas des ailes, du moins elle ne s’en servait pas comme telles, c’était des nageoires. Des nageoires et par il ne savait quel procédé elle remontait le courant cosmique. Bientôt elle ne fut plus qu’un point dans la nuée abstraite de la voie lactée au loin. Le sas s’ouvrit. Ali regarda à l’intérieur, s’avança lentement, hébété, à bout de souffle. Le sas se referma, il dévissa son casque et le laissa flotter autour de lui, et puis d’un coup il se mit à pleurer. A pleurer si fort qu’il fut incapable sur le moment de se défaire de sa combinaison. Flottant, recroquevillé dans sa carapace jaune disproportionnée, la tête penchée, des bulles d’eau qui s’élevaient de chaque côté de son visage. Il resta là un moment avant de parvenir à se déshabiller. Les larmes se calmaient, il se sentait épuisé, incapable de réenfiler sa combinaison de bord, il se laissa voguer jusqu’au dôme panoramique, des bulles d’eau éparses dans son sillage. Il leva les yeux sur Saturne au loin dont il devinait les anneaux, revoyant la créature, chaque image, chaque détail qu’il avait pu saisir sur le moment. Puis il repensa à ce que la caméra avait enregistré, au rapport qu’il ne manquerait pas de faire, à cette fabuleuse découverte et l’univers lui parut soudain encore plus grand, plus insondable, plus extraordinaire qu’il n’avait jamais été pour lui auparavant. La vie ! Enfin !

Il commanda au central de projeter le film de la rencontre. La créature apparut dans son poing qui recouvrait tout le dôme. Craintive, surprise, son petit museau brillant. Il s’entendit hurler, coupa le son et commanda à nouveau la Pastorale. Les violons emplirent l’appareil de leurs vibrations passionnées, la créature le fixait, il s’endormit en souriant.

 

Le panneau N°14 continua ses défaillances pendant plusieurs semaines, le central décida de couper un certain nombre de circuits sans en informer l’équipage. Son attitude obstinée, son incompréhension des règles strictes de sécurité avait alerté le central sur sa capacité à discuter de simples décisions de bon sens. Et le potentiel danger qu’il représentait pour lui-même comme pour la mission. Aussi quand le moteur nucléaire N°2 montra des signes de faiblesse, il n’alerta pas plus Ali. Il le laissa dormir, rêver de créature ailée, et passa de lui-même à la propulsion chimique. L’appareil ralentit, rallongeant le voyage de vingt-cinq ans. Quant à l’enregistrement de l’incident, il fut expédié lors d’un second message vers la base au large de Vénus. Parvenant avec trois mois de décalage et la funeste nouvelle que le ravitaillement vers les Portes de l’Univers était fortement compromis. Les cadres de la compagnie décidèrent de garder la découverte secrète, inutile de compromettre un peu plus ce voyage sans retour et firent effacer les enregistrements. Ali ne se réveilla jamais.

Océan Sec 1.

