Irwin 7.

Duquesne s’essayait au silence du lord Commander. Mains croisées sous le menton, la bouche pincée à la Manuel Valls, Caudillo du centimètre, regard fixe et étroit avec ceci de compliqué quand on voulait dominer son interlocuteur d’un œil sévère qu’il fallait se tordre le cou pour ne serait-ce que pour apercevoir le nez du Goliath. Puis au bout d’un moment il énonça doucement, toujours à la façon du lord Commander, froidement, trois morts, quatorze blessés, dont trois enfants, et pour le moment nous en sommes à deux mille taels de dégâts matériels, et les plaintes affluent…. J’ai discuté avec le lord Commander cette plaisanterie a assez duré, nous vous mettons demain sur le premier bateau en partance. Et peu m’importe où vous irez, du moment que je ne vous vois plus en ville. A travers les portes on entendait des éclats de voix, une femme et l’huissier. Non madame vous ne pouvez pas entrer ! Je ne vous demande pas votre permission ! Et elle entra.  Madame sortez immédiatement ! s’écria aussi tôt le lieutenant-général. Pas tant que vous m’aurez écouté, rétorqua-t-elle d’autorité. Sortez ou je serais dans l’obligation de… de quoi ? Appeler la garde ? Selon les lois de votre ville tout accusé a le droit d’être défendu par une personne de son choix, je suis cette personne… là même l’engin daigna tourner la tête dans sa direction. Ah oui et depuis quand ? Depuis que cet homme, le seul de cette ville avec le brigadier Hasban, a pris au sérieux la disparition de mon frère et est parti à sa recherche. Et en qualité de quoi je vous prie madame ? Vous avez quelle compétence exactement pour prétendre défendre cet individu. Le ton était aigre, sa beauté l’agressait, son indocilité également, elle le dominait moralement aussi naturellement que l’autre le faisait physiquement, il se sentait en sous nombre. Je suis logographe messire. Euh… qu’est-ce je vous prie ? J’entends ici que je rédige les discours des défenseurs, dans le Nortem se sont les accusés qui se défendent eux-mêmes. Duquesne sentait qu’il perdait la partie. Madame cela suffit cet individu a tué au moins une personne et fait plus de deux mille taels de… la bourse atterrit lourdement sur le bureau. Mille doublons pour les frais. Vous pensez que ça couvrira ? Mais… Messire ! Cet homme a pourchassé un assassin qui n’a pas hésité à tirer de multiples fois sur la foule et lui-même tué au moins deux personnes et blessé mon client, c’était non seulement de la légitime défense mais le guet aurait lui-même dû partir à la poursuite du tueur, seulement non, bien entendu, restons en retrait n’est-ce pas… Il ne s’attendait pas à l’attaque, la bouche claqua dans le vide. Madame je ne vous permets pas d’accuser ainsi ! Et la loi d’expulser cet homme sans avoir bénéficié d’une défense appropriée et d’une liberté conditionnelle de vingt-quatre heures pour la préparer. Duquesne fronça comme un rhinocéros. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Et d’ailleurs depuis quand vous connaissez les lois de cette ville je vous croyais du Nortem ? Messire lieutenant-général j’ai fait mes études à l’université de Lingham où on enseigne entre autre le droit valeryan dont s’inspire les lois de votre cité, ma thèse de fin d’étude portait sur les lois spécifiques des cités libres de par le monde connu, dont Khan Azerya bien entendu. Inconvenant, tout à fait inconvenant. Elle était belle, déterminée, elle avait réponse à tout et elle était plus lettrée qu’il ne le serait jamais. Ecoutez il faut que j’en réfère, en attendant il reste aux remparts. Comme vous voulez je vais faire un recours en habeas corpus pour une demande de compensation. Compensation ? Comme la loi m’y  autorise encore une fois messire,  considérant ses blessures, si mon client ne peut bénéficier de sa liberté conditionnelle la ville est tenue de lui payer une compensation d’un montant pouvant aller jusqu’à deux mille doublons or. Deux… vous plaisantez ? Pas le moins du monde. Duquesne était chef de police pas juriste et même s’il connaissait en partie les termes de la loi il n’aurait jamais pu vérifier si elle disait vrai sans l’aide d’un des secrétaires de l’étage au-dessus. Et bien entendu elle avait raison. Les lois avaient été faites par les marchands de la ville et comme tel on les appliquait d’abord à eux, les riches surtout, les riches marchands adorent qu’on les rembourse de l’argent et du temps qu’ils ne perdent en réalité pas. A Khan Azerya, la personne de son choix c’était toujours les avocats, à condition d’avoir les moyens bien entendu. Sinon un voisin, un ami, qui faisait ce qu’il pouvait. Les vingt-quatre heures de liberté conditionnelle avait été imposées par les avocats eux-mêmes gageant que tant que la culpabilité n’avait été prouvée et jugée un homme ne pouvait être considéré comme coupable et donc retenu contre son gré. Le délai, pour autant court, devait permettre aux plus riches de prendre la fuite si nécessaire. Aucune contre mesure n’avait jusqu’ici été instaurée. Duquesne était coincé, mais il ne pouvait quand même pas ne pas en passer par le lord Commander d’abord, qui demanda à son tour à rencontrer la jeune femme.

Dame Winhelf, lord Commander… Êtes-vous apparentée au duc madame ? En effet c’est mon grand-père messire. Vice-directeur et co-fondateur de la Compagnie de l’Ouest il me semble. Oui. L’on m’a rapporté que votre frère avait disparu. C’est exact. Puis je vous demander pourquoi vous n’avez pas fait appel à votre propre famille pour le retrouver, vous avez de nombreux hommes à votre disposition il me semble. Ma famille ignore qu’il est ici. Et pourquoi donc ? Ils sont en conflit. De quelle nature ? Raison familiale avec votre permission messire. Elle n’en dirait pas plus et il y consentit. Le lieutenant-général m’a fait part de vos requêtes ainsi que de vos titres, ce qui m’étonne c’est qu’alors que vous savez parfaitement qu’aucune des lois que vous avez invoquées ne peuvent être appliquées sans mon accord et celui du conseil, selon l’article dit Ultima Ratio Regum, vous avez quand même insisté, vous pensez réellement que l’incident de ce midi se suffira d’une bourse bien remplie ? Messire si vous permettez selon ce même article et dans le cas de situation exceptionnelle, vous seul, sans l’assistance du conseil pouvez décider de leur application. Et de quelle situation exceptionnelle parlons-nous ? Il y a un assassin qui court dans les rues de votre ville et il n’hésite pas à tirer sur la foule. Hélas il y a beaucoup d’assassins de ce genre en ville j’en ai peur. Et c’est un argument !? S’insurgea-t-elle. Je n’ai pas dit pareille chose. Je dis que cela retire malheureusement une part de l’urgence. De plus je ne vois pas en quoi libérer votre protégé aidera à le retrouver. Tous les carreaux étaient dirigés sur lui et le troll, il est sur une piste. Ah oui et laquelle ? Sans quoi pourquoi vouloir le tuer !? Eh bien je vois bien mille raisons, il s’est fait autant d’ennemis que d’amis depuis qu’il est arrivé, m’a-t-on rapporté, sa récente gloire ne fait pas l’unanimité. On ne tente pas d’assassiner en plein jour sans raison voyons ! Faire un exemple ? Ou être dans l’urgence, la peur qu’il découvre quelque chose. Plausible comme l’exemple l’est, lui fit-il remarquer. Madame voici ce que je vous propose, je laisse vingt-quatre heures à votre protégé pour retrouver son assassin, après quoi il devra partir par le premier bateau. Exiler un héros ? Les khanazeryannes apprécieront. Oh vous savez ici les héros passent comme les modes. Le sang sèche vite et ce que les foules n’oublient pas elles en font des chansons. Les chansons reste messire, oui mais ce ne sont que des chansons…

Vingt-quatre heures au lieu des six jours qu’il avait cru avoir devant lui. Vingt-quatre heures et pas une piste vraiment tangible à se mettre sous la main. Pietr le Cancre ? Introuvable. Robert ? Entre la vie et la mort. On avait fait venir un mire, il avait réussi à lui extraire la flèche de l’œil mais aucune idée quant à son avenir. Immédiat ou lointain.  L’ankou ? Disparu après sa visite. Quant à lui c’était le rebouteux qui l’avait soigné. Il l’avait recousu, apposé un cataplasme formidable sur ses épaules mastodontes. Il avait eu de la chance, l’extrémité des flèches n’était que de simple pointe de bois renforcée de cuivre, rien à voir avec le carreau classique et son dard à double ou triple tranchant, mais pour la première fois de sa vie il ressentait la douleur. Lancinante, sourde, qui paralysait lentement le haut de son corps. Il avait quand même un petit quelque chose, une dague qu’avait laissé tomber l’assassin dans sa fuite. Une lame comme une aiguille rasoir, six pouces environ, il n’avait jamais vu une telle arme, pas plus qu’une arbalète à répétition d’ailleurs. Mais peut-être que Friektrich si. Le métier de forgeron avait un statut à part selon les espèces. Pour les orcs il s’agissait d’un quasi magicien qui s’entourait du reste de tout un tas de rituels et de gris gris, sacrifice animal, prière, lame refroidie dans le sang, ces choses-là…Pour les nains c’était un art sacré et les maîtres forgerons étaient des notables respectés. Pour les hommes c’était une industrie comme une autre pour autant précieuse car elle était l’âme de la guerre et donc du pouvoir. Ainsi les Enfers présentaient un mélange contrasté de rituels, d’échoppes variablement protégées des regards, de forges maousse activées par des roues à eau, éclairées par le rougeoiement des flammes et des charbons ardents, saturées de l’odeur du fer et du feu, du sang aussi et de la sueur. De la paille mouillée, du charbon, du martèlement incessant contre l’enclume. Rageur, industrieux avec en sus les cris des ouvriers, des commis, des patrons qui jactaient dans toutes les langues mais surtout en twakstil, littéralement en nain, le parlé-fer. Un argot corporatif qui inversait les syllabes et y ajoutait à la fin ou au début le suffixe stil. Stilutcheucherstilikstilstiloit ? Pas le genre de verbiage à supporter un cheveu sur la langue. Irwin considéra le nain qui bloquait l’entrée de l’atelier avec sa hache à lame noircie. Evidemment il n’avait rien compris, Friektrich, énonça-t-il sans s’émouvoir. Qui t’envoie ? T’es qui ? Vingt-quatre heures, il n’avait plus le temps pour ces entourloupes. Il ôta sa hache des mains du nain, sans forcer, lui enveloppa délicatement la tête au creux de sa pogne et l’entraina de force à l’intérieur. Pardon, gronda-t-il en jetant sa victime au pied de Friektrich. Urgent. Il posa la lame sur l’établi. Tu connais ? Le nain, tout en martelant, jeta un coup d’œil à son apprenti qui se relevait tant bien que mal en jetant un regard effaré à Irwin. Que ça lui serve de leçon se dit-il avant de se tourner vers l’arme. Un surin d’assassin, jappa-t-il sans hésiter. Je sais. Alors qu’est-ce que tu veux savoir ? Jamais vu un couteau comme ça. On appelle ça une griffe c’est pour faire le coup de l’ankou. Qu’est-ce que c’est le coup de l’ankou ? Le forgeron lui expliqua avant de plonger sa lame dans l’eau. Maintenant grand si tu permets j’ai du travail. Pardon, et il tourna les talons sans rien ajouter, enfournant la griffe sous son tricot.

Cour de l’Opale, jeudi, on assassine

Cour de l’Opale, r’voilà Irwin. (bis)

Irwin bondit jeudi et aplati.(bis)

 

Futé et vif le spadassin, jeudi de l’assassin

Grimpe et tu verras l’Irwin chez ton voisin (bis)

Planté de bois comme un tocsin  (bis)

Trissant les toits comme fantassin (bis)

 

Les carreaux qui tancent l’air et fouettent la mort

Corniches, tuiles et gouttières décèdent d’un seul corps.

Féroce comme l’alligator.

Agile comme comme le cador

R’voilà l’Irwin c’est n’ot’ trésor !

 

AHAHAH-AHAH !

 

Oh misère de misère, mais par les Dieux ils en inventent une par semaine ou quoi !? Le contenu d’un pot de chambre vola jusque sur les parois dorées et acajou de la calèche. MAIS TA GUEEEEULE ! Hurla une voix à l’extérieur. Eh oh v’pas faire ‘ttention ! AbracanTarmel reconnut la voix du cochet. Que voulez-vous, la populace s’enchante des bandits et des monstres, répondit le propriétaire de la calèche, le Baron De Voolt, un de ses clients et amis qu’il emmenait ce soir-là s’encanailler à la Cloche d’Argent, l’endroit où il fallait absolument être vu en ce moment quand on se vantait d’être un authentique connaisseur de Khan Azerya et de Ni Diebr. Un titre que briguait beaucoup plus le baron que lui-même mais les affaires sont les affaires. Dehors les ivrognes reprenaient le couplet des jours précédents en s’éloignant, l’affaire de la bijouterie. P’ace du Commerce… ! Mardi, jeudi, vivement les autres jours de la semaine, railla Tarmel. Ne parlez pas de malheur, gloussa le baron. Ils rirent de connivence quand soudain, violemment et sans prévenir le toit de la calèche éclata, crevant sous le poids d’un cadavre désarticulé. Vingt minutes plus tard, la dépouille était allongée quelque part dans les locaux du guet de Ni Diebr devant un brigadier King assez remonté. Il avait passé une journée éprouvante. Avait failli mourir à midi piétiné par une foule en panique, et mitraillé par une arbalète de l’enfer. S’était fait passer un savon par le patron pour ne pas avoir arrêté Irwin à temps, comme si ça avait été même plausible qu’il ne puisse jamais y parvenir. Lui ou un autre d’ailleurs. La poursuite s’était paraît-il arrêtée aux abords du taudis, l’assassin disparut par une ruelle sans fin qui se perdait au cœur du dédale et finalement le géant s’était laissé cueillir sans mal alors qu’il s’en retournait bredouille. Pour autant il n’arrivait pas complètement à en vouloir à Irwin. Ils avaient partagé le feu et sans lui, les dieux seuls savaient ce qui se serait passé. Le nombre de morts en sus. Mais il n’avait pas besoin de ça en plus, surtout si ça impliquait à nouveau le géant. Et ça c’était un nobliau blessé au bras et ce malheureux Zvaltos, la gorge tranchée d’une oreille à l’autre, le cou et le crâne brisés par la chute, le masque de son visage contracté sur un dernier rictus de terreur que faisaient ressortir la noirceur de ses dents et de ses lèvres. Trouve-moi l’gros, grogna le brigadier au premier piquier. Et où qu’tu veux que je l’trouve !? S’écria Louvier. Qu’est-ce j’en sais moi !? Fais ton boulot !

