Planck ! Fin

Carré orange sur fond noir, océan vert, ressac, soupirs des amants. Viande tremblante et suante, nerf vif, cuisses et fesses tendues ouvertes, les odeurs de cul qui s’effluvent, bouches entrouvertes qui se mêlent, langues, doigts, curieux, explorateurs de plis et d’orifices, vulve humide, clitoris en saillie, à l’assaut des mains, goût salé des sexes, aréoles rouge sanguine, soupirs. Une décharge qui descend vers le sud du corps, la queue qui se cabre, vagin qui transpire son sucre, parfum des alizés et du sable chaud mélangé au musc des corps écorchés par le désir, puant de promesse de  foutre. Les yeux s’entrouvrent curieux, ivres, se referment, s’ouvrent à nouveau, les mains cherchent, flattent, soupèsent, les peaux se collent, font des bruits de succion, siprine, méat, salive, des sauces pour le plat cannibale des amants qui croquent enfin leur frustration. S’assouvissent, lentement, porter le désir aussi loin qu’on peut avant de s’explorer l’en dedans, enfin… Honoré descend et remonte le long de ses cuisses. Il enfouit son nez dans la soie de son cul, dardant sa langue sur la chatte grande ouverte comme un sourire et d’où s’échappent des exhalaisons explosives de fleurs et d’herbe coupée. Il l’y enfonce jusqu’à la garde, plonge dans le ruisseau au goût de fruit de mer et goûte. Perdue entre les parois corail, aspirée, explorant la cloison de la cave intime, sa voûte céleste avant de ressortir avec un bruit gourmet, s’attarder sur le clitoris serré comme poing, sa pulpe érectile, le mordiller du bout des dents, l’explorer avec la pointe de la langue, en détail, tout en lui enfonçant un doigt souple dans le con tandis qu’elle lui lèche les couilles, remonte le long de la hampe, la langue grasse fait le tour du gland, bouffeuse. Elle sent son doigt qui s’aventure, et puis soudain se plante là, dans son plaisir, comme un petit serpent, le fameux G, allant et venant, cognant, doucement pour commencer. Bonjour !

L’onde nerveuse remonte le long du ventre. Il la retient, ralentit ses gestes, puis reprend juste avant qu’elle ne redescende vers le rivage de son sexe, la laisse courir à nouveau un peu plus haut cette fois, qui envahit sa poitrine obligeant la pointe des seins à se dresser tel un dard, l’abandonne à encore, la laissant perdre pied autour de son gland, la langue en mode autonome, puis la pique. Orgasme, comme une flèche directement au centre de son cerveau, elle hurle, se cabre, son sexe serré dans son poing, avant de se rabattre presque en pleurant et de l’avaler tout entier. Elle continue de gémir tout en allant et venant, mais il n’est plus avec sa queue, il ressent le plaisir sans l’excitation, son attention entièrement concentré sur les baisers qu’il prodigue à son aine, ses cuisses, sa vulve. Il l’aime presque comme s’il tuait, la tête froide, machine de son plaisir, chercheur jusqu’à ce qu’à son tour sa queue gluante se rappelle à lui et hurle son envie de jouir. Il s’y refuse, interdit avec cette même force qu’il s’est toujours tout interdit dans la vie, se retire d’elle, sourit, l’embrasse à pleine bouche, s’enlacent et roulent sur le carré orange.

 

Quelque part, dans une autre dimension, très loin et sans doute déjà très près, une pyramide grisâtre et à demi-éboulée sent une petite fleur rose-orange bourgeonner sur son flanc. La pyramide est intriguée, ce n’est pas elle qui l’a créée, elle qui est capable de faire calcul prévisionnel sur 700 millions d’années et 17 plans de réalité différents n’avait pas prévu ça. La petite fleur éclot.

–         Planck !

La pyramide commence à s’inquiéter.

 

Cuisses et hanches se frottant contre les ventres tendus, mains nouées, se caressent, s’abandonnent sur les bras et les épaules, le dos pris d’assaut, les baisers dans le cou, le cul et l’amour glissés au creux des oreilles, cheveux dans la bouche, transpiration, parfum du corps et de la chair, des baisers, et la ronde reprend. Elle le regarde droit dans les yeux, ordonne, il s’accroupit docile et se laisse sucer. Elle le suce longuement, le tue lentement, les mains d’Honoré s’agrippent à sa chevelure, son visage ressemble à de la fureur, il la pousse vers lui, l’étouffe presque, puis la relâche à bout de souffle, les lèvres pleine d’écume, et elle recommence à la fois soumise et dominante. Ses bourses rétrécissent, son pénis est un machin tendu comme une colonne vertébrale, il se retire froidement et la pousse, écarte ses cuisses et la fend en sadique, lentement, scientifiquement, laissant leurs deux sexes s’épouser millimètre après millimètre. Il sort, rentre. Coup de queue furieux, coup de queue docile, il est l’archer et elle la musique, il est l’arpège et elle le chef d’orchestre. Elle gémit, il halète, elle cherche son souffle, elle sent à nouveau la guenon du plaisir lui mordre la nuque, les yeux étincelants d’une joie mauvaise, le repousse avant de s’offrir, pute, salope, furie, cambrée, offerte comme jamais auparavant. Il s’enfonce. Dans son ventre, dans sa tête des fleurs de feu explosent en chaîne, elle gît quatre impacts de coït dans le corps.

 

Ailleurs, pas si loin non plus, attiré par le fumet animal qui vrille son esprit depuis qu’il a pris conscience – tardivement – de son existence, de son Je majuscule, ego sans limite, Dieu jaloux à la prétention de se penser maître, créateur de tout alors même que l’existence du péché originel et de toutes les douleurs et les mépris pour les femmes qui en découlèrent fut la seule création de la bonne volonté d’une curiosité tout humaine pour l’effraction des interdits – et sa volonté à réduire tout commandement à sa propre peur – ailleurs donc un Dieu avide de punition fonçait de tout son corps-esprit vers la dégustation d’une divine et ultime vengeance. Les dimensions qu’il traversait, macrocosmes et microcosmes mêlés n’étaient pour lui que des équations infinies de couleurs en forme de nombres et de nombres aux odeurs colorées dans lesquelles par un effet de jeu lumineux extra sensible il devinait l’anathème ultime qu’on lui faisait sur cette plage de l’abîme. Et puis soudain, tandis qu’un nouvel orgasme s’ouvrait comme une explosion de vide au cœur de la chair de Lubna, il se sentit délicieusement aspiré vers sa victoire. Il vit le plaisir éclater comme un feu cosmique, il regarda les arcs-en-ciel primitifs jaillir de neurones en neurones, il entendit leurs rires, et tandis qu’il croyait enfin toucher au but, se retrouva bêtement, platement, affleurer derrière les yeux de verre d’un trophée con, souvenir d’imbéciles fixé contre un mur touristique, quelque part dans le passé d’Honoré, cruellement voyeur de son présent, mais pas pour longtemps, le verre ne voit pas, il renvoie, ici à sa propre inutilité, un je dépossédé du moindre moi. Un bout de cadavre qui enfin se rend compte qu’il n’a  jamais été rien d’autre qu’un gibier pour l’homme, comme tous les Dieux sans doute, tôt ou tard, mais c’est pas forcément une consolation.

 

Elle s’effondre, se roule, rit comme un enfant à Noël, pas même très sûre d’avoir encore toute sa raison, il épouse son mouvement, rit également, laisse la pulpe de ses doigts se balader sur son bras, ses paumes respirer ses seins ronds et lourds avant de l’abandonner dans le creux de son cou, pantelante, tout comme il est, même si ses couilles n’ont rien livré, pas encore. Elle chuchote, il répond sur le même ton, ils roulent l’un sur l’autre sur le carré d’éponge, s’embrassent, se confient des idioties, se marrent, se regardent, s’endorment, se réveillent et recommencent d’une autre manière encore.

–          Je voudrais te poser une question.

–          Vas-y.

–          Quand est-ce que tu es tombée amoureuse de moi ?

–          Je ne te l’ai jamais dit ?

–          Non.

–          La première fois où on s’est retrouvé dans cette crèche, tu sais quand tu nous as sorti de là.