Ali avait fait comme tous les gosses de son âge, il avait rêvé de devenir cosmonaute. De parcourir les étoiles, d’être de ceux qui osaient affronter l’immensité du vide, héros des temps modernes. Comme les autres gosses il avait adoré la Guerre des Etoiles, rêvé d’aller à la rencontre des civilisations extraterrestres, découvrir de nouvelles planètes avec deux soleils, apprendre des langues inconnues sur terre, manger des choses qu’aucun terrien n’avait jamais goutées. Il avait vu et revu une dizaine de fois les 25 épisodes de la Guerre des Etoiles, les vieux Star Treks remis au goût du jour. Ces sagas n’avaient pas l’ombre d’un secret pour lui, et quand les premiers explorateurs donnèrent de leur nouvelle, que l’on fit d’eux des nouveaux dieux, de nouveaux héros et que quantités de films se mirent à disserter sur le sujet, Ali avait déjà choisi sa carrière. Il serait pilote de vaisseau, rien de moins. Pendant que l’industrie se développait, que de nouveaux vaisseaux partaient de la lune pour les confins, Ali se levait chaque matin à cinq heures, faisait huit kilomètres à pied, et étudiait d’arrache-pied la physique, les mathématiques, l’astronomie. Ses parents n’aimaient pas beaucoup l’idée qu’il veuille partir dans les étoiles, surtout sa mère, mais ce qui n’était hier que des rêves de gosse à la portée d’une poignée d’élus, était aujourd’hui en train de se démocratiser avec des salaires d’autant importants que les voyages étaient interminables et risqués. Peu de monde a envie de passer 25 ans de sa vie dans 20 mètres carrés habitables, sans jamais voir la lumière du jour, même pour découvrir d’autres planètes. Mais ça ne découragea pas Ali, au contraire même, c’était un défi, et Ali se voyait comme un garçon de défi. D’ailleurs les vaisseaux s’amélioraient d’année en année, leur système de propulsion atomique avait gagné en finesse et donc en vitesse, les structures s’étaient allégées, étaient plus résistantes. Ce qui l’un dans l’autre signifiait moins une affaire de distance et de temps réduits que de confort. Les appareils commencèrent à être aménagés d’une manière plus conviviale et confortable. Sans aller jusqu’à ressembler  aux open space techno de la Guerre des Etoiles, on commençait à s’approcher d’un motel standard sur un bord d’autoroute. Du point de vue des vétérans, ceux qui avaient installé la première (et la seule à ce jour) base lunaire c’était une véritable révolution comparé au placard pour ordinateur qu’ils avaient connu, et le vieux débat du tourisme spatial fut relancé. Mais il n’était pas question de tourisme et il y avait peu de chance qu’il n’en soit jamais question avant très longtemps. L’espace c’était du sérieux. Pas seulement du point de vue d’Ali, mais de celui des états, puis des compagnies qui s’étaient lancées dans l’aventure. La base sur la lune coûtait quinze milliards par an, sans compter l’entretien de la station spatiale Johnson, et les deux appareils qu’on envoyait chaque année pour renouveler les équipes et le matériel, à raison de 500 millions de dollars rien que pour le carburant. Des inconvénients de l’attraction terrestre et de la propulsion chimique combinée, ça coûtait les yeux de la tête et en plus le transport était interminable. Ali en avait fait l’expérience une première fois lors d’un stage de sélection. Un moment important dans sa vie, pour ne pas dire unique à l’époque, son premier voyage dans la lune. Un rêve de gosse. C’était comme ça qu’il avait été embauché par Moon Pétrochimique.

L’helium 3 avait fait la fortune de la compagnie, et avait été son coup de maître. La lune en regorgeait et la lune n’est à personne. Pendant que les états et les compagnies payaient des fortunes pour installer une base permanente sur la lune, Shanghai Petrochimique s’associait à une compagnie japonaise spécialisée dans la robotique de pointe, et investissait dans la première zone de forage lunaire automatisée, devenant Moon Petrochimique. Compagnie dédiée à l’extraction et au transport d’hélium 3 depuis la lune. L’hélium 3 était l’élément indispensable de la propulsion nucléaire, il avait été l’Eldorado des investisseurs, et l’objet du premier accord galactique de l’histoire. Les premiers moteurs à anti matière en avaient nettement diminué la consommation, mais surtout ils avaient bouleversé la totalité de l’économie planétaire. Les nouveaux appareils frisaient la vitesse de la lumière, et même si on était encore très loin de la prochaine galaxie, du prochain soleil, les découvertes n’avaient pas seulement fait faire de grands bonds en avant à l’astrophysique, il en avait fait faire de très grands en arrière à certaines nations. Les cours du pétrole s’étaient effondrés le jour où en avait découvert en quantité inimaginable sur un des satellites de Jupiter. Ceux de l’or suivirent quand on en découvrit au milieu des anneaux de Saturne, sous des formes inédites et avec des propriétés supérieures à l’or terrien. Les premiers arrivés furent les premiers servis, les Emirats connurent leur première récession, les Etats Unis, la Chine, la Russie, déjà maîtres du monde, devinrent celui de l’univers proche. Bien entendu, durant tout ce temps, Moon Pétrochimique avait rigoureusement suivi l’évolution technologique, investit énormément dans la Recherche et le Développement autre qu’à destination du seul marketing. Aujourd’hui, sans surprise, ils étaient parmi les premiers acteurs du marché. Travailler pour eux c’était quasiment la garantie d’un boulot à vie. Surtout pour un pilote de vaisseau, par la force des choses. Son salaire augmentait à mesure des années, les grandes distances (cinq ans minimum) bénéficiaient de primes. A la fin de ce voyage il serait riche, il aurait 62 ans, le temps de prendre sa retraite, sur terre. Surtout sur terre.