 

Y’a tant d’fâcheux, mardi c’t’affreux

Y’a tant d’fâcheux y mangent l’essieu (bis)

Qu’il ne sait l’quel pendre mardi qui danse (bis)

 

Y’a Gueule d’Rat et s’cousin qui s’lancent

Mais c’est l’p’tit gobelin qu’a sa préférence

Lui a fait un p’tit collier d’une roue d’excellence

Et c’est en le couronnant qu’il pastille l’insolence

 

Cour de l’Opale, jeudi, on assassine

Cour de l’Opale, r’voilà Irwin. (bis)

Irwin bondit jeudi et aplatit.(bis)

 

Futé et vif  le spadassin, jeudi de l’assassin

Grimpe et tu verras l’Irwin chez ton voisin (bis)

Planté de bois comme un tocsin  (bis)

Trissant les toits comme fantassin( bis)

 

Ils beuglaient  et scandaient en cadence autour du héros tabassant les tables de leurs choppes sous les yeux désapprobateurs des Porchet. Indifférent, Irwin avalait les unes après les autres les assiettées que les autres lui payaient, rôt de porc, tourte de poisson blanc aux oignons confits, tarte au poireau et à la grenouille, soupe à la crème d’ortie poivrée, truite au lard croustillant et ses naves à la graisse d’oie. Et tout le lait de brebis qu’il voudrait. Il s’était réfugié là, un peu déprimé, cherchant le réconfort du ventre, et s’y était fait piéger par une solde de bambocheurs hétéroclites, nains, elfes, gnomes, humains, compagnons du bâtiment venus fêter ici la fin d’un chantier et qui étaient tombés, ravis, sur leur héros. Pensez, avec ce qu’il laissait comme désolation derrière lui c’était autant de travail pour eux, et ça ne leur avait pas échappé. Quand explosa le fameux ahah de la chanson toute la rue l’entendit qui explosait à travers les murs pourtant épais de l’auberge. Louvier eu l’impression de faire une descente dans un campement orc. Faut qu’tu viennes, y’a l’bricard qui te demande. Eh oh y va nulle part ‘Rwin ! C’est not’ pote il a pas fini son r’pas ! Protesta un des fêtards. Je t’ai demandé ton avis ? Irwin rota discrètement. Oh tu m’as entendu !? Amène-toi ! Il ira nulle part on t’a dit l’pandore ! Gronda un elfe en dénudant légèrement l’épée qu’il avait à la hanche. Acier elfe, très tranchant, pourquoi c’était toujours sur lui que ça tombait ? Irwin… c’était presque autant un ordre qu’une supplique. Les deux gars qui l’accompagnaient avaient levé leurs piques, la température s’était sensiblement refroidie, plus personne ne braillait. Irwin soupira. Ça sentait la lassitude. L’envie de laisser tomber, la digestion. Puis il posa une grosse main tranquille sur l’épaule de l’elfe et se leva. Il avait mal, il se sentait lourd, fatigué, autant de sensations inconnues de lui, il avait besoin de prendre l’air.

C’était visqueux et jaunâtre pisse, ça sentait un remugle de salmiac, mêlé d’urine de fauve, et de marécage en été. Une cuvée de deux ans, l’âge limite avant que le Pisse-Droit ne devienne inflammable. Jeanson balançait doucement le flacon en lui faisant faire un mouvement circulaire. L’œil attentif, si ça faisait des petites bulles serrées c’était mauvais signe, à moins de devoir le balancer avec un torchon enflammé sur ses ennemis. Une bonne bombe incendiaire, mais quand même c’était pas le but. Pourtant, des bombes incendiaires en ce moment, il en aurait bien fabriquéesJeanson. Depuis que sa Radi était morte il avait envie de foutre en l’air tout le taudis, le retourner. Se venger sur tout ça. Pourquoi c’est-y qu’Irwin il pourrait ravager tout sur son passage qu’on en fasse des chansons et pas lui ? Depuis que sa Radi avait été tuée il n’avait plus goût aux choses, même la bouteille c’était fade. Ça tapait plus comme avant, ça mettait plus de l’entrain, ça alourdissait. Des fois même il avait envie de pleurer. Alors oui, depuis qu’elle était partie pour le pays des morts, il aurait bien fait quelques razzia vengeresses s’il avait su sur qui sur quoi. Lui aussi avait fait son enquête. Radi avait été trouvée avec ses affiches bien propres et à peine froissées. On lui avait fait la médecine de l’ankou, une petite plaie profonde, juste à la base du crâne. Une lame fine et longue. Elle qui avait si peur que l’ankou la prenne pour une morte… Vive comme elle était le tueur l’avait eue par surprise et c’était un bon. La Guilde des Assassins ? Pourquoi l’aristocratie du crime irait se compromettre à tuer une chatte de gouttière comme sa Radi ? Témoin de quelque chose ? Peut-être, sans doute, il ne voyait pas l’ankou faire un truc pareil pour la simple raison que cette rumeur sur ces gars-là était fausse. Ils ne tuaient pas les agonisants simplement parce qu’ils avaient déjà bien assez à faire avec les autres. Mais par contre c’était bien une technique de tueur, qui réclamait clarté d’esprit, précision et rapidité. Il se tenait devant un gros alambic en cuivre qui susurrait des gargouillis faisandés d’odeurs impossibles, goutte à goutte dans un erlenmeyer en verre sombre relié par un boyau à un large ballon de verre rempli de gaz jaune que suivait le goutte à goutte en filet méphitique. Quand Poireau entra en trombe dans la pièce. Pa’ ! Pa’ ! Irwin est mort ! Irwin est mort ! De quoi que tu racontes toi !? Jure que c’est la vérité, l’est au guet, tout l’monde en parle dans le quartier ! Par les couilles d’Ordo ! Si tu me racontes des menteries… J’te jure que non viens vite !

L’annonce fut accueillie variablement à travers la ville. Pour commencer grand nombre furent ceux qui refusèrent d’y croire. Soit qu’ils l’imaginaient invincible, soit que ça leur semblait simplement trop affreux pour être concevable. Il y eut ceux aussi qui furent soulagés de savoir cette catastrophe ambulante disparue du paysage. Et bien entendu tous les autres que ça réjouit, soit qu’il pensait qu’il était de connivence avec le guet, indicateurs, mercenaires, les avis divergeaient, ou qu’il avait perturbé leurs affaires, s’étaient confrontés à lui. Mais dans l’ensemble ce fut un grand traumatisme. Comme une grande gueule de bois après plusieurs jours d’euphorie et de désordre typique d’une ville où on se passionnait à la même vitesse qu’on oubliait. Le jour de ses funérailles, nombres de commerce de la place du Vert Jus, Ni Diebr et des Mille Temples, fermèrent en signe de deuil, pleurant pour certains la perte d’un gargantuesque client et pour d’autres une célébrité qu’ils assuraient partout avoir bien connu. Et comme cette ville faisait de l’argent et des affaires d’un peu tout, l’évènement fut l’occasion pour quelques-uns de régaler leurs semblables d’une nouvelle comédie. Moult étuvières et putains passèrent en mode veuves éplorées pour soutirer compassion sonnante et trébuchante auprès de pigeons énamourés. Des familiers du héros, frère, sœur, inconnus jusqu’ici se laissèrent aller à des numéros, lacryma maxima, pour arracher tournée, repas gratuit ou ristourne. On vendit diverses reliques également, une culotte qui lui aurait appartenu et qu’acheta à prix renversant la même qui avait soutiré un autographe à Irwin, et dont elle fit bientôt une exposition payante. Divers gourdins passèrent de main en main, vénérés par certains portiers qui les arborèrent fièrement. Un vendeur de lait de brebis parvint même à faire croire qu’Irwin était un de ses clients et baptisa une de ses spécialités, des pots aromatisés au miel et à la menthe sauvage, du prénom du héros de sorte que pendant quelques temps un Irwin fut également une boisson populaire auprès des enfants. En attendant, bien entendu, sa mort même fit l’objet de cent spéculations. Mort de ses blessures ou mort empoisonné, son assassin était possiblement partout, nulle part et n’importe qui. Au point où les Porchet, où il avait mangé son dernier repas, durent brièvement fermer quand une bande de citoyens vengeurs voulurent lyncher les propriétaires. Et plusieurs malheureux qu’on soupçonnait pour une raison ou une autre d’être mêlés à l’affaire furent tabassés ou plus simplement occis, étripés et jetés dans le delta. Là-dedans bien entendu le palais ne fut pas épargné des soupçons. Le poison, c’était connu, c’était des méthodes de la haute. A force de scandale et de gloire le lord Commander aurait pris ombrage de la popularité du géant. Mais pendant que la cité s’arrangeait avec ses tocades et son histoire, ceux qui l’avaient connu de près ou de loin avaient le cœur gros. Cambise, Bazar, Hasban, Dame Brazim, Schweitz, Poireau, Berny, et même Jeanson. La mère Tardieu se pointa à l’enterrement avec ses deux greffiers qui chargèrent le cortège quand on mena le formidable cercueil sur le bac. Jeanson voulait le faire inhumer à côté de Radi, de la mort comme forme de pardon. Au point où King et les autres durent chasser les félins à coup de bottes et à leurs risques et périls. Sullivan était là aussi ainsi que Louvier et une poignée d’étuvières, les Porchet, divers membres de la famille Bourrelet et même Y’a Qu’Un Œil avait fait déléguer une Dent pour aider à porter le corps. Irwin avait suivi Louvier jusqu’au guet mais n’était jamais rentré à l’intérieur du bâtiment, tombant raide juste à son abord. Froid, sans pouls, le mire avait constaté sa mort un quart d’heure plus tard. Déclarant, à la couleur prune qu’avaient pris ses lèvres, qu’il était mort des suites d’un empoisonnement à la cinabre violaceaégalement connue des assassins comme des alchimistes, des mires et des mages sous le nom de Fée-Mort. Un poison rare, difficile à fabriquer, mais si violent qu’on pouvait même tuer des cailloux avec. Rien ne lui résistait ou quasi. Le dernier des dragons avait paraît-il été tué par ruse à l’aide d’une viande infestée de Fée-Mort. Une forme d’arme absolue, longtemps tenue secrète et avec laquelle les sorciers orcs avaient longuement régné. Le gros Robert avait eu plus de chance, sans qu’on sache trop l’expliquer d’ailleurs. La fièvre retombée il recouvra peu à peu conscience, assez pour que messire Kaquapyppy puisse le prendre en séance comme il disait. La tocade de Robert à se prendre pour Irwin ne l’avait pas quitté avec le coma. On eut beau lui expliquer que l’intéressé était décédé il ne voulut pas en démordre. Tant et si bien qu’il décida de se murer dans le silence à l’image de son héros. Messire Kaquapyppy comprenant l’étendue du problème fit mander quels étaient les plats préférés du défunt et tenu à ce qu’on lui porte au plus vite. Comme prévu Irwin fut inhumé à côté de la petite tombe de sa défunte amie. Et pendant que le tourmenteur regardait avec attention Robert s’empiffrer, tous les indicateurs, espions, simples, doubles ou triples travaillant au sein des guildes, les voleurs en dette, les assassins ratés, tous furent mis sous pression pour retrouver le meurtrier d’Irwin.

Le corps avait été installé deux jours durant dans la petite chapelle du cimetière des indigents des Temples, le temps qu’on fabrique un colossal cercueil assez solide pour contenir la formidable dépouille. Veillé par les Bourrelet, Poireau et Berny. Une veille qui ne pouvait tourner qu’à l’eau de boudin avec ces deux-là, rapidement ivres, ils s’endormirent comme de juste et quand on emporta le cercueil, personne ne remarqua bien entendu qu’il était empli de sable. Alors c’est lui l’fameux. Mmh. Et c’est pour ça qu’t’as foutu l’bordel place de l’Opale. Il allait causer à votre aide. Robert ? Pff l’gros l’aurait rien dit, l’est même trop con pour se souvenir qu’il a dix doigts… m’enfin l’patron s’ra contant je suppose, posait trop de questions, et l’ankou ? Terminé. Bien. Maintenant faut qu’tu t’occupes de la soeurette, elle commence à nous encaguer. Les deux hommes se tenaient dans une cave voutée, derrière eux on entendait le ressac de l’océan. L’eau allait et venait sur un court tunnel gluant d’algues, c’était par là qu’ils avaient acheminé le corps depuis le cimetière des Temples. Irwin était allongé sur un étal de pierre qui avait servi par le passé à tailler les bœufs, la peau livide, les lèvres presque noires. Allez, aide moi à l’glisser sur le treuil, on va l’préparer pour l’gamin. Le treuil en question était une bande de cuir suspendu sur un chevalet de fer et relié à une poulie, ils firent glisser la bande sous les formidables épaules jusqu’au torse quand soudain le cadavre fut pris d’une violente quinte de toux. Par Ordo ! C’est quoi ces diableries !? Même l’assassin avait l’air surpris mais certainement moins qu’Irwin qui expulsa soudain une mixion noirâtre avant de les considérer l’un après l’autre d’un œil jaune et fatigué. Pietr le Cancre était livide et l’autre balbutiait un « mais c’est impossible ! » incrédule quand par pur réflexe le géant attrapa le fossoyeur à la gorge et le bascula à toute force par-dessus l’étal. Le tueur fut plus prompt à réagir, il détala par le tunnel et plongea dans l’océan. Irwin se souleva de toute sa masse. La tête lui tournait et il sentait lourd et fatigué mais en même temps son estomac criait famine. Il aurait bien poursuivi l’autre mais il ne savait pas nager et s’il avait survécu déjà au Hanzo c’était uniquement grâce à la densité de celui-ci. D’ailleurs il se sentait trop fébrile pour se lancer dans ce genre d’exercice. Il considéra le fossoyeur assommé par sa chute puis posa les pieds par terre en grognant. Au fond de la cave il y avait une porte métallique qu’Irwin finit par pousser et derrière découvrit une certaine vision de l’enfer. Des têtes, des pieds, des mains, parfois difformes parfois pas, des viscères, tous enfermés dans des bocaux d’alcool, deux crânes et sur une table un cadavre qu’on avait écorché et éviscéré, les lèvres et les paupières tranchées. Irwin n’était pas porté sur la superstition, sa mère avait bien essayé de lui inculquer un semblant de religion, qu’il ait au moins peur de quelque chose, mais ces affaires de l’invisible ne l’intéressaient d’autant moins que le visible lui semblait déjà largement assez problématique. Pourtant ce jour-là, entre son réveil d’entre les morts et ce qu’il découvrait là, il aurait bien été tenté par une petite prière. Quand entra par une autre porte une tête qu’il connaissait que trop. Salomon Wnhelf s’immobilisa sur le pas de porte et glapit, mais qui êtes-vous ? Irwin ne répondit pas, il marcha droit sur lui et le souleva d’une main jusqu’à hauteur du plafond. T’AS TUE RADI ! Rugit-il. Au secours ! Au secours ! Braillait le malheureux, mais s’il comptait sur de l’aide c’était mal parti, de colère le géant le balança au fond de la pièce. Wnhelf la traversa comme un boulet, arrachant au passage de pleins bocaux d’organes qui allèrent s’écraser en explosant, gerbant leur contenu saumâtre un peu partout. La colère d’Irwin était de couleur noire, il se mit à tout renverser sur son passage, dévastant la pièce avant de se rabattre sur sa victime, le front ensanglanté, à demi-pleurant, livide et mort de touille. T’as tué Radi ! répéta le monstre en le soulevant à nouveau de terre. Maintenant l’autre pleurait vraiment, j’ai rien fait ‘vous jure, j’ai jamais tué peeeeeersooooooone. Blam ! Direction les étagères contre lesquelles il se fracassa emportant avec lui une palanquée d’ouvrages qui s’éparpillèrent un peu partout crachant des feuilles de croquis d’où soudain surgit une ébauche à peu près bien dessinée d’un visage qu’il reconnut pourtant aussitôt. Irwin attrapa l’esquisse avec rage, saisit Salomon par le cou et lui fourra devant les yeux. Elle ! Tu l’as tué ! Elle ? Mais non je vous jure ! Elle était morte en arrivant ! Ils sont tous morts ! Je ne les tue pas je les étudie ! Le jeune homme bavouillait plus qu’il n’articulait mais Irwin comprit quand même. Menteur ! Noooooon ! Nouveau vol plané à travers la pièce, cette fois il atterrit sur l’écorché avant de rouler par terre et de ramper en suppliant et en pleurant. Mais quand Irwin voulut à nouveau se saisir de lui, il tenait un petit couteau dans la main et l’en menaçait, j’ai rien fait je l’jure ! Continuait-il à couiner tout en brandissant son arme de fortune. Puis soudain Irwin s’immobilisa et fut pris d’une irrépressible envie de vomir. Une gerbe formidable et noirâtre qui lui sortit autant du nez que de la bouche et vint arroser sa victime qui en lâcha son couteau. Par les dieux ! Mais vous avez été empoisonné ! S’écria-t-il, et oubliant instantanément que le monstre venait de se servir de sa personne pour dévaster la pièce ou même la souillure se précipita dans les débris à la recherche de quelque chose en maugréant, pourvu que ça soit pas cassé ! Pourvu que ça soit… ah ! Non voilà ! Il retourna vers Irwin avec une petite fiole. Buvez ça vite ! Irwin se sentait faible, mais il réussit quand même à repousser sa main en grognant, tu veux me tuer ! Non je vous jure par les dieux que non ! C’est un remède, ça vous aidera à aller mieux. Croyez-moi je vous en supplie où vous allez continuer à être faible. Irwin hésita quelques secondes, ce bougre avait un drôle d’attitude, cinq minutes avant il étaitprès à le déchirer et malgré ça il s’était précipité pour lui tendre cette fiole au lieu d’essayer de le poignarder avec son petit couteau. Et s’il disait vrai ? Si il n’avait pas tué Radi, alors qui ? Il repensa au deux qu’il avait trouvés à son réveil puis décida qu’avant tout il fallait qu’il se rétablisse. Vos lèvres, elles sont si foncées, on dirait que vous avez avalé de la cinabre violacea, ah, ah, ah mais c’est impossible vous seriez mort. Pourquoi ? grommela Irwin en ingurgitant une potion amère et doucereuse à la fois. Parce que seuls les orcs sont immunisés, c’est un de leur poison secret. Irwin ne dit rien mais comprit que pour la première fois de sa vie son père lui avait servi à quelque chose, et même la lui avait sauvé. Il se sentit rapidement mieux et recommença à avoir faim. Un bon signe en ce qui le concernait, un mauvais pour tous ceux qui tenteraient de se mettre en travers de sa route. Toi, reste là, ordonna-t-il en se redressant avant de passer dans l’autre pièce. Mais celui qu’il avait assommé avait disparu. Il revint sur ses pas, Salomon n’avait pas bougé, comme il le lui avait demandé, oui vraiment très bizarre comme attitude pour un assassin. Tu viens avec moi. Où donc ? Au guet ! Mais on ne peut pas sortir d’ici ! La porte là-haut est fermée de l’extérieur, ils ont dit que c’était mieux pour moi. Ou peut-être qu’il était simplement idiot, se dit Irwin en l’entrainant avec lui par l’autre porte. Ils grimpèrent un escalier en colimaçon jusqu’à parvenir à un petit appartement sans fenêtre, uniquement aéré de quelques menus soupiraux qui ouvrageaient le haut du mur et par lequel on devinait le bruissement de la ville. La pièce était jonchée de papiers gribouillés de notes, de dessins maladroits de coupe transversale de corps, têtes, membres, vision lugubre qui n’était pas sans évoquer l’antre d’un fol. Irwin essaya la lourde porte d’entrée en chêne forgée de métal. Voyez c’est imposs… Un coup de pied et la porte vola en éclat. Euh… bon… Suis moi ordonna le géant.

