Une livre de chair 2.

Il n’avait jamais vraiment essayé de regarder ou même de comprendre. Ce genre de programme s’était multiplié avec les années, il suffisait de rester en périphérie de ce monde-là, il étalait de lui-même sa vulgarité sur les couvertures de magazines. Les mêmes genres de personnages, de filles, de personnalités, jusqu’au physique, plaquettes en chocolat, seins refaits et tatouages tribaux. Toutes les fois par exemple où il se rendait au tabac du coin, une nouvelle couverture pour Entrevue, avec une énième starlette de la télé réalité déclarant qu’elle n’était pas, ou était une chaudasse, le tout invariablement en tenue sexy, maillot de bain, poitrine opulente, bouche prometteuse de Barbie porno. Comment finalement une fille comme Chantal, de cette génération, aurait pu croire que de faire une danse du ventre pour un mec en jupette sexe, une sucette dans la bouche, puisse être autre chose que séduisant ? Elle obéissait juste aux standards modernes de ce que la télévision lui avait enseigné, et tant pis qu’il ou elle ne la regarde pas, la vulgarité marchande de son spectacle s’invitait donc d’elle-même dans l’inconscient collectif. Puis au fond ça lui plaisait, ne lui avait-elle pas avoué spontanément qu’elle était plutôt coquine. Il fallait bien admettre, elle faisait finalement rêver le célibataire contraint qu’il était.

Plutôt coquine. C’était un descriptif sobre pour le genre de panoplie sexuelle qu’elle réservait aux rares privilégiés assez dépensiers pour terminer dans son lit. Toute la panoplie porno en réalité. Des tenues sexy aux gorges profondes en passant par l’éjaculation faciale ou la sodomie. A ce sujet aussi elle était le direct produit d’une époque où l’industrie de la pornographie avait tout envahi, jusque dans la mode elle-même. Sa sexualité, comme la plupart des filles et des garçons de son âge s’était faite à l’aune de Marc Dorcel production. Et tant pis si en réalité elle n’aimait pas du tout qu’on se vide dans sa bouche ou sur son visage, que la sodo ça fait mal bien souvent. Tant pis si elle connaissait rarement le sacro-saint orgasme féminin, élevé au stade absolu de graal par le féminisme dévoyé des magazines féminins, c’est ce qu’on attendait d’elle dans un lit, se comporter comme une petite salope absolue, et c’est ce qu’elle servait, ignorante de la tendresse, des caresses, de la complicité amoureuse. D’ailleurs elle n’avait jamais été amoureuse qu’une seule fois, et autant qu’elle s’en souvienne ça coûtait cher. Il s’appelait Oussman Oussman Boka, un magnifique malien d’un mètre quatre-vingt-dix qui, en dehors de la baiser splendidement, lui avait tout appris du broutage. Entre deux gifles dans la figure…. Une passion violente, un amour-chien qui avait duré deux ans, jusqu’à ce qu’il se fasse expulser et qu’elle n’entende plus jamais parler de lui. Cette séparation forcée l’avait d’abord déchirée, puis elle s’était rendue compte de son emprise à mesure que le souvenir de ses baisers disparaissait et que celui des coups demeurait. Aujourd’hui elle n’avait plus que mépris et haine pour les hommes, quant à l’amour, eh bien elle n’avait plus le temps, tout simplement, mais puisque c’était une mandoline universelle, elle n’hésitait pas plus à en jouer qu’Oussman avait hésité avec elle sur cette corde sensible, chaque fois qu’il voulait se faire pardonner de l’avoir frappée, chaque fois qu’il voulait la pousser à se réconcilier sur l’oreiller. La baiser au plus fragile d’elle-même, comme un petit oiseau qu’on prend au creux de sa main, parce que pour lui c’était meilleur, comme de limer une vierge.

Oussman et sa belle queue… c’était lui qui lui avait dit de choisir un prénom bien français, se faire passer pour une mère célibataire, parce que ça faisait plus sérieux, d’apparaître toujours pure et vierge d’intention, l’innocence d’agir, enfantine, limite idiote. Lui qui lui avait enseignée comment attirer le client, l’aguicher. A l’époque il l’avait même poussée à s’exhiber sur un site porno, effeuillage soft, branlette avec un god, ces choses-là. Mais elle n’avait jamais aimé ça, elle trouvait ça dégradant comme une éjac faciale. Elle se faisait une plus haute opinion d’elle-même, avait regagné sa fierté de femme à mesure que le souvenir de son beau tortionnaire africain disparaissait derrière les rangées de prétendants. Elle avait gardé son nom par mépris pour lui, son nom de salope comme elle disait, son nom de brouteuse  quand au Dubien, elle trouvait que ça faisait aussi français que Chantal. Chantal Dubien, c’était plat, presque anonyme, Dubien-Boka c’était comme si le grand nègre s’invitait dans une zone pavillonnaire, même si elle était la seule à le savoir, ça avait quelque part le goût de la revanche.

Ses parents étaient de médiocres travailleurs sans ambition, petits employés qui s’étaient sacrifiés pour elle, sa mère aide-ménagère dans un hôpital et lui VRP depuis 15 ans dans le Velux, ils lui avaient tout donné. Le confort, la sécurité, la télé quand elle voulait, les sorties, les derniers gadgets à la mode sans pour autant jamais lever la tête du guidon, jamais moufter, contre rien, même quand elle ne foutait rien au lycée. Et bien entendu, l’adolescence venue, elle ne supporta plus l’ambiance confinée et douillette de cette définition du bonheur familial que proposait papa et maman. Oussman fut la conséquence logique de cette révolte. Qui en impliqua bien entendu une autre, le rejet de ses parents. Non pas qu’ils étaient racistes, pas réellement mais quand même c’étaient pas des gens comme nous non ?

Sa bande de copines, qu’elle connaissait depuis le lycée, savaient à propos d’Oussman, de ses parents et elle. Ce qui s’était passé, les coups, tout ça. Pour autant pour elles, elle entretenait un genre de nostalgie en gardant son nom, une nostalgie qu’elle ne cachait même pas quand elles causaient cul. A l’instar de son pigeon, Sarah était une fille plus secrète qu’il n’y paraissait, et seul Saïd était dans la confidence. Lui seul savait le mépris qu’elle entretenait pour la gente masculine en général et le dégoût que lui évoquait l’amour et tous ces trucs qui rapportaient rien sinon des baffes et des coups de bite. Lui seul savait les blessures que lui avait laissé dans l’âme ce foutu beau malien.

– Qu’elle tête il a chérie ? Tu me l’as pas encore montré.

– Attends je débranche la cam et je l’appelle.

Il apparut comme toujours, sur un mur blanc, avec un canapé de couleurs crème derrière lui. Il fumait.

– Comment ça va ma belle, entonna-t-il de bonne humeur.

– Oh il a un joli sourire, commenta Saïd derrière elle. Tu lui as demandé s’il était bien monté aussi ?

– Saïd…

Ils éclatèrent de rire pendant qu’elle écrivait.

– Ça va et toi ?

– Bien, j’ai reçu l’argent, je vais pouvoir te payer ton code de connexion.

– Génial, tu vas te promene kan ?

– Je ne sais pas quand on aura raccroché.

– Tu ve pa alle cherche maintenant, je t’attends. Comme ça ce soir on pourra se voir, promit-elle.

– Oh tu fais chier, je suis bien là.

– Mais si sa ferme

– T’inquiète pas ça ne ferme pas avant 18h30 dans mon quartier

– Tu te souviens du nom de la recharge ?

– Oui, Néosurf, j’ai pas oublié, j’oublie jamais rien.

– Tu a une bonne mémoire

C’était une question, à force il avait aussi appris que la ponctuation et elle ça faisait deux.

– Oui très bonne. Visuelle surtout.

– Moi aussi je bonne mémoire.

Et elle fit apparaître un petit smiley qui faisait un clin d’œil. Façon de dire, en somme on est pareil. Et sans le savoir elle était encore plus près de la vérité qu’elle ne l’avait jamais pensé. Pour être un bon menteur il fallait autant de mémoire que d’absence de scrupule. Ils partageaient ces qualités l’un comme l’autre.

– Tu me promets que t’iras après

– Oui je te le jure, écrivit-il paternellement, et moi aussi je tiens toujours mes promesses.

