Rambo, l’enfer est à lui

On a dit beaucoup de chose sur le phénomène Rambo, notamment le parallèle avec la carrière et les humeurs politiques de son incarnation, au sens propre du terme, tant John Rambo comme Rocky Balboa sont intimes à la personnalité même du comédien. Et si ici il faut observer la face noire de son créateur à travers sa créature, il ne faut pas non plus oublier qu’avant d’être un film, Rambo était un livre et un scénario maudit dont personne ne voulait. Jugé trop noir, dont l’action se déroulait comme une gigantesque chasse à l’homme sur l’ensemble du territoire américain, Rambo essaimant la mort et la désolation partout sur son passage avant d’être abattu par son créateur le colonel Trautman. Comme le savent les cinéphiles bien que tournée, cette dernière scène sera remplacée par une fin moins sombre à l’initiative de Stallone lui-même. Oui on a même tout dis mais au fond on parle peu du fond du personnage en lui-même, comment Stallone l’a fait évolué de loser en machine de guerre huilée jusqu’à l’acceptation de ce qu’il est, la maturité en somme, celle d’un homme toujours en guerre, un drogué de guerre. Car en somme ce que le Vietnam a fait de lui c’est tout simplement un psychopathe. Un psychopathe qui n’a besoin que d’un prétexte pour libérer son instinct meurtrier. C’est le monologue de fin dans le premier Rambo qui définit en partie le personnage ou plutôt son trauma. Celui d’un perdant de l’Amérique, brillant au combat, tueur d’élite et puis plus rien revenu dans le civil. Pire, considéré comme une merde alors que lui ses souvenirs c’est les tripes de ses copains plein ses mains à essayer de les remettre en place. Mais tout ça au fond ce n’est que le prétexte pour expliquer sa violence.

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Dès sa sortie de prison il en redemande. Il se fiche des ordres du reste puisqu’on lui a demandé de n’être qu’observateur, il va faire sa guerre, et peu importe les conséquences. Car cette fois nous sommes non plus dans le portrait néo réaliste d’un vétéran, mais dans celui d’une figure idéalisée du guerrier solitaire, incarnation s’il en est de l’ère Reagan. Hercule seul contre tous avec sa M60 de l’enfer, ses flèches explosives et son coutelas formidable. Le personnage devient une icône, un dieu de la guerre, une figure comme James Bond l’est à l’espionnage chic. Tant que cette figure sera reprise avec plus ou moins de succès par des acteurs comme Arnold Schwarzenegger (voir Commando et Predator), Chuck Norris (Porté disparu et ses suites), ou même Gene Hackman dans l’excellent Retour vers l’Enfer. Mais John Rambo reste le maître étalon du genre parce qu’au-delà de son iconisation, l’acteur lui donne un sens, toujours le même, celui d’un homme qui est dans son élément quand il se bat. Dans le troisième opus par exemple, il combat pour aider financièrement les moines du temple sur lequel il travaille. Hors de la guerre il ne fait jamais grand-chose que casser des cailloux ou des petits boulots. Des petits boulots qui le mettent en contact avec le danger et ne lui réserve que de la solitude. Hors de la guerre ou de ses prémisses il ne semble même pas connaitre de relation avec les femmes, et ces femmes restent pour lui hors du jeu parce que sa sexualité, tout son être ne peut s’exprimer qu’ailleurs, à la guerre. C’est un être frustré dont on sent la frustration, la rage même quand il est sur le terrain, une facette qui s’exprime parfaitement lors du dernier opus quand il arrache littéralement la gorge d’un soldat qui s’apprêtait à violer la vaillante et immaculée héroïne. Cet homme n’a plus rien d’humain finalement sauf quand il retrouve la guerre. Alors, paradoxalement c’est son côté humain qui se révèle. Et dans le dernier opus, menaçant, il finit par délivrer la raison de sa guerre perpétuelle, celle d’un homme qui préfère mourir pour quelque chose que vivre pour rien. En somme vivre la vie que lui proposait l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui. En ceci il y a un fil rouge dans la personnalité du personnage qui déjà dans le premier volet reprochait à l’Amérique son rejet et son indifférence alors qu’il n’était qu’engagement. Mais ce qui me semble intéressant ici c’est le méta langage que traduit Rambo dans la figure et la psyché du mâle américain dans son acceptation hollywoodienne, donc dans l’image que l’Amérique se fait d’elle-même.