Pour son bonheur finalement très peu de gens savait quelle tête il avait. Un mort de retour au pays des vivants il y avait bien là en ces temps de superstitions et d’interdits de toutes sortes de quoi lever un bûcher et renvoyer le mort-vivant de là où il venait. D’ailleurs la première réaction d’Hasban fut éloquente à ce sujet. Le fendoir à la main, prêt à en découdre, hurlant « arrière démon ! » devant un Irwin impassible qui attendait simplement qu’il se calme. Jusqu’à ce que son prisonnier intercède en lui expliquant qu’il lui avait donné un remède qui l’avait sauvé. Irwin ignorait s’il le pensait réellement mais encore une fois, après le traitement qu’il lui avait fait subir, c’était une drôle d’attitude pour un type qui par ailleurs dépeçait les gens de la plus horrible façon. C’est impossible, affirma le brigadier, il a été empoisonné à la Fée-Mort ! Ah, ah, mais qui vous a dit pareille billevesée ! C’est impossible voyons, seuls les orcs sont immunisés ! Papa orc, gronda alors Irwin en guise d’explication ce qui laissa tout le monde un instant bouche bée mais finalement considérant la corpulence générale des orcs et leur tendance destructrice n’était pas si surprenant que ça, du moins pour Hasban. Tout à fait fascinant, ne put s’empêcher d’énoncer Wnhelf en le fixant. Ça vous dérangerait si je vous examinais ? Irwin posa sur lui un regard qui le dispensa de répondre. Alors tu l’as retrouvé, déclara finalement Hasban en rengainant son arme. Vous savez que votre sœur vous cherche ? Ma sœur ? Sullivan est ici !? Elle dit que vous avez disparu depuis un mois. Disparu ? Moi ? Mais pas le moins du monde ! Elle n’a donc pas reçu mes courriers ? Hasban allait répondre quand Irwin intervint, enferme le et suis moi. Hein ? Mais pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Le géant ne prit même pas la peine de répondre, il fixait Hasban qui semblait partagé entre obéir, demander une explication, et protester du haut de l’autorité conférée par sa qualité. Schweitz aurait probablement obéit d’instinct, Hasban était plus pointilleux il demanda pourquoi. Réponse sibylline, c’est compliqué.  Mais d’un autre côté il commençait à le connaître et lui aussi n’avait pas oublié l’épisode des mestres du froid. King lui avait tout raconté. Et maintenant voilà qu’il retrouvait celui qu’il avait lui-même vainement recherché. Ça commençait à l’impressionner. Il obéit en dépit des protestations de Wnhelf qu’il enferma à l’isolement dans une cellule au fond du bâtiment. Quelque chose de pas clair se passait et il le sentait. Ça allait au-delà de sa désormais expliquée résurrection.

 

Ordo, père protecteur des hommes soit béni d’entre tous les Dieux.

Pardonne-nous nos offenses et péchés comme nous pardonnons nos ennemis.

Offre protection et salut à nos écuyers, guerriers, et bons amis.

Que ton nom soit adoré et le serpent de la dévastation redouté

Ordo Dieu-Titan qui domine et nous éclaire de l’Opale au Fer-Glace

Que ta présence nous réconforte et le serpent de la création soit célébré.

 

Hasban se mit à prier compulsivement en entrant dans la pièce dévastée. Avant de demander, qu’est-ce que c’est que cet enfer !? Sais pas. Par Ordo c’est lui qui a fait ça ? Oui. Mais…. Mais… Hasban regardait autour de lui les débris dégoutants de cervelle et de cœur écrasé, le cadavre ouvert qui puait lentement d’une odeur fétide, les esquisses…. Il a tué tous ces gens ? Mais quel fol est-ce là ! Un sorcier ! Sais pas. Dit qu’ils étaient morts avant, Radi aussi. Et tu le crois ? Irwin lui raconta sommairement son réveil et les deux hommes qui avaient disparu. Après quoi il l’entraina dans l’autre pièce. On est à deux pas du port, dit Hasban en voyant l’eau de mer aller et venir dans le tunnel.  Ils doivent être loin à l’heure qu’il est. Sais pas, grommela à nouveau Irwin. Au fond de lui quelque chose lui disait que non, qu’ils étaient encore en ville, et qu’il n’avait qu’une partie du puzzle. Il aurait pu s’en fiche, mais l’assassin de Radi courait toujours, il en était de plus en plus certain. Il faut que j’alerte le lieutenant-général. Lui dit pas que je suis vivant. Pourquoi ? Veut m’expulser. Hasban était partagé, son devoir, son affection pour le géant, ses obligations… Ecoute Irwin, c’est fini, on l’a retrouvé, les autres ce sont enfuis, vaut mieux que tu rentres chez toi au pays. C’est trop petit pour toi ici… Il se sentit bizarre de dire ça, lui qui vivait dans une des plus grands ports du monde connu mais c’était vrai. Irwin était trop. Trop gros, trop fort, trop autre pour réussir à tenir tranquille entre les murs de la cité. Non, c’est pas fini, déclara le géant d’une voix ferme. Sont encore ici. Mais allons le port est à une coudée, ils sont déjà sur un navire en partance !  Non ! Hasban se souvint soudain qu’en matière d’obstination Irwin en rendait largement à un âne en chaleur. Et d’une certaine manière ça le réjouit, il était bien vivant, bien lui… Bon. Pourquoi ? Pourquoi ? Irwin ne comprenait pas la question. Pourquoi tu penses ça ? Hasban faisait partie de ceux qui soupçonnaient le rouquin de se faire passer pour plus idiot qu’il n’était. Mais il ne savait pas exactement à quel degré. Qui a fermé la porte là-haut ? Pourquoi l’enfermer ? Parce qu’il est fol cette question ! Non ! Pas fol, bizarre. Il est installé, quelqu’un paye, qui ? Leur famille est riche. Mais pourquoi en ce cas sa sœur le cherchait-elle ? Pouvait-elle ignorer ce qu’un parent faisait pour son frère, quoique ce fût ? L’un et l’autre échangèrent un même regard, il fallait qu’ils parlent à sa sœur. Du moins que lui la convoque, maintenant qu’il était mort, il avait raison, autant qu’il le reste, mais il lui promettait de se faire discret hein ! Irwin ne se donna même pas la peine de répondre et fila au Vert Jus se sustenter, il crevait de faim.

 

Quand le lieutenant-général découvrit l’antre, son premier réflexe, sa première pensée, fut qu’on devrait brûler tout ça, réexpédier les Wnhelf dans leur Nortem natal et tout oublier avant que l’affaire ne s’ébruite par-delà même ces murs. Au lieu de quoi il ordonna qu’on emporte tous les dessins, ouvrages, outils et preuves matérielles possibles et qu’on se débarrasse du reste puis qu’on mure l’endroit. L’opération fut assurée par les hommes du guet dans la plus grande discrétion. Il savait qu’il ne pouvait pas se contenter de glisser ça sous le tapis sans que le lord Commander ne soit tenu au courant. Mais il pouvait tenir Sullivan à distance de son frère et de la découverte en interdisant à Hasban de l’interroger. Ce qu’il fit, il préférait qu’on la surveille et confier le prisonnier à Kaquapyppy. Pour autant que ça le répugne, le lord Commander semblait tout à fait convaincu ou du moins intéressé par ses méthodes. Il faut dire qu’en dépit de sa métamorphose en Irwin Robert était devenu drôlement bavard pour un Irwin. Avec ses mots à lui, ses hésitations et ses demi-phrases, il raconta par le menu la triste vie que l’on menait quand on était né troll à Khan Azerya. Les humiliations quand il était encore assez petit pour le talocher derrière le crâne, le racisme des hommes, des elfes et des nains, l’ostracisme coutumier, l’atavique certitude quant à leurs capacités intellectuelles et les travaux auquel on pouvait les employer. Kaquapyppy avait été outré parce qu’il avait entendu. Mais surtout il raconta comment Pietr le Cancre l’avait initialement employé à voler des cadavres avant qu’une série de circonstances indépendantes de sa volonté ne fasse cafouiller l’affaire et que Pietr ne le chasse. La série en question il l’expliqua également volontiers. Le bouffon était tombé de sa brouette et le portier de la Cloche était apparu presque au même moment, l’obligeant à s’enfuir. Le vieux, il était parti pisser et à son retour pffiut ! Le troisième, celui des temples il avait glissé à son insu de la charrette. Bref ce n’était jamais de sa faute plutôt celui du sort. Un avis de recherche fut lancé contre le fossoyeur, avis qui suivit le seul circuit du guet et ordre d’enquêter discrètement. Enfin Salomon lui-même passa aux aveux, et sans le plus petit atome de recul, de mauvaise conscience ou d’appréhension pour ce qu’ils en concluraient. L’innocence même puisqu’à ses yeux semblait-il il œuvrait pour le seul savoir. Mais l’affaire était grave si elle tombait dans les oreilles des temples. Et quand bien même, au-delà de ça il y avait des lois, et elles étaient strictes au sujet de ce qu’il convenait de faire des défunts,  la profanation ne faisait pas partie du registre. Pire, elle était punissable de mort. Mais pouvait-on simplement condamner un héritier de la puissante famille Wnhelf sans procès ? Duquesne aurait préféré croire que oui, aurait même rêvé que ça soit le cas, mais bien entendu… Jeanson fut bien moins surpris que ses enfants du retour miraculeux du géant. En fait c’était comme s’il n’avait jamais cru à sa mort ou n’avait voulu y croire, tant elle lui avait semblé soudaine et aberrante. Cependant il fallut une certaine patience pour calmer les plus superstitieux de son troupeau, tout à fait certain d’avoir à faire à une diablerie, un spectre, une goule géante qu’ils auraient écharpé sans le gourdin. Irwin resta parfaitement neutre et indifférent, attendant que l’orage se passe de lui-même, la tête perdue ailleurs. Mais pour Poireau et son frère Berny c’était comme s’il leur apportait carrément la preuve qu’il était un dieu, un demi-dieu au moins et ça donnait des ailes. Qu’il ordonne et ils seraient ses serviteurs dévoués, et oublions dans la foulée la petite cuite au cimetière. Irwin était justement venu pour ça, il avait besoin d’aide. Rester caché pour commencer, que personne ne sache pour sa résurrection, puis retrouver les autres. Mais quels autres ? Par où commencer ? On n’avait aucune piste ! Si, rapidement Irwin leur dit qu’Hasban était dans la confidence, il en aurait peut-être lui, et en effet peu de temps après ils entendirent parler de la chasse à l’homme contre Pietr. Ça tombait bien, c’était justement un de ceux qu’ils fournissaient en tord-boyaux. Un client pour ainsi dire, mais qui à ce qu’ils en savaient travaillait pour plus puissant que lui. Et ce client Jeanson en connaissait quelques turpitudes. Comme le Salon Brun de la Reine Dé. Un bordel infâme et réputé au plein cœur de Ni Diebr, qui abritait un petit zoo et où un couloir secret permettait aux voyeurs d’assister à des bacchanales entre hommes et animaux. La Baronne, la patronne du bordel, était une amie intime de Jeanson et peut-être même la mère de quelques-uns des moins tarés de ses marmots. Et oui justement le fossoyeur était passé la veille, il lui avait même acheté une chèvre. Une chèvre !? Pourquoi c’est-y qui la consomme pas sur place ? Lui c’est un regardeur, mais va savoir il a peut-être eu envie d’aller plus loin à force d’en voir.  Et t’as pas idée où qu’il aurait pu aller avec ? Non mais ça devrait pas être trop difficile à trouver si t’y mets tes petits. Pourquoi ? Bah les biquettes elles font toutes « béééé » on est d’accord ? Ouais. Bin celle-là elle fait yak yak. Yak yak ? Yak yak, confirma la Baronne. Tu te fiches de moi ? Non même que bien sûr c’est pour ça que je l’avais appeléeYakyak. Tu verras si tu l’entends, elle répond à son nom. A la poursuite de Yakyak, drôle de quête pour Poireau et Berny, les hérauts d’Irwin, mais ils s’y attelèrent avec un tel zèle que c’est eux qui découvrirent la planque du fossoyeur. Et le firent prisonnier alors qu’il tentait de sacrifier Yakyak sur un autel bizarroïde à base de crânes et de verroteries. Ils n’en parlèrent jamais, rendirent la bête au bordel, Irwin aurait pu se montrer irascible, et ramenèrent le prisonnier dans une de leur tanière, rue de la Boue. L’assaut avait été un poil brutal, Pietr avait un cocard, le front et l’arcade sourcilière entaillés.  Et comme à leur habitude, comme le voulait la tradition chez les Bourrelet, il se tenait la tête en bas, les pieds fixés à un anneau au plafond par de lourdes chaînes et un cadenas. Jeanson se tenait devant lui et il faisait les présentations d’un silence uniquement occupé du bruit du couteau sur le feu d’une pierre à aiguiser. Après quoi il lui posa une question, une seule, où était l’assassin de Radi ? Le Cancre était de ces salopards qui savent évaluer leur chance, connaissent les rudes lois de la rue mais ont pris cette fâcheuse manie de sous-estimer leurs ennemis. Il leur gueula une fois d’aller se faire foutre le cul, ce fut la dernière fois. Poireau chante nous la chanson d’Irwin, fit son père. Poireau avait amené un ukulélé et son frère un tambourin, ils se mirent à brailler en cadence tandis que Jeanson dansait devant sa proie, son long couteau à la main. Après quoi Pietr gueula pour ses deux oreilles. Irwin se fichait éperdument de son sort, il assista à toute la séance jusqu’à ce qu’il crache le morceau quand Jeanson menaça ses bourses.