Encore une vérité. Il était même psychorigide au sujet des promesses, celles qu’il faisait ou celles qu’on lui faisait. Pas question de manquer à sa parole avec lui, personne, ça avait valeur d’or. Tout le monde savait ça dans les milieux où il naviguait. Alors sitôt la conversation terminée, une heure quand même, il sortit et alla lui acheter son précieux forfait internet plus mobile pour la somme convenue. Elle aurait été moins pressante, il aurait peut-être fait cadeau d’un peu plus, mais elle l’avait fatigué avec cette histoire. Il était heureux d’en finir, croyant sincèrement que maintenant il allait retrouver la jolie petite poupée en train de faire la danse du ventre pour lui devant son écran. Pourquoi pas après tout, il pouvait douter du reste (quoi que plus beaucoup maintenant) mais pas qu’elle était exhibitionniste. C’était de son époque donc. Le soir même elle le remercia, lui dit qu’il était génial, ce qu’elle pensait vraiment. Ce mec était gentil en plus d’être beau, dommage qu’il soit aussi con. Mais la caméra ne marchait pas, c’était normal disait-elle, il fallait attendre vingt-quatre heures pour que tout redevienne normal. Il fut un peu déçu, mais puisqu’il n’avait pas de raison de douter de ça…

– Tu lui as parlé de l’héritage ? lui demanda Saïd.

– Qu’est-ce que tu crois, avant-hier.

– Il a dit quoi ?

– Rien, il n’avait pas l’air très intéressé.

– Il est au RSA et ça ne l’intéresse pas ? Tu vois je t’ai dit c’est des parasites ces gens-là, ils veulent rien.

– Mais non c’est pas ça, il a raison de pas s’y intéresser, c’est mon argent après tout, il fait genre.

– Tu crois ?

– Bah oui, je lui ai dit que je l’aiderais avec mon fric, il m’a dit « touche le d’abord et tu verras bien »

– Un daron quoi.

– Voilà t’as compris.

L’héritage… elle avait glissé cette histoire au milieu de la conversation, sur le ton presque de la confidence. Une amorce pour voir comment il réagissait. Sa réponse ne l’avait pas déçu, signe qu’il ne se méfiait pas. Et en effet c’était le cas. Sarah était une fille maligne faute d’être vraiment intelligente. Suffisamment pour connaître ses forces et ses faiblesses face à un homme de son âge et de sa probable expérience. Une qualité pourtant qu’elle surestimait amplement dans son cas précis, comme elle s’en aperçut le surlendemain.

– Non tu vas pas lui faire croire que t’es au Mali ? fit Mélanie incrédule.

– Bah si tiens !

– Déjà ? Mais hier, t’étais… t’étais où déjà ?

– A Chambéry.

– C’est où ça ?

– Je sais pas, quelque part en France.

– Et aujourd’hui t’es au Mali ? Mais il ne va jamais te croire, plaida la jeune femme.

Sarah mima la fille au bord de l’évanouissement

– Oh qu’il fait chaud, j’ai prit un billet aller simple parce que je croyais que j’allais toucher l’argent de l’héritage tout de suite…. Je suis une gourde.

– Oh chérie, ne dit pas ça de toi, t’es juste un peu distraite, fit Saïd, et ils éclatèrent de rire tandis qu’il écrivait.

– Comment vas-tu la fille ?

Il aimait bien ce mot, fille, ça lui donnait le sourire. Et elle, assurément s’en était une, il avait encore le souvenir de sa petite danse, de son sourire, ravi ce matin de la retrouver, toujours persuadé qu’elle allait réapparaître à l’image. Mais non, elle avait chaud et très mal à la tête, et elle était très triste aussi.

– Qu’est-ce qui se passe ma belle ?

– Je suis au Mali, écrivit-elle, et tout le monde à nouveau ria.

– !!!! répondit-il. Au Mali mais qu’est-ce que tu fais là-bas ?

Sarah répéta presque mot pour mot son petit scénario. C’était le notaire qui avait payé le billet, pourquoi un aller simple ? Elle savait pas. Pourquoi elle était partie alors ? Parce que l’histoire de l’héritage ne pouvait plus attendre paraît-il, et il se rappela qu’en effet elle lui avait déjà mentionné des appels pressants des maliens. Son père était mort il y avait un an et deux mois exactement, il lui avait laissé pour 300.000 euros dans une banque de Bamako, ville dont elle ne connaissait pas même le nom alors qu’elle était censée s’y trouver. Ce fut sa première erreur, la seconde c’est qu’elle s’adressait à un homme qui avait l’expérience des voyages, un homme qui ne pouvait pas comprendre en toute logique qu’on puisse vouloir prendre un aller simple, même en pensant toucher de l’argent hypothétique. Mais surtout, sa plus magistrale erreur c’était d’avoir à nouveau insisté pour qu’il l’aide. Sarah, pensant pêcher un petit poisson pas bien malin avait, en quelque sorte, tiré trop vite sur le moulinet. Lui aussi, soudain s’était mis à compter. D’une, en homme d’argent qu’il était, il savait que les notaires ne faisaient pas ça, jamais, ni qu’il demandait 20% pour sortir l’argent, comme elle lui avait prétendu, à moins d’être véreux. De deux ce voyageur qui avait parcouru cinq continents n’était pas sans ignorer que pour voyager dans de nombreux pays, il fallait encore un visa d’entrée. Il vérifia même avec le Mali, sur le net, cocasse le prix annoncé pour un visa de trente jours, cinquante euros… Le surlendemain donc, il la confronta à ses propres mensonges, elle tenta de s’expliquer, donnant une première version, puis une seconde.

– Merde, merde, merde, je suis en train de le perdre !

– Quoi ? Ton chéri d’amour ?

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Mélanie

– Il croit plus que je suis au Mali.

– Tu vois je t’avais dit, t’es allée trop vite avec lui.

– Ouais, on dirait.

Mais bravement, elle continua de jouer pour lui la jeune fille innocente, pure et sans reproche.

– Pourkoi tu me croi pas je sui une fille honnête.

Toujours cette graphie qui se concentrait au bon moment, sur les bons mots, cette façon de trahir derrière une intelligence en marche, une volonté de paraître. Mais ça ne marchait plus, pour lui c’était stop.

– Tu me racontes d’abord que t’avais pas besoin de visa, ensuite que tu avais fait les papiers avant, tu me prends pour une bille ou quoi ?

– Alors pourquoi tu restes si tu veux plus me parler ?

Toute la phrase écrite en français cette fois. Elle jouait, encore.

– Excellente question, je vais te répondre tout de suite.

Et dans l’instant il la bloqua sur Skype et Facebook.

 

Bon dieu, une brouteuse, c’était donc bien tout de ce qu’elle avait toujours été, se dit-il en retournant à l’horizon morne de son écran. Rien qu’une de ces saloperies de parasite du net, d’escrocs maladroits, de petite salope. Est-ce qu’il était furieux ? Non plus déçu en vérité, il avait eu envie d’y croire, à sa chance, à ses flatteries, même si ce n’était pas forcément  nouveau pour lui, ça faisait du bien au coeur. Il s’en voulait également de ne pas avoir écouté son instinct naturellement aiguisé, embarqué malgré lui par une sucette et une jupette bleue électrique. Voilà le genre de dégâts indirects que ces tentatives d’hameçonnage provoquaient sur les grandes solitudes comme la sienne. Pour autant, hors de question d’en rester là.

Elle lui devait cinquante euros, maintenant qu’il l’avait démasquée, elle allait payer quoiqu’il advienne, d’une manière ou d’une autre.

 

Tout à fait fonctionnellement, la plus grande erreur de Sarah, cela n’avait pas été d’avoir manqué de finesse ou de s’être cru plus maligne qu’elle ne l’était en réalité. Cela n’avait même pas été de lui faire croire à sa chance, c’était tout simplement d’avoir cru et de croire encore à sa fable, de s’être adressée à lui comme d’autres avant elle, en toute innocence, certitude que son air, son profil Facebook puisse avoir quoi que ce soit à faire avec la réalité. C’était un comble, dans ce royaume de faux semblant qu’était le réseaux social le plus célèbre du monde, la plateforme où par essence tout le monde s’inventait sinon une vie, une personnalité remarquable et en faisait le spectacle, on le croyait lui parce qu’il se déclarait artiste et pauvre, comme si c’était la condition la plus évidente, la plus simple, et à vrai dire la plus commune de ce réseau. C’était bien le cas en effet. De par le statut social qu’il s’était inventé il s’était attaché à toute sorte de groupes « artistiques » où des dizaines d’apprentis écrivains éditaient soit à compte d’auteur, soit sur leur blog des histoires et des poèmes sans grand intérêt que leurs amis « likaient » en masse, en se rependant en une obscénité de compliments. Il n’avait jamais compris cette fascination que pouvait exercer les artistes, surtout amateurs. Pas plus qu’il n’avait jamais compris cette nécessité de certains de se répandre en flatteries quand untel publiait un « selfie » cet autre travers narcissique de notre temps, ou une photo de son petit dernier, de son chat d’amour, de sa dernière petite robe qui lui allait comme un sac. Les gens étaient si seuls au fond, si communément seuls qu’ils étaient prêts à n’importe quel compromis, même s’inventer des affections, pour se faire croire qu’ils ne l’étaient pas.