–          Pourquoi ?

–          Je sais que tu te ne rendais pas compte de ce que tu faisais vraiment, je sais que t’avais compris leur petit jeu mais que tu n’en connaissais pas les conséquences. Je t’ai vu compter, tu compte avec ta bouche sans rien dire, comme ça…

Elle limita en avançant les lèvres comme si elle parlait un dialecte secret.

–          Ah oui ?

–          Oui. Je savais que t’étais en train de tricher, tu te servais des chiffres pour les voir quand ils couraient à côté de toi.

–          Oui.

–          Mais tu ne pensais pas, t’avais la tête ailleurs.

–          J’étais furieux, je voulais pas en attraper un de toute façon, je savais que sans ça ils allaient gagner, réussir leur truc dans le cosmos, je sais pas quoi. Juste je voulais les exciter au maximum qu’ils deviennent dingues.

–          T’y as parfaitement réussi, mais c’est pas ça que je voulais dire, c’est ce que tu avais en toi, c’est ça qui m’a séduite.

–          De quoi  ? Que je sois en colère ?

–          Toi t’appelles ça la colère moi j’appelle ça le désir.

–          Oh.

Il se blottit contre elle sans rien dire, la voix de la jeune femme devint rauque.

–          Ecoute bien mon amour ce que je vais te dire, je suis un sexe, de mes orteils à la racine de mes cheveux mon corps est une luxure, et je le sais. A l’intérieur de moi il y a quelque chose que tu connais mieux que quiconque, et je ne sais même pas comment cela est possible. J’ai été baisée par des minables, des fous et par des empereurs de la bite, j’ai même cru bien des fois que cette queue me parlait d’amour, mais c’est ma chatte qui était amoureuse, et lui pas. Mais heureusement, pour mon très grand bonheur, j’aime ça. Infiniment mon amour. J’aime ça et je crois, que mieux que quiconque tu le sais. Mais aucune queue ne m’a mieux parlé au cul que ce que tu avais dans la tête à ce moment là. Vois-tu, ce que j’ai vu ce jour là, c’est ce que je ressens quand je baise. C’est énorme, c’est marrant, c’est sale, c’est comme de bouffer avec les doigts, ou de jeter des pierres aux touristes, et surtout c’est beau. Avec un B majuscule comme dans Baba au Rhum !

Après quoi elle fourra sa langue dans sa bouche et l’y laissa un moment. Dit comme ça…

 

Là-bas, à des milliards d’années-lumière et tout en même temps à une poignée de secondes, dans la plaine pelée, derrière la montagne à demi éboulée sur laquelle a maintenant fleuri tout un parterre, une colline chenue connue pour avoir inventé la racine carrée et trois sortes d’alphabets primitifs de 180.000 signes chacun, découvre qu’une colonie de fourmis s’est implantée à son sommet et creuse frénétiquement des galeries. Non loin, une pyramide rose et variqueuse sent un cri long et aigu lui échapper, comme un chant de baleine et le son lui fait un bien qu’elle n’aurait jamais imaginé. Ce qui paradoxalement l’angoisse tout en même temps, n’ayant jamais connu de toute sa longue existence une sensation aussi primitive que le bien-être.

 

Plus tard, elle lui demanda :

–          Tu me dis comment sont mes épaules ?

Il fronça les yeux, mi amusé mi inquiet. Connaissant pour la première fois de sa vie cet instant vertigineux de l’amour où on se demande un dixième de seconde si on ne s’est pas trompé de personne.

–          Tu me fais ta Brigitte Bardot ?

Elle lui rendit un regard balistique.

–          De quoi ?

Il évita le missile de justesse

–          Euh….

Il se concentra, les yeux fixés sur les dites épaules comme s’il les remarquait pour la première fois.

–          Elles sont rondes, dit-il sur un ton définitif.

Elle soupira.

–          Oui mais encore ?

–          Elles sont caramel.

Il laissa ses doigts glisser sur sa peau à mesure des mots.

–          C’est des bonbons pour mes mains.

–          Z’ont quel goût ?

Il se pencha et l’humecta de la pointe la langue.

–          Elles sont pain d’épice.

–          Pas possible !

–          Avec une petite pointe vanille.

Au contact de ses doigts la peau s’échauffait tendrement laissant échapper une douce et chaude odeur légèrement sucrée.

–          En fait à mon avis t’es un gâteau.

Elle lui jeta un œil circonspect.

–          Bah tiens… et mes seins ?

–          Quoi tes seins ?

–          Tu les aimes ?

–          C’est un roi et une reine visitant leur royaume, c’est des collines au toit du monde, c’est des soleils dorant mes paumes, s’emporta Honoré sans comprendre.

A ces mots, sous la pointe d’une langue reptilienne, les globes aux aréoles franches et brunes semblaient lentement prendre la couleur d’un feu astronomique, tétons dressés comme des tours de guet à l’orée d’un fief plein de dragons, princes et princesses.

–          Et mes fesses, elles sont comment mes fesses ?

Elle roula sur le côté pour en offrir la contemplation, il embrassa et mordit à pleine mâchoire sa longue nuque dont le dessin rappelait le col d’une carafe. La pression calculée de ses dents sur ses terminaisons nerveuses lançait des messages à travers son corps, il décolla jusqu’au creux des omoplates l’embrassant et la léchant faisant onduler son dos, tandis que ses mains allaient, aveugles, décrire l’arrondis de son cul. Elles prirent la parole. Elles avaient une voix posée et intelligente.

–          Au contact c’est de la soie, de l’hermine, un bois précieux. S’y tenir y est impossible, il faut s’y couler, en suivre la rondeur, comme lorsque d’un seul regard on essaye d’embrasser tout l’horizon. C’est un défi pour les doigts que de ne pas sombrer dans la liqueur de leur sillon, une lutte pour la peau de ne pas prendre feu quand elle sent s’amorcer la courbe des reins, ou d’airain c’est selon, à ce stade nous ne savons plus, et quand nous grimpons agrippés à leur tendresse et bien il faut encore se battre pour ne pas se laisser dissiper par celles qui supportent ces deux planètes : vos jambes madame, deux panthères alanguies.

–          Mais non, mais non, répondirent ses mains en retour d’une voix douce et fière, en se posant sur son torse osseux, noueux, et qui jusqu’ici avait été si peu préparé à ce genre de caresse. Laissez votre peau prendre feu et vos doigts s’abandonner à la liqueur. Et surtout, je vous en prie, perdez-vous sur celles qui supportent le fameux trésor, les fauves veulent se séparer et vous accueillir.

–          Moi ? Mesdames ? fit la queue soudain sollicitée par ses doigts délicats et soyeux. Pourquoi se presser ? Ma langue réclame son entre vue et la prison que vous m’offrez tout de suite est un écrin si incandescent que si vous me relâchiez j’aurais peur de vous mordre.

–          Mais queue nenni queue nenni, mordez douce bite, la langue peut bien attendre ! Et vous avez déjà tant de vocabulaire !

Sa queue gloussa dans sa main, tandis que ses doigts allaient murmurer à l’oreille de son clitoris et aux anthélix du vagin. Ses doigts ondulèrent sur ses couilles jusqu’au scrotum, le ventre collé, la langue enfourrée dans la sienne comme lierre fou. Et tout en même temps, sa langue, ses doigts et sa queue la pénétraient tandis qu’elle le suçait et le caressait, le griffait, le branlait, gémissait sous ses coups de reins, y répondait coup pour coup, ondulante, haletante, en suspens.

