Univers – Invasion

–          Oh la, la, mais c’est quoi ce bordel ?

–          Vous êtes qui vous ?

–          Service sanitaire, fit Ron l’Infect en exhibant son badge.

–          Eh bien il va falloir attendre parce qu’on n’a pas encore fini.

–          Vous en avez pour longtemps ? C’est que moi je suis pas payé par la ville, et le temps c’est de l’argent.

–          Si vous arrivez à nous expliquer comment ce truc est venu ici et par la même occasion ce qui a bien pu se passer, on s’en va de suite.

–          Qu’est-ce que c’est ?

Le flic releva la tête de son cadran et regarda son collègue.

–          Si j’en crois l’analyse biochimique, de la merde de chauve-souris.

–          Des chauves-souris ? Ici ? A Oslo ? s’étonna Ron l’Infect. Avant de regarder vers le mur maculé de sang séché. Peut-être des vampires… qui est mort ?

–          Le petit ami de la femme qui vivait là.

–          Et elle ?

–          Disparue.

–          Bah alors c’était peut-être elle la vampire.

L’autre flic posa son regard sur le petit gros en combinaison blanche qui venait d’arriver sur leur scène de crime. La cinquantaine, la calvitie en bataille, mal rasé, le teint cyanosé du vieux fumeur, même pas une trace de correction plastique, avec les poches sous les yeux, à l’ancienne, toute une autre époque. Le manque de fric sans doute. Il avait un accent anglais, probablement un de ces chômeurs de l’IW qui avait trouvé un job à l’autre bout de l’Europe.

–          Un vampire hein ? Bon, ça va aller maintenant, on vous appellera quand on aura fini.

–          Subito hein ? fit Ron en faisant signe vers son poignet.

Le flic ne comprenait pas ce que ce geste voulait dire, peut-être un signe de l’ancien temps, un truc de vieux. Il promit.

–          Subito, maintenant dehors.

On le surnommait l’Infect parce qu’il s’était spécialisé dans le sanitaire, tout simplement. Pourtant, quand on était encarté International Worker, on avait drôlement intérêt à être polyvalent. Mais Ron avait développé sa polyvalence dans un seul et unique domaine, le nettoyage. Pour lui le constat était simple, les gens, quoiqu’il arrive, chiaient, pissaient, mouraient, polluaient, bref salissaient, et donc quoiqu’il arrive il en faudrait d’autres pour nettoyer. Du travail garanti en somme. Aujourd’hui à Oslo, demain à Dublin ou Paris, Ron pouvait se payer le luxe de ne prendre que des missions en Europe. Pas question qu’on tente de l’expédier dans un atelier clandestin de Shanghaï ou une usine de recyclage à Johannesburg ou Villa Tokyo, il détestait les voyages aériens. D’ailleurs il n’était jamais monté dans un jet, et ça ne lui disait rien de bon. Ron était de ces vieilles familles de mineurs à l’ancienne comme il en était réapparu après que les banques et les compagnies aient fini de se foutre sur la gueule. 18 ans ça avait duré leur merdier ! Et ils n’y étaient pas allés seulement à coups de hausse des prix de l’énergie, déroute bancaire et foirage spéculatif, comme dans le temps. Non, ils avaient vraiment fait parler les armes. Un bon moyen pour faire fermer les usines et prétexter que les gisements d’ici ne valaient plus rien. Pour foutre en l’air des pays vieux de 3000 ans ! Et transformer tout le monde en client et en bête de somme. Et tout ça à cause de quoi ? A ce qu’il paraît on s’était installé sur la lune, sur Mars et ailleurs encore… Les grosses compagnies étaient parties avec leurs robots et leurs usines de poche et ils avaient trouvé du charbon, du zinc, de l’or, du pétrole, mille fois plus qu’ici.

Ron avait entendu parler de cette époque. On disait qu’alors des centaines de gens étaient parti immigrer dans les étoiles, que c’était à cause de ça qu’on avait des frontières dans l’espace maintenant… qu’ils avaient fait fermer… Ron n’y comprenait rien, tout ça se situait très loin au-delà de sa tête. Rien qu’à son niveau le monde avait déjà tellement changé qu’il avait du mal à tout comprendre.

–          Oh la, la, mais ça va être la guerre !

–          Quoi encore ? Qu’est-ce qui se passe ?

Enfin… il y avait des trucs qui ne changeaient pas heureusement. Le pub par exemple. Le King’s par exemple était le rendez-vous favori des IW anglais, irlandais, écossais. L’endroit idéal pour causer et raviver les vieilles rancœurs de l’ancien Royaume Uni. Du coup il y avait souvent des bagarres, à l’ancienne. On se tapait un bon coup dessus puis on se payait mutuellement des pintes, c’était bon esprit. Ou alors on réglait ça aux fléchettes, au billard, voire en organisant dans l’arrière-cour des matchs de rugby ou de foot selon les vieilles règles oubliées depuis longtemps par les fédérations internationales. Souvent, le prétexte, c’était un des vieux matchs enregistrés des siècles passés. On jugeait le travail de l’arbitre, on appréciait les prouesses d’un joueur, on se passionnait pour des matchs qu’on avait déjà vu dix fois, et éventuellement on insultait pour la dixième fois le camp adverse ou sa propre équipe quand elle se montrait lamentable. Mais ce soir-là, sur l’écran au-dessus du bar c’était autre chose qui se passait. Une foule, quelque part loin d’ici, des sirènes de police, ce qui ressemblait à un incendie. Ron demanda à nouveau ce qui se passait, Jim et William, deux de ses collègues, semblaient inquiets, et tout le monde ne parlait que de ce qui se passait là-bas, apparemment en Australie.

–          Fanjar, ils ont tué Fanjar !

Qui c’était celui-là encore ? Ron le reconnut  à cause de la photo, il l’avait déjà vue sa tête sur la toile, savait plus ou moins qu’il s’agissait d’un homme politique important, mais ce n’était pas comme si c’était un membre de sa famille non plus. Il commanda une pinte, se mêla à la conversation que ne manqua pas de déclencher l’événement, donna son opinion avec force, il n’en avait aucune, mais avec 2 grammes dans le sang on trouve toujours très rapidement toutes sortes d’arguments qui, dits avec style, finissaient même par vous faire croire que vous étiez un brillant connaisseur de la politique. Mais le lendemain, en se réveillant avec une gueule de bois carabinée dans le compartiment de son Tube, il devait bien admettre en jetant un œil sur l’écran que le monde actuel le dépassait complètement. Il y avait d’abord ce qu’ils racontaient sur le réseau, tous ces gens qui parlaient de l’homme qu’on avait tué la veille, un type exemplaire à ce qu’il paraît, mais les morts le sont toujours. Et aussi des japonais qui étaient accusés d’avoir commis l’attentat, et des émeutes dans l’Union Panindienne que la mort de ce type avait provoquées. Il reconnu cette vieille ganache de président Winslow, le patron de l’Angleterre, faisant une déclaration comme quoi c’était très triste la mort de ce type, et que les terroristes allaient payer. Pendant une heure complète, sur tous les serveurs principaux, on parlait que de ça. Il n’avait pas de boulot tant qu’on l’appelait pas pour nettoyer le merdier d’hier, il resta au lit à regarder un documentaire sur les nouvelles unités ultra secrètes des forces d’élites. Il apprit que l’armée employait des monstres de nos jours, des mutants, mais le journaliste n’avait pas le droit de montrer à quoi ils ressemblaient quand ils étaient en monstre… Des mutants… il y en avait de plus en plus en liberté de nos jours. Avant encore ça allait, on en voyait dans les combats de MixFight, parfois un vrai dans un film pour faire le monstre de service, mais maintenant ça devenait carrément n’importe quoi. Le gars en bas par exemple, le mec qui gérait le Tube derrière son écran, il avait quatre bras ! A quoi ça pouvait bien servir d’avoir quatre bras quand on était le cul assis toute la journée à mater un écran ? Et puis c’était pas un humain du coup, et on pouvait pas dire que c’était un animal non plus. En tout cas, Ron voulait rien n’avoir à faire avec ces trucs là, ces machins de laboratoire. Il trouvait pas ça normal. Mais c’est vrai, qu’est-ce qui l’était de nos jours ? Avant par exemple, les gens avaient des maisons et des appartements rien qu’à eux. Ron se souvenait très bien par exemple de quand il était gamin et que sa famille et la famille Woens partageaient une maison à New Hampton. Lui, il n’avait jamais connu. Depuis qu’il était en âge de travailler, Ron n’avait jamais vécu ni longtemps au même endroit ni dans un chez lui rien qu’à lui. Toujours des Tubes, parfois un petit studio loué pour lui par la boîte. Du coup, difficile d’avoir des objets personnels, des meubles ou même de vêtements, des témoignages que sa vie ne se résumait pas à des boulots itinérants et des chambres d’hôtels industrielles. Sa vie, ses amours, ses voyages, était stockée sous forme d’images et de films sur un serveur quelque part dans le monde, consultable à la demande si tant est qu’il payait son dollars par mois. Mais le médaillon qu’il avait autour du cou, sa paire de chaussures Holocraft, son jean et ses chemises Seems, sa boîte à musique en bois véritable programmable qu’il emmenait partout, sa figurine KFC du 20ème siècle, sa mini carte de l’ancien monde, son portefeuille en cuir synthétique, et même sa valise, sortait d’un de ces kits PersonaLife qu’une compagnie proposait de composer soi-même aux travailleurs comme lui. Quelqu’un avait remarqué que les itinérants perpétuels comme lui avait besoin d’objets auxquels s’identifier, se rattacher, sous peine de développer un genre de déprime très mauvaise pour la rentabilité industrielle, des nostalgies illusoires, fabriquées par l’esprit et qui finissaient parfois par vous rendre fou. Les kits PeronaLife étaient censés compenser cette absence d’attache personnelle, et même que si on avait un peu de fric on pouvait se faire faire des objets uniques, garantis comme tel, comme le médaillon qu’il s’était offert et qui représentait une carte de l’ancien Royaume Uni, d’avant les inondations de 2040, et d’avant les superstructures greffées aujourd’hui sur ce qui restait de l’île. Encore un truc qui avait changé d’ailleurs. La géographie physique. Il n’y avait quasiment plus d’île qui ne fut pas une reconstitution artificielle, les côtes, comme elles étaient dessinées sur sa carte n’étaient plus qu’un souvenir chaotique rattaché aux guerres sporadiques que les spécialistes avaient surnommés conflits climatiques et qui encore aujourd’hui émaillaient l’actualité. Ron commençait à avoir une petite faim, il se commanda deux Supaburgers et un litre de soda d’usage, c’était moins cher que les marques. De ce côté-là au moins les choses n’avaient guère changé depuis qu’il était môme. Ils avaient bien essayé de lancer la mode de la bouffe en tube, puis en pilule, comme les astronautes, parce que c’était moins de temps perdu sur les chaînes de montage, mais non seulement ça n’avait pas marché mais en plus on s’était aperçu que ce n’était pas forcément bon pour le corps de n’avoir rien à mâcher ni même pour le cerveau de ne pas différencier un steak d’un tube de dentifrice. Les patrons comprenaient rien aux traditions culinaires comme un bon Supaburger entre copains dans une cafétéria professionnelle, tout ce qui les intéressaient c’était le rendement. D’ailleurs à ce propos il venait de recevoir un signal, il était attendu pour le nettoyage dans une demi-heure. Ron se dépêcha de manger, prit l’ascenseur jusqu’au métro et fila retrouver la scène de crime. Son travail était assez simple, disposer des boîtiers Cleanset aux endroits où il y avait des souillures et attendre que les bactéries qu’ils contenaient aient fini de phagocyter les taches sur les murs et le plancher. Puis disposer une bombe ionique Cleanset 2 au milieu de la pièce qui détruirait à son tour les bactéries, et enfin lessiver le tout au détergeant afin de détruire toute trace possible de l’ADN bactériel pour que personne ne puisse relever et recopier les dites bactéries en laboratoire, exclusivité Cleanset. Disposer enfin des diffuseurs de parfum de confort CoolHome, de sorte que les prochains locataires se sentent immédiatement bien ici et veuillent s’y loger. Pas plus dur que ça, l’opération prenait environ une heure, chaque module de nettoyage étant doté d’un compteur, l’entreprise qui l’employait savait à la minute près le temps qu’il avait mis et le payait en conséquence, impossible de rabioter ou de rallonger la durée, à moins de trafiquer les compteurs ce qui d’ailleurs n’était pas dans ses compétences. Un de ses collègues avait essayé, il s’était rendu compte trop tard que ces engins dépendaient de la technologie militaire, il y avait perdu trois doigts, et sa carte de travail IW. Comme il n’avait rien à faire pendant le temps que les bactéries travaillaient, Ron lisait un bouquin électronique, en général sur les chats. Il rêvait d’en avoir un. Les chats étaient indépendants, gracieux, intelligents, doux, et surtout ils étaient propres, et Ron avait naturellement un rapport particulier avec la propreté. Mais bien entendu c’était très difficile, un rêve de riche. Les grandes villes avaient depuis longtemps décidé que la propriété d’un animal domestique avait des conséquences financières astronomiques. Il y avait les déjections canines, les abandons, les kits de vaccination multiple, la stérilisation obligatoire, pour en posséder un aujourd’hui il fallait posséder un permis, dûment visé non seulement par les autorités mais également par les services de la protection animale. Avec les années et les divers désastres écologiques concomitants de la disparition de quantités d’espèces celle-ci avaient pris un grand pouvoir sur la société, au même titre que les organisations écologistes aujourd’hui divisées entre les pros et les antis chimères. Faire preuve de cruauté envers un animal dans certaines parties d’Europe, comme ici à Oslo, était passible de la prison psychiatrique, parfois il arrivait même que des sentences de mort soient prononcées, et dans la plupart des pays, de peines de prison ferme. Ron trouvait ça parfaitement normal d’ailleurs. C’était aussi indécent d’abandonner une bête que de jouer avec la bouffe de nos jours. On ne se moque pas de ce qui est si rare et si précieux qu’à une période la mode des animaux électroniques avait fait fureur. Seulement pour posséder un permis d’adoption, il fallait non seulement démontrer de son équilibre psychologique devant un médecin spécialisé, mais qui plus est pouvoir garantir un environnement stable, et des moyens suffisants pour l’élever. Pour ce qui s’agissait de son équilibre personnel Ron avait déjà des doutes, pour le reste il avait des certitudes, ce n’était ni sa carte IW, ni son salaire qui pourrait lui assurer un tel luxe. Alors il rêvait. Il lisait des livres sur les félins en général et les chats en particulier, regardait des documentaires, il en connaissait toutes les particularités, jusqu’à la sensation de toucher que l’on pouvait reproduire dans les jeux virtuels. Mais même virtuel, ce n’était pas dans ses moyens, les sauvegardes, les comptes, les boîtes mails, ça douille à force… L’économie s’était déplacée depuis des lustres dans le monde parallèle, elle y prospérait à égalité avec le monde réel qu’elle avait totalement transformé à ses besoins. Les machines avaient bel et bien gagné finalement, avec l’aide des gens. Leur vielle peur de terrien des anciens temps pour de vrai. Et plus personne n’avait peur, tout le monde trouvait ça normal. C’était d’autres chose qu’on avait peur maintenant, des mutants. Et on allait faire pareil, un jour ils allaient tous les avaler, avec l’aide des gens. Les gens sont cons. Dieu est un con.

