Cas de conscience.

Le marais brille sous la lune d’une aura bleuté, une fine pellicule de brouillard nappe sa surface, pas un bruit. Un silence ouaté, lourd, capitonne la nuit, il est tombé d’un coup, sans prévenir, il dure comme un suspens alors que dans le ciel filent quatre boules de feu. Nabu regarde les boules caché dans les roseaux. Il tremble. Il pense aux Dieux et se demande si c’est eux. Depuis des années, aussi longtemps que le peuple Anamane existe, on se raconte l’histoire de leur venue sur terre. Ils sont sept normalement, où sont les trois autres ? Elles tombent inexorablement, leurs reflets fauves dansent sur la surface du marais, quatre sphères d’acier qui soudain plongent avec un rugissement dans l’eau. Nabu recule, affolé, mais il n’ose s’enfuir. Les sphères fument et crépitent de chaleur, Nabu les observe, accroupis, sa lance fermement contre son torse, le cœur battant. Soudain elles s’ouvrent comme des fleurs. Cinq pétales de métal qui disparaissent dans l’eau alors que se dresse à leur place des drones mécha bardés de canons et de tubes à roquette. Les engins se déplient, ils font environs deux mètres cinquante et présentent une vague silhouette humanoïde avec des têtes coniques de serpent, la surface noire nuit, des masques de mort dessinés sur les têtes, crocs et mâchoire de serpent. Ils sont terrifiants. Nabu n’ose plus bouger, il tremble comme une feuille, fait pipi sous lui, il est terrorisé. Les machines analysent le périmètre vue infra, onde mentale, elles cherchent de la vie intelligente, en trouve qui panique dans les roseaux. Un des mécha tire une salve qui pulvérise Nabu en deux morceaux.

 

Cent kilomètres au-dessus de la surface du globe un adolescent éclate de rire. Il a ouvert le bal et il est le premier dans la rangée d’opérateurs qui manipulent les drones à distance. Pour que ça soit plus ludique donc moins responsabilisant, les opérateurs évoluent dans un univers de jeu vidéo où les mécha sont représenté dans un décor hyper réaliste, copie de l’environnement dans lequel ils se trouvent quant aux cadavres ils disparaissent purement et simplement du tableau sitôt éliminés. Chaque mort est récompensé par un nombre de point selon l’importance de l’objectif. Nabu a fait un petit dix point mais ça compte moins chez les opérateurs que d’être le premier.

–       Yeeepeekaï motherfucker, j’vous nique tous !

–       Tu fais chier des fois Zéro, c’est toujours toi le prem’s, proteste sa jeune voisine sans retirer son casque de contrôle.

–       C’est parce que je suis le meilleur !

–       Matricule 5885, concentrez-vous sur votre tâche ordonne le chef de pont derrière lui.

–       Oui monsieur, obéit aussi tôt le jeune homme en se redressant, activant la commande déplacement groupé.

Les méchas sortent du marais et avancent inexorablement vers le village le plus proche, celui dont est parti cette après-midi même Nabu en espérant ramener du gibier, dans le même temps, ailleurs sur le globe d’autre mécha font leur apparition et massacrent. C’est un massacre méthodique qui s’oppose aux technologies les plus diverses, du javelot au char de combat, les pays qui composent cette planète n’ont pas évolué de la même manière. Pour les opérateurs les difficultés techniques ne sont pas les mêmes mais chacun connait son travail et on déplore peu de perte de mécha. Pour eux la guerre c’est du tourisme avec des explosions, ils n’ont ni les odeurs ni les horreurs, alors ils s’amusent bien. Tout en ravageant son troisième village, Zéro et ses camarades grignotent des bonbons nutritifs à l’adrénaline pure, ça leur fait des flashs de plaisir chaque fois qu’ils détruisent un objectif, tout a été calculé pour leur confort. C’est la société MégaMédia qui a conçu le programme de commandement des drones, bonbon inclue, étude faite sur leurs propres opérateurs et leur manie alimentaire. Ils ne sont que l’avant-garde de l’armée mais c’est ça qui leur plait justement.

 

Des vaisseaux secondaires rentrent dans l’atmosphère et vomissent des colonnes de chasseurs Skuda qui à leur tour vomissent des bombes sur les villes et les infrastructures militaires. C’est une vitrification au centimètre carré prêt et qui n’engage aucune négociation à venir. Comme les mécha les Skudas sont pilotés à distance par des adolescents à peine pubère dans des sièges spéciaux qui recréent les sensations de vol. Leur casque technique leur donne la même vision que s’ils étaient à la place du pilote, mais quand un Skuda est abattu c’est une collection de point que perd le pilote virtuel, ce qui pour certain est plus grave que s’il perdait la vie. Pour motiver ses troupes, l’armée impériale a fait coter ses opérateurs à la bourse solaire, meilleure est la cote, plus haut est le salaire. Zéro, par exemple, possède à quatorze ans sa propre maison avec piscine et vole en speeder jet Spectra. Trois types de bombes sont jetés sur les villes et les infrastructures, l’un d’eux est bactériologique. Un virus évolutif qui tout en rongeant la peau s’attaque au système immunitaire. Plus de quatre mille tonnes sont déversés sur les villes les plus importantes, le virus se propage par l’air, les villes de littoral sont particulièrement visée. Rapidement les populations sont contaminées. Provoquant des vagues de panique qui finissent de désorganiser ce qui tenait encore debout. En cinq heures se sont des sociétés tout entières qui s’effondrent. Arrive enfin l’invasion proprement dit. Des navettes ultra rapides crachent dans les airs des grappes de space marines dans leur armure blindée qui comme le reste de l’armada sont commandés à distance. C’est un jeu formidable la guerre quand on n’y participe pas, les adolescents s’éclatent. La bataille globale dure un peu moins de dix heures. Au bout de dix heures la planète est nettoyée. Un tiers de sa population a disparu, un autre est gravement malade et sur le point de mourir, le reste tente de survivre aux patrouilles qui arpentent le globe à leur recherche. Le terraforming intervient juste après. L’empire a développé à travers son armée des relations commerciales solides avec les autres peuples qui le compose, cette planète sera réservée aux Zyrtiens qui n’ont pas de vaisseaux ni de véritable armée mais qui possèdent des tonnes de tybarium et d’or, les deux métaux dont est avide l’empire. Le premier parce qu’il sert de combustible au moteur à matière noire de la flotte, le second parce qu’il est un composant indispensable de la nanotechnologie avec lequel est fabriqué l’armement. Les Zyrtiens respirent un air saturé en oxyde de carbone alors les vaisseaux secondaires en rejettent des tonnes dans l’air tandis qu’on détruit le biotope. Pendant ce temps les opérateurs mécha sont relevés. Douze heures de travail d’affilé, Zéro est à la fois surexcité et épuisé comme tous les opérateurs autour de lui. Ils se rendent en bande aux mess du pont numéro trois qui leur est réservé, boivent des cocktails relaxant à base de cannabis génétiquement modifié, chantent à la gloire de l’empire, se payent mutuellement plusieurs tournée avant de tous rentrer épuisés dans leur couchette. Elle mesure un peu plus de dix mètres carrés, est équipée d’une console de jeu de sorte que les opérateurs peuvent continuer de s’amuser tout en s’entrainant pour les prochaines missions. On y trouve également un distributeur de ration de combat spécialement étudié pour optimiser le corps et l’esprit des opérateurs. Zéro consulte ses mails avant de dormir, il a une demande d’interview d’un magazine branché en ligne, il coche la case accepter sans réfléchir et plonge dans un sommeil sans rêve.

–       Zéro, vous êtes à l’heure actuel l’opérateur mécha le mieux côté du marché, comment vivez-vous ce succès ?

–       Plutôt bien merci, avec mes primes je me suis acheté un petit Von Dongen, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’opérateur qui puisse en dire autant.

–       Oh alors vous vous intéressez aussi à l’art ?

–       Pas du tout mais mon agent dit que c’est bon pour mon image…. Et pour le fisc bien entendu.

Il éclate de rire et tire sur son joint spéciale détente je-suis-un-mec-vachement-cool.

–       Je vois… Mais concrètement vous n’êtes jamais allé sur le terrain n’est-ce pas.

Nouveau rire.

–       J’ai rien à y foutre normal, je suis pas entrainé pour moi.

–       Mais est-ce que cela ne vous frustre pas un peu quelque part ?

–       Pourquoi ?

–       Je ne sais pas, le goût du risque pour commencer.

Le visage de Zéro se chiffonne.

–       Eh oh quand vous gérez quatre mécha simultanément en zone urbaine avec un quota de quatre cent point minimum croyez-moi des risques vous en prenez des sérieux.

–       Virtuellement certes mais concrètement vous ne risquez pas votre vie.

–       De quoi ? Zéro commence à s’agacer de ce journaliste qui a l’air de faire semblant de ne pas comprendre. Vous croyez qu’il se passerait quoi si je foirais une mission, hop adieu le beau speeder, la maison avec piscine, je serais fini !

