Il était une fois… Hollywood.

Difficile de parler du dernier Tarantino tant il est à la fois limpide et foisonnant. Fluide et plein d’idées éparses, de longueurs également et de clin d’œil à ses fans. Le rock, les pieds, la bouffe, les bagnoles, la violence enfin, comme un exutoire qu’on attendait tous, comme nous fait dire la télé dans un plan bref juste avant le climax du film. Tarantino a toujours joué avec son spectateur, l’habituer à une sorte de rythmique avant de l’en sortir par un plan, une idée, souvent brusque et violente. Cette fois il l’installe dans un mélange de balade et de faux western, entre hippies et cowboys, où les protagonistes se croisent comme pour rappeler la perpétuelle menace qui plane sur Sharon Tate et les deux héros du film, Rick Dalton, ancienne vedette de télé, et sa doublure Cliff Booth.  Une balade évidemment pleine de musique sixties, soigneusement choisi par Q.T, pourquoi se priver de se faire plaisir après tout. Car c’est à son bon plaisir que Tarantino nous invite tout en jouant avec ce que l’on sait déjà de son cinéma. En nous conduisant à travers l’éternel panoptique de son enfance et de son adolescence, Tarantino tisse un film dans le film, un film sur le cinéma et plus particulièrement la fragile condition des ouvriers du dit cinéma, les acteurs, les cascadeurs.

Fragile condition pour les uns comme pour les autres qui ne retient le plus souvent que d’une rencontre, la bonne, ou simplement de s’entendre avec la production. Rick Dalton a raté la dernière saison de la série western dans laquelle il était la vedette, aujourd’hui il est abonné au rôle de méchant. Et pourtant c’est un excellent acteur comme il le prouvera dans une scène mémorable  où Di Caprio lui-même démontre de l’étendue faramineuse de son jeu. Décortiquant pour le spectateur le travail d’un acteur sous la caméra acérée de Tarantino. Enfin en lui opposant un acteur naturel comme une enfant plus brillante que nature, il décrit un homme fragilisé par sa condition, qui n’a qu’Hollywood pour exister, que ce métier et rien d’autre. A ses côtés, Cliff Booth est un authentique cowboy qui ne se laisse pas marcher sur ses mocassins indiens, ni par un Bruce Lee pas plus grande gueule qu’il n’était en réalité, ni par la bande à Manson, cicatrices à l’appui, un cascadeur donc. Au chômage, bon copain et chauffeur de l’ex vedette, qui vit dans un mobile home avec sa chienne, un pitbull parfaitement dressé… Et ces deux-là essayent de coexister dans un monde qui change, le Nouvel Hollywood auquel Rick n’appartient pas. Alors qu’il regarde ses nouveaux voisins passer, Polansky et Tate, tandis qu’il reste au bord de la gloire. Le portrait de deux anti-héros en somme, habitués aux rôles de héros, bon ou mauvais., comme un miroir à la carrière même des deux acteurs principaux. Une façon de se rappeler que toute star elles sont, elles n’en sont pas moins des hommes. Et des hommes fragilisés par leur métier.

Mais tout film sur le cinéma, et en sommes son histoire à cette date précise de 1969, Tarantino ne s’intéresse pas particulièrement au Nouvel Hollywood que comme contre point à la fin de carrière de son héros, ou plutôt sa mutation puisque sous l’influence d’un producteur il ira jouer pour les meilleurs réalisateurs italiens et reviendra plus riche et marié. En réalité il est entièrement symbolisé par Sharon Tate, Polansky, Bruce Lee, et l’éternel outsider Steve Mc Queen, un monde autre, doré à l’or fin des fêtes à la Playboy mansion. Sharon Tate qui ronfle comme toutes les princesses du film et qui s’amuse telle une jeunesse éternelle, ne dit pas grand-chose et sans doute doit-on voir là la pudeur d’un Tarantino dont on devine par le creux qu’il a été sincèrement touché par le drame. Comme toute l’Amérique. Et quand il nous la montre le ventre enflé c’est à dessin, comme une proie trop juteuse. Pour autant Tarantino n’oublie pas qu’il nous raconte un conte, que tous les films finalement en sont et qu’un conte fini comme le conteur le désire, comme ils commencent tous par il était une fois…. Sauf qu’ici c’est le mot de la fin comme une réponse douce-amère au propre finale que le réalisateur s’est choisi et qui comme dans Inglorious Basterds refait l’histoire. Au cinéma on peut, au cinéma tout est permis, la réalité elle est plus cruelle. Que ce soit celle d’une jeune actrice ou celle d’un comédien et d’un cascadeur, Quentin Tarantino a passé cinquante ans en somme…

