Vive la France ! 4

– Bon, on sait où ils sont remarque maintenant. Je vais les faire surveiller.

– Et le capitaine ? je demande.

– Tu veux vraiment qu’il nous pique l’affaire ?

– Non.

– Alors on lui dira quand il sera temps.

Là il me plaît le Toussain. On remonte en bagnole il me dit de regarder dans la boîte à gant. Il y a un flingue avec deux chargeurs.

– Il est pas marqué, il m’explique. On l’a eu dans une saisie, je l’avais gardé au cas où.

Ouais, il me plaît vraiment beaucoup.

– Un Beretta 92, ça faisait longtemps que je n’en avais pas vu un. Merci.

– Je t’en prie. Je te rappelle que je te dois la vie.

– Ah recommence pas avec ça, je nous ai sauvé tous les deux.

– On repart, je suis sûr qu’ils ne seront plus là dans une heure. Je lui dis.

– Fais mine qu’on se casse et pose moi quelque part.

– Qu’est-ce que tu vas faire ?

– C’est des pros faut les traiter comme tel.

– Pas de fusillade hein ?

– Promis, sauf s’ils me tirent dessus bien sûr.

– Mouais… On devrait plutôt faire venir du renfort.

– Le temps qu’ils arrivent ils seront partis.

– Comme tu veux.

Il me dépose un peu plus loin, je reviens sur mes pas en lousdé. Comme prévu ils sont déjà en train de foutre le camp. J’irais bien les titiller mais j’ai promis de pas foutre le bordel. Je les observe depuis l’autre côté de la route, allongé dans un fourré, ils montent à bord d’un van Mercedes noir, je relève la plaque, il y a deux autres costauds, un chauve et un tatoué en plus de ceux qu’on a vu. Je téléphone discrètement à Toussain, je l’informe, ils s’arrachent, je lui donne le signalement de la bagnole, il va lancer une recherche. Mais impossible de se lancer dans une filature, on se ferait griller en deux minutes avec ceux-là. Faut un truc au poil tip top, comme on en prépare avec mes potes de la BRI. Putain je me sens plus impuissant qu’une bite sans couille et j’aime pas plus que ça que la gueule de bois que j’ai dans les veines et cette putain de bouche sèche à cause de l’ecsta que j’ai avalée la veille. Bordel faut vraiment être le roi des cons pour se défoncer comme ça alors qu’on tient son principal suspect ! Quand ils sont partis je retourne dans la boîte voir s’ils n’auraient pas oublié un truc, mais apparemment pas. Ils ont tout bien nettoyé, des pros donc. Pourquoi ils étaient là ? Uniquement pour trouver la stripteaseuse, passer des annonces, distribuer des cartes et la coincer, tout ça en espérant qu’elle leur donne un mec qui m’a trouvé sans que je sache comment. Je ne lui ai même pas demandé, con que je suis. Et maintenant je me dis, on les a perdus jusqu’à ce que moi ou eux on mette la main sur Amok. Je rentre en métro, en chemin je m’arrête pour prendre du fric et me payer un verre histoire de calmer ma gueule de bois et ma soif. Faut que je trouve de la coke aussi, je vais pas rester comme ça avec le nez vide. A Panam j’aurais pas de mal pour en trouver, mais ici je connais personne. Je vais devoir faire un peu de dépouille, ça tombe bien j’aime ça. En revenant à la préf j’apprends que la virée à Venissieux n’a rien donné. Sans déconner !? Ils nous prennent vraiment pour des brèles, quatre piges qu’on le cherche, il nous trouve comme il veut et ils espéraient lui tomber dessus ? Ce capitaine est vraiment la reine des pommes. En attendant j’ai de la paperasse à rattraper pour la fusillade à Feyzin, alors je m’y colle avec ma gueule de bois, c’est pas fin. Au bout d’une demi heure je tiens plus, j’ai trop de clowns avariés dans le crâne il me faut un autre verre. Alors je descends et je vais me chercher ça dans le rade voisin. Quand je reviens Toussain est en train de causer avec un poulet en uniforme qui est lui-même avec une paire d‘autres uniformes de chaque côté d’un petit mec que je ne reconnais pas mais qui lui a l’air de me connaître. Il me regarde bouche bée et puis il dit aux autres :

– C’est lui ! C’est lui et son copain qui ont foutu le bordel chez moi !

Qui c’est ce connard ? De quoi il parle ? J’ai trop la gueule de bois pour percuter. J’interroge le flic en uniforme.

– C’est qui ? Il a fait quoi ?

– Vous le connaissez ?

– Non.

– Menteur ! beugle le mec.

– Usage d’une arme de 6ème catégorie et trouble à l’ordre public. Vous êtes sûr de ne l’avoir jamais vu, ça s’est passé hier soir sur les quais.

Soudain ça me revient, la discothèque… putain :

– Non vraiment pas.

– Menteur ! Menteur ! Même qu’ils étaient deux !

Je fais mine de l’ignorer mais je vois bien que Toussain me regarde de travers. Les flics emmène le gars qui continue de beugler que je suis un menteur et qu’il faut m’arrêter.

– C’est quoi cette histoire de copain ?

– Je ne sais pas ce qu’il raconte je te jure !

– Le brigadier me disait qu’hier il y a eu plusieurs bagarres à Saint Jean, j’espère que c’est pas toi et ton pote Amok… tu me ferais pas ça hein Francis ?

Voilà maintenant que je me sens coupable.

– Mais non, je te jure !

Mais c’est visible qu’il me croit pas, il est flic après tout, on a l’habitude que les gens nous mentent.

– Francis…. Pas toi….

– Quoi pas moi !? Je te dis que j’ai jamais vu ce mec ! Tu crois pas tes propres collègues ?

Il me regarde à la fois dubitatif et déçu.  Ce con me prend pour un saint et je lui ai déjà dit que j’en étais pas un, il ne veut pas écouter ! Il n’insiste pas et remonte dans les bureaux. Putain je l’ai échappé belle.

Le van Mercedes de Splopiti et ses cousins a été loué par une société privée dont le siège sociale est établi, devine où, à la Barbade. Bref un prête-nom qui nous mènera nulle part. Ils sont dans la nature et cette fois on ne sait pas où, et moi j’ai perdu Amok. Bref on n’a rien à se mettre sous la dent et Beauvalais veut qu’on se mette avec eux sur la piste du Charcutier. Ce qui est une perte de temps on le sait bien. D’ailleurs ni moi ni Toussain n’avons mentionné notre rencontre parce que le capitaine ne comprendrait pas qu’on n’ait pas essayé de l’arrêter. Mais en attendant nous voilà à devoir vérifier toutes les pistes foireuses que nous autres à la BRI on a déjà exploré. Beauvalais en est certain, puisqu’on a tué son petit frère, il est dans la région, là-dessus il n’a pas tort, mais toute les pistes en ce qui le concerne sont froides, mortes, même ses hommes au capitaine ne savent pas par où commencer. Alors on fait les fonds de tiroir comme qui dirait, on secoue tout le prunier des indics, et nous ? Moi, Toussain et ses adjoints on se tape le boulot de paperasse parce que ce connard de capitaine m’a dans le nez depuis la fusillade de Feyzin. Au fait ça donne quoi de ce côté-là ? Les empreintes, wallou, les gueules, pareil, personne les connais, sont pas fichés à Interpol, sont pas connus des forces de police, tout ce qu’on sait donc c’est que l’un d’entre eux est un ancien milicien serbe, ce qui va pas nous emmener très loin même si on se procure la liste des criminels de guerre recherchés. Reste l’arsenal, pas de numéro de série, provenance variée, du belge, de l’américain, du russe, et les véhicules, loués par la même boîte à la Barbade. Pourquoi ils ont torturé toutes ces personnes ? Encore une question à laquelle Beauvalais ne s’intéresse pas. Moi si par contre. Tout est visiblement lié à Amok, mais pas seulement. Le frère du Charcutier et Lachemont sont allés en Irak, et le mec qu’ils ont torturé au restaurant idem. Avant d’être maître d’hôtel il les a accompagnés là-bas comme chauffeur fort d’une formation militaire, il servait donc aussi vaguement de garde du corps. On le sait parce qu’on a interrogé sa famille. Bref tout est aussi lié à l’Irak. Mercenaires plus Irak, ça sent l’affaire d’état, je suis surpris qu’on n’ait pas encore eu les cadors de la DGSI sur le dos. En attendant moi j’ai toujours la gueule de bois, plus de coke, Toussain me fait la gueule, et je m’en veux pour Amok.

 

– Hey mais je te jure je suis vierge !

– Ferme la ou tu vas finir vierge et martyr.

L’avantage d’une plaque c’est qu’on peut dépouiller n’importe quel zonard, il ira pas se plaindre. Suffit de bien agiter le cocotier. Et des zonards il y en a plein autour de Part Dieu, comme de n’importe quelle gare au monde. Le mien a caché son tamien dans ses chaussettes ce couillon parce qu’il croit qu’on va pas leur faire retirer leurs pompes en pleine rue, les naïfs… je suis pas très amateur de shit mais faute de grive… Ceci fait je remonte dans ma piaule et je m’en fais un gros quand Amok me passe un coup de fil. Comment il a eu mon numéro ?

– Amok bordel, où tu es ?

– C’est pas important mec où je suis, le petit t’as donné mon cadeau ?

– De quoi tu causes ? Quel cadeau ?

– Le gamin qu’on a rencontré l’autre soir, je lui ai donné un paquet pour toi.

– Non, il a dû oublier, t’es où bordel !?

– Salut mon pote, content de t’avoir connu.

Et il raccroche. Dans les films ricains le mec a un pote aux écoutes téléphoniques qui retrace l’appel et hop. Mais merde je suis en France et pas dans un film. Ici rien que pour avoir une autorisation pour ce genre de service, il me faut une chiée de papiers. Par contre le merdeux qui a oublié de me donner le colis… j’ai son adresse et je fonce direct à son appart.

– Francis ? Hey mec tu peux pas juste débarquer comme ça chez moi à chaque fois, il me fait sur un ton paternaliste.

Je l’attrape par la gorge et je le soulève.

– Mon pote t’as donné un paquet pour moi il est où ?

Il essaye de se débattre, je sors mon gun, ça le calme direct.

– J’avais oublié ! il couine.

– Va le chercher !

Il revient avec un petit paquet de la taille d’un boîtier de cd. Je déchire l’emballage, c’est bien ça, un cd, okay… Je repars en laissant l’autre aller nettoyer la trace de pisse qu’il s’est fait en voyant le flingue. Les mecs m’attendent dehors. Je les vois pas venir. Coup de matraque dans les reins, dans les genoux, cagoule sur la tête, et hop embarqué en plein jour dans leur van.

– Merci pour le cd, me fait une voix que je reconnais aussitôt, l’accent. Qui est la personne là-haut ?

– Je ne le connais pas, foutez lui la paix, il a juste servi de messager.