–       Mais vivant, fait remarquer le journaliste.

–       Mouais, fini par bougonner le jeune homme. Où vous voulez en venir à la fin ?

–       Au fait que vous ne seriez peut-être pas numéro un si vous alliez sur le terrain.

Zéro est vexé est c’est exactement ce qu’espérait le journaliste.

–       Je vois pas ce que ça changerait, en haut ou en bas c’est kif !

–       Je vous assure, j’ai déjà couvert plusieurs conflit en haut et en bas comme vous dites et je vous promets que la perspective n’est pas la même. Accepteriez-vous de venir avec moi vous rendre compte par vous-même.

–       Je suis un opérateur de niveau 4, j’ai pas le droit d’aller me battre sur le terrain.

–       Je ne parle pas de vous battre, juste d’être un observateur.

–       Pourquoi faire ?

–       Eh bien comme ça vous pourriez dire à vos fans que vous avez vu un conflit à hauteur d’homme, je suis sûr qu’ils apprécieraient, vous savez comment les fans sont friands d’authenticité.

Zéro réfléchi, il n’avait pas tort, ceux qui allaient sur le terrain était peut-être pas les plus cotés sur le marché mais une chose était sûr ils avaient un drôle de succès auprès des filles, et à quatorze ans les filles… mais il voulait en parler à son agent avant d’accepter.

–       Je vois vous êtes ce genre de garçon… rétorqua le journaliste.

–       Quel genre ? Répondit-il sur la défensive.

–       Eh bien le genre qui a besoin de permission pour faire ce qu’il a à faire.

–       Eh oh personne ne me donne sa permission, je fais ce que je veux, j’ai un agent, je le paye pour me conseiller c’est tout !

–       Oui, oui, bien entendu je comprends, il est un peu comme un père pour vous n’est-ce pas, le père que vous n’avez jamais eu… est-ce que je me trompe ?

Cette fois Zéro est vraiment vexé. Il est le numéro uno et ce journaliste le ramène à la condition de petite chose insignifiante qui a besoin qu’on lui dise quoi faire.

–       Vous savez quoi ? Vous me saoulez, cette interview est terminée !

Il repart furieux, et il est encore plus furieux quand il se fait engueuler par son supérieur parce qu’il a parlé à un journaliste, ou plus précisément ce journaliste-là.  Un opposant connu aux décisions impériales doublé d’un affreux pacifiste. Mais quand même ça le turlupine cette affaire. Il ne connait que la guerre virtuelle, sa vie n’a jamais été en péril et maintenant que ce foutu journaliste a mis le doigt dessus il se sent d’autant incomplet qu’il est vierge et que donc les filles…  Les filles n’ont d’yeux que pour les gars des légions noires, ceux qui nettoient les planètes après l’invasion, les troupes d’élite. Alors n’y tenant plus, il s’arrange avec un sous-officier qui lui en doit une et emprunte une navette pour rejoindre la planète. Comment décrire l’étendue de l’horreur qu’il découvre ? Les centaines de milliers de corps entassés les uns sur les autres, dans les villes ou les campagnes, la viande partout, la viande froide, la mort, le sang qui coagule sous la lune, les insectes qui bourdonnent, vrombissent de plaisir du festin qui s’offre à eux sur des kilomètres. Des kilomètres de villes incendiés, troués, déchirées comme ces corps qu’il découvre dans toute leur horreur. Souvent il ne reste plus grand-chose, un bout de tête, une jambe, un doigt, dépecé par le souffle d’une explosion, un tir de barrage ou un space marine particulièrement hargneux. Il vomit souvent, pleure, sidéré par l’horreur, avant de se décider à rentrer, totalement traumatisé par ce qu’il a vu. Les images le poursuivent durant tout le voyage de retour et même au-delà, dans ses cauchemars. Il sait désormais qu’il ne sera plus jamais le meilleur opérateur mécha du vaisseau amiral Niemitz. Adieu Spectra et belle villa, sa cote va tomber mais il ne peut plus continuer comme ça. Il ne peut plus ignorer ce qui va désormais apparaitre chaque fois qu’il neutralisera un objectif, des cadavres et des bouts de cadavre, des enfants morts, des corps entassés, carbonisés. Pourtant le premier jour où il retourne à son poste il explose tous ses records. Il est en colère. Après lui, après l’empire, après son impuissance. Il pourrait démissionner, quitter l’armée mais il perdrait ses droits de citoyen et ses privilèges de vedette. Il ne se sent pas près, pourtant après cette dernière séance, alors que l’empire fini d’achever la conquête de la planète, il pleure de tout son saoul sur sa couchette.  Il faut qu’il agisse, qu’il alerte les autres, ça ne peut plus durer, il faut qu’il mette en lumière ce que leurs programmes leur cachent, qu’il expose l’horreur et la terreur que répand l’empire dans l’univers. Mais en parler ne suffit pas, il faut des preuves, il faut que les autres voient par eux-mêmes. En attendant il finit par se confier à Punky, sa voisine de rangée et accessoirement sa meilleure amie. Elle a seize ans, c’est une vieille, pas aussi cotée que Zéro mais comme chef de section c’est un as de la stratégie mobile qui la rend précieuse auprès du chef de pont. Quand il lui raconte qu’il est descendu sur le terrain elle n’en croit pas ses oreilles.

–       Mais t’es fou ! C’est la guerre en bas ! On a pas le droit d’y aller nous !

–       Je sais que c’est la guerre, c’est nous qui la faisons ! Répond le jeune homme avec rogne. Mais ce que nous voyons nous ça n’a rien à voir avec ce qui se passe.

–       Bah non hein, nous on risque pas de mourir d’abord. Personne d’ailleurs, c’est ça qu’est génial avec ce système, sauf les Légions Noires, mais eux c’est des fous.

La gamine ne partage pas l’admiration de ses copines pour les nettoyeurs de planète comme les appellent certain. Pour elle ce ne sont que des viandards sans cervelle. Elle préfère de loin la fréquentation des garçons comme lui. Même si immédiatement il l’inquiète un peu.

–       Tu comprends rien ! S’écrie Zéro avec colère. C’est des vrais gens en bas, pas des pixels, t’as pas vu ce qu’on leur fait !

–       Bah oui bien sûr que c’est des vrais gens ! Et alors c’est la guerre oui ou non ? A la guerre on tue des vrais gens, c’est comme ça, c’est la vie.

Comprenant soudain qu’il n’y arrivera pas, il lui dit en lui attrapant la main.

–       Viens !

Elle résiste.

–       Où ça !?

–       En bas tu dois voir !

–       Non, non, hors de question c’est interdit.

–       Personne le saura, promet-il, viens, je connais quelqu’un qui peut nous passer une navette.

–       J’ai dit non ! Tu veux qu’on se fasse rétrograder ou quoi ? Tu veux te faire virer peut-être même !

Comme de l’accuser de vouloir trahir l’empire.

–       C’est pas vrai ! Je veux que tu ouvres les yeux c’est tout !

–       Ils sont bien ouverts ! Très ouverts même et ce que je vois c’est un fou.

Sans s’en rendre compte ils crient tous les deux dans une des coursives de l’appareil, ce qui finit par alerter une des patrouilles de garde et un sergent d’arme dans sa tenue de combat.

–       Qu’est-ce qui se passe ici ? Identification et matricule !

–       Opérateur mécha 5885, répond Zéro

–       Opératrice mécha 5886 fait Punky.

–       De quoi vous parliez ? Pourquoi ces hurlements !?

–       Euh dispute d’amoureux s’empresse de répondre la gamine.

Aucune envie que celui-là aille rapporter les propos fous de Zéro, rien que d’en discuter elle risque son poste. Mais le sergent est plus perspicace que son air de vieux cornichon en armure le laisse penser.

–       Dispute d’amoureux hein ? Vous avez pas l’air bien amoureux vous deux.

Elle hausse des épaules, sourire forcé.

–       Bah on se dispute, forcément.

Le sergent regarde autour de lui avant de demander à un de ses hommes.

–       On est où là en zone 6 non ?

–       Affirmatif sergent.

Le sergent regarde les deux opérateurs.

–       On va tirer ça au clair, vous deux, suivez-nous.

Tout se passe très vite ensuite, instinctivement la jeune fille comprends que les coursives sont sur écoute, ils sont coincés à moins de… elle tire Zéro par la main et le force à détaler avec lui.

–       T’as intérêt à c’qu’on trouve une navette sinon je te tue, gueule-t-elle tandis que derrière eux on cavale en leur ordonnant de s’arrêter.

Mais les bottes des gardes ne vaudront jamais les pieds agiles de deux gamins qui incidemment sentaient en eux un vent de liberté et d’interdit les pousser. C’était mal, dangereux, mais c’était délicieux comme un grand rire un jour d’été.

 

–       Mon commandant, deux opérateurs mécha ont volé une navette.

