Porno Mundi

Comme tout à chacun, 98,8% de la population mondiale, malade, réfugié, SDF, taulard, curé ou sage femme, je me branle. Comme des millions de personnes à travers le monde ma vie a été parée de période de célibat parfois longues, d’insatisfactions sexuelles ou de simple besoin d’une gratification pas chère et toujours disponible. La prostituée, ultime, de tous les temps, n’est pas biblique, a cinq doigts, et tombera enceinte en enfer selon un cintré à barbe. Si la prostitution est le plus vieux métier du monde, la masturbation est la pratique sexuelle la plus ancestrale, à la fois primitive et même fœtale. Un moyen sans impasse de faire aller une pulsion qui chez l’homme intervient biologiquement environs toutes les six secondes jusqu’à l’âge de soixante ans en moyenne. Et cristallise dans l’imaginaire des féministes à petits pieds une bestialité bien au-delà de l’ensauvagement réel d’une population masculine pourtant constamment sollicitée par la publicité, le rap pas cher, la pop pubère. Un acte dont Diogène disait « Ah si on pouvait ainsi faire disparaitre la faim rien qu’en se frottant le ventre ».

Du péché au conditionnement

Depuis toujours condamné par les églises comme le signe patent de pensées impures, muté en maladie sous l’impulsion d’un de ces nombreux ouvrages pseudo scientifiques comme il en pullulait sous les Lumières, il est parvenu tel quel dans l’imaginaire de la bourgeoisie du XIXème. Qui, fidèle à elle-même, se proposa même de punir, entraver, associer l’onanisme à des déviances psychiques. Et l’Amérique de bannir un homme adulte au seul fait qu’il se masturbait dans un cinéma porno et qu’il jouait le rôle d’un gentil ami des gentils enfants. Pas plus que la civilisation ne se décrottera de la barbarie, la société productiviste, propriétaire et matérialiste ne se décrottera de cette pensée XIXème, alors qu’on imaginait tout sous l’angle de l’innovation et de la machine. Époque des théories raciales, criminalistes, physionomistes, psychiatriques, et de leurs fumisteries. Pensée qui aujourd’hui nous solde, en ce temps de performance, au tabou de la misère sexuelle. La misère sexuelle dont on ne parle jamais et qui est pourtant absolument partout. L’industrie du seul sex toy représente dans le monde un marché de 22 milliards de dollars et celle de la pornographie en rapporte dix pour les seuls États-Unis, à raison de 28.258 visites de site porno par seconde sur la surface du globe. Si 60% préfèrent voir un film adulte en couple, sans préciser s’ils le font ou non, seul une personne sur dix n‘a jamais vu de film x, et 80% des femmes admettent en regarder. Portefeuilles et bourses se paupérisent à mesure que les écarts se creusent sur la planète libérale. Le travailleur contant fume son spliff devant Jenna Lala la reine de la pipe baveuse entre une décapitation dans Game of Throne et 10 heures sur GTA, une certaine idée du bonheur…

Le cinéma du génital et du fantasme

Le cinéma porno est né avec le cinéma. Dès que l’homme a disposé d’une caméra il a voulu filmer sa bite. Normal. Canal Plus, grand historien du cinéma s’il en est, qui inaugura son cycle commercial avec Le film de Claude Mulot, le Sexe qui Parle, se fit tout loisir de nous offrir quelques saynètes de ce cinéma muet là lors de son désormais mémorable Journal du Hard. Des scènes tournée le plus souvent avec des prostituées par des voyous et des proxénètes à chapeau melon, dans des chambres d’hôtel miteuses, des garages, des hangars. Mais c’est durant les années 70 que le porno a réellement explosé et s’est épanoui jusqu’aux années 80-90, jusqu’à la catastrophe Sida, jusqu’à la catastrophe internet. Deux films vont être séminal, si j’ose dire, de cette industrie aujourd’hui reine sans couronne, Derrière la porte verte et Gorge Profonde, sortis la même année en 72. Fondamentaux à plus d’un titre car installant à la fois la figure de la porn star, dans toute son acceptation tant fantasmatique que misérabiliste, que dans son mode de production et même ses scénarios et ses auteurs, du moins dans un premier temps. Car dans un premier temps Derrière la porte verte arrive en tête du box office tout de suite derrière le nouveau James Bond, Vivre et laissé mourir. Et Gorge Profonde, financé par le crime organisé, fait plus de millions que le Limier avec Michael Caine. Ce cinéma là est encore sur pellicule, il n’est pas réprimé par le racket de la morale, il fait sensation. Et d’autant qu’il est dans l’ère du temps d’une révolution sexuelle qui n’en a que le nom. Ainsi Derrière la porte verte propose des relations interraciales qui vont devenir un genre en soi dans l’industrie taylorisée et racialiste du cinéma américain, et Gorge Profonde, comme son nom l’indique, des fellations prononcées et qui sont devenus l’absolue norme aujourd’hui au point de la nausée, et ce n’est pas qu’une image…

Claude Mulot, réalisateur issu du cinéma classique, ami et scénariste du réalisateur Max Pécas, notamment pour l’inénarrable Z, On se calme et on boit frais à Saint Tropez, est également l’auteur de deux petits bijoux de scénarios, d’humour, d’érotisme et bien entendu de pornographie que sont donc le Sexe qui Parle et la Femme Objet avec Marilyn Jess dans le rôle titre, la Bardot du porno français d’alors. Le sexe qui parle c’est celui de l’héroïne, femme mariée insatisfaite qui va d’aventure en aventure à la recherche de son plaisir. Un sexe qui engueule le mari avec une voix de mégère, lui reprochant notamment de préférer la sodomie. Un sexe qui traumatise également sa propriétaire, installant une dimension presque psychanalytique au thème de la chatte en furie, et le sexe revendicatif comme un témoin d’une sexualité féminine tout à fait contradictoires tant des codes masculins dominateurs qui se sont imposés au monde du porno, que de la sexualité exclusivement cérébrale que sont censée vivre les femmes. Car cette nymphomanie ici est toute relative autant que soudaine à la culpabilité d’une petite bourgeoise qui s’ennuie, honteuse des manifestations de son appétit sexuel, bien attachée à son couple et à ses rituelles de consommatrice de 1974.

Dans la Femme Objet, Richard Lemieuvre, légende du porno français alias Queue de Béton, incarne un auteur de SF dont la sexualité hors norme, à nouveau, épuise toutes ses partenaires l’une après l’autre, jusqu’à ce qu’il fabrique un robot à l’image docile de sa femme idéale. Un idéal qui telle Galatée prendra possession de son créateur, réduisant le séducteur à son sexe, à ce qu’il est, à un rapport jamais si inversé que ça dans la domination en tant que pratique. On le voit donc un cinéma qui raconte, fait sens, construit tout en respectant son cahier des charges, à un million d’années lumières de l’usine à barbaque d’aujourd’hui. On pourrait également citer des œuvres américaines comme the Devil in Miss Jones, Café Flesh, film à sketch de saynètes tant surréalistes que pornographiques. Le porno, contrairement à ce que veut toujours nous faire entendre la morale bourgeoise n’est ni un cinéma sans histoire, ni un cinéma exclusivement borné par la licence, la vilaine, ridicule, misérable, pathétique, mais universelle branlette. Ce n’est pas non plus un seul monde uniforme à savoir tourné autour du seul argent, témoin de la misère humaine, autant des acteurs et actrices que de ses consommateurs. C’est aussi des gens, techniciens, comédiens, réalisateurs qui savent faire du cinéma, savent éventuellement jouer, aiment ça, et même qui osent avoir des ambitions cinématographiques encore aujourd’hui, en dépit de tout. Et croyez-moi il y a du boulot ! On pourrait citer Rêve de Cuir de Francis Leroi, ou plus récemment un des films les plus cher de l’industrie à ce jour, Pirate, et sa suite ou encore House of Sin qui fait du genre gonzo domination un must troublant. Le gonzo c’est une scène sans scénario, le sexe pour le sexe, la branlette pour la branlette, branlette taylorisée, je vais m’expliquer, et la domination une pratique et un genre qui commence à se généraliser avec son corolaire (optionnel), la violence.

Porno partout, jouissance nulle part

Le cinéma porno a autant été pénalisé que valorisé par sa labellisation et l’innovation technologique. En l’excluant du champ du cinéma traditionnel dont il emprunte pourtant tout à différent degré par l’interdit du x, la société bourgeoise a précisément mis en valeurs sa catégorie au lieu de la rendre « honteuse » comme pourtant elle est perçue par ses médias. Honteuse et motif des quolibets d’animateurs en rut devant l’ex porn star en pleine reconversion maladroite. Le label est devenu un phénomène en soi, un phénomène qui dans les années 90 emprunta en France, sous l’impulsion notamment de Canal Plus, des codes parallèles à l’industrie de la mode et du cinéma, et vis versa. Des codes parallèle qui par le biais du rap et de la pop acidulé d’ex chanteuse Disney en mode je découvre mon corps, s’invita à nouveau partout au point de l’impulsion essentielle et essentialisée d’une société qui se contemple dans l’autosatisfaction d’une fin de l’histoire morbide. Celle à laquelle invite le libéralisme économique. Et la putain pré pubère est née. Pendant que Naomi Campbell et Linda Evangelista faisaient planer la planète et couvraient les pages de papier glacé de leur majesté, Julia Channel et Tabata Cash pimentaient les soirées de Jean-Benoit. Pendant que Draghixia se pliait en tenue chic aux ordres d’un réalisateur, la mode se remplissait des codes du porno chic. Au point de l’interaction permanente que celui-ci exerce aujourd’hui avec les improprement appelés Reality Show. Mêmes muscles, mêmes tatouages, mêmes physiques, même esclavage de la jeunesse, Sado et les 120 jours de Porn’s ville. La pornographie comme expression corporelle fait ici seulement place à la pornographie de l’humiliation, de la bêtise et de l’arrivisme. Au point même où le cinéma traditionnel voit aujourd’hui le porno comme objet de transgression. Des ampoulades des précieuses ridicules du cinéma français avec le saumon fumé des salons du septième, Rocco Siffredi la pine transalpine, en passant par Gaspard Noé qui initialement devait faire un porno avec les deux comédiens d’Irréversible et y parviendra presque avec Love en passant pas Nymphomania de Lars Von Trier. Tout ça pour le grand scandale des associations proches de l’extrême droite, Citivas et l’orchestre de Touche pas à Mon Mariage. A côté de ça après avoir bénéficié à la fois de la technologie de la vidéo, plus économique que la pellicule, et des magasins idoines. Puis dans un premier temps d’Internet et sa formidable caisse de résonance, aujourd’hui l’industrie du porno s’essouffle.

La faculté de copier et compresser des images, d’en fabriquer soi-même à partir d’un seul téléphone, l’explosion des réseaux sociaux dédiés aux rencontres ou aux expériences sexuelles de Tinder à Chat Roulette, ont fait une concurrence sans précédent à une industrie toujours à la merci des prédateurs. Les maisons de production de la Vallée des Poupées survivent comme elles peuvent tirant leur part du marché en se spécialisant par produits, notablement concurrencées par la manne des sites gratuits, comme la chaine Pornhub et le groupe média MindGeek et que dénonçait déjà l’ex comédienne et thésarde Ovidie. Non pas en raison d’une concurrence déloyale que parce que pour alimenter le flux toujours énorme de demande, l’accès aux plus gros tuyaux du net, on diffuse et produit dans des conditions de moins en moins réglementées, respectueuses ni de la santé ni des personnes qui travaillent dans ce métier et pourtant soulagent le ventre de milliards d’hypocrites des deux sexes. Une anarchie professionnelle qui s’assortit, comme je le disais, de violence.

Violent shit !

La violence dans le porno, de son propre aveu, c’est Rocco Siffredi justement qui l‘a initié. Le sexe dynamique comme il l’appel… La dynamique consistant à se prendre son chibre photogénique au fond de tous les orifices qui lui plaira, claques et crachats dans la gueule sans option. Je sais pas pour vous mais moi j’appelle ça du viol. Et c’est ça qui fait fluter le parisianisme de la gauche aux truffes aux mocassins à gland de Finkielkraut et la lyre de Causeur, un vieux barbon body buildé, aux genoux ruinés par les parquets et les bords de piscine (comme de nombreux professionnels) violant des gamines de l’âge de son fils. On comprend mieux DSK et ses indulgences… Au reste un de ses poulains, James Deen, qui de son propre aveu admet ne pas connaitre d’autre sexualité que celle qu’il a apprise en se branlant devant des films puis plus tard sur les sets, a été accusé de viol par son ex compagne la Stoya, productrice, réalisatrice, écrivaine, journaliste, militante et actrice ; ainsi que par quatre autres comédiennes. Mais au-delà même du transalpin, la demande est telle et le besoin égal d’occuper le terrain que la violence s’invite partout, à toute occasion. De la fille qui vomit sous les hourras de son partenaire parce qu’il lui force la gorge à la coloscopie en passant par pire, bien pire… cela vire au snuff. Et ce encore une fois face à une hypocrisie de la censure qui non seulement taxe à 20% mais normalise les pratiques. Et toujours Ovidie d’expliquer qu’un film ne passe pas sur le câble si la fille est doigtée avec quatre doigts au lieu de trois. Car pour survivre et répondre à la demande le porno s’est sectorisé, normé, musclé, tatoué, épilé et piercing dans la langue. Les pratiques sont délimitées, codées, minutées, on fait du fric coco. Les films répondent à des normes également codées, Gonzo, Milf (Mom I like to fuck, en gros les femmes mûre) Donjon, Gros Cul, Casting ou Amateur, et les films saucissonnés en gymnastique sans aucun rapport avec nos sexualités réelles ou même fantasmées. Qui a bien donc pu rêver un jour d’être obligé de tenir sa partenaire par le pied tout en se tenant de trois quart, angle de caméras oblige ? Qui en dehors d’une frange de malades somme toute limitée, peut sexuellement se repaitre d’une fille occupée à sucer un cheval ? Et dans l’ordre se déroulent, cunnilingus, fellation, dit BJ, pour blow job, madame sur monsieur de face dit cowgirl, missionnaire, madame sur monsieur de dos, dis cowgirl inversé, levrette et de plus en plus régulièrement sodomie…. Mais vous savez tout ça puisque vous en regardez tous n’est-ce pas ?