– Nous verrons ça…

Comment ils m’ont logé ? Ils m’ont suivi depuis la préfecture ? Comment ça se fait que j’ai rien remarqué ? J’avais la gueule de bois, voilà le sujet et j’étais beaucoup trop préoccupé par me procurer de la dope pour regarder derrière moi, con que je suis ! Putain, entre ça et Amok je suis frais moi, et maintenant je vais mourir si je fais rien. Mais faire quoi ? J’ai les mains liées dans le dos, une cagoule sur la tête, et je suis au sol, des pieds sur moi. On n’est pas au cinéma donc. On roule pendant trois quart d’heure environ, les mecs parlent pas, pas de numéro de méchant, ils font juste leur boulot et moi, bin moi je peux qu’essayer d’écouter où on va. Finalement on débarque dans ce qui doit être un chantier au bruit que fait le van en ralentissant. Ils m’arrachent de là et me font avancer. Je me repère comme je peux, on monte des escaliers, je manque de me vautrer, et puis on traverse une pièce et une autre jusqu’à ce qu’ils m’assoient de force sur une chaise. On m’attache les chevilles aux pieds de chaise, et on m’arrache la cagoule. Toussain est juste en face de moi, suant de trouille. Putain de merde !

– Bon, fait Slopiti, nous allons voir qui va parler le premier, mais je parierais sur le petit lieutenant. L’autre c’est un dur à cuir hein.

Il regarde ses potes qui ricanent. Cette fois on se croirait vraiment dans un film, sauf qu’il y a des bidons d’essence et des extincteurs, et que c’est nous qui sommes sur les chaises.

– Non, je vous en supplie j’ai une femme et des enfants ! couine mon Toussain.

Sa phrase fétiche on dirait.

– Ah oui ? Je l’ignorais. Allez les chercher, fait froidement le croate à ses hommes.

– NON ! NON ! JE VOUS TUERAIS BANDE D’ENCULES JE VOUS TUERAIS T… hurle Toussain avant de s’en prendre une du croate.

– Un peu de retenue voulez-vous.

Quatre types sortent, ce qui nous en laisse trois ici, quatre si je compte le chef. Je tire sur mes liens, ça résiste, c’est fait pour, on utilise le même genre d’attache dans la police. C’est mieux que les menottes. Mais aux chevilles c’est du fil de fer. Ça bouge. Toussain est tombé par terre, il crache une dent. Ils le relèvent.

– Bien, puisque nous avons un peu de temps pour le petit lieutenant on va commencer par le dur à cuir…Monsieur Strong que vous voyez là, dit le croate en montrant un gros chauve qui me mate comme son futur dîner, n’a pas du tout apprécié la disparition de son ami Monsieur Brown, ils étaient compagnons d’armes de longues date voyez-vous, je penses que vous pouvez comprendre ça.

– C’était qui Brown ?

Il me jette une des photos que je lui ai laissées en souvenir de moi, retour à l’envoyeur.

– Ah la blondasse qui parlait trop, qu’est-ce qu’il a couiné celui-là avant de crever, une vraie tapette.

Là ça se passe vite, le gros chauve sort un marteau de je sais pas où, et essaye de m’atteindre le genou. Je bascule en arrière de toutes mes forces en écartant les jambes autant que je peux, il me rate et brise la chaise en deux. Je lui balance mon pied dans la tronche, avec le pied de chaise qui l’éborgne, il hurle, les autres me sautent dessus, me bourrent de coups de pied et de coups de poing, j’encaisse. Ils me redressent, le gros chauve a l’œil éclaté, rouge sang et gonflé, il éructe.

– Laissez le moi !

Il me balance son pied en plein dans les couilles. Ça fait un mal de chien, je m’effondre par terre, il enchaîne sur un coup de pied dans l’estomac, avant d’y aller à coup de talon, je sens mes côtes craquer, cette fois c’est pas comme les autres baltringues de la cave, cette fois c’est du sérieux. Il me relève, dit à ses potes de me tenir presque en salivant, et m’arrache une pompe. Il y en a qui me bloquent les jambes, un autre qui me fait une clé au cou, si je bouge j’ai plus de vertèbres. Et puis d’un coup il m’écrase les deux derniers orteils qui explosent sous le fer du marteau. Je hurle comme un dément, je l’insulte, mais qu’est-ce que ça va changer.

–  Bien, maintenant vous allez me dire où est Amok. Je sais que vous l’avez rencontré puisque vous avez ce cd. Ensuite vous me direz s’il en existe des copies.

– Je sais pas où il est, je ne lui ai jamais demandé.

Toussain me regarde bouche bée, j’ai osé lui mentir dis donc. C’est pas grave il s’en remettra.

– Bien entendu je n’en crois pas un mot.

– Rien à fou…

Il m’explose deux autres orteils, je suis bon pour porter une prothèse toute ma vie. Et je remarcherais plus jamais normalement putain ! La douleur est si violente qu’elle me transperce tout le pied jusqu’au genou. J’ai des étoiles qui dansent devant les yeux et je chiale.

– Dur à cuir mes couilles, ricane le chauve.

– Amok ! Où !? aboit le croate.

– Va te faire enculer, j’en sais rien je te dis. J’étais défoncé, on a fait la fête, c’est tout, quand je me suis réveillé j’étais dans le pieu d’une gonzesse.

Il m’observe quelques secondes, comme s’il doutait et puis secoue la tête.

– La perte de vos orteils ne semble pas beaucoup vous préoccuper…

Strong m’explose le gros orteil, mais cette fois mon corps a une réaction tellement violente qu’ils n’arrivent plus à me tenir. Le mec derrière recule, et celui qui me tient les jambes les lâche. Ça dure quoi, oh quatre secondes mais c’est juste assez pour que la rage reprenne le dessus. Juste assez pour que la douleur me pulse, que la haine reflue comme une vague dans mon sang. C’est pas du désespoir, c’est de l’adrénaline pure. Je balance ma tête en arrière de toute mes forces, et entend distinctement le nez de mon adversaire craquer, tout en balançant mon pied valide dans la poire du chauve. C’est là où je sens l’arme, elle est contre mon dos, dans le froc du mec que je suis en train de coincer contre le mur. Le troisième mec me renverse mais j’ai le temps d’arracher le pétard. Et là tu mesures la nécessité d’un bon entrainement. A la BRI on a un des meilleurs, à la Légion c’est the best. Je tombe sur l’épaule et tire trois balles sur le gus, deux sur l’autre, roule sur moi-même et arrive à me libérer un bras en m’écorchant toute la peau du poignet. Le chauve se jette sur moi, la gueule en sang et la haine dans les yeux, le croate lui hurle d’arrêter mais c’est trop tard, son énorme masse me tombe dessus comme un sac de ciment, je fais tomber le flingue. Il me cloue le cou par terre de son genou et commence à me cogner sévère sur la gueule, bin, bing, bing ! j’ai l’impression que mon crâne va exploser. Heureusement il reste ma botte secrète, celle qu’ils n’ont pas découverte en me fouillant. Ma boucle de ceinturon, un push-dagger. Bing bing, je vois rouge, violet, bleu, bientôt noir. Je parviens à dégainer et le poignarde à la jugulaire jusqu’à ce qu’il tombe, c’est-à-dire plein de fois, très vite. J’ai du sang partout, puis un coup de feu éclate, je sens la douleur qui monte de mon tibia, Slopiti braque son arme sur Toussain.

– Ai-je toute votre attention maintenant ?

– Je sais pas mais t’as toute la mienne, fait une voix derrière nous.

 

Il y a des jours où on a le cul bordée de nouilles. C’est des jours faudrait les fêter comme les anniversaires. Ce jour-là en était un. Le Charcutier avait promis d’être derrière notre cul, il avait tenu promesse. Ils sortent de nulle part, toute sa petite armée, avec des AK et des pompes, tous braqués sur le croate. Il y a un instant de flottement pendant lequel celui-ci se demande ce qu’il doit faire, et puis un des mecs sort un Taser et lui tire dessus avec. Ça le terrasse il tire une balle en l’air, convulsé. Les mecs l’embarquent sans un mot, ça va pas être sa fête à celui-là.

– Merci les mecs, nous fait le Charcutier.

– Eh mec, je lui fais avant qu’il parte. Les autres sont allés chercher sa famille, tu pourrais nous donner un coup de main.

– Un coup de main comme quoi ?

– Un téléphone, on va appeler nos collègues.

Il  hoche la tête, ça lui va, il me file un des siens, tous les cadords dans son genre en ont toujours cinquante.

– On a pas le temps pour ça, fait Toussain, le temps que l’alerte soit donné… je te rappelle qui c’est ces mecs.

Il se tourne vers Abou Issan

– Il nous faut une bagnole et un pétard sérieux, tu peux fournir ?

J’en reviens pas, mon Toussain qui veut partir en guerre.

– Eh les mecs, faudrait pas abuser, ronchonne le Charcutier.

– Il a raison, c’est vraiment une question de vie ou de mort, j’insiste.

Il nous regarde l’un après l’autre. Il appelle un des gus.

– Mouloud, va piquer une bagnole dans la rue et donne leur ton AK !

– Eh mais c’est mon…

– Fais ce que je te dis !

Dix minutes plus tard on a la caisse, entre temps je me suis fait des bandages de fortune et j’ai réussi à remettre ma pompe. Ça m’a fait un mal de chien, mais c’est le seul moyen de maintenir correctement ce qui me reste d’orteil. Toussain veut me déposer à l’hosto.

– Tu sais bien qu’on a pas le temps et puis tu auras besoin de moi

– Tu tiens à peine debout.

– Assez pour tenir un flingue. Fais confiance à la bête, je rigole.

– T’es pas une bête, il rigole aussi.

L’avantage qu’on a sur les mecs c’est que Toussain connaît toute la banlieue de Lyon et les raccourcis pour aller chez lui dans le troisième. Mais on a pas de gyrophare, il blinde comme un malade et ils ont de l’avance. On manque d’avoir une demi-douzaine d’accidents quand on débarque. Ils sont justement en train d’enlever les gosses et la moukère.

– Accroche toi ! me gueule Toussain en fonçant direct dans le van.

Le choc est rude, on saute de la bagnole quasi en même temps, moi avec l’AK lui avec deux flingues dans les mains, les vrais bad boys. Je mitraille le conducteur, les vitres partent en morceaux.

– LACHEZ LES TOUT DE SUITE ! beugle le petit lieutenant, remonté comme une pendule.

Pris par surprise, ils lâchent leurs otages qui en profitent pour cavaler vers nous.

– NON !

C’est le moment qu’attendait un des mecs pour dégainer, je dégage le gosse qui se jette dans mes bras et tire une rafale, ils se jettent tous à terre sauf Toussain. Enfin c’est ce que je crois sur le moment parce qu’une des balles a atteint sa femme. Pendant quelques instant c’est la confusion la plus complète, je hurle au mec de rester à terre, Toussain et ses enfants se précipitent sur madame.