Nuit sans lune ou quasi, une griffe de chat suspendue entre le delta et les étoiles, voilée de vapeurs violettes. La ville et ses mille feux qui brûlaient encore alors que le crépuscule venait de tomber comme à son habitude, brusque et moite. L’immeuble donnait sur les halles du Vert Jus, selon Pietr, ils avaient logé là avec l’assassin au troisième étage. Et non il ne savait pas son identité ni même pas vraiment sa gueule parce qu’il portait toujours une lourde capuche sur la tête. Tout ce qu’il savait c’est qu’il n’était pas d’ici, un étranger de la Cordillère à ce qu’on disait. Qui ça on ? Le patron. C’est qui ton patron ? Le Grand Dragon, autant dire le chef du clan éponyme. Dont l’identité était aussi mystérieuse que celui de la Main Verte. Irwin, Jeanson et Poireau s’introduisirent dans l’immeuble pendant que Berny faisait le guet armé d’une arbalète et d’une dague, coulé dans l’obscurité. L’entrée en matière d’Irwin, pour sommaire qu’elle fut, avait toujours le mérite de l’efficacité. Une porte qui vole à deux coudées à l’heure ça a le bonheur de dissuader la résistance mais pas la fuite, furtif et rapide comme la foudre l’assassin encapuchonné fila dans la pièce voisine, d’où il s’évapora. Pas de fenêtre, une seule entrée, pas de cheminée, par les couilles d’Ordo qu’est-ce que c’était que ces diableries !? Les déjà petits yeux d’Irwin s’étrécirent, il sortit un rat de sa poche. Eh qu’est-ce tu fais avec cette sale bête là ! S’écria Jeanson. Pas sale bête. Beurk ! Irwin fit un petit bisou sur le museau de la créature et lui dit, cherche ma chérie avant de la déposer par terre. La rate ne mit pas bien longtemps à découvrir le passage secret et son verrou, une plinthe escamotable. Qu’Ordo me baise ! C’est comme ça qu’t’as trouvé notre passage secret la première fois ? Irwin sourit, embrassa à nouveau le petit museau rose et gris. C’est elle qui l’a trouvé. Il se tourna vers Jeanson, l’air radieux, s’appelle Radi, dit-il avant de la ranger dans sa poche non sans l’avoir régalé d’un petit bout de pain sorti de son autre poche. Le passage secret les conduisit à un tunnel qui menait sur des écuries à deux pas de la place du Titan ou Grand Place de Khan Azerya, encore pleine à cette heure des troubadours, trouvères, vendeurs de friandises ou de fleurs,  cracheurs de feu, montreurs d’histrion, acrobates, jongleurs, mimes, qui se donnaient en spectacle pour le plaisir des badauds, contre une pièce ou un repas gratuit, une nuit dans une auberge à l’abris. A vot’ bon cœur m’sieur dame. C’était aussi le rendez-vous des amoureux et des voyageurs fraichement débarqués pour la première fois dans le fameux port au titan, ainsi qu’on disait dans le monde. Mais bien entendu le tueur s’était déjà envolé, confondu dans la foule, par les rues alentour, n’importe où. Quoi ? Vous avez retrouvé mon frère ! Chut ! Les murs ont des oreilles ! Mais où se trouve-t-il ? Aux Remparts. Mais le guet vous surveille. Moi mais pourquoi ? Jeanson expliqua tout ce qu’il savait de la découverte de son frère et des soupçons qu’avaient les pandores. C’est complètement absurde ! Je suis le seule membre de ma famille qui entretient encore un lien avec lui. Dit aussi qu’il vous a écrit. Mais non ! Un mois que je n’ai plus de ses nouvelles. Voyez que c’est bizarre y’a quelqu’un derrière tout ça ! Jeanson ne savait ni lire ni écrire mais il s’était arrangé pour lui faire parvenir un pigeon, « rendez-vous dans le parc ce soir, à propos de Radi. Irwin. » C’était un petit mensonge mais puisque l’intéressé avait servi d’échelle…  C’était pas comme s’il n’était pas venu du tout. Il se tenait derrière le père sur la pelouse émeraude du Palace. Un peu plus loin deux aigrettes phosphoraient gracieusement dans la nuit poix. Il faut que je voie mon frère. Pas une bonne idée, vont vouloir savoir d’où vous tenez qu’ils l’ont attrapé, l’est au secret. Je ne veux pas le savoir, c’est mon frère et il y a des lois dans cette ville par les dieux ! Ouais, ouais, fit Jeanson pas convaincu. Mais bon l’était riche, pouvait parier sur ça elle, p’t être qui lui ferait la gracieuseté le Commander…

Le lord Commander peut-être mais pour Duquesne la demande même relevait d’autant du conte, de la fantaisie, que bien entendu  il ne détenait pas son frère. Que ne c’était là que mauvaise rumeur, mais comment donc pareille mensonge lui était parvenu aux oreilles ? Un bonisseur lui avait-il soutiré quelque récompense en échange de ces cautèles ? Qui donc ? Arrêtez de jouer au plus malin avec moi messire je vous prie, vous n’êtes pas le mieux équipés pour ces affaires, rétorqua-t-elle cinglante comme un fouet. Vous n’avez aucun droit de maintenir mon frère au secret ! Madame j’insiste, de telle chose sont fausses, et croyez-moi je préférerais amplement qu’elle ne le soit pas, ne serait-ce que pour vous êtes gré. Très bien, comme vous voulez, je vais donc devoir en référer au lord Commander. Mais je vous en prie, faites, répondit le lieutenant-général d’un air de confiance. Pourtant il la fit suivre par un des indicateurs de King, la Gargouille. Qui avait bien pu lui raconter une telle chose, personne n’était au courant sauf Hasban, était-ce possible que le brigadier ce soit laissé séduire par cette opulente créature ? Lui qui avait lui-même découvert l’affreux pot aux roses. L’intéressé avait drôlement jonglé avec sa conscience pour faire l’omission d’une certaine résurrection, et pas mal fabulé. Il avait reconnu Salomon dans la rue et l’avait suivi jusque dans la maison. Le temps qu’il puisse à son tour entrer, il entendait un grand bruit qui l’obligeait à intervenir prématurément. Soupçonneux Duquesne l’interrogea à nouveau. Vous étiez censé la surveiller qui a-t-elle rencontré ? Qui lui a dit pour son frère !? Je vous jure que je l’ignore messire. Mais les hommes ont peut-être parlé. Par Ordo j’ai promis de faire trancher la langue au premier qui s’y risquerait ! J’entends bien mais l’affaire est marquante, il est aisé de concevoir… Rien du tout ! Retrouvez moi ce jaseur ou vous serez tenu pour responsable ! Un gars de la Cordillère que tu dis ? J’en connais bien qu’ques uns des Gosiers mais y’en a aucun qu’est assassin à ma connoyssance. Des connoyssances, comme disait Will la Charcute, Jeanson en avait dans tous les clans de Ni Diebr aux Titans, de la Main Verte au Dragon en passant par les Gosiers, c’étaient eux qui avaient le monopole dans le recel. La Charcute payait sa dîme au Dragon et avait son étal aux halles du Vert Jus, l’oreille collée trottoir, parce que la nuit la Charcute se transformait en monte en l’air des beaux quartiers, pur jus de Gosier, voyous dans l’âme et charcutier le jour. Très dangereux avec un couteau, bien entendu. Et un étranger, un nouveau, ça t’dirais rien ? Nan mais j’va me rencarder. Au rayon boucherie, si les abatteurs et les équarisseurs étaient considérés à l’égal des bourreaux et des ankous, il fallait toutefois admettre que les charcutiers tenaient une place à part en ceci que saucisses et lards étaient non seulement très appréciés des habitants de la cité mais que transformer tripes et boyaux, reliquats de viande et gras en délicieux pâtés, terrines et autres rôts en croutes aux herbes aromatiques demandait un certain savoir-faire, une science du culinaire. Pour se distinguer les meilleurs d’entre eux s’étaient réunis en un groupement, sorte de guilde mêlée de compagnonnage, La Société des Frères Charcutiers, dite également Saucisse et Cornichons en raison de leur blason. Et à laquelle la Charcute appartenait. Ça lui ouvrait des portes et pas seulement qu’au figuré. Les gens étaient parfois si oublieux… C’est ainsi qu’il apprit l’existence d’un apprenti, un as de la lame, débarqué de la Cordillère mais qu’était pas resté. Pourquoi l’est pas resté ? Bah vous les connaissez ces jeunes, veulent pu suer, veulent tout tout de suite.  Y croient que la vie c’est comme ça ! Son collègue claqua des doigts. Et il s’appelait comment ce gars ? Annael à ce qu’ll m’a dit. Moi j’l’appelais doigt d’fée, y te trissait une paupiette en deux-deux, crépine comprise. Il l’avait appris ça où ? Sais pas, un parent dans la partie je suppute. Et tu sais où qu’il vit ? A Ni à ce que j’crois mais c’était y’a facile deux lunes. L’est peut-être tiré depuis. Peut-être ouais, à quoi y ressemblait ? Il lui fit le portrait sommaire d’un type laid mais efficace, et vachement discret. Jamais tu l’entendais v’nir. Ah ouais ? Ouais, genre passe-muraille tu vois, le timide quoi, jamais un mot plus que haut l’autre, l’employée idéal, m’emmerdait point lui, dommage.

 