Poulet en batterie

Dans cette logique industrielle, l’ouvrier du sexe est plastifié, botoxé, collagèné, charcuté. Des vieilles gloires débarquent sur les plateaux avec des bouches en canard, des fesses hottentotes et des seins de 105 dans une formidable foire à la saucisse et au jambon comme le sont les salons du x. En dépit de toute sa glamourisation, le sexe triste reste le sexe triste. Les hommes n’ont plus de tête, bites anonymes en forme de tronc. Car c’est une sexualité essentiellement immature où même les dimensions de ces messieurs ont prit le pas de la mode selon des codes mêmes racistes, les noirs ayant forcément des pénis anormalement prodigieux. Une sexualité à peine pubère, sans regard, ni de la plus part de ses acteurs et producteurs, ni surtout de ses spectateurs qui consomment comme on visite le dernier Houellebecq au rayon tondeuse. Indifférents au sort de ces gamines, actrices, violées, battues, humiliées, souillées de sperme du soir au matin, et qui plus est sous leurs yeux. Indifférents également au sort de ces hommes, obligés d’éjaculer sur commande, sans plaisir, de prendre des produits et de suivre régimes et entrainements pour ressembler à la poupée Barbie des fantasmes infantiles d’une classe dominante qui les forces à baiser sans arrêts et de plus en plus pendant des heures. Les mêmes fantasmes qui finissent par nourrir l’imaginaire et la sexualité des gamins. Des fantasmes consuméristes de la satisfaction immédiate qui font croire à la génération Y que la célébrité est l’alpha et l’oméga d’une vie réussie alors qu’elle offre généralement pas beaucoup plus que l’agrément d’une table réservée chez Gucci-Gucci, le restau dernier chic de Miami, Floride, et l’assurance d’une vie ratée et solitaire. Que les choses ne se produisent pas comme dans les dossiers de presse, que Mozart est mort et même lui n’a jamais renouvelé le prodige sans protecteurs, que de ne pas avoir d’impact sur le monde compte moins en entreprise que d’en avoir sur la compta.

A partir de onze ans et parfois plus jeune, les enfants ont assisté sans contrôle à ces scènes qui au-delà de la seule question morale donne une éducation sexuelle en forme d’usine à viande, 850 putains minute, peut mieux faire ! Et ça ne fait que commencer. Le marché, entre les nouveaux matériaux, la réalité virtuelle et la robotique, à un avenir d’autant inimaginable que le principe d’une sexualité non performante, « épanouie » est vécu comme anormale alors qu’elle est la norme. La frustration sexuelle comme dénominateur commun aux pays musulmans, en tête des fréquentations, aux russes et aux américains dans une société qui dit-on se féminise alors que cette taylorisation témoigne d’une objectisation de tous, indifféremment des sexes et des êtres. C’est la rationalisation marchande des relations humaines de Facebook à Twitter, sorte d’éjac faciale de l’égo roi en 140 signes. La programmation des gestes intimes au travers d’une grille de lecture mécaniquement répétée. Le sexe vu par des nazis. Et là dedans des travailleurs et des travailleuses du sexe qui ne sont ni réellement protégés juridiquement, ni surtout sur le terrain de la santé. Pas d’agent pour le comédien de porno français, car tirer des bénéfices d’une activité sexuelle tiers ferait du contrevenant un proxénète. A Budapest, l’Xwood d’Europe, un seul laboratoire délivrait les certificat de conformité sérologique en 2014, et si la législation a obligé les productions Marc Dorcel et associés au port du préservatif, cette disposition est un point de détail d’un porno américain qui alimente pourtant câbles et internet. Quand ce n‘est pas les acteurs eux même qui refusent d’en porter, comme Siffredi, encore lui. Du coup régulièrement l’industrie connait des alertes aux MST et des comédiens mis en quarantaine ou décédé. Car on décède aussi pas mal dans cet univers et notamment à cause de la perception que la société a autant de la sexualité au sens large que de ses acteurs. A qui on ne prête jamais d’autre attention que celle d’animal pornographique, créature de zoo.

Ceci n’est pas une pipe.

Focalisation et connaissance de son corps. Certain comédien se revendiquent comme des performeurs plutôt que d’authentiques acteurs au même titre que les danseurs de rue, les stripteaseuses ou les cracheurs de feu. Et d’autres sont castés pour leurs talents de comédien par un cinéma chic toujours prêt à s’encanailler avec ces figures de nos pratiques « honteuses ». Pour les hommes comme les femmes de cet univers, une scène de sexe n’est pas une scène de « faire l’amour », ce n’est d’ailleurs même pas une scène de sexe mais de pratiques sexuelles devant une équipe de tournage au complet. Comme un cours d’anatomie prodigieuse avec son lot de fatigue, pannes, scènes interrompues pour telle raison technique, ou exigence des participants. Salieri, réalisateur italien très attaché au cinéma porno qui raconte quelque chose, et bien plus occupé par le cadre et la lumière que par ses acteurs ou leur performance, les entraine à baiser parfois pendant huit heures d’affilées à force de travailler ses scènes, comme en témoignait Katsumi, aujourd’hui retraitée des plateaux. Des scènes toujours tarifées par pratique, une pipe moins chère qu’une double pénétration ou DP, dit également double-peine dans le milieu. Pour des salaires moyens oscillant dans les meilleurs des cas entre 700 et 7000 euros pour une star. Et je précise dans le meilleurs des cas, puisque entre le proxénétisme, la prostitution, les amateurs, et les malhonnêtes, hors des boites de prod respectueuses des lois et plus nombreuses qu’on ne le croit, les comédiennes se retrouvent parfois piégées sur des plateaux à devoir se faire baiser toute la journée et des manières les plus avilissantes qui soit, comme le racontait de son côté Laure Sainclair et en témoignent régulièrement des gamines qui se lancent dans ce métier, car s’en est un, pour payer leurs études ou l’espoir d’une célébrité wharolienne. Et un métier où tous n’ont pas cœur à respecter ceux qui les nourrissent. Et à nouveau James Deen d’être montré du doigt pour ne pas respecter les normes d’hygiène ni payer correctement ses comédiennes, ou chez nous Pierre Woodman, ancien flic passé violeur en cadre légal qui pour tourner chez lui oblige les filles à coucher avec lui, avec une spécialité dans l’anal… Des proxénètes et des violeurs, rien de plus, et laissé en liberté parce que la société du spectacle ne veut surtout pas connaitre sa coulisse sinon sous l’or du show must go on. Et il va.

Col rose

La plus part des comédiennes, venues du striptease, du mannequinat lingerie, ou sorti d’une vie d’infirmière ou de caissière, doivent pour gagner leur vie, survivre, et particulièrement en France où le porno est en berne, enchainer salon de l’érotisme, boite de striptease, spectacle live, séance photo et également parfois boulot d’escort girl comme l’admit Liza del Sierra, ou Lou Charmele, deux stars de notre porno nationale. Or comme avec le cinéma traditionnel, dans une société où le corps n’est pas une marchandise selon madame Belkacem, les femmes sont jetables. Passé un certain âge, un certain moment dans leur vie d’athlète, elles doivent penser à la reconversion avec la difficulté supplémentaire de n’être connue que pour ses parties génitales. Certain tenteront d’imiter quelques stars du métier en se lançant dans la chanson ou le cinéma, d’autres parviendront au statut royal de marque, comme Jenna Jameson, Traci Lords ou Clara Morgane, nombreuses passeront du côté technique, productrices, réalisatrices, avec parfois des intentions militantes comme Ovidie, la Stoya ou Sasha Grey que l’on qualifie à tort d’être féministes. Et pareil pour les hommes qui en plus d’être moins bien payés (pour une fois) pour un exercice plus difficile physiologiquement parlant, n’ont jamais voix au chapitre du misérabilisme féministe. Pas plus finalement que l’ensemble des professionnels de ce métier à qui on prête systématiquement une vie forcément désastreuse, des violences à répétition, des destins ratés. Ceci dans la bonne interprétation de notre morale judéo-chrétienne et bourgeoise de la catin et de ses clients. Et on en revient à ce terme impropre de féministe attribué à des performeuses comme la Stoya car revendiquant un porno « éthique » si l’on envisage le féminisme telle qu’il se présente. Agressif, castrateur, misérabiliste. Un féminisme qui veut que les acteurs soient d’affreuses bites sur patte, les mâles des abrutis avec des testicules à la place de l’âme. Que les comédiennes souffrent, ne jouissent jamais, se font systématiquement exploiter. Bref Causette et les Ténardier, toute la lyre des Misérables à l’Assommoir. Sacha Grey, adepte des pratiques extrêmes et la Stoya qui resta un moment avec Deen le dominateur agressif. Liza del Sierra qui avoue avoir découvert et s’être épanouie sexuellement avec le porno, et toujours la Stoya, de son vrai nom Jessica Stoyadinovitch, 29 ans, déclarant volontiers de nombreux orgasmes sur les tournages, tout en traduisant à l’image une joie et un plaisir non simulé et communicatif. Toutes rompent avec la figure de cette sexualité féminine voulue par la morale bourgeoise défendue par le féminisme des Belckacem et autre ridicules avec ou sans particule. Une sexualité hygiénique, cérébrale, forcément mature car vouée à la maternité, soumise, et si possible avilie, violée, agressée en permanence par un homme en rut, une bête qui ferait bien de se répandre en excuses, platitudes et autres actes de contrition. Une vision à vrai dire totalement infantile des hommes et des femmes de ce métier, et en général. Où les actes d’agression sont parfois réclamés par les filles elles-mêmes, comme en témoignait Siffredi ou Pascal Saint James à son grand désarroi. Où les pratiques extrêmes collent en réalité à la seule sexualité des performeurs. Où enfin des professionnels prennent goût à ce qu’ils font car après tout ils le font bien et se mettent à leur tour à filmer leurs camarades dans le respect de leur travail et des lois. Car au-delà des rituels et des normes, les boites de production comme ces professionnels s’adressent à un marché spécifique qui s’étalera du solitaire devant son ordinateur au couple cherchant à pimenter sa soirée.

Reste que la vie affective toujours problématique et sexuelle en dehors des plateaux. Cette image que l’on porte sur soi partout où on va et qu’encore une fois certain assument parfaitement comme Lahaie, Ovidie ou Christopher Clarck et d’autres pas du tout faisant les gorges chaudes de ce féminisme de pacotille comme Beladonna quand elle raconta sa grossesse problématique et ses MST. Beladonna qui est par ailleurs une performeuse revendiquant l’agressivité et la prodigalité de sa sexualité au même titre qu’un Siffredi ou un Nacho Vidal, le Siffredi espagnol, un de ses anciens compagnons. Une sexualité féminine qui est au féministes ce que les flatulences sont aux princesses. Et une sexualité masculine forcément triomphante et perverse, niant souvent la bisexualité de nombreux comédiens et comédiennes et surtout qu’il y a chez eux, hors plateaux, autant de désirs et de fantasmes variés, banals ou non que chez leurs spectateurs…. et accessoirement une misère sexuelle équivalente.

Le débat du jeu vidéo, film, disque influant l’imaginaire du dit spectateur revient régulièrement à façon de caricature. On accuse la violence d’un Scream d’inspirer un psychopathe et on fait mine d’ignorer que le cinéaste favori d’Hitler n’était pas Leni Refienstahl mais Walt Disney. Pour autant on sait que les tueurs de Colombine étaient notamment influencés par Matrix. A force de répétition d’une grille de lecture mécanisée c’est moins la reproduction que l’on réalise que l’acceptation. L’acceptation que tout, du sexe au plaisir, des relations humaines aux individus sont des marchandises. Finalement le libéralisme c’est le quatrième Reich dont l’industrie moderne du X est un symptômes plus que signifiant, la croix gammées reléguées par un godemichet de compétition.

Pour en savoir plus : http://www.lesinrocks.com/2016/01/10/sexe/stoya-lactrice-trembler-lindustrie-x-11796375/

Et

https://www.youtube.com/watch?v=Qy5hIELMEco

30 septembre

Elle avait dégaboulé dans sa vie comme un missile blanc acide dans un étui noir-nuit, comme un crochet de boucher dans une gorge, un vas-y que je t’attrape sur le bord d’une route côtière quelque part en Bretagne mais presque, Loire-Atlantique. Ça s’était passé par une nuit chaude et plate d’un été ennuyeux comme un vieux bubble gum fondu sur fond d’adolescence avec les parents. Sa vie adulte, sa sexualité à venir, tout présent froid sur ce bord de route et il ne le savait pas. Elle avait dégobillé ses fantômes, sa trouille, comme un attrape couillon, et il avait eu peur. Sans la voir, sans savoir, c’est la première impression qui lui avait fait, quelque chose d’extrêmement nocif qui lui avait filé la trouille. A 17 piges la trouille ça excite. Une biche dans une petite combi blanche à dentelle sèche, posée près d’une lampe à gaz grosse comme sa tête qui s’appelait E. Elle avait déboulé dans sa vie par effraction comme un été dans un cimetière avec la fumée de la viande qui brûle dans le zénith d’un soleil blanc cramé, comme une mauvaise nouvelle dans un emballage rose, un bonbon au poison. Et presque tout de suite il l’avait su, mais à 17 piges le poison ça excite. Et puis d’abord qu’est-ce qu’elle foutait là à cette heure toute seule, les gonzesses ça faisait pas ça normalement, enfin pas toutes seules avec une grosse lampe pour bien qu’on la voit. Elle avait peur dans sa tente, il avait avisé le camping en face. Ça sentait la chaussette d’ici, les shorts Lycra mauve, la pétanque et le Pastis. Il imaginait volontiers un psychopathe se cacher là-dedans, derrière sa télé Jean-Pierre Pernod, bien sous tous rapports, français avec les papiers et un petit cri au fond de sa caboche qui lui ordonnait de scier en deux les enfants merveilleux. Ça se tenait sa trouille, ça lui filait aussi la trouille ces réunions de gens bien normaux dans des caravanes carrées. Comme les supermarchés, ça aussi ça lui filait des angoisses, ou d’entendre la télé brailler dans le vide à quatre heures du matin chez un autre. Un truc lugubre. Elle avait un corps de garçon avec les hanches presque droites et une poitrine plate, des cheveux bouclés court sur sa nuque longue et souple. C’était la fille du coupeur de joint qui se donnait là avec sa petite bouche fine rose qui se tordait comme une danse quand elle n’était pas contente ou qu’un fantôme la contrariait. Une lolita de l’enfer, on aurait dû l’appeler Lilith. Ils parlèrent toute la nuit, c’était la meuf de sa vie, ses dix-sept piges en étaient sûrs, il ne savait pas à quel point. Il ne savait pas comment il le regretterait aussi qu’elle le devienne. Tatouée dans la viande de son cœur la fille. A la fin de la nuit ils s’embrassaient, officiellement ensemble, attirés comme des aimants ou presque. Elle était à la DDASS à mi-temps, on l’avait foutue là en espérant peut-être que quelqu’un l’attrape, seize ans, toute seule, la DDASS quoi… Pour lui bien sûr, qui sortait d’un quartier rupin, ça ne voulait rien dire, il ne la situait pas, ne l’envisageait pas, ne perspectivait pas la dimension dans laquelle elle manœuvrait. Ce désespoir, cet abandon, sa noirceur. Et pendant deux semaines, dans un été doré presque couché sur l’automne, ça avait été à l’amour-vache. Deux gosses qui n’arrivaient pas à se séparer et qui s’engueulaient comme des frères, enfin surtout elle, lui il supportait. Il l’aimait, comme un veau, du moins croyait-il que c’était comme ça qu’il fallait aimer. Et moins il répondait à ses assauts, plus elle s’emportait… naturellement… l’amour au tison. Il faut dire que c’était une aristocrate, un engin, une boîte de dynamite intelligente comme un singe avec un radar dans le crâne. Rien ni personne ne lui échappait, ne respectait pas le moindre code. Elle s’habillait comme une Rom, kiffait les cimetières, Thiéfaine et Janis Joplin, imitait les pigeons, se moquait des touristes en roucoulant comme eux, les attrapait parfois, avec son chapeau, et les touristes la regardaient sans comprendre. En roue libre l’artiste sans art. Comment ne pas être retourné à son âge ? La lolita de l’enfer, et puis il y avait son cul. Il y aurait tant à dire sur ce cul de seize ans… qu’il était haut perché sur deux jambes interminables et cambré offert pour la concupiscence la plus torride, qu’il vous chatouillait d’autant le regard qu’elle ne portait jamais rien en dessous. Jeune fille sans culotte et sans pudeur au ventre rond avec ce cul nègre qui lui faisait doing et boing dans le cœur et le pantalon. Intouchable et lisible, elle ne prenait pas la pilule, pour la baiser faudrait attendre la veille des règles. C’était chaud à regarder, à admirer, on avait des envies de rut furieux rien qu’à la voir marcher devant soi dans son pantalon moulant vert velours. Lui, tout ce qu’il avait connu avant c’était deux maîtresses, l’une avec laquelle il n’avait rien compris, une autre dans laquelle il s’était aimablement ennuyé. Une routarde et une bourgeoise de son milieu. Mais là c’était autre chose, c’était de la bombe bébé, un missile, un avion de chasse sexuel, ça exsudait jusque dans son ventre, et quand il la prit finalement, même pas comme il faut, il était si excité qu’il jouit presque aussitôt. Et ce fut la fin de l’été, leur première et dernière fois, il devait rentrer, retrouver la maudite école, les darons, tout le schmilblick qu’il détestait tant déjà.