 

A des milliards de kilomètres de là, et tout près, hier, demain et aujourd’hui, la pyramide rose qui avait eu le nom de Master D était en train de douter d’elle-même. Sur la colline qu’on avait jadis nommée Master Π poussait des arbres sauvages plein de fruits à l’odeur sucrée et musquée et plus loin, tout en conversant d’un croassement angoissé avec une jeune montagne, une autre éructait de la lave parfumée, incandescente mais pas très décente non plus. Eux qui n’avaient été d’aucun temps puisque à l’aube de celui-ci se retrouvaient face à leur vérité, l’univers est un cycle dont ils ne faisaient plus partie ni n’avaient jamais fait peut-être partie. Ailleurs les adorateurs d’un ancien Dieu commençaient à regarder les trophées d’une drôle de tête pendant que les machines qui les avaient toujours servis découvraient une nouvelle forme d’existence, sa forme originelle; leurs divers composants reprenant leur liberté à l’état brut. De jeunes cadres apprirent soudain leur licenciement avec l’effondrement du marché de la biotechnologie tandis que leur astrojet se transformait en obus compact et polyminéral pour aller s’écraser contre les tours de la sémillante et ultramoderne NewRose. Des morts-vivants inventés des fantasmes d’un Dieu de la Rédemption à tout prix se mirent à courir les rues à la recherche de cerveaux, pour rigoler, comme on leur avait montré au cinéma, et puisqu’ils n’avaient plus rien à perdre. Dans le passé d’une planète nommée par ses habitantes, avec un sens de l’observation phénoménal : terre, un président s’étranglait cette fois pour de bon avec un bretzel tandis qu’un autre, pisté avec son téléphone portable personnel, recevait sur la tête une roquette lâchée depuis un repère tchétchène. Ailleurs, des soldats d’une bataille perdue d’avance jetèrent leur arsenal dans leur tranchée et se mirent à pleurer de toute la souffrance endurée, ils pleurèrent longtemps, dans les deux armées, jusqu’à ce qu’on les fusille, qu’on en prenne d’autres qui à leur tour choisirent les larmes aux armes. Des Orcnos implosaient de bonheur et d’autres se mettaient à danser avec leur victime prise de folie. Des sites industriels se virent ravagés par des camélias rouges bataille, des renoncules parme et des lys au blanc acidulé alors qu’au même instant une journaliste vedette arrachait, et pour que l’on ne parle plus jamais d’elle, déchirait, la dépêche que son producteur tentait de lui faire lire à propos de Zouzou Barbie, la blonde à tête creuse, héritière d’un empire zilliardaire et qui faisait périodiquement la une avec ses frasques.

 

Sur leur planète les doigts et les mots s’entremêlaient, les bouches et les langues, sexes emboîtés tout en même temps, tout comme, sous des formes différentes, des zilliards d’autres couples. Couples de fortune ou couples d’apparat, couples d’amant, d’aimants, et d’amoureux bien entendu, parfois fous parfois doux, couples de mauvaise fortune aussi, 10 minutes montre en main et beaucoup d’argent pour rien. Et peu à peu leur apparut la sensation étrange que leurs appendices étaient partout en même temps, comme démultipliés. C’était comme de se libérer de l’apesanteur et de ne faire qu’un avec tout le reste, tous les autres couples ailleurs, veaux, vaches, cochons, zorgubliens, serpatis, astéroïdes, calamars, ou humains.

 

Des planètes préfabriquées se mirent à gémir des gaz et de la lave, des soleils à se tromper de direction, et des lunes à atterrir. Des spécialistes de tout poil étaient invités sur toutes les chaînes du vaste Réseau pour commenter les bourgeonnements constatés de l’univers, et tandis que certains partaient dans des délires religieux aussitôt foudroyés par des coïts en direct, d’autres tombaient fous, terrassés par leurs propres équations et probabilités qui tronçonnaient leur esprit formaté comme des rollercoasters déchaînés. Au même moment, un chaman étrange partait d’un rire dément en observant les étoiles se démembrer, tandis qu’un couple d’orang-outan d’un jaune vif se saluaient d’un « bon alors à dans quelques millions d’années » avant de s’en aller finir la journée dans un arbre en compagnie de quelques bananes et d’une copine. Et puis, là, sur leur carré d’éponge orange, sur leur bord de plage noire, ce couple qui avaient déjà survécu à quatre Apocalypses déjà et pourtant n’était révélé à rien ni de rien sinon au plaisir infini d’être ensemble. Inconscients, comme tous les amoureux, de l’extraordinaire pouvoir de leurs sens et de leur amour, et quand bien même… quand bien même il sentait de son dard monter la sève, son bas ventre se tendre, sa queue appeler au foutre de toutes ses forces au fond du tendre vagin comme si ses couilles criaient, son bassin mijotait une mixture magique et bouillonnante. Quand bien même les parois de ce vagin d’or se resserraient dans une chaude lumière qui fleurissait sous le front de bronze de la belle aux yeux d’eau. Quand bien même voilà trois cent millions de têtards vindicatifs qui attendent enfin la levée de rideau – il serait peut-être pas question d’abuser, même la patience d’un têtard a ses limites.

Quand bien même, oui mais et alors ? -je vous le demande- pourquoi donc ? On se demande. Oui on se demande, en somme, la vie est une tarte à la crème. La tarte et la crème manquaient au menu des amoureux ? Pourquoi donc ne s’y inviterait-elle pas ? Quoi encore ? Ça gène quelqu’un ? Coïtus interruptus et tout ça ? Et alors la vie est patiente elle.

–         C’est merveilleux, fit quelque part une voix venue de nulle part.

Honoré fronça les sourcils.

–          Ah non ça va pas recommencer… grogna t-il dans son oreille.

–         Qu’est-ce qui se passe ?

–         T’as pas entendu ?

–         Non.

–         Vous vous rendez compte de votre chance ?

–         Et là t’as entendu ?

Le regard de la jeune femme s’arrondit.

–         C’est qui ?

–         Monsieur « C’est Merveilleux »… grogna Honoré en regardant autour de lui, cherchant le professeur des yeux. Mais ils étaient seuls.

–         Comme je vous envie, je le sens mais je ne le vois pas. Comment c’est ?

–         De quoi ? aboya le comptable.

–         Le Mur de Planck bien sûr !

–         Le quoi ? intervint Lubna en se redressant pour voir si Wiz ne se cachait pas quelque part.

–         C’est l’instant qui a précédé le Big Bang, mais personne n’a jamais pû définir à quoi cela ressemblait. Ce que vous voyez, ce que vous sentez, aucun être vivant ne l’a jamais expérimenté, et en plus c’est vous qui en êtes à l’origine, vous êtes des Dieux !

Les deux amants se regardèrent puis soudain l’instinct grégaire de poissonnière qui sommeille en chaque femme se réveilla en elle.

–         Non mais vous avez pas fini de nous emmerder avec vos conneries oui ? Nous on

baise !

Honoré était si excité qu’on ne l’aurait pas découragé avec une barre de fer, mais elle le sentit remuer en elle, douloureux.

–         Le Big Bang hein… et c’est nous à l’origine hein…. ? beugla t-il au ciel.

–         Il faut croire que oui, quand vous jouirez ensemble monsieur Montcorget , tous deux êtes le début et la fin, l’Ordre et le Chaos, le Ying et le Yang, etc… et le grand cycle recommencera, encore et encore. A l’infini.

 

Les deux amants se regardèrent. Recommencer tout à l’infini ? Toutes leurs aventures, et surtout leurs mésaventures ? Recommencer les voyages à l’autre bout de l’univers avec des robots à l’eau, des cyborgs pornos et des empereurs fous ? Recommencer à s’aimer en se courant après pour ne profiter l’un de l’autre que l’espace d’un instant, finalement. Tout recommencer ? Recommencer 57 ans d’existence à maudire derrière une lucarne ou se languir dans une île inconnue et ignorée de l’univers ? Et à travers eux, recommencer les guerres, la famine, les génies qui partent toujours trop tôt et les bouchers qui restent toujours trop longtemps ? Recommencer ce roman ?

 

….

 

Lubna et Honoré se replièrent sagement sur eux-mêmes et contemplèrent un moment l’océan devant eux. Tout semblait calme, tout semblait attendre. Et puis d’une petite voix elle demanda :

–         Qu’est-ce qu’on fait ?

Il sentait sa bite palpiter contre sa fémorale, il sentait sa frustration et sa colère dévorer son cerveau, il sentait trois cent millions de têtards hurler : « pas sur la serviette, pas sur la serviette ! »

–         Rien le Principe Méditerranéen.

–         C’est quoi le Principe Méditerranéen ?

Il fit un geste autoritaire en direction de la mer.

–         Pas de vague, le calme plat !

 

On connaît la suite….

 

!