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In war we trust

Quand les américains parlent de guerre, des leurs, c’est un principe, que l’on évoque le débarquement ou le Vietnam, la Somalie ou l’Irak c’est quasiment toujours leur trauma, leur martyre, leur héroïsme qu’ils évoquent. Ainsi jamais à travers les innombrables films post Vietnam ne seront mentionnés les millions de morts commis par la machine de guerre américaines, ni plus les centaines de milliers de supplétifs du sud Vietnam qui crurent en l’Amérique et dont pas un n’est cité sur le fameux mur du mémorial à Washington. Dans cette acceptation faussée et propagandiste des conflits qui occupèrent les Etats-Unis, la guerre est le plus souvent rendue glamour à l’exception notable du soldat Ryan et d’Apocalypse Now, deux visions néo réalistes de la guerre en générale et de celle dont ils traitent en particulier. Rambo II et III dans une moindre mesure n’échappent d’autant pas à la règle du glamour que le héros est devenu une sorte de personnage de sérial où la guerre ne sert de prétexte qu’à démontrer de son exception. Il n’est plus le loser du premier, il est l’homme reconnu, nouveau même, avec sa panoplie de méta super héros, bandeau, muscles, arc et poignard et dont Charlie Sheen fera une savoureuse parodie dans Hot Shot. Car finalement c’est bien ce qu’est devenu Stallone lui-même durant cette période de sa carrière, une parodie de lui-même, une pantomime très loin des intentions artistiques du comédien de la Taverne de l’Enfer ou de F.I.S.T, des premiers Rocky. Très loin d’un acteur qui a toujours, en réalité insisté pour donner une tonalité réaliste à ses personnages et ses films. Mais que faire quand vous vous êtes laissé emprisonner par la machine à fric, quand vous avez si formidablement savonné vous-même votre carrière qu’on ne vous considère plus que comme une sorte de personnage figé, entre Rocky pour le côté « Adrieeeeeeennne » et Rambo pour le côté America for ever. Le Stallone comédien a bien tenté un retour avec Cop Land, mais l’Amérique n’en n’a pas voulu. Stallone doit rester musclé, se battre, dégainer plus vite que son ombre et surtout ne pas avoir de prétention autre que commerciale. Pas seulement parce que l’acteur s’est lui-même enfermé dans ce personnage mais bien et surtout parce que l’Amérique se reconnait dans sa figure de loser revenu des enfers pour les cimes. Il est le gagneur tel que veut se voir l’Amérique, parti de rien, ayant eu sa part de souffrance et aujourd’hui riche et célèbre comme il convient à tout bon américain. Steinbeck disait à ce propos que jamais le communisme ne fonctionnerait en Amérique parce que tous les américains se voyaient comme de futur milliardaire momentanément dans le besoin. Et ici l’acteur comme ses personnages fétiches incarnent à la perfection ce rêve de masculinité et de réussite immobile. Pour autant le comédien, à travers le dernier opus de Rambo s’est largement rebellé tant contre la doxa à son propos que la propagande de guerre qu’il a lui-même aidé à propager. Et puisque son point de vue fini par se mêler à celui que projette sur lui la psyché américaine, il n’est pas inintéressant d’examiner ce film comme un retour du berger à la bergère. Ce que dit Sylvester Stallone à travers son dieu de la guerre vieillissant de l’Amérique elle-même et de sa propagande guerrière. Comme de ce qu’il est devenu au sein de ce système.

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Vive la guerre.

