Yeyo

Paolito piétine les feuilles de coca épuisé et abruti par l’odeur de kérosène. Cent pour cent d’humidité, douze à dix-sept heures de boulots par jour dans la chaleur infernale de la jungle, pour tenir il fume des clopes de crack, ça lui donne des hallucinations agréables, ça le creuse aussi. Plus il fume, plus il a envie de remettre ça. Mais quel choix a-t-il ? Là où il vit il n’y a pas de travail, alors il est parti pour le Chaparé, la région de production. Tellement mal vu des autorités qu’ils ont créé une frontière spéciale à l’intérieur même de l’état pour délimiter la zone maudite. 1500 euros en moyenne c’est ce qu’il gagne à participer à la fabrication. Ils sont cinq ouvriers plus un chef, le seul de la bande qui est armé, le chef travaille pour un autre qui travaille lui-même pour un autre et ainsi jusqu’à Carthagène même. C’est là-bas que sont les patrons, et à Bogota, Cali, Medellin, allez savoir, Paolito ne se mêle pas de ce genre de chose. Il piétine inlassablement dans le kérosène les précieuses feuilles de coca. Toutes les nuits, trois nuits. Après quoi ils mélangent le jus à de la chaux, pressent, puis laissent sécher pendant huit heures. Une pâte brunâtre qui pue d’une odeur à la fois lourde et acide, c’est la pâte base. On la mélange à 41 produits chimiques dont l’ammoniaque qui permet la coagulation de la préparation, l’acétone, l’éther, le permanganate de potassium. Dans un rapport de deux pour un, deux kilos de pâtes pour un kilo de produit, il faut attendre environs une heure pour que la cocaïne finisse par se cristalliser et puisse être filtré. Quatre à cinq jours de travail environs, deux kilos par jour, dix kilos de cocaïne prêt à être livré loin, très loin d’ici. Paolito regarde la bougie danser devant ses yeux hallucinés, les autres aussi piétinent autour de lui et ils ont tous cette même démarche de zombie comme des monstres de film. L’aube arrive, c’est leur dernier fournée, ils seront bientôt à cours de produit mais dans deux jours ils remettront ça. Ils sont épuisés mais ils continuent de travailler. Le kérosène les assomme autant qu’il les stimule, tous ne sont pas au crack encore. Juan ne fume pas, ne s’est jamais drogué, même pas la marijuana ce qui est exceptionnel pour un colombien de son âge. Il espère au contraire payer ses études à faire ce travail, il veut devenir ingénieur civil mais il ne vit pas au bon endroit pour obtenir une bourse. Du temps de Don Pablo les choses auraient été différentes. Du temps d’Escobar des gars comme lui, courageux, ambitieux, il les aidait. Mais ils ont tué Escobar en pensant qu’ils allaient tuer le trafic, et il a explosé. Juan sait ces choses, il s’informe, il va sur Wikipédia, il s’instruit par tous les moyens à sa disposition, il s’est déjà acheter un IPhone, c’est sa seule drogue à lui. Juan et Paolito sont les deux faces d’une même pièce, ils ramassent le jus au seau puis incorpore doucement la chaux. Trop vite et ça risque de mal tourner avec cette chaleur, trop lentement et ça prend mal. C’est de la chimie mais ça pourrait être tout autant de la cuisine. Une cuisine dangereuse, nocive, qui leur ronge les narines et les poumons, ils crèveront riches mais crèveront plutôt, sans compter les Lanceros, les Léopards et toutes les unités spéciales que la Colombie et la DEA ont lancé à l’assaut du narco trafic. L’armée ne fait pas de prisonnier. Ils se reposent et se restaurent ensuite sous la toise de palme d’un abri de fortune. Fajitas y chile Leur dernier laboratoire se trouvait environs à trois cent mètres de là, l’armée l’a détruit la semaine dernière. Ce n’est pas le labo qui est important, c’est les produits. Dans la jungle se réapprovisionner n’est pas simple, même sous le contrôle d’un cartel. Attention, seulement une question pratique, pas de moyen, dans ce business les moyens sont sans limite. Une sieste de deux heures et ils reprennent le travail, il faut traiter de la pâte base d’il y a deux jours, le boulot est délicat et encore plus dangereux qu’avec la chaux. L’éther est extrêmement volatile par exemple, pas question de fumer cette fois, et on porte des masques de coton comme des japonais dans la brousse. Ils déambulent tous de la même manière dans le labo à ciel ouvert, suivent les mêmes chemins, évitent certains autres, au cas où l’armée se repointeraient cette fois ils ont miné. Pas question de perdre la production de la semaine cette fois, ou ils ne l’emporteront pas au paradis des flics. C’est les gars du cartel qui se sont chargé du boulot, ils patrouillent dans le secteur mais personne ne sait où. Ils veillent au grain. Plusieurs kilos ont déjà été conditionnés dans des sacs poubelles bleu turquoise, ils s’entassent sous l’abri. Le lendemain le tas s’est complété de plusieurs autres kilos, Juan et Paolito vont pouvoir rentrer chez eux plus riches qu’hier. Paolito, comme tous les drogués, a la tête pleine de rêves. Il rêve de maison avec piscine, de célébrité, de cafetière automatique, de gagner de l’argent en baisant le système, plus malin que tout le monde le Paolito. On lui a parlé d’une combine, c’est risqué, très même mais ça devrait lui rapporter le double de ce qu’il gagne aujourd’hui. Paolito rêve de plage, de fille, de lointain exotique avec des cocktails extravagants, de yacht blanc cocaïne. Alors quand il rentre à Bogota, discrètement il contacte la DEA. Juan ne rêve pas, plus, en rentrant chez lui dans son quartier pourris de Medelin il a été pris dans une fusillade entre dealer, deux balles dans la tête. Pendant ce temps les kilos sont chargés à dos de mule, de vrais mules, pour un vrai périple à travers une jungle fantasmagorique et dangereuse. Les serpents, l’armée, les guerrieros, parfois les jaguars si on est assez fou pour faire le chemin de nuit. Les jaguars ne chassent pas le jour. Le périple dure trois jours avant que la marchandise soit transférée sur un camion à destination de Carthagène. Les paquets sont planqués l’intérieur de roue de camion, les roues entassées sur un hayon bâché. Le chauffeur se nomme Enrique, il connait la route entre le Chaparé et Carthagène par cœur. Il sait par où il faut passer et où il vaut mieux éviter de mettre les pieds. La corruption forme comme un pointillé invisible le long de sa route, policier, militaire, douane. Son cousin José qui le relaie a les fesses assisses sur les dollars et ce n’est pas une métaphore. A chaque point du pointillé son flic, son militaire, son douanier, son officier, son sous-officier, cinquante dollars par tête en moyenne. Mais ce qu’ils redoutent c’est les faux contrôles, les fausses arrestations et les vrais enlèvements. Si on découvre ce qu’ils transportent ça peut leur valoir la vie, personne ne s’encombrera de deux chauffeurs, ils n’ont aucune valeur marchande comparativement. Bien entendu depuis que les FARC ont rendu les armes le voyage est plus sûr mais les groupes paramilitaires n’ont pas forcément désarmés et les cartels se font régulièrement la guerre. Enrique et son cousin ont réciproquement quarante trois et trente cinq ans, cela fait un peu moins de cinq ans qu’ils se sont improvisé chauffeur routier. Avant le premier était agriculteur mais sa ferme se trouvait à une poignée de kilomètres d’un vaste champ de coca que les américains ont défolié. Il a perdu sa récolte avant de réaliser que plus rien ne pousserait. Il déteste autant les américains que les cartels mais il n’a pas le choix c’est les premiers employeurs du pays, loin devant tout autre entreprise privée. La route est chaotique par endroit, emprunte le chemin de la jungle, de chaussée défoncée par les pluies, croise des accidentés, des camions ou des voitures déchiquetés sur le bord de la route, noyé derrière un monstrueux embouteillage, des flics et des militaires qui gueulent sur les automobilistes. A la radio une chanteuse pop chante son dégoût des foules, Do you want a piece of me ? La cargaison est finalement délivrée deux jours plus tard dans un casse de la banlieue de Carthagène, le paradis des narcos avec Saint Martin, Aruba, toute la Caraïbe. Elle va rejoindre une autre cargaison quelque part dans la jungle. Au total huit cent kilos dont les deux tiers ont été produit dans le Chaparé. La répartition est sous la responsabilité d’un courtier au Venezuela, ce dernier travaille pour les colombiens autant que leurs homologues vénézuéliens. Pour lui la cocaïne est un produit comme un autre qu’il traite par ailleurs à peu près comme il traite ses autres activités de courtages, légales celle-ci. Les dix kilos viennent s’ajouter au huit cent kilos que l’on doit bientôt faire appareiller. La moitié doit partir pour l’Europe via Saint Martin, l’autre moitié remontera jusqu’au Golfe du Mexique où elle doit être réceptionné par le Cartel del Golfo. Pour se faire on la charge à bord de deux semi submersibles furtifs. Le capitaine du premier est un ancien marin pêcheur. La première fois il a accepté de faire ce job pour de l’argent, une grosse somme, cinq mille dollars, plus que n’en verrait jamais un colombien moyen dans toute sa vie, la seconde les narcos lui ont collé un pistolet sur la tempe et lui ont donné le choix, ou il travaillait pour eux, ou sa cervelle arroserait la robe de sa femme après qu’ils l’aient violé et tué sous ses yeux. Ils sont cinq à bord, enfermés dans un minuscule réduit avec quatre cent kilos de cocaïne dans la chaleur infernale produite par les moteurs. Ca pue le kérosène et la drogue là-dedans, l’homme aussi. Pour plus de sécurité ils naviguent la nuit, ils se guident au GPS mais n’ont aucune idée s’ils sont ou non sous surveillance, à n’importe quel instant une vedette de la marine peut surgir