Mais si Inglorious Basterds évitait soigneusement de reproduire les exploits de ses films favoris tout en philosophant sur le cinéma à nouveau, on pouvait lui reprocher des textes trop au cordeau pas assez humain alors qu’ici tout est humanité. Visage plein cadre qui ne laisse rien au hasard des rides même fines, l’émotion palpable d’un Rick Dalton quand on le compare à un Hamlet, la tristesse qu’on lit dans la solitude d’un Mc Queen et en contre point Pitt, dur comme la pierre qui affronte seul la bande à Manson, cool comme un Mc Queen mais pas juste sur écran. Car c’est à ce constant allé retour entre réalité et fiction que nous convie Tarantino, nous renvoyant autant à des références de western moderne que de film d’horreur, nous introduisant dans un monde que nous idéalisons, celui des sixties. Au-delà du thème de l’acteur ou du cascadeur, Tarantino nous parle de cette époque comme une utopie plus malsaine qu’autre chose, celle des hippies notamment, entièrement symbolisé par la famille Manson, une époque difficile pour ceux qui ne suivaient pas. Une époque pourtant séduisante, comme Cliff est d’abord séduit par la jeune hippy. Mais qui cache en son sein la bêtise et la violence, la crasse, tandis que Tarantino nous interroge sur l’amour libre autant à travers le Nouvelle Hollywood qu’avec les hippies. Comme toujours les plus ahuris de ses critiques lui reprocheront d’avoir persillé son film de référence mais comment aurait-il pu faire autrement ? Quand on parle de cinéma à Hollywood on le cite et pas seulement par l’image. C’est d’ailleurs nous cette fois qu’il enferme dans ce panoptique. Partant d’Au Nom de la Loi comme point de départ qui fut le héros de l’enfance de Q.T en remontant jusqu’au film de kung fu et aux westerns italiens, c’est son enfance et son adolescence qu’il remonte comme un saumon mais cette fois, il se contente quasiment de citation plus visuelle (des affiches) et verbale que de reprendre des plans d’autres films, émailler son film du cinéma des autres. A l’exception unique d’une autre scène mémorable où Tarantino se permet de pomper à coup d’insert une scène de la Grande Evasion. Au contraire ici c’est la musique qui fait référence et sans ajout de Morricone ou autre emprunt, une pure bande son de ce qu’on écoutait à cette époque-là, comme une balade rock’n roll, ce qu’est également ce film. La balade de deux losers dans l’industrie du divertissement. Bref un film riche qui joue avec les codes même du cinéma de Tarantino, s’amuse de ses tics comme des attentes du public délivrant un discours à la fois doux et amer non pas sur une ère disparue mais sur la condition humaine. A aller voir séance tenante.

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La Forme de l’Eau, fabulous monster !

C’est toujours un peu difficile d’aborder un film parfait. Un film qui autant par sa narration que son style, son montage, ses plans, forme un tout, une ecphrasis du cinéma de monstre, un film dans le film, une boucle sans bavure. Un film qui s’offre à la fois le luxe d’être triste et heureux en même temps, tragique, nostalgique et romantique comme ces comédies musicales qu’affectionne le vieil ami d’Elisa Esposito l’héroïne muette de ce film magnifique que nous a une nouvelle fois réalisé Guillermo del Toro, confirmant une fois de plus son statut de grand auteur du cinéma mondial en général et du cinéma fantastique en particulier.

