Cruising, cuir sexe et sueur

Un été caniculaire dans le New York des années 80, un tueur en série hante les rues de la ville et s’attaque aux homosexuels amateurs de SM. Steve Burns (Al Pacino) un jeune et ambitieux flic se voit proposer d’enquêter sous couverture contre la promesse d’intégrer la brigade criminelle. Burns accepte et le voilà bientôt plongé dans un univers inconnu alors, d’une communauté sous tension. Celle du CBCG (boite cuir fermée depuis) et des backroom poisseux, des pornos gay et du culte du corps. Le Sida n’a pas encore fait son apparition, le sexe et la testostérone sont partout dans ce monde que Burns adopte peu à peu au point du trouble. Il est hétéro et lentement on le voit avec sa petite amie, son rôle prend pas sur sa vie privée, pendant que le tueur lui continue de chasser en répétant à ses victimes « tu m’as obligé à le faire ». Pourtant de ce tueur on ne retient qu’une figure avec laquelle le réalisateur joue sur notre perception tant du meurtrier que de ceux qu’ils le poursuivent. Sans jamais être didactique il nous laisse à penser que ce pourrait être également un policier, notamment à travers la figure de ce flic de rue harceleur de travesti joué par cette vieille trogne suintante de Joe Spinelli qui erre lui-même dans les bars gays où traine le héros. Et cette ambivalence est constante pendant tout le film jusqu’à la toute fin. De l’interrogatoire d’un suspect par un géant noir à demi nu semblant sorti directement d’un backroom au meurtre qui conclut le film en passant par la lente métamorphose de Pacino qui finit par s’habiller comme son suspect principal ou simplement au couteau dont se sert l’assassin et qui se retrouve physiquement dans toutes les mains comme indifférencié. Un film sur l’identité en général donc où le suspect principal se cherche à travers un père mort, et sur l’identité sexuelle en particulier. Mais surtout un film qui joue autant sur l’ambiguïté des protagonistes que sur la sensualité d’un univers poisseux et over sexualisé

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Venu du documentaire, William Friedkin, déjà alors auteur de l’électrisant French Connection et du non moins effrayant Exorciste qui traumatisa nombre de spectateurs jusqu’à ce jour, ballade sa caméra dans ce monde avec un œil jamais juge mais au contraire épousant son sujet. Tournant dans les vrais lieux, filmant de réelles pratiques sexuelles comme le fist fucking. C’est une plongée dans un univers extrêmement codé qu’il nous propose comme une bouffée de poppers dans lequel le personnage de Pacino se laisse lentement happer. D’abord timide et distant avec le rôle qu’il endosse pour les besoins de son enquête, il épouse peu à peu sa condition sans que jamais le réalisateur nous impose autre chose que notre propre interprétation de la direction que prend ou prendra sa sexualité et sa morale à mesure qu’on avance dans le récit. Pour autant il cède à des avances alors qu’il tapine dans Central Park et comme il le dit à sa fiancée, « il y a beaucoup de chose sur moi que tu ne sais pas ». Point intéressant à ce sujet, son client sera la future victime du tueur, lui-même essentiellement caractérisé par sa voix plus que par sa figure qui reste toujours dans l’ombre, les yeux masqués par des lunettes miroir et sa casquette cuir, autant d’artifices que finit par emprunter le flic, alors que l’histoire avance. Au point où le montage, collant dos à dos meurtre et apparition de Pacino fini par entrainer le spectateur à s’interroger lui-même à travers les images sur cette polarité sans jamais fournir de réponse prémâchée. Et nous voilà nous-même à nous poser des questions sur l’identité réelle du tueur, alors que le personnage de Pacino se prend de plus en plus au jeu à mesure que cette mission l’affecte de plus en plus comme il le confie à son chef. Dans ce cadre les scènes avec sa fiancée (Karen Allen qu’on verra un an plus tard dans les Aventuriers de l’Arche Perdue) apparaissent comme le seul point d’ancrage où sa vie ne bascule pas. Sa fiancée devient comme une sorte de bouée de sauvetage qui l’empêche de sombrer complètement dans ce monde trouble qui semble peu à peu l’absorber. Mais est-ce un ou plusieurs tueur, l’auteur nous conduit semble-t-il  sur des pistes possible jusqu’à la fin, et au fond ce n’est peut-être pas si intéressant pour le réalisateur que la résolution de ces crimes. Le tueur devient ce qu’Hitchcock appelait un Mc Guffin, une figure emblématique qui sert de prétexte à l’exploration d’une psyché. Car si le personnage de Pacino fini bien par arrêter un homme qu’il a croisé dans ces boites gay un nouveau crime conclu le film avec dans le rôle de la victime le voisin de Pacino quand il était sous couverture. Le regard que porte Pacino vers le spectateur à la toute fin nous laisse dans le doute. A-t-il fini par craquer ? Endosser l’identité du tueur comme il endosse les mêmes habits que celui qu’il arrêtera en utilisant ce même couteau que tout deux portent au même endroit ? Le réalisateur nous laisse à notre interrogation comme à notre éventuel trouble