alors ils n’auront d’autre choix que de couler le navire. C’est la consigne, on coule les engins pour que les douanes ne sachent rien sur les progrès technique qu’ils font en matière de submersible et surtout on coule la cargaison pour effacer toute preuve. Le capitaine n’a jamais vécu cette mésaventure mais il la craint au point de la paranoïa. Chaque voyage son ulcère s’approfondi, s’autorise, le torture, se cancérise. Au fond du submersible se tient un homme armé assis devant la cargaison. Ses ordres sont simples, tuer. Tuer ceux de l’équipage tentés de détourner la cargaison, tuer ceux que l’odeur rendrait fou ou malade, tuer ceux qui n’obéirait pas aux ordres, capitaine y compris. Tuer. Il sent la mort et ça a l’air de lui plaire, le capitaine essaye de l’ignorer. Un submersible, c’est ça que veulent les américains aussi, Paolito sait où en trouver, il en a vu il a travaillé sur un site sur la côte, il l’assure, cinq cent dollars tout de suite, cinq cent quand il aurait localisé précisément le lieu. Il ne ment pas, Paolito a en effet travaillé sur la côte, il peut faire un plan du site, situé où c’est sur la carte, mais il ne précise pas que c’était l’année dernière et qu’il n’a aucune idée si le sous-marin est toujours là-bas. Mais s’il veut gagner mille cette fois il va falloir se mouiller, prendre les coordonnées GPS sur place, c’est risqué, il n’a vraiment rien à faire là-bas. Sauf qu’il est cracké, qu’il se rêve plus grand qu’il n’est et qu’il va quand même tenter le coup en dépit du bon sens. Dans le semi submersible en direction de Saint Martin, le crâne du capitaine bourdonne des jacassements du moteur. Il transpire à grosse goutte, chaque voyage lui coûte environs deux à trois kilos. Heureusement l’engin est rapide, le voyage ne prend pas plus de trois heures. Trois heures pour être au large de la partie hollandaise de Saint Martin, la plaque tournante du trafic dans ce coin du globe avec Puerto Rico. Mais Puerto Rico est sous contrôle strict des américains, le 51 ème état n’est-ce pas. Alors la came est déchargée sur une plage et conditionnée dans un hangar alentours. Il faut encore qu’elle parte pour l’Europe. Pour se faire on bourre la quille de coke et toute les parties laissés libres dans la coque qu’on a entièrement démonté. Le navire s’appelle le Wellington, il navigue sous pavillon hollandais, il appartient officiellement à un certain Charles Smith, résidant à la Barbade qui le loue de temps à autre. En réalité Charles Smith réside dans un hospice, son identité a été usurpée. Il ignore que grâce à son nom numéro de sécurité sociale volé, une demi tonne de cocaïne prennent la direction de l’Espagne. Le capitaine lui repart vers son enfer, il n’en a pas fini avec les narcos, il le sait et son ulcère le lui rend bien. La destination du navire a été transmise à la capitainerie et aux douanes, Johannesburg, Afrique du Sud mais une fois dans les eaux internationales ils pourront prendre le cap qu’ils veulent. L’équipage se compose d’un skipper et d’un homme dans la quarantaine. L’homme est un habitué de ce genre de voyage, il sait qu’ils vont être contrôlé en route mais il s’en fiche. A moins d’un tuyau ils ne pourront rien faire sinon un contrôle sommaire. Le skipper s’appelle Jérémy, il est natif de Saint Martin, il ne connait pas l’homme avec lequel il s’apprête à traverser l’Atlantique, il espère juste qu’il ne sera pas raciste comme tous les blancs et qu’il connait quelque jeu de carte. Jérémy ignore que la quille est pleine de cocaïne mais il sait qu’il y à bord un chargement illégal. C’est pour ça qu’il est bien payé, il a déjà fait lui aussi ce genre de périple. Au même moment, alors que le Wellington appareille pour le large, un semi submersible atteint les côtes mexicaines. Il fait nuit, sur la plage brûle un brasero, des silhouettes vont et viennent jusqu’à une camionnette, porteuses de ballot. Ils travaillent vite quand soudain éclatent des coups de feu. Staccato des armes automatiques, flammes, des projectiles de 5,56 mm qui sillonnent l’air moite et massacrent. Le cartel del Golfo en guerre avec le Sinaloa a recruté des membres des forces spéciales mexicaines qui ont fini par former leur propre cartel, los Zetas, de réputation mondiale. Cette nuit los Zetas s’attaque à la cargaison de leurs anciens maitres. Le combat ne dure pas parce que ceux del Golfo sont complètement pris au dépourvu et c’est un carnage. Sept morts sur la plage en cinq minutes. Les blessés sont achevés à la machette parce que c’est plus marrant. Quelque part dans une bodéga borgne de Bogota, Paolito rêve à tout ce qu’il va faire avec l’argent de la DEA et des narcos additionné. Acheter une voiture, partir en voyage, transporter de la cocaïne à son compte jusqu’au Costa Rica et la revendre. Pourquoi le Costa Rica ? Parce que c’est toujours la terre privée des américains, et les américains raffolent de la cocaïne. Pour se faire il va remonter la transaméricaine qui traverse les deux continents du Canada à la Patagonie, comme le Che, un autre vieux rêve, suivre les pas du Che. Et tant pis s’il ne connait rien de la politique qu’il ne s’y intéresse même pas. L’image romantique du guerrieros le charme. Ses agents traitants de la DEA sont respectivement américano colombien et porto ricain naturalisé américain. Ils parlent donc tous les deux parfaitement espagnol. Ramon a l’air d’un indien parce que sa mère l’était, Steve est blond et porte en permanence des lunettes noires parce qu’il est photosensible des deux c’est celui qui ressemble le plus à un gringo. Ils n’ont pas confiance dans Paolito, la première rencontre les a laissé dubitatif même s’il a été riche en détail. C’est un cracker et ça se voit, il peut les vendre aussi facilement qu’il s’est vendu pour le sous-marin. Alors ils le surveillent de loin en loin, calés au fond d’une Ford K. Un mois auparavant un pseudo informateur a assassiné un agent de la DEA, la prudence est de mise, les cartels ne font pas de cadeau. Le Wellington, comme prévu, est contrôlé par la douane française. Les policiers trouvent suspect que l’homme de quarante ans se trompe sur le prénom de son skipper, il leur sort une excuse vaseuse qui elle ne trompe personne, mais en effet ils ne peuvent pas grand-chose à moins de tomber sur la cocaïne. Mais tout est en règle et il n’y a même pas un joint à bord. Quand le navire arrive à hauteur du Cap, la cocaïne volée par los Zetas est déjà en train de traverser la frontière du côté de Brownsville, Texas. Conditionné dans des portières de voitures, elle sera bientôt redistribuée à travers tous les Etats-Unis. Le Wellington dépasse l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire et fait escale à Dakar avant de repartir vers l’Espagne et Marbella. Le voyage entre les deux hommes ne s’est pas trop mal passé, ils ont même réussi à sympathiser mais Jérémy a trouvé le blanc bien condescendant, comme tous les blancs qu’il connait du reste. En Espagne la coque est démontée. Ce sont deux colombiens et un espagnol qui s’en charge. Les deux colombiens ont suivi le tracé de leur marchandise pas à pas au départ de la Colombie jusqu’à maintenant à l’aide de Telegram l’application de messagerie sécurisé. La marchandise est divisé en deux lots, l’un des lots a déjà été acheté, il pèse deux cent kilos et doit partir par go fast à destination de Marseille. L’autre sera vendu plus tard à un acheteur hollandais qui s’est déjà manifesté. La pré vente est une pratique courante du trafic de drogue, elle repose sur la confiance, s’inscrit dans une relation d’affaire durable, part du principe que le sang coule aussi sur les billets, qu’on ne fait pas d’affaires avec des billets tâchés de sang. Les deux cent kilos ont été acheté à un prix d’amis, vingt milles le kilo au lieu des soixante mille prix européen, soit quatre millions d’euros en grosse coupures de deux cent et cent, le billet de cinq cent ayant été retiré de la circulation pour éviter ce genre de commodité et bien d’autres. Reste que les quatre millions tiennent dans une grosse pochette zippé qui sert d’habitude au grossiste marseillais à transporter l’herbe. Un go fast se compose de deux ouvreuses, d’un ou deux véhicules de transport et d’une voiture de queue pour les éventuelles filatures. La vitesse de déplacement oscille entre cent quatre-vingt et deux cent kilomètres heures, jamais en dessous souvent au-dessus, en quatre heures la marchandise peut être à Marseille. Les chauffeurs sont payés dix mille par voyage, ils communiquent par portable, ils sont toujours en binome, le binome touche la moitié. Un go fast coûte donc en moyenne soixante mille euros a organiser, soit le prix d’un kilo dans la rue. Sur les deux cent kilos, dans un rapport de un pour deux, le grossiste marseillais pourra multiplier ses kilos par deux, voir trois s’il insiste sur les coupes. Celle-ci sont généralement faites avec du lactose, du lait pour bébé, mais tout produit de couleurs blanche, en poudre, ne relevant pas de la pâtisserie (et encore) fera l’affaire. Paolito ignore toutes ces choses et serait bien en peine de situer Marseille sur une carte, il pense à la prime que lui ont promis les américains s’il parvient à géo localiser le sous-marin. Les américains rêvent de mettre la main sur un de ces engins, ils en salivent la nuit rien que d’y penser, mais pour le moment ils sont dans leur Ford K et le regardent entrer dans une bodéga. Paolito connait un type qui pourra le faire aller là-bas, le même qui lui avait proposé le job la dernière fois, le gars passe sa vie dans cette bodéga, une pute sur un genou, deux téléphones devant lui, un pétard coincé dans son pantalon.