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Guillermo del Toro a toujours été du côté des freaks et des monstres, ceux du bestiaire du cinéma et des contes fantastiques car les monstres humains se suffisent largement à eux même. Des freaks de la société comme son héroïne Elisa, femme de ménage dans un laboratoire de l’armée américaine, femme seule et muette dont on ne sait rien sinon qu’elle a des traces de griffes sur le cou et qu’elle est orpheline. Un passé d’enfant battu peut-être qui se retrouve dans la solitude avec son voisin un vieil homosexuel un peu excentrique et triste, illustrateur sur le retour qui essaye de se remettre en selle et dont le seul plaisir en dehors des tartes au citron vert sont les comédies musicales. Car les comédies musicales, comme le cinéma ou la télévision sont des espaces de liberté où le petit Guillermo et avec lui tous les freaks de la terre peuvent et pouvaient s’évader pour rêver et échapper aux monstres  que nous offre le monde. Comme le terrible colonel Strickland, prototype du mâle américains des années cinquante ou les supérieurs de l’espion soviétique, le professeur Hoffsetler, chargé d’étudier la créature par les américains. Tous des monstres froids pour qui la créature n’est qu’un moyen et pas un être vivant en soi, un objet à disséquer ou bien à tuer pour que l’adversaire ne l’ait plus, un enjeu entre grande puissance. Mais bien entendu la créature est bien plus. Etre miraculé et miraculeux qui va vivre une histoire passionnelle avec la si réservée Elisa. Brin de femme plein de malice et de volonté que rien n’arrêtera dans son amour quitte à provoquer une inondation pour danser sa ronde d’amour avec son amant fantastique. Jusqu’aux dénouement où le mythe de la belle et la bête sur lequel nous a lancé le réalisateur trouve une fin inattendue et pleine d’espoir.

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Car somme si toute les histoires ont déjà été raconté, celle-ci plus que les autres est un des thèmes récurrent du cinéma d’horreur et fantastique depuis King Kong et le conte susnommé et qu’on retrouve dans à peu près toute les cultures. Excepté qu’ici il est raconté par un amoureux des monstres qui ne sont jamais ceux qu’on croit avec del Toro ou du moins jamais aussi terrifiant et abject que les monstres humains qui parcourent son cinéma comme son capitaine Vidal dans le Labyrinthe de Pan ou ici le colonel Strickland, fanatique de la pensée positive et fier mâle américain sûr de son fait en toute circonstance. Mais surtout dévoré par son ambition et la très haute idée qu’il se fait de lui-même. Un fanatique et un sadique qui ira jusqu’au bout de tout pour parvenir à éradiquer la créature. Mais si cette histoire a déjà été raconté c’est comment celle-ci l’est et ici on touche au sublime. Car ce n’est pas juste le récit d’un amour impossible que nous raconte ici del Toro c’est celui en miroir de son amour du cinéma, ce cinéma comme l’eau où on pouvait, être immergé au sens littéral avec ses monstres favoris et vivre une grande aventure impossible. Ainsi pour Del Toro le cinéma est à la fois un lieu d’émerveillement et un refuge, comme nous l’explique ce plan magnifique où la créature, largement inspiré de celle du Lagon Noire, regarde une scène de l’Histoire de Ruth (un peplum de 1960) dans un cinéma. La créature est passée derrière l’écran comme elle est sortie de l’eau et elle contemple ce monde merveilleux qu’est la fiction cinématographique. Seule véritable religion du petit Guillermo, lui qui avoue être né chez des ultra catholiques et n’avoir jamais été un très grand adapté au monde dans lequel il a grandi, le cinéma, la télévision devenait des refuges idéales. Il est donc ici à la fois la créature et son Elisa, cette jeune femme frêle et introvertie qui va pourtant se jouer de tous pour vivre son grand amour.