 

Paresse

Ils étaient toute une bande à venir chez lui, sa cellote comme il appelait son studio. Des gars de la gare pour la plupart, des zonards tout comme lui, quoi qu’à les écouter aucun ne zonait. Ils avaient tous des projets, et des histoires liées à ces projets. Mais le projet essentiel de leur journée consistait la plupart du temps à venir chez lui boire et fumer parce que Samir avait non seulement un studio avec la télé et tout le confort moderne que proposait son logement étudiant, mais généralement un plan shit et assez de fric ou de débrouille pour se procurer de l’alcool et des sodas. Il n’y avait plus de serrure à sa porte. Il avait dû la casser un soir d’ivresse où il avait oublié sa clef à l’intérieur. De fait on entrait chez lui comme dans un moulin, et aucun de la bande ne se gênait pour le faire, tous affranchis qu’ils étaient de la moindre inhibition à son sujet. Certains le connaissaient depuis son adolescence, d’autres avaient été en prison avec lui, la grande majorité l’avait rencontré à la gare, sympathisé, ils ne voyaient aucune différence entre eux et lui, même si personne à part lui avait un logement en propre. D’ailleurs lui-même ne voyait aucune différence quand bien même il aspirait à une vie plus rangée là où eux ne pensaient qu’à profiter de tout ce qui leur tombait sous la main, comme un canapé défoncé et une journée pleine à rouler des joints et descendre des vodkas Fanta. Même son appartement n’était pas, à ses yeux, bien différent que la cellule qu’il avait occupée pendant quatre ans à Villetaneuse.

Villetaneuse, son règlement strict, ses matons exhibant des badges Front National, son directeur vachard. La pire prison où il n’avait jamais mis les pieds, et c’était la troisième dans la liste qu’il avait fréquentée. Au début pour des petits délits, vol, recel, petit trafics en tout genre, et puis Sarkozy s’était pointé avec ses envies d’en remontrer à la terre entière et on avait actionné le système des peines planchers. Quatre ans pour un cambriolage minable. Il s’était fait sauter en bas de chez lui, dans sa cité, dans ce qu’on appelait alors le Marché aux Voleurs et qui avait prospéré pendant des années jusqu’à ce que la police se sente obligée de faire du chiffre.

Samir avait pris ça comme une injustice dont il ne se remettait pas. Après la prison il avait essayé de travailler. Un petit boulot dans les transports en commun payé une misère. Un de ces sous-emplois, objet de mesures ministérielles, et qui visait pour l’essentiel à tasser les chiffres du chômage sous le tapis. Sans avenir, sans perspective, mais qui était censé occuper tous les types comme lui, déscolarisés très tôt, enfants des quartiers et de la misère en général le tout contre même pas un Smic. Samir n’aimait pas beaucoup se lever le matin, et encore moins obéir à des chefs qui n’auraient pas su additionner deux plus deux sans compter sur leurs doigts. Du moins c’était comme ça qu’il le voyait, mais la vérité c’est qu’il n’arrivait pas, plus, à s’adapter à la vie du dehors, à ce qu’on appelait communément la liberté. Si tant est qu’il n’y soit jamais parvenu. Samir aurait trente ans dans deux ans et comme beaucoup de garçon de son âge et de son milieu, sa vie, ses espoirs, ses rêves, étaient bornés par ce qu’il avait vu à la télé, sur internet. La vie de pacha des célébrités éphémères de la télé réalité, la publicité et ses promesses de bonheur perpétuel, le porno, les réseaux sociaux et leur obligation implicite d’apparaître comme un être social, entouré d’amis, respecté voir sollicité par toutes sortes d’inconnu(e)s. Et puis aussi tout ce à quoi les voyous rêvaient un jour, avoir beaucoup d’argent et s’éclater jusqu’à la fin de leur jour. La seule chose qui avait réellement changé de sa vie d’avant, de la taule et de la cité c’est qu’il logeait donc dans un foyer étudiant. De fait il en fréquentait et c’était comme de croiser un tout nouveau monde, parfaitement étranger à ceux de la gare, aux zonards qui venaient chez lui s’inviter sans complexe. Marc par exemple, jeune étudiant en cinéma, le fascinait. A à peine vingt et un an il avait déjà vu des quantités phénoménales de films et pouvait en parler comme dans un livre. Citant les acteurs, les réalisateurs, les scénaristes, dialoguistes, connaissant des anecdotes de tournage, comme cette scène célèbre dans les Aventuriers de l’Arche Perdue où Ford, malade, avait improvisé un coup de révolver. Il le fascinait mais il ne comprenait pas ce qui pouvait l’attirer autant dans l’étude d’un simple spectacle. Pas plus qu’il ne comprenait Grégoire qui passait le plus clair de son temps à jouer soit aux échecs sur internet, soit à Civilization, en fumant des joints, à ses yeux c’était tout au plus un passe-temps qui ne méritait pas tant d’attention. Moins en tout cas que d’essayer de se faire des amis sur les réseaux sociaux ou tirer des plans sur la comète pour savoir comment se procurer rapidement de l’argent. Enfin il y avait la jolie Mélanie qu’il rêvait de séduire et avec qui il passait de nombreuse soirée à rigoler tout en fumant. Tous ces étudiants avaient en effet pour point commun de le connaître par le cannabis, la fume comme ils disaient entre eux. Ce qui, lui semblait-il, faisait sa force sur eux puisqu’il s’arrangeait pour les fournir par un biais ou un autre, quand ce n’était pas lui qui se fournissait auprès d’eux, de ce point de vue les choses étaient moins claires qu’elles n’y paraissaient. Ces étudiants avaient de l’argent, du moins ceux de leurs parents là où lui vivotait avec son RSA eux bénéficiaient, lui semblait-il, de largesses qu’il ne connaissait pas et n’avait jamais connues. Ce n’était pas seulement l’argent d’ailleurs, c’était la culture, les études, un environnement social favorable. Lui il était né et avait grandi dans un quartier en déshérence, Mélanie, Marc et Grégoire étaient de bons enfants de français, avec une vie protégée, sans danger, sans tentation particulière, qui les avait tout naturellement conduits vers un équilibre qu’il n’avait pas et ne parvenait pas à avoir. Pour autant passer ses journées à fumer des pétards en jouant à des jeux vidéo, même savants, n’était pas le signe d’un équilibre personnel des plus évidents. Tout connaître du cinéma et n’avoir aucune relation sociale sinon avec son voisinage immédiat et les dealers du coin, non plus. Quant à Mélanie, si elle affichait par exercice personnel, une joie de vivre communicative ce n’était que pour masquer une enfance compliquée et une adolescence guère mieux avec des parents tyrans et narcissiques qui continuaient périodiquement leurs diktats. Mais c’était comme ça, dans l’esprit de Samir, il y avait lui, qui n’avait rien eu, et eux à qui on avait offert toutes les chances, et cette équation était censée expliquer tout le reste. Pourquoi il n’aimait pas se lever le matin, pourquoi il laissait la smala des zonards occuper son canapé, pourquoi il préférait boire et fumer plutôt que de faire avancer sa vie d’une façon ou d’une autre, pourquoi le vendredi il allait draguer à la gare, ramenait une fille ou deux puis les jetait après consommation. Aucune des filles qui lui ouvraient ses cuisses n’avaient beaucoup le choix ou la volonté de ne pas le faire. Non pas qu’il les violait naturellement que c’était un moyen pour elles de s’acheter quelques heures de confort, toutes parfaitement conscientes de zoner tout autant que lui. Et puis il était canaille, intelligent, avait du charme, et savait parfaitement où se trouvaient leurs points faibles. La tendresse, l’intérêt, la solitude, parfois le désespoir. Alors il en profitait tout en se disant qu’elles étaient toutes paumées, toutes prêtes à tout pour se faire sauter, que c’était devenu leurs normes à elles, des salopes perdues. Sans réaliser bien entendu que c’était lui qui se faisait sauter, que ces normes d’une sexualité de film porno était tout autant les siennes et qu’elles ne faisaient qu’acheter un peu de paix en y cédant. Dans ce schéma de pensée, Mélanie apparaissait comme l’être pur, inaccessible, qu’il rêvait tout à la fois de coucher dans son lit et de protéger comme un mari jaloux. Oui mais voilà ça n’arrivait pas parce que Mélanie ne donnait aucun signe dans ce sens. Elle avait beau être charmée par lui comme d’autres, charmée par sa légèreté, cette façon qu’il avait de la mettre à l’aise, elle ne s’imaginait pas avec lui pour toutes les raisons citées. La zone, la taule, le RSA, le chômage, trop de poids dans sa barque à elle. Et voilà dans quoi il tournait en rond. Le matin il se levait, prenait son café, faisait quelques exercices, pompes et altères, puis nettoyait l’appartement des libations de la veille, après quoi il partait trainer à la gare à côté. Là-bas il fumait, buvait, écoutait les histoires des uns et des autres, montait des petites combines, draguait éventuellement, prenait des nouvelles, puis se cherchait un plan pour la soirée. Les putes, du shit, un peu d’argent, n’importe quoi qui puisse faire glisser l’angoissant passage de la tombée du jour, des nuits seul, de tous les moments où il ne se passait rien dans une vie, pas une molécule d’excitation et où on se retrouvait face à soi-même. Quand il n’y avait vraiment rien, pas une croquette à se mettre dans le joint, pas un sou pour boire, et personne … il s’ennuyait sur Youtube, Facebook, Chat Roulette à se chercher des amis, féminins si possible. Mais même ça demandait un investissement et une énergie qui le dépassait. Il fallait écrire et lire et il n’était ni doué pour l’un ni pour l’autre. Il fallait alimenter ses pages avec des films, des images, des commentaires, et l’inspiration lui manquait tout autant que d’un minimum de bagage que ce soit culturel ou simplement sur l’actualité. Quatre ans de prison coupé du monde normal, quatre ans avec une télé et une Playstation comme seul lien avec l’extérieur, forcément son regard était biaisé. Mais ce n’était pas seulement ça. Aussi loin qu’il s’en souvenait il n’avait jamais supporté les contraintes. Ni à l’école, ni en famille, ni plus en société. Il avait vécu dans les combines sans jamais faire réellement de l’argent, et tout le reste avait glissé sur lui comme sur une toile cirée. Il était un peu comme une page vierge en somme mais une page inimprimable, qui ne retenait rien, ne s’intéressait jamais longtemps à quoi que ce soit et tournait en rond à la recherche de lui-même.