 

.. Dieu est con…

 

Ron ne pensait pas beaucoup à Dieu. Sauf quand il regardait des chats. Il se disait qu’il pouvait pas y avoir de truc aussi gracieux sans que quelqu’un, quelque chose l’ait créé. Un artiste. Le plus grand artiste de l’univers. Pire, l’univers fait artiste, un génie gros comme une montagne. Et accessoirement un sacré enculé. Et un con. C’était pas possible sinon. Est-ce que les chats étaient cons eux aussi alors ? Peut-être bien. Mais quand on regardait leurs yeux… bin y avait tout dans leurs yeux, sauf la connerie. La connerie ça devait être un truc que réservé aux humains. Et comme il nous a fait à son image à ce qu’il paraît. CQFD.

 

–          Dieu est con.

–          Ta gueule Ron, faut pas dire ça !

–          Rien à foutre.

–          Laisse tomber Larbi il est bourré.

–          N’empêche, faut pas dire ça.

Ron, Larbi, Carlos étaient installés devant des pintes de 80 cl de pisseuse noire et rousse 11° dans un bar automatique Bavaria près de Massy Palaiseau. Réunion entre collègues, tous IW, tous spécialisés dans le nettoyage, et tous actuellement sous contrat avec une grosse boîte française.

–          Pourquoi ? Tu le connais personnellement ?

–          Non mais faut pas dire ça ! C’est péché, c’est comme ton père Dieu ! Tu sais ça ? Comme ton père et ta mère.

–          Bah justement, rigola Ron.

Carlos se marra.

–          Eh ça vous dirait de fermer vos gueules ? J’essaye d’écouter, aboya un gars au bout du comptoir. Le format suffisant pour qu’au moins on l’écoute.

–          Eh mon pote faut pas faire la gueule, vient boire un coup avec nous ! lança Ron qui était effectivement bourré.

–          J’ai c’qui faut merci ! gueula le gars en levant sa pinte.

Ron regarda par-dessus son épaule l’écran holo posé sur le comptoir, un journaliste qui parlait d’un type, quelqu’un de célèbre apparemment, et mort assassiné, encore un.

–          C’est qui ?

–          Crain.

–          C’est qui ?

–          C’est qui ? Non mais t’étais où toi ces trente dernières années ? Eh les mecs vot’ pote y connait pas Arthur Cairn.

–          C’est vrai Ron tu connais pas ? demanda Carlos.

–          C’est le président à vie des Etats de l’Union, c’est même lui qui les a fait, continua Larbi.

–          A vie ?

–          Bah ouais.

–          Et il est mort ?

–          Ouais, on l’a assassiné, fit l’homme :

–          C’est vrai putain !? s’exclamèrent en chœur Carlos et Larbi.

–          Ouais !

Les deux autres se pointèrent, on parlait que de ça dans l’écran. Pas difficile de connaître tous les détails, qui étaient d’ailleurs systématiquement les mêmes d’un site à l’autre. Arthur Cairn et sa femme avait été attaqués par une horde de zombies, et dévorés. Ron était complètement largué. Des zombies ? Ça existait ça aussi maintenant ? Pourquoi il n’en avait jamais entendu parler lui ?

–          Des zombies ? s’exclama Larbi ? Il y a des zombies sur terre ! Mais c’est la fin du monde !

Ron se sentit brièvement rassuré sur son ignorance. Mais il avait besoin d’une deuxième pinte, ces conneries ça commençait à le dessaouler.

–          Putain mais vous sortez vous vous autres !? fit le gars. Vous savez pas ça ? Qui a des zombies sur la Côte Est ?

–          Si moi je sais, fit Carlos avec un genre peur dans la voix. La venganza de Montezuma.

Ron avait juste compris Montezuma, mais ça avait suffi. Ça il savait, tout le monde savait sur la planète, la Vengeance de Montezuma, Septembre 2 comme l’avait appelé les américains d’une côte à l’autre, du nord au sud, et puis bien sûr le monde entier. Alors maintenant il y avait des morts-vivants en plus ? Mais comment c’était possible.

–          C’est un genre de virus à ce qu’on dit, ça transforme les gens, expliquait le bonhomme alors que sur l’écran justement, des zombies déambulaient dans la jungle new yorkaise.

Soudain la tête de l’un d’eux éclata. Gros plan sur des « Regulator » à masque de clown… C’était quoi encore cette invention ricaine ? Les régulators ? Fallait vraiment qui fassent rien comme les autres ceux-là.

–          Pourquoi faites-vous ce métier Bozo ? demandait une splendide journaliste à tête de clown.

–          Parce que c’est trop rock’n roll cette question !

Un plus petit s’approcha.

–          On tue des gens qui sont déjà morts c’est trop fun !

Ron se retourna vers le robot écœuré et montra les verres.

–          Eh la boîte de conserve, la même !

Cette nuit là Ron fit d’horribles cauchemars, des zombies dévorant des chats, des chats zombies aux yeux crevés et aux oreilles rongées, rendus fous par la maladie le dévorant lui. Il se réveilla au milieu de la nuit, commanda des tranquillisants par carte, la pharmacie du Tube lui répondit qu’il était hors forfait. Mais s’il voulait, pour 1 crédit de plus, il aurait droit à 11h de porno gratuit. Ron partit faire un tour.

 

Non, la vie de Ron n’était pas rose. Et le monde autour de lui, tel qu’il devenait, tel qu’il était, ne l’était pas plus. Et il allait ainsi d’un bout à l’autre de l’Europe nettoyer la merde. Mais Ron tenait. Il était comme une vieille brique. Avec son teint de fumeur, sa calvitie bien apparente et sans complexe, sa sale gueule de petit. Comme son père et sa mère, et leurs parents avant. Des générations au ras du front. Il était comme une vieille tique, bien attaché à survivre, puisqu’il n’y avait pas d’autre choix.  Avec son rêve de chat, et ses souvenirs bidons. Comme une vieille trique, raide dans ses pompes, étroit, étranger à ce monde qui l’envahissait, suivant sa petite ligne droite et tortueuse, obstiné. Comme son père et sa mère avant lui. Mais après tout se disait-il parfois pour se remonter le moral, s’il n’était qu’un pauvre con, il l’était à l’image de Dieu. .

–          IW ?

–          Oui, qu’est-ce qui se passe ?

Un troupeau de flics au milieu d’une gare de métro sous Berlin, ils arrêtaient tout le monde, vérifiaient les papiers.

–          Vous avez votre autorisation de circuler ?

–          Ma quoi ?

–          Passe bleu.

–          Euh écoutez, moi je sais pas de quoi vous me parlez, je suis sous contrat avec Krupp Agrotech, si je suis pas là-bas dans une demi-heure, je perds mon contrat, vous savez combien…

–          Je ne veux pas le savoir, passe bleu, insista le flic en tendant la main.

Il l’avait croisé avec un robot celui-là ou quoi ?

–          Mais depuis quand on a besoin d’un passe pour circuler en ville !?

–          Depuis aujourd’hui.

–          Mais pourquoi ?

–          Parce que c’est comme ça ! vous êtes un travailleur immigré, il vous faut un passe.

–          Mais je suis pas un travailleur immigré je suis un IW.

–          Ah ouais ? Vous êtes berlinois ?

–          Non anglais.

–          Alors c’est bien ce que je dis un travailleur immigré.

–          Mais où ce que ça se trouve ça un passe bleu.

–          Ça se trouve pas, c’est que pour les berlinois, maintenant circulez.

Ron joignit immédiatement le central d’IW, il n’y comprenait rien. La fille du centre non plus. Elle ne sortait quasiment jamais de la caisse à savon qui lui servait de bureau, relié uniquement au monde par un supercalculateur de supervision qui n’acceptait pas toujours les demandes de pause, ni n’appréciait qu’on mange sur le lieu de travail. Elle se renseigna, Ron apprit que des terroristes arméniens avaient attaqué une gare aérienne et massacré beaucoup de monde avant de se donner la mort. Des représailles ils disaient sur le réseau, mais à quoi, c’était pas très clair. En plus un type apparemment connu s’était fait tuer, mais encore un que lui connaissait pas, y paraît un savant militaire. Et il n’y avait pas que Berlin qui était fermée sa frontière, toute la coalition nord européenne, jusqu’à Moscou. Des histoires d’accords à ce qu’ils disaient.

Mais c’est le lendemain que les choses se sont mises à totalement déconner.

 

Le réseau en panne.