– Aïcha !

– Maman !

Heureusement on est un pays de flics des fois je me dis, des jours comme celui-ci par exemple. Parce qu’on entend les sirènes, la BAC, les bleus, tout le toutim, le voisinage…

 

Se prendre une balle de 7,62 dans la poitrine en général ça pardonne pas, je ne sais pas si elle s’en sortira, quand on nous conduit à l’hôpital elle est dans le coma. Je suis désolé pour Toussain et ses gosses, mais si j’avais pas fait ça il nous aurait buté avant qu’on ait dit ouf ! J’essaye de lui expliquer, il me dit qu’il comprend mais je vois bien qu’il masque. Je ferais pareil à sa place. Et puis c’est la fanfare qui déboule avec en tête devinez qui ? Beauvalais la reine des billes. On a droit à un savon l’un après l’autre, suspendu sans solde sur le champ, et ses mecs qui viennent nous debriefer. Qu’est-ce qui s’est passé, racontez tout où on vous envoie devant le juge pour entrave à la justice… Avec Toussain on s’était déjà mis d’accord, pas question qu’on parle du cd ou du Charcutier, mais il fallait retrouver Amok. Versions coordonnées, ils m’ont cuisiné jusqu’à ce que l’interne de service leur dise de foutre le camp, pauvre Toussain il pas eu cette chance, mais il a tenu bon.

On m’a opéré, ils ont amputé trois de mes doigts de pied, faudra que je porte une prothèse comme prévu. J’ai trois côtes cassées, le nez itou, le tibia fêlé, je suis tellement bourré de morphine que je plane à cent mille en matant la télé que mon voisin de chambre a allumée. Le médecin rentre.

– Ça fait combien de temps que vous êtes addict ? il demande.

– De quoi ?

– La cocaïne, il y en avait dans votre sang, à cause de ça l’anesthésiste a dû s’y reprendre à deux fois avant de réussir à vous endormir.

Je fais l’innocent.

– Oh une ligne ou deux par ci par là…

– Vos reins sont en mauvais état, votre nez ne tient plus qu’à un fil, encore une fracture et il vous reste dans la main, vos cloisons nasales sont nécrosées, alors à d’autre voulez-vous !

– Mêlez-vous de ce qui vous regarde.

– C’est précisément ce que je fais, dans quelques heures vous sentirez les effets du manque et de la douleur, comme vous êtes intoxiqué je ne peux pas poursuivre sur la morphine, je vais être obligé de vous mettre sous sédatif.

– Et alors ? je grogne.

– Et alors votre santé est en jeu, vous vous en rendez compte ? Il faut que vous vous fassiez traiter.

– Allez-vous faire mettre !

Il insiste encore un peu mais je l’envoie rebondir. Avec ses médocs je dors à peine, la douleur et comme il dit le manque. Je veux pas me l’avouer mais je sais que je suis accro. Ça fait quatre ans que je tape dedans sérieux, alors il me faut un truc et vite. J’appelle l’infirmière, elle refuse de me perfuser plus de morphine, je l’insulte, mon voisin s’en mêle que je n’ai pas à parler comme ça l’infirmière, je l’insulte lui aussi. Je suis tellement vénère même que je me lève de mon lit, arrache la perfu, et… tombe. Un fémur fêlé donc et trois orteils en moins. Elle essaye de m’aider à remonter dans mon lit mais je la repousse en la traitant de tous les noms. Elle sort et va se plaindre au médecin.

– Bien, puisque c’est comme ça je refuse de vous soigner. J’appelle vos collègues immédiatement et je les informe de la situation

– Pardon ?

– Bonne journée monsieur.

Eh mais il peut pas faire ça quand même ? Bah si il peut, un quart d’heure plus tard j’ai une tripotée de mecs de la maison que je connais pas qui débarquent, m’embarquent en me remontant les bretelles. Et hop me voilà menotté au lit comme un putain de prévenu avec un poulet devant ma porte dans un nouvel hôpital. Le reste des heures passées dans ce lit seront, comme tu t’en doutes, une torture.

Vive la France ! 3

Le lendemain on retrouvait un autre cadavre carbonisé dans un chantier à Villeurbanne. Rapidement identifié comme Latifa Royale. Il y avait une équipe en ville et elle était toujours en activité.

– C’est quoi cette carte de visite ?

On est en train de faire les affaires personnelles de la dame, valise, sac, portefeuille, sac à main, et tous ses papiers. Bordel et il y en a parce que dans ce putain de pays on adore ça. Une corvée du commandant qu’il croit, on est que nous quatre avec les adjoints du lieutenant. Ça suffit amplement mais c’est chiant comme un cul de bonne sœur.

– Tu connais ?

– Toute ma jeunesse, le Boléro, c’est à Meyzieu, mais c’est fermé, ça a brûlé.

– Il y a longtemps ?

– Deux ans. Pourquoi elle a cette carte ?

– Je sais pas, un souvenir.

Il achète pas et il a raison, on va l’apprendre plus tard. Mais en attendant on fouille les papiers et ça nous prend jusqu’au soir. Il n’y a pas de feuilles de salaire au nom du Boléro, autant pour la théorie du souvenir.

– Bon on verra ça demain, il fait. On va boire un verre ?

– Et ta femme ?

– Je l’ai appelée c’est cool.

Le couple moderne, il a de la chance, chez les flics c’est plutôt le divorce qui marche. Moi c’est pas pour moi ces trucs-là, l’amour, tout ça je m’en branle, et le mariage je te dis pas.

– T’as jamais essayé de te maquer avec une fille ? il me demande alors qu’on est devant des pintes dans un pub de sa connaissance, sur les quais du Rhone, le Wallace.

– Jamais venu à l’idée.

– Tu faisais quoi avant l’armée ?

Je me marre.

– J’étais délinquant. Je volais des voitures, ça marchait bien.

Il rigole lui aussi.

– Non je te crois pas !

– Si je te jure, je bossais avec une bande de yougos même.

– Et pourquoi t’as arrêté ?

– Les yougos se sont fait serrer, je me suis dit que ça serait une bonne idée de se faire oublier.

– Et tes parents ?

– Mon père est mort quand j’avais deux ans, ma mère s’est barrée quand j’en avais cinq, j’ai été élevé par mes grands-parents. Tu sais tout de la triste histoire de ma vie. Et toi ?

– Je suis resté chez mes parents jusqu’à 23 ans, l’Ecole de Police, j’ai passé une licence de droit, et voilà.

– Le petit saint et le démon.

– T’es pas un démon.

– Oh si crois-moi ! Je suis une bête, pire qu’une bête, pas le diable en personne mais pas loin.

– Mais non !

– Tu veux que je te le prouve ?

Il doit voir la lueur dans mon regard parce qu’il bat immédiatement en retraite. Ou alors c’est l’énergie que je dégage dans ces cas-là, moi-même je la sens, c’est palpable, ça sent la violence, ça sent la joie.

– Non, non, ça va, bois ton verre, il fait timidement.

Je vide mon godet d’une traite, rote.

– Et toi la pédale, je fais au barman qui se dandine derrière les pompes, sers moi le même !

– Comment vous m’avez appelé ?

– La pédale, c’est bien ce que t’es non !?

– Homophobe ! il s’éloigne des pompes et va se plaindre à sa chef. Putain de ta mère.

– Francis t’exagère, me fait Toussain.

– Quoi !? On peut plus rien dire de nos jours !

– Quand même, pédale…

– Bah tu veux que je l’appelle comment ?

– Monsieur ?

– Monsieur il y a un problème ? fait la responsable. Une brune aux cheveux court, pas jolie mais avec quelque chose.

– Non il y a pas de problème la radasse, je veux juste un autre verre.

– Dehors

– De quoi ?

– Dehors, elle répète.

Là-dessus devine qui se pointe, le mec que j’avais pas vu et qui sort de la cuisine, le videur, ou tout comme, enfin je suppose, parce qu’il fait :

– Elody !

La fille recule en voyant son air. Et puis, en me posant la main sur l’épaule, le malheureux, il rajoute :

– You out !

Je lui attrape les doigts et les lui plie dans le sens contraire, il hurle. Toussain intervient, il sort sa carte.

– Tout va bien, on est de la police, on se détend ! On va sortir…. Francis.

Je lâche ducon à regret, on sort.

– Putain j’ai encore soif, je fais.

On a de la chance on est dans le coin des bars, Lyon c’est une ville étudiante, il y des bars forcément, et forcément branchés jeunes. Celui où on va ensuite, juste à côté, c’est un bar de hardeux, ça me va super. Ils écoutent Rammstein là-dedans en buvant des pintes entre gothiques et cloutés chevelus. Ça sent la sueur, le maquillage et la pizza chaude. Je commande quatre pintes.

– Eh c’est trop pour moi !

– C’est pas pour toi, je fais en me marrant.

– Tu sais qu’on risque nos cartes avec tes conneries ? Beauvalais merde !

– Ah m’emmerde pas, Baillard est au-dessus de lui dans cette affaire, Baillard il cause avec le sinistre, le préfet, il cause avec tout le monde ! et moi je l’ai dans la poche le vieux.

– N’empêche, foutre le bordel dans un pub comme ça.

– Ah commence pas, je suis une bête je t’ai dit, tu veux pas me croire.

– Je suis sûr que tu es plus que ça.

Les gens sont bouchés des fois, mais comment lui reprocher, dans son petit monde douillet les mecs comme moi, comme les mercenaires, Amok, ça n’existe pas, c’est du conte de fée, même avec le tarbouif dessus il ne peut pas imaginer ce qui se passe dans la tête de gars comme nous autre. Et je lui souhaite pas. On picole un petit moment, je vais me poudrer le nez dans les chiottes pour pas faire de bordel pour une fois, et puis j’aime bien Toussain, il est naïf comme un mouton. Je veux pas qu’il ait cette image de moi en plus. Finalement on sépare vers deux heures, il me demande ce que je vais faire.

– Je vais me promener encore un peu, je lui fait Lyon by night j’ai envie de voir.

– Tu vas voir ça sera vite fait, c’est une petite ville de province tu sais, va du côté de Saint Jean, c’est sympa par là.

Je suis son conseil. J’arrive devant un pub, le Saint James, ils sont en train de fermer. Je sors ma carte.

– Sers moi un dernier verre.

– On ferme monsieur.

– Fais pas chier !

Ici c’est pas comme à panam, il y a pas un Bouba devant chaque pas de porte, le mec obéit et va me chercher un verre. Du coup il y a des trous du cul qui s’amènent et ils veulent un verre eux aussi. Ils sont trois, des casquettes, ça m’aurait étonné.

– Désolé on est fermé.

– Et lui ? fait un des ratons.

– Moi je suis un poulet, barrez-vous, j’explique en ressortant ma carte.

– Fils de pute va, grommelle un des gars.