Pendant trois mois il ne se passa plus rien. C’était l’année du Bac, la plus importante selon la liturgie scolaire, adulte, et lui n’y était déjà plus dans ce milieu de merde. Dans l’école où il étouffait à petit feu. Il avait déjà voulu en partir quatre ans plus tôt mais ses parents avaient des ambitions pour lui, Science Po, ces choses-là….les autres, les élèves autour de lui, rêvaient tous en bleu blanc rouge. Saint Cyr, l’armée, les avions de chasse, les troupes d’élite, ou comme leurs parents, Science Po encore… l’élite de la nation quoi… Qu’est-ce qu’il en avait à foutre de l’élite, on l’appelait l’anarchiste à l’école. Sans grande raison d’ailleurs, mais il s’était plié au rôle. Toujours vêtu de noir, toujours en révolte. Et soudain elle l’avait appelé. C’est E. je ne t’ai pas appelé parce que j’ai eu très peur. Trois mois sans ses règles, un bébé ? Même pas, la biologie intime qui faisait des siennes. Alors la smala avait recommencé, comme un feu d’artifice. Une histoire de baise torride, de passion à coups de pain dans l’âme, un crachat, un rejet de salive et de sperme, un antagonisme de deux êtres déchirés, pas à leur place et qui en crevaient ensemble. La liberté pour eux, le reste pour les autres. E. était chaude comme la braise, étroite, le cul offert, en chienne, et il la prenait d’assaut à ne plus en pouvoir. Elle appelait ça des gros câlins, gros il l’était bien. C’était sa princesse sauvage, son ticket pour la liberté, son aller simple vers l’enfer, l’amour-vache, encore et toujours. Elle vivait dans un quartier quand elle n’était pas en foyer, chez sa grand-mère avec son frère d’un an plus jeune qu’elle. Ils étaient quatre, tous avec des noms en E. tous faits à un an d’intervalle, des parents monomaniaques. Le daron on savait pas trop où il était fou alcoolique en fugue, la daronne vivait à Rennes avec le beau-père, elle à Nantes, famille éclatée. C’était elle et les éducateurs du foyer qui s’étaient moqués d’elle en premier, lui avait expliqué de quel beau quartier il venait, elle la prolote fréquentait du bourgeois, quelle honte. Elle n’avait jamais calculé jusqu’ici, mais dès qu’elle avait su, ça avait été sa danse. Même son physique elle le trouvait bourgeois quand elle ne l’aimait pas, et puis ils se rabibochaient dans les draps et c’était bon comme du sirop brûlant, comme le baume derrière la gifle en pleine gueule, la glace au chocolat derrière les larmes. A coup de reins il calmait son agressivité, il n’y avait que là-dedans, quand il était en elle, derrière son cul fabuleux, quand il regardait sa petite bouche s’entre-ouvrir sur deux belles incisives, dressé dans son ventre rond d’enfant, qu’elle était enfin en paix, presque douce. Et puis tout repartait à zéro, elle oubliait la baise et le poursuivait pour tous ses malheurs à elle. Lui reprochait sa naissance, de ne pas être un homme, ne pas être celui de ses rêves, c’est-à-dire un beau salaud bien mâle. Et elle n’en n’avait connu qu’un seul avant lui. Il lui avait pris sa virginité et un peu de son cœur aussi. Un camé, un junkie, qui se la jouait voyou à la grande âme. Un âne, un jour il le verrait en personne, son héros, et ça serait pas bien beau. Leur relation, dans le crâne, dans le cœur, et même géographiquement était un constant aller-retour dans la gueule. Chaque fois qu’il allait la voir, perchée dans son quartier, au pied de son foyer, le week-end, quand on la laissait s’échapper, c’était un tout autre monde que le sien qu’il découvrait. La démerde, la manche, le shit, la nuit, les musiques de pas tout le monde, la DDASS, la vie de prolo, la « fracture sociale » comme ils disaient pas encore à la télé. Oh bien sûr il connaissait déjà le shit par exemple, et le reste il l’avait survolé depuis son nid roux de petit bourge sans relief, mais là avec elle il avait les deux pieds dedans, et c’était plus pareil. Fallait qu’il compose la plupart du temps, fasse semblant, et elle détestait ça, qu’il fasse semblant, que n’importe qui fasse semblant, la prenne pour une bille… alors elle lui fonçait dedans, et il encaissait, jusqu’à ce qu’elle demande son comptant de queue et que ça la calme. C’était pas qu’elle était nympho ou quoi, chaude comme la braise, affolée du boule comme d’autres qu’il connaîtrait plus tard qu’elle avait seize, bientôt dix-sept ans et lui maintenant dix-huit. A cet âge-là on est toujours avec le ventre en folie. Et il la baisait parfois si fort, il avait tant besoin lui-même de défouler la frustration qu’elle lui inspirait qui lui arrivait de lui faire mal avec sa bite. Ça serait la seule. Les autres encaisseraient en n’en redemandant, ou pas, les culs ça varie, on ne sait jamais…. D’une femme à l’autre, toujours différent, on est un bon partenaire ou une catastrophe. Avec elle il n’y avait pas de commentaires, pas de petit cri énamouré, pas d’halètement savant, elle ne ferait jamais semblant même pas pour rire… son plaisir on lisait sur son visage en extase, ailleurs, quand il lui léchait le con par exemple. Il adorait ça, son con. Le faire reluire avec la langue. C’était un buccal, il s’occupait bien d’elle avant de la prendre d’assaut. Et la caresser aussi. Son long corps de garçon-fille, caresser ses jambes interminables, la masser, ses mains chaudes remontant vers son torse, comme une vague amoureuse, à la rendre braise. Jusqu’à ce qu’il ait craché, que toute la pièce sente le cul, que ça embaume jusque dans les draps et qu’elle ouvre la fenêtre avec de nouveau reproche pour cette odeur de foutre et de cyprine mélangés.

Quand ils n’étaient pas ensemble ils s’écrivaient, de longues lettres comme on n’en écrit plus. C’était une époque sans électronique, sans réseaux anti sociaux, sans SMS et crétins l’œil vissé sur leur tablette. Une ère vierge. Alors il y avait le papier, et son intelligence cinglante y faisait fureur. Elle aurait pu devenir écrivain, elle en avait la niaque, le verbe haut, elle savait sans savoir lire entre les lignes. Et elle le lisait, le disséquait, chaque fois qu’il caguait dans sa propre semoule des mots qui n’étaient pas sincère. Parce que lui aussi savait écrire, mais pas toujours droit, et droit c’était la seule direction qui l’intéressait elle. Un jour elle l’avait défié d’écrire une lettre de cinquante pages, il n’avait su quoi dire, elle l’avait remarqué, il s’était pris une taule. « Et pour les réclamations c’est le treize » va te faire foutre mon ami si t’es pas sincère avec moi. Alors qu’il n’était que ça, et fasciné par elle aussi. Sa façon de traverser la route de sa démarche hautaine et arrogante, comme un Moïse traversant la Mer Rouge qui envoyait se faire foutre les automobilistes, écrase-moi si tu l’oses. Sa manière de remplir sa boîte à clope un jour de manche, repérer ceux qui lui diraient oui à tous les coups. De regarder le monde, de le cultiver de tant de choses qu’il ne connaissait pas, comme la Ballade des Pendus, de Villon, qu’elle vénérait depuis que son camé l’y avait initiée. Frères humains qui après nous vivez n’ayez contre nous les cœurs endurcis, Dieu en aura plus tôt de vous merci… Alors pour son anniversaire, avec ses moyens à lui, il lui avait offert une édition numérotée qui lui avait couté un œil, et dont il avait marqué la page de garde de son sang, comme un serment, parce qu’à dix-huit ans on a le romantisme noir. En réalité, très vite il avait fatigué de ses orages à elle, de cette vie infernale qu’elle lui faisait vivre avant le lit, mais il voulait l’aimer parce que personne ne l’aimait. Il voulait comme si la volonté y pouvait quelque chose. Elle l’aspirait, son désir, sa folie douce, ses excentricités, son arrogance. Au foyer justement, un foyer pour jeune délinquant alors qu’elle ne l’était pas (les juges pour enfants quoi….) on le lui disait qu’elle était dingue, et ça la terrorisait. Elle ne voulait pas finir comme sa sœur aînée, en H.P, et puis elle ne l’était pas, juste une enfant sauvage, élevée sans parents véritables, à la merci de la bêtise des pseudopodes qui lui avaient servi de géniteurs, et de toute la connerie que peut dispenser un éducateur de la DDASS… une bien épaisse, il allait s’en apercevoir. Cette façon qu’ils avaient eu de moquer ses propres origines sociales, lui instiller qu’elle fréquentait du bourgeois, de l’orienter vers un Bac sans avenir, de réduire son intelligence à une forme de folie, ces imbéciles faisaient tout pour la miner de l’intérieur, mais, il le verrait un jour, sa mère était pire.

Leurs retrouvailles se passaient surtout le week-end. Il touchait de l’argent de poche, plus rarement c’était elle, alors ils se voyaient à Nantes ou bien à Paris, le reste du temps, l’un et l’autre subissaient. Le monde que les adultes avaient construit pour eux. Il étudiait dans une école privée, pour gens de son rang, l’élite de la nation donc. Et l’élite passait beaucoup de temps à se défoncer. Cocaïne, haschich, parfois de l’héro, en intraveineuse ou dans le pif. Avec déjà des aspirants à la célébrité qui faisaient la une de leur petit milieu en mettant à sac Chez Castel, se prenant pour des situationnistes, le Caca’s Club ça s’appelait. Il détestait. Il détestait cette bourgeoisie ennuyeuse dans laquelle ses parents gravitaient. Détestait ses camarades calqués sur les ambitions de leurs parents… vomissait toutes leurs prétentions, et ne pensait qu’à elle en fumant des spliffs dès le petit matin pour être bien certain de foirer ses études dans les grandes largeurs. Son meilleur pote était un skinhead, pas que ses idées le passionnaient, il en était même à l’opposé qu’il était vrai, cash, sans concession et qu’à l’école il était la tête brûlée dont tout le monde avait peur. Alors que lui était au contraire la tête brûlée dont on se moquait parce qu’il ne s’habillait pas chez Church et Mulberry’s. Mais personne ne savait la passion qu’il vivait. C’était un amour adulte dans un corps d’adolescent, un truc de trentenaire chaud comme la tempête dont il ne parlait jamais. Pourquoi le faire ? Qui aurait compris qu’il était déjà plus adulte qu’ils ne le seraient jamais ? Que sa tête brûlée justement l’entrainait vers des territoires qui resteraient toujours vierges pour eux, des inconnues de roman, des passions adaptées au cinéma, pour les faire rêver dans leur sucre à eux. D’ailleurs il ne s’en rendait même pas compte lui-même. Pour lui E. était la norme, même si cette norme puait la dynamite et le foutre. Le chaos, la nuit, la folie, l’ivresse, le cul. La folie. Un soir, qu’ils étaient seuls dans le grand appartement de ses parents ils avaient mangé du shit ensemble. L’effet était plus fort à ce qu’il avait déjà expérimenté, violemment plus fort. Plongé dans du café, même si le lait c’était mieux, avec beaucoup de sucre pour virer l’amertume, et le cran de manger tout le dépôt. Elle avait fait une crise d’angoisse, un bad trip comme ils disent, passant la nuit à vouloir traverser le miroir de sa chambre, ou bien était-ce au figuré ? Toute la nuit il l’avait cajolée, raisonnée, effrayé à l’idée qu’elle passe vraiment de l’autre côté d’une manière ou d’une autre. Effrayé par sa terreur de basculer dans la folie. Mais aucune voix ne soufflait jamais dans sa tête, aucune idée ne prenait jamais chair, c’était son humeur qui changeait dans un constant flip flap de saumon remontant son courant à elle. Celui qui la conduisait vers sa mère dont elle croyait avoir si désespérément besoin, et qui allait la détruire. Bout par bout. Trop vive, trop intelligente, trop sexuelle. Pour tous. Née sous la latitude du Cheval de Feu disaient les chinois, qui tuaient dans l’antique ces enfants-là. Cheval de Feu, il n’y pas de hasard, ou alors il fait bien semblant. Et elle le savait, c’est elle qui le lui avait appris, et elle s’en amusait parce qu’elle les défiait. Tous, la vie tout entière, dix-sept ans quoi… et plus, tout ce qu’elle était au-delà de son seul âge. En somme ils étaient l’un comme l’autre nés malades de ce monde, et ils n’arrivaient pas à s’y résoudre. Pour elle il aurait probablement donné sa vie, pour lui, elle n’aurait rien donné, mais elle donnerait au-delà de ses désirs les plus sombres. Elle aimait les cimetières donc. En attendant leur monde allait de l’avant, dans ce perpétuel déchirement et il ne foutait plus rien à l’école. Il se défonçait le matin en écoutant les Sex Pistols, Thiéfaine, Janis Joplin, Beethoven… Et puis fonçait sur sa petite bécane, un casque taggé sur la tête. Le A d’anarchie, une main dessinée le majeur dressé sur l’arrière du crâne, Express Thyself, sex, drug and Rock’n roll, ces trucs-là… comme un para du Vietnam lâché dans la jungle d’une adolescence sans manuel. Qu’est-ce qu’il en avait à foutre ? Qu’est-ce qu’il en avait à foutre de ce monde déjà racoleur ? De rentrer à Science Po ? De devenir quelqu’un ? L’élite de la nation, toujours… qu’est-ce qu’il en avait à foutre ? Plus rien, il se laissait absorber par sa relation tumultueuse et plus rien d’autre ne comptait. En mai il annonçait officiellement à ses parents qu’il arrêtait d’aller à l’école, il avait dix-huit ans, il était libre de sa décision. Ils tentèrent bien de le dissuader mais il en avait marre, ras le cul, plein la caboche de tout ce cirque. Il réviserait pour le bac, mais pour le reste, oubliez. D’ailleurs c’était une possibilité qu’offrait l’école dans lesquels ils l’avaient fourré en pensant à leur propre bien, alors pourquoi pas. Et bien sûr il ne révisa rien. Il rata son Bac de six points en ayant rien foutu de toute son année, belle performance. Le jour de l’épreuve de philo il avait fumé un énorme spliff avec un inconnu en pensant que ça lui donnerait l’inspiration. Mauvaise idée, il avait eu trois. Et puis étaient arrivées les vacances. Il avait touché dix mille d’un accident, il consacrerait l’argent à faire un tour de France avec elle. D’abord à Nantes chez elle pour le mois de juillet, et puis août, à Rennes d’abord, car sa mère allait bientôt la récupérer pour de bon, fini le foyer, Saint Girons, un petit village landais où il avait passé une partie de son enfance et où ses parents avaient une maison qu’ils partageaient avec sa tante. Et enfin Rennes les bains, près de Carcassonne, un autre petit village où elle avait perdu sa virginité, et en quelque sorte quitté l’enfance. C’est là que se rendait régulièrement son camé, Norbert, chercher comme tant d’autres le trésor de l’abbé Saunière, le mythique. Encore des trucs qui n’avait jamais atteint sa stratosphère, les trésors et leurs chasseurs, les mystères ésotériques et les cintrés qui couraient après, mais peu importe, puisqu’il l’aimait, puisque c’était officiellement fini entre eux, il voulait lui laisser la chance de le revoir une dernière fois. Voir s’il serait au rendez-vous informel qu’il lui avait donné peut-être un jour de promesse. Et ainsi soit-il ils s’en allèrent bras dessus bras dessous, avec sa petite valise écossaise à elle rejoindre son quartier. A ce moment-là les halls étaient pas encore occupés par la génération des loups-garous, des affamés qui pétaient leur shit bitumé en masse, pas de dealers et les gens se parlaient, inter communauté, les nègres avec les blanches, les arabes pas qu’entre eux, enfin pas comme maintenant quoi… Le quartier était coincé entre un supermarché zonard et un hôtel à formule pour VRP et psychopathe en stand-by. C’était ça son paysage du week-end, c’est là qu’ils passèrent leur premier mois d’été, dans la canicule de leur propre histoire d’amour fou furieux, leur histoire de cul rageux, chez sa grand-mère, avec son jeune frère. Ils se ressemblaient physiquement, ils avaient le même genre d’intelligence aussi, mais lui son truc c’était de draguer les vieux, les attirer dans les caves pour mieux les dépouiller. Seize ans, l’enfance sauvage à tous les étages.