–       Olà Paolito como esta !?

–       Muy bien Samon, muy bien.

Salomon dit Samon passe et reçoit des coups de fils, il ne fait que ça toute la nuit et la journée, parfois il envoie quelqu’un chercher un paquet, parfois il garde ce paquet jusqu’à ce que quelqu’un d’autre en prenne livraison. Il est un peu la poste des dealers du quartier. Les agents de la DEA le connaissent, ils sont surpris que leur indicateur le connaisse également. Dans une Coccinelle retapée à neuf un jeune homme à lunettes noires observe les deux types dans la Ford K garée un peu plus loin. Il en est certain il s’agit de deux gringos, et si c’est des gringos dans ce quartier c’est donc forcément des flics de la DEA. Certes, pour le jeune homme tous les gringos sont soit de la DEA soit de la CIA ce qui revient à peu près au même dans son esprit parce qu’il a vu trop de film. Mais qu’il ait vu trop de film ne change rien, vu qu’il fait le guet pour Samon, forcément sa paranoïa monte d’un coup.

–       Dis moi Samon il y a toujours du travail sur la côte ?

–       Pourquoi tu veux savoir ça Paolito ?

–       Pour savoir, j’ai besoin de gagner ma croûte moi.

–       Ah mais t’étais pas dans la jungle il y a pas longtemps ?

–       Si mais j’ai des frais tu comprends, je gagne pas assez.

–       Oui, je comprends, je comprends…. Mais je sais pas, tu n’as pas l’air d’aller très bien Paolito tu sais, on a besoin de gars solides là-haut.

–       Je suis solide ! Se défend Paolito, j’ai juste un peu été malade ces derniers temps.

–       Ah bon et j’espère que ça va mieux maintenant.

–       Oh oui et le sous-marin vous l’avez toujours, demande Paolito l’air de rien.

–       Tu poses beaucoup de question ce soir Paolito…

Le téléphone sonne, c’est le guetteur dans la Coccinelle.

–       T’aurais du produit ?

–       Tu veux quoi ? De la végé ou de la pharma ?

–       J’aime pas la pharma, il la coupe au speed, t’as de la végé ?

–       Ouais toute fraiche de Bogota mon ami !!!

–       Allez arrête, rigole Henry.

Henry est agent immobilier, il gagne un salaire moyen de 1200 euros plus les primes à chacune de ses ventes. Du temps de Don Pablo un garçon de son standing n’aurait jamais osé toucher à la cocaïne qui était alors réservé aux meilleures fortunes. Mais puisque le marché a explosé avec la mort d’Escobar, il s’est naturellement démocratisé et les prix se sont effondrés. La différence entre la cocaïne médicale et la cocaïne dites végétale tiens dans la qualité des produits de fabrication ainsi que l’aspect général. La cocaïne végétale est le plus souvent grumeleuse, grasse et jaunâtre alors que la première sera cassante et blanche.

–       Non je te jure je rigole pas, on l’a remonté d’Espagne hier !

Henry sort deux billets de cinquante, deux grammes pour son weekend.

La Jungle c’est cool, tout le monde y vient, il y a de la bonne zik et plein de jolies nanas, normal se dit Henry, pour elle tout est gratis. Tout est toujours gratis pour les princesses. Rush, rush give me yeyo, chante Debby Harry, rush, rush, giiii’ me yeyo, chante en cœur Henry devant l’écran, son micro à la main. Il est déchainé, de la poudre encore sur les narines. Il a sniffé avec la jolie gonzesse là-bas, elle le regarde comme une rock star, c’est la fête. Pendant ce temps là à Bogota la police découvre les têtes de trois hommes jetés dans le fossé, leurs corps disparu. Dans la bouche de Paolito traine quelques pesos froissés de sang. Les deux autres têtes ne sont pas identifiables, on les a longuement et savamment torturé avant. La DEA a déjà envoyé une équipe sur place…

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Pulp

–       J’aime pas les Starbucks, dit abruptement Goran alors que le van passait devant une enseigne.

–       Qu’est-ce que t’as contre t’y vas jamais, ronchonna son frère assis à la place du mort.

–       Justement parce que j’aime pas.

–       Comment qu’on peut pas aimer un truc qu’on connait pas ? Ca ça me tue.

Ils dépassèrent le Mac Donald attenant au Starbucks.

–       J’aime pas Mac Donald non plus.

–       T’y vas pas plus tu préfères bouffer des tacos pourris.

–       J’aime pas les tacos, j’aime pas quand les frites sont serrés avec la viande, je préfère les kebabs.

Milo n’en croyait pas ses oreilles.

–       Tu veux que je te dise t’es chiant, hein t’en pense quoi Grz’ il est chiant non ?

Un grognement d’approbation revint de l’arrière.

–       Vous comprenez rien ! S’emporta le chauffeur, tout ça, Mc Do, Starbucks, c’est de la taylorisation des goûts et des couleurs.

Milo fronça les sourcils.

–       De la quoi ?

Milo n’aimait pas quand on employait des mots qu’il ne comprenait pas, ça lui chauffait la tête, et personne n’avait intérêt à lui chauffer le crâne trop longtemps. Son petit frère, qui passait pour l’intello de la bande, s’empressa de lui expliquer selon ce qu’il en avait compris de sa fiche Wikipédia lu la veille. Le taylorisme ou le formatage de la chaine de production. Et qui selon lui était désormais appliqué à l’endroit des consommateurs par les fameux 1%. C’était son mantra depuis qu’il avait lu quelque part que 1% de la planète en possédait 80%. Depuis le 11 septembre et toute la collection de théories farfelues sur le sujet. Il était à fond dedans, du moins c’est comme ça que le voyait Milo. Une blague, et une blague qui avait assez duré.

–       Ah tu nous emmerde avec tes complots !

–       C’est pas des complots c’est les faits. Starbucks, Mac Donald, Disney, Zara, c’est des chaines, et les chaines c’est fait pour nous enchainer ! Pour qu’on pense tous pareil, qu’on ait les mêmes goûts partout.

–       Bah la preuve que ça marche pas toi tu vas qu’au kebab.

–       Bé même les kebabs y s’y mettent ! Toujours les mêmes sauces, blanche, samouraï, algérienne…. La même chose encore et encore !

–       Meuh, ça toujours été comme ça, rétorqua Milo qui ne savait plus trop quoi répondre.

–       Nan ça empire, annonça Goran d’une voix sinistre quand un grognement venu de derrière leur indiqua qu’ils étaient arrivé.

–       T’es sûr que c’est là hein ?

Nouveau grognement. Grz’ parlait peu, ses frères avaient appris à faire avec. Goran avisa l’immeuble haussmannien d’un air dubitatif.

–       Ils sont combien là-dedans ? Demanda-t-il

–       Trois plus le chien.

–       Il y a un chien ?

Goran n’aimait pas les chiens depuis qu’il s’était fait mordre quand il était petit.

–       Y’a toujours un chien, ricana Milo.

Ils portaient tous les trois la même gabardine noire, le temps ne s’y prêtait pas vraiment mais ils n’en n’avaient cure. Grz’ souleva la couverture qu’il avait à ses pieds découvrant les armes. Deux AK47 à crosse pliable, un fusil à pompe canon court, deux pistolets Makarov, un revolver 38 police. Ils se partagèrent les armes et sortirent du van, les fusils sous les gabardines.

–       C’est quand même dingue, fit Goran alors qu’ils traversaient la rue.

–       De quoi ?

–       Je veux dire ils osent tout de nos jours, avoir une cocotte par ici ?

–       Qu’est-ce que tu veux ils ont les moyens et c’est pas ici que les poulets vont chercher.

Ils pénétrèrent dans un hall cossu avec une caméra à l’entrée devant laquelle ils passèrent tête baissée, ignorant sciemment le gardien dans sa cahute qui les dévisagea méfiant. Mais il ne devait pas être assez payé pour sortir parce qu’il les laissa passer. Les trois compères grimpèrent les escaliers quatre à quatre.

–       N’empêche je trouve ça dingue, ils n’ont plus de limite quand même, ils ne savent vraiment plus où est leur place.