 

La totalité du réseau mondial, en berne, pendant exactement trois heures. Trois heures de blackout complet, dans l’air, sous terre, partout, liaisons satellite, câbles, émissions radio. Un chaos planétaire, des hôpitaux automatiques qui tombent en berne, de cellules qui s’ouvrent et des flics sans bases de données, des bateaux qui s’échouent, et quantités de jets qui s’écrasent… Et puis c’était revenu d’un coup, sans explication. Ron se souviendrait ce jour de toute sa vie. Le jour où il avait caressé un vrai chat. Dans une maison de riches, face à la mer, quelque part au Portugal. Le chat ronronnait, Ron était en extase. Soudain l’animal lui griffa la main en crachant, et disparut. Ron regarda sa main lacérée d’un air attendri, ils étaient comme ça les chats… avant d’entendre un grondement dans le ciel. Il se retourna vers la mer. Un gigantesque vaisseau était suspendu entre les nuages. Pendant un instant son esprit buga si bien qu’il n’arriva même pas à mettre un mot sur ce qu’il voyait. Puis le vaisseau sembla rugir. Les vitres autour de lui explosèrent en même temps que des dizaines de gros jets surgissaient des flancs du monstre. Ça y est c’est la fin du monde pensa Ron, les extraterrestres…

Publicités

Univers – Dieux, créatures et sorciers

–          Il n’existe que deux choses dans l’univers contre lequel on ne peut pas lutter, le progrès et la bêtise.

–          Einstein ?

–          Non, moi-même.

–          Pas mal.

–          Bin dans ce cas on est drôlement mal barré parce que eux question progrès et connerie c’est des synthèses, fit remarquer Mr Brown.

Le fusil claqua, un vieux M30, calibre 50 pour chasser la grosse bête comme disait Mr Smith. Le crâne du zombie éclata comme une pastèque à point.

–          J’en ai peur, répondit Mr Jones.

–          Ah en voilà trois…

Ils arrivaient par la 5ème avenue, un cavaleur et deux normaux. Le premier en avant, les yeux révulsés, le visage pourri, maculé de sang, de vers, de pollen gluant, qui fouinait partout, comme s’ils s’en servaient de chien de chasse. Mais c’était impossible. Tous les tests de laboratoire, les dissections, toutes les observations depuis le début de l’épidémie l’avait démontré. La plupart n’étaient plus capables de la moindre organisation sociale, du plus petit apprentissage. A peine si on décelait chez eux une forme d’instinct de survie, pour autant que ce terme soit adéquat les concernant, et un énorme appétit pour tout ce qui était vivant.

–          Eh mais dites-moi, c’est pas le petit Tommy ça ?

Mr Smith porta ses lunettes HD à ses yeux.

–          Si je crois bien. La roue a tourné on dirait.

–          Le petit Tommy ? Lequel, j’en ai bien connu deux douzaines, demanda Mr Jones

–          Tommy Lavora, le fils de Napoli Lavora.

–          Le mac d’Atlantic City ?

–          Lui-même…

Mr Jones imita Mr Smith.

–          Incroyable ! Je crois bien que vous avez raison.

–          Comme quoi il n’y a pas que du mal partout.

Le fusil craqua dans l’air lourd et humide de New York, la tête du cavaleur, ex Tommy Lavola, éclata.

–          Vous avez vu à côté ? C’est Franck Carlotti !

–          Non ?

–          Si !

–          Mais non, Carlotti était plus grand.

–          Quand il avait encore ses deux pieds, regardez la chaîne en or qu’il a autour du cou, ça vous rappelle rien ?

Une médaille de San Génaro, le saint patron de Little Italy. Mr Brown n’en croyait pas ses yeux non plus.

–          Vous croyez qu’ils se rappellent qu’ils étaient ?

–          Pas la moindre chance, c’est à peine s’il leur reste un cerveau.

–          Etrange… fit Smith avant de faire feu.

Brown, Jones, Smith, Black, White, Pink… ce n’était bien entendu par leur véritable nom. D’ailleurs personne ne connaissait leurs véritables noms, ni n’était vraiment capable de les distinguer des uns des autres. Ils cultivaient le mimétisme comme l’anonymat, fuyaient les témoignages, les signalements, les signes particuliers. Ils portaient uniformément des lunettes noires, costumes noirs, cravates noires, chemises blanches, et pour une raison mystérieuse des chaussures jaunes.

Les gens devenaient chatouilleux quand on tirait sur un de leurs proches, même mort. Ils devenaient superstitieux aussi quand le mort se relevait pour aller mordre quelqu’un. L’un dans l’autre il était préférable pour les Régulateurs de préserver leur anonymat, d’agir vite, et de ne jamais rester longtemps au même endroit D’où le surnom qu’on leur avait donné sur la Côte Est, les Zombies Cowboys. Pourtant, comme aurait dit Mr Brown, il l’en fallait bien des comme eux.  Un certain nombre avaient appartenu un jour à une des brigades de police d’une des grandes villes de l’est, certains avaient été pompiers, le reste était d’anciens condamnés, à qui on avait proposé le job en échange de leur liberté. Septembre II les avaient tous mis au chômage. Mais personne ne connaissait mieux la côte qu’eux.

 

Tout avait commencé après les élections, quand Johnny Syndicate et son parti avait finalement pris la tête de l’UWA. Quand la planète avait décidé de fermer ses frontières, surtaxer les importations et subventionner à outrance l’économie locale. Quand surtout les grands patrons de la biotechnologie se retrouvèrent sous les verrous, accusés d’avoir comploté et tenté de faire assassiner Syndicate à Sumatra. Et ce qui n’était encore qu’une mode plus qu’un mouvement, devint rapidement une idéologie. L’UWA contre les chiméristes. L’ordre du monde désormais édicté par des nationalistes terriens contre des rêveurs dangereux. Les uns souhaitant mettre le monde sous cloche et les autres de taper dans la boîte de Pandore et le réinventer. Beaucoup de leurs arguments plaidaient en la faveur du chimérisme, des centaines de milliers d’espèces avaient déjà disparu, les pingouins n’existaient plus que dans des dessins animés et beaucoup de gens pensaient qu’ils avaient su chanter et faire des claquettes. La biotechnologie « légale » avait plus ou moins compensé à coups de version 1.2, puis 2.0, puis 3.6 du même génome modifié. On pouvait toujours manger du plancton, du bœuf, différentes espèces de riz, du maïs, du poisson cloné, du soja amélioré. Il y avait des clones dans les zoos, et des recréations à partir d’ADN souche, très peu d’originaux. Les animaux et les plantes sauvages rarissimes bien entendu. Et puis il y avait ce que les chiméristes appelaient les nouveaux besoins, l’abolition du travail, les hommes remplacés par des chimères à leurs ordres, au lieu des machines toujours soupçonnées de pouvoir prendre le pouvoir. La possible création d’êtres fantastiques, des dragons, des anges, qui boosteraient l’économie des jeux et du spectacle et « embelliraient la terre ». Et bien entendu tout cela sous le contrôle parfait de la main humaine, la seule, la vraie…

A cette revendication, soutenue par les pays où on mourrait toujours de faim et les lobbies de la biotechnologie, l’UWA avait répondu par un bras de fer économique. Un bras de fer qui comme de juste écrasa les plus faibles, et obligea les autres à se regrouper. Jusqu’à ce que les directeurs de Marvel-Sony et Biotech Universal soient soudain jetés en prison. La réponse des extrémistes chiméristes ne tarda pas. A 11h09 heure locale, le 11 septembre 2194 un drone gros comme une tête de cheval lâchait une bombe bactériologique dite « mutante » sur le siège de l’UWA, à Manhattan. En trois jours la jungle envahissait l’ile, Gargantua Elastica dans le jargon de la biotechnologie, la Vengeance de Montezuma pour le monde entier. Un complexe multiforme de plantes carnivores à croissance accélérée. Des espèces croisées d’Amazonie, et du sud-est asiatique, capables de dévorer un bœuf, ou le dissoudre en une heure. Imitant l’odeur de la pourriture, pour attirer les charognards, et suintant une sève empoisonnée calquée sur le principe dit de l’araignée. Les plantes ne se contentaient pas de paralyser les victimes en les maintenant en vie, elles les infectaient de leur semence. Mais au lieu de germer, comme l’avait espéré les bricoleurs savants qui avaient eu cette brillante idée, les graines de Gargantua Elastica mutèrent déclenchant ce que les autorités sanitaires avaient baptisé depuis le SCD, Syndrome de Catatonie Dégénérative et le public le virus Zombie. Ou VZ.

17 millions de zombies à ce jour rien que sur la Côte Est, et encore, sans les Régulateurs il y en aurait eu deux fois plus. Au départ le virus n’avait été localisé qu’à Manhattan, et quelques rares cas dans les environs de Brooklyn. On s’était rapidement aperçu que non seulement ils réagissaient comme au cinéma, agressifs et cannibales, mais que leurs morsures contaminaient toutes leurs victimes, humaines ou non. Selon la gravité de la blessure elles passaient d’un état à un autre entre 12 et 36h. Alors un général 6 étoiles eu une brillante idée, raser la ville, la vitrifier tel Sodome et Gomorrhe réunies, au napalm, et pourquoi pas le tout arrosé d’une bombe nucléaire de faible amplitude. 4 millions de morts rien que sur la seule île de Manhattan, deux millions de zombies, et ce trois jours après l’explosion de la bombe mutante, le général en question n’eut pas de mal à convaincre ce qui restait de l’UWA.

La ville brûla pendant tout un mois. Tout un mois durant lequel le Gargantua Elastica se transforma en spore, essaimant sur toute la longueur de la côte ses germes. Le mois suivant, la terre brûlée, et totalement irradiée, était encore plus fertile, la jungle carnivore engloutit l’ensemble de la ville ainsi que la totalité du New Jersey. Ce fut vers cette même époque que commencèrent à réapparaître les vieux guides geek contre les invasions zombies, sauf que cette fois plus personne n’avait envie de rigoler. On avait bien compris qu’une solution globale était hasardeuse, brûler un zombie revenait à contaminer l’air, et pour le moment aucun vaccin ou rétrovirus n’avait été découvert.  On alla d’abord dans les prisons chercher des volontaires à la chasse, puis se joignirent ex policiers et pompiers. 30 crédits par tête plus 2000 dollars par semaine de vacation. Un salaire en or mais un boulot risqué.

Des caméras étaient fixées sur leurs fusils qui enregistraient chacune des exécutions. Souvent c’était assez simple. Il suffisait de se poster en hauteur et d’attendre qu’ils apparaissent. Le plus généralement, la technique consistait à les amener vers eux. Le bruit, le mouvement, l’odeur de la viande fraîche les attiraient. On pendait une chèvre vivante à un lampadaire et il ne fallait pas attendre 10 minutes avant qu’ils rappliquent en gémissant. Encore fallait-il ne pas tomber sur une colonie, à moins d’être très sérieusement armé.

–          47, je crois que j’ai mon quota du jour.

–          31, pas mal, fit Mr Smith en vérifiant le compteur sur la caméra.

–          Plus les miens, fit Mr Brown, ça nous en fait 123, on pourrait aller du côté de Harlem, ma femme veut un nouveau manteau pour cet hiver.

Les trois hommes sortirent de l’immeuble, fusil à la main, et grimpèrent à bord d’une Chevrolet rouge sang bardée d’acier. La jungle et les zombies avaient rendu la circulation aérienne hasardeuse, on en était revenu au bon vieux temps de l’automobile, et ressorti les antiquités flamboyantes de l’Amérique passée. Carrosseries, roues, moteurs, avaient été adaptés aux nouvelles conditions. Trois cent chevaux, roues motrices, blindés, pare-chocs buffle, ABS, tout le toutim et des injecteurs à la nitro en cas d’urgence.

–          Peut-être serait-il temps que vous fassiez remarquer à votre femme qu’il n’y a pas eu d’hiver dans la région depuis 15 ans.

–          Ouh là non, on passe plus l’hiver ici depuis longtemps, nous allons en Alaska.

–          Il y a encore l’hiver là-bas ?

–          Une année sur l’autre.

 

Comme cela arrive souvent après d’ultime catastrophe, comme cela s’était déroulé des siècles auparavant après le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki, toutes les nations, régions autonomes, enclaves, comptoirs commerciaux, cités-états jurèrent la main sur le cœur qu’on ne les y reprendrait plus. Et conjointement se pressèrent de se doter d’armements biotechnologiques susceptibles de répondre aux attaques terroristes et éventuellement d’anéantir toute vie humaine intelligente.  Le tout au nom du fameux équilibre de la terreur. Les prédicateurs et experts du XXème siècle s’étaient trompés, le monde ne serait pas livré un jour aux scorpions et aux cafards après le feu nucléaire. En réalité il risquait d’être livré à toute la fantasmagorie cauchemardesque qu’avaient un jour craint civilisations et traditions. Ça devenait n’importe quoi même se dit Sterling en jetant un coup d’œil sur le côté. Quatre soldats des unités WW rigolaient entre eux à l’autre bout du comptoir. Des pintes de 100 cl devant eux, dans leurs uniformes virtuel d’un noir si opaque qu’ils donnaient l’impression d’absorber la lumière. Ce qu’ils faisaient à vrai dire, masquant totalement leur corps uniformément nu, les formules magiques tatouées sur leur peau. Leur musculature animale.