Rambo est et restera toujours un solitaire. Fuck the world, comme il dit en introduction quand on essaye de le rallier à une énième cause. Il n’a pas besoin de cause, il a juste besoin d’une raison. Et ici une jeune femme immaculée semble en être une bonne. Car il n’a aucun respect ni pour la cause ni pour le chef des scouts de cette congrégation d’évangélistes bonnes âmes, ce qu’il défend en premier lieu, en plus de sa propre peau c’est la jeune femme qui l’a convaincu de les accompagner. Et la déclaration de guerre à la propagande américaine, à sa propre image glamourisé, à son Rambo huilée, est là, quand il massacre les pirates avant de nettoyer les restes par les flammes. Le sang est épais, les cadavres sont verdâtres, la mort c’est sale. La guerre ça pue. Et ce débordement de violence néo réaliste on va la retrouver tout le long du film notamment lors de l’attaque du village qui m’a personnellement ramené au massacre du Soldat Bleu de Ralph Nelson, et à la toute fin quand Rambo/Stallone hache menu un être humain à la mitrailleuse lourde. Certes le film s’inscrit dans le même registre bon/méchant que la plus part des films américains mais si on examine mieux l’oeuvre on réalise qu’il n’y a pas de violence qui en vaille plus qu’une autre, à la guerre on arrache des gorges à main nue, on donne l’ennemi à bouffer au cochon, on empale des enfants, on bousille des humains avec des hachoirs automatiques, bref rien à voir avec tout ce que nous ont montré 30 ans de cinéma américain sur le sujet. En fin connaisseur du cinéma c’est certainement dans le cinéma asiatique, notamment indonésien, que Stallone est allé chercher cette violence sans tabou. Mais il ne lui suffisait pas de casser cette image proprette et digne que les américains ont de la guerre, il fallait qu’il ramène John Rambo à ras de terre. Certes un guerrier dans l’âme, il faut respecter le personnage et ses figures (poignard forgé, bandeau, arc et flèches explosives) mais un homme à la soixantaine passé qui cette fois ne peut faire l’impasse d’une équipe. Ici des mercenaires comme il en traine dans tous le sud-est asiatique depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Phénomène qui s’est du reste amplifié après le Vietnam. Ce n’est presque plus un Rambo mais un film de mercenaire, sous-genre du cinéma assez peu exploité dans le cinéma occidental et qui a sans doute fait germer l’idée d’Expendable dans l’esprit de Stallone, Rambo ne le dit-il pas lui-même dans le 2 qu’il est « expendable » jetable. Au reste l’on peut également observer le physique même de l’acteur pour le rôle. Certes les muscles sont toujours là mais cette fois il ne s’agit plus d’une sculpture qui montre son buste zébré de cicatrices mais d’une masse, un bloc, comme un bloc de rage tout entier contenu jusqu’à la toute fin où il se libère les tripes en éventrant littéralement son ennemi. L’exhibition est terminée, adieu Rambo l’icône huileuse des salles de muscule, le fantasme inexpressif des petits garçons solitaires, place à la brute violente dans le seul élément qu’il lui convient réellement, la guerre, la violence, la mort. Comment en ce cas faut-il entendre le message de toute fin, Rambo de retour enfin au pays ? La paix enfin retrouvé avec lui-même ou la promesse d’une nouvelle guerre ? Une nouvelle guerre bien entendu, le personnage ne peut en être autrement. Exactement comme l’Amérique au fond nous dit Stallone. Car si c’est bien un jeu de miroir qui a emprisonné l’acteur dans son personnage de brute inexpressive mais rugissante c’est parce que l’Amérique a en effet faim de guerre, d’ennemi, sans quoi elle n’a pas l’impression d’exister. Et depuis dix ans, le cinéma de Marvel ne parle en réalité que de ça : de guerre, mieux de guerre technologique. Comme de livrer un manuel d’images à des concepteurs d’armes modernes.

Bien entendu on pourra voir ce dernier film pour ce qu’il semble être, une orgie de violence et n’y observer que gratuité et putasserie commerciale, on aurait tort de se gêner. On a le droit de rester figé à l’image de Stallone en Guignol des Infos, oui beuarh aussi et oublier que Sylvester Stallone est un comédien cultivé en général et cultivé de son art. Bref au lieu de se poser des questions sur ce que l’on regarde se contenter de se rincer l’œil en se disant que toute cette théorie c’est de la fraise. Chacun fait comme il veut. Mais si vous doutez de la sincérité de Stallone quand il croit à son travail, je vous conseille volontiers de revoir ou voir ses premiers films la Taverne de l’Enfer, mis en scène par lui-même, et F.I.S.T de Norman Jewison dans le rôle d’un syndicaliste, tout comme Cop Land où vous verrez enfin non pas une icône mais un comédien. Bon film(s) mon colonel  !

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Cas de conscience.

Le marais brille sous la lune d’une aura bleuté, une fine pellicule de brouillard nappe sa surface, pas un bruit. Un silence ouaté, lourd, capitonne la nuit, il est tombé d’un coup, sans prévenir, il dure comme un suspens alors que dans le ciel filent quatre boules de feu. Nabu regarde les boules caché dans les roseaux. Il tremble. Il pense aux Dieux et se demande si c’est eux. Depuis des années, aussi longtemps que le peuple Anamane existe, on se raconte l’histoire de leur venue sur terre. Ils sont sept normalement, où sont les trois autres ? Elles tombent inexorablement, leurs reflets fauves dansent sur la surface du marais, quatre sphères d’acier qui soudain plongent avec un rugissement dans l’eau. Nabu recule, affolé, mais il n’ose s’enfuir. Les sphères fument et crépitent de chaleur, Nabu les observe, accroupis, sa lance fermement contre son torse, le cœur battant. Soudain elles s’ouvrent comme des fleurs. Cinq pétales de métal qui disparaissent dans l’eau alors que se dresse à leur place des drones mécha bardés de canons et de tubes à roquette. Les engins se déplient, ils font environs deux mètres cinquante et présentent une vague silhouette humanoïde avec des têtes coniques de serpent, la surface noire nuit, des masques de mort dessinés sur les têtes, crocs et mâchoire de serpent. Ils sont terrifiants. Nabu n’ose plus bouger, il tremble comme une feuille, fait pipi sous lui, il est terrorisé. Les machines analysent le périmètre vue infra, onde mentale, elles cherchent de la vie intelligente, en trouve qui panique dans les roseaux. Un des mécha tire une salve qui pulvérise Nabu en deux morceaux.

