Coup de main mortel-part 2.

Se sentir important ça ne lui était pas arrivé souvent. En fait ça ne lui était arrivé que deux fois. Celle où Caroline Burn avait accepté d’être sa cavalière au bal de promo et la fois où il avait reçu son diplôme de l’académie. De ce seul point de vue l’agent spécial Harrington avait changé sa vie. Le chef du département leur avait accordé une rallonge de budget, la CIA ouvert une partie de leurs archives, l’anti terrorisme avait mis sous surveillance un certain nombre d’activistes serbes ou croates, suprématistes ou nazi américains. C’était un peu comme au temps de la chasse au cartel mais en mieux, cette fois c’était lui et Wang qui étaient en charge, épaulés par l’agent spécial Harrington lui-même. Mais ce n’était pas tout, il se rendait régulièrement à des déjeuner avec ses chefs, ou en tête à tête avec l’agent de la CIA. On lui demandait son avis !

  • Vous savez on ne souligne jamais assez l’importance de l’ennemi de l’intérieur, affirmait Harrington en pointant vers lui sa fourchette en argent.
  • Peut-être que l’Amérique a une trop petite histoire pour avoir une grande mémoire.

Ils étaient attablés dans une de ces adresses discrètes et cosy en haut d’une tour de verre et d’acier sur le front de l’Hudson. Le genre d’endroit où ne se rendaient même pas les traders tant était sélectif le droit d’entrée. Et interminable la liste des demandeurs.

  • Très finement observé.

Wang de son côté n’était pas jaloux de l’attention particulière qu’on prêtait à son collègue. Rester en retrait convenait à son tempérament et le supplément de lectures et d’informations offertes par la CIA et leurs collègues de l’anti terrorisme nourrissait son imagination à ravir. Pour autant il continuait d’enquêter sur les trois principaux suspects. Des infos contradictoires prétendaient que Gunn était mort depuis deux ans et d’autres qu’il était en cavale. Noonan était toujours introuvable et Petrovic et bien il avait peut-être un bon tuyau mais il devait se rendre au pénitencier de Marion pour s’en assurer. Pendant qu’il prenait l’avion et allait interroger un dénommé Vorpsi, escroc de seconde zone, Hampton épluchait à nouveau le passé des victimes de Noonan. Il commença par BG et découvrit sans mal des cousins et des neveux passés par la case Nation of Islam, la plus part étaient en prison, aucun pour activisme. Pour autant James « BG » Hornet n’avait jamais approché la politique de près ou de loin. Et Malone pas plus. Mais ce qu’il découvrit sur le taxi l’inquiéta un peu plus.

  • Vous savez où il travaillait il y a deux ans ?
  • Non.
  • A Millstone.
  • La centrale ?
  • Oui.
  • Vous en avez parlé à Harrington ?
  • Pas encore, je crois que je veux aller renifler l’ambiance sur place avant.
  • A Millstone ?
  • Non chez lui. Il avait une femme et un enfant peut-être qu’ils savent quelque chose… Et de votre côté ?

L’homme qu’il avait interrogé avait le vice dans les yeux à se demander comment il avait pu arnaquer qui que ce soit. Le directeur l’avait informé, il avait un QI qui plafonnait à 85, savait à peine lire et écrire mais il savait compter. C’était lui qui s’était manifesté auprès du FBI, il avait quelque chose à vendre à propos de Petrovic, et comme il n’était pas bien malin ses exigences étaient astronomiques. Wang l’avait rapidement fait redescendre sur terre.

  • D’après ce qu’il dit Petrovic est mort. Ses potes auraient parait-il offert cinquante mille pour la tête de son tueur et le double pour son commanditaire, et le plus beau c’est qu’il nous le refile à nous !
  • Pourquoi ? En échange de quoi ?
  • Il est albanais, il déteste les serbes à ce qu’il m’a raconté, mais il voulait quand même ses cinquante mille et une libération anticipée.
  • Bah tiens, et il a eu quoi ?
  • J’ai fait semblant d’appeler un juge et je lui ai promis une libération anticipée.
  • Parfait, ah, ah, ah !
  • Le tueur s’appellerait Paul Benkowski, son ancien codétenu, il s’est vanté devant lui de l’avoir refroidi pour un copain.
  • Il a dit qui ?
  • Non, un gars de New York, un polonais, c’est tout ce qu’il sait. D’après les dires de Benkowski il l’aurait enterré dans une forêt du New Jersey.
  • Pour quel motif ?
  • Un service comme ils disent…
  • Et ce Benkowski vous avez vérifié ?
  • Il est sorti il y a six mois, c’est tout ce que j’ai sur lui. Sinon il a un casier long comme un bras.
  • Des liens avec les milieux extrémistes ?
  • J’ai rien trouvé de ce genre, on le dit lié à une bande qui sévirait à New York et dans ses environs. C’est tout, faudrait qu’on en parle à l’antigang peut-être.
  • Concentrons nous sur la question du terrorisme, dit d’autorité Hampton avant de se rendre compte qu’il ne parlait pas à un subordonné, il ajouta : je pense.
  • Oui, comme vous voulez, répondit son collègue sans s’émouvoir. Je rentre par le vol de dix heures.
  • Très bien.

Mais le moment où Hampton se senti réellement important c’est quand on lui demanda de faire une synthèse de son enquête qu’il devait présenter auprès d’un staff de directeur de la CIA en personne. Pour lui c’était à la fois une consécration et un motif de stress, Charles voyait les choses complètement différemment. Il n’avait aucune confiance en Harrington pas plus qu’en la CIA en général. Pour lui il le menait en bateau pour servir ses intérêts et le jetterait à la première occasion. Ces gars de la CIA étaient tous des magouilleurs et ils n’avaient du respect pour rien. Pour la première fois ils étaient en désaccord. Hampton se dit qu’il était peut-être jaloux d’Harrington, du temps qu’il passait avec lui. Ou bien était-ce qu’on parlait de lui à la direction et qu’il le savait. Ca le décevait un peu même si d’un autre côté il voulait bien comprendre, depuis le 11 Septembre il avait un genre de passif avec la Compagnie. Mais du coup ça avait mis comme une petite distance entre eux et ils se voyaient moins. Pourquoi pensait-il à ça ? Il avait mieux à faire non ? Cette synthèse, cette fichue synthèse. Est-ce qu’il pouvait refaire le coup du pacte Germano-Soviétique à des espions ? Comment orienter son propos ? On lui demandait au-delà de la synthèse de faire part d’un péril, avait-il suffisamment d’éléments ? Il se resservit un verre de scotch, en bu la moitié et clapota quelques mots incertains sur son clavier. Au dehors on entendait une télé hurler. Probablement les gosses Collins qu’on avait laissé seuls à la maison. Tant pis pour les parents… Au bout du troisième verre il décida qu’il en avait assez, laissa son travail et descendit sur Manhattan pour diner. Dans son coin tout était fermé à cette heure. En temps ordinaire il aurait appelé Charles mais donc… Ca ne le gênait pas de diner seul mais ce soir ce qu’il aurait voulu c’est un peu de compagnie féminine. Faute de quoi il alla manger dans un petit restaurant italien familial au sud de Manhattan. Spaghetti de la mare et un petit chianti bien frais. Il était occupé à déguster quand Harrington l’appela. Il lui demanda ce qu’il faisait, se proposa de le rejoindre, il n’avait justement pas encore diné.

  • J’ai été recruté à Yale, confiait l’agent en se taillant une part dans son escalope milanaise. C’était juste avant le 11 Septembre. Evidemment j’ai voulu partir à la première occasion. J’ai fait trois demandes avant qu’ils acceptent de me déléguer à Kaboul.
  • Vous y faisiez quoi ?

Harrington se contenta de sourire et d’avaler son morceau.

  • Et vous pourquoi le Canada ?

Hampton eut un petit sourire forcé.

  • J’avoue que ce n’est pas intérêt professionnel, je ne supporte simplement plus New York. J’ai besoin de grands espaces, de nature, je suis un gars de la campagne vous savez, du Kentucky.
  • Qu’est-ce qui s’est passé en Arizona ?

La question le prit au dépourvu.

  • Oh… nous avons eu des pépins avec les cartels.

Harrington sourit de nouveau.

  • Vous éludez.
  • Un peu… je n’aime pas beaucoup en parler.
  • Je comprends, ça dû être un choc, quatre-vingt deux cadavres… Sans compter les cinq policiers tués et les dix blessés dans l’explosion.

Hampton ne répondit rien, il aurait aimé qu’on change de sujet. A chaque fois c’était la même, les souvenirs raffluaient et cette nuit il ferait des mauvais rêves.

  • Pourquoi ils vous ont muté ? Vous étiez bien noté il me semble.

Que cherchait-il à la fin ? En quoi cette affaire l’intéressait ?

  • La moitié de l’équipe a été mutée. Ils avaient peur que certain d’entres nous veuillent se venger, mentit-il avec un aplomb qu’il ne se connaissait pas.
  • Oh, je vois.

Pourquoi sentait-il qu’il ne le croyait pas, mieux qu’il savait exactement la vérité et qu’il lui jouait la comédie ? Dans quel but ?

  • Vous savez J’ai moi-même connu le feu. Un peu dans les mêmes conditions du reste. C’était dans le sud du pays. Les talibans étaient descendus dans un village ami et avaient laissé des souvenirs dirons nous. Ils n’ont pas les mêmes pudeurs que les cartels, ils n’enterrent personne, ils coupent les têtes et brûlent les corps, trente sept têtes hommes, femmes, enfants, des sauvages. Et évidemment ils nous attendaient. J’étais tellement sidéré parce que je venais de voir, ce petit tas de tête dans une cour de maison, que j’ai passé la moitié de la bataille terré dans un coin sans tirer un coup de feu.
  • Je n’ai pas eu peur, répondit Hampton avec défiance.
  • Ah non ?
  • Non.

Pourquoi insistait-il ? Que cherchait-il à la fin ? Hampton lui aurait bien demandé mais était-il en position de discuter ? D’ici la fin de la semaine ils se rendaient ensemble à Langley pour présenter cette synthèse qu’il avait tant de mal à rédiger. Il essaya d’ignorer le visage difforme qui passa brièvement dans son esprit et termina son verre de vin avant d’expliquer.

  • La zone était sécurisée, on venait de découvrir ce qu’il y avait dans les murs quand ceux de la police d’état on déclenché le piège. J’étais à l’intérieur, je n’ai presque rien eut.
  • Mais vous étiez censé les accompagner non ?

Hampton le fixa, mal à l’aise.

  • Où vous voulez en venir à la fin ?

Les yeux d’Harrington papillonnèrent.

  • Moi ? Nulle part voyons ! J’essaye de comprendre ce qui vous est arrivé.

Hampton leva les yeux de son verre, interdit.

  • Vous êtes un agent brillant et vous végétez à ce poste depuis huit ans. Vos demandes de mutation sont normalement rejetées parce que vous savez comme moi qu’à l’étranger les places sont chères. On ne vous confie que des affaires de secondes mains et vous ne dites rien. En toute logique je me demande ce que les mexicains vous ont fait.

Il devait savoir qu’il avait été brièvement traité après l’incident. Il avait lu son dossier bien sûr. Avait-il lu tous les rapports qui avaient écrit à ce sujet ? Il connaissait sûrement la raison pour laquelle il avait été muté. Mais pourquoi lui raconter la vérité ? Pourquoi lui expliquer la vraie raison. Il fixait le visage emmailloté d’une femme par un trou dans le mur et n’entendait pas la voix du lieutenant qui lui parlait. L’horreur, l’horreur pur.

  • Ca s’est passé il y a onze ans vous savez, et c’était ma première affectation. On vous colle l’étiquette d’un mauvais subordonné et ça ne vous lâche plus. Quand à moi… bin ça n’a pas été facile tous les jours mais j’ai appris à gérer.

L’horreur pur et au-delà de ça un immense sentiment d’impuissance, pire, une certitude. La certitude qu’en dépit de tout, de tous les moyens dont disposait le Bureau, de tous les hommes, de tout son propre entrainement et savoir. En dépit de toute sa bonne volonté et de sa certitude bien américaine qu’un seul homme pouvait faire la différence. Jamais on ne pourrait vaincre des hommes capables de telles choses, jamais on ne pourrait réussir à défaire la barbarie où qu’elle se présente à moins d’être capable de faire pire.

  • Heureux de vous l’entendre dire j’ai besoin d’esprit solide dans mon équipe.
  • Votre équipe ?
  • Nous allons constituer un groupe inter service pour la côte est.FBI, CIA, CAT coordonné avec le NYPD. Petite unité, grand moyen, je vous veux avec nous. Vous et Wang bien sûr.

C’était donc cela la raison de toutes ces questions ? Soudain Hampton se sentait flatté et un peu soulagé.

  • Vous me recrutez ? Je ne suis pas sûr que mon patron sera d’accord.
  • Nous verrons bien, je joue au golf avec lui mardi.