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Inspiré d’une série d’article décrivant ce monde particulier du BDSM et d’une série de meurtre ayant pour cadre la communauté gay le film sera tourné dans des conditions difficiles. Pollué sur les lieux de tournage par une communauté inquiète qu’il donne une image négative de la dites communauté, le film ne sera pas bien reçu par le public et la censure qui le trouve trop cru et trop violent (le film sera interdit au moins de 17 ans aux Etats Unis) c’est dans les tons bleus et noirs qu’est nimbé la réalisation, comme les tenues du protagoniste principal, réservant la nuit au monde SM et le jour à celui des flics et de la vie « normale » du personnage de Pacino avec une bande son qui précise le bruit du cuir comme si on en sentait l’odeur, insistant sur la sensualité des corps et des tenues comme pour ajouter au trouble du spectateur prit dans l’interprétation d’un Pacino magistral et qui pourtant reniera l’œuvre après sa sortie, visiblement affecté par le film et ce vers quoi il l’a conduit dans son travail d’acteur. N’oublions après tout que Pacino vient de l’Actor Studio qui privilégie l’immersion du comédien dans son rôle. En quelque sorte on pourrait croire qu’à force de coller à son sujet il a endossé une peau trouble comme son personnage endosse lui-même un rôle qui finit par le mener au bord du précipice jusqu’à la toute fin avec le regard que porte le personnage vers la caméra et donc vers le spectateur, le renvoyant lui-même à une interrogation sur l’identité du tueur. Quelques années plus tard un autre tueur invisible également ravagera la communauté, le Sida, comme si le film prophétisait la fin d’une époque et le début d’une nouvelle ère.

Le film ressort en Blue Ray, à l’heure des chromos Marvel et des films linéaires où rien n’est jamais laissé au hasard de l’interprétation du spectateur, je ne saurais trop vous conseiller de le voir ou le revoir, une œuvre qui en appelle autant à l’intelligence du spectateur qu’elle le pousse à se poser des questions sur sa propre sexualité. Sans doute pourquoi le film a été mal reçu en 1980 époque où pourtant le culte du corps va devenir roi. Un film dangereux en sommes ce qui nous manque dramatiquement aujourd’hui.

Il était une fois… Hollywood.

Difficile de parler du dernier Tarantino tant il est à la fois limpide et foisonnant. Fluide et plein d’idées éparses, de longueurs également et de clin d’œil à ses fans. Le rock, les pieds, la bouffe, les bagnoles, la violence enfin, comme un exutoire qu’on attendait tous, comme nous fait dire la télé dans un plan bref juste avant le climax du film. Tarantino a toujours joué avec son spectateur, l’habituer à une sorte de rythmique avant de l’en sortir par un plan, une idée, souvent brusque et violente. Cette fois il l’installe dans un mélange de balade et de faux western, entre hippies et cowboys, où les protagonistes se croisent comme pour rappeler la perpétuelle menace qui plane sur Sharon Tate et les deux héros du film, Rick Dalton, ancienne vedette de télé, et sa doublure Cliff Booth.  Une balade évidemment pleine de musique sixties, soigneusement choisi par Q.T, pourquoi se priver de se faire plaisir après tout. Car c’est à son bon plaisir que Tarantino nous invite tout en jouant avec ce que l’on sait déjà de son cinéma. En nous conduisant à travers l’éternel panoptique de son enfance et de son adolescence, Tarantino tisse un film dans le film, un film sur le cinéma et plus particulièrement la fragile condition des ouvriers du dit cinéma, les acteurs, les cascadeurs.

