N93TM

Les seuls sentiments que l’homme ait jamais réussi à inspirer au policier sont l’ambiguïté et la dérision.

Vidocq.

Je ne vais pas te mentir. J’aime ça. J’aime ça quand je t’entends gueuler parce que je te tire par les cheveux, ou que je t’arrache les bras jusqu’entre les omoplates. Je m’éclate quand t’es à plusieurs et que tu veux faire le malin, qu’on peut bien sentir le tonfa siffler dans tes côtes, et les os craquer. Je kiffe quand tu m’as donné une raison. Te coller bien plat par terre, te faire bouffer le trottoir. Et d’ailleurs même si tu ne m’en donne pas, qu’est-ce que j’en ai à foutre moi, je suis assermenté. Toi t’es qu’un pauvre connard sur qui je peux faire pleuvoir la merde si ça me chante parce qu’on me paye pour ça et rien d’autre. Et j’adore ce job.  Et en plus si je trouve du chichon dans tes poches, je peux me faire du gras. Si c’est pas lier l’utile à l’agréable ça je vois pas ce que c’est. Ouais, no surprise, je me fais du beurre sur ta gueule citoyen, et qu’est-ce que j’en ai à foutre ? Qu’est-ce que j’en ai foutre de ces bidons qui jouent les durs en bas des tours ? De tous ces petits trous du cul qui nous emmerde la vie en se prenant pour Scarface ? Qu’est-ce que j’en ai à branler de ta gueule pépé avec ta bourgeoise qui me tape un scandale parce que je pisse dehors avec mon brassard ? Qu’est-ce que tu veux que ça me foute trou du cul que t’ais fêté le mariage de ta cousine ? Ou même que t’existe, que t’as des droits tout ça. Bande de connards ici, la loi c’est moi !

Alors allez-vous faire enculer.

Allez vous faire enculer les branleurs qui tiennent les murs et se prennent pour des gens, on devrait tous vous cramer ! Allez vous faire enculer les petits pédés sapé ethnique, piercing, tatouages, bobo mes burnes qui achetez du shit coupé à la colle en causant éco responsable ! On devrait vous envoyer faire les putes pour les macros qui tiennent ce business, ça vous apprendrait la vie ! Allez vous faire enculer les vieux qui nous appelez parce que votre voisin fait du bruit, nous c’est la BAC, pas silence on dort. Et surtout gueule pas parce que je te colle une prune, ça va me saouler. Allez vous faire enculer tous les négros, les bougnoules qui nous cassez les couilles avec vos droits et nos devoirs, votre Islam mes burnes, mais qui fument le pétard dans le train genre on est chez nous partout. Une balle dans le crâne ouais, ça calmerait les autres ! Allez vous faire enculer la Ferro, les gendarmes, les bleus, l’IGS, nos soit disant collègues. La moitié de ces fils de pute ne trouverait pas le chemin de leur bite sans un plan. On a n’a pas besoin d’eux pour mettre les cons au pas. Allez vous faire enculer les juges et les avocats qui nous refoutez systématiquement la racaille dans la rue parce que les taules sont pleines à ras bord. Qu’est-ce que ça peut bien me foutre moi qu’ils soient à 15 dans 9 m² ? On a qu’à agrandir les cages. Comme en Thaïlande, au Mexique. Comme ça on pourra en mettre plus. Va te faire enculer monsieur le ministre qui nous donne plus d’ordres que de moyens, un jour ça va te péter à la gueule et tes bandits on va te les traiter à l’ancienne. Allez vous faire enculer les gens qui se plaignent parce qu’on aplatit un connard, brutalité policière putain de ta mère ! Tu veux quoi petit citoyen ? Que je lui récite un poème ? Et alors c’est un bicot tocard ? Tu lis pas les statistiques ? Tous les flics sont racistes, c’est prouvé. Allez-vous faire enculer les citoyens, tous ces français qui veulent plus de sécurité et moins d’arabe mais qui gueuleront dès qu’on aura éclaté le crâne d’un dealer. Vas te faire enculer la France.

Moi je chante jamais la Marseillaise. Pas question. Je sais pas c’est la France de qui mais c’est pas la mienne. Qu’ils la gardent leur Révolution, leur liberté égalité mes noix, leur Droit de l’Homme. Tout ça c’est des foutaises. Une légende urbaine. La démocratie ? A quoi ça sert ? Les gens sont des veaux. Et on laisse à des veaux le droit de choisir leur chef. Le chef des veaux. C’est ça qui nous gouverne. J’ai des collègues qui n’aiment pas ça que je ne chante pas leur connerie d’hymne. J’ai même reçu des avertissements à cause de ça, mais je m’en branle. Je l’ai assez chanté pour mille ans de toute façon

3 ans. 6ème RPIMA, mon con ! Spécialisé tireur d’élite, brevet commando, ma couille ! Et ailes d’argents. Je les portes toujours, sous mon blouson. Un porte-bonheur. Avec le Sig Sauer, la gazeuse, une paire de menottes, deux chargeurs supplémentaire, et ma botte secrète… De temps à autre je prends un tonfa aussi. C’est bien quand tu veux faire un Auswitch.

Dimitri regarde sa montre qu’il a pas au poignet et me demande comme s’il proposait de s’en jeter un :

–          On s’fait un petit Auswitch avant de partir ?

Je souris.

–          T’es gourmant aujourd’hui…

J’attrape nos tonfas entre les sièges.

–          Avec un peu de chance un de ces enculés on ramassé… j’ai besoin de fraiche, ma femme veut de nouveaux rideaux.

–          Encore ?

–          Tu parles, on change de salon tous les mois avec elle. Et encore elle sait même pas que Marie Claire existe…

On s’approche des tours, le brassard bien visible, il y a une bande de branlos dans le hall, grande surprise ! Survet Tachini, pochette Vuitton, casquette Nike ou Adidas avec des « wallah » et des « sur le Coran » « sur la Mecque » plein la bouche. Rien qu’avec ce qu’ils portent, tout leur attirail made in Vintimille, on pourrait les coffrer pour trois ans ! Et je parle pas de ce qu’ils se mettent dans les poumons !

–          Eh les connards les murs tiennent tout seul, c’est pour ça qui sont fait, décollez votre cul et amenez-vous ici.

–          Qu’est-ce qu’on a fait m’sieur ?

–          J’aimes pas ta gueule négro, ça te vas ?

–          Eh mais comment vous parlez m’sieur ! Eh ça se fait pas de traiter les gens comme ça !

Je me tourne vers Dimitri hilare.

–          Eh Dim, on a des clients !

Ensuite ça va très vite, on rentre dans le tas, on tabasse tout ce qui bouge, zone rouge de préférence, on les enferme dans leur hall, et on fait cracher la gazeuse. C’est ça un Auswitch. Parfois, avec ça si on est assez rapide on peut trouver des papiers, et porter plainte, juste pour leur péter les couilles. Mais c’est surtout les dealers qui nous branches, les vrais, pas juste des moules couilles sur la boite au lettre, on peut se faire dans les 300 boules rien qu’en leur faisant les poches. Vas-y qu’ils portent plaintes ces tartes. On combine avec leurs grands frères. En général vaut mieux être trois ou quatre, c’est plus pratique. Mais avec Dimitri on se défend bien. Dimitri était dans la Légion avant d’immigrer chez nous. Pour un mec de près de deux mètres il est drôlement agile. Moi c’est à la frappe que je me défends. Vice champion de boxe d’Île de France de la police, catégorie moyen lourd, s’il vous plait.

Mais faut pas croire on fait pas ça seulement pour les rideaux de madame, on fait ça surtout pour le fun. Pour arrondir les fins de mois et mettre de la graisse dans les nouilles y’a mieux.

Déjà y’a les extras. Les trucs qu’on fait pour les officiels, les soirées, quand un gros se pointe, politique, show biz… 100 boules de l’heure sur la caisse grise comme on dit, celle du syndicat, le patron prend 20% on se partage le reste, c’est pas chien. Et puis surtout y’a le gibier. C’est ce que c’est jalouse le voyous, ca balance sec si tu y mets le ton. Si tu sais amadouer l’imbécile, il va te balancer un ou deux collègues vite fait, et hop on se le fait à la Marseillaise. C’est comment à la Marseillaise ? Bah c’est comme là-bas cousin, à l’envers et à l’endroit.

Le collègue on le saute pas, enfin pas tout de suite. Lui on s’en fout tu vois, ce qu’on veut qu’on nous balance d’abord c’est où il entrepose. Cave, box, hangar, bagnole, came, télé tombée du cametard, arme, peu importe la spécialité, on est pas bégueule.