– On va se baigner ?

– Où ça ?

– A l’hôtel, il y a une piscine.

– On a le droit ?

Elle s’agaça, il avait peur de mal faire, toujours, peur de ce qu’on dirait, peur de se faire gauler par les autres, les adultes ou prétendus tels, mais il comprenait vite qu’avec elle les interdits c’était pour les autres. Ils y allèrent la nuit, avec deux gars qu’ils avaient rencontrés de l’avant-veille. Des loulous du quartier… il avait trop peur qu’ils lui piquent aussi…. E. était comme ça, elle mettait vite dans la balance son cul, c’était pas tout ce qu’elle avait mais il l’avait déjà vue le menacer avec aux vacances de Pâques. Fais-moi mal qu’elle lui avait dit au lit, mais il n’avait pas pu, c’était pas son truc, il ne savait même pas comment s’y prendre, alors elle lui avait expliqué que son impuissance, bin il pouvait se la foutre au cul, elle irait voir ailleurs. C’était des menaces en l’air, elle n’aurait jamais fait ça parce qu’en vérité elle voulait juste qu’il ait mal pour elle, à sa place, qu’il souffre un peu… ce bourgeois…

L’été était caniculaire, et la piscine un rectangle bleu fluo bien trop tentant pour ne pas s’y laisser aller. Comme toujours elle se jeta dedans torse nu, les soutiens-gorges ? Pour les autres encore, puisqu’elle n’avait pas de seins. Les deux autres n’en pouvaient plus de la voir nager à demi nue, s’ils avaient su quel genre de tempête elle était… probable qu’ils n’auraient pas résisté longtemps, se seraient faits renverser par ce bolide. Lui était pudique, il avait emporté un maillot, il se jeta dans le bleu sans trop réfléchir, sans se demander si un gardien psychopathe n’allait pas débarquer pour les chasser, tandis que les autres restaient sur le bord, à regarder ces deux furieux profiter de la fraicheur. La piscine était rangée derrière une haie d’arbres, à l’abri des regards, réservée aux clients naturellement mais c’était trop bon pour qu’ils y renoncent, et puis naturellement le réceptionniste de nuit se pointa.

– Qu’est-ce que vous foutez là !? Barrez-vous ou j’appelle la police !

Les ploufs l’avaient probablement réveillé, ils s’enfuirent en rigolant comme une volée de moineaux carnivores.

Un autre jeu c’était de se rendre dans le supermarché et se servir sur place. Ouvrir les sacs de bonbons, déballer les plaques de chocolat, croquer dedans, s’en fourrer plein la bouche et ressortir les joues pleines.

– Au revoir m’chieur, bonne après-midi !

Le vigile les regardait partir, impuissant, faute d’avoir pu les coincer entre les rayons et à nouveau ils disparaissaient pour s’égayer direction Place du Commerce où toute la zone et la non zone de Nantes se retrouvaient dans un grand melting pot informel. C’est là qu’elle avait appris à attraper les pigeons, et la manche aussi. Là qu’ils s’ennuyaient à deux quand ils n’avaient rien à faire, et accessoirement qu’il avait rencontré Monique, sa mère. C’était une grosse bonne femme toujours vêtue de noir avec un regard oblique et une bouche en coin, éternelle étudiante de quarante passés qui avait repris la fac parce qu’elle se prenait pour une sommité en plein de choses. Une paumée qui se donnait des airs et régnait sur ses quatre enfants comme la vilaine princesse dans Blanche Neige. Un poison qui l’avait déjà catalogué sans le connaître, toujours ses putains d’origine. Il n’était qu’une petite chose, un détail dans la vie de sa fille qu’elle pouvait ignorer, balayer, comme un rien, et E. enfin, à ses côtés, était quelqu’un d’autre, calme, presque soumise, complètement hypnotisée par l’anaconda. Le jour du tribunal, le jour où on la lui avait rendue, il avait immortalisé cet instant en la mitraillant avec son nouvel appareil, offert pour ses dix-huit ans, un Nikon de baroudeur qu’il emmenait partout. E. avait un visage grave, comme absent, quelque chose se bouleversait dans son existence, elle quittait enfin le foyer et sa grand-mère, retrouvait sa mère en espérant sans y croire que sa vie allait s’embellir, et déjà il savait. Il aurait voulu lui dire, l’avertir, mais quoi faire ? Comment lui expliquer qu’il la sentait comme un trou noir qui allait absorber son soleil, une vipère galbée de saindoux, un boudin noir cannibale, alors qu’il ne se faisait même pas confiance lui-même ? Et d’ailleurs quoi faire ? A l’instant du tribunal E. l’avait oublié, il n’existait plus en tant qu’homme ou même partenaire parce qu’elle était enfin redevenue la jeune fille qu’elle aurait dû être, sage, posée, une bonne petite fille en somme… Et lui ne comprenait évidemment pas pourquoi puisqu’il ne connaissait pas ce monde de l’intérieur, puisqu’il ne savait pas ce que c’était qu’un foyer pour délinquants à la DDASS, la violence. Puisqu’il n’avait jamais vécu abandonné au pied des tours coincé entre un Formule 1 et un Intermarché, que sa putain de vie n’était que beaux restaurants et gens chics. Luxe, calme et volupté. Et tant pis si sa propre mère était également une perverse narcissique comme disent les psys, si son père l’ignorait, si son frère le jalousait maladivement, si sous le joli verni de sa classe croupissaient d’autres cadavres, il ne le voyait pas, il ne se situait pas non plus, trop jeune pour comprendre, pour se faire confiance. Pour capter que sa propre colère venait d’une autre forme de violence, qu’elle n’était pas due qu’à ce fameux âge de la révolte qui ne semblait même pas effleurer les élèves de son école. Tant pis oui. La vie rêvée des bourgeois, mon cul oui !

Le cul justement, heureusement il y avait ça. Le cul. Ils étaient libres au lit, dans leur impudeur, libres et sauvages, et ils se donnaient pleinement l’un à l’autre, charnel l’un comme l’autre, chaud brûlant de leurs hormones mis au feu de l’été. Elle ouvrait sa chatte et il s’y plongeait avec délice, il la limait dans toutes les positions, sans science, sans fioriture, mais déjà sensuel, caressant, la prenant comme une femme et pas calqué sur les obligations pornographiques, les schémas préconisés de la géographie érotique contemporaine. Des pornos il ne connaissait d’ailleurs pas grand-chose à part quelques trucs des années soixante-dix. Et si ça lui avait remué le sang, il n’en n’avait pas retenu une leçon. Ils baisaient point c’est tout avec leurs dents, comme si c’était une question de survie. Et ça en était une sûrement.

Elle était couchée sur lui, les cuisses écartées, appuyant son bassin contre sa vessie, offerte et incurvée comme un roseau, ses mains la caressaient, le torse, son clito vibrionnant et rouge comme une cerise de juin. Il allait en elle lentement, à son rythme, sans chercher l’orgasme, sa queue à l’étroit, chaude, arc boutée qui tapait doucement contre la paroi de son vagin. Les draps déroulés, et le soleil qui leur crachait dessus à travers la vitre de la chambre quand soudain la grand-mère entra sans frapper. Elle referma aussitôt en poussant un petit oh de surprise. C’était une petite vieille insignifiante, totalement dépassée par ses petits-enfants et la vie tout entière sans doute. Fille mère comme on disait dans les années soixante, elle avait élevé sa fille seule, on disait que cette dernière était en réalité le produit d’un viol. Ils se désemboitèrent aussitôt, l’excitation tombée d’un coup, le mal était fait.

– T’as vu, je t’avais dit que c’était une perverse, commenta E. avec humeur.

– Elle fait chier, elle aurait pu frapper.

– Une perverse je te dis, elle venait voir.

– Tu crois ?

– Mais oui.

Il avait tant de mal à voir le monde comme il était qu’il avait du mal à la croire. Elle s’était trompée, avait oublié, mais comment peut-on oublier quand deux adolescents amoureux sont dans une chambre ? Qu’est-ce qu’elle pensait trouver sinon du cul le plus cru ? Avec le temps et l’âge il verrait les choses autrement mais là, c’était trop. C’était juste E. qui noircissait tout voilà.

– Ça sent le cul, dit-elle avec reproche en ouvrant la fenêtre.

Il s’essuya la bite dans les draps et se releva, ils baiseraient un autre jour.

– Tu viens, on prend notre douche ensemble.

– J’ai envie d’un bain et que tu me laves.

– D’accord, je prendrais ma douche après en ce cas.

Ils se réfugièrent dans la salle de bain qu’ils fermèrent à clef cette fois et il la lava comme promis. C’était doux et intime, elle fumait, lui passait de temps à autre la clope comme une mort lente dans cette salle de bain pleine de vapeur d’eau chaude, le carrelage rose sur sa peau ivoire, leur conversation sans suite, elle voulait qu’il lui lime les ongles aussi, la traite en princesse, alors il les lui lima, mais il n’avait jamais fait ça, les tailla en biseau comme des sabres coupants, des griffes, t’es nul lui dit-elle, c’est pas comme ça qu’il faut faire, elle lui débarrassa les mains, le prince charmant congédié d’un coup sec… La grand-mère termina le boulot docilement puis fit le manger tandis que son frère revenait dont ne sait où avec son air de faune mariole. On la sentait bien dépassée la pauvre vieille par ces deux piranhas, n’importe qui l’aurait été, et lui essayait de faire le charmant avec elle, pendant que les autres mettaient la table, et ça marchait pas. Elle lui répondait à peine la vieille, n’osait pas le regarder dans les yeux, depuis qu’il la connaissait c’était comme ça. Elevée dans l’humiliation de sa classe sociale, épuisée à baisser le regard devant le propre, le nantis, l’éduqué, comme il l’était. C’était un gars de pas chez nous, ça se voyait, il vivait parait-il dans un quartier de riche, c’est la petite qui lui avait dit. Encore et toujours, mais il ne s’en rendait pas encore compte. Pour lui c’était même des trucs qui n’existaient pas, ce regard étroit du prolo devant son air intelligent, cultivé, ça se pouvait pas d’être comme ça. Il savait maintenant qu’on pouvait lui en vouloir pour ses origines sociales, il ne savait pas encore qu’on pouvait même le haïr pour ne pas avoir quitté l’école à quatorze ans, comme en vérité il aurait voulu le faire. Ni qu’on puisse avoir été éduqué à le craindre en réalité. Parce que c’était ça au fond, elle craignait ce qu’il représentait, même si ça ne voulait strictement rien dire pour lui ni même, en vérité pour E. Elle était bien trop intelligente pour ça, c’était juste une lame de plus pour lui, sa façon à elle de le tourmenter comme son jouet. Son pauvre jouet, son horrible jouet, qui plus il l’aimait mal, plus il lui rappelait combien, le seul véritable amour dont elle avait réellement besoin, l’amour de ses parents, lui manquait. Comme une pente, un gouffre, un vide, un trou dans le cœur.

Finalement la fin juillet arriva comme un boulet de guerre, écrasant et toujours plus chaud, on aurait pu faire cuir des œufs sur de la taule de bagnole. Sa mère vint les chercher pour les conduire jusqu’à Rennes où comme par enchantement il se mit à pleuvoir des cataractes de flotte, un tombereau si violent que la 4L flottait sur la chaussé. Elle rangea la caisse sur le bas-côté et attendit que l’orage qui couvait depuis un long mois se lasse. Puis il y eu le grand appartement noir où ils vivaient avec le beau-père. Un type filiforme avec des petites lunettes à monture d’acier de prof qu’’il était, avec un pull jacquard, un visage maussade et mutique parce qu’il n’aimait guère E. son arrogance toujours et qu’il ne l’aimait pas plus lui, l’éternel possédant. Petit être sec, étriqué dans son pseudo intellect, insecte, phasme qui ne les regardait même pas, ne parlait pas, laissant toute la place à la grosse Monique dans sa robe noire comme son pire cauchemar. E. prenait des médicaments pour « son bien », les éducateurs y avaient veillé par l’intermédiaire d’un psy, c’était vrai, important ou non, Monique sorti son Vidal et fit sa scientifique, ça elle n’en avait pas besoin voyons, elle, elle savait mieux. Mieux qu’un médecin… Ils mangèrent des nouilles et du poulet avec un verre d’eau, E. ne parlait presque pas, obéissante, et un peu effarée aussi, c’était donc ça qui l’attendait ? L’atmosphère méphitique de cet appartement à demi plongé dans le noir, et le mépris affiché de sa mère pour lui, pour ce qu’il disait. Les moyens aussi, il avait dix mille, elle aurait deux cent et ça suffirait bien. Mais comment feraient-ils toute cette balade, ça voulait dire qu’il devrait tout supporter avec sa seule bourse ? Oui bourgeois ça voulait dire ça, et pour le voyage il y avait allo-stop voyons, une association d’automobilistes pour les voyageurs à petit prix. Ils n’avaient jamais envisagé les choses comme ça et surtout pas de dépenser tout son argent, mais puisqu’il en était ainsi, ils s’adapteraient. Ils avaient l’habitude après tout, s’adapter à leur monde de merde. Dans la nuit sa vessie le travailla, putain d’envie de pisser au milieu de l’angoisse que lui inspirait cet endroit, ces gens. C’était même plus qu’une angoisse, c’était une peur, une terreur, comme s’il sentait la mort rôder. La même peur qui l’avait sonné la nuit de leur rencontre et le paralysa au lit, en plein sommeil, jusqu’à ce qu’il se vide sous lui. Au matin il ne sut lui expliquer cette peur irrationnelle qu’il l’avait crocheté jusque sous la couche de sommeil et d’orage, mais à dix-huit ans pisser au lit, la honte. Que dire à E. ?