–       Ils sont déboussolé qu’est-ce que tu veux, les français les ont laissé tout faire alors ils font n’importe quoi.

Goran s’arrêta au milieu des escaliers.

–       Dis tu crois qu’ils sont armés ?

–       Tu les connais, ils sont toujours armés.

–       Ici ?

–       Bah pourquoi pas, même si ça tire personne bougera, c’est les immeubles bourgeois ça.

–       Qu’est-ce que t’y connais en immeuble bourgeois toi ?

–       J’ai fait homme de ménage je te signale.

–       Et alors ?

–       Alors tu crois que j’ai fait le ménage que dans les bureaux ? Non monsieur, j’ai fait le ménage dans ce genre d’immeuble, même qu’il y avait un gardien qui s’appelait Alexandre, un petit jeune en uniforme et tout.

–       On ne fait pas d’un cas une généralité, dit sentencieusement son frère, j’espère qu’ils n’ont pas d’arme c’est tout.

Grz’ grogna, ils continuèrent leur chemin.

–       Ils auront un pitt bull, ricana Milo, c’est comme une arme.

–       Ah je déteste ces chiens là.

–       Tu déteste tous les chiens.

–       Je les déteste pas je m’en méfie c’est différent.

Milo soupira.

–       Tu veux toujours avoir le dernier mot.

–       Non ! Pourquoi tu dis ça ?

–       Parce que c’est vrai. Ca y est on y est, troisième droite, c’est ça ?

Nouveau grognement, c’était ça.

–       Comment on rentre ? On n’a pas amené de masse, fit remarquer Goran.

–       Pourquoi tu veux une masse, on va sonner c’est tout.

–       Mais s’ils sont armés ils vont se méfier !

–       Mais non tu vas voir, affirma l’autre en joignant le geste à la parole.

Quelques instants plus tard la porte s’entre-ouvrit sur une femme d’âge mûr, et le museau d’un chien blond, un golden a l’air jouasse.

–       Oui, en quoi puis-je vous aider ? Demanda poliment la dame à l’abri derrière le loquet qui retenait la porte.

Les trois frères étaient autant surpris les uns que les autres.

–       Euh pardon madame, c’est une erreur, grimaça Goran en tirant son frère en arrière.

Elle referma la porte sans rien demander. Goran fit signe à ses frères qu’on s’en allait. Ils grimpèrent à l’étage du dessus

–       Mais c’est quoi ces conneries, je suis sûr que le patron nous avait dit…

Milo fit un geste en dégainant son portable, silence, il appelait l’intéressé.

–       Allo ? Ouais patron c’est Milo… hein ? Non, non il y a pas de problème, je voulais juste vérifier un truc avec vous. L’adresse c’est bien 47 rue de Rennes, troisième droite…. Ah okay merci.

Il raccrocha atterré.

–       C’est bien ça.

–       Ah bon ?

Grognement de surprise. Les trois frères s’entre regardèrent avant de redescendre le pas alerte et de sonner une nouvelle fois. Cette fois c’était un homme d’une cinquantaine d’année, un polo saumon sur les épaules. Fin et long, presque aussi grand que Milo.

–       Oui en quoi puis-je vous aider ? Demanda-t-il derrière le loquet, juste avant que Milo ne l’arrache d’un coup d’épaule. Le type en fut si surpris qu’il en tomba sur ses fesses. Quand le chien se pointa la queue battante pour leur faire la fête. Même Goran se laissa surprendre et pendant quelques instant il y eu un peu de confusion dans le hall, jusqu’à ce que Grz’ claque la porte derrière lui et que le type ne pousse un au secours.

–       Mon Dieu qu’est-ce qui se passe chéri !?

–       Papa !?

La femme et un adolescent en chemise rayée bleu et blanche, mocassin à gland, le clone craché de son père, le polo en moins. Les trois frères ouvrirent leur gabardine.

–       Faites pas d’histoires on est venu pour la coke.

–       La coke ? Mais…. Mais… nous n’avons pas de coke mon… monsieur bégaya la femme.

Milo secoua la tête et fit signe à ses frères de fouiller l’appartement.

–       Je vous ai dit de pas faire d’histoire hein ? D’un coup de crosse en travers la figure il envoya le gamin par terre. Ce dernier roula en poussant un cri de douleur. Milo le poursuivi et le bourra de coup de pied jusqu’à ce qu’elle supplie. Le chien n’avait pas bougé sinon la queue, il était clair qu’il était plus contant d’avoir des visiteurs qu’il se sentait investi de la mission de garder ses maitres.

–       Hé putain ! Y’a les flics !

–       De quoi ?

Goran regardait au dehors par une fenêtre du salon un car de CRS au pied de l’immeuble.

–       Y’a les flics.

–       Qu’est-ce qu’ils foutent là ? Ils sont combien ?

–       Une camionnette de CRS, je vois que ça. Et un flic sur le trottoir.

–       C’est pour le ministre, expliqua le mari.

–       De quoi ?

–       Il y a un ministre qui loge dans l’immeuble.

Les frères se jetèrent un coup d’œil dubitatif, comment assurer leur sortie discrète maintenant ?

–       Il y a une autre sortie ?

–       De quoi ?

–       Il y une autre sortie à l’immeuble ?

–       Par la cour, hasarda la femme en faisant signe à Milo vers la cuisine.

Milo l’attrapa rudement par le bras et l’entraina dans la direction indiquée. La fenêtre de la cuisine donnait sur une grande cour fermée par un mur mitoyen à deux autres cours. Milo s’imagina cinq secondes en train de grimper ce mur avec ses cent dix kilos, ça le tentait moyen d’autant qu’ils étaient censé repartir avec des kilos de C. Soudain il sentit une brûlure dans son avant-bras, il regarda par réflexe, il avait un couteau planté dedans.

–       Sa…. Salope !

Elle avait fait un pas en arrière, visiblement aussi terrifiée par son geste qu’il était furieux. Son doigt se referma sur la détente, une rafale partie toute seule, constellant la poitrine de la femme qui alla bouler sur le carrelage avec un hoquet de surprise.

–       Bon Dieu mais t’es malade ! Aboya Goran en entrant précipitamment dans la cuisine, Grz’ et le chien sur ses talons.

–       Ah ouais !? Et ça c’est quoi ? Une blague !? Râla Milo en arrachant le couteau de son avant-bras.

–       Hélène ? Fit le mari derrière eux d’une voix blanche. Avant de les bousculer et de se précipiter sur le corps de sa femme. Hélène non ! Non ! Noooooon !

–       Maman ? Fit à son tour le gamin en entrant. Bande de salaud vous avez tué ma mère !

Il reparti en courant. Milo regarda ses frères.

–       Bah vous attendez quoi ?

Ils détalèrent à leur tour. Milo attrapa l’autre par le col, derrière on entendait des bruits de cavalcade.

–       Bon ça suffit les grimaces où est la coke ?

Il entendit un « salaud ! » immédiatement suivi d’un coup de feu puis d’un autre.

–       Oh bordel il se passe quoi.

–       Adrien ! Cria le mari en se débattant.

Milo lui flanqua un coup sur le nez et le traina au dehors.

–       Il se passe quoi bordel !?

Le gamin gisait dans le salon, un fusil de chasse à ses côtés, la tête à demi emportée par une balle. Ses deux frères avaient le nez en l’air. Milo leva la tête incrédule, le temps de comprendre le lustre au-dessus d’eux se décrochait… et s’effondrait sur la tête du type avec un fracas de cristal.

–       Oh merde, grogna Grz’

 

Le Marseillais évoquait sans doute bien des choses mais la plaisanterie, le rire, la blague n’en faisait pas parti. La peur, la méfiance, éventuellement la terreur quand il était de mauvaise humeur, mais en aucun cas le fou rire. C’était pourtant bien un fou rire qu’essayait désespérément de retenir le tas de muscle face à lui. La nervosité sans doute. Le Marseillais rendait tout le monde nerveux, même les tas de muscle.

–       Si ce pays de con autorisait le MMA le combat ne serait pas clandestin, expliquait le Marseillais de sa voix rauque, fruit d’un savant mélange de tabac, d’alcool et de nuit blanche à taper le carton. Et si ce combat n’était pas clandestin tu aurais tes chances. Je n’en doutes pas. Mais la vie est injuste n’est-ce pas ? La vie ne nous fait pas les cadeaux que nous voulons, elle nous offre des occasions. Toi tu vas perdre, mais tu vas t’enrichir par exemple.

Le tas de muscle écoutait en pensant à son fou rire. Cherchant un détail dans ce visage impavide qui le dégoute de rire, le Marseillais le fixait de ses yeux comme des plombs de chasse, on aurait dit qu’il allait lui dévorer l’âme.

–       Est-ce que tu me comprends ?

Le téléphone sur la table sonna, le tas de muscle fit signe qu’il comprenait parfaitement. Ca lui permit de fermer les yeux et de penser à un truc assez sinistre pour lui passer l’envie d’éclater de rire. Lui sur le tapis en train de saigner comme un cochon.

–       Ouais ?

C’était Milo.