Je lui balance mon verre dans la gueule, tout le verre, il hurle, j’enchaîne sur un crochet dans les flottantes, je pivote et cogne dans la gorge du second, avant de lancer mon talon dans l’estomac du troisième. Ils sont tous les trois par terre à s’étouffer, je réclame un autre verre au mec qui court presque le chercher.

– Vous avez dix secondes pour vous arracher après j’appelle les collègues, j’explique entre mes dents.

Ils se barrent l’un après l’autre.

– On va pas se faire emmerder par cette racaille hein ! je lance au mec.

Il a beau avoir la trouille je suis remonté dans son estime.

– Vous auriez dû les appeler, ils nous font assez chier comme ça.

– Vous croyez ? Ouais mais bon après c’est les collègues qui m’auraient fait chier moi.

– Ah ouais ? Pourquoi ?

– Pour que je fasse un rapport ! On adore ça la paperasse en France.

– Ah ça c’est bien vrai… eh dites, je peux me joindre à vous ? il me demande.

Mais je vous en prie.

Il revient avec deux autres pintes, une pour moi, une pour lui.

– Merci je lui fais.

– Enchanté, je m’appelle Franck, me fait le mec.

– Enchanté Franck, Francis.

– Ras le bol de tous ces petits connards, il me fait, on devrait les traiter tous comme vous venez de le faire.

– Ça je vous le fais pas dire, faut voter Marine la prochaine fois, je lui dis.

Là il hésite, je vois bien à sa tête que je viens d’évoquer le diable, ça me fait marrer. Tous ces petits enculés qui veulent plus d’ordre mais quand on leur parle d’en mettre, ils se défilent parce qu’ils ont peur d’être traité de quoi ? De raciste… Comment si on en avait quoi que ce soit à foutre. Ils trouvent qu’on est raciste ? Ils ont qu’à retourner dans leur pays de merde on verra comment ils sont accueillis dans leur bled toutes ces petites racailles !

– Pfff, de toute manière c’est tous les mêmes ! dit-il en essayant d’esquiver le sujet.

– Peut-être mais vous trouvez pas qu’avec ce genre de mentalité on finit par ne plus croire en rien ? je réponds pour l’emmerder.

– Possible, pourquoi vous y croyez encore vous ?

– J’aurais pas ma carte du Front si j’y croyais pas, je mens

Il reste évasif.

– Ouais, c’est possible, je ne sais pas…

J’ai rendu ma carte du Front il y a deux ans, à cause de Marine justement, moi je préférais son père, il avait des couilles le vieux, l’autre justement j’ai pas confiance, elle veut trop le pouvoir. Mais moi c’est moi, et dès que je peux je milite, même si c’est plus tout à fait le Front j’espère qu’elle va passer, et je suis loin d’être le seul dans la police. On en a marre de faire des heures pour rien, marre que la justice les refoute systématiquement en liberté, plein le cul de voir ces merdeux s’enrichir avec leur shit et en plus de taper leur frime partout où ils passent, et je parle pas du reste, tout le reste, comme ces armes qu’on voit débarquer maintenant. Si on fait rien, d’ici cinq ans ça sera le chaos.

– L’écoutez pas m’sieur, il y croit pas plus que vous, il croit en rien ce mec.

Je me retourne.

– Putain ! Amok !?

Il sourit, il a l’air fatigué, il a vieilli aussi, mais sinon c’est toujours cette même bonne vieille tête d’assassin exotique. Les yeux bridés et clairs, la peau bronzée, l’air d’un chinois avec des lentilles. Je me lève, je devrais l’arrêter sur le champ mais d’instinct on se donne l’accolade.

– Putain que c’est bon de te revoir, je fais sincèrement.

– Ça fait combien de temps exactement ?

– Depuis 2003.

– Putain, tant que ça !? Faut fêter ça !

– Je veux mon neveu.

Je finis mes deux godets coup sur coup, rote, demande au mec combien je lui dois.

– Non laissez, c’est pour moi.

– Ah cool, merci… et n’oubliez pas de voter Marine en 2017, je lui fais en partant.

– Je vous promets d’y réfléchir, il répond.

Tu parles…

– Alors raconte, il se passe quoi exactement ? je fais à Amok en le rejoignant.

– Tu veux pas qu’on aille picoler d’abord ?

– Bonne idée, je suis même pas encore saoul… tu veux de la coke ?

– T’en as ?

– Bah ouais sinon j’en proposerais pas andouille.

– Et moi qui pensais que t’étais devenu un flic exemplaire…

– Tu m’as bien regardé ?

On s’est marré et on s’est fait une prise devant l’église Saint Jean. Tous les bars et les restaurants fermaient, on a demandé à un mec s’il y avait des boîtes dans le coin, il nous en a indiqué une sur les quais, c’était pas loin, on y est allé.

– … J’ai fait mes cinq ans et je suis rentré à la BRI, voilà, tu sais tout…

On se raconte notre vie devant le bar, la boîte est divisée en deux pièces, une pour la piste de danse une autre pour le bar. Le videur est un tas de mou qui ne ferait pas de mal à une mouche et le DJ passe du Michael Jackson, cette espèce de mutant pédéraste, et du ragga de temps à autre, ce que j’aime bien, même si c’est de la musique de nègre parce que quand tu danses avec une fille là-dessus c’est hot. Amok n’a pas encore abordé le sujet qui fâche et je le laisse venir. Pour tout dire là tout de suite c’est juste bon de se retrouver avec un compagnon d’arme, quelqu’un qui peux te comprendre et le reste je m’en branle. Lui aussi a fait ses cinq ans et puis, comme je le savais déjà, il est rentré dans le privé. Il a travaillé pour les anglais, les américains, en Irak, en Afghanistan, en Colombie, au Mexique. Du boulot de sécurisation le plus souvent, parfois du sauvetage pour des enlèvements. Contractant comme on dit maintenant au royaume des euphémismes. Avant on disait chien de guerre, c’était plus imagé.

– Et ça te plaît d’être flic ?

Ça l’air de le surprendre.

– Bah ouais pourquoi, je casse des gueules gratos, je me fais du gras sur le dos des dealers, et si tu la ramènes je te fous un outrage et rébellion et je te réclame 1600 boules de dommages et intérêts.

– Et ça marche ?

– Parfois, la plupart du temps les juges s’en tapent, il y en a tellement…

Il doit deviner quelque chose dans mes réponses parce qu’il répond :

– Allez me raconte pas de crack je te crois pas que t’aimes ça.

– Je te jure, je prends mon pied, c’est juste que des fois j’aimerais que ça change.

– De quoi ?

– Tout ! Tout ce bordel ! Toute cette paperasse qu’on doit faire, les procédures, les droits des prévenus, la règle des gardav’, les fils de pute de l’IGPN, les test ADN pour les viols…

– Les test ADN ?

– Bah ouais mon con figure toi que c’est nous qui les payons et à l’état en plus !

– Ah ouais ?

– Ouais, on fait des appels d’offre même, et si c’est trop cher et que l’affaire vaut pas un clou, on laisse tomber. Alors t’imagines pour un viol, tout le monde s’en branle sauf si c’est la salope à Normal 1er. 78000 grognasses violées en France par an ! Y’a pas 78000 connards en taule non !? Tu comprends pourquoi maintenant ?

Là je reconnais que je commence à être bourré. Quand je commence à sortir les chiffres comme ça c’est un signe. Je fais mon révolutionnaire comme disait mon adjudant au 2ème REP.

– C’est la merde partout quoi… il répond, et j’ai clairement l’impression qu’il pense à tout autre chose.

– Allez, viens, je lui dis, on va voir à côté s’il y a de la salope à baiser.

Il y en a. Je la repère tout de suite, style brésilienne, avec un pantalon moulant en lycra qui danse rudement bien pour… je te le donne en le mille Emile, un melon. La vingtaine, genre petit connard sapé propre, je le calcule pas et commence à danser avec la fille. Je me démerde question danse. Je suis pas un champion mais c’est comme la baise, et la baise j’aime ça. Pendant ce temps Amok se tortille avec deux filles dans le fond, lui aussi il se démerde pas mal, même si c’est plus brutasse que moi. La fille répond à ma danse en s’approchant, elle sourit, elle a un joli sourire et un corps fantastique, le mec essaye de s’interposer en douceur en dansant à côté de nous, tout en me matant salement. La fille le sent, elle s’écarte, je m’en tape, j’ai la gaule, je m’approche et lui attrape délicatement le cou.

– Tu veux pas me sucer dans les chiottes maintenant ? tu m’as trop mis la gaule, je lui chuchote à l’oreille.

– De quoi ?

Elle en revient pas, je suis pourtant tout ce qu’il y a de sincère, et j’ai essayé d’être aussi délicat que possible.

– Non mais ça va pas !? elle me fait en se dégageant.

– Allez te fâche pas… On était bien là non ?

Là-dessus intervient le melon. Il se plante devant moi à trois millimètres et me regarde droit dans les yeux façons tueur. Je suis vachement impressionné. Surtout qu’il fait une tête de moins que moi et que pour ça il est obligé de lever les yeux comme un con.

– Tu fais quoi là !? il me demande entre ses dents.

Je lui flanque le coup de boule qui lui pendait au nez à s’approcher d’aussi près, il va rebondir dans les chaises le long de la piste, j’entends une claque derrière moi, c’est Amok qui vient de s’en prendre une d’une fille, décidément… Amok éclate de rire.

– Mais ils sont dingues ces mecs ! s’exclame ma brésilienne.

Là-dessus se lève deux gus qui étaient en train de cuver leur whisky dans le fond, ils sont bourrés, ils sont marseillais, ils ont envie de se battre. Super.

– Eh mon pote tu fais quoi là ? me demande le premier en aidant à se relever le melon. Je reconnais tout de suite l’accent.

– Je t’encule t’as d’autres questions ?

Il lâche aussitôt l’autre, son copain me fonce dessus. Je le prends dans l’estomac, il me fait tomber et commence à me bourrer de coups de poing pendant que son pote essaye de m’atteindre à la tête avec son talon. Je me marre. Amok arrive sur lui en une fraction de seconde et le détruit en trois coups de poing. Je bloque les bras de l’autre et le retourne avec une clé de jambe, après quoi je le détruis à son tour mais je lui mets un peu plus de pains.

– Ça va, arrête, arrête ! Tu va le tuer ! me fait Amok en m’arrachant à lui.