–       Identification ?

–       5885 et 5886.

–       Ah, Punky et Zéro nos deux champions… quelle direction ?

–       Ils seront sur Zelta 3 dans vingt minutes mon commandant.

–       Très bien qu’il voit un peu la réalité de leur travail ne peut pas leur faire de mal.

 

Zelta 3 est la dernière planète du système à être conquise, cette fois pour le compte unique de l’empire et ses habitants, une race d’insecte intelligents, n’ont comme choix que de se soumettre ou périr. La guerre est de courte durée et finalement son spectacle, ce qu’ils en perçoivent l’un et l’autre n’est pas si terrifiant, des insectes géants troués, brûlés, déchiquetés ? Et alors ? Zéro découvre que ce qui lui est étranger en tout point, une vie intelligente qu’il ne connait pas et ne lui inspire pas grand-chose sinon peut-être un peu de dégoût, n’exerce aucun sentiment de révolte en lui. Et bien entendu il en va de même avec sa camarade. D’un coup il déclare :

–       Faut pas.

–       Faut pas quoi ?

–       Faut pas que je tue des humains, des insectes je m’en fous, mais pas des humains, c’est ça la solution.

Il se sent soulagé d’un poids, des heures d’introspection, de nuits sans rêve, de cauchemars enchaînés qui s’en vont d’un coup.

–       Vont pas te laisser le choix, lui fait-elle remarquer.

–       Veux pas le savoir, je vais en parler à mon agent ils vont voir !

Mais bien entendu c’est tout vu, il est dans l’armée pas dans le spectacle et il comprend très vite les limites du vedettariat quand finalement le chef de pont le fait mettre aux arrêts. Dans sa cellule il rumine, c’est injuste, sa demande est légitime, il a une conscience merde ! Et puis pourquoi l’obliger à tuer son espèce ? S’il se spécialisait sûr qu’il serait encore meilleur, écraser des cafards ça doit être marrant non ? Il reçoit la visite de son agent qui lui conseille de faire profil bas et ne plus parler de ses cas de conscience. Il lui conseille à voix haute et clair. Pour tout dire il hurle, il est furieux, la cote de son poulain a baissé de huit points et c’est autant d’argent perdu pour lui. Alors Zéro se fait tout petit et ne moufte plus. Mais il n’en pense pas moins, il a quatorze ans. Quand il sort de cellule on a l’a rétrogradé au niveau cinq, il serre les dents, se retrouve à l’observation, manipuler un drone en fonction du commandement des méchas et regarder défiler des paysages vu du ciel. Il s’ennuie, il pense à ce qui se passe en dessous et même s’il ignore qui se trouve sous leurs bombes il ne peut s’empêcher de penser aux atrocités qu’il a vu. Alors parfois le soir sur sa couchette il pleure. Et ses pleurs nourrissent sa révolte. Un jour il n’en peut plus il va voir son chef de pont et se lance avec rage et passion, qu’on lui laisse les insectoïdes, les machins et les trucs qu’on lui laisse les pieuvres et les baleines tous sauf les humains et il sera le plus grand massacreur de planète de tout l’empire. Rien de moins. « Pour l’instant on a besoin de vous ici, on verra plus tard. » reçoit-il pour toute réponse. Soit il s’en contentera  Il reçoit des mails de ses fans qui veulent savoir ce qui lui arrive, ça lui réchauffe un peu le cœur, mais il ne parle pas des horreurs qu’il a vu parce qu’il sait son courrier surveillé. Alors il fabule et y ajoute même une anecdote parce qu’ils en sont friands et qu’il sait que ça va faire un peu de bruit. C’est ce qu’il espère, glisser dans la tête de ses fans qu’il veut se spécialiser dans le non humain, que la dernière fois il s’est éclaté, d’ailleurs ses derniers scores le prouvent. Son agent qui est finalement tenu au courant trouve l’idée séduisante parce que ça pourrait remonter sa cote. Et lui contrairement à Zéro n’est pas dans l’armée, il a des relations et ses relations savent où appuyer pour faire plier l’armée. Sans mal, l’armée a en effet remarqué que certains opérateurs sont moins bons quand il s’agit d’objectif humain, cas de conscience, âge, ils n’en n’ont aucune idée, on décide donc d’un programme de spécialisation auquel est intégré le jeune homme.

 

Kâl est heureuse, elle chante sous la surface de l’océan son bonheur d’être en vie. Ce matin elle a mis au monde son premier baleineau et ça s’est merveilleusement passé, le petit est avec son père en ce moment qui lui apprend les courants marins et le langage de leur espèce. D’ici quelques semaines si tout va bien, il pourra même se nourrir seul. Ils l’ont appelé Asthor ce qui dans leur langue chantante signifie étoile. Et des étoiles ce soir il y en a des milliers au-dessus d’elle. Kâl a des visions, elle voit deux humains s’aimer passionnément sans presque se dire un mot, elle entend des chants qu’elle ne comprend pas mais qui lui apaise l’âme. Elle sait que c’est l’effet de l’accouchement, sa mère l’a enseigné sur ce sujet, toutes les baleines savent ça à dire vrai, elles voient des bribes d’un autre monde et cet autre monde est toujours tissé d’amour. Les humains ignorent ce monde comme ils ignorent quantité de choses qu’ils croient pourtant comme acquises. Et ces deux-là l’ignorent tout autant. Ils s’aiment comme jamais mais ça leur fait trop peur pour qu’ils s’unissent. Ils ne savent pas qu’ils ne sont séparés que par une illusion qui s’effacera à leur mort. Ils ignorent la grande sagesse de l’univers. Comme Kâl ignorent ici qu’un drone de guerre vient de la repérer qui ondoie à la surface de l’océan quasi unique qui recouvre 90% de cette planète-là. Le drone analyse son comportement, ses ondes cérébrales, estime son poids en viande… Zéro appuie sans remords sur la commande de la bombe de deux cent cinquante kilos que transporte son drone. Il a les réflexes encore plus aiguisé que d’habitude, chasser la baleine c’est le kif. La bombe éclate juste au-dessus du crâne de Kâl alors qu’elle ressent l’amour des deux humains battre le temps, l’engin lui fore l’os et fait bouillir sa cervelle, la baleine coule sans un soupir, le drone est déjà loin, des vaisseaux de pêche industrielle sont déjà en route.

 

 

 

 

Les portes de la gloire 2 ou comment faire le plus mauvais jeu vidéo du monde, mais avec classe.

Dans sa logique de mystification, la société du spectacle et du spectaculaire ne se reconnaît, s’accepte et ne s’entend que sur l’autel de la performance et du succès. Plus rien ne retient de la banalité, du trivial et tout est embelli par ce besoin dérisoire de gloire, de faire briller. Dans cette logique, le processus créatif, la genèse de tel ou tel projet artistique, sa réussite ou même son échec est offert au public sous son apparence la plus séduisante. De sorte que si on est soi-même spectateur, on est forcément tenu à distance de la réalité. On mythifie le succès ou l’insuccès en imaginant que le talent suffit dans le processus créatif tout comme dans sa réussite et à forcerie son échec. Si tel film est bon, c’est forcément grâce au « génie » de son auteur, si tel roman se vend ou ne se vend pas, cela retient de la seule qualité intrinsèque de celui qui l’a écrit et de l’ouvrage. Et si on ne se retrouve pas dans ce succès ou cet insuccès, c’est donc forcément que tel auteur aura ou non bénéficié de passe-droit ou de la cécité d’un public idiot.

On oublie toujours que d’une part si la créativité retient de l’individu la création tient le plus souvent du collectif. Qu’un bon producteur est essentiel autant au succès d’un film qu’à sa qualité objective, de la même manière avec l‘éditeur. Seul face à sa page, l’auteur ne l’est en principe plus dès lors que son travail passe en phase d’édition et s’il l’est, le plus souvent ce n’est ni pour son bien ni pour le bien de l’ouvrage. On oublie également que bien des entreprises artistiques, plébiscitées ou non sont également affaire de tempo. Être là au bon moment avec les bonnes personnes, à trouver son public.

 
C’est Robert Evans qui choisit et protégea Polanski pour Chinatown et lui encore ainsi que le monteur qui donnèrent une fin au Parrain 1. Et les cinquante mille feuillets initiaux de Voyage au Bout de la Nuit ne sont pas devenus le chef d’œuvre que l’on connaît à la seule faveur de son auteur, mais bien également à l’éditeur, et même au rapport orageux qu’entretenait Céline avec Monsieur Gallimard.