J’ai passé quelques coups de fils au sujet de ce Coski. Un polack de Staten Island qui était en relation avec les frères Benkowski. Je connaissais, il y avait Paul le débile et Julius l’ordinateur. Paul le choléra ambulant et son frère le blanchisseur. Des juifs ukrainiens, des indispensables, ils avaient une combine en or, Julius était diamantaire. Ils faisaient du business avec tout le monde, jusqu’à Anvers ! Je ne pouvais pas la jouer frontal. Coski trainait souvent avec Paul à ce qui se racontait mais ce n’était pas Julius son patron, c’était son oncle, Jimmy Coski, un vieux de la vieille, associé de longue date de la famille Gambino à Pittsburg. Encore un intouchable. Mais d’après ce qu’on disait Mickey était du genre chien fou et ce genre là ça vie jamais longtemps. Il avait des connections avec les Hell’s et des gars de la Fraternité Aryenne, ça faisait un bail que son oncle avait investi dans la meth. Ca marche bien la meth avec ces animaux là. Mais la came, c’est plus ce que c’était comme business. Trop de produits, trop de concurrence, le marché est saturé et volatile. Un jour c’est les cachets qui sont à la mode, une autre fois la coke ou la kétamine, sans compter tout ce qui se pointe, les nouveaux produits, sel de bain, champis, les machins qu’on trouve sur le net et qui ne sont même pas répertoriés. Ca devient dur de suivre. Dans le temps j’ai fait quelques affaires de coke avec des cubains du Bronx mais aujourd’hui n’importe qui vend n’importe quoi et la coke est tombée à quarante cinq dollars le gramme. Le mec avec qui mes contacts m’avaient branché s’était adapté, super organisé même. Nick Leroy, un dealer genre haut de gamme avec service de livraison à domicile. Un négro tout ce qu’il y a de plus sans histoire qui parait-il se faisait des noix en or depuis qu’il distribuait pour le vieux Coski. Fallait le voir pour le croire. Il avait un bureau en plein cœur de Manhattan, des ordinateurs et même une secrétaire. Sur les écrans on pouvait lire des courbes de vente par produit, herbe, héro, taz, coke, kéta, meth, MDNA. A chaque fois qu’on fait une vente, il m’a expliqué, l’algorithme me dit la tendance de la semaine. Et ça te sert à quoi ? A acheter pour la semaine suivante. Le mois prochain je vais lancer une étude de marché. Je voudrais pousser certain produit. Je me sentais un peu dépassé j’avoue. Pourquoi on me l’avait recommandé déjà ? Je connais un gus qui connait un gars qui doit fournir du matériel à Mickey et ses potes, des armes lourdes, lance-roquette, M80 enfin ces choses là. Il prépare un gros coup, je sais pas c’est qui les mecs qu’il a engagé, sauf un, Elvis Lee. Le Chinois ? Lui-même. Le Chinois était une légende du perçage de blindage, le roi de l’explosif. Il avait fait ses classes chez les militaires avant de prendre son envol au milieu des années 90. Tout le monde le respectait dans la profession, et on se foutait bien qu’il soit moitié bridé. Un gars du calibre de Malone, peut-être même au-dessus. Et Noonan ça te dis quelque chose ? Tom Noonan. Eh mec on est à New York ici, j’en connais des chiés de Noonan. Je précisais, ça ne lui disait rien mais peut-être que c’était un des chauffeurs qui avait bossé pour Jimmy, ajouta-t-il. Ouais peut-être. J’ai rappelé Miami, j’ai demandé à Sully sur quoi Malone bossait avant de se faire dessouder. Ca avait beau être moi Sully se méfiait alors je lui ai expliqué ce qu’il en était avec Lee et le petit Coski. Pourquoi j’ai pas été surpris de l’entendre insulter sa mère, tous les putains de polonais de New York, et le Chinois dans la foulée. D’une manière ou d’une autre Coski avait appris que Malone et Sully bossaient sur le même coup que lui et il avait voulu prendre de l’avance. J’étais certain que c’était quelque chose de ce goût. Ou bien il avait essayé d’acheter Malone et l’autre avait pas trouvé la somme assez grosse. Tu veux que je fasse quoi ? J’ai demandé à Sully. Tu veux que je donne une leçon à ce petit enculé ? Faut une preuve, un truc sûr, son oncle est en biz avec tu sais qui, si on a rien de solide ça va faire des histoires. Des preuves ? Quel genre de preuves tu veux ? Le polack était peut-être bien du genre dingo il n’avait surement pas gardé de souvenir de la mort de Malone. Ce connard a deux gars à lui qui font la collecte dans Little Odessa pour nos amis, un service pour un autre tu vois. Qui sait ce qui se passerait si la rumeur courait qu’il étouffe l’oseille, tu me suis ? Ouais, le message était clair, je lui ai demandé le nom des gus en question. Il m’a répondu de demander à Leroy, qu’il savait.

 La réunion s’était parfaitement déroulée. Un des directeurs avait utilisé l’adverbe impressionnant pour qualifier ses conclusions, on l’avait écouté sans jamais l’interrompre. Ensuite Harrington l’avait invité à déjeuner avec un des cadres présent pendant la discussion, et l’avait chaudement félicité pour son travail. Mais quelques jours plus tard son chef le convoquait et lui faisait sèchement comprendre que le terrorisme ne relevait pas de leur compétence, qu’ils avaient été mandatés pour s’occuper d’un trafique d’armes et rien d’autres. Inquiet il en parla à Harrington et même à Wang. Le premier éluda, le second lui expliqua que la direction avait des doutes, qu’elle envisageait ce qu’ils avaient découvert comme des affaires de voyous. Hampton ne comprenait pas ce revirement. Wang, comme à son habitude faisait avec. Ils l’avaient fait muter à New York en l’accusant d’avoir commis une faute. Cinq secondes d’indécision, de sidération, d’horreur, voilà à quoi tenait sa faute. Mais en réalité il avait sauté pour couvrir les responsables, le chef d’opération, les gars du SWAT, le patron du bureau de Phoenix. Le nouveau, la proie idéale. Hampton refusait qu’on lui vole une seconde fois sa chance. Puis la CIA leur fit savoir qu’ils n’avaient plus accès à leurs archives et il dû appeler quatre fois Harrington avant qu’il daigne lui parler.

  • Je ne comprends pas, vous pouvez me dire ce qui se passe.
  • Il ne se passe rien pourquoi ?

Il lui expliqua.

  • Et pourquoi vous voulez avoir accès à nos données ?
  • Euh… et bien… euh… vous savez bien, nos trois suspects…
  • Ah oui… votre théorie…

Hampton n’en revenait pas.

  • Ma théorie ?
  • Bon vous voulez quoi exactement ?
  • Mais je croyais que nous devions former bientôt une équipe…

Il y eu un silence dans l’écouteur.

  • Vous savez, vous n’étiez pas très convaincant à Langley
  • Hein ? Mais je…
  • Enfin… ce n’est pas important, si vous avez du nouveau faites le nous savoir, qui sait ça relancera peut-être l’intérêt de quelqu’un. Vous voudrez bien m’excuser j’ai un rendez-vous.

Il raccrocha avant même qu’il ai le temps de lui parler du taxi et de Millstone. Mais est-ce que ça aurait servit à quoi que ce soit ? Il ne comprenait pas pourquoi mais Charles avait raison, Harrington s’était fichu de lui. A quoi bon toutes ces grimaces ? Pourquoi toutes ces semaines à les encourager, les féliciter, pourquoi cette comédie ? Il en avait tiré quoi ? Incidemment il apprit le fin mot de l’histoire par un collègue de Charles. Harrington s’était servit de lui pour soutirer plus de moyens à ses chefs, au lieu de quoi il avait été promu et confié à de nouvelles responsabilités. Voilà à quoi lui avait servit leur travail. A faire avancer sa carrière. Hampton était plus déterminé que jamais, il fallait qu’il trouve une preuve, la preuve d’un complot, d’un péril grave, d’une cellule terroriste, n’importe quoi. Il n’en parla pas à Wang, et encore moins à sa hiérarchie, prit sur son temps libre de surveiller la veuve du taxi, Emilia Juarez. D’après les informations qu’il avait, ça faisait six mois qu’elle avait emménagé à Brooklyn avec sa fille. Si on en croyait le rapport d’autopsie elle avait donc quitté son ancien logement  à l’époque de la mort de son mari. Un peu avant ou un peu après ? Pour quelle raison ? Au bout de trois jours de surveillance il se décida à aller la questionner. C’était une petite bonne femme à la peau foncée et maigrichonne, Le genre qu’on imaginait volontiers à s’user les genoux à l’église. L’entretien fut bref. Elle ne savait pas pourquoi on avait tué son Alfonso, elle n’avait rien à dire à la police, pourquoi elle avait déménagé c’était ses oignons. Tout ce qu’il tira de cette rencontre c’était qu’elle avait peur. Peur de quelqu’un mais pas seulement, quand il avait parlé de son ancienne adresse elle avait ouvert la bouche de détresse. L’endroit même lui faisait peur. C’était où déjà ? Dans la 90ème, un coin pourtant tranquille tout le contraire de la 77ème où elle logeait maintenant. Hampton décida qu’il irait y jeter un coup d’œil ce weekend.

Le premier gars faisait toujours un truc avant de rapporter le fric de la collecte, il passait par chez lui, mangeait un morceau, comptait les billets, et repartait. Alors je l’ai eu dans son salon. Il me tournait le dos, rien entendu. Dans ce genre de cas de figure j’utilise du 22. C’est très largement suffisant et les balles ne traversent pas, c’est pas salissant. Je m’en suis débarrassé du côté de Long Island. A l’ancienne, coulé dans des fondations. Après quoi j’ai attendu que ça réagisse. Evidemment j’avais étouffé le fric, trente mille dollars. A ce tarif là péché d’argent n’est pas mortel. C’est ce que le vieux Coski devait se faire en une journée avec sa meth, par contre qu’un mec manque ça faisait tout de suite plus bizarre. Surtout que personne n’avait l’air de croire qu’il avait pu se tirer avec l’oseille. Mais côté famille, côté des Gambino, rien à foutre, on voulait rien savoir, enfin pas plus que d’habitude. Il y avait trente mille dans la nature et des intérêts qui couraient déjà. Les Coski je les connaissais pas. J’avais idée de la répute du vieux, la petite organisation qu’il s’était monté avec sa famille de cul terreux et je voulais bien admettre qu’il s’était bien démerdé. Mais les autres je les savais. Une vieille famille royale, pas beaucoup besoin de leur mettre comme disquette pour qu’ils démarrent au quart de tour. Le truc c’était juste de savoir dans quel rade de Manhattan nord fallait baver. C’est comme ça le milieu. Tout le monde se la raconte omerta, parole d’homme, honneur, et toutes ces conneries là mais la vérité c’est que les voyous c’est les rois de la jacasse. J’ai fait ma pute comme il faut histoire que tout le monde chauffe un peu. C’est comme ça que j’ai appris que le Mickey les ritals ils le sentaient pas, que la rumeur racontait que c’était le vieux qui l’avait imposé mais que ça ne plaisait pas à tout le monde. Et ça remontait à cette fois où le mec avait envoyé un associé à l’hosto. L’époque où on butait à tout va est révolue, faut bien admettre. Il y a vingt piges de ça, le Mickey se serait fait dessouder pour le tarif. Il y a vingt ans de ça Cosa Nostra et les Gambino en particulier faisaient la loi à New York. Aujourd’hui on hésite même à péter les rotules ! On fait dans le feutré, l’arnaque informatique, le braquage virtuel… la modernité quoi. Mais qu’est-ce que j’en avais à foutre moi ? L’idée c’était le pousser à la faute juste ce qu’il faut pour pas avoir à rendre des comptes après.  L’autre collecteur se faisait appeler Red, toujours fourré avec Benkowski et Coski d’après la rumeur. Et comme il devait pas avoir des masses d’imagination, il était roux carottes avec un de ces caractères de merde comme ils en ont parfois. Deux fois par semaine il faisait la tournée à Coney Island, toujours le même circuit, ce que le moins con des collecteurs sait qu’il ne faut jamais faire. Non seulement tu risques que les poulets te choppent en flag mais pour peu que tu sois ponctuel et les autres caves organisés, tu vas ramasser sur les deux premiers clients, puis le troisième te refilera la moitié, le quatrième te diras que sa grand-mère est à l’hosto, etc. A la fin de la journée t’es énervé t’as envie de péter des bras et t’as pas ramassé la moitié de ce qu’on te doit. Cela dit à ce qu’on racontait sur le rouquin tout le monde casquait toujours, rapport à son tempérament. Mais donc je savais quand et où le choper, il avait suffit que le file une seule fois. Je savais pas de quel quartier de merde de cette ville il venait, ni s’il était polack, russky ou irlandais mais c’était typique le loubard de rue qui a l’œil, connait tous le monde dans son bloc et sort jamais sans un coupe-chou, un poing ou des bottes à bout ferré. Il circulait dans une vieille Chevy toute perrave, je me suis arrangé pour l’embugner par l’arrière alors qu’on était sous le métro aérien un peu au nord de Brighton Beach. Il est sorti comme une flèche en roulant des épaules façon John Wayne. Mais quand je lui ai collé le canon de mon 38 sous les côtes il a tout de suite pigé qu’il s’était fait niquer. C’était pas le genre impulsif, ça devait pas être son premier traquenard, il m’a suivi bien peinard en la ramenant quand même. Je savais pas qui je braquais là, que venais de me mettre dans une merde phénoménale, tout ça. Monte, je lui ai répondu en lui montrant le coffre. L’idée de départ c’était de le buter en route et de le larguer avec la caisse quelque part à Staten Island. Mais quand j’ai rouvert le coffre il s’est mis à gueuler qu’il savait où son pote planquait sa came, qu’il n’y avait qu’à se servir, ce genre de conneries… Le coup du trésor caché c’est pas le plus commun, en général ils supplient, racontent des conneries, prient, ils chient tellement dans leur froc qu’ils sont plus à penser baratin. Normalement j’écoute pas. Mais là je sais pas pourquoi je me suis questionné. De quoi tu parles ? La dope à qui ? La planque à qui ? Mickey ! Un appart dans la 90ème ! Le mec voulait pas lui vendre alors il l’a refroidi ! Y’a une vieille maintenant ! C’est là qu’il planque. Combien ? Je sais pas cinq, peut-être dix kilos ! De quoi ? De la C, Mickey est en biz avec des mexicains ! Et toi bien sûr t’es au courant… Eh on était à l’école ensemble avec Paul ! Ah ouais ? J’te jure c’est pas des conneries, il a fait en levant les mains vers moi. Son oncle c’est mon parrain ! Je te crois, j’ai décidé, file moi l’adresse. On fait comme ça, je t’y emmène et tu me laisses partir avec le blé. J’ai réfléchi deux secondes et j’ai répondu, négatif je garde le blé. Okay, okay comme tu veux, tu veux bien me laisser sortir de là maintenant ? On va où ? Je te l’ai dit dans la 90ème à Brooklyn. A quelle hauteur ? Gelston avenue ! T’es très bien là, j’ai fait en lui refermant le coffre sur la gueule. Je l’ai entendu me traiter d’enfoiré et on est reparti. Gelston c’était plutôt tranquille comme coin, pas très riche, pas beaucoup de commerce, genre dortoir résidentiel pour négro et petit blanc oublié. Je me suis trouvé une allée déserte. On y est, l’adresse. Tu me laisses partir je te dis où. Ca marche pas comme ça, tu me dis où, je vais voir, et si ça va je te laisse partir. Tu rentreras jamais sans moi, la vieille, ses voisins, c’est des gars à Mickey. Merci du tuyau, j’ai répondu sincèrement, mais je vais pas rentrer, juste renifler, ça marche ? Il a dû me prendre pour un couillon complet parce qu’il a fini par cracher le morceau. C’était juste à côté, on était en pleine journée, je lui ouvert la gorge d’une oreille à l’autre, pas la peine d’ameuter le voisinage. C’était une baraque à un étage en brique rouge, quatre appartements, pas plus. Il n’avait pas menti, il y avait bien une veille au premier porte A. Une négresse avec des nichons qui pendaient énorme et une bonne tête d’ancienne maquerelle, radasse de boulevard maquillée comme une bagnole volée une douzaine de fois. J’ai tout de suite senti qu’elle se méfiait, que mon baratin comme quoi je cherchais un pote passait pas. Elle en avait trop au compteur. J’ai pas insisté. Je suis retourné à la bagnole et je suis parti comme prévu à Staten Island. Je comptais le larguer tel quel avant de me rappeler qu’ils étaient potes d’enfance. Je lui ai coupé la langue, le nez et les oreilles pour marquer le coup.