 

Cent kilomètres au-dessus de la surface du globe un adolescent éclate de rire. Il a ouvert le bal et il est le premier dans la rangée d’opérateurs qui manipulent les drones à distance. Pour que ça soit plus ludique donc moins responsabilisant, les opérateurs évoluent dans un univers de jeu vidéo où les mécha sont représenté dans un décor hyper réaliste, copie de l’environnement dans lequel ils se trouvent quant aux cadavres ils disparaissent purement et simplement du tableau sitôt éliminés. Chaque mort est récompensé par un nombre de point selon l’importance de l’objectif. Nabu a fait un petit dix point mais ça compte moins chez les opérateurs que d’être le premier.

–       Yeeepeekaï motherfucker, j’vous nique tous !

–       Tu fais chier des fois Zéro, c’est toujours toi le prem’s, proteste sa jeune voisine sans retirer son casque de contrôle.

–       C’est parce que je suis le meilleur !

–       Matricule 5885, concentrez-vous sur votre tâche ordonne le chef de pont derrière lui.

–       Oui monsieur, obéit aussi tôt le jeune homme en se redressant, activant la commande déplacement groupé.

Les méchas sortent du marais et avancent inexorablement vers le village le plus proche, celui dont est parti cette après-midi même Nabu en espérant ramener du gibier, dans le même temps, ailleurs sur le globe d’autre mécha font leur apparition et massacrent. C’est un massacre méthodique qui s’oppose aux technologies les plus diverses, du javelot au char de combat, les pays qui composent cette planète n’ont pas évolué de la même manière. Pour les opérateurs les difficultés techniques ne sont pas les mêmes mais chacun connait son travail et on déplore peu de perte de mécha. Pour eux la guerre c’est du tourisme avec des explosions, ils n’ont ni les odeurs ni les horreurs, alors ils s’amusent bien. Tout en ravageant son troisième village, Zéro et ses camarades grignotent des bonbons nutritifs à l’adrénaline pure, ça leur fait des flashs de plaisir chaque fois qu’ils détruisent un objectif, tout a été calculé pour leur confort. C’est la société MégaMédia qui a conçu le programme de commandement des drones, bonbon inclue, étude faite sur leurs propres opérateurs et leur manie alimentaire. Ils ne sont que l’avant-garde de l’armée mais c’est ça qui leur plait justement.

 

Des vaisseaux secondaires rentrent dans l’atmosphère et vomissent des colonnes de chasseurs Skuda qui à leur tour vomissent des bombes sur les villes et les infrastructures militaires. C’est une vitrification au centimètre carré prêt et qui n’engage aucune négociation à venir. Comme les mécha les Skudas sont pilotés à distance par des adolescents à peine pubère dans des sièges spéciaux qui recréent les sensations de vol. Leur casque technique leur donne la même vision que s’ils étaient à la place du pilote, mais quand un Skuda est abattu c’est une collection de point que perd le pilote virtuel, ce qui pour certain est plus grave que s’il perdait la vie. Pour motiver ses troupes, l’armée impériale a fait coter ses opérateurs à la bourse solaire, meilleure est la cote, plus haut est le salaire. Zéro, par exemple, possède à quatorze ans sa propre maison avec piscine et vole en speeder jet Spectra. Trois types de bombes sont jetés sur les villes et les infrastructures, l’un d’eux est bactériologique. Un virus évolutif qui tout en rongeant la peau s’attaque au système immunitaire. Plus de quatre mille tonnes sont déversés sur les villes les plus importantes, le virus se propage par l’air, les villes de littoral sont particulièrement visée. Rapidement les populations sont contaminées. Provoquant des vagues de panique qui finissent de désorganiser ce qui tenait encore debout. En cinq heures se sont des sociétés tout entières qui s’effondrent. Arrive enfin l’invasion proprement dit. Des navettes ultra rapides crachent dans les airs des grappes de space marines dans leur armure blindée qui comme le reste de l’armada sont commandés à distance. C’est un jeu formidable la guerre quand on n’y participe pas, les adolescents s’éclatent. La bataille globale dure un peu moins de dix heures. Au bout de dix heures la planète est nettoyée. Un tiers de sa population a disparu, un autre est gravement malade et sur le point de mourir, le reste tente de survivre aux patrouilles qui arpentent le globe à leur recherche. Le terraforming intervient juste après. L’empire a développé à travers son armée des relations commerciales solides avec les autres peuples qui le compose, cette planète sera réservée aux Zyrtiens qui n’ont pas de vaisseaux ni de véritable armée mais qui possèdent des tonnes de tybarium et d’or, les deux métaux dont est avide l’empire. Le premier parce qu’il sert de combustible au moteur à matière noire de la flotte, le second parce qu’il est un composant indispensable de la nanotechnologie avec lequel est fabriqué l’armement. Les Zyrtiens respirent un air saturé en oxyde de carbone alors les vaisseaux secondaires en rejettent des tonnes dans l’air tandis qu’on détruit le biotope. Pendant ce temps les opérateurs mécha sont relevés. Douze heures de travail d’affilé, Zéro est à la fois surexcité et épuisé comme tous les opérateurs autour de lui. Ils se rendent en bande aux mess du pont numéro trois qui leur est réservé, boivent des cocktails relaxant à base de cannabis génétiquement modifié, chantent à la gloire de l’empire, se payent mutuellement plusieurs tournée avant de tous rentrer épuisés dans leur couchette. Elle mesure un peu plus de dix mètres carrés, est équipée d’une console de jeu de sorte que les opérateurs peuvent continuer de s’amuser tout en s’entrainant pour les prochaines missions. On y trouve également un distributeur de ration de combat spécialement étudié pour optimiser le corps et l’esprit des opérateurs. Zéro consulte ses mails avant de dormir, il a une demande d’interview d’un magazine branché en ligne, il coche la case accepter sans réfléchir et plonge dans un sommeil sans rêve.