 

Du processus créatif et de leurs auteurs

Sans compter cette insupportable mystification que l’on fait de la création et des créateurs au sens large. Entre ce que j’appelle le Complexe de Mozart et qui consiste à prêter du génie à un auteur dès lors qu’il est jeune et à succès et celui de l’Artiste Incompris qui laisse croire que « le génie » tarde à être reconnu ou compris, mais que tôt ou tard… Et de s’appuyer ici sur l’exemple d’un Van Gogh ou d’un John Kennedy Toole, l’auteur de la Conjuration des Imbéciles, prix Pullizer posthume des années 80. Une mystification d’abord préjudiciable à tous ceux qui aimeraient créer, mais également préjudiciable à la création en général. D’une part, non être un créateur, un artiste n’est pas une fin en soi, d’autre part, tous ceux qui écrivent, peignent, filment, photographient régulièrement, qu’ils soient édités ou non sont en réalité des handicapés de la vie. Ils le font parce que cette vie ne leur suffit pas, qu’ils n’ont tout simplement pas le choix. Et ne jamais croire que parce qu’on n’est pas vendu en librairie ou reconnu par les galeries, on n’en est pas moins écrivain, peintre ou poète. Et ici précisément, si vous êtes dans ce cas de figure ou le pensez, lisez Lettre à un Jeune Poète de Rilke, toutes les clés à votre dilemme s’y trouvent. Et si j’en parle avec assurance aujourd’hui, c’est précisément parce que je suis passé par toutes ces phases.

Or pour commencer, il faut se retirer de la tête que la seule performance d’un travail suffit à assurer son entreprise. Les peintres de la Renaissance étaient engagés dans une féroce compétition, le talent était insuffisant, il fallait plaire, et aux bonnes personnes. Van Gogh a notamment raté son rendez-vous avec la gloire moins au fait qu’il appartenait à une école de peinture déclarant une guerre ouverte à l’académisme pompier, qu’en raison de sa seule bipolarité. Sa seule personnalité. Si les acryliques de Gauguin continuent de se détériorer, on cessera un jour de le voir comme le peintre de la couleur. Le premier livre de Tristan Egolf, le Seigneur des Porcheries écrit à 21 ans, est un bijou littéraire pour un talent qui va aller en se détériorant à mesure qu’il prend de la technicité et de l’âge. Et de même pour Toole, la Bible de Néon est moins bon que son chef d’œuvre.

 D’autre part, tous ces gens ont un point commun, ils étaient perfectionnistes et travaillaient énormément. Il n’y a pas de génération spontanée, de souffle divin. Edison prétendait que le génie, c’était 10 % d’inspiration et 90% de transpiration alors que c’est exactement l’inverse. Mais dans ces 10 % de transpiration il y a un mûrissement, une répétition dans l’acte, un ou des muscles que l’on fait travailler à chaque instant, tous les jours. Comme disait Brel donc « moi, je ne sais pas ce que c’est qu’un artiste, je ne connais que des gens qui travaillent ». Enfin, pour reprendre ce que disait un de mes professeurs d’illustration, travailler, dans le cadre de la création, ne consiste pas nécessairement à gratter comme un fou tous les jours même si ça y participe. Mais à savoir aussi rien foutre, laisser son esprit vagabonder, se nourrir pour mieux revenir vers son ouvrage. Pendant que j’écris ces lignes, je regarde un film, vais sur internet, m’arrête, y reviens, laisse reposer, prend de la distance, relit, corrige. C’est tout ça travailler pour nous autres. Ce qui ne lasse pas de surprendre ceux qui ne connaissent pas ce processus, mais rien foutre dans ce cadre, c’est aussi et cela doit être aussi foutre.

Le jeu vidéo, un nouvel eldorado.

Je suis arrivé dans le jeu vidéo, comme beaucoup de métier que j’ai exercé, sans rien y connaître. Je ne jouais quasiment jamais, et presque exclusivement à des jeux de stratégie, n’avais pas la moindre connaissance en informatique. Mais surtout, j’y suis arrivée à une époque charnière de cette économie et de cette industrie. Avant la bulle internet et juste à l’entre-deux, au passage d’un médium pas encore sorti de l’amateurisme, mais en train de se professionnaliser. A une époque où déjà le jeu vidéo faisait plus d’argent que le cinéma, mais alors que le format mpeg, à savoir le mode de compression d’image aujourd’hui courant, venait à peine d’être inventé. Et pour les gamers, alors que Doom était le dernier hit à la mode, le FPS (First Person Shooter) qui allait ouvrir la voie à tant d’autre. Pour situer en gros, je suis arrivé à l’époque du cinéma muet. Alors que les premiers studios à Burbanks avaient déjà été rentabilisés, mais où des maisons de production comme United Artist laissaient encore croire que les artistes allaient avoir le pas sur les banquiers. Tout était à faire et tout le monde se proposait de le faire. Ubisoft venait tout juste d’ouvrir ses bureaux parisiens, et son concurrent principal en France était des boites comme Cryo Interactive. Le jeu vidéo apparaissait déjà comme le nouvel eldorado, et qui dit nouvel eldorado dit également escroc, d’ailleurs ça rime.

 
Pour preuve, j’étais alors employé par Titus où moi et les autres, on se faisait régulièrement enfumer par les patrons. Des salaires payés avec parfois trois semaines de retard, pendant que cinq voitures dont un dragster s’entassaient dans le garage de la boite. Ma copine de l’époque connaissait un illustrateur qui travaillait chez Cryo et c’est comme ça que j’en suis venu à rencontrer Jean Martial Lefranc, un personnage roué à plus d’un titre. Pour les hardcore gamers (les joueurs pur et dur) Lefranc c’était, avec ses complice Philippe Ulrich et Rémi Herbulot, les mythiques créateurs du jeu Dune. Et quand je dis mythique, c’est du strict point de vue de l’industrie vidéo ludique française. En ce qui me concernait, c’était alors d’illustres inconnus et j’aurais préféré qu’ils le restent. Je précise également qu’alors je n’avais jamais écrit le moindre scénario, que mon seul fait d’arme littéraire c’était un roman et une ou deux nouvelles naturellement pas édités. J’avais vu l’introduction du jeu MegaRace avec son présentateur en forme de Max Headroom (le personnage qui illustre l’article). Très impressionné par l’animation et totalement béotien j’avais posé le deal ainsi à Lefranc, je vous écris une intro de jeu, ça vous plaît, vous m’embauchez, ça vous plaît pas, on en reste là. Ça lui a plu. Mais avec le recul, quand je repense à ce que j’avais écrit en termes de débauche de moyen, c’était certes séduisant mais technologiquement irréalisable. Mais j’allais comprendre à terme que pour Lefranc séduire était bien plus important du point de vue financier que de réaliser.

Similicon Valley

Lefranc est très probablement fasciné par les esprits créatifs, les artistes, et notamment influencé par le modèle de la réussite à l’américaine. Il s’est lui-même essayé à la réalisation, sa fiche Wikipédia, probablement écrite de sa main, indique d’ailleurs qu’il est réalisateur, en plus d’être éditeur et directeur de la revue mythique l’Écran Fantastique. Mais pour l’essentiel, c’est un financier, un comptable. Et il ne sait absolument rien ni du processus créatif, ni de la gestion du personnel. D’ailleurs à l’époque, il était beaucoup trop occupé à chercher des financements et à baratiner ses clients pour s’occuper de ce qui se passait réellement dans sa boite. Il avait délégué la tâche de gérer le personnel et suivre les projets à un autre, Emmanuel Forsan, à qui j’ai eu pourtant rarement à faire sauf à la toute fin. Quand j’ai mis les pieds pour la première fois dans l’entreprise, l’ambiance se voulait donc à l’Américaine dans son acceptation californienne. Détendu et créative. L’ennui, c’est que pour beaucoup détendu ça voulait dire ne foutre strictement rien et créatif, pomper partout des idées qu’on resservirait en plat réchauffé. Ce n’était pas le cas de toutes les équipes, ni de tous les créatifs et informaticiens qui travaillaient là, mais pour vous figurer, quand on arrivait dans la pièce principale, on avait le droit au spectacle de deux rangées d’infographistes occupés essentiellement à jouer aux cartes. Je n’ai moi-même jamais eu de bureau fixe, j’ai fini par accepter de travailler en partie chez moi ce qui a été une grossière erreur à plus d’un titre. D’une part, mon temps de travail phagocytait mon temps de vie, d’autre part personne ne savait ce que je faisais, parfois même qui j’étais.

 
En tant que scénariste mon boulot consistait essentiellement à proposer des adaptions vidéo ludiques de film pas encore sorti ici, parfois même pas encore produit, comme cette Planète des Singes que devait initialement faire Schwarzenegger. J’ai également travaillé sur des dialogues pour le jeu Alien, où je suis crédité alors que mon rôle a été mineur. Lefranc me consultait parfois sur des textes écrits par d’autres. J’ai eu ainsi en main le scénario dont était censé s’inspirer Besson pour le 5ème Élément et qui en réalité était parfaitement illisible, beaucoup trop gros pour un scénario de film (500 pages environs, or on compte en moyenne une minute par page). Je fais à ce sujet une parenthèse sur ce qu’a raconté Besson à propos de son film supposément écrit quand il avait 16 ans. N’importe quel cinéphile peut vous citer au moins deux de ses sources d’inspiration, de pompage plus exactement. À savoir le segment de Gimenez dans le dessin animé Métal Hurlant, et Stargate. Et ici, on en revient à ce que je disais à propos de la mystification du créateur dans le cadre moderne.

