Un autre jour de septembre…

Elle avait les pommettes scandinaves, un long cou qui dégageait le dessin de sa mâchoire symétrique, les yeux bleus et les cheveux blonds doré retenue par un minuscule chignon ridicule. Elle portait une chemise assortie à ses yeux, les mains dans les poches de son jean, sur l’instant il pensa à un mannequin, mais les mannequins sont en représentation perpétuelle et celle-là était à la fois excédée et impériale. Examinant la vitrine de l’hôtel et les objets qui s’y trouvaient avec l’œil du connaisseur. Et instantanément, sans même lui adresser un regard l’embrasa. C’était comme un soleil de Californie qui descendait sur lui, les années soixante dorée comme on se les imaginait dans notre nostalgie moderne, le temps de l’insouciance, de l’innocence cool avec un joint d’herbe au bec et la plage pour le surf. C’était un incendie de douceur, de calme, de générosité naturelle, sans question, ni limite, une personne qu’il savait du plus profond de lui-même, qu’il aimait tout autant et pourtant, il le savait également, elle appartenait à un autre. Cet autre qui l’avait énervé, cet autre qui semblait la retenir comme une éternelle fidélité, comme si elle était prise par des obligations de femme. Alors qu’elle respirait la liberté et quelque chose d’infiniment cool. Il n’y avait pas de mot plus approprié pour la définir, elle exsudait le cool. La femme de sa vie.

A cette époque-là il était réceptionniste dans un petit hôtel bourgeois du XIVème arrondissement, et il détestait son job. Le sentiment d’être au rabais, petit employé sans envergure au service d’une clientèle qui ne s’intéressait à rien sauf à elle-même, et puis il était assis, on le regardait de haut, la princesse comme les autres. Elle lui répéta son nom trois fois en anglais s’agaçant qu’il ne comprenne pas, c’était simple pourtant ! Mais non, son cerveau illuminé refusait de fonctionner correctement, embrasé par un amour plus grand que lui, brûlé au quatrième degré, foutu, mort, séché, il gribouilla n’importe quoi pour donner le change, pourvu qu’elle ne s’en aille pas. Il retrouva vaguement son sang-froid, assez pour lui donner la clé de sa chambre préférée et se plongea dans l’étude pointilleuse de son cahier de réservation. Il était fou amoureux. Il leva la tête et vit le propriétaire de la princesse. Il était grand, avec un air tout à fait satisfait et insouciant de touriste né, légèrement en surpoids comme un bon anglais, l’air gentil, il devait l’être. Ils disparurent de son champ, il avait l’âme cramée.

Il avait déjà vécu un coup de foudre une fois pour une sublime métisse qu’il avait du reste magnifiquement raté, paralysé par le trac. Mais cette fois c’était différent, cette fois c’était chimique, quelque chose d’inexplicable et d’annihilant, quelque chose dont on ne se relevait pas. Pourtant bon Dieu ce n’était pas spécialement son type les mannequins filiformes avec un visage tellement parfait qu’il vous restait imprimé dans le crâne comme une eau forte bleue. Pourtant il avait été dix fois amoureux, amoureux de l’amour qu’il était, cette maladie de femme. Et il en avait conscience mais là il n’avait plus conscience de rien, il était emporté par une vague dont il n’avait même pas été foutu d’écrire correctement le nom, un tsunami comme une panthère bleu ciel. Un printemps, un été, un alléluia jappé à la lune. Et comment on gère ce genre de situation quand on est désarmé par avance. La séduction ? Il n’y avait plus de séduction, de jeu ni de je pour lui désormais qu’il était à genou. C’est à peine s’il pouvait encore s’occuper de son travail, et de lui-même. D’ailleurs de lui-même il avait le sentiment qu’il ne restait pas grand-chose, diminué par sa condition de SDF. Car il ne suffisait pas qu’il soit un grouillot chez les bourgeois, celui qu’on regardait naturellement de haut, il vivait à l’hôtel au mois. Tout s’était enchainé d’un coup, sa dépression, sa séparation, la perte de son boulot et au bout de ça ils avaient découvert qu’il était atteint d’un mal psychique, la bipolarité. Il était déjà parti en live plus d’une fois depuis, des crises maniaques qui lui faisait faire n’importe quoi jusqu’à ce qu’on l’arrête, le plus souvent avec des menottes puis la chambre d’isolement attaché comme une bête. De la souffrance, il avait encaissé beaucoup de souffrance sans presque broncher, se reconstruisant à chaque fois mais aujourd’hui il se sentait invisible, petit et d’autant depuis qu’il l’avait rencontré. Il brûlait de l’intérieur totalement diminué et absolument certain qu’il n’avait rien à lui offrir alors qu’il aurait voulu lui voué le monde en échange de son amour. Mais c’était impossible, qu’est-ce qu’il pouvait bien donner à cette impératrice ? Des kebabs à cinq euros ? Ses neuf mètres carrés meublés qu’il louait une fortune, sa honte de ne plus être l’homme qu’il avait été, le sémillant cadre à belle gueule qui les faisait chavirer toutes sans le vouloir, le mari fidèle à un cul froid…. Sa honte de n’être que ce petit réceptionniste invisible qui mettait des vestes grises et des chemises blanches pour cacher la misère. Oui voilà, il se sentait invisible partout et il brûlait en dedans comme une lampe à pétrole dans le vent. La fièvre.

C’était une fille enjouée, elle avait l’air d’être heureuse d’être à Paris, elle n’arrêtait pas d’entrer et de sortir, sans son mec, et chaque fois qu’elle lui tendait sa clef l’assassinait de son sourire. Et lui, verrouillé de l’intérieur, se retenant de lui hurler son amour en torrent de mots qu’il n’avait même pas sur la langue, incapable de lui rendre son sourire, reprenait la clef sans même un merci, limite mal élevé. Mais elle ne se démoralisait pas et les deux jours durant où il la vit aller et venir, elle continua de lui sourire, bienveillante, essayant visiblement de sympathiser. Il pensa aller lui voler une culotte pour la lui ramener sur terre, il désespérait de s’en détacher et toujours pas de sourire en retour, renfrogné dans son amour qui gueulait dans sa poitrine. Instinctivement il la savait donc, savait qu’ils ne resteraient que le week-end et qu’il ne lui restait qu’une toute petite chance pour lui déclarer une bonne fois sa flamme, et tant pis si c’était en vain, ça débordait, il allait en crever s’il ne faisait pas quelque chose pour se débarrasser de cette brûlure. Alors un soir, au coin de sa table de misère, dans son gourbis de sous les toits, il lui écrivit un message. « At the moment I saw you I knew I was doom. Love at first sight and at the same time I knew you were not free. But if there is any chance please tell me. Sorry if I didn’t answer your smile but each smile of you was a spell on me. The receptionist. » Non il ne pouvait pas signer elle le dévorait trop et il ne savait même pas son nom. Si elle lui prenait aussi ça, qu’est-ce qui lui resterait ? Non juste l’employé à qui t’as mis le feu sans le voir, désolé chérie t’es trop. Il profita de son dernier soir de travail pour lui donner le message en faisant passer ça pour une communication téléphonique.

  • You’ve got un message.

Elle portait un pull rose sur un teeshirt blanc, ses cheveux relâchés et cette fois elle ne souriait plus, elle avait compris la leçon, elle le regarda même l’air de dire que c’était louche, elle n’avait pas tort. Il l’observa furtivement sortir dans le hall pour lire le message, elle porta la main à sa bouche de surprise avant de foncer tête baissée sans qu’il puisse deviner si c’était l’émotion ou la gêne. Les deux sans doute. Pourquoi ne lui courut-il pas après ? Pour la même raison que son sourire restait paralysé, la même raison qu’il n’avait pas signé de son nom, il se préservait du mieux qu’il pouvait. Il s’était libéré d’un poids, advienne que pourra, au moins elle ne lui avait ni rit au nez, ni fait un scandale. Il ne pensait même pas vraiment avoir de réponse, une reine ne s’abaissait pas pour les gueux, qu’elle le veuille ou pas. Il avait même peur de cette réponse, qu’elle le regarde froidement par exemple, ou lui jette un petit sourire de pitié c’était pour cette raison qu’il avait attendu son dernier jour de travail, pour ne pas la revoir, il n’avait pas le courage, pas tout de suite.

  • Tiens une cliente a laissé ça pour toi.
  • Une blonde ?
  • Oui.

Un disque.

  • Elle n’a rien dit ?
  • Non juste que c’était pour le gars blond, et vu qu’il y a que toi… C’est quoi ?
  • Une réponse.
  • Une réponse ?
  • Laisse tomber.

Il n’avait pas envie de se confier à son collègue et ami. Celui qui lui avait trouvé ce boulot du reste. Il savait ce qu’il en dirait, ce que dirait tout le monde à sa place, pourquoi il ne lui avait pas demandé son numéro, pourquoi il ne lui avait pas couru après, toutes ces conneries qu’on se dit parce que dans les films c’est ce qui se passe. Mais maintenant il savait que la vie n’avait rien d’un film. On ne se sortait pas de la rue parce qu’on avait trouvé une gâche, on ne devenait pas célèbre parce qu’on savait écrire, on ne gagnait pas le cœur d’une femme avec un minuscule message à la con. Un disque ? Pourquoi un disque ? Il lut les titres, ça ne lui disait rien, il chercha un message caché dans des paroles qu’il ne parvenait pas à comprendre alors qu’il parlait couramment anglais. Mais son esprit était toujours brûlé et il ne vivait et ne vécut trois semaines durant que pour son retour. En écoutant ce fichu disque. Puis un jour, au bout de ces trois semaines il décida que c’était terminé, elle ne reviendrait pas et cette musique le tuait à petit feu, direction son sac de voyage, sa maison, comme les escargots. Il tint six mois, se pensant guérit, relativisant à l’aune de sa vie de misère, il le réécouta. Il pleura comme une fontaine dès les premières notes. La tête à l’envers, laissant courir la musique, le cœur battant d’un amour infini et coupant, un hachoir qui lui tailladait l’intérieur de la poitrine, un massacre de chagrin. Il en failli jeter le disque mais c’était impossible, elle l’avait ensorcelé.

Et ainsi de suite, peu importe les mois qui le séparait de son écoute, peu importe qu’un des morceaux était un tube qu’on entendait à l’envie dans les galeries marchandes, peu importe cette répétition en boucle, ce cercle vicieux, il pleurait invariablement, il avait raté la femme de sa vie et la seule chose qu’il avait d’elle c’était cette musique dont au fond il se fichait. Ca ne lui parlait pas, ce n’était pas sa musique intérieure à lui quand il pensait à elle. Quand il pensait à elle c’était plutôt du côté de Kurt Cobain, son énergie qu’il fallait regarder, un désespoir rugissant. Et puis la providence et une énième crise maniaque le conduisit à déménager pour loger chez une parente. Ce n’était pas beaucoup mieux que de vivre seul sous les toits, il devait cette fois composer avec les maniaqueries et les mesquineries de son hôte, certaine personne sont comme ça, elle vous talonne alors que vous êtes tout en bas. Et cette parente le talonnait, de ses remarques désobligeantes, de son égoïsme petit bourgeois, de sa bêtise finalement bien commune du petit propriétaire qui le voyait comme un intrus dont elle était en somme l’obligée, et rien de plus. Le boulet qu’on se trainait parce que la famille quand même… ça se fait pas. Mais en réalité elle n’en n’avait rien à faire, et elle détestait tout ce qu’il représentait. Dans cette ambiance méphitique il s’arrangeait pour vivre la nuit, à écrire pour lui, des histoires, parfois juste des bouts, une scène, ou regarder la télé, les chaines porno à la bonne heure et sinon des films traditionnels qu’il avait déjà vu ou non. Ainsi deux ans passèrent depuis leur rencontre, deux ans qu’il n’avait pas écouté son disque, deux ans et il avait presque oublié la douleur, le temps est assassin parait-il. Il avait cette fois ramené ses caisses qui logeaient dans la cave de cette parente. Tout ce qui lui restait de sa vie d’avant, des livres, énormément de livres, une chaine hifi couteuse, des pléthores de disques, un sac de photos, deux meubles et des bibelots. C’est ainsi qu’en fouillant au hasard il retrouva ce disque, pourquoi pas l’écouter ? Ca faisait deux ans non ? Son cœur ne battait plus comme un fou, il l’avait presque oublié même. Il le glissa dans le lecteur de l’ordinateur et se mit à écrire, il oublia vite quoi. Soudain, exactement comme avant, il fut submergé par les larmes, son souvenir mordant lui déchirant l’âme à nouveau. Et il ne cessait de se répéter qu’il avait raté celle de sa vie comme si de telle chose ne pouvait sortir ailleurs que d’un conte à l’eau de rose, une mauvaise romance, comme si sur sept milliards d’individus une seule et unique vous était réservé. Et ça avait beau être absurde, même pour lui, il ne pouvait s’empêcher de chialer. Jusqu’à ce que les larmes se transforment en colère et qu’il perde la raison. Il allait la retrouver, coûte que coûte. Il allait partir à Londres et il allait la retrouver, il s’inscrit sur Facebook pour la revoir, et tant pis si tout d’elle était flou, il n’avait plus la forme de son visage, même pas son nom, sa mémoire obscurcie par l’amour qui à nouveau l’embrasait involontairement. Un amour de feu, un amour qui lui fit entendre des voix et les prendre pour vrai. Il dialoguait en français avec elle, il chantait avec elle, West Side Story feet Love Actually. Un amour fou, littéralement. Et pour la première fois depuis longtemps, crise maniaque oblige, il était heureux.

  • I am an anarchist, I am an antichrist, don’t know what I want but I know what I’m killing I want to DESTROY !!!

Matez-le dans les rues de Londres faisant des kilomètres avec son blouson de cuir et ses bottes de la Wehrmacht à bout ferrée. Matez-le vivant son fantasme, la tête pleine de mots pendant qu’il se moquait d’une affiche. L’affiche lui répondait, l’ex Johnny Rotten pour une pub pour le lait. Johnny se marrait, ses sourires lui étaient réservés, comme de vieux copains. Son esprit avait commencé à vaciller totalement quand il avait découvert sa chambre, celle d’un hôtel au mois comme un autre dans un quartier populaire de Londres, loin très loin de ce fantasme qui le poursuivait depuis son départ de France. Quand la solitude lui avait sauté à la gueule alors qu’il buvait une bière sur son lit misérable, que les dialogues qu’il s’inventait depuis qu’il était parti n’avaient plus suffit à alimenter son fantasme. Il avait mal aux pieds à force de marcher et il marchait partout dans une ville bien plus grande que Paris.

  • Pourquoi tu te mets pas pieds nus mec, on s’en fout ! lui dit Johnny en rigolant.

Oui on s’en fout de tout, on ne la pas trouvé, on ne la trouvera jamais, mais qui sait la chance sourit parfois aux fous non ? Il abandonna ses bottes et aussi son portefeuille. Il allait rester à Londres pour le restant de ses jours, refaire sa vie, et peut-être, qui sait, il la retrouverait et aurait plein de beaux enfants blonds. Dans ces cas-là, quand son esprit partait trop loin, un fil de lucidité le gardait suffisamment à la surface pour faire n’importe quoi. Lui il pissa devant un commissariat et fut finalement arrêté. Après ce fut la danse habituelle, il résista aux flics pour rigoler, se fit copieusement engueuler par l’un d’eux, ce qui le calma puis fut hospitalisé. Rien à voir avec ce qu’il avait connu dans les hôpitaux français. Le personnel était doux et en civil, la salle télé colorée et l’ambiance presque familiale. Et aucune chambre d’isolement, contention et autre objet de torture pour malade psychique. Il prit juste son médicament comme on lui dit, se plia sans heurt capté par la gentillesse du personnel et dormit du mieux qu’il put jusqu’au lendemain. Mais le lendemain, alors qu’il avait recouvré sa lucidité pour un moment, pas question d’être à nouveau hospitalisé et encore moins ici, même si ici c’était mieux qu’ailleurs, d’ailleurs il n’était pas fou ou alors seulement d’un amour brûlant qui le renvoyait à sa seule solitude. Et ce n’était pas de la folie que d’aimer ou bien alors complètement et pour tous. Alors il s’évada, les hôpitaux sous n’importe quelle latitude semblait-il étaient des passoires. Il marcha comme une brute à demi endormi par le neuroleptique qu’il avait été obligé de prendre au petit-déjeuner et retourna à son hôtel. On avait loué sa chambre, son téléphone avait été volé, il supplia le type de le laisser dormir une heure, le type prit pitié et lui laissa son lit de camp derrière la réception. Il dormit jusqu’au milieu de la matinée, le type lui prêta des savates et il s’en alla jusqu’à la gare. C’est là qu’elle quitta sa tête, qu’il cessa de se parler à lui-même en essayant de se faire croire qu’il communiquait avec elle. Là qu’il se raisonna et recouvra de lui-même ses esprits. Et ça fit un grand chagrin de devoir se l’admettre. A nouveau un échec, à nouveau la cruauté de l’existence se rappelait à son bon souvenir. Il ne la reverrait jamais et puis voilà, mange ça mon ami.