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Et si je fais mention de la religion c’est qu’ici, en quelque sorte et en troisième lecture, c’est avec celle-ci que Del Toro règle ses comptes, avec la religion et toute forme d’idéologies comme celles qui déchiraient le monde dans les années 60. En effet dans l’Histoire de Ruth la créature est un monstre auquel un culte barbare sacrifie des jeunes filles « pures » car dans la pensée chrétienne auquel se réfère ce péplum le monstre est forcément un être démoniaque puisque il n’a pas figure humaine. Quand au bad guy, le colonel Strickland, il ne cesse de s’en référer à la bible et au mythe de Salomon et des Philistin pour mieux parjurer et trahir tous les commandements en bon hypocrite qu’il est en réalité en plus de tout le reste. Jusqu’au moment où il devra reconnaitre la divinité de son adversaire, comme si le réalisateur renvoyait le thème du péplum et le christianisme à une seule vérité, ce que vous appelez monstre était appelé dieu avant vous. Et il en va de même au sujet des idéologies qui ne valent pas mieux l’une ou l’autre, incapable de se situer autrement que sur le rapport de force et la cause matérialiste. La créature doit servir au développement de la conquête spatiale et/ou doit être détruite dans ce seul but. Le monde des adultes sent la mort et la solitude semble nous dire le réalisateur, seul le cinéma, et particulièrement les comédies musicales nous offre de l’émerveillement et du bonheur, du moins tant qu’on ne découvre pas l’amour. Et peu importe avec qui ou quoi nous dit Del Toro, comme l’eau, il prendra la forme qu’on lui donnera. Et c’est avec un merveilleux sens du détail que le réalisateur nous raconte son amour impossible. Elisa qui collectionne les chaussures et en change chaque jour met des rouges le jour où elle enlève son amoureux pour le sauver. Quand il nous introduit à son personnage principal c’est pas les bruits sourds qui composent son monde qu’il le fait, et le bruit des talons qui claquent comme dans un film de Shirley Temple devient une délicieuse musique, la manifestation joyeuse et enfantine d’une femme qui ne retient le monde que par ses vibrations. Elle vit d’ailleurs au-dessus d’un cinéma dont les sons fabuleux se projettent mieux que jamais dans cette salle de bain rituel où chaque matin avant de partir travailler elle s’aime en solitaire. Et où elle aimera bientôt son être fantastique. Les mille et une variations autour de la couleur verte, symbole de l’étrange dans la monographie des années 60 comme nous le rappel une remarque d’un des personnages et qui est ici magnifié, du vert malade et laborantin de la base militaire, au vert aquatique de l’univers de la créature, ou des pulls d’Elisa, le monde de la Forme de l’Eau est vert et ruisselle d’eau magnifié comme la générosité et l’amour de son auteur ruisselle à chaque plan.

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Assez curieusement il y a quelque chose d’Amélie Poulain dans son personnage et dans son film. Qu’il s’agisse d’un univers entièrement recréé que de la forme ritualisé de la vie de son Elisa ou les couleurs utilisés. Mais Elisa est une femme effacée et pleine de secret et pas une jeune femme extravertie et ludique. Elle frôle les murs et ne découvre son point de rencontre qu’en apprivoisant une créature pas si sauvage que ça, et par la musique naturellement, ce langage universel. La comparaison s’arrête là d’ailleurs car le monde de Del Toro est paradoxalement plus adulte que celui de Jeunet même s’il se compose d’être fantastique. Quand la cruauté et la violence font leur apparition le réalisateur ne détourne d’autant pas les yeux qu’il s’agit de montrer qui est le véritable monstre dans cette histoire. Et cette violence Del Toro l’a connait d’autant qu’il a vécu et grandit dans un pays violent et qui le demeure plus que jamais à ce jour. La vie est cruelle dans le monde du réalisateur mexicain et seuls les monstres de cinéma semblent pouvoir nous sauver nous dit finalement le film. Ce qui, si on y réfléchi bien est un constat doux amer sur notre impuissance à nous sauver même à travers l’amour.

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Maintenant que dire du casting  à part qu’il est parfait également ? Sally Hawkins dont la performance lui a valu un oscar compose un personnage de femme mutine, volontaire, passionnée, impatiente et à la fois douce tout ça sans un seul mot, juste en comptant sur son art de la comédie et des partenaires qui lui rendent la réplique à la perfection, à commencer par la créature elle-même. Et il fallait tout le talent de Doug Jones pour donner figure humaine si j’ose dire à une créature amphibienne sous un costume de plusieurs kilos. Lui qui fut déjà Abe Sapien dans Hellboy et qui ici repose également sa performance sur ses silences et cette énergie particulière que savent transmettre les comédiens (les bons) à la caméra. Je ne glisserais pas sur la performance de Michael Stuhlbarg que j’ai personnellement découvert dans a Simple Man et qui est juste égal à lui-même en réserve et en passion, homme prêt à tout pour sauver lui aussi la créature, ni sur celle de Richard Jenkins avec son rôle difficile d’homo dans la prude société des années soixante, encore un autre freak. Mais je voudrais particulièrement rendre hommage à celle de Michael Shannon qui depuis Boardwalk Empire a démontré d’un potentiel fantastique dans le rôle du bad guy quasi surréaliste, j’entends par là une dimension que seul un Christopher Lee dans Dracula était parvenu à avoir. Et c’est d’ailleurs comme une sorte de Dracula que le filme le réalisateur, un monstre sorti de l’enfer humain, sa taille, son visage, tout est là alors qu’en quelque sorte il joue le rôle d’un Van Helsing sadique. Et c’est par lui que Del Toro nous donne une des clefs de son film. Quand il reconnait le monstre comme un dieu. Van Helsing et tous ses cousins ne sont en réalité que les seuls véritables monstres qui n’acceptent pas la différence, qui refusent ce qui ne leur ressemble pas et son prêt à tout pour le détruire.

