Pulp

–       J’aime pas les Starbucks, dit abruptement Goran alors que le van passait devant une enseigne.

–       Qu’est-ce que t’as contre t’y vas jamais, ronchonna son frère assis à la place du mort.

–       Justement parce que j’aime pas.

–       Comment qu’on peut pas aimer un truc qu’on connait pas ? Ca ça me tue.

Ils dépassèrent le Mac Donald attenant au Starbucks.

–       J’aime pas Mac Donald non plus.

–       T’y vas pas plus tu préfères bouffer des tacos pourris.

–       J’aime pas les tacos, j’aime pas quand les frites sont serrés avec la viande, je préfère les kebabs.

Milo n’en croyait pas ses oreilles.

–       Tu veux que je te dise t’es chiant, hein t’en pense quoi Grz’ il est chiant non ?

Un grognement d’approbation revint de l’arrière.

–       Vous comprenez rien ! S’emporta le chauffeur, tout ça, Mc Do, Starbucks, c’est de la taylorisation des goûts et des couleurs.

Milo fronça les sourcils.

–       De la quoi ?

Milo n’aimait pas quand on employait des mots qu’il ne comprenait pas, ça lui chauffait la tête, et personne n’avait intérêt à lui chauffer le crâne trop longtemps. Son petit frère, qui passait pour l’intello de la bande, s’empressa de lui expliquer selon ce qu’il en avait compris de sa fiche Wikipédia lu la veille. Le taylorisme ou le formatage de la chaine de production. Et qui selon lui était désormais appliqué à l’endroit des consommateurs par les fameux 1%. C’était son mantra depuis qu’il avait lu quelque part que 1% de la planète en possédait 80%. Depuis le 11 septembre et toute la collection de théories farfelues sur le sujet. Il était à fond dedans, du moins c’est comme ça que le voyait Milo. Une blague, et une blague qui avait assez duré.

–       Ah tu nous emmerde avec tes complots !

–       C’est pas des complots c’est les faits. Starbucks, Mac Donald, Disney, Zara, c’est des chaines, et les chaines c’est fait pour nous enchainer ! Pour qu’on pense tous pareil, qu’on ait les mêmes goûts partout.

–       Bah la preuve que ça marche pas toi tu vas qu’au kebab.

–       Bé même les kebabs y s’y mettent ! Toujours les mêmes sauces, blanche, samouraï, algérienne…. La même chose encore et encore !

–       Meuh, ça toujours été comme ça, rétorqua Milo qui ne savait plus trop quoi répondre.

–       Nan ça empire, annonça Goran d’une voix sinistre quand un grognement venu de derrière leur indiqua qu’ils étaient arrivé.

–       T’es sûr que c’est là hein ?

Nouveau grognement. Grz’ parlait peu, ses frères avaient appris à faire avec. Goran avisa l’immeuble haussmannien d’un air dubitatif.

–       Ils sont combien là-dedans ? Demanda-t-il

–       Trois plus le chien.

–       Il y a un chien ?

Goran n’aimait pas les chiens depuis qu’il s’était fait mordre quand il était petit.

–       Y’a toujours un chien, ricana Milo.

Ils portaient tous les trois la même gabardine noire, le temps ne s’y prêtait pas vraiment mais ils n’en n’avaient cure. Grz’ souleva la couverture qu’il avait à ses pieds découvrant les armes. Deux AK47 à crosse pliable, un fusil à pompe canon court, deux pistolets Makarov, un revolver 38 police. Ils se partagèrent les armes et sortirent du van, les fusils sous les gabardines.

–       C’est quand même dingue, fit Goran alors qu’ils traversaient la rue.

–       De quoi ?

–       Je veux dire ils osent tout de nos jours, avoir une cocotte par ici ?

–       Qu’est-ce que tu veux ils ont les moyens et c’est pas ici que les poulets vont chercher.

Ils pénétrèrent dans un hall cossu avec une caméra à l’entrée devant laquelle ils passèrent tête baissée, ignorant sciemment le gardien dans sa cahute qui les dévisagea méfiant. Mais il ne devait pas être assez payé pour sortir parce qu’il les laissa passer. Les trois compères grimpèrent les escaliers quatre à quatre.

–       N’empêche je trouve ça dingue, ils n’ont plus de limite quand même, ils ne savent vraiment plus où est leur place.

–       Ils sont déboussolé qu’est-ce que tu veux, les français les ont laissé tout faire alors ils font n’importe quoi.

Goran s’arrêta au milieu des escaliers.

–       Dis tu crois qu’ils sont armés ?

–       Tu les connais, ils sont toujours armés.

–       Ici ?

–       Bah pourquoi pas, même si ça tire personne bougera, c’est les immeubles bourgeois ça.

–       Qu’est-ce que t’y connais en immeuble bourgeois toi ?

–       J’ai fait homme de ménage je te signale.

–       Et alors ?

–       Alors tu crois que j’ai fait le ménage que dans les bureaux ? Non monsieur, j’ai fait le ménage dans ce genre d’immeuble, même qu’il y avait un gardien qui s’appelait Alexandre, un petit jeune en uniforme et tout.

–       On ne fait pas d’un cas une généralité, dit sentencieusement son frère, j’espère qu’ils n’ont pas d’arme c’est tout.

Grz’ grogna, ils continuèrent leur chemin.

–       Ils auront un pitt bull, ricana Milo, c’est comme une arme.

–       Ah je déteste ces chiens là.

–       Tu déteste tous les chiens.

–       Je les déteste pas je m’en méfie c’est différent.

Milo soupira.

–       Tu veux toujours avoir le dernier mot.

–       Non ! Pourquoi tu dis ça ?

–       Parce que c’est vrai. Ca y est on y est, troisième droite, c’est ça ?

Nouveau grognement, c’était ça.

–       Comment on rentre ? On n’a pas amené de masse, fit remarquer Goran.

–       Pourquoi tu veux une masse, on va sonner c’est tout.

–       Mais s’ils sont armés ils vont se méfier !

–       Mais non tu vas voir, affirma l’autre en joignant le geste à la parole.

Quelques instants plus tard la porte s’entre-ouvrit sur une femme d’âge mûr, et le museau d’un chien blond, un golden a l’air jouasse.

–       Oui, en quoi puis-je vous aider ? Demanda poliment la dame à l’abri derrière le loquet qui retenait la porte.

Les trois frères étaient autant surpris les uns que les autres.

–       Euh pardon madame, c’est une erreur, grimaça Goran en tirant son frère en arrière.

Elle referma la porte sans rien demander. Goran fit signe à ses frères qu’on s’en allait. Ils grimpèrent à l’étage du dessus

–       Mais c’est quoi ces conneries, je suis sûr que le patron nous avait dit…

Milo fit un geste en dégainant son portable, silence, il appelait l’intéressé.

–       Allo ? Ouais patron c’est Milo… hein ? Non, non il y a pas de problème, je voulais juste vérifier un truc avec vous. L’adresse c’est bien 47 rue de Rennes, troisième droite…. Ah okay merci.

Il raccrocha atterré.

–       C’est bien ça.

–       Ah bon ?

Grognement de surprise. Les trois frères s’entre regardèrent avant de redescendre le pas alerte et de sonner une nouvelle fois. Cette fois c’était un homme d’une cinquantaine d’année, un polo saumon sur les épaules. Fin et long, presque aussi grand que Milo.

–       Oui en quoi puis-je vous aider ? Demanda-t-il derrière le loquet, juste avant que Milo ne l’arrache d’un coup d’épaule. Le type en fut si surpris qu’il en tomba sur ses fesses. Quand le chien se pointa la queue battante pour leur faire la fête. Même Goran se laissa surprendre et pendant quelques instant il y eu un peu de confusion dans le hall, jusqu’à ce que Grz’ claque la porte derrière lui et que le type ne pousse un au secours.