 
Ce boulot d’adaptation servait pour l’essentiel à attirer les financements, et même si ici, je restais simple et basique, je n’avais pas la moindre idée si ce que j’écrivais était techniquement réalisable. Je suppose que Lefranc faisait le joint à coup de promesses sur l’évolution technique. Il était très doué pour ça, les promesses. Jusqu’au moment où on m’a proposé de créer moi-même des jeux. D’une part, une adaptation d’un livre de prospective qui avait impressionné Lefranc et qu’on intitulerait le Troisième Millénaire. D’autre part, une adaptation d’un hit incontournable d’alors, le film les Visiteurs. On vous raconte toutes sortes de choses sur les artistes et la genèse d’un projet, plein de choses totalement fausses. Bienvenue dans l’arrière-boutique.

Le 3ème Millénaire ou comment faire le grand écart en milieu hostile

Comme cette affaire s’est étalée sur presque un an et demi, je vais tacher d’être synthétique. Ma source d’inspiration pour ce jeu était le modèle absolu qu’est Civilization de Sid Meier. Ce que je tendais à faire, c’était ce que fera la 5ème version de ce jeu à succès, c’est dire déjà si j’étais loin du compte en terme technique. Mais en plus, je voulais mettre en place un système de « récompense » pour le joueur. Chaque fois qu’il faisait une chose significative dans le jeu, il avait droit à un petit film de cinq ou dix secondes. À nouveau tout à fait illusoire considérant les problèmes que représentait la compression d’images. Jeu de stratégie et de prospective, je devais donc m’attacher à faire un futur plausible. J’ai notamment essayé de contacter des gens du parc d’attraction Futuropolis qu’ils me mettent sur des pistes, voir en contact avec des prospectivistes. Quand j’ai expliqué que je faisais un jeu vidéo, on m’a raccroché au nez. Personne, alors, ne prenait en France cette industrie au sérieux. Aujourd’hui, ils se battraient pour être attachés au projet. Basiquement, disons que ma ligne directrice dans ce jeu était que si le productivisme, la technologie à tout craint faisaient rapidement avancer le joueur, il condamnait en même temps la planète à un futur à la Blade Runner. Il fallait donc veiller habilement à un équilibre dans les sciences qu’on développait et la politique qu’on choisissait. En gros, un jeu réaliste et donc chiant.

 
Pour se faire, on m’avait attaché à un programmeur. Je n’avais pas la moindre idée de l’architecture technique d’un jeu, j’ignorais ses contraintes, comme il ignorait les miennes en termes de création. Qui plus est, c’était un autiste, la communication relevait avec lui du langage des signes. Quand on a commencé à dégager malgré tout une architecture. Lefranc lui ayant fermement signifié que je n’avais pas à être mêlé à ses contingences d’informaticien. On a commencé à mettre en place une équipe de création. J’avais demandé que quelqu’un m’aide à me documenter en termes de science prospective, on me présenta à un protégé d’Ulrich. Rapidement, il s’avéra que sa documentation sortait de sa seule imagination et question prospective, on était dans l’ordre de la science-fiction. Je n’étais pas satisfait, de plus ses délires parasitaient notablement mon travail. Enfin, on me confia à des infographistes. D’une part pour le look du jeu, d’autre part pour réaliser les formats courts que j’avais écrits. Pas une seule fois, je n‘ai bénéficié d’une équipe au complet et pendant presque un an, je n’avais même pas de chef de projet. Je devais donc gérer mon propre travail, avoir à l’œil celui des autres, le tout en gérant une équipe totalement éclatée. Sans compter cette fois où tous mes infographistes ont été mobilisés sur le film de Besson, le Cinquième Élément pendant près d’un mois. Ce pour un plan qui dure à peine deux secondes à l’écran et qui n’est même pas graphiquement accompli (les écrans du début du film, non ne riez pas). Mais comme me l’expliqua lui-même Lefranc, la location de cette équipe rapportait un peu plus de sept mille euros à la boite, argent qu’il pouvait mettre sur d’autre jeu. J’ai fini par craquer et réclamer un chef de projet. Or s’ils ont sans doute choisi la bonne personne question gestion de projet, qui avait déjà de l’expérience dans le domaine, question humain, c’était un imbécile de la plus belle eau à qui je dois en partie mon licenciement.

 
Au final, je n’ai jamais terminé ce jeu qui en plus d’être laid à pleurer est sorti buggé, et est probablement un des jeux de stratégie les plus ennuyeux et pourri auquel je n’ai jamais essayé de jouer (mon père l’avait acheté tout fier qu’il était). Je ne suis pas crédité sur ce jeu pour une seule raison, faire appel à un expert dans le procès qui m’a opposé plus tard à Lefranc m’aurait coûté plus cher pour un résultat incertain, en dépit du fait qu’il était maillé de référence à ma propre vie ou à mes centres d’intérêt.

Les Visiteurs ou l’art savant de la diversion.

Le défi que m’avait lancé mon patron était le suivant : tu as un mois pour écrire un scénario d’adaptation du film. En échange de quoi je toucherais une jolie prime. J’aime les défis ça tombait bien. Je l’ai déjà dit, je n’avais pas la moindre idée de ce que je faisais ni en terme de scénario, ni en terme de jeu. Et donc j’en ai trop fait, beaucoup trop.

 
J’ai commencé par revoir le film puis la filmographie de Poiret. Il m’apparut vite que l’humour fonctionnait à la fois sur le comique de situation et sur les dialogues. J’allais donc baser mon jeu sur ces deux axes, les dialogues servant de moteur et de ligne directrice au jeu. Ensuite comme il me semblait que le seul film ne suffirait pas à explorer son univers, je voulais faire en sorte que les personnages voyagent dans le temps. Ce qui était une erreur, on m’avait demandé une adaptation d’un film, pas un hommage à Jean-Marie Poiret. Suite à quoi j’ai essayé de me mettre dans les pompes de l’auteur et d’écrire à la manière de.

 
C’est moins compliqué qu’il n’y parait, demandez à Yann Moix qui a écrit Podium sur ce mode. C’est juste une figure de style, un exercice littéraire. Est-ce que j’y suis parvenu ? À un point que vous n’imaginez pas puisque Poiret a fini par reprendre mes idées à son compte. Je me suis juste assis à ma table avec un 50 de shit et pendant un mois, j’ai gratté non-stop. Au final, 400 pages de dialogues et de scène, reliés les uns avec les autres sur trois niveaux de temporalité, moyen-âge, ère moderne et période révolutionnaire. Oui, vous avez bien lu, l’idée du dernier film vient de là et de là uniquement. Du fait que j’avais remarqué que dans le film, on faisait mention d’un Montmirail qui avait libéré les serfs. Je me suis dit que ça ferait un magnifique héros à opposer au Montmirail qu’on connaissait. Poiret avait complètement zappé cette ligne de dialogue. Et pour m’appuyer en terme de personnage, je me suis référé à Que la fête commence, le film de Tavernier. J’avais quant à moi complètement zappé qu’une partie de l’équipe du Splendide ainsi que Réno avaient figuré dans ce film. Des références qui allaient leur faire plaisir à plus d’un titre. Nous avons vendu l’idée à Gaumont, restait à obtenir l’accord des stars.

 
J’étais nerveux et excité à rencontrer ces messieurs, on s’en doute. Les comédiens que j’avais déjà dirigés étaient soit des seconds couteaux, soit des comédiens spécialisés dans la pub. Jamais de ce niveau-là, et surtout pas pour leur vendre mon travail, mes mots. Au début, mon réflexe avec Clavier ça été la déférence, m’aplatir un peu, ce qui l’a immédiatement agacé. J’ai switché à la seconde où j’ai compris et je lui ai parlé de professionnel à professionnel. Il était d’accord, et même assez enthousiaste. Il pensait qu’on allait lui faire répéter « okay » toutes les secondes. Mais comme il y avait du vrai travail, il nous a demandé d’attendre qu’il termine son contrat au théâtre. Sa voix, c’est son outil de travail après tout. Quant à Réno je l’ai rencontré qu’au moment de l’enregistrement. Mon crétin de chef de projet avait ce réflexe très franco-français, et cocasse en la circonstance, de vouloir ramener les grands à hauteur des petits. Être celui à qui on ne la faisait pas. Réno l’a ramené d’entrée sur terre avec une boutade.

 
De par leur métier, les comédiens sont souvent de redoutables psychologues. Ce sont également des gens fragiles, sensibles, il faut les aimer et non pas les traiter comme des petites choses. Au déjeuner mon boulet a voulu qu’on aille manger ensemble dans un boui-boui du bout de la rue qu’il connaissait. Autant emmener une bête curieuse au zoo. Je l’ai esquivé et on en est revenu à l’idée de Réno, aller sur l’ile de la Jatte où se trouvaient toutes les plus grosses agences de pub de Paris. Je savais que les pubards leur foutraient la paix. Déjà qu’eux même se prenaient pour des vedettes….