Le mec à la tête comme une pastèque, les lèvres, le nez, les yeux explosés, du sang partout, un carnage. Le videur arrive sur ses entre fait avec une bombe lacrymo de police, et qu’est-ce qu’il fait ce con ? Il crache la purée sur nous ! Toute la boîte qui doit évacuer. Tout le monde qui hurle et sort en vrac, bon il y a pas beaucoup de monde, mais quand même. On en profite pour s’enfuir en rigolant comme des bossus. Evidemment après ils ont fait venir les flics, le Samu, les pompiers, et si ça se trouve ils en parleraient dans le journal local demain, mais nous on était déjà loin alors. On a traversé le Rhône, remonté jusqu’à la place des Terreaux, croisé des zonards avec qui on a partagé des bières, j’ai voulu aller aux putes mais Amok n’était pas chaud. Alors on a erré un moment sans trop savoir où on allait, bourrés, chauds comme la braise, cocaïnés, dans une ville bourgeoise, confinée et endormie, jusqu’à ce qu’on trouve un rade de nuit avec un billard. C’était parfait pour nous calmer les nerfs. Mais, ça devait être le destin ou un truc comme ça, voilà que rentre toute une tripotée de filles canons accompagnées d’étudiants ou du genre, bobo mes couilles. Qu’est-ce tu veux la brésilienne m’avait mis la gaule.

– Eh, t’as vu ? je fais à Amok en me marrant.

– Ouais, il me répond, en rigolant.

– On la fait comment ?

– Direct ?

– On a déjà essayé c’était pas terrible, je fais remarquer.

– Pas faux…. On leur paye un verre alors ?

– T’as du fric toi ?

– Non et toi ?

– J’ai tout dépensé dans le billard.

– Tu veux dire que les derniers verres ne sont pas payés ?

– Non

Il sourit.

– Cool… t’es quand même un drôle de flic toi hein…

J’hausse les épaules.

– Bah quoi ? Tu crois que je suis le seul à sortir sa carte pour se faire payer un verre ?

– Je voyais pas ça comme ça.

– On est en France mec, un pays de flics, cette carte c’est un sésame.

Ça me donne une idée. Je m’approche du barman, je sors discrètement ma carte et je lui souffle un truc à l’oreille avec mon haleine à un gramme et demi. Il me regarde suspicieux mais il a vu la carte avec la bande tricolore, mon matricule, le blaze, tout, alors qu’est-ce qui peut faire ? Me dire non ? J’aimerais bien voir ça. Un mot de moi et demain l’hygiène débarque le faire chier, ou encore ça sera pour sa terrasse trop large, ou ses comptes avec la financières. Il y a tellement de règles pour les débits de boissons et les restaurants en France, les entreprises privées en général, qu’on a même pas besoin de se pencher pour foutre le bordel. Et tout, ça en bon barman, il le sait. Je lui commande quatre autres pintes et vais offrir aux filles à la table des jeunes.

– Pour ces demoiselles, de la part de moi et mon pote, j’annonce en posant les verres.

– Oh mais non fallait pas ! me fait un des mecs.

Mais je le regarde même pas.

– En ce cas laissez nous vous en payer un aussi, fait une des filles.

– Volontiers !

Une salope moderne qui n’a pas peur de nos gueules, j’aime ça. Son copain nous invite à leur table, héhé…

– Tu lui a dit quoi au mec ? me demande Amok.

– Qu’on était en mission d’infiltration et qu’on enquêtait sur ceux là.

– Ah, ah, ah !

On se présente les uns les autres, comme prévu ils sont presque tous étudiants, il y a un cuisinier dans le lot, nous on dit qu’on est des touristes en vacance à Lyon, on n’a pas besoin de se concerter on est sur la même longueur d’onde. D’ailleurs d’une certaine manière c’est ce qu’on est lui comme moi. Mais comme on est tous bourrés et français, tôt ou tard ça manque pas on parle politique. Les gamins se moquent de toute la bande Sarko, Hollande, Valls, et quand on arrive évidemment à Marine c’est une salope de facho. Je peux pas laisser passer, je suis bourré je vous dis.

– Et alors ça ferait pas de mal en France un peu de fascisme, y’en a marre de toute cette racaille qui fait la loi.

– Normal, fait une fille, t’as vu où ils vivent, c’est normal qu’ils soient comme ça, ils sont parqués dans des ghettos comme en Palestine.

Elle a pété un câble la vache ou quoi ?

– Mais qu’est-ce que tu racontes toi !? ça fait trente ans qu’on lâche des milliards en banlieue à chaque émeute, trente ans ! Pour rien, c’est de pire en pire à chaque fois. Les bronzés virent les français, ils veulent pas se mélanger !

– Vous avez vu ce qui se passe dans le 93, dit l’un d’eux en essayant de détendre l’atmosphère, ça bouge !

– Sept morts c’est normal que ça bouge ! Les flics les ont massacré, fait la vache qui compare les quartiers à Gaza.

– Massacré ? je dis, ils leur tiraient dessus à l’arme de guerre !

– Tu parles, fait la fille très sûre d’elle, je suis sûre c’est un prétexte pour justifier le carnage.

– Et le flic qui est mort là-bas, t’y pense ?

– Rien à foutre ACAB

– ACAB, répète le mec à côté d’elle.

Putain je vais les défoncer, ACAB, All Cops Are Bastards, le grand mot de tous les révoltés à la mie de pain. Amok me fait signe de me calmer. J’ai bien du mal j’avoue.

– Il avait peut-être une famille non ça vous vient pas à l’idée ? C’est ça, faut laisser faire les bougnoules et rien dire !?

– Bon moi j’en ai marre d’écouter ce facho parler ! fait une des filles en se levant. Tu viens Marco ?

Le Marco c’est le cuisinier de la bande. Il hésite, il a pas envie d’abandonner ce verre qu’on leur a payé.

– Hélène, te fâche pas comme ça, on discute !

– Et alors ? Tu supportes toi d’entendre parler de bougnoules et cette salope de Le Pen qu’elle devrait gagner. Moi c’est bon, je rentre !

– Ooooh, fait la tablée.

– Allez te fâche pas ma shoot, fait Amok, y parle pour parler c’est tout.

– Tu parles ! rétorque la fille, d’ailleurs vous seriez flics tous les deux ça m’étonnerait pas !

Et sur ces bonnes paroles Jeanne d’Arc s’arrache, poursuivie par sa paire de couilles qui beugle son prénom alors qu’elle est déjà dans la rue. Deux minutes plus tard, devine quoi, on entend une altercation. C’est nos deux tourtereaux qui ont un souci avec, devinez quoi… Ils sont quatre, du genre sauvages ils sont en train d’embrouiller les autres. Amok s’approche.

– La vie est belle hein…

– La vie est belle, je confirme.

Il veut y aller de suite, je le retiens, j’ai envie de profiter du spectacle d’abord. Les jeunes y vont à notre place. L’ambassadrice des quartiers se prend une magistrale gifle d’une des racailles. Les garçons veulent se battre, je me dis qu’il est temps d’intervenir, on les a laissés assez s’amuser comme ça, c’est notre tour. Cinq minutes plus tard les quatre connards sont par terre à compter leurs dents. Rien de mieux qu’une bonne bagarre pour la cohésion de groupe. Du coup le Marco nous invite chez lui, et on se retrouve tous à l’écouter jouer de la gratte dans son appartement à fumer des joints et à picoler. Le lendemain je me réveille dans un lit inconnu avec une fille à poil à côté de moi. J’ai l’impression qu’on vient de distribuer un lot de cymbale à une bande de triso et qu’ils défilent dans ma tête en jouant Highway to Hell. C’est horrible. La chambre est à demi plongée dans le noir, je cherche mes fringues à tâtons en essayant de pas faire de bruit. Quand soudain ça me traverse l’esprit, putain Amok ! Il est passé où ? Je réveille la fille et je gueule presque.

– Amok ! Il est où !?

La fille chouine, essaye de se rendormir.

– AMOK BORDEL OU IL EST !?

– Mais c’est qui Amok ?

– Mon pote !

– Mais je sais pas où il est moi, il est resté chez Marco je suppose.

– Marco, c’est qui ça ?

– Tu te souviens de rien ?

Vaguement. Je me souviens des joints, d’une gratte, mais c’est tout. Elle m’explique qu’on a pris un x ensemble et qu’après on est parti chez elle pour niquer. Putain ! je lui demande l’adresse de son pote et j’y vais. Dehors il fait jour, environs midi je dirais à la lumière, et j’ai pas mes lunettes de soleil. Je cherche ma fiole à coke, bon Dieu ! Elle est vide… ça va être une très longue journée… Je prends un tacos, lui plante ma carte sous le nez et lui ordonne de me conduire à l’adresse. Arrivée sur place je tambourine à la porte, un jeune mec en short boxer m’ouvre, il a l’air de me connaître mais je le remets pas du tout.

– Ah salut Francis vous êtes bien ren… il commence à me demander.

– Amok il est où ?

– Amok ?

– Mon pote !

– Ah je sais pas.

– Il est parti avec une fille ou quoi ?

– Non, je sais pas, franchement je te jure… dis donc je voulais te demander…

– Quoi !?

– Elle était bonne ta coke hier soir, t’en aurais pas d’autre ?

Putain j’ai partagé ma coke avec ces petits cons ! Putain et Amok qui a disparu alors que je l’avais dans mes pognes. Qu’est-ce que je vais raconter à Toussain moi ? Rien, je vais rien lui raconter, pas un mot, de toute façon il comprendrait pas, trois bagarres, une mini émeute dans une boîte de nuit, c’est pas son genre de fun. Quand j’arrive c’est le branle-bas de combat à la préf, on aurait repéré le Charcutier à Venissieux. Evidemment Toussain et moi on est pas convié, ça nous arrange, il veut visiter cette boîte à Meyzieu. Le Boléro porte encore les traces de l’incendie qui l’a fait fermer, mais il est en travaux quand on arrive. Bâche en plastique, pots de peinture, et des gros bras qui ont autant l’air dans le bâtiment que moi j’ai une gueule à lécher des culs. On sort nos cartes, bonjour, votre responsable est-il là ? Les deux mecs ont pas l’air de capter ce qu’on dit, on entend une voix dans le fond qui fait :

– Je suis là inspecteur…

Le mec à un accent de l’est que je connais bien, après la guerre d’ex-Yougoslavie on s’est retrouvé avec tout un tas de serbes et de croates dans la Légion. Rien que des durs à cuire. Il porte une chemise et un costard noir, il a une cicatrice sous l’œil droit qui pourrait bien avoir été fait par un bout de métal. Il nous invite à nous assoir et demande ce qu’il peut faire pour nous aider. Toussain lui demande son nom.

– Monsieur Slopiti.

– Serbe ? je demande.

– Croate…

– C’est vous le chef de chantier ?

– Je suis le nouveau propriétaire, précise-t-il.

Et mon cul c’est du beurre ?

– Ah, en ce cas vous pourrez peut-être nous expliquer, fait Toussain, nous travaillons sur une affaire d’homicide, et il se trouve que la victime avait une de vos cartes…

– Ah oui ? Nous en avons distribué beaucoup vous savez, nous cherchons du personnel.

Toussain sort une photo. C’est Latifa Royale avant grillade.

– Connaissez-vous cette personne ?

Il examine à peine la photo.

– Non ça ne me dit rien.