–       Mon Dieu qu’est-ce qui se passe chéri !?

–       Papa !?

La femme et un adolescent en chemise rayée bleu et blanche, mocassin à gland, le clone craché de son père, le polo en moins. Les trois frères ouvrirent leur gabardine.

–       Faites pas d’histoires on est venu pour la coke.

–       La coke ? Mais…. Mais… nous n’avons pas de coke mon… monsieur bégaya la femme.

Milo secoua la tête et fit signe à ses frères de fouiller l’appartement.

–       Je vous ai dit de pas faire d’histoire hein ? D’un coup de crosse en travers la figure il envoya le gamin par terre. Ce dernier roula en poussant un cri de douleur. Milo le poursuivi et le bourra de coup de pied jusqu’à ce qu’elle supplie. Le chien n’avait pas bougé sinon la queue, il était clair qu’il était plus contant d’avoir des visiteurs qu’il se sentait investi de la mission de garder ses maitres.

–       Hé putain ! Y’a les flics !

–       De quoi ?

Goran regardait au dehors par une fenêtre du salon un car de CRS au pied de l’immeuble.

–       Y’a les flics.

–       Qu’est-ce qu’ils foutent là ? Ils sont combien ?

–       Une camionnette de CRS, je vois que ça. Et un flic sur le trottoir.

–       C’est pour le ministre, expliqua le mari.

–       De quoi ?

–       Il y a un ministre qui loge dans l’immeuble.

Les frères se jetèrent un coup d’œil dubitatif, comment assurer leur sortie discrète maintenant ?

–       Il y a une autre sortie ?

–       De quoi ?

–       Il y une autre sortie à l’immeuble ?

–       Par la cour, hasarda la femme en faisant signe à Milo vers la cuisine.

Milo l’attrapa rudement par le bras et l’entraina dans la direction indiquée. La fenêtre de la cuisine donnait sur une grande cour fermée par un mur mitoyen à deux autres cours. Milo s’imagina cinq secondes en train de grimper ce mur avec ses cent dix kilos, ça le tentait moyen d’autant qu’ils étaient censé repartir avec des kilos de C. Soudain il sentit une brûlure dans son avant-bras, il regarda par réflexe, il avait un couteau planté dedans.

–       Sa…. Salope !

Elle avait fait un pas en arrière, visiblement aussi terrifiée par son geste qu’il était furieux. Son doigt se referma sur la détente, une rafale partie toute seule, constellant la poitrine de la femme qui alla bouler sur le carrelage avec un hoquet de surprise.

–       Bon Dieu mais t’es malade ! Aboya Goran en entrant précipitamment dans la cuisine, Grz’ et le chien sur ses talons.

–       Ah ouais !? Et ça c’est quoi ? Une blague !? Râla Milo en arrachant le couteau de son avant-bras.

–       Hélène ? Fit le mari derrière eux d’une voix blanche. Avant de les bousculer et de se précipiter sur le corps de sa femme. Hélène non ! Non ! Noooooon !

–       Maman ? Fit à son tour le gamin en entrant. Bande de salaud vous avez tué ma mère !

Il reparti en courant. Milo regarda ses frères.

–       Bah vous attendez quoi ?

Ils détalèrent à leur tour. Milo attrapa l’autre par le col, derrière on entendait des bruits de cavalcade.

–       Bon ça suffit les grimaces où est la coke ?

Il entendit un « salaud ! » immédiatement suivi d’un coup de feu puis d’un autre.

–       Oh bordel il se passe quoi.

–       Adrien ! Cria le mari en se débattant.

Milo lui flanqua un coup sur le nez et le traina au dehors.

–       Il se passe quoi bordel !?

Le gamin gisait dans le salon, un fusil de chasse à ses côtés, la tête à demi emportée par une balle. Ses deux frères avaient le nez en l’air. Milo leva la tête incrédule, le temps de comprendre le lustre au-dessus d’eux se décrochait… et s’effondrait sur la tête du type avec un fracas de cristal.

–       Oh merde, grogna Grz’

 

Le Marseillais évoquait sans doute bien des choses mais la plaisanterie, le rire, la blague n’en faisait pas parti. La peur, la méfiance, éventuellement la terreur quand il était de mauvaise humeur, mais en aucun cas le fou rire. C’était pourtant bien un fou rire qu’essayait désespérément de retenir le tas de muscle face à lui. La nervosité sans doute. Le Marseillais rendait tout le monde nerveux, même les tas de muscle.

–       Si ce pays de con autorisait le MMA le combat ne serait pas clandestin, expliquait le Marseillais de sa voix rauque, fruit d’un savant mélange de tabac, d’alcool et de nuit blanche à taper le carton. Et si ce combat n’était pas clandestin tu aurais tes chances. Je n’en doutes pas. Mais la vie est injuste n’est-ce pas ? La vie ne nous fait pas les cadeaux que nous voulons, elle nous offre des occasions. Toi tu vas perdre, mais tu vas t’enrichir par exemple.

Le tas de muscle écoutait en pensant à son fou rire. Cherchant un détail dans ce visage impavide qui le dégoute de rire, le Marseillais le fixait de ses yeux comme des plombs de chasse, on aurait dit qu’il allait lui dévorer l’âme.

–       Est-ce que tu me comprends ?

Le téléphone sur la table sonna, le tas de muscle fit signe qu’il comprenait parfaitement. Ca lui permit de fermer les yeux et de penser à un truc assez sinistre pour lui passer l’envie d’éclater de rire. Lui sur le tapis en train de saigner comme un cochon.

–       Ouais ?

C’était Milo.

–       Patron, on a un problème…

Le coup de feu que le gamin avait tiré en l’air avait affaibli l’attache du lustre, mais en dépit du bruit que celui-ci avait fait en tombant, en dépit des coups de feu qui avaient précédé, la prédiction de Milo était juste, personne dans l’immeuble n’avait bougé. Même pas le flic en bas. Goran surveillait derrière le rideau de la fenêtre, il avait beau regarder, pas un seul type de la BAC jusqu’ici. Incroyable ! Mais le plus incroyable c’est ce qu’avait fini par trouver Grz’ à force de fouiller, les paquets de cocaïne sous l’évier de la cuisine. Milo n’en n’avait pas cru ses yeux.

–       Alors c’était ça qu’elle protégeait la salope ! Dit-il en raccrochant.

–       Alors il a dit quoi ? Demanda Goran.

–       D’après toi ? Grogna son frère, il a dit qu’on se débarrasse des corps bien sûr ! Pas de cadavre qu’il a dit !

–       Pas de cadavre ? Mais il veut qu’on fasse quoi bordel !? Qu’on les découpe !

–       Pourquoi tu poses des questions à la con si t’as la réponse !?

–       Non, non, j’en ai marre de découper des gens ! Je suis pas venu pour ça moi je découpe personne !

Les deux frères n’en croyaient pas leurs oreilles.

–       Qu’est-ce que tu racontes, depuis quand ça te gène de découper les gens ? Tu veux que je te rappel combien t’en as découpé dans ta vie déjà.

–       Bah justement ! Je trouve ça immoral. C’est pas chrétien, je veux me racheter.

–       Hein ? Grogna Grz’

–       Depuis quand ça te préoccupe toi ? A part à ton baptême t’es jamais allé à l’église, gronda Milo.

–       Ca n’empêche, j’ai des croyances.

–       Des croyances hein…. Comme laisser trois cadavres derrière soi avec ton ADN partout ? Abruti !

–       Qu’on les découpe ou pas notre ADN sera partout, fit remarquer Goran, je te signale que tu saignes, faudrait te faire soigner d’ailleurs…

–       T’occupes pas de mon bras et aide nous, fit Milo en soulevant le cadavre de la femme.