–       Patron, on a un problème…

Le coup de feu que le gamin avait tiré en l’air avait affaibli l’attache du lustre, mais en dépit du bruit que celui-ci avait fait en tombant, en dépit des coups de feu qui avaient précédé, la prédiction de Milo était juste, personne dans l’immeuble n’avait bougé. Même pas le flic en bas. Goran surveillait derrière le rideau de la fenêtre, il avait beau regarder, pas un seul type de la BAC jusqu’ici. Incroyable ! Mais le plus incroyable c’est ce qu’avait fini par trouver Grz’ à force de fouiller, les paquets de cocaïne sous l’évier de la cuisine. Milo n’en n’avait pas cru ses yeux.

–       Alors c’était ça qu’elle protégeait la salope ! Dit-il en raccrochant.

–       Alors il a dit quoi ? Demanda Goran.

–       D’après toi ? Grogna son frère, il a dit qu’on se débarrasse des corps bien sûr ! Pas de cadavre qu’il a dit !

–       Pas de cadavre ? Mais il veut qu’on fasse quoi bordel !? Qu’on les découpe !

–       Pourquoi tu poses des questions à la con si t’as la réponse !?

–       Non, non, j’en ai marre de découper des gens ! Je suis pas venu pour ça moi je découpe personne !

Les deux frères n’en croyaient pas leurs oreilles.

–       Qu’est-ce que tu racontes, depuis quand ça te gène de découper les gens ? Tu veux que je te rappel combien t’en as découpé dans ta vie déjà.

–       Bah justement ! Je trouve ça immoral. C’est pas chrétien, je veux me racheter.

–       Hein ? Grogna Grz’

–       Depuis quand ça te préoccupe toi ? A part à ton baptême t’es jamais allé à l’église, gronda Milo.

–       Ca n’empêche, j’ai des croyances.

–       Des croyances hein…. Comme laisser trois cadavres derrière soi avec ton ADN partout ? Abruti !

–       Qu’on les découpe ou pas notre ADN sera partout, fit remarquer Goran, je te signale que tu saignes, faudrait te faire soigner d’ailleurs…

–       T’occupes pas de mon bras et aide nous, fit Milo en soulevant le cadavre de la femme.

–       Non. Je refuse de découper ces gens.

–       Ah tu commences à me faire chier tu sais ça !? Aide nous je te dis !

Goran hésita, jetant un coup d’œil à Grz’ à l’air harassé.

–       D’accord mais je les découpe pas !

–       Tu feras ce que je te dirais ou c’est moi qui vais te découper bordel !

Goran pâli, son frère n’avait pas l’habitude de faire des menaces en l’air. Par exemple quand il avait dit à leur père d’arrêter de battre leur mère ou il le tuerait, leur père avait fait l’erreur de ne pas le croire.

–       Tu ferais pas ça, dit-il d’une petite voix enroué.

–       Si tu me fais chier, sans hésitation.

Ils transportèrent les cadavres dans la salle de bain qui, Dieu merci, était équipé d’une baignoire quand on sonna. Une petite vieille dans l’œilleton, Goran ouvrit, son Makarov dans une main, main dans le dos.

–       Oui madame que puis-je pour vous ?

–       Qu’est-ce qui se passe où est Hélène, c’est quoi tout ce bruit !? J’essaye de faire la sieste moi !

–       Oh je suis absolument désolé pour le dérangement madame, les gens qui vivent ici sont sorti, nous faisons des travaux.

–       Des travaux ? Hélène ne m’a jamais parlé de travaux.

Le chien apparu juste au mauvais moment pour faire la fête à la voisine comme il avait l’air de faire la fête à absolument tout le monde dans l’indifférence complète du sort de ses propriétaires.

–       Bah Boules qu’est-ce que tu fais là ? Ils t’ont pas emmené avec toi ?

Elle regarda Goran qui essayait d’empêcher le chien de sortir.

–       C’est quoi ces loucheries, vous seriez pas des voleurs des fois ?

–       Des voleurs grand Dieu non, dites pour le chien madame, ils ne l’ont pas emmené avec eux, vous ne voudriez pas le garder, il nous gêne pour les travaux.

–       Euh…

–       Oh votre mari ne va pas être d’accord c’est ça.

–       Je vis seule annonça la vieille avec un air digne.

–       Ah je vois vous attendez une visite peut-être… ça nous aiderait beaucoup vous savez, il est fort sympathique mais…

–       Non je n’attends personne mais…

Soudain Goran l’attrapa par le col et l’entraina à l’intérieur.

–       Elle vit seule, elle attend personne et elle vient faire chier !? S’emporta-t-il.

La vieille glapit, il la frappa avec son pistolet, elle s’effondra inanimée, il la traina jusqu’à la salle de bain.

–       Qui c’est celle là ? Demanda Milo.

–       Une emmerdeuse.

–       Elle est vivante ?

–       Ouais.

–       Moi je découpe pas les gens vivant.

Ils avaient déjà commencé, trois têtes s’entassaient dans le lavabo.

–       J’ai pas dit que je voulais qu’on la découpe, on l’attache et pis c’est tout.

–       Elle a vu ton visage.

–       Et alors, je suis pas fiché en France moi.

Milo haussa les épaules, il n’aimait pas qu’on lui rappel les mauvais souvenirs.

–       Oh ça va hein… de toute façon le patron veut pas de témoin.

–       C’est pas un témoin, elle sait même pas ce qu’on vient foutre, elle pensait qu’on était des voleurs.

–       Bah justement, elle va donner ton signalement et…

Grz ‘ grogna.

–       Ouais, ouais, ça va, je dis juste que faut la tuer.

–       C’est hors de question, elle n’a rien fait ! Protesta Goran.

Grz’ se leva exaspéré, un couteau du chef ensanglanté à la main. Il poussa son frère et poignarda la vieille trois fois en pleine poitrine avant de le dévisager d’un regard lourd de sens. Il faisait chier, et pas plus que son frère Grz’ était à prendre à la légère, en fait des trois, c’était celui qu’il fallait le moins prendre à la blague. Grz’ était fou, Goran n’en avait jamais eu de doute mais aujourd’hui particulièrement. Il regarda la vieille dame se vider de son sang en hoquetant, il n’eut pas le courage de la laisser agoniser. Il posa une serviette sur sa tête et lui colla une balle dans la tête. La serviette étouffa vaguement le bruit. Restait quatre corps à découper, soit huit jambes et bras, quatre troncs, les têtes, emballés le tout et disparaitre avec sans alerter le flic dehors. Finalement Goran accepta de donner un coup de main. Comme l’avait précisé Milo ce n’était pas les premiers corps qu’ils découpaient et dans des conditions plus difficiles, mais quatre corps ça fait beaucoup de sang, beaucoup de place occupé, beaucoup de travail quand on outillait avec des couteaux de cuisine et, Dieu merci, une scie à métaux trouvé dans la boite de bricolage de monsieur. Ils pataugèrent là-dedans pendant trois bonnes heures, emballèrent le tout avec des sacs poubelles quand Milo passant dans le salon donna l’alerte.

–       Il y a d’autres flics !

–       Comment ça ?

–       Y’a deux cars.

–       De quoi ?

Goran s’approcha, il y avait en effet deux cars de CRS plein maintenant en bas de l’immeuble.

–       C’est à cause des manifs ça.

–       Quelle manif ?

Goran haussa les épaules.

–       Il y a toujours des manifs en France alors va savoir. C’est sûrement pas à cause de nous en tout cas.

–       Comment tu peux être sûr ?

–       Tu vois la BAC, tu vois le GIGN ? Non alors c’est pas pour nous.

Milo laissa tomber le rideau.

–       J’aime pas ça quand même.

–       Et qu’est-ce que tu veux qu’on fasse on peut pas rester ici.

–       On peut pas sortir comme ça non plus, on va se faire repérer.

Ils étaient couverts de sang.

–       Non c’est sûr, admit Goran. On va voir s’ils ont des trucs à notre taille.

Par chance ils en avaient mais ça faisait drôle de se voir dans ces tenues de bourgeois. Ils se regardaient dans la glace de la chambre des parents en rigolant.

–       Alors Monsieuh la comteuh un peuh de champagneuh ?

–       Arrête tes conneries ils parlent pas comme ça les bourges, protesta Milo.

–       Ils parlent comment alors monsieur l’expert ?

–       Ils disent « cher ami » d’abord, les bourges tout le monde est leur ami, ou leur copain. Mais si c’est un copain alors c’est un intime, un ami ça peut être n’importe qui qu’ils connaissent.

–       Chereuh amieuh, s’amusa son frère.

–       Et ils ont pas cet accent à la con non plus, il parle normal.

–       Ca va jamais marcher, déclara soudain Grz’ derrière eux.

–       De quoi qui va jamais marcher ?

–       Nous, grogna le dernier des frères en se dévisageant.

Avec son nez de travers, sa balafre qui lui divisait le visage en deux et sa paupière droite ornée d’un orgelet de bonne taille on pouvait comprendre qu’il puisse avoir des doutes quant à passer pour un bourgeois ordinaire. Milo se regarda à son tour. Le front avancé, le nez aplati, des mains d’étrangleur et une carrure pour déménager les pianos.