–       C’est ça la vie ? demandait-il à Marc, boire, fumer, baiser et rien d’autre ?

–       C’est ça si tu veux que ça soit ça.

–       L’idéal ça serait de gagner au loto non ?

–       Ça changerait rien, tu boirais plus, fumerais et baiserais sans doute plus, mais si tu veux rien faire de ta vie…

Faire quoi ? Ce n’était pas avec un RSA qu’il allait pouvoir faire quoi que ce soit. Oh on lui avait bien proposé quelques petits coups par ci par là, mais l’idée de retomber à nouveau, la perspective d’un nouvel enfermement l’avait convaincu de se tenir à l’écart. D’ailleurs il aurait bientôt trente ans, il était temps de se ranger. Alors il essayait d’être un citoyen ordinaire mais ça ne marchait pas fort.

–       Et si on partait à Barcelone pour Noël !? proposa-t-il un soir à Grégoire et Jérome, dit Gégé, un des paumés qui s’invitait souvent chez lui.

–       Ça serait trop pète sa mère, fit Grégoire qui les avait déjà écouté vanter cette ville. Sa liberté d’y fumer, faire la fête, les bordels, le paradis des hommes, des vrais.

–       C’est pas cher pour y aller, mais faudrait une caisse.

–       Moi j’en ai une de caisse, fit Gégé, faut juste que je récupère mon permis.

–       Pourquoi tu l’as plus ?

–       La putain de sa mère c’est la préfecture qui me l’a perdu !

–       T’arrives toujours des galères toi, fit Samir avec dégoût. Et toi Greg t’as ton permis ?

–       Non.

–       Putain… à qui on pourrait demander ?

–       Marc il l’a son permis.

On demanda donc à Marc qui accepta si tant est qu’on puisse trouver une voiture. Barcelone faisait rêver tout le monde, comme Amsterdam. Ça sentait cette liberté qu’on ne trouvait jamais ici. La France avait une passion pour les interdis et les lois, les papiers aussi. Tout ce qui le rebutait en plus du reste. Il avait parfois l’impression de suffoquer ici, et ça ne datait pas d’hier. Il se disait qu’il se défonçait pour ça, pour embellir ce ciel toujours blanc, pour égayer ces journées passées à la gare à croiser des inconnus qui semblaient ne jamais avoir rencontré un sourire de leur vie. Toute cette absence de chaleur, cette raideur dans les comportements, cette méfiance de tout, ce manque de curiosité qui faisait des français l’un des peuples les moins voyageurs au monde. Et enfin cette certitude d’être en haut de toute les sociétés, avec sa culture si précieuse, ses avantages sociaux. Certes de ce point de vue on était bien en France, il pouvait mal vivre sans nécessité de travailler, mais le RSA était une impasse finalement, un faux ami et il le savait.

Le projet d’aller à Barcelone courut pendant deux semaines pleines, sans que jamais on ne trouve de solution. Gégé faisait des promesses qu’il savait ne pouvoir tenir, mais les faire lui permettaient de venir squatter chez Samir. Marc et Grégoire n’étaient que des étudiants sans le sou, et Samir n’avait donc pas plus de moyens qu’eux et guère la volonté de s’en donner. Il se sentait parfois comme un figurant de sa propre vie, sans la moindre prise sur rien et sans autre envie que des satisfactions immédiates, un peu comme un enfant à qui on n’aurait jamais dit non, ou qui ne l’aurait jamais supporté. Au final il passait toujours plus de temps à fumer ou chercher un plan pour fumer, avec des conversations qui ne finissaient par ne  plus tourner qu’autour de ça. Samir avaient deux sœurs. Leur rapport était fusionnel et elles s’inquiétaient beaucoup pour lui. Il avait le teint cyanosé verdâtre des fumeurs compulsifs et les humeurs changeantes des mêmes fumeurs, il tournait en rond, ne se proposait aucune perspective, elles craignaient qu’un jour cela craque. Samir protestait, il n’allait pas trop mal, il avait vu pire, en prison par exemple. A déprimer pendant de longs mois, il s’était soigné tout seul à coups de sport et de bon shit disait-il. Le secret était là, avec du bon shit on n’avait aucun problème. Mais pas question de prendre des antidépresseurs parce que c’était mal vu en prison, un aveu de faiblesse. Elles voulaient qu’il aille voir un psy, mais encore une fois s’eut été admettre qu’il n’allait pas bien, que ses choix n’en étaient pas et surtout qu’il était incapable de s’en sortir seul.

Et tous les matins le rituel reprenait. Pompes, haltères, ménage, recherche d’un plan, shit, alcool, sexe, rentrer chez soi et errer sur le net en espérant avoir des suiveurs sur Youtube ou Facebook, manger, se faire envahir par un ancien de la cité, venu lui-même à la recherche d’un plan, faire la fête. Un jour il décida pourtant de réparer sa serrure, et d’interdire à n’importe qui de venir s’inviter chez lui. Mais il s’arrangea pour perdre sa clé et la serrure était mal montée, on ne pouvait pas ouvrir de l’intérieur, seulement de dehors et encore, avec un tournevis. Il avait confié le tournevis à Marc qui du coup était obligé de venir verrouiller la porte le soir, comme un gardien de prison. C’est lui qui lui fit remarquer.

–       Tu n’es pas encore sorti de prison, regarde même ta porte t’as besoin qu’on t’enferme.

–       C’est vrai, t’as raison, j’avais pas pensé à ça, fit Samir soudain frappé par cette vérité.