– Je me permets d’insister, voilà ce qui lui est arrivé…

Il sort une autre photo, la même après… Pourquoi il se prend la tête comme ça ? Il n’a pas compris qu’on les a en face de nous là ? Le croate a l’air de s’en foutre comme de son premier cadavre. Je ne peux pas lui en vouloir.

– Non vraiment pas, je suis désolé… puis je me permettre toute fois une observation.

– Je vous en prie, fait Toussain.

– Une personne capable de telles atrocités doit être très dangereuse, je serais vous je ferais très attention…

Tu parles, sa petite phrase pouvait pas mieux tomber, parce que moi aussi j’ai des photos, et celle-là je suis sûr qu’elles vont lui causer.

– Vous marquez un point, je lui fais en retour, avant de poser les photos une par une devant lui. Mais si j’étais cette personne, je ferais quand même attention à ce que sont parfois capable de simples petits flics.

C’est les clichés qu’on a pris des cadavres de Feyzin, et là il affiche carrément.

– Eh bien nous n’allons pas vous déranger plus longtemps…

Toussain me fait signe qu’on s’arrache, dehors il me demande à quoi ça rime d’énerver des tueurs. Je lui demande en retour ce qu’il espérait en lui montrant la photo du cadavre.

– Je ne sais pas, il avoue, je crois que je voulais voir si ça le ferait réagir.

– Si ça se trouve il s’en est chargé lui-même, alors qu’est-ce que tu veux que ça lui foute ?

Je suis de mauvais poil mais je peux pas lui dire pourquoi. Je m’en veux pour Amok, c’est toujours comme ça quand je commence à picoler, j’oublie le reste, que je suis flic par exemple. Amok… où il peut être maintenant cet enfoiré ? Si seulement je me souvenais de la soirée, peut-être qu’il m’a dit un truc important. Mais j’ai beau chercher, tout ce qu’il y a dans ma tête c’est de la semoule et ces connards avec leurs cymbales.

Vive la France ! 2

– Le lieutenant Toussain ? il est là-haut.

Une rue tout entière bloquée, pompiers, flics en civil, en uniforme, la médico-légale et son car, tout ça dans une petite avenue qui court tout le long du quartier de Montchat.  Ça commence bien, je suis à peine arrivé je débarque sur une scène de crime. Et qu’elle scène mon pote ! Trois macchabés dans un genre de loft, atelier de photographe genre artiste, un au fond devant un appareil photo sur un trépied, une gonzesse pas plus de vingt ans, un autre sur ma droite derrière la table, par terre, une autre fille en bout de table, assise, le torse recroquevillé, la tête penchée, elle a pris deux balles, une dans le cœur une dans la tête. Je regarde les murs pas un impact, le tir parfait, toutes les balles ont touché au but. Et il y a pas une douille par terre. Ils ont tout ramassé avant de s’arracher. Des vrais pros. Je m’approche d’un nègre en civil, un jeunot, ça doit être un stagiaire.

– Eh gros, je cherche le lieutenant Toussain.

– C’est moi.

– Oh putain, désolé lieutenant, Brigadier-chef Lebreton.

– Oh c’est vous le gars que m’envoie la BRI ?

– J’aurais dû m’en douter, après vos exploits…

– Vous êtes au courant ?

– Les nouvelles vont vite, sept morts… Ça va vous tenez le coup ?

– C’est surtout à mon partenaire que je pense vous comprenez. Quatre ans qu’on bossait ensemble.

– Il était marié ? Des enfants ?

Divorcé seulement, heureusement.

Il me fait signe vers les cadavres.

– Vous en pensez quoi ?

– Du travail propre, des pros.

– Attendez de voir les deux autres avant de dire ça.

– Les deux autres ?

Ça se passe sur le toit, on y accède par une échelle en bois. Ils sont assis sur des chaises noircies et tordues par la chaleur, brûlés jusqu’à l’os. A leur pied il y a bidon d’essence et extincteur. J’ai déjà vu ça en Afghanistan.

– Barbeuk taliban.

– De quoi ?

– Barbeuk taliban, c’est une punition qu’ils réservent aux prostituées…On allume, on éteint, on allume on éteint jusqu’à ce que mort s’ensuive.

– Vous êtes allé là-bas ?

Il regarde les deux cadavres, les mecs de la médico-légale arrivent, on débarrasse le plancher.

– Vous avez les noms de ceux qui vivent ici ?

– Oui, et on a même un STIC sur l’un d’eux. Bernard Lachemont.

Le STIC c’est le Système de Traitement des Infractions Constatées, en gros le fichier national des crimes et délits.

– Lachemont ?

– Vous connaissez ?

– Un peu, il était à Paris il y a quelques années, on l’a serré pour une affaire de faux fafs.

Il sourit.

– Je savais bien que c’était une bonne idée de vous faire venir et Idriss Abou Issan ça vous dit quelque chose aussi je suppose.

– Oh putain oui, pourquoi ?

– On a tué son frère il y a trois jours, avec sa famille, le petit dernier y compris, même méthode que là-haut en ce qui le concerne.

– Son frère ? Mais il est pas dans le business à ce que je sais, je crois qu’il est pigiste ou quelque chose comme ça.

– Reporter exactement, freelance.

Et quel rapport avec Lachemont ?

Pour le moment j’en sais pas plus que vous.

Idriss Abou Issan, dit le Charcutier parce qu’il adore désosser les mecs qui le font chier. C’est pas son vrai nom mais on ne lui en connait pas d’autre. Trafic de drogue, grand banditisme, braquage. En cavale depuis quatre piges, soupçonné d’une dizaine d’homicides. Un loup-garou. Tu parles que je connais, à la BRI si on le choppait on aurait une médaille. Je sais pas qui a eu l’idée de buter son petit frère mais il a pas tiré la bonne carte, ou alors c’est la concurrence, c’est possible. C’est que ça devient sauvage le trafic de stup en France, il y a du gros million en jeu entre la coke et le shit. Tous les quartiers sont sur le coup, et ici des quartiers il y en a quelques un. Je connais pas mais on m’a dit à la brigade. Mais ça, ça ressemble pas à un règlement de compte, ça ressemble à une opération militaire avec torture à la clef.

En attendant je suis installé au Novotel à côté de la gare Part Dieu. Une chambre confortable et anonyme, je peux pas rester là à rien foutre faut que je trouve de quoi m’occuper.

– Eh toi, je demande au réceptionniste, où est-ce qu’il y a des putes à Lyon ?

– Euh… je ne sais pas monsieur, il me fait façon madame est choquée.

– Eh fils de pute me regarde pas comme si ma bite avait du goût, tu vas jamais aux putes toi ?

– Non monsieur.

– Ah putain…

Un client s’approche de moi en se marrant.

– Vous les trouverez à Perrache monsieur.

– Perrache ? C’est où ça.

– Faut prendre le métro, vous y serez en cinq minutes.

– Okay merci.

Je sors, dehors devant la gare il y a les habituels traine latte, je les calcule pas, je rentre dans le métro, y’a la queue devant les caisses, va chier je passe derrière quelqu’un, un mec en veste rouge m’interpelle.

– Eh c’est pas gratuit !

– De quoi ?

Je retourne sur mes pas et sort ma carte. Va chier connard pour moi tout est gratuit, même ta gueule si je veux.

– Excusez-moi, il fait.

Je continue mon chemin et vais à Perrache.

– Eh toi, où sont les putes ici ? je demande à un zonard qui traine dans cette gare ci.

Il m’indique, je descends les escaliers, les filles sont sur le côté de la gare, dans des camionnettes. Oh putain les morceaux ! C’est ça leurs putes à Lyon ? Des vieilles de 60 piges ?

– Eh chéri, je fais en m’approchant. Y’a pas de la viande plus fraîche dans le coin ?

– Je t’emmerde connard, me répond la vieille.

– Me pète pas les couilles Alzheimer dis moi juste oui ou non.

– Merde ! Dégage !

– Il y a un problème Josy ? fais une autre pute en sortant de sa camionnette.

Bordel elle doit bien faire cent kilos et elle est tatouée comme un yakuza !

– Nan y’a pas de blème, j’explique, je veux juste de la viande fraîche, c’est trop demander ?

– Eh casse toi connard ! me répond l’autre.

Bon fait chier. Je me casse et rentre dans un rade, j’ai soif. Je commande une pinte et je demande au mec s’il connait un coin avec de la viande fraîche. Ouais il connaît, il m’indique des roumaines deux rues plus loin. Elles aussi elles sont en camionnette. Il y a une blonde maigrichonne dehors qui attend, et une brune avec une peau blanche et des rondeurs, je demande le prix à la brune, ça me va mais pas question que je baise avec une capote.

– Pas capote, pas baiser, elle me fait avec son accent à la con.

– Fais pas chier, je te paye le double !

– Pas capote pas baiser, elle répète.

Commence à m’emmerder celle-là.

– Bon, bon bon, okay

On monte dans la caravane, c’est petit, il y a un lit avec une couverture orange et des coussins chamarrés, des icônes aux murs, un petit miroir, un seau avec de la flotte avec lequel elle me lave la bite en me branlant avant de m’enfiler une capote, elle commence à me sucer. Je sens ça va. C’est pas mal, elle s’y connaît, mais je veux qu’elle aille au fond alors je lui colle la main sur la tête et je lui fourre tout mon dard dans la bouche, elle se débat, je la lâche.

– Arrête ça ! Je fais pas gorge profonde.

– Putain tu m’emmerdes toi, à quatre pattes salope !

– C’est vingt euros plus.

– De quoi ? t’es malade ?

– C’est vingt euros plus ! Si tu veux voir sein aussi c’est dix euros plus !

Elle porte un corset noir et des bas à larges résilles, elle a la chatte taillée en ticket de métro évidemment. Je l’attrape par la taille et la retourne comme une crêpe, elle pousse un cri mais je m’en cogne, je la fourre d’un coup sec et je commence à la baiser sérieux, han, han, mais merde j’ai la queue qui ramollit parce que je sens rien ou presque maintenant, putain de capote ! Elle rue, je me retire, j’arrache la capote en lui bloquant la tête dans les coussins, puis je la fourre à nouveau, elle grogne, elle essaye de hurler, elle se cabre, ouais c’est bon ça ! Je lui fais une clé au bras pour la calmer, je la baise encore un peu et je balance la purée sur son cul.

– Espèce de salaud, elle fait en émergeant des coussins.

– Ferme ta gueule salope.

J’attrape mon blouson, sort la fiole de coke et me fait une prise.

– T’en veux ?

– Va te faire foutre !

– Pfff…

Je me rhabille et je sors. Il fait bon, l’été est pas loin. Je vais me saouler dans le rade que m’ont indiqué les putes.

– A DOM ! MON POTE !

– C’est qui Dom  ? me fait en passant un ivrogne, un jeune avec une barbe d’étudiant.

– Mon pote, t’es sourd ? Va chier je veux picoler seul ce soir.