–       Avec le chien je suis sûr que ça passera, fit Goran pour se rassurer. Des trois il était sans doute le moins remarquable mais il n’avait indubitablement pas l’air chez lui dans les vêtements du gamin

–       Rien du tout, il nous faut une femme.

–       Tu veux appeler un tapin ? T’es cinglé ?

–       Tu vas faire la femme.

–       Ca va pas non !?

–       Je te demande pas ton avis, va t’habiller !

Goran en femme ? Très poudré alors, énormément même et maquillé comme une voiture volée. Grz’ fit remarquer que c’était pire question look, Goran alla se rhabiller. Cinq gros sacs et quatre valises, ils finirent par sortir l’un derrière l’autre, les mains encombrées comme s’ils partaient en vacance laissant le chien seul dans l’appartement qui aussi tôt ce mit à hululer.

–       Ces quoi ces conneries ? Râla Goran

–       L’aime pas être seul, expliqua Milo.

–       Va alerter tout l’immeuble ce connard !

–       On le bute, proposa Grz’

–       Eh il est cool ce chien, protesta Milo, pourquoi on ferait ça.

–       Parce qu’il nous emmerde ? Suggéra son frère.

–       Nan, nan, pas question on le prend avec nous.

–       Hein ? De quoi ? Tu crois pas qu’on est assez encombré !?

–       Justement ça fera genre on part en vacance.

–       T’en penses quoi Grz’ ?

Ce dernier secoua la tête signifiant qu’il ne voulait rien à avoir à faire avec cette discussion absurde.

–       Il pense comme moi ! décida Milo.

Et ils allèrent chercher le chien avant de claquer la porte, celui-ci leur fit la fête comme s’il ne les avait pas vu de la semaine.

–       Il est bizarre ce chien, on a buté ses maitres il en a rien à foutre et maintenant il nous kiffe.

–       Peut-être qu’ils le battaient.

–       L’a pas l’air battu.

–       Ou bien ils étaient chiants comme une messe.

Goran rigola en passant devant le gardien, tirant sur sa valise, un sac Vuitton sous le bras.

–       Dites moi, intervint soudain ce dernier. On peut savoir d’où vous sortez vous autres.

–       De quoi ? Répondit Milo en russe.

–       Oh… euh, do you speak english ?

–       Niet.

Le gardien essaya bravement de faire barrage de son corps en répétant sa question, d’où ils sortaient. Milo lui dit d’aller se faire foutre toujours en russe et il allait joindre le geste à la parole quand le policier entra à son tour dans le hall glaçant l’ambiance.

–       Un problème ? Demanda-t-il.

–       Niet problème ! S’exclama Milo avant de continuer en russe, ce mec nous emmerde l’âme pourquoi tu veux en être ?

C’est le moment que choisi le chien pour essayer de faire comme s’il était féroce. Il aboya à tout rompre, il en avait après les uniformes.

–       Bah il a quoi ce chien ? Demanda le pandore.

–       Grishka au pied ! Ordonna Milo en tirant sur la laisse du chien.

Le chien, ignorant qu’il avait été débaptisé, continua d’aboyer.

–       Pardon, pardon, s’excusa Milo alors que le flic s’écartait pour le laisser passer.

–       Eh mais attendez je connais ce ch…

Le gardien ne termina pas sa phrase, malencontreusement cogné à l’entre cuisse par un Grz’ fort encombré et de mauvaise humeur.

–       Ca va ? S’enquit le flic.

–       Aïïïïe…

–       Désolé, désolé, grogna Grz’ en les dépassant aussi rapidement que la décence lui permettait.

Le moment que choisi l’anse d’une des valises pour rompre sous le poids qu’elle contenait. Ca fit crac puis splaff. Goran jura en serbe quand entrèrent dans le hall un bloc au complet de CRS casqué et botté. Il y avait quatre têtes et deux bras dans ce sac là, il fallut un certain sang froid pour ne pas paniquer. Goran ne fit pas semblant, il était impressionné.

–       Qu’est-ce qui se passe ? Demanda-t-il en français d’une voix blanche.

–       Ne vous en faites pas, i y a une manifestation qui doit passer par ici, expliqua le flic, si j’étais vous je ne trainerais pas. Tenez, on va vous aider.

Ils soulevèrent le sac à deux.

–       Pffiou, vous partez pour de longues vacances vous ou quoi ?

–       Maison de campagne, répondit spontanément Goran, dans son esprit tous les bourgeois avaient une maison de campagne.

Et ainsi les flics les aidèrent à charger le van, quatre corps découpés, vingt kilos de cocaïne et les armes.

 

La nuit était tombée, le sac poubelle plongea dans l’eau sans bruit, coulant presque immédiatement à pic, ils avaient ajouté des cailloux. Un canal de la Marne, le chien, attaché à un arbre, les regardait se passer les sacs de mains en mains l’air jouasse.

–       Tu vas en faire quoi de ce clebs ?

–       Bin je vais le garder.

–       En tout cas c’est pas un chien de garde, ça sert à rien un chien si c’est pas un chien de garde, décréta Goran.

–       C’est toi qui sert à rien. Monsieur j’ai une théorie pour tout.

–       Meuh non j’ai pas une théorie pour tout !

–       Mais si, Grz’ j’ai pas raison ?

Grz’ grogna d’approbation, la dispute se poursuivit jusqu’à ce qu’ils retournent dans la voiture et plus loin. Goran ne lâchait pas facilement l’affaire.

Scopitone

Francis se regardait marcher d’un pas chaloupé dans la vitrine du supermarché, un félin en action, il se souvenait encore des conseils du professeur de danse, imiter le félin, être un félin, une chose dangereuse, intérioriser le rôle avec son corps et non sa tête. Il se sourit à lui-même comme s’il avait été sa propre femme. C’était au temps de son succès, au temps où des producteurs parlaient de le faire tourner au cinéma. Avec sa petite gueule de rebelle il aurait fait des malheurs sur grand écran. Le bon temps. Il s’assit derrière le tréteau sur lequel était posée une pile de livres. Des romans policiers, des histoires de voyous, il en connaissait un bout. Mais ça se vendait pas. Personne n’en n’avait rien à faire de la littérature de nos jours, et encore moins de la mauvaise. Francis ne se faisait pas d’illusion, il n’était pas très bon. Même sa voix n’était pas terrible, tout juste bonne à enquiller les 45 et les 78 tours, pour l’Olympia ce n’était même pas la peine de rêver. Mais à l’époque c’était encore pire que maintenant, tout passait, n’importe qui avec un petit quelque chose ou les bonnes relations passait. A l’époque un mot de Barclay ou de Filipacchi et à toi les portes de la gloire, les scopitones, les filles, plein de filles. Le seul domaine où il n’avait jamais excellé peut-être. Les filles c’était facile, ça l’avait toujours été. Il savait les mettre en confiance, appuyer là où ça faisait du bien, savait leur point faible, l’amour. Et il avait joué cette comédie là bien des fois. Avec la célébrité en plus, son côté petit voyou, rebelle, c’était dans la poche d’un sourire un seul ! Mais le temps avait passé bien sûr et son talent dans ce domaine avait rejoint tous les autres au placard des souvenirs et des maladresses. Chanteur de variété passable dans les années soixante, écrivain médiocre de petit polar sans relief, juste assez de sexe et de violence pour intéresser un éditeur. Séducteur même plus sur le retour, avec vingt kilos de trop, sa barbe grisonnante, son teint pourri à base de junk food, d’alcool, d’herbe et deux paquets de blondes jours. Le médecin du dispensaire lui avait dit de ralentir mais que foutre il était foutu de toute façon, il le savait, en bout de course, Au moins il avait bien vécu, bien profité, dommage seulement que ça se soit arrêté trop tôt. Dommage que personne ne se souviendrait jamais de lui. Une grosse femme et ses gosses passèrent devant lui, le gamin demanda ce qu’il faisait là avec ses livres, elle lui répondit qu’il essayait de les vendre sans doute. Le môme se retourna vers lui et cria presque.

–       Vendre des livres !?

Il n’en revenait pas, comme s’il regardait le dernier des dinosaures en personne. Francis l’ignora comme il put mais le gamin échappa à sa mère et se planta devant lui, presque choqué.

–       C’est vous qui les avez écrit ?

–       Euh ouais, répondit Francis un peu décontenancé par le culot du môme. Dans deux minutes il allait lui jeter des cacahuètes.

–       Pourquoi faire ?

C’était une bonne question, même lui se la posait parfois. Pourquoi se faire chier sur deux cent pages alors qu’il n’était même pas un bon écrivain et qu’il le savait ? Alors que cette signature ne servait à rien qu’à faire de la pub à son éditeur et que personne ne lui achèterait rien. Pourquoi cette humiliation, cette torture ? Ce n’était pas le coup de la célébrité en tout cas alors quoi ? Peut-être qu’au fond ça le rassurait de se dire qu’il était un peu artiste quelque part. Il avait été chanteur, il était écrivain, il avait le feu sacré et n’y pouvait rien. Ou bien était-ce simplement parce que c’était toujours mieux que de se regarder en face. De voir non plus la démarche féline mais la silhouette épaissie, oublier les bons souvenir de baise et voir les mouchoirs usagés, effacer la dolce vita et ne plus vivre que dans le quotidien dans son mobile home en bord de nationale. Avec l’assurance presque angoissante qu’on était absolument personne, un être inconnu et inconsistant. Au fond ces piles de livres c’était comme un rempart contre sa propre médiocrité, ses échecs, sa fuite et tout le manque d’amour dont il souffrait, un rempart avec au bout l’espoir d’une vague postérité. L’espoir qu’il laisserait quelque chose un jour dans l’œil de l’autre, un souvenir, un autre espoir, un sourire… Quoiqu’il en soit il n’avait aucune envie d’en discuter avec ce morveux.