La vie est une curieuse farceuse. Au lieu de la retrouver Facebook lui proposa de retrouver ce qu’il prenait pour un ami et qui le ramena à ses frais d’Angleterre. Puis il y rencontra une fille, dont il tomba finalement amoureux et déménagea de chez cette parente pour aller vivre avec cette fille. Mais ça ne marcha pas. Leur aventure était essentiellement sexuelle et passé cette étape il ne restait plus grand-chose. Quant à l’ami il s’avéra ne pas en être un et il retourna à sa solitude sans plus penser à elle. Le disque ? Il en avait fait une copie, perdu depuis longtemps l’original et sommes d’avoir été amoureux avait peut-être effacé ce qu’il avait ressenti si violement durant un bref instant dans son existence. Ou bien le temps lui avait appris à relativiser. Après tout c’était quoi comme réponse qu’un disque, un pourboire au mieux d’une fille embarrassée par quelque chose qui ne la concernait pas. Il n’avait pas écouté les paroles et s’en fichait, et puis il retomba amoureux, comme une maladie et ainsi de suite jusqu’à ce que la bipolarité le rattrape à nouveau. Il n’avait pas accepté son mal, alors il s’imposait à lui tous les deux ans, jusqu’au jour où il l’admit mais pas assez vite pour ne pas se retrouver à nouveau en institution. L’hôpital avait changé entre temps, du mouroir pour dingue qu’il avait connu vingt ans durant, avec ses infirmiers à demi aussi paumés que leurs patients, on était passé à une unité de soins avec chambre individuelle et personnel compétent. Une sorte de confort qui lui permis de recouvrer rapidement ses esprits et accessoirement, au hasard d’une écoute, une énième, de comprendre enfin ce que ce disque contenait. Cette fameuse réponse qu’il attendait, cette fameuse réponse qu’il espérait était là depuis toutes ses années sans qu’il n’en retienne la substantifique moelle. Je t’aime mais j’ai peur de t’aimer, je t’aime mais je ne veux pas te pleurer, je t’aime et c’est notre dernier adieu car sans doute ne te connaissais-je pas. Bien sûr c’était les paroles d’un autre, mais elle n’avait pas choisi cette musique par hasard, faute d’une longue lettre que sa position lui interdisait, faute sans doute de savoir quoi dire correctement elle avait choisi cette longue et musicale lettre d’amour. Et maintenant qu’il comprenait ce qu’il écoutait, allant cette fois sur internet chercher les mots exacts, il fut saisi par l’exactitude de cette réponse, comment elle lui parlait en réalité parfaitement, le connaissait en secret. Ce fut un choc tel qu’il failli faire une dépression à l’intérieur même de l’hôpital. Mais au lieu de ça il garda ça bien au fond de lui et quand il sorti enfin, pleura. Comme il avait toujours pleuré à l’écoute de ce disque mais cette fois il savait. Cette fois son esprit enfin dénoué lui livra même le nom de cette fille, Kay. Alors il marcha pour évacuer son chagrin et lui écrivit dix lettres d’amour, en anglais ou en français, et peu à peu apprivoisa sa tristesse. Elle l’avait aimé et c’est tout ce qui comptait. Elle avait été touchée par son mot et c’est tout ce qu’il y avait à comprendre. Et surtout elle parlait la même langue intérieure que lui comme il l’avait su au premier instant. Ils auraient peut-être vécu une passion et tant pis si les passions ne durent pas, cet amour-là était en acier. Cet amour-là défiait le temps et même ses propres amours, et il ne l’oublierait jamais. D’autant pas qu’il se rappelait maintenant son visage avec précision, qu’il ressentait son apparition comme la première fois mais qu’au lieu de lui faire mordre la poussière, elle l’élevait. Elle était sa rose des sables éternelle, son jardin secret, son soutien dans les pires épreuves, et chaque fois qu’il écoutait la musique, il était avec elle, le cœur presque battant. Parfois il se demandait si en écoutant ce disque elle aussi pensait à lui. Si elle se souvenait de ce message treize ans plus tard, si elle avait eu des enfants ou si la vie l’avait totalement éloigné de la jeune femme qu’elle avait été. Il ne savait pas son âge, ne l’avait jamais su mais elle devait avoir plus de trente ans aujourd’hui. Comment voyait-elle les choses désormais ? Est-ce qu’elle pensait au mal qu’elle avait fait et au complet ratage que cette rencontre jamais concrétisé avait engendré ? Sans doute pas. Mais il repensait à cette vieille maitresse qu’il avait retrouvée par Facebook et qu’il avait connu adolescent. Elle se rappelait de lui, avait eu des regrets de ne pas être allé plus loin avec lui, alors peut-être que Kay aussi. En tout cas c’était rassurant de se le dire, de s’imaginer que cette musique l’avait également ensorcelé elle, et qu’elle ne se détacherait jamais de son souvenir. Au fond de lui, simplement, un homme l’attendait, avec son visage transformé par l’âge et les coups durs, un homme qui l’aimerait toujours et tant pis si d’autres amoureuses passaient. Kay était son âme sœur et il l’avait su au premier coup d’œil. Il l’avait su et il lui avait dit. Comme un serment entre eux deux dont cette musique, ce disque était le sceau.

J’aimerais vous raconter qu’ils se retrouvèrent finalement, que le sceau fut brisé et qu’ils vécurent enfin ce qui les avait retenus toutes ces années. J’aimerais vous raconter qu’ils s’aimèrent comme il le désirait depuis si longtemps et qu’ils passèrent l’époque des mots doux, des mots brûlants, que ses cicatrices guérirent enfin et qu’ils vécurent leurs derniers jours ensemble, mais la vie n’est pas comme ça, nous le savons tous et lui plus que les autres sans doute. Il avait vécu assez de virage à cent quatre-vingt degrés pour ignorer que l’existence vous conduisait là où vous deviez aller pas là où vous aviez envie de vous rendre. Oh bien entendu il ne cessait pas de croire à son roman intime pour autant, l’espérance est le seul mal qui resta au fond de la boite de Pandore après tout mais il ne s’était jamais réellement fait d’illusion non plus. Il vivait avec et finalement plutôt sainement, comme un tatouage à l’intérieur, quelque chose d’invisible sauf pour lui. Il n’en n’avait jamais parlé à ses amoureuses, en parlait peu de toute manière, à quoi bon ? Les gens ne comprenaient rien. Ou bien était-ce trop pour eux, tant d’amour insatisfait, il n’en savait rien et s’en foutait, les gens allaient trop au cinéma de toute façon.

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Gourmandise

Milan contemplait avec la ferveur d’un converti, le paquet de spaghettis posé devant lui qu’un rayon de soleil venait frapper depuis l’unique fenêtre de la pièce. Honorant les sentiments qu’il nourrissait à l’endroit de ce kilo de pâtes, les scintillements du cellophane habillaient les longues tiges blondes d’une lueur aurifère; tant, qu’un examen hâtif eut leurré n’importe quel visiteur un peu distrait et donné l’illusion que le vieil homme était, en réalité, le gardien de quelque fabuleuse fortune. Des spaghettis tout à fait ordinaires, fabriqués en Lybie, mais qui néanmoins s’ils n’avaient pas valeur d’or revêtaient, au cœur du vieux Milan, l’habit délicat et joyeux d’un trésor enfantin.

Sur la moitié de l’emballage courait une large inscription curviligne, de style koufik, ponctuée d’un épi de blé simplifié. Sigle qui n’était pas sans lui rappeler les gerbes virilement empoignées des ouvriers des bas-reliefs de l’Hôtel de Ville et qui, désormais, gisaient en débris parmi les cadavres et les carcasses incendiées.

Le paquet reposait sur une petite assiette à la courbe approximative et au rebord ébréché, trônant au milieu d’une table en bois vermoulu, plantée au fond d’une pièce à peu près nue, dont le plancher et le plafond étaient à demi défoncés. Dans un coin de la pièce, attendaient un seau d’eau, un réchaud, quelques grammes de margarine, une passoire artisanale et une casserole cabossée, rafistolée de clous. Il était assis sur un tabouret bricolé et pouvait entendre au loin tonner les canons.

La fenêtre, par laquelle le soleil fêtait son trésor, était brisée et plus rien ne retenait le vent de venir charrier ici les remugles de poudre et de mort qui flottaient au dessus des rues. Fumet mêlé d’un relent de moisi émanant des murs à demi pourris et qui avait désormais pour lui, l’odeur du quotidien. Les volets avaient été arrachés et du rebord ne subsistait plus qu’une vague et courte plate-forme de béton noirâtre sur laquelle reposait un pot de fleur; duquel s’élevait, triomphante, une délicate touffe de basilic.

Car en dépit de tout, Milan avait conservé son goût des choses italiennes et au-delà de la simple idée que ces pâtes allaient lui offrir son premier repas depuis une semaine, elles avaient la vertu d’invoquer le plus doux des souvenirs, qu’un peu de basilic soulignerait d’une saveur sans égal.

Oubliant le désastre, il remontait dans le lointain catalogue de sa mémoire; au temps jadis des Jeunesses Communistes, où lui et ses camarades traversaient les frontières à la rencontre de l’Europe, célébrer le nom du Maréchal et glorifier sa politique.

Il avait navigué à bord des formidables tracteurs soviétiques sur les fleuves blonds des champs de blé de Silésie, il avait admiré la majesté mystérieuse du pont Alexandre II dans la brume glacée d’un hiver à Leningrad, il avait bu l’ouzo en chantant la révolution sous le soleil de Grèce… mais seule l’Italie brillait encore au sommet de son coeur. Ah qu’elle n’avait pas été sa joie de découvrir que son prénom était également le nom d’une grande ville Lombarde ! Et cette langue ! Si chantante et si cousine qu’il l’avait comprise sans jamais l’avoir apprise…

Soudain il revoyait la grande tablée de son adolescence au pied des oliviers de Toscane. Avec sa nappe bleue, éclaboussée des rayons du soleil qui dansaient au travers des branches odorantes. Il revoyait le visage joyeux de ses compagnons, il les entendait rire et chanter les chants partisans que leurs avaient appris les camarades italiens. Il sentait à nouveau le parfum des spaghettis et sa bouche retrouvait le goût du basilic, de l’huile d’olive et de la tomate fraîche. Le goût de vivre.  Alors lui venait à l’esprit ces quelques vers de ce poème qu’il avait appris à l’école et qu’il récitait en français: Mon enfant, ma soeur, songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble ! Aimer à loisir, aimer et mourir au pays qui te ressemble ! … Et un sourire naissait sur son visage triste.

Le vieux Milan avait obtenu les pâtes dans un dispensaire de la Croix Rouge, négocié les quelques grammes de margarine, faute d’huile d’olive, avec un combattant de la rue d’en face et il avait amoureusement entretenu le basilic dans l’attente de pouvoir un jour, à nouveau, goûter au plus exquis des souvenirs. Rassemblant chacun des indispensables ingrédients au fond de sa masure, tel un architecte jetant les bases d’un grand oeuvre à venir, il élaborait ainsi dans son esprit, jour après jour, au fil toujours plus tenu des privations et des humiliations, l’édifice d’un espoir.

Lui qui n’était désormais plus le citoyen d’aucune nation, exilé sans exil, avait élevé une bannière à sa jeunesse sur le charnier des drapeaux. L’étendard italien, dont les trois couleurs étaient entièrement contenues dans ce simple plat et auquel, il manquait encore à ce jour, la touche indispensable de carmin. Or, justement, il y avait parait-il à quelques kilomètres de là un dépôt abandonné où l’on trouvait encore des boîtes de sauce tomate, fabriquées à Padou. Un miracle au milieu de cette désolation, un miracle auquel il voulait croire.

Marchant à petits pas traînants, il se dirigea vers ce qui restait du chambranle de la porte et sortit sur ce qui restait du palier. Quelques semaines auparavant, un obus incendiaire avait traversé les 6 étages de l’immeuble, tuant son dernier voisin et éventrant l’escalier. Ce n’était désormais plus qu’un colimaçon amputé au niveau du deuxième étage, béant sur un tas de gravas d’où s’élevaient telle une infernale denture, de menaçantes tiges de fer.  Il n’y avait d’autres moyen pour descendre que de suivre les marches jusqu’à terme, puis de sauter le plus loin possible, pour ne pas s’empaler. Pour remonter, Milan avait récupérer un bidon de pétrole vide, qui lui servait d’escabeau et qu’il prenait toujours soin de ramener sur le palier, à l’aide d’une corde. Corde elle même accrochée à une tige métallique, dépassant du chambranle. Aussi, quand il fût dehors, il s’empressa de pousser le bidon dans le vide et attendit quelques secondes qu’un éventuel tireur embusqué se manifeste. Mais il ne se passa rien de la sorte et le vieil homme entrepris de descendre de ses ruines.

De nombreuses marches avaient été laminées par le choc et la charpente qui les soutenait était à demi carbonisée. Le vieil homme avança lentement, collé à la paroi criblée d’éclats de schnarpel auxquels ses doigts de paysan s’accrochaient tant bien que mal. Il y avait par endroits des trous si larges qu’il dût parfois lâcher le mur pour atteindre une marche moins abîmée, sans toutefois être assuré qu’elle ne trahirait pas ses pas sous l’impulsion du sort. Pour se rassurer, il s’imagina être sur la queue enroulée d’un dragon endormi, tandis que lui serait le Saint-George au visage d’or des icônes de son enfance.

Parvenu à destination, sautant pour ne pas s’abîmer sur les dents de fer, il se plaqua aussi tôt contre le mur de façade. Le bas de l’escalier le plaçait, comme le bidon, à la vue des tireurs et qu’ils n’aient pas tiré sur l’un pouvait signifier qu’ils espéraient abattre l’autre.

La rue était déserte. Dans les bouches béantes et aveugles des fenêtres d’immeubles qui s’alignaient de l’autre côté, il rechercha en vain, un petit éclat de verre, pouvant trahir la présence d’une lunette de fusil. Assuré que la voie était libre, il trottina dehors, jusqu’au prochain bâtiment.

Le dépôt où étaient entreposées les boîtes de concentré de tomate se trouvait à deux kilomètres, de l’autre côté d’une avenue ornée d’un cortège de chars qu’un récent bombardement avait immobilisé. Il fallait, pour y parvenir, contourner un champs de mines, se faufiler entre les ruines sans jamais se faire voir des miliciens et en prenant garde à tous les pièges qu’elles recelaient immanquablement, surveiller les fenêtres et surtout ne jamais s’arrêter. Car il savait que dès lors, le courage l’abandonnerait.

Entre ici et là bas, il ne rencontra que mort et désolation. Les cadavres étaient partout. Terrifiantes statues de chair disposées dans les rues, pendant des fenêtres, le visage éternellement figé dans la douleur. Hypnotisé par sa terreur, avançant avec la prudence d’un animal traqué, le vieux Milan répétait, interminablement, les mêmes vers de son poème conjurateur : Les soleils mouillés de ces ciels brouillés pour mon esprit ont les charmes si mystérieux de tes traîtres yeux, brillant à travers leurs larmes.

Les tanks étaient bien au rendez-vous dans leur habit funéraire, énormes cancrelats desséchés, longeant l’avenue. Quoique épuisé par sa longue marche sous le soleil, Milan entreprit au plus vite de grimper sur l’un d’eux, s’appuyant sur les contours d’un trou d’obus et posant ses mains sur le blindage puant encore le plastique et la viande brûlée. Derrière, s’érigeait quelques tours grises couvertes d’esquilles et d’éraflures.

Faisant le plus vite qu’il put, craignant toujours la présence de fusils à lunette, qu’il imaginait, sans peine, à l’intérieur des tours, il trouva le moyen de s’accrocher la cuisse sur un détail de fer, tranchant comme un rasoir. Mais l’heure n’était pas aux plaintes. Tout en boitant, il continua tout droit puis prit à gauche, dans une rue étroite, jusqu’à ce qu’il trouve un porche où se réfugier, quand soudain une Jeep chargée d’hommes armés s’introduisit à l’autre bout de la rue, roulant au pas. Prit de panique, Milan s’engouffra à l’intérieur du premier immeuble, bien contant d’y trouver un escalier à peu près en état qui le conduisit au second dans un appartement abandonné. Se précipitant dans un coin, près d’une fenêtre dentelée, il attendit que la voiture passe, ne pouvant réprimer le tremblement qui agitait les muscles de ses jambes.

Le bruit du moteur et les voix des soldats lui parvinrent avant que l’engin ne rentre dans son champs de vision. Il ne comprenaient pas ce qu’ils disaient et eut été bien incapable de savoir à qu’elle armée ils appartenaient, mais ça n’avait pas d’importance, il y avait longtemps, ici, qu’on ne tuait plus par idéologie. Son effroi fut donc totale quand il entendit distinctement les freins crisser et les soldats sauter du véhicule. Si totale que son corps, instinctivement, s’allongea le long du mur, tandis que ces yeux cherchaient désespérément une issue dans son dos. Il en vit une à deux pas de lui, ouvrant sur une autre pièce.

Rassemblant ce qui lui restait de volonté, il rampa, prenant bien garde de ne pas lever la tête et passa à côté. Dehors il entendait les soldats rirent et le verre de quelques bouteilles d’alcool tinter dans le silence funèbre de la rue. Par chance, la seconde pièce était éventrée sur tout un côté et la moitié du plancher descendait en douceur vers le rez-de-chaussé. Milan se laissa glisser, tout doucement jusqu’en bas, inquiet du roulis que firent le plâtre et les cailloux au passage de son corps et aussi tôt qu’il mit le pied à terre, pour la première fois depuis le début de son périple, couru jusqu’au prochaine abris.

Au delà, le monde n’était plus qu’un désert gris sur lequel flottait une brume stagnante et d’où surgissait à peine quelques restes d’une ancienne cité ouvrière. Un container métallique, laissé par les forces de l’O.N.U, et qui par il ne savait quel mystère avait cessé d’intéresser la guerre, brillait  là, seul, surchauffé par un soleil blanc au zénith de sa journée. Personne alentour, pas d’armes ni d’armée, le dépôt de ses rêves ressemblait à un mirage. Il y parvint épuisé, s’engouffrant sans précautions, accueillant son arrivée avec le sentiment que ces quatre murs d’acier le mettaient à l’abri du monde, comme s’il venait de découvrir le paradis sur terre et que rien ne pouvait l’atteindre.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté…

Les boîtes s’y trouvaient comme prévu. Deux piles de conserves de petite taille, d’un rouge profond, cernées d’une ligne d’or; couvant, telle de la braise, à peine éclairées par la lumière venant de l’entrée et que son corps saisi masquait d’une ombre gigantesque. Que c’était beau !