 Sec comme un pied de sarment, les yeux porcelaines presque blancs avec  sa peau de cuir rouge, un costume noir sans cravate, la chemise nouée jusqu’au cou, les cheveux en brosse grisonnant, le vieux Jimmy Coski portait ses origines modestes sur lui et il ne s’en excusait pas. Descendant d’une famille de mineur et de bouilleur de crue, ancien mineur lui-même, il était aussi dur que son allure le laissait croire. Mais ce n’était pas un homme obstiné ou stupide. Il écoutait, il calculait et il savait toujours son intérêt. Il avait deux douzaine de labos entre ici et la Pennsylvanie, deux des meilleurs chimistes de la côte bossaient pour lui, il touchait sa dime un braquage sur trois sur tout Pittsburgh et surtout il exportait de la jeune chatte blanche direction le sud. On ne montait pas une organisation pareille sans prendre du recul, faire confiance à ses partenaires et savoir quand agir et quand ne rien faire. Il avait écouté les vieux italiens et aussi le capo en charge du secteur. Il les croyait quand ils disaient qu’ils n’avaient rien avoir avec la mort de Red et de la disparition de Piotr. Ce n’était dans les intérêts de personne de se faire du tort comme ça. Mais Mickey… eh bien Mickey c’était une autre affaire. Il avait grandi avec Red et les soixante quinze mille dollars qu’on leur avait étouffé en tout, il en était de sa poche. Son oncle voulait bien comprendre qu’il ait la rage comme ça. Mais d’un autre côté, Mickey était toujours enragé. Déjà môme il en faisait voir à sa mère. Le vieux s’était occupé d’eux après le départ du père, il avait trouvé du boulot à Mickey et vu son aptitude pour la violence et son goût de la rue,  ça avait pas été dur de trouver quoi. L’oncle avait payé un embaumeur pour qu’il redonne une figure à Red, que ses parents ne le voient pas comme ça. Il avait organisé l’enterrement, une belle cérémonie, on l’avait inhumé à Green-Wood, après quoi ils étaient tous allé dans le bar de Julius rendre hommage. Ils étaient installés au fond, l’oncle, Nash son homme de confiance, les frères Benkowski et deux fidèles à Mickey, ses potes du moment. Mickey avait plein de potes jusqu’à ce qu’il se lasse, et c’était toujours la même eau, le genre qui plaisait pas à l’oncle. Des camés, des excités, toujours outillés. Il venait de raconter sa réunion avec les Gambino et annoncer sa décision. Ils s’étaient mis d’accord, en signe de bonne volonté et considérant que c’était leur organisation qui avait payé le prix du sang, les italiens concédaient à ce qu’on leur rembourse seulement la moitié des soixante-quinze mille sous huitaine et la suite dans un mois, sans intérêt. Mickey était déjà défoncé, vodka et cocaïne, et il ne décolérait pas. Ce n’était pas à cause du fric et pas seulement parce qu’on avait massacré son pote d’enfance. C’était l’idée qu’ils étaient aux ordres des ritals. Et quand ce n’était pas eux c’était les mexicains. Les affaires qu’il disait le vieux, plus personne n’avait les moyens de régner sans partage, c’était comme ça. Les ritals s’étaient fait bananer au début du siècle mais ils avaient encore de solides bases ici et les mexicains étaient les nouveaux rois du pétrole. Mais Mickey n’avalait pas. L’autorité il avait toujours eu du mal. Quand il avait appris que les Traficante étaient sur le même coup que lui, il n’avait pas cherché, il avait envoyé Red s’occuper de Malone, et bien entendu il n’avait rien raconté à son oncle. Faisait-il le rapport entre ce fait et la mort de ses amis ? Mickey ne réfléchissait jamais en termes de conséquences. Il faisait les choses parce qu’il les avait décidé, après lui le déluge. Alors cette après-midi, au lieu d’écraser, de faire comme il avait appris avec son oncle, il parlait de solder les comptes, qu’on ne pouvait pas laisser cette affaire impunie. Le vieux n’avait rien contre l’idée, quelqu’un allait bien devoir payer, mais pour le moment il voulait la paix, il n’y avait que comme ça qu’ils sauraient le fin mot de l’histoire. Mickey ne voulait rien entendre, disait qu’on lui manquait de respect à lui et à ses amis. Finalement l’oncle sorti de ses gonds. Rien de très démonstratif, il avait à peine haussé la voix mais ses yeux, son ton, difficile de faire plus spécifique. Mickey ferait ce qu’il disait et il n’y avait pas à y revenir. Son neveu savait les limites, Jimmy Coski n’était pas du genre à parler pour ne rien dire ni à ce qu’on ne lui obéisse pas. Mickey parti comme une flèche moitié en chialant moitié en gueulant comme le gosse qu’il n’avait jamais cessé d’être. Et ce qui devait arriver arriva. Un client le regarda passer, ça ne plut pas à Mickey, il se jeta sur lui et lui mis une avoiné mémorable avant que ses copains ne parviennent à l’entrainer dehors. Le vieux n’était pas tranquille, quand il était comme ça l’autre pouvait faire n’importe quoi. Il ordonna à Paul et à Nash de veiller à ce qu’il ne déconne pas. Il avait démarré en trombe, laissant derrière lui les autres et sans trop savoir où il voulait aller. Mickey était né à New York au moment où la ville basculait d’un pouvoir à un autre des Gotti et autre Luchese à Giuliani. Trop tôt pour ne pas avoir connu la violence de ses rues, trop tard pour en profiter pleinement. Il avait d’abord grandit à Brooklyn, Little Poland avant que son père ne file de la maison et que l’oncle les installe à Staten Island dans Alaska Street à Port Richmond. A l’époque la décharge de Fresh Kills était encore un des ouvrages les plus importants de la main de l’homme avec les pyramides et la grande muraille. L’ile avait un genre de statut à part, même pour ses habitants, au point où on avait même un temps envisagé la sécession d’avec la Grosse Pomme. Le ferry était encore payant, avant d’être en âge de conduire, il avait passé beaucoup de temps à trainer dans la rue en rêvant de Manhattan et de toutes les choses fabuleuses qu’on y trouvait parait-il. A vingt-huit ans il ne savait toujours pas comment se rendre dans le Queens ou le Bronx seul et n’avait été qu’une seule fois de sa vie à Central Park. Un épisode mémorable, pour la première fois il avait vu des riches, des riches et des touristes, ce qui revenait à peu près au même dans sa tête à l’époque. Ca lui avait valu un séjour d’un mois à Rikers, cet enfoiré de Giuliani venait de se faire élire, et sa politique de la tolérance zéro n’était pas que du bavardage. Le souvenir le ramena à Red. Il se gara dans un coin, sorti une fiole de coke de sa poche et s’en accorda une double dose sur le tableau de bord. Putain, pourquoi le vieux voulait pas comprendre qu’on les baisait de tous les côtés ? Merde ces enculés n’avaient pas seulement tué Red comme une bête, il l’avait mutilé ! Quel genre d’animal pouvait faire une chose pareille ? Mickey ne se posait pas la question en terme de pourquoi ni même de qui, il n’était qu’un bloc de rage et de chagrin, de frustration. Tout ce qu’il voulait c’était se retirer ça de la tête. Tout. La mort de Red, son sentiment d’impuissance, son enfance pauvre, sa misérable condition de petit américano-polonais qui n’avait jamais foutu les pieds à Cracovie ou ailleurs mais qui avait été élevé comme un authentique petit polack. L’église, enfant de chœur, la communion… entre deux pétards, deux larcins. Bonne gueule le dimanche, craint Dieu, confesse tes péchés… Dieu… Dieu était un enculé qui se moquait bien d’eux tous ! Il redémarra en trombe coupant la route à une berline et reprit la direction du cimetière. C’est Paul qui avait dit qu’on le retrouverait sûrement là bas. Avec Nash et ses deux autres potes, ils l’aidèrent à vider deux, trois bouteilles, jusqu’à ce que la pression redescende enfin et qu’ils parviennent à le convaincre de manger un bout avec eux. Il était aux environs de deux heures du matin quand il prit brusquement congé au bras d’une nana. Elle s’appelait Martha, Maria, ou quelque chose comme ça. Elle était ronde et brune comme il les aimait, riait à toutes ses conneries et parlait trop. Ils flirtèrent dans la voiture, prirent quelques lignes et des cachets, il lui avait promit de l’emmener dans une boite dans le centre. Il n’avait pas encore quitté Brooklyn, elle était en train de jacasser à propos de son futur salon de coiffure quand il se gara.

  • Attends là, je reviens.
  • Mais tu vas où ?
  • T’occupes, j’ai un truc à faire.

Elle le saoulait, le cafard n’était pas passé, ni la haine. Il avait besoin d’un autre verre. Il entra dans un bar. Les choses arrivent souvent par hasard et le hasard ne fait pas toujours bien les choses. Il y avait quelques habitués dans ce bar, et trois italiens attablés, trois italiens qui le connaissaient de vue parce qu’ils travaillaient avec son oncle, des affidés, des «affranchis » comme on disait. Même âge que Mickey, même monde, même milieu social, survêtement criard et gros bras à la fonte. Il ne les avait pas remarqué, il était déjà cuit, il en voulait plus. Il savait parfaitement qu’il ne pourrait pas monter plus haut, il avait déjà vomi deux fois depuis l’enterrement, mais il s’en fichait, il voulait écluser au moins trois téquilas avant de remonter dans la voiture. Quand il sentit une main se poser sur son épaule.

  • Salut, on a apprit pour la mort de ton copain, c’est une vacherie mec, mes potes et moi on voulait te payer un verre.

Il ne répondit rien, regarda le type d’un air maussade, l’autre lui fit un signe d’encouragement, là-bas ses potes agitaient leurs gourmettes dans sa direction.

  • Salut mec ! Moi c’est Tony, lui c’est Joe, et ça c’est Mike, entonna celui qui avait une casquette. Toi c’est Nick c’est ça ?
  • Non lui c’est Paul ! Le fréro du diamantaire.
  • Arrêtez vos conneries, celui-là c’est Mickey, hein c’est ça ?
  • Ah putain désolé, je vous confonds tous les polacks.

Ce fut impulsif, pas une seconde de réflexion, et comme dans un brouillard de son et de lumière. Il sortit son calibre et les tua tous les trois froidement.

  • Où t’étais ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il posa l’arme encore chaude entre les sièges.

  • T’occupes, ferme ta gueule.

Il démarra en trombe.

Oui, Jimmy Coski était un homme d’écoute et de compréhension. De compréhension des affaires. Un homme sérieux, une association de longue date et les polonais étaient des gens sérieux. La famille pour eux comme pour les italiens c’était une chose sacrée. On ne la touchait pas sans en payer les conséquences. De ce point de vue le vieux n’avait rien à prouver. N’avait-il pas fait parait-il buter ce routier du Montana parce qu’il avait dit du mal de sa femme dans son dos ? Et quand le serbe, Petrovic, avait fichu une avoinée à Mickey pour une embrouille de bagnole, il avait beau eu faire du business avec lui, il avait eu sa peau quand même.

  • Dans la fleur de l’âge, ils avaient la vie devant eux ! Le propre neveu de Sam Blue, et le petit Di Coco, il avait deux petites filles ! Mes mecs étaient furieux. Crois moi ça pas été simple voulaient l’écorcher ton Mickey mais je leur ai dit non ! Je leur ai dit Jimmy c’est un vrai, un ancien, les histoires de famille il sait qui ça regarde. Il sait que c’est sacré. Je leur ai dit Jimmy il s’en occupera parce que c’est un mec droit et qu’il ne rigole pas avec ça. Vrai ou pas ?

Coski ne répondit rien, observant son interlocuteur de ses yeux pâles et durs.

  • Je sais, c’est ton neveu préféré, comme ton fils ou presque, je sais que ce n’est pas une décision facile mais je sais que tu prendras la bonne. Je me trompe ou pas ? insista l’autre.

Coski s’accorda une gorgée de café.

Il retrouva Mickey le soir même, à deux pas de chez sa mère, sur les quais de Port Richmond. Une livraison avec des mecs de la Fraternité Aryenne avait-il raconté. Comme toujours Mickey avait bu et encore un peu de poudre sur les narines. Jimmy ne pu s’empêcher de lui faire la morale avant de le tuer. Ce garçon aurait décidemment été une déception jusqu’au bout.

Hampton se gara dans Gelston avenue et fit un petit tour du quartier à pied histoire de sentir les lieux avant de s’approcher. C’était calme, excentré, avec des bâtiments à un ou deux étages, quelques jardins à l’herbe jaune, quelques arbres. Ca avait beau être Brooklyn ça ressemblait à n’importe quelle bourgade de banlieue de n’importe quelle ville, petite ou grande, de n’importe quel état. Un peu triste, avec sa zone industrielle pas loin, son hypermarché en guise de centre ville et en cherchant un peu on devait bien trouver trois vendeurs d’alcool pakistanais et deux bars où tous les solitaires et les poivrots du coin venaient se retrouver. Hampton avait grandit dans un ranch avec l’horizon comme seule limite. La campagne, le bon air les chevaux et des kilomètres sans jamais rencontrer personne. Parfois un voisin, un ami, et des rapports simples, sans chichi, sans parole en l’air… Hampton ne comprenait pas qu’on veuille s’installer dans toute cette laideur banale. S’entasser avec les autres pour vivre à cent dix à l’heure. On était samedi, dans la 90ème il y avait un vide-grenier, quatre pauvre stand avec n’importe quoi dessus, livres, pied de lampe, sabre japonais, drone civil. Une femme vendait des gâteaux, une autre, une gothique, distribuait des tracts pour un concert de charité. Il n’y avait pas beaucoup de monde, les gens passaient en regardant à peine. Probablement un événement de quartier mais il était dans ce genre d’endroit où on venait pour dormir après le travail pas socialiser. La ville quoi… Ne remarquant rien d’autre en particulier il se rendit à l’adresse. Un petit immeuble de brique rouge avec un toit en goudron. Il y avait un interphone à l’entrée, tout avait l’air calme, il fit le tour dans l’allée en béton derrière, il y avait un garage et d’autres tout du long par bâtiment voisin. Il avait conscience de la minceur de sa piste. Des taxis il en mourrait tous les jours dans cette ville et certain avait peut-être bossé à Millstone ou sur un autre site sensible. Mais il fallait qu’il essaye. Avoir raison sur Harrington et tous les autres, avoir raison sur sa vie médiocre. Il retourna sur ses pas et sonna à l’interphone. Il ne se passait peut-être rien de répréhensible là-haut mais pas besoin de donner l’alerte. Au rez-de-chaussée droite, pas de réponse, au gauche la voix d’un homme.