–       Zéro, vous êtes à l’heure actuel l’opérateur mécha le mieux côté du marché, comment vivez-vous ce succès ?

–       Plutôt bien merci, avec mes primes je me suis acheté un petit Von Dongen, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’opérateur qui puisse en dire autant.

–       Oh alors vous vous intéressez aussi à l’art ?

–       Pas du tout mais mon agent dit que c’est bon pour mon image…. Et pour le fisc bien entendu.

Il éclate de rire et tire sur son joint spéciale détente je-suis-un-mec-vachement-cool.

–       Je vois… Mais concrètement vous n’êtes jamais allé sur le terrain n’est-ce pas.

Nouveau rire.

–       J’ai rien à y foutre normal, je suis pas entrainé pour moi.

–       Mais est-ce que cela ne vous frustre pas un peu quelque part ?

–       Pourquoi ?

–       Je ne sais pas, le goût du risque pour commencer.

Le visage de Zéro se chiffonne.

–       Eh oh quand vous gérez quatre mécha simultanément en zone urbaine avec un quota de quatre cent point minimum croyez-moi des risques vous en prenez des sérieux.

–       Virtuellement certes mais concrètement vous ne risquez pas votre vie.

–       De quoi ? Zéro commence à s’agacer de ce journaliste qui a l’air de faire semblant de ne pas comprendre. Vous croyez qu’il se passerait quoi si je foirais une mission, hop adieu le beau speeder, la maison avec piscine, je serais fini !

–       Mais vivant, fait remarquer le journaliste.

–       Mouais, fini par bougonner le jeune homme. Où vous voulez en venir à la fin ?

–       Au fait que vous ne seriez peut-être pas numéro un si vous alliez sur le terrain.

Zéro est vexé est c’est exactement ce qu’espérait le journaliste.

–       Je vois pas ce que ça changerait, en haut ou en bas c’est kif !

–       Je vous assure, j’ai déjà couvert plusieurs conflit en haut et en bas comme vous dites et je vous promets que la perspective n’est pas la même. Accepteriez-vous de venir avec moi vous rendre compte par vous-même.

–       Je suis un opérateur de niveau 4, j’ai pas le droit d’aller me battre sur le terrain.

–       Je ne parle pas de vous battre, juste d’être un observateur.

–       Pourquoi faire ?

–       Eh bien comme ça vous pourriez dire à vos fans que vous avez vu un conflit à hauteur d’homme, je suis sûr qu’ils apprécieraient, vous savez comment les fans sont friands d’authenticité.

Zéro réfléchi, il n’avait pas tort, ceux qui allaient sur le terrain était peut-être pas les plus cotés sur le marché mais une chose était sûr ils avaient un drôle de succès auprès des filles, et à quatorze ans les filles… mais il voulait en parler à son agent avant d’accepter.

–       Je vois vous êtes ce genre de garçon… rétorqua le journaliste.