Oubliant toute prudence, il resta là, dans l’embrasure de la porte, fixant, incrédule, les pyramides sang et or qui s’imposaient à ses yeux et à son coeur de toute leur sobre majesté. Que c’était beau !

Lentement, les mains tendues vers le bonheur, les yeux écarquillés par la semi obscurité, il s’approcha, chassant un à un, devant ses pas, les mauvais souvenirs de son périple. Jusqu’à ce que plus rien n’existe, jusqu’à ce que tout disparaisse, cadavres, soldats et désastres, et qu’il tienne enfin entre ses mains une de ces précieuses petites boîtes.

– Pomodoro di Padova.

 Que c’était beau, que c’était rond. Il répéta le mot, le faisant rouler dans sa bouche, en goûtant chaque intonation, savourant le savant roulement du r, la tendresse du m, l’aristocratique agencement des o, la discrétion des deux p qui sonnaient comme celui du mot volupté

 « Tomates de Padou » ainsi annonçait l’étiquette en lettres noires et capitales, au dessus d’un petit bouquet d’olivier, délicatement dessiné. Et puis aussi : « Doppioconcentrado di pomodoro. Peso neto 150 g. Prodotto in Italia, a norma di legge da ape 4 ». Et en bas, en tout petit : « Giaccomo e Frateli S.A. Padova, Italia. ». Il prononça tout, chiffres comme verbes, à haute voix, retrouvant dans la musique de ses souvenirs les mots enfouis depuis longtemps : « Roma », « Michelangelo », « Leonardo da Vinci »… Les injures aussi, les formidables bordées d’insultes que se lançaient les italiens dans leurs colères sans importance : « Mal educato ! », « Stronso ! » « Disgraciaze ! »,  » Va fencule rompe cazo ! » « Porcamiseria ! ». N’est-ce pas que cela sonnait comme un feu d’artifice ? Comme une explosion de confettis, sous des lampions, à la tiède terrasse d’un café avec pour seul toit un ciel rempli d’étoiles ! N’est-ce pas ?

– A qui tu parles ?

La voix avait tonné dans son dos. Instantanément, il se figea, serrant contre lui sa précieuse petite boîte.

– OH ! Je te cause !

Ses jambes se remirent à trembler sans qu’il n’y puisse rien et sa bouche s’était soudainement asséchée.

– RETOURNE-TOI !

Faisant un effort surhumain sur lui-même, sachant qu’il n’avait d’autre choix, il s’exécuta dans un lent demi-tour, la conserve brillant dans le creux de ses mains, ses jambes propageant dans tout son corps les tremblements de peur.

– Approche !

Ce n’était qu’une silhouette noire se découpant dans l’éclatante lumière, une silhouette dont il devinait paquetage et fusil et qui le menaçait de sa voix sans appel. Profitant qu’il était encore dans l’ombre, il glissa la boîte au plus profond d’une poche de son pantalon tout en marchant vers son bourreau.

– Qu’est-ce que tu fous là ?

Il ne lui avait pas laissé le temps d’arriver, l’attrapant par une oreille et l’attirant dehors au milieu d’un groupe d’autres soldats.

 – Qu’est-ce que tu fous là ?

Il l’avait jeté à terre et avait braqué un revolver sur sa tempe, hurlant l’éternelle question qu’ils posaient tous avant de vous tuer.

 – T’es un espion ? Qu’est-ce tu fous là ?

Il ne savait pas quoi répondre, il n’y avait rien à répondre. Toutes les réponses se trouvaient au fond de ce hangar, étaient contenues dans ces fusils et ces visages pleins de mépris ou d’amusement pour le vieillard sans défense qu’il était.

 Comment avait-il pu être aussi stupide ? Comment avait-il pu croire un seul instant qu’un pareil endroit ne serait pas gardé ? Dans cette ville où la plus petite réserve de sucre pouvait devenir l’enjeu de toutes les stratégies. Ne venait-il pas de risquer sa vie pour une misérable boîte de concentré de tomate ? Cette boîte qu’il sentait contre sa cuisse mais qui pesait sur sa gorge à l’égal de l’arme. Ici ? Où la nourriture était devenue une arme où un oeuf valait plus que la vie d’une famille ?

 – Réponds enculé !

Milan ne pouvait s’arrêter de trembler, son esprit vidé, à genoux au milieu des tueurs. Il avait perdu.

– Ne me tuez pas.

La prière n’était qu’un murmure, un filet chevrotant noué et enroué, qui montait, plaintif du plus profond de sa gorge.

– Ne me tuez pas…

La prière prit de l’ampleur, plus suppliante, plus humble que jamais. 

– Ne me tuez pas…

Elle se nouait et se dénouait, filait comme une longue plainte, faisant monter des larmes dans ses yeux vieux, usés et qui ne voyaient plus sur le sol à ses genoux, que les déchets qui l’en couvraient et les tâches de sang séchées.

– Ne me tuez pas, ne me tuez pas, ne me tuez pas…

Les soldats le regardaient amusés et silencieux. Il n’était rien pour eux, rien de plus qu’une vermine, un cafard, un rampant et ils se fichaient complètement qu’il fusse un espion ou non, ils ne voulaient pas le tuer, ils voulaient jouer. Soudain il éclatèrent de rire, le revolver disparût de sa tempe.

– Allez, fout l’camps le vieux.

Il était si hébété qu’il ne comprit pas ce que l’autre venait d’ordonner. Ne faisant aucun geste, les mains toujours entrelacées, les jointures blanchies, répétant l’incessante prière d’un homme qui entend déjà exploser dans son crâne la balle de revolver.

– FOUT L’CAMP !

Non, ce n’était pas possible, c’était un piège… Ils allaient le laisser s’en aller pour mieux le chasser. Ils attendraient qu’il se mette à courir et puis ils lui tiraient une balle dans la jambe, puis une seconde dans l’autre jambe. Ils le regarderaient ramper, hurler, riraient de lui et quand ils en auraient assez, ils l’arroseraient d’essence et craqueraient une allumette ! Pourquoi pas ? C’était bien ainsi qu’était mort son voisin d’en face, brûlé vif, non ? le soldat l’attrapa par le col et le dégagea du chemin, braquant à nouveau son arme vers lui.

– TU VAS T’EN ALLER BOUGRE DE CON ?

Fixant le canon de ces yeux effarés, sans autre choix, il repartit à reculons, prenant peu à peu de la vitesse jusqu’à leur tourner le dos et se mettre à courir avec une agilité qu’il ne s’était pas connu depuis des années.

Il courut tout du long, jusqu’au passage des chars et courut également bien longtemps après, au point que les coutures de ses chaussures finirent par éclater. Mais peu importe ses chaussures, ils n’avaient pas tiré, il était vivant et par dessus tout, il rentrait victorieux, la boîte de concentré de tomate ballottant au fond de sa poche. C’était un signe, Dieu voulait qu’il réussisse, Dieu avait pris pitié de lui, il voulait le récompenser de tous ses efforts, plus rien ne pouvait plus l’arrêter, ni les bombes, ni les balles… Dieu était avec lui.

Des meubles luisants, polis par les ans, décoreraient notre chambre; les plus rares fleurs mêlant leurs odeurs aux vagues senteurs de l’ambre…

Il parvint à sa masure la nuit tombée, rien ni personne n’avait rendu visite à ses provisions et le bidon était toujours à sa place. Souffrant d’un dernier effort il réussit à escalader le colimaçon, non sans laisser un peu de peau et de sang sur le tranchant d’un éclat et parvint chez lui saoul d’épuisement.

Plutôt que de sombrer, il se mit aussitôt à l’ouvrage remplissant la casserole d’eau puis la posant avec peine sur le réchaud. Au dessus de lui, il pouvait voir la nuée se voiler de bleu, de timides étoiles scintillants au loin. A l’extérieur le grésillement des insectes, le grésillement de la vie qui ne finissait jamais d’avancer, chantaient comme par un jour de paix.

Il avait mis le feu au plus fort et l’eau ne tarda pas à bouillir. Avec délice il y fit glisser une botte de spaghettis, fins et soyeux dans sa main, s’épanouissant dans le bouillonnement cristallin tel la chevelure d’un ange. Une épaisse vapeur blanche s’éleva de l’ustensile frémissant, il baissa la flamme et s’asseya contre le mur du fond, humant chacune des molécules d’eau qui venaient embrasser son visage extasié. Ah ce parfum de pâtes…cette odeur chaude de blé mouillé…

Les riches plafonds, les miroirs profonds, la splendeur orientale, tout y parlerait à l’âme en secret sa douce langue natale. Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Il récitait en chuchotant, les yeux mi-clos, d’une voix de gorge, rocailleuse, cassée par la fatigue.

Vois sur ces canaux dormir ces vaisseaux dont l’humeur est vagabonde.

 Encouragé par cette vision il se leva et alla ouvrir la boîte de sauce tomate avec un éclat de schnarpel, qu’il tenait, la main rentrée dans sa manche. Taillant dans le métal avec la plus grande délicatesse, il entreprit de tordre le couvercle aussi parfaitement rond et doré qu’une aura de sainteté, pareille à celle qui épousait si bien le visage de Saint-George terrassant le dragon. La belle onctuosité du concentré de tomate apparu sous la feuille d’or, déroulant majestueusement son incomparable parfum cardinal. Milan ouvrit grands ses poumons, les yeux tout entiers fermés sur l’évocation. Lui aussi, à son tour, victorieux du dragon. D’un index prompt, il plongea un doigt dans la boîte, comme s’il s’agissait du coeur de la bête et le porta à sa bouche. La subtile saveur de tomate s’enroula autour de sa langue, se mêlant à la salive et, ruisselant sur le toit rose de son palais, s’évaporant en laissant derrière elle la traînée d’un parfum de pierres chaudes. Ah la sauce tomate de Padoue ! Rêveur, il retourna à sa place tandis que les spaghettis n’en finissaient plus de cuire.

« Al dente ! », il ne les voulait pas autrement; « al dente », littéralement « à la dent »; ni trop dur, ni trop tendre, juste à la limite des deux, entre le plein et le vide, complet, parfait… Mais était-ce possible avec ceux-là ? De vulgaires copies, des pâtes de Lybie, de ce désert où rien ne poussait, où les chants avaient la triste ordonnance des défilés militaires et les hommes l’air sombre des cortèges funéraires…

C’est pour assouvir ton moindre désir qu’ils viennent du bout du monde…

Au bout de dix minutes, convenant avec lui-même qu’il ne pourrait faire mieux, il les égoutta avant qu’ils ne soient trop cuits. Il versa ensuite quelques gouttes de sauce, mélangée à une noisette de margarine, tandis qu’un tendre parfum enveloppait ses narines.

Il y avait le blanc de l’innocence et le rouge des révolutions, le drapeau italien flottait presque sous son front, ne manquait plus qu’un dernier petit détail, couleur d’espoir.

Milan posa la casserole sur la table, se tenant les reins. La journée avait été dure et s’ils ne bombardaient pas cette nuit, il pourrait peut-être dormir un peu, après ce festin. Traînant des pieds, il se dirigea vers la fenêtre et les yeux fermés, caressa le tendre feuillage du basilic entre ses doigts, savourant à nouveau le destin tordu des branches d’olivier de sa mémoire.

Les soleils couchants revêtent les champs, les canaux, la ville entière, d’hyacinthe d’or; Le monde s’endort dans une chaude lumière…

Délicatement il dégarnit quelques feuilles qu’il tailla du bout de ses ongles trop longs et fendillés par le manque de vitamine et l’âpreté de ce monde sec, mort et désolé dans lequel il rôdait aujourd’hui. Puis il mélangea. La margarine fondait mal et s’accumulait par grumeau à la sauce tomate, formant des petits paquets au goût un peu acide sur le fil noué des spaghettis. La première bouchée fut la meilleure. Il la laissa glisser dans sa gorge lentement, après l’avoir mâché longuement, tirant de sa saveur  l’indicible palette de ses souvenirs de jeunesse. Les chants, les compagnons qui riaient rudement, la camaraderie désormais disparue, et l’espérance. L’espérance d’un monde neuf, fier, bâtit au courage et à la force d’un peuple lui aussi aujourd’hui disparu. Dehors une rafale lointaine coutura le ciel de son staccato de machine outil, mais il ne l’entendait pas, plus. Ailleurs, prit par ce voyage intérieur, le sang affluant dans ses artères d’un corps si longtemps privé de nourriture, et se faisant plus avide, plus exigeant à chaque nouvelle bouchée. Il fallait qu’il en garde, comment l’oublier, impossible de savoir quand il pourrait à nouveau remettre la main sur des vivres. Mais son estomac, tyran, exigeait plus et encore plus. Chaque coup de fourchette se faisait plus rapide, plus fou. A la quatrième, il ne prenait même plus soin d’enrouler les pâtes sur elles-mêmes comme ses amis du passé lui avaient appris. Manger des spaghettis était pourtant comme une science exacte. L’on piquait à travers en roulant sa fourchette entre ses doigts, suivant la courbe de l’assiette. Alors se nouait un chignon savant et délicat autour du couvert qui se happait d’une bouchée, sans bruit de succion, renâclement de cochon, sans flageolements de sauce au travers du menton ou des joues. Comme une poésie, une harmonie inventée. Mais son ventre forgé par la famine était devenu un Hitler dont la bouche était le barbare, et il engouffrait. Sa main allant et venant dans le plat  en engin mécanique, excavant  dans l’écheveau par poignée anarchique, lui remplissant sauvagement la panse. Il se transformait en porc, il se sentait porc, plus rien ne comptait. Ni les bruits ni l’odeur du dehors, ni la désolation qui l’encerclait, rien comme si à chaque lampée il espérait embarquer pour son souvenir et ne plus jamais retourner vers le pays de la faim. Presque une colère, une vengeance, une ultime bataille livrée contre tout ce qu’on lui avait fait, à lui et aux autres. Un massacre. Et soudain elle fut là. Une douleur fulgurante lui traversant le ventre, le paraphe de la rage, d’un estomac trop longtemps laissé pour compte. Un vieil organe épuisé submergé d’abondance. Il lâcha la casserole, sa fourchette, roula de côté et voulu vomir. Mais le tyran ne voulait rien rendre, d’un manque trop longtemps fabriqué, le tyran de son ventre voulait tout pour lui, même s’il devait en crever tout entier. Milan tenta de mettre les doigts dans sa gorge, mais ses dents se refermèrent sur eux, tout son corps révolté contre lui, et le cœur qui palpitait contre ses tempes, crachant derrière ses yeux des ondées de lumières comme des soleils du passé. L’indigestion le crevait. Il mourut lentement, convulsé, et quand enfin son cœur cessa de battre, le tyran recracha un peu de ce repas trop longtemps attendu.

Sur le mur du fond, gravé avec un éclat de shrapnel, on pouvait lire ces quelques mots :

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,Luxe, calme et volupté.

Orgueil

Elle était d’une beauté chaude et caramel. De cette beauté subtilement sucré-salé qui donnait du goût à la vie, un grain de peau, une allure de majesté, du souffle. Son apparition vous sortait de votre torpeur à la manière d’un soleil s’arrachant à la nuit, trouait les cœurs d’une balle de bon calibre et desséchait les âmes étriquées. A son passage les hommes se transformaient en tournesol et les femmes en prédatrices. D’un sourire elle embrasait la pierre, d’un geste courbait les montagnes, d’un mot pliait le divin à une mystique, celle de la posséder coûte que coûte. Et depuis qu’elle était enfant, elle avait vécu avec le regard de l’autre posé sur elle comme une vanité dont elle ne faisait cas. Elle n’y pouvait rien, comme la laideur, la beauté vous poursuit partout, et si elle ne l’avait pas choisi elle l’avait parfois subi tel un mauvais sort, une farce horrible de Dieu. La méchanceté, l’envie, la nature des rapports humains fabuleusement distordue par sa grâce sans calcul. Au point où bien entendu elle s’était ingéniée durant son adolescence à couvrir cette plastique parfaite d’oripeaux de laideur, de noir, de mascara outrancier, en vain. Quoiqu’elle fasse on avait voulu d’une manière ou d’une autre la posséder comme on cède à un trésor. Il suffisait de l’observer déambuler quelques minutes pour le remarquer à son regard, lointain, régnant, imperceptiblement distant et méfiant. Pas de cette méfiance comptable et méchante qui scrute la vérité pour en découvrir tous les secrets mensonges, mais celle de l’animal pourchassé, de l’espèce rare qu’on a trop souvent transformée en trophée et qui parfois s’était laissé piéger. Sa beauté, on le sentait, avait du vécu.