Quatre ans de prison mais il n’en était toujours pas sorti dans sa tête, était-ce possible ? Ça l’était mais ça l’encombrait de penser à ça, il aurait voulu que les solutions viennent d’elle-même ou des autres. Mais les autres lui posaient aussi problème. Entre ceux qui s’invitaient chez lui, ses sœurs qui prétendaient savoir mieux que lui ce qui était bon pour lui, les étudiants, Mélanie et les étrangers du net, il trouvait sa place nulle part. Mais la vérité c’est qu’il n’en laissait jamais nulle part non plus. Si n’importe qui pouvait s’inviter chez lui, il n’avait aucun véritable intime, ne parlait jamais ou très rarement de lui. Par bribe, par ricochet il vous laissait l’impression d’un garçon qui observait les rebords du désastre qu’avait été sa vie jusqu’ici et n’en tirait rien sinon la honte et le désespoir. Il n’avait jamais été aimé de personne lui semblait-il, souvent aimé mais sans retour. Son amour immense et incompris, ses bouffées de passion qui le parcouraient parfois au contact des autres, comme quand Marc disait quelque chose de brillant ou qu’il observait Mélanie ne trouvait écho nulle part. Ses parents ? De braves gens sans doute. Sa mère ne disait jamais rien et son père avait été un dictateur toujours effrayé par la France qui avait tenté de lui inculquer la vie à coups de ceinture. Quant à ses sœurs…. Eh bien c’était ses sœurs. De leur amour il ne savait que faire, puisque il n’y aurait jamais rien entre eux. Ses sœurs le couvaient, voilà tout, et ça l’étouffait même s’il les adorait et avait avec elles deux la même relation fusionnelle qu’il essayait d’entretenir avec tous. Marc y compris.

–       Alors les filles vous êtes d’où ?

–       Saint toche !

–       Saint Etienne

Marc n’avait pas eu de copine depuis des lustres, il avait entrepris de faire son éducation en matière de drague. Ramenant parfois une fille ou deux pour lui montrer comment c’était simple. Celles-ci il les avait trouvées à la gare, deux jeunes arabes, une brune, Djalilah, une blonde, Mélanie. Cette Mélanie ci  avait de grands yeux bleus de poupée et une petite bouche rose prometteuse.

–       Et comment vous avez atterri ici ?

–       On a été obligées de partir… fit l’une.

–       On a piqué une bagnole… fit l’autre.

–       Ah ouais, bah alors pourquoi vous êtes venues en train ?

–       On l’a brûlé la bagnole, c’était une vengeance, expliqua la brune.

–       Qu’est-c’est passé ?

–       C’est à cause d’une histoire avec une salope.

Marc ne disait rien, il observait les deux filles et écoutait à peine. Il avait bu et fumé aussi, Mélanie lui plaisait mais il sentait bien que l’une et l’autre se fichaient complètement d’eux. Elles étaient juste là parce que c’était gratuit et un bon endroit où se planquer le temps que leurs affaires se tassent. Tout en répondant à ses questions l’une et l’autre s’écrivaient des messages avec leur portable, leurs doigts comme des fourmis surexcitées qui clapotaient sur le clavier, deux paires de rongeurs avec des têtes vides qui racontèrent plus ou moins de bonne grâce qu’elles avaient donc volé et détruit la voiture d’une femme avec qui elles avaient eu des histoires, une française. Elles parlaient l’argot des quartiers que Marc comprenait plus ou moins à force d’entendre Samir, des phrases émaillées d’arabe bledard, de gitan, de verlan abrégé à coup de pelle. Samir faisait bonne figure mais il était effaré par ces deux gamines déjà dans des conneries de mec alors qu’elles avaient tout juste dépassé la majorité, des filles perdues selon lui mais dont il comptait bien profiter et faire profiter Marc si elles voulaient bien laisser faire. Seul bémol, Ali s’était convié chez lui une fois de plus. Ali le faux frère qui s’invitait régulièrement, qui le connaissait depuis qu’il était môme et avait un talent assez rare pour gâcher n’importe quel moment. Il était là, assis sur sa chaise, le regard fixé sur les deux filles alternativement, un sourire libidineux sur les lèvres, la main près de son verre de peur sans doute qu’on lui vide. L’envieux de service, le rageux comme ils disaient… qui fit bien sa petite crise à un moment dans la soirée, empêchant tout le monde de vivre en entamant Samir sur de sales souvenirs. Samir ne voulait pas qu’on évoque devant les autres pas plus qu’il n’aimait se livrer, Ali le savait bien, toute l’idée étant de le rabaisser devant Marc et les deux filles. Et l’alcool aidant l’humeur de tout le monde commença à chauffer. Ce qui devait être un plan drague vite fait se transforma en mélodrame entre Ali et Samir à coups de va te faire enculer salope. Les filles virent le moment où elles seraient obligées de partir, elles tentèrent de ramener le calme mais finalement ce fut Marc qui y parvint. Il avait un certain don pour parler et était assez psychologue pour calmer Ali sans le heurter et remettre en route le moulin. Et la soirée continua sous la lueur glauque du plafonnier, l’atmosphère chargée d’alcool, d’électricité, d’énergie sexuelle et juvénile, de cannabis frelaté, au son du funk Kool and the Gang qu’affectionnait Samir, nostalgique qu’il était des années 80 et de son enfance perdue. Finalement Marc déclara forfait, il n’avait aucune chance avec les deux filles et il commençait à être trop saoul. Samir continua à déconner avec elle deux jusqu’à prétendre qu’il était fatigué, Ali surenchérissant derrière par des bâillements de veau, il ouvrit son canapé-lit et se glissa dedans à moitié nu et éteignit. Les filles continuaient de clapoter sur leur téléphone leur visage éclairé d’une aura laiteuse et bleutée.

–       Eh, fit-il avec un genre de petit entrain, vous allez pas rester là quand même, z’êtes pas fatiguées ?

Clapoti, clapota.

–       Moi ça va, fit Djalilah sans quitter son écran des yeux.

–       Et toi Mélanie t’as pas envie de te reposer ?

–       Si, si…

Mais visiblement elle attendait comme une autorisation implicite de sa copine. Samir se tourna vers elle.

–       Tsss vous allez vous niquer les yeux comme ça

–       T’inquiète on a l’habitude… fit Djalilah. A la maison wallah si les parents m’chopait à écrire la nuit…

–       Nan m’dit pas que vous vous texto toute la nuit !

–       Ah, ah, ah, ah sa mère, s’exclama Mélanie, si des fois !

–       Vous êtes dingues. Allez Djalilah viens te coucher c’est l’heure des enfants.

–       Non mais je t’emmerde, je suis très bien sur mon siège, je vais dormir là sa mère.

–       Mais non ! Il y a de la place…. Attends viens voir deux secondes j’ai un truc à te dire…

–       Qu’est-ce tu veux !?

–       Viens-là je te dis ! Viens je veux te poser une question.

Elle se laissa faire de bonne grâce, descendant de sa chaise pour le rejoindre, il chuchota.

–       Elle est célibataire ta copine ?

–       Ouais…

–       Tu crois qui aurait moyen ?

Ils se regardèrent les yeux dans les yeux.

–       Ouais.

Il attendit qu’elle retourne sur sa chaise pour entreprendre la seconde. Dix minutes plus tard elle était dans son lit, et il avait un doigt dans son cul. Vingt minutes, ignorant Ali, ils baisaient tous les trois. Ali n’en perdit pas une miette. Une demi heure passée, Djalilah se glissait dans le lit d’Ali et se laissait limer vite fait avant de s’endormir sans plaisir. L’amour triste, toujours. Depuis ses premières expériences sexuelles il n’avait jamais connu rien d’autre, des tournantes plus ou moins volontaires, des partouzes, la norme porno, gorge profonde et sodomie.

–       Elle dit qu’elle est une « libertine »…. Allez viens on va baiser.

–       Une libertine ?

–       Ouais c’est quoi ça ?

–       Une façon de voir la vie je suppose, répondit Marc avec philosophie ce soir-là.

Elle s’appelait Laurence, il l’avait levée avec le petit Gégé. Une fille grassouillette et joyeuse de l’espèce qui adore les hommes et se donne volontiers. Du garanti cent pour cent en somme pour Marc qui débarqua en pleine bacchanale. Gégé en slip bandant comme un turc devant elle qui se trémoussait au son d’un beat funk. Tout le monde était déjà passablement saoul, on avait trouvé de quoi fumer, et même Ali, là comme d’habitude, était calme, avec un sourire idiot en travers du visage, visiblement persuadé lui aussi que la fille allait tourner. Marc et elle se firent la bise, sa peau collait à cause de la transpiration, elle sentait le fond de teint et l’alcool, il s’assit et la regarda danser à son tour, remarqua le slip et l’érection de Gégé, le sourire d’Ali.