Colère

La détestation unilatérale des infrastructures chimiques de la langue démolit d’un coup de point, pas d’exclamation, la foule molle des vendredi soirs qui m’observent comme un limaçon chinois, méfiant et jaune. Je leurs hurle dessus et ils ne disent rien, ils ne comprennent pas ou par bribes, le poème que je leur sers en soupe. Des chiens. Des chiens à leur maman debout derrière leurs télévisions qui passent comme des mégots dans le vent et je les ignore moi aussi, qui puis-je s’ils sont bêtes qui puis-je s’ils vachettent dans la croupissante médiocrité de leurs alinéas, leurs crédits, leurs assurances, leurs plans retraite, comme si la retraite n’avait pas déjà sonné pour eux depuis l’enfance ! Taïaut de nos rêves faisons des maisons ! Des télés, des émissions… Ils adorent ça les émissions, se regarder parler…. Regarder les autres, pour se dire, nous on n’est pas pareil mais on aimerait bien. On aimerait bien être comme Lolita Panpancucul la princesse reality chaudasse, avoir des gros seins et aller partout avec ses gros seins comme deux ambassadeurs spéciale porno. Mais on n’est pas comme Madame Michu, oh non ! Qui vient raconter sa petite vie de misère à la télévision, ah non ! Nous on est mieux ! Oui mais je m’en fous moi qui les garde leur plastique savant à leur maman, tatouage ethnique et tout le toutim, qu’ils se le caroufaillent où je pense leur Apollon spongiforme bovin, les problèmes spicologiques de Madame Bidule, et toute leur modernitude ! Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse à moi que leur siècle il calanche dans les toupies, que ça roule en rond à ras, de les voir clapoter comme des rongeurs sur leurs claviers partout où ils sont comme s’ils étaient tous ministres de quelque chose. Comment veux-tu que ça m’intéresse moi leur litté-rature à gros pied qui raconte jamais rien mais qui le raconte rondement. Leurs philosophes du sophisme et de la litote en collier. Il y a rien. Il n’y a plus rien, ou presque et ce qui reste ça s’en va par petit bout et tout ce qu’on peut espérer c’est que ça va pas partir trop vite en couille. Mais le veau il comprend pas, il continue, on lui a dit de continuer alors il continue. Et il me regarde lui aboyer dessus et il a peur, je la lis sa peur dans ses petits yeux éteints d’aveuglé-sourd. Il a peur de quoi ? De ce que je lui renvoie évidemment, suis-je fou ? Comment ? Je l’insulte lui ! Oui toi ! Non toi ! Alors il prend son petit portable rassurant, son organe en plastique, il appelle les gentils flics rassurants dans leur tenue de ninja de la mort qui vont m’embarquer c’est sûr. Ils me feront taire, c’est sûr, on entendra plus le son de ma voix, mais dans la tête je ne me tairais plus jamais, et chaque fois qu’ils me demanderont je leur dirais. Je leur dirais ma fièvre gigantesque, ma fureur rocambolesque, ma colère faramineuse contre leur monde de ras de terre, leurs absences, leur néant, leur océan de néant sur lequel ils naviguent à vue, mais sous l’œil attentif des caméras ! dis-je en pointant théâtralement la caméra au-dessus de la galerie. Oui ! Et qui donc est derrière cette caméra ? Quel lambda est en train de me regarder là ? OUI ! Un veau lève la tête, il sourit je l’intéresse, oh mon frère, oui toi aussi regarde sainte caméra, elle nous observe c’est pour notre bien. Le veau sourit, je l’amuse… Et voilà les pandores qui m’assaillent, vos papiers s’il vous plaît, à qui vous parlez ainsi monsieur, mais à vous monsieur, à vous lui dis-je, et à lui aussi, s’il veut bien, à n’importe qui qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ! Ils s’exaspèrent, ils sont en bande, ils aiment ça être en bande c’est grégaire chez eux. Taisez-vous monsieur, voyez ce que je vous avais dit ? Ils veulent tous qu’on se taise toujours, ils ne veulent pas entendre, surtout si ça les nomme qu’ils soient civils ou poulets, taisez-vous ou on vous embarque et pourquoi donc ? Pour outrage, pour rébellion non même pas pour désordre sur la voie publique, exactement ! La vérité ils appellent ça le désordre. Contrevenant de la parole assassinée par l’administrative précision du verbe, échappée de la diction dans une envolée subite de mots je rap et dérape sur le sens textuel de cette engueulade mystique, j’explose comme une bonbonne de boulons terroristes, je glisse sur leur sens et échappe à leur entendement cafouilleux. L’œil glauque d’incompréhension marabouté le veau nous contemple moi et mes nouveaux amis qui font allo papa tango Pancho Villa il faut qu’on y aille quoi ! Le touriste sourit il n’y entend rien, on le traite de con et il brebis c’est sa nouvelle théorie à lui, il est positif, et tous les jours il remet ça ici ou ailleurs, en se levant le matin, oui dès le levé je vous dis ! Touriste dans l’âme même chez lui entre sa cuisine et ses chiottes, qu’il allume sa radio pour entendre je ne sais quel amuseur l’amuser, et pendant que ça cramera il continuera de rigoler parce que qu’est-ce qu’on y peut hein si tout nous dépasse ? Ah je hais les touristes, je les exècre, je préfère ne jamais voyager plutôt que d’en croiser… Mais on en croise toujours n’est-ce-pas ?… Il n’y a que ça des touristes dans la rue n’est-ce-pas… des touristes qui se glissent sous les écrans de télé anonymes sous l’œil d’autres touristes, et des caméras, des caméras partout, des gens qui parlent partout mais qui ne disent jamais rien. Qui n’entendent jamais rien. Qui ne voient jamais rien et les pandores qui me disent encore de me taire, bien entendu, alors je me tais, dans mon silence je hurle, mais je me tais, ils sont satisfaits, je respire, ils respirent, et les veaux passent. Le silence est d’or et la parole d’argent disent-ils alors qu’il s’agit moins de valeur que de poids, mon silence est écrasant, c’est un silence avant le bombardement, ou après, c’est selon, mon silence est une tombe dans laquelle ils sombreront tous, mon silence est une faille temporelle qui n’a d’importance que pour le monde, je peux rester silencieux jusqu’à la fin des temps si je veux, devenir un autiste faramineux pour leur cracher mon mépris. Mon silence est une bombe à retardement. AH VOILA MON CAROSSE ! je hurle sous les yeux esbaudis du spectateur, mesdames, messieurs le spectacle est fini, le locuteur est infirmé par la loi et l’ordre même s’il n’y a de désordre que dans vos têtes. Je me carapate au fond du fourgon, je porte de ces ravissants bracelets qu’affectionnent les repris de justesse, en route cocher, les poulets rigolent dis donc ! Ça va monsieur qu’ils me disent ces bougres, voilà qu’ils pactisent, ils ont fait leur devoir les satanés, sont contents, alors maintenant donc, on pactise. Mais queue nenni messieurs, pas de ça avec moi, pas de ça entre nous ! Je revendique ma position de contrevenant, j’exige qu’on me traite comme un prisonnier de la loi, outrage-à-la-voie-publique que sais-je, et non pas comme un singe des rues, punk à chien, d’ailleurs j’ai même pas de chien ! Et je ne suis pas punk, que toutes les divinités de l’Himalaya m’en préservent. Je vous l’outre bien votre voie publique, je la conchie par tous mes trous même ! Je lui ordonne de s’effacer devant moi, se plier, disparaître, je suis debout moi, ô homme en bois de la loi si j’y suis, je suis vertical, je me dresse, je disperse, j’esbaudis, j’éclate, j’esclandre le passant qui passe, le veau heureux. Taisez-vous qu’ils me disent encore, on entend que vous, je parle au-devant moi-même, d’une voix basse comme un roulis, et ce roulis est un grondement qui va et vient comme un orage lointain. Que celui-ci plus jamais il ne se taise, j’ai trop attendu, trop espérer d’eux, en vain, pour éteindre l’incendie qui me dévore. J’enrage, j’empeste la colère d’un coloris incompris, je me fonds dans la masse du silence et je gronde comme un savant fou pris d’injonction mathématique, j’explore mes tréfonds à la recherche d’une pensée subjective, la gloire au doré de mes idées fabuleuses, la viande pour seul remerciement je range mes habitudes dans le ciment, je sculpte la canopée d’un sentiment et je caracole sur mes idées, vois le flic qui me gribouille d’arrêter encore, qu’est-ce que je marmonne encore, mais rien monsieur le poulet, rien, comment vous expliquerais-je le sémaphore vous qui n’entendez rien sinon le romain des vulgaires, des caméras en glaire, et du glaive cartographié. Du quoi ? Du rien, ce n’est pas grave si ça glisse ce n’est pas fait pour être retenu par les instances, je ne discours pas moi, je vole, je beugle, on me crois là et je suis déjà ailleurs, je passerais à la télé que j’imprimerais pas la rétine, je l’exploserais moi le spectateur, il en ferait dans son calcif ! Ça flasherait du bénard ! Ça cramerait son pneu dans le fond du canapé Ikéa mon colon ! Voilà ce qui se passerait si moi j’y gagnais à leur loto du pauvre ! Mais ça n’arrivera pas, pourquoi que j’irais ? Pour leur faire du spectacle ? Encore un autre ? Encore une nouvelle petite friandise, un nouveau divertissement pour leurs oreilles endormies ? Leurs yeux chiasseux, leur liberté d’entreprendre… Que foutre je ne suis pas une banque ! Je me produis où je veux et parfaitement oui, même, dans le silence supposé de mon esprit car ma fureur est infinie et plus jamais je ne cesserais de vous gueuler mon dégoût. Mon dégoût des femmes, des hommes, mon dégoût de l’amour, mon dégoût des chiens, ces fidèles suiveurs de la bêtise humaine, mon dégoût lunaire de la vitupérance des gastronomes, des imbéciles, des touristes, oui encore des toutristes, chinois désespérés, cannibales de mon sommeil, folâtres imbéciles en camaïeux écossais dans les jupes incendiaires de leurs mères. Ah, ah ça vous n’y comprenez rien amis de la maréchaussée ! Voyez que vous n’y comprenez rien voilà que vous m’emmenez chez les fous, on va vous faire examiner monsieur qu’ils me disent, vous n’êtes pas saoul monsieur ? Lampiste va ! Non je ne suis pas saoul monsieur ! Je ne suis jamais saoul monsieur et c’est bien le problème, votre monde m’attriste, c’est un flanc qui s’écroule sans un bruit, c’est une chasse d’eau en noir et blanc dans un film tchèque de 1968, c’est un détail à peine perceptible qui s’étiole dans le firmament comme une vieille étoile fatiguée. Mais qui gueule, il gueule de toute ses forces son néant faramineux. Il gueule ses hurlements et que ça redonde ça le gène pas, il gueule et ça fait écho à ce qu’il se dit, c’est-à-dire rien. Et voilà qu’ils me font souffler dans leur machin, voyez que je leur dis, jamais saoul le garçon, c’est pas possible, plus possible, jamais plus je me laisserais convaincre d’ivresse dans ce monde approximatif de putain tatouée, de Barbie bafouée, de chien enragé, ce monde au firmament de son rien qui se regarde les pieds et se dit que c’est bien, oh quel pied ! Je suis électronique, je suis automatique, j’ai internet ! Partout où je vais je peux regarder mon présentateur préféré, il me parle, c’est mon ami, il m’invite à sa table, je le regarde manger en l’écoutant évoquer sa réussite. J’écoute ses invités qui sont aussi comme des amis pour moi, parler d’eux, et je suis avec eux, je suis heureux d’écouter des gens qui réussissent, ça me change de moi, Marcel, Maurice, dieu sait les noms que les gens se donnent de nos jours. Et maintenant moi je vais être au spectacle car voilà le psychiatre. Bonjour qu’il me dit, Monsieur à qui parlez-vous ? Je répète que je dis, c’est rien que j’explique, c’est pas pour vous c’est pour la galerie, quelle galerie ? La galerie imaginaire cette question, celle qu’on a tous dans la tête mon ami, ah oui mais encore me fait le docteur, vous entendez des voix c’est ça ? Et vous ? J’ai presque envie de lui demander mais soudain je me tais, je tais ma gorge mais pas le hurlement qui vrombit dans mon cerveau comme un essaim de bombardiers sauvages et rouges, pas cette poésie subtile et assassine qui me dévore depuis que j’ai dit non. Il me scrute, me demande à nouveau si j’entends des gens dans ma tête, je n’en peux plus, ça déborde. Je voulais faire silence, mais la canonnade a vaincu mes dents. Bullet time ! Non crétin des Alpes Suez je n’entends pas des gens me parler secrètement dans ma tête, non je ne suis pas fou au point de ne pas croire que ce sont mes propres pensées qui m’assaillent, que ce torrent ne vient pas de quelque part et non pas des entrelacs complexes de votre médecine de charlatan, que ce chatoiement je ne le doit à personne d’autre qu’à moi-même et que ce moi-même est d’infini autre moi-même, de rencontres, de voyages, d’univers auxquels je n’ai jamais eu accès que par la formidable abondance de mon imagination flamboyante. C’est le petit bateau qui te fait aller sur la Mer de Chine si tu veux, vois-tu, l’imagination, ô vil pandore de la tête ! ô cafard médical ! C’est l’avion des départs improbables, c’est la poésie de la géométrie variable, c’est la conjuration, disons-le, des imbéciles l’imagination, et voilà ce à quoi derrière tes alinéas mon régal tu n’auras jamais droit. Toi et tous tes cafouillis à base de maux savants, m-a-u-x mon salaud et de mots aussi si tu veux, peu m’importe ta coercition après tout, peu me chaud ton analyse à mon sujet ou à celui des autres, tu me trouves bien agité dis-tu du haut de ta sommité, tu vas me prescrire, une nuit ou deux au calme me fera le plus grand bien. Mais moi je veux pas être calme ! Je veux du bruit, de la fureur, je ne veux plus renoncer, plus jamais ! Et je sais pourtant que c’est toi qui va gagner, que mon combat est perdu d’avance car tu n’entends rien, tu es sourd, ton esprit borné à quelques définitions, limité par les gazouillis morbides de quelques spécialistes lointains, tu as appris la folie, tu ne l’as jamais vécue. D’elle tu n’en connais que les contours flous, elle te fait signe comme tu dis dans ton vocable précieux mais jamais sens car elle n’en a aucun dis-tu. C’est sa définition n’est-ce pas….sombre enluminure d’un codex mal foutu, décorum, spécialiste en rien ou en cachet, éteins-moi si tu veux le crachoir mais tu ne tueras point le feu en moi. Tu ne peux plus rien contre lui. Quel incendie ? Me demandes-tu, mais celui qui me dévore l’âme sombre crétin à crédit, vers de terre sous sédatif, limace assermentée ! Cette même fièvre qui t’es interdite par ce que tu appelles ta raison ! Mais moi je ne me tairais plus jamais ! Même sous cachet bleu, rose, jaune ! Plus jamais je laisserais de côté mon courroux de ce monde de présentateur vedette, de chemise bariolée, de faux et d’usage de faux à toutes heures ! Ce monde où on rote son Mac Do en prenant des nouvelles de la dernière boucherie en vogue sur son Nie-Phone ! Contre le monde ? me coupe le réducteur de crâne, oui contre le monde ! Et qu’est-ce qu’il vous a fait s’enquit le docte. Il me laisse en tête à tête avec des ahuris de votre espèce pour commencer le monde. Il m’oblige à converser avec le vulgaire et l’incomprenant. Vous êtes donc un incompris, croit saisir la blouse blanche, mais nous sommes tous des incompris mon vieux, le monde entier, m’assure-t-il avec un sourire de voleur de voitures. Mais de quoi il me parle l’acrobate !? Mais comment ose-t-il se comparer lui, l’encarté médical, la putain des laboratoires et des plans santé, à moi qui suis magnifique en tout et n’ai jamais fait de compromis en rien ! Comment peut-il affirmer qu’il ne comprend pas ce monde et qu’il en est incompris alors que tout dans son être, dans sa présence respire l’être auto suffisant, assuré d’être bien ancré les deux pieds dans sa bonne société qu’il chérit, là où moi je la traine plus bas que terre. Je n’en veux pas de votre monde virtuel, de votre technologie fallacieuse, de vos escroqueries en HD, je n’en veux pas de vos réducteurs de têtes de la psychologie pour les nuls brevetée cachets, vos caméras à chaque coin de rue au cas où Ben Laden aurait appris la natation, de tout ce satané vent dont vous remplissez vos âmes étriquées ! Et ça rentre pas bien quand même tellement vous êtes tout petits alors ça siffle ! Ça couine, ça hurle que vous êtes pas bien quand même, que ça vous remplit pas tous ces trucs que vous vous payer avec les sous-sous du bon salaire, toutes ces petites histoires formidables qu’on vous raconte à la télé, toutes celles que vous lisez dans vos magazines en papier glacé que ça serait du papier bible ça serait la même ! Il n’y a que ça des histoires de nos jours, plein les rues, pleins les télévisions, plein les magazines, et des gens qui donnent leur avis sur tout. Des spécialistes on appelle ça… des experts. Dûment répertoriés au Grand Livre des experts, tout comme le benêt en face de moi, un expert aussi, avec la médaille et tout du meilleur apprenant, le diplôme, parfois même des diplômes ! Délivrez un diplôme à un imbécile et vous en ferez un expert. Et maintenant voilà les infirmiers, c’est quoi un infirmier ? C’est un mec qui a tout raté alors il a décidé de s’occuper des autres. Des flics en blanc. Ils rigolent, mais non que dit un autre, on n’est pas des flics, on est là pour vous aider. M’aider ! Moi ! Eux ! Eux alors que rien qu’à les regarder je vois que toute la bêtise du monde les a déjà contaminés, des flics je vous dis, avec à la place du bâton un cachet, et une cellule plus propre aussi, je peux en témoigner. Vous avez déjà été en cellule me demande le pandore de la pensée, évidemment que j’y ai été lui hurle je, il rigole, il est au spectacle lui aussi. C’est que je gueule plus d’hier moi monsieur, c’est terminé depuis un moment le silence, oui monsieur, et ils ont pas toujours pensé que j’étais dingue voyez-vous ! C’est que ça fait peur un mec qui gueule autre chose que je veux des sous ou à bas machin. Moi je m’en fous de machin ou de truc, je me suis absout de votre monde, je m’en écarte dès qu’il veut faire la paix ou m’intéresser, je le méprise, c’est tout ce qu’il mérite. Et voilà le cachet, j’en veux, j’en veux pas ? On ne me demande pas mon avis, et si je résiste on me le collera de force ! C’est la médecine moderne on vous dit ! C’est pour votre bien on vous dit ! On vous demande pas si vous avez des allergies contre ça, s’il y a des contre-indications, hop, de force, pour votre bien puisque on vous le dit, même si on ignore complètement quel peut être votre mal. D’ailleurs on s’en fiche. Vous gueulez c’est que vous êtes mal, que vous êtes exalté, qu’il n’y a aucune raison voyons de gueuler comme ça, que ce n’est pas un comportement d’avoir des emportements fantastiques comme ça, c’est pas un scandale mais c’est tout presque et si ça va trop vite on vous le dit hein ! Bande de cons ! Ça va allez mieux après ça qu’ils m’assurent en me laissant seul dans la pièce. Ça raisonne bien là-dedans ça va être un opéra de gueuler là-dedans, on va m’entendre jusqu’en Chine je vous le dis, et si on m’entend pas on devrait ! C’est que j’ai des choses à dire moi, des échappées lyriques, des envolées cosmiques, c’est que ma colère elle est pas ras de terre elle, c’est pas juste votre connerie qui m’afflige, encore ça votre connerie c’est presque du spectacle, c’est la manifestation, pas la cause… La cause profonde de cette bêtise incommensurable de mes contemporains ! Leur médiocrité, la voilà la cause ! Leur fabuleuse médiocrité, leur complète absence de curiosité, leur suffisance, la singularité époustouflante de leur ahurissement devant tout, et cette capacité non moins ahurissante à faire un scandale d’un rien, de se faire des procès aussi, c’est la nouvelle mode ça, se faire des procès parce que totor a dit du mal des bidules ou des machins. Qu’il ne faut plus rien dire de nos jours ou sinon cacheton, police, bâton, caméra, ou alors tu le gueules sur internet, ouais mille cinq cent connards m’ont vu, quel pied, mais moi qu’est-ce que tu veux que ça me foute de passer sur Youtube qu’ils m’entendent gueuler, qu’est-ce qu’ils y comprennent à ce genre d’engueulade ? Encore un autre gazouillis, encore une sucrerie, oh oui ! oh oui ! Alors je préfère beugler chez les fous moi, j’en ai rien à foutre de qui m’écoute ou pas tellement vous me dégoutez tous ! Oui tous, je n’en rétrocède aucun de mon décompte, ni ceux qui m’ont mis au monde, ces pauvres perdus, ni ceux que je connais, pour mon malheur, tous les inconnus qui cessent brièvement de l’être et croisent un jour votre vie pour rien sinon y déposer leur petite misère, et tous les autres, les touristes, les nains, les sans colonne vertébrale, il y en a tellement ! Tellement qui se plient à ce qu’on leur a défini comme la norme, qui ne se posent plus de question s’ils s’en n’ont jamais posé. Tellement de vers de terre qui s’imaginent debout et qui s’étonnent qu’un seul coup de talon les sabre en deux ! A la première erreur ils tombent, se ramassent et on les retrouve ici ou ailleurs à geindre que ce n’est pas juste ! Qu’ils ne sont pas comme ça ! Qu’ils sont normaux eux que c’est une erreur, de la justice, de la médecine, que sais je ! Mais pas moi ! Ah non ! Je revendique mon statut de repris de justice, outrage à qui tu veux, je clame haut et fort que je suis fou, j’assume tout, si ça peut vous faire plaisir. Si ça peut complaire votre société dans la satisfaction qu’elle a d’elle-même, mieux, si ça peut vous rassurer l’intime que vous vous ne l’êtes pas tous. Oui tous ! Tous aliénés par vos écrans, vos médications recommandés dans les magazines, vos discutassions interminables par claviers interposés, votre positivisme, vos stars, votre besoin affamé de bonheur comme une sucrerie acide qui vous ronge les lèvres, et même pas son besoin direct d’ailleurs. Vous ne cherchez jamais à vous rendre heureux en plus, non ! Ô monde de désespoir, c’est la poursuite du bonheur qui vous passionne, c’est qu’on vous le promette encore et encore, exactement comme une drogue. Exactement comme vos cachets, vos emballages savants, votre CAC40, vos marchés, vos bananes, vos voitures, vos femmes, vos livres, votre culture en général, vos films, n’importe quoi que propose cette société c’est du bonheur en boite, pour demain, à garder dans sa cave sans doute, quand ça ira pire. Quand ça ira pire on regardera des magazines d’en temps et on dira à ce qu’elle avait la belle vie Lolita Panpancucul sur son yacht de 300 mètres de long. Quand ça ira pire nos enfants croiront que les pingouins savaient danser et chanter parce qu’on aura retrouvé un vieux Disney. Quand ça ira pire, parce que c’est ce qu’ils font toujours, on les paye pour ça, les journalistes, ces courbettes ambulantes, nous dirons que ça peut aller encore plus pire. Et le pire, c’est que quand ça ira pire, la seule chose que vous vous direz c’est, demain peut-être, demain on sera heureux peut-être, le bonheur avec la voiture et la télé, le pavillon… quelqu’un va trouver quelque chose, un sauveur va venir, et n’importe quel connard pourra le faire vous voterez pour lui à deux mains. Si vous avez encore deux mains… si le vote existe toujours, si toute cette société existe toujours quand le pire va se pointer. Mais peu importe qu’il se pointe ou pas, je m’en tape après tout, je ne suis pas prophète, tout à une fin j’imagine. Je m’étiole, je m’absente, c’est le cachet qu’ils m’ont donné ces gougnafiers, je dérape sur le fil de mes idées et la colère qui ne s’évapore pas, je la sens incandescente couver au cœur de mon ventre. La rage reste elle, tant pis pour mes pensées, tant pis pour mes paroles, je sais la suite, j’ai déjà vécu hélas, la colère est saine mais elle est mal vécu, le peureux est nombreux, il est masse même. Je vais m’éteindre peu à peu en moi, même ma colère va s’engourdir. Mais demain ça ira mieux. Demain ça ira mieux….