Instinctivement il s’en était méfié, cette splendeur mordait l’âme. Littéralement. Quand il l’avait vu la première fois, il avait eu mal. Son visage s’était paralysé, son esprit envahi par la confusion et une certitude fiévreuse que comme les autres, le monde entier et ses sept milliards d’êtres humains, il la voulait pour lui. Pour autant il n’était pas de ces hommes qu’un peu de fraîcheur ou une plastique même parfaite pouvait vaincre. D’ailleurs il ne se sentait pas battu en la voyant mais défié. Et il était de ces hommes que les défis aspirent comme un vertige. Toute sa vie il l’avait vécue comme une bataille joyeuse. Joyeuse parce qu’il prenait plus de plaisir que d’ambition à relever le moindre gant. Une bataille contre lui-même, contre les autres, le ou les systèmes qui nous entravent tous à un moment de nos vies. De toutes ses victoires il n’avait pourtant pas développé le goût du sang, de la revanche ou du carriérisme sanguinaire  mais celui du jeu, et sans doute aussi du je. A 40 ans, au pinacle de sa réussite professionnelle et personnelle, il avait développé l’indicible certitude qu’on est seul acteur de son destin, maître de son désir, et qu’il suffisait d’y mettre toute sa volonté pour l’assouvir. De facto, en matière de femme s’il avait toujours conquis il n’avait presque jamais été vaincu, éloignant de lui la passion aveugle pour le seul sentiment amoureux comme un parfum, une tessiture particulière, une musique de fond qui convenait d’accompagner chaque conquête. Et l’un dans l’autre s’il passait pour un Casanova, il se défiait de la vanité qu’il pourrait en retirer, non pas qu’il en fut dépourvu mais qu’elle agissait comme un meurtrier dans le processus de séduction. En d’autre terme il se laissait moins porter par son cœur qu’il en était le secret stratège. Et c’est en stratège qu’il l’aborda finalement.

Pourtant à ce point de leur rencontre, il s’agissait encore d’une farce classique qui se joue dans l’entreprise, quelle qu’elle fut. Celle de la stagiaire et du cadre, du petit et du grand, de la nouveauté au milieu de l’ancien. Trop connue pour qu’il ne se défie pas non plus de ce schéma maintes fois visité. Il connaissait les pièges, il les avait vus se tendre devant des maris fidèles, des quadras comme lui persuadés d’être à l’abri de la fougue de la jeunesse et de la beauté, du sexe. Il avait d’ailleurs déjà succombé. Mais, puisqu’il pensait l’amour plus qu’il ne l’avait encore complètement vécu, il n’avait jamais véritablement sombré comme tant d’autres. L’amour était à ses yeux un sentiment qu’on se devait de provoquer car il rendait les femmes plus belles, plus désirantes et désirables, un sentiment dont elles étaient avides comme d’une drogue, l’assurance sans doute qu’elles ne se donnaient pas pour rien. Une chose supérieure qui élevait la chair au niveau de l’âme, faisait de la relation un instant quasi sacré. Mais en soit ce sentiment n’avait pour lui que la valeur qu’on lui prêtait. Sans doute une forme de religion dans cette époque où le bonheur était comme un bonbon acidulé proposé à toutes les caries, mais auquel il demeurait volontairement étranger. Il prenait et ne se faisait pas prendre.

Naturellement, de l’entreprise, il n’était pas le seul homme à s’intéresser à elle. Et chacun dans ce domaine avait une technique. Pour la plus part elle consistait à prétendre ignorer sa splendeur pour la ramener à des considérations plus préhensibles pour ne pas dire oisives. Qui d’utiliser l’humour, la complicité professionnelle, l’autorité paternelle, selon sa position dans la hiérarchie et avec une belle équanimité dans la méthode. Ainsi si le cadre supérieur avait une préférence pour le paternalisme, le stagiaire emploierait la connivence là où l’employé de base s’essaierait à la faire rire avec plus ou moins de succès. Car, au comble de cette beauté, érotisme d’entre toutes les formes d’érotisme, elle avait de l’humour. De l’humour, une voix et un rire rauque qui incendiait plus qu’il n’apaisait. Ainsi la faire rire consistait finalement à se tirer une balle dans le pied du strict point de vue de la stratégie amoureuse. Un piège qui se retournait contre soi. Cet humour elle l’avait développé au fils des ans comme un garde-fou. Contre les périls toujours possible de sa propre vanité d’une part mais également contre toutes les jalousies que sa présence pouvait provoquer auprès des autres femmes comme de certains hommes du reste. Une façon pour elle de désamorcer son incendiaire beauté, la rendre plus humaine, autant à son propre regard qu’à celui d’autrui. Mais en vérité cette combinaison explosive de drôlerie et de grâce l’isolait plus qu’elle ne l’aurait voulu. A combien d’homme déjà avait-elle fait peur ? Combien d’amoureux l’avait fui de peur de mordre la poussière en cas de rupture ? Elle ne les comptait pas, mais ils avaient été nombreux, trop sans doute pour qu’on ne sente pas sous certaine de ses saillies une fêlure, un désespoir qui taisait poliment son nom. Encore fallait-il l’entendre, se pencher au lieu d’être hypnotisé, et la grande moyenne des gens, prétendant(e)s ou non, n’écoutaient pas quand elle ouvrait la bouche, ils ronronnaient de plaisir à la façon du gros chat flatté sous le menton. Elle était un objet de collection qu’ils se plaisaient à admirer et ne demandaient rien d’autres.

Casanova, il l’avait instinctivement compris. Et c’est sur cette stratégie qu’il s’appuya. Rejoignant ici l’adage de Sun Tzu qu’un grand général vainc sans combattre, il laissa les autres se couper sur ce rocher particulier, observa et attendit qu’elle vienne à lui d’elle-même, autant piquée par sa propre curiosité que pour des raisons strictement professionnelles. Comme on l’a dit elle n’avait pas développé de cette méfiance calculatrice qui cherche l’occurrence dans le comportement d’autrui sans quoi sans doute aurait-elle deviné la manœuvre. Naturellement adulée ou rejetée elle était plutôt curieuse d’un homme, de tous les hommes à dire vrai, qui sans cacher le plaisir que lui procurait son contact, ne cherchait pas absolument à se faire valoir d’elle. Un trait pour le moins féminin, il le savait, qu’il valait mieux se laisser désirer par une femme que de la charger de toutes ses propres inclinaisons à son endroit.

  • Bonjour je m’appelle Alice, je viens pour le dossier Intermarché.

Il sourit amusé.

  • Je connais votre prénom voyons Alice, moi c’est Eric.
  • Je sais aussi, et elle sourit.

De tout ce qu’il y avait de beau en elle son sourire faisait figure de firmament. Comme un soleil en plein visage, une étoile dans une nuit sans lune, l’éclat d’un diamant qui lui trancha instantanément le cœur. Et aussi tôt il recouvrit cette blessure d’une solide volonté de vaincre ce qu’elle lui inspirait dans son intimité et qui ressemblait à une poésie dont il n’avait pas les mots et tous les maux. Quelque chose d’à la fois infiniment triste et joli comme un bouquet de roses séchées.

  • Alors il a quoi ce dossier ? dit-il d’un ton enjoué en tendant la main vers le polycopié qu’elle tenait dans sa main longue et fine.
  • Le client veut qu’on refasse l’accroche, il ne trouve ça pas assez impliquant.

Il soupira. La publicité… Cela faisait dix ans qu’il pratiquait et c’était toujours la même rengaine. Le client ne trouvait jamais cela assez ci ou ça parce que quelqu’un en réunion avait ajouté une idée dont ils étaient tombés tous si amoureux qu’il fallait absolument l’ajouter à toutes les autres qu’on avait déjà tenté d’implanter dans un seul et unique message. Parfois pour lui c’était comme de jouer au scrabble sur un plateau particulièrement bouché, assembler un Rubik’s Cube de concept abstraits et essayer de les faire tenir ensemble quitte à faire de la bouillie d’un slogan brillant. Mais ça ne le gênait pas plus que ça, contrairement à nombre de ses confrères plus jeunes et moins expérimentés, car encore une fois il s’agissait de relever un défi, intellectuel, comme un jeu d’esprit donc et il adorait les jeux d’esprit à égal. Il prit le polycopié, lu l’accroche qui avait déjà été trouvé par un de ses collègues et lui demanda de lui laisser cinq minutes. Elle fut impressionnée, cinq minutes plus tard, montre en main, elle repartait avec une dizaine de phrases, variante de la première, mais corrigées de telle manière qu’elles répondaient au nouveau brief du client à la lettre près. Bon, certaine étaient moins bonnes que d’autres, voir lourdes, ostentatoires et vulgaires comme un éclaté fluo sur un tableau de la Renaissance mais elle connaissait la technique. Tous les créatifs la pratiquaient. Celle qui consistait à faire des propositions repoussoir qui d’ailleurs, hélas, était parfois adopté en lieu et place d’une meilleur approche. Ils traitaient la plus part du temps avec des gens qui n’entendaient rien à la formulation publicitaire, ni à ce qu’on appelait indûment  la communication pour ne pas dire le vilain mot de manipulation. Des gens pour qui stratégie publicitaire consistait souvent à multiplier les supports jusqu’à l’overdose, disperser le message au lieu de le cibler avec précision, pour la bonne fortune des agences du reste, qui se gardaient bien la plus part du temps d’aller contre les vœux du client, quitte à ce qu’ils y perdent. Après tout s’ils ne voulaient pas écouter les conseils qu’on leur prodiguait qui pouvait-on ?

Alice découvrait. Elle avait suivi un cursus universitaire dans le domaine du marketing, fait plusieurs stage chez des annonceurs et avait travaillé auprès d’une centrale d’achat d’espace mais elle n’avait jamais fréquenté le monde particulier des agences de publicité. Elle n’était pas certaine d’aimer ça. D’une part il y avait les clients et leurs allés-retours plus constants que leur avis, de l’autre le microcosme en lui-même de la publicité où tout le monde semblait directeur de quelque chose, où les créatifs, traités comme des stars de cinéma, en adoptait les travers, et cette manie des réunions. A n’en plus finir, où on ergotait sur tout, se disputait sur des points de détail, s’incendiait parfois car entre créatifs et commerciaux il y avait comme un accord tacite qu’il était bon de se faire la guerre, rejeter sur l’autre l’inconstance des clients. Elle avait parfois l’impression de perdre son temps avec des gamins. Au moins avec Eric les choses avaient été simples et directes. Pas de chichi, de disputation, pas non plus question de la prendre en otage de sa mauvaise grâce, comme ça lui étaitdéjà arrivé depuis le début de son stage. Il avait répondu à son problème sans rien y opposer sinon sa propre compétence. Qui plus est donc il ne s’était pas particulièrement approché d’elle, n’avait fait aucun effort de séduction, moins comme s’il la craignait qu’il l’acceptait indifféremment de tout ce qu’elle véhiculait comme charme. Et puis il ne lui avait fallu que cinq petites minutes, là où les autres créatifs traînaient parfois des jours entiers comme un gosse rechignant à terminer sa soupe. Pour un peu elle aurait utilisé ce qualificatif de génial qu’on mettait à toutes les sauces ici et particulièrement à l’endroit des créatifs.

Leur seconde rencontre se déroula durant une autre tradition d’agence, les fêtes. Il y en avait pour tout, les pots de départ, les pots d’arrivée, une compétition victorieuse où on avait empoché un joli budget, et aussi la fête du jeudi, moment sacré de cette entreprise ci, où l’on sortait la stéréo et le champagne. Il s’agissait ici de synergie, méthode américaine où la barrière entre patrons et employés était levé, et ce n’était pas censément, ici tout le monde jouait si bien le jeu que le jeudi l’agence ressemblait à un dancing. Naturellement, comme toujours quand il y avait de l’alcool et des garçons depuis que le monde est monde et que les femmes sont belles, ce fut elle le centre de toutes les attentions. Elle avait si bien l’habitude de ce genre de situation que depuis qu’elle était là, elle avait réussi à esquiver la plus part des pots. Mais le jeudi était sacré si l’on voulait se montrer aussi bon employé que bon camarade. Elle accepta un verre, puis deux, elle raconta une histoire, celle de lime ta mire.

  • Alors c’est l’histoire d’un cowboy, un gros, qui rentre dans un bar et commence à foutre le bordel. Il pisse dans le crachoir, il agresse les clients, il descend les bouteilles à coup de flingue, une calamité. Quand soudain un petit vieux s’approche de lui et lui fait « limetamire, limetamire ! » avant de foutre le camp.

En véritable clown elle imitait aussi bien le gros cowboy que la voix d’un petit vieux avec le phrasé cacochyme. Tout le monde riait déjà.

  • Le deuxième soir, rebelote, le cowboy débarque, secoue un client, casse la gueule à un autre, tire sur le miroir derrière le bar, bref le cirque, quand le petit vieux lui file sous le nez en faisant « limetamire, limetamire ! »

Debout derrière un rang d’admirateur, Eric l’observait se livrer à son numéro et s’amusait. Elle se donnait entièrement à son public, comme une actrice tout en retenant ses effets, étudiant leurs réactions d’un œil intelligent. Il y avait quelque chose d’enfantin, de généreux dans sa façon de jouer qui était immédiatement attirant, drôle, et inconséquent. Comme si à l’intérieur même de son numéro elle essayait à nouveau de désamorcer ce qu’elle était, une vedette sans maquillage, une étoile nue.

  • Troisième soir, revoilà le gros cowboy et sa danse de sioux, il retourne le bar, une table de joueur, pisse partout et au moment de partir, paf, le vieux qui lui fait encore « limetamire, limetamire ». Cette fois ça va bien, le gros cowboy l’attrape avant qu’il s’esquive et lui demande ce que ça veut dire limetamire. Alors le vieux lui raconte, quand j’étais jeune j’étais comme toi, un vrai petit con. Partout où j’allais en ville fallait que je foute le bordel, et j’étais vachement doué pour ça crois-moi, et puis un jour un gars m’a attrapé et ma collé mon flingue dans le cul, bin je vais te dire, le plus douloureux c’est pas le canon, c’est la mire. Lime ta mire.

Tout le monde éclata de rire.

  • Ouais en gros, tôt ou tard si tu fais pas gaffe tu l’as dans le cul, fit un jeune commercial par-dessus les rires.

Alice embraya en mimant un speaker et son micro

  • Eh bien Guy on dirait bien que nous avons un gagnant, oui Kevin je te confirme la morale de cette histoire, tôt ou tard si tu fais pas gaffe ça sera douloureux mais pas forcément rapide.
  • Ah, ah, ah, ah !
  • Oh ça va, fit Kevin bon joueur.

Elle lança un de ses sourires mille watts pour s’excuser, il vit dans le regard du jeune homme que c’était comme s’il venait de lui passer le cœur au lance-flamme. Il y avait à la fois de l’émerveillement et de la tristesse dans ces yeux là. Un regard qui disait, je resterais perpétuellement spectateur de ce sourire, perpétuellement veuf de lui.

  • Allez racontes en une autre, lança quelqu’un.
  • Oui une autre ! fit une fille comme un gosse qui ne voudrait pas se coucher.
  • Ah non, ça suffit au tour de Nikos.

Nikos était un jeune homosexuel extraverti de la cellule créative, l’exemple type de l’adage qui voulait que les homosexuels étaient les meilleurs amis de la femme. Elles l’aimaient toutes. Il ne se fit pas prier, adorant l’attention qu’on lui portait.

  • Nikos ! Nikos ! Nikos ! firent-elles en cœur.

L’intéressé se leva et prit la place d’Alice tandis qu’elle allait se réfugier derrière le rang de garçon à côté d’Eric se prendre un nouveau verre.

  • Elle était géniale ton histoire lui dit-il.
  • Merci.
  • Tu connais celle du chien jaune ?
  • Non.
  • Bon… je raconte pas aussi bien que toi hein…

Il baissa la voix tandis que Nikos racontait une blague juive.

  • Alors c’est l’histoire d’un gars qui se ballade avec son chien jaune. C’est un gros chien avec l’air fatigué et tout miteux, il croise un mec avec un pitt bull qui lui fait wow il est énorme ton chien mais je parie qu’il pourrait pas battre mon Rex…
  • Rex ? C’est un peu surfait comme nom nan ? s’amusa-t-elle pour le taquiner.
  • Bon d’accord alors Henry.
  • Ahahaha ! Henry, excellent !
  • Donc le mec dit, je suis sûr qu’Henry bat ton chien, ça te dirais un petit combat. Alors le gus lui demande combien il serait prêt à mettre sur son chien et ils décident de parier cent euros. Ils lâchent leur chien, et en un clin d’œil le gros chien jaune avale Henry tout cru. Le mec n’en revient pas. Putain mais il est incroyable ton clebs fait le mec, mon Henry avait jamais perdu un combat de sa vie. Et encore, fait l’autre, tu l’aurais vu quand il avait sa crinière….
  • Eh mais elle est géniale ton histoire, on dirait un conte de fée ! dit-elle sérieusement.
  • Mouais… tu vois ça te fais pas rire, je savais que je racontais pas les histoires aussi bien que toi.
  • Tsss, elle est très bien ton histoire c’est tout. J’en veux une autre ! réclama-t-elle d’autorité.

Nikos continuait son numéro, et c’était comme si soudain il n’existait simplement plus aux yeux des deux. Elle voulait son histoire à lui, et cette façon de la réclamer avait quelque chose d’électrisant. Comme si elle lui signifiait qu’elle l’avait choisi parmi tous les autres. Et même s’il savait qu’il n’en était rien ça le troubla un peu plus qu’il ne l’aurait voulu.

  • Okay… mais est-ce que j’en connais une autre…
  • Oh allez…
  • Hey mais je suis pas un clown comme toi moi, t’as jamais pensé à faire du théâtre ou du cinéma ?
  • Si j’ai fait un peu d’impro dans le temps mais bof, c’est pas mon truc de prendre la peau de quelqu’un d’autre. Par contre t’es génial, merci pour l’autre jour, dix accroches en cinq minutes… tu fais ça avec une telle facilité !
  • J’ai l’habitude, c’est mon métier, fit-il sans fausse modestie.
  • Quand même, pas mal…. Santé.

Ils trinquèrent.