–       Ça va Ali ? demanda-t-il par-dessus la musique.

Ils avaient éteint le plafonnier jaunâtre du salon, on avait l’impression d’être dans une discothèque, et Samir qui rythmait d’une main tout en se tortillant près de la fille.

–       Yeah, yeah, yeah ! Allez Marc viens !

La fille l’attrapa par la main d’autorité et se colla à lui en souriant. Elle balançait la tête d’un côté de l’autre, il vit qu’elle avait une de ces perles dans bouche. Comme tous les garçons ça l’avait toujours fait rêver. Mais pas elle. Elle était grasse, elle sentait, elle était saoule. Enfin bon on verrait… se dit-il en avalant son verre. Fresh de Kool and the Gang. Oh fresh, She’s fresh, she’s so fresh, she’s so fresh oooh…. Ça ne tarda pas pour qu’elle entraine Gégé et Samir dans les toilettes, les sucer l’un derrière l’autre, dans l’obscurité de la salle de bain. Samir ressortit de là à la fois soulagé et écœuré. Il avait jouit presque tout de suite, autant par plaisir que par mépris,  dans sa bouche puis était sorti. Gégé voulait la baiser aussi mais elle avait ses règles et pas question qu’il l’encule. Gégé ne voyait pas pourquoi, il l’avait faite venir à cette soirée, elle lui devait quelque chose. Ils commencèrent à se disputer, Gégé ressortit furieux.

–       Y s’passe quoi ? s’enquit Samir.

–       Elle dit qu’elle a ses règles, c’est des conneries.

–       Ah ouais, elle veut pas que tu la baises ?

–       Nan !

–       Bah tu vas faire quoi alors ?

–       Salope !

–       Vas-y calme toi, j’vais lui parler.

–       Bon moi je vais y aller, fit Marc en se levant de sa chaise.

–       Tu veux pas rester ?

–       Non demain j’ai cours.

Elle pleurait comme un veau dans le noir, une émotive. Samir la consola bon gré mal gré puis lui demanda ce qui c’était passé, Gégé l’avait traitée de pute, etc. Elle lui expliqua pour ses règles, qu’elle ne voulait pas qu’on l’encule, il comprenait, enfin le dit, mais il s’en fichait. Maintenant qu’il avait eu ce qu’il voulait, il aurait préféré qu’elle parte, qu’ils partent tous, retrouver un peu de calme… se retrouver avec lui-même, si tant est que ça soit possible, supportable…. Mais comment leur dire ? Comment leur expliquer qu’il ne voulait plus de ça dans sa vie, toute cette crasse. Comment leur dire sans les heurter tout le dégoût que cela lui inspirait ? Comment faire pour chasser ces gens de sa vie ? Finalement ils ressortirent de la salle de bain, mais ça ne tarda pas avant que Gégé, de plus en plus saoul, ramène l’enculade sur le tapis. Ils allaient la prendre à trois, allez salope fais ce que je te dis… Samir essaya de le calmer, la fille sortit de l’appartement, la dispute se poursuivit dehors, une gifle partit, Gégé n’était pas du genre à se laisser contrarier par une femme. Elle partit en hurlant par les escaliers de secours. Le drame. Il y en avait presque toujours dans ses soirées avec ceux-là.  Et puis une chose en amenant une autre, un voisin appela la police, trop de scandales dans les escaliers. Samir n’aimait pas les flics et c’était réciproque, comme un instinct mutuel et contraire qui les poussait systématiquement les uns vers les autres. Heureusement Marc avait tout entendu et était descendu consoler la fille et tempérer avec les flics qui embarquèrent finalement Gégé. Encore une soirée de foutue, encore une soirée de merde, une soirée triste.

Il ne rangea même pas, s’engueula un peu avec Ali avant de s’endormir. Le lendemain il respecta son rituel de prison, café, nettoyage, altères et pompes, Ali le regarda faire en le dénigrant et puis finalement partit vers midi, à cours d’argument, Samir prétextant une course pour le foutre dehors.

Le lendemain ses sœurs passaient avec des courses. Plus ça allait moins il avait envie de sortir de chez lui, souvent il faisait même appel à Marc. Va me chercher ci, va me chercher ça… t’’aurais pas du tabac… du shit. Plus la vie du dehors l’aspirait vers la sortie, plus le monde hors de la prison venait à lui, changeant insensiblement sa vie et lui faisant avoir un nouveau point de vue sur tout le reste, moins il aspirait physiquement se déplacer de son appartement, de sa cellule. Comme si la liberté était un vertige tel qu’il ne pouvait pas plus s’y résoudre que se jeter dans le vide. Mais la vérité était sans doute encore ailleurs. La liberté avait les bords coupant de la solitude et de la responsabilité. Il ne suffisait pas de tenir son carré, il fallait se tenir soi. Pas de règlement en liberté sinon celui des lois, et de ce côté il avait fait le tour, mais aucune en ce qui concernait les relations aux autres. Aucune loi qui le retenait de remarquer le désastre de sa vie. Aucune pour l’obliger à se prendre en main, et rien ni personne pour le motiver sinon lui-même. Sa loi, ses lois… le néant…. Il n’avait rien en lui, rien d’estimable selon lui qui puisse en fonder. Sur quoi, au nom de quoi pouvait-il fabriquer ses propres règlements ? Il n’était rien ni personne, avait toujours été un raté, et s’il comparait aux étudiants c’était un désastre sans limite. Un chaos qui l’absorbait. Il se roula son pétard du midi et se prépara à manger… du poulet avec un peu de crème et des pates… plat de cellote… répondit au téléphone, c’était un ancien comme on disait, Ahmed. Il aimait bien Ahmed, un mec calme, qui avait toujours du bon shit, il lui dit de venir, qu’il restait à la maison cet après-midi. Après manger, et le pétard, il regarda un peu M6 puis alla chercher le tournevis et dévissa le plafonnier de son couloir. Il y avait trois grosses visses plus une protection réfléchissante qu’il finit par arracher découvrant une barre en acier. Y fixa la ceinture de son peignoir de bain avec un nœud coulant au bout qu’il enfila autour de son cou. Face à lui la porte avec l’œilleton, sauf que c’était lui qui pouvait regarder cette fois, lui son propre maton pensa-t-il avant de glisser de sa chaise.

 

Planck ! 54

Les cailloux volaient au petit bonheur, rebondissant autour d’eux, Celui-Qui-Sent-Du Derrière-Et-Couine-Du-Nez grimpait le flanc de la paroi avec toute l’agilité que lui permettait son corps de rongeur, derrière lui Lubna et Honoré faisaient ce qu’ils pouvaient pour suivre, la panique au ventre, et la panique n’est pas la meilleure amie qu’on puisse avoir quand on grimpait 20 mètres de roche étrange, arrondie, et essentiellement lisse comme un cul de bébé. Les pieds du comptable dérapèrent en s’appuyant sur un renflement un peu trop mou, de la roche molle ! Comment pouvait-on avoir créé une connerie pareille ? Il moulina quelques secondes dans le vide, les phalanges blanchies, fanatiquement agrippé à une veine qui courait au-dessus de tête quand un nouveau caillou rebondit à côté de lui avec un claquement sinistre de jouet qui casse. Lubna cria et   le repoussa par les fesses lui faisant instinctivement retrouver une position plus assurée, tandis que le caillou retombait sur un lemmings en bas.

–         WEEEE PRESQUE ! tonna la voix divine.

Le lemmings frappé sentit ses poils virer acrylique et ses organes se rebeller. Ça l’énerva. Le cri qu’il poussa avant que sa gorge et son crâne ne se remplissent de bourre donna l’alerte. Soudain ils furent des centaines. Leurs yeux luisant dans la pénombre d’une sauvagerie primitive que même, en leur temps, les tigres à dent de sabre avaient appris à craindre. On ne traversait pas les siècles sous la forme d’un rongeur sans posséder en soit, plus ou moins, l’âme d’un prédateur. L’attaque qui suivit, sans la moindre alerte, fut sauvage et sans pitié. Les enfants se retrouvèrent à courir dans tous les sens, des dizaines de rongeurs accrochés à eux comme des boules de Noël féroces, les incisives plantées dans la chair. Des incisives capables de trancher une noisette en deux avec la sécheresse d’un sécateur. Là-haut, Lubna et Honoré accédaient enfin à l’entrée étroite d’un boyau dans la roche.