Fragile condition pour les uns comme pour les autres qui ne retient le plus souvent que d’une rencontre, la bonne, ou simplement de s’entendre avec la production. Rick Dalton a raté la dernière saison de la série western dans laquelle il était la vedette, aujourd’hui il est abonné au rôle de méchant. Et pourtant c’est un excellent acteur comme il le prouvera dans une scène mémorable  où Di Caprio lui-même démontre de l’étendue faramineuse de son jeu. Décortiquant pour le spectateur le travail d’un acteur sous la caméra acérée de Tarantino. Enfin en lui opposant un acteur naturel comme une enfant plus brillante que nature, il décrit un homme fragilisé par sa condition, qui n’a qu’Hollywood pour exister, que ce métier et rien d’autre. A ses côtés, Cliff Booth est un authentique cowboy qui ne se laisse pas marcher sur ses mocassins indiens, ni par un Bruce Lee pas plus grande gueule qu’il n’était en réalité, ni par la bande à Manson, cicatrices à l’appui, un cascadeur donc. Au chômage, bon copain et chauffeur de l’ex vedette, qui vit dans un mobile home avec sa chienne, un pitbull parfaitement dressé… Et ces deux-là essayent de coexister dans un monde qui change, le Nouvel Hollywood auquel Rick n’appartient pas. Alors qu’il regarde ses nouveaux voisins passer, Polansky et Tate, tandis qu’il reste au bord de la gloire. Le portrait de deux anti-héros en somme, habitués aux rôles de héros, bon ou mauvais., comme un miroir à la carrière même des deux acteurs principaux. Une façon de se rappeler que toute star elles sont, elles n’en sont pas moins des hommes. Et des hommes fragilisés par leur métier.

Mais tout film sur le cinéma, et en sommes son histoire à cette date précise de 1969, Tarantino ne s’intéresse pas particulièrement au Nouvel Hollywood que comme contre point à la fin de carrière de son héros, ou plutôt sa mutation puisque sous l’influence d’un producteur il ira jouer pour les meilleurs réalisateurs italiens et reviendra plus riche et marié. En réalité il est entièrement symbolisé par Sharon Tate, Polansky, Bruce Lee, et l’éternel outsider Steve Mc Queen, un monde autre, doré à l’or fin des fêtes à la Playboy mansion. Sharon Tate qui ronfle comme toutes les princesses du film et qui s’amuse telle une jeunesse éternelle, ne dit pas grand-chose et sans doute doit-on voir là la pudeur d’un Tarantino dont on devine par le creux qu’il a été sincèrement touché par le drame. Comme toute l’Amérique. Et quand il nous la montre le ventre enflé c’est à dessin, comme une proie trop juteuse. Pour autant Tarantino n’oublie pas qu’il nous raconte un conte, que tous les films finalement en sont et qu’un conte fini comme le conteur le désire, comme ils commencent tous par il était une fois…. Sauf qu’ici c’est le mot de la fin comme une réponse douce-amère au propre finale que le réalisateur s’est choisi et qui comme dans Inglorious Basterds refait l’histoire. Au cinéma on peut, au cinéma tout est permis, la réalité elle est plus cruelle. Que ce soit celle d’une jeune actrice ou celle d’un comédien et d’un cascadeur, Quentin Tarantino a passé cinquante ans en somme…