Le cosmos était plein de promesses pour les entreprises, l’industrie et la science, mais du point de vue de ceux qui y vivaient, c’était une déception. Pour ne pas dire, dans certains cas, d’une catastrophe. Ils n’avaient jamais trouvé la moindre planète habitable, exclusivement des terres hostiles où aucune colonie ne tenait plus d’un an. L’isolement, les problèmes constants, la perspective d’avoir perdu 10 ans de sa vie dans le seul but de vivre sous terre ou dans des containers, avec comme toute perspective l’espoir de trouver un moyen de repartir. La cohabitation, la solitude, le rationnement obligatoire, et cette discipline militaire héritée des pionniers de la NASA et des programmes soviétiques et chinois. Ça ne ressemblait absolument pas à ce qu’en montraient les films. Ali avait passé un mois bloqué sur Europa 1, il avait vu. Ça ne ressemblait à rien même de ce qu’il avait pu espérer, rêver, en suivant les aventures de la famille Skywalker ou de l’Entreprise. C’était une existence de conserve, ennuyeuse, faite de petites tensions permanentes, répétées, et parler à un écran, se confesser à l’ordinateur central qui avait quelques notions de psychologie n’aidait pas vraiment. Quoiqu’on fasse, les individus étaient confrontés à eux-mêmes, et tout le monde n’a pas la force de caractère de se supporter. Trois mois après son départ, un des membres de la colonie ouvrait grand les sas de décompression, tuant tout le monde, y compris lui-même.

L’avantage, en quelque sorte, d’être pilote, c’est qu’il était seul. Transporter du carburant ne demandait aucune compétence en particulier sinon de pouvoir éventuellement relayer l’ordinateur de bord. Enfin, c’était le  point de vue des commerciaux de la compagnie. Dans les faits il avait beaucoup de travail. Traverser le cosmos c’était comme de passer à travers un champ de tir à l’exercice. Un bombardement permanent de cailloux, météorites de toutes les tailles, débris divers qui traversaient l’univers à des vitesses faramineuses. De sorte qu’une simple poussière pouvait avoir la force d’impact d’une balle de baseball. Un million de fois répété, la structure avait beau avoir été conçue pour résister, il y avait forcément des avaries que l’ordinateur de bord ne pouvait réparer sans aide extérieure. Bien entendu il y avait une myriade de robots prêts à cet usage. Ils surgissaient par dizaine des flancs de l’appareil, grimpaient sur la coque aidé de leurs cinq pattes mécaniques et s’activaient comme des fourmis ouvrières, sur le modèle desquels ils avaient été programmés. Sauf que bien entendu, un robot ça tombe aussi en panne.

Lui, confiné dans la zone de commandement, protégé par six mètres d’épaisseur de plomb traité et un maillage d’isolant anti radiation, était à peu près à l’abri. Mais en dehors du bombardement concret que subissait le vaisseau, il y avait aussi ce qui ne se voyait pas, le rayonnement cosmique, les radiations solaires qu’on prenait en pleine figure à son passage, d’autant plus violentes s’il y avait une tempête ou un orage à la surface de l’astre. Comme d’aller caresser des explosions thermonucléaires pour le plaisir des yeux. Les robots avaient beau être équipés, il y avait forcément un moment où le rayonnement et le vieillissement combinés devenaient un problème pour les instruments de précisions qui les composaient. D’ailleurs les commerciaux disaient sans doute une chose, mais ils avaient quand même prévu qu’on puisse le sortir de son semi sommeil à n’importe quel moment.