–       Non. Je refuse de découper ces gens.

–       Ah tu commences à me faire chier tu sais ça !? Aide nous je te dis !

Goran hésita, jetant un coup d’œil à Grz’ à l’air harassé.

–       D’accord mais je les découpe pas !

–       Tu feras ce que je te dirais ou c’est moi qui vais te découper bordel !

Goran pâli, son frère n’avait pas l’habitude de faire des menaces en l’air. Par exemple quand il avait dit à leur père d’arrêter de battre leur mère ou il le tuerait, leur père avait fait l’erreur de ne pas le croire.

–       Tu ferais pas ça, dit-il d’une petite voix enroué.

–       Si tu me fais chier, sans hésitation.

Ils transportèrent les cadavres dans la salle de bain qui, Dieu merci, était équipé d’une baignoire quand on sonna. Une petite vieille dans l’œilleton, Goran ouvrit, son Makarov dans une main, main dans le dos.

–       Oui madame que puis-je pour vous ?

–       Qu’est-ce qui se passe où est Hélène, c’est quoi tout ce bruit !? J’essaye de faire la sieste moi !

–       Oh je suis absolument désolé pour le dérangement madame, les gens qui vivent ici sont sorti, nous faisons des travaux.

–       Des travaux ? Hélène ne m’a jamais parlé de travaux.

Le chien apparu juste au mauvais moment pour faire la fête à la voisine comme il avait l’air de faire la fête à absolument tout le monde dans l’indifférence complète du sort de ses propriétaires.

–       Bah Boules qu’est-ce que tu fais là ? Ils t’ont pas emmené avec toi ?

Elle regarda Goran qui essayait d’empêcher le chien de sortir.

–       C’est quoi ces loucheries, vous seriez pas des voleurs des fois ?

–       Des voleurs grand Dieu non, dites pour le chien madame, ils ne l’ont pas emmené avec eux, vous ne voudriez pas le garder, il nous gêne pour les travaux.

–       Euh…

–       Oh votre mari ne va pas être d’accord c’est ça.

–       Je vis seule annonça la vieille avec un air digne.

–       Ah je vois vous attendez une visite peut-être… ça nous aiderait beaucoup vous savez, il est fort sympathique mais…

–       Non je n’attends personne mais…

Soudain Goran l’attrapa par le col et l’entraina à l’intérieur.

–       Elle vit seule, elle attend personne et elle vient faire chier !? S’emporta-t-il.

La vieille glapit, il la frappa avec son pistolet, elle s’effondra inanimée, il la traina jusqu’à la salle de bain.

–       Qui c’est celle là ? Demanda Milo.

–       Une emmerdeuse.

–       Elle est vivante ?

–       Ouais.

–       Moi je découpe pas les gens vivant.

Ils avaient déjà commencé, trois têtes s’entassaient dans le lavabo.

–       J’ai pas dit que je voulais qu’on la découpe, on l’attache et pis c’est tout.

–       Elle a vu ton visage.

–       Et alors, je suis pas fiché en France moi.

Milo haussa les épaules, il n’aimait pas qu’on lui rappel les mauvais souvenirs.

–       Oh ça va hein… de toute façon le patron veut pas de témoin.

–       C’est pas un témoin, elle sait même pas ce qu’on vient foutre, elle pensait qu’on était des voleurs.

–       Bah justement, elle va donner ton signalement et…

Grz ‘ grogna.

–       Ouais, ouais, ça va, je dis juste que faut la tuer.

–       C’est hors de question, elle n’a rien fait ! Protesta Goran.

Grz’ se leva exaspéré, un couteau du chef ensanglanté à la main. Il poussa son frère et poignarda la vieille trois fois en pleine poitrine avant de le dévisager d’un regard lourd de sens. Il faisait chier, et pas plus que son frère Grz’ était à prendre à la légère, en fait des trois, c’était celui qu’il fallait le moins prendre à la blague. Grz’ était fou, Goran n’en avait jamais eu de doute mais aujourd’hui particulièrement. Il regarda la vieille dame se vider de son sang en hoquetant, il n’eut pas le courage de la laisser agoniser. Il posa une serviette sur sa tête et lui colla une balle dans la tête. La serviette étouffa vaguement le bruit. Restait quatre corps à découper, soit huit jambes et bras, quatre troncs, les têtes, emballés le tout et disparaitre avec sans alerter le flic dehors. Finalement Goran accepta de donner un coup de main. Comme l’avait précisé Milo ce n’était pas les premiers corps qu’ils découpaient et dans des conditions plus difficiles, mais quatre corps ça fait beaucoup de sang, beaucoup de place occupé, beaucoup de travail quand on outillait avec des couteaux de cuisine et, Dieu merci, une scie à métaux trouvé dans la boite de bricolage de monsieur. Ils pataugèrent là-dedans pendant trois bonnes heures, emballèrent le tout avec des sacs poubelles quand Milo passant dans le salon donna l’alerte.

–       Il y a d’autres flics !

–       Comment ça ?

–       Y’a deux cars.

–       De quoi ?

Goran s’approcha, il y avait en effet deux cars de CRS plein maintenant en bas de l’immeuble.

–       C’est à cause des manifs ça.

–       Quelle manif ?

Goran haussa les épaules.

–       Il y a toujours des manifs en France alors va savoir. C’est sûrement pas à cause de nous en tout cas.

–       Comment tu peux être sûr ?

–       Tu vois la BAC, tu vois le GIGN ? Non alors c’est pas pour nous.

Milo laissa tomber le rideau.

–       J’aime pas ça quand même.

–       Et qu’est-ce que tu veux qu’on fasse on peut pas rester ici.

–       On peut pas sortir comme ça non plus, on va se faire repérer.

Ils étaient couverts de sang.

–       Non c’est sûr, admit Goran. On va voir s’ils ont des trucs à notre taille.

Par chance ils en avaient mais ça faisait drôle de se voir dans ces tenues de bourgeois. Ils se regardaient dans la glace de la chambre des parents en rigolant.

–       Alors Monsieuh la comteuh un peuh de champagneuh ?

–       Arrête tes conneries ils parlent pas comme ça les bourges, protesta Milo.

–       Ils parlent comment alors monsieur l’expert ?

–       Ils disent « cher ami » d’abord, les bourges tout le monde est leur ami, ou leur copain. Mais si c’est un copain alors c’est un intime, un ami ça peut être n’importe qui qu’ils connaissent.

–       Chereuh amieuh, s’amusa son frère.

–       Et ils ont pas cet accent à la con non plus, il parle normal.

–       Ca va jamais marcher, déclara soudain Grz’ derrière eux.

–       De quoi qui va jamais marcher ?

–       Nous, grogna le dernier des frères en se dévisageant.

Avec son nez de travers, sa balafre qui lui divisait le visage en deux et sa paupière droite ornée d’un orgelet de bonne taille on pouvait comprendre qu’il puisse avoir des doutes quant à passer pour un bourgeois ordinaire. Milo se regarda à son tour. Le front avancé, le nez aplati, des mains d’étrangleur et une carrure pour déménager les pianos.

–       Avec le chien je suis sûr que ça passera, fit Goran pour se rassurer. Des trois il était sans doute le moins remarquable mais il n’avait indubitablement pas l’air chez lui dans les vêtements du gamin

–       Rien du tout, il nous faut une femme.

–       Tu veux appeler un tapin ? T’es cinglé ?

–       Tu vas faire la femme.

–       Ca va pas non !?

–       Je te demande pas ton avis, va t’habiller !

