Planck ! 54

Les cailloux volaient au petit bonheur, rebondissant autour d’eux, Celui-Qui-Sent-Du Derrière-Et-Couine-Du-Nez grimpait le flanc de la paroi avec toute l’agilité que lui permettait son corps de rongeur, derrière lui Lubna et Honoré faisaient ce qu’ils pouvaient pour suivre, la panique au ventre, et la panique n’est pas la meilleure amie qu’on puisse avoir quand on grimpait 20 mètres de roche étrange, arrondie, et essentiellement lisse comme un cul de bébé. Les pieds du comptable dérapèrent en s’appuyant sur un renflement un peu trop mou, de la roche molle ! Comment pouvait-on avoir créé une connerie pareille ? Il moulina quelques secondes dans le vide, les phalanges blanchies, fanatiquement agrippé à une veine qui courait au-dessus de tête quand un nouveau caillou rebondit à côté de lui avec un claquement sinistre de jouet qui casse. Lubna cria et   le repoussa par les fesses lui faisant instinctivement retrouver une position plus assurée, tandis que le caillou retombait sur un lemmings en bas.

–         WEEEE PRESQUE ! tonna la voix divine.

Le lemmings frappé sentit ses poils virer acrylique et ses organes se rebeller. Ça l’énerva. Le cri qu’il poussa avant que sa gorge et son crâne ne se remplissent de bourre donna l’alerte. Soudain ils furent des centaines. Leurs yeux luisant dans la pénombre d’une sauvagerie primitive que même, en leur temps, les tigres à dent de sabre avaient appris à craindre. On ne traversait pas les siècles sous la forme d’un rongeur sans posséder en soit, plus ou moins, l’âme d’un prédateur. L’attaque qui suivit, sans la moindre alerte, fut sauvage et sans pitié. Les enfants se retrouvèrent à courir dans tous les sens, des dizaines de rongeurs accrochés à eux comme des boules de Noël féroces, les incisives plantées dans la chair. Des incisives capables de trancher une noisette en deux avec la sécheresse d’un sécateur. Là-haut, Lubna et Honoré accédaient enfin à l’entrée étroite d’un boyau dans la roche.

« Eeek ! Eeek ! Eeek ! » Celui-Qui-Sent-Du Derrière-Et-Couine-Du-Nez courait devant eux, mais sautiller serait un verbe plus approprié, on l’aurait désormais dit monté sur ressort, se déplaçant par bonds autour d’eux, tirant le comptable par son pantalon désolé, pinçant les mollets de la jeune femme. « Oui bon ça  va ! » grognait Montcorget poursuivant son chemin à travers le boyau qui grimpait, lui semblait-il, en diagonale. Au bout on apercevait la lumière d’un happy end, le trou avait la forme d’une amande. La lumière éclairait faiblement les parois incrustées de pierres multicolores, celles qui avaient attiré les enfants dans le piège, comme leur expliqua un peu plus loin le chef des lemmings. Mais avant ça ils débouchèrent, minuscules et à l’air libre et immense de la Crèche, sur le bord d’un petit trou taillé dans un ballon idiot. Un ballon gigantesque. Honoré se pencha, en bas un canope de moquette rose et mystérieuse aux boucles étranges s’étalait à l’infini tel un océan.

–          C’était pas comme ça la dernière fois, grinça t-il.

–          La dernière fois vous n’étiez pas dans un jouet, fit remarquer Celui-Qui-Sent-Du Derrière-Et-Couine-Du-Nez.

Ils se retournèrent vers le rongeur à leur pied le museau pointé vers l’horizon.

–          Tu fais plus « eeek » toi ? grogna le comptable.

Le lemmings fit un signe d’impuissance.

–          Dans le monde des enfants les animaux parlent.

–          Pas seulement dans leur monde à ce que j’ai pu en voir, grommela Montcorget.

–          Ah ça c’est surtout parce que c’est à eux qu’on a confié la gestion de l’univers, parfois ils imaginent… et hop ça apparaît quelque part comme si ça avait toujours été là.

–          Et les guerres, les massacres, ils les imaginent aussi ? demanda Lubna pas convaincue.

–          Pas toujours, on a besoin de pousser personne pour ça, mais vous avez déjà vu des enfants dans une crèche ?

Ils ne firent aucun commentaire.

–          Si tu sais tant de chose, ronchonna Honoré, pourquoi tu nous dis pas plutôt ce qu’on fait maintenant ? On va pas rester sur ce putain de ballon éternellement si ?

Le rongeur haussa les épaules.

–          A vous de voir, Spot a réussi à les attirer à l’intérieur alors j’imagine que ça fait de vous les nouveaux propriétaires de la Crèche.

–          Spot ?

–          Oui, c’est nous qui lui avons suggéré, vous comprenez à force de creuser des tunnels ça crée des liens…

–          Mais pourquoi ? s’exclama t-elle.