Le sommeil, la digestion, la totalité du squelette et des muscles, quand on envisageait de faire voyager des individus pendant de si longues périodes en apesanteur, ces points-là devenaient l’objet de toutes les attentions. L’absence de gravité posait un gros problème au corps, et le temps n’y faisait rien, ou plutôt tout puisqu’il le transformait. La plupart des pilotes et des vétérans qu’il avait rencontrés étaient sur terre sujets à des ulcères, cancers divers du système digestif dus à son ralentissement dans l’espace. En général ils avaient aussi de petites jambes arquées et sortis immédiatement d’un voyage, pesaient moitié moins lourd qu’au départ. Maigrichons personnages plus ou moins nyctalopes que la lumière du jour embarrassait comme un poisson d’eau profonde, et pour qui la station debout devenait une curiosité maladroite. Exactement comme les bébés, les voyageurs longs courriers devaient tout réapprendre. La marche, le haut, le bas, à boire, à manger, des inconvénients de la gravité après des années passées à flotter comme dans le ventre de sa mère. Oh bien entendu il existait des appareils à gravité artificielle, mais ils coûtaient les yeux de la tête, dépensaient une énergie folle et servaient essentiellement à attirer les explorateurs en herbe pour des voyages interminaux et sans retour. Les colonies n’étaient pas des lieux de vacance où l’on pouvait décider d’un coup qu’on repartait parce que le paysage ne ressemblait pas au dépliant. Des trillons de kilomètres avalés il ne restait à l’arrivée plus une goutte de carburant, anti matière ou pas, pour la produire il fallait de la matière. Bien entendu les turbines ne fonctionnaient pas tout du long, elles n’auraient jamais résisté, il fallait savoir habilement profiter des forces de gravitation des planètes et des étoiles pour se laisser entrainer sans moteur, comme on suivrait le courant. En fait moins qu’un vaisseau, un navire de l’espace, les appareils comme le sien lui évoquaient plus un sous-marin. Un sous-marin qui ne ferait jamais surface. Un sous-marin naviguant dans un océan sec, fait de cailloux, de poussière, de soleils incandescents, de planètes désertes, inhabitables, hostiles, sans la moindre trace de vie sauf protozoaire. Des amibes sur la lune, voilà c’était tout, et elles étaient strictement pareilles à celles sur terre, à quelques détails de reproduction près dus à l’absence d’attraction. On avait trouvé des champignons aussi, sur des météorites, de l’espèce des mycoses, et sachant qu’il était impossible de déterminer d’où venait un météorite, ça n’avait pas avancé à grand-chose. L’exobiologie était essentiellement étudiée du point de vue viral à l’usage des colonies, et encore, pas un seul virus de l’espace à l’horizon à ce jour. Un désert sans oasis, une mer sans île ni trésor. Chewbacca uniquement disponible sur terre, dans toutes les tailles.

Il avait la collection complète des personnages de la Guerre des Etoiles, reproductions soigneuses, fabriquées main dans un style réaliste, il l’emmenait dans chacun de ses voyages. 101 personnages de trente centimètres, comme une foule de petits touristes qui flottaient avec lui dans le sous-marin de l’espace et à qui il parlait parfois. Etrange spectacle. Des lilliputiens aux yeux vides et un homme avec une queue de poisson qui voguait. Combinaison Spacefish, en gros un habit de sirène en polypropène. Elle lui faisait travailler les jambes et la ceinture abdominale, c’était la dernière solution en vogue pour éviter les atrophies et accélérer la digestion. La combinaison était bourrée de nano-moteurs en céramique qui le massait presque en permanence, comme d’avoir des millions de billes roulant invariablement sur ses jambes. Et bien entendu les combinaisons étaient obligatoires pour les pilotes de la compagnie. Vingt-cinq kilos avec la gravité. Mais elles étaient agréables à porter et assez utiles dans le contexte si on apprenait à l’utiliser correctement en n’usant de rien de plus que ses jambes pour se propulser. Technique au demeurant inspirée des nageurs de combat, l’armée n’était jamais loin dans l’espace. Homme-poisson dans un sous-marin, c’est l’effet qu’il se faisait parfois, il trouvait même ça plutôt ironique si on prenait en compte l’évolution du genre humain. Les ordinateurs centraux avaient remplacé les idoles votives, le mythe de la caverne devenu une réalité tangible des colons, avec la survie comme seul élément moteur de toute une partie de l’espèce, et lui, le navigateur qui retournait artificiellement à l’état physiologique primitif du poisson évolué. Comme s’ils étaient condamnés par la nature à répéter le cycle, invariablement prisonniers de ses figures.