Goran en femme ? Très poudré alors, énormément même et maquillé comme une voiture volée. Grz’ fit remarquer que c’était pire question look, Goran alla se rhabiller. Cinq gros sacs et quatre valises, ils finirent par sortir l’un derrière l’autre, les mains encombrées comme s’ils partaient en vacance laissant le chien seul dans l’appartement qui aussi tôt ce mit à hululer.

–       Ces quoi ces conneries ? Râla Goran

–       L’aime pas être seul, expliqua Milo.

–       Va alerter tout l’immeuble ce connard !

–       On le bute, proposa Grz’

–       Eh il est cool ce chien, protesta Milo, pourquoi on ferait ça.

–       Parce qu’il nous emmerde ? Suggéra son frère.

–       Nan, nan, pas question on le prend avec nous.

–       Hein ? De quoi ? Tu crois pas qu’on est assez encombré !?

–       Justement ça fera genre on part en vacance.

–       T’en penses quoi Grz’ ?

Ce dernier secoua la tête signifiant qu’il ne voulait rien à avoir à faire avec cette discussion absurde.

–       Il pense comme moi ! décida Milo.

Et ils allèrent chercher le chien avant de claquer la porte, celui-ci leur fit la fête comme s’il ne les avait pas vu de la semaine.

–       Il est bizarre ce chien, on a buté ses maitres il en a rien à foutre et maintenant il nous kiffe.

–       Peut-être qu’ils le battaient.

–       L’a pas l’air battu.

–       Ou bien ils étaient chiants comme une messe.

Goran rigola en passant devant le gardien, tirant sur sa valise, un sac Vuitton sous le bras.

–       Dites moi, intervint soudain ce dernier. On peut savoir d’où vous sortez vous autres.

–       De quoi ? Répondit Milo en russe.

–       Oh… euh, do you speak english ?

–       Niet.

Le gardien essaya bravement de faire barrage de son corps en répétant sa question, d’où ils sortaient. Milo lui dit d’aller se faire foutre toujours en russe et il allait joindre le geste à la parole quand le policier entra à son tour dans le hall glaçant l’ambiance.

–       Un problème ? Demanda-t-il.

–       Niet problème ! S’exclama Milo avant de continuer en russe, ce mec nous emmerde l’âme pourquoi tu veux en être ?

C’est le moment que choisi le chien pour essayer de faire comme s’il était féroce. Il aboya à tout rompre, il en avait après les uniformes.

–       Bah il a quoi ce chien ? Demanda le pandore.

–       Grishka au pied ! Ordonna Milo en tirant sur la laisse du chien.

Le chien, ignorant qu’il avait été débaptisé, continua d’aboyer.

–       Pardon, pardon, s’excusa Milo alors que le flic s’écartait pour le laisser passer.

–       Eh mais attendez je connais ce ch…

Le gardien ne termina pas sa phrase, malencontreusement cogné à l’entre cuisse par un Grz’ fort encombré et de mauvaise humeur.

–       Ca va ? S’enquit le flic.

–       Aïïïïe…

–       Désolé, désolé, grogna Grz’ en les dépassant aussi rapidement que la décence lui permettait.

Le moment que choisi l’anse d’une des valises pour rompre sous le poids qu’elle contenait. Ca fit crac puis splaff. Goran jura en serbe quand entrèrent dans le hall un bloc au complet de CRS casqué et botté. Il y avait quatre têtes et deux bras dans ce sac là, il fallut un certain sang froid pour ne pas paniquer. Goran ne fit pas semblant, il était impressionné.

–       Qu’est-ce qui se passe ? Demanda-t-il en français d’une voix blanche.

–       Ne vous en faites pas, i y a une manifestation qui doit passer par ici, expliqua le flic, si j’étais vous je ne trainerais pas. Tenez, on va vous aider.

Ils soulevèrent le sac à deux.

–       Pffiou, vous partez pour de longues vacances vous ou quoi ?

–       Maison de campagne, répondit spontanément Goran, dans son esprit tous les bourgeois avaient une maison de campagne.

Et ainsi les flics les aidèrent à charger le van, quatre corps découpés, vingt kilos de cocaïne et les armes.

 

La nuit était tombée, le sac poubelle plongea dans l’eau sans bruit, coulant presque immédiatement à pic, ils avaient ajouté des cailloux. Un canal de la Marne, le chien, attaché à un arbre, les regardait se passer les sacs de mains en mains l’air jouasse.

–       Tu vas en faire quoi de ce clebs ?

–       Bin je vais le garder.

–       En tout cas c’est pas un chien de garde, ça sert à rien un chien si c’est pas un chien de garde, décréta Goran.

–       C’est toi qui sert à rien. Monsieur j’ai une théorie pour tout.

–       Meuh non j’ai pas une théorie pour tout !

–       Mais si, Grz’ j’ai pas raison ?

Grz’ grogna d’approbation, la dispute se poursuivit jusqu’à ce qu’ils retournent dans la voiture et plus loin. Goran ne lâchait pas facilement l’affaire.

Publicités

Scopitone

Francis se regardait marcher d’un pas chaloupé dans la vitrine du supermarché, un félin en action, il se souvenait encore des conseils du professeur de danse, imiter le félin, être un félin, une chose dangereuse, intérioriser le rôle avec son corps et non sa tête. Il se sourit à lui-même comme s’il avait été sa propre femme. C’était au temps de son succès, au temps où des producteurs parlaient de le faire tourner au cinéma. Avec sa petite gueule de rebelle il aurait fait des malheurs sur grand écran. Le bon temps. Il s’assit derrière le tréteau sur lequel était posée une pile de livres. Des romans policiers, des histoires de voyous, il en connaissait un bout. Mais ça se vendait pas. Personne n’en n’avait rien à faire de la littérature de nos jours, et encore moins de la mauvaise. Francis ne se faisait pas d’illusion, il n’était pas très bon. Même sa voix n’était pas terrible, tout juste bonne à enquiller les 45 et les 78 tours, pour l’Olympia ce n’était même pas la peine de rêver. Mais à l’époque c’était encore pire que maintenant, tout passait, n’importe qui avec un petit quelque chose ou les bonnes relations passait. A l’époque un mot de Barclay ou de Filipacchi et à toi les portes de la gloire, les scopitones, les filles, plein de filles. Le seul domaine où il n’avait jamais excellé peut-être. Les filles c’était facile, ça l’avait toujours été. Il savait les mettre en confiance, appuyer là où ça faisait du bien, savait leur point faible, l’amour. Et il avait joué cette comédie là bien des fois. Avec la célébrité en plus, son côté petit voyou, rebelle, c’était dans la poche d’un sourire un seul ! Mais le temps avait passé bien sûr et son talent dans ce domaine avait rejoint tous les autres au placard des souvenirs et des maladresses. Chanteur de variété passable dans les années soixante, écrivain médiocre de petit polar sans relief, juste assez de sexe et de violence pour intéresser un éditeur. Séducteur même plus sur le retour, avec vingt kilos de trop, sa barbe grisonnante, son teint pourri à base de junk food, d’alcool, d’herbe et deux paquets de blondes jours. Le médecin du dispensaire lui avait dit de ralentir mais que foutre il était foutu de toute façon, il le savait, en bout de course, Au moins il avait bien vécu, bien profité, dommage seulement que ça se soit arrêté trop tôt. Dommage que personne ne se souviendrait jamais de lui. Une grosse femme et ses gosses passèrent devant lui, le gamin demanda ce qu’il faisait là avec ses livres, elle lui répondit qu’il essayait de les vendre sans doute. Le môme se retourna vers lui et cria presque.

–       Vendre des livres !?

Il n’en revenait pas, comme s’il regardait le dernier des dinosaures en personne. Francis l’ignora comme il put mais le gamin échappa à sa mère et se planta devant lui, presque choqué.

–       C’est vous qui les avez écrit ?