Elle était furieuse.

– Tu te rends compte ? On va dire quoi à ma mère, que t’as pissé au lit ? Et pourquoi d’abord t’as pissé au lit ?

Comment lui expliquer cette terreur irrationnelle lui qui ne comprenait même pas comment elle faisait pour deviner les gens si facilement ? Lui qui à nouveau ne faisait pas confiance à ses instincts.

– J’ai fait un cauchemar, je sais pas…

– Un cauchemar qui fait pisser au lit ça n’existe pas.

– Bah la preuve que si hein !

– Et on va faire comment avec le matelas ?

Il regarda le petit lit de camp qu’on lui avait aménagé, l’auréole noire qui avait rongé la mousse, les draps bleus souillés d’urine, quel désastre, comment on allait planquer ça ? Il n’en avait aucune idée. Exaspérée elle s’empara des draps et alla les planquer dans le panier à linge de la salle de bain, pendant qu’il retournait le matelas, traumatisé, honteux. Il n’était pas un homme, il pissait encore au lit. Finalement ils s’en allèrent à la faveur de la fameuse association d’automobilistes. Deux amoureux sur les routes, dans leur liberté, enfin. Un été fou. A tout point de vue.

La première étape, avant Saint Girons Plage, Landes, était le camping devant lequel ils s’étaient rencontrés   La tente de la DDASS, louée à l’année, où bien entendu ils n’avaient aucun droit d’être, mais elle savait qu’il n’y avait personne si tôt dans le mois, alors pourquoi pas… un petit enfant dans le dos à ces fils de pute, ça se refusait pas, hein ? Profiter du système, comme ils disent… alors qu’il use et abuse de vous le fameux système, mais tant pis…. Faut pas profiter de lui ; c’est mal. Merde à ça ! La tente était bien vide, ils s’y installèrent. Mais pas pour longtemps seul. Un jour qu’ils rentraient de la plage, ils trouvèrent un garçon, expédié lui aussi là par le foyer, toujours seul, sans éducateur, livré à lui-même. Elle lui monta un bateau, on ne restait que quelques jours de toute façon.

Ils dormaient donc à trois dans la tente, mais comment faire quand on avait tout le temps envie de s’aimer ? Elle portait un pyjama de bébé en éponge rose pâle avec un zip dans le dos, il défit le zip le plus discrètement possible et glissa ses mains à l’intérieur. Elle adorait ça, sentir ses mains chaudes courir le long de son torse adolescent, puis savamment, glisser sur sa chatte bouclé tandis qu’ils se frottaient l’un contre l’autre. Bientôt elle sorti son cul de la glissière et s’offrait à lui en cuillère. Il l’attrapa par les hanches et commença à la pénétrer lentement, en retenant son souffle pour que l’autre ne se réveille pas. Il était à quelques centimètres d’eux, ronflant comme le gros garçon qu’il était. C’était bon parce que c’était interdit, dangereux, qu’ils pouvaient se faire prendre. Excitant comme une roulette russe avec du cul dedans. Il regardait la ligne de son dos, sa queue qui allait et venait, il en avait l’eau à la bouche tellement c’était délicieux, et elle s’offrait, pleine et entière, tout aussi excitée par le danger. Mais sans doute était-ce ça qui les excitait plus que tout puisqu’ils avaient cet âge, jouer avec le feu si près qu’on peut presque sentir la brûlure de la vie. Le sel de leur liberté à eux. S’aimer partout, quand ils voulaient, au-delà des conventions. Et puis ça intervenait quelques jours après l’épisode de la douche. Une énième dispute, une énième réconciliation, elle voulait des caresses, il voulait de la baise. Il l’avait presque prise de force sous la chaleur sensuelle de la douche, en pleine nuit, alors que tout le monde dormait. Elle s’était laissée faire mais n’avait pas aimé et lui avait lancé comme un reproche, une promesse, tu ne me toucheras plus. Mais cette fois c’était elle qui était venue le chercher, elle qui avait blotti son cul contre lui en demandant qu’il pose ses mains chaudes sur sa peau. Alors c’était encore meilleur, la baise de la réconciliation, dans ces conditions. Au matin elle asticota le garçon, il n’avait rien entendu pendant la nuit ? Rien ne l’avait dérangé ? L’autre était un garçon frustre, il n’aurait pas beaucoup pu mentir face à elle qui devinait tout.

– Non pourquoi ?

– Je sais pas, on a entendu des bruits, répondit-elle espiègle, pas toi ?

– Bah non.

Ça les amusa de savoir qu’ils avaient baisé sous son nez et qu’il ne s’en était pas aperçu, marrant comme de voler dans les supermarchés au nez et à la barbe du vigile. Mais il était temps de foutre le camp, il arrivait parfois que les éducateurs se pointent pour voir si le pauvre ado laissé seul là s’en sortait ou non. Ils appelèrent allo-stop. Ils tombèrent sur un sociopathe. Le type ne disait rien, trois cent bornes ou presque en silence pour se retrouver au mauvais endroit. Pas de GPS à cette époque, juste la bonne parole d’un con qui ne savait pas lire une carte, planté au milieu de la Gironde alors que le soleil tombait, à cent cinquante kilomètres de leur destination. Le sociopathe voulait rien savoir, lui il avait encore de la route, tant pis pour eux. Il eut envie de bouffer de l’homme pendant un moment. Puis finalement ils furent pris en stop à la sauvage et arrivèrent à leur destination au milieu de la nuit. Le village de son enfance avait changé, il y avait une vaste cafétéria à l’entrée maintenant, un truc pour humanoïde mangeur de produits industriels dans une chouette ambiance post moderne. Deux ans auparavant il avait perdu son pucelage ici, rencontré la vie, travaillé dans la restauration, connu son premier orage amoureux. En somme tous les deux avaient décidé de revenir sur les pas de la mort de leur enfance, quand ils étaient encore heureux dans ce monde. Mais tout avait disparu naturellement. Le petit restaurant de plage où il avait travaillé, balayé par le monstre en face avec ses poutres métalliques, ses vitres fumées et son enseigne au néon qui gueulait jusqu’aux étoiles. Ça lui fit comme un coup de déprime, comme si quelqu’un s’était amusé à ravager ses souvenirs d’enfance pour y foutre un supermarché. Ils allèrent à la maison, choisirent la chambre avec le plus grand lit, la chambre d’ami et s’y fourrèrent pour dormir comme des sonneurs, épuisés par leur voyage, et heureux d’être enfin là.

E. était libre, Max… et elle voulait un peu faire chier le monde avec cette liberté aussi, croyant sans doute que le monde supporterait ça longtemps. Elle était libre et lui voulait le devenir. Alors elle veut bronzer à poil derrière la maison ? Pas de problème et merde au voisin. Intégrale, la chatte à l’air, dix-huit ans, bandante comme un fantasme, le corps enduit d’huile solaire, déjà dorée, une belle chatte, triangulaire, et noire, bien fournie, la voisine était hystérique. Son mari, ses gosses rouges apoplectiques. La bonne famille de français, avec les bobs et tout, short en Lycra et tongs, enfin c’était comme ça qu’étaient sapés la bonne femme et les gosses, alors on comprend le mari qui n’en pouvait plus de baver. Et son thon à côté qui pouvait plus faire concurrence… ça dura deux jours comme ça jusqu’à ce qu’elle craque et pique sa crise, il allait lui dire deux mots à la grognasse ou… ou on sait pas. Le mec débarqua en hurlant, au bord de l’émeute… ça se pouvait pas cette liberté-là ! C’est quoi cette fille d’abord !? Parce qu’il voyait bien qu’elle ne faisait rien pour aguicher le monde qu’elle n’en avait en réalité rien à foutre. E. bien entendu lui tint tête, et qu’est-ce que tu peux faire contre une belle fille à poil quand t’es juste un pauvre gars que sa femme a envoyé au jus, lui mettre une pèche ? Non c’est sur lui que ça risquait de tomber, surtout que ses parent possédaient cette maison, ça se saurait le scandale, serait obligé de partir… enfin c’est comme ça qu’il finit par la raisonner tout en calmant le mec… c’était bon, elle allait mettre un maillot. Tu parles, elle alla à la plage… en maillot.

– Il me plait bien lui, j’aurais bien fait un gros câlin avec lui.

– Tu veux que j’aille le chercher ?

– Tu ferais ça ?

– Pourquoi pas ?

Il était saoul, ça lui avait semblé une idée audacieusement amoureuse, il aurait vraiment fait n’importe quoi pour elle, donc. Un bal de 15 août dans son petit village, ils avaient rencontré un punk et son pote, un grand type baraqué, le genre qu’aimait E. parce que punk avec un air de beau voyou, tout ce qu’il n’était pas. Ils avaient bu et dansé ensemble, et puis les avaient invités à dormir dans la grande maison qu’ils avaient pour eux seuls. Il se leva comme par défi et alla dans la chambre de son enfance, avec deux petits lits. C’est là qu’il avait dormi avec son cousin pendant des années d’été doré, grandi aussi, il se souvenait encore des immenses casse-croutes de ses quatorze ans, qu’il clapait au lit tout en dévorant un livre, cet époque d’insouciance, qu’est-ce qui s’était passé depuis ? Il avait été trahi, voilà ce qui s’était passé, par sa mère essentiellement, par celle qui l’avait élevé puisque lui n’était jamais là même quand il l’était. Il s’était rendu compte que le monde adulte n’était pas cette idylle auquel il avait cru toute son enfance, que sous la couche de respectabilité se cachaient des vices. On avait fouillé son courrier, fait du chantage affectif, on l’avait manipulé, s’était mêlé de sa vie intime, privée. Non les « grands » ne l’étaient pas. Et maintenant il était là à essayer de faire son chemin dans ce monde sans code, devant ce punk qui ronflait déjà.

– Eh… réveille-toi.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Elle te plait ma copine ?

– Euh… pourquoi ?

– Parce que toi tu lui plais… tu veux venir ?

– Bah ouais, carrément !

Ils baisèrent en buvant de la vinasse qu’ils avaient rapporté du bal, si on peut appeler ça baiser, la grosse main du type occupait toute la place, sur sa chatte à la doigter, pas partageur pour deux sous. Bientôt il fût saoul comme une vache à ne plus pouvoir lutter contre cette brute qui monta sa petite sans se soucier de rien. Un morceau de viande pour lui sans doute, doré à souhait.

– Alors c’était comment ?

– Il m’a fait un gros, gros câlin, dit-elle enthousiaste.

Elle était heureuse, amoureuse qu’il ait osé faire ça pour elle, elle le voulait en elle, tout de suite, dans sa petite robe noire qu’elle portait si souvent et qui lui allait si bien. Il remarqua l’écoulement qui sortait de sa chatte mais ne dit rien, après tout c’était peut-être normal. Ils allaient bientôt s’apercevoir que non, le mec leur avait filé sa chaude-pisse. C’est dégueulasse et un peu douloureux une bléno, ça les interdisait de cul pendant un moment aussi, il se fit examiner par un médecin du côté de Bordeaux, alors qu’ils étaient en route vers la dernière étape de leur voyage. Le mec qui les conduisit était un camionneur fumeur de pétard, cette fois ils n’étaient pas passés par allo-stop, terminée l’expérience alternative, d’ailleurs ils devaient économiser. Un type sympa qui avait l’œil qui frisait sur elle, il avait un peu la nausée à cause des médocs contre la bléno, ils causèrent pendant qu’elle dormait dans la couchette à l’arrière. D’où ils venaient, ce qu’ils allaient faire, le mec discutait pour se tenir éveillé, et lui pour pouvoir tirer sur ses spliffs insignifiants. Il les lâcha devant les remparts rouges de la cité du moyen-âge, trois cent bornes d’une traite, un cowboy de la route, puis ils tracèrent jusqu’à Rennes les Bains. Ancienne station thermale plantée au milieu des montagnes, le village n’accueillait plus pour l’essentiel que des vieux rhumatisants et des cintrés chercheurs de trésor, faute à l’abbé Saunière du village d’à côté, Rennes le Château. Riche du jour au lendemain, il avait fait entièrement rénover son église suscitant toutes sortes de questions jusqu’après sa mort. Les délires allaient bon train, trésor caché des Cathares ou bien carrément Saint Graal, tout le monde dans le camping, ils allaient s’en apercevoir, n’était là que pour ça. Le tout dans un climat général de suspicion comme seul les conspirationistes savent les créer, la parano à plein régime. On les regarda s’installer avec des yeux de traviole. Mais au fond peu importe les raisons, la folie rôdait partout dans les têtes et ils basculèrent à leur tour dedans sans même s’en rendre compte. Ça se pointa par la raison économique. Le camping réclamait trois cent par jour, ils avaient déjà dépensé beaucoup en voyage et frais divers, ses deux cent à elle étaient depuis longtemps disparus et ses dix mille avaient fondu comme neige au soleil parce qu’ils ne s’étaient pas spécialement privés. Entre temps ils avaient fait connaissance avec deux explorateurs qui vivaient près d’un petit lac, dans une caverne parfaitement propre au sol couvert de sable. Alors à leur départ ils avaient installé à leur tour leurs affaires dans la caverne, située en contrebas d’une route de montagne. Chaque fois qu’ils voulaient aller au village faire leurs courses, ils devaient se taper une montée abrupte, mais ils avaient la forme et en voulaient l’un et l’autre, alors ce n’était pas le plus grand des problèmes. Enfin il y avait eu l’affaire de ses cheveux. Il voulait qu’elle les lui coupe, elle fit n’importe quoi, ne sachant s’y prendre, sur un coup de tête il lui dit de tout raser. Son crâne rapidement cuit par le soleil, son front se mit à avancer sous l’effet de l’œdème. Il ressemblait à Frankenstein sans les cicatrices et tout le monde les regardait un peu plus de travers. Le môme au crâne ras et au front lourd et la gamine à l’insolence affichée, ça ne plaisait d’autant pas que personne parmi les vacanciers ou les villageois ne les avaient jamais vus dans la région, et ambiance parano oblige…

Accessoirement il était plus rationnel qu’elle. Elle n’avait jamais vécu ça que derrière le filtre de ses parents, deux cinglés eux-mêmes, persuadés comme la plupart de cette espèce d’avoir la science infuse sur toutes les institutions. Elle n’avait jamais, pas plus que lui d’ailleurs, été confrontée à la folie collective, aux soupçons, à ce qu’au fond le monde adulte leur avait toujours caché, eux deux les enfants sauvages de leur monde cloîtré. Il était plus rationnel qu’elle et il jugeait derrière le masque de son regard, sans rien dire, ces deux types dans leur caverne comme tous les chasseurs de Saint Graal, des fous, gentils ou non, ce n’était pas la question. Alors il aurait pu lui dire sans doute, mais au lieu de ça il se laissa entrainer ignorant que la folie a une forme contagieuse, qu’à force de répétition on finit par croire tous les mensonges, tous les mythes, que l’empathie n’aide pas à discerner. Et en somme ils en avaient beaucoup, même si finalement ils ne se faisaient pas plus confiance l’un que l’autre, trompés par la duperie adulte, ils sentaient les autres. Et ces autres-là, les gens du camping, les deux mecs de la caverne, le fait même de faire du camping sauvage dans une caverne, rien de tout ça n’était normal, comme ils l’auraient voulu, comme ils s’y attendaient. Ou bien est-ce que ça avait commencé quand il avait pissé au lit ? Quand est-ce que ce voyage avait commencé à partir en couille ?