  • Pourriez vous m’ouvrir monsieur, police, FBI.
  • Hein ? T’as pas autre chose à faire p’tit con ! Répondit la voix.
  • Ce n’est pas une plaisanterie monsieur, veuillez m’ouvrir.
  • Ah mais putain tu vas voir ce que tu vas voir !

Un gros homme en maillot de corps apparu par la fenêtre.

  • Eh… euh… vous voulez quoi !? demanda-t-il en comprenant sa méprise.
  • Rentrer
  • Peut voir vot’ carte ? Pourquoi qu’est-ce qui se passe ?
  • Rien du tout, enquête de routine, annonça Hampton en montrant son badge.

Pas plus compliqué que ça, il entra.

  • Z’êtes là à cause des deux petits cons j’parie.
  • Quels petits cons ?

L’homme fit signe au-dessus de sa tête.

  • Appartement B, j’crois qu’ils trafiquent de la came.
  • Ah oui ? Qu’est-ce qui vous faire dire ça ?

Hampton pensa à la fenêtre cassée.

  • Bah y sont louches, et y font du bruit !
  • Et au A ?
  • C’est la vieille Nina mais elle ferait pas d’mal à une mouche, elle a soixante-dix-huit ans !
  • Vous vivez ici depuis longtemps ?
  • Un baille pourquoi ?
  • Vous n’avez rien remarqué de spécial depuis ces six derniers mois ? En dehors des petits cons, d’ailleurs ils sont là depuis combien de temps ?
  • Eh ça fait beaucoup de question !

Hampton n’insista pas.

  • Ce n’est pas grave, tenez voici ma carte si quelque chose vous revient…

Il le laissa là et monta à l’étage. Sonna à la porte du A, une fois, deux fois, trois. Pencha son oreille. Elle devait être sorti, il allait voir à l’appartement en face, sentir les fameux petits cons, faire du bruit et avoir l’air louche ne suffisait pas à commettre un délit grave, mais puisqu’il était là… Il décolla son oreille de la porte. Il n’avait pas entendu l’autre s’ouvrir derrière lui, le type approcher mais il senti la douleur violente lui traverser l’épaule quand il lui matraqua les trapèzes. Il senti ses genoux percuter le lino, ses dents se refermer sur sa langue et entendit le bruit que fit la matraque dans son crâne en le heurtant avant le trou noir. Sans plus de bruit le type ouvrit l’appartement A, tira Hampton à l’intérieur et lui noua les poignets avec des lanières en plastiques en mode flic avant de le fouiller. Il trouva son arme, son badge, hocha la tête l’air de dire que c’était du sérieux et se tourna vers la vieille dame.

  • FBI, t’y crois ça ?

Il lui montra la carte. Elle était assise sur une chaise de cuisine, attachée avec du fil à linge, les poignets nouée. Un cocard lui déformait l’œil droit.

  • Bon, on en était où déjà toi et moi ?

Ils en étaient qu’il avait retourné l’appartement d’en face sans rien trouver quand le flic s’était pointé par l’allée de derrière. Vargas l’avait aperçu et il sentait les flics de loin. Hampton émergea, le crâne zébré de douleurs, un goût de sang dans la bouche, quelqu’un fouillait quelque part. Il ouvrit les yeux, le monde était un brouillard rouge, fait d’ombre et de lumière qui peu à peu prenait forme. Le temps d’un battement de paupières il l’aperçut sur sa chaise, sa robe déchirée, un sein qui pendait, zébré de rouge, un sac en plastique sur la tête maculé de sang. Son cauchemar, il revivait son cauchemar, ce n’était pas vrai…

  • Ah putain on me l’avait jamais faites celle là ! Le congélo à double fond !

Il rouvrit les yeux, un homme jetait dehors un sac de frites congelées du frigo, sa tête masquée par la portière. Il portait un jean, des baskets et un blouson en cuir.

  • Qu… qui êtes vous ? demanda Hampton d’une voix rauque.

L’homme le regarda, un blond avec les cheveux un peu dégarni et la moustache en brosse, monsieur personne.

  • T’as déjà vu ça toi poulet ? Moi jamais.

Il retourna à son exploration, balançant par-dessus son épaule un paquet de chili tout préparé.

  • Et putain tu vas me dire pourquoi y met sa coke dans le congélo comme ça ?

Au fond il y avait une simple paroi en bois blanc avec un petit crochet. Pas compliqué et pas con, se dit-il, fallait y penser. Derrière il y avait quatre paquets bruns entassées et une boite Tupperware.

  • Voyons voir c’est quoi ça ?

Il sortit la boite.

  • Vous êtes en train de commettre un délit fédéral ! Plaida Hampton en tirant sur ses liens.

Vargas ouvrit la boite. De la glace, rien que de la glace. C’était quoi ces conneries ? Il passa la boite brièvement sous l’eau chaude. La glace se brisa dans l’évier.

  • Bingo !

Des diamants.

  • Si vous me libérez on peut encore tout arranger.

Il essayait de ne pas regarder la vieille dame, de se concentrer sur lui, la voix voilée d’angoisse.

  • C’est un mariole ce mec, constata l’autre en sortant les paquets du frigo.

De qui parlait-il ?

  • Non ? Tu trouves pas ? Le congélo, les cailloux dans la glace, génie du crime le mec… wow ! C’est quoi ce bordel ?

Trois mains droites sectionnées à hauteur du poignet, dur comme du bois, givrée, cachées derrière la coke.

  • T’as vu ça ?

Il exhiba une des mains. Mais tout ce qu’Hampton voyait c’était lui, le type devant lui qui avait torturé et tué cette vieille dame et qui le tétanisait.

  • Mes collègues savent que je suis ici, ils ne vont pas tarder.

Vargas examina la main, il y avait une petite croix orthodoxe tatouée entre le pouce et l’index. Pourquoi est-ce que l’autre gardait ça avec son petit trésor ? La main des voleurs ? Ou bien était-ce qu’il était en train d’avoir la même idée que lui ? Il leva les yeux sur le flic.

  • Hein ? Ouais t’inquiète mon gars tout va bien se passer.

Il reposa la main et arracha le sac plastique de la tête de la vieille dame.

  • Tout va bien se passer, répéta-t-il en lui souriant.

Coup de main mortel-part 1.

Le premier cadavre avait été retrouvé le nez dans un buisson, derrière une barrière d’immeubles en brique rouge dans le Queens. Une balle dans la nuque. On retrouva l’arme du crime un peu plus loin dans une poubelle. Le cadavre fut identifié, James « BG » Hornet, déjà arrêté pour vente et trafic de stupéfiant, relâché faute de preuves. Un de ces dealers qui avait les moyens de se payer un bon avocat parce qu’il était employé par plus gros que lui. Soit il avait été licencié soit une guerre dans le quartier se préparait. Laissé au vu de tous c’était un exemple, un avertissement. Selon le chef de la brigade antigang, considérant la zone où avait été abandonné le corps il fallait s’attendre à une guerre. Mais il y avait quelque chose qui ne collait pas : l’emprunte partielle trouvée sur l’arme. Celle de Tom Noonan, un transporteur de Billings condamné à cinq ans pour contrebande de marijuana. Qu’est-ce qu’un transporteur du Montana pouvait bien avoir à faire avec BG et le gang des Outsiders ? Ca n’avait aucun sens. A moins qu’il s’agisse d’un contrat mais même comme ça, ça ne collait pas avec le dossier de Noonan. Noonan n’était pas un tueur, on n’avait même pas trouvé d’armes chez lui. Ce qui en soit en faisait une particularité dans un état où les ours n’hésitaient pas à fouiller les poubelles des restaurants.

 

L’agent Brad Hampton du FBI n’avait jamais vu ça autrement que sur Youtube et il le regrettait. Les ours dans les poubelles. Il adorait les animaux, il aimait la proximité avec la nature, l’idée ne lui faisait pas peur elle l’amusait. En plus les ours étaient effroyablement peureux pour des animaux aussi hardis. Malheureusement on ne lui avait pas laissé le choix de son affectation et toutes ses demandes de mutations avaient été rejetées et il ne comprenait pas pourquoi. Il abandonna des yeux la carte postale qu’il avait punaisé sur le mur de son box face à lui, une vue du parc de Yellowstone , et retourna à sa lecture.

 

La seconde victime de Tom Noonan était un braqueur réputé de Miami. Bien entendu entre temps, on avait tenté de l’interroger. Mais Noonan avait disparu. Le braqueur était parait-il en cheville avec la mafia italienne encore survivante en Floride, Jack « The Hammer » Malone, huit ans à Pelican Bay, relâché pour bonne conduite, quarante deux ans, marié, deux enfants. Découvert sur la plage, visiblement rejeté par la mer après un séjour d’une semaine, rongés par les crabes, le sel, la pourriture et les poissons deux balles dans le sternum une dans la tête. L’arme avait été retrouvée indirectement lors d’un assaut sur un laboratoire de métamphétamine dans les Everglades. Quatre empruntes relevées, deux appartenant à ceux qu’on venait de coincer, une autre à Noonan. La dernière inconnue. Interrogé, l’un d’eux expliqua qu’il l’avait acheté à un camé de Miami Beach, ce qu’on vérifia plus tard. Encore une fois aucun lien probable entre lui et Malone. Mais l’affaire courant désormais sur deux états, le cas Noonan fut transféré au FBI de New York. Dans le bureau de Hampton le téléphone sonna le Stars and Stripes, il décrocha.

  • Agent spécial Hampton j’écoute.
  • Amène toi, j’en ai marre on va manger.
  • Et boire.
  • Ah oui !

 

Son complice de boisson et bonne chère, celui avec qui il partageait presque tout, des affaires aux histoires de fesses était au bureau de New York depuis dix neuf ans. L’agent spécial Charles Kurtzman était petit, râblais avec des yeux noirs comme des billes de feu, intenses, surtout quand il avait bu. Il impressionnait beaucoup Hampton avec son parcours et ses souvenirs. Il avait vu les tours s’effondrer, participé à l’enquête, maillon parmi les maillons et doutait encore du rapport qu’avait rendu le gouvernement. Pas du tout complotiste pour deux sous Charlie, simplement il y avait des trous affirmait-il. Des trous dans l’enquête.

  • Et le troisième cadavre tu dis qu’on l’a trouvé où ?
  • Enterré sous trois mètres de terre dans Alphabet City, le flingue était livré avec.
  • Et c’était qui ?
  • Un portoricain, personne, pas de casier, chauffeur de taxi.
  • Un témoin gênant ?
  • Va savoir.
  • Ton Noonan n’a pas peur de laisser des traces, de deux choses l’une soit il est devenu tueur à gage et il est certain que vous ne le trouverez jamais, soit c’est un tueur en série.
  • Tu parles, je n’aurais pas cette chance, soupira Hampton. On ne me donne que les petites affaires j’en ai marre.
  • Un triple meurtre quand même.
  • Tu as raison mais les victimes tu veux me dire pour qui elles comptent ? Et je ne parle pas de leur famille.
  • Oui je sais…

Au regard de la direction il n’y avait plus beaucoup d’autre place que pour la chasse aux terroristes. Même un tueur en série avait peu de chance de le faire remarquer auprès de celle-ci. A moins d’avoir découpé et mangé des douzaines d’enfants blancs… et encore. Hampton ne pensait pas que ses chefs avaient vis à vis de lui de ressenti raciste, même si depuis huit ans qu’il était ici il n’avait jamais participé à la moindre grosse enquête, profité d’un avancement. Il savait qu’il n’était simplement qu’un rouage d’une grande machinerie administrative et il en acceptait plus ou moins le jeu. Mais ça lui pesait, comme lui pesait cette ville. Après Quantico il avait été affecté en Arizona. Ca lui convenait parfaitement. Les grands espaces, l’esprit de l’ouest, la chasse aux cartels, la nature sauvage, le sentiment d’être un peu utile. Trois ans de rêve qui s’étaient transformés en cauchemar, brusquement, sans préavis, un vendredi après-midi d’août. Il n’aimait pas parler de ce qui s’était passé cette fois là. Le psy que le bureau lui avait attribué un temps avait eu peine à lui tirer quelques mots. Mais il en parlait à son chien Joe. Parfois. Quand Joe était sur ses genoux à regarder la télé ensemble. Hampton était célibataire sans enfant, un mauvais point pour son avancement dans une institution très traditionaliste. Il n’avait pas non plus de petite amie depuis deux ans, de quoi miner ego et libido, mais d’un autre côté de ce point de vue il ne se faisait plus d’illusion depuis longtemps. Il savait qu’il n’était pas beau, sans charme, avec une tête trop petite et des mains trop grosses, des mains d’étrangleur. Il pesait dix kilos de trop, ça lui avait valu des remarques de la hiérarchie, grand et vouté comme sont les grands, le nez épatés et les joues grêlées par la varicelle, des grosses lèvres lippues et roses, de petits yeux enfoncés, la coupe au bol. Et puis il se savait ennuyeux sans un verre dans le nez. Ou bien était-ce la vie entière qui l’était et l’alcool qui l’aidait à y remédier ? Hampton évitait la question, il faisait avec.

  • Il faisait une de ces chaleurs… Je me demande encore comment on n’a rien sentit sur le moment. Je veux dire, tu vois ça sentait bizarre mais pas le truc habituel.

Joe, Jack Russel de deux ans, regardait son dessin animé préféré tandis qu’Hampton lui racontait une énième fois ce fameux vendredi. Un quatre août vers quinze heures.

  • Et dans le VAB je te raconte pas, des saucisses au four en tenue de ninja….