Luxure

 

C’était les années 90. Karen disait que les années 90 c’était les années 80 qui prenaient racine et se pavanaient. Après avoir roulé quelques pétards, elle aimait développer de grandes théories sur les décennies qui passaient et leurs conséquences sociales. Et toutes sortes de théories d’ailleurs. Elle disait que les années 80 avaient stoppé net le Grand Rêve, fin des illusions libertaires, et la créativité des trente années précédentes converties en bon argent. Maintenant on en profitait, on faisait les beaux avec ses toutes nouvelles certitudes, greedis good. Karen vous regardait alors pendant un instant par-dessus ses lunettes, l’air amusé, et puis elle vous sortait un magazine au hasard. Il y avait toujours des magazines chez elles. Paris-Match, Le Point, ces choses là…

– Regarde les 5 Grandes, par exemple, Naomi, Cindy, Claudia, Linda et Christie, qu’est-ce qu’elles sont sinon le message du libéralisme au sujet de la femme idéale.

Elle ouvrait une page, jamais complètement au hasard, qu’elle avait cornée, et exhibait la photo d’une des reines. Naomi Campbell sur une plage, longue, parfaite et bleue comme un carnassier de compétition. Un rêve de colonialiste.

– Or quel modèle de femme idéale propose le libéralisme ? Une salope de réputation internationale, qui gagne un max de thune, et baise avec des célébrités. Et comment tu le sais avec qui elle baise ? Parce qu’on te le dit !

Si les pages étaient cornées c’est parce qu’elle passait beaucoup de temps à lire ces magazines qui traînaient chez elle, à fumer des joints et à y réfléchir,  près du téléphone. Si elle semblait si convaincue et convaincante, c’est qu’elle venait d’une famille qui avait de l’argent, recevait des gens, et avait précisément arrêté d’y croire vers 1978. Et aussi parce qu’elle vous disait tout ça en tailleur Chanel, avec ce visage de petite bourgeoise impétueuse qu’elle avait, son sourire carnassier, trois ans d’études de com. derrière elle. Quoiqu’en fait ils n’y avaient jamais vraiment cru. Les pattes d’éph. et le bandeau dans les cheveux c’était le chic pour tout le monde. Mais ils avaient fait semblant. En revenant de Ceylan et de Bali ils s’étaient intéressés aux placements financiers. Au début ils avaient voulu ça éthique. Surveillé, humanitaire, tout le tralala, qu’y a-t-il de mal à prendre du plaisir en se faisant de l’argent ? Et puis bien entendu… Ils avaient investi dans la pierre, acheté et revendu des résidences secondaires à leurs « amis » qui, s’ils ne l’étaient pas, le devenaient de fait dans leur conversation. Ses parents, sa sœur, appartenaient à cette espèce qui n’a pas de copains, d’associés, de clients ou de relations, mais des amis. Des amis de la même espèce et ils se donnaient tous, sans exception, du « cher ami » à la première occasion, comme un rituel. Catherine le savait, elle avait un peu les mêmes à la maison. Catherine était subjuguée.

– C’est la conception intime et forcément juvénile de la femme de cette bourgeoisie née de la seconde révolution industrielle de notre siècle.

– Seconde révolution industrielle ?

– Bien entendu chérie, la première c’est l’avènement des inventions, l’électricité, la vapeur, le travail à la chaîne et structurellement la mise en servitude des classes populaires.

A ce moment là en général elle vous passait le joint, ou en roulait un autre pendant que le sien restait à se dandiner au balcon de sa bouche pulpeuse. Rouge à lèvres cerise, perles autour du cou, un cadeau de sa tante.

– La seconde qui intervient entre la reconstruction de l’après-guerre et le Baby Boom. La bourgeoisie concède au désir d’émancipation de ses forces vives, les colonisés d’hier, les femmes, et sa jeunesse, à seule fin en réalité de proroger ses intérêts tout en se protégeant du changement. La lutte des classes se déplace non plus dans un rapport de bas et de haut, mais de bas vers le bas et de sexe contre sexe, sur une échelle égale entre jeunesse, immigrés, femmes, et classes populaires historiques.

– Je vois, disait alors Catherine en marquant une pause. Si je comprends bien, tu soutiens que c’est la même bourgeoisie mais travestie qui intervient dans la marche du monde depuis le XIXème siècle. Mais il y a quelque chose qui cloche dans ton raisonnement, cette bourgeoisie-là, sa conception de la femme c’est la maman ou la putain, pas seulement la putain, même de luxe.

Catherine avait choisi le droit, mais elle venait une famille où l’argent était plus ancien, presque une tradition. Ses parents auraient regardé ceux de Karen avec hauteur. Et puis Catherine n’avait pas terminé ses études et continuait de fréquenter les rallyes. Karen s’était déjà mariée, ce que ses parents n’auraient jamais toléré. Aux yeux de la première la seconde avait un parfum inaccessible de liberté, d’indépendance.

– C’est là où tu te trompes. La bourgeoisie sépare la maman de la putain. La cocotte d’une part, la maîtresse, impossible ou non, et la mère de l’autre. Sans compter qu’ici il faut insister sur la dimension juvénile. Naomi, Linda, Cindy, Claudia et Christie ne sont plus seulement des fantasmes de putains divines, elles sont des putains conquérantes qui vont au-delà des demandes des hommes. Des cocottes formidables, internationalisées, institutionnalisées !

– Des cocottes en papier glacé.

– Oh joli !

Catherine était la seule amie de Karen, mais Karen n’était pas la seule amie de Catherine. Elle suivait la ligne tracée par un monde commun de jeunes femmes de bonne famille que son amie tenait éloigné avec une ironie de pure défense. Toutes deux parfaitement conscientes d’être comme toutes celles de leur espèce, des produits d’ornementation de familles affichant leur réussite, et l’articulation de celle-ci : la famille justement. Mais Karen avait du mal avec l’idée que ses parents ne l’aimaient pas vraiment, alors que Catherine et la plupart d’entres elles convenaient d’une manière ou d’une autre qu’il valait mieux préserver son énergie plutôt d’interroger ce manque d’amour et s’y couper. Parfois Catherine se trouvait lâche. Mais parfois aussi elle trouvait que Karen exagérait.

– C’est pourquoi je suis convaincue que le seul outil réel de domination accepté par la bourgeoisie au sujet des femmes est le sexe. Et conséquemment le levier essentiel par lequel elles peuvent, non pas s’affranchir de la société bourgeoise, ce qui, tu en conviendras serait une manière au contraire de s’y convenir, mais de lui péter les dents.

– Oui mais quand même… T’es vraiment sûre que tu veux faire ça ?

Alors les yeux de Karen se faisaient un peu plus vagues, elle regardait de côté, et ses doigts hésitaient vers les siens comme une enfant vers sa mère. Puis elle prenait une expression résolue, souriait à demi et rétorquait d’une remarque ironique.

– Et pourquoi pas ? C’est pas comme si ça allait changer mon image.

Comme elle avait choisi de ne pas soulever des questions douloureuses, Catherine, comme la plupart de leur entourage commun, ne cherchait pas dans des passades l’amour manquant de ses parents. Elle préférait croire que les princes existaient bien et le cherchait comme la jeune vierge qu’elle était. Karen, interrogée, et conséquemment victime collatérale de ses propres questions, trouvait moins un amour inespéré dans son mariage que chercher à donner chair à une personnalité qui lui échappait. Si elle n’était pas identifiée par l’affection de ses parents, par quoi pouvait-elle s’identifier ? Son cul. Il était fou de son cul, et elle folle de sa queue. Ils s’étaient trouvés. En conséquence, dans leur monde, et conséquence de leur monde, Karen s’était certes soumise au rituel du mariage, mais l’homme qu’elle avait épousé était plus âgé qu’elle et donnait tous les gages à sa famille d’être ce qu’on appelait dans leur milieu, un aventurier. Ce qui, concomitamment faisait d’elle une fille perdue, une putain. Une putain au visage agressif et fier, aux yeux intelligents, ornés d’un corps femelle qu’elle aimait mouler dans des tenues à l’élégance sévère, bas obligatoires. Une putain de fantasme. Catherine adorait la regarder sur les bancs de la fac, quand elle venait la chercher après les cours, la façon dont les garçons et les filles l’observaient. Cette provocation en tailleur, cette arrogance dont elle se sentirait toujours incapable. Même si elle savait que sa réputation était bien exagérée. Karen ne pensait qu’à son mari. A partir du moment où il était rentré dans sa vie, tous les autres avaient disparu.

– Oui mais bon… de là à faire ça… Il y a vraiment aucune autre solution ?

– Je te répondrais, si j’avais le sentiment d’être dépassée, cette phrase de Cocteau : « quand les choses nous dépassent faisons mine d’en être les organisateurs » je crois beaucoup plus à cette autre citation « ce que l’on te reproche c’est ce que tu es » mais je ne me souviens plus de qui est-ce.

– Périphrase, platitude et métaphore. Sophisme ! Protesta Catherine.

– Peau de balle et tradition.

– Le Pecq, Chatou, Le Vésinet, Bougival, St Cloud.

– Croix Rousse !

Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire. Karen  était native de la banlieue dorée de Lyon, Catherine vivait à Paris dans le 7ème arrondissement. Pas tout à fait le même monde. Karen disait que ces lieux avaient des noms de spécialités de pâtissiers-traiteurs, que le Pecq, qu’elle prononçait comme tek, avait la consonance dure et sucrée d’un nappage au caramel sur un choux de baptême, et que Croix Rousse celle d’un énorme millefeuille plein de crème débordante. Accessoirement, elles détestaient les millefeuilles, impossible à manger poliment avec les mains.

– N’empêche, je trouve ça trop comme truc. Karen haussa les épaules.

– Il a des contacts, pourquoi ne pas en profiter ?