A ce tableau ne manquait plus qu’une chose, un élément déclencheur pour tout foutre en l’air, Norbert. C’était un type anguleux avec une mauvaise peau et un sale air galeux, à se demander comment elle avait pu en tomber amoureuse. Il débarqua un soir avec sa copine et ses frères, inquiets. Il sortait d’un cloître où on l’avait désintoxiqué momentanément. Une énième cure, mais cette fois c’était la bonne, il l’avait juré à sa nouvelle femme, une blondasse décolorée punkette qu’on imaginait volontiers ex toxico elle-même. Il n’avait rien dit mais il s’en était méfié tout de suite, ces deux-là n’allaient pas tarder à leur apporter un tas d’emmerdes. Mais il avait promis. Promis à sa reine qu’il lui offrirait de revoir une dernière fois son premier amour, et peu importe les risque que ça comprenait pour lui-même, il l’aimait jusqu’au sacrifice.

Norbert racontait toutes sortes de choses, qu’il était copain avec de grands bandits mais qu’il avait rencontré la foi chez les moines. Il était un autre homme, érudit par la bibliothèque du cloître, il savait beaucoup de choses sur cette région et ses trésors cachés. Car oui il y en avait plusieurs selon lui, à commencer par celui des Cathares. Bref il pédalait dans sa semoule en hypnotisant un auditoire acquis. Les deux filles, et lui qui n’osait remettre tout ça en doute.

– T’as déjà pris du Trangsène ?

– Non c’est quoi ?

– Un médoc, avec de l’alcool c’est une tuerie, ça te déchire grave, tu veux essayer ?

Il hésita en regardant la dragée rose, Trangsène 50, un missile pour une cervelle pas pourrie par la came ou l’épilepsie. L’autre souffrait des deux. Mais si c’était fort et ça faisait bien délirer, pourquoi pas. .. Ça monta comme une flèche, l’écrasant de sommeil d’un coup comme un marteau, puis on essaya de le réveiller parce que le café de la place allait fermer et qu’ils iraient dormir avec eux dans la caverne, ils n’étaient que de passage. Mais comment le réveiller, il était totalement sonné par le médoc, ils y parvinrent tout de même et il partit en live, hurlant, marchant n’importe comment, comment osait-on le réveiller au milieu de sa nuit. La nuit, c’était ça qu’il avait dans la tête, une éclipse totale dont il n’avait aucune envie de sortir, dont il était incapable de sortir. E. ne l’avait jamais vu dans cet état, ça la fit flipper. Son amoureux d’habitude si raisonné, si prudent en tout, trop prudent, avait déjanté, comment était-ce possible ? Le lendemain elle l’engueula évidemment, sa manière à elle de marquer la frousse qu’il lui avait filée, il se senti honteux et désolé une nouvelle fois, lui-même ne comprenait pas ce qui s’était passé, comme si avaler un neuroleptique quand on était atteint d’aucun mal pouvait être sans conséquence. Les deux autres dormaient l’un contre l’autre, roulés en boule dans leur sac de couchage au fond de la caverne. Elle les réveilla tandis qu’il préparait le feu pour le petit déjeuner.

– Il t’est arrivé quoi hier ?

– Je sais pas c’est le machin que tu m’as filé.

– Tu nous as fait peur, tu délirais complètement.

– Je suis désolé.

– Tu te souviens de rien ?

Non de quasiment rien et il se sentait au banc des accusés. Etait-ce possible de perdre le contrôle à ce point, lui qui détestait ça, qui même fin saoul était encore capable de réfléchir droit simplement parce qu’il n’aimait pas les paroles d’ivrogne ? Apparemment oui, il pouvait être faible, faillir, ne plus être le mec toujours parfait qu’il essayait d’être pour elle, comme de pisser au lit par exemple, ou chopper stupidement une chaude-pisse. Après le petit déjeuner ils décidèrent d’aller se baigner, l’eau était glacée, il préféra rester sur la berge à les regarder s’amuser entre eux, il se sentait exclu. Exclu par la séance d’hier, par ce Norbert et ses deux gonzesses, l’officielle, et l’autre qui essayait de se rapprocher. Ce mec avait passé les vingt-cinq ans et il avait fait sauter le pucelage d’une gamine de seize ans à l’époque, comment elle ne pouvait pas voir qu’il y avait un truc de pas normal à ça. Comment pouvait-elle être hypnotisée par ce mec, parce qu’il prétendait avoir été voyou ? Elle ne voyait donc pas quel bavard il était ? Il les entama encore sur l’abbé Saunière et son trésor, leur raconta les cathares, ce qu’il avait appris chez les moines, et pour lui tout ça sonnait comme faux, mais comment lui dire, comment lui faire entendre raison ? Ça passerait pour de la jalousie, point c’est tout. L’était-il ? Non le sentiment lui était étranger, personne n’était à personne, voilà, c’était son point de vue, et il arriverait ce qui devait arriver, il était près, pensait-il à en assumer les conséquences. Comme il assumait tout jusqu’ici. Et puis, alors qu’ils remontaient la pente vers la route pour aller au village, Norbert tomba en arrière la bave aux lèvres. Une crise d’épilepsie. Mais pas pour sa copine hystérique qui s’était tordu la cheville dans la foulée, non il était possédé, c’était le diable, les cathares, lui qui savait trop de chose le petit chou, c’était cette caverne qui était pleine d’ondes négatives ! Il s’était blessé l’orteil en tombant avec eux deux, elle les obligea à tracer une croix de son sang sur le teeshirt immaculé de Norbert, elle délirait, à fond dans son truc, E. était désemparée et lui… eh bien lui il prit les choses en main parce que sa tante était épileptique et que voilà tout, il n’y avait aucune possession là-dedans, fallait juste l’empêcher qu’il bouffe sa langue dans cette pente. Il prit son portefeuille et l’obligea à mordre dedans. Bientôt les convulsions cessèrent et il revint à lui. Mais lui aussi, le Norbert, en était sûr maintenant, tout ça, la crise d’hier à cause du médoc, sa chute, tout ça c’était la caverne, ce lieu était maudit, il fallait mettre du sel pour chasser le diable… la folie collective donc, ils mirent du sel… On emballerait les affaires plus tard et on retournerait au camping, tant pis, il lui restait encore un peu d’argent, tout plutôt que de rester dans cet endroit. Ils remontèrent la pente en aidant la copine qui n’arrivait plus à marcher, il la porta sur ses épaules, Norbert était trop faible pour ça. Il faisait un drôle de quatuor lamentable, l’autre avec sa croix sanglante sur son teeshirt, la punkette sur les épaules du rasé, quel spectacle pour les imbéciles en tongs, parvenus à hauteur du camping ils subirent les quolibets d’une petite troupe d’humanoïdes.

– Ah ! Ah ! Mais regardez les moi ceux-là, hurla une bonne femme hilare.

– Ah en voilà une belle brochette ! fit un mec à côté d’elle.

– Et si vous alliez vous faire enculer ? leur dit-il à la fois furieux et épuisés.

– Quoi que t’as dit ?

Un des humanoïdes s’approcha en bombant le torse et lui flanqua un coup de poing en pleine figure qui ne le fit même pas broncher. Cette fois Norbert s’en mêla en se jetant sur le type, on les sépara, on leur dit de s’en aller, de plus revenir, qu’ils n’étaient pas bienvenus ici. Finalement ils trouvèrent un champ où planter leur tente.

Il espérait sans doute un peu de reconnaissance, mais la reconnaissance c’était pas le truc de E. au lieu de ça elle passa la nuit avec Norbert, à discuter et à flirter aussi pendant que la copine dormait. Quant à lui il resta dans la tente à se morfondre et à l’attendre jusqu’à ce qu’elle débarque au petit matin. Qu’est-ce qu’ils avaient fait ensemble, pourquoi elle rentrait à cette heure ? Elle aurait pu lui mentir, mais ça aurait une occasion ratée de pouvoir à nouveau l’asticoter, jouer sa garce… oui ils s’étaient embrassés, et alors ? Il était épuisé nerveusement, fou de chagrin, il n’en pouvait plus, il craqua. Il lui tomba dessus, commença à la taper, heureusement l’espace réduit de la tente, la fatigue, l’empêcha d’exprimer complètement sa fureur et sa frustration, mais le mal était fait. Il lui avait fait mal, elle allait le dire à Norbert, il verrait, il lui casserait la gueule, en attendant eux deux c’était fini.

Fini…

Finalement Norbert et sa copine s’en allèrent, et ne lui cassa pas la gueule. Finalement ils ne retournèrent pas au camping mais firent connaissance avec des hippies qui vivaient dans une ferme à l’écart du village. Un mec lui plaisait bien, un des hippies, et puisque c’était fini…. Fini… puisque donc elle ne voulait plus de lui, elle le dragua, mais ça ne marcha pas, et lui restait seul dans son coin à l’attendre, à pleurer, à se morfondre, sans pouvoir accepter, sans s’y résoudre. Il avait perdu sa dulcinée, son or, sa sauvage, celle qu’il aimait depuis bientôt un an et demi, jusqu’à ce que finalement ils se retrouvent à cours de fric. Il appela son père. Papa on n’a plus un sou, est-ce que tu peux nous rapatrier ? Son père n’était jamais là même quand il y était mais c’était un père, avec le cœur sur la main. Alors il leur envoya de l’argent et ils purent rejoindre Paris. Dans le train, épuisé et heureux d’être sorti de cette galère ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre…. Ce n’était finalement pas tant fini que ça.

Ils passèrent deux jours ensemble à Paris, après il devait rejoindre ses parents dans leur maison de campagne. Deux jours à se rabibocher, faire l’amour comme des fous, à s’aimer. Ce fut la seule fois peut-être où il la vit enfin véritablement amoureuse. Il avait assuré, il les avait sortis de là, il avait tout fait pour elle et maintenant seulement elle s’en rendait compte. Son homme à elle, qui la baisait si bien, qui était si attentif, si prévenant, comment elle n’avait pas vu ça avant ? Ils se séparèrent au terme de ces deux jours sur le palier de son appartement, elle retournait à Rennes et lui dans sa vie confiné de petit bourge, l’ennui, la pesanteur, sa mère et ses commentaires mauvais, son père mutique. Mais quand ils revinrent de la campagne, ils eurent une surprise, E. avait besoin de crier sur les toits qu’elle était tombée amoureuse enfin de lui, elle avait sculpté son nom sur le mur à coups de clé. Un énorme tag primitif qui allait leur coûter une fortune à faire effacer et évidemment il se fit engueuler. Mais qu’importe puisqu’enfin E. l’aimait pleinement et qu’elle le hurlait comme elle seule savait hurler.

Le mois passa, la rentrée scolaire, à nouveaux le bac, dans une nouvelle école cette fois, et toujours la même soupe. Eternellement la même soupe qu’on impose parce qu’on a des ambitions pour ses enfants qu’ils n’ont pas. L’été avait été chaud, infernal même, fou, et ils continuèrent de s’écrire. La fille amoureuse avait de nouveau disparu, ses lettres parfois étaient cinglantes, parfois juste froides, E. vivait chez sa mère et les choses ne se passaient si bien qu’elle l’aurait espéré sans doute. Elle s’engueulait avec son beau-père, envoyait se faire foutre ses profs pendant qu’il subissait le poids de son propre monde. Ils se retrouvèrent pour un week-end en Normandie chez une de ses sœurs. Vingt ans à peine et déjà maman d’une petite fille, un autre micro drame dans cette famille qui en comptait déjà tant. E. était de nouveau cinglante, vacharde, toujours au bord de la colère. La nuit, pensant la calmer comme ils faisaient si souvent, il descendit entre ses cuisses et la lécha longuement, amoureusement, comme il savait faire et comme ça la mettait toujours au pas, puis lassé il se redressa comme pour l’enfourcher, ce qu’il n’avait pas envie de faire à vrai dire. Ils s’étaient encore disputés un peu avant, et d’ailleurs elle lui avait dit, pas de gros câlin cette nuit. Il la respectait assez pour ça, mais il ne l’avait pas calmée. Elle était comme un chat lunatique, et l’empêcha de se redresser en lui labourant le visage. Cette fois c’était trop. La goutte d’eau qui fait déborder le vase. C’était la première et la dernière fois qu’elle s’en prenait à lui physiquement, il n’en pouvait plus. Cette griffure sous son œil qui lui faisait comme un cerne sanglant fut l’arrêt de mort de sa propre passion. Il était furieux, il n’en voulait plus, elle lui en avait trop fait voir. Un an et demi et pas une journée de plus, adieu pour toujours. En retournant chez lui, il monta un bateau pour expliquer la plaie qu’il avait sous l’œil, et annonça, à la grande satisfaction de ses parents, qu’E. et lui c’était terminé. Il jeta tout, ses photos, ses lettres, jusqu’au moindre souvenir, fureur de destruction, envie de repartir à zéro, la ranger dans la boîte à oubli. Terminé d’être son chien, l’ombre de sa main, terminé le sacrifice de sa personne pour cette fille qui n’était même pas foutue de lui dire je t’aime, juste de la colère, des vacheries, des crises à n’en plus finir, terminé.

Mais quand même, la grosse histoire hein ? A dix-neuf ans il entreprit d’en rédiger le récit, peut-être persuadé au fond que ça allait faire de lui sa gloire, prix Goncourt et tout le cirque, les témoignages ça marchait bien. Si ça avait été un roman se dit-il au terme de la rédaction, l’idéal ça aurait été de terminer par un suicide, elle mourant pour lui parce qu’il l’avait laissée tomber. C’était romantique, ça collait bien avec ce qu’ils avaient vécu, mais la vie n’est pas un roman. Leur histoire aussi peu banale était-elle s’était clos fadement, par une de ses éternelles colères, avec sa violence à elle, et il en avait eu assez comme on se lasse de tout ce qui use. Le texte ne présentait l’intérêt que des faits, il l’envoya à quelques éditeurs, et n’eut même pas de réponse ou les informelles, « nous vous remercions de l’intérêt que vous portez à notre maison d’édition mais… » le chichi classique et il oublia. A dix-neuf ans, à son tour, il était un garçon en colère, qui ne pensait plus qu’à enquiller les conquêtes sans y parvenir jamais et à se battre avec tout ce qui bougeait, sans y parvenir non plus d’ailleurs. Il avait le crâne ras, passait pour un skinhead auprès de ses copains d’école mais sous l’os du crâne c’était un punk qui pogotait dans sa tête. Plus rien à foutre de rien, sauf des études, de ses parents, parce qu’en lui tournant le dos, il tournait aussi le dos à ce qu’il avait été, un révolté. Un punk paradoxal en somme, un insoumis soumis. Un an passé, il ratait ses études en beauté malgré toute l’énergie qu’il y avait mis, et puis soudain….