–          Parce que tout ce sacré bordel a assez duré, mademoiselle, si vous voulez bien me passer l’expression. Parce que nous vous attendions et Spot aussi, oh pas parce que l’imagination de monsieur l’a créé mais parce que la nature est plus maligne que nous tous et que nous étions tous programmés pour en arriver là.

–          Debout sur un putain d’ballon gros comme une planète ? bougonna Montcorget.

–          Vous n’aimez pas les tartes à la crème monsieur Montcorget ? Vous avez tort, la Vie adore les tartes à la crème, elle. Vous ne l’aviez pas encore remarqué ?

Honoré Moncorget tourna son visage vers le lecteur –et l’auteur à fortiori- mais ne dit rien, c’était inutile.

–          Mais quand même, on peut pas rester là non plus, fit Lubna.

Le lemmings les considéra l’un après l’autre puis retourna son regard vers la moquette rose.

–          Oui, remarquez je comprends… écoutez, c’est votre univers maintenant, alors essayez d’imaginer quelque chose de plaisant, quelque chose ou quelque part où vous aimeriez être tout de suite, c’est comme ça que les gosses font marcher les trucs ici, en imaginant que ça marche.

–          Ouais sauf qu’on n’est pas des gosses, cracha Honoré.

–          Bah faites comme si.

Lubna attrapa la main de son comptable.

–          Viens doudou, glissa t-elle en l’entraînant à l’écart.

Le comptable la suivit d’un pas incertain, essayant de ne pas regarder en bas ni de réfléchir au fait qu’ils étaient debout sur un ballon. Elle l’obligea à s’asseoir, lui ordonna de fermer les yeux, et puis avant qu’il ne demande pourquoi, l’embrassa. C’était un long baiser où leurs langues firent des arabesques comme si elles écrivaient un passage sur l’amour, des entrelacs et des boucles, sans virgule, point, la plus petite respiration, ils n’en avaient pas besoin. Comme deux poissons collés l’un à l’autre ils respiraient par les pores de l’autre. Un baiser qui le happa si bien qu’il garda ses yeux fermés, inconscient de tout ce qui l’entourait, de la chaleur qui se déposait tendrement sur eux, de l’odeur lente du varech qui montait au rythmes des vagues bruissantes comme des pages qu’on tourne. Verbes abstraits d’eau et de sel qui se déroulent et se strip-teasent dans une écume de dentelle blanche, goût de la salive de l’autre, sel, caresses perdues dans des replis secrets, soupirs, enfin et une voix qui fait :

–          Alors c’est ça le sud.

Ils ouvrirent les yeux simultanément et la jeune femme sourit.

–          On a réussi.

Honoré regarda autour de lui, plus surpris que méfiant. Autour d’eux s’étalait une langue de sable noire scintillant comme perle sur laquelle venait s’échouer un océan émeraude paisible de matin tranquille. Le lemmings regardait l’horizon irrégulier qui ployait sous un ciel immense et sans nuage.

–          C’est moi qui ai fait ça ? s’étonna t-il conscient soudain du pouvoir de l’imagination.

–          Non c’est mademoiselle je pense.

Les yeux de Lubna se plissèrent de plaisir.

–          Ça ressemble à un coin de chez moi.

–          L’imagination puise sa source partout même dans la mémoire, répondit doctement le lemmings. En tout cas merci, je croyais que c’était une légende, au moins je l’aurais vu de mon vivant.

–          De quoi ?

–          Le Sud ultime. Vous n’imaginez pas les générations de mes semblables qui se sont suicidés faute de l’atteindre. Bon, maintenant si vous permettez, faut que je retrouve mes potes, ajouta t-il en se mettant à creuser frénétiquement dans le sable.

–          Ils n’ont pas disparu avec le reste ? s’étonna Lubna tandis que le sable giclait sur eux.

–          Oh je crois pas, ils sont sûrement quelque part, ici ou ailleurs, ce qui a existé, existe et existera etc, etc… lui répondit la voix du lemmings jusqu’à ne devenir plus qu’un murmure lointain.

Elle replia les jambes sous ses fesses et contempla l’océan. Il l’imita, l’enlaçant timidement par les épaules.

–          Il ne fait pas trop chaud, constata t-il comme si ça le surprenait.

–          Non. Ça doit être la mer.

–          Oui, ça doit être ça.

–          C’est beau non ? dit-elle au bout d’un moment.

–          Oui. C’est la mer quoi.

–          Oui.

Re-silence.

–          C’est fou quand même l’imagination, hein ?

–          Oui c’est fou, admit-il.

Re-re-silence.

–          Tu crois qu’on va être tranquille maintenant ? demanda t-il un peu plus rauque qu’il ne l’aurait voulu.

Elle haussa les épaules et blottit sa tête dans le creux de son cou.

–          Ferme les yeux.

–          Qu’est-ce que tu veux faire ?

–          Va nous falloir une serviette, j’ai horreur de baiser dans le sable, ça s’incruste.

Pendant un instant Honoré Montcorget aurait pu éclairer l’entrée d’un port industriel en quatre couleurs.  Puis il ferma les yeux.

 

 

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