– Eh ça va reste tranquille mon gars.

Ils sont fous dans ce coin ou quoi ?

– J’ai une gueule à rester tranquille toto ? Prends tes petites couilles tant que tu les as encore attachées au cul et va t’assoir avec tes potes.

Il repart avec ses bières sans demander son reste.

– Ces jeunes je vous jure, je fais au barman qui se marre.

– Vous êtes de la maison ? il me demande.

– Ça se voit tant que ça ?

– Comme le nez au milieu de la figure.

– Bah ouais, je suis de la maison, je soupire.

– Vous avez vu ce qui s’est passé à Paris ?

– Ouais, ouais, je veux boire tranquille j’ai dit.

Il recule. J’aime pas les touristes, les pseudo sympathisants, les lèches-culs et je sais en reconnaitre un à cent mètres.

– Bon, bon, excusez-moi…

Soudain j’entends un son de cloche qui passe à la radio, je reconnais tout de suite le morceau, putain Dom et moi on l’adorait ce morceau. Hell’s Bells.

– Mets plus fort ! je fais

– Je peux pas à cause des voisins, on a déjà eu une amende, plaide le barman.

– Putain de ta mère !

Je saute par-dessus le comptoir et je mets à fond, les jeunes dans le fond beuglent de joie. Je chante en yaourt en mimant une gratte, head banging mec ! A fond ! la tête en avant et en arrière comme Angus Young. Dong dindingdong, ding dong, ding dong, dalala dindingdong ding dong talala Hell’s Bells ! Qu’est-ce qu’on se marre.

 

Je suis rentré vers trois heures, en chemin j’ai mis un pain à un pélo qui me revenait pas. Ça va j’étais content, ça avait été une bonne soirée.

 

Un an sans sortir de mon appartement. Un jour j’ai eu un sursaut, je suis allé voir un psy de l’armée, il m’a prescrit des anxiolytiques. Et puis surtout je suis rentré chez les flics. Taper sur les gens ça toujours été ma meilleure thérapie, je crois que je suis un peu psychopathe sur les bords, mais qu’est-ce que c’est bon !

 

– Ça y est on sait quel lien il y a entre Lachemont et Issan, le premier travaillait parfois pour le second, ils sont allés en Irak ensemble couvrir la guerre.

Toussain partage son bureau avec deux bricards, c’est ses adjoints, Lautiers et Villemont. Un petit, un grand, un long maigre, et un costaud avec du bide. Ça se sent ça pantoufle chez eux.

– On a fouillé son portable aussi, il a appelé treize fois le même numéro, et quatre fois un autre numéro dans la soirée. Le premier c’est du pré payé, on pourra pas remonter jusqu’à lui l’autre c’est le numéro d’une fille. Une dénommé Latifa Royale.

– Tu m’en diras tant, c’est quoi une artiste ?

– Si on peut dire, elle est stripteaseuse.

– C’est de l’art, faut pas dénigrer, fait Lautiers.

– Ouais c’est une pute quoi, vous avez un STIC sur elle ?

Le lieutenant me regarde un peu de travers mais je m’en branle.

– Non, quelques amendes de stationnement c’est tout.

– Bon bin on va aller la voir non ?

– Ça marche.

Latifa Royale, je te jure, tu parles d’un blaze. Ça doit être une grosse pouffe siliconée de bougnoule qui se prend pour Nabila. Elle crèche à la Croix Rousse, on y monte. Raté c’est une putain de négresse carrossée comme un avion de chasse. Jamais vu un bidule pareil. Elle est chez elle, elle nous reçoit dans une petite robe verte moulée je te dis pas. Putain j’ai la trique. Faut dire que j’ai un truc avec les négresses, entre une blanche et une négresse moi je mange la viande noir de préférence.

– Je peux vous aider ?

Elle est bien aimable, elle nous laisse même entrer.

– Est-ce que vous connaissez un certain Bernard Lachemont ? demande Toussain.

– Euh oui, il a fait quelques photos pour mon book pourquoi ?

– Nous pensons qu’il est mort.

– Vous pensez qu’il est mort ? Vous n’êtes pas sûr ?

– Les corps n’ont pas encore été identifiés.

– Les corps ?

– Oh… mais c’est horrible.

Je regarde sur le côté, dans le salon, il y a une valise ouverte, un sac.

– Vous partez en voyage ?

– Euh… euh, non, non, je faisais un peu de ménage.

Je sais qu’elle ment mais je dis rien.

– Monsieur Lachemont vous a appelé samedi soir. Pouvons-nous connaitre l’objet de son appel ?

– Samedi ? Ah bon non, il ne m’a pas appelé.

– Je me permets d’insister, nous avons la liste de ses appels. Et vous êtes la deuxième personne qu’il a essayé de joindre avant de mourir.

– Ah, non, non, d’abord samedi je travaillais.

– Il a bien dû vous laisser un message, il a appelé plusieurs fois, a insisté Toussain poliment.

– Ah non, non !

Bon ça commence à bien faire les grimaces je me dis.

– Ecoute salope, je lui fais en la regardant bien en face, on en n’a rien à foutre qui tu suces ou si tu fais la pute le samedi, dis-nous juste la vérité !

Le lieutenant me regarde comme si je venais de lui chier sur le front. Ça va bien le cirque à guignol, m’en branle de son opinion.

– Je vous demande pardon ? Sortez de chez moi immédiatement !

Elle se cabre, j’adore ça. Je rentre dans le salon et j’attrape une nuisette dans ses valises. Un truc léopard transparent.

– Eh c’est joli ça ! je me moque.

Ils en reviennent pas ni l’un ni l’autre.

– Brigadier s’il vous plaît….

Je balance la nuisette, j’ai vu un truc. Un béret vert coincé sous une pile de jean.

– C’est quoi ça ? je fais à la fille.

– Euh… c’est à mon fiancé !

– Ah ton fiancé salope ? Il est dans la Légion ? C’est quoi son nom ?

Appelez ça l’instinct mais en touchant ce béret j’ai immédiatement l’impression de connaître son propriétaire.

– Euh…. D’abord je n’ai rien à vous dire, sortez immédiatement avant que j’appelle mon avocat !

Bon là elle commence à me chauffer, je déteste les avocats. Les baveux ils nous font chier. C’est la nouvelle mode maintenant, tout le monde menace tout le monde avec son baveux. Je t’en foutrais moi ! Je sors du salon d’une traite et je l’attrape par le cou avant de la coincer contre le mur.

– Arrête de me faire chier comme ça petite pute nègre, je gronde, le nom du mec.

– BRIGADIER !

Elle est morte de trouille maintenant, toute grise la négresse, et elle a raison, je rigole pas moi.

– Pa… Patrice….

Elle pleure à moitié maintenant. Ça fait tilt tout seul dans ma tête.

– Patrice Van Ng ?

Elle en revient pas d’un coup, elle ouvre la bouche, la ferme.

– O… oui…

– Putain Amok !

Je la repose.

– Où il est ? Qu’est-ce qui se passe ?

Elle se met à pleurer pour de vrai, grosses larmes.

– Brigadier sortez immédiatement, c’est un ordre !

Je regarde Toussin, il est gentil lui…

– Toi me pète pas les couilles okay ?

Je dois avoir mon air loup-garou parce que lui aussi il grisâtre le négro.

– Alors… je fais à la fille.

– Alors il est venu hier…. Il était défoncé… complètement flippé, je sais pas ce qu’il avait… il a pas voulu me dire…. Il m’a donné de l’argent… m’a dit de partiiiiiir !

Grosses larmes. Je la prends dans mes bras.

– Voilà, voilà, tout va bien cocotte.

J’en profite pour lui peloter un peu le cul, elle se recule choquée.

– Bon… bon… Et tu sais où il se cache là ?

– Non, je vous jure !

Je la crois. Qu’est-ce qu’il fout à Lyon ? Il est de Bordeaux.

– Pourquoi il est là ? C’est juste à cause de toi ?

– Non, il voulait voir quelqu’un, il ne m’a pas dit qui.

Putain, Amok… lui et moi ça remonte à 2002, quand on nous a débarqués dans les montagnes à la chasse au Ben Laden. Un tueur comme j’en ai rarement vu, d’où le surnom. Franco vietnamien, 1er RE, on a fait un an ensemble avant que nos bataillons soient séparés, je sais qu’il est passé dans le privé depuis, mais c’est tout. J’explique tout ça en sortant de l’appartement de la pute. Le lieutenant me reproche mon comportement, et me dit qu’il va faire un rapport. Oh merde !

– Eh faites pas chier, elle nous menait en bateau !

– Vous l’avez brutalisée, insultée, vous avez fouillé sa valise sans commission rogatoire, vous vous croyez dans un western ou quoi ? Je vous colle un rapport, c’est tout !

– Oh putain de ta mère… je grogne, qu’il aille se faire enculer avec son rapport. Comme vous voulez, et on fait quoi maintenant ? Vous voulez me renvoyer à Paris par le premier train c’est ça ?

– Ça me tente bien en effet, si vous ne connaissiez pas ce Amok… Où est-ce qu’il pourrait se cacher d’après vous ?

– C’est un ancien légionnaire qu’est-ce que vous croyez ? Il peut être n’importe où ! Même vivre dans les égouts comme le Punisher s’il veut !

– Le quoi ?

– Laisse tomber.

J’adore cette bédé, ce mec qui dessoude toute la mafia pour venger sa famille, avec son crâne sur le torse et ses deux flingues. « Ceci n’est pas une exécution, c’est une punition ! » Quand j’étais dans la Légion on avait un teeshirt avec une tête de mort aussi, sauf qu’il portait un béret. J’adorais ce teeshirt.

Le lieutenant a farfouillé dans le carnet d’adresse de Lachemont, son téléphone, ses collègues ont fait quelques appels, on a d’autres adresses à visiter. On sillonne Lyon et ses proximités une partie de la journée, du boulot de porte à porte qui nous mène jusqu’à Feyzin. Un restaurant où travaille un gars qu’on n’a pas réussi à joindre. Quand on arrive, il y a Rage Against The Machine qui braille. Ah ce groupe ! Ils ont fait un bon album et puis c’est tout ! quel dommage. N’empêche, quand ils sont passés à Paris j’étais à leur concert, comme Nirvana. J’étais jeunot mais j’ai toujours aimé le hardcore moi, alors le grunge pensez…

Le restaurant est un grand bâtiment en préfabriqué, la porte est ouverte, on entre, et tout de suite on sent l’odeur. La chair brûlée. Ça se passe dans la cuisine et ils sont encore là. Avec le mec sur une chaise, devant le passe, à moitié grillé. Il fume encore, je mate nos nouveaux amis, deux gros bras armés de pistolet-mitrailleur MP5 et un blond avec un flingue dans le pantalon, un Glock. Le blond sourit.