–       Euh ouais, répondit Francis un peu décontenancé par le culot du môme. Dans deux minutes il allait lui jeter des cacahuètes.

–       Pourquoi faire ?

C’était une bonne question, même lui se la posait parfois. Pourquoi se faire chier sur deux cent pages alors qu’il n’était même pas un bon écrivain et qu’il le savait ? Alors que cette signature ne servait à rien qu’à faire de la pub à son éditeur et que personne ne lui achèterait rien. Pourquoi cette humiliation, cette torture ? Ce n’était pas le coup de la célébrité en tout cas alors quoi ? Peut-être qu’au fond ça le rassurait de se dire qu’il était un peu artiste quelque part. Il avait été chanteur, il était écrivain, il avait le feu sacré et n’y pouvait rien. Ou bien était-ce simplement parce que c’était toujours mieux que de se regarder en face. De voir non plus la démarche féline mais la silhouette épaissie, oublier les bons souvenir de baise et voir les mouchoirs usagés, effacer la dolce vita et ne plus vivre que dans le quotidien dans son mobile home en bord de nationale. Avec l’assurance presque angoissante qu’on était absolument personne, un être inconnu et inconsistant. Au fond ces piles de livres c’était comme un rempart contre sa propre médiocrité, ses échecs, sa fuite et tout le manque d’amour dont il souffrait, un rempart avec au bout l’espoir d’une vague postérité. L’espoir qu’il laisserait quelque chose un jour dans l’œil de l’autre, un souvenir, un autre espoir, un sourire… Quoiqu’il en soit il n’avait aucune envie d’en discuter avec ce morveux.

–       Bah pour que les gens se distraient et en plus ça me fait plaisir, répondit-il.

Le môme avait l’air d’en douter.

–       Et les gens achètent ?

Petit con. Il sourit, paternel.

–       Oh tu sais ça prend du temps, mais oui ils achètent, menti-t-il.

–       Nan, les gens achètent pas, les gens ils veulent regarder des films, lire ça sert à rien.

Et sans lui donner l’occasion de répondre il lui tourna le dos et fila. Francis jura en français, comme chaque fois qu’il était contrarié, un français sans accent mais qu’il n’utilisait plus depuis des années. Cette langue avait disparu de sa vie comme son pays natal un soir de juin, il y avait plus de trente ans de ça. Un soir qu’il n’aurait préféré ne jamais vivre et qui avait totalement détourné le fleuve de sa vie, mit fin à dix ans de succès d’estime, d’autographe, de voyages et de fêtes. Dix ans à rouler sur l’or ou presque, à fréquenter les meilleurs, à passer son été dans le Saint Tropez des années yéyé, à rouler en décapotable, une fille différente tous les soirs à son bras. Dix ans de dolve vita contre trente d’une vie de raté passée à essayer de ne surtout jamais regarder la vérité en face. A se fuir autant qu’il avait fui ses anciens amis et son ancienne vie. Il avait raconté son expérience de fuyard dans un de ses romans « le Témoin ». L’histoire d’un homme qui témoigne d’un crime lors d’un procès et dont la vie est à jamais bouleversée en raison de la corruption qui règne dans la police. Sa meilleure vente à ce jour, un peu plus de deux mille exemplaires et l’éditeur le rééditait périodiquement. Il avait même frôlé un jour l’espoir d’intéresser Hollywood quand un producteur avait pris une option sur les droits d’exploitation. Mais en réalité il ne s’agissait que d’une manœuvre pour priver la concurrence d’une potentielle bonne histoire pendant la durée de l’option, 42 ans. Dans son roman le témoin finissait par retrouver une vie normale grâce à une femme, il n’avait jamais eu cette chance et il avait écrit cette conclusion comme forme d’appel au secours ou bien d’exorcisme, poussant l’idée au point de décrire dans le livre sa femme idéale. Une grande blonde plantureuse aux yeux verts comme la fille qui se regardait dans la vitrine du supermarché, un casque audio planté dans les oreilles. Elle était bonne. Elle avait un joli petit cul et des seins de belles proportions comme souvent avec les américaines, vingt-cinq ans tout au plus. Il bavait. Dans le temps il lui aurait lancé un hey poupée et l’affaire aurait été emballée parce qu’il était connu, qu’il avait encore son sourire de vainqueur. Mais surtout parce que hey poupée ce n’était pas encore ringard, qu’elle l’aurait entendu au lieu d’avoir ces fichus machins dans les oreilles qui les rendait tous autistes, et enfin qu’elle n’aurait pas parlé de harcèlement et il ne savait trop quel épithète que les gens se lançaient de nos jours. Dans le temps… Chaque fois qu’il pensait à ça il se rappelait toutes les années qui le séparaient de ce temps-là. Toutes ces années qui avaient filé si vite, tellement plus vite que celles de sa gloire, celles qui lui avaient fait croire que ça serait pour toujours. Toutes ces années où il ne s’était rien passé justement, du moins rien de notable. Sinon qu’il avait grossit, ne vendait pas de livre et vivait dans un mobile home au bord d’une nationale, inconnu de tous et donc apprécié de personne. Il attrapa un des livres dans la pile devant lui, le Témoin et se mit à le feuilleter. Son plus grand mystère c’est qu’au fond il n’avait jamais compris le succès du livre. Il avait copié la trame d’un film qu’il avait déjà vu au cinéma, modifié deux, trois petites choses dont l’histoire d’amour qui n’existait pas dans l’histoire de départ. Il faisait ça pratiquement pour tous ses romans, c’était plus facile. Il avait bien essayé de trouver ses intrigues lui-même mais il avait ce tort de débutant de tout compliquer à loisir, de faire trop de personnage qui naissaient et mourraient sous sa plume en quelques pages. Le tort de vouloir à la fois trop en dire et trop en faire. Personne ne s’était jamais plaint de retrouver une intrigue déjà vu au cinéma. Il était assez doué pour maquiller ses histoires et même y donner une certaine patine qui lui ressemblait, du moins qui pouvait ressembler à un style d’auteur. Ca n’était pas venu tout de suite, il avait participé à des ateliers d’écriture à l’université, appris à réduire une phrase à une idée, à construire et déconstruire un texte comme on monte et démonte des Lego, à ne plus redouter la matière première de ses mots comme disait son prof et savoir les arranger selon une formule à son goût.

–       Le Témoin, votre meilleur à ce jour, fit une voix.

Il leva les yeux et manqua de rougir jusqu’aux oreilles, c’était la fille.

–       Vous l’avez lu ?

Il n’en revenait visiblement pas.

–       J’ai lu tous vos livres.

–       Ca c’est un gros mensonge.

Elle sembla choquée.

–       Pourquoi je mentirais ?

–       Parce que personne n’a lu tous mes livres, on en lit un et on passe à autre chose.

–       Vous êtes un peu dur avec vous-même je trouve.

–       Réaliste, dit-il en haussant les épaules.

–       Et naturellement vous avez tort parce que moi je les ai tous lu.

Il n’en revenait pas qu’elle lui parlait. Il n’en revenait tellement pas qu’il faisait tout pour ignorer les deux melons qui le surplombaient et se concentrer sur son visage, mais c’était difficile. Il sourit.

–       Et qu’est-ce qui vous a pris ? Vous étiez malade ?

–       Non, je suis étudiante en lettre.

–       Oh.

Il était impressionné

–       Ma thèse de premier année, expliqua-t-elle, étude comparé du Pulp moderne.

–       Vous m’en direz tant. Et vous me citez ?

–       Non, mais j’ai trouvé intéressant ce que vous écriviez. Il vous manque juste une chose.

–       Et c’est quoi ?

–       La confiance en vous.

Un peu un coup de poing dans le ventre. Cette fille si jolie, si simple qui lui balançait une vérité en pleine figure, et sans fard.