Bref un film à voir et à revoir ne serait-ce que parce qu’il fourmille de détail qu’on ne saurait capter à la première lecture avec une bonne garantie tout de même de pleurnicher de bonheur à la fin.

Rambo, l’enfer est à lui

On a dit beaucoup de chose sur le phénomène Rambo, notamment le parallèle avec la carrière et les humeurs politiques de son incarnation, au sens propre du terme, tant John Rambo comme Rocky Balboa sont intimes à la personnalité même du comédien. Et si ici il faut observer la face noire de son créateur à travers sa créature, il ne faut pas non plus oublier qu’avant d’être un film, Rambo était un livre et un scénario maudit dont personne ne voulait. Jugé trop noir, dont l’action se déroulait comme une gigantesque chasse à l’homme sur l’ensemble du territoire américain, Rambo essaimant la mort et la désolation partout sur son passage avant d’être abattu par son créateur le colonel Trautman. Comme le savent les cinéphiles bien que tournée, cette dernière scène sera remplacée par une fin moins sombre à l’initiative de Stallone lui-même. Oui on a même tout dis mais au fond on parle peu du fond du personnage en lui-même, comment Stallone l’a fait évolué de loser en machine de guerre huilée jusqu’à l’acceptation de ce qu’il est, la maturité en somme, celle d’un homme toujours en guerre, un drogué de guerre. Car en somme ce que le Vietnam a fait de lui c’est tout simplement un psychopathe. Un psychopathe qui n’a besoin que d’un prétexte pour libérer son instinct meurtrier. C’est le monologue de fin dans le premier Rambo qui définit en partie le personnage ou plutôt son trauma. Celui d’un perdant de l’Amérique, brillant au combat, tueur d’élite et puis plus rien revenu dans le civil. Pire, considéré comme une merde alors que lui ses souvenirs c’est les tripes de ses copains plein ses mains à essayer de les remettre en place. Mais tout ça au fond ce n’est que le prétexte pour expliquer sa violence.

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Dès sa sortie de prison il en redemande. Il se fiche des ordres du reste puisqu’on lui a demandé de n’être qu’observateur, il va faire sa guerre, et peu importe les conséquences. Car cette fois nous sommes non plus dans le portrait néo réaliste d’un vétéran, mais dans celui d’une figure idéalisée du guerrier solitaire, incarnation s’il en est de l’ère Reagan. Hercule seul contre tous avec sa M60 de l’enfer, ses flèches explosives et son coutelas formidable. Le personnage devient une icône, un dieu de la guerre, une figure comme James Bond l’est à l’espionnage chic. Tant que cette figure sera reprise avec plus ou moins de succès par des acteurs comme Arnold Schwarzenegger (voir Commando et Predator), Chuck Norris (Porté disparu et ses suites), ou même Gene Hackman dans l’excellent Retour vers l’Enfer. Mais John Rambo reste le maître étalon du genre parce qu’au-delà de son iconisation, l’acteur lui donne un sens, toujours le même, celui d’un homme qui est dans son élément quand il se bat. Dans le troisième opus par exemple, il combat pour aider financièrement les moines du temple sur lequel il travaille. Hors de la guerre il ne fait jamais grand-chose que casser des cailloux ou des petits boulots. Des petits boulots qui le mettent en contact avec le danger et ne lui réserve que de la solitude. Hors de la guerre ou de ses prémisses il ne semble même pas connaitre de relation avec les femmes, et ces femmes restent pour lui hors du jeu parce que sa sexualité, tout son être ne peut s’exprimer qu’ailleurs, à la guerre. C’est un être frustré dont on sent la frustration, la rage même quand il est sur le terrain, une facette qui s’exprime parfaitement lors du dernier opus quand il arrache littéralement la gorge d’un soldat qui s’apprêtait à violer la vaillante et immaculée héroïne. Cet homme n’a plus rien d’humain finalement sauf quand il retrouve la guerre. Alors, paradoxalement c’est son côté humain qui se révèle. Et dans le dernier opus, menaçant, il finit par délivrer la raison de sa guerre perpétuelle, celle d’un homme qui préfère mourir pour quelque chose que vivre pour rien. En somme vivre la vie que lui proposait l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui. En ceci il y a un fil rouge dans la personnalité du personnage qui déjà dans le premier volet reprochait à l’Amérique son rejet et son indifférence alors qu’il n’était qu’engagement. Mais ce qui me semble intéressant ici c’est le méta langage que traduit Rambo dans la figure et la psyché du mâle américain dans son acceptation hollywoodienne, donc dans l’image que l’Amérique se fait d’elle-même.