Après, pillage. C’est Kevin et Anto qui s’en occupent. Ils ont la méthode, des spécialistes, c’est ce qu’ils faisaient déjà avant d’entrer dans la police, voleurs. Un jour, à 16 ans, ils ont arraché une Ferrari à un gus, leur coup d’éclat.

–          Putain il voulait pas lâcher l’mec, je lui ai mit dix patates dans la tête, il lâchait rien, j’lai tiré, y s’accrochait comme une moule ! L’a fallu que j’y aille à coup de pied !

C’est Kevin qui raconte mais je sais qu’Anto tapait aussi. Et j’imagine la gueule du type avec ces deux énervés sur le dos entrain de lui mettre l’avoine de sa vie. Je l’imagine mais ça dure pas, c’est très rapide, très violent, je sais je l’ai vu faire. On peut pas savoir ce que le mec se dit, juste qu’il se retrouve sur le macadam, sonné, saignant de la bouche en train de se demander pourquoi lui. C’est presque bon à voir. Maintenant il sait. Il sait pourquoi des mecs comme nous il en faut. Pourquoi il a besoin de nous. Et la prochaine fois qu’il nous verra entrain de serrer des scooters, bin y mouftera pas le citoyen, parce qu’il sait. Il sait ce que ça fait de se faire taper, et peut-être même que ça lui fera plaisir.

–          Vous en avez fait quoi ?

–          On l’a vendu.

–          Combien ?

–          1500, répond Anto’ on voulait s’acheter des scooters.

–          Ah putain c’est tout ! je rigole

–          Bah ouais ! T’imagine la maille qu’on aurait pu s’faire à l’époque si on avait su ? rigole Kevin en retour.

–          Ah on était des couilles qu’est-ce tu veux… D’après toi il en prendrait combien maintenant Untel ? il demande à Dim.

Dim hausse les épaules.

–          Dans les sept. Peut-être dix, répond-t-il en roulant sur le r avec son accent polonais.

–          Putain j’aurais pu en faire des trucs avec dix en ce temps-là, rêva Kevin.

–          T’aurais pu te payer du placard ouais, répond Anto, t’aurais acheté du shit et des putes comme un Scarface et on aurait fini par se faire serrer.

Kevin ricane, c’était bien possible oui. Heureusement à 17 ans il est devenu papa. C’est ça qui l’a emmené chez les flics, sa régulière. Elle voulait qu’il fasse un travail sérieux, fini les magouilles. Elle sait faire avec ses couilles, c’est pour ça qu’il l’écoute. Il a une petite fille de huit ans aujourd’hui et un second en route.

On est dans le bureau, les pieds sur la table, on cause, on mangeaille et on boit du café. Un peu la pause.

On attend.

On peaufine.

Une Marseillaise c’est une science.

Le pigeon dévalisé, faut jamais le pécher soi. Jamais. Faut qu’il se demande d’abord. Qu’il se ronge. Si y s’embrouille avec ses potes, si ca fait du buzz comme y disent les connards à la tévé, c’est encore mieux. Y balance sans savoir, suffit de filocher sa panique, il embrouille, avec un peu de bol y’a une paire de Montana qui vont monter aux bataillons et ca va se fumer dans la bonne ambiance. Nous on s’en branle, drame de la banlieue tout ça, mes regrets aux familles ta mère. Et puis après on le balance à des collègues, anonyme.  Dès qu’ils le sautent, on le convoque chez nous, un retapissage soit disant, l’histoire d’une heure, et là on le pause. Un gars invite l’escorte à boire un café, remplir de la paperasse, et le gars attends. Un quart d’heure, vingt minutes… Dim agite son poignet et la montre qui ne s’y trouve toujours  pas.

–          C’est l’heure, y nous fait.

Il se lève, prend l’AK47 dans le plastique et passe dans la pièce à côté avec ses deux mètres au garrot de polonais des mines.

–          Qu’est-ce qui fout là çui-là ?

Surprise, ni Mouloud ni Mamadou, c’est Viko, le Rom trop gentil. Un pro du billet de retour, le champion des raccompagnements à la frontière. Viko le dur à cuir mon gars, des poulets dans notre genre ça lui rappelle à peine le pays, y voit immédiatement où le grand veut en venir avec sa Kalach’, y sait, il a l’œil du voleur le Rom gentil avec ses doigts plein de bagouzes chromées or. Viko importe des guns tu vois. Un petit réseau rien qu’à lui. Fait vivre la famille, les cousins. Il travaille sûrement pour un gros de là-bas mais on s’en branle. Nous ce qu’on veut c’est son stock, et son slip s’il fait chier. Et il le sait. Mais c’est un mariole hein, il en a vu d’autres, et puis crève, il préféra te vendre ses mômes que son stock. Pauvre mange dalle qui vend des kalach’ à 300 boules pièce et des RPG à 1500 roquettes comprises. De la came russe, tchèque, chinoise. On savait tous d’où ca venait de toute façon, et c’était pas de Roumanie. Souvenir du Kosovo, Bon Baiser à Sebrenijca, Dr Slobodan t’encule à Sarajevo… Sans compter ce qui sortait d’Ukraine, de Russie, on attend avec impatience les souvenirs du Printemps Melon.

Dim lui fait ses yeux de tarés des steppes et lui dit un truc en polsky. Mais le mec fait celui qui capte pas le numéro, ou bien c’est que vraiment il a jamais vu un film avec un méchant russe du KGB et une pince coupante. Enfin bon, Dim pose son bidule sur le bureau, et hop il fait l’impulsif. Vlan une baffe dans la gueule. Pleine poire. Bien entendu, le gus qui en a vu d’autres, se met à gueuler on sait pas trop quoi, Dim le renverse lui et sa chaise et lui coince le cou sous son genoux façon UFC.

–          Bon connard, il lui dit en francais, toi pas emmerder moi avec traducteur d’accord ? Toi comprendre ?

–          Y se passe quoi ? fait Anto en entrant avec deux RPG et un rack de roquettes.

–          Y se passe que ce cette sous-race m’emmerde la slavitude si tu veux savoir.

–          Pourquoi ?

–          Parce que y’en a partout de ces cafards !

–          Allons, allons, soit pas négatif comme ca. Il y en a des bons parfois. Des partageurs, je fait en entrant à mon tour avec Kevin et une partie du stock. C’est qui d’abord ?

–          Aucune idée.

Il lui donne une petite tape sur le crâne.

–          T’es qui toi d’abord ?

Le gars lui jette des coups d’œil de fou, il a envie d’exploser ses menottes et de le tuer mais faudrait respirer pour ca. Dim le soulève d’un coup, tout entier, comme si ca pesait que dalle, et le remet droit.

–          Deuxième chance, t’es qui toi ?

–          Quoi toi vouloir !? abois le Viko.

–          Oh t’as vu, il parle comme toi tout à l’heure, fait Kevin extasié, t’as vraiment le don des langues mon Dim.

–          Qu’est-ce tu veux ils parlent tous pareil ces cafards.

Et hop, rebaffe.

–          C’est pas ça la réponse coco, ton nom !?

Le gars se rebiffe.

–          Toi vouloirs Kalach’ ? Moi faire bon prix !

Le Dim le rerebaffe.

–          Toujours pas toto, ton nom !?

Le mec se rerebiffe…

–          Toi va te faire enculer !

–          Ouh là ! je fais, sujet sensible.

–          Eh, eh, fait Anton en sortant le tonfa.

Là le gars commence à se demander en général. On sourit, on dit rien, c’est moi qui prend le relais.

–          Allez les gars, soyez cool, voyez pas qui se croit au pays ? On va lui faire peur.

–          Mais je veux pas lui faire peur moi, je veux qu’il me dise son nom, Kevin, passes moi la graisse tu veux.

Kevin prend une boite de graisse d’arme dans le tiroir et lui lance. Je me penche vers le mec, je lui fais :

–          Moi je serais toi, je lui dirais, quand il commence à avoir une mauvaise idée dans la tête… c’est un polack tu comprends, l’alcool, tout ca, tu vois…

C’est le moment que je préfère, quand ca devient marrant. Quand 80% des mecs reculent sur leur chaise et tombe. Il est pas tombé parce que Dim la retenue par la jambe, avec son gros sourire de golgoth gentil-tu-vas-voir-ca-va-aller-tout-seul.

–          Viko Romanescu ! il a beuglé ! Romanescu ! Viko ! Viko ! Vrai nom ! Juré ! Oui !

Là il était en panique. Plus rien à foutre du stock, on pouvait le prendre et le vendre pour nous, il voulait bien même nous payer pour ça si on voulait. Dim m’a regardé, ravis, comme s’il venait de faire une bonne farce.

–          Bin tu vois quand tu veux gros ! je lui ai fait doucement..