Catherine avait du mal à imaginer sa meilleure amie en train de se faire baiser devant tout le monde. Et puis peut-être que quelque part ça la mordait un peu. Peut-être qu’elle était aussi un peu amoureuse, même si ça non plus elle ne voulait pas se l’avouer. Ce n’était pas la première fois qu’elles en parlaient, pas la première fois que Karen lançait ce sujet comme une épée brandie aux imbéciles qui la jugeaient. Avant même que Gille mette ça sur le tapis. Et elle ne pouvait s’empêcher d’admirer quand même, là-dedans, son courage. Partagée d’admiration de choses qu’elle n’oserait jamais et à la fois trop lâche pour être assez déterminée à lui faire renoncer à ce projet. Elle le regretterait toute sa vie. Mais si ce n’était pas la première fois, ce n’était pas non plus, pensait-elle, la fois déterminante. Jusqu’ici Karen l’avait presque évoqué sur le terme de la provocation, ou de l’analyse, conversation qu’elles transformaient bien vite en habillage Automne-Hiver de leur entourage. Les vannes fusaient, elles riaient, et elles rirent à l’idée de la tête que ferait telle ou telle quand elle verrait leur copain se branler sur elle. Comme toujours. Et puis parfois Catherine redevenait sérieuse, comme ébranlée par un soudain sentiment d’ultime courage, sinon de devoir.

– Mais tes parents ? Qu’est-ce qu’ils vont dire ? Alors une ombre repassait par son visage insolant. Immédiatement poursuivie par sourire un peu méchant. Ses parents…

– Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?

Cette fois-là Catherine n’insista pas plus, sa remarque blessait cet amour-propre qu’elle s’était elle construit au sujet des siens. Ses parents ne l’aimaient pas vraiment mais elle devait les aimer puisqu’elle leur devait la vie. Son point d’honneur à elle, peut-être. Karen avait le sien. Il était enfin là, prêt, dans son sac, signé. Un contrat Marc Dorcel. Catherine ne l’apprit que plus tard, devant l’évidence, un soir en surprenant son copain.

Elles étaient cinq, c’était les années 90. Elles avaient tous les titres, les cinq reines, les cinq divas, les cinq Merveilles du Monde, et le meilleur d’entre tous, les cinq Top Model les mieux payées. Et avaient aussi toutes les couvertures, dans le monde entier, les plus beaux contrats, l’Oréal, Dior, Carl Lagerfeld… Cindy, Linda, Naomi, Christie et Claudia. Elles étaient partout, de New York à Monaco, de Nairobi à Londres ou Tokyo. Fiancées à des princes, des acteurs, des chanteurs. Elles faisaient rêver la planète tout entière.

– Oh my god !T’as vu ça ?Claudia sort avec Albert !

– Nan ? Montre !

Entassées au fond d’un café, sur une seule banquette comme une volée de moineaux affamés, Anka et ses copines dévoraient les magazines qui faisaient rêver les jeunes filles de leur âge. Elles rêvaient en chœur et tout haut de ces cinq là, leurs parures, leurs robes, leurs aventures internationales, leur vie amoureuse.

– Elle est beeeelle sa robe !

– Peuh, tu parles, elle a l’air d’une charcutière en mariée à la Mairie de Triffouilly mes doigts sur cette photo !

Anka rit

.- Arrête moi j’en voudrais bien une robe comme ça moi !

– C’est pas Claudia qu’il lui faut à Albert, protesta celle qui lui trouvait des airs charcutiers, c’est Christie ! Elle a de la classe elle !

Les autres approuvèrent, sauf une.

– Elle est fade.

– Fade ? Christie ! Non elle en jette ! Elle en jette plus que Naomi.

Tollé général, quand même pas, personne n’en jetait plus que Naomi. Anka regarda sa montre.

– Ouh la ! Mais je vais être en retard moi !

– Où tu vas ?

– J’ai rendez-vous avec Jérôme !

Les autres gloussèrent.

– Alors ça y est c’est le grand amour ?Anka sourit, rêveuse.

– J’espère, chantonna-t-elle.

Mais on sentait l’insouciance qui n’espère rien et sait tout.

– Mouais, n’empêche il t’a pas encore demandée en mariage, fit celle qui ne trouvait pas Christie à son goût.

– C’est pas obligatoire quand même ! Protesta une autre.

Mais elles se disaient toutes que si un peu quand même. C’était important le mariage. Du moins c’est ce que leur avaient dit leurs mères et leurs grand-mères, sans toujours avoir l’air d’y croire parfois pourtant. Elles étaient toutes étudiantes à la même école, bac professionnel, coiffeuses du futur. C’est ce qu’elles se disaient, que des têtes il y en aurait toujours à coiffer, qu’elles deviendraient les meilleures,  ouvriraient des salons, iraient là-bas en Amérique, coiffer les plus grandes. Des rêves de leur âge. Même si elles savaient que dans ce monde comme dans tant d’autres, c’était les hommes qui dominaient. Jean Louis David, Jacques Dessange, et le coiffeur de Madonna n’était pas une coiffeuse, juste pédé.

– Hum, hum, fit Anka en montrant son nez, à mon avis c’est pour bientôt. Eric fait comme si de rien n’était, mais je suis sûr qu’il me prépare une surprise.

– Eric ? C’est pas son meilleur ami ?

– Si.

– Celui qui a une bite de cheval ?

Les autres gloussèrent.

– Il a pas une bite de cheval, il travaille dans le porno.

– Bah dans le porno…

– Non je te dis, il en a une normale ! J’lai vu !

– Nan !?

– Si ! Un jour à la maison chez Jérôme, il était en train de se changer.

– Non ! Raconte ! Et Jérôme il a rien dit ?

– Bah un mec à poil c’est un mec à poil, et puis il sait que je l’aime.

– Et Eric ? Il t’a jamais proposé ? Elles voulaient tout savoir ces

cochonnes!

– Nan, tu parles, c’est un copain ! Bon faut que j’y aille les filles, y’a mes dix huit centimètres qui m’attendent.

Elles éclatèrent de rire, et puis se mirent à chuchoter entre elles alors qu’elle s’éloignait.

– Elle sait toujours pas qu’il t’a baisé ?

– Non, fit l’une d’elle, j’ai pas osé lui dire !

– T’es vraiment qu’une conne.

Anka sortait du café et traversait la rue, triomphante et les seins gonflés de désir, pointant de délice sous son chemisier de printemps. Les hommes la regardaient avec envie, mais elle les ignorait. Elle avait vingt et un an, était amoureuse d’un prince charmant. La poitrine et le menton haut, la taille svelte, le monde lui appartenait et il y avait un deuxième soleil ce jour-là dans la rue. Il était cadre dans une boîte d’informatique, gagnait bien sa vie, roulait en Audi, fréquentait les meilleures boîtes de Paris, où ils s’étaient rencontrés. Le coup de foudre instantané. Elle le rejoignit comme convenu à la terrasse du Café Flore, comme c’était romantique, elle avait l’impression de voler au-dessus des pages immaculées d’un roman unique. Il l’attendait avec des fleurs, un sourire, des baisers, fier qu’on remarque cette beauté à son bras. Avec ses pommettes slaves, ses yeux en amande, immensément noirs, son visage triangulaire aux traits fermes sous une cascade de cheveux bouclés naturellement blonds qui conférait à l’ensemble une touche infinitésimale  de vulgarité. Ce lustre supplémentaire qui laissait parfois sur les femmes flotter un insoupçonnable parfum de sexualité torride et décomplexée. Anka avait ça dans le regard quand elle vous fixait, mais Jérôme savait qu’elle n’avait que ça. Au lit, c’était un corps parfait et pas très imaginatif qui se tortillait et gloussait pour un rien, jouissait trop vite, recueillie dans le creux de ses mains comme une poupée trop facile. Pas vraiment une enfant, ni plus tout à fait une adolescente sans expérience, mais qui ne vous emmenait jamais plus loin que son bel emballage. Jérôme rêvait de femmes d’expérience, fantasmait sur sa directrice commerciale, regrettait d’avoir baisé ce boudin de Karine, une de ses meilleures copines, mais elle, elle savait s’y prendre au moins. Ils allèrent dîner dans un petit restaurant croate qu’elle connaissait. Elle était née là-bas, dans une ville avec un nom rigolo. Split, comme dans banana split, Jérôme n’avait jamais osé faire le rapprochement devant elle, elle tenait beaucoup à ses origines. Même si elle ne parlait jamais de ses parents. Et après le dîner, à chuchoter et rêvasser ensemble, il la ramena chez lui. Son copain Eric lui avait expliqué comment s’y prendre, comment il pouvait l’éduquer, lui montrer comment le baiser, mais il n’avait pas l’âme d’un pédagogue, pas l’envie non plus, ou pas avec elle. Il y avait quelque chose de lourd en elle, de pesant dans les draps qui le privait de ce désir.  Jérôme rêvait plus grand peut-être. Comme un ambitieux qui s’achète son premier appartement. Chez lui, elle papillonnait, la princesse visitant sa future cage et s’y plaisant déjà. Il avait gardé une bonne bouteille de vin, il était parfait, et avant de la baiser il la lécha longuement, amoureusement. Jérôme aimait bien lécher. Encore une chance qu’elle aime ça aussi. Il faisait ça bien, avec imagination, il l’inondait, peut-être un peu trop à son goût, comme de la rendre molle de l’intérieur. Alors il ne la pénétra pas tout de suite, le temps qu’elle sèche un peu, qu’il aille chercher une seconde bouteille. Anka rêvassait en regardant le salon autour d’elle, les cuisses encore ouvertes et impudique. Ingénue au sourire doux  qui ne croit toujours pas son rêve. Quand ses yeux se posèrent sur un book noir. Un book de photographe, comme en laissait parfois Eric ici… les hommes quoi. Toujours des filles à poil, des brunes, des blondes, gros seins, petits seins, putes, sexuelles, un doigt dans la bouche. Des photos soft. Elle se leva et l’ouvrit, mutine. Ce n’était pas ce genre de photo là. Ce n’était pas non plus Eric. C’était lui, Jérôme posant avec une fille, en X. Elle referma le classeur noir d’un claquement et se jeta sur la cuisine comme un bombardement.

– C’est quoi ça !?

– De quoi ?

Jérôme était en train de déboucher la bouteille.

– C’EST QUOI CA !?

– Mais de quoi tu parles bon Dieu !?

– DE QUOI JE PARLE !? DE QUOI JE PARLE !? JE PARLE DU BOOK QUE T’AS LAISSE DANS LE SALON !

– Oh ça ? C’était pour le film.

– Le film ? Quel film ?

– Bah celui qu’on prépare avec Eric.

– Tu vas tourner dans un film porno ?

– Pourquoi pas ?

– Quoi ? Une petite voix de toute petite fille s’éleva. Pourquoi tu m’as pas demandé…

– Hein ?

– Pourquoi tu m’as pas demandé de le faire avec toi…

– Toi et moi dans un porno ?

– Bah oui…

Le visage, les yeux de l’amoureuse au désespoir, la gamine abandonnée, le chien sur le bord de route. S’en était presque écœurant. Pourquoi acceptait-il de jouer cette comédie avec elle ?  Elle avait un corps diabolique. Voilà pourquoi. Quand il la regardait, tout entière, qu’elle ne se savait pas observée, et donc qu’elle ne faisait plus la moindre minauderie, elle était magnifique. Sauvage, sexuelle, indomptable… même s’il l’avait trop domptée. Et il voyait bien comment les autres hommes l’observaient, ils bavaient, et parfois ce n’était même pas une métaphore. Et dans ces moments là son cœur était rempli du plus immense orgueil pour elle… sa femme était belle. Elle irradiait, et elle était à lui. Mais sur le moment, là tout de suite, nue comme un ver, fragile, légèrement voutée sous la lumière électrique de l’appartement, elle était banale, presque triste. Son corps n’avait plus rien de magique, il n’était plus un fantasme, ou alors trop facilement consommé, comme ces chewing-gum aux couleurs prometteuses et qui ne donnaient plus de sucre au bout de 30 secondes. C’était juste un corps de jeune femme svelte et aux seins hauts. Avec même un peu trop de hanches, des fesses trop prononcées et puissantes pour une blanche. Les mots lui sortirent tous seuls de la gorge.

– On n’emmène pas son sandwich au restaurant.

Il avait dit ça avec un petit sourire, même pas méchant, simplement amusé, comme s’il énonçait juste une évidence qu’il était temps que sa petite personne apprenne. D’ailleurs il n’avait même pas dit ça en la regardant mais en finissant de déboucher la bouteille. Puis il sourit à nouveau, et dans ses yeux elle lisait bien que tout était effacé, comme s’il ne s’était rien passé, ou plutôt qu’on allait reprendre exactement là où on avait laissé la soirée. Alors sur l’instant elle n’eut aucune réaction, gardant cet air incrédule de petite fille abandonnée, et quand il lui enlaça la taille en lui glissant un baiser et un mot doux dans le cou, elle se laissa faire jusqu’au canapé. Elle n’était pas sonnée, pas à proprement parler Elle l’observait et lui ne voyait pas cette immense colère qui butait loin derrière. Cette colère qu’elle avait depuis longtemps enfouie, qu’elle avait déguisée sous une couche de permanente fraîcheur, de joie de vivre enragée. Se forçant à toujours sourire, toujours paraître heureuse, bien dans sa peau de jeune femme pepsant de toutes ses formes. Il avait rouvert une vieille blessure qu’il ne connaissait même pas. Une blessure qu’elle n’avait jamais confiée à personne, car selon elle c’était la seule façon de lui nier son importance. Et elle aurait pu la refermer. Elle aurait pu facilement le faire, se laisser convaincre par ce sourire, cette façon de l’enlacer, elle aurait accepté n’importe quoi de lui du moment qu’elle pourrait continuer d’y croire encore. S’il n’avait pas eu ce geste malheureux. Ce geste d’écarter le book et le mettre à l’abri de son regard. Instantanément son expression se durcit. Et il ne le vit pas, évidemment.

– SALAUD !

– Non mais ça va pas !

Elle lui donna un coup de poing, il lui rendit une gifle. Elle tomba sur le côté du canapé, la mâchoire endolorie.

– Mais pourquoi tu m’as fait ça !? Bramait-il derrière elle.

Anka ne répondit pas. Sur l’instant elle attendait de nouveaux coups. Et puis elle se rappela qu’il n’était pas de cette trempe là. Juste une chiffe molle atteinte dans son orgueil. Que dans deux minutes il allait s’excuser en la prenant dans ses bras, tout en s’arrangeant pour lui faire porter la responsabilité.

– Mais je saigne ! Tu te rends compte de ce que tu as fait ?

Elle ne le regarda pas, elle ne bougea même pas quand il fila à la salle de bain. Elle resta quelques instant repliée sur elle-même et puis se leva et s’habilla.

– Tu t’en vas ?

Il avait un pansement trop gros sur la lèvre, et dans les yeux ce mélange de déception et de soulagement qu’elle avait déjà lu chez lui. Jusqu’ici ce regard s’était contenté de lui faire un peu mal, quand ils avaient fini de baiser notablement, mais elle s’était accrochée parce que hein l’amour parfait ça n’existe pas. Mais maintenant c’était autre chose. Elle y voyait son infinie petitesse, sa lâcheté. Un tout petit garçon derrière un gros pansement, avec sa bite sombre qui pendouillait tristement sous une petite bedaine de trentenaire satisfait. Elle le fixa avec tout le mépris dont elle était capable. C’était un mépris qui remontait de loin, un mépris froid, absolu, comme jamais il n’aurait pensé qu’elle pouvait en posséder. Un mépris et une haine comme un tuyau de plomb.

– Je te jure que tu vas le regretter….