– Devine qui est là ? E.

– Oh non, c’est pas vrai….

C’était l’expression d’un ras le bol, aucune envie de la revoir. Il se leva, fatigué. Il avait travaillé une partie de la nuit, son école d’art lui bouffait toutes ses nuits comme ça, c’était pas le moment que cette chieuse vienne refoutre le bordel dans sa vie. Mais la chieuse n’était pas dans son état normale, délirante, agitée, incohérente. Il l’avait tellement vue faire l’imbécile pour se moquer de lui, le bombarder de mots et le tourmenter avec que sur le moment il ne sut quoi faire ni quoi en penser. D’ailleurs il n’avait jamais vu personne dans une crise de délire à part la fois où elle avait fait un bad trip et même à l’époque elle parlait de manière cohérente. Il essaya d’obtenir une explication, cru comprendre qu’elle était venue voir son oncle, mais c’était tout, et de toute façon, ce n’était plus son problème, il avait cours. Il la laissa sur le palier, persuadé qu’il ne la reverrait plus, et puis le soir venu on lui apprit qu’elle était revenue et que sa famille l’avait fait interner. Son frère sortait avec une infirmière, la fille avait reconnu l’épisode délirant, direction les urgences psychiatriques de Saint Anne. Quand il la retrouva elle avait retrouvé un peu de son calme et lui était certain que ce n’était que passager. Il s’en expliqua au médecin, elle avait dû prendre une came trop forte, raconta l’épisode du bad trip, le médecin de garde l’écouta, on allait la garder en observation pour une nuit, et si tout allait mieux eh bien on la relâcherait. Le lendemain il appela l’hosto, il tomba sur un autre médecin qui lui aboya dessus :

– Vous n’y connaissez rien ! Elle est schizophrène !

Comment pouvait-il établir un diagnostic en 24 heures ? Pas la moindre idée, la psychiatrie quoi… mais plus tard il saurait…. Schizophrène était le mot préféré des imbéciles qui sévissaient dans ce genre d’établissement. Ça leur venait spontanément, dès que quelqu’un « entendait des voix » comme ils disent et peu importe si les bouffées délirantes s’accompagnent le plus souvent d’épisodes schizoïdes. Elle était schizo et fermez le banc. Pour lui c’était comme une défaite vis-à-vis des éducateurs et de tous ceux qui l’avaient un jour déclaré folle parce que trop incontrôlable pour eux, un échec, et il se replia sur lui-même. Ils avaient perdu contre le monde des adultes, ils avaient perdu contre tous, leur liberté ne comptait simplement pas, il fallait se ranger, admettre, baisser la tête, et c’est ce qu’il fit. Ses études harassantes l’y aidèrent, le shit aussi, la solitude dans lequel il se plongea lentement. Il tomba amoureux d’une fille en vain, une fille saine, propre sur elle, mais qui ne voulut jamais de lui finalement, cessa de baiser. Et puis un jour, à nouveau, elle revint dans sa vie.

– Allo ? c’est qui ?

– C’est E.

– Oh E. comment tu vas ?

– Ça va, je vais me marier.

– C’est vrai ? Mais c’est génial, quand ?

– Le 30 septembre.

– Cool.

– Je voulais savoir, le livre que tu m’as offert est-ce que tu veux que je te le rende ?

Il pensa à cette édition numérotée tâchée de son sang, c’était si loin maintenant, pourquoi elle lui demandait ça ?

– Bah non vas-y, garde le, il est à toi.

– Ok, merci, voilà c’était tout, je voulais savoir.

– Bah, non, non vas-y, garde le je te dis.

– Ok, alors salut.

– Salut

Et ce fut la dernière fois qu’il entendit sa voix. Le 30 septembre, elle se jeta par la fenêtre de chez sa grand-mère et épousa… le trottoir.

Il était dans une école pour futur publicitaire quand il l’apprit, quelques semaines après sa mort. De jeunes piranhas ambitieux qui rêvaient tous de gagner plein de fric sans trop se fouler. Un coup de fil de sa mère à l’école, ça le dévasta d’une traite. Il retourna en classe, livide, un crétin lui lança pour rire :

– Eh bin fait pas la gueule comme ça, on dirait que t’enterre quelqu’un.

Sur le moment il faillit répondre, lui balancer dans la tronche toute sa stupidité, mais il garda ça pour lui et serra les dents le reste des cours. Ce connard n’en valait même pas la peine. Il savait maintenant qu’il ne faisait pas partie de leur monde et qu’il n’en ferait jamais partie. Mais ce n’était pas fini, non, il lui fallait sa petite cerise sur le gâteau à lui, alors il écrivit à sa grand-mère pour savoir où elle était enterrée, et s’il pouvait avoir une photo d’elle, il n’en n’avait plus, il voulait conserver un souvenir au moins… et elle lui envoya la photo, de son cadavre. Pourquoi ? Il ne le saurait jamais, ce fut son cadeau de Noël, il jeta la photo.

Il avait cinquante ans aujourd’hui et se rendait compte qu’il se souvenait de certains épisodes comme si c’était hier, une mémoire fantastique. Paradoxal pour un mec qui venait de se tromper d’un an dans sa date d’anniversaire. Mais après tout lui aussi avait fait depuis de la psychiatrie. Il se souvenait même avoir fait ses premiers pas dans cette institution en passant par le même chemin qu’elle, les urgences de Saint Anne, interné par sa copine de l’époque. Il n’y avait pas que ça qu’il faisait comme elle aujourd’hui, il roulait ses cigarettes comme un chef, traversait les routes comme elle, et quand il avait besoin faisait la manche sans se tromper, toujours l’œil. Il alluma une cigarette, relut la nouvelle et sortit. Il y aurait des corrections, des passages à changer, c’était pas important, il en avait marre. Ecrire cette histoire remuait plus de trucs qu’il ne l’aurait cru. Dans le ciel la lune formait un croissant roux, il pensa à cette chanson d’Higelin qu’elle aimait tant Champagne et se mit à chantonner :

La nuit promet d’être belle car voici qu’au fond du ciel apparait la lune rousse…

Et sourit, il sentait son fantôme flotter pas loin, elle lui manquait encore…

Planck ! Fin

Carré orange sur fond noir, océan vert, ressac, soupirs des amants. Viande tremblante et suante, nerf vif, cuisses et fesses tendues ouvertes, les odeurs de cul qui s’effluvent, bouches entrouvertes qui se mêlent, langues, doigts, curieux, explorateurs de plis et d’orifices, vulve humide, clitoris en saillie, à l’assaut des mains, goût salé des sexes, aréoles rouge sanguine, soupirs. Une décharge qui descend vers le sud du corps, la queue qui se cabre, vagin qui transpire son sucre, parfum des alizés et du sable chaud mélangé au musc des corps écorchés par le désir, puant de promesse de  foutre. Les yeux s’entrouvrent curieux, ivres, se referment, s’ouvrent à nouveau, les mains cherchent, flattent, soupèsent, les peaux se collent, font des bruits de succion, siprine, méat, salive, des sauces pour le plat cannibale des amants qui croquent enfin leur frustration. S’assouvissent, lentement, porter le désir aussi loin qu’on peut avant de s’explorer l’en dedans, enfin… Honoré descend et remonte le long de ses cuisses. Il enfouit son nez dans la soie de son cul, dardant sa langue sur la chatte grande ouverte comme un sourire et d’où s’échappent des exhalaisons explosives de fleurs et d’herbe coupée. Il l’y enfonce jusqu’à la garde, plonge dans le ruisseau au goût de fruit de mer et goûte. Perdue entre les parois corail, aspirée, explorant la cloison de la cave intime, sa voûte céleste avant de ressortir avec un bruit gourmet, s’attarder sur le clitoris serré comme poing, sa pulpe érectile, le mordiller du bout des dents, l’explorer avec la pointe de la langue, en détail, tout en lui enfonçant un doigt souple dans le con tandis qu’elle lui lèche les couilles, remonte le long de la hampe, la langue grasse fait le tour du gland, bouffeuse. Elle sent son doigt qui s’aventure, et puis soudain se plante là, dans son plaisir, comme un petit serpent, le fameux G, allant et venant, cognant, doucement pour commencer. Bonjour !

L’onde nerveuse remonte le long du ventre. Il la retient, ralentit ses gestes, puis reprend juste avant qu’elle ne redescende vers le rivage de son sexe, la laisse courir à nouveau un peu plus haut cette fois, qui envahit sa poitrine obligeant la pointe des seins à se dresser tel un dard, l’abandonne à encore, la laissant perdre pied autour de son gland, la langue en mode autonome, puis la pique. Orgasme, comme une flèche directement au centre de son cerveau, elle hurle, se cabre, son sexe serré dans son poing, avant de se rabattre presque en pleurant et de l’avaler tout entier. Elle continue de gémir tout en allant et venant, mais il n’est plus avec sa queue, il ressent le plaisir sans l’excitation, son attention entièrement concentré sur les baisers qu’il prodigue à son aine, ses cuisses, sa vulve. Il l’aime presque comme s’il tuait, la tête froide, machine de son plaisir, chercheur jusqu’à ce qu’à son tour sa queue gluante se rappelle à lui et hurle son envie de jouir. Il s’y refuse, interdit avec cette même force qu’il s’est toujours tout interdit dans la vie, se retire d’elle, sourit, l’embrasse à pleine bouche, s’enlacent et roulent sur le carré orange.

 

Quelque part, dans une autre dimension, très loin et sans doute déjà très près, une pyramide grisâtre et à demi-éboulée sent une petite fleur rose-orange bourgeonner sur son flanc. La pyramide est intriguée, ce n’est pas elle qui l’a créée, elle qui est capable de faire calcul prévisionnel sur 700 millions d’années et 17 plans de réalité différents n’avait pas prévu ça. La petite fleur éclot.

–         Planck !

La pyramide commence à s’inquiéter.

 

Cuisses et hanches se frottant contre les ventres tendus, mains nouées, se caressent, s’abandonnent sur les bras et les épaules, le dos pris d’assaut, les baisers dans le cou, le cul et l’amour glissés au creux des oreilles, cheveux dans la bouche, transpiration, parfum du corps et de la chair, des baisers, et la ronde reprend. Elle le regarde droit dans les yeux, ordonne, il s’accroupit docile et se laisse sucer. Elle le suce longuement, le tue lentement, les mains d’Honoré s’agrippent à sa chevelure, son visage ressemble à de la fureur, il la pousse vers lui, l’étouffe presque, puis la relâche à bout de souffle, les lèvres pleine d’écume, et elle recommence à la fois soumise et dominante. Ses bourses rétrécissent, son pénis est un machin tendu comme une colonne vertébrale, il se retire froidement et la pousse, écarte ses cuisses et la fend en sadique, lentement, scientifiquement, laissant leurs deux sexes s’épouser millimètre après millimètre. Il sort, rentre. Coup de queue furieux, coup de queue docile, il est l’archer et elle la musique, il est l’arpège et elle le chef d’orchestre. Elle gémit, il halète, elle cherche son souffle, elle sent à nouveau la guenon du plaisir lui mordre la nuque, les yeux étincelants d’une joie mauvaise, le repousse avant de s’offrir, pute, salope, furie, cambrée, offerte comme jamais auparavant. Il s’enfonce. Dans son ventre, dans sa tête des fleurs de feu explosent en chaîne, elle gît quatre impacts de coït dans le corps.

 

Ailleurs, pas si loin non plus, attiré par le fumet animal qui vrille son esprit depuis qu’il a pris conscience – tardivement – de son existence, de son Je majuscule, ego sans limite, Dieu jaloux à la prétention de se penser maître, créateur de tout alors même que l’existence du péché originel et de toutes les douleurs et les mépris pour les femmes qui en découlèrent fut la seule création de la bonne volonté d’une curiosité tout humaine pour l’effraction des interdits – et sa volonté à réduire tout commandement à sa propre peur – ailleurs donc un Dieu avide de punition fonçait de tout son corps-esprit vers la dégustation d’une divine et ultime vengeance. Les dimensions qu’il traversait, macrocosmes et microcosmes mêlés n’étaient pour lui que des équations infinies de couleurs en forme de nombres et de nombres aux odeurs colorées dans lesquelles par un effet de jeu lumineux extra sensible il devinait l’anathème ultime qu’on lui faisait sur cette plage de l’abîme. Et puis soudain, tandis qu’un nouvel orgasme s’ouvrait comme une explosion de vide au cœur de la chair de Lubna, il se sentit délicieusement aspiré vers sa victoire. Il vit le plaisir éclater comme un feu cosmique, il regarda les arcs-en-ciel primitifs jaillir de neurones en neurones, il entendit leurs rires, et tandis qu’il croyait enfin toucher au but, se retrouva bêtement, platement, affleurer derrière les yeux de verre d’un trophée con, souvenir d’imbéciles fixé contre un mur touristique, quelque part dans le passé d’Honoré, cruellement voyeur de son présent, mais pas pour longtemps, le verre ne voit pas, il renvoie, ici à sa propre inutilité, un je dépossédé du moindre moi. Un bout de cadavre qui enfin se rend compte qu’il n’a  jamais été rien d’autre qu’un gibier pour l’homme, comme tous les Dieux sans doute, tôt ou tard, mais c’est pas forcément une consolation.

 

Elle s’effondre, se roule, rit comme un enfant à Noël, pas même très sûre d’avoir encore toute sa raison, il épouse son mouvement, rit également, laisse la pulpe de ses doigts se balader sur son bras, ses paumes respirer ses seins ronds et lourds avant de l’abandonner dans le creux de son cou, pantelante, tout comme il est, même si ses couilles n’ont rien livré, pas encore. Elle chuchote, il répond sur le même ton, ils roulent l’un sur l’autre sur le carré d’éponge, s’embrassent, se confient des idioties, se marrent, se regardent, s’endorment, se réveillent et recommencent d’une autre manière encore.

–          Je voudrais te poser une question.

–          Vas-y.

–          Quand est-ce que tu es tombée amoureuse de moi ?

–          Je ne te l’ai jamais dit ?

–          Non.

–          La première fois où on s’est retrouvé dans cette crèche, tu sais quand tu nous as sorti de là.

–          Pourquoi ?

–          Je sais que tu te ne rendais pas compte de ce que tu faisais vraiment, je sais que t’avais compris leur petit jeu mais que tu n’en connaissais pas les conséquences. Je t’ai vu compter, tu compte avec ta bouche sans rien dire, comme ça…

Elle limita en avançant les lèvres comme si elle parlait un dialecte secret.

–          Ah oui ?

–          Oui. Je savais que t’étais en train de tricher, tu te servais des chiffres pour les voir quand ils couraient à côté de toi.

–          Oui.

–          Mais tu ne pensais pas, t’avais la tête ailleurs.

–          J’étais furieux, je voulais pas en attraper un de toute façon, je savais que sans ça ils allaient gagner, réussir leur truc dans le cosmos, je sais pas quoi. Juste je voulais les exciter au maximum qu’ils deviennent dingues.