–       Bah pour que les gens se distraient et en plus ça me fait plaisir, répondit-il.

Le môme avait l’air d’en douter.

–       Et les gens achètent ?

Petit con. Il sourit, paternel.

–       Oh tu sais ça prend du temps, mais oui ils achètent, menti-t-il.

–       Nan, les gens achètent pas, les gens ils veulent regarder des films, lire ça sert à rien.

Et sans lui donner l’occasion de répondre il lui tourna le dos et fila. Francis jura en français, comme chaque fois qu’il était contrarié, un français sans accent mais qu’il n’utilisait plus depuis des années. Cette langue avait disparu de sa vie comme son pays natal un soir de juin, il y avait plus de trente ans de ça. Un soir qu’il n’aurait préféré ne jamais vivre et qui avait totalement détourné le fleuve de sa vie, mit fin à dix ans de succès d’estime, d’autographe, de voyages et de fêtes. Dix ans à rouler sur l’or ou presque, à fréquenter les meilleurs, à passer son été dans le Saint Tropez des années yéyé, à rouler en décapotable, une fille différente tous les soirs à son bras. Dix ans de dolve vita contre trente d’une vie de raté passée à essayer de ne surtout jamais regarder la vérité en face. A se fuir autant qu’il avait fui ses anciens amis et son ancienne vie. Il avait raconté son expérience de fuyard dans un de ses romans « le Témoin ». L’histoire d’un homme qui témoigne d’un crime lors d’un procès et dont la vie est à jamais bouleversée en raison de la corruption qui règne dans la police. Sa meilleure vente à ce jour, un peu plus de deux mille exemplaires et l’éditeur le rééditait périodiquement. Il avait même frôlé un jour l’espoir d’intéresser Hollywood quand un producteur avait pris une option sur les droits d’exploitation. Mais en réalité il ne s’agissait que d’une manœuvre pour priver la concurrence d’une potentielle bonne histoire pendant la durée de l’option, 42 ans. Dans son roman le témoin finissait par retrouver une vie normale grâce à une femme, il n’avait jamais eu cette chance et il avait écrit cette conclusion comme forme d’appel au secours ou bien d’exorcisme, poussant l’idée au point de décrire dans le livre sa femme idéale. Une grande blonde plantureuse aux yeux verts comme la fille qui se regardait dans la vitrine du supermarché, un casque audio planté dans les oreilles. Elle était bonne. Elle avait un joli petit cul et des seins de belles proportions comme souvent avec les américaines, vingt-cinq ans tout au plus. Il bavait. Dans le temps il lui aurait lancé un hey poupée et l’affaire aurait été emballée parce qu’il était connu, qu’il avait encore son sourire de vainqueur. Mais surtout parce que hey poupée ce n’était pas encore ringard, qu’elle l’aurait entendu au lieu d’avoir ces fichus machins dans les oreilles qui les rendait tous autistes, et enfin qu’elle n’aurait pas parlé de harcèlement et il ne savait trop quel épithète que les gens se lançaient de nos jours. Dans le temps… Chaque fois qu’il pensait à ça il se rappelait toutes les années qui le séparaient de ce temps-là. Toutes ces années qui avaient filé si vite, tellement plus vite que celles de sa gloire, celles qui lui avaient fait croire que ça serait pour toujours. Toutes ces années où il ne s’était rien passé justement, du moins rien de notable. Sinon qu’il avait grossit, ne vendait pas de livre et vivait dans un mobile home au bord d’une nationale, inconnu de tous et donc apprécié de personne. Il attrapa un des livres dans la pile devant lui, le Témoin et se mit à le feuilleter. Son plus grand mystère c’est qu’au fond il n’avait jamais compris le succès du livre. Il avait copié la trame d’un film qu’il avait déjà vu au cinéma, modifié deux, trois petites choses dont l’histoire d’amour qui n’existait pas dans l’histoire de départ. Il faisait ça pratiquement pour tous ses romans, c’était plus facile. Il avait bien essayé de trouver ses intrigues lui-même mais il avait ce tort de débutant de tout compliquer à loisir, de faire trop de personnage qui naissaient et mourraient sous sa plume en quelques pages. Le tort de vouloir à la fois trop en dire et trop en faire. Personne ne s’était jamais plaint de retrouver une intrigue déjà vu au cinéma. Il était assez doué pour maquiller ses histoires et même y donner une certaine patine qui lui ressemblait, du moins qui pouvait ressembler à un style d’auteur. Ca n’était pas venu tout de suite, il avait participé à des ateliers d’écriture à l’université, appris à réduire une phrase à une idée, à construire et déconstruire un texte comme on monte et démonte des Lego, à ne plus redouter la matière première de ses mots comme disait son prof et savoir les arranger selon une formule à son goût.

–       Le Témoin, votre meilleur à ce jour, fit une voix.

Il leva les yeux et manqua de rougir jusqu’aux oreilles, c’était la fille.

–       Vous l’avez lu ?

Il n’en revenait visiblement pas.

–       J’ai lu tous vos livres.

–       Ca c’est un gros mensonge.

Elle sembla choquée.

–       Pourquoi je mentirais ?

–       Parce que personne n’a lu tous mes livres, on en lit un et on passe à autre chose.

–       Vous êtes un peu dur avec vous-même je trouve.

–       Réaliste, dit-il en haussant les épaules.

–       Et naturellement vous avez tort parce que moi je les ai tous lu.

Il n’en revenait pas qu’elle lui parlait. Il n’en revenait tellement pas qu’il faisait tout pour ignorer les deux melons qui le surplombaient et se concentrer sur son visage, mais c’était difficile. Il sourit.

–       Et qu’est-ce qui vous a pris ? Vous étiez malade ?

–       Non, je suis étudiante en lettre.

–       Oh.

Il était impressionné

–       Ma thèse de premier année, expliqua-t-elle, étude comparé du Pulp moderne.

–       Vous m’en direz tant. Et vous me citez ?

–       Non, mais j’ai trouvé intéressant ce que vous écriviez. Il vous manque juste une chose.

–       Et c’est quoi ?

–       La confiance en vous.

Un peu un coup de poing dans le ventre. Cette fille si jolie, si simple qui lui balançait une vérité en pleine figure, et sans fard.

–       Euh… il me semblait pourtant que ça allait plutôt bien de ce côté-là, à mon âge…

–       Ca ne se voit pas dans vos écrit en tout cas, le coupa t-elle en le fixant sans passion. Sauf dans le Témoin.

Un compliment et une vacherie dans la même phrase, comment le prendre ?

–       Ah bah merci.

Elle s’empara d’un exemplaire du Témoin et l’ouvrit à la première page.

–       Vous pourriez me le dédicacer, ça me ferait plaisir. Je m’appelle Kay.

Il n’en revenait pas. Une gamine, ravissante, qui lui demandait un autographe comme du temps de sa gloire, c’était presque trop beau pour être vrai.

–       Vous me faites une farce c’est ça ? Il y a une caméra caché ou quoi ?

Elle fit de grands yeux ronds.

–       Une farce ? Non pourquoi ? Je suis sérieuse, c’est pas tous les jours qu’on rencontre un bon auteur.

–       Allons, je ne suis pas un bon auteur.

–       En tout cas moi je trouve que vous en avez le potentiel.

Il ricana.

–       Vous devriez en parler à mon éditeur.

Elle sourit.

–       Pourquoi pas, il est où ?

–       Je plaisantais.

–       Moi aussi.

Elle eut un de ces regards quand elle lui dit ça. Il n’en revenait pas, il lui plaisait et elle ne faisait rien pour le cacher.

–       Vous avez quel âge ? Ne put il s’empêcher de demander.

–       Pourquoi ? C’est important ?

–       Euh… non… mais….

–       J’ai vingt-trois ans…

Ca le rassura presque, au moins elle était majeure.

–       Dites, ça vous dirait qu’on boit un verre ensemble.

–       A condition que ça soit moi qui vous le paye, insista-t-elle.

Pas dans les habitudes de sa génération de se faire payer un verre par une fille, ni d’ailleurs de se faire entreprendre par elle mais ça ne lui déplaisait pas. Ca le bousculait et le jeu en valait la chandelle. Il accepta. Le bar était attenant à la galerie marchande comme souvent aux Etats Unis, ce pays d’alcoolique et de camé. Difficile notion à admettre quand par ailleurs on voyait avec quel fanatisme les agents du gouvernement étaient lancés dans la lutte contre le trafic. Il en avait fait les frais. Mais l’Amérique était paradoxale et c’est ce qu’il aimait dans ce pays.

–       Alors, à quel genre de métier vous vous destinez avec vos études de lettre ? Ecrivain ? Dit-il pour plaisanter.