La seconde grossière erreur de Sarah c’était d’avoir joué le jeu en lui donnant un numéro de téléphone. Que pouvait-on faire d’un numéro après tout ? Remonter jusqu’à elle ? Elle avait déjà essayé de faire le test par internet, ça n’avait rien donné. Les annuaires inversés pour les portables étaient la plupart vides ou des arnaques aux 0800, personne n’avait les moyens de remonter jusqu’à elle et ses amis, sauf un flic peut-être, ce pourquoi, par prudence, elle avait donné le numéro d’un téléphone qu’elle n’utilisait jamais, cadeau d’un de ses amants à gros portefeuille. Et le numéro n’était même pas à son nom. Mais ça restait une erreur tout de même entre ses mains.

Son intérieur était en réalité parfaitement à l’image de l’homme qu’il était au quotidien et professionnellement. Rigoureux, froid, méticuleux avec un sens certain pour l’esthétique. Comme elle c’était un homme comptable, un menteur invétéré mais qui mettait un certain goût à ce qu’il faisait. Comme elle il avait des blessures à l’âme causé par l’amour mais aucune idée de revanche pour lui, il était tombé sur une escroc il allait lui donnait une leçon comme lui et les gens de son espèce en donnaient. Comme elle, le gros de ses revenus, l’argent avec lequel il s’était payé commerces et appartements, lui venait par voie illégale, mais il ne vendait pas son cul. Il vendait ses compétences de meurtrier.

 

L’Appollonium c’était 1000 m² de dance floor, une piscine intérieure, deux DJ, douze barmaids et barmen, trois bars, des litres de Cristal Roderer qui coulaient dans les verres à champagnes, une foule de jeunes des banlieues et de moins jeunes venus chercher de la chair fraîche. C’était des verres à pas moins de dix euros, gratis certains soirs pour les filles, des alcôves VIP plein de poufs blancs autour de la piscine, Miami Beach style, avec toutes les plus jolies filles de la banlieue sud de Paris. Des dealers, bien entendu, qui faisaient leur business discrètement, de la cocaïne dans les toilettes, de la MDNA dans les têtes, du R&B, du rap et de la musique électro selon à quel niveau on se trouvait de la boîte, à celui de la piscine, ou au sous-sol. L’établissement était ouvert de minuit à cinq heures du matin, organisait parfois des afters, Saïd, Sarah, et toute leur bande y étaient donc des stars et il y avait toujours une place pour eux au carré VIP. Les filles y retrouvaient là leurs michtos comme elles appelaient leurs amants friqués, se faisaient payer des verres et des lignes contre des mains au cul et des baisers alcoolisés, dansaient entre elles, se laissaient parfois mollement draguer par un mignon de passage, et comme dans toutes les discothèques au monde, ce qui se passait réellement, ce qui se jouait tout le monde s’en fichait. On était là pour s’amuser, oublier le monde extérieur le temps d’une nuit, se faire croire qu’on avait que des amis. Même l’argent n’avait plus d’importance puisque par principe tout le monde en avait, surtout autour de la piscine. Il y avait là Ali, Mohamed, Moktar, Chabi, Mélanie, Sophie, Saïd, Sarah, Solange, Kevina, tout le monde bien mis, les hommes en Lacoste, Ralph Lauren, Kenzo ou Armani, les filles Dolce Gabana, Gucci ou Zara, beaucoup de strass et d’or. Et des liasses de billets que les garçons aimaient exhiber sans complexe. On riait toujours beaucoup à leur table, le champagne coulait à flot, et tout le monde entourait la joyeuse et fraîche Sarah Balie de mille attentions, comme la petite princesse qu’elle était depuis qu’elle était enfant. Pourtant, quand elle disparut personne ne le remarqua parce que justement les discothèques étaient des lieux d’oublis et qu’au fond elle n’était qu’une starlette de plus.

 

Elle se réveilla la tête lourde et les mains liées sur une chaise d’écolier. Il lui avait retiré ses lunettes et se tenait debout devant elle, dans le fond de la pièce. Instantanément il lut la peur dans son regard.

– Qu’est-ce qui s’passe ? Qu’est-ce que je fais là ?

Elle essaya de tirer sur ses liens avant de pousser un cri de terreur. Il attendit qu’elle se calme.

– Bonsoir, comment vas-tu ma belle ? dit-il au bout d’un moment de sa voix rauque et douce.

Cette voix si virile et chaude que ses autres « fiancées » virtuelles avaient toutes adorée. Cette voix qu’elle n’avait pas voulu entendre. Alors elle ne fit pas immédiatement le rapprochement quand il l’appela « ma belle ».

– Qui, qui… qui vous êtes ?

– C’est vrai que tu n’as jamais entendu ma voix…. C’est con hein ?

Elle lança un nom au hasard, un autre de ses clients internet qu’elle chauffait en même temps que le scénariste au chômage qu’elle avait déjà oublié. Mathieu qu’il s’appelait celui-ci, un jaloux apparemment, le genre de type qu’une brouteuse manœuvrait souvent très bien. Mais avec les jaloux il y avait toujours des risques, ça on savait. Des risques qu’ils soient plus accrochés que prévus, plus teigneux.

– C’est un autre de tes clients ma belle ?

– Mes clients ? J’ai pas de client….

La trouille dans les tripes, essayant de réfléchir à toute vitesse, qui c’était ce type ?

– Mais si voyons, plein. Abdel Boubakar par exemple, monsieur Abdel Boubakar, ça te dis rien ?

– N… non… c’est qui ?

Comment il connaissait le nom de ce michto ?

– 0637137388, c’est bien un de tes numéros non ?

Cette fois elle comprit. Comme elle l’avait dit, elle avait bonne mémoire et se souvenait toujours à qui elle avait donné quelque chose de plus personnel que « tu vas bien ». Elle comprit et en fut un peu plus terrorisée. Ce type, ce pauvre mec au RSA, ce crevard, lui en voulait tellement pour les cinquante euros qu’il avait réussi à la retrouver ! Mais si vite ? Ça faisait à peine trois jours qu’ils ne se parlaient plus. Comment il avait fait ?

– Je vous promets je vous rendrais vos 50 euros monsieur, relâchez-moi s’il vous plaît ! cria-t-elle comme l’enfant qu’elle était restée au fond.

– Monsieur ? Tu m’appelles Monsieur maintenant ? C’est vrai que tu ne m’a jamais appelé du tout d’ailleurs. Jamais par mon prénom. Tu sais que c’est un signe ?

– Un signe ?

Elle ne comprenait rien à ce qu’il racontait mais est-ce que ça avait de l’importance maintenant, elle était tombée sur un fou !

– Inconsciemment c’est une façon de nier l’autre. Mais je suppose que l’inconscient ça ne te parle pas n’est-ce pas ?

– Relâchez-moi s’il vous plait, je vous rembourserais, je vous promets !

– Tu n’as pas d’argent sur toi, j’ai vérifié. Tu n’en as pas besoin hein puisque tu te sers de celui des autres.

– Mais j’en ai en vérité !

– Ça je n’en doute pas une seconde. Tout comme moi ma chérie, tout comme moi.

Il glissa cette révélation en s’approchant près du plafonnier au-dessus d’elle. Elle ne voyait que le bas de son beau visage et un sourire, ce sourire qui plaisait tant à Saïd comme à elle d’ailleurs.

– Dis-moi ma belle, tu crois vraiment que tu es la seule à mentir sur le net ? Tes parents ne t’ont jamais dit que c’était un endroit plein de pervers et de pédophiles ?

Oui, et tout de suite elle ne pensait plus qu’à ça d’ailleurs, qui c’était ce type en fait ? Un sérial killer ?

– Ne… ne me tuez pas monsieur, je vous en supplie ne me tuez pas.

Voilà qu’elle sanglotait maintenant.

– Te tuer ? Pour cinquante euros ? Mais non voyons, je ne suis pas un sauvage. Mais tu m’as pris mon argent, et personne ne me prend mon argent.

Sur ces bonnes paroles il fit apparaître un couteau de derrière son dos. Elle hurla, pleura, supplia, à nouveau il attendait qu’elle se calme, debout devant elle, son visage à demi éclairé, la lame d’acier bronze renvoyant l’éclat de lumière du plafonnier. Mais comme elle ne se calmait pas, finalement il la gifla un bon coup.

– Ça y est ? t’as fini ?

– Ou… ou.. ; oui…

– Tu sais pourquoi je dis que je suis pauvre ? parce que mon argent c’est mon argent justement, j’aime pas le prêter, en donner, le montrer. Toi j’ai vu c’est le contraire. Mais c’est vrai que c’est pas le tien justement.

Il entra dans le cercle de lumière et s’assit sur ses talons face à elle. Il portait toujours ses lunettes et avait toujours cet air gentil, ces yeux calmes qu’elle lui avait connus face à la caméra. Elle comprenait maintenant pourquoi. Il s’était fichu d’elle en jouant lui aussi sur son physique, sur ce qu’il dégageait. Combien de filles il avait attrapé comme ça ? Car maintenant qu’il avait un couteau, elle était tout à fait certaine d’avoir à faire à un tueur en série.