Tout en racontant il revoyait les images. La maison en L préfabriquée en contrebas d’un chemin de terre. Le Véhicule Auto Blindé noir qui dévale la pente tout droit et défonce le mur du salon. Choc et Effroi, très efficace même contre les membres d’un cartel mexicain. La colonne d’hommes qui se déploie de part et d’autres en hurlant des ordres. AR15, M4, logo DEA, FBI, State Police, cagoulés ou non, en uniforme en civil, en tenue de guerre, les occupants lèvent haut les mains, s’agenouillent. Parfois la nuit, ça lui arrivait encore, il revoyait les têtes dans les sacs, les têtes toutes gonflées emmaillotées dans le plastique, grimaçantes. Et elles lui parlaient sans que jamais il ne comprenne ce qu’elles déclaraient.

 

Puisque Noonan était le fil rouge de cette affaire il était logique de se demander si les victimes elles-mêmes avaient un rapport entre elles. Qu’est-ce qu’elles avaient en commun en dehors du même assassin. Il éplucha les dossiers, passa des coups de fils. Jack « The Hammer » Malone n’était pas du genre à fricoter avec des zonards noirs comme BG, il n’était pas non plus dans le commerce de la drogue à leur connaissance. Le chauffeur de taxi avait été tué comme le dealer, une balle dans la nuque, son véhicule toujours manquant à ce jour. Les armes retrouvées avaient été maquillées, la mort de BG n’avait donné à aucune suite fâcheuse dans son quartier, en revanche, selon ses sources en Floride, celle de Malone avait été pas mal commenté dans la famille Traficante. On parlait de retrouver le responsable. La dernière course enregistrée par le dispatch situait le taxi à Staten Island quarante cinq minutes environs avant sa mort, la nuit, en début de soirée, ce qui signifiait que son dernier client avait probablement été son bourreau. On ne savait pas ce que faisait Malone une semaine avant de disparaitre mais ça n’avait apparemment pas alarmé ses proches et associés connus. Selon l’autopsie il était probablement décédé après diner. Le dealer était mort en pleine nuit vers trois heures du matin. Hampton nota dans son carnet : «  kill at night, good shooter, one SCR pour Shot on Close Range ». Ce qui ne cadrait toujours pas avec l‘auteur présumé si on omettait l’idée qu’il était peut-être complètement passé sous les radars. Avant de mourir BG avait été vu au Block C, une boite de nuit sur Manhattan sud, ainsi qu’au Scheffer American Pool Club. Une salle de billard à cinq cent mètres d’où on l’avait trouvé, pas l’ombre d’une chance que la clientèle ne moufte. La boite appartenait à Igniacio Huelo, un type pas net que les ATF avaient à l’œil, la salle de billard à un certain William Rodgers qui s’avéra être, après recherche, un nonagénaire du Wisconsin atteint de Parkinson. Un prête-nom. Pendant deux semaines Hampton avait examiné la question sous tous les angles sans trouver de nouveau lien entre les victimes et avec le sentiment frustrant que quelque chose lui échappait. Pour bien faire il aurait fallu qu’il puisse se rendre à Miami pour mieux explorer les dernières minutes connues de la vie de Malone, et son histoire en général. Il aurait été utile de pouvoir lancer le fisc également sur l’affaire parce que l’argent était un moteur qui expliquait souvent bien des choses. Il aurait même eu usage d’un coéquipier pour l’aider à éplucher toutes les indices. Mais son affaire, comme il l’avait deviné, n’intéressait pas ses supérieurs. A la dernière réunion ils l’avaient écouté faire son rapport, suggérer quelques mesures, avant de conclure qu’il y avait plus urgent que de déranger le fisc ou de se rendre à Miami. En revanche on voulait bien lui accorder un collaborateur. On avait en effet une nouvelle mission à lui confier. Un lot d’armes avait été découvert près de Washington appartenant à un terroriste présumé, certaines d’entre elles avaient servit dans des affaires à travers le pays, leur nouvelle mission consistait à établir un lien entre ces dossiers, définir le mode de circulation des armes, comment elles étaient arrivés et repartis entre certaines mains. Ce qu’attendaient ses patrons au bout du compte c’était un beau graphique, des données chiffrées, éventuellement des suggestions pour éviter à l’avenir ce genre de propagation pas qu’ils résolvent quoique ce soit.

  • Putain qu’elle était belle cette gamine, lui racontait Charles ce soir là après le bureau. Une négresse, les seins sous le menton, ferme, belle tête, ventre plat, des hanches, tout ce que j’aime ! Tu sais ce qu’il y a de plus terrible quand tu vieillis ? C’est que ta libido est intacte mais que tu sais que tu baiserais plus jamais des morceaux comme ça.
  • Moi j’ai jamais baisé des morceaux comme ça, ça va pas me changer, c’est pas ça le plus terrible, crois moi.
  • C’est quoi alors ?

Au quatrième verre de bourbons on est volontiers philosophe.

  • A vingt ans tu crois que tu vas réaliser tout tes rêves et t’es éternel, à trente t’y crois moins mais tu te dis que t’auras droit à une seconde chance. A quarante tu sais que tu ne peux réaliser tout tes rêves mais t’essaye encore, à cinquante t’as des rêves mais tu sais qu’ils sont impossibles.
  • Et à soixante dix ? Demanda Charles en rigolant.
  • T’as plus de rêves, t’as des souvenirs.
  • T’en as quarante deux, ça te laisse de la marge.

En avait-il tant que ça si on lui demandait des enquêtes devant aboutir à des graphiques ? Où en serait ses rêves de quitter cette ville malade dans cinq ans si rien ne lui permettait de se distinguer ? Pour bien faire il aurait voulu aller travailler à l’étranger, au Canada pour être précis, toujours son goût des grands espaces préservés, mais les places étaient chères. Il avala son verre d’une traite et changea de sujet.

 

Sully était vert, fou de rage ou un truc comme ça. Fallait toujours qu’il en fasse un peu plus que le niveau de la mer. Parait qu’il préparait une grosse affaire avec ce mec, que sans lui ça prendrait des mois à pouvoir se réorganiser, si c’était encore possible. Sully voulait que je trouve celui qui avait fait ça et que je lui fasse cracher le manque à gagner. Sully a pas encore tout capté que le monde a évolué. Il pense et vit comme à l’époque de son père, il croit qu’on effraie encore. Les Traficante, les Bonnano, les Gambino…  Avant, avant ce connard de Gotti, avant ce fils de pute de Gravano, personne n’aurait touché à la tête de ce gars, au projet de Sully. Mais aujourd’hui qu’est-ce qu’on y pouvait, il y a les chinois, les mexicains, les russes, les calabrais, les albanais, etc… et c’est clair qu’ils ont la dalle… pourquoi la mondialisation s’arrêterait au business légal ? Mais peu importe, c’est Sully qui commande. J’ai demandé à un de nos flics de me transmettre le dossier que le MPD avait sur le meurtre, et j’ai causé à sa veuve. Pourquoi qu’il avait disparu depuis une semaine et qu’elle avait rien dit ? Selon elle ça lui arrivait régulièrement et elle n’avait jamais demandé pourquoi parce que c’était une bonne ritale qui savait quand c’était pas ses oignons. Les poulets ne pouvaient rien, l’affaire avait été délégué au FBI, elle était parait-il liée à d’autres macchabés à New York. Et alors ? J’ai dit, vous avez pas un double, un truc ? Mais ça aussi ça avait changé, rapport au Patriot Act ou une affaire comme ça, ce qui partait au FBI ça devenait carrément top secret. Mais bon quand on sait où fouiner on fini toujours par trouver la queue du rat.

 Avec ses cent vingt-six milles dollars par an Hampton n’avait pas les moyens de vivre à Manhattan même, et aucune envie de loger à Brooklyn ou dans le Queens. Il louait une maison dans le comté de Warren dans le New Jersey, à deux heures et demie de son travail. Derrière la maison il y avait un près où Joe adorait galoper, et des vaches dans les bouses desquelles il adorait également se rouler. Ca aurait pu être son havre de paix à lui s’il n’y avait eu ses voisins. Les Collins à droite et leur marmaille de débiles qui faisaient des conneries dans toute la localité, Harvey Brown et sa femme à gauche avec qui il avait brièvement sympathisé quand il avait installé la bannière étoilée sur son porche.  Brown était un vétéran d’Irak, infanterie, simple bidasse. Au début il lui avait semblé normal mais à force de parler avec lui il avait commencé à le regarder d’un drôle d’œil. Brown était plein d’idées radicales, violentes et bizarres. Et sa femme était dans le même genre. Il en avait même parlé à Charles, demandé conseil, Charles s’était renseigné, Brown avait été interné deux mois durant avant la fin de son second tour. Maintenant quand il croisait son regard ou que l’autre essayait de lui parler il se détournait, bafouillait une excuse et priait de ne pas avoir à sortir son arme. Hampton savait pourtant ce que c’était que de subir un traumatisme, un PTS comme ils disaient, Post Traumatic Syndrome. Il savait, même brièvement, le visage de la guerre, de la barbarie. A cause de ce fameux quatre août.

 

Le stock d’armes contenait dix-sept fusils d’assaut, huit fusils à pompes, dix pistolets-mitrailleurs, une mitrailleuse lourde, deux lance-roquettes, une caisse de grenades défensives, une vingtaine de pistolets auto et semi auto et quatre révolvers. Sur l’ensemble une douzaine de ces armes s’étaient retrouvées impliquées d’une manière ou d’une autre dans d’autres affaires de vol à main armée, de kidnapping ou de meurtre. Et quatre d’entre elles, provenaient du vol d’un stock de la police de Ferguson. L’agent Wang, son nouveau coéquipier, n’était pas plus motivé que lui par cette mission parce que de son point de vue c’était du boulot pour les ATF, un genre de service qu’on leur rendait. De plus il était de notoriété public que le traçage des armes étaient un problème essentiel aux Etats-Unis, et très compliqué à résoudre dans un pays où il y avait plus d’armes par habitants que d’habitants. Donc du temps et de l’argent de perdu, une mission de fond de cours. Wang ne partageait pour autant pas la frustration d’Hampton, pas plus ses rêves de grand espace vierge que ses ambitions d’enquêteurs. Citadin bien dans sa peau, il ne visait pas l’avancement mais la paye, faisait poliment ce qu’on lui disait et allait chercher son exutoire et ses ambitions ailleurs, dans l’écriture.  Wang rêvait de devenir auteur de roman policier. Ca faisait quatre ans qu’il s’y était mis, il y croyait beaucoup depuis qu’il avait vendu une nouvelle. Même si paradoxalement son expérience lui servait moins que son imagination et les dossiers qui passaient sous ses yeux. Pendant qu’Hampton s’emmerdait mollement à contacter tel ou tel service de police, juge ou avocat, organiser des cellules dans des tableaux Excel et préparer des synthèses pour les réunions à venir, Wang se délectait de lecture comme s’il dévorait un roman au lieu d’un rapport de police.

  • Tiens c’est curieux ça.
  • Quoi ? fit la voix d’Hampton depuis l’autre box.
  • Deux affaires de meurtre, deux mêmes empruntes.
  • Connu des services ?
  • Oui apparemment. Lou Gunn, ça vous dit quelque chose ?
  • Rien du tout et vous ?
  • Un nom pareil, je me demande… peut-être, vous voulez que je demande son dossier ?
  • Si ça peut nous conduire quelque part…

 L’alcool. Hampton buvait depuis qu’il avait l’âge de quinze ans, il était rarement ivre, et quand il l’était il savait se composer une figure. En général ça le rendait même plus sociable. Mais des fois, rarement, il était tellement rond qu’il se mettait à raconter sa vie au premier venu. Jusqu’ici le bureau n’avait rien vu il avait été assez malin pour jouer sur son insignifiance officielle. Avec Charles ils avaient leurs bars préférés, le Torpedo, le Winston, le Heaven’s mais quand il était seul ou avec Joe et qu’il avait subitement envie de boire il rentrait dans le premier rade venu.

  • T’es mexicain ? D… D’où ?
  • Juarez mec !
  • Vous êtes des p’tains de sauvages vous aut’ hein !? C’est vot’ sang indios tu crois ?
  • Eh qu’est-ce que tu m’insultes toi !? Tu me prends pour qui ?
  • Rhaaa meuh t’fâche pas, limite c’est un compliment, si j’te jure !
  • Compliment mes couilles !

Du temps où il levait encore ses fesses de son bureau, qu’on l’envoyait sur le terrain, il ne buvait jamais avant une intervention, pas de repas arrosés, pas de début de soirée imbibé, il buvait chez lui exclusivement en priant pour qu’on ne le convoque pas au mauvais moment. Aujourd’hui la discipline s’était relâchée à mesure de l’ennui. Mais ce n’était pas à cause de l’alcool que tout était parti en couille ce quatre août, ni même vraiment à cause des mexicains ou de leur barbarie.

  • Vous aut’ vous avez peur de rien l’cartel !
  • Hé mais je suis pas un bandit moi, chuis maçon ! Tu crois qu’on est tous des voyous c’est ça ?
  • Pfff…. Chu… chuis f… Flic…. F… FBI. T’occupes je connais, j’ai vu d’mes yeux vu !
  • T’es poulet toi ? Arrête les conneries !
  • J… Ju…Jure…Juré !

Il lui présenta sa carte mais l’autre brama qu’elle était fausse.

  • Tu v… veux qu’on appelle Chaaaarlie ? C’est mon pote, y t’diras  !

L’avantage avec Charles c’est qu’il venait le rejoindre d’autant volontiers que c’était un moyen d’échapper à Consuela sa seconde femme. Où qu’il se trouve, même dans une taverne paumée entre Manhattan et le comté de Warren. Quand il arriva, déjà entamé lui-même, Hampton était en train de raconter.

  • Y’en avait partout dans les murs ! J’te jure ! J’sais pas combien…

Et tout en racontant il les revoyait comme dans ce rêve, droit debout dans leur petit coffrage, un sac en plastique sur la tête, faisant des grimaces affreuses.

  • Quatre-vingt… Quatre-vingt deux qu’tu m’as dit, renchérit Charles
  • T’étais avec lui ? Demanda le maçon intrigué.
  • Nan, mais j’sais, chuis d’la maison ! Dit-il en exhibant à son tour sa carte.