WW : WereWolf, loup-garou.

Les tatouages c’était du folklore militaire, mais le nom n’était pas une métaphore. Elle en avait vu se transformer une fois à Copenhague. Au beau milieu d’une gare routière, comme ça, pour rigoler, foutre la frousse aux civils. Ils n’avaient pas besoin de la lune, ils faisaient ça à volonté. Comme les nouvelles unités SAS-Vampires. Elles ne pouvaient combattre que la nuit, mais le jour avaient toutes les apparences d’êtres humains.

Loups-garous, vampires, goules, tous sortis de l’imagination malade et des cuves d’une compagnie anglaise, BREED. Le Japon prévoyait de lancer un Godzilla d’ici dix ans, et une escadrille de dragons servait déjà dans l’armée de l’air chinoise. Des bestiaux de trente tonnes pouvant cracher du napalm quasiment à volonté et transporter un bataillon de chars. La guerre devenait carrément bizarre.

Elle retourna la pièce qu’elle avait dans la main. Une vieille pièce en argent massif. Pile, les armes de feu le Royaume Uni, face sa Majesté Elisabeth II. 10 livres sterling, en valeur réelle ça ne valait plus rien, en valeur sentimentale c’était censé la rappeler à son devoir. Code Blackwind.

Ce que cela signifiait exactement, elle n’en avait pas la moindre idée. Mais à l’instant même où Fazir l’avait prononcé elle avait instinctivement sut ce qu’elle devait faire. Elle n’y pouvait rien, ils l’avaient inscrit dans ses gènes, dans sa mémoire, dans sa chair même. 3 ans de laboratoire, de tests, d’entraînement. Trois ans avec au cœur ce code d’activation. Elle avait disparu du jour au lendemain.

Elle s’était installée à Oslo, sans savoir non plus pourquoi. Avait trouvé un travail de bureau, et un petit ami. Bien entendu elle avait changé de nom, teint ses cheveux en noir, et fait modifier son visage. Tout ça sans se poser de question, comme si c’était la chose la plus normale au monde. Et puis un jour elle avait reçu un colis. La pièce de 10 livres et une photo.

La pièce était un ordre d’exécution.

Ramir Fanjar, le président du Front Terrien.

 

Syndicate et son administration n’avaient pas résisté à la catastrophe de Septembre II. Syndicate avait d’ailleurs disparu, un bruit courait qu’il était atteint du VZ, qu’on l’avait filmé entrain de dévorer un enfant dans une rue de Manhattan. Mais jusqu’ici on n’avait rien vu de ce genre sur la toile. Ce qui restait de l’UWA avait cherché un compromis avec les compagnies, les patrons de Marvel-Sony libérés et blanchis, ceux de Biotech-Universal, condamnés à du sursis, le rapport de la NCIA accusant un coup d’état au sein du parti, désavoué. Tout le monde manipulait tout le monde. Et finalement on avait trouvé un accord, grâce à Ramir Fanjar.

Président de l’Union Panindienne, chef du parti historique du nationalisme terrien, 3ème mouvement mondial en termes d’adhérents. Proche des mouvances du retour à la terre, de la décroissance et des hygiénistes de tous bords. Et accessoirement le nouveau héros planétaire. Beau, jeune, ancien comédien et star du cinéma panindien, chanteur, danseur, deux enfants, une femme sublime.

Pourquoi ils le voulaient mort ? Pourquoi l’armée du Common Wealth voulait éliminer l’homme qui avait fait cesser une guerre perdue d’avance. On ne peut arrêter ni le progrès, ni la bêtise. Mais était-ce vraiment l’armée ?

Elle traça un 43 sur la mousse de sa bière.

–          Ah non 42 ! s’exclama une voix enjouée à côté d’elle.

–          De quoi ?

–          La réponse à la question du secret de l’univers c’est 42.

Le soldat WW lui souriait de toutes ses dents. Un beau gosse avec de petits yeux noirs un peu bridés qui imitaient parfaitement ceux d’un chien. Voilà qu’elle se faisait draguer par des loups-garous… Oui vraiment, ça devenait n’importe quoi cette planète.

–          Ah ouais ? De quoi tu parles ?

–          Bah le Guide du Routard Galactique !

–          Connais pas.

–          Quoi tu connais pas ? Mais…

–          Ecoute le toutou, je suis pas d’humeur alors va retrouver ta meute tu veux bien ?

C’était probablement involontaire mais ces mutants partageaient le même caractère docile que les chiens vis-à-vis des hommes en général. Ils obéissaient de la même manière, tant qu’on ne les agressait pas gratuitement ou qu’on ne leur en donnait pas l’ordre, ils n’attaquaient pas. En principe. Les lèvres du soldat se retroussèrent brièvement, il n’avait pas l’habitude qu’on le rembarre, mais il était bien dressé et passa son chemin en grognant dans sa langue.

Autre effet collatéral ils avaient développé un langage. Mais personne ne savait exactement ce que cela pouvait bien signifier.

Le 43 avait presque disparu de la surface immaculée, elle repensait à sa mission.

L’armée n’avait aucun intérêt à faire tuer Fanjar. Par contre une compagnie de biotechnologie… de ces partisans extrémistes de la dérégulation biologique… Etait-il possible que le laboratoire l’ait programmée à l’insu de l’armée ? Ou l’armée avait-elle collaboré avec le labo. Et qui étaient-ils d’ailleurs ? Elle n’avait aucun souvenir d’un nom, d’un logo, à peine si elle se rappelait du bâtiment, et de quelques séances, examen, entraînement. Avant d’obéir il fallait qu’elle sache.

Alors elle était retournée à Londres.

–          Vous êtes inconsciente Sterling, me contacter alors qu’ils ont déclenché Blackwind.

–          Alors vous êtes au courant.

–          Bien entendu.

Oui, bien entendu. Après tout, le colonel Zimms n’était à la retraite que depuis 5 ans.

–          Qui est Blackwind ?

–          Je ne comprends pas votre question.

–          C’est quoi Blackwind, le programme, qui est derrière le laboratoire ?

–          Blackwind est un code d’activation biologique, je pense que vous le savez mieux que moi non ?

Il mesurait dans les un mètre quatre-vingt, élégant, vêtu d’un manteau en cachemire bleu nuit, et faisait 30 ans de moins que son âge légal, 76 ans. Pas de chirurgie plastique, d’embaumage sophistiqué, juste de bonnes dispositions génétiques et de l’énergie pour un bataillon. Sterling prit une mine grave.

–           Oui. Je ne m’appartiens plus, je fais des choses que je ne comprends même pas, et le pire c’est que je ne me trompe jamais, comme si j’avais travaillé dans un bureau toute ma vie, et parlé suédois à ma naissance.

–          Bénissez votre entraînement.

–          Blackwind n’est pas seulement un code d’activation, c’est un programme d’assassinat politique.

–          Non c’est un ordre de mobilisation des unités clandestines, d’ailleurs la clause 411 interdit les assassinats politiques.

–          Le cyborg envoyé pour tuer Syndicate avait reçu un ordre Blackwind. Quant à moi, voilà ma cible.

Elle ouvrit la paume de sa main, dévoilant l’image scannée de Fanjar. La bouche du colonel se pinça imperceptiblement.

 

Fanjar, pourquoi lui ? Le programme Special Soldier-21 dont elle a bénéficié, est le fruit de la collaboration entre le MI7, la NCIA et le Gonganbu, les services intérieurs chinois. Financé partiellement par le Security Council et l’USOF. Et plus largement par Pharmaco Military. On l’a mis au point par souci d’économiser et de rentabiliser les unités d’élites. Dans l’espoir qu’un jour les armées n’aient plus besoin que d’effectifs réduits, et que les guerres soient courtes. Blackwind, concerne plus généralement le personnel en place dans ces unités, qu’il fasse partie ou non du programme, n’importe qui au sein des Delta Force ou des SAS sait à quoi fait référence ce code. Et ils connaissent tous déjà leurs ordres.

 

J’avoue, quand pour la première fois on m’a parlé de ce projet de mobilisation mondiale des forces d’élites, je n’ai pas trouvé que c’était une mauvaise idée. Le monde me semblait sans doute trop instable alors pour que nous renoncions à une telle force d’interposition. Et en même temps pour moi c’était le signe d’une volonté commune, le signe que les nations, les cités et les enclaves les plus puissantes de notre planète avaient enfin décidé de travailler ensemble. J’admets je suis un mondialiste convaincu. Je suis persuadé que la civilisation humaine disparaitra si ne nous trouvons pas un moyen de tous nous unir. Nous n’avons plus les moyens de nos conflits millénaires. L’histoire des peuples est un luxe que nous ne pouvons plus nous offrir, les vieilles thèses de la concurrence commerciale sont dépassées. L’union fait la force, comme dit le proverbe. Mais visiblement Blackwind a d’autres ambitions.

 

–          Fanjar est un chimériste modéré et un écolo convaincu, s’il meurt la nouvelle coalition ne tiendra pas un mois.

–          Le PNT voudra reprendre la main, et les chiméristes retourneront dans la clandestinité. Qu’est-ce qui va se passer avec ceux-là ? fit-elle en hochant la tête vers les soldats-garous.

–          L’armée les fera probablement piquer, répondit le vieil officier pince-sans-rire.

–          Ou les revendra à l’USOF, Blitz, à la NCIA.

–          Violer la clause 411 c’est une chose, rompre avec les résolutions internationales sur la non-prolifération des armes mutantes s’en est une autre. Nous avons déjà suffisamment ouvert la boîte de Pandore comme ça, si nous continuons, même l’espoir finira par s‘envoler.

–          Je suis d’accord, mais ce n’est pas l’avis de tout le monde visiblement. Qui aurait intérêt à faire capoter les accords ?

 

La liste est longue. Pour commencer les faucons de tous bords, les banques de la biotechnologie, les extrémistes chiméristes, les associations religieuses du monothéisme orthodoxe, les écoterroristes sud-américains, comme ceux qui ont fourni la bombe mutante qui a détruit New York. Et puis les ultras de déréglementation bio, une bonne poignée de compagnies de l’agroalimentaire, du textile, et des accessoires de maison. La nouvelle mode : les salons vivants. Je ne sais pas comment les gens font. Cette impression de s’assoir sur un être vivant qui n’en n’est pas un tout en l’étant. Ces anamorphoses Ikéa où des serpents cobras deviennent de jolies tasses à thé, et des théières des lapins roses. Des lapins roses qui respirent, sautillent, chient, pissent. J’ai fait cette expérience à Séoul, il y a un an. Delirium Tremens en live. J’ai cru que j’allais mourir. C’est une abomination ! Je promets à Sterling de me renseigner à elle de s’arranger pour retarder l’exécution. Mais je ne suis pas inquiet, elle est intelligente. J’étais encore en poste au moment de l’attentat de Sumatra. Direction des Operations Spéciales du renseignement militaire. J’ai tout de suite envoyé une équipe dès que j’ai appris qu’elle était impliquée. Elle l’ignore bien entendu. Comme elle ignore que nous avons trouvé le crâne d’une série E, lu sa puce CPU, et que c’est mon ancien adjoint qui, sur ma recommandation, a transmis anonymement l’information à Blitz. C’était le seul moyen pour qu’elle revienne vers nous, que nous puissions la protéger.

Blackwind.