Ce qui m’a le plus surpris et que j’ai trouvé généreux et respectueux de sa part, c’est que Poiret me laisse diriger Réno. J’étais l’auteur, c’était mon travail, j’en connaissais donc les intentions. Réno était généreux lui aussi, en plus d’être élégant et travailleur. Répéter cinq fois une déclamation de cinq lignes, et insister pour la refaire, de sa part, vu qui il était déjà à l’époque, ce n’était pas rien pour moi. Mais très vite le personnage de l’époque révolutionnaire a posé des problèmes à Poiret. Dans mon esprit et comme je l’avais écrit, Réno était un aristocrate décadent et légèrement inverti qui se révélait au contact de son ancêtre. Le côté aristocrate décadent lui plaisait bien, moins le côté inverti. Et en plus, il ne voulait rien lâcher. Je lui citais Tavernier, il me répondait Tim Roth dans Rob Roy, un méchant au demeurant. Poiret est un dandy cynique, les personnages qu’il faisait incarner à Réno c’était son Moi ou plutôt son Sur Moi, et nous, la plèbe nous étions Clavier, Jacquouille et son double moderne. Quand j’ai compris ça et que j’ai fini par lui tirer les vers du nez, et qu’il s’en est aperçu, il m’a fait : « oh toi t’es un malin, toi ! » Il n’avait même pas idée comment.

 

Cette discussion s’est étalée sur les deux jours des trois et seuls jours que nous avons eut ensemble. Il voulait qu’on retravaille, ça n’allait pas. Le soir même, je réécrivais mes ponts narratifs. On gardait le côté aristocrate décadent un peu précieux, mais au lieu d’être révélé par son ancêtre, il était révélé par l’amour, une fille du peuple. Un classique. Et je les réécrivais de sorte que je n’aie pas toutes les répliques et leur lien à refaire. Quatre cent pages dans la tête. Je savais que j’avais raison. Mais mon boulet a voulu tout vérifier. Impossible. Impossible que je connaisse mieux mon travail que lui, que je puisse être plus intelligent. Concours de bite. Trois semaines à tout vérifier. Je savais que plus on attendait plus la production allait réfléchir. On n’avait rien signé encore. Je ne disais rien, mais j’étais furieux. Et bien entendu, tout ça en pure perte à sa plus grande déconfiture. Arrive le jour de la grande réunion avec Poiret et les patrons de Gaumont, rien que ça. Mon boulet avec son scénario de 400 pages, quatre classeurs par personnes, de cent pages chacun… Poiret et nous deux. Douze classeurs… Comment vous traduire l’expression de Poiret quand on lui a proposé de faire une lecture de 400 pages ? Vous avez déjà vu un enfant qui ne veut pas manger sa soupe ? J’ai balayé tout ça et je lui ai raconté en direct. Réponse de Poiret, enthousiaste : « Vous avez fait du bon boulot ». Trois semaines de gâchées, sans compter la belle occasion de raté pour ma seule pomme. Merci le boulet. Est arrivé par-dessus ça le second boulet, mon patron. Avec une proposition à trois millions et demi de l’époque et un développement de trois ans. Un contrat à l’américaine quoi. Complètement à côté de la plaque, et évidemment Gaumont a dit non. A vouloir être trop gourmand… Finalement, ils sont est allé voir des gens sérieux, Ubisoft, et ils ont même fait une suite. Voilà ce qui se passe quand un bon projet est servi par de mauvais producteurs.

 
Mon boulet devait l’avoir mauvaise parce qu’il est allé raconter que je ne travaillais pas assez… Je me suis retrouvé devant, lui, Lefranc et Forsan à devoir justifier mon emploi du temps alors que la plupart du temps, je bossais chez moi. J’étais en réalité épuisé, et quand j’ai entendu cette accusation, je n’ai pas pu m’empêcher de fondre en larmes. Ils ont dû prendre ça pour de la faiblesse ou de la comédie. J’ai été licencié, et tant qu’à faire, on me sucrait mes droits d’auteur. Ça s’est terminé aux prud’hommes, j’ai gagné haut la main. Ni Forsan ni Lefranc n’étaient même présents dans les locaux le jour de l’entretient finale… Est-ce que je regrette tout ça ? Pas du tout, ça été une expérience très enrichissante et créativve à tout point de vue, même si ça a déterioré mon état de santé. Pourquoi je ne me suis pas aventuré chez Ubisoft. Un type m’a fait venir sur la base de mon CV, il s’occupait des spots d’annonces des jeux, il aurait besoin d’un assistant. Il était en train justement de monter un de ces spots. Je lui ai donné un conseil de montage. On est allé voir ensuite son patron qui devait regarder ce montage. pas la moindre réaction, sauf sur le plan que je lui avais conseillé de mettre. Il n’allait quand même pas embaucher un mec qui pouvait lui piquer sa place.

 

Voilà, j’en ai terminé avec ce cycle. Je tenais à le faire dans l’esprit d’une part de désacraliser tout ce dont on nous gave à propos de la célébrité, du succès, de la reconnaissance faramineuse de nos toutes petites personnes. Mais également pour partager mon expérience avec ceux qui se trouvent dans une de ces situations D’autre part au sujet de la création et de la société du spectacle en soi. Qu’elle fut publicitaire ou autre, puisque j’en ai été acteur. Et que j’en suis toujours en m’exhibant ainsi comme nous tous, ceux qui publient sur leur blog et ailleurs, et ceux qui commentent. L’anonymat ne vous préserve pas du show, et le show must go on, n’est-ce pas ?

FPS

Ciel gris-bleu, la clarté d’hiver caresse les murs de brique noire des entrepôts qui dominent le port. Leurs reflets massifs se dessinent sur la surface de l’eau, tout est calme, silencieux, quelques oiseaux dans le ciel magnifient le paysage. Je passe la porte du toit, j’avance jusqu’à l’échelle de secours, silencieux. Je suis un assassin, je suis un pro, je n’ai qu’un objectif, et tout ce qui se mettra en travers de mon chemin disparaitra. Je monte, il doit faire froid mais je l’ignore, je suis concentré, je suis centré, je sais ce qui m’attend, je connais ça, cette sensation, l’adrénaline qui court comme un shoot.

 

Putain ! T’es encore en train de jouer à ce jeu vidéo ! Tu passes combien de temps là-dessus putain !? Eh ! Y’a une vie dehors tu sais !?

 

Une sentinelle, fusil d’assaut M4, lunette de tir, deux chargeurs en quinconce scotchés avec du gaffer, il regarde devant lui en piétinant sur place. Un peu de buée s’échappe de sa bouche. Je choisi la strangulation, pas de sang, pas de trace. Le lacet d’acier se referme sur sa gorge en même temps que je l’attire derrière la cheminée d’aération. Mais la strangulation n’est qu’un moyen pour le distraire, en toute fin, mis au sol, je lui brise la nuque d’un coup sec. Puis je tire son cadavre jusqu’en bas et le cache derrière les escaliers. Je remonte, prends le M4 et son matériel d’écoute, autour de moi le silence règne toujours.

 

Y’a vraiment un truc qui tourne pas rond dans ton crâne hein ! C’est ça ton ambition dans la vie ? Jouer à des jeux vidéo toute la journée ? Hein ! Qu’est-ce tu fous bordel ! Ouais, t’as raison, les jeux vidéo ça abime le cerveau, j’ai lu ça l’autre jour dans un mag. Ca rend les gens violent à ce qui parait, quand tu joues trop de fois tu sais plus ce qui est vrai ou pas.

 

Une sentinelle à une heure qui fait les cent pas. Bonnet marin, blouson de cuir, jeans, tennis, AR15. Il porte la main à son oreille. Je connais ça, je suis déjà passé par là, c’est minuté et chronique comme une horloge, garde un, deux, trois, c’est mon tour, une voix dans l’oreillette que j’ai piqué à l’autre. Numéro quatre ? Check. Je porte mes lunettes vers les bâtiments en face, j’aperçois le fusil du sniper qu’un pinceau de lumière éclaire chichement dans l’entrebâillement d’une lucarne. C’est bon, l’autre est rentré à l’intérieur, je braque le fusil vers la fenêtre du quatrième étage, là où la sentinelle fait les cent pas. Un peu à droite j’aperçois le reflet d’une tête. Dans ma visée c’est un type assis devant un écran. Je respire doucement et j’appuie sur la détente. Le verre éclate, sa tête s’ouvre et se referme, c’est délicieux.