–          T’y as parfaitement réussi, mais c’est pas ça que je voulais dire, c’est ce que tu avais en toi, c’est ça qui m’a séduite.

–          De quoi  ? Que je sois en colère ?

–          Toi t’appelles ça la colère moi j’appelle ça le désir.

–          Oh.

Il se blottit contre elle sans rien dire, la voix de la jeune femme devint rauque.

–          Ecoute bien mon amour ce que je vais te dire, je suis un sexe, de mes orteils à la racine de mes cheveux mon corps est une luxure, et je le sais. A l’intérieur de moi il y a quelque chose que tu connais mieux que quiconque, et je ne sais même pas comment cela est possible. J’ai été baisée par des minables, des fous et par des empereurs de la bite, j’ai même cru bien des fois que cette queue me parlait d’amour, mais c’est ma chatte qui était amoureuse, et lui pas. Mais heureusement, pour mon très grand bonheur, j’aime ça. Infiniment mon amour. J’aime ça et je crois, que mieux que quiconque tu le sais. Mais aucune queue ne m’a mieux parlé au cul que ce que tu avais dans la tête à ce moment là. Vois-tu, ce que j’ai vu ce jour là, c’est ce que je ressens quand je baise. C’est énorme, c’est marrant, c’est sale, c’est comme de bouffer avec les doigts, ou de jeter des pierres aux touristes, et surtout c’est beau. Avec un B majuscule comme dans Baba au Rhum !

Après quoi elle fourra sa langue dans sa bouche et l’y laissa un moment. Dit comme ça…

 

Là-bas, à des milliards d’années-lumière et tout en même temps à une poignée de secondes, dans la plaine pelée, derrière la montagne à demi éboulée sur laquelle a maintenant fleuri tout un parterre, une colline chenue connue pour avoir inventé la racine carrée et trois sortes d’alphabets primitifs de 180.000 signes chacun, découvre qu’une colonie de fourmis s’est implantée à son sommet et creuse frénétiquement des galeries. Non loin, une pyramide rose et variqueuse sent un cri long et aigu lui échapper, comme un chant de baleine et le son lui fait un bien qu’elle n’aurait jamais imaginé. Ce qui paradoxalement l’angoisse tout en même temps, n’ayant jamais connu de toute sa longue existence une sensation aussi primitive que le bien-être.

 

Plus tard, elle lui demanda :

–          Tu me dis comment sont mes épaules ?

Il fronça les yeux, mi amusé mi inquiet. Connaissant pour la première fois de sa vie cet instant vertigineux de l’amour où on se demande un dixième de seconde si on ne s’est pas trompé de personne.

–          Tu me fais ta Brigitte Bardot ?

Elle lui rendit un regard balistique.

–          De quoi ?

Il évita le missile de justesse

–          Euh….

Il se concentra, les yeux fixés sur les dites épaules comme s’il les remarquait pour la première fois.

–          Elles sont rondes, dit-il sur un ton définitif.

Elle soupira.

–          Oui mais encore ?

–          Elles sont caramel.

Il laissa ses doigts glisser sur sa peau à mesure des mots.

–          C’est des bonbons pour mes mains.

–          Z’ont quel goût ?

Il se pencha et l’humecta de la pointe la langue.

–          Elles sont pain d’épice.

–          Pas possible !

–          Avec une petite pointe vanille.

Au contact de ses doigts la peau s’échauffait tendrement laissant échapper une douce et chaude odeur légèrement sucrée.

–          En fait à mon avis t’es un gâteau.

Elle lui jeta un œil circonspect.

–          Bah tiens… et mes seins ?

–          Quoi tes seins ?

–          Tu les aimes ?

–          C’est un roi et une reine visitant leur royaume, c’est des collines au toit du monde, c’est des soleils dorant mes paumes, s’emporta Honoré sans comprendre.

A ces mots, sous la pointe d’une langue reptilienne, les globes aux aréoles franches et brunes semblaient lentement prendre la couleur d’un feu astronomique, tétons dressés comme des tours de guet à l’orée d’un fief plein de dragons, princes et princesses.

–          Et mes fesses, elles sont comment mes fesses ?

Elle roula sur le côté pour en offrir la contemplation, il embrassa et mordit à pleine mâchoire sa longue nuque dont le dessin rappelait le col d’une carafe. La pression calculée de ses dents sur ses terminaisons nerveuses lançait des messages à travers son corps, il décolla jusqu’au creux des omoplates l’embrassant et la léchant faisant onduler son dos, tandis que ses mains allaient, aveugles, décrire l’arrondis de son cul. Elles prirent la parole. Elles avaient une voix posée et intelligente.

–          Au contact c’est de la soie, de l’hermine, un bois précieux. S’y tenir y est impossible, il faut s’y couler, en suivre la rondeur, comme lorsque d’un seul regard on essaye d’embrasser tout l’horizon. C’est un défi pour les doigts que de ne pas sombrer dans la liqueur de leur sillon, une lutte pour la peau de ne pas prendre feu quand elle sent s’amorcer la courbe des reins, ou d’airain c’est selon, à ce stade nous ne savons plus, et quand nous grimpons agrippés à leur tendresse et bien il faut encore se battre pour ne pas se laisser dissiper par celles qui supportent ces deux planètes : vos jambes madame, deux panthères alanguies.

–          Mais non, mais non, répondirent ses mains en retour d’une voix douce et fière, en se posant sur son torse osseux, noueux, et qui jusqu’ici avait été si peu préparé à ce genre de caresse. Laissez votre peau prendre feu et vos doigts s’abandonner à la liqueur. Et surtout, je vous en prie, perdez-vous sur celles qui supportent le fameux trésor, les fauves veulent se séparer et vous accueillir.

–          Moi ? Mesdames ? fit la queue soudain sollicitée par ses doigts délicats et soyeux. Pourquoi se presser ? Ma langue réclame son entre vue et la prison que vous m’offrez tout de suite est un écrin si incandescent que si vous me relâchiez j’aurais peur de vous mordre.

–          Mais queue nenni queue nenni, mordez douce bite, la langue peut bien attendre ! Et vous avez déjà tant de vocabulaire !

Sa queue gloussa dans sa main, tandis que ses doigts allaient murmurer à l’oreille de son clitoris et aux anthélix du vagin. Ses doigts ondulèrent sur ses couilles jusqu’au scrotum, le ventre collé, la langue enfourrée dans la sienne comme lierre fou. Et tout en même temps, sa langue, ses doigts et sa queue la pénétraient tandis qu’elle le suçait et le caressait, le griffait, le branlait, gémissait sous ses coups de reins, y répondait coup pour coup, ondulante, haletante, en suspens.

 

A des milliards de kilomètres de là, et tout près, hier, demain et aujourd’hui, la pyramide rose qui avait eu le nom de Master D était en train de douter d’elle-même. Sur la colline qu’on avait jadis nommée Master Π poussait des arbres sauvages plein de fruits à l’odeur sucrée et musquée et plus loin, tout en conversant d’un croassement angoissé avec une jeune montagne, une autre éructait de la lave parfumée, incandescente mais pas très décente non plus. Eux qui n’avaient été d’aucun temps puisque à l’aube de celui-ci se retrouvaient face à leur vérité, l’univers est un cycle dont ils ne faisaient plus partie ni n’avaient jamais fait peut-être partie. Ailleurs les adorateurs d’un ancien Dieu commençaient à regarder les trophées d’une drôle de tête pendant que les machines qui les avaient toujours servis découvraient une nouvelle forme d’existence, sa forme originelle; leurs divers composants reprenant leur liberté à l’état brut. De jeunes cadres apprirent soudain leur licenciement avec l’effondrement du marché de la biotechnologie tandis que leur astrojet se transformait en obus compact et polyminéral pour aller s’écraser contre les tours de la sémillante et ultramoderne NewRose. Des morts-vivants inventés des fantasmes d’un Dieu de la Rédemption à tout prix se mirent à courir les rues à la recherche de cerveaux, pour rigoler, comme on leur avait montré au cinéma, et puisqu’ils n’avaient plus rien à perdre. Dans le passé d’une planète nommée par ses habitantes, avec un sens de l’observation phénoménal : terre, un président s’étranglait cette fois pour de bon avec un bretzel tandis qu’un autre, pisté avec son téléphone portable personnel, recevait sur la tête une roquette lâchée depuis un repère tchétchène. Ailleurs, des soldats d’une bataille perdue d’avance jetèrent leur arsenal dans leur tranchée et se mirent à pleurer de toute la souffrance endurée, ils pleurèrent longtemps, dans les deux armées, jusqu’à ce qu’on les fusille, qu’on en prenne d’autres qui à leur tour choisirent les larmes aux armes. Des Orcnos implosaient de bonheur et d’autres se mettaient à danser avec leur victime prise de folie. Des sites industriels se virent ravagés par des camélias rouges bataille, des renoncules parme et des lys au blanc acidulé alors qu’au même instant une journaliste vedette arrachait, et pour que l’on ne parle plus jamais d’elle, déchirait, la dépêche que son producteur tentait de lui faire lire à propos de Zouzou Barbie, la blonde à tête creuse, héritière d’un empire zilliardaire et qui faisait périodiquement la une avec ses frasques.

 

Sur leur planète les doigts et les mots s’entremêlaient, les bouches et les langues, sexes emboîtés tout en même temps, tout comme, sous des formes différentes, des zilliards d’autres couples. Couples de fortune ou couples d’apparat, couples d’amant, d’aimants, et d’amoureux bien entendu, parfois fous parfois doux, couples de mauvaise fortune aussi, 10 minutes montre en main et beaucoup d’argent pour rien. Et peu à peu leur apparut la sensation étrange que leurs appendices étaient partout en même temps, comme démultipliés. C’était comme de se libérer de l’apesanteur et de ne faire qu’un avec tout le reste, tous les autres couples ailleurs, veaux, vaches, cochons, zorgubliens, serpatis, astéroïdes, calamars, ou humains.

 

Des planètes préfabriquées se mirent à gémir des gaz et de la lave, des soleils à se tromper de direction, et des lunes à atterrir. Des spécialistes de tout poil étaient invités sur toutes les chaînes du vaste Réseau pour commenter les bourgeonnements constatés de l’univers, et tandis que certains partaient dans des délires religieux aussitôt foudroyés par des coïts en direct, d’autres tombaient fous, terrassés par leurs propres équations et probabilités qui tronçonnaient leur esprit formaté comme des rollercoasters déchaînés. Au même moment, un chaman étrange partait d’un rire dément en observant les étoiles se démembrer, tandis qu’un couple d’orang-outan d’un jaune vif se saluaient d’un « bon alors à dans quelques millions d’années » avant de s’en aller finir la journée dans un arbre en compagnie de quelques bananes et d’une copine. Et puis, là, sur leur carré d’éponge orange, sur leur bord de plage noire, ce couple qui avaient déjà survécu à quatre Apocalypses déjà et pourtant n’était révélé à rien ni de rien sinon au plaisir infini d’être ensemble. Inconscients, comme tous les amoureux, de l’extraordinaire pouvoir de leurs sens et de leur amour, et quand bien même… quand bien même il sentait de son dard monter la sève, son bas ventre se tendre, sa queue appeler au foutre de toutes ses forces au fond du tendre vagin comme si ses couilles criaient, son bassin mijotait une mixture magique et bouillonnante. Quand bien même les parois de ce vagin d’or se resserraient dans une chaude lumière qui fleurissait sous le front de bronze de la belle aux yeux d’eau. Quand bien même voilà trois cent millions de têtards vindicatifs qui attendent enfin la levée de rideau – il serait peut-être pas question d’abuser, même la patience d’un têtard a ses limites.

Quand bien même, oui mais et alors ? -je vous le demande- pourquoi donc ? On se demande. Oui on se demande, en somme, la vie est une tarte à la crème. La tarte et la crème manquaient au menu des amoureux ? Pourquoi donc ne s’y inviterait-elle pas ? Quoi encore ? Ça gène quelqu’un ? Coïtus interruptus et tout ça ? Et alors la vie est patiente elle.

–         C’est merveilleux, fit quelque part une voix venue de nulle part.

Honoré fronça les sourcils.

–          Ah non ça va pas recommencer… grogna t-il dans son oreille.

–         Qu’est-ce qui se passe ?

–         T’as pas entendu ?

–         Non.

–         Vous vous rendez compte de votre chance ?

–         Et là t’as entendu ?

Le regard de la jeune femme s’arrondit.

–         C’est qui ?

–         Monsieur « C’est Merveilleux »… grogna Honoré en regardant autour de lui, cherchant le professeur des yeux. Mais ils étaient seuls.

–         Comme je vous envie, je le sens mais je ne le vois pas. Comment c’est ?

–         De quoi ? aboya le comptable.

–         Le Mur de Planck bien sûr !

–         Le quoi ? intervint Lubna en se redressant pour voir si Wiz ne se cachait pas quelque part.

–         C’est l’instant qui a précédé le Big Bang, mais personne n’a jamais pû définir à quoi cela ressemblait. Ce que vous voyez, ce que vous sentez, aucun être vivant ne l’a jamais expérimenté, et en plus c’est vous qui en êtes à l’origine, vous êtes des Dieux !

Les deux amants se regardèrent puis soudain l’instinct grégaire de poissonnière qui sommeille en chaque femme se réveilla en elle.

–         Non mais vous avez pas fini de nous emmerder avec vos conneries oui ? Nous on

baise !

Honoré était si excité qu’on ne l’aurait pas découragé avec une barre de fer, mais elle le sentit remuer en elle, douloureux.

–         Le Big Bang hein… et c’est nous à l’origine hein…. ? beugla t-il au ciel.

–         Il faut croire que oui, quand vous jouirez ensemble monsieur Montcorget , tous deux êtes le début et la fin, l’Ordre et le Chaos, le Ying et le Yang, etc… et le grand cycle recommencera, encore et encore. A l’infini.

 

Les deux amants se regardèrent. Recommencer tout à l’infini ? Toutes leurs aventures, et surtout leurs mésaventures ? Recommencer les voyages à l’autre bout de l’univers avec des robots à l’eau, des cyborgs pornos et des empereurs fous ? Recommencer à s’aimer en se courant après pour ne profiter l’un de l’autre que l’espace d’un instant, finalement. Tout recommencer ? Recommencer 57 ans d’existence à maudire derrière une lucarne ou se languir dans une île inconnue et ignorée de l’univers ? Et à travers eux, recommencer les guerres, la famine, les génies qui partent toujours trop tôt et les bouchers qui restent toujours trop longtemps ? Recommencer ce roman ?

 

….

 

Lubna et Honoré se replièrent sagement sur eux-mêmes et contemplèrent un moment l’océan devant eux. Tout semblait calme, tout semblait attendre. Et puis d’une petite voix elle demanda :

–         Qu’est-ce qu’on fait ?

Il sentait sa bite palpiter contre sa fémorale, il sentait sa frustration et sa colère dévorer son cerveau, il sentait trois cent millions de têtards hurler : « pas sur la serviette, pas sur la serviette ! »

–         Rien le Principe Méditerranéen.

–         C’est quoi le Principe Méditerranéen ?

Il fit un geste autoritaire en direction de la mer.

–         Pas de vague, le calme plat !

 

On connaît la suite….

 

!