Mais maintenant elle confirme ce que je crains depuis que nous avons trouvé ce crâne. Que Blackwind est un piège, un Cheval de Troie. Reste à savoir pourquoi, pour qui. Et plus urgent même : est-ce que Sterling est la seule à avoir reçu l’ordre d’éliminer Fanjar ? Où il est d’ailleurs celui-là ? A Hollywood, pour la remise des oscars. Je suis à la retraite mais j’ai toujours mon propre réseau. Après 25 ans passés dans le renseignement j’ai appris qu’il vaut mieux assurer ses arrières. Le SBI est d’ailleurs déjà au courant. Un réseau chimériste aurait été démantelé, un attentat déjoué. Qui les finance ? Les interrogatoires n’ont paraît-il rien donné pour le moment, mais la vieille prison de Guantanamo a été réouverte. Quand à Fanjar, eh bien il s’agirait d’un de ses sosies à Hollywood. Personne ne sait exactement où est actuellement la version originale.

–          Mon vieil ami le Colonel Kwan Zimms.

–          Kwan ? Père chinois ?

–          Ma mère, hong kongaise.

Je suis marié depuis 25 ans avec le renseignement et depuis 31 ans avec la City. Esther, ma femme, est la nièce d’Herman Heiss, le PDG de la division européenne de Goldman Sachs. Et sa sœur est mariée à Françoise de Pontavieu la N°2 de Marvel-Sony. Concrètement j’ai un accès direct à toute la nouvelle noblesse d’Europe. Ce du reste pourquoi le MI7 m’a confié la direction des Opérations Spéciales pendant 11 ans. Et comme chaque Noël, ma femme et moi sommes invités à Windsor, célébrer l’événement avec les grands noms de la finance et de la Nouvelle Economie. Il y a deux ou trois siècles de ça nous aurions partagé le champagne et la dinde avec les papes d’Internet, de la conquête spatiale, ou de la robotique, aujourd’hui il n’y en avait plus que pour ceux de la biotechnologie. C’est une drôle de race. Tous atteints du Complexe du Démiurge. Tous absolument persuadés qu’ils vont refaire le monde, au sens propre. Que l’humanité n’attend que ça. Et en plus ils se prennent pour des artistes…

–          J’aime beaucoup Hong Kong, vous y êtes déjà allé ?

Je reconnais qu’il faut de l’oreille pour les entendre quand ils persiflent. Que je ne sois pas capable d’aller jusqu’à Hong Kong signifiait que je n’étais payé qu’en dollars britanniques, impossible à dépenser au-delà de Reykjavik. Bref que je n’étais qu’un pauvre fonctionnaire sans le sou en dépit de mon grade.

–          J’y ai une maison.

Dans les hauteurs de la baie, une antiquité du temps de l’Empire, l’ancien collège La Salle, et considérant la mentalité hong kongaise, un authentique miracle urbain. Mais il ne m’écoute déjà plus, des fans l’ont reconnu, une femme d’une quarantaine d’année qui minaude comme une gamine de 17. Il s’appelle Andy Rox, l’inventeur de Double Masse et du Colonel Tengu, des combattants vedettes du MixFight, édités par Marvel-Sony. Le général me sourit.

–          Venez, je vais vous présenter à notre hôte.

Chaque année un des capitaines de l’industrie mondiale, ou une grande fortune est chargé à tour de rôle d’organiser le Noël de Windsor. C’est l’occasion pour tous d’en mettre plein la vue. Cette année bien entendu la fête est mutante. C’est Mario Chavez, le nouveau patron du MATU qui nous reçoit. Monsanto AnimalTech University qui depuis quelques années déjà a supplanté le MIT dans à peu près tous les domaines. On se connait déjà lui et moi.

–          Colonel c’est toujours un plaisir de vous revoir. Comment va Li ?

–          Ma fille va bien je vous remercie et vous-même, votre famille ?

Un catholique pur et dur converti bébé en cuve après les ravages de la Guerre des Marques. Je me suis toujours demandé comment il arrivait à concilier sa conscience d’homme de foi avec son métier. Jouer à dieu c’est mal non ?

–          Chantal et les enfants sont à Moscou. Figurez-vous qu’elle est très amie avec  votre ancien homologue, le commandant Rostov.

–          Ah oui ?

L’ancienne caste dominante, comme celle dans laquelle j’ai été élevé, a une sœur mariée à un général quatre étoiles, et des relations de chasse. Elle est invitée à des mondanités à travers le monde entier et c’est comme ça qu’elle finit par croiser la route de la vieille garde du FSB. La nouvelle a des épouses qui sortent des plus grandes écoles et sont chefs d’entreprises, en sont déjà à leur troisième divorce, ou, comme la sienne, ont servi dans les forces. Avant de devenir Madame Chavez, Chantal Fieldman faisait non seulement la couverture des magazines en ligne mais était cadre et porte-parole auprès du SBI. Mais pourquoi Chavez se sent obligé de me le rappeler ?

–          Il paraît qu’il voudrait reprendre du service, comme vous, à son âge ce n’est pas très raisonnable ne croyez-vous pas ?

–          Je ne reprends pas du service, ça fait trois ans que je voyage pour le compte de la Fondation à l’Enfance.

–          C’est pas ce qu’on m’a rapporté… mais j’imagine que c’est une des dispositions normales du programme.

–          Du programme ?

Chavez se contente de sourire et se tourner vers le général

–          Comment ce sont déroulées ces manœuvres en Mandchourie ?

La vie sociale au sein de la nouvelle aristocratie mondiale est un sport de combat silencieux et mortel. En deux phrases le patron du MATU, l’une des plus prestigieuses et puissantes université du monde vient non seulement de me signifier qu’on me surveille mais que la guerre est toujours possible en dépit des accords. C’est en Mandchourie qu’ils ont été précisément signés, et je sais que les manœuvres du général ont eu lieu dans la zone de l’ancien Vietnam. Je regarde Chavez que le général corrige en même temps qu’il nous raconte les nouvelles prouesses de l’infanterie mécanisée. Il fait mine de m’ignorer bien entendu.

–          Et comment va le père Yamata ? fait soudain le colonel en coupant le général dans son récit des exploits des nouveaux chars méchas Destructor.

Yamata est le confesseur de Chavez, et, ce qui n’est pas réellement un paradoxe pour des catholiques, un militant convaincu de la cause naturelle, autrement dit, confesser un homme comme Chavez c’est pour lui comme de confesser le diable. Je me demande si en appuyant sur le muscle naturel de sa culpabilité intrinsèque je vais réussir à lui effacer ce petit air de supériorité qu’il nous affiche. Il me sourit et m’explique qu’il va bien et qu’il sera sans doute ravi d’apprendre que je prenne des nouvelles de lui. Je suis athée, il le sait, autrement dit il me voit venir.

–          Confesser un homme comme vous, c’est pour lui un acte de charité je suppose.

–          C’est ce que nous autres chrétiens appelons plutôt la compassion voyez-vous. Il sait comme moi que nous ne sommes que les créatures d’un destin qui nous échappe, et il m’accompagne sur cette route mystérieuse.

–          Dieu seul jugera.

–          Exactement, et qui sait si c’est ce jour n’est pas proche…

Les croyances millénaristes ont la vie dure. Pendant cent ans après l’an 2000 il y a eu des histoires de prédictions d’Apocalypse. Le retour de leur dieu Jésus bien entendu, et puis faute de le revoir, faute de prophète caché, on était allé chercher dans les calendriers et les prédictions de civilisations antiques. Chaque fois qu’une catastrophe majeure s’abat sur la planète, comme Septembre II, les médias remettent le couvert de la fin du monde. C’est d’ailleurs la fin du monde que prédisent tous ceux qui sont contre la biotechnologie. Ce qui est quand même pas mal d’entendre ça de la bouche d’un des hauts responsables de l’industrie. Mais je suppose que dans son esprit il ne joue pas à Dieu, il obéit à sa volonté. En attendant Chavez sait certainement des choses que j’ignore. S’il a participé au programme SS-21 comme je le suppose maintenant, il est au courant pour Blackwind. Et s’il fait allusion aux accords que Fanjar a signés, qu’il sait également qu’il en est un des objectifs. Comment peut-il avoir toutes ces informations ? Pourquoi cherche t-il à me le faire savoir ? C’est un genre de menace ? Je le suppose puisqu’il me dit qu’on me surveille, me demande des nouvelles de ma fille… Les choses sont peut-être encore plus graves que je ne le crains. Sterling doit disparaître immédiatement.

–          Mon colonel ? Agent Vaughn du SBI, pardonnez-moi de vous déranger ici mais c’est urgent, mon supérieur le major Rosewell veut vous parler personnellement.

–          Que se passe-t-il ?

–          Des nouvelles urgentes de Guantanamo mon colonel.

–          Pourquoi me prévenir moi ? Je suis à la retraite, personne ne l’a dit à votre supérieur ?

–          Euh… si mon colonel, mais ça concerne Blackwind et un de vos hommes.

Sterling ? Ça ne sert à rien que je lui demande, il ne doit pas en savoir beaucoup plus. Je lui demande où est le major, il me fait signe de le suivre, un jet militaire nous attend dehors, il va nous conduire au major. C’est quand le jet s’élève dans les airs que je comprends. Comment j’ai pu être à ce point stupide ? 25 ans de métier et je ne vois pas un piège aussi grossier ! Je sens la seringue éjectable pénétrer dans ma peau, petite sensation glacée, et puis mon corps qui lentement se paralyse. Vaughn me regarde, on dirait qu’il examine une espèce d’insecte commun. Je pense à ma file, à Sterling, à ma femme qui m’attend à l’intérieur… à toutes ces choses que je ne reverrais plus jamais.

 

–          Une nouvelle recrue Mr Smith ?

–          Nouvelle c’est le mot, une femme figurez-vous.

–          D’où nous vient-elle ?

–          De Jersey City nous a-t-elle dit. Il paraît qu’elle était dans les SWAT.

–          Bonne tireuse en tout cas.

Mr Smith regardait la vidéo de la dernière chasse. 142 têtes dont 68 rien que pour la nouvelle.

–          Où est-elle ?

–          En bas, elle boit une bière avec les gars.

–          Comment s’appelle-t-elle ?

–          Elle dit s’appeler Mrs Green.

–          Oui, bien entendu.

Il y avait des Régulateurs sur toute la côte est des Etats de l’Union, probablement que la chasse aux zombies avait réveillé la vieille passion américaine pour les armes et l’autodéfense. Chacun avec un style qui leur était propre, même si tous étaient dûment agréés par les autorités, mandatés et payés. Ici ils écoutaient du vieux rock 70 du XXème siècle, roulaient dans des pick-up de l’enfer, portaient des costumes sombres et des pompes jaunes, les Smith. En descendant de feu le Canada, elle en avait rencontré avec des cagoules de clown, des treillis camouflages, amateur de punkmétal, les Hell Clown. Les Smith avaient leur quartier général à Georgetown, dans un ancien restaurant français chic, le Désirée. D’après ce qu’elle avait compris, ils étaient tous d’anciens flics de New York, à l’exception de Mr Brown qui avait été pompier dans le Bronx. Moyenne d’âge 40 ans, une génération naturellement portée sur la nostalgie à ce qu’elle pouvait constater.

Mr Smith et Mr Jones sortirent sur le palier du bureau. Elle se tenait devant le bar, une grande femme aux cheveux courts décolorés, plate, dans un débardeur kaki et un jean. Elle discutait avec Mr Black, elle avait un accent typique du New Jersey.

–          Hum, en tout cas le look c’est pas ça.

–          Oui, Mr Brown s’en charge.

–          Si elle compte bien entendu devenir une Smith.

–          Tout à fait.

Univers – L’homme le plus dangereux du monde.