 

Non mais je te jure ! C’est quoi ces mecs de nos jours qui se fantasme en train de jouer à la guerre sur des écrans à la con !? Hein !? Génération de zombie ! Ouais, t’as trop raison z’ont plus rien dans le crâne ces mecs ! Et tu les as vu tous dans la rue en train de mater leurs écrans !? Pareil ! Ouais tu l’as dit pareil ! Eh machin ! Réveil tu sors quand de ton délire ?

 

La sentinelle se retourne, je tire, une balle, pleine tête, et de deux ! je pivote, sans visée, tir d’instinct, le sniper, trois cartouches l’une sur l’autre, je me baisse, pas de réponse, c’est bon. J’ai éliminé le gars à la surveillance des caméras et deux sentinelles, la voie est libre pour cette partie du bâtiment. Je maitrise, je n’ai pas peur, je n‘improvise pas, je suis un pro et je suis bien renseigné. Je redescends, passe une porte, une autre, entre dans un couloir éclairé par une veilleuse jaune, le coin habituel des traquenards. Ca rate pas, il sort de nulle part, un pistolet-mitrailleur Skorpio suspendu à son holster d’épaule. Brrraaa ! Je l’abats d’une rafale en pleine poitrine, purée de sang et de viande qui gicle sur le mur et la veilleuse, c’est bon, c’est cool, je passe.

 

Oh mais putain t’as vu ça ? il nous entends pas ou quoi !? Eh t’as entendu !? Lâche ce jouet bordel ! Ouais, mec t’es en train de te foutre en l’air là, lâche ça !

 

Entrepôt ouest, quatre hommes, deux à l’étage, deux en bas qui patrouillent entre les containers, caméra porte nord et est, tir croisé, angle large. Je me glisse entre deux containers, sort mon poignard de survie en acier noir anti reflet et j’attends le gibier. Son ombre le précède, je me faufile dans son angle mort et je le frappe à la gorge. La lame entre facilement, tranche la jugulaire et perce la trachée, ressort en gerbant un flot de sang avec un gargouillis de marais. Il s’amolli par terre, je le traine dans l’ombre. Le second ne me voit pas plus venir, tassé dans l’obscurité derrière des barils de plastique bleu, produit toxique, étiquette orange. Je lui enfonce la lame à la base du crâne, il n‘a pas le temps de prendre conscience qu’il meurt, tombe sur moi et à nouveau je l’entraine à l’abri des regards. Là-haut les autres vont et viennent.

 

Com-plè-te-ment à la masse ce gamin ! Encéphalogramme plat ! Eh oh le tueur de pixel ! A quoi ça te sert de passer tes journées là-dessus tu veux me dire !? C’est quoi l‘intérêt ? Tu crois que c’est ça qui va te nourrir ou quoi !? Ouais zombie, c’est ça le mec, il est plus avec nous.

 

Je suis un pro, je suis bien renseigné, mes sources vérifiées, je connais la marque des caméras et conséquemment leur périmètre de portée, leur capacité avec cette lumière en demi teinte. A un pas du trait de clarté couché sur le sol en béton, je braque mon fusil en direction de la sentinelle à neuf heures.  Rafale de trois. Une en haut de la cuisse, fémorale, une dans l’abdomen, intestins, une autre dans la poitrine, poumon. Le choc le couche au sol, le second garde s’agite, trop tard. Sa tête apparait dans ma lunette, un coup de chance, le doigt s’écrase sur la détente. Blam ! Grosse tâche sur le mur derrière lui.

 

Blam ! Bang ! Piiiiooouuu ! Putain de merde ! T’as vu ça ? Tou-te la journée ! Et c’est quoi le but du jeu tu veux me dire ? Hein c’est quoi ? Tuer le plus grand nombre de gus ? C’est ça ? Whâ c’est super enrichissant ça ! C’est un jeu d’infiltration. Hein ? Un jeu d’infiltration, c’est un jeu d’infiltration. Ah ça y est tu parles maintenant ? Et alors ça change quoi ? Faut réfléchir. Faut réfléchir !? Oh putain t’as vachement l’air de réfléchir depuis tout à l’heure ! Hein t’en penses quoi ? Oh, oh, oh ! Oh ouais t’as trop raison, un zombie qui réfléchi, ouh, ouh, ouh !

 

Le reste est facile, je suis chaud. Je prend l’escalier de secours et grimpe sur la plateforme sans me faire voir des caméras, une porte, une salle remplit de carton, une autre porte, mais au moment où je tourne la poignée j’entends des voix. Deux, peut-être trois. J’ai le pouls qui grimpe, une mince goutte de sueur qui rigole le long de ma tempe, si je rate ce coup là, cette étape, c’est foutu. Si je relâche la poignée ils vont le voir, si je bouge ils vont l’entendre. La main dessus, j’attrape en douceur mon arme d’appuis, 45 USCOM avec silencieux intégré et visée laser. Je ne peux pas me permettre de faire du bruit à ce niveau, pas le luxe d’une fusillade non plus, peu importe le nombre il faut que ça soit rapide et en silence. Je respire un coup. Ca fait longtemps que je fais ça. Chaque fibre de mon corps est entrainé à l’exercice, mes nerfs sont des capteurs sensibles, mes gestes coulés dans l’instinct, l’expression de mon intention et de ma personnalité.

 

Putain mais merde ! La ferme ! Vous allez me faire tout foirer ! Si je passe pas ce niveau faut tout que je recommence ! Oh le pauvre chéri ! Non mais comme si ça vie en dépendait putain ! T’as vu ça ? Ah, ah, ah, ouais, complètement siphon l’gars !

 

La porte s’ouvre en large, je fais feu d’une main, ambidextre. Le point rouge se pose sur une gorge, une poitrine, un front. Ils sont quatre. Les étuis de cartouche fumant rebondissent sur les murs avec des tintements de verre. L’ogive arrache un morceau du cou du premier qui arrose de sang son voisin avant de s’effondrer. La seconde fait une tâche sombre sur la chemise du dit voisin qui tombe en arrière avec un cri étranglé. La troisième un trou bien net au milieu du crâne du gars juste derrière, mais le dernier s’esquive, il prend sur la droite, le couloir des monte-charges, tête basse, tout en faisant basculer la bandoulière de son arme. Une fraction de seconde et sa tête n’est déjà plus dans mon angle de tir, je baisse le canon, le point lumineux de la visée glisse sur ses jambes, feu. Il s’effondre, pousse un cri, j’avance de deux pas et l’achève. Le silencieux aboi deux fois, ça ne fait pas le bruit de pet de souris qu’on entend dans les films. Plutôt un pot d’échappement au loin, un gros livre qui tombe. S’il y en a d’autres dans le secteur ils ne vont pas tarder. J’avise les monte-charges et flingue les commandes des deux premiers. Lève la grille du troisième et me colle dans le fond tandis qu’il monte. Je porte une cotte de combat noire, gilet pare-balle, bottes de saut renforcée, brelage avec deux chargeurs supplémentaire et deux grenades étourdissantes, visage barbouillé nuit, gants en Gortex noir extra moulant, pager glissé dans une pochette au cas où je serais perdu. Je suis équipé pro, ce qui se fait de mieux, je connais mes outils et mes atouts. J’ai commencé tôt. A cet âge où la mort est encore une chose esthétique. Et comme tout ceux de ma génération j’ai été bercé par les exploits de quelque guerrier de cinéma, fasciné et prenant pour mon compte la virilité et les affirmations d’étoiles mâles. Je voulais être comme elles et je ne craignais pas l’épreuve. Je savais ce que cela pouvait coûter, du moins je le croyais. Du pain béni pour mes instructeurs.

 

Regarde-le ! Non mais regarde-le ! Je parie qu’il se fait son cinéma ! Alors t’es qui ? c’est qui ton personnage ? Super Rambo ? Hein ? Jason Bourne mes couilles ? James Bond le super tralala des chattes !? Oh ta gueule ! Ah, ah, ah ! Il aime pas ça trop tu lui dis la vérité ! Trop c’est ça ! comme un gosse ! ouais, un putain de gamin ! Eh connard ! t’as vingt-deux piges ! Tu te sors quand la tête du nuage !?

 

Putain ils ne vont pas me lâcher ! Je me dis en les entendant radoter derrière moi. J’ai abattu les deux qui gardaient l’entrée du monte-charge. Une balle chacun. Je suis à cent cinquante mètres de mon objectif, ce n’est pas le moment de flancher, de me déconcentrer. A partir d’ici je ne sais pas ce qui m’attend, mes renseignements ont des limites et ceux qui m’emploient ne fournissent pas de drone de surveillance, de vue satellite, de hacker surdoué capable d’arracher en deux commandes clavier l’ensemble des infrastructures électriques du quartier. Je suis seul avec mon talent et mon instinct. Et ces deux là qui parlent derrière moi. Je les entends à peine et d’ailleurs je me fous de ce qu’ils racontent mais ils me gênent. J’ai repéré une caméra probablement à infrarouge, si je la descends maintenant ça peut déclencher l’alerte et je ne préférais pas. A partir d’ici, à moins d’y être contraint, je veux éviter l’affrontement. Quand on ignore les forces en présence on se manifeste le moins possible. Le moindre faux pas peut-être fatal. Mais je maitrise, il y a toujours une solution, sans quoi il n’y a pas de problème. Et maitriser pour le moment c’est attendre. Pas bouger. Attendre que leurs voix s’éloignent, attendre de me retrouver avec moi-même. Les nerfs à fleur de peau, les muscles souples et chauds, fauve, en alerte, patient, coulé par terre le long d’un tas de gravas, quasi en pleine lumière, immobile comme une nature morte. Au-dessus de moi, par un jeu de persiennes un ciel délavé balaye la pièce, les voix se rapprochent.