  • On boit à quoi ?
  • Aux mecs qui trouvent facile de pondre 10 accroches en cinq minutes.
  • J’ai pas dit que c’était facile, j’ai dit que j’avais l’habitude. Quand j’ai commencé on me collait des photos de voiture avec le coffre arrière ouvert plein de bagages et il fallait que j’arrive à caser dans une même phrase qu’elle était spacieuse et qu’elle avait des freins ABS. C’est une gymnastique, conclu-t-il.
  • Okay, alors buvons aux mecs qui font de la gymnastique avec les mots.

Il sourit et trinqua.

  • Et aux filles qui vous tue d’un sourire et vous achève avec une blague.

Elle haussa les épaules, les compliments la gênaient apparemment.

  • Bah c’est comme ça.
  • Et ça doit pas être marrant tous les jours, concéda-t-il.

Elle sourit.

  • Je vais pas me plaindre ça serait indécent.
  • T’es consciente d’être une extraterrestre je suppose ?
  • Moi ? Comment ça ?
  • Bah t’es belle, drôle, intelligente… ça fait beaucoup pour une seule personne non ?
  • Intelligente ça t’en sais rien.
  • T’as pas l’air tombée d’un wagon de pomme non plus.
  • Certes mais de là à dire que je suis intelligente.
  • T’aimes pas avoir la vedette, dit-il en montrant Nikos, pour moi c’est une preuve d’intelligence.
  • J’aime pas être la seule, nuance. Faut laisser la place aux autres.
  • C’est bien ce que je dis, une preuve d’intelligence. Mais bon je vais arrêter avec les compliments ça a l’air de te gêner.
  • Un peu… parle moi plutôt de ton travail, ça fait combien de temps que tu bosses dans la pub ?

Ils discutèrent une partie de la soirée, de chose et d’autre. Il apprit qu’elle adorait manger chinois, qu’elle avait 28 ans, avait fait des études de marketing et qu’elle n’était pas certaine de vouloir continuer dans cette voie. Il lui demanda pourquoi, elle lui expliqua qu’elle trouvait qu’on en faisait trop avec les créatifs en général, et puis la vie de bureau n’était peut-être pas pour elle. Elle avait une autre activité par ailleurs, s’occupait des enfants et des ados dans un centre de quartier comme bénévole, ça lui plaisait beaucoup. Elle apprit qu’il avait dix ans de pub derrière lui, qu’il avait fait avant différent métier, vendeur à la criée sur les marchés dans sa jeunesse, qu’il avait travaillé dans le BTP et avait même un brevet de soudeur, monté sa propre affaire de magasin de vêtements, jusqu’à ce qu’une opportunité le propulse comme stagiaire dans la pub où il s’était plu.

  • La paye est bonne, le travail n’est pas fatiguant, les horaires souples, et puis j’adore la stratégie.
  • Je trouve qu’on n’en fait pas assez.
  • Ici ou en général ?
  • Je ne sais pas, je ne suis pas allé dans les autres boites mais je trouve que ça manque un peu.

Il concéda, ça manquait même beaucoup à ses yeux mais ce n’était pas lui qui dirigeait. Le directeur de création préférait l’artillerie lourde plutôt que les approches en finesse. Il trouvait d’ailleurs que dans cette agence la partie commerciale était meilleure que la partie créative. Mais il ne lui dit pas, pas plus qu’il n’en parlait à qui que ce soit ici. Il se tenait à l’écart des affaires de politique interne simplement parce qu’il n’y avait jamais pris goût. Ils convinrent finalement de déjeuner ensemble un de ces quatre, dans un restaurant chinois de préférence. Et la vie reprit son cours. Elle de son côté, lui du sien. Elle constamment draguée à tel point qu’elle n’en pouvait plus, lui observant la ronde de loin et s’en tenant le plus éloigné possible. C’était presque amusant de se dire que tout publicitaires qu’ils étaient, ils ignoraient la règle d’or de la séduction, ne jamais dévoiler son jeu. Qu’ils se vendaient avant même d’avoir été acheté, là où lui proposait un produit tout neuf, inédit. Et de réfléchir ainsi en terme technique le rassurait. Il était capable d’être froid à son endroit. De l’envisager comme une cible, un objectif à atteindre et non autrement. Cet autrement qu’il n’osait nommer, même pour lui, tellement en réalité il lui faisait peur. L’amour, complet, vrai, entier, ce sentiment auquel il ne croyait pas, lui explosant au visage.

Le restaurant était vide, et on les avait placés au milieu comme une paire d’enseigne lumineuse. C’était peut-être à quoi ils ressemblaient en entrant dans ce restaurant, deux êtres lumineux. L’une portant son flambeau comme d’habitude, l’autre brillant comme un néon d’être seul en sa compagnie. Il ne disait rien, bien entendu, mais en entrant, il se sentait heureux comme un enfant à Noël. Elle le gâta par un festival d’imitation, de la chinoise à la mama antillaise, avec toute les acrobaties possible, très en forme derrière une bouteille de rosée à deux. Ils parlèrent boulot aussi, comment il envisageait le métier et il avait selon elle des théories très intéressantes, et mieux même, une ambition, une qualité qu’elle appréciait en général, l’ambition de mieux faire, pas de bouffer les autres, non, juste de mieux faire son travail ou sa passion. L’ambition de vivre tout entier aussi et c’est ce qui se dégageait de lui. Il aimait vivre, et ça lui plaisait. Elle lui parla de son travail comme bénévole, lui raconta son amour des enfants, sa compréhension des ados. C’était parfois difficile mais l’humain était passionnant. Mais ce qui frappait chez elle c’était cette franchise qu’elle avait, qui transpirait de ses propos, elle était sans calcul. Passé sa méfiance d’animal traqué, la distance qu’elle imposait autant par sa beauté que sa nature sauvage, on distinguait une spontanéité, une rondeur presque enfantine. Et tandis qu’elle parlait et qu’il écoutait, il admirait sa bouche, ses mains, son nez droit et fin, suivait le dessin de ses lèvres et se prêtait à faire des rêves érotiques. Car il n’y avait pas que cette spontanéité qui exsudait chez elle, il y avait la sensualité de ses traits, de ses formes, elle était femme pleine et entière, de la racine des pieds à sa nuque longue et fine, on sentait sous sa peau couler un sang chaud et parfumé, une lave de rose, un printemps. Il s’excusa, il n’en pouvait plus, il alla se passer de l’eau froide sur la nuque, pissa, hésita même à se branler mais ça aurait été comme de salir ce moment. Alors il retourna à leur table à demi vaincu avant de réagir comme il faisait toujours, en dominant. Coupant l’enchantement du moment d’un rappel à l’ordre, il fallait qu’ils retournent au bureau, il avait réunion. Elle fut surprise de sa réaction un peu déçue, elle s’amusait bien, mais après tout pourquoi pas, il était cadre et pas elle. Il avait des responsabilités qu’elle n’avait pas. Et puis au fond d’elle elle savait qu’elle était dangereuse, elle ne pouvait pas lui en vouloir d’avoir peur.

Eric la teint à distance le temps de reprendre tous ses esprits, une semaine. Se plongeant dans le travail comme on se noie, même à la maison, ce qu’il ne faisait plus depuis longtemps. Elle essaya bien de se rapprocher mais chaque fois il s’arrangea avec un sourire pour la faire reculer. Qu’il avait trop de travail, un rendez-vous, un tournage, n’importe quoi. Elle n’insista pas et se mit à croire qu’en réalité il ne l’appréciait pas. Ca arrivait plus souvent finalement qu’on ne le croyait, elle avait dû vivre avec mais elle ne s’y était jamais vraiment fait. Jusqu’au jour où arriva l’instant fatal où ils durent à nouveau travailler ensemble, cette fois sur un brief important pour une grosse marque de supermarché. Assistante sur ce dossier elle servait de courroie de transmission entre la partie commerciale et la partie créative, en l’occurrence exclusivement représenté par lui et son directeur artistique. Le budget allait mal, la marque était au bord du rachat et pour le coup l’annonceur se montra réellement réceptif à leurs propositions. Ce fut l’occasion pour Eric de s’épanouir professionnellement, son directeur de création sur un tournage, il avait les mains libres pour proposer une approche vraiment stratégique qui impressionna tout le monde à commencer par le client lui-même. Incidemment c’était fascinant pour elle de voir comment il réfléchissait et réagissait. Une mécanique bien huilé qui connaissait parfaitement la problématique du client et y répondait avec la finesse d’un général chinois, mais surtout capable de réagir au quart de tour aux allés-retours toujours inévitables surtout dans une situation d’urgence, et toujours avec la même créativité, faute d’un meilleur mot. Il démontait et remontait les bases lines, les signatures, les accroches avec une facilité déconcertante, retravaillait sans relâche jusqu’à obtenir un produit optimum qui se soumette à la fois aux exigences de la marque et aux siennes propres, retravaillait le concept des images avec son directeur artistique, redirigeait certains aspects de la stratégie, il était partout.

  • Ca va ?
  • Un peu niqué de la tête quand même, on a terminé à minuit.
  • On déjeune ensemble ce midi ?
  • Okay, si tu veux, où ?
  • A la pizz’
  • D’accord, mais si tu te fous pas de la tête du serveur comme la dernière fois.
  • Lol.

Ils avaient pris l’habitude de communiquer par l’intranet de l’entreprise, s’étaient mis à déjeuner ensemble plus souvent. Tous les hommes de l’agence le regardaient désormais avec envie, ou jalousie, mais le plus souvent c’était l’admiration qui chantait. Casanova produit toujours ces mêmes effets, il avait l’habitude. Les femmes aussi le regardaient différemment avec les mêmes conséquences. C’était toujours attirant un homme qui remportait le trophée d’entre tous. Même s’il n’avait encore rien remporté à dire vrai. Il pêchait à la ligne. Il voulait la soumettre au sentiment amoureux, il voulait lui renvoyer ce qu’elle lui inspirait, se dominer plus que la dominer elle. Et plus ils apprenaient à se connaitre plus ce sentiment se renforçait autant chez lui que chez elle. Mais il se contrôlait là où elle était sans calcul. Il l’amenait savamment vers son lit là où elle courait déjà vers lui avec la fougue de son âge, ou bien était-ce dans sa nature profonde ? A ce stade il n’en savait rien sinon qu’elle cherchait quelqu’un qui puisse enfin la comprendre et qu’il semblait être cette personne. Mais Casanova n’est pas Casanova s’il ne folâtrait pas. Et ça lui plaisait de ne pas être le seul attachement de ses attentions. Qu’ils soient ainsi papillon avait quelque chose de rafraîchissant pour elle, de nouveau. Elle l’avait vu ainsi avec une vieille maitresse, une splendeur à ses yeux à tel point qu’elle ressenti pour la première fois la mâchoire de la jalousie, et puis il y avait ses collègues. Elle savait qu’il avait déjà couché avec plusieurs d’entre elles, mais ça ne la refroidissait pas, ça lui plaisait qu’il aime la vie et les femmes comme ça. D’ailleurs elle-même avait déjà essayé les femmes, et il lui arrivait de s’imaginer dans un trio avec lui au milieu.

Bref, au compte-goutte il la rendait amoureuse autant qu’il se battait pour ne pas succomber. Exactement comme dans ses plans et sans une seconde, jamais, dévoiler le mensonge de la séduction. L’art de la guerre c’est l’art de duper disait également Sun Tzu.

  • L’imagination la plus vive n’aura jamais autant de ressource que la destiné, c’est beau non ?
  • Ca tiendrait jamais sur une affiche, mais c’est beau je reconnais.
  • Tu crois à la destinée ?
  • Non. Je crois qu’on est acteur de sa destinée, c’est nous qui la forgeons.
  • Tu crois pas dans la chance donc ?
  • Si, mais elle se provoque.
  • Ok, et si on te balance du toit ?
  • Du toit ? De quel toit ?
  • Toi, toi, toi, mon tout, mon roi, chantonna t-elle en lui balançant son sourire mille feux en plein cœur.

Diablesse, pensa-t-il

  • T’as fini oui.
  • Bah quoi ? Donc si on te balance du toit disais-je, si mettons que ton destin te conduit à te faire balancer du toit par un fou mettons, tu fais comment pour la provoquer la chance ?
  • Aaaah c’est là où tu voulais en venir. Bah j’ai un parachute.
  • T’es James Bond quoi.
  • Voilà.
  • Tu triches.
  • Bah non c’est toi qui triche avec tes histoires de toit de destin, je sais pas quoi, je te dis, je ne crois pas dans le destin. Tu le fabriques ton destin.
  • Oui mais si un fou un pousse du toit…
  • Mais tu m’emmerdes avec ton dingue !

Ils éclatèrent de rire, si toute la pizzéria les avaient déjà remarqué maintenant ils étaient comme Pitt et Jolie dans une auberge amoureuse. Ils produisaient souvent cet effet là, et il avait parfaitement conscience que ce n’était pas dû à sa présence propre ou parce qu’ils faisaient un beau couple, il n’existait pas à côté d’elle, et s’il ne partageait pas cette inclinaison de certains hommes à femme, il comprenait maintenant ce qu’on entendait par femme-trophée, car c’est ce qu’elle était sans le vouloir. Un trophée, une médaille qu’aujourd’hui tous les hommes lui enviaient.

  • Ce que je veux dire, insista-t-elle en poussant le vice, c’est que toi tu dis qu’on est acteur de son destin alors que moi je dis tu peux pas savoir, t’es pas acteur de ton destin si t’as un accident de voiture par exemple.
  • Autrement dit on l’a toujours potentiellement dans le cul, c’est l’histoire de lime ta mire là.
  • Ah non Lime ta mire il l’a cherché la merde. Non là je parle du bête accident que t’attendais pas dans ton beau plan de carrière.
  • Un accident comme toi par exemple ?

Là, il venait de marquer un gros point. Ils se regardèrent sans rien dire pendant un moment.

  • Par exemple…
  • Et tu serais un genre d’accident de voiture…
  • Je sais pas à toi de me le dire…
  • Un carambolage…
  • Moi en tout cas depuis que je t’ai rencontré j’ai cette impression, ça dérape, ça dérape, et là dzing, bing, boum, je ne suis pas certaine que ça me plaise tu sais…
  • Désolé.
  • Et toi ?
  • Quoi moi ? lança-t-il avec un sourire.
  • Arrête de jouer…
  • Est-ce que je ressens la même chose ? Non. Il n’y a pas de carambolage pour moi, je sens bien que ça dérape de plus en plus, et j’aime ça pour tout te dire, mais je suis serein.
  • T’as de la chance.
  • J’ai 40 ans…
  • Bullshit !
  • Bah c’est vrai.
  • Tu sous-entends que je manque d’expérience, je ne manque pas d’expérience.
  • Je ne sous-entends rien, je dis que j’ai quarante ans.
  • Et moi 28, ça reviens au même de dire ça.
  • Non, ça ne veut pas dire que tu n’as pas d’expérience, mais que j’en ai plus, et du recul aussi.
  • Du recul….

Elle semblait déçu, presque blessée qu’il dise ça, elle accusa le coup.

  • Bin moi j’en ai plus beaucoup et ça me fait chier, j’ai pas envie de me faire mal.
  • T’inquiète pas, j’éviterais que tu t’en fasses.

Mais tout recul qu’il prenait, inévitablement il se rapprochait du carambolage comme elle disait, et il n’en voulait pas, jamais. Pas pour lui ce genre d’affaire. Se disait-il le matin en se regardant devant la glace. Et il se mettait invariablement à penser à elle, à sa grâce, sa drôlerie, son intelligence. Et ça durait, une obsession qui ne se délivrait que quand enfin seulement il la voyait au bureau. Et chaque fois qu’elle riait à gorge déployée, qu’elle lançait un bon mot, c’était comme un coup de poing au cœur de plus. Il la voyait rire et fondait, petit beurre, envahi, possédé. Une came. Il fallait qu’il s’en débarrasse, ce n’était plus possible. Il fallait qu’il la réduise, la diminue à ce qu’elle était, un être humain, qui faisait pipi et caca comme tous les autres, qui avait ses règles, ses problèmes personnelles, ses petites misères à elle. Bien cachée, comme tous les autres. Comme lui. Il fallait qu’il la mette dans son lit, porte l’estocade puisqu’elle était prête. Et là il verrait. Il la verrait dans son plus intime, avec ses défauts, ses faiblesses de femme, sa chair. L’occasion fut donnée un soir où ils allèrent ensemble au cinéma pour la sortie du nouveau James Bond, personnage qu’ils affectionnaient l’un comme l’autre. Daniel Craig courant sur les poutrelles dans cette histoire romantique qu’était finalement Casino Royale.

  • C’est ta voiture ça ?
  • Oui pourquoi ?
  • Une Porsche noire ? Je savais pas que t’avais une Porsche.
  • D’habitude je ne la prends pas pour aller au bureau, les taxis sont remboursé par la boite, je préfère.
  • Les hommes et les voitures…
  • Bah quoi ?
  • Bah rien… Tu me fais rire c’est tout. Tu me laisseras la conduire ?
  • T’as déjà conduit ce genre d’engin ?
  • Macho !
  • Mais non, tiens, et il lui tendit les clefs.

Elle maitrisait, elle aimait et il aimait ça qu’elle aime ça, conduire. Conduire rapidement dans les rues de Paris comme une James Bond girl. Et il se laissa porter. James Bond fumant une cigarette longue et fine, élégant dans son smoking sur mesure qui regardait le paysage défiler comme nostalgique.

  • C’était génial !
  • Il est parfait pour le rôle.
  • Mais il est blond.
  • Oui.
  • Et on s’en fout.
  • Oui.

Ils étaient assis au bord des quais, regardaient les bateaux-mouches défiler. Leurs mains s’effleurèrent, elles s’effleuraient depuis un moment déjà, et parfois même se tenaient, timidement, comme s’ils avaient peur l’un comme l’autre.