 

Jean-Pierre était un type banal, avec une vie banale, un boulot banal de taxi, dans une voiture qui pleurait la banalité. Ses journées étaient ponctuées de courses et de longues attentes aux bornes des gares et de l’aéroport. Il déjeunait le plus souvent sur le pouce, d’un kebab ou d’un tacos. Avait des maux de crâne et des problèmes d’aérophagie, buvait trop de café, fumait trop, et s’ennuyait banalement. Il vivait seul avec son chien Rex et son ordinateur, dans un petit deux pièces sur les hauteurs de Lyon, près de la Duchère. Le soir, quand il n’était pas de tournée, il regardait la télé sur son ordinateur ou bien fréquentait des réseaux sociaux. Il y donnait son avis sur toutes sortes de choses, y publiait des photos de son chien, de son taxi, de lui dans son taxi, seul, avec un copain. Le seul, Mark, qui était barman dans un pub à St Jean. Parfois aussi il jouait à des jeux vidéo, il pouvait même y passer la nuit. Et bien entendu, comme tout le monde, il avait des folies banales d’homme ordinaire. Il avait parfois l’impression que les caméras de surveillance le filmaient. S’imaginait un complot et s’imaginait comme celui qui le découvrait. D’ailleurs il en cherchait parfois sur internet. Il s’inventait en super espion, et faisait comme s’il était entouré de supers ennemis. Parfois un regard, un geste, une façon de se tenir ou de le regarder, et il y croyait. Il avait même poussé le jeu à s’acheter des armes. Des fausses, airsoft, très réalistes, en métal et tout. D’abord un pistolet qui lui arrivait de porter sous sa veste, le soir, quand il promenait Rex. S’il n’y avait personne en vue, il parlait tout seul, inventait une conversation mystérieuse avec un mystérieux et dangereux rendez-vous. Jean-Pierre aimait pas mal les films d’espionnage. Pas James Bond, il trouvait ça exagéré, faux. Non, les trucs réalistes comme 24h, Jason Bourne, les films d’action aussi, surtout quand il y avait des histoires d’enjeux internationaux, des complots mondiaux. Plus tard il s’était acheté une reproduction de pistolet-mitrailleur, comme ceux qu’avaient les espions dans les films, HK MP5K, qu’on pouvait aussi glisser sous une veste, avec une bretelle de tir rapide. Mais il ne sortait pas avec par contre, il préférait jouer avec chez lui, faire des actions. A une époque il avait même été membre d’un club d’airsoft. Se réunir le week-end, en banlieue, dans des usines désaffectées et jouer à cache-cache-en-Irak. Puis il avait rencontré une fille, et sa passion s’était éteinte d’elle-même, les armes au placard, c’était puéril, limite bizarre non pour un homme de trente ans ?

La fille s’appelait Lena, une russe, blonde, rencontrée sur un site dédié. Au départ une histoire de fesse, et puis c’était devenu plus sérieux. En tout cas pour lui. Lena était jolie comme une poupée, une poupée qui voulait profiter de ses 25 ans, au début elle joua le jeu, et puis très vite elle recommença à flirter à droite à gauche. Quand il s’en aperçut, le cœur fendu, il la somma de choisir, il voulait des enfants, un mariage, une vie à deux. Elle s’enfuit. Jean-Pierre retomba dans la solitude le cœur lourd. Il alla se saouler dans le pub où travaillait Mark, pendant un mois, deux fois par semaine au moins. Et puis ça passa. Il jouait de plus en plus au jeu vidéo, regardait des pornos, la télé et les documentaires animaliers sur la 4, mais ne toucha plus ses armes qu’il finit par oublier au fond d’un placard.

–          C’est quand même dingue ça, non ? Y se plantent en championnat, y se foutent sur la gueule sur le terrain, y glandent comme des as à l’entraînement, et en plus y trouvent le moyen de se faire chopper avec des putes mineures !

–          Ah bah le fric quoi, ça tue le sport !

Le type leva la tête de son journal.

–          Ça c’est bien vrai ! On les paye trop !

–          C’est pas eux qu’on paye trop ! C’est qu’il y a trop de fric !

–          Ça je suis bien d’accord, eux encore, elle dure quoi leur carrière, 10 ans max, mais les clubs ?… les abonnements, tout ça.

–          Et pis le niveau !

–          Et pis le niveau, absolument.

Ils se serrèrent la main.

–          Victor.

–          Jean-Pierre.

Deux bières plus loin ils en venaient à leur boulot respectif. Victor était informaticien dans une usine chimique du côté de Feyzin, le paradis des usines qui craint comme il disait. Il faisait les trois huit, surveillance des machines, réglages, paramétrages et réparations dans les pires des cas parce que ça voulait dire risque de fuite. Au choix, acide chlorhydrique, chlorate de soude, nitrate de zinc…des trucs à faire des trous dans les murs. Ça le stressait d’ailleurs beaucoup Victor. Enfin, il n’y avait pas que ça. Il avait eu des problèmes d’alcool, alors avec son boulot, son divorce, sa fille en pleine adolescence, c’était bien le diable que de ne pas rentrer dans un bar pour se torcher au Picon. Jean-Pierre voulait bien comprendre, des fois lui aussi, après 4h sur le périphérique avec un client qui râlait derrière, et l’autre connard devant qui voulait pas avancer, il avait parfois envie de rentrer dans le premier rade et de se vider le crâne à coups de Ricard et de bières. Ce qu’il faisait parfois du reste, au pub, ce qu’il avait fait ces derniers temps, mais il s’était ressaisi, il n’avait aucune envie de perdre sa licence, conduire c’était sa seule compétence, son permis, son seul diplôme.

Victor et lui devinrent copain. Victor était un type curieux des autres, qui posait beaucoup de questions et s’intéressait à ce que vous disiez. Un type serviable aussi, il aidait les mamies à traverser la route, disait jamais non si vous aviez un truc de lourd à ramener chez vous, ou besoin d’un petit service. Jean-Pierre ne savait pas où il vivait, apparemment à cause de son divorce, il louait un petit studio dans le coin, où il ne ramenait jamais personne parce que son ex lui avait déjà collé des détectives, cette dingue, et que ça allait bien comme ça avec ses histoires.

–          Elle m’a tout fait je te jure, même porté plainte pour coups et blessures alors que je l’ai jamais touchée !

–          Tu veux bien m’aider à déplacer ce truc.

Jean-Pierre s’était racheté un nouveau canapé, à l’initiative de son nouveau copain. Il avait passé trop de temps à pleurer son ex petit ami, il allait se secouer, pour commencer il se débarrassait du canapé défoncé qu’ils avaient acheté ensemble et qu’il gardait par nostalgie. Victor l’aida à déplacer la lourde de table du salon.

–          Dis donc c’est un sacré matos que t’as là, fit-il remarquer en apercevant les deux écrans dans sa chambre, la tour noire avec le logo Intel, qu’il reconnu aussitôt en pro de l’informatique qu’il était. Un Intel Deep Blue, bin dis donc tu t’emmerdes pas ! Combien tu l’as payé ?

–          1500 d’occase, non configuré.

–          C’est toi qui l’as configuré ?

–          Nan c’est un mec que je connais.

–          Ah ouais ? Et c’est lui qui te l’a vendu ?

–          Ouais.

–          Il en a d’autres des comme ça ?

–          Ça arrive, il a une boutique, il bricole.

–          Putain donne-moi son tel, je tourne avec des bécanes pourries ! Et la boîte veut pas renouveler le parc !

Mais trois jours plus tard, ils apprenaient dans le journal que le magasin avait brûlé avec son propriétaire, un accident à ce qu’ils en disaient, Victor gueula qu’il avait la poisse, que c’était pas possible, puis il pensa au pauvre gars et dit que c’était horrible de mourir comme ça.

Le goût pour l’espionnage, les films de complot ne l’avaient pas quitté. Mais il ne jouait plus au super espion aussi sérieusement qu’avant Lena. Il lui arrivait encore de croire qu’il était suivi, filmé, ou plutôt d’aimer se le faire croire, comme un agent en territoire ennemi. Un soir, alors qu’il venait de prendre son service après un après-midi ciné, la tête encore pleine des aventures de Jason Statham et Robert de Niro en tueurs à gage sympas, il se fit même un peu peur. Son premier client, un grand balaise du genre taiseux l’attendait devant le siège d’Interpol face au parc de la Tête d’Or, et s’était fait déposer dans son propre quartier, à deux pas de chez lui. Quand il rentra cette nuit-là et qu’il découvrit qu’il avait oublié de fermer la fenêtre de la cuisine, sur le moment il ne pensa pas à un oubli, il eut un bref accès de panique, alluma toutes les pièces, ouvrit les placards, la porte de la salle de bain, comme s’il s’attendait à voir le grand balaise surgir. Avant de se rassurer en se disant que de toute manière Interpol n’avait rien à voir avec les histoires d’espion, que le plus gros crime qu’il n’avait jamais commis c’était de télécharger illégalement, jeux, films, musiques, rien qui relève d’un organisme de lutte contre la criminalité internationale. Il se faisait trop de cinéma.

Ce qu’il préférait dans ces histoires d’espions, de services secrets, de complots, c’était cette idée démiurgique d’événements, de faits, fabriqués de toute pièce, contrôlés, manipulés, tellement plus rassurante que d’imaginer le monde aux mains du hasard, de l’incompétence et du génie mélangés, aux mains des fortunes, des disgrâces et de la folie humaine. Un pouvoir qu’il pouvait s’accorder le temps d’une partie de Global Domination, son jeu de stratégie préféré. A la tête d’une civilisation de son choix, sur une carte de son choix, refaire l’histoire, lancer ses espions, décider de la politique, découvrir des technologies nouvelles, faire la guerre et développer des cités et des frontières. Ce qu’il y avait de bien en plus avec ce jeu c’est qu’il prenait en compte des éléments comme le temps, les désastres écologiques, qui se déroulaient sous ses yeux dans un effet d’animation ultra réaliste. Des accidents naturels qui voulaient que parfois naisse un grand personnage ou en meurt un autre. Le jeu comptait un nombre impressionnant d’événements filmés, assez impressionnant en tout cas pour que jamais il ne retombe sur exactement la même image, le même petit film.

Il pouvait jouer pendant des heures, sa plus grosse partie avait duré 12h d’affilé. A la tête de la civilisation japonaise, il avait vaincu économiquement l’Amérique et l’Europe, avait envahi la Chine, la Corée et occupé une large portion du Pacifique. En niveau deux, Novice. Il jouait en niveau trois aussi, et parfois quatre, mais c’était un jeu qui se complexifiait facilement et pour libérer le niveau suivant il fallait parvenir à terminer une partie dans les niveaux précédents. Un jeu très réaliste en tout cas, tellement fin et bien construit, qu’il avait réussi à recréer quasiment à l’identique les évènements des années 60, comme l’intervention au Vietnam, la contre-culture, Prague et l’invasion russe.

Un jour, dans la rue, il se fit agresser par deux types. Ils se jetèrent sur lui, le rossèrent à coups de pied et de poing, lui volèrent son portefeuille et son portable avant de s’enfuir sous l’œil bovin de quelques passants. Jean-Pierre eu un certain mal à s’en remettre. Sa parano ludique, son goût pour les mystères, sa manie de se prendre pour un super espion commença à emprunter un caractère plus sérieux. Il avait souvent peur d’être suivi, vérifiait dans le reflet des vitrines, sortait brusquement de la rame s’il croyait repérer quelqu’un de suspect, ou s’arrêtait d’un coup dans la rue pour refaire des lacets imaginaires. Il lui arrivait aussi d’appeler le commissariat, à cause d’un véhicule garé devant chez lui ou d’un inconnu qui l’avait regardé de travers dans l’ascenseur. Mike le trouvait de plus en plus bizarre, Victor essayait de lui démontrer qu’il délirait, mais quand il lui affirma qu’on avait pénétré chez lui et ouvert son ordinateur, se mettant presque en colère quand il lui posa des questions, il fut convaincu qu’il devait aller voir un psy. Assez en tout cas pour le lui dire et même se proposer d’appeler.

Tant bien que mal Jean-Pierre restait un garçon raisonnable. Il était peut-être tout à fait certain de n’avoir jamais mis ce fond d’écran sur son ordinateur, il voulait bien admettre que depuis l’agression il n’était plus tout à fait le même homme. Le lendemain il prit rendez-vous avec un psychologue, une adresse que lui avait donné Victor. Il s’agissait d’une femme, la cinquantaine bien conservée, avec un regard neutre et des questions dirigées qui le mirent un peu mal à l’aise, et à vrai dire accentua sa paranoïa. Elle lui expliqua que son esprit cherchait simplement à se défendre contre le traumatisme de l’agression, qu’il serait bon également qu’il consulte un psychiatre, et se fasse prescrire.

Mais deux semaines plus tard, quand la police débarqua, il eut de sérieuses raisons de douter du diagnostic. Victor était avec lui cette fois-là. Les flics avaient sonné, trois officiers de police en civil, Police de l’Air et des Frontières… Ils lui présentèrent l’autorisation du juge de perquisitionner son appartement. Il demanda de quoi il était soupçonné, les flics répondirent qu’il devait bien savoir, que ce n’était pas la peine de jouer à ce petit jeu là avec eux. Victor tenta d’intervenir, ils l’écartèrent, lui demandèrent ses papiers et finalement finirent par les arrêter tous les deux quand ils découvrirent les armes.