Quand Charles se pointait, tôt ou tard on en venait à parler des tours. Ses mexicains derrière les murs retombaient dans l’ombre de ses souvenirs, tout le monde voulait qu’il raconte, y allait de sa théorie et parfois ça virait à la bagarre. Hampton n’en voulait pas au 11 Septembre de lui voler la vedette, il en voulait à la vie de relativiser aux yeux des autres ce qu’il avait vécu. A la société, aux gens. Mais pouvaient-ils seulement comprendre ? Peut-on appréhender la monstruosité, la terreur, quand on ne l’a jamais expérimenté ? « La Maison de l’Horreur » avaient très originalement titré les journaux locaux à l’époque. Qu’est-ce que ça pouvait évoquer comme choc à des téléspectateurs hypnotisés par des images de violence en continue ? Même avec la caméra qui défile sur les cadavres en gros plan, leur sac et leurs grimaces, même avec un décompte astronomique. Comment expliquer aux autres ce qu’il avait ressenti et vécu ce jour là ? Qu’est-ce que ses souvenirs valaient face à ceux de Charles, surgissant dans la rue alors qu’un épais nuage de poussière de ciment, d’acier, de chair humaine se déversait sur Manhattan ? Le fait divers contre le drame hollywoodien. Le pot de terre contre le pot de fer, l’histoire de sa vie.

  • V… viens… j’te ramène…
  • Pfff… T… T’es bourré.
  • Moins qu’toi !

Ils se tenaient dehors sur le parking, oscillant sur eux même comme des culbuto, le bar était en train de fermer.

  • Nan, nan, lai… laisse tom… tom… j’vais rentrer tsssé bien !
  • Mais nan chte dis ! Viens !

Charles fini par céder, Hampton avait le mord et quand il avait le mord il conduisait toujours mieux que lui quand ils étaient bourrés comme ça. Ils rejoignirent la départementale tant bien que mal par un chemin de terre, puis la nationale à une allure raisonnable et sans trop zigzaguer jusqu’à ce que bien naturellement ils tombent sur une patrouille de nuit, précisément là pour veiller au grain après la fermeture des bars.

  • Vous êtes ivre, sortez de la voiture tous les deux !
  • N… Nous ?… Meuh…n…non !
  • Eh on n’est de la maison !
  • Monsieur je vous demande de sortir.
  • FBI ! Gueula Hampton.
  • Monsieur…

Le flic avait reculé d’un pas, sorti son arme, son collègue était déjà dehors qui s’approchait quand un bolide passa ras les fesses du premier.

  • Bon sang d’bois ! s’écria le flic. C’était quoi ça !?
  • Bon sang d’bois ! Faut qu’on l’chope !

Le premier rendit ses papiers à Hampton.

  • On vous convoquera, et qu’on vous voit pas sur la route c’te nuit, c’est compris, vous restez là et vous roupillez !

 

Les deux policiers repartirent sur les chapeaux de roue. Sur cette portion du kilomètre la route était tout droite, sur deux voies, avec un moteur gonflé et un pilote fan de vitesse ça facilitait la poursuite. Bientôt ils rattrapèrent le bolide et l’obligèrent à se mettre sur le bas côté. Un Ford Camaro noire, visiblement repeinte, immatriculée dans l’état du New Hampshire au nom de Lisa Coski-Jones. Mais à bord, en dépit des cheveux filasses et gras qui lui tombaient sur les épaules et les yeux c’était bien un homme qui les attendait. Vingt sept ans environs, la peau crayeuse, les yeux pâles et cernés, les lèvres sèches, une tête de camé. Pourtant il leur présenta des papiers au nom au nom de David Coski.

  • C’est vous David Coski ?

La photo lui ressemblait à peine et il avait les cheveux courts.

  • Bah on dirait bien, c’était avant l’Irak.
  • Vous avez fait l’Irak vous ?
  • Ouais deux ans ! Annonça fièrement le conducteur.

Le flic faisait aller et venir le faisceau de sa lampe torche sur l’intérieur de la voiture, aperçu une poupée sur la plage arrière et un sac congélation sur le siège du mort.

  • A qui appartient cette voiture ?
  • A ma cousine.
  • A votre cousine hein…. Elle conduit ce genre d’engin votre cousine ?
  • Ouais enfin pas elle, son mec, Jones.
  • Descendez je vous prie.
  • Hé poulet le prend pas comme ça ! Colles moi une amende pour excès de vitesse, on en parle plus !

Dans son rétro l’autre policier était en train de faire le tour.

  • Je ne le répéterais pas… descendez de voiture !

Qu’est-ce qui n’allait pas avec lui ? Pourtant il faisait tout bien, les mains biens visibles, la voix tranquille, sourire, détendu. Pourquoi qu’il faisait le coq comme ça ? Il posa la main sur l’ouverture de la porte tandis que l’autre plongeait entre les deux sièges. Le flic eut à peine le temps d’apercevoir le canon du 45 dépasser de la vitre, et les flammes longues et blanches crachèrent sur la nuit avant que les aboiements de l’arme retentissent. D’un coup d’épaule il surgit de la voiture et abattait le deuxième flic de deux balles dans le crâne. Puis il regarda les deux cadavres en secouant la tête, retourna dans la voiture et farfouilla dans le sac. Il en sorti une main sectionnée à ras du poignet, quelques secondes plus tard il balançait l’arme par la fenêtre et repartait.

 

Le gars là, Hammer Malone, c’était un braqueur réputé, un bon, quelqu’un devait forcément savoir quelque chose dans le circuit. J’ai fait le tour des popotes, j’ai même appelé mon gars du FBI, un pote presque. De temps à autre je lui balance des trucs sur des gars pas de chez nous, il m’en balance d’autres sur des gars qui font pas comme il faut. Un genre de mutuel arrangement. Faut savoir vivre avec son temps, comme il dit. On est plus de taille à bosser tout seul. Mon pote du FBI m’a filé le blaze du gars qu’ils soupçonnaient d’avoir refroidi mon bonhomme et deux autres à New York. Ca me disait rien, mais comme le gus avait un casier et qu’on avait des mecs dans le Montana j’ai passé quelques coups de bigot. Johnny Vargas ! Putain ça fait une paye, on parlait justement de toi. Salut Bobby, salut Bill, comment vas-tu Sonny !? T’as décidé d’arrêter de vieillir ou quoi ? J’ai répondu en enlaçant cette vieille pelure orange de Sonny Orléans. Lui c’était le mec qui fallait voir quand on voulait monter un coup dans le nord de l’état, l’organisateur, le cerveau presque. Il était pas rital mais il imitait très bien, aurait rêver de devenir membre si ça avait été possible. Faute de quoi il léchait le cul de Sully et des autres et leur filait vingt pourcent de sa com’. Avec ce genre de bandit faut pas se fier, moi il en avait rien à foutre et ses gorilles m’auraient becté s’il en avait donné l’ordre parce qu’il savait que je valais moins que le business qu’il rapportait. Je jouais le jeu, les écoutais raconter leur connerie, on a même tapé le carton avant que ce connard me dise ce qu’il savait. D’après ce qu’on dit il s’est fait pote avec des mecs de la Fraternité Aryenne en taule. L’avait un codétenu, Lou Gunn, un mec de New York, un bon à ce qu’on dit, jamais connu. Après Pélican Bay ils ont fait quelques coups ensemble mais son pote a eu des ennuis avec ses nazis de copains et il a dû foutre le camp. Son cousin Jimmy vit à Brooklyn, lui je le connais par contre, un bon mec, pas nazi pour deux sous, il a fait le chauffeur dans le temps pour moi avant de perdre sa jambe. Qu’est-ce qui lui est arrivé ? J’ai demandé pour faire poli, j’en avais un peu rien à foutre. L’a sauté en Irak. Marines. Ah ouais… et le rapport avec Malone dans tout ça ? Bah je sais qu’après le départ de son pote il s’est un peu embrouillé avec les nazis. Ca fait combien de temps de ça ? Oh je dirais un an, un an et demi. Pourquoi l’embrouille ? Je sais pas mais Big Daddy doit savoir. Qui c’est ça ? Le pape.

 

  • Vous avez vu ça ? Deux morts ! Des gens de chez nous. Et ça c’est passé dans le comté de Warren.

Le nez dans son gratuit, Wang commentait l’actualité à travers la paroi d’agglo.

  • Quand ? Demanda Hampton les yeux rivés à l’écran.
  • Avant-hier soir.

Il ne souvenait pas du tout d’avant-hier soir… sauf de s’être réveillé le lendemain à l’aube dans sa voiture, à deux kilomètres de chez lui, Charles ronflant sur la banquette arrière. Des tâches de vomi sur son pantalon, sa chemise, avec un mal de crâne en acier pour couronne.

  • Ah oui ? Où ?
  • Ils disent sur la route de Merrywater, il parait qu’ils contrôlaient par là à cause du Jersey Saloon. Vous les avez peut-être croisés.
  • Moi ? Pourquoi ?
  • Vous m’avez envoyé un SMS, vous vous souvenez pas ?
  • Non.
  • Vous y étiez, vous vouliez que je vienne vous vouliez me présenter Charles. Tenez, je l’ai encore…

Hampton se leva et lu atterré. « Suis au Jersey Saloon, Charles est là, C’est un bon, viens on parlera boulot. » Hampton changea de couleurs. Il ne se souvenait absolument pas d’avoir envoyé ce message, ni de ce bar, ni rien et n’aurait certainement jamais fait cette proposition s’il avait été dans son état normal.

  • Dites, vous faites souvent des réunions de boulot dans les bars ?
  • Hein ? Oh… non, bien sûr, non… on parle, voilà, métier, tout ça… voyez…

Wang se rassit sans répondre et se replongea dans son journal. Hampton resta quelques secondes les doigts crispés sur la séparation, Il s’était apparemment trouvé dans le secteur proche d’un double homicide, est-ce qu’il avait été contrôlé entre temps ? Si oui, tôt ou tard, ça viendrait aux oreilles du Bureau. S’il avait soufflé dans le ballon il était cuit. Chômage direct. Il retourna à sa place. Pour Charles ça serait pareil, la retraite en moins, pouvait dire adieu. Bordel. Il l’appela en allant à la machine à café. Charles promit de se renseigner. Charles était membre du bureau de coordination des opérations spéciales. Il n’y avait aucun pouvoir mais bien des moyens pour obtenir des renseignements auprès de bien des services.

  • Ils ont pas su me dire, on est peut-être dans leur banque de donnée mais crois moi ça les passionne pas, ils ont déjà le coupable figure toi, sont à sa recherche. Un dangereux à ce qu’il parait, Milo Petrovic, ça te dis quelque chose ?

Sur le moment il ne sut dire comment ni pourquoi mais il aurait juré que oui, ce nom lui parlait. Il aurait peut-être laissé ça de côté s’il n’avait été indirectement impliqué, si la menace toujours possible d’une convocation ne planait pas. Le FBI avait tous les outils informatiques pour passer au crible les dossiers qu’on leur confiait, ça ne prit pas long.

  • Milo Petrovic, nationaliste serbe, connu pour ses sympathies fascistes et néo nazi. Immigré aux Etats-Unis en 2005, lisait-il à voix haute et enthousiaste devant son ordinateur.
  • Et en quoi ça nous concerne ? Fit Wang depuis son siège
  • Vous vous souvenez de ce lot de d’armes volées au commissariat de Ferguson ?
  • Ca fait parti de l’affaire Wallid ça non ?

Il faisait allusion au dossier qu’on leur avait confié et n’intéressait ni l’un ni l’autre.

  • Ouais, deux des armes portaient les empruntes de Lou Gunn. Vous vous souvenez ?
  • Oui.
  • Et bien une autre appartenait à Petrovic.
  • Comment c’est possible ?
  • Je ne sais pas mais attendez c’est pas tout. Avant que vous arriviez je travaillais sur une affaire de triple homicides, j’avais ce suspect Noonan, Tom Noonan. Un mec presque sans histoire. Cinq ans à Rikers, devinez avec qui il était ?
  • Petrovic ?
  • Exact

Il y eu un silence distrait, Wang était en train de chatter sur Facebook.

  • Vous croyez que tout ça est lié ?
  • J’en donnerais ma main à couper.

 

Lou Gunn, de son nom entier Lou Gunn Radley, était un irlando-polonais natif de Newark, père alcoolique et chauffeur routier, mère prostituée occasionnelle, aide ménagère, white trash typique, avec un casier démarré dès l’âge de treize ans. Cambriolage, violence conjugale, vol de voiture, violence avec arme, viol sur mineur, meurtres, vol à main armée, trafic d’armes et de stupéfiant, un palmarès. En plus de tout ça il était enregistré dans les bases de données du FBI comme membre de l’Aryan Brotherhood. Un extrémiste plus un autre extrémiste, tous deux reliés indirectement à une affaire de terrorisme, l’affaire prenait soudain une tournure plus ensoleillée. La voiture signalée par les policiers avant de se faire tuer appartenait à une famille de la classe moyenne du New Jersey qui affirma après coup qu’on leur avait volé, Pourquoi ne l’avait-il pas fait avant ? Ils étaient absents, ils s’en étaient aperçus à leur retour. Hampton fouilla dans leurs relations connues, les bases de données voir si leur nom ne ressortait pas, pas de Lisa Coski-Jones et des dizaines de Will Jones, uniquement des homonymes. Gunn avait fait plusieurs séjours, Marion, Florence, Pelican Bay, Attica. Deux fois dans des unités spéciales, enfermé vingt-trois heures sur vingt-quatre. Il avait demandé la liste de ses codétenus de l’époque aux établissements, ça avait prit un peu de temps et de sa patience. Personne n’en n’avait rien à foutre d’un petit agent comme lui. Finalement il avait été choqué d’apprendre qu’il avait partagé sa cellule avec une des victimes de sa première affaire, Jack The Hammer. Il était sorti en 2011 soit deux ans après Malone, et une année avant Noonan. Impossible de dire ce que le serbe faisait à la même époque. Personne ne savait ce que Gunn faisait aujourd’hui ni où il vivait. Quand au serbe c’était la première fois qu’on entendait parler de lui depuis qu’on avait signalé son emprunte sur une arme. Le document rapportait que Gunn avait une ex petite amie connue qui vivait à East village et un frère à Brooklyn, Hampton décida qu’il irait les interroger dès que possible et à domicile.