Mais si Inglorious Basterds évitait soigneusement de reproduire les exploits de ses films favoris tout en philosophant sur le cinéma à nouveau, on pouvait lui reprocher des textes trop au cordeau pas assez humain alors qu’ici tout est humanité. Visage plein cadre qui ne laisse rien au hasard des rides même fines, l’émotion palpable d’un Rick Dalton quand on le compare à un Hamlet, la tristesse qu’on lit dans la solitude d’un Mc Queen et en contre point Pitt, dur comme la pierre qui affronte seul la bande à Manson, cool comme un Mc Queen mais pas juste sur écran. Car c’est à ce constant allé retour entre réalité et fiction que nous convie Tarantino, nous renvoyant autant à des références de western moderne que de film d’horreur, nous introduisant dans un monde que nous idéalisons, celui des sixties. Au-delà du thème de l’acteur ou du cascadeur, Tarantino nous parle de cette époque comme une utopie plus malsaine qu’autre chose, celle des hippies notamment, entièrement symbolisé par la famille Manson, une époque difficile pour ceux qui ne suivaient pas. Une époque pourtant séduisante, comme Cliff est d’abord séduit par la jeune hippy. Mais qui cache en son sein la bêtise et la violence, la crasse, tandis que Tarantino nous interroge sur l’amour libre autant à travers le Nouvelle Hollywood qu’avec les hippies. Comme toujours les plus ahuris de ses critiques lui reprocheront d’avoir persillé son film de référence mais comment aurait-il pu faire autrement ? Quand on parle de cinéma à Hollywood on le cite et pas seulement par l’image. C’est d’ailleurs nous cette fois qu’il enferme dans ce panoptique. Partant d’Au Nom de la Loi comme point de départ qui fut le héros de l’enfance de Q.T en remontant jusqu’au film de kung fu et aux westerns italiens, c’est son enfance et son adolescence qu’il remonte comme un saumon mais cette fois, il se contente quasiment de citation plus visuelle (des affiches) et verbale que de reprendre des plans d’autres films, émailler son film du cinéma des autres. A l’exception unique d’une autre scène mémorable où Tarantino se permet de pomper à coup d’insert une scène de la Grande Evasion. Au contraire ici c’est la musique qui fait référence et sans ajout de Morricone ou autre emprunt, une pure bande son de ce qu’on écoutait à cette époque-là, comme une balade rock’n roll, ce qu’est également ce film. La balade de deux losers dans l’industrie du divertissement. Bref un film riche qui joue avec les codes même du cinéma de Tarantino, s’amuse de ses tics comme des attentes du public délivrant un discours à la fois doux et amer non pas sur une ère disparue mais sur la condition humaine. A aller voir séance tenante.

La Forme de l’Eau, fabulous monster !

C’est toujours un peu difficile d’aborder un film parfait. Un film qui autant par sa narration que son style, son montage, ses plans, forme un tout, une ecphrasis du cinéma de monstre, un film dans le film, une boucle sans bavure. Un film qui s’offre à la fois le luxe d’être triste et heureux en même temps, tragique, nostalgique et romantique comme ces comédies musicales qu’affectionne le vieil ami d’Elisa Esposito l’héroïne muette de ce film magnifique que nous a une nouvelle fois réalisé Guillermo del Toro, confirmant une fois de plus son statut de grand auteur du cinéma mondial en général et du cinéma fantastique en particulier.

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Guillermo del Toro a toujours été du côté des freaks et des monstres, ceux du bestiaire du cinéma et des contes fantastiques car les monstres humains se suffisent largement à eux même. Des freaks de la société comme son héroïne Elisa, femme de ménage dans un laboratoire de l’armée américaine, femme seule et muette dont on ne sait rien sinon qu’elle a des traces de griffes sur le cou et qu’elle est orpheline. Un passé d’enfant battu peut-être qui se retrouve dans la solitude avec son voisin un vieil homosexuel un peu excentrique et triste, illustrateur sur le retour qui essaye de se remettre en selle et dont le seul plaisir en dehors des tartes au citron vert sont les comédies musicales. Car les comédies musicales, comme le cinéma ou la télévision sont des espaces de liberté où le petit Guillermo et avec lui tous les freaks de la terre peuvent et pouvaient s’évader pour rêver et échapper aux monstres  que nous offre le monde. Comme le terrible colonel Strickland, prototype du mâle américains des années cinquante ou les supérieurs de l’espion soviétique, le professeur Hoffsetler, chargé d’étudier la créature par les américains. Tous des monstres froids pour qui la créature n’est qu’un moyen et pas un être vivant en soi, un objet à disséquer ou bien à tuer pour que l’adversaire ne l’ait plus, un enjeu entre grande puissance. Mais bien entendu la créature est bien plus. Etre miraculé et miraculeux qui va vivre une histoire passionnelle avec la si réservée Elisa. Brin de femme plein de malice et de volonté que rien n’arrêtera dans son amour quitte à provoquer une inondation pour danser sa ronde d’amour avec son amant fantastique. Jusqu’aux dénouement où le mythe de la belle et la bête sur lequel nous a lancé le réalisateur trouve une fin inattendue et pleine d’espoir.