–          Bon maintenant toi et nous on va bosser ensemble d’accord ? lui annonce Dim.

Il le regarde à la fois stupéfait et effrayé, qui passe la boite de graisse à Anto. Anto l’ouvre en se marrant, les yeux dans les yeux. Le mec transpire maintenant, mais il a quand même le courage de dire que non, non pas travailler avec police, Viko jamais travailler avec police ! Verboten !

–          Verboten ? Voilà qui nous cause le Germain, dis donc ! nous fait Dim en rigolant.

–          Verboten par qui tonton ? fait Kevin comme s’il s’attendait à ce qu’il se raconte.

–          On s’en branle ! a râler Anto en graissant le tonfa.

–          Là-dessus il a par tort, je fais remarquer à Viko, on s’en branle.

D’un coup Dim se jette sur lui et le retourne sur le ventre. Il lui souffle à l’oreille.

–          On s’en branle complet ! Et t’sais pourquoi Roumainmescouilles ? Parce que maintenant t’es nôtre pute à nous, tu panes ? et on va t’enculer.

Il lui arrache le bène d’un coup, le slip itou, le mec se bagarre, son petit cul tout bien tendu, y brâme, y cause toutes les langues, y se cabre, Dim lui plaque le crâne par terre, Anto s’approche en faisant siffler le tonfa.

–          Oh, oh, oh, ca va sentir le cul de Romano cramé ! fait Kevin en se marrant.

Je me penche et je lui dis à l’oreille.

–          C’est pas toi qui décide connard, tu vas bosser pour nous, tu comprends ?

Le gars évidemment y supplie là, y veut plus jouer les gros durs à bagouze, mais bon Anto il écoute plus, et le mec se met à beugler.

–          Tu la sens ? Tu la sens bien ? je lui fais, t’aimes ?

Il hurle de plus belle.

–          Profite bien mon gars, on veut que tu te souviennes. Tu bosses pour nous, t’essayes de nous niquer, tu causes à tes cousins, t’oublies de raquer, on vient et on fera la même avec ta femme, ta sœur, tes gosses, ta grand-mère, et tu regarderas.

Dim il appel ca marquer le bétail. C’est sûr qu’après ca le mec il marche le cul de travers mais il file droit. Mais on le fait pas à toutes les Marseillaise hein, juste pour nos potes. Les melons, les négros, les roms. Parfois on les tabasse en plus. Mais pas de trace hein, sauf le boule, mais y dira pas. Pas le gnoule, ni le singe ou le roumain. Le mariage pédé chez eux c’est haram. On s’encule entre pote dans les douches mais sinon c’est peine de mort. Chez les corses c’est pareil, sauf que eux on peut pas faire ca ou alors faut vraiment une bonne raison, faut connaitre ses limites quand même.

On est pas gourmant, on est sévère, mais juste.  On prend que 30%. 5 pour le syndicat du crime, 10 pour le boss et le reste on se le partage entre nous en plus du matos. On a un fourgue pour ca, un sympathisant, J. qu’on l’appelle. Il est  pas spécialisé, il bricole un peu de cana à droite gauche, mais il a un gros relationnel, comme qui dirait.

–          Jacques-Henry Lanssac, où est le matériel ?

Une tête, des pelures, la complète du Versaillais sur mesure. Le mocassin british, la veste de chasse molletonnée vert forêt, revers rouge, les cheveux claqués en arrière, la mèche impliable. La chemise rayée bleu blanc, le jean avec le plis, la petite serviette croute de cuir, manquait plus que la Fleurs de Lys et le chapelet. Un courtier à ce qui parait. Un déceleur de bonnes affaires. Il trouvait un produit, cherchait un acheteur, et vis versa. Flingues, matière première, ce qui paye et ce qui peut passer par les filières légales. Lanssac connait du monde lui aussi, du vernis coquet. Ca se voit tout de suite. Il ouvre une caisse, deux, examine un RPG.

–          Russe ?

–          Chinois.

–          C’est bon je prends.

–          Et là on a quoi ?

Il pousse un couvercle, écarte un emballage, papier huilé, AK47, état neuf, jamais servit, quarante chargeurs par caisses, 20 fusils.  Il en soulève un autre.

–          Les Vz je les prends pas.

–          Pourquoi ?

–          Parce que là où je vais les envoyer ils ne vont pas me les acheter.

–          Ah ouais ? c’est des bonnes armes pourtant, fait Dim qui s’y connait comme moi.

–          Oh oui, des outils tout à fait correct, je soustrais, cependant nous sommes ici devant un phénomène bien connu de la médecine.

–          La médecine ?

–          Oui, il a fait en continuant de visiter le stock, c’est comme avec les médicaments génériques, vous savez bien, les gens préfèrent l’original, même si la copie est parfaite en tout point. Ah je vois que vous avez des 61 par contre, ceux-là peuvent m’intéresser.

Il a sorti un pistolet-mitrailleur sans chargeur et il l’a armé dans le vide pour tester la glissière.

–          Ce n’est pas fort précis mais dans un combat urbain c’est parfois tout à fait appréciable.

–          Vous les expédiez où ? a demandé Kevin.

Il l’a regardé deux secondes comme si le chien avait pété et puis il a demandé si on avait du mortier. Non on n’avait pas, mais on avait de la Minimi. Des occases. Il a pris quand même.

La caisse grise, elle rentre et elle sort par les comptes de l’APN, Alliance, on s’en sert pour les coups d’achats, les tontons, quand on a besoin de métal pas orthodoxe, qu’on monte un coup. Mais on se fait plaisir avec aussi. On s’est payé un comptoir dans la salle de repos, avec un canapé Ikéa et le grand écran, vu qu’on traine plus à notre boulot que chez bobonne. Et on s’est acheté une fusée aussi. Audi TT, immatriculé presque poulet N93TM, mais enregistré à la Pref s’il te plais, la plaque perso. C’est le big boss qui l’a offert au commissaire pour l’anniversaire de la brigade. La plaque hein, faut pas déconner non plus.

On est descendu une fois en Espagne avec. On a dit que c’était pour sauter une équipe GF mais en fait on s’est payé un week-end mazette à Barcelone. Pute et coke, tu vois le trip. Pourquoi on s’emmerderait la vie. Notre boulot après tout c’est de faire plaisir aux statistiques, pas autre chose.

PMU 69

Le Café des Princes, le dimanche matin, portait bien son nom. Tout le monde s’y retrouvait, Abdelkrim, Sertaoui dit Untel , Chadir, Ben Zeitoune alias Roi de Coeur. De grands types, larges d’épaules, avec des vestes en cuir, des chemises blanches, des contremaîtres, qui pariaient gros. Abdelkrim faisait la bise à un de ses amis, un habitué, peintre en bâtiment dans le civil, Chadir et les autres saluaient le vieux El Kassim, et son pote Albert, les doyens du quartier, retraités l’un comme l’autre, puis ils s’installèrent sur le côté, pendant qu’Untel allait commander des cafés. La famille Huong, qui tenait le café, aimait beaucoup le dimanche, quand les princes étaient là. Il y avait de l’argent à se faire, et l’assurance que personne ne chercherait à les braquer ce jour-là. Les Huong avaient des cousins qui avaient des amis qui avaient des arrangements avec quelqu’un. Mais on ne sait pas qui et c’était bien comme ca. Le quartier était paisible, la police ne venait jamais quant à la BAC… et bien quoi ? Il n’y avait pas non plus de raison qu’elle vienne après tout, Ces messieurs ne faisaient rien de mal, tous leurs papiers étaient en règle, et si on leur demandait d’où venait tout cet argent dans leur poche, eh bien ils étaient entrepreneur dans le bâtiment. Parfois un de leur copain les rejoignait, ils discutaient entre eux pendant qu’un autre ou deux pariaient pour les potes. Ils ne buvaient jamais rien d’autre que du café. De bons musulmans, en public. Du moins respectueux des coutumes, à l’ancienne. C’est aussi ce qu’on appréciait chez eux.

Entre eux ils parlaient en arabe, de chose et d’autres. Mais personne n’aurait pu vous dire quoi exactement, ca ne se fait pas d’écouter les conversations des autres. Parfois Maurice, le chef de la famille Huong, père de Pierre, le serveur, venait à leur table avec son fils. Discuter, plaisanter, leur payer un café, c’était sa tournée.

–          Qu’est-ce qui t’arrives ?

–          Il y a mon neveu qui s’est fait sauter.

–          Lequel ?

–          Kader, il a déconné…

–          Il s’est passé quoi ?

–          Il a monté une affaire avec la mauvaise personne.

–          C’est qui cette mauvaise personne ?