–       Euh… il me semblait pourtant que ça allait plutôt bien de ce côté-là, à mon âge…

–       Ca ne se voit pas dans vos écrit en tout cas, le coupa t-elle en le fixant sans passion. Sauf dans le Témoin.

Un compliment et une vacherie dans la même phrase, comment le prendre ?

–       Ah bah merci.

Elle s’empara d’un exemplaire du Témoin et l’ouvrit à la première page.

–       Vous pourriez me le dédicacer, ça me ferait plaisir. Je m’appelle Kay.

Il n’en revenait pas. Une gamine, ravissante, qui lui demandait un autographe comme du temps de sa gloire, c’était presque trop beau pour être vrai.

–       Vous me faites une farce c’est ça ? Il y a une caméra caché ou quoi ?

Elle fit de grands yeux ronds.

–       Une farce ? Non pourquoi ? Je suis sérieuse, c’est pas tous les jours qu’on rencontre un bon auteur.

–       Allons, je ne suis pas un bon auteur.

–       En tout cas moi je trouve que vous en avez le potentiel.

Il ricana.

–       Vous devriez en parler à mon éditeur.

Elle sourit.

–       Pourquoi pas, il est où ?

–       Je plaisantais.

–       Moi aussi.

Elle eut un de ces regards quand elle lui dit ça. Il n’en revenait pas, il lui plaisait et elle ne faisait rien pour le cacher.

–       Vous avez quel âge ? Ne put il s’empêcher de demander.

–       Pourquoi ? C’est important ?

–       Euh… non… mais….

–       J’ai vingt-trois ans…

Ca le rassura presque, au moins elle était majeure.

–       Dites, ça vous dirait qu’on boit un verre ensemble.

–       A condition que ça soit moi qui vous le paye, insista-t-elle.

Pas dans les habitudes de sa génération de se faire payer un verre par une fille, ni d’ailleurs de se faire entreprendre par elle mais ça ne lui déplaisait pas. Ca le bousculait et le jeu en valait la chandelle. Il accepta. Le bar était attenant à la galerie marchande comme souvent aux Etats Unis, ce pays d’alcoolique et de camé. Difficile notion à admettre quand par ailleurs on voyait avec quel fanatisme les agents du gouvernement étaient lancés dans la lutte contre le trafic. Il en avait fait les frais. Mais l’Amérique était paradoxale et c’est ce qu’il aimait dans ce pays.

–       Alors, à quel genre de métier vous vous destinez avec vos études de lettre ? Ecrivain ? Dit-il pour plaisanter.

–       Oh non, je n’ai pas encore le bagage nécessaire pour faire une écrivaine intéressante, quand j’aurais quarante ans peut-être…

–       Le nombre des années n’a rien à voir avec le talent, on ne vous a jamais dit ça ?

–       Si mais je ne souscris pas beaucoup au mythe de Mozart.

–       Au mythe de Mozart ?

–       Vous savez celui du jeune prodige qui a vingt ans a déjà pondu trois chef d’œuvre. Mozart était un cas à part et il est mort à trente-sept ans d’épuisement. Je crois beaucoup plus à l’expérience, à la patine, tenez d’ailleurs il n’y a quasiment pas de grand écrivain de vingt ans. Et ne me parlez pas de Rimbaud, c’est aussi un cas à part.

Il rigola, ah les certitudes de la jeunesse….

–       Quel est selon vous le plus grand écrivain au monde ? Shakespeare ?

–       Pas mal, en tout cas il a inventé la langue anglaise mais moi je préfère ceux qui s’inventent une langue, un style unique. Et de ce point de vue c’est Louis Ferdinand Céline le plus grand.

Là elle lui faisait plaisir la gamine.

–       Le Voyage… proposa-t-il sans terminer le titre du livre comme tous les connaisseurs le faisaient.

–       Le Voyage… le chef d’œuvre absolu ! Et quel âge avait Céline quand il l’a publié ?

–       Trente-huit ans.

–       Voyez… Avant il n’aurait jamais pu. Pas l’expérience, pas le regard, pas la patine.

–       Parce que c’était Céline, toutes ces choses, la guerre, il les a faites.

–       Bien entendu, il faut avoir vécu pour écrire, c’est ce que je soutiens.

Il avala une gorgée de sa bière, il n’avait pas osé commander quelque chose de plus fort devant elle mais maintenant il louchait du côté du bar et des bouteilles de whisky comme à regret alors qu’elle avait commandé un coca cerise.

–       Donc d’après toi j’ai assez vécu pour pouvoir écrire.

–       Je pense oui, vous avez l’âge d’être mon père, alors oui j’imagine.

Ca le vexa un peu qu’elle lui ramène leur différence de la sorte. L’âge de son père, non mais ! Il n’était pas son père !

–       L’âge n’a rien à faire là-dedans, je pourrais très bien avoir mon âge et un tout petit vécu.

Elle haussa les épaules comme sil elle énonçait une évidence.

–       Vous ne seriez pas écrivain, les gens qui n’ont pas de bagage n’écrivent pas, ou bien n’importe quoi. Un blog par exemple, elle ricana à cette idée.

Sur le moment il fut contant de ne jamais avoir cédé à cette tentation. Non pas qu’il n’y avait pas pensé mais un blog ça s’alimente et il avait déjà assez de mal avec ses propres textes pour pas s’embarrasser d’écrire des articles en plus.

–       D’ailleurs vous ça se voit que vous savez de quoi vous parlez, vous étiez flic avant ? Ajouta-t-elle en faisant danser son verre devant ses lèvres pulpeuses.

Il éclata de rire.

–       Moi ? Non jamais de la vie… mais disons que j’ai fait différent truc, oui.

–       Mais comment vous avez fait alors ?

–       Pour ?

–       Dans le Témoin, ça sent le vécu, il y a plein de petit détail que vous notez chez votre personnage principale, vous avez déjà été témoin dans une affaire ?

Il se rembrunit.

–       Eh mais je vais pas te donner tous mes trucs d’écrivain à la fin !

Il avait dit ça en forçant sur son sourire mais on sentait que les questions sur son passé ne lui plaisait pas beaucoup. Elle se redressa sur sa chaise, embarrassée.

–       Pardon, pardon, je veux dire juste que c’est très bien vu, on y croit…

–       Merci.

–       Vous avez du mal avec les compliments hein.

–       C’est surtout qu’ils sont rares.

–       Bah justement prenez les tel qu’ils viennent, je suis sincère. Quand j’ai lu le Témoin j’ai d’abord pensé que c’était une biographie déguisée et puis je me suis rendu compte que vous aviez utilisez des éléments de la Liste, le film, dans le roman. Vous faites d’ailleurs souvent ça, je trouve ça original.

Il aurait pourtant juré que le plagiat était une faute impardonnable pour une étudiante en lettre. Elle répondit à sa question sans qu’il ne la prononce.

–       Ce n’est pas du plagiat vu que vous le transformez à votre sauce… C’est comme une revanche de l’écrit sur l’image je dirais.

–       Euh… merci.

–       Vous rêviez de faire quoi quand vous étiez petit, demanda-t-elle soudainement en se penchant vers lui, la main sous le menton, les seins en appuis sur le bord de table qui gonflaient.

–       Acteur, répondit-il sans hésiter.

–       Je vous ai jamais vu, vous avez réussi quand même ?

–       Un peu, j’ai été chanteur surtout c’est un peu pareil, on interprète… Et toi tu rêvais de quoi ?