  • On mange où ?
  • Où tu veux.
  • Chinois ?
  • Ah oui voilà.
  • Je connais une adresse Porte de Choisy ça te tente ?
  • Ca me tente beaucoup, on boira du rosée ?
  • On boira du rosée.
  • Cool…. On dira des conneries ?
  • On dira des conneries.
  • Cool… On fera l’amour ?… je veux dire après hein.
  • Chut.
  • Quoi encore ?
  • Profites du moment tu veux, pas trop vite.
  • Pas trop vite ?
  • Je veux dire laisse nous gouter ce moment là. On sait qu’on va faire tout ça toi et moi mais on dit rien. Vends pas la mèche, profite.
  • Pfff… toi alors.
  • Quoi ?

Elle le fixa quelques instants dans le fond des yeux sans rien dire, et puis se jeta dans ses bras, brièvement.

  • Pardon.
  • Quoi pardon ? Allez laisse tomber….

Il la ramena vers lui et se tint là sans rien dire, sans l’embrasser, juste la tenir contre sa hanche, son corps long et souple sous sa main. Profiter de l’instant, se faire de la tendresse, un genre d’espace rassurant pour l’une comme pour l’autre, et elle y céda.

  • Merci.
  • De quoi ?
  • D’être comme tu es, dit-elle.

Il ne dit rien parce que c’était aussi du calcul, il la voulait à point, folle d’amour cette nuit, il voulait la posséder entièrement pour que plus jamais elle ne possède encore. Il se contenta d’hausser les épaules comme un signe de résignation. Son caractère rien de plus.

  • Allez viens.

Le restaurant était situé au-dessus d’un supermarché, tenu par une famille de cambodgien, avec une carte et une ambiance tout ce qu’il y avait d’authentique, petite cantine d’habitués, presque exclusivement asiatiques. Elle adora immédiatement, on leur donna une table à l’abri des regards, pour une fois, comme si instinctivement le serveur avait senti que ces deux-là avait besoin d’intimité.

Ils parlèrent du film, dirent des conneries, se tinrent par la main. S’embrassèrent par-dessus la table. Un premier baisé furtif comme pour vérifier, puis un long et passionné avec la langue, main dans la main, les yeux fermés pour elle, ouvert pour lui.

  • Ils ont pas des lits ici, dit-elle en regardant alentour avec son air clown
  • Patron amenez nous un King Size.
  • Ouais et que ça saute… oups, « que ça saute » je dérape.
  • Attention collision dans moins 10 secondes.
  • 9,8,7…
  • 6,5,4,3…
  • 2,1,0….
  • Ignition.

Elle sauta de sa chaise et vint le rejoindre sur ces genoux pour l’embrasser à nouveau. Cette fois tout le monde les regardait, même les gens de service. Elle se leva aussi brusquement qu’elle était venu.

  • Bon, bon, on va attendre d’avoir fini le dessert…. Hop, hop, hop.

Elle retourna à sa place.

  • Tu veux pas appeler le serveur pour la carte j’ai envie de sucré.

Il obéit en levant le bras.

  • Ca me fait toujours ça.
  • De quoi ?
  • L’amour, ça me donne envie de sucré. Alors que d’habitude je suis plus salé.
  • Comme si tu tombais enceinte.
  • Parle pas de malheur.
  • Tu ne veux pas d’enfant ?
  • Si mais pas tout de suite.

Le serveur arriva avec les menus.

  • Dessert ?
  • Oui ! s’exclama-t-elle, vous auriez des banana split ? J’ai envie de banane, expliqua-t-elle en regardant le serveur droit dans les yeux.

Eric se mit à rire.

  • Bah quoi ?
  • Oui madame nous avons des bananas split, fit le serveur sans pouvoir s’empêcher de sourire.

Elle fit mine de s’offusquer.

  • Bah tiens… Regardez-moi ces deux ados qui se marrent parce qu’une femme a envie de banane….

Puis soudain, changeant de ton elle se tourna vers lui

  • Oh je t’ais déjà raconté celle de la femme avec les bananes ?
  • Non vas-y raconte.
  • Un banana split madame ?
  • Oui.
  • Et monsieur ?
  • Rien un café et l’addition.

Elle attendit qu’il s’éloigne pour raconter.

  • C’est l’histoire d’un jeune marié qui n’en peut plus, sa femme est nympho et tous les jours elle veut qu’il la baise, deux, trois fois par jour, parfois quatre, tous les jours. Il est épuisé le pauvre, et il est déprimé. Alors un jour il va au zoo pour se distraire. Là il tombe sur la fosse aux gorilles, où il y a un superbe dos argenté en train d’enfiler ses femelles à la chaine. Il attend qu’il ai fini…

Elle mima le type qui attendait avec une mine blasé, ça le fit rire, elle avait vraiment un don, il l’imaginait bien avec les petits occupé à  les faire rire pour toute occasion, et se prêta quelques instant à l’envisager en mère de ses enfants. Une pensée qu’il chassa aussi tôt. Ce soir il ne voulait surtout pas penser à ça, ce soir il n’était pas amoureux il était chasseur, et il allait la coucher dans son lit. Enfin.

  • Et puis hop quand c’est terminé il va le voir et lui propose un deal.
  • Il parle le gorille ton mec ?
  • Tous les mecs parlent le gorille, répondit-elle du tac au tac, c’est dans vos gènes.
  • Peuh ! Misandrie !
  • Sauf toi peut-être… ajouta-t-elle tendrement en lui caressant distraitement la main…. Bon je finis mon histoire…alors il dit au gorille, voilà ma femme tout ça… est-ce que tu voudrais pas me remplacer des fois. Le gorille demande ce qu’il aura comme récompense s’il fait ça, l’autre lui dit qu’à chaque fois qu’il sautera sa femme, il aura droit à des bananes. Le gorille dis banco, il lui présente à sa femme…
  • Qui est zoophile donc….
  • Bah elle est nympho hein, elle calcule plus, il lui faut de la bite.

C’était la première fois qu’il l’entendait dire un mot aussi cru, ça lui secoua d’un coup le ventre, ses yeux se fixant sur sa bouche parfaite, il jura de se venger cette nuit.

  • Donc il lui présente disais-je avant de me faire interrompre par mon public inattentif…. Et il les laisse ensemble. Un jour passe, deux, il ne voit toujours pas le gorille ressortir de chez lui, trois jours, quatre, bon Dieu il a la forme le gorille ! Le cinquième jour, il fini par retourner chez lui, il rentre dans la chambre, le gorille est par terre, évanoui, et la femme en train de sauter sur le lit en beuglant des bananes ! bananes !

C’est exactement l’instant que choisi le serveur pour poser son dessert devant elle avec un solennel « voilà madame ». Eric éclata de rire, elle rougit tout en explosant de son rire merveilleux, entrainant le serveur avec eux. C’était fabuleux comme dans une comédie romantique, un rêve d’ado. Eric avait envie de lui sauter au cou mais il s’abstint et il s’abstiendrait toujours de ce genre d’élan spontané, il ne voulait pas lui donner ça, ce coup de cœur. Ni maintenant, ni jamais. Ca lui appartenait, c’était son secret, sa flamme à lui et il la brûlerait à cette flamme mais ne se laisserait ni éteindre ni mordre par elle. Elle l’avait déjà bien assez atteint comme ça.

  • Tu crois que l’amour a une mission ? lui demanda-t-elle en sortant du restaurant.
  • L’amour a une mission ? c’est quoi ça, le titre du dernier Cosmopolitan ? Un bouquin de Marc Levy ?
  • Oh ça va…. Moi je crois qu’il a une mission.
  • Ah ouais, laquelle ?
  • De rendre les gens heureux, je veux dire pas que nous.
  • Les femmes et l’amour….
  • Bah quoi ?
  • C’est comme nous et les voitures…
  • Sympa, dit-elle, et il lut la déception dans son regard.

Il la poussa brusquement contre le mur de la galerie, son ventre collé au sien, ses lèvres effleurant sa bouche épaisse et dessinée, respirant à plein poumon le parfum sucré-salé de sa peau pain d’épice, il dit :

  • Je ne vais pas t’aimer ce soir, je vais te baiser, je vais te baiser jusqu’à ce que tu n’en puisses plus, jusqu’à ce que tu demandes pardon, jusqu’à l’aube et jusqu’au lendemain, on sera malade, on ira pas au bureau, et je vais te baiser, tu m’as compris.

Elle leva des yeux timide de pucelle.

  • Oui, dit-elle d’une petite voix.

Il se décolla d’elle d’un coup.

  • Allez viens maintenant, fit-il en lui prenant la main d’autorité.

Il avait les mains chaudes et fermes, elle mouillait déjà.

Eric vivait au troisième étage d’un immeuble de cinq, dans un trois pièces joliment décoré de meuble moderne, avec des photos de paysage au mur, Bali, New York, Bangkok, des photos urbaines et très colorés, un de ces passe-temps quand il s’ennuyait sur les tournages, faire des photos avec son vieil appareil argentique, un Nikon F3 que son père lui avait offert pour sa majorité et qui était tout cabossé et éraflé de ses voyages comme un vieux combattant. Elle lui demanda si c’était de lui, il répondit que oui, elle trouva qu’il avait du goût et l’œil, il lui montra son appareil comme un gamin ouvre sa boite de jouet.

  • Je veux faire une photo de toi, il y a une pellicule ?
  • Oui.
  • Tu me la donneras ?
  • Bah oui.

Elle le fixa derrière l’objectif sans appuyer.

  • Alors comme ça tu vas me baiser tu disais ?

Il la regarda sans rien dire mais ses yeux affirmaient que ce n’était pas une promesse en l’air, presque une menace.

  • Tu veux boire quelque chose ?
  • Tu propose quoi ?
  • Une bière ?
  • Va pour une bière.

Elle prit une photo à l’arrache alors qu’il se levait, une expression qu’elle aimait chez lui et qu’elle voulait saisir. Puis par jeu elle le poursuivi dans la cuisine comme poussant l’appareil devant elle. Il se mit à rire sans raison.

  • Quoi ?
  • Des bananes, des bananes !

Elle rit à son tour.

  • Je te jure….
  • Et le serveur qui te dit : voilà madame…
  • Ouiiiiii !

Ils éclatèrent à nouveau de rire. Puis s’enlacèrent, puis s’embrassèrent, puis il l’entraina dans la chambre, oubliant l’appareil et les bières. Cette nuit là il fit exactement comme il avait promis, il la baisa. Il la baisa longtemps, avec science, il la baisa impitoyablement, mais il la baisa et ne lui fit pas l’amour. Il la baisa doucement, rudement, il la baisa dans sa bouche et dans sa chatte, elle griffa, elle mordit grogna, elle se débattu comme une femme qui n’en peut plus, il ne lâcha rien, elle haleta, et jouit et hurla, et rit aussi. Ils rirent encore même en baisant, s’arrêtaient, recommençaient, allait piller le frigo, baisaient dans la cuisine, le salon, jusqu’à se brûler la peau, jusqu’à tomber à demi dans le sommeil et se raconter des secrets d’amoureux. Ils se parlèrent de leur enfance, il lui conta ses insomnies et comment il faisait petit pour se bercer, il imitait la mer, ou le train, comme avant, quand passer entre deux wagons avait l’air d’un péril, une aventure. Il fit les vagues, le ressac, elle imita les mouettes. Ca ressemblait à rien, ils rirent, et baisèrent encore, jusqu’au matin avant de finalement s’endormir pour de bon dans les bras l’un de l’autre comme deux boxeurs ayant trop combattu.

Il y en a toujours une, on peut compter sur les femmes pour ça, se disait-il alors qu’elle entrait dans son bureau l’air enjôleur, la bonne copine, l’ex maitresse qui vient faire de la retape ostensiblement.

  • Alors c’était bien ?
  • Isa, je t’en pries pas de ça entre nous, plaisanta-t-il.
  • Allez vas-y raconte, elle est comment au lit ?
  • T’es jalouse ?
  • Un peu…. Mais je te connais moi.
  • Arrête…
  • Je parie que je peux te remettre dans mon lit quand je veux…

Il leva les yeux d’instinct et vit Alice qui passait.

  • Parie pas trop…
  • Je dérange ? demanda Alice avec un sourire un peu trop mécanique pour être complètement sincère.

C’était une chose d’être tombé amoureuse d’un homme à femme, une autre d’en assumer les conséquences.

  • Mais non ma chérie, fit Isabelle, je demandais à Eric si ça c’était bien passé entre vous.

Si elle espérait la gêner…

  • Oh c’est ça…. Bin disons qu’on a mangé beaucoup de bananes.

Et ils éclatèrent de rire. Le visage d’Isabelle s’allongea d’un coup, elle sorti sans demander son reste.

  • Tu t’es fait une ennemie.
  • T’avais qu’à pas rire.
  • C’est de ta faute, j’insiste.
  • J’ai faim, t’as pas faim ?
  • Ta faim de ma bite oui.
  • Entre autre, on déjeune où ce midi ?
  • Je ne peux pas ce midi, j’ai un déj’ avec un D.A.

Elle était déçue mais ne dit rien, c’était inutile.

  • Ce soir alors…
  • Ce soir non plus je ne peux pas, je suis désolé….

Elle battit des paupières passant de la déception à l’incompréhension.

  • Bon bin on se téléphone et on se fait une bouffe…
  • Arrête, jeudi ! Jeudi on peut se voir.
  • Jeudi ?

Elle sourit comme une gamine, tout ce qu’elle voulait c’est qu’ils soient ensemble, soit, elle attendrait deux jours. Jeudi…

  • Bon mais alors chez moi cette fois.
  • Si tu veux…

Il se replongea dans son travail, une façon un peu brusque de la congédier, elle se demanda ce qu’il avait mais n’insista pas. Jeudi… elle en rêvait déjà.

Elle avait un corps aussi parfait que ses traits, ses mains, ses pieds. Une seule ligne d’harmonie tendue de la terre jusqu’au ciel faites de courbes déliés, de rondeurs savantes, de bosses et de creux d’un paysage exubérant de féminité. Elle avait la peau chaude et parfumé, le con étroit, elle répondait à ses assaut par d’autres, ses caresses étaient savantes, ses seins s’affolaient sous sa langue, ses oreilles étaient des zones à haut potentiel érogène. Dans ses bras elle était tour à tour femelle, enfant, soumise et dominante. Elle lui donnait des mots sales à la bouche, gorgeait son sang de sel, faisait pulser son cœur et sa queue comme cela ne s’était jamais produit de sa vie. En d’autre mot, il fallait qu’il l’admette, elle l’avait baisé. Elle l’avait accroché avec son rire, son corps, sa personnalité, sa grâce, il fallait qu’il réagisse, qu’il s’éloigne, C’était trop. Les jours suivant, avec une belle énergie, il s’ingénia à l’oublier. Il coucha le soir même avec une vieille maitresse, sans y trouver beaucoup de goût. Rentra chez lui avant l’aube, crevant d’envie de l’appeler, s’inventa du travail supplémentaire pour sauter le déjeuner et accepta une invitation à une soirée dans une boite branchée.

  • Alors, il parait que tu te les faites.
  • Qui ça ?
  • La stagiaire dont tout le monde parle chez vous, comment elle s’appelle  comment déjà ?
  • Alice.
  • Ah ouais c’est ça, Alice…. Sacré toi va !

David était le publicitaire type, un peu frimeur, cynique, voyant, mais il était marrant, connaissait du monde et en général on passait de bonne soirée avec lui. Un tombeur aussi, tout comme lui. Ils avaient déjà fait les 400 coups ensemble.

  • Alors elle est bonne ?
  • Un avion de chasse.
  • Même au pieu ?
  • Je te raconte pas.
  • Bah si justement, elle suce bien ?
  • T’as fini oui.
  • C’est important moi je dis, une fille qui suce pas bien c’est comme un repas sans sel.
  • Laisses tomber je te dis, tu sauras pas.
  • Salaud. T’as une photo au moins ?

Il en avait fait une avec son portable,pendant qu’elle dormait, on la voyait, un bras levé, replié au-dessus de sa tête, sa tête légèrement penchée sur le côté, la bouche entre ouverte, un sein doré découvert marqué d’une large aréole brune, dessin auquel ses cheveux tressés étalé autour de son crâne répondaient comme une auréole d’encre.Un tableau, une grâce à l’état pur. Il lui montra. David poussa un long sifflement.

  • Bin mon cochon. T’as décroché le gros lot. Elle est de quelle origine ?
  • Sa mère est guadeloupéenne et son père est marocain.
  • Sacré mélange…. Tu vas la faire tourner j’espère.

Un bon moyen pour se débarrasser d’une maitresse qui s’accrochait, se montrer parfaitement désagréable après lui avoir présenté ses « meilleurs amis ». L’un et l’autre n’en était pas à leur premier coup d’essai.

  • Non pas celle-là, celle-là je me la garde.

David ricana.

  • Jusqu’à quand ? Je paries qu’à Noël c’est terminé.