Ce n’était pas une simple blessure qu’il avait rouverte, c’était un tombeau. Lui, elle l’oublierait, elle le savait. Tôt ou tard rangé dans la catégorie mauvais souvenirs dispensables. Mais elle ne pourrait pas oublier ce que les hommes lui avaient fait. Elle savait bien que Jérôme ne l’avait vraiment jamais aimée, du moins sa personne. Il était attentionné, gentil, c’était dans sa nature et dans son style pour vous garder auprès de lui, mais ce qu’il aimait chez elle c’était son corps. Et même si c’était un amour sincère, son corps, son allure sauvage, sexuelle et tout à la fois innocente, était sa malédiction depuis qu’elle était enfant. Tous les hommes partageaient à son sujet le même point de vue. Même son père. Anka aurait pu s’effondrer, elle avait choisi de s’en défendre. Elle avait lu un jour que le viol n’était pas une affaire de sexe mais de pouvoir. Son père avait pris le pouvoir entre ses onze et douze ans. Et puis elle s’en était allée en France et avait mis toute son énergie à n’en laisser aucune trace. Anka la fille joyeuse. Anka la fille joyeuse à qui un homme venait à nouveau de casser son rêve. Puisque c’était comme ça ils allaient voir. Oh oui, ils allaient voir…

– Allo Eric ? C’est Anka.

Elle était assise sur un fauteuil en osier tressé. Un livre retourné, posé sur sa cuisse. Ses jambes interminables, bronzées, croisées. Vêtue d’une unique chemise en soie bleu, parfaite, sans un pli, les manches retroussées sur ses fins avant-bras. Elle fixait l’objectif d’un air impérial. Un chat abyssin faite femme. Lydia était fascinée. Oh bien entendu Naomi était imbattable, mais Naomi lui rappelait trop tout ce qu’elle n’était pas elle-même. Christie, Christie par contre… c’était une reine, au-dessus de toutes les autres. Elle irradiait la grâce, un seul de ses clins d’œil semblait pouvoir renverser des empires. Plus qu’une femme qu’elle ne pouvait pas être, une créature céleste. Animal royal sur qui tout semblait naturellement glisser. La contempler était un repos pour l’esprit. Si éloigné de tout ce qu’elle connaissait, bien ou mal mais surtout banal et d’elle-même pour commencer. Son antithèse probablement ou à peu près. Christie était californienne, interminable et bien née, découverte adolescente alors qu’elle faisait du cheval sur une plage de Miami, un conte de fée à elle seule. Elle était petite et banlieusarde, métisse, et ambitieuse comme un crocodile. Toute son énergie dans le sport, la danse et le sexe. Lydia vivait pour et par son corps, sa viande, ses muscles, son cul, sa chatte et ses seins dont la présence et le dessin la fascinait autant qu’il l’apaisait. Son pouvoir à elle, le seul. Celui qui l’avait arrachée à sa vie morne, là où Christie n’avait même pas eu à se pencher. On l’avait fait pour elle. Et pourtant elle aussi était un corps et un visage, mais il n’avait besoin de rien, il flottait sur le monde comme une divinité, un parfum sacré, sucré salé.

– Salut.

Lydia leva la tête, émergeant soudain de ses pensées rêveuses. Devant elle se tenait une fille, genre slave, coiffée, maquillée, sapée, poupée pute. Comme un déguisement, qui lui allait à peu près aussi bien qu’une perruque sur une girafe. Didier avait fait un travail de merde, foutu pédé. Et puis elle n’avait pas l’habitude, ça se sentait.

– Salut.

– Moi c’est Anka.

– Enchantée, Lydia, dit-elle en lui tendant une poignée de main ferme.

– Lydia ?

Elle sourit à demi, une nouvelle, jamais vue sans doute de film de cul de toute sa vie. Elle avait l’air gentille.

– L’état civil, expliqua-t-elle, ici c’est Julia… Julia Show.

– Sympa Julia…

– C’est à cause de Julia Roberts, je suis fan.

– Moi j’ai pas encore trouvé le mien, expliqua la nouvelle en s’asseyant sur le pouf à côté d’elle.

– Tu pourrais garder le tien, c’est sympa Anka. Les prénoms en A ça marche toujours… c’est d’où ?

– Croatie….

Pas le moindre accent, où est-ce qu’elle avait appris le français ?

– T’as été castée là-bas ou à Buda ?

Incrédulité, panique, on aurait dit une petite fille à l’interro d’anglais.

– Hein ?

Lydia comprit.

– Oh, excuse-moi, je croyais que tu venais de là-bas. T’es française ?

– Je suis née à Split, je suis arrivée en France il y a une dizaine d’années.

– Ah… et t’es chez quelle agence ?

– Agence ?

Anka avait un peu de mal à suivre cette conversation toute professionnelle. Et puis elle était impressionnée. Le maquillage, les vêtements, les gens autour, les spots… le cinéma, même porno, c’était impressionnant.

– Hein ? Ah non… Je connais Eric.

Elle montra du doigt le type là-bas, sur le canapé, nu, bodybuildé, qui se masturbait doucement en lisant un magazine porno ; il s’échauffait, c’était bientôt sa scène. Une autre fille arriva.

– Salut.

Elles se retournèrent. Grande, la mâchoire puissante et volontaire, les lèvres pulpeuses, au bras d’un homme. Viril, bronzé, plus âgé qu’elle de dix ans facile, sourire carnassier. Lydia le détesta aussitôt, elle connaissait ce genre. Mais ça ne la regardait pas.

– Salut, firent-elles en cœur.

– T’es Julia toi non ? Fit le mec en la montrant du doigt.

Elle répondit par un sourire, pro jusqu’au bout des ongles.

– Ouais. Et vous ?

– Moi c’est Karen, lui c’est Gille…

Elle avait une voix grave, posée. Sa façon de se tenir, d’être, on sentait l’éducation. D’ailleurs ils l’avaient habillée en bourgeoise, talons de 15  centimètres quand même. Qu’est-ce qu’elle fichait là ? Un couple échangiste sans doute

.- Enchantée, Anka… fit la blonde en tendant une main fine et douce.

– Oh là, là, rigola Karen avant de lui faire la bise. On va baiser ensemble ma puce !

Anka rougit, puis sourit, détendue d’un seul coup. Ils se firent tous la bise.

– Julia donc… se présenta l’intéressée.

– Je t’ai vu dans un de tes films avec Gille, t’étais terrible. Hein Gille ?

Il la couvait du regard. Un regard qu’elle connaissait bien, presque trop.

– Ouais, terrible ! J’ai hâte de tourner avec toi.

Ça, elle n’en doutait pas une seconde. Elle jeta un coup d’œil à sa copine, ça n’avait pas l’air de la gêner plus que ça. Ou alors elle faisait bien semblant.

– Bon je vous laisse les filles, j’ai des coups de fil à passer, expliqua-t-il avant de disparaître.

Karen s’assit avec elles, jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule de Lydia. Harper Bazar.

– Tu t’intéresses à la mode ?

Lydia haussa des épaules.

– Comme toutes les filles… je suppose…

Sur la couverture, Linda Evangelista photographiée par Lagerfeld.

– J’aime bien Evangelista… elle a un côté mec, fit savoir Karen.

– Moi je préfère Christie, elle a une putain de classe ! S’exclama soudain Anka.

Elles éclatèrent de rire.

– C’est vrai, complètement d’accord ! approuva Lydia.

– Mais bon, la reine ça reste Naomi.

– Pas faux non plus, fit Karen, c’est pas humain d’avoir un corps pareil.

– Et une gueule…

– Il paraît que c’est une vraie chieuse, terrible, fit Anka.

– Quand on est gaulée comme ça, on peut être ce qu’on veut. Tout le monde pardonne, lâcha Karen…

Intuitivement Lydia comprit. A elle on ne lui pardonnait certainement pas grand-chose. Il y avait de l’arrogance dans son genre de beauté, dans son regard aussi, comme un défi qu’elle lançait à tous. Soudain quelqu’un hurla.

– VAS TE FAIRE FOUTRE FRANCIS ! CE CONNARD ME FAIT MAL !

Elles se retournèrent d’un seul tenant, pour voir une grande fille métisse, à la poitrine siliconée, traverser la pièce comme une balle, ses longues jambes musclées comme un compas frappant le monde de son insolence. Un genre de Naomi peut-être, nonobstant ses seins commerciaux, il y avait chez elle cette même force féline. Derrière elle le réalisateur essayait de pactiser.

– Céline s’il te plaît, je te promets on va demander à Max…

– Ouh là, c’est qui ?

– Notre star internationale bien sûr, fit une voix derrière elle d’un ton acide.

Lydia se retourna et sourit. Petite, blonde, impeccablement maquillée, les yeux clairs, elle aussi en bourgeoise à fantasme.

– Salut Laurence, ça se passe ?

– Comme ci comme ça… Elle regarda les deux autres. Des nouvelles ?

Lydia fit les présentations, Karen, Anka, Laurence, Laure Sainclair pour la scène.  Là-bas une porte claquait. Le réalisateur suppliait.

– Céline ! Je t’en prie ! On est en retard sur le plan de tournage !

– Elle fait chier putain ! Grogna la nouvelle venue, j’ai une séance photo à 16h moi… A chaque fois elle nous fait le coup.

– Céééline ! Je t’en supplie !

– Ah bah s’il la supplie alors… ironisa Lydia. Elle adore ça qu’on l’a supplie.

Le réalisateur tambourinait sur la porte de la salle de bain qui tenait lieu de loge aux filles.

– Tu parles, s’il l’augmente peut-être…

– De combien d’après toi ? demanda Lydia.

– Un million de dollars.

– C’est pas gagné, fit Karen.

Elles éclatèrent de rire. Francis se retourna et leur jeta un regard noir, avant de retourner sur le plateau à grands pas enragés.

– C’est qui l’acteur qui lui fait mal ? demanda Anka.

– Eric… tu parles, il est doux comme un agneau….

– Ah oui ?… je le connais, c’est un copain à mon ex…

Ça la rassurait. Elle se sentait comme pour sa première fois. Enfin, non pas sa première… sa première elle n’avait même pas eu vraiment l’occasion d’avoir peur. Mais la première fois où elle avait fait ça avec un amoureux. Nerveuse, inquiète.

– Et tu te l’es faites ? S’enquit Laurence.

– Bah non, quand même pas.

– Mais là si, tu vas te le faire, remarqua Karen.

Anka ne répondit pas, son regard le faisait pour elle. Les autres n’insistèrent pas, elles avaient compris. L’argent, la vengeance, ou les deux. Elles connaissaient… Un type passa, un acteur, musclé, en nage, nu, sa queue dressée devant lui comme un bâton de sourcier.

– Vous avez vu ? s’exclama Anka en le regardant s’éloigner. Il bande toujours!

– Mais non, c’est son paratonnerre, railla Karen, s’il l’a pas, il risque de se prendre un coup de foudre en se regardant dans la glace.

Nouvel éclat de rire, Lydia fit un signe vers son nez.

– C’est pas naturel tu sais…Anka ouvrit grand les yeux.

– Tu veux dire qu’il se drogue ?

– Un peu obligé quand même, répondit Laurence, 8h par jour, 3 à 4 jours par semaine, s’il bande pas il bouffe pas. Karen eut un large sourire, les yeux qui pétillaient.

– Moi mon mec, son dopant c’est moi.

– C’est avec lui que tu tournes ?

– Exclusivement, c’est dans mon contrat.

– Moi ça me ferait bizarre de baiser avec mon mec ici.

Lydia coulissa un regard vers Laurence, dans leur métier c’était difficile de s’en trouver un, et encore plus de le garder. De fait les amoureux, elles en parlaient plus souvent dans l’absolu qu’au sens propre.

– Oh on l’a déjà fait devant les autres…

– Echangisme ?

– Ouais !… on aime le cul tu vois quoi.

– On l’aime toutes, sinon on serait pas là, fit remarquer Anka avec une pointe d’orgueil.

Les autres la regardèrent sans un mot. Puis Laurence accorda que c’était pas faux.

– On aime toutes le cul, répéta-t-elle comme pour s’en convaincre.

Enfin disons qu’elles avaient la vingtaine, conscience de leur beauté, et de ce qu’elle pouvait leur apporter. Mais un plaisir qui devient un travail n’est plus complètement un plaisir, surtout que cela n’avait rien à voir avec le sexe tel qu’elles l’avaient connu ailleurs, et tel que le connaissait la plupart des gens. Même échangistes. Leur baise à elles était gymnastique, épilée, maquillée, pour gommer les défauts, et révéler les parties génitales, pour la caméra, et le mec derrière, couché sous votre cul, reniflant vos odeurs intimes, technique et indifférent. Il y eu un blanc. Elles regardaient en direction du plateau d’où s’échappait la voix du réalisateur, « voilà, c’est bien, suce-le maintenant »… ces choses-là. Au bout d’un moment Anka fit d’une petite voix nerveuse.

– J’espère que ça va bien se passer…

– Il n’y a pas de raison… frima Karen.

Laurence sourit

.- Vous inquiétez pas, la première fois ça se passe toujours bien…. C’est après que ça se gâte… ajouta-t-elle en rigolant.

– Comme l’amour, répliqua Anka.

Mais elle ne riait pas.

Lydia avait deux scènes, elle connaissait ses partenaires, des garçons intelligents qui souffraient parfois eux-mêmes de leur statut. Ils étaient finalement à la même enseigne et rencontraient les mêmes difficultés dans la vie courante. Avec leurs proches, leurs amis, leurs maitresses ou amants. Elle s’exécuta sans passion, veillant au bon angle de la caméra, laissant son partenaire la mettre en valeur comme il convenait, obéissant avec son corps aux exigences de l’excitation. Elle se regardait parfois, étudiait ses poses, la façon dont la lumière se posait sur son cul musclé et ambre, le travail du réalisateur pour la sublimer, effacer les cicatrices de varicelle qu’elle avait au visage, ou les boutons sur les fesses, les grandes lèvres à cause de l’épilation. Elle savait que ses consœurs américaines faisaient la même chose. Des femmes d’affaire et de tête, parfaitement conscientes de leur potentiel initial, et qui l’avait travaillé, comme les chirurgiens avaient travaillé leurs seins, au point de devenir des stars. C’était ça qu’elle voulait devenir, une star. Partir aux States et devenir la N°1, la mieux payée, devant Céline même, qui avait déjà entamé sa carrière là-bas. Mais pas question qu’elle fasse comme elle, fourrée aux implants mammaires, le visage retaillé pour en réaffirmer l’agressivité sexuelle, comme une enseigne de catalogue de film porno. Elle se trouvait très bien comme ça. Elle aussi connaissait son « potentiel salope » comme disait un ami photographe, dès 14 ans, dans le regard des hommes, et même des femmes. Dans leurs gestes aussi souvent. Le fabuleux pouvoir qu’on accordait aux proies. Alors qu’elle tout ce qu’elle voulait au fond, c’est ne plus jamais être obligée de descendre à la station Neuilly-Plaisance.

Christie, regardait dans le vide, posé sur sa feuille de papier froid, dans son fauteuil colonial impériale, conquérante, lointaine, une Joconde en Ferrari. Une aristocrate avec des dents, le monde lui appartenait. Un acteur passa, s’installa dans le fauteuil et admira la déesse. Il préférait Claudia, la teutonne fantasmatique, mais celle qu’il aurait avoir dans ses bras, naturellement c’était Naomie….