Et pourtant c’était si beau. Si impressionnant, si fabuleux à regarder l’espace. Il ne s’en lassait jamais, même aujourd’hui après 25 ans passés à naviguer, 33 ans depuis sa première fois sur la lune. L’ivresse était toujours là. La même que l’on devait éprouver quand on était marin sans doute, ou caravanier, l’immensité, le mystère, la beauté épurée de l’esthétique, cruelle, redoutable, fascinante. Il y avait un dôme panoramique au-dessus de la tête du vaisseau, il pouvait voir les débris leur arriver dessus sur fond de naine rouge. Des paysages fabuleux et inatteignables, située à des années lumières du vaisseau mais qui en l’absence de toute référence de mesure semblait si proches. Evaluer les distances à l’œil était impossible dans le cosmos. Toute manœuvre, tout changement dans le plan de vol était entièrement retenu au bon fonctionnement de l’unité centrale qui commandait l’engin. Toute sa vie à vrai dire. C’est là qu’il se laissait endormir par la machine, devant le panoramique. Un sommeil artificiel commandé par l’ordinateur à l’aide d’une puce incérée sous sa peau. Sommeil physiologique qui ralentissait l’ensemble de ses fonctions ainsi que le vieillissement qui lui-même était déjà ralenti par le voyage. La partie consciente tenue en semi hypnose, le cerveau pulsant d’ondes alpha, il faisait des semis rêves où le cosmos défilait sans varier sous ses paupières. Où le monde redevenait comme avant, refermé sur lui-même, préoccupé de lui-même et par la force des choses, pour le pire ou le meilleur, l’un s’intéressait à l’autre.

Un étrange phénomène se développait sur terre depuis que certaines nations n’avaient plus à craindre pénurie d’énergie et de moyen, l’indifférence. Pas cette indifférence quotidienne, si courante dans les grandes villes, non comme une contagion de celle-ci à l’état d’esprit de plusieurs nations. Les autres ne comptaient simplement plus maintenant qu’on n’avait plus besoin d’eux. Des pays s’effondraient dans la passivité générale des grands états. Certains conflits qui duraient depuis deux siècles, comme celui de la Palestine et d’Israël dégénéraient au chaos absolu sans que qui que ce soit ne s’en émeuve, sans qu’aucun président américain ne promette le feu, qu’aucun débat n’ait lieu à l’ONU. Le nez vers les étoiles, les grands victorieux de la conquête spatiale n’avaient plus de fortunes à engloutir dans le surarmement de leurs dépendances énergétiques. Et cette réalité intervenait sur leur peuple comme un grand soupir de soulagement jamais exprimé et qui enfin se libérait. Pourquoi encore se préoccuper de la famine des uns, des désastres sempiternels des autres, de la démocratie et de la civilisation chez les voisins quand d’une part il n’y avait plus de raison concrète de s’y intéresser et d’autre part l’avenir venait d’un ailleurs dont tous auraient pendant longtemps le seul usufruit ? Cette indifférence globale rejoignait à merveille celle qui s’exprimait déjà au quotidien, et tandis que les grandes nations ressemblaient de plus en plus à des forteresses imprenables, toutes les autres, toutes celles qui ne récoltaient pas leur miette sombraient. A la merci des armées de mercenaires que puissances et compagnies voulaient bien expédier. Il avait quitté la terre il y avait 8 ans déjà, il ne lui restait plus qu’une seule petite année de voyage mais il redoutait son retour, autant qu’il en rêvait.