–          C’est quoi ça ? demanda le flic en montrant le pistolet-mitrailleur dans sa housse en nylon.

–          C’est rien, c’est un jouet.

–          Un jouet ?

–          Airsoft !

Le flic regarda son collège, qui regarda Jean-Pierre en retour, puis il sortit l’arme du placard, découvrant le pistolet derrière.

–          Dites donc, c’est tout où il y en a d’autres ?

–          C’est tout ! Mais je vous jure c’est des fausses.

–          Vous vous en servez pourquoi ? demanda l’autre flic soupçonneux.

–          Euh… avant je faisais parti d’un club.

–          De tir ? demanda le premier en délogeant le chargeur.

Il était plein. Plein de vraies cartouches de 9 mm, la bouche de Jean-Pierre s’ouvrit en grand.

–          Hein !? Mais c’est quoi ça !?

–          A vous de nous le dire.

–          Mais je vous jure, j’ai jamais eu d’arme chez moi !

–          C’est pas à vous ça ?

Si… euh… mais non… moi je vous jure j’avais des airsofts !

–          Des airsofts hein ? Alors comment vous expliquez ça ? demanda le flic en désarmant le pistolet, lui aussi chargé.

–          Je comprends pas, je vous jure !

–          Allez ça suffit…

Victor et lui furent embarqués et conduits au premier étage d’un commissariat, dans une cellule en verre épais, sous l’œil plein de reproche muet d’un bleu. Victor était dans tous ses états.

–          Mais c’est quoi ces conneries Jean-Pierre ? C’est quoi ces armes ? t’es un terroriste ?

–          Quoi ? Mais non je te jure ! C’était des airsofts que j’avais dans mon placard, j’ai jamais vu ces armes !

–          Attends, tu veux me dire que quelqu’un les a remplacées par des vraies ? Qui ? C’est quoi ces histoires !?

–          Je ne comprends rien !

Effectivement il ne comprenait rien et même il commençait à complètement paniquer. Les évènements additionnés les uns aux autres, l’ordinateur, le type bizarre dans son taxi, la fenêtre ouverte, cette impression qu’on le surveillait, et maintenant ça ! Mais comment les flics avaient su d’ailleurs ? Pour avoir une autorisation du juge il fallait bien des preuves non ? Quelles preuves ? Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien avoir contre lui ? Il était taxi ! Rien d’autre !

–          T’es sûr que tu me dis tout ?

–          Mais oui à la fin !

–          Ils sont pas venus chez toi par hasard, ils avaient un papier du juge ! Qu’est-ce que t’as fait !?

–          Mais rien je te jure ! Tu vois je t’avais dit qui se passait des trucs bizarres ! Victor t’as un avocat ?

–          Un avocat ? Dans quoi tu m’as embarqué JP ? Si t’es innocent on n’a pas besoin d’avocat !

–          MAIS JE SUIS INNOCENT ! explosa Jean-Pierre au bord des larmes.

–          Eh on se calme là-dedans, grogna le bleu derrière.

Victor le regarda un moment sans rien dire, JP était tout rouge, les yeux inondés, perdus.

–          Ecoute, je suis sûr qu’il y a une bonne explication, que tout peut s’arranger, mais il faut que je sache moi si je peux avoir confiance, tu comprends ?

–          Je te dis que oui !

Il avait presque dit sa avec colère, les poings serrés.

–          Eh oh ça va ! Mets toi à ma place quoi merde !

–          Et à la mienne hein !? T’y as pensé à la mienne !? Je ne sais pas ce qui se passe je te dis ! Je ne sais pas d’où viennent ces armes, je ne sais pas pourquoi les flics ont un papier du juge ! Je suis taxi Victor ! Rien d’autre.

Nouveau silence, puis Victor recommença.

–          T’es vraiment sûr que t’as rien à cacher ?

–          Oui, oui, et encore oui Victor, je te jure !

Il regardait ses pieds, assis sur le banc, Victor poussa un soupir.

–          Bon, moi j’ai fait ce que j’ai pu… tant pis pour toi Jean-Pierre…

Jean-Pierre leva brusquement la tête, Victor faisait signe à quelqu’un dans son dos, il leva les yeux au-dessus de lui et aperçut l’œil quasiment invisible d’une webcam.

–          A qui tu parles Victor ?

–          A toi mon gars à toi…

–          Mais…

Un coup d’œil vers la caméra, puis un autre sur le bleu qui se levait. La porte du couloir s’ouvrit, des types en civil.

–          Victor ? Mais qu’est-ce qui se passe ?

–          A toi de nous le dire Jean-Pierre.

–          Nous ?

Un des civils entra dans la cage avec le bleu, ils lui enfilèrent des menottes tandis que Victor sortait.

–          Victor ? Mais t’es qui à la fin ?

Victor ne répondit pas, et même il disparut complètement quand soudain le civil bascula sur une cagoule sur sa tête.

–          AU SEC…

D’un coup de poing violent il le fit taire, et puis il sentit qu’on le trainait dehors. On lui fit descendre des escaliers, monter d’autre, prendre un ascenseur. Désorienté, affolé, il criait qu’il était innocent, qu’il s’agissait d’une erreur judiciaire, on le jeta finalement sur une chaise, poignets verrouillés à une table et puis on lui arracha sa cagoule. Un homme d’une cinquantaine d’années se tenait devant lui. Il portait un costume et une cravate, avait un regard sévère, tenait une feuille de papier entre les mains devant un dossier ouvert.

–          Bonjour monsieur Martin. Comment allez-vous ? Je suis le capitaine Delacour, attaché au ministère de la Défense.

–          Euh… qu… qui… qu’est-ce qui se passe ?

–          C’est une excellente question Monsieur Martin, c’est aussi celle que nous nous posons figurez-vous.

–          Je… Je vous jure que je ne sais rien s… sur ces armes !

–          Oui, j’ai cru comprendre… mais ce n’est pas ce qui me préoccupe pour le moment…

–          Ah oui ?

–          Oui… ce que je voudrais comprendre c’est comment vous avez fait pour pirater les communications du COS.

–          De quoi ? Le COS ? C’est quoi le COS ? J’ai rien piraté du tout !

–          Vous ignorez ce qu’est le COS ?

–          Mais je vous jure !

–          Oui, vous jurez beaucoup, j’ai remarqué… le COS, monsieur Martin, c’est le Commandement des Opérations Spéciales, c’est lui qui dirige et organise toutes les opérations extérieures qu’effectuent nos régiments d’élite. Le 16 septembre de cette année une unité stationnée dans le Golf d’Aden a reçu l’ordre de s’introduire sur le territoire iranien et de faire sauter un certain nombre d’installations sensibles. Cet ordre a été donné vocalement par l’officier supérieur en charge de ce type d’opération, et confirmé par mail, il a été signé par le ministre, comme vous pouvez le voir ici même.

Il fit glisser la feuille devant son nez, en tête du ministère de la Défense.

–          Le seul ennui c’est que le 15, le 14 ainsi que le 16, le ministre n’était pas en France et donc qu’il n’a pas pu signer cet ordre. Nous avons analysé cette lettre… il s’agit en réalité d’une copie, d’un scanner si vous préférez. Et la première question qui me brûle les lèvres c’est comment se fait-il que nous en avons trouvé une copie dans votre ordinateur.

–          Hein ? Mais je… je… vous ju… mais j’ai jamais eu ça dans mon ordi !

Etait-ce possible qu’en téléchargeant un fichier il ait attrapé ça !? Jean-Pierre cherchait une explication rationnelle et ce qu’il avait devant les yeux était complètement dingue.

–          Non ? Pas plus que vous n’avez jamais eu en votre possession un logiciel espion appellé God Finger’s ?

–          De quoi ? Mais God Finger’s c’est dans GD !

–          GD ?

–          Global Domination ! C’est un jeu de stratégie auquel je joue ! Dedans il y a une fonction qui s’appelle God Finger’s.

–          Ah oui ? Et à quoi sert-elle ?

–          Euh… avec on peut autoriser son espion à assassiner un personnage ou à saboter une construction…

Le colonel l’observa quelques instant sans dire un mot, puis il se pencha sur le dossier.

–          Intéressant, il se trouve que le logiciel espion God Finger a été fabriqué pour pirater le système de commande des missiles Tomahawk.

–          Euh…

–          C’est surprenant d’avoir chez soi un Intel Deep Blue quand on est un simple amateur de jeux vidéo. Je sais que les jeux vidéo sont parfois gourmands en carte mémoire, mais quand même… Je me demande même comment vous avez réussi à vous le payer…

–          C’était une occasion ! Je l’ai eu par un gars dans un magasin !

–          Oui… je sais… et ce magasin a récemment brûlé avec son propriétaire…

–          Mais j’y suis pour rien !

–          Personne ne dit le contraire.

Son cerveau marchait à toute vitesse, essayait de comprendre de quoi on l’accusait, de comprendre ce qui se passait, cherchait dans sa mémoire un indice. Mais rien ne venait et plus il avait peur.

–          Demandez à Victor ! Il me connaît Victor ! Je suis personne ! Rien qu’un petit chauffeur de taxi de rien du tout !

Le colonel fit un signe de tête à la caméra qui les filmait, la porte s’ouvrit, c’était Victor.

–          Victor ! Dis-lui qui je suis ! Dis-lui que je suis qu’un chauffeur de taxi !

Victor le gifla à toute force.

–          Maintenant ça commence à bien faire, tu crois qu’on est là pour rigoler ? Tu crois que c’est un jeu !?

Jean-Pierre avait la tête qui lui tournait et les pensées qui ne tournaient pas rond,.. Il n’avait pas d’explication, il ne comprenait pas pourquoi il était là, il ne savait même plus à qui il avait à faire, c’était un cauchemar.

–          Je vous jure que je n’ai rien fait, murmura-t-il à bout de souffle.

–          Tu n’as jamais commandé une opération clandestine vers l’Iran ?

–          Mais non !

–          Tu n’as jamais volé des secrets militaires !?

–          Mais non ! Je sais même pas comment ça se vole des secrets militaires !

–          Alors comment tu as ce logiciel dans ton ordinateur hein ?

–          Je ne sais pas, c’est peut-être quelqu’un qui l’y a mis !

–          Comme les armes ?

Tout jouait contre lui et il en avait parfaitement conscience, ça se voyait, comme la panique et la peur se lisaient. Les deux hommes avaient une certaine habitude des interrogatoires, et de certains comportements récurrents chez les suspects. Ils étaient entrainés à remarquer et comprendre le langage du corps, à comprendre que tout ce qu’un homme taisait pouvait se lire dans sa voix, l’observation de ses gestes, son regard. Et ils étaient partagés. D’un côté toute sa personne qui criait l’incompréhension la plus totale, et de l’autre les preuves. Il n’y avait pas uniquement celles qu’on lui avait rapportées, il y avait pire. Une surveillance électronique à distance de son ordinateur avait démontré qu’il avait lancé depuis chez lui un bombardement en Afghanistan avec des avions américains. Information qu’ignorait encore la CIA, et qui faisait de lui potentiellement l’homme le plus dangereux du monde. Pour le moment il était connu sous le nom de code Trident, l’affaire la plus brûlante qu’ai jamais eu à traiter la DGSE depuis la Guerre Froide.

–          Je vous dis que c’était des airsofts ! j’avais les mêmes mais c’était des airsofts !

Victor venait de poser les photos qu’ils avaient trouvées sur son ordinateur, lui en treillis camouflage et en arme dans la forêt de Fontainebleau.

–          Et lui c’est qui ?

–          Mohamed un copain de là-bas.

Bon dieu il fallait qu’il lui montre la seule photo où il était avec un arabe…

–          De là-bas ?

–          Bah Fontainebleau !

Soudain la porte de la salle d’interrogatoire s’ouvrit à la volée. Exactement comme dans ses films d’espionnage, il entendit le bruit étouffé d’un silencieux, Victor, atteint en pleine tête, s’effondra, le colonel fut le suivant. Comme dans les films d’espionnages, un type tout en noir, cagoulé, le libéra, avant de lui injecter de force un truc dans le bras. Plongeant Jean-Pierre dans le coma.