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In war we trust

Quand les américains parlent de guerre, des leurs, c’est un principe, que l’on évoque le débarquement ou le Vietnam, la Somalie ou l’Irak c’est quasiment toujours leur trauma, leur martyre, leur héroïsme qu’ils évoquent. Ainsi jamais à travers les innombrables films post Vietnam ne seront mentionnés les millions de morts commis par la machine de guerre américaines, ni plus les centaines de milliers de supplétifs du sud Vietnam qui crurent en l’Amérique et dont pas un n’est cité sur le fameux mur du mémorial à Washington. Dans cette acceptation faussée et propagandiste des conflits qui occupèrent les Etats-Unis, la guerre est le plus souvent rendue glamour à l’exception notable du soldat Ryan et d’Apocalypse Now, deux visions néo réalistes de la guerre en générale et de celle dont ils traitent en particulier. Rambo II et III dans une moindre mesure n’échappent d’autant pas à la règle du glamour que le héros est devenu une sorte de personnage de sérial où la guerre ne sert de prétexte qu’à démontrer de son exception. Il n’est plus le loser du premier, il est l’homme reconnu, nouveau même, avec sa panoplie de méta super héros, bandeau, muscles, arc et poignard et dont Charlie Sheen fera une savoureuse parodie dans Hot Shot. Car finalement c’est bien ce qu’est devenu Stallone lui-même durant cette période de sa carrière, une parodie de lui-même, une pantomime très loin des intentions artistiques du comédien de la Taverne de l’Enfer ou de F.I.S.T, des premiers Rocky. Très loin d’un acteur qui a toujours, en réalité insisté pour donner une tonalité réaliste à ses personnages et ses films. Mais que faire quand vous vous êtes laissé emprisonner par la machine à fric, quand vous avez si formidablement savonné vous-même votre carrière qu’on ne vous considère plus que comme une sorte de personnage figé, entre Rocky pour le côté « Adrieeeeeeennne » et Rambo pour le côté America for ever. Le Stallone comédien a bien tenté un retour avec Cop Land, mais l’Amérique n’en n’a pas voulu. Stallone doit rester musclé, se battre, dégainer plus vite que son ombre et surtout ne pas avoir de prétention autre que commerciale. Pas seulement parce que l’acteur s’est lui-même enfermé dans ce personnage mais bien et surtout parce que l’Amérique se reconnait dans sa figure de loser revenu des enfers pour les cimes. Il est le gagneur tel que veut se voir l’Amérique, parti de rien, ayant eu sa part de souffrance et aujourd’hui riche et célèbre comme il convient à tout bon américain. Steinbeck disait à ce propos que jamais le communisme ne fonctionnerait en Amérique parce que tous les américains se voyaient comme de futur milliardaire momentanément dans le besoin. Et ici l’acteur comme ses personnages fétiches incarnent à la perfection ce rêve de masculinité et de réussite immobile. Pour autant le comédien, à travers le dernier opus de Rambo s’est largement rebellé tant contre la doxa à son propos que la propagande de guerre qu’il a lui-même aidé à propager. Et puisque son point de vue fini par se mêler à celui que projette sur lui la psyché américaine, il n’est pas inintéressant d’examiner ce film comme un retour du berger à la bergère. Ce que dit Sylvester Stallone à travers son dieu de la guerre vieillissant de l’Amérique elle-même et de sa propagande guerrière. Comme de ce qu’il est devenu au sein de ce système.

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Vive la guerre.