C’était dans deux semaines. Eric fit semblant de se marrer, il était doué pour ça, une espèce de qualité qu’il avait acquis à force de mondanité dans le métier. Il poussa un genre de rire aphasique et lui tapa dans le dos, façon de lui dire tu me connais trop bien. Mais au fond de lui il tremblait. Ni à Noël, ni jamais, se disait-il, et pourtant jamais ça n’existait pas. Tôt ou tard elles s’en allaient toutes, tôt ou tard l’amour s’en allait, parce que l’amour n’était qu’un parfum, qu’une chanson, faites pour favoriser la reproduction, mais le temps est assassin et un jour on se regarde dans le fond des yeux, un jour on se connait pour de vrai et l’amour disparait. Il avait été amoureux une fois, il y avait très longtemps, elle l’avait quitté, la seule de toute son existence, sa seule défaite. Il se l’était juré. Et comme toute chose qu’il faisait dans la vie, tous les défis qu’il s’était jeté, il y était parvenu. Jusqu’ici. Mais Alice c’était différent, Alice avait douze ans de moins que lui, Alice avait le monde à ses pieds et il ne lui suffisait que d’apparaitre, c’était une reine, une impératrice même, Alice pouvait le quitter à tout instant parce qu’elle n’avait pas besoin de lui. Elle l’aimait, pour le moment, et c’est tout ce qui la retenait. Et il le sentait qu’il ne s’en remettrait pas si elle le quittait. Comme la certitude qu’il mourrait ou quasi. Alors il avait peur, naturellement peur. Et il haïssait cette peur, c’était comme un drapeau rouge agité au front du taureau, une façon de le défier jusque dans ses plus intimes secrets, et ce soir là, pour éteindre ce feu froid, il bu comme un trou, prit de la coke, fuma des pétards, et brilla comme un matador auprès de ces dames. Il se réveilla au matin entre deux filles d’une vingtaine d’année (du moins il l’espérait) parfaitement quelconque et à moitié nues, avec la gueule de bois et un préservatif usagé encore au bout de la bite. Il se leva, prit son téléphone, vit qu’Alice lui avait envoyé dix messages dans la soirée. Il les effaça sans même les lire, à contre cœur. La gueule de bois pulsait entre ses tempes, mais la peur ne l’avait pas quitté avec les frasques. Soudain il fut pris de colère, il réveilla les filles et leur dit de foutre le camp. Elles protestèrent, évidemment, mais qu’est-ce qu’il en avait à foutre ?

  • Oui, oui, c’est ça, allez prenez ça pour le taxi et barrez-vous.
  •  Tu nous prends pour des putes ou quoi ? On n’en veut pas de ton fric, salaud va !
  • Ouais, ouais c’est ça !

Il claqua la porte à la volée et alla se calmer sous la douche. Cinq minutes plus tard elle appelait et il oubliait tout. Sa colère, sa peur, ses ressentiments qu’elle lui inspirait derrière sa perfection. Il oubliait tout et roucoulait, se laissant porter par le feulement de sa voix rauque, imaginant son parfum d’épice contre lui. Encore, et toujours, pour l’éternité.

  • On se voit toujours ce soir ?
  • On se voit toujours.
  • Pas de vieilles maitresse à sauter ?
  • Pourquoi tu dis ça ?
  • Comme ça….
  • T’es jalouse ?
  • Non…. Enfin si… un peu.
  • Il n’y a pas de raison. Aujourd’hui il n’y a que toi qui compte.
  • Et demain ?
  • Demain on verra, toi comme moi. Tout ce que j’espère c’est que ça dure longtemps.
  • C’est vrai ?
  • Oui.
  • Moi aussi… c’était bien hein l’autre nuit…
  • C’était délicieux.
  • Délicieux…. Quel mot bien choisi.
  • Merci.
  • Tu vas être en retard, ils t’attendent….
  • J’arrive.
  • Dépêches toi, j’en peux plus moi non plus. T’as prit ta douche au moins ?
  • Oui j’ai prit ma douche, mais si tu ne me laisses pas m’habiller là…
  • T’es tout nu là ?
  • Oui.
  • Oups je mouille…
  • Arrête !

Il commençait à bander.

  • Bon, bon, à plus tard, s’exclama-t-elle avant de raccrocher d’un coup.

Il éclata de rire et puis eu envie de chanter, il s’habilla en écoutant London Calling à fond, remonté comme une pendule.

L’amour s’en va et il revient comme un ressac. On se détache et on se rattache dans un constant va et vient comme un long coup de rein. Mais avec ceux là il ne s’en allait pas. C’était constant et fusionnel, chaque fois qu’il se voyait, la fièvre. Tout en travaillant, ils s’écrivaient des messages sur l’intranet. Ils étaient brillants et drôles, et quand ils étaient ensemble c’était comme deux charbons ardents dans la même lampe magique. On ne voyait plus qu’eux. Les restaurateurs les reconnaissaient et leur accordaient leur meilleure table, les serveurs de café étaient aimables, souriant même parfois, accordés aux autres comme un couple de vedette, ils n’y faisaient même plus attention, enfermés dans leur bulle. Alors on les maudissait bien entendu, les gens heureux ont cette chose particulière en eux qu’ils font mal aux autres, invariablement. Mais les amoureux sont égoïstes, exclusif, et cruels, alors qu’importe.Elle se sentait comme un bouquet de fleurs fraiches qu’on respire tous les matins, comme une découverte perpétuellement renouvelée, une couleur par encore connue et qu’il avait gratté sous la couche d’elle-même. Elle se sentait épouse, femme, pute, elle avait 17 ans, 40, elle avait tous les âges. L’impression de vivre un film, et si parfois elle se demandait si ça s’arrêterait un jour, prit d’une sourde angoisse, il lui suffisait de se tourner vers lui et de croiser son regard. Il était amoureux, fou amoureux. Sauf qu’il ne le ne voulait pas. Plus ce sentiment cédait sur lui, sur sa volonté de garder ses distances, plus il se sentait aspiré par cette passion, plus il pensait à fuir.

Oui, fuir, la voilà la vérité cru. Lui qui avait toujours relevé tous les défis était en train d’être vaincu par celui-ci, par elle tout entier. Il avait voulu la séduire, y était parvenu, l’avait voulu amoureuse, y était également parvenu, mais il n’avait pas prévu que ça se retournerait contre lui. Le carambolage. C’était hors de question, au-delà de ses forces, impossible. Parce qu’il savait, intiment, qu’elle cesserait d’être amoureuse. S’il se laissait aller, si au lieu de jouer des mots dans leur conversation intime, d’être brillant à tout heure, si au lieu d’être le prince charmant qu’il offrait à toutes, il devenait l’homme crue, égoïste, parfois revanchard, possessif qu’il était. L’homme qu’il cachait tout au fond de lui quand il voyait une de ses anciennes maitresses avec un autre, quand il sentait que quelqu’un lui échappait, quand il la voyait elle riant à une blague qu’il n’avait pas entendu. Il ne voulait pas qu’elle sache cet homme là, cet homme laid. Et c’est ce qu’elle verrait s’il se laissait totalement libre de l’aimer, s’il faisait tomber le masque de la séduction, ne prenait plus aucune politesse, précaution avec elle. Car c’était ça la rançon de leur amour, de ce truc dont elles étaient toute folle, la rançon sans fard, c’est qu’il ne tenait que derrière un voile d’apparence, il vivait comme une flamme tant qu’on ne la dénudait pas, tant que personne ne vendait la mèche.

Au fond il était déchiré, et ça commençait à se ressentir dans tout, dans son travail, dans son comportement, excepté quand il était avec elle, en tête à tête, et Elsa le sentit. Comment le sentit-elle à quatre cent kilomètres de distance, à sa voix au téléphone, quand il l’appela. Elsa, son histoire la plus sérieuse à ce jour, ils avaient même pensés au mariage à un moment donné, ils étaient de la même espèce séductrice, et puis ils avaient renoncé, ça n’aurait pas tenu. Elle accouru comme une femme trop contente de rafler le trophée. Elle le trouva chez lui, ivre, gai, il lui fit l’amour avec rage, comme s’il se vengeait de tout ce qu’Alice lui faisait, comme s’il voulait l’humilier à travers elle. Elsa eu l’impression d’être labouré dans un film porno, ça lui rappela un amant, mais ça ne lui plut pas franchement. Elsa et son corps imparfait, trop musclé, de danseuse, avec ses petits seins en gouttes d’eau insignifiant, sa peau blanche, ses gémissements mouillés de jeune fille. Qui s’était fait faire un piercing dans la langue parce qu’à trente-quatre ans faut rester dans la course coco et qui en faisait des tonnes avec. L’antithèse d’Alice. Mais c’était ça qui était excitant, ça qui faisait du bien, au moins elle il ne la craignait pas. Et il s’arrangea pour qu’elle le sache. Ce fut, comme il espérait leur premier accro. Une rupture dans la belle harmonie, se rappeler à elle autrement, l’homme qu’il était avant de la connaitre, l’homme qu’il était et serait toujours. Un inconstant, un papillon, à prendre ou à laisser. Alice accusa le coup, après tout elle savait mais elle voulait y croire, croire qu’avec elle c’était différent. Non pas qu’il changerait qu’elle lui ferait oublier les autres. C’était peut-être sa vanité à elle après tout, son orgueil, de croire que sa plastique et son esprit pouvait tout. Il fallait qu’elle l’accepte comme il était, en homme libre, tôt ou tard il choisirait.

Mais non. Elle se trompait, il se réorganisa autrement et se mit à la partager avec les autres, un peu de chacune, et elle comme la cerise sur le gâteau de son harem. Il restait charmant, attentionné, drôle, plein d’esprit, du champagne, ne cachait même pas son bonheur d’être avec elle mais c’était tout, quand il s’en allait, qu’il était avec une autre, elle n’existait simplement plus. Parfois elle évoquait le sujet, chaque fois il esquivait d’un mot d’esprit, d’une boutade. A prendre ou à laisser, à prendre ou à laisser….

Incidemment elle n’avait jamais vécu quelque chose comme ça, être partagée, ne pas devenir l’objet de la seule attention de son amant, et ce qui l’avait séduite en première instance, ce qui l’avait attiré vers lui même, ce jeu, était en train de la déchirer. Alice était amoureuse et elle l’était comme tout chez elle, sans fard. Et plus elle l’était plus ça faisait mal. Alors, plutôt que d’être une victime, elle lui rendit la monnaie de sa pièce. Ce n’était pas les prétendants qui manquaient. Celui-là s’appelait Bastien, il avait son âge, s’étaient connu sur les bancs de la fac, avaient déjà flirté ensemble mais c’était allé nulle part. Cette fois-là elle donna suite, il accouru ventre à terre, venant la chercher à son travail avec un bouquet de fleur, empressé, et Eric l’aperçu et ça le mordu jusqu’au sang. Etait-ce possible qui la perde pour un gosse ? Lui ? Qu’elle lui échappe ? Qu’elle cesse de l’aimer comme une folle pour agir comme lui ? Mais lui c’était lui après tout, il était comme il est, pourquoi se comportait-elle comme ça alors qu’il savait qu’elle l’aimait ? Espérait-elle le rendre jaloux ? Ah la pauvre…

Ce soir là il aurait aimé s’arranger pour ne pas être seul mais tout le monde dans l’agence avait aperçu le jeune homme et implicitement comprenait ce qui se passait. Les gens n’aiment pas les perdants pas plus qu’ils ne supportent un bonheur trop ostentatoire. Ils se vengent quand il est temps. Eric avait été trop heureux ces derniers temps, multiplier un peu trop le papillonnage et par-dessus tout il avait prit le luxe de jouer avec une reine que tous lui enviaient, femmes et hommes. C’était comme s’il avait insulté leur propre fantasme d’amour parfait, de mariage romantique, craché sur le beau tableau. Il essaya bien d’appeler quelques relations du métier histoire de sortir et ne pas se retrouver seul en tête à tête avec lui-même, mais d’une part la publicité est un monde tout petit, d’autre part la vie est ainsi faite qu’elle nous propose souvent le feu plutôt que l’eau alors qu’on brûle déjà. Alors il resta chez lui devant sa télé et pensa à elle, invariablement. Il pensa à elle toute la soirée, l’imagina dans les bras de ce gamin, en conçu une grande colère qu’il ne parvint à défouler nulle part. Pas question de l’appeler ou de lui envoyer des SMS, puisqu’elle jouait, puisqu’elle osait l’attaquer sur son propre terrain, il allait lui montrer qui était maître dans ce domaine et le maître ne dit rien, il attend son moment.

Un grand général doit savoir l’art du changement disait Sun Tzu. L’expression routinière des règles de la guerre, les vieilles formules, ne sont pas pour lui ou il ne mérite pas son titre. Il s’adapte. Au terrain, à l’armée adverse, à sa position. Eric avait bien compris le message et faire une scène aurait été déplacé, aussi déplacé que prétendre que ça ne lui faisait rien. Alors il fit semblant d’être vaincu. Il chassa ses autres maitresses, chassa une bonne fois pour toute Elsa, et toutes celle qui, profitant de la situation, tentèrent le bon coup. Ce ne fut pas bien difficile de se débarrasser d’elles. A nouveau il s’inspira de ce que lui évoquait désormais Alice, une grande frustration, de la colère même qu’il retournait contre les autres. Puis il lui fit une déclaration d’amour écrite. Sa plus belle lettre à ce jour, ses plus beaux messages réunis sous une même flamme Ecrite avec science et calcul, chaque mot pesé, ponctuation et syntaxe au cordeau, une lettre magnifique et pleine de passion qui lui alla droit en plein cœur.

Elle avait passé la soirée avec Bastien à espérer ses messages. Même des hurlements de jalousie déplacée lui aurait convenu, et ça l’avait tellement blessé qu’il garde le silence que ça l’avait découragé de coucher avec le jeune homme. D’ailleurs elle n’en avait aucune envie. Parvenu au bord de cet instant où tout peut basculer dans une soirée entre un homme et une femme, elle avait calé, s’était refusé à lui et finalement était rentré chez elle seule, et esseulée. Alors quand elle avait reçu cette lettre finalement c’était comme si d’un coup il avait accompli tous ses vœux, remplit sa boite à rêve de princesse, gavé son cœur de bonbon à la rose. Puis il était venu finalement la chercher dans son bureau, l’embrassant passionnément devant tout le monde, sans même une précaution pour toutes les autres ou les limites qu’imposait un microcosme aux individus. Alice chavira comme de juste. On ne pouvait pas la toucher plus au milieu. Comme s’il avait deviné par cette lettre et son élan de spontanéité ses secrets les plus cachés. Cette personne qu’elle était depuis toujours, constamment sollicitée mais jamais atteinte. Et comme de juste elle retomba dans ses bras oubliant, comme si elles n’avaient jamais existé, toutes les autres, toutes ses infidélités. Après tout, se disait-elle, il pouvait baiser qui bon lui semblait puisqu’il l’aimait, puisque ça, aucune d’entre elles ne pourrait lui retirer, ce qu’il ressentait, ce qui était unique et ne souffrait d’aucune forme de partage, l’amour absolu.

Il avait gagné.

Il y a des victoires plus amères que d’autre. Des forteresses qui laissent un goût de cendre dans la bouche des assiégeurs. Voir parfois une once de mépris contre un adversaire qui s’est insuffisamment battu. Il avait fait preuve de son talent, avait remporté haut la main une bataille qui n’était pourtant pas gagné d’avance, mais à ses yeux finalement c’était une victoire facile, trop facile. La belle image de perfection qu’il avait d’elle se troubla comme de juste. Après tout elle était comme toutes les autres, amoureuse de l’amour, il suffisait de le lui chanter sur le bon air pour qu’elle lui cède à nouveau. Mais il joua le jeu, comme il le faisait toujours et la laissa rêver presque à haute voix d’un avenir entre eux qui soit autrement, pour toujours. Pas le mariage, mais une vie à deux et pourquoi pas des enfants. N’en n’avait-il pas envie ? Ils se mirent à chercher un prénom, comme ça, pour rêver, pour sceller ce qu’elle pensait déjà scellé. Et bientôt Noël fut là. Ils le passèrent ensemble, bien entendu, chez elle, pour une soirée qu’elle voulue très sexuelle, s’offrant comme une friandise, comme toutes les femmes quand elles sentent qu’elles sont aimés tout entière. Et il la prit comme tel, lui offrant tout le sexe qu’elle voulait, répondant à ses assauts par d’autres, ses caresses par d’autres, savant, scientifique presque, et comptable. Il avait enfin l’impression de la voir comme il ne l’avait pas vu la première fois qu’il l’avait couché dans son lit, humaine, prévisible, banale. Il ne l’aimait plus tout entier, plus que par bout, les bouts qui l’intéressait encore, son humour, son physique, mais après tout elle n’était qu’une femme comme les autres, une parmi les dizaines qu’il avait déjà allongé, et la splendeur de ses traits, de son corps n’y changeait rien. David avait raison, sans doute ça n’irait pas plus loin qu’à Noël. Il avait gagné donc, il n’y avait plus rien à conquérir, elle était sienne et le resterait tant qu’il le voudrait. Alors il agit comme il agissait toujours dans ces cas-là, il recommença à folâtrer, à chercher de la nouveauté. Mais cette fois plus pour s’en éloigner, plus par peur de tomber fou amoureux et ne plus jamais se relever, non simplement pour se distraire, voir ailleurs, et si possible pas en allant vers des femmes aussi parfaite qu’elle. Au contraire même. Lui qui avait toujours eu du goût en matière de fille, qui s’était souvent à attacher à charmer les plus belles, se mit à préférer les femmes banales, les beautés discrètes. Oh bien entendu, tout à son rôle, il se cachait, mais l’envie n’était plus tout à fait là non plus, et elle le senti.

L’instinct d’une femme est comme un couteau qui se plante là où on s’y attend le moins et toujours plus profond qu’on ne le voudrait. Elle vous pose une question et vous ne savez y répondre, elle vous en pose deux et vous êtes comme acculé. Avec Eric, comme avec tous les hommes à femme, c’était différent parce qu’il partageait en réalité cet instinct-là. Il savait être fin et glisser sur les questions. Mais toutes les femmes n’étaient pas comme celle-là. Animal traqué par les chasseurs de trophée, elle avait appris très jeune à se défier des beaux parleurs, les maitres de l’esquive, et c’est avec violence qu’elle réalisa qu’il était aussi ça. Surtout peut-être. Un type malin, qui jouait et qui jouait peut-être depuis le début. De s’en rendre compte lui fit comme une gifle, et elle lui fit sa première scène. Ca se déroula chez lui, en partant d’un banal sujet de conversation, sans qu’il la voit venir, elle lui demanda s’il comptait la tromper encore longtemps.