–       Quel genre ? Répondit-il sur la défensive.

–       Eh bien le genre qui a besoin de permission pour faire ce qu’il a à faire.

–       Eh oh personne ne me donne sa permission, je fais ce que je veux, j’ai un agent, je le paye pour me conseiller c’est tout !

–       Oui, oui, bien entendu je comprends, il est un peu comme un père pour vous n’est-ce pas, le père que vous n’avez jamais eu… est-ce que je me trompe ?

Cette fois Zéro est vraiment vexé. Il est le numéro uno et ce journaliste le ramène à la condition de petite chose insignifiante qui a besoin qu’on lui dise quoi faire.

–       Vous savez quoi ? Vous me saoulez, cette interview est terminée !

Il repart furieux, et il est encore plus furieux quand il se fait engueuler par son supérieur parce qu’il a parlé à un journaliste, ou plus précisément ce journaliste-là.  Un opposant connu aux décisions impériales doublé d’un affreux pacifiste. Mais quand même ça le turlupine cette affaire. Il ne connait que la guerre virtuelle, sa vie n’a jamais été en péril et maintenant que ce foutu journaliste a mis le doigt dessus il se sent d’autant incomplet qu’il est vierge et que donc les filles…  Les filles n’ont d’yeux que pour les gars des légions noires, ceux qui nettoient les planètes après l’invasion, les troupes d’élite. Alors n’y tenant plus, il s’arrange avec un sous-officier qui lui en doit une et emprunte une navette pour rejoindre la planète. Comment décrire l’étendue de l’horreur qu’il découvre ? Les centaines de milliers de corps entassés les uns sur les autres, dans les villes ou les campagnes, la viande partout, la viande froide, la mort, le sang qui coagule sous la lune, les insectes qui bourdonnent, vrombissent de plaisir du festin qui s’offre à eux sur des kilomètres. Des kilomètres de villes incendiés, troués, déchirées comme ces corps qu’il découvre dans toute leur horreur. Souvent il ne reste plus grand-chose, un bout de tête, une jambe, un doigt, dépecé par le souffle d’une explosion, un tir de barrage ou un space marine particulièrement hargneux. Il vomit souvent, pleure, sidéré par l’horreur, avant de se décider à rentrer, totalement traumatisé par ce qu’il a vu. Les images le poursuivent durant tout le voyage de retour et même au-delà, dans ses cauchemars. Il sait désormais qu’il ne sera plus jamais le meilleur opérateur mécha du vaisseau amiral Niemitz. Adieu Spectra et belle villa, sa cote va tomber mais il ne peut plus continuer comme ça. Il ne peut plus ignorer ce qui va désormais apparaitre chaque fois qu’il neutralisera un objectif, des cadavres et des bouts de cadavre, des enfants morts, des corps entassés, carbonisés. Pourtant le premier jour où il retourne à son poste il explose tous ses records. Il est en colère. Après lui, après l’empire, après son impuissance. Il pourrait démissionner, quitter l’armée mais il perdrait ses droits de citoyen et ses privilèges de vedette. Il ne se sent pas près, pourtant après cette dernière séance, alors que l’empire fini d’achever la conquête de la planète, il pleure de tout son saoul sur sa couchette.  Il faut qu’il agisse, qu’il alerte les autres, ça ne peut plus durer, il faut qu’il mette en lumière ce que leurs programmes leur cachent, qu’il expose l’horreur et la terreur que répand l’empire dans l’univers. Mais en parler ne suffit pas, il faut des preuves, il faut que les autres voient par eux-mêmes. En attendant il finit par se confier à Punky, sa voisine de rangée et accessoirement sa meilleure amie. Elle a seize ans, c’est une vieille, pas aussi cotée que Zéro mais comme chef de section c’est un as de la stratégie mobile qui la rend précieuse auprès du chef de pont. Quand il lui raconte qu’il est descendu sur le terrain elle n’en croit pas ses oreilles.

–       Mais t’es fou ! C’est la guerre en bas ! On a pas le droit d’y aller nous !

–       Je sais que c’est la guerre, c’est nous qui la faisons ! Répond le jeune homme avec rogne. Mais ce que nous voyons nous ça n’a rien à voir avec ce qui se passe.

–       Bah non hein, nous on risque pas de mourir d’abord. Personne d’ailleurs, c’est ça qu’est génial avec ce système, sauf les Légions Noires, mais eux c’est des fous.

La gamine ne partage pas l’admiration de ses copines pour les nettoyeurs de planète comme les appellent certain. Pour elle ce ne sont que des viandards sans cervelle. Elle préfère de loin la fréquentation des garçons comme lui. Même si immédiatement il l’inquiète un peu.