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Car somme si toute les histoires ont déjà été raconté, celle-ci plus que les autres est un des thèmes récurrent du cinéma d’horreur et fantastique depuis King Kong et le conte susnommé et qu’on retrouve dans à peu près toute les cultures. Excepté qu’ici il est raconté par un amoureux des monstres qui ne sont jamais ceux qu’on croit avec del Toro ou du moins jamais aussi terrifiant et abject que les monstres humains qui parcourent son cinéma comme son capitaine Vidal dans le Labyrinthe de Pan ou ici le colonel Strickland, fanatique de la pensée positive et fier mâle américain sûr de son fait en toute circonstance. Mais surtout dévoré par son ambition et la très haute idée qu’il se fait de lui-même. Un fanatique et un sadique qui ira jusqu’au bout de tout pour parvenir à éradiquer la créature. Mais si cette histoire a déjà été raconté c’est comment celle-ci l’est et ici on touche au sublime. Car ce n’est pas juste le récit d’un amour impossible que nous raconte ici del Toro c’est celui en miroir de son amour du cinéma, ce cinéma comme l’eau où on pouvait, être immergé au sens littéral avec ses monstres favoris et vivre une grande aventure impossible. Ainsi pour Del Toro le cinéma est à la fois un lieu d’émerveillement et un refuge, comme nous l’explique ce plan magnifique où la créature, largement inspiré de celle du Lagon Noire, regarde une scène de l’Histoire de Ruth (un peplum de 1960) dans un cinéma. La créature est passée derrière l’écran comme elle est sortie de l’eau et elle contemple ce monde merveilleux qu’est la fiction cinématographique. Seule véritable religion du petit Guillermo, lui qui avoue être né chez des ultra catholiques et n’avoir jamais été un très grand adapté au monde dans lequel il a grandi, le cinéma, la télévision devenait des refuges idéales. Il est donc ici à la fois la créature et son Elisa, cette jeune femme frêle et introvertie qui va pourtant se jouer de tous pour vivre son grand amour.

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Et si je fais mention de la religion c’est qu’ici, en quelque sorte et en troisième lecture, c’est avec celle-ci que Del Toro règle ses comptes, avec la religion et toute forme d’idéologies comme celles qui déchiraient le monde dans les années 60. En effet dans l’Histoire de Ruth la créature est un monstre auquel un culte barbare sacrifie des jeunes filles « pures » car dans la pensée chrétienne auquel se réfère ce péplum le monstre est forcément un être démoniaque puisque il n’a pas figure humaine. Quand au bad guy, le colonel Strickland, il ne cesse de s’en référer à la bible et au mythe de Salomon et des Philistin pour mieux parjurer et trahir tous les commandements en bon hypocrite qu’il est en réalité en plus de tout le reste. Jusqu’au moment où il devra reconnaitre la divinité de son adversaire, comme si le réalisateur renvoyait le thème du péplum et le christianisme à une seule vérité, ce que vous appelez monstre était appelé dieu avant vous. Et il en va de même au sujet des idéologies qui ne valent pas mieux l’une ou l’autre, incapable de se situer autrement que sur le rapport de force et la cause matérialiste. La créature doit servir au développement de la conquête spatiale et/ou doit être détruite dans ce seul but. Le monde des adultes sent la mort et la solitude semble nous dire le réalisateur, seul le cinéma, et particulièrement les comédies musicales nous offre de l’émerveillement et du bonheur, du moins tant qu’on ne découvre pas l’amour. Et peu importe avec qui ou quoi nous dit Del Toro, comme l’eau, il prendra la forme qu’on lui donnera. Et c’est avec un merveilleux sens du détail que le réalisateur nous raconte son amour impossible. Elisa qui collectionne les chaussures et en change chaque jour met des rouges le jour où elle enlève son amoureux pour le sauver. Quand il nous introduit à son personnage principal c’est pas les bruits sourds qui composent son monde qu’il le fait, et le bruit des talons qui claquent comme dans un film de Shirley Temple devient une délicieuse musique, la manifestation joyeuse et enfantine d’une femme qui ne retient le monde que par ses vibrations. Elle vit d’ailleurs au-dessus d’un cinéma dont les sons fabuleux se projettent mieux que jamais dans cette salle de bain rituel où chaque matin avant de partir travailler elle s’aime en solitaire. Et où elle aimera bientôt son être fantastique. Les mille et une variations autour de la couleur verte, symbole de l’étrange dans la monographie des années 60 comme nous le rappel une remarque d’un des personnages et qui est ici magnifié, du vert malade et laborantin de la base militaire, au vert aquatique de l’univers de la créature, ou des pulls d’Elisa, le monde de la Forme de l’Eau est vert et ruisselle d’eau magnifié comme la générosité et l’amour de son auteur ruisselle à chaque plan.