  • Alors vous avez regardé ?
  • Oui, je vous ai fait une synthèse à priori il n’y a aucun lien direct entre les affaires, ou je ne le vois pas. Mais il y a peut-être un truc intéressant…

Wang s’était tapé les rapports concernant le vol à Ferguson, les deux meurtres dans lesquels Gunn était impliqué, et une affaire de kidnapping qui s’était mal terminée et à laquelle était attaché le serbe. Il en avait fait trois pages de compte-rendu détaillé. Les meurtres avaient fait en tout trois victimes. Deux camés, voyous minables, braqueurs occasionnels qu’on avait retrouvé dans une allée à Chicago et un avocat de la pègre tué à son domicile. Toujours à Chicago et vingt heures avant qu’on ne découvre les deux loubards. L’avocat devait être entendu dans une histoire de trafic de drogue où il aurait joué les intermédiaires. Les services avaient conclu à l’époque qu’on avait voulu le faire taire, un mandat d’amené avait été lancé sur Gunn, on n’avait pas d’explications quand aux deux autres, et pour le moment on en était resté là. Mais Wang avec son sens pointilleux du détail avait relevé que maitre Lobberman avait également défendu dans le passé une association féministe, ainsi que plusieurs obstétriciens contre des ligues anti avortement. De plus, comme son nom l’indiquait il était juif. Un lien idéologique qu’il faisait avec le kidnapping de l’homme d’affaire Mahmoud Mustafa, de son nom de baptême Jacob Patterson, afro-américain converti à l’islam, cofinancier des Cinq Piliers de la Sagesse, un site communautaire et militant très critique vis à vis de la politique extérieur américaine. Les négociations avec les kidnappeurs avaient duré deux semaines sans que la police soit tenue au courant. La famille avait finalement déboursé deux millions et demi de dollars avant qu’on ne retrouve la victime dans un coffre de voiture, morte étranglée. D’après l’autopsie, sa mort était intervenue entre trois et cinq heures après son enlèvement. Une piste avait conduit les enquêteurs à un des responsables, qu’on avait à son tour découvert mort, tué par balle. Ils apprirent qu’il s’agissait d’une équipe de six personnes, tous serbes ou croates, dirigée par un vétéran de Sarajevo. Finalement ils avaient mis la main sur un autre membre, planqué dans un motel du fin fond de la Nouvelle Angleterre et dans la chambre duquel on avait découvert un assortiment de flingues dont le fameux avec l’emprunte de Petrovic. Le type n’avait pas craché un mot, l’ombre d’une info ni dit pourquoi il se planquait comme ça enfouraillé pour tenir un siège. L’enquête était toujours en cours. Un fil rouge idéologique, des criminels extrémistes, oui ça lui plaisait bien comme théorie, si tant est qu’il y avait moyen d’en échafauder une. Pour Ferguson personne n’avait été arrêté mais deux policiers faisaient l’objet d’une enquête interne, quand il lu que l’un d’eux était un militant pro arme qui avait déjà fait objet de plaintes pour propos racistes, Hampton se mis à rêver réseau. Noonan avait été en prison à la même époque que le serbe et il avait tué l’ancien codétenu de Gunn, si ça le rattachait immanquablement ça faisait surtout de lui le maillon originale entre deux enquêtes. Rien de ce qu’il avait appris de ses victimes ne les liait à priori à des histoires politiques mais il avait peut-être mal regardé… Excité par ses découvertes, Hampton avait fait passer un mémo prioritaire à ses supérieurs. Dans une logique tout administrative les priorités devaient être qualifiées avant d’être adressées. Il y avait plusieurs niveaux de priorité selon l’urgence et/ou l’importance des informations transmises, A1, A2, A3, A4 dans les affaires concernant le terrorisme. Un activiste dangereux identifié sur le territoire relevait du A4, une attaque imminente au sarin du A1. Et toujours dans cette même logique, avant d’être transmis, les mémos qualifiés prioritaires devaient être révisés par son supérieur immédiat qui accréditerait ou non le niveau de qualification. Ca prenait entre trois heures et une semaine, selon les dispositions de la hiérarchie. Hampton avait accordé un A3 à l’urgence de sa note ce qui correspondait en gros à l’identification d’une cellule terroriste, sachant qu’en dessous son chef s’en ficherait et qu’au-dessus il tergiverserait si ça ne collait pas avec ses projets. Trois jours durant il attendit fébrilement un retour jusqu’à ce qu’un type l’aborde à la cantine. La trentaine, bien de sa personne, sûr de lui avec une de ces allures comme on les aimait assez peu au bureau, le genre cowboy intrépide, le genre qui squattait les locaux du FBI depuis qu’on les obligeait à collaborer étroitement, ce qui ne se faisait d’autant pas sans mal que la CIA et le FBI s’étaient toujours copieusement détesté. De ce point de vue Hampton était comme tous ses collègues mais celui qui se présenta comme l’agent Harrington savait comment s’y prendre pour poser des questions tout en flattant son interlocuteur. Dans son mémo Hampton avait émis l’idée, très audacieuse selon lui, qu’un fondamentaliste musulman comme dans l’affaire Wallid pouvait avoir recours à des extrémistes d’autres idéologies, même opposés au fondamentalisme, dans le but de servir une même cause, la destruction de l’Amérique. Pour trouver une comparaison, et parce qu’il avait passé une soirée à se saouler devant la chaine Histoire, Hampton avait placé cette alliance objective dans la même perspective que le pacte Germano-Soviétique. Harrington l’avait chaudement félicité et encouragé dans cette voie. Ce qui aurait été juste charmant et agréable si finalement son mémo n’avait pas été approuvé, fait l’objet d’une réunion avec ses chefs, où il avait retrouvé Harrington. Il s’avéra être un agent de haut niveau, chargé de lutter contre l’infiltration terroriste sur la côte est, le propos d’Hampton servait le sien propre, il ne se gêna pas pour vanter sa sagacité et celle de l’agent Wang.

 

Le pape était un géant avec un ventre comme une barrique, des bras énormes  couverts de tatouages nazi et KKK, la barbe poivre et sel pleine de déchets douteux, avec de petits yeux bleu de porc et une grosse étoile de David autour du cou qui pendait sur son teeshirt Rammstein. Jay Carson aka Big Daddy, la référence dans le vieux sud pour tous les radicaux blancs des années 80/90 à ce que j’avais appris. Un violent qui avait brûlé quelques églises nègres et fait péter des synagogues. Pourquoi qu’il se baladait aujourd’hui avec une étoile autour du cou et qu’à l’entrée de sa caravane il y avait une mézuza ? Je te le donne dans le mille Emile, l’amour. Big Daddy était tombé raide d’une petite juive qui lui avait fait trois enfants. Aujourd’hui il avait reconverti sa passion des ratonnades et des croix gammées dans le commerce des armes. Légal, pas légal, il faisait un peu de tout, principalement entre amateurs, collectionneurs. Il avait également une boutique survivaliste sur le web qui vendait des couteaux, des rations C et des manuels, des trucs New Age aussi et des souvenirs de Jérusalem. Tout le monde le connaissait dans le milieu et il connaissait tout le monde. Les mecs de la Fraternité venaient systématiquement à son stand lors des foires d’armes, il était pote avec des chefs, il savait tous les potins. S’il y avait pas eu toutes ces croix sur ses bras et ces heil Hitler, à le voir comme je l’ai vu, à s’amuser avec sa gamine, il aurait presque pu passer pour un gentil géant. Il parlait d’ailleurs d’une voix douce, m’avait offert une bière et quand il s’était mit à lâcher des insultes sur quelques anciens potes, il s’était excusé auprès de la petite. Selon lui Gunn avait eut des différents avec un chef de la Fraternité, on ne savait pas très bien s’il s’agissait d’une histoire de fesse à l’origine ou de business. Gunn était parti en voyage soit disant, Big Daddy était persuadé qu’il voyageait sous terre. Toujours est-il qu’après ça la Fraternité avait voulu enrôlé Malone mais le charme était rompu et l’autre avait prit ses distances. Ca m’appris pas grand-chose mais ça me semblait une piste intéressante, je suis parti à New York questionner Jimmy, le frère de Lou. Comme Océans l’avait dit il vivait à Brooklyn dans un petit immeuble miteux avec le fric de sa pension de l’armée et un boulot à mi temps dans une épicerie où il trainait la patte mais où le patron le traitait bien parce qu’il jouait les héros de guerre. Il faisait le même numéro dans les deux bars en bas de sa rue, bref il était connu comme dans tous les quartiers de toutes les villes d’Amérique connaissait au moins un vétéran qui avait été dans les Forces Spéciales et vu des choses terribles. Je me souvenais, combien de mec avait fait le même numéro après le Vietnam ? Et ça avait recommencé quand Rambo était sorti. Ca m’impressionnait pas. Les pseudos médaillés Purple Heart, les héros des Seals ou soit disant, même quand on perdait des guerres on trouvait à la sortie plus de héros, vétérans de batailles célèbres, que c’était à se demander comment on avait pu paumer. Je savais pas comment ce mec avait perdu sa guibole mais j’étais sûr que ce qu’il racontait dessus c’était des conneries. Je l’ai chopé à la sortie d’un de ses rades préférés et je l’ai entamé de suite sur son frangin. Il a voulu faire le malin. Incroyable ! Ce mec avait une guibole en moins et il se la pétait caïd avec ma gueule ! C’est laquelle la jambe qui te fais mal ? J’ai demandé. La droite, il m’a dit. C’est marrant les gens ils répondent à des conneries et quand tu leur demande un truc vraiment important ils font les malins. J’ai shooté dans sa prothèse et je lui ai assaisonné le crâne avec ma petite matraque, après il a fait un tour dans le coffre de ma voiture. Pour faire causer un mec j’ai un truc, un pliant. Si. Incroyable la sensation que ça peut faire un pliant de camping à un mec qui est assis dessus avec dix étages de vide dans son dos. Même pas besoin de l’attacher, tu poses ton pied entre ses jambes et tu donnes des petites poussées, suffit de trouver un chantier vide. Lui avec son moignon il faisait encore moins le fier. Il m’a raconté qu’il n’avait pas vu son frère depuis deux ans et comme je l’ai pas lâché comme ça, il a fini par me dire que des gus étaient venu le voir pour qu’ils le mettent en contact avec un de ses anciens copains de taule, Malone. Qui c’était ces mecs ? Je sais pas, je les connais pas, je leur ai dit que je savais rien des histoires de taule de mon frère. Et ils t’ont cru ? Oui. C’était des nullards, qui c’était ? Je vous dis je les connais pas ! Tu veux vraiment apprendre à voler ou quoi ? Non, non ! Non, non c’est le truc que j’entends le plus souvent, des fois ils supplient ou ils prient aussi tu vois ? Tu veux vivre ou tu veux faire comme eux ? Euh… un des mecs… oui je le connais pas je vous le jure mais je l’ai vu qui trainait avec un des copains de Lou. Eh bin tu vois ! On avance ! Qui ça ? Mickey, Mickey Coski. J’ai retiré mon pied et j’ai souri. Ta jambe, comment tu t’es fait ça ? Ment pas. Il m’a maté genre abattu. J’ai eu un accident de voiture à Bagdad, ils ont dû m’amputer. Un accident de voitures ? Même pas une bombe ? Non. Je l’ai laissé là sur sa chaise, j’ai jeté sa prothèse dans une poubelle.

Emily Blake vous salut bien -Part 2-

L’italien devait en référer à son boss, il l’appela sur son portable, très à l’aise, dégoisant presque aussi tôt en dialecte napolitain. La Camorra et son réseau mondial. Et là sans doute un mec dans sa cuisine en short et tricot de peau à faire son biz international, empereur sans hermine ni couronne. Elle écoutait sans réellement comprendre. Les intonations, le langage du corps, quelques bribes non dialectales… Si chierto dotore, ciento, como voi. Il la regarda et sourit. C’est bon, lui dit-il en français. Il referma le sac et puis fit signe à son chauffeur de s’approcher. Messe basse. Le gamin, à peine majeur, retourna vers la 205 et alla chercher une enveloppe. Emily vérifia, cent mille euros comme convenu. La loi du marché. Ils récupéraient le plus gros morceau du gâteau mais il n’y avait qu’eux pour pouvoir refourguer ce genre de came et ne pas laisser de trace. Peu importe d’où elle les sortait, peu importe les kosovars, la Camorra les enculerait tous. Elle se souvenait encore de cette fois où elle avait rencontré Di Angelo, Don Stefano, comme les autres l’appelaient. Un mec d’une trentaine d’année dans un imper mi Matrix mi gothique, flanqué de gardes du corps en survêt jaune Bruce Lee. Il l’avait reçut chez lui, là où ils l’avaient assigné à résidence, à Bologne. Une belle demeure avec un parc. Impossible de travailler avec les napolitains sans son blanc-seing. Il en faisait des tonnes, mangeaient des pistaches comme s’il écorchait une peau d’intellectuel mais au moins la prit-il au sérieux. Sa réputation l’avait précédé, les coups de fil du flic avait fait le reste. Le flic…

 

Elle écrivait au tableau : « Et que faudraient-il faire ? Cherché un protecteur puissant, prendre un patron, et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc… » Oh la, la s’exclama Antonin, treize ans, du fond de la classe, si elle commence à faire deux fautes par phrase, il faut un autre café ! Toute la classe éclata de rire, la maitresse y compris. Deux fautes ? Oui c’était pour voir si tu suivais. Bah tiens ! rétorqua le gamin pas convaincu. Alors ces fautes quelles sont-elles ? Antonin corrigea le vers sans faute. Bravo ! Et maintenant tu vas nous réciter la tirade. Hein ? Mais non ! Mais si, dit Emily en lui fourrant le livre dans les mains, tu verras tu t’en tireras très bien. Elle avait raison, le ton frondeur de Cyrano lui convenait à merveille. Le gamin se régala et par la même la classe entière. Elle adorait son métier. Adorait ses élèves. Avant de vouloir faire danseuse, elle voulait déjà être prof, dès six ans ! Mais elle savait que ça ne pourrait durer éternellement. Déjà trop de sang avait coulé, trop d’articles avaient été rédigé, et même si personne ne savait qu’elle était derrière une dizaine de braquages et de cambriolages, tôt ou tard ils remonteraient sa piste. Tôt ou tard. Barres toi gamine, se disait-elle, barres toi. Elle n’arrivait pas encore à s’y faire. .