– Qu… qu… qu’est-ce que vous allez me faire ?

Il ne répondit pas, il pointa le couteau sur son ceinturon Dolce Gabana, elle poussa un petit cri en sentant la pointe s’enfoncer dans son ventre.

– Tu as entendu parler de Shylock ?

– Skyrock ?

– Mais non pas Skyrock, Shylock jeune écervelée, le Marchand de Venise, Shakespeare ça te dis rien toi. Tu préfères René et Céline. Je parie même que tu kiffes Nabilla.

Instinctivement elle se rebiffa.

– Je la déteste cette salope !

C’était peut-être une considération un peu oiseuse vu la circonstance, mais elle ressentait le besoin de défendre le peu de dignité qui lui restait. Comme si ça allait lui accorder un sursis auprès de ce fou. Il tira sur la ceinture et la trancha d’un coup sec. Elle poussa un cri de surprise.

– Dans le Marchand de Venise Antonio, le marchand en question, qui veut aider son protégé Bassanio, emprunte de l’argent à un usurier juif du nom de Shylock, continua-t-il sans lui prêter attention. Toi, dis-moi, la connexion c’était pas pour toi n’est-ce pas ? C’était pour qui ?

– M… mais, siiii je le juuure !

Elle était si terrorisée que sur l’instant elle le cru elle-même. Oublié Mélanie, oublié les blagues de Saïd, oublié toute cette farce lamentable à laquelle elle se livrait quotidiennement. Elle ne pensait plus qu’à une chose, ne fixait plus qu’une chose, le couteau. L’horrible couteau de chasse avec lequel maintenant il faisait sauter lentement les boutons de son chemisier léopard de princesse de supermarché.

– Tsss…. Tu peux pas t’empêcher de mentir hein ? C’est pathologique hein chez toi. Moi-même je suis un très grand menteur tu sais. Mais j’avoue tu as réussi à me tromper… malheureusement pour toi.

– Je vous jure c’était pour moi monsieur ! sa voix tremblait, ses yeux fuyant, comme si s’obstiner dans cette voie allait la sauver du châtiment qu’il lui réservait.

– Ton petit cul, ton air frais, tu sais en jouer, t’es une artiste à ta manière, beaucoup plus que moi si tu veux mon avis. Mais revenons-en à Shylock…

Il fit sauter le dernier bouton du chemisier. Ses gestes étaient précis, délicats, pas un accro dans le tissu, il prenait son temps et bien entendu savait parfaitement ce qu’elle ressentait. Elle pleurait de toutes les larmes de son corps maintenant. Terminé la joyeuse et fraîche Sarah Balie, adieu la charmante innocente Chantal Dubien-Boka, il n’y avait plus qu’une fille grimaçante de peur qui dégoulinait du nez comme des yeux.

– L’usurier fait signer un contrat à Antonio qui l’autorise à lui prendre une livre de chair s’il ne paie pas dans les temps. Tu comprends, à cette époque-là on ne plaisantait pas. Et puis c’est Shakespeare, c’est cruel.

Il dévoila un soutien-gorge blanc à dentelles. Elle avait une petite poitrine sur un tronc menu au ventre parfaitement plat et joliment dessiné. Pour un peu il aurait presque regretté de ne pas l’avoir connue autrement que dans cette cave, mais c’était comme ça. A toute chose il y a des conséquences. Il trancha le soutien-gorge en deux, dévoilant deux petits seins aux aréoles roses.

– Tu sais pourquoi je te raconte cette histoire ?

– N…Non…

– Pour t’inculquer un peu de culture. C’est important la culture tu sais. Par exemple ça évite de raconter n’importe quoi quand on prétend être au Mali.

Elle ne sut quoi répondre, livide, reniflant, dégoulinante, son maquillage en berne, il traçait des arabesques distraites et imaginaires sur son torse avec la pointe de la lame.

– Voyons tu pèses combien ?

Elle lui jeta un coup d’œil héberlué.

– Qu… quoi ?

– Tu pèses combien ?

Elle secoua la tête, elle ne savait pas, plus, pourquoi il posait cette question ?

– Allez je dirais cinquante-quatre kilos au bas mot, t’es mince. Tu me dois cinquante euros…

Il soupesa un de ses seins comme s’il s’agissait d’un morceau de viande.

– Ça doit bien peser cinquante euros ça…

– N… No… NOOOOOON !

Il lui trancha un sein, un seul. Et tandis qu’il tranchait, elle pissa sur elle et hurla comme une damnée. Puis elle tomba dans les pommes.

 

On retrouva Sarah, vivante et mutilée à deux pas de la nationale et de l’Appollonium où il l’avait enlevée en glissant du GHB dans son verre. Elle ne se souvenait quasiment de rien, précisément pour cette raison. Elle resta à l’hôpital pendant deux semaines, ses amis vinrent la soutenir, particulièrement Saïd qui tenta de la faire rire, mais le cœur n’y était plus. Sarah Balie ne pepsait plus la vie. Il lui avait tranché le sein à ras, pour le restant de ses jours à cet endroit elle n’aurait plus que cette affreuse cicatrice. Bien sûr elle tricha en remplissant son soutien-gorge de coton, mais terminé pour elle les robes décolletées et les riches amants. Elle n’était plus la même ni physiquement ni moralement. Elle ne haïssait plus seulement les hommes, elle en avait peur. D’ailleurs pendant longtemps elle eut peur de tout, de sortir, d’être seule chez elle, d’ouvrir son ordinateur, et bien naturellement de faire connaissance avec des inconnus. La brouteuse cessa de brouter. Elle ne se souvint jamais du visage de son tortionnaire. Tout ce qu’elle revoyait, dans le flou de sa mémoire, c’était un sourire enjôleur sous un plafonnier, et presque aussitôt son sein manquant la lançait et son esprit était envahi par un flot de terreur qui la faisait physiquement se replier sur elle-même. Sarah Balie devint une jeune femme amère qui sortait peu de chez elle et avait de moins en moins d’amis. Elle passait beaucoup de temps devant son écran, regarder cette télévision qu’elle n’avait jusqu’à présent jamais vraiment aimé, et aussi Youtube. C’est comme ça par hasard qu’elle tomba sur une vidéo d’une pièce de Shakespeare, le Marchand de Venise précisément. Le nom lui rappela quelque chose, elle cliqua par curiosité.

C’est le nom de « Shylock » qui bouleversa tout dans sa mémoire. Elle revit la cave, le type avec son couteau, ses paroles, ce qui lui avait dit sur l’importance de la culture, elle se souvint même de l’odeur de son parfum quand il s’était approché d’elle pour l’amputer. Mais le visage resta obstinément dans les replis de sa mémoire, interdit par la terreur. Le soir même la jeune femme était internée pour une sévère dépression. Elle ressortit de l’hôpital trois semaines plus tard avec vingt kilos de plus.

 

– Tu fais quoi ?

Mélanie clapotait sur son clavier à la vitesse de la lumière. Elle rigola comme une petite fille.

– Je broute.

– Ah…. Et ça mord ?

– A fond !

Sarah regarda l’écran d’un œil morne. Son visage légèrement bouffi avait perdu de son éclat, ses yeux éteints, elle portait une petite robe noire simple qui la boudinait sur les hanches, les médicaments, l’ennui, le Coca et les chips devant l’ordi. Mélanie était en messagerie privée sur Facebook à la page de son pigeon. Il avait mis une photo rigolote de chien, un pitbull avec le crâne couvert de lanterne de Noël. Elle avait déjà vu cette photo sur la toile, elle lu le nom, Antoine Dupré.

– Il fait quoi ? demanda-t-elle histoire de faire semblant de s’intéresser.

– Il est musicien, au chômage, précisa-t-elle.

– Ah.

Mélanie lui demanda :

– T’as besoin d’une connexion ? je lui ai pas fait encore le coup du petit coup de main.

Sarah resta quelques secondes sans rien dire, fixant son amie tandis que son sein absent la lançait à nouveau.

– Euh… non, non merci.

Dans sa tête la terreur pulsait encore.

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Une livre de chair 1.

Elle était la starlette de son quartier, Sarah Balie, la pépette aux yeux gentils, innocents, le bon dieu sans confession, jusque dans sa façon de se montrer aux garçons qui lui plaisaient. Hop, hop, une petite danse, ça t’as plus ? t’en veux plus ? Allonge. Sarah comptait, beaucoup. Sur les hommes, sur leur naïveté, en général. Et le comble c’est que ça marchait, ses copines l’admiraient toutes. Elle avait son appartement, sa connexion internet, son gaz, toutes ses factures gratis grâce à son réseau de gogos. Tout ça par internet, le jouet des âmes solitaires. Et dans la vie aussi. Fallait bien s’amuser. Elle était blonde avec des mèches noires, portait des lunettes rectangulaires, avait un visage symétrique de poupée Barbie, les lèvres gamines avec lesquels elle aimait faire des moues, un petit corps bien proportionné aux jambes longues dont bien évidemment elle jouait beaucoup. Dans la vie Sarah Balie pepsait la vie, une autre raison pour laquelle tout le monde l’adorait. Elle était vive, souriait tout le temps, mais calculait beaucoup. En fait elle ne faisait que ça. Ce que telle chose pouvait coûter ou combien ça pouvait rapporter. Et c’était encore pire quand elle était sur internet à pêcher le couillon. Elle avait l’habitude bien sûr, regarder les comptes Facebook, estimer ses clients potentiels et choisir ceux qui lui plaisait le plus parce qu’un bon mensonge ne sonne jamais mieux que lorsqu’il a une part de vrai. Elle avait appris ça dans son école de commerce. Un BTS, où à vrai dire elle n’avait pas fichu grand-chose. Sarah préférait de loin la vie que lui proposaient les clips de Rihanna et Beyonce, les biatchs internationales,  que de trimer dans un bureau. Alors en plus de pêcher les gogos sur internet, elle vendait des parfums et des fringues, de la contrefaçon comme du vrai ma sœur ! Un peu d’argent de poche, le gros elle se le faisait avec les mecs avec qui elle sortait. Sortir ne voulait pas dire coucher dans son langage, elle ne se donnait pas comme cela, il fallait l’emmener en boîte, lui faire des cadeaux, les espèces étaient acceptées, lui payer son appart. Pour ça les vieux c’était les mieux. Les hommes mariés par exemple. Bref, elle savait s’y prendre pour se faire entretenir. Et toute ses copines ou presque l’imitaient, bien au courant grâce à elle des avantages qu’il y avait à tirer à faire les brouteuses, revendre des parfums, et jouer la fille amoureuse auprès du bon pigeon. Et la vie allait ainsi gaiement pour Sarah Balie parce qu’après tout chacun sa merde, et tant pis si dans le lot il lui arrivait de « brouter » un mec au RSA tout ce qu’elle voyait c’était ce qu’il rapportait. A l’instar des garçons de sa génération et de son éducation, la jeune femme avait été élevée à l’aune d’un cynisme sans âme, dispensé tant par la mode que la télévision, la publicité et globalement tout ce qui n’inspirait pas cette génération, les actualités, la politique, tout ça ne valait rien, tous des voleurs, alors pourquoi pas nous. Elle avait été élevée et bercée par les exploits de quelques paumés autour d’une piscine sous l’œil circonspect et égrillard d’un million d’imbéciles. Née d’un monde qui semblait ne plus rien proclamer que soit riche et célèbre ou crève. De ce monde elle ne connaissait donc que son prix et pas sa valeur, elle était de son temps en somme.

Elle suçotait une chuppa shup bleu anis avec un petit air d’allumeuse un peu maladroite. Il se demanda ce qui lui prenait de faire ce numéro, c’était limite indécent et elle le savait très bien.

– Sa ta plu jé fai sa pour toi, écrivit-elle à toute vitesse sur son clavier avant de couper la caméra. Fallait jamais trop en donner à ces connards.

– Euh… ça surprend… t’es toujours comme ça ?

– Non que pr toi.

Il était installé derrière son bureau, grand, large d’épaule, le visage carré. Il portait des lunettes lui aussi et avait l’air également gentil. Un romantique à ce qu’elle avait pu juger en lisant entre les lignes de son profil Facebook. Elle était assez douée pour ça, l’habitude d’internet toujours, et son intelligence comptable. Les romantiques évidemment c’était les plus faciles, surtout à l’âge de ce type, 50 ans. Surtout seul comme il était. Elle l’avait deviné sans qu’il lui dise. Il ne s’en plaignait pas d’ailleurs, il avait des amis sur le net c’était tout, et ça semblait lui suffire. Elle trouvait ça bizarre, incroyable même, mais chacun sa merde donc. Son baratin était si bien rodé qu’il lui arrivait même d’inviter ses copines à jouer avec le bonhomme, à imaginer quoi lui répondre, s’amuser un peu, entre deux sorties. Bien sûr dans ces cas-là la caméra était en panne ou la connexion au bord d’être coupée.

– Si je conai ma conexion ça fais tjrs ça kan ça va coupe.

Il mit quelques secondes à traduire ce qu’elle avait bien voulu écrire. Quand elle ne tapait pas en SMS son français était à peine correct, sans parler de l’orthographe. Mais il avait remarqué une chose, quand il la coinçait dans ses retranchements, elle se mettait à écrire dans un français presque normal, comme si soudain elle se concentrait pour déjouer sa manœuvre. Il n’avait pas trop confiance, il savait ce qu’était une « brouteuse » ça portait bien son nom, ça commençait par un petit service, puis un plus gros, jusqu’à ce qu’on lui ouvre stupidement son compte en banque, le vieux truc de l’héritage avec virement au bout. Mais d’un autre côté celle-ci était plutôt jolie, l’air gentille, et à la lire on hésitait entre la délicieuse idiote et la jeune femme fraîche, souriante et positive qu’elle affichait effectivement dans la vie. Ce savant mélange des deux pour mieux noyer le poisson après l’avoir hameçonné avec une sucette pour film porno. L’art du teasing ramené au palier de la ménagère de moins de cinquante ans. Mais il n’avait pas retenu vraiment ça, à part qu’elle était mignonne, la sucette il s’en foutait d’autant qu’elle était maladroite comme la gamine qu’elle était et que sexuellement parlant ça n’annonçait rien de bien de passionnant. Enfin il s’en foutait… pour le moment, ce n’était que des images, mais en effet cette sollicitude soudaine d’une jeune femme de 20 ans sa cadette lui réchauffait le cœur. Un cœur esseulé d’une séparation d’avec une femme qu’il avait aimé comme un fou, un cœur solitaire aussi comme elle l’avait si bien deviné. Oui d’une certaine façon, sa façon de se montrer sans fard, souriante et positive, même en SMS, lui plaisait assez pour que sa méfiance naturelle reste en parenthèses. Il avait un instinct pour les pervers, les voleurs, il en avait croisé quelques-uns, rarement à ses détriments parce qu’il avait cet instinct justement. Mais il avait une faiblesse pour les femmes, et bien entendu les femmes en détresse. Comme tous les hommes ou presque sans doute.

– Toute la technique ma sœur c’est qu’ils croient que tu t’intéresses à leur gueule.

Mélanie, qui voulait se lancer dans le biz à son tour, posait des questions ce soir alors qu’ils étaient en ligne avec le vieux, caméra en mode « en panne ».

– Comment tu fais ça toi ?

– Bah je raconte que je suis une fille honnête et gentille et que je cherche un homme qui m’aimera pour la vie, toutes ces conneries là…

– Et ça marche ?

Mélanie se mit à rire.

– C’est pas important ce que tu dis en vrai, c’est ce que tu vas lui faire dire de lui, dans le commerce on appelle ça l’écoute active.

– L’écoute active ?

– Tu fais que parler pour obtenir des réponses, s’il a des amis, s’il a de l’argent ou pas, un père, une mère, son passé tu t’en fous, tout ce que tu veux savoir c’est comment le niquer comme il faut. Et petit à petit tu racontes l’histoire de l’héritage, t’y vas doucement, tu lances une somme, un loto, comme ça, et tu reviens pas dessus. C’est vraiment comme à la pêche. Tu lui prends une petite somme et tu lui en promets une énorme.

– Lui tu vas lui prendre combien ?

– T’as besoin de forfait ?

– De quoi ?

– Ton forfait t’as besoin de plus ?

– Euh… je suis déjà hors forfait.

– Eh bin voilà, t’es chez qui ?

– Néosurf.

– Ah comme moi ! fit joyeusement Sarah.

– Tu vas faire comment pour lui prendre de l’argent ?

– Je vais pas lui prendre justement, je vais lui demander comme un service, aider la jolie fille éplorée qui suce comme une petite coquine à son papa.

Mélanie rigola à nouveau.

– Oh t’es dégueulasse !

– Mais non c’est pas dégueulasse, je fais pas la pute hein !

– Juste un petit peu.

– Juste un petit peu, reconnut Sarah, et elles rirent ensemble avant d’en revenir à lui.

Elle l’appelait deux fois par jours, autre principe du broutage, jouer la passion, même mal. Il y avait des hommes que ça faisait fuir mais elle savait que sa botte secrète c’était son joli minois et son petit cul, donc elle ne tardait jamais à demander un face à face avec le joli pigeon, ce qui les flattait plutôt généralement. Chaque fois elle lui demandait de ses nouvelles, ce qu’il avait fait de sa journée, il répondait invariablement la même chose, ce gars-là n’avait pas une vie des plus passionnante ni enviable. Il était au RSA, scénariste au chômage, il avait travaillé pour la télé. Il se promenait, rentrait chez lui, regardait une série, lui parlait un peu aussi de son chat, dormait et ne faisait rien d’autre. Mais encore une fois, chacun sa merde.

– Combien ?

– 50 c le prix de ma conexion avc le forfait.

– Pour le moment je ne peux rien faire.

– Pour koi pour lmoment

– Parce que je dois payer mon loyer mademoiselle.

– Combien ton loyer ?

– 476 euros ce mois-ci.

Elle essaya de calculer mais elle ne connaissait pas le montant exact du RSA, ou plutôt elle voulait le confondre si besoin est en s’aidant d’internet. Alors elle lui demanda. Combien il « gagnait » par mois. 710 euros tout ronds avec les allocs.

Parfois il y avait des filous, des radins qui étaient plus difficiles et souvent aussi plus gros à attraper parce qu’ils mentaient sur leur fric. Elle s’était déjà faite avoir une fois, ça lui avait donné une leçon, surtout quand le garçon avait fini par lui sortir la chaîne en or à la caméra en la traitant de salope. Elle avait un moment cru à ses menaces de le retrouver et était restée chez elle, terrée, mais comment il aurait fait puisqu’elle mentait presque sur  tout ? Elle s’était raisonnée et le temps avait fait le reste. Donc celui-là ça lui faisait d’autant moins de fric qu’il avait son électricité à payer, et à nouveau elle lui demanda combien.

– Putain mais il te répond en plus ! s’exclama Mélanie avant d’éclater de rire comme une petite fille.

– Je t’ai dit, tu t’intéresses d’abord à eux, et ils gobent tout, les mecs quoi…

– Pas tous les mecs, protesta sa jeune élève.

– Si, tous les mecs, crois-moi, répondit-elle comme une vieille routière.

A ce moment-là Mélanie aurait presque pu déceler de la haine dans le regard de la jeune femme, si elle avait eu un tant soit peu de psychologie mais si surtout Sarah n’avait pas afficher en même temps son célèbre sourire Colgate de fille fraîche, sympa et toujours positive avec lequel elle accrochait le monde entier depuis qu’elle était gamine. Fille unique, elle avait fait et faisait encore ce qu’elle voulait de ses parents, comme avec tous ceux qui la croisait d’ailleurs. Sarah Balie la fille qui a le monde et son quartier à ses pieds, et qui restait modeste en plus. Pas de chichi avec Sarah, elle partageait tout, quand elle avait de l’argent ses copines en avait, et réciproquement. Elles formaient un genre de gang en somme, un gang de petites voleuses indolentes, bercées aux films pornos et aux meurtres en direct sur Youtube.

– Je suis tre fatigue je ve me couche.

– Fait de beau rêve ma belle.

Elle lança une bordée de smiley faisant un baiser, des petites fleurs et puis écrivit :

– Ok je coupe.

Elle se débrancha de Skype.

– Et voilà, demain même topo, je vais le tanner jusqu’à ce qui paye cette connexion.

– Hihihi, mon forfait tu veux dire !

– Voui

Après quoi elles appelèrent les copines, organiser la sortie de ce soir dans une de leur boîte préférée. Ça s’appelait l’Appollonium. Un gros sucre d’orge au néon sur le bord d’une nationale à l’intérieur duquel il y avait une piscine, des colonnes romaines factices et des mecs friqués parce qu’à l’Appollonium on ne rentrait pas comme ça, fallait afficher et pas de baskets évidemment. Sarah était connue des portiers et du physio, ils l’appréciaient, sa seule présence était un tiroir-caisse, tous les garçons voulaient lui payer à boire, en plus elle se pointait toujours avec d’autres filles, et des mignonnes. Au même moment, alors qu’elle pénétrait dans le saint des saints accueillie par Crazy in Love de Beyoncé, il regardait son écran, atone, en se demandant ce qu’il allait faire de sa soirée.

Il vivait en réalité dans un grand appartement, 110 m², quatre grandes pièces, un bureau, une chambre, un salon, une salle à manger et une cuisine parfaitement équipée, au frigo design, bleu métal. Le tout était rangé avec rigueur, parfaitement propre, il faisait le ménage tous les jours, alors qu’il s’était décrit comme bordélique parce qu’il trouvait que ça allait mieux avec le portrait qu’il s’était donné de lui et qui était presque entièrement faux. Tout comme elle. Oui il avait de l’argent, il était plein aux as même, possédait des commerces, des appartements qu’il retapait pour les revendre avec une plus-value, il avait le goût d’entreprendre. Mais il n’aimait pas que l’on s’intéresse à sa fortune, parce que c’était la sienne justement, chèrement gagnée, et surtout parce qu’il était inconditionnellement, pathologiquement radin. D’où sa méfiance. Cinquante euros c’était pas rien, un sou est un sou. Et son cœur balançait tandis qu’il se demandait s’il allait se planter devant une série ou sortir se balader dans la nuit. Il adorait ça, marcher sous le silence de la lune, sans faire un bruit, comme un chat. Il trouvait ça paisible la nuit. Là-dessus et sur un certain nombre de choses il ne lui avait pas menti non plus. Parce qu’une demie vérité passe mieux qu’un mensonge complet, et c’était plus facile à inventer. Il n’avait pas appris ça quant à lui dans une école de commerce mais au cours de son existence, au fil de sa propre expérience de menteur. C’était une des raisons pour laquelle il avait cet instinct pour les voleurs et les pervers, menteurs pathologiques par excellence, il était lui-même bien versé sur le sujet. Il ne lui avait pas plus menti en décrivant une existence solitaire, plutôt morne, sans véritables amis sinon derrière l’inconsistance globale du virtuel. Quand il ne travaillait pas il s’ennuyait beaucoup. Il aimait beaucoup son travail, son véritable travail. Une expérience toujours renouvelée et passionnante qui faisait même office de thérapie parfois.

– Coucou tu es là

– Je suis là ma belle.

– Ça y es jé plu de conexion.

– Ah merde.

– Oui, je sui dans la merde.

– Je suis désolé pour toi.

– Je sais que tu peu m’aide.

– Tu sais j’ai vraiment rien, faut attendre que mon ami m’envoi cet argent qu’il m’a promis.

Elle n’avait pas envie d’attendre, elle n’aimait pas attendre. Surtout pas après le fric.

– Kan est-ce k’il te envoi ?

– Il a envoyé vendredi soir, faudra attendre lundi ou mardi en comptant le dimanche.

– Mais toi tu peu pa avancé l’argent ?

– Non, je dois payer mon loyer d’abord, et mon électricité Mademoiselle.

– Mé je te rembourserais tout de suite apré. Je toujours tiens mes promesses.

Sa synthaxe aussi était à revoir mais elle s’en fichait complètement, ils arrivaient à lire de toute façon et du moment qu’ils la croyaient…

– Non je t’ai dit, ce n’est pas moi qui me suis mis dans cette situation, je dois d’abord penser à moi, ça s’appelle grandir.

Voilà qu’il lui faisait la leçon. Il était sincère, elle le sentit, comme elle sentit que ce n’était pas la peine d’insister. Il n’avancerait pas de l’argent qu’il n’avait pas encore. Foutu crevard. Il allait falloir jouer le coup de la connexion encore un petit moment avant de passer à l’étape suivante.

Pourquoi lui avait-il raconté qu’on allait lui envoyer de l’argent avare comme il était ? Parce que c’était presque vrai, sauf que ce n’était pas un don mais une créance. 220 euros exactement que lui devait un fournisseur, et tout le monde savait à quel point il pouvait être procédurier avec les dettes. Aussi procédurier qu’il l’était quand il s’agissait de payer, reconnaissons-le, ce n’était jamais de gaité de cœur. Bien entendu il aurait pu taire cette arrivée d’argent mais, sur un moment de confiance, pour la rassurer sans doute sur sa situation, il lui en avait parlé. Et son cœur balançait toujours, entre son portefeuille et son envie d’y croire.

– Ok pas de souci, répondit-elle, qui était l’expression favorite de toute sa génération avec « tranquille » « posé » « cool » et des choses comme ça censées exprimer autant une approbation qu’un signe d’apaisement.

Après quoi elle chercha une question à lui poser, puis lui demanda si lui l’écrivain avait écrit aujourd’hui. Ecrivain, scénariste, elle ne faisait pas la différence. Lui pas vraiment plus à vrai dire. Il avait choisi cette profession parce que se n’en était pas vraiment une, que c’était vague et sans doute un peu prestigieux. Ça faisait rêver, et il n’oubliait pas pourquoi il était après tout sur le net et sur Facebook en particulier, comme tout le monde, à la recherche d’une rencontre. Tirer son coup ? Non ce n’était pas sa seule motivation, même si ce n’était pas négligeable quand on n’avait pas fait l’amour depuis trois longues années. Il y avait aussi la monotonie de son existence, sa solitude bien réelle, recherchée, nécessaire même, mais parfois pénible à porter. Pour autant il ne courait plus après l’âme sœur comme elle le proclamait, peut-être avait-il passé l’âge ou bien était-ce sa dernière expérience, allez savoir.

– Je reviens de loin tu sais.

– Comment ça ?

– Je te raconterais un jour.

Ça avait duré trois ans, il l’avait également rencontrée par le net et Facebook. Trente-quatre ans, élève infirmière pulpeuse, drôle, sensuelle, avec qui il s’était séparé puis rabiboché, trois ans durant, au fil de ses amants, de leur réconciliation sur l’oreiller, de leurs disputes passionnelles, jusqu’à ce qu’ils décident de se séparer pour de bon, se déchirant jusqu’à la fin.  Ça avait failli le mettre KO, sa carrière compromise, ses affaires périclitant, pour la première fois de son existence il avait même envisagé le suicide, puis la mutilation, se couper comme un ados. Finalement il avait décidé que personne ne méritait qu’on meurt ou qu’on se blesse pour lui. Même pas, surtout pas peut-être, celle qu’on avait appelé la femme de sa vie, et cahincaha il avait remonté la pente.

– Tu écoutes quoi comme musique ? Donne-moi des noms.

Sarah, qui se faisait appeler sur le réseau Chantal Dubien Boka, l’avait abordé comme son ex et d’autres femmes entre temps. Directe, sans fioriture, lui avouant qu’elle le trouvait beau, ce qui était non seulement vrai mais n’était pas sa première fois. Il se savait physiquement. Il plaisait aux femmes sans faire d’effort, il lui suffisait de montrer son visage également symétrique, ses traits juvéniles, ainsi que ça avait toujours été depuis sa plus tendre enfance. Tout comme elle, ce dont son instinct de femme avait parfaitement conscience, il était beau objectivement, et il devait être du genre à le savoir. De plus il se déclarait scénariste, signe qu’en plus il se la pétait. Cependant, en dépit des flatteries habituelles plusieurs choses avaient éveillé sa méfiance . Tout d’abord son profil absolument vide, et cette photo de blonde qu’elle avait mise et qu’il était vaguement certain d’avoir déjà vu, ou bien était-ce que ce profil avait un air de déjà vu ? Pourquoi elle ne s’était pas mis elle-même en scène, elle était plus jolie que cette photo ? Pourquoi il n’y avait rien de personnel ni dans ce profil, ni dans ses propos ? Tout ce qu’il savait d’elle, finalement, c’était quoi ? qu’elle était bonne comme on disait, et qu’elle cherchait le grand amour, comme toutes les filles qui l’avaient un jour abordé sur ce réseau du Bovarysme conquérant qu’était Facebook. Ah, et donc qu’elle le trouvait beau, ce qui n’était pas une nouvelle, pas plus que ça devait en être une pour elle quand il lui avait déclaré qu’elle était jolie. Oui, il voulait des noms, des faits, et qu’elle lui dise des choses plus personnelles que comment vas-tu et quand est-ce que l’argent arrive ?

– Céline Dion, Shakira, Beyoncé, Rihanna, Tupac.

Pas une faute d’orthographe, une vraie réponse enfin. Céline Dion ? Bon Dieu… Il avait eu une fois une petite amie fan de cette brailleuse. Il se souvenait encore des longues soirées à écouter cette sucrerie tandis que l’autre, sa compagne de l’époque, à demi saoule, essayait de le convaincre de la magnificence de la voix de Céline. Le reste encore ça allait, ça bougeait, et Tupac, eh bien c’était un héros musical pour bien des gens, un héros à la James Dean, mort jeune, célèbre et dramatiquement comme dans un polard romantique.

– Et toi t’aime koi comme muzik ?

– Oh un peu de tout, mais je suis nul en musique, je ne connais pas grand-chose, je suis beaucoup plus cinéphile que mélomane. J’aime le silence.

Oui, décidément il se la pétait sérieux, cette façon qu’il avait de parler, et de parler de lui…. C’était comme il y a trois jours quand elle avait évoqué le sexe, qu’elle lui avait dit qu’elle pensait qu’il était un expert parce qu’il était écrivain. Il avait répondu sans fausse modestie qu’il se démerdait vu qu’il aimait ça. Il avait déjà entendu ce genre de conneries, c’était une autre bonne raison de s’intituler scénariste au chômage, les artistes ça attire les filles parce qu’elles baisent d’abord avec leur tête. Bien entendu, effet pervers de ce statut spécial, on lui demandait souvent s’il était possible de le lire quelque part. Protégé par copyright prétendait-il, et il ne possédait plus les droits sur ses propres œuvres. Parfois il écrivait une saynète pour les beaux yeux de sa page Facebook et son public attitré, des extraits d’un scénario, d’un roman en cours disait-il. Des saynètes inspirées des films et des séries qu’il regardait quand il ne travaillait pas. Ça distrayait brièvement ses soirées d’écrire ainsi, mais il n’aurait jamais eu la patience d’accoucher vraiment d’un roman ou d’un scénario. Ecrire, en vérité l’ennuyait plus qu’autre chose.

Ses questions non plus n’étaient pas personnelles, elle ne lui demanda pas par exemple de lui citer des musiciens ou des films parce qu’elle avait lu sa page, et qu’elle ne connaissait strictement aucun des titres et des artistes qu’il déclarait aimer. D’ailleurs à son âge c’était normal et ça ne l’aurait pas surprise qu’il ne connaissait pas plus Shakira par exemple. Au lieu de ça, de rebondir sur le sujet, elle en changea comme d’habitude lui demandant ce qu’il avait mangé. Des pâtes avec de l’échine de porc à la crème. Ce qui était tout à fait vrai. Autant que les spaghettis constituaient l’essentiel de son régime. La cuisine ne l’intéressait guère, il mangeait pour manger et à l’économie, ou allait au restaurant. Rarement cependant, et jamais de menu à plus de douze euros, un sou est un sou, donc. Le plat en lui-même, l’échine et les spaghettis à la crème, il appelait ça son plat de cellote. Cellote pour cellule. C’était là-bas, en prison qu’il avait appris ça, faire revenir la crème pour l’épaissir et la mélanger à du curry jaune pour le goût. Un codétenu qui lui avait montré.

– Alors ton pigeon ?

– Il est mûr, tu vas avoir ton forfait ma chérie.

– C’est vrai !? Oh c’est trop ! Mais comment t’as fait il veut vraiment bien te payer une connexion ?

– Il veut me revoir, chantonna Sarah en se levant de sa chaise et en tortillant son gentil petit cul devant la caméra éteinte.

– Et il te reverra jamais.

– Nan, jamais, jamais, jamais, jamais ! s’écria-t-elle comme une gamine.

Mélanie éclata de rire.

– T’es vraiment une salope !

– Bah quoi, je vais quand même pas me faire baiser par un mec au RSA !

– T’as raison, il y en a marre des crevards.

– Moi je mange pas chez Flunch chéri.

– Tu parles lui non plus, les gens qui sont au RSA ils ont des aides, ils ne payent pas leurs loyer ni leur électricité, c’est des assistés, intervint Saïd en se dandinant à travers le salon. Y te balade je te dis !

Saïd, l’indévissable pédé, copain des filles, dans toutes les confidences et quelques combines. Saïd qui lui aussi donnait son cul pour de l’argent, même qu’il avait déjà tourné dans un porno amateur. Mais ce n’était pas plus de la prostitution qu’elle dans les faits. C’était juste qu’ils n’avaient aucune limite de tarif, ils voulaient tout et tout de suite.

– T’es sûr ? demanda Sarah suspicieuse.

Etait-il possible que ce mec lui ait menti ?

– Sur la tête de ma grand-mère wallah, mon oncle Rachid il est au RSA.

– C’est lui qui te l’a dit ?

– Non mais il l’a raconté à ma mère qui me l’a dit, sur la Mecque c’est vrai !

Saïd en faisait toujours des tonnes. Il minaudait, faisait de grands gestes, se tortillait, portait des vêtements près du corps de couleurs criardes et c’était précisément une des raisons qui faisait qu’elles l’adoraient. Un homme inoffensif, charmant, exubérant, avec une langue bien pendue. Ce qu’en argot pédé on appelait plus sobrement une tata.

– Je lui demanderais demain.

– C’est pas risqué ?

– De quoi ?

– Bah de lui demander ça, questionna Mélanie.

– Pourquoi ?

– Bah il t’a dit ce qu’il touchait, il t’a tout dit, il a rien, il va penser que tu l’accuse de mentir.

– Pourquoi non ? Je lui dirais qu’il est mal renseigné c’est tout.

– Mouais…

Pour une fois l’élève n’était pas convaincue. Pourtant, le lendemain c’est bien ce qu’elle fit. Un ami m’a dit… il récusa avec la plus grande véhémence, se moqua même de son ami qui soit disant n’y connaissait rien. Et il savait d’autant de quoi il parlait qu’officiellement il l’était bien au RSA, que rien, aucun de ses commerces ou de ses appartements n’étaient à son nom. Oh bien sûr il y avait son propre logement, ses meubles modernes et coûteux, son tableau de Speedy Graphito mais tant qu’on ne faisait pas de vagues…. C’était là tout le secret dans sa partie, la discrétion.

Sarah Balie doutait, soit il n’était pas au courant de ses droits, soit il mentait, et s’il mentait c’était qu’il était effectivement en train de la balader pour les cinquante euros. Une chose dont elle avait bien horreur, perdre son temps avec une bouche comme on disait, et qu’elle avait déjà vécu plusieurs fois avant de parfaire son petit numéro. Mais à nouveau elle n’insista pas parce qu’il aurait fallu parler de Saïd en qui elle avait toute confiance. Pipelette comme il était, il savait tout sur tout. Du dernier jules de Rihanna à la robe N°52487 de Lady Gaga. Il pouvait même parler politique ! Ce qu’il s’abstenait la plus part du temps parce que ça n’intéressait aucune des filles. Elle changea à peine de sujet, le pressant encore sur l’argent, quand il arrivait, est-ce que c’était sûr ? Elle jouait bien la fille stressée parce que c’était bien ce qu’elle ressentait en pêchant le pigeon, un léger stress, une excitation, la peur toujours possible d’être prise la main dans le sac. Comme quand elle volait dans les magasins avec ses copines. Une autre de ses lucratives activités. Après tout ce n’était pas pour rien qu’elle avait inscrit « à mon compte » comme travail sur sa page.

– J’ai raté une affaire qui aurait pu me rapporter 50000 euros, écrivit-elle

Sans faute.

– J’en suis désolé pour toi ma belle, la prochaine fois tu seras plus prévoyante.

– Alors il te croit ? intervint Saïd en se penchant sur l’écran.

– A fond, il me fait la morale maintenant.

– Encore !? s’exclama Mélanie.

– Eh c’est un daron.

Il répondait obstinément à toutes ses questions, ce qui était d’autant facile qu’elles n’étaient jamais très personnelles. A comparaison, ses autres expériences féminines sur le net avaient été beaucoup plus intrusives et rapidement intimes. Chantal restait à la surface et il n’avait pas grand-chose à se mettre sous la dent d’elle que le souvenir de son visage, de son cul, du coup de la sucette, et ce numéro de téléphone qu’elle avait bien voulu lui concéder à force d‘insistance. Il l’avait appelée aussitôt pour tomber sur un répondeur. Elle n’avait pas envie de parler au téléphone, elle était triste ce soir, à cause de sa connexion, de la merde dans laquelle elle était, tout ça. Il n’insista pas non plus mais ça resta dans sa tête comme un marqueur. Toutes les autres, sans exception, avaient souvent du mal avec la caméra, mais jamais avec le téléphone. Elle c’était exactement l’inverse. Quelque chose de plus clochait dans le paysage. Avait-elle un accent qui pouvait la faire repérer, une façon de parler bizarre, ou idiote ? Etait-ce seulement son propre son numéro ? Ou était-ce que justement la voix et seulement elle était plus personnelle ? Plus intime que l’image et qu’elle en avait pleinement conscience ? Etait-elle seulement aussi maligne que ça ? Il avait des doutes, mais en tout cas son histoire d’être trop triste pour parler sonnait creux. Alors pourquoi lui céder ? Pourquoi, encore une fois, accepter de lâcher cinquante précieux euros quand on avait son genre de maladie ? Par jeu ? Il n’était pas joueur, le jeu coûtait toujours plus qu’il ne rapportait. Par curiosité ? Oui sans doute en grande partie, il était un homme généralement curieux, mais essentiellement parce que comme elle l’avait deviné depuis le départ, il était seul, qu’il se raccrochait aux branches pour y croire même si tout dans cette rencontre et dans ses demandes était aussi improbable que louche.

– Tu lui as dit que tu faisais quoi comme travail ? demanda Mélanie en comptant le nombre de zéro derrière le cinq.

– Que je travaillais dans le cacao.

– Pourquoi le cacao ?

– J’ai un michto qui fait ça, il travaille dans l’import-export, et puis moi j’ai un peu fait des études aussi. Je peux expliquer.

– Ça les intéresse ?

– Quand tu leur parles sous ça dépend. Faut pas faire peur, faut faire rêver le mec. Qu’il se croit déjà avec toi comme avec sa tirelire.

– Alors que c’est lui. La tirelire.

– Voilà t’as compris, intervint Saïd.

– Et toi aussi tu fais ça ? lui demanda la jeune élève.

– Nanan moi je fais le gigolo, c’est plus fun et ça rapporte plus.

Sarah-Chantal fit une de ses petites moues.

– Mouais, moi j’aime choisir, j’aime pas qu’on m’achète.

– Oh chérie arrête de faire ta honteuse, toi aussi tu te fais péter le cul par des vieux des fois !

– Seulement ceux qui roulent en Porsche Cayenne, s’exclama-t-elle.

Et lls éclatèrent de rire tous ensemble.

Son appartement et ce qui se trouvait à l’intérieur, invisible à la caméra (il y avait veillé) était son seul signe extérieur de richesse. Il n’avait pas de Porsche Cayenne, ni de véhicule du tout d’ailleurs, les transports en commun lui suffisaient amplement et c’était moins cher, il ne portait pas beau non plus, ou bien lors d’un rendez-vous important. Pas de vêtement de marque jamais, et rien qui puisse le distinguer du commun. En ceci, et bien qu’il était aussi menteur qu’elle, il était son opposé. Une question de génération sans doute, d’avarice aussi, et d’un peu plus. Internet, comme la séduction, était un jeu de dupe qui se jouait à plusieurs, un labyrinthe de miroirs reflétant ce qu’on y projetait, selon la détermination et les buts de chacun. Lui voulait croire à sa tendresse et était prêt à sacrifier un peu d’argent, elle comptait sans autre ambition que de l’amener à ce sacrifice. Ce qu’il était en réalité, qui il était, comme les autres, elle s’en fichait, les pigeons n’ont pas de nom. D’ailleurs elle ne l’appelait jamais par son prénom, ne le nommait jamais, au contraire de ces précédentes conquêtes. Pas réellement des conquêtes en réalité puisqu’il n’en n’avait pas allongé une en trois ans, mais il avait fait de nombreuses touches. Chantal donc en avait certaine typologie mais pas toute la panoplie, mais peut-être après tout que c’était dans son caractère de tête de linotte pas foutu de payer sa connexion à temps. De fille de cette génération, qui écrit en SMS dans une syntaxe déplorable tout en écoutant Céline Dion bramer, un œil sur Nabilla. Ah non, elle lui avait dit qu’elle trouvait que regarder la télé était une perte de temps. Et non seulement elle le pensait (ça ne rapportait rien) mais en plus elle savait que ça plairait au daron d’entendre ça. Lui non plus n’aimait pas la télé, un spectacle déplorable, et d’un ennui encore plus phénoménal que celui qui l’animait quand il ne travaillait pas. Quand elle lui donna son avis sur la télé ce fut tout juste s’il ne la félicita pas comme un père.

– Tu fé koi ?

– J’étais en train d’écrire, mentit-il.

– T’écris sur koi ?

Il improvisa une réponse, une histoire policière avec un flic raciste comme héros.

– Je sui sur k1 jour tu va devenir célèbre.

Il ne fit aucune remarque mais le pensa très fort pour lui-même. Célèbre,  les gens n’avaient plus que ça à la bouche de nos jours. Comme s’il s’agissait d’un genre de don du ciel, l’aboutissement nécessaire d’une vie réussie. Célèbre et bien vendu, plébiscité, glorifié, statistique de vente à l’appui, certifié world wide si possible. Dis-moi combien de clic, combien de spectateurs, de like, et je te dirais qui tu es. L’alpha et l’oméga du troisième millénaire, de sa génération à elle. Alors que même s’il avait vraiment été celui qu’il prétendait être, un scénariste paumé, un artiste sans le sou, il aurait fui la célébrité comme la peste. Son goût naturel pour l’ombre d’une part, et l’insane sauvagerie qu’elle exerçait sur les gens de l’autre. Comme si tout à chacun était appelé à un moment donné à devenir sa propre enseigne publicitaire, avec toute la pornographie de détails, scabreux ou non, qui allait avec.   Elle lui demanda s’il cherchait un éditeur, une autre question qu’on lui posait souvent et il avait en retour un discours bien rodé sur l’édition. Il ne connaissait pas ce milieu sauf de réputation, et ce n’était pas difficile d’éconduire le curieux avec des excuses du type « tu sais l’édition il a beaucoup de demandes et peu d’élus. » Personne ne contestait jamais que la fameuse célébrité se méritait, bien au contraire, c’était bien pourquoi elle était le signe que les dieux s’étaient posés sur une tête. Même remporter la finale de Loft Story demandait un effort. Stratégie de division, humiliation publique, goût et science du scandaleux, de l’outrancier. Il fallait que le spectateur en ait pour ses kilomètres de pubs et ses SMS payants. Du sang et des larmes, à gogo…