La première chose qu’il entendit quand il revint à lui fut « ah il nous a foutu dans un beau bordel » et il su qu’on parlait de lui. Du coup il hésita à ouvrir les yeux mais la curiosité fut la plus forte. Jabba. Jabbah the Hutt, en personne, devant lui, qui occupait la moitié de la chambre. De quoi ? Il ferma les yeux, les rouvrit. Un gros type en cravate occupait la place de Jabba… il n’avait pas l’air content, il parlait à un autre type face à lui. Et Jean-Pierre était certain de l’avoir déjà vu quelque part.

–          Nous allons arranger tout ça, je vous le promets, comme stipulé dans le contrat.

–          J’y compte bien bon dieu ! sinon je vous jure que vous aurez de mes nouvelles !

Il pointa un gros doigt comme une saucisse vers Jean-Pierre.

–          Et vous je ne vous félicite pas !

Jean-Pierre ferma les yeux, les ouvrit en espérant que tout ça allait disparaître qu’il allait retrouver sa vie, sa chambre, que tout ça n’était qu’un rêve. Mais au lieu de ça Jabba the Hutt lui tournait le dos et s’éloignait sur une petit plateau en lévitation. Jean-Pierre ferma les yeux, il allait devenir dingue.

–          Eh Jack ! T’endors pas c’est pas le moment !

Le gros était parti, l’autre était penché sur lui.

–          Je m’appelle pas Jacques, je m’appelle Jean-Pierre.

–          Hein ?… Non tu t’appelles Jack Speed, tu es TC de niveau trois, et t’es encore implanté.

–          Quoi ?

Une infirmière s’approcha, avec ce qui ressemblait à une grosse seringue, elle appuya sur une commande à côté du lit, des bracelets se refermèrent sur ses chevilles et ses poignets.

–          Mais qu’est-ce qui se passe !? Qu’est-ce que vous allez me faire !?

–          Reste cool Jack, c’est la procédure c’est tout, faut qu’on te retire ton implant.

Matrix ! Il pensa tout de suite à Matrix, à la scène du film où la fille enlevait l’espèce d’émetteur du nombril de Néo. Il beugla.

–          Je suis dans un jeu vidéo c’est ça ? C’est la Matrice hein ?

–          De quoi ? Oh la, la, la… fit l’infirmière avant de lui fourrer la seringue dans l’oreille jusqu’au tympan.

Jean-Pierre hurla, puis il y eu comme une détonation dans son crâne, et le bruit d’un craquement d’os, et enfin elle arracha la seringue.

Après ça il se sentit comme soulagé, plus calme, même les couleurs autour de lui, la lumière semblait plus claire. Comme s’il s’était libéré d’un poids, que l’inquiétude du réveil, la peur qui trainait encore dans ses veines avaient soudainement disparu, même la tête de langoustine de l’infirmière ne l’inquiéta pas.

–          Je suis mort hein ? Je suis au paradis ou quelque chose comme ça ?

Jean Pierre n’était pas très porté sur ces choses-là, et la langoustine là, elle ne  ressemblait pas trop à un ange. Le type échangea un regard avec la langoustine.

–          Bon, bon, tiens prends ça, lui dit-il en lui mettant dans la main une gélule. Ça va revenir.

–          De quoi ?… oh… mais je me souviens où je vous ai vu. Devant Interpol, le grand type !

–          Oui c’était moi, et j’ai demandé à ce que tu me conduises dans ton quartier et t’as pas percuté, j’ai mis le signal, et t’as pas percuté non plus. Je suis ton Jedburgh.

–          Mon quoi ?

–          Jedburgh, ça te dis rien non plus ?

–          Non.

–          Ouais… ton implant déconnait, j’en étais sûr, c’est pour ça que t’as pas percuté au signal…

–          Quel signal ?

–          Ton fond d’écran, c’était censé activer ton implant. T’étais censé te réveiller.

Jean-Pierre réfléchit quelques instants.

–          Comme dans Matrix ?

–          Oh mais oh tu me saoules avec ton Matrix là ! Hey Speed ça a foutu un sacré bordel en bas tu sais !

–          Il faut lui laisser du temps monsieur, l’implant agit encore, fit la langoustine.

–          Oui, oui… mais je te préviens Jack t’as drôlement intérêt à te dégourdir la cervelle parce que Stranx est furieux, ! lança t-il en quittant la pièce.

–          Stranx ?

–          Le client monsieur, fit l’infirmière à tête de crustacé.

–          Le client ?

–          Oui monsieur, vous êtes employé par Planet Concept, vous êtes…

–          Planet Concept ? C’est quoi ça ? la coupa t-il.

–          Vous ne vous souvenez vraiment de rien ?

–          Non.

–          Ce n’est pas grave, ça va revenir.  Il faut vous reposer maintenant.

Il écouta son conseil en se disant qu’il n’y avait sans doute rien de plus normal que d’écouter les conseils d’une langoustine même s’il n’arrivait pas à comprendre exactement pourquoi. Il s’endormit en se disant que quoiqu’il en soit ça serait sûrement plus clair demain, quand il se réveillerait chez lui près de la Duchère, au-dessus de Lyon.

Dehors le Jedburgh discutait avec une créature aux traits félins et au corps kangourou. Un kangourou sans queue. Et apparemment il n’était pas très content non plus.

–          Je travaille avec des incompétents Rollins ! On nous colle un TC de niveau trois pour un terraforming Prince, logé sur place en plus ! on nous fournit des implants nodulaires au rabais et nos TC ont des pertes complètes de la mémoire ! Et avec ça nous avons des problèmes avec la chaîne d’A145 parce que les usinages ont été faits sur Andorra où les contrôles techniques coutent moins cher !

–          C’est ce qui s’est passé ? Un défaut dans la molécule A145 ? C’est pour ça qu’il y a eu des interférences ? Vous êtes sûr que ça ne vient pas du système de commandement ? Ou de l’opérateur, son implant déconnait sérieusement, il ne sait même plus ce qu’est un Jedburgh.

–          Il a pourtant bien suivi la procédure en achetant les armes.

–          Il croyait avoir acheté des jouets.

–          Bien entendu, ça fait partie du programme de protection contenu dans l’implant.

–          Et le matériel de commandement, insista le Jedburgh, s’il y a un problème il faut vite qu’on le sache.

–          Non aucune chance, fit le kangourou catégorique. Global Domination est une plateforme de commandement indépendante du système général, il intervient directement sur les paramètres moléculaire, la technologie en cours sur la planète ne permet pas de repérer son émission.

–          Et les documents qu’ils ont trouvés chez lui ? les ordres de commandement depuis son ordinateur.

–          L’A145 bien sûr. Une interférence même infime peut changer toute la chaîne de calcul, les paramètres de la planète change d’une manière peut-être infime, mais plus on se rapproche de la zone du contrôleur, plus il y a des chances qu’apparaissent des problèmes. Le Terraforming est une science délicate. Mais attendez-vous à d’autres extractions, j’ai deux autres projets en cours actuellement et devinez quoi c’est encore des under belt, et on nous a encore fourni les mêmes implants !

Le Jedburgh secoua la tête. Cette nouvelle mode de vouloir vivre under belt, coupé du reste de l’univers, la mémoire effacée, remplacée par une mémoire artificielle, des civilisations qui commençait au siècle et à l’année de leur choix sur des planètes qui n’avaient même pas deux ans d’existence. Des millions dépensés en reconstitution mémorielle et physique, comme si le travail n’était pas déjà assez compliqué. Et puis il avait raison, quelle idée de mettre un TC sur place, et pas sur un satellite comme ça se faisait normalement. Mais pour ça bien entendu il aurait fallu que Planet Concept accepte de construire au minimum une base pour l’opérateur et ils préféraient dépenser l’argent à peaufiner des victoires faciles et des décors sublimes pour leurs clients. Sans compter cette histoire d’implant…

Fabriquer une planète de A à Z coûtant extrêmement cher, les compagnies de terraforming s’étaient mis en tête qu’elles contrôleraient non seulement l’évolution de la planète mais l’excellence et l’épanouissement des colonies qui s’implanteraient dessus. Hors de question de voir une colonie sombrer dans la barbarie ou que les côtes et les océans qui avaient coûté si cher à fabriquer soient détruits par la pollution, la guerre ou dieu sait quelle catastrophe hors de leur contrôle. Alors on avait formé des Terraformer Controler. En équipe ou seuls, ils contrôlaient la totalité des points clefs de la planète concernée, le temps, la démographie, les réserves naturelles, et souvent avaient le contrôle complet d’au moins une ou deux nations, généralement celles auxquelles appartenaient les clients. Ce qui signifiait aussi bien ce qu’on y fabriquait, décidait, l’armée, l’industrie, la culture, comme les hommes politiques. Pour leur simplifier le travail, les TC travaillaient à travers une plateforme ludique qui donnait le tout l’apparence d’un jeu. C’était une bonne manière d’appréhender une question si complexe. Mais bien entendu donner le pouvoir d’un dieu à un seul ou à un collège d‘individus n’est pas sans conséquence. Une responsabilité et un pouvoir trop grand pour qu’on ne soit jamais tenté d’en abuser, surtout à travers ce qui ressemblait à un jeu. Alors tous les TC étaient implantés. L’implant leur donnait une nouvelle identité, leur faisait percevoir le monde tel qu’on avait besoin qu’ils le perçoivent, et bien entendu ils n’avaient aucune conscience qu’en jouant, ils répondaient non seulement à une commande de leurs clients mais surtout dirigeaient et contrôlaient la totalité d’une planète.

Mais bien sûr, un implant de bonne qualité coûtait cher, toujours la même histoire… bien sûr la compagnie préférait se fournir chez des fabricants de secondes zones, souvent du matériel récupéré, et on se retrouvait avec un TC en plein délire schizophrénique. Et maintenant cette histoire de molécule. Un infime rouage nanotechnologique et c’était toute la structure qui se mettait à bugger. Toujours à cause de fournitures bas de gamme…

Le Jedburgh retourna dans sa division, rejoindre ses appartements. Y vivait toute l’équipe, chacun son logement, une salle de réunion commune. Leur boulot consistait à protéger les TC, d’eux-mêmes ou des autres. Se trouver sur place ou non loin et pouvoir intervenir en cas de pépin. Les TC étaient censés pouvoir se débrouiller seuls, d’où l’achat d’armes, mais parfois pas. Dans le cadre d’une planète comme celle-ci, les Jedburgh vivaient sous une fausse identité et employaient à peu près les mêmes moyens qu’un groupe d’espions en territoire ennemi. Pas vu, pas pris. Où qu’ils interviennent il y avait toujours une équipe de nettoyage derrière eux. Elle faisait disparaître les corps, les faits, l’existence même de certaines personnes. Mais parfois ils se contentaient simplement d’ajuster un implant, que le TC ait ou non conscience de ce qui se passait d’ailleurs. Parfois c’était simple. Il entra dans sa cuisine et ôta le haut de sa combinaison. La moitié supérieure de son bras était une prothèse, un modèle d’entrée de gamme pour les amputés de guerre comme lui, avec tout le mécanisme à nu et un carénage rudimentaire. L’armée ne s’était pas foulée, pourquoi dépenser une fortune pour un simple caporal. Après quoi ils l’avaient mis à la retraite. Jedburgh s’était trouvé un job dans ses cordes, qui payait bien, mais pas encore assez pour racheter son bras à l’armée et remplacer la prothèse par un modèle androïde. La vie était tellement mal faite que parfois il se disait qu’il vivait dans un univers vieux de deux, ans, fabriqué avec des pièces de maintenance et tenu par un TC à l’ouest.

Pourquoi pas après tout, Terraformis Consorsium avait bien racheté la moitié des planètes orbitant près de la voie lactée, ils projetaient même d’y construire un Mars habitable et de faire pousser des arbres sur la lune !

Qui sait si lui-même il n’était pas implanté, ou sa mémoire refaite ? Qu’un pauvre colon participant sans le savoir à un genre de jeu vidéo cosmique.

Oui, qui sait, comment savoir… ?