–       Oh non, je n’ai pas encore le bagage nécessaire pour faire une écrivaine intéressante, quand j’aurais quarante ans peut-être…

–       Le nombre des années n’a rien à voir avec le talent, on ne vous a jamais dit ça ?

–       Si mais je ne souscris pas beaucoup au mythe de Mozart.

–       Au mythe de Mozart ?

–       Vous savez celui du jeune prodige qui a vingt ans a déjà pondu trois chef d’œuvre. Mozart était un cas à part et il est mort à trente-sept ans d’épuisement. Je crois beaucoup plus à l’expérience, à la patine, tenez d’ailleurs il n’y a quasiment pas de grand écrivain de vingt ans. Et ne me parlez pas de Rimbaud, c’est aussi un cas à part.

Il rigola, ah les certitudes de la jeunesse….

–       Quel est selon vous le plus grand écrivain au monde ? Shakespeare ?

–       Pas mal, en tout cas il a inventé la langue anglaise mais moi je préfère ceux qui s’inventent une langue, un style unique. Et de ce point de vue c’est Louis Ferdinand Céline le plus grand.

Là elle lui faisait plaisir la gamine.

–       Le Voyage… proposa-t-il sans terminer le titre du livre comme tous les connaisseurs le faisaient.

–       Le Voyage… le chef d’œuvre absolu ! Et quel âge avait Céline quand il l’a publié ?

–       Trente-huit ans.

–       Voyez… Avant il n’aurait jamais pu. Pas l’expérience, pas le regard, pas la patine.

–       Parce que c’était Céline, toutes ces choses, la guerre, il les a faites.

–       Bien entendu, il faut avoir vécu pour écrire, c’est ce que je soutiens.

Il avala une gorgée de sa bière, il n’avait pas osé commander quelque chose de plus fort devant elle mais maintenant il louchait du côté du bar et des bouteilles de whisky comme à regret alors qu’elle avait commandé un coca cerise.

–       Donc d’après toi j’ai assez vécu pour pouvoir écrire.

–       Je pense oui, vous avez l’âge d’être mon père, alors oui j’imagine.

Ca le vexa un peu qu’elle lui ramène leur différence de la sorte. L’âge de son père, non mais ! Il n’était pas son père !

–       L’âge n’a rien à faire là-dedans, je pourrais très bien avoir mon âge et un tout petit vécu.

Elle haussa les épaules comme sil elle énonçait une évidence.

–       Vous ne seriez pas écrivain, les gens qui n’ont pas de bagage n’écrivent pas, ou bien n’importe quoi. Un blog par exemple, elle ricana à cette idée.

Sur le moment il fut contant de ne jamais avoir cédé à cette tentation. Non pas qu’il n’y avait pas pensé mais un blog ça s’alimente et il avait déjà assez de mal avec ses propres textes pour pas s’embarrasser d’écrire des articles en plus.

–       D’ailleurs vous ça se voit que vous savez de quoi vous parlez, vous étiez flic avant ? Ajouta-t-elle en faisant danser son verre devant ses lèvres pulpeuses.

Il éclata de rire.

–       Moi ? Non jamais de la vie… mais disons que j’ai fait différent truc, oui.

–       Mais comment vous avez fait alors ?

–       Pour ?

–       Dans le Témoin, ça sent le vécu, il y a plein de petit détail que vous notez chez votre personnage principale, vous avez déjà été témoin dans une affaire ?

Il se rembrunit.

–       Eh mais je vais pas te donner tous mes trucs d’écrivain à la fin !

Il avait dit ça en forçant sur son sourire mais on sentait que les questions sur son passé ne lui plaisait pas beaucoup. Elle se redressa sur sa chaise, embarrassée.

–       Pardon, pardon, je veux dire juste que c’est très bien vu, on y croit…

–       Merci.

–       Vous avez du mal avec les compliments hein.

–       C’est surtout qu’ils sont rares.

–       Bah justement prenez les tel qu’ils viennent, je suis sincère. Quand j’ai lu le Témoin j’ai d’abord pensé que c’était une biographie déguisée et puis je me suis rendu compte que vous aviez utilisez des éléments de la Liste, le film, dans le roman. Vous faites d’ailleurs souvent ça, je trouve ça original.

Il aurait pourtant juré que le plagiat était une faute impardonnable pour une étudiante en lettre. Elle répondit à sa question sans qu’il ne la prononce.

–       Ce n’est pas du plagiat vu que vous le transformez à votre sauce… C’est comme une revanche de l’écrit sur l’image je dirais.

–       Euh… merci.

–       Vous rêviez de faire quoi quand vous étiez petit, demanda-t-elle soudainement en se penchant vers lui, la main sous le menton, les seins en appuis sur le bord de table qui gonflaient.

–       Acteur, répondit-il sans hésiter.

–       Je vous ai jamais vu, vous avez réussi quand même ?

–       Un peu, j’ai été chanteur surtout c’est un peu pareil, on interprète… Et toi tu rêvais de quoi ?

Elle avait d’abord pensé à archéologue, puis ébéniste, puis cuisinière mais maintenant elle ne savait plus trop bien. Elle ne se sentait pas assez mûre pour se mettre à écrire et trop pour le faire comme un passe- temps. Elle le sentait, elle avait ça dans le sang. Pouvait-il en dire autant ? Lisait–on la même ferveur dans son regard quand il parlait littérature ? Non clairement la ferveur s’en était allé avec le reste, avec les espoirs, avec les certitudes, avec sa célébrité éphémère. Restait juste l’espoir de rester dans les esprits de certain pour ses écrits. Un espoir pas fort raisonnable mais que la gamine contrariait agréablement. Avec elle cet espoir semblait possible, quelqu’un pour s’intéresser, pour l’écouter, quelqu’un de disponible. C’était pourtant curieux comme à l’époque il n’aurait jamais imaginé ça possible, une débine pareille. Dans un mobile home au bord d’une nationale quand même. Mais bon maintenant il y avait cette jolie fille devant lui, il était autorisé de rêver un peu n’est-ce pas ? De rêver qu’il n’était pas aussi décati que le reflet dans le miroir lui hurlait, que ce n’était pas complètement fini. Qu’il pouvait encore faire rêver lui aussi, qu’il était bankable comme on disait à Hollywood. Finalement elle accepta quelque chose de plus corsé qu’un coca cerise, une bière c’était pas mal aussi. Ca la rendit gaie, ils se mirent à parler de chose et d’autres, sa vie universitaire, son job comme vendeuse dans une boutique de fringue, ses origines françaises à lui et le fait qu’il avait vécu la « belle époque » comme elle disait avec des étoiles dans les yeux. Il n’en revenait toujours pas mais elle s’intéressait à lui, et quand, en sortant du bar, ils échangèrent leur premier baisé, son cœur se mit à battre comme à son premier rendez-vous. Tant que sa vue se troubla, comme ébloui par le ciel rosée au dehors, le ciel qui se couchait. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Ses jambes se dérobaient sous lui…

–       T’emballes pas mon biquet, dit la fille, ça va bien se passer.

Son cœur battait de plus en plus vite au point de la douleur, comme une lance dans sa poitrine, une lance qui lui fendait le cœur en deux.

–       Qu’est-ce que… qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu m’as fait ?

–       Je t’ai brisé le cœur mon bébé voilà ce que j’ai fait… tu croyais qu’ils oublieraient ? Ils n’oublient jamais.

–       Bri… brisé le cœur ? demanda-t-il alors que tout lui revenait aussi clairement et brusquement que si on avait mis sur replay….

Les années yéyé, ses copains voyous qui lui faisaient du charme pour qu’il trimballe des voitures pour eux. Il savait ce qu’il y avait à l’intérieur, à la limite tout le monde savait et tout le monde s’en fichait à l’époque. Ca faisait des jolis voyages en Amérique avec une jolie poupée au bras, une à qui il jouait la comédie de l’amour. Ca faisait frissonner un peu, on fréquentait des durs, on rêvait d’en être un peu. Et puis la tuile… Des flics moins cons que d’autres ou plus teigneux, allez savoir, et le voilà interrogé par le FBI. Les preuves à charge qui s’accumulent, on croit qu’on va tenir, qu’on est un vrai, mais un vrai quoi sinon un vrai con.

–       Digitaline, expliqua la fille, j’en ai glissé dans ton deuxième verre. Ca va aller tout seul…

Ca n’allait pas tout seul, la douleur était atroce elle lui irradiait toute la poitrine maintenant comme si la lame qu’il avait dans le cœur lui arrachait tout. Un vrai con qui avait encore cru un instant qu’il pouvait plaire, être aimé, comme s’il ne portait pas sa poisse sur lui, comme s’il y avait encore de l’espoir pour un pauvre mec comme lui. Comme si, en effet, ceux là étaient du genre à oublier. Et alors qu’il mourrait il réalisa que c’était moins la digitaline que d’avoir cru à la comédie de cette fille qui le tuait. Il manquait d’amour, il en avait toujours manqué, et comme un idiot il en mourrait. Ce fut sa dernière pensée, peut-être pas la moins funeste mais la plus triste. La fille laissa sa tête reposer sur le sol et lui ferma les yeux, ils avaient souvent l’air triste en mourant, elle n’aimait pas ce regard, après elle s’en souvenait.