 

 

Mado

Ils l’ont annoncé dans le journal, à la télé. C’est arrivé à côté des Champs. A la sortie d’un de ces bars qu’ils ont dit. Je savais pas qu’il en avait. Huit bastos dans le corps, pas une chance, deux mecs à moto. Mon pauvre Shérif. Pourquoi ils lui ont fait ça ? Dans le quartier on dit qu’il était en dette, d’autres que c’est à cause d’une vieille histoire. C’est possible. Quand même j’ai pleuré. Oh pas devant tout le monde, mais il a fallu que ça arrive, devant Toussain…Je crois qu’il a compris mais je savais qu’il dirait rien. Un jour il m’a dit que ces choses là pouvaient se produire dans un couple. Je m’étais dit que c’était pour me préparer, que je lui plaisais plus ou un truc du genre. Mais il avait raison, ça arrive des fois, on n’est pas des robots non plus hein ! Mais il ne m’en a pas voulu. Il est comme ça mon homme, il regarde les trucs droit dans les yeux et il fait avec. Mon Toussain… presque des fois dans ses bras j’oublie Marco…. Marco. J’ai rêvé de lui la dernière… Sa queue en soie dans ma bouche maquillée, après quoi il me tirait une balle, son foutre qui faisait des bulles au coin de mes lèvres ourlées avec le sang noir dégoutant sur le lino. Putain, que j’ai mal dormie ! Je me demande si c’est à cause de la mort de Shérif. Bon mesdemoiselles on reprend c’est juste nul ! Nul ! Et archi nul ! Les blondes se rassemblent dans le fond de la pièce. C’est des vrais elles, pas comme moi. Mais question déhanché c’est des bâtons. Tony dit que c’est des danseuses dans leur pays, tu parles ! Si ces filles savent danser moi je suis la Vénus de Milo. On recommence, je fais en claquant des mains. Elles se mettent en rang, mains sur les hanches et avancent l’une après l’autre en faisant le déhanché machinal et le talon qui claque même pas. Oh la, la, mais vous êtes pas vraies vous ! Une des nanas me retourne un regard genre. Quoi ça sert ? Elle me demande avec son accent de l’est, homme tous pareils, elle dit. Si femme, eux regarder. Merde je me dis, voilà que j’ai une révolte. Et moi ma petite je suis responsable d’un établissement de qualité où les filles ne marchent pas comme un sac. Tsss, fait la fille en se retournant vers les autres, bras croisés. Des gars arrivent sur ses entre faits. Costume mal coupé, gros bras, crâne ras et dent en or. Ils se posent dans les canapés, je fais signe aux filles de se disperser. Messieurs, champagne ? Je lance, ils ne m’écoutent même pas, parlent entre eux. Okay, comme ils veulent… Je dis aux autres de s’occuper d’eux et je vais derrière le bar faire l’inventaire. Une fille pousse un cri. Bah qu’est-ce qui se passe encore ? Elle sort en trombe du salon en se tenant le bras. Je l’appel, qu’est-ce qu’il y a montre mon ton bras. Le con l’a pincé jusqu’au sang. Bien, ils veulent voir les choses comme ça. Je dis à une des filles d’appeler le bar d’à côté, Chez Julia et vais voir les trois lascars. J’ai un peu peur quand même mais c’est pas les premiers clients que je rembarre. Dans ce boulot faut savoir se faire respecter. Messieurs que se passe-t-il ? Un problème ? Visky vite ! Me lance l’un des trois en français, sans me regarder. Un autre a attiré une fille sur son genou et lui tripote les cuisses, elle a l’air terrorisée. Eh messieurs, ici on ne touche pas ! Da, da, visky, vite, me répète le gars en me faisant signe de filer. J’appelle la fille, elle se dégage, il essaye de la rattraper sans sortir de son canapé, en vain. Sur ce arrive les deux mecs de Chez Julia, des balourds à bagouze qui me demandent. Je leur fait signe dans le fond, ils vont voir, et puis là-dessus c’est Tony.qui se pointe avec deux nouvelles, mais elle c’est des putes j’en suis sûr. Dans le fond ça discute, qu’est-ce qui se passe ? Il me demande, des emmerdeurs, je fais. Je retourne à mon inventaire quand les deux balourds reviennent. C’est bon c’est arrangé qu’il me fait. Il nous distribue du fric à moi et Tony, de la part des cons et puis repartent en nous les laissant sur le dos. Tony fait un peu de plat aux putes, leur sert des coupes. On fait ça des fois, elles servent de rabatteuse pour nous autres. Tient chéri et si on allait dans ce bar ? En échange on leur envoi des clients. Dans le salon les filles sont revenues, mes anglaises comme je les appels, parce qu’elles le sont. Une brune une blonde, sympa, la vingtaine, avec des formes. Elles dansaient l’une après l’autre, sur une chaise pendant que l’autre cajolait le pigeon. Elles avaient peur de rien mes anglaises, pas comme ces trois blondasses qu’il nous a amené Tony. Bah alors vous attendez quoi ? Je m’exclame en leur montrant le salon. Elles s’exécutent de mauvaise grâce, je sors une bouteille de Johnny Walker Black Label, trois verres et un petit seau de glace, trois cent cinquante sacs. Mais au moment où je pose la bouteille devant eux, il y en a un qui m’attrape par la taille. Non, non, non, je fais, on touche pas j’ai dit ! Tony se pointe. Eeeh on vous a dit quoi là ? Le gros le regarde mauvais mais ne moufte pas. Je me casse, je dis à Tony, j’en ai rien à foutre qu’il ne me paye que ma demi journée, je veux pas rester ici avec ces trois porcs, fric ou pas. Reste, me demande Tony avec ses yeux de cocker. Allez, ils vont faire des histoires ! T’inquiètes on gère… On ? C’est qui on ? Je me demande. Mais bon d’accord je reste, je suis bonne poire, je vais pas faire d’histoire hein… Toussain il ferait la gueule. Une fois comme ça j’ai gueulé parce qu’une pute était venu bosser dans le salon de derrière. Une fois où Tony il était à Marseille. A son retour, merde je les avais tous les deux sur le dos parce que le tapin elle avait dit partout que chez nous y’avait des rats ! Ta mère ! Heureusement qu’en plus on n’a pas eu l’inspection ! Bref, je laisse pisser comme disent les bonhommes. Les gars restent jusque dans la fin de l’après-midi. Font du bruit, pétés, veulent toutes les filles, mais il y a d’autres clients qui se pointe, alors ça ferait des histoires si les crânes ras venaient pas tour à tour sortir des pacsons de billets froissés, acheter une boutanche, sympathiser avec les clients genre gros russky qui gueule en barbare. Et vas-y que je te tape dans le dos et que je paye un verre à tout le monde… Vers sept heures ils sont rejoints par deux autres mecs, blouson de cuir, jean, l’air pas commode, qui nous mate moi, Tony, et les filles comme des loup-garous à l’heure du steak. Mais ils restent pas, ils sortent tous une demie heure plus tard. On fait les comptes avec un des soulards, je m’aperçois qu’il compte drôlement bien pour un mec qui a enquillé quatre bouteilles de sky dans l’aprème. Je suis pas mécontente de les voir partir, les autres filles non plus. Même mes anglaises en pouvaient plus. Vers huit heures j’appel Toussain, voir s’il peut venir me chercher, mais ça répond pas. Tant pis, je vais prendre le métro. On habite dans le XXème, pas loin du Père Lachaise. Dans les transports, ce que j’aime bien, c’est lire. C’est Shérif qui m’a un peu mis à la lecture, mais je lisais avant hein… mais pas les vrais livres, comme il disait. Anouilh, Claudel, Hugo, Zola, ces choses là… Zola c’est du sirop, ça m’ennuie ! Les Classiques qu’il disait Shérif, et tu l’entendais la majuscule. Peut-être, mais moi ce que je préfère en fait c’est l’histoire. L’histoire c’est plein d’histoires déjà, de vraies et je trouve c’est mieux parce que ça explique plein de choses ! En ce moment je lis une biographie de Louis XIV, j’adore. C’est mon roi préféré. On habite au troisième, pas loin du métro, je ne remarque pas la voiture des gars. En fait je ne vois rien sauf quand il me rejoint avec son air vicieux, méchant, et sa dent en or qui brille, son crâne ras. Je frissonne je sais déjà ce qu’il veut, et il me pousse dans le hall. J’aperçois la voiture derrière lui, les autres qui attendent. Non ! Non ! Non ! Le gars me fait un balayage, je tombe sur les fesses, il se marre, il sent l’alcool, le tabac, la transpiration. Il m’attrape par les cheveux et me traine derrière, dans la cour au pied des poubelles et je cris comme une pucelle parce que j’ai peur et qu’en même temps ça me fait un truc, et que je comprends rien. Il me donne un coup de poing sur la bouche, je sens mes dents vibrer, oh non pas encore je me dis… pas encore ! Marco ! Marco où tu es ? Au secours ! L’autre me déchire mon corsage, le soutif, la culotte, je bouge plus, l’attends, je sais ce qu’il fera si je me rebelle. Il m’écarte les cuisses. Marco. Je prie. Je prie plus Jésus maintenant, je prie Marco. Jésus je l’ai oublié. Ou bien c’est lui qui sait pas. Ca doit bien lui arriver à Jésus de pas savoir, non ? C’est un homme non ? Bon un homme extraterrestre mais quand même ! Je prie Marco, oui… et soudain… Marco. Il attrape le mec par le col et le balance comme un sac, le gars est trop saoul pour arriver à se relever d’un coup, Marco lui balance la pointe de sa pompe cramoisi dans l’estomac, l’achève à coup de talon dans la gueule. Oh mon Marco t’es revenu !? Fils de pute ! Crache-t-il sans me regarder, et puis Toussain qui se précipite. Chérie, ma chérie ! Je fonds en larme aussi tôt, dès qu’il me prend dans ses bras, et je regarde Marco. Ses belles boucles brunes sur sa nuque. Elle lui va bien sa veste. Je pleure. Parce que j’ai eu peur, que j’ai mal, que l’accident me revient dans la tête comme une balle, et que Marco s’en va, sans un mot, sans un regard pour moi. Comme d’habitude.

 

Vous allez les laissé s’amuser avec vous combien de temps ? Emily leva la tête du rayon fromage. Un type se tenait à côté d’elle qui faisait mine de comparer les prix. Je vous demande pardon ? Vous allez les laissé combien de temps se moquer de vous ? Châtain avec ça et là encore quelques mèches blondes, mi long, ça faisait un moment qu’elle n’était pas allez chez le coiffeur. Trop souvent avec sa perruque sans doute. Vous êtes qui ? De quoi vous parlez ? Le type jeta un coup d’œil noir à Emily avant de le laisser glisser par-dessus son épaule. Appelez moi, et arrêtez de vous laisser marcher sur la gueule grogna le bonhomme en lui glissant une carte de visite dans la main. Elle lu, Capitaine Michel Feyret, DPJ. Un flic. Sur le moment elle eu peur qu’il l’arrête, mais il avait déjà disparu alors qu’elle levait la tête. Mais… vous… rien, pfft, il n’était plus là. Qu’est-ce qu’il avait voulu dire ? Pourquoi il voulait parler avec elle ? Elle n’avait rien à dire aux flics. Est-ce qu’ils avaient enquêté sur son viol ? Même pas. Emily oublia la carte dans le fond de son sac et n’y pensa plus. Jusqu’à ce que l’Afghan casse Jeanne. Ca lui avait pris un matin à l’aube, comme ça, sans raison, il l’avait tiré du lit, battu, violé avec sa bite et différents objets, battu encore à lui défoncer le nez et la mâchoire, et puis il s’était tiré. On avait retrouvé Jeanne errante sur le boulevard Poissonnière, le visage pété, en sang, les vêtements en lambeaux, hagarde. Après l’Hôtel Dieu, H.P direct. Emily en avait parlé à Toussain, enfin plutôt Mado mais Toussain prétendit qu’il ne savait pas où il avait disparu. Comme il avait prétendu ne plus faire d’affaire avec Marco… Ah c’est différent… il s’est drôlement calmé tu sais, tu comprends ? Non elle ne comprenait pas. Ou plutôt si elle comprenait que les hommes étaient trop faibles, trop lâches pour tenir cette promesse implicite qu’ils induisaient sur elle par leur présence, celle d’un être fiable, solide, qui saurait toujours vous protéger, presque comme un père…. Mais Toussain n’était pas un père finalement, pas plus que ne l’avait été Marco, ou bien d’une autre façon. Marco lui avait enseigné la douleur, l’humiliation, les larmes. Il en avait fait une bonne soumise. Révélé sa véritable nature de pute, de vicieuse, de ça Emily en était certaine. Pour ça il était son père, son père en douleurs. Mais Jeanne, ça passait plus. Et puis le fou elle l’avait toujours détesté, elle s’en fichait du fou. Euh… bonjour c’est Emily Blake. Rappelez moi sur le numéro que je vais vous envoyer dans une heure, rétorqua le flic avant de raccrocher. Emily obéit comme la bonne fille qu’elle avait appris à être.

 

Mado

Désolé je ne peux rien faire. Mais vous m’avez dit… je ne vous ai rien dit du tout, elle n’a pas porté plainte, je ne peux rien faire. Et l’Afghan ? Il est reparti en Algérie, vous croyez quoi que les algériens vont nous le livrer ? Pas de plainte, pas de mandat d’amener, c’est aussi simple que ça. Mais vous vous pouvez l’aidez. Moi ? Oui vous Emily ! Vous pouvez aidez Jeanne et toutes les filles pour que ce genre de choses n’arrive plus, pour ce qu’on vous a fait à vous n’arrive plus. Bah tiens, je me dis, c’est maintenant que ça les intéresse, un an après. Ah ouais et comment ? Vous savez pourquoi votre petit copain n’a rien dit quand vous avez couché avec Monsieur Abderramhane ? Qui ? Shérif, me fait le flic en me regardant droit planté dans les yeux qui rigolent pas. Vous avez couché plusieurs fois avec lui, vous savez pourquoi Marguerite n’a rien dit ? On sentait que quand il disait pas du Monsieur il respectait pas. J’ai haussé les épaules, il faisait quoi le flic là ? Il essayait de me monter contre mon homme ou quoi ? Et Marco, dis moi, c’est un salaud ? Grande nouvelle hein poulet ! Shérif était en dette votre petit copain le faisait payer chaque fois qu’il vous baisait. Peuh c’est même pas vrai ! Vous avez des preuves ? Il n’a rien dit, il m’a regardé gravement, c’est tout, et puis il a ajouté. Vous n’avez pas encore compris hein ? Compris quoi ? Comment l’Antillais s’est arrangé avec votre mac après votre sortie ? Vous croyez quoi ? Bah quoi ? Marco je peux plus l’intéressé, je suis plus assez jolie ! Et puis il s’en fout de moi. Ca pour s’en foutre il s’en fout, vu qu’il vous a vendu à l’Antillais. Vendu ? Bah oui vendu ! Je sens les larmