Irwin 6.

La chanson faisait le tour de toutes les tavernes des Titans à Ni Diebr. Beuglée en chœur par les ivrognes, reprise à la viole et à la mandoline, mimée par les bouffons de rue, et même dans les meilleurs salons où, si l’on hésitait pourtant entre le complet scandale et la franche hilarité, fierté même d’avoir dans sa ville un authentique titan de chair et d’os, on se prenait volontiers à laisser les trouvères égayer sur le sujet. Car scandale, une nouvelle fois il y avait bien. Pour commencer les propriétaires des carrioles qui exigeaient qu’on les dédommage, mais surtout Grünkwald& Frères, tout à fait révoltés par l’issue du vol quand bien même au final ce dernier avait été avorté dans l’œuf et même le bois. Une porte à demi arrachée, plus de grille, guère de meubles ni de comptoir et des éclats de charrette éparpillés partout, une roue fichée carrément dans un mur. Les gens se vengent du bien qu’on leur fait, disait un proverbe du Septentrion. Un mot que devait bien connaître la fratrie diamantaire mais que foutre !? Irwin se tenait le postérieur sur le granit d’une couche au fin fond d’une cellule du rempart, sous la bonne garde d’une dizaine d’hommes, enchaîné de la tête au pied. Pourtant ce n’était pas comme s’il avait tenté de se débattre, ils l’avaient eu par surprise alors qu’il venait de libérer la boutique. Hasban dans ses bras, le crâne coupé, du sang qui masquait son front. Il avait oublié son nom et même qu’on l’avait déjà prononcé devant lui jusqu’à ce le lieutenant-général lui répète involontairement. Ça avait tout déclenché. Et maintenant il ruminait le fait qu’il n’avait pas pu parler au brigadier, qu’il ne savait toujours pas qui avait confié ces fichues affiches à Radi, et qu’il aurait mieux fait de suivre sa ligne de conduite de toujours, se mêler de ses oignons. Le point de vue des anciens otages comme de ceux du guet était partagé, mitigé, même carrément en conflit, de ce genre de disputation qui sentait tôt ou tard la poudre de la rébellion. D’un côté ceux qui étaient victimes d’un syndrome de Stockholm pas encore identifié dans un monde où il n’y avait pas de Stockholm. Ceux-là récusaient l’extrême brutalité du combat et son violent déséquilibre, arguant qu’il n‘y avait aucun honneur à se battre à coups de charrette, sans compter le scandaleux état dans laquelle la pièce avait été laissée. Et quand le camp opposé leur rappelait qu’il les avait libérés, chipotait au fait que Duquesne l’aurait bien fait tôt ou tard. Puis bien sûr il y avait, comme ce dernier, les légalistes, non seulement le géant n’était qu’un vulgaire citoyen de seconde zone et pas un membre du guet, non seulement il avait agit en toute infraction, mais en plus avait causé assez de ravages depuis qu’il était là pour qu’on se pique de l’exiler très loin et rapidement. Les autres, et la plupart étaient des hommes du rang voyaient les choses autrement. Notamment Hasban. S’il avait le front entaillé c’était parce qu’ils avaient entrepris de le torturer en tentant de le scalper, mais l’intervention du géant avait interrompu les festivités. Pour les autres, il leur avait justement épargné que Duquesne les envoie affronter flèches et acier, et même qu’il y ait des morts parmi les otages, ce que partageaient tout de même certain d’entres eux. Du coup les chants étaient parfois entrecoupés de bagarres à ce sujet, et King et ses hommes avaient fort à faire à Ni Diebr où le géant était également le sujet de discussion mais d’un autre regard. S’il était en effet encore un héros pour certains d’avoir à nouveau ridiculisé le guet, pour d’autres il tenait en réalité du collaborateur de police au fait qu’il avait entravé l’entreprise d’honnêtes voleurs. King et ses camarades n’étaient eux-mêmes pas d’accord. Le brigadier partageait l’avis du lieutenant-général quant à sa capacité à provoquer le chaos autour de lui, Louvier trouvait injuste qu’on l’ait arrêté et Schweitz allait même jusqu’à oser dire qu’on manquait sacrément d’un Irwin au guet. Bref, une fois n’est pas coutume, Irwin était le sujet de discussions passionnées dans toute la ville, des salons des Remparts et du Titan aux bouges de Ni Diebr en passant même par les Mille Temples où le sujet de fond était la morale de tout ça. Une autre question se posa, le sieur Gueule de Rat, portrait craché quoique sans bouc, de Salomon Wnhelf, était-il celui qu’on cherchait ? Que nenni voyons ! Se hérissa Sullivan quand on la somma d’identifier l’intéressé sous ses bandages. Son frère était un honnête garçon et d’ailleurs ce n’était pas lui, il ne lui ressemblait même pas ! Mais il existait un endroit en ville où on ne discutait pas, on ne tergiversait pas, où on ne se perdait pas en arguties mais en certitudes c’était dans le grand salon du palais. Grünkwald & Frères, cinq messieurs au complet, en drapés bleu outre mer, noir, vert, mauve, de lourds colliers d’argent leur tombant sur la poitrine, barbe et cheveux tressés, capes de brocard, chausses de cuir bouclées d’or, ceinturons plaqués de vermeil, ornés de diamants et de rubis tarabiscotés en figurines naines de quelques batailles mythiques. Cinq messieurs l’air grave, exigeant, impérial en dépit de leur petite taille qui se tenaient devant le lord Commander, lui-même en grand apparat. Des bagues d’émeraudes et d’or, collier, coursive de soie jaune sur une tunique verte tissée d’or, un petit chapeau de velours noir sur la tête. La fortune des cinq frères s’était constituée selon deux axiomes. Le premier familial, lié par le sang à deux clans de mineurs qui avaient le monopole sur l’extraction de diamants dans le Septentrion. Le second commercial, en imposant l’idée auprès du public qu’un diamant était le cadeau idéal pour les fiançailles et les mariages en raison de son extrême rareté. Une rareté qu’ils orchestraient en réalité volontiers avec l’aide de leurs cousins. Cette combinaison avait tissé autour de la fratrie des liens solides avec les autorités du peuple nain et d’ailleurs, et quelques figures des plus fameuses, de sorte que discuter avec eux c’était comme de faire un acte diplomatique lourd de conséquence. Une position dont ils avaient naturellement d’autant pleine conscience qu’ils y avaient consacré la moitié de leur vie et qu’elle était née d’une volonté de s’élever au-dessus de leur vulgaire condition de roturier. Dans une société aussi hiérarchisée que la leur où l’on gagnait ses galons tout d’abord sur le champ de bataille ce n’était pas la moindre des gageures. Et, l’un dans l’autre, ils en avaient tiré un mélange redoutable d’orgueil assumé, de mégalomanie plus ou moins maitrisé et de certitudes bien assises quant à leur autorité et au poids de leur parole. Nous entendons bien sûr que les travaux soient aux frais de la ville, cette initiative ayant été menée sous la responsabilité du lieutenant-général nous réclamons une sanction exemplaire et exigeons sa démission. Quant à l’individu qui a détruit nos locaux si le nombre de coups de fouet sera naturellement à votre volonté, il est d’avance convenu qu’il n’est plus le bienvenu dans cette ville, nous nous demandons d’ailleurs pourquoi il n’a pas été expulsé plus tôt après ce qu’il a fait subir à la prison. Si vous aviez pris cette initiative au moment voulu rien ne serait jamais arrivé. C’était Brittanius Grünkwald, l’aîné, qui parlait. Comme ses frères il portait le nom d’un général Valeryan célèbre en guise de prénom. L’initiative d’un père aux ambitions démesurées au sujet de sa progéniture. Il y avait ainsi en sus Césaré, Hérépolys, Tarsius et Romanilius, cinq antiques généraux connus pour avoir conquis la moitié du monde et dans deux cas, été des tyrans aussi sanguinaires que fantaisistes. Alors qu’il donnait ses consignes, le secrétaire particulier du lord Commander, le bien nommé Messire Pinceau, faisait une entrée discrète, un marocain de cuir sous le bras. Je comprends, répondit aussi laconiquement que diplomatiquement le lord Commander. Vous reprochez au lieutenant-général de n’avoir su ou pu retenir ledit individu d’intervenir dans cette affaire. Non, nous lui reprochons de lui en avoir donné l’ordre. Je comprends, répéta le lord Commander, mais précisément, et je n’ai point raison de douter de sa parole, il ne l’a pas fait. Soit, soit, balaya l’aîné de la fratrie d’un revers de la main, en ce cas il fallait qu’il le fasse arrêter sur le champ, ça n’a pas été fait et la ville devra en payer les conséquences. Et d’ailleurs si nous allons sur ce terrain, ajouta Tarsius Grünkwald, vous admettrez que nous passons sur le fait que vous êtes également responsable. Et en quoi je vous prie ? Eh bien vous ne l’avez pas fait expulser quand il a détruit la prison, la dangerosité de cet individu aurait dû vous alerter. Je comprends… Puis je vous demander combien auriez vous perdu si ce cambriolage avait réussi ? Les cinq frères se jetèrent des regards entendus. Toute la ville bruisse de cet argument, nous sommes au courant, déclara l’aîné. Mais ce n’en n’est nullement, grâce en soit rendue aux Dieux de la Terre et de la Forêt et à Ordo, aucun otage n’a été tué, pour autant nos pertes auraient rapidement été couvertes et vous le savez aussi pertinemment que nous-mêmes. A quelle plaisanterie jouez-vous lord Commander ? Renchérit Hérépolys. Nous ne sommes pas venus négocier. Nous exigeons ! Mais j’entends bien… cependant puis-je me permettre de vous soumettre mon dilemme ? Les cinq nains se consultèrent sans un mot. Nous vous écoutons. Pour commencer au sujet du lieutenant-général. Selon lui il avait donné des ordres pour qu’on éloigne l’individu mais avant qu’ils soient exécutés ce dernier passait à l’attaque. Si j’ai bonne mémoire l’admirable porte qui gardait l’entrée de votre établissement faisait environ trois pieds d’épaisseur pour dix pieds de haut est-ce exact ? Euh oui, répondit l’aîné. Sans compter la grille que vous aviez fait disposer derrière et qui hélas a chu sur les bandits… Où voulez vous en venir ? Eh bien comment dix hommes à cheval auraient pu arrêter un homme qu’un tel dispositif et six gredins bien armés n’ont su empêcher, un homme, qui plus est, qui avait choisi comme arme des charrettes de plus de six cent livres ? Et ceci bien entendu sans ajouter du désordre au désordre et risquer la vie des otages ? Eh bien… commença Césaré, permettez-moi messire de terminer mon exposé. Je ne suis point technicien de ses affaires là pas plus que vous, je crains que nous devions donc laisser cette question à son mystère. J’ai un autre dilemme. Il est apparent que non content de détruire vos locaux, l’individu a également sauvé la vie de plusieurs de nos citoyens et de vos clients, mais également d’un brigadier du guet. Quelle image renverrions-nous à la cité ainsi qu’aux hommes qui la servent si nous punissions celui-là même qui a sauvé l’un des leurs ? Pire, quelle conviction en tirerait ces mêmes clients s’ils apprenaient que vous exigiez une peine exemplaire pour ce que certains oseront appeler leur héros ? Ne serait-ce pas la réclame de piète réputation ? Pardonnez mais ce n’est les affaires de personne, protesta Brittanius. Bien entendu, la tourbe n’a point à connaître les demandes du ciel mais nous savons bien comment sont les gens, ce qu’ils ignorent ils le médisent. Vous souvenez-vous mon cher il y a trois ans cette conviction que vous avez porté jusqu’à moi d’assurer la flotte de Khan Azerya auprès de la Compagnie de l’Ouest ? Euh… oui, où est le rapport ? Il s’agit toujours de cette même compagnie qui vous assure. Oui pourquoi ? Vous aviez fort raison de me confier à leur soin, il y a des hommes en leur sein qui savent être de parfaits collaborateurs. Un ange passa, furtif et masqué comme un ninja. En hommes de bien et d’argent que vous êtes messires vous aurez bien compris que je tenais à savoir pour quel montant vous étiez assurés afin de ne pas engager la ville dans des dépenses dont elle ne serait être tenue pour responsable. Ces informations n’étant pas confidentielles… L’ange repassa dans l’autre sens, saut périlleux et rouler-bouler. Et j’ai été admirablement surpris d’apprendre qu’en cas de vol vous seriez remboursés au triple de vos pertes. Je n’ai pas obtenu de telles garanties, messire permettez que je salue votre sens du négoce. Il se fichait d’eux maintenant, mais dit sur un tel ton qu’ils ne pouvaient rien répondre. Seriez-vous en train de sous entendre… Oh bien sûr que non, nous sommes certains qu’avec une telle organisation, il était facile aux brigands de se saisir de votre bien sans coût férir ni complicité… en dépit de toute la sécurité. De toute manière nous le saurons bientôt ou tard, nous avons acquis un nouveau tourmenteur qui, m’a-t-on rapporté, fait des miracles avec des méthodes inédites. Quelqu’un des nains aurait bien attrapé l’ange qui re-repassait mais ils étaient bien trop occupés à réfléchir à tout ce qu’il venait de leur glisser comme fin de non recevoir et menace déguisée. Pinceau, pouvez vous me rappeler le montant de l’assurance en cas de bris du magasin. Le secrétaire ouvrit le marocain et s’empara d’une feuille. Zéro sire. Le magasin n’était pas assuré contre le bris ? Non sire, contre le feu et le vol uniquement. Je vois…vous préférez assurer votre stock que vos meubles… serait-ce un reproche ? S’exclama Brittanius. Bien entendu que non, c’est un constat mais en ce cas vous comprendrez bien qu’il n’est point question que la ville paye pour ce que vous avez-vous-même omis d’assurer. Puis je vous offrir un peu de vin ?

On lui avait finalement ôté ses chaînes. Il se tenait droit debout tel un menhir au milieu des tapis moelleux et du parquet à chevrons de bois rose. A l’autre bout de la pièce le lord Commander, penché sur un manuscrit, s’était dépouillé de ses atours, à l’exception du petit chapeau. Il était tard on l’eut dit apprêté à se coucher. La pièce était exceptionnellement éclairée de candélabres, n’en demeuraient pas moins de profondes ombres qui projetaient sur le visage d’Irwin des bas reliefs curieux de sommets impossibles et d’à pics fantastiques. Pour un peu on aurait eu envie de lui grimper sur le crâne, y planter un petit drapeau et se proclamer sur le toit du monde. Vous avez sauvé la vie d’une douzaine de personnes dont celle d’un membre du guet et, tout le monde semble-t-il l’a oublié, mis la main sur une bande d’escrocs que vous avez mis hors d’état de nuire. Silence… Pas de réaction. Cependant vous êtes également directement ou indirectement responsable d’importants dégâts matériels et si j’en crois certaines rumeurs, du départ de Bowen. Autre silence… En général ça égayait le regard de ses interlocuteurs à la recherche d’une chausse-trappe, apparemment l’exception se tenait devant lui. Je n’aimais pas beaucoup Bowen et ses méthodes mais je dois tenir compte de l’avis de mes collaborateurs… La personne qui a donné cette affiche à distribuer s’appelle Sullivan Wnhelf, une dame d’après ce qu’on m’en a rapporté… Je vous laisse une semaine pour retrouver celui qui a tué votre amie, c’est le mieux que je puisse faire, après quoi vous quitterez cette ville et n’y reviendrez jamais plus. Fin, le lord Commander était retourné à la lecture de son manuscrit, Irwin n’avait pas bougé d’un cil. Puis au bout d’un instant, sans lever la tête il le remercia. Irwin sortit d’un pas lourd, laissant l’esquisse d’un sourire sur le visage du lord Commander.

P’ace d’Commerce meurdi c’l’averse ! P’ace d’Commerce y’a un géééant ! Un g’ant et ses ch’rrett’ meurdi qu’danje ! MAIS TA GUEULE ! Un pot de chambre gicla de son contenu arrosant les deux ivrognes qui passaient. Il referma le volet en pestant tandis qu’au dehors on entendait beugler les pochetrons. Je ne supporte plus d’entendre cette chanson ! L’homme derrière lui ne répondit rien. C’était le genre qui ne parlait qu’à condition d’y être obligé. Ça le rendait parfois un peu nerveux. Mais il devait admettre qu’il était efficace. Rien à voir avec ce pauvre Robert qui n’arrêtait pas de paumer ses commandes. Le patron avait été obligé de s’en séparer, ça faisait des histoires. Dommage il l’aimait bien le gros Robert, pas fort malin mais facile à vivre, et puis on pouvait lui parler, il répondait, alors que celui-ci… Ce gamin est dingue, il veut un géant maintenant ! Dit-il en lisant le message qui était parvenu par pigeon en fin de journée. Ça sera plus cher, dit l’homme sans lever le nez de son arbalète démontée. Ça je m’en doute, combien de temps ? Trois jours, je te dirais où le prendre. Il ne faisait que ça de ses journées, démonter et remonter ses armes, les nettoyer, les affuter, rien d’autre n’avait l’air de l’intéresser. Il a une préférence sur la couleur de cheveux ? Drôle de question. Non, y’a rien d’indiqué, pourquoi ? Pour rien. Le visage impassible, lisse, ses mains longues et fines qui s’activaient sur les pièces de l’arme, concentré. L’autre homme se frotta le menton, qu’est-ce qu’il avait derrière la tête çui-ci ? Un étranger, un gars de la Cordillère, il n’aimait pas beaucoup les étrangers mais le patron disait que c’était mieux, que le lord Commander avait des espions partout et particulièrement dans les guildes,comme ça personne ici ne pourrait les soupçonner. D’un autre côté fallait bien reconnaître qu’il avait la main, le gamin ne savait rien, rien vu, rien compris. Du moment qu’on lui filait la matière première, le reste il avait l’air de s’en fiche complètement. Dehors une bande de saoulards passaient en s’accompagnant à la mandoline, y’a Gueule d’Rat et son c’sin qui s’ lancent. Mais c’est le p’tit nain qu’a sa préférenceuh ! Oh misère, mais ils vont jamais s’arrêter !? Il regarda au travers des volets. Ah putain d’l’enfer qu’Ordo fasse qu’il nous demande des soiffards un de ces quatre, j’m’en occuperais avec toi. Pas de réponse. Il se retourna, l’autre était parti avec son arbalète, il ne l’avait même pas entendu. Faisait toujours ça, apparaître et disparaître comme par enchantement, fichait la trouille à force.

La mode. La mode et ses conséquences. Etre le dernier parfum à la mode, le héros involontaire de tout une ville sans, et c’est important, qu’on puisse dire avec certitude à quoi vous ressemblez en dehors de ces trois caractéristiques : énorme, silencieux et roux. La foule est versatile et jamais rassasiée. Les mêmes qui un mois et demi plus tôt se proposaient de pendre, lyncher, décapiter, étriper, tout individu correspondant à cette description, se jetaient maintenant dans les bras de tous ceux soupçonnés d’être le fameux géant de la chanson, celui qui avait fait des locaux du diamantaire une attraction dont par ailleurs la fratrie avait très vite compris le potentiel. La visite était désormais payante, et ils avaient même conservé la roue dans le mur. Les gens venaient la toucher comme une relique sacrée. Bien entendu les escrocs de grande taille se multiplièrent, certain poussant parfois la mascarade un peu loin. Ainsi dans une même journée et à la même heure on avait vu Irwin dans quatorze lieux différents, de Ni Diebr au Titan en passant par les Remparts, les Enfers, les Mille Temples, etc… Quatorze contrefaçons dont un troll qui avait raté sa teinture de sorte que s’il était bien roux par endroit à d’autre il n’avait plus du tout de cheveux. Ainsi qu’un type de taille moyenne sur des échasses, un authentique rouquin, authentiquement gigantesque qui essaya de démontrer sa force en soulevant deux carrioles à la fois et se rompit le dos. Et même un orc des montagnes qui en dépit du fait qu’il n’était pas roux, mais vert, brun et dentu, et que le seul orc de la chanson roulait par terre, prétendit s’appeler Rwin et qu’on avait drôlement intérêt à le servir gratis ou on goûterait de ses charrettes. Autre conséquence de la mode, le roux devint la couleur de cheveux favorite du beau monde. Bientôt dans les bals et les soirées les plus selects on vit fleurir de beaux camaïeux de rousseur, du blond vénitien délicatement roux, au rouge furieux pétard en passant par le grenat. Et un armurier alla même jusqu’à concevoir des poings de guerre en forme de charrette avec des demi-roues tranchantes et cloutées en guise de renfort. Ce fut également l’occasion pour Brievus Navet d’inventer le merchandising. Il commença par populariser, du moins s’y essaya, le tricot de peau peint d’un cœur, et comme il ne savait pas écrire, d’une espèce de figure à la silhouette vaguement humaine au sommet ponctué d’un beau coup de pinceau orange. Non seulement personne ne comprit jamais ce que ça signifiait, à l’exception d’un petit garçon pour qui le tricot était de toute manière trop grand, mais surtout l’impression offset n’ayant pas été inventée, il se tapait tout à la main. Au bout du dixième tricot et à court de peinture, il passa à la sculpture. Cette fois il s’y prit un peu mieux, il alla voir un ébéniste spécialisé dans les figurines pour enfant et lui commanda cent exemplaires d’Irwin miniature qu’en bon homme d’affaire il comptait payer avec le bénéfice des ventes. Mais l’ébéniste aussi était un bon homme d’affaire qui vit là une idée fameuse et bientôt la reprit à son compte. Ainsi, en plus des poings de guerre en forme de charrette, du roux dans les cheveux, des chansons, arriva bientôt dans les foyers des tas de petits Irwin comme se le figuraient les ébénistes, cabossés de muscles, l’air féroce, et bien entendu soulevant deux charrettes à bout de bras. Oui, les ébénistes puisque bien entendu l’idée fit son chemin à mesure des bénéfices des uns et des autres, on vit même un Ordo avec ses deux serpents soulevant des carrioles. Sacrilège que n’apprécièrent guère les autorités religieuses, voyant là un préalable tout à fait dangereux, ce pourquoi il fallait interdire toute représentation du géant. Il n’y avait qu’un titan dans cette ville il ne pouvait y en avoir deux. Le lord Commander fit savoir qu’on n’allait pas contre le commerce mais qu’en revanche on n’était pas obligé de scandaliser le culte, et tout le monde ou presque fut content. Sauf Brievus qui après s’être fait bastonné par l’ébéniste en essayant de lui soutirer des droits sur son idée, abreuva une nouvelle fois le palais de missives qu’il faisait en réalité rédiger par un écrivain de rue. Autant dire que les gens de cette profession l’adoraient autant qu’il ruinait le peu d’argent qu’il se faisait avec son corps de métier, la saucisse avariée. A la Cloche d’Argent on aurait dû être enchanté de cette nouvelle publicité si Irwin n’avait pas donné sa démission. Une semaine pour retrouver l’assassin de Radi, il n’avait plus le temps à passer ses nuits à ouvrir et fermer une porte, déménager les encombrants. Bazar, en homme d’affaire avisé, s’était rabattu sur le cosmétique, le nouveau portier était grand, large et prié de se teindre les cheveux, Le préposé au bar avait rebaptisé sa cuvée spéciale l’Irwin, toutes les filles étaient teintes en rousses. Cambise, que l’exploit chez le diamantaire avait achevé d’impressionner, avait même voulu faire poser une plaque à l’emplacement du portier, mais Bazar savait la valeur des modes et d’ailleurs il trouvait ça légèrement exagéré. La popularité a cependant des inconvénients et pas des moindres. Notamment la somme de jaloux, d’envieux ou, dans ce cas particulier, d’inconscients, cherchant à en découdre avec le géant, n’importe quel géant, roux, taiseux ou pas. Ou veillant à lui coller sur le dos la pire réputation, faire courir sur lui les rumeurs de turpitudes les plus sordides. Parfois même tout en même temps, le défi et l’insulte, pour les plus cinglés de publicité. Irwin l’a pas d’chance Irwin. Toujours gens l’embête Irwin, secouait la tête l’Irwin du jour dans une des cellules du guet de Ni Diebr. Arrête un peu tu veux d’abord tu t’appelles Robert, ensuite c’est toi qui cherches aussi ! Qu’est-ce t’avais besoin d’essayer de te teindre les cheveux tout seul !? T’as vu ta bobine ? Déjà que t’es laid comme un cul… NAN ! J’M’APPEL IRWIN ! Beugla le troll. D’ailleurs la preuve j’parle p’us. Eh bin c’est pas tant pis, soupira King en retournant à sa partie. L’avait pas un boulot lui dans l’temps, demanda Schweitz alors que King reprenait ses cartes. Si l’aidait l’fossoyeur mais l’autre l’a viré, piquait les dents en or à ce qui paraît. Robert ? Pfff, fit Louvier, s’il en avait pas dans la bouche il saurait même pas ce que c’est des dents. Pourquoi qu’il l’a viré alors d’après toi ? Va savoir, d’après c’qu’on dit l’Pietr y traficote pas mal peut-être que le Robert faisait plus l’affaire. Ouais p’u l’affaire, répéta derrière lui le troll, la mine abattue qui regardait ses énormes pieds. Eh pourquoi qu’il t’a viré en vérité le Cancre ? Demanda Schweitz. Le troll le regarda longuement et pensivement – pour autant que ça veuille dire quelque chose pour un troll, avant de grommeler, peut pas l’dire c’est un secret. Voyez, j’vous avais dit, fit Louvier. N’empêche Robert t’avais pas besoin de l’défoncer comme ça cette tête de fer, lépreux c’est pas une insulte c’est une maladie. Je m’appelle pas lépreux j’m’appel IRWIN ! Rugit le troll en flanquant un coup de poing dans le mur y laissant son empreinte. King resta une seconde interdit avant de regarder son collègue, ah ouais, pour les dents aussi t’avais raison on dirait. L’autre haussa les épaules l’air de dire qu’il savait de quoi il parlait. Quand entra Irwin, le vrai. Ah causez d’la copie et v’la l’originale, s’exclama King sans enthousiasme. Comme à l’accoutumé l’intéressé sembla ne même pas comprendre les mots qui sortaient de sa bouche. Besoin d’aide, grommela-t-il contre toute attente. Toi ? T’as besoin d’notre aide !? Continua King sur le même ton, qu’est-ce qui se passe t’as pas tes deux carrioles avec toi ? Ou c’est t’y qu’t’as paumé ton mange-crâne ? Il regarda ses collègues goguenard, pourtant c’est pas l’genre d’machin facile à paumer j’parie vu les trous…. King, on l’aura compris n’avait ni digéré l’intervention, ni sa libération. Dans son esprit il y avait une place pour chacun dans la vie et vouloir en sortir c’était non seulement se montrer honteusement plus ambitieux que sa condition ne l’y autorisait, mais systématique du désordre. C’était connu, quand les choses n’étaient pas à leur place c’était le bordel. Mais il y avait aussi le fait simple qu’il commençait être jaloux du bonhomme, que certains allaient jusqu’à dire qu’il faisait mieux que le guet au complet, et que presque absolument tout le monde lui rebattait les oreilles avec. Des étuvières qui voulaient qu’il leur arrange une rencontre en passant par les citrons qui avaient paraît-il des ponts d’or à lui offrir, ou simplement les badauds qui s’aventuraient dans le taudis et lui demandaient le chemin jusqu’à la Cloche. Et puis cette maudite ritournelle qui ne quittait pas sa tête… Irwin le dévisagea sans piper. Allez chef, fichez lui la paix, fit Louvier, qu’est-ce que tu veux mon gars ? Besoin d’aide, répéta Irwin comme si une fois n’avait pas suffi. Qu’est-ce qui se passe ? Trop long à expliquer apparemment. Venir avec moi, articula le géant. Non mais dis donc on n’est pas à ta disposition ! S’exclama King. Moi j’bouge pas tant que tu nous dis pas quoi, confirma Louvier. Il y eu un moment de silence quasi cosmique. C’était comme ça quand on se taisait en sa présence, il y avait quelque chose en lui qui ajoutait au silence des autres, qui y mettait une densité, une pesanteur inédite. Puis enfin Irwin expliqua, crois pas que je suis Irwin. Tu m’étonnes, ironisa King en regardant le troll dans sa cellule qui comptait les mouches. T’es pas au courant tous les grands cons s’appellent Irwin en ce moment. Même lui s’appelle Irwin, hein Robert que tu t’appelles Irwin !? IRWIN ! Confirma le troll en hurlant, levant la tête comme un loup avant de retomber dans l’abattement. Le principal intéressé semblait a) ne rien comprendre du tout ou b) s’en foutre éperdument, comme toujours avec lui, impossible à dire. Qui ça croit pas que t’es Irwin ? S’enquit Schweiz. Les golems. Les golems ? Quels golems ?

Le Palais de la Gloire était donc un établissement de prestige avec un personnel idoine et une clientèle itou. De fait on n’y entrait pas comme bon semblait, contrairement à ce que pensaient la demi-douzaine d’Irwin qui avait déjà essayé de s’y inviter. D’ailleurs la direction de l’établissement voulait bien admettre que la populace avait ses tocades mais les modes passaient plus vite que titres et hauts faits, et surtout ne payaient que ceux ou celui qui les avait lancés. Irwin s’étant pour ainsi dire lancé tout seul et beaucoup plus au propre qu’au figuré, le seul bénéfice à tirer de sa présence, à titre d’éventuel attraction, c’était qu’elle fût authentique. La paire de golems lustrés à l’entrée n’ayant qu’une description très succincte de l’intéressé, ils avaient décidé d’un commun accord qu’aucun géant se prétendant être Irwin ne pouvait être Irwin puisqu’il était notablement muet. Ce en quoi ils n’avaient pas complètement tort dans la mesure où la plupart du temps il ne répondait même pas quand on l’appelait. Mais puisqu’il comptait rencontrer cette fameuse damoiselle Sullivan, il fallait bien se présenter. Et se heurter à la logique et à l’ouverture d’esprit très sélective des deux golems. Suaves, polis, la terre cuite soigneusement vernie et reflétant l’éclat du ciel mais totalement imperméables à son seul argument, à savoir qu’il s’appelait Irwin. Il avait bien cherché Hasban en premier lieu, mais ce dernier était occupé, alors il avait retraversé la ville. Ah mais si j’vous assure c’est bien le vrai, l’authentique, confirma Schweitz qui s’était dévoué pour le coup de main à la grande vexation de King. Oui j’entends bien messire puis-je augurer quelque preuve je vous prie, répondit l’un des golems avec un accent pointu. Au quoi ? Espérer messire, espérer. Quelle preuve vous voulez ? Chuis l’guet bon sang, j’le connais ! Puis je vous demander depuis combien de temps ? Questionna l’autre golem. Comment ça depuis combien de temps ? Bah depuis qu’il est en ville ou quasi ! Oui je vois, enchaina le premier, mais vous comprenez que sans preuve plus formelle nous ne pouvons laisser entrer cette personne, nous avons reçu des consignes très strictes voyez vous. Que se passe-t-il Augustin ? Un problème ? Tonna une voix derrière eux. Non rien sire Jennings, encore un Irwin j’en ai peur, répondit le second golem en prenant un air fataliste. Ca va mieux votre mâchoire sire ? S’enquit Schweitz. Jennings avait un magnifique œuf de pigeon qui lui déformait le visage. Ce troll me le paiera croyez moi. Ah c’est pas un mauvais bougre Robert, l’a juste pas encore compris comment ça marchait l’eau tiède. Bah voyons, décidément dans cette ville c’est une manie de défendre les criminels, et lui il fait quoi ici ? Il a l’intention de détruire quoi aujourd’hui ? Schweitz s’assura qu’il n’y avait rien à signaler de ce côté-là mais bien entendu Irwin semblait simplement attendre que tout ça se termine et peu importait si ça devait durer plusieurs années apparemment. Le bœuf est lent mais la montagne est patiente, comme on disait dans le Nortem. Rien jusqu’à preuve du contraire, on veut juste rentrer, il veut parler à une dame. Ah oui ? Jennings se rengorgea, Augustin, Norbert, si vous ne tenez pas à ce que ce maraud détruise le Palais comme il la fait de l’entreprise de mes chers amis, ne le laissez surtout pas entrer. Le golem dénommé Norbert pencha légèrement la tête, signe formel de surprise chez les golems. Vous voulez dire que c’est bien le vrai ? L’abominable en personne, je vous le confirme mes amis, hélas. Il se passa alors quelque chose que sireJennings n’avait pas du tout prévu, les deux golems à qui mieux mieux voulurent serrer la main du géant. Permettez nous de vous féliciter cher collègue, ces gredins n’ont eu que ce qu’ils méritaient ! S’exclama Augustin. Au nom de tous les portiers merci ! Vous nous avez vengez ! Déclara Norbert. Un vague éclat de surprise brillait dans les petits yeux mais pour une fois il se laissait faire, échangeant poignées de main avec les deux golems. Sire Jennings en était muet de stupeur. Vengé ? Pourquoi vengé ? Demanda Schweitz. Le golem qui gardait l’entrée de chez Grünkwald & Frère était un de nos cousins, expliqua l’un. Même année de fabrication, précisa l’autre. Oh… Et ces brutes l’ont massacré à coups de marteau ! Mais pardonnez nous messires, entrez je vous en prie, dit le premier en leur ouvrant grand la porte en verre travaillée d’or, immédiatement suivi de son collègue qui les dépassa pour aller prévenir la réception. Mais déjà un certain nombre de personnes avait compris, si on laissait entrer un géant roux ici c’est qu’il s’agissait forcément du vrai. On chuchotait, on les épiait, tout ce beau linge, Schweitz se sentait gêné. Il était le seul. Irwin avait déjà rejoint le golem et sans ambages demandé après Sullivan Wnfl, une lady précisa-t-il à tout fin. Le maître-réceptionniste en avait vu d’autre, des vedettes de tous les coins du monde, des grands noms à plus savoir qu’en faire. D’autant qu’il avait été chambellan de la chambre de la reine Dorgia en personne. Et la reine avait disons une réputation… Mais précisément pour cette raison il était discipliné à traiter absolument tout le monde comme une altesse royale et seules les altesses royales et quelques autres étaient capables de déceler à quel degré de royauté il vous situait. Par exemple dans le cas du géant, qui tout héros qu’il était n’en était pas moins de la plèbe et conséquemment sentait un remugle de crasse à base d’haleine d’ail et d’odeurs d’oignons et de poireaux, c’était plutôt du côté du caniveau qu’il situait son titre et lignage. Et même une oreille pas très exercée l’aurait remarqué, mais si c’était bien le cas, le géant n’en laissait rien paraître, impressionnant involontairement le maître-réceptionniste par sa plus complète et, somme, aristocratique indifférence. Pour autant un page fut dépêché. Si le débarquement du géant avait fait pépier avec des airs entendus et des mines d’amateur de phénomène de foire, celui de Sullivan avait le don de produire sur le public la même et invariable réaction. Mine confite de perruche constipée chez ces dames, tête de molosse ayant découvert l’invention du faux filet chez ces messieurs. L’intéressée était tellement habituée depuis sa puberté à ce genre de regard qu’elle ne prêta même pas attention à l’absence de réaction du géant, le seul de toute la pièce et probablement au monde sur qui elle semblait faire autant d’effet qu’un pet sur de la glace. Elle portait une robe de lin blanc cintrée d’une ceinture d’argent piquée d’émeraude qui mettait à la fois en valeurs son teint de porcelaine et sa poitrine majesté, ses yeux ambres dardaient d’autorité impériale, ses cheveux tombant en cascades bouclées tout juste retenus par une broche d’argent et de lapis. Schweitz, qui la voyait pour la première fois, en eut un pincement au cœur. Le genre de femme dont on tombait amoureux instantanément et sans même le vouloir. Qui désire me voir ? demanda-t-elle au maître-réceptionniste. Ce dernier montra d’un signe du doigt le colosse puant qui se tenait à côté d’elle. Qui êtes-vous ? Que me voulez vous ? Parler ailleurs, grommela Irwin. Je vous demande pardon ? Mais je ne vais nulle par avec vous voyons ! Pendant une fraction de seconde Irwin se trouva devant un cas d’école typique en ce qui le concernait. N’importe qui à sa place, il l’aurait chargé sous son bras comme un sac et ne lui aurait pas laissé le choix. Mais c’était une femme et de toute évidence une lady, il savait qu’il y avait des limites à tout. Ravager une bijouterie pour sauver des vies, certes, violenter une dame c’était autre chose. Et puis sa mère lui avait toujours dit que c’était mal de brutaliser les filles, surtout quand il avait commencé à forcir. A propos de votre frère. Oui et bien, c’est marqué sur l’affiche, voyez ça avec mon notaire, et puis d’ailleurs qui s’est permis de vous révéler mon identité ? Pas de réponse. Je vous ai posé une question ! Vous connaissez Radi. Ce n’était ni la réponse qu’elle attendait, ni une question. Qui ? De qui vous me parlez !? Radi, petite fille comme un garçon, très rapide, très gentille. L’impériale fronça un instant les sourcils, ignorant royalement que tout le monde les regardait fasciné, la belle et la bête. Oh mais attendez… oui, je vois ça y est ! Oui très gentille en effet, Radi, oui elle m’avait dit son nom mais j’avais oublié, pardonnez-moi. Son visage avait changé du tout au tout à l’évocation de la gamine. C’était une autre femme qu’on voyait là, celle que peu de gens connaissait, une femme soudain en confiance. Mais qu’est-ce que c’était que ce rouquemoute à la fin!? Pensaient déjà un certain nombre de messieurs mais aussi de dames. Elle va bien ? S’enquit Sullivan. Non, elle est morte, lâcha lourdement Irwin et on sentait que ça pesait bien en effet beaucoup pour lui. Oh par les dieux, je suis désolée ! Que lui est-il arrivé ? C’était une amie à vous ? Irwin se retourna sur les clients au spectacle leur offrant cette expérience particulière qu’avaient vécue certains ivrognes à la Cloche un peu trop dissipés pour son goût. Cette patience avant l’atomisation, le fameux calme qui précédait la tempête. L’ange qui se précipita à sa suite sentait le soufre, les uns et les autres commencèrent à s’égayer malgré eux, le maître-réceptionniste était baba. Oui, grommela-t-il à nouveau avant de répéter son invitation, parler ailleurs. Mais cette fois elle accepta.

Non ! Non ! Jamais Salomon ne ferait de mal à quelqu’un ! Jamais. Si, je connais son maître. Et alors ? Il coud les blessures pareil. Ça ne prouve rien. Si ! Insista Irwin en serrant les poings. Pareil, Radi l’a vu il l’a tué. Non, non je ne peux pas croire ça ! Et puis pourquoi il aurait fait une telle chose !? Question auquel Irwin répondit par une autre. Pourquoi il est parti ? Elle eu soudain l’air embarrassée. Euh… c’est compliqué… Pas compliqué, explique. C’est-à-dire que par chez nous dans le Nortem ce n’est pas comme ici, ce n’est pas aussi moderne, vous comprenez ? Non.. Vous êtes d’où ? D’ici ? Non. Il lui donna le nom du plus gros village qu’il connaissait dans son coin, mais ça ne lui disait rien. Il essaya le nom d’une rivière, sans plus de succès, alors de guerre lasse il tendit son bras vers l’est et gronda : par là. Oh le Septentrion… c’est ça ? Il haussa les épaules, sait pas. Oui… je vois, eh bien disons que le Nortem c’est comme certaines de vos régions à vous mais avec la religion en plus. Vous comprenez ? Non. Mouais… bref c’est des arriérés. Et alors ? demanda-t-il, semblant dire que ça ne constituait nullement une raison de fuir. Eh bien et alors…. Certaines personnes n’aimaient pas que Salomon veuille devenir mire, ils le trouvaient disons pas assez académique. Les petits yeux la fixaient de cette insondable façon qu’il avait de dévisager certaines personnes et qui semblaient suggérer que se ficher de lui ne constituait nullement un plan de carrière. En général ceux qu’il se mettait à examiner comme ça se prenait rapidement à bafouiller et exécuter de leur propre chef un mouvement prompt de retraite. Chez cette jeune femme qui avait la conviction et le physique d’une impératrice cela se limita à un bref trouble sur son visage parfait. Vous ne me croyez pas c’est ça ? Non, comprends pas « académique » qu’est-ce que ça veut dire ? Oh, je vois, dit-elle en reprenant soudain de la hauteur, et bien disons, qu’il n’obéissait pas facilement aux règles… Le géant sembla réfléchir un instant qui parut laborieux à Sullivan. Elle s’imaginait sans mal de très gros rouages rocailleux s’emboiter dans cette petite tête bosselée et se prit même de se dire avec amusement que ça devait lui être douloureux de penser. Quelle règle ? Quel interdit ? Euh je n’ai pas parlé d’interdit… Même regard lourd de conséquence. Euh… c’est compliqué. Dans l’esprit simple d’Irwin toute règle avait pour principe deux versants, ce qu’elle autorisait et ce qu’elle interdisait. Il en allait ainsi de toute loi, de celle des hommes ou de la nature. Et on ne fuyait pas ce qui vous était autorisé. Ainsi Sullivan faisait cette rarissime expérience qu’avait déjà vécu certains en ville, à savoir de réaliser qu’il n’était peut-être pas aussi buse qu’il ne paraissait. Voir, comme le soupçonnait Bazar, qu’il abusait même de son côté bûche pour divertir l’attention. Expérience un peu troublante pour cette jeune femme que les prétentions de l’éducation avait habitué à faire démonstration de son esprit à toute occasion. Et comme « c’est compliqué » ne constituait semble-t-il pas une explication suffisante pour lui, elle finit par confier qu’en effet son frère s’était attardé à l’interdit. Il veut comprendre comment nous fonctionnons à l’intérieur. Comment ? Eh bien… euh… il étudie les cadavres. Cadavre ? Oui… oh eh bien les prêtres disent que c’est un blasphème, que toucher aux organes des morts est une chose interdite, démoniaque, enfin ces bêtises quoi…Mais Irwin pensait à autre chose. Depuis combien de temps il est ici ? Demanda-t-il. Mon frère ? Oh eh bien ça fait un mois environ qu’il a disparu, je crois qu’il est arrivé ici au début de l’automne. Tout comme lui donc. Et il y avait un peu plus d’un mois environ des morts s’étaient mis à se promener en ville à sa déconfiture. Après tout il avait découvert les mestres du froid, jamais ceux qui avaient déplacé le corps. Est-ce que ça pouvait avoir un rapport ? Le sort s’étant acharné il en avait découvert trois mais il pouvait y en avoir d’autres. Et à part celui du froid, d’où venaient les autres ? Le bouffon et le vieux ? Qui pouvait bien savoir ça sinon le guet ? Le guet ou l’ankou. Il décida que ce dernier répondrait sans doute plus facilement. Vous avez une idée ? Pour autant saugrenue lui semblait sa question, Sullivan ne pouvait soudain s’empêcher de se faire la même réflexion que Bazar à propos de son prétendu air d’abruti. Ce colosse avec sa tête à découcher ne s’en servait visiblement pas uniquement pour défoncer les murs. Mais si elle espérait qu’Irwin lui en fasse confidence, elle pouvait espérer longtemps, autant qu’un simple merci ou au revoir. Il se contenta de tourner les talons sans un mot d’explication. Schweitz l’attendait au dehors. Alors, elle t’a dit ce que tu voulais savoir ? Schweitz l’aimait bien et ne le cachait pas, surtout depuis l’épisode du diamantaire et même s’il était bien obligé d’admettre qu’il avait une propension tout particulière à déclencher le chaos autour de lui, volontairement ou non, il devait reconnaître, comme Bazar et Cambise l’avaient fait avant lui, que jamais le Passage Rouge n’avait été aussi tranquille que du temps où il était encore le portier de la Cloche. Comme si sa seule présence en imposait à toute une zone. Irwin lui fit son regard spécial abonné absent numéro un. Avant de répondre à sa question par une autre, comme à l’accoutumé. Le bouffon, le vieux, d’où ils venaient ? De quoi il parlait ? Le second piquier n’en n’avait pas la moindre idée. Irwin lui rafraichit la mémoire. Schweitz, qui comprenait mieux comment Irwin fonctionnait qu’il ne l’aurait lui-même pensé, ne lui demanda pas pourquoi il lui posait cette question. Oh le bouffon je crois du cimetière du Mont Couronne, le vieux de l’Hippopotame Sacré. Et celui qu’il avait découvert venait également des Temples même s’il l’avait trouvé au Titan. D’ailleurs pourquoi si loin ? Et en pleine journée qui plus est ! Mais ce n’était pas la seule question qui se bousculait dans sa tête. Qui pouvait savoir où on pouvait voler des morts facilement sinon l’ankou ou le fossoyeur. Oui il fallait définitivement qu’il cause avec l’un et l’autre.

Universellement, bien qu’à des degrés variants, il y avait trois professions considérées impies, bourreau, boucher et ankou. Pour ne pas le confondre avec les autres, le boulanger retournait le pain réservé pour le bourreau de sorte qu’on disait par tradition qu’une miche à l’envers portait malheur. Celui de l’ankou était carrément enveloppé dans un linge et invariablement noir de sorte qu’on l’appelait le pain des morts. Le pain des morts était sans doute une friandise durant le Carnaval de la Mer le reste de l’année il était ce pain que le mitron n’avait pas intérêt à laisser trainer avec les autres ou bien il terminerait mal sa journée. On avait vu des boulangers bastonnés par des mégères en colère pour avoir commis cette erreur. Mais ce n’était pas le seul ostracisme traditionnel dont étaient victimes ceux qui avaient pour charge de ramasser les cadavres et n’avaient même parfois aucun titre juste une fonction que personne ne voulait remplir. A la différence notable des fossoyeurs, l’ankou croisait des mourants et ce qu’il voyait quotidiennement comme misère et violence avait de quoi le dégoûter du genre humain. Il n’était pas tenu d’aider ceux qui étaient en train d’agoniser et de nombreuses rumeurs couraient sur le fait que la plupart les achevaient d’un bon coup de surin à l’arrière du crâne afin d’assurer une mort quasi instantanée. On avait même surnommé cette technique d’assassin la médecine de l’ankou. Pour cette raison les fossoyeurs s’estimaient supérieurs à leur collègue de ramassage qui, sur l’échelle sociale se situaient à vrai dire tout en bas avec les bouchers. A Khan Azerya il allait donc presque de fait que tout ceux qui professaient dans ce domaine, vivaient à Ni Diebr. Mais il n’y en avait qu’un seul qui intéressait Irwin, Zvaltos, l’ankou des Temples. Comme fréquemment dans ce métier sinistre il avait développé diverses addictions, il était à la fois alcoolique et accro au Pain de l’Esprit, les dents noires et le teint cirrhosé. Et sa tournée terminée on ne pouvait l’espérer que dans deux endroits, le Chien qui Pète ou une fumerie. N’étant pas dans le premier il se mit à aller de fumerie en fumerie réclamant après lui. Avec un accueil parfois contrasté. Si certains auraient adoré le compter parmi leurs clients en tant que vedette toute fraiche de la ville, faisaient mille grâce et diligentaient leurs coursiers pour passer le mot au sujet de l’ankou, d’autres lui fermaient carrément la porte au nez, lui interdisaient l’entrée ou refusaient qu’il vienne poser ses questions. Dans un cas comme dans l’autre Irwin faisait avec, indifférent aux sollicitations comme aux rebuffades jusqu’à ce qu’il mette la main sur l’intéressé. C’était un grand bonhomme au nez long et au visage anguleux et triste, les traits alourdis de cernes et creusés par la drogue. Il était étalé sur une paillasse, un coussin crasseux sous la tête occupé à téter l’embout d’un distille, le parfum sucré et acide du Pain de l’Esprit embaumait la pièce. Comme tous les intoxiqués sous l’emprise de son produit il se sentait plein d’empathie, joyeux, prêt à bavarder de ce qu’on voulait et même à partager sa drogue. Irwin n’ayant de sa vie jamais eu l’idée saugrenue d’inhaler des vapeurs toxiques à seule fin de distraire son cerveau ne fit même pas mine de répondre à la sollicitation. D’ailleurs il n’avait qu’une idée en tête. Il déplia le parchemin qu’il avait glissé dans sa formidable culotte et lui mit sous le nez le portrait de Salomon Wnhelf. Lui où ? C’est qui ? Où !? Tu le connais, gronda Irwin. Ah, nan, nan, mon gros héhéhéhé, jamais vu ! Le bouffon c’est toi ! Tu sais où sont les morts ! L’Hippopotame Sacré c’est toi aussi ! Eh mais de quoi qu’tu causes à la fin ? Sèchement Irwin lui rappela les incidents qui l’avaient envoyé aux Remparts et valu tous ces ennuis. Hey mais j’y suis pour rien moi ! Fout moi la paix grand machin d’abord tu me fais pas peur ! S’il fallait en passer par cette étape pour lui faire cracher le morceau Irwin était son obligé. Eeeeeehooooh ! Se mit à beugler le malheureux en touchant le plafond. Où il est !? Rugit Irwin en brandissant le portrait. Zvaltos, collé au plafond comme un papillon chez un entomologiste, se débattait comme il pouvait en criant quand la patronne de la fumerie et deux costauds se pointèrent armés de matraque. La chance des uns fait parfois le malheur des autres. La patronne faisait partie des fans du géant, elle lui avait même demandé de tracer une croix sur un bout de papier à titre d’autographe et alors que Brievus Navet n’avait même pas encore inventé la presse à scandale et le vedettariat. Elle comptait mettre la relique sous verre et indiquer à tous les visiteurs que c’était Irwin en personne, un ami personnel, qui avait dessiné cette croix. Car pour autant que ça puisse surprendre, le géant avait obtempéré croyant obéir là à une mesure d’administration quelconque. Qu’est-ce qui se passe !? Il te fait des ennuis Irwin ? Il ment ! Refile-le nous mon gars, on va te le rendre vériteux, gloussa un des cogneurs. Mais non j’le jure j’dis vraiiii ! J’connais pas ce…. Soudain il se passa quelque chose d’étrange. Se débattant il toucha le crâne d’Irwin et se mit à beugler, DES DRAGONS ! PLEIN DE DRAGONS ! Ahahahah et des machines qui volent ouiiiiii ! Un instant Irwin en fut décontenancé, il adorait les dragons, il avait toujours rêvé d’en voir mais ils avaient paraît-il disparu bien des siècles avant sa naissance. Puis le visage de Radi s’imposa à lui et il se mit à secouer sa victime comme un prunier. Mais au lieu de crier, d’avoir peur, de faire ce que les gens faisaient en général quand il les soulevait au-dessus de sa tête, l’autre rigolait et continuait de hurler des trucs sans queue ni tête avant de lui vomir dessus. Irwin le lâcha brutalement, le laissant s’écraser sur sa couche. Les matraques se jetaient déjà sur le malheureux quand la patronne leur dit d’arrêter. Voyez pas qu’il a une crise bande de trépanés ! Voulez qui claque ici !? Allez m’chercher des sangsues lui rafraichir les humeurs ! Elle prit le géant par la main. Viens avec moi mon gars j’vais te donner d’quoi t’essuyer, tu peux plus rien faire pour le moment il est trop parti. Derrière eux Zvaltos continuait d’hurler qu’il voyait des dragons et des chevaux de fer. Le Pain de l’Esprit agissait par saturation du sang et s’éliminait lentement de l’organisme. Une consommation excessive et un foie défaillant pouvait conduire à une grave intoxication qu’on appelait dans le milieu une Mort Bleue. Une mort par insuffisance respiratoire puis arrêt cardiaque. En général, avant que ça n’arrive, les consommateurs se mettaient à débrayer sévère et comme on avait qu’une idée assez succincte des soins possibles, la seule chose qu’on avait trouvée c’était les sangsues et les saignées. Les secondes réclamaient la présence d’un mire, seul habilité à ce genre d’exercice, les autres pullulaient dans les marais et se vendaient un sou pièce au marché. C’était précisément cet état limite qui séduisaient tant les danseurs sacrés de la Corne d’Or et les sadoules d’Ostranie. Etat qui les faisaient frôler la mort à chaque fois mais ça aussi faisait partie du rituel et la Mort Bleue qui ici faisait si peur là bas était accueillie comme un signe favorable. Tout ça elle ne l’expliqua évidemment pas au géant, elle résuma ça à « il en a trop pris » et reviens dans une heure, il ira mieux. Irwin se dit qu’il pouvait mettre ce temps à profit pour aller questionner le fossoyeur. Il fit le tour des cimetières de l’île, finissant par le Mont Couronne mais il n’y avait personne, seulement un bouffon devant une tombe en train de changer les fleurs. Le fossoyeur ? Nan je l’ai pas vu mais je sais que le gros Robert il est au guet, parait qu’il se prend pour Irwin ! Ahaha ! Il est fol. Gros Robert ? C’était son aide dans le temps mais l’a viré à ce qu’on dit. Ça a dû le rendre fol…. Se prendre pour Irwin, non mais quand même ! Un troll ! Irwin lui adressa un regard plein d’incompréhension. Bah ouais Irwin je le connais, il est beau comme un dieu en plus ce grand géant. Le géant en question tourna les talons et s’en alla, à son sens si Robert était devenu fol celui-ci ne valait guère mieux. Robert ? Pourquoi c’est t-y que tu veux le voir. Il sait Il sait quoi ? Où il est, affirma Irwin à Louvier en exhibant son affiche. Oh ça… ouais et alors ? De toute façon l’brigadier est en route avec lui pour les remparts. Irwin le planta là lui aussi sans chercher plus avant il fallait qui les intercepte avant qu’ils l’enferment. Des prévenus de l’espèce de Robert on ne les trimballait pas au bout d’une chaîne à travers la ville comme des montreurs d’ours en tournée. D’autant moins que les trolls étaient peu appréciés et qu’il ne fallait pas beaucoup d’encouragements à la populace pour lui balancer à la figure tout ce qu’elle avait de plus avarié sous la main. Ainsi King et deux sous-fifres du guet traversaient Khan Azerya, encadrant une carriole tirée par un bœuf à longue corne à laquelle était rivetée une cage en fer sur qui pleuvaient des choux et des tomates pourris quand soudain le bœuf marqua brusquement l’arrêt. Bah alors qu’est-ce que… commença King en se retournant sur le bestiaux qu’il tenait au bout d’une corde par l’anneau qu’il avait fiché dans le museau. Irwin ! Par les cornes de Baemos ! Lâche tout de suite cette carriole ! Dois lui parler, gronda l’intéressé en pointant un doigt comme une saucisse vers le malheureux dégoulinant de pulpe et de feuilles de chou pourri. L’a rien à te dire ! Lâche ça ou par Ordo je te fais arrêter ! Les deux sous-fifres se jetèrent un coup d’œil et d’un muet accord commun reculèrent prudemment. Irwin déplia l’affiche et demanda d’autorité à Robert où il était. On l’a dit les trolls ne sont pas la sophistication incarnée, et mentir correctement demande tout de même un certain esprit. Le visage du troll commença par se contracter puis il mâcha un : Irwin l’a pas d’chance Irwin tout l’monde crois qui dit des menteries, connais pas c’gars là. Irwin ? Questionna Irwin sans comprendre. Il se prend pour toi, j’te l’ai d’jà dit, maintenant fiche-nous la paix par les dieux ! Les carreaux d’arbalètes s’abattirent au même moment, une mitraille silencieuse qui voilèrent les épaules du colosse et la tête de Robert. Une flèche lui avait traversé l’œil, le troll tomba à la renverse alors que la foule se mettait à crier et tout le monde à courir comme des lapins en panique. Irwin se retourna, ça piquait un peu. D’abord rien, puis une ombre en mouvement au bord d’une cheminée, une flèche qui se fiche dans poitrine. Irwin la regarda l’air de dire que ça n’avait rien à faire là, l’arracha sans un murmure et se mit à galoper comme seul savait galoper un Irwin en colère. Le bruit d’une avalanche ? Pas exactement, plutôt une invasion barbare. Une invasion barbare qui balançait tout autour de lui carriole, homme, femme, enfant, cheval, non pas cheval… Une invasion barbare qui soudain se détendit de tout son long et bondit jusqu’au troisième étage de la bâtisse. King était bouche bée, Voila maintenant qu’il grimpait le long de la façade, agrippant tout ce qu’il pouvait et brisant sous son poids corniche, volet, gouttière, qui se fracassaient dans la rue à mesure de sa progression. Ah bah celle là il nous l’avait jamais faite ! King vit le tueur qui courait déjà sur le toit quand le formidable, tel un King Kong moyenâgeux mais roux y parvint à son tour en poussant un grognement, ses épaules le grattaient horriblement. Oui Irwin était furieux. Et somme on peut comprendre. Ou pas. Car il fallait bien tenir compte du fait que tout bonne pâte il pouvait finalement paraître, quand on ne l’agaçait pas trop, il n’en restait pas moins à demi orc. Et tirer sur un orc, même bâtard, dans le dos qui plus est, eh bien comment dire… ce n’était pas tant qu’on se heurtait à un os qu’à tout un très gros squelette. Une charpente. Tous les os, deux cent dix sept. Le tueur était furtif, rapide, souple, une ombre à peine lisible dans la chaleur du midi, sur les toits de tuile roses qui vibraient, se brisaient diversement sous les pas du géant. Ce que l’un avait en finesse l’autre l’avait en force et en fureur. Une fureur intériorisée, irwinesque, mais qui alimentait la turbine de ses muscles et de ses nerfs comme une forge. Ils se poursuivaient d’un toit à l’autre avec une grâce pas très partagée quand le tueur sauta d’un toit à l’intérieur d’une bâtisse plus petite, traversant la vitre et dans un même mouvement détalant vers la sortie et la rue. Si vite, si fluide que s’en était presque surnaturel, Irwin sauta directement dans la rue. Et aplatit une charrette et son charretier.

 

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Electra Glide in blue, la solitude tue, les rêves aussi.

Difficile d’aborder un film comme celui de James William Guercio tant il offre différents niveaux de lecture. Balade désenchantée sur la vie d’un petit flic, drame humain, chronique autour de la solitude, petit thriller corné d’antihéros, assurément il s’agit bien là d’un film de son époque (1973) où la figure narrative n’est jamais linéaire pas plus que ne le sont les personnages mis en scène. Un film qui fait autant sens qu’il pose de questions sans offrir une réponse plus qu’une autre. Il n’y a ici ni salaud ni gentil, simplement une logique qui s’offre à travers la solitude réelle ou induite de différents personnages toujours finalement confrontés à une même cruauté, celle de la réalité de leur rêve. Electra Glide désignant ici la Harley Davidson standard des flics de la route, en bleu, rappelant le rêve impossible d’un des policiers. Un même rêve d’accessoires que poursuit lui-même le héros pour une même conclusion, les rêves sont parfois aussi dangereux que la solitude qui les fait naître, non seulement ils peuvent s’accomplir mais leur accomplissement se paie au prix fort.

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John Wintergreen, antihéros de ce drame et ici interprété par Robert Blake, est un petit flic au sens propre comme au figuré. Motard assermenté des routes d’Arizona, il sillonne le désert à la recherche de contrevenants toujours irascibles, baratineurs, cherchant par tous les moyens à échapper aux petits tracas que peut imposer un simple flic de la route. Humain mais droit dans ses bottes Wintergreen demeure imperturbable en toute circonstance, mais il rêve d’ailleurs. Il rêve de devenir inspecteur, porter le stetson et la plaque, rouler dans une voiture et s’occuper autrement que son collègue et complice Zipper, à savoir en n’en ramant le minimum en attendant la paye. Wintergreen veut résoudre des crimes et soudain l’occasion de sa vie se présente.

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Au fond Wintergreen est resté l’enfant qu’il était rêvant de devenir policier. Et tel un enfant face aux adultes, comme il l’avoue finalement lui-même, il écoute plus les autres qu’il ne s’écoute lui-même. Gamin avec son collègue, fasciné par l’aura d’un inspecteur plus doué pour tirer des conclusions sur ses préjugés que pour résoudre une affaire, respectueux de tous comme un bon garçon bien élevé, même de ceux qui ne lui réservent que mépris, sa désillusion quasi obligatoire interviendra comme une sorte de passage de l’état d’enfant à celui d’adulte. Par une femme pour commencer, bien entendu, qui lui révélera bien malgré lui certains aspects peu reluisants de son mentor, puis à mesure qu’avance l’intrigue par la perte de ses points d’ancrage jusqu’à parvenir à cette solitude qu’il ne redoute pas mais qu’il sait meurtrière, la solitude d’un antihéros mais d’un héros quand même qui sans se forcer va résoudre le crime qui l’occupe et finalement ne l’intéresse même plus. L’âge adulte est amer pour Wintergreen et pourtant il n’en garde aucune rancœur particulière, il continue sa route, toujours dévoué à son travail, toujours humain et finalement tout entier lui-même jusqu’à ce final en forme de constat, celle d’un cavalier sans monture et abandonné.

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Oui tout entier lui-même ce qu’il ne semble jamais être. Par le langage de la caméra le personnage nous est ainsi introduit comme morcelé, par insert signifiant sa virilité puis par une sorte de fétichisation de son uniforme par lequel, et seulement par lequel il semble capable d’exister. Cette même fétichisation qu’on retrouvera plus loin quand il endosse l’habit d’inspecteur et qui pourtant cette fois le ramène à sa condition de gamin kiffant ses nouveaux habits, son nouveau moi. Mais ce nouveau lui il ne le trouvera pas dans l’accomplissement de son rêve mais dans les désillusions que celui-ci lui proposera pour enfin devenir lui-même tout entier, sans rémission. C’est ainsi que le final le propose, seul au milieu de la route, plein cadre puis finalement comme une sorte de jouet abandonné sur cette route qu’il ne quittera jamais.

Réalisé trois ans après la bible cinématographique des hippies, Easy Rider, à une époque où le flic est la figure maudite d’un mouvement contestataire en perdition (en 73 les illusions du Flower Power se sont déjà délités) Electra Glide in Blue ressemble par certains côtés à son antonyme. Ici le flic occupe la position centrale et maudite d’une Amérique en mutation, là où le hippy représente en quelque sorte la bonne société harcelé par des punks en uniforme. Et si les deux figures ne cessent de se croiser et de se poursuivre, l’une persécutant l’autre au fait de la loi et l’ordre, le policier apparait le plus souvent comme un corps étranger à la société civile, exactement comme les hippies d’Easy Rider étaient l’ennemi désigné d’une Amérique conservatrice, et dont le poster sert ici de cible. En quelque sorte la loi et l’ordre ont changé de camp et dans cette inversion des valeurs c’est le policier qui est victime, de lui-même pour commencer, des autres ensuite pour se conclure symétriquement au road movie de Denis Hopper et Peter Fonda.

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Seule et unique œuvre cinématographique de son auteur, par ailleurs musicien à succès qui composera pour son film une partition triste et hypnotique, Electra Glide in blue, fort d’un budget d’un million de dollars (une misère dans le cadre d’Hollywood) est un de ces films indépendants se reposant sur un casting de seconds rôles aguerris, comme Blake. Acteur révélé avec De Sang Froid en 67, puis rapidement assigné au petit écran où il brillera dans le rôle d’un flic à la fois dur et tendre, Baretta, et dont malheureusement la carrière se terminera à la page des faits divers. Un choix délibéré de l’auteur, ici pas de vedette bouffant l’écran de leur seule présence, seulement des figures presque quotidiennes traduisant la banalité finalement de ce drame humain. Le film sera nominé pour la Palme d’Or qu’il perdra au profit d’un film également désenchanté, l’Epouvantail.  Il connaitra une seconde carrière lors de l’Etrange Festival puis à l’occasion d’une ressortie française en 2010. Disponible aujourd’hui en VF sur Streamay il fait partie de cette pléthore de petits films indépendants des années 70, généralement méconnus, méritant largement une vision ne serait-ce que pour se souvenir que le cinéma américain n’a pas toujours été un barnum de franchises à effets spéciaux, une machine à compter au service de l’industrie du jouet et de l’armement, bref où il y avait encore à dire.

Grand feu

Ah tu t’y attendais pas hein ! Tu t’y attendais pas petite salope ! Hein ! Chienne va ! Saloperie de youpine ! Il hurlait, criait, aboyait, la nuque rougie par le soleil, ses cheveux glacés blancs qui pointaient sur son crâne de soldat. Il hurlait, criait, aboyait, qui d’une voix rauque, allumé, fou, les veines du cou gonflées. Elle le regardait, fixe, ses grands yeux noirs velours posés sur l’emblème de son uniforme, runes de la victoire. La frange un peu dispersée, ses lèvres en cœur rose qui me souriaient presque. Je me penchais, et lui baisais le front, ça va ? Oui…. Merci… je suis tombée. Oui je vois. Qu’est-ce que tu fais là ? Où sont tes parents ? Je sais pas, je crois qu’ils sont partis.  Partis, oh ma pauvre, et t’es toute seule ? Oh oui… toute seule, et elle fondit en larme. Des sanglots d’enfant, un truc qui se brise, comme une onde qui dansait en moi et parlait de tout, d’abandon de chagrin, de désespoir, de solitude… oui de solitude. Comment j’aurais pu résister ? Hein putain de juive ! Je t’ai bien eu hein ! La petite fille se releva en s’aidant de sa main. On dirait qu’on jouerait, déclara-t-elle. Comment tu t’appelles ? Friedrich. Oh c’est dur, moi je t’appellerais Moïse ! Oh ! Eh bien comme tu veux, sourit-il, va pour Moïse. Il avait un beau sourire. Et toi, comment t’appelles-tu ? Esther… Elle tendit les bras vers lui, T’es mon Moïse des herbes hautes !Porte moi mon Moïse ! Le soldat la laissa grimper dans ses bras, l’air heureux. Tu as quel âge mademoiselle ? Je suis pas une demoiselle je suis une enfant !Ça me dit pas l’âge que tu as. J’ai six ans et toi ? Vingt-et-un. Tu fais plus vieux.  Dans la trouée d’herbes hautes au refrain bleuté, sous le soleil d’acier, une étoile d’août surchauffée, il marchait, l’enfant sur son bras, et ils babillaient de concert comme frère et sœur. Comment tu m’as retrouvée ? C’est elle qui avait imposé le jeu, on dirait que t’es presque mon frère hein dis ? D’accord avait-il répondu de sa belle voix de soldat, sa voix en fer, avant de répondre à sa question. C’te question, c’est Dieu qui m’a envoyé jusqu’à toi. Bah oui, évidemment t’es Moïse. Bah oui. Silence, les pas dans le blé sauvage, et puis elle demanda : Il est gentil Dieu ? Le soldat ne répondit rien, il regardait vers l’horizon enfumé, sentit son inquiétude… Des fois. Des fois ? Oui. Et des fois pas. Voilà. Moi j’ai peur de Dieu des fois, avoua-t-elle. Et tu as bien raison. Toi aussi ? Oui moi aussi. Moi j’ai tout le temps peur de lui. Tout le temps ? Oui. Bah pourquoi ? Faut pas ! Regarde Dieu il t’a emmenée jusqu’ à moi, sans toi je serais perdue dans ce champ ! T’as raison, admit-il en la changeant de bras. On dirait qu’on est plus frère et sœur ! Ah non ? On est quoi alors ? On est fiancés ! Elle me serra le cou et m’embrassa la joue si fort qu’elle s’enfonça mes poils de barbe dans les lèvres et fit une petite grimace de mal. Mais je suis trop vieux pour toi voyons ! On s’en fiche ! L’amour ne compte pas les années ! Déclara-t-elle en prenant un ton de tragédienne. Il éclata de rire. Salope de youpine ! Tu t’y attendais pas à celle-là hein ! Oh non hein ! Chienne ! Cafard ! On va tous vous tuer ! Il avait les mains qui tremblaient, la voix qui vibrait, les yeux élargis par la douleur et le chagrin, la colère. Elle le regardait de ses yeux vastes et brillants, la tête gracieusement posée sur ses genoux repliés. Ses longs cheveux soyeux en auréole noire sur les taches camouflage du treillis léopard. Tu m’aimes ? demanda la petite fille, rêveuse. Oh oui je t’aime, je t’aime infiniment ma chérie. Et il le croyait. Ses yeux se tournèrent vers le ciel de faïence. Moi aussi je t’aime mon amoureux des blés et des herbes. Au loin on entendait des ordres claquer, le bruit des bottes sur l’asphalte, des armes, cliquetis, et chuchotements, ils parlaient à voix basse, comme de vrais amoureux. Et son cœur battait plus vite, et il sentait ses tempes se serrer, sa gorge se nouer, la fièvre, le stress..Tu t’y attendais pas à celle-là hein !? Tu me croyais gentil hein !? Y’a pas de gentil sur cette terre ! Pas de gentil ! Hey Friedrich qu’est-ce tu fous !? T’as fini de t’amuser avec cette chienne, lâche-là y’en a d’autres !

Elle sourit, un peu de transpiration perlait au dessous de sa bouche comme la rosée sur une pèche, il avait envie de pleurer. Viens. Où on va ? Voir le grand feu.