– Eh bien bonjour ley zamis, il fait avec un accent anglais à couper au couteau. Ce ney po bien dey no pos fwapper avant d’entrey, cey comme ça qu’on dit, no ?

C’est le moment que choisit le cramé pour revenir à lui, soudain c’est Sarajevo dans la cuisine. Je dégaine et abat les deux costauds l’un après l’autre, le blond s’enfuit en tirant, le lieutenant, derrière moi, réplique à moitié plié en deux, connard je vais rentrer dans sa ligne de tir s’il arrête pas ! Je le bouscule, il tombe, je cavale après le blond. L’autre est en train de traverser le parking, il balance des pruneaux tout en courant, et d’un coup je les vois qui sortent de deux 4X4 garés un peu plus haut le long de la jolie place avec son kiosque de ce village si paisible qu’était Feyzin il y a cinq minutes. La minute bucolique est terminée, ils sont quatre, deux/deux de chaque côté, fusil d’assaut, déplacement en perroquet comme on dit, tir de suppression, tous en même temps, les balles pleuvent comme à la guerre parce que c’est la guerre. Ces types savent très bien ce qu’ils font et ils le font bien. Les vitres explosent, les pneus sont déchirés lacérés, la tôle est mitraillée, une voiture sur le parking prend feu. Je réplique, j’ai 15 cartouches pour la guerre justement. Toussain sort à ce moment-là, il tire depuis la sortie, les balles tracent dans sa direction j’en profite pour abattre un gars, qui essaye de traverser en face, je me tourne vers Toussain pour voir s’il va bien, on échange un regard, c’est clair qu’il a peur. Les vitres de la bagnole éclate au-dessus de ma tête, je me couche et balance deux pruneaux par en dessous à l’autre mec qui se pointe avec son FAL, une dans la rotule, une dans les couilles, il tombe à genoux, je l’achève d’une balle en pleine poitrine. Je recharge. Soudain j’aperçois au-dessus de moi un des gars qui s‘approche, Je tire à travers le pare brise, me redresse, continue de tirer parce que juste derrière lui son collègue recharge. AKSUD modèle commando avec les chargeurs tête bêche, va chier connard on mourra pas aujourd’hui. Blam ! Blam ! Blam ! Il tombe, essaye de sortir son pistolet de back-up, enculé de ta mère ou quelque chose comme ça, blam ! Ta gueule !

– I’M GOING TO KILL THAT BITCH !

Blondinet s’est trouvé un otage, je me suis trouvé un AR 15 avec une visée réflexe, on va voir qui va gagner. Il beugle dans sa langue de rosbif que j’ai apprise à force de fréquenter les forces de la Coalition. Je vais le tuer, je vais le tuer, t’approche pas, blabla, l’otage, un quadra avec une bedaine et une barbichette de pédé comme ils en ont tous maintenant, a pissé dans son pantalon, je vois l’auréole, ça me fout les boules pour lui, je me concentre, j’épaule mon fusil en avançant doucement, patiemment, je respire lentement, je le centre dans mon viseur, et quand je sens que c’est bon…

La balle lui rentre pile au-dessus de l’œil en laissant un petit trou, il tombe raide, la fête est finie.

 

Ils m’ont envoyé au vert et voilà que c’est le carnage. Je peux pas dire qu’à la préfecture de Lyon ils sont enchantés de ma présence tout d’un coup, et à Paris… à Paris j’ai reçu un coup de fil du patron lui-même, Baillard, le directeur de la BRI. Il est pas furieux, il est limite nervous break down. C’est la seconde fois en moins d’une semaine que je tombe sur un traquenard à l’arme de guerre, et cette fois c’était des professionnels, des vrais. Ce qui veut dire en gros, aux yeux du public comme de la hiérarchie, qu’on ne fait pas notre travail. Je crois qu’il va m’envoyer rebondir, genre on a vu avec Lyon vous partez pour Saint Pierre et Miquelon. Non, il veut qu’on boucle cette affaire au plus vite, surtout si c’est lié au Charcutier.

– T’es un héros, ils peuvent dire ce qu’ils veulent à la pref, pour moi t’es un héros !

C’est Toussain qui parle.

– Nan, nan, crois moi je suis pas un héros.

On est chez lui à boire des bières, sa femme est en train de coucher les petits, une bougnoule plutôt mignonne.

– Si ! il insiste, pour ma femme, mes enfants, pour moi, aujourd’hui t’es un héros, tu m’as sauvé la vie !

– Okay, okay, si tu veux, j’ai fait, je suis un héros.

– J’avais peur tu comprends, j’ai toujours peur ! Mais toi non !

– Moi c’est différent j’ai de la pratique, l’Afghanistan, la Légion, tu comprends ?

– Et quand tu as eu l’autre, tu étais si calme alors que j’osais même pas parler ! J’avais peur pour le gars, j’avais peur pour moi, c’était horrible.

– T’inquiète, repose toi avec ta famille un jour ou deux ça va passer. C’est normal, t’as pas l’habitude.

– Et toi si ? Je veux dire ça ne te fais rien ?

J’ai haussé les épaules, qu’est-ce que tu veux que je le baratine. J’adore tuer des gens et je fais ça très bien. Mais il comprendrait pas.

– Plus grand-chose…

C’est de son côté que ça a coincé avec la pref de Lyon, il trouvait qu’un petit lieutenant sur une si grosse affaire c’était pas normal finalement. Je leur donnais pas tort. Quatorze cadavres en trois jours c’est un sacré score dans un petit pays si calme si douillet, surtout dans une ville aussi bourge que Lyon. Ça fait tâche. C’est sur le choix du bonhomme pour continuer l’enquête que ça craint. On est sous les ordres du capitaine Beauvalait maintenant, un con de compétition, j’ai pas besoin de longtemps pour m’en apercevoir.

– Vous avez assez sévi comme ça. Remettez-moi votre arme.

Après une fusillade impliquant une arme de service on vous confisque votre arme le temps de l’enquête interne. T’as pas le choix c’est comme ça, mais tu peux prendre ton arme de secours si t’en as une, et j’ai un Glock en plus dans ma valise. Me foutre à poil alors que je suis en service, ça, ça se fait pas.

– De quoi ?

– Et soyez heureux que je ne vous fasse pas sauter votre plaque !

– Il est sérieux lui ? je demande à mon petit lieutenant.

– J’en ai peur.

– Et je vous prierais de ne pas parler de moi à la troisième personne ! ajoute ce con.

C’est comme ça que je me retrouve sans pétard. Je me sens à poil. Faut que je me démerde pour en trouver un autre.

– Tu peux pas m’aider ?

– T’inquiète on va arranger ça.

Il a pas peur de se faire gauler, il risque un peu sa carrière là, ça me plaît.

Après ça on descend à la morgue. Les mecs que j’ai refroidis sont alignés sur des chariots. Les autopsies n’ont pas encore commencé. Ça sent la mort et le chloroforme là-dedans, le savon antiseptique et le sang. On les a lavés mais le sang ça s’incruste même dans l’air, acide, diffus, présent. J’aime bien cette odeur. Le chef légiste est là, il a commencé les premières constations, il me fait signe.

– Vous avez déjà vu ce genre de tatouage ?

Oui, j’ai déjà vu ça.

– Les Tigres d’Arkan, une unité de tueurs serbes. Criminels de guerre…

– Regardez là, une ancienne blessure par balle.

Il me montre le blond, en effet, il a été blessé à l’avant-bras. Un anglais, un serbe, des cicatrices de combat…

– Des mercenaires.

– C’est ce que je pense aussi, répond le chef légiste.

– Des mercenaires !? répète Toussain.

– Ça se tient, je dis, barbeuk Taliban, Amok…. Il est passé dans le privé je t’ais dit.

– Mais quel lien avec Abou Issan.

– Aucun si ça se trouve.

 

Mais plusieurs personnes n’étaient pas d’accord avec cette théorie, Beauvalait pour commencer et Abou Issan en personne pour terminer. Le premier a lancé ses hommes sur la piste d’un mec qu’on recherchait dans toute la France depuis quatre ans, pendant que le second nous tombait dessus alors qu’on faisait la tournée des indics du petit lieutenant.

Il est marrant Toussain, il essaye de la jouer vachard avec ses indics mais à chaque fois ça se termine par un tapage dans le dos, et vas-y que je te roule un patin si t’insiste. Je comprends pas trop sa méthode mais ça marche. Enfin ça marche, on va nulle part, mais les mecs sont pleins de bonne volonté.

– Hey pélo tu fais quoi là !?

Une camionnette blanche, un melon à la fenêtre, nous qui causons à un indic à la Duchère, quartier encore sensible à ce qu’il paraît. Je t’emmerde, la loi c’est nous.

– Dégage on est de la police.

– Ah ouais cousin ? Je peux voir ta carte ?

Bon, j’ai pas de flingue et j’ai pas envie que ça parte encore en sucette. Je sors ma carte.

– Je vois rien pélo, tu veux pas t’approcher ?

Okay, je m’approche, il me braque un fusil à pompe à canon scié sous le nez, la portière coulisse à la volée, Toussain n’a pas le temps de dégainer qu’en sort une pelletée de bougnoules avec un putain d’arsenal de guerrier. C’est Bagdad à Lyon si on fait les cons, bis repetitas, et on n’a pas une chance. Ils nous font grimper dans la camionnette, Le Charcutier nous attend à l’intérieur. Il est maigre, les yeux cernés de mauve, la bouche marquée par des rides profondes, il a un regard de dingue.

– Qui a tué mon petit frère ? il nous demande de but en blanc.

Les mecs nous braquent leurs flingues sur la poitrine pendant que la camionnette reprend sa route. Toussain n’en mène pas large et moi non plus trop en fait. Parce que je vois bien que la mort pourrait très vite arriver si on ne donne pas les bonnes réponses.

Ecoute, je dis, on n’en sait rien, je te jure, on y travaille !

– Vous savez quoi ?

– On pense que les mecs qui l’ont tué sont des mercenaires.

– Des mercenaires ?

– Ils ont tué d’autres gens aussi, c’est pas lié à toi à priori. C’est lié à lui, les gens sont liés à lui.

– A Mohamed ?

– Il faut nous croire, je vous en prie, fait Toussain, j’ai une femme et des enfants !

– Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?

– Ce qu’il essaye de te dire c’est qu’on a pas intérêt à te mentir, on le sait, je plaide.

J’essaye pas de titiller sa vanité, c’est ses yeux, on dirait qu’il attend que ça d’avoir un prétexte pour nous désosser. On raconte une histoire atroce sur lui, qu’il aurait taillé en entier un mec vivant après l’avoir écorché. Il paraît que ça a duré quatre jours et qu’il avait un médecin sur place pour le maintenir en vie le plus longtemps possible. Je ne sais pas si c’est vrai ou une légende urbaine, j’ai pas envie de savoir.

– Okay, on vous laisse courir, mais on sera derrière votre dos, essayez pas de nous baiser.

– Ça risque pas.