–       Tu comprends rien ! S’écrie Zéro avec colère. C’est des vrais gens en bas, pas des pixels, t’as pas vu ce qu’on leur fait !

–       Bah oui bien sûr que c’est des vrais gens ! Et alors c’est la guerre oui ou non ? A la guerre on tue des vrais gens, c’est comme ça, c’est la vie.

Comprenant soudain qu’il n’y arrivera pas, il lui dit en lui attrapant la main.

–       Viens !

Elle résiste.

–       Où ça !?

–       En bas tu dois voir !

–       Non, non, hors de question c’est interdit.

–       Personne le saura, promet-il, viens, je connais quelqu’un qui peut nous passer une navette.

–       J’ai dit non ! Tu veux qu’on se fasse rétrograder ou quoi ? Tu veux te faire virer peut-être même !

Comme de l’accuser de vouloir trahir l’empire.

–       C’est pas vrai ! Je veux que tu ouvres les yeux c’est tout !

–       Ils sont bien ouverts ! Très ouverts même et ce que je vois c’est un fou.

Sans s’en rendre compte ils crient tous les deux dans une des coursives de l’appareil, ce qui finit par alerter une des patrouilles de garde et un sergent d’arme dans sa tenue de combat.

–       Qu’est-ce qui se passe ici ? Identification et matricule !

–       Opérateur mécha 5885, répond Zéro

–       Opératrice mécha 5886 fait Punky.

–       De quoi vous parliez ? Pourquoi ces hurlements !?

–       Euh dispute d’amoureux s’empresse de répondre la gamine.

Aucune envie que celui-là aille rapporter les propos fous de Zéro, rien que d’en discuter elle risque son poste. Mais le sergent est plus perspicace que son air de vieux cornichon en armure le laisse penser.

–       Dispute d’amoureux hein ? Vous avez pas l’air bien amoureux vous deux.

Elle hausse des épaules, sourire forcé.

–       Bah on se dispute, forcément.

Le sergent regarde autour de lui avant de demander à un de ses hommes.

–       On est où là en zone 6 non ?

–       Affirmatif sergent.

Le sergent regarde les deux opérateurs.

–       On va tirer ça au clair, vous deux, suivez-nous.

Tout se passe très vite ensuite, instinctivement la jeune fille comprends que les coursives sont sur écoute, ils sont coincés à moins de… elle tire Zéro par la main et le force à détaler avec lui.

–       T’as intérêt à c’qu’on trouve une navette sinon je te tue, gueule-t-elle tandis que derrière eux on cavale en leur ordonnant de s’arrêter.

Mais les bottes des gardes ne vaudront jamais les pieds agiles de deux gamins qui incidemment sentaient en eux un vent de liberté et d’interdit les pousser. C’était mal, dangereux, mais c’était délicieux comme un grand rire un jour d’été.

 

–       Mon commandant, deux opérateurs mécha ont volé une navette.

–       Identification ?

–       5885 et 5886.

–       Ah, Punky et Zéro nos deux champions… quelle direction ?

–       Ils seront sur Zelta 3 dans vingt minutes mon commandant.

–       Très bien qu’il voit un peu la réalité de leur travail ne peut pas leur faire de mal.

 

Zelta 3 est la dernière planète du système à être conquise, cette fois pour le compte unique de l’empire et ses habitants, une race d’insecte intelligents, n’ont comme choix que de se soumettre ou périr. La guerre est de courte durée et finalement son spectacle, ce qu’ils en perçoivent l’un et l’autre n’est pas si terrifiant, des insectes géants troués, brûlés, déchiquetés ? Et alors ? Zéro découvre que ce qui lui est étranger en tout point, une vie intelligente qu’il ne connait pas et ne lui inspire pas grand-chose sinon peut-être un peu de dégoût, n’exerce aucun sentiment de révolte en lui. Et bien entendu il en va de même avec sa camarade. D’un coup il déclare :

–       Faut pas.

–       Faut pas quoi ?

–       Faut pas que je tue des humains, des insectes je m’en fous, mais pas des humains, c’est ça la solution.

Il se sent soulagé d’un poids, des heures d’introspection, de nuits sans rêve, de cauchemars enchaînés qui s’en vont d’un coup.

–       Vont pas te laisser le choix, lui fait-elle remarquer.

–       Veux pas le savoir, je vais en parler à mon agent ils vont voir !