Rambo est et restera toujours un solitaire. Fuck the world, comme il dit en introduction quand on essaye de le rallier à une énième cause. Il n’a pas besoin de cause, il a juste besoin d’une raison. Et ici une jeune femme immaculée semble en être une bonne. Car il n’a aucun respect ni pour la cause ni pour le chef des scouts de cette congrégation d’évangélistes bonnes âmes, ce qu’il défend en premier lieu, en plus de sa propre peau c’est la jeune femme qui l’a convaincu de les accompagner. Et la déclaration de guerre à la propagande américaine, à sa propre image glamourisé, à son Rambo huilée, est là, quand il massacre les pirates avant de nettoyer les restes par les flammes. Le sang est épais, les cadavres sont verdâtres, la mort c’est sale. La guerre ça pue. Et ce débordement de violence néo réaliste on va la retrouver tout le long du film notamment lors de l’attaque du village qui m’a personnellement ramené au massacre du Soldat Bleu de Ralph Nelson, et à la toute fin quand Rambo/Stallone hache menu un être humain à la mitrailleuse lourde. Certes le film s’inscrit dans le même registre bon/méchant que la plus part des films américains mais si on examine mieux l’oeuvre on réalise qu’il n’y a pas de violence qui en vaille plus qu’une autre, à la guerre on arrache des gorges à main nue, on donne l’ennemi à bouffer au cochon, on empale des enfants, on bousille des humains avec des hachoirs automatiques, bref rien à voir avec tout ce que nous ont montré 30 ans de cinéma américain sur le sujet. En fin connaisseur du cinéma c’est certainement dans le cinéma asiatique, notamment indonésien, que Stallone est allé chercher cette violence sans tabou. Mais il ne lui suffisait pas de casser cette image proprette et digne que les américains ont de la guerre, il fallait qu’il ramène John Rambo à ras de terre. Certes un guerrier dans l’âme, il faut respecter le personnage et ses figures (poignard forgé, bandeau, arc et flèches explosives) mais un homme à la soixantaine passé qui cette fois ne peut faire l’impasse d’une équipe. Ici des mercenaires comme il en traine dans tous le sud-est asiatique depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Phénomène qui s’est du reste amplifié après le Vietnam. Ce n’est presque plus un Rambo mais un film de mercenaire, sous-genre du cinéma assez peu exploité dans le cinéma occidental et qui a sans doute fait germer l’idée d’Expendable dans l’esprit de Stallone, Rambo ne le dit-il pas lui-même dans le 2 qu’il est « expendable » jetable. Au reste l’on peut également observer le physique même de l’acteur pour le rôle. Certes les muscles sont toujours là mais cette fois il ne s’agit plus d’une sculpture qui montre son buste zébré de cicatrices mais d’une masse, un bloc, comme un bloc de rage tout entier contenu jusqu’à la toute fin où il se libère les tripes en éventrant littéralement son ennemi. L’exhibition est terminée, adieu Rambo l’icône huileuse des salles de muscule, le fantasme inexpressif des petits garçons solitaires, place à la brute violente dans le seul élément qu’il lui convient réellement, la guerre, la violence, la mort. Comment en ce cas faut-il entendre le message de toute fin, Rambo de retour enfin au pays ? La paix enfin retrouvé avec lui-même ou la promesse d’une nouvelle guerre ? Une nouvelle guerre bien entendu, le personnage ne peut en être autrement. Exactement comme l’Amérique au fond nous dit Stallone. Car si c’est bien un jeu de miroir qui a emprisonné l’acteur dans son personnage de brute inexpressive mais rugissante c’est parce que l’Amérique a en effet faim de guerre, d’ennemi, sans quoi elle n’a pas l’impression d’exister. Et depuis dix ans, le cinéma de Marvel ne parle en réalité que de ça : de guerre, mieux de guerre technologique. Comme de livrer un manuel d’images à des concepteurs d’armes modernes.

Bien entendu on pourra voir ce dernier film pour ce qu’il semble être, une orgie de violence et n’y observer que gratuité et putasserie commerciale, on aurait tort de se gêner. On a le droit de rester figé à l’image de Stallone en Guignol des Infos, oui beuarh aussi et oublier que Sylvester Stallone est un comédien cultivé en général et cultivé de son art. Bref au lieu de se poser des questions sur ce que l’on regarde se contenter de se rincer l’œil en se disant que toute cette théorie c’est de la fraise. Chacun fait comme il veut. Mais si vous doutez de la sincérité de Stallone quand il croit à son travail, je vous conseille volontiers de revoir ou voir ses premiers films la Taverne de l’Enfer, mis en scène par lui-même, et F.I.S.T de Norman Jewison dans le rôle d’un syndicaliste, tout comme Cop Land où vous verrez enfin non pas une icône mais un comédien. Bon film(s) mon colonel  !

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