 

Oh tu m’entends !? Non y m’entends plus ! Ca y est il re perché ! Eh oh je t’ai dit d’arrêter de jouer ! Bordel tu vas écouter oui ou merde !? Tu parles il est parti l’mec ! T’as raison ! Eh gros ! Ecoute c’qu’on t’dit c’est pour ton bien ! Mais putain qu’est-ce que ça peut vous foutre !? Je vous emmerde moi quand vous matez la télé !? Qu’est-ce que tu compares la télé à ces conneries !? A la télé y’a les infos ! Y’a le monde ! Le vrai ! Pas celui de tes jeux de commando mes couilles ! Le vrai… ha ! Tu parles !

 

Ouf ! Je suis passé ! Pas de soucis. Pendant une seconde ou deux  je me suis dit que c’était foutu, que j’allais y passer mais la mécanique a repris le dessus. La peur, le doute, sont des choses naturelles et utiles, preuve de conscience. Elles peuvent être paralysantes si on se laisse submerger ou un combustible à son courage si on a été bien formé. Et puis il y a l’expérience qui joue bien entendu. Les stratégies déjà employés, expérimentés. J’abats le boitier d’alarme et file ventre à terre. Combien de temps avant que quelqu’un s’aperçoit qu’il est hors d’usage ? Et la caméra ? Je l’ignore. Combien sont-ils à partir d’ici, je l’ignore aussi. Tout ce que je sais c’est où se trouve mon objectif, son identité, son visage est imprimé dans ma tête. Anton Vilosky, fils de Leonid Sergeivitch Vilosky parrain de la bravta Souliapovskaïa de Saint Petersbourg. Mais en réalité son identité, son âge, qui il est, innocent ou coupable, ça ne m’intéresse pas, La raison pour laquelle on le veut mort je l’ignore également et je m’en fiche. Je suis payé, c’est tout ce qui m’importe, et cher, c’est tout ce qui compte. Lui n’est qu’un objectif, une cible, le but de ma venue et il disparaitra de ma tête au moment même où je repartirais. Ce n’est pas le premier mort qu’on fait qu’on retient le plus, le mieux, le pire. Ni le second, ou le troisième. Ce n’est pas forcément à ce moment là que la mort vous atteint. Soit parce que vous n’avez pas le temps d’y penser, soit que l’adversaire est assez loin pour n’apparaitre que comme une pantomime, soit que vous êtes si débordant d’adrénaline, de colère, de volonté d’en finir que vous ne voyez même pas la figure de l’homme dont vous poignarder le visage. C’est la mort de l’autre qui vous atteint surtout Du collègue, du pote, de la connaissance, du frère d’arme, de la mascotte de la compagnie. L’affect. Par n’importe quelle brèche il se faufile. Et on ne peut pas, on ne doit pas se murer. Sans affect, empathie, l’instinct marche sur une patte. Alors on fait avec, on apprend. La vie est courte mec, autant la prendre à la coule non ? Même sur le terrain ? Surtout sur le terrain mec, surtout sur le terrain. Mais il y a un moment où on se dit que ce n’est plus la question, les proches au combat meurent et on y peut rien. Ils meurent par inadvertance, inattention, parce que quelqu’un n’a pas fait son travail, ou qu’un autre a prit la grosse tête. Victimes de tir amis, comme ils disent pour rire ou bien jetés, sous équipés, au milieu d’un traquenard parce que les imbéciles aussi font la guerre. Que dire ? A ce moment précis on bascule et on se demande si le jeu en valait la peine. L’armée m’a envoyé partout, engagez vous qu’ils disaient, et vous verrez du pays, et c’est vrai. J’ai tué des gens de toute les nationalités et officiellement toujours pour d’excellentes raisons. J’ai baisé des putes de tous les coins du monde. Vu des choses incroyables et d’autres abominables, des paysages fabuleux, et suis allé à la rencontre de l’autochtone. Mais questions tour operator c’est moyen. Il y a moins risqué et considérablement mieux payé. C’est pour ça que je suis parti, j’en avais marre de faire le fusil pour le Big Business, les cravates du gouvernement, et les abrutis quatre étoiles.

 

Non mais regarde le en train de se faire son cinéma lui… Il est pas vrai Trump peut-être ? Et Poutine il est pas vrai !? Hein ! Et dans le monde t’as vu ce qui se passe !? Les guerres, tout ça ! La Syrie, c’est pas vrai tout ça !? Ah tu m’emmerdes, tu comprends rien. Comment ça je comprends rien monsieur super ninja-pixel ? Explique vas-y ça m’intéresse. Mouais, ouais…. Attends deux minutes que j’passe là et je t’explique… Non mais je le crois pas ! T’as vu ça ? Je t’ais dit d’arrêter de jouer PUTAIN !

 

J’entends des éclats de voix, un long couloir devant moi qui bifurque sur la droite, les derniers cinquante mètres. A gauche j’aperçois par une fenêtre un toit plat et goudronné. Une nuée s’éloigne vers la mer, à peine si je perçois le cri des mouettes, les moteurs des chalutiers au départ. J’adore ce genre d’ambiance. C’est beau, c’est mystérieux, c’est presque aussi parfait qu’un bon film de super assassin. Oui c’est puéril, mais quoi ? je vais me mettre à réfléchir peut-être ? C’est pas le moment de penser, je suis pas là pour ;;; PUTAIN ! Mais qu’est-ce qu’ils foutent là ces deux là !? Ils avancent vers moi sur le toit, M4 et fusil à pompe Remington spécial police. Discutent. Si je bouge je suis foutu, si je ne bouge pas je suis foutu. Vite ! Un, deux ! Deux, deux, trois !. Les balles explosent la fenêtre, la première et le faisceau du laser suit, cinq fois. Deux dans la poitrine, une dans la tête, Mozambique ! Le premier touche terre avant le second. Le second porte un gilet et la tête nue. Qui gicle merveilleusement. Un bruit sur ma droite, je fais volte-face, un gamin d’une vingtaine d’année en survêtement tricolore, tennis noire, tête pouponne et rose, un AK47 entre les mains. Je le regarde dans les yeux, il est sidéré, stupéfait, il n’a pas l’entrainement ou l’expérience, il a peur peut-être, j’aime ça. Stump, stump, stump ! Les ogives de 11,43 millimètres à tête creuse lui défoncent la poitrine et crachent ses poumons sur le mur, la violence du choc le repousse comme un pantin sans fil. Il s’écrase comme une merde, les yeux ouverts qui me regardent dans le vide, la langue sorti, violette, sanglante. Ouais, c’est bon ! je suis une machine à tuer et j’aime ça ! Ouais je suis le meilleur et j’aime ça ! Je les nique tous ces enculés !

 

Oh mais ça va ! Qu’est-ce que ça peut te foutre putain ! Tu vois pas que c’est pas le moment ! Attends merde ! Non ! ca suffit ! Eh mais lâche ça ! Oh, oh, les gars, vous battez pas calmez vous !

 

La porte s’ouvre à la volée, la serrure qui valse avec un morceau du chambranle. Le bruit lourd d’une grenade neutralisante qui roule à l’intérieur. Eclair de tungstène, elle éclate avec un bruit sec en hurlant un son suraigu Trois individus à l’intérieur, deux à dix heures, un à midi, assis sur un canapé, une télécommande dans les mains et un casque sur la tête. II me regarde hypnotisé, terrorisé, je ne sais pas  Sa tête me dit quelque chose, je crois que c’est le jeune frère de ma cible, je crois que j’ai vu sa photo dans le dossier. Je l’abat d’une balle qui lui emporte la moitié gauche du crâne. Puis je passe à son frère et au garde du corps. Trois pour l’un, deux pour le second, je change de chargeur. J’ajoute une balle dans la tête des deux derniers pour le compte, lève les yeux sur l’écran inondé de sang, d’esquilles d’os collés et de grumeaux de matière grise. Le canon d’un HK MP5 prolongé d’un réducteur de son et pointé vers un paysage de rêve. Un peu plus loin des silhouettes cagoulés et armés. Je crois reconnaitre la baie de Rio au loin, le ciel est parfaitement bleu, la végétation luxuriante. Je souris, engagez-vous qu’ils disaient, vous verrez du pays…