Elle avait d’abord pensé à archéologue, puis ébéniste, puis cuisinière mais maintenant elle ne savait plus trop bien. Elle ne se sentait pas assez mûre pour se mettre à écrire et trop pour le faire comme un passe- temps. Elle le sentait, elle avait ça dans le sang. Pouvait-il en dire autant ? Lisait–on la même ferveur dans son regard quand il parlait littérature ? Non clairement la ferveur s’en était allé avec le reste, avec les espoirs, avec les certitudes, avec sa célébrité éphémère. Restait juste l’espoir de rester dans les esprits de certain pour ses écrits. Un espoir pas fort raisonnable mais que la gamine contrariait agréablement. Avec elle cet espoir semblait possible, quelqu’un pour s’intéresser, pour l’écouter, quelqu’un de disponible. C’était pourtant curieux comme à l’époque il n’aurait jamais imaginé ça possible, une débine pareille. Dans un mobile home au bord d’une nationale quand même. Mais bon maintenant il y avait cette jolie fille devant lui, il était autorisé de rêver un peu n’est-ce pas ? De rêver qu’il n’était pas aussi décati que le reflet dans le miroir lui hurlait, que ce n’était pas complètement fini. Qu’il pouvait encore faire rêver lui aussi, qu’il était bankable comme on disait à Hollywood. Finalement elle accepta quelque chose de plus corsé qu’un coca cerise, une bière c’était pas mal aussi. Ca la rendit gaie, ils se mirent à parler de chose et d’autres, sa vie universitaire, son job comme vendeuse dans une boutique de fringue, ses origines françaises à lui et le fait qu’il avait vécu la « belle époque » comme elle disait avec des étoiles dans les yeux. Il n’en revenait toujours pas mais elle s’intéressait à lui, et quand, en sortant du bar, ils échangèrent leur premier baisé, son cœur se mit à battre comme à son premier rendez-vous. Tant que sa vue se troubla, comme ébloui par le ciel rosée au dehors, le ciel qui se couchait. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Ses jambes se dérobaient sous lui…

–       T’emballes pas mon biquet, dit la fille, ça va bien se passer.

Son cœur battait de plus en plus vite au point de la douleur, comme une lance dans sa poitrine, une lance qui lui fendait le cœur en deux.

–       Qu’est-ce que… qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu m’as fait ?

–       Je t’ai brisé le cœur mon bébé voilà ce que j’ai fait… tu croyais qu’ils oublieraient ? Ils n’oublient jamais.

–       Bri… brisé le cœur ? demanda-t-il alors que tout lui revenait aussi clairement et brusquement que si on avait mis sur replay….

Les années yéyé, ses copains voyous qui lui faisaient du charme pour qu’il trimballe des voitures pour eux. Il savait ce qu’il y avait à l’intérieur, à la limite tout le monde savait et tout le monde s’en fichait à l’époque. Ca faisait des jolis voyages en Amérique avec une jolie poupée au bras, une à qui il jouait la comédie de l’amour. Ca faisait frissonner un peu, on fréquentait des durs, on rêvait d’en être un peu. Et puis la tuile… Des flics moins cons que d’autres ou plus teigneux, allez savoir, et le voilà interrogé par le FBI. Les preuves à charge qui s’accumulent, on croit qu’on va tenir, qu’on est un vrai, mais un vrai quoi sinon un vrai con.

–       Digitaline, expliqua la fille, j’en ai glissé dans ton deuxième verre. Ca va aller tout seul…

Ca n’allait pas tout seul, la douleur était atroce elle lui irradiait toute la poitrine maintenant comme si la lame qu’il avait dans le cœur lui arrachait tout. Un vrai con qui avait encore cru un instant qu’il pouvait plaire, être aimé, comme s’il ne portait pas sa poisse sur lui, comme s’il y avait encore de l’espoir pour un pauvre mec comme lui. Comme si, en effet, ceux là étaient du genre à oublier. Et alors qu’il mourrait il réalisa que c’était moins la digitaline que d’avoir cru à la comédie de cette fille qui le tuait. Il manquait d’amour, il en avait toujours manqué, et comme un idiot il en mourrait. Ce fut sa dernière pensée, peut-être pas la moins funeste mais la plus triste. La fille laissa sa tête reposer sur le sol et lui ferma les yeux, ils avaient souvent l’air triste en mourant, elle n’aimait pas ce regard, après elle s’en souvenait.

 

Cocaïne II, la Puta y su Hijo

MP5K noir métal, lunette de tir infra, cagoule, moulée noir qui avance à pas de chatte. MP5K à l’épaule, réducteur de son, objectif à deux heures, rafales de trois, un court pet sifflant dans le noir anglais. Trois pas de côté, glisse derrière l’arbre, attends son poignard de combat derrière la cuisse qui s’enfonce d’une traite dans la gorge qui vient et ressort sans un bruit, du sang chaud sur ses mains gantées et renforcées. Un genou à terre, les bras qui virevolte passant d’une arme à l’autre, fusil d’assaut M4, lunette de tir réflexe et silencieux à nouveau, une longue rafale, deux gardes fauchés. Une balle siffle à ses oreilles et troue le mur de la villa comme un beurre mou. 50 BMG, 964 mètres secondes, Barret M82A1, derrière le mur une tête se défragmente dans un bruit d’os et de viande.

–       Muchissima gracias mi amor, glisse-t-elle dans son micro de col.

–       De nada, je suis là pour ça bébé, répond une voix dans l’écouteur.

Elle entre dans la zone critique. Deux caméras croisées, une porte d’entrée latérale, verre blindé, à découvert, lumières. Des spots comme au cinéma ! Elle dégaine le M4 et élimine une caméra après l’autre tandis qu’une nouvelle ogive BGM bousille les phares connards comme à l’entrainement. Une balle trois cibles. Ca fait PRSHHHHBLANG ! et puis la nuit à nouveau. Grenade contre la porte vitrée. Le phosphore crache sa flamme blanche, elle s’engouffre dans des odeurs de soufre et de chlore, fait feu avec le MP5, roule sur elle même et tue le gars derrière. Cocaïne a le pouls bas, la respiration douce, l’âme glacée, dans son élément. Elle pivote dans le couloir de droite sur les instruction de sa compère. Au-dessus de la villa un drone high tech, vision thermique, Black derrière son pad et son Barret, fixés de sorte que ses yeux n’aient qu’à osciller.

–       Cible à trois heures.

Cocaïne met un genou à terre et attend que le type rentre dans son champ de vision. Le pistolet-mitrailleur tressaute, charge creuse, une sur trois, la cervelle arrose le mur derrière lui.

–       Cible à midi, accroupis.

Elle fait feu au raz du sol à travers la porte devant elle, dégage muy rapido. Un couloir, un autre, R.A.S. Black en profite pour se déplacer, une, deux, une deux, petite foulée dans la campagne nocturne, trente kilos sur le dos, quinze pour son seul fusil. La première a été dressée dans l’armée de Don Carlos, mexicana, la seconde dans les Rangers, gringa, elles se sont rencontrées dans un bar à fille de Miami. Flash immédiat, par ici salope t’es à moi. Elle a fait sauté le chambranle, coup d’épaule, roulé-boulé, personne, elle se faufile entre les meubles de luxe, du high profile direct de Suisse comme les comptes bancaires des proprios de la villa. Madame le sénateur avait apprécié le boulot précédent, madame le sénateur en avait assez de certaines affaires, certains réseaux qu’on ne traitait pas pour des raisons politiques, mafieuses, CIA, NSA, mercenaires du Pentagone, que sais-je, madame le sénateur était catholique fondamentaliste, elle haïssait le porno, les gouines, les pédés, les camés et leurs pourvoyeurs, les nègres, mais par-dessus tout elle vomissait toute cette compromission, elle était en croisade et rien à foutre de la sexualité de sa tueuse, elle faisait le boulot, elle. Cocaïne entend du bruit dans la pièce à côté, le cliquetis d’un brelage, la porte s’ouvre dans un souffle brûlant dispersant ses éclats à travers la pièce, une grenade paralysante roule au sol, Elle se plaque au sol, yeux fermés, mains sur les oreilles, l’engin éclate, elle roule sur elle-même, devine une silhouette à travers le flash de lumière, ses oreilles vrillent du sifflement suraigüe de l’engin, des balles s’éparpillent autour d’elle, elle dégaine le Sig Sauer à sa ceinture et tir au jugé les yeux en larmes tout en continuant de rouler sur elle-même, c’est B. qui lui a apprit ça, Black, sa B. Qu’elle entend au loin faire tonner l’obusier. Madre dios ils sont combien là-dedans ? Les projectiles font gicler le parquet, la silhouette tombe touché au pied, elle a la rage, elle flingue jusqu’à la fin du chargeur, quinze cartouche, se redresse, salon vide à côté puis des morts, et soudain :

–       Derrière toi !

Le drone ne l’a pas vu à cause de la déflagration et de la chaleur, sa silhouette qui se détache de derrière un canapé,  C. a juste le temps de se prendre sa masse sur le dos, aplati net, il lui plaque la nuque au sol et commence à la frapper dans le dos de toute ses forces. Cocaïne encaisse, réplique par un coup de coude ajusté à la jugulaire, et parvient à se dégager, elle a à peine le temps de redresser, il s’enfonce les épaules dans son ventre plat et dur, la rejette contre un mur comme si elle ne pesait rien, le mur la choque ce qu’il faut, il la débarrasse de son poignard et de son pistolet juste à temps, il a la trentaine, de l’entrainement, il est féroce. Son poing s’enfonce dans le mur, d’un cheveu de sa tête, il la bloque de tout son corps, un genou se dérobe et le frappe plusieurs fois dans les flottante sans le faire broncher, il essaye de lui écraser la trachée et il s’y prend rudement bien, alors elle sort un autre cadeau de Black qui fait clic en s’ouvrant sous l’annulaire. Trois centimètres d’acier effilé repliés sur un anneau de laiton, son spécial anti gros lourd comme dit B. Elle lui sillonne la gueule jusqu’à l’œil, lui fend le globe oculaire, il recule en hurlant, une fontaine de sang qui lui coule sur la joue, elle le repousse, pied dans l’estomac et assure une rafale du MP qui lui déchire la poitrine. Elle saute par-dessus le cadavre, entend des gémissements, des cris, ça vient de loin mais elle a du mal à se repérer avec les coups de feu qui ont sonné à ses oreilles et la fumée dans la pièce, alors elle avance rapido et s’enfonce dans une pièce sombre.  Un sellier avec une porte au fond fermée. Mais elle sait où elle conduit et elle n’a pas envie de voir ça, alors elle s’arrête et reprend son souffle.

–       Ca va chérie ? S’inquiète Black.

–       Laisse-moi deux secondes.

–       Ok.

 

Un contrat juteux, réseau pédo, cinquante mille par tête, cent mille pour la Puta, autant pour su Hijo. Personne ne savait leurs vrais noms, mais les autres on avait une liste, une longue. Du très juteux financièrement. Calibré parfait pour les deux filles. Cocaïne travaillait le plus souvent en solo et Black assurait le back up si nécessaire, mais ici les choses étaient différentes… B fait sauter son Barret de son épaule et d’un coup de hanche balance son M4 devant elle, feu, rafale de suppression, elle rentre dans le champ de tir. Elle court, mitraille à droite et à gauche, bientôt plus personne à tuer. Enfin… Elles n’en peuvent plus l’une et l’autre de tout le mal qu’elles ont vu, de la folie des adultes. Elles n’en peuvent plus de libérer des gosses martyrisés, des enfants et des adolescents violé(e)s, des gamins tabassés, souillés, humiliés par des parents tarés, et des dingues du sexe. Des pervers comme elles n’en avaient jamais tué. Et pour tuer, tuer efficacement, comme une vraie chasseresse il faut apprendre à penser comme la proie. A être elle. Ce n’était pas un rêve de penser en pervers pédophile, non. Black  est une coriace mais elle se souvient d’une scène de snuff trouvé dans un placard particulièrement éprouvante, une gamine violée et brûlée vive ensuite par le Hijo. Un taré pur jus, elle rêve de se le faire avant C. elle a peur que Cocaïne pète un plomb si elle voit une fois de trop ce cirque. C’est malsain à force d’être dans leur peau, de les savoir, de les sentir quand ils deviennent gluant, rampant avec les mômes…

Cocaïne se relève, petit soldat, vérifie ses chargeurs, recharge le pistolet mitrailleur, tant pis pour le Sig, pas le temps, elle pose une charge aimantée en bas et haut de la porte, double bang. Un tir accueille l’ouverture, grenade. La Sauterelle, c’est comme ça que les serbes l’appelle, elle éclate une fois, saute à un mètre vingt environs et la charge principale disperse ses aiguilles de shrapnel dans le bide du mitrailleur le coupant en deux dans un bruit violent et sec comme une claque dans la gueule géante et feu. Brouillard de gris, le sang comme une pointe de cuivre sous la langue, la fumée de la cordite et son odeur de poudre grasse et noire, elle descend des escaliers, une autre porte, blindé également, deux autres charges, un sas, puis une simple porte à verrous multiple derrière. Elle entend des cris, des gémissements, elle sait ce qui se passe là-dedans. Ils tournent encore !? Ils se foutent de sa gueule ou quoi !? Elle ne prend même pas la peine de poser sa dernière charge, elle démastique les serrures avec son pistolet-mitrailleur, une rafale et un coup de pied, ça suffit. La porte vola, elle entra. Matériel électronique, ordi, et deux personnes masqués. Elle sait qui ils sont, elle a déjà vu ces deux cagoules, dans le snuff notamment. Et puis il y a le matelas, le vieux matelas tout pourri en dessous la gamine. Elle a quoi ? Treize ou cent vingt trois ? Elle grogne, gémit, elle a mal, peur, et ce connard qui est toujours sur elle à ahaner comme un porc. Et puis soudain elle sent la présence de l’arme pointé sur son crâne, la Puta la braque avec un gros revolver.

 

Bang ! Black entend le coup de feu, elle court, vole littéralement au-dessus des cadavres, dévale les escaliers, une gamine erre dans le sas avec une couverture sur le dos, elle connait ce genre de tête, elle n’en peut plus de les voir, elle l’écarte de son chemin puis soudain entend la voix de Cocaïne hurler :

–       Vous voyez ça bande de fils de pute !? Maintenant on a toutes vos connections, on va vous retrouver et on vous fera ça !

B. rentre et surprend sa compagne devant une des caméras agitant une tête. Par terre git une femme ordinaire d’une trentaine d’année, le bras tranché net à la hauteur du poignet, le crâne planté par la dague de C. D’un claquement Cocaïne coupe toute les communications puis jette la tête par-dessus son épaule.

– On peut savoir ce que tu fabriques ? Tu veux t’attaquer à la planète pédo tout entière ?

Cocaïne est de mauvaise humeur, sa cagoule est déchiré, elle s’est battu.

–       Ta gueule ! T’y crois ça cette salope d’enculé a essayé de me draguer !

–       Te draguer !?

–       Omar qu’il m’a dit qu’il s’appelait, l’a commencé par me parler turc et puis en français, voulait qu’on reprenne l’affaire ensemble, qu’il aimait mon style !

–       Je te jure, il y a de ces dingues. Et elle tu lui as demandé son nom ?

Cocaïne cracha.par terre.

–       Qu’est-ce qu’on s’en branle de cette salope !?

Elles sortirent avec la gamine toujours enveloppée. Dehors la nuit avait mit son manteau de froid, le parc était jonché de cadavres.