  • De quoi tu parles ?
  • S’il te plait, pas de ça entre nous tu veux, je commence à te connaitre.
  • Si tu me connais si bien pourquoi tu poses ce genre de question ?
  • Parce que je sais que c’est vrai, je le sens.
  • Tu ne sens rien, tu as peur que je recommence, nuance.

Il marquait un point, elle avait peur, mais pas qu’il recommence, qu’il continue de lui mentir, car elle était aiguisé, plus qu’il ne l’aurait souhaité.

  • Putain que j’aime pas quand tu fais ton mariole comme ça !
  • T’as des preuves au moins de ce que tu avances ?
  • Je n’ai pas besoin de preuve, je le sens je te dis. D’ailleurs si tu n’avais rien à te reprocher tu ne me parlerais pas de preuve.
  • Me reprocher ! Ah voilà le grand mot est de sortie ! Je n’ai rien à me reprocher comme tu dis, je suis comme je suis.

Elle marqua une pose, pas même sûr d’avoir bien entendu.

  • Tu es comme tu es ?

C’était pire que s’il avait avoué, une autre manière de dire, ça durera toujours quelle que soit mes lettres d’amour, quel que soit mes baisés quel soit les serments qu’on pouvait se faire au creux du lit. Il sentit soudain la passion laisser place à la froideur. Une baisse de température violente et soudaine, il ne la connaissait pas comme ça. Il se tourna vers elle avec un sourire enjôleur et dit exactement ce qu’il ne fallait pas dire, il fit allusion au prénom de l’enfant.

  • Et Stan, ça te plais ?

Elle ne répondit rien, mortifiée. Elle retourna dans le salon, prit son sac et s’en alla sans un mot. Qu’est-ce qui lui prenait ? Il ne lui courut pas après. Sur le moment il fut même comme étrangement soulagé, il l’avait vaincu et elle partait vaincue. Et puis il était confiant, elle l’aimait n’est-ce pas, et l’amour comme ça ne s’en va pas du jour au lendemain. Il lui envoya tout juste un message dans la soirée lui demandant si elle était toujours fâchée, elle ne répondit pas. Elle pleurait. Elle avait pleuré de chez lui à son domicile, par à coup, comme une machine qui ne veut pas démarrer, puis franchement, grandes eaux, quand elle avait enfin passé le pas de porte. Pleuré à mesure qu’un voile se levait sur ses illusions. Tout ce qu’elle avait imaginé de lui, toutes les projections qu’elle avait faites, s’en allant une à une comme des pelures d’oignons. Il l’avait manipulé, il avait caché son jeu depuis le début sans doute, avait joué avec elle dans le seul et unique but de l’ajouter à son tableau de chasse.  Tout ça, tout ce qu’ils avaient vécu, toutes les concessions qu’elle avait faites avec son caractère, ses maitresses, et toutes les vacheries que lui avaient faites les anciennes dans son dos à l’agence, tout ça n’était que du vent, des efforts pour rien, un songe vide.

Il ne s’alerta pas qu’elle ne lui réponde pas, et le lendemain, voyant qu’elle faisait la tête au bureau, lui commanda des fleurs avec un parfait automatisme. Un bouquet qu’il fit composer, avec une carte signée d’une allusion à petit nom qu’elle lui avait donné dans l’intimité. Elle ne le remercia pas, elle planta les fleurs dans un vase et les oublia. Etait-ce possible qu’elle lui échappe à nouveau ? Allait-elle encore lui faire le coup de l’amant sorti du placard, tenter à nouveau de lui rendre la monnaie de sa pièce ? Allons on n’apprenait pas au vieux singe à faire la grimace ! Mais non, pas d’amant sorti de nulle part, juste une femme aimable mais distante, froide et soudainement indisponible, que ce soit sur l’intranet ou à déjeuner. Au début il ressenti cet étrange soulagement qu’il avait éprouvé quand elle était parti de chez lui. Comme s’il était débarrassé d’un enjeu trop lourd pour lui. Puis ça l’amusa, parce qu’elle faisait visiblement beaucoup d’effort pour l’oublier, l’éviter, et quand elle n’y parvenait pas, il sentait comme un grand trouble chez elle. Elle était amoureuse, ce genre de chose ne s’efface pas comme ça, folle amoureuse même, il le savait. Ca se voyait à ses coups d’œil à la dérobée, à certain de ces gestes, à la façon de lui répondre quand il essayait à nouveau de l’entamer sur leur relation. Elle était trop brusque pour être honnête, trop cassante et surtout sans humour. Alors, lentement, sûrement, un poison s’instilla en lui, quelque chose qui refaisait surface et qu’il croyait sous son contrôle, son propre amour. Celui qu’il avait banni, chassé, celui qui ne devait pas le vaincre, celui qu’il était toujours censé inspiré sans jamais en être victime. Celui la même qu’il redoutait plus que tout finalement était en train de lui ronger l’âme à mesure qu’il la sentait partir pour de bon. Alors un soir il lui proposa de la ramener, un bouquet de fleur à la main et ce qui devait se produire selon ses plans se produisit, elle accepta. En chemin il l’invita à diner, elle accepta à nouveau. Ils s’expliquèrent, il s’excusa pour l’autre fois, il avait été maladroit, elle accepta l’explication. Et puis elle lui dit avec une raison qu’il ne lui connaissait pas, une sagesse qui n’était pas de son âge qu’elle refusait de lutter contre sa nature, qu’elle avait eu tort de croire qu’elle pourrait le changer et qu’elle n’arrivait pas à se faire à l’idée de le partager avec toute. C’était peut-être vaniteux de sa part, orgueilleux compte tenu de ce qu’il avait toujours été, mais elle n’y pouvait rien et elle ne voulait pas l’obliger à choisir, elle ne le pouvait simplement pas, car ça, priver l’autre de ce qu’il était, ce n’était pas dans sa nature. Il ne réagit pas bien. Tout se retournait contre lui, pas seulement la séduction mais la maturité qu’est censé provoquer l’âge. Ici elle en avait plus que lui, ici elle contrôlait la situation et ne se laissait plus happer par son numéro de charmeur.

  • En gros t’es en train de me dire que c’est terminé, dit-il sèchement.
  • Je suis en train de te dire que je ne suis pas de taille pour lutter, répondit-elle d’une voix douce, le regard ferme.
  • Ca veut dire quoi ça, pas de taille ?

Elle n’avait pas envie de se répéter, elle soupira, était triste. Elle lui ouvrait des portes et il ne s’en rendait pas compte. Non elle aurait préféré que ça ne soit pas terminé, elle ne le voulait même pas à vrai dire, elle l’aimait et était en train de lui dire plus qu’elle ne lui avait jamais dit sous aucune autre forme. C’était la déclaration d’une femme qui s’avoue vaincue et qui espère. Espère que ça le fasse réagir, qu’il lui dise n’importe quoi, proteste, promette, invente même, elle aurait sans doute encore accepté ses mensonges, mais au lieu de ça il ramenait tout ça à une rupture. C’était lui comme il était ou rien. Elle leva les yeux vers lui, ils étaient secs et déterminés et dit simplement qu’elle était désolée.

Cette nuit après l’avoir ramené sagement chez elle, sans même échanger un baisé il alla se saouler dans une boite, retrouva David et noya sa tristesse. Mais au matin il n’y avait aucun cadavre, la tristesse était toujours là qui lui collait à la peau. Ce n’était encore qu’une petite musique lancinante, un crin de violon dans le lointain, un truc pour accompagner ses pas dans le jardin du Luxembourg sous la pluie, quelque chose de romantique, presque charmant. Ce n’était pas sans conséquence mais presque. Mais chaque fois qu’il la voyait au bureau, chaque jour, la tristesse prenait la forme plus lourde du chagrin. Dieu qu’elle était belle, se disait en lui-même alors qu’elle déambulait dans les couloirs comme un soleil sans orbite, Dieu qu’il la désirait encore. Alors il se consolait en se disant qu’il la connaissait mieux que les autres, que ce n’était peut-être que passager, que s’il changeait, changeait vraiment, les choses redeviendraient comme avant. Oui c’était ça, il lui suffirait de changer, c’était facile, il ne tenait pas plus que ça à sa réputation de Don Juan, il pouvait bien s’avouer vaincu lui aussi, admettre qu’il avait perdu face à elle. Qu’elle honte il y aurait de lui avouer qu’il l’aimait comme un gosse, qu’il ne faisait plus un pas sans penser à elle, que le soir il n’avait même plus le goût à sortir et à draguer. Et puis un jour, brusquement, sans prévenir, elle ne fut plus là. Il demanda des explications, on le lui dit, il n’était pas au courant ? Elle avait mis d’elle-même fin à son stage, il s’était passé quelque chose entre eux ?

Ce jour-là ce fut comme s’il avait reçu une balle dans le cœur. La sienne, celle qu’elle provoquait chez tous les hommes au premier abord, sauf que celle-ci n’avait pas la chaleur du soleil, elle sentait la mort, elle sentait la fin. Il passa une très longue journée à travailler, interminable même, l’esprit totalement occulté par sa disparition. Il relu ses messages qu’il avait conservé, leurs conversations pleines de brio, contempla la photo à demi nue qu’il avait conservé d’elle dans son téléphone, l’appela même, mais elle ne répondit pas. Le soir même, au désespoir, il alla chez elle. Elle était là, seule, occupée à se distraire devant une télé qui n’avait aucun goût. Rien n’en avait plus à vrai dire. Elle avait quitté son stage parce qu’elle en avait assez de ce métier qui définitivement ne lui plaisait pas. Assez des cancans sur son dos et celui d’Eric, assez des vieilles maîtresses qui lui faisaient des vacheries en douce, et surtout assez de le voir tous les jours, il était comme il est, il ne changerait jamais. Elle l’entendit qui sonnait, devina sans qu’il prononce un mot que c’était lui, qui d’autres pour se pointer à neuf heures chez elle. Et puis il l’appela à travers la porte, tambourina, Alice, Alice, je t’en supplie Alice… et elle se mit à pleurer en silence. Goutte à goutte, ses larmes roulant sur ses joues dorées comme des perles éphémères, c’était impossible. Elle ne répondit pas, jamais, c’était fini.

Et il se passa ce qui arrive toujours dans ce genre de rupture, il se mit à courir à en perdre haleine. Il lui envoya cent SMS dans la même nuit, lui fit livrer d’autres fleurs, l’appela et l’appela encore sans que jamais, une seule fois, elle ne réponde. Tout ce qu’il ne fallait jamais faire avec une femme, qu’on veuille la récupérer ou la séduire, il le fit, et il le fit avec une lucidité presque morbide. Réalisant tout en le faisant qu’il commettait erreur sur erreur et y prenant comme un plaisir sadique avec lui-même, comme quand on tripote une écorchure dans le seul dessin de se sentir vivant à travers la douleur. Maintenir la relation comme ça, même mortifère, c’était toujours mieux que d’en admettre la fin. Et bien entendu qu’elle senti que cette fois il était enfin sincère, enfin tel quel, nu, sans fard, sans charme non plus, mais il lui avait fait trop mal, c’était moqué de son amour avec légèreté et, il faut bien le dire, l’avait atteinte dans son orgueil. Il l’avait eu comme toutes les autres, avait joué avec elle comme avec toutes les autres, relégué au rang des collections de monsieur et rien de plus. Il pouvait bien être fou amoureux maintenant, c’était trop tard se dit-elle un soir qu’elle jetait ses fleurs. Et cette nuit-là, imperceptiblement se forma deux légères rides d’amertume sur son visage lisse, comme une cicatrice de jeunesse qui ne s’en irait jamais plus. C’était fini et elle garderait cette fin à jamais sur son visage.

Eric, on l’a dit, était un homme de défis mais il y a des gants qu’on sait ne pouvoir relever. Quand la passion s’est installée, sa disparition laisse un champ de ruine que rien ne peut remplacer sinon une autre passion. Si tant est que ça soit possible. Chacune est différente, comme chaque histoire a sa propre couleur. Celle-ci ne pouvait pas se remplacer dans son cœur. Il avait laissé passer la plus belle femme de sa vie, un joyau, à tout point de vue, et toutes les autres lui semblaient d’une banalité affligeante, prévisibles même. Alors il cessa de les aimer comme il le faisait. D’ailleurs, puisque Don Juan avait laissé passer cette femme-là que tout le monde lui enviait, il cessa aussi de les intéresser. Il était devenu banal, petit, un homme comme un autre. Un homme malheureux, amoureux délaissé. Les gens n’aiment pas les perdants. L’instinct animal qui veuille qu’on morde les plus faible était d’autant plus vrai ici qu’il avait un jour été un vainqueur et que le mordre avait comme un goût de revanche sur ses propres faiblesses. Et pour la première fois de sa vie il découvrit l’échec. On le trouva moins intéressant, ses stratégies plus faibles, ses mots sans saveur. Il n’avait plus non plus toute sa tête, aspiré qu’il était par cet amour sans retour, cette passion qu’il avait si longtemps retenu le dévorait littéralement de l’intérieur. Le retour de flamme avait l’odeur du napalm, d’une guerre intime qui le vidait de toute substance. Voilà, il se sentait vide. Complètement vide et pour se remplir il n’y avait que la nourriture. Elle le réchauffait un instant, le remplissait sans le combler, elle occupait son corps qui hurlait d’un ailleurs, hurlait après ses bras à elle. Et il se mit à grossir, à négliger son apparence, s’intéressa moins à son travail, et quand on lui opposait qu’il était moins bon, qu’il n’avait plus cette fibre du passé, il faisait ce qu’il n’avait jamais fait auparavant, piquait une crise, faisait sa diva, son créatif, comme disait certain commerciaux. Banal donc. La conséquence était toute trouvée, il perdu finalement son travail.

Du jour au lendemain, l’acteur de son destin, le vainqueur proactif, lime ta mire sans doute, perdu ce qui lui restait. Son métier, son statut, son aura. Il ne fut plus invité dans les soirées de publicitaire, plus aucune maîtresse du passé pour se rappeler à son présent, seul chez lui avec sa télé et cette passion qui le rongeait de l’intérieur, le vidait. Il n’était plus lui-même, ou pas celui qu’il croyait connaitre. Il était jouet. Baladé par les événements il avait rencontré le fou de son toit et chutait sans parachute, sans retenue, le carambolage, sans fin. Il n’était pas James Bond, juste un petit bonhomme dévoré par une femme, un petit homme qui s’était cru plus fort que tout, avait cru en lui-même au-delà du raisonnable, séduit et prit par sa propre réussite. Il se regardait dans la glace et ne voyait rien. Ou plutôt si, lui avec les défauts de son corps engraissé, avec son visage vieillissant, comme si tout ce qu’il détestait aujourd’hui chez lui, cette faiblesse, ressortait se laissait dessiner sur ses traits, deviner, sans qu’il ne puisse mentir ni aux autres, ni à lui-même. Son esprit commença à s’effilocher sans qu’il ne s’en rende vraiment compte. Il se mit à croire à ses propres fantasmes, et il avait de l’imagination. Ses pensées prirent une forme presque concrète, et il se mit à les confondre avec le réel. Un soir, il chavira pour de bon. Il se rendit chez elle à nouveau et fit l’assaut de son appartement, mais Alice cette fois n’était pas là, alors il défonça sa porte pour trouver un studio vide. Les voisins, alertés, appelèrent les flics, qui le trouvèrent délirant seul sur le lit, revivant les moments du passé dans une espèce de kaléidoscope personnel, persuadé qu’elle lui parlait du fond de son âme comme un coup de fil. Qu’elle allait le retrouver, juste un retard, mais qu’elle serait bientôt là. Il fut interné dans la soirée.

Le temps est assassin dit-on, et c’est sans doute heureux. Il tue les passions, il fait oublier celle ou ceux qu’on a aimé, mais il ne répare pas les blessures. Il faut pour ça un effort constant et sans doute de la chance. Laisser la vie suivre son cours et souhaiter guérir. Eric y fut contraint par la psychiatrie mais par la vie aussi. Passé la dépression, il prit du poids et ne fut plus jamais complètement l’homme qu’il avait été physiquement, ni moralement. Fini la conquête, terminé l’acteur de son destin, il avait pris une leçon et savait aujourd’hui que tout acteur que l’on fût, on n’était pas seul sur le bateau, qu’il fallait compter sur les autres et que les autres parfois pouvaient vous tuer sans que vous ne vous rendiez compte. Il ne l’oublia pas et n’arriva jamais complètement à se faire à l’idée qu’il ne la retrouverait pas. Alors un jour il alla pêcher auprès de ce Big Brother moderne et consensuel qu’est Google et la chercha. Il la retrouva, sous un nom d’emprunt sur Facebook Alice Ontheroad, la demanda en ami, et lui vola une photo. Bien entendu elle ne répondit jamais. Elle avait eu un enfant entre temps, une autre vie, elle avait l’air triste et fatigué sur cette photo, il se demanda si sa vie actuelle lui plaisait. Et quand il comprit pour l’enfant, bien entendu ça le mordit à nouveau, mais pas tant que ça. Elle avait fait refait sa vie, mais semblait à nouveau célibataire, enfant ou pas. Alors il se prit à rêver, en contemplant son visage parfait, ce visage qu’il avait tant aimé, tant désiré, le mit en fond d’écran…. Et puis enfin le jeta. Elle n’était plus à lui, il n’avait pas le droit, plus. Il pouvait enfin faire son deuil.