« Eeek ! Eeek ! Eeek ! » Celui-Qui-Sent-Du Derrière-Et-Couine-Du-Nez courait devant eux, mais sautiller serait un verbe plus approprié, on l’aurait désormais dit monté sur ressort, se déplaçant par bonds autour d’eux, tirant le comptable par son pantalon désolé, pinçant les mollets de la jeune femme. « Oui bon ça  va ! » grognait Montcorget poursuivant son chemin à travers le boyau qui grimpait, lui semblait-il, en diagonale. Au bout on apercevait la lumière d’un happy end, le trou avait la forme d’une amande. La lumière éclairait faiblement les parois incrustées de pierres multicolores, celles qui avaient attiré les enfants dans le piège, comme leur expliqua un peu plus loin le chef des lemmings. Mais avant ça ils débouchèrent, minuscules et à l’air libre et immense de la Crèche, sur le bord d’un petit trou taillé dans un ballon idiot. Un ballon gigantesque. Honoré se pencha, en bas un canope de moquette rose et mystérieuse aux boucles étranges s’étalait à l’infini tel un océan.

–          C’était pas comme ça la dernière fois, grinça t-il.

–          La dernière fois vous n’étiez pas dans un jouet, fit remarquer Celui-Qui-Sent-Du Derrière-Et-Couine-Du-Nez.

Ils se retournèrent vers le rongeur à leur pied le museau pointé vers l’horizon.

–          Tu fais plus « eeek » toi ? grogna le comptable.

Le lemmings fit un signe d’impuissance.

–          Dans le monde des enfants les animaux parlent.

–          Pas seulement dans leur monde à ce que j’ai pu en voir, grommela Montcorget.

–          Ah ça c’est surtout parce que c’est à eux qu’on a confié la gestion de l’univers, parfois ils imaginent… et hop ça apparaît quelque part comme si ça avait toujours été là.

–          Et les guerres, les massacres, ils les imaginent aussi ? demanda Lubna pas convaincue.

–          Pas toujours, on a besoin de pousser personne pour ça, mais vous avez déjà vu des enfants dans une crèche ?

Ils ne firent aucun commentaire.

–          Si tu sais tant de chose, ronchonna Honoré, pourquoi tu nous dis pas plutôt ce qu’on fait maintenant ? On va pas rester sur ce putain de ballon éternellement si ?

Le rongeur haussa les épaules.

–          A vous de voir, Spot a réussi à les attirer à l’intérieur alors j’imagine que ça fait de vous les nouveaux propriétaires de la Crèche.

–          Spot ?

–          Oui, c’est nous qui lui avons suggéré, vous comprenez à force de creuser des tunnels ça crée des liens…

–          Mais pourquoi ? s’exclama t-elle.

–          Parce que tout ce sacré bordel a assez duré, mademoiselle, si vous voulez bien me passer l’expression. Parce que nous vous attendions et Spot aussi, oh pas parce que l’imagination de monsieur l’a créé mais parce que la nature est plus maligne que nous tous et que nous étions tous programmés pour en arriver là.

–          Debout sur un putain d’ballon gros comme une planète ? bougonna Montcorget.

–          Vous n’aimez pas les tartes à la crème monsieur Montcorget ? Vous avez tort, la Vie adore les tartes à la crème, elle. Vous ne l’aviez pas encore remarqué ?

Honoré Moncorget tourna son visage vers le lecteur –et l’auteur à fortiori- mais ne dit rien, c’était inutile.

–          Mais quand même, on peut pas rester là non plus, fit Lubna.

Le lemmings les considéra l’un après l’autre puis retourna son regard vers la moquette rose.

–          Oui, remarquez je comprends… écoutez, c’est votre univers maintenant, alors essayez d’imaginer quelque chose de plaisant, quelque chose ou quelque part où vous aimeriez être tout de suite, c’est comme ça que les gosses font marcher les trucs ici, en imaginant que ça marche.

–          Ouais sauf qu’on n’est pas des gosses, cracha Honoré.

–          Bah faites comme si.

Lubna attrapa la main de son comptable.

–          Viens doudou, glissa t-elle en l’entraînant à l’écart.

Le comptable la suivit d’un pas incertain, essayant de ne pas regarder en bas ni de réfléchir au fait qu’ils étaient debout sur un ballon. Elle l’obligea à s’asseoir, lui ordonna de fermer les yeux, et puis avant qu’il ne demande pourquoi, l’embrassa. C’était un long baiser où leurs langues firent des arabesques comme si elles écrivaient un passage sur l’amour, des entrelacs et des boucles, sans virgule, point, la plus petite respiration, ils n’en avaient pas besoin. Comme deux poissons collés l’un à l’autre ils respiraient par les pores de l’autre. Un baiser qui le happa si bien qu’il garda ses yeux fermés, inconscient de tout ce qui l’entourait, de la chaleur qui se déposait tendrement sur eux, de l’odeur lente du varech qui montait au rythmes des vagues bruissantes comme des pages qu’on tourne. Verbes abstraits d’eau et de sel qui se déroulent et se strip-teasent dans une écume de dentelle blanche, goût de la salive de l’autre, sel, caresses perdues dans des replis secrets, soupirs, enfin et une voix qui fait :

–          Alors c’est ça le sud.

Ils ouvrirent les yeux simultanément et la jeune femme sourit.

–          On a réussi.

Honoré regarda autour de lui, plus surpris que méfiant. Autour d’eux s’étalait une langue de sable noire scintillant comme perle sur laquelle venait s’échouer un océan émeraude paisible de matin tranquille. Le lemmings regardait l’horizon irrégulier qui ployait sous un ciel immense et sans nuage.

–          C’est moi qui ai fait ça ? s’étonna t-il conscient soudain du pouvoir de l’imagination.

–          Non c’est mademoiselle je pense.

Les yeux de Lubna se plissèrent de plaisir.

–          Ça ressemble à un coin de chez moi.

–          L’imagination puise sa source partout même dans la mémoire, répondit doctement le lemmings. En tout cas merci, je croyais que c’était une légende, au moins je l’aurais vu de mon vivant.

–          De quoi ?

–          Le Sud ultime. Vous n’imaginez pas les générations de mes semblables qui se sont suicidés faute de l’atteindre. Bon, maintenant si vous permettez, faut que je retrouve mes potes, ajouta t-il en se mettant à creuser frénétiquement dans le sable.

–          Ils n’ont pas disparu avec le reste ? s’étonna Lubna tandis que le sable giclait sur eux.

–          Oh je crois pas, ils sont sûrement quelque part, ici ou ailleurs, ce qui a existé, existe et existera etc, etc… lui répondit la voix du lemmings jusqu’à ne devenir plus qu’un murmure lointain.

Elle replia les jambes sous ses fesses et contempla l’océan. Il l’imita, l’enlaçant timidement par les épaules.

–          Il ne fait pas trop chaud, constata t-il comme si ça le surprenait.

–          Non. Ça doit être la mer.

–          Oui, ça doit être ça.

–          C’est beau non ? dit-elle au bout d’un moment.

–          Oui. C’est la mer quoi.

–          Oui.

Re-silence.

–          C’est fou quand même l’imagination, hein ?

–          Oui c’est fou, admit-il.

Re-re-silence.

–          Tu crois qu’on va être tranquille maintenant ? demanda t-il un peu plus rauque qu’il ne l’aurait voulu.

Elle haussa les épaules et blottit sa tête dans le creux de son cou.

–          Ferme les yeux.

–          Qu’est-ce que tu veux faire ?

–          Va nous falloir une serviette, j’ai horreur de baiser dans le sable, ça s’incruste.

Pendant un instant Honoré Montcorget aurait pu éclairer l’entrée d’un port industriel en quatre couleurs.  Puis il ferma les yeux.