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Assez curieusement il y a quelque chose d’Amélie Poulain dans son personnage et dans son film. Qu’il s’agisse d’un univers entièrement recréé que de la forme ritualisé de la vie de son Elisa ou les couleurs utilisés. Mais Elisa est une femme effacée et pleine de secret et pas une jeune femme extravertie et ludique. Elle frôle les murs et ne découvre son point de rencontre qu’en apprivoisant une créature pas si sauvage que ça, et par la musique naturellement, ce langage universel. La comparaison s’arrête là d’ailleurs car le monde de Del Toro est paradoxalement plus adulte que celui de Jeunet même s’il se compose d’être fantastique. Quand la cruauté et la violence font leur apparition le réalisateur ne détourne d’autant pas les yeux qu’il s’agit de montrer qui est le véritable monstre dans cette histoire. Et cette violence Del Toro l’a connait d’autant qu’il a vécu et grandit dans un pays violent et qui le demeure plus que jamais à ce jour. La vie est cruelle dans le monde du réalisateur mexicain et seuls les monstres de cinéma semblent pouvoir nous sauver nous dit finalement le film. Ce qui, si on y réfléchi bien est un constat doux amer sur notre impuissance à nous sauver même à travers l’amour.

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Maintenant que dire du casting  à part qu’il est parfait également ? Sally Hawkins dont la performance lui a valu un oscar compose un personnage de femme mutine, volontaire, passionnée, impatiente et à la fois douce tout ça sans un seul mot, juste en comptant sur son art de la comédie et des partenaires qui lui rendent la réplique à la perfection, à commencer par la créature elle-même. Et il fallait tout le talent de Doug Jones pour donner figure humaine si j’ose dire à une créature amphibienne sous un costume de plusieurs kilos. Lui qui fut déjà Abe Sapien dans Hellboy et qui ici repose également sa performance sur ses silences et cette énergie particulière que savent transmettre les comédiens (les bons) à la caméra. Je ne glisserais pas sur la performance de Michael Stuhlbarg que j’ai personnellement découvert dans a Simple Man et qui est juste égal à lui-même en réserve et en passion, homme prêt à tout pour sauver lui aussi la créature, ni sur celle de Richard Jenkins avec son rôle difficile d’homo dans la prude société des années soixante, encore un autre freak. Mais je voudrais particulièrement rendre hommage à celle de Michael Shannon qui depuis Boardwalk Empire a démontré d’un potentiel fantastique dans le rôle du bad guy quasi surréaliste, j’entends par là une dimension que seul un Christopher Lee dans Dracula était parvenu à avoir. Et c’est d’ailleurs comme une sorte de Dracula que le filme le réalisateur, un monstre sorti de l’enfer humain, sa taille, son visage, tout est là alors qu’en quelque sorte il joue le rôle d’un Van Helsing sadique. Et c’est par lui que Del Toro nous donne une des clefs de son film. Quand il reconnait le monstre comme un dieu. Van Helsing et tous ses cousins ne sont en réalité que les seuls véritables monstres qui n’acceptent pas la différence, qui refusent ce qui ne leur ressemble pas et son prêt à tout pour le détruire.

Bref un film à voir et à revoir ne serait-ce que parce qu’il fourmille de détail qu’on ne saurait capter à la première lecture avec une bonne garantie tout de même de pleurnicher de bonheur à la fin.