Mais bien entendu c’est tout vu, il est dans l’armée pas dans le spectacle et il comprend très vite les limites du vedettariat quand finalement le chef de pont le fait mettre aux arrêts. Dans sa cellule il rumine, c’est injuste, sa demande est légitime, il a une conscience merde ! Et puis pourquoi l’obliger à tuer son espèce ? S’il se spécialisait sûr qu’il serait encore meilleur, écraser des cafards ça doit être marrant non ? Il reçoit la visite de son agent qui lui conseille de faire profil bas et ne plus parler de ses cas de conscience. Il lui conseille à voix haute et clair. Pour tout dire il hurle, il est furieux, la cote de son poulain a baissé de huit points et c’est autant d’argent perdu pour lui. Alors Zéro se fait tout petit et ne moufte plus. Mais il n’en pense pas moins, il a quatorze ans. Quand il sort de cellule on a l’a rétrogradé au niveau cinq, il serre les dents, se retrouve à l’observation, manipuler un drone en fonction du commandement des méchas et regarder défiler des paysages vu du ciel. Il s’ennuie, il pense à ce qui se passe en dessous et même s’il ignore qui se trouve sous leurs bombes il ne peut s’empêcher de penser aux atrocités qu’il a vu. Alors parfois le soir sur sa couchette il pleure. Et ses pleurs nourrissent sa révolte. Un jour il n’en peut plus il va voir son chef de pont et se lance avec rage et passion, qu’on lui laisse les insectoïdes, les machins et les trucs qu’on lui laisse les pieuvres et les baleines tous sauf les humains et il sera le plus grand massacreur de planète de tout l’empire. Rien de moins. « Pour l’instant on a besoin de vous ici, on verra plus tard. » reçoit-il pour toute réponse. Soit il s’en contentera  Il reçoit des mails de ses fans qui veulent savoir ce qui lui arrive, ça lui réchauffe un peu le cœur, mais il ne parle pas des horreurs qu’il a vu parce qu’il sait son courrier surveillé. Alors il fabule et y ajoute même une anecdote parce qu’ils en sont friands et qu’il sait que ça va faire un peu de bruit. C’est ce qu’il espère, glisser dans la tête de ses fans qu’il veut se spécialiser dans le non humain, que la dernière fois il s’est éclaté, d’ailleurs ses derniers scores le prouvent. Son agent qui est finalement tenu au courant trouve l’idée séduisante parce que ça pourrait remonter sa cote. Et lui contrairement à Zéro n’est pas dans l’armée, il a des relations et ses relations savent où appuyer pour faire plier l’armée. Sans mal, l’armée a en effet remarqué que certains opérateurs sont moins bons quand il s’agit d’objectif humain, cas de conscience, âge, ils n’en n’ont aucune idée, on décide donc d’un programme de spécialisation auquel est intégré le jeune homme.

 

Kâl est heureuse, elle chante sous la surface de l’océan son bonheur d’être en vie. Ce matin elle a mis au monde son premier baleineau et ça s’est merveilleusement passé, le petit est avec son père en ce moment qui lui apprend les courants marins et le langage de leur espèce. D’ici quelques semaines si tout va bien, il pourra même se nourrir seul. Ils l’ont appelé Asthor ce qui dans leur langue chantante signifie étoile. Et des étoiles ce soir il y en a des milliers au-dessus d’elle. Kâl a des visions, elle voit deux humains s’aimer passionnément sans presque se dire un mot, elle entend des chants qu’elle ne comprend pas mais qui lui apaise l’âme. Elle sait que c’est l’effet de l’accouchement, sa mère l’a enseigné sur ce sujet, toutes les baleines savent ça à dire vrai, elles voient des bribes d’un autre monde et cet autre monde est toujours tissé d’amour. Les humains ignorent ce monde comme ils ignorent quantité de choses qu’ils croient pourtant comme acquises. Et ces deux-là l’ignorent tout autant. Ils s’aiment comme jamais mais ça leur fait trop peur pour qu’ils s’unissent. Ils ne savent pas qu’ils ne sont séparés que par une illusion qui s’effacera à leur mort. Ils ignorent la grande sagesse de l’univers. Comme Kâl ignorent ici qu’un drone de guerre vient de la repérer qui ondoie à la surface de l’océan quasi unique qui recouvre 90% de cette planète-là. Le drone analyse son comportement, ses ondes cérébrales, estime son poids en viande… Zéro appuie sans remords sur la commande de la bombe de deux cent cinquante kilos que transporte son drone. Il a les réflexes encore plus aiguisé que d’habitude, chasser la baleine c’est le kif. La bombe éclate juste au-dessus du crâne de Kâl alors qu’elle ressent l’amour des deux humains battre le temps, l’engin lui fore l’os et fait bouillir sa cervelle, la baleine coule sans un soupir, le drone est déjà loin, des vaisseaux de pêche industrielle sont déjà en route.