–          Je ne sais pas son nom mais je sais qui a balancé Kader.

Ils discutaient paris aussi, comparaient les cotes, causaient canasson et partie de carte. Discutaient de l’argent que tel type leur devait, et l’argent qu’ils pouvaient gagner si jamais ils obtenaient tel terrain ou tel contrat. Et donc ils parlaient aussi de la famille.

–          N93TM

–          Tu déconnes ?

–          Non je te jure.

–          Putain faudrait vraiment qu’ils se calment un peu.

–          Je crois qu’ils ont un peu prit le melon.

–          On dirait bien.

Mais jamais de politique, de religion, ou de ce qu’ils avaient vu à la télé, voir du temps qu’ils faisaient, comme 90% des gens dans un café. Ils étaient des princes après tout, pas des vulgaires.

–          L’Arménien c’est un problème.

–          Tu connais un pélo qui s’appelle Soski ? Un russe, il pourrait t’aider…

–          T’es sûr ?

–          Il parait que l’Arménien a eu des ennuis dans les Yvelines, je ne sais pas exactement quoi mais c’est chaud.

–          Bon…

–          T’en penses quoi Chadir ?

Chadir hocha la tête en se levant et entra dans le café déposer ses paries. Il paya son café, salua ses amis, et s’en alla. Sa voiture, une Laguna grise métallisée, était garée un peu plus loin, le long d’une cité tranquille. Il vivait au nord de la ville mais il avait d’abord une course à faire dans le centre. Il écoute Radio-Classique, ca le repose dans la circulation. Et puis quand c’est l’heure il se branche sur Europe 1 pour connaitre le tirage. Il n’a pas gagné, tout juste une course dans le désordre, tant pis, la chance ca va ca vient, de toute manière il ne le sentait pas ce coup. Il gare sa voiture sur les quais et se rend à pied jusqu’à l’Opéra, grimpe les marches, rentre dans le café en face, et en ressort dix minutes plus tard. Après quoi il reprend sa voiture et rentre chez lui. Sa femme et sa fille sont là, fraichement rentrée de chez son frère avec qui elles ont déjeuné. Il embrasse sa fille, joue un peu avec elle, elle lui raconte son déjeuner. Sa mère donne sa version, c’est pas la même. Il apprend qu’elle a fait un caprice pour qu’on mette Disney Channel. Samia minimise, après elle a été très, très gentille, et même avant tiens ! Il la sermonne gentiment, puis demande des nouvelles de la famille. Le frère va bien, il a réussi ses examens, il va passer chef, Samira aborde le sixième mois sereinement, elle lui a montré la chambre, c’est marrant comme tout. Il va sur internet, consulte les horaires de train pour Paris, puis il lit un peu le journal et regarde la télé avec elles deux, le Roi Lion, pour la 14ème fois. Un quart d’heure et puis il se lève, il les embrasse, il a affaire. La petite fille chouine un peu, il lui promet qu’il reviendra vite, et avec un cadeau. Elle sait qu’il tiendra promesse. Il est comme ca Chadir, il tient toujours ses promesses. Il ressort, reprend sa voiture et prend la direction de Part Dieu où il prendra le premier train pour Paris. Les mains dans les poches, une liasse dans sa poche intérieur, grand balaise en veste de cuir, aimable avec les dames, vieille ou jeune qui voyage léger et parle peu. Dans le train il s’achète une bière et un sandwich caoutchouc qu’il déchire en feuilletant un magazine publicitaire de la SNCF.  Il aime bien, ca mastiquer, le goût de ce truc avec un peu de farine dessus en buvant une bière, posé debout, les coudes devant lui, un œil sur le paysage qui défilait, sur son magazine, sur ses voisins. Regarder en mangeant et ne penser à rien. Mais quand même, il trouve le temps un peu long, et repart dans son wagon, essayer de dormir. Mais il dort mal dans les transports. Alors il regarde le paysage, et ne pense à rien de précis. Son voisin lui propose son journal, il l’accepte, ca passe le temps. TGV, il arrive à Paris deux heures plus tard. Gare de Lyon, il prend le métro et se rend à Franklin Roosevelt. Le métro est bondé de touristes, c’est presque l’été, les filles ont les jambes en avance mais il ne les regarde pas. Il aime sa femme, ca ne lui passe même pas par la tête, elle suffit. Il sort du métro et remonte jusqu’à un bar au rideau fermé. Un bar discret et chic, le Trianon. Il y reste environs une heure et ressort. Descend vers les Champs Elysées, rentre dans le drugstore Publicis et cherche quelque chose pour sa fille. Il trouve une peluche de Totoro, une grosse, parfait, il l’achète et ressort avec le Totoro sous le bras, attrape un taxi au vol.

–          Bobigny, ordonne-t-il aux chauffeurs, un maghrébin comme lui.

La conversation ne tarde pas à s’engager. D’où il vient ? Casa, et lui ? Oran, il est marié ? Non célibataire, c’est pour son enfant ? Non c’est pour sa nièce.  Il vit à Paris, oui, et lui ? Oui aussi. Ils parlent de Paris. Des conversations parisiennes. Les actualités, la circulation, les amendes, les vélos, les taxes. Mais surtout les vélos, le chauffeur les déteste. Ils les empêchaient de travailler correctement avec leurs pistes, et ils ne respectaient rien ni personne.

–          Et si je les bugnes, bin même c’est sa faute, c’est sur moi que le malheur va retomber !

–          Ca c’est sûr la wago ca pardonne pas si tu es en vélo.

–          Ils font chier.

Il le dépose non loin d’une cité composée de huit immeubles de dix-sept étages chacun, bleu fond de piscine. Gardée par un grillage noir et des portes à digicode. Il attend que quelqu’un passe, il a oublié le code. Il entre, passe derrière les bâtiments et se dirige vers les box. Il sort une clef de sa poche, et ouvre le numéro 541. Quelques minutes plus tard il en ressort sur une moto 1100 centimètres cube, casqué, visière noir complet. Il prend la direction du tribunal. Il a passé un coup de fil, il sait où attendre. Mais il ne sait pas combien de temps. On lui a dit qu’ils viendraient, forcément, ils passent souvent, les rois de la comparution immédiate. Comme avec Kader. Finalement ils se pointent sur le coup des cinq heures. Chadir reconnait le grand à la description qu’Untel lui en a fait. Quatre costauds avec ce géant au milieu et son brassard fluo bien en évidence. Il les regarde s’engouffrer dans la tour  et attends. Ils ressortent un quart d’heure plus tard, activent la sirène et repartent, Chadir les suit. Ils retournent au commissariat. Un des gars reste à discuter avec le planton pendant que les autres entrent, une autre voiture arrive, des civils également, ils rigolent entre eux. Chadir ôte son casque, le fixe à la moto avec un cadenas et traverse la rue en direction du commissariat. On ne fait pas attention à lui. Il y a déjà du monde. Des mamans africaines, deux, en boubous, une femme et sa fille, un vieux monsieur qui parle à une jolie flic en uniforme, un type entre deux âges qui a l’air d’avoir mal quelque part. Qu’est-ce que ces gens font tous là, c’est quoi leur histoire à eux ? Chadir aperçoit le grand qui passe derrière la paroi, dans les bureaux, un jeune type rasé de frais blond juste après lui. Chadir attend un petit moment, les autres ont disparu, il s’approche d’un flic en uniforme qui discute avec un civil, lui demande si c’est long pour déposer plainte. Oh faut compter vingt-cinq bonnes minutes à cette heure-ci. Bien, merci je reviendrais. Il sort et retourne à sa moto, démarre, et fait un tour du pâté de maison pour être sûr, et retourne à son poste, pas loin du commissariat, jusqu’à ce qu’ils ressortent. Ils se dirigent vers Paris, la nuit est en train de tomber, direction le périphérique, sortie Porte Clichy, puis les Batignoles, et à droite, vers le commissariat de l’arrondissement. Un grand bâtiment renfoncé dans une petite rue, avec une entrée cours. Ils voient d’autres voitures rentrer après eux, d’autres têtes tondues, civils, l’air teigneux. Il y a du monde ce soir ici. Ca s’agite devant la cours, et puis peu à peu plus rien. Chadir patiente. Il aperçoit le blond par une fenêtre à l’étage, il parle à quelqu’un qu’on ne voit pas et disparait. Une demi-heure passe. Chadir ne bouge pas, dans un coin, sur sa moto, dans l’ombre et l’angle mort de la guérite. Une ou deux voitures sortent en trombe, il voit à peine les visages à l’intérieur, mais n’en reconnait aucun. Les siens sortent vers 19h, direction le nord. Marx Dormoy, un dispositif. Trois cars, deux GIPN et un fourgon, des ninjas un peu partout. Les voitures arrivent, Chamir s’éloigne, fait le tour par une rue et revient à pied. Les flics sont en train de se déployer vers une petite rue au bout de laquelle se tient une paire de bâtiments condamnés. Ils trottinent, ils sont pressés, précis, ils n’ont aucune hésitation, l’habitude. Chamir reste dans l’ombre et observe.  Regarde l’immeuble de droites, les lumières allumées au troisième, au cinquième, la télévision qui raisonne, des gens qui crie dans une langue africaine. Et puis il retourne à sa moto. Il contourne le dispositif en effectuant une grande boucle derrière le pâté de maison. Juste à temps pour voir ce type sauter par la fenêtre et se jeter sur le lampadaire. Un grand black bien fringué, les flics qui beuglent, d’autres qui cavalent déjà. Il aperçoit le blond. Le khâlouch glisse le long du lampadaire, cascadeur, et détale, le blond l’a vu. L’autre bifurque à droite, la longue rue étroite vers les boulevards extérieurs. Le blond le rate, il s’arrête une seconde et le cherche des yeux. Soudain la moto rugit, plein phare. Le blond braque son arme par réflexe, le première balle l’atteint à l’articulation, il lâche son arme, pousse un cri, le pistolet claque, la seconde le touche dans l’abdomen, sous le choc il tombe en arrière, le projectile lui a traversé le gros intestin comme dans une motte de mou et s’est logé dans une lombaire, il hurle de douleur. Il insulte son assassin, il lui dit qu’il a des enfants, un femme. La balle l’atteint en pleine poitrine, la quatrième également, le poumon droit qui éclate, du sang qui lui crache de la bouche, rose mousseux, il hurle un dernier non, l’ogive de 11,43 lui explose la boite crânienne. Chadir repart en mettant les gaz.

Il reprend le périphérique, remonte vers Bobigny, passe près du fleuve et y balance l’arme, retourne dans la cité, dépose la moto dans le box et s’éloigne à pied avec le Totoro sous le bras. Il est aux environs de 20h, il trouve un taxi dans le centre, qui le ramène gare de Lyon. Le dernier train est à 21h05, il y a encore des billets ? Oui, il sort la liasse, il a le temps de diner. Il rentre dans une brasserie, service 24h sur 24. Il repense à cette époque très lointaine où il était commis. Quatorze ans, le chef qui lui hurle dessus, le second qui le terrorise, les autres qui lui piquent ses affaires. Il avait détesté ca, détesté les odeurs de bouffe, le stress du service, les coupures, les brûlures, la journée enfermé sans lumière… alors de nuit… Il commande un onglet à l’échalote accompagné de frites et d’un demi de Grimbergen, à point la viande. Elle est bonne, elle vient du Charolais, la brasserie tenue par des auvergnats, naturellement. Il suit ce qui se passe à la télé, là-bas au-dessus du bar. Les derniers matchs de Marseille, du Réal, de Lyon, mais ca ne l’intéresse que superficiellement, parce que les copains s’y intéressent, il n’aime pas le sport à la télé de toute façon. Un barman change de chaîne et met LCI. On y parle de la situation en Syrie, de l’affaire Favre, le réseau pédo, des mésaventures judiciaires de tel homme politique, ce qui est assez banal à Xanadu depuis trente ans, et puis on apprend qu’un policier aurait été tué ou blessé cette nuit à Paris, dans la bande passante sous l’animateur, juste avant les suites dans l’affaire Bettencourt, juste après le massacre dans un cinéma du Colorado. Il termine son repas, commande un Jack Daniels et un café, il va essayer de dormir dans le train. Train de nuit, pas de wagon restaurant, peu de monde, la plus part dorment ou lisent comme s’ils étaient dans leur chambre, avec la veilleuse, emmitouflés. Chadir réussi à s’endormir. Il arrive à Lyon alors que la gare va fermer. Retrouve sa voiture, rentre directement chez lui. Un de ses cousins a organisé une partie ce soir, dans un restaurant du sixième, chez un de ses clients, un cuisinier, un basque avec de la coke dans le nez et des goûts pour les truands et les flics. Un sympathisant mais presque, mais il n’a pas envie d’y aller, pas ce soir. Kenza est devant la télé qui regarde un débat avec Taddeï, il l’embrasse, la petite est couchée, elle a demandé après lui, il pose le Totoro, elle dit que Samia va être ravie, dans le poste Alain Finkielkraut fustige avec un grand courage Stéphane Guillon et l’humour Canal Plus. Il va voir sa fille, qui bien entendu ne dort pas. Elle veut allumer la lumière, il refuse, s’agenouille à côté de son lit et chuchote avec la petite. Elle lui demande ce qu’il a fait, il dit qu’il a vu des gens pour ses affaires, elle lui demande c’est quoi son cadeau, c’est une surprise, tu verras demain. Elle ne veut pas attendre demain, il cède. Elle sort de la chambre en courant vers le Totoro, les bras écartés, on dirait un manga tellement elle a les yeux grands ouverts et le sourire plein de dent. Elle sert le Totoro dans ses bras, sa maman gronde gentiment Chadir, qui sourit, allez maintenant au dodo. La petite fille regarde Taddeï, Finkielkraut, elle est captée. Par les couleurs, par les messieurs important en costume qui parlent fort, Kenza insiste, papa aussi, elle demande si elle peut regarder, non, les négociations durent cinq minutes et puis elle repart avec son butin. Chadir passe la soirée avec sa femme. Le lendemain il est au café des Princes, il salut les anciens, rentre dans l’établissement et va parier. Boit un café, prend le soleil, il gagne 548 euros dans la première course, et 1472 dans la seconde. Une bonne journée qui commence. Tiens voilà Abdelkrim. Ils se saluent, Abdelkrim fume un pétard, il s’assoit à la terrasse, Pierre s’approche, il lui commande un café sans le regarder. Avec Chadir ils discutent chantier, Abdelkrim a entendu parlé de ce mec à Marseille, il a une bétonneuse à louer, il faudrait que quelqu’un descende, qu’est-ce que tu en penses Chadir ? Chadir hoche la tête, regarde l’heure sur son portable, il peut prendre un avion dans une heure.

Cimetière

L’asphalte ramolli fumait comme au premier jour où on l’avait dégueulé sur terre. Une cicatrice d’un noir intense qui polluait l’horizon distordu par la chaleur. La bagnole sentait le skaï chaud, la transpiration, le tabac froid, le lait pour bébé, et le crack. Odeur de pneu brûlé entêtante avec laquelle se disputait le parfum chimique d’un désodorisant en forme de petit sapin vert acidulé, pendu au rétroviseur intérieur. A côté du chauffeur ronflait une grosse fille à la peau laiteuse et grasse, la tête penchée contre la vitre qui ballottait mollement, baudruche adipeuse en rythme avec les vibrations du moteur. Une Cadillac de 2000 enduite de poussière jusqu’au toit, les flancs cabossés, le pare-brise presque opaque d’insectes écrasés. La fille portait une robe bras nus en mousseline noire gothique qui la boudinait, des gants en dentelles de coton et une voilette noire, fixée à un bibi de même couleur, estampillé d’un pentacle inversé brodé de fils rouges. Sous la voilette pointaient les piercings en os et chrome qui transperçaient son visage. Ses lèvres et ses ongles étaient peints en noir, les bas résilles boudinaient ses gros mollets comme de funestes salamis plantés dans des bottes de saut. Un modèle anglais, à bout ferré. Sur ses grosses cuisses reposait un fusil à canon scié. Sur son cou était tatouée une araignée, et du coude à l’épaule, une toile. Elle se faisait appeler la Veuve Noire, membre d’un gang de sataniste du Montana, il ne connaissait pas son vrai nom. Il conduisait d’une main, hypnotisé par la Dexedrine et la chaleur. Le conditionneur était tombé en rade avant la frontière, la radio n’émettait plus rien depuis soixante bornes qu’un peu de neige, bruit blanc d’aluminium qui crépitait dans son cerveau farci, bouilli, comme une mauvaise cuite. Comme s’ils s’étaient enfoncés dans le trou du cul du monde. Il faisait semblant d’ignorer les ronflements de la fille pour ne pas s’endormir, branché sur les vibrations de sa machine, une seule idée plantée dans son crâne, comme un clou de 13 centimètres : conduire. Conduire et retrouver le frangin. Il était quelque part. Quelque part dans ce vaste décor. Tapis comme savent parfois le faire les ogres à l’ombre de nos cauchemars. Tapis dans l’immensité cramée par le soleil d’août, El Nino et le réchauffement planétaire. Caché en attendant de pouvoir admirer le vol lourd des vautours sur la viande crevée. L’avant dernière fois qu’il l’avait eu au téléphone, il avait entendu sa petite voix sucrée d’enfant. Celle de quand il avait fait une connerie. Primo, j’ai peur…Qu’est-ce qui se passe Lupo ? Primo, il pue, j’ai peur ! Qui est-ce qui pue Lupo ? PRIIIIIMOOOOO J’AIII PEEUUUUUUR ! ! ! Et puis il avait raccroché. Primo avait rappelé. Calmes toi, où tu es ? Je sais pas. Comment ça tu sais pas ? Tu as oublié ? Oui… Primo viens vite, j’ai peur ! ! ! Ca va j’ai compris ! T’es où bordel ? Dedans, dehors ! ? Dedans… Primo c’est de sa faute, il m’a regardé. Ah putain ! Cette fois c’était Primo qui avait raccroché. Il avait compris, furieux. Son frère était quelque part dans des chiottes rayon pissotière, et quelqu’un était rentré… Putain de ta mère ! Combien de fois il lui avait dit de s’enfermer pourtant ? Foutre au cul soixante bornes ! Soixante putain de merde d’enculé de kilomètres qu’il furetait, repérer la caisse à frangibus.

Et puis soudain… Un cube allongé sur le flanc avec un toit plat goudronné, la vitrine couverte d’éclatées fluo, des pompes chrome et plastique sous un chapiteau de néons rouge feu et noir qui la nuit devaient capter toutes les mauvaises ondes des cimetières indiens voisins, et tous les papillons nocturnes, aux ailes duveteuses et sombres que les chauves-souris n’avaient pas dévoré. Firestone, le griffon cracheur de feu estampillait l’entrée de la station dans un macaron de verre, juste au dessus de la Hyundai de Lupo. Les pneus hurlèrent, soulevant autour d’eux une fleur de poussière nocive, odeur de gomme brûlée. Il embraya brusquement, ça cogna durement du côté coffre, marche arrière, et s’enfonça sous le chapiteau bicolore. La grosse n’avait pas cillé. Primo ouvrit la portière et posa le pied à terre avec soulagement. Taille moyenne, les épaules larges, les bras travaillés à la fonte. Il portait un pantalon et une veste de cuir noir, des bottes en peau de requin avec des bouts ferrés damasquinés, un ceinturon à la boucle en forme de crotale, une chemise champagne entre ouverte, bouclée par une cravate western fermée d’une tête de cobra en argent aux yeux de pierre. Un visage d’indien avec traits brutaux, des cicatrices de varicelle ou bien de petite vérole qui éclaboussaient son nez et ses joues, une grosse moustache tombante le long de ses lèvres brunes, les cheveux mi long couleur aile de corbeau, des mains courtes et épaisses, veineuses, et tatouées. Sur la gauche, en lettre gothique on pouvait lire les initiales USMC, pour United States Marines Corps, et sur l’index droit un crâne et deux tibias. Primo Derringer avait l’air de ce qu’il était un bandit mexicain comme il en pullulait sur la frontière Il s’approcha de la cabane derrière la bagnole, celle avec le logo fille/mec bleu blanc. Le mot « TOILET » avait depuis longtemps disparu, rongé par la rouille, Primo sentit les effluves de mort avant même d’entrer. Sang, urine, décomposition, merde. Merde ! Primo poussa la porte des hommes prudemment, il n’avait pas envie de voir ça… Lupo était debout devant les cabines. Barbu, le visage jaune, éclaboussé de sang, il tenait un couteau à cran d’arrêt à la main, lame courbe, avec des dents pour le fil de pèche, noire de sang séché. Sur sa casquette des Chicago Cups on distinguait d’autre tâche de sang, d’urine et de sperme ancien, géologie de la folie, il regardait fixement sa victime. Elle gisait à demi- retournée. Des mouches bourdonnaient dans son cou et sur ses tripes, dégobillées du ventre ouvert jusqu’à la gorge, mauves, marbrées de blanc qui reposaient dans un lac de soie noire. Il l’avait châtré, les couilles et la queue reposaient dans un urinoir métallique, tranché une oreille, deux doigts et un pouce. Parfois il faisait des collections. Ah bon Dieu de merde Lupo qu’est-ce que t’as encore fait ? C’est de sa faute ! De ça faute ? Qu’est-ce qu’il a fait ? Il m’a regardé. Il t’a regardé ? Il t’a regardé la queue ? Il se plaqua les mains contre les oreilles. Dis pas ça Primo ! Dis pas ça ! Mais c’est pas possible ! Pourquoi ? Qu’est-ce qui t’as encore prit ! ? Combien de fois bon Dieu de merde je t’ai dit de t’enfermer aux cabinets ? ! Hein combien de fois connard ! Lupo regardait ses pieds comme un môme surpris dans sa bêtise. Excuse moi Primo… Excuses moi, excuses moi, qu’est-ce que tu veux que ça me foute tes excuses ? Aller, faut pas rester là, viens, prends ta voiture, suis moi. Lupo resta immobile comme une énorme statue dédiée au carnage, plantée dans un océan d’hémoglobine. Primo lui jeta un coup d’œil circonspect. Qu’est-ce qui a ? Je peux pas… Tu peux pas quoi ? Lupo regarda brièvement la porte. Je peux pas… la voiture… Les yeux de son frère s’étrécirent, soupçonneux, la voix gronda. Me dit pas qu’il y en a d’autre ! Il ne répondit rien, le nez sur ses chaussures crasseuses. Le visage et les poings de Primo se refermèrent comme des engins mécaniques. Oh putain de ta mère ! Dis moi que c’est pas vrai ! Lupo gémit, il grinça des dents. Bon reste là ! Il sortit et regarda en direction de la Hyundai. Jusqu’ici tout lui avait paru normal et puis il s’approcha en faisant le tour par derrière pour pas qu’on l’aperçoit depuis la boutique, remarqua la trace de sang sur la serrure du coffre, sentit peu à peu l’odeur monter, viande faisandée, charogne béante. Il ouvrit le coffre qui exhala un nuage de mouche. Deux cadavres, recroquevillés l’un contre l’autre, tassés avec leurs sacs à dos, un garçon et une fille. Tous deux avaient la gorge tranchée jusqu’à la moelle épinière, probablement des autostoppeurs, leurs visages gonflés par la chaleur, noirâtres, grouillant déjà de larves qui leur sortaient de sous les paupières. Primo referma le coffre en jurant et retourna dans les chiottes. Qu’est-ce qui s’est passé nom de Dieu ! ? Hein qu’est-ce qu’ils t’ont fait ces deux là ? Ils t’ont regardé la bite aussi, hein ! ? Lupo plaqua à nouveau ses grosses mains molles et velues sur ses oreilles, le couteau tomba cette fois dans l’océan de sang coagulé avec un bruit écœurant. Dis pas ça Primo ! Dis pas ça ! Primo eut envie de cogner, mais il savait que ça n’arrangerait rien. Et même qu’il pourrait tout aussi bien avoir le dessous. Lupo mesurait deux mètres dix pour cent quatre-vingt kilos Ramasse ton couteau et attends moi là. Primo y pue la mort ! Ferme ta putain de gueule et attends moi là !

 

Avec l’imagination qui les caractérisait ses parents l’avaient appelé Primo parce qu’il était né le premier. Pourquoi Lupo, le loup en italien, pas la moindre idée mais ça devait tenir de l’instinct. Ils avaient grandit à East L.A entre un père mécanicien et une mère femme de ménage. Quatre ans de mariage dans l’à peu près et puis les choses étaient partis peu à peu en couille. Le père, un alcoolique notoire, avait quitté le domicile conjugal six mois après la naissance de Lupo et la mère s’était mis en ménage avec un macro qui l’avait initié à la came et à la prostitution. Primo alors préférait déjà la compagnie de son gang et il se fichait pas mal de ce qui se passait chez lui. Puis il avait été arrêté et on lui avait laissé le choix entre dix ans de taule et l’armée. Quand il avait appris pour leurs grands-parents il était en Somalie à se battre contre les zoulous. Lupo les avait abattu puis démembré, on l’avait retrouvé à errer en ville avec une tête dans chaque main. Il venait d’avoir quatorze ans. Dix ans d’hôpital psychiatrique plus tard son frère, depuis libéré de ses obligations, le récupérait, soit disant guérit. A cette époque Primo avait déjà fait son chemin au sein de la pègre mexicaine qui l’employait comme tueur à gage. Depuis, avec son frère, ils faisaient un tandem parfait qui terrifiait tout le monde. Mais évidemment avec lui il y avait toujours le risque que ça déraille, notamment quand il partait en escapade sans rien dire. Il poussa la porte de la boutique, accueillant avec délice la fraicheur de l’air conditionnée. Derrière la caisse se tenait une fille, blonde décolorée, boutonneuse, qui suçotait une Chuppa Chup avec un air d’ennuis moribond en regardant son IPhone. Elle s’appelait Sherry-Ann, dix-huit ans qui vivait dans un patelin pas loin, Blue Creek, et n’avait jamais rien connu d’autre que ce désert, le mobile home où elle avait grandit et les programmes télé. Des comme lui, bandit chicanos ou gros frimeur, il en passait quelques uns dans le coin depuis un moment, elle s’en fichait complètement, même s’ils étaient mal vus par chez elle, ça ne l’impressionnait pas. Elle le suivi du regard dans le miroir d’angle, et puis l’oublia alors qu’il s’enfonçait entre les rayons direction les vêtements. La boutique sentait l’air recyclée et le désodorisant, avec un arrière-goût acide et aseptisé de fréon qui venait peut-être des propulseurs ou bien des tubes blancs qui clignotaient, inondant par alternance les rayonnages d’une lumière crue, un petit bourdonnement électrique à agacer les dents et percer la rétine. Sachets de cacahuètes, pistaches, bacon séchés, algues vertes fluo avec des cristaux de sucres dessus, paquets de chips à tous les parfums : fromage, saucisse fumée, piment, poivre… tacos sous vide, corned beef, barres vitaminées aux fruits secs et aux graines, fruit séchés, barre chocolatées, M&M’s, puis les boissons, Pepsi, Coca à la caféine et au guarana, soda énergisant, root beer, D’ Pepper, Budweiser UltraLight, Rolling Rock, Foster, Coors, Tecate… Enfin à droite les produits congelés, et à gauche quelques vêtements et quelques souvenirs de la région, essentiellement des pièges à rêves Navajos et autres faux turquoises. Primo trouvait ça marrant, on avait volé leur terre aux indiens avec de la verroterie, et maintenant c’était eux qui en vendaient à tout ces gogos du New Age. Il avisa les vêtements et se mit à fouiller dans les tee-shirts, heureusement l’Amérique était obèse. Il choisit un modèle XXXL I Love Texas avec un cœur pour «Love», un pantalon de jogging pistache, une casquette de camionneur bleu marine. Remarqua des couches culottes et autres petits pots pour bébés coincés sous une étagère, prit l’un et l’autre pour les gosses. Un paquet de Colt, réclama-t-il en montrant les colonnes de cigarettes derrière elle. Elle remarqua le tatouage sur son index, son frère Billy avait le même, le Doigt de la Mort ça s’appelait, un truc des gars en Irak. Autrement dit il avait la gâchette facile. Mais elle s’en fichait parce que ça pouvait tout aussi bien être un truc de mytho. Par exemple Billy il était dans l’intendance… et il avait beau raconter partout que sa base avait été attaqué et qu’il l’avait quasiment sauvé à lui tout seul, il n’y avait que ses potes de bar que ça impressionnait. Quand arriva une voiture bicolore et entra le shérif adjoint. Il s’appelait Joe, comme une bonne cinquantaine de ses administrés, Joe Ford, vingt neuf ans, fervent adepte de la loi et l’ordre. Huit ans de métier et lui aussi des comme Primo il en avait vu beaucoup trop passer dans la région, comme si ces gars là se croyaient tout permis. Parce qu’à ses yeux de représentant de l’ordre pointilleux ils étaient tous trafiquants de drogue et il n’avait pas complètement tort, mais pour le coup si, et c’est ce qui le perdit. Salut Sherry-Ann, salut Joe. Joe se retourna vers Primo qui cherchait son argent au fond de sa poche de veste pour en sortir, bien entendu, une petite liasse pliée en deux dans un fermoir à tête de serpent. Le shérif avait cet air inexpressif des bouseux du coin, à croire qu’ils avaient prit sur leur bétail. Un problème chef ? demanda Primo en lui jetant un coup d’œil. Le flic lui répondit par une autre question, comme ils faisaient tous. Vous êtes de passage dans la région ? Ouais pourquoi ? Pour savoir, vous venez d’où ? Du Nevada menti Primo. Ca fait une trotte. Ouaip…C’est du sang que vous avez sur vos chaussures ? Primo regarda ses bottes et jura en silence. Il n’avait pas fait gaffe. Ouais… j’ai renversé une bête en venant. Une bête hein ? Ouais, un coyote, j’l’ai viré de la route… Mais il voyait bien que le flic n’avalait pas. Vous avez vos papiers ? Mes papiers ? Tiens les v’la mes papiers ! Foudroyant il rabattu sa veste en arrière et dégaina l’automatique chromé qu’il avait collé contre ses reins. Blam ! Blam ! Deux balles dans la poitrine, Joe Ford s’effondra à la renverse, traversant la porte de la boutique dans un fracas d’enfer. Blam ! Un projectile dans la gorge de la caissière, il avait horreur quand ils gueulaient. Il passa derrière le comptoir, elle se tenait par terre, les yeux écarquillés, les mains sur la gorge d’où s’échappait le sang par gros bouillon, sa sucette qui bringuebalait entre ses dents tremblantes. Il lui ôta, se la fourra dans la bouche et lui logea une balle dans le crâne. Il ouvrit la caisse, prit les cinquante dollars à l’intérieur parce qu’il n’y avait pas de sot profit et sortit. Son frère avait reconnu les coups de feu, il était au milieu du parking. Qu’est-ce qui s’est passé ? T’occupes, attends-moi dans la bagnole et change toi, dit-il en lui fourrant les courses dans les mains. Il alla chercher la Hyundai et la gara près du véhicule de l’adjoint, puis il retourna dans boutique déchirer un tee-shirt avec les lambeaux duquel il bloqua les pistolets des pompes, arrosa jusqu’à l’entrée de la boutique le cadavre du flic, s’alluma une cigarette avec son Zippo des Marines qu’il jeta ouvert sur la nappe arc-en-ciel. Tant pis pour les souvenirs, avec juste une clope ça prendrait pas, c’était pas comme dans les films. Il partit en courant alors que le feu enflait. D’abord en vaguelettes bleutées puis par de grandes flammes jaunes qui s’emparèrent des voitures avant de dévorer les pompes. Ils étaient à trois cent mètres quand il y eut un boum retentissant. Une boule rouge et noire s’élevait dans la lunette arrière. C’est beau s’extasia Lupo. Était-ce sa voix ou bien la détonation ? Mais la fille se réveilla d’un coup, et de mauvaise humeur. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’il fout là lui ? C’est quoi là bas ? T’occupes cocotte, rendors toi, grommela Primo sans la regarder. Y devait ouvrir ! Qu’est-ce qui branle ici !? Insista-t-elle. Changement de programme, on a eu un problème avec la caisse, t’occupes, on s’en charge. De quoi ? Qu’est-ce que tu me charries connard et ça là bas c’est quoi !? Une épaisse fumée noire comme une malédiction avait succédé aux flammes. Fais pas chier et roupille. Me dis pas ce que je dois faire mexicain de merde ! Brailla-t-elle en braquant d’un coup sa pétoire vers lui. Il l’écarta aussi sec, eh ranges ça connasse ! Mais elle ne voulait rien entendre, l’arme toujours braqué sur lui. Réponds ! C’est quoi ce bordel !? Puis soudain Lupo. Fais c’que te dis Primo lâche ton flingue salope ! Il brandissait un revolver Taurus 44 sorti de nulle part. C’était son flingue préféré parce que c’était aussi celui de Berkowitz, le fameux auto-intitulé Fils de Sam qui avait terrorisé New York dans le passé. Sans surprise, Lupo était fan de tueur en série. Primo trouvait qu’on en faisait trop autour de ces malades. Lupo dégage ce flingue ! Saloperie d’mexicains, je vais vous buter tous les deux ! Nan qu’elle jette son arme d’abord ! Lupo fais ce que je te dis ! Enculé arrête la bagnole ! Lupo obé… Blam ! La moitié de la tête de la fille s’évapora sur le pare-brise et le tableau de bord, arrosant les deux hommes de sang, de cervelle et d’esquilles d’os. Primo pila en hurlant une bordée de juron en spanglish. Ses oreilles sifflaient, il ne s’entendait même pas gueuler. Mais bordel qu’est-ce qui t’as pris encore !? Le coup est parti tout seul ! Hein ? Le coup est parti tout seul j’te promet ! répéta son frère. Le coup est parti tout seul, le coup est parti tout seul ! T’as failli me faire tuer pauvre con ! Il s’éjecta de la voiture, il avait tout le côté du visage et les cheveux gluant, la veste inondée du bras à l’épaule. Il la retira et ouvrit le coffre arrière. Deux enfants de quatre et cinq ans se tenaient à l’intérieur en quinconce. Ils respiraient doucement, sonnés au Valium. Un garçon et une fille, des gringos, ça se vendait mieux. Cinquante mille dollars pièce à Ciudad Juarez. Quarante pour eux, le reste pour la secte. Il jeta sa veste à l’intérieur, prit un chiffon et s’essuya du mieux qu’il pu. Lupo s’approcha, penaud. Excuse moi Primo… Va te faire foutre. Qu’est-ce qu’on va faire ? D’après toi connard ? On va marcher ! Marcher ? Mais Primo on est dans le désert ! Ah ouais ? Et tu veux faire quoi ? Te balader avec cette bagnole et toute la cervelle étalée dedans ? Pardon monsieur l’agent le coup est parti tout seul ? Abruti ! Lupo lui jeta un coup d’œil à la fois hébété et débile. Et eux on en fait quoi ? Primo regarda les mômes. Rien à foutre. Il sorti son arme et leur logea une balle dans la tête chacun. Pris le chiffon, ferma le coffre bouscula son frère et déroula le tissu dans le réservoir. Après quoi il y mit le feu avec l’allume cigare.

 

La voiture éclata alors qu’ils étaient déjà dans le désert, leurs pieds balayés par un léger vent qui semblait ne jamais vouloir cesser, poussant devant eux des boules d’épineux desséchés, jusqu’à ce qu’ils atteignent un chemin de terre qui partait en diagonale vers une paire de collines érodées par le vent. Dis qu’est-ce tu crois qu’ils vont dire les autres ? Demanda le géant en parlant de la secte. Rien à branler on a la Eme derrière nous. Essuie toi mieux que ça, t’en as encore. Le sable c’était pas agréable pour virer le sang, mais c’était quand même bien, un truc qu’il avait appris dans les Marines. Toi aussi, lui fit remarquer son frère. Primo pris une nouvelle poignée et se frotta les cheveux, ah putain ! Derrière les deux collines se tenait une vieille ferme, un appentis, et une bicoque en planche brut, un pick-up japonais garé devant qui avait dû connaitre des jours meilleurs. Derrière la baraque s’étalait un petit potager avec des plans de tomates vertes et des courgettes jaunâtres aux feuilles desséchées au milieu duquel se tenait un vieil homme en salopette. Il avait le visage raviné et tanné par le soleil avec de petits yeux gris inoxydables, comme une croute de poussière sur les joues et le front, les cheveux épars, blancs jaunes nicotine. Il les fixait sans animosité ni curiosité apparente malgré leur mise désastreuse de zombie ensablés. Primo avait soif et très envie de se débarbouiller de la tête au pied mais c’était pas le plus pressant. Il le salua de loin. Bonjour, on a eu un accident ! Vous auriez un téléphone ? Notre amie est blessée. Le vieux ne répondit rien, se contentant de la dévisager. Il répéta sa supplique quand une grande femme apparue sur le perron de la ferme. Elle portait une robe en toile de jean et un teeshirt immaculé avec un petit crucifix qui tombait sur sa forte poitrine. Le visage bronzé, les yeux noirs, une crinière blanche rafistolé en chignon. Elle semblait plus jeune que lui, elle leur demanda ce qui leur était arrivé. Primo pris sa mine contrite d’escroc N°1 et resservit à peu près le même mensonge qu’il avait vendu à l’adjoint. Ils avaient percuté un coyote, leur amie était blessée. Nan, on n’a pas le téléphone, lança-t-elle sèchement. Alors le vieux aboya : Selma fais pas chier ! Laisse lui appeler ! Sa bouche se déforma en une grimace et elle retourna dans la maison en claquant la moustiquaire. Excusez-là, fit le vieux en s’approchant, elle vient de la ville. C’est grave ? C’est du sang que vous avez sur vous ? Non je crois pas, ça c’est le sang du coyote. Vous en avez dans les cheveux, fit remarquer le vieux, l’était encore vivant cette saloperie j’ai dû l’achever avec mes mains ! V’nez, le téléphone est dans la salon. Primo n’en avait rien faire du téléphone. Et la douche attendrait. Tout ce qu’il voulait c’était foutre le camp avec le pick-up le plus tôt possible mais il joua le jeu et fit semblant d’appeler un numéro, pendant que l’ancien proposait à Lupo bière ou citronnade ? Lupo ne buvait quasiment pas d’alcool. C’est une rudement belle ferme que vous allez là monsieur, arrête ton char grand, c’est rien qu’une vieille baraque. Primo retourna dans le hall de sa démarche chaloupé. Bon tout va bien, les secours arrivent. Ah oui ? fit naïvement Lupo, son frère lui jeta un regard noir. Voulez que je vous raccompagne jusque là-bas ? proposa gentiment le vieux. Aaah cette bonne vieille hospitalité de l’Ouest, c’était pas une légende, même au milieu du Texas. Et c’était bien le plan qu’il avait en tête d’ailleurs. Il n’avait pas l’intention de lui faire de mal, il n’y avait pas de raison, juste le braquer et le larguer en chemin. Il avait déjà arraché le fil du téléphone. Bin ça serait rudement gentil à vous j’avoue, fit-il avant que la vieille ne s’exclame : papa il a une arme ! Bon Dieu de Lupo qui avait mal rabattu son teeshirt. Les yeux du veux ne décillèrent pas mais sa bouche se contracta d’appréhension. Primo leva les mains en signe d’apaisement, son frère essayait de désentortiller le tissu et de cacher son arme. Pas de panique m’dame, on vous veut aucun mal. Allez-vous en ! Ordonna-t-elle d’une voix blanche Oui dès que votre père nous aura raccompagné, insista Primo qui espérait toujours sauver son plan et la situation. Papa dis leur de partir ! Le vieux regarda le géant, puis l’autre, celui qui avait l’air d’un indien si les indiens avaient porté des moustaches de motard. Je crois qu’on ferait mieux de s’en tenir là les gars, dit-il avec le calme des hommes que les armes n’impressionnaient pas. Primo soupira. Bon fini de rigoler. Il sorti son pistolet et la braqua vers le vieux. Un 45 ACP chrome, crosse en ivoire gravé d’un cobra. Les clefs du pick-up. Le vieux regarda le canon puis l’indien. Fais pas l’con mon gars, elles sont dans ma poche. Sors les doucement. Il obéit, les clefs coincées entre l’index et le pouce. Je savais qu’il ne fallait pas vous laisser entrer, je le savais ! Pesta la vieille. Ta gueule ! Aboya Lupo qui avait imité son frère. Les clefs passèrent de main en main, c’est à ce moment là qu’elle se jeta sur le grand, armée d’une fourchette à gigot qu’elle lui planta dans le gras du bras. Putain d’salope ! gueula Lupo en lui tirant une balle dans la poitrine. Le vieux cria le prénom de sa fille. Espèce de salaud ! Il essaya de se jeter sur Primo, le 45 cracha un projectile, le sommet de son crâne sauta, il s’effondra, ses pensées sur le mur. La vieille criait toujours, des bulles de sang rosâtre autour de sa bouche un trou au-dessus du sein droit, son poumon était en train de se remplir de sang et elle s’étouffait. Soyez maudit ! Gargouillait-elle. Jésus vous voit et il vous maudit ! Lupo arracha la fourchette et se jeta sur elle. Ta gueule salope ! Ta gueule ! Elle était tombée sur les fesses et tentait de se retenir sur un bras. Il lui planta les pointes dans les yeux, arrachant un des globes de son orbite avant de la frapper encore et encore, jusqu’à ce qu’elle ne crie plus jusqu’à ce que son visage ne ressemble plus à rien d’humain. Ca y est ? T’as fini ? Sale pute ! Cracha son frère en se redressant. Ils fouillèrent la maison, prirent une douche rapide, enfin il l’obligea à en prendre une parce que Lupo n’en n’avait vraiment rien à foutre de rien, trouvèrent deux cent dollars et un fusil à pompe Remington. Quand il tomba sur les médailles du vieux, Primo réalisa qu’il s’agissait comme lui d’un ancien Marine et ça lui fit vaguement quelque chose. Survivre à la guerre, peut-être à plusieurs et mourir comme ça, comme un con ! Mais bon, tant pis c’était de la faute de la vieille aussi, qu’est-ce qui lui avait pris de se jeter sur Lupo comme ça ? Ils s’en allèrent non sans avoir incendié la ferme, Lupo s’était bandé le bras mais ce n’était qu’une égratignure. Ils retrouvèrent le chemin qui les avait menés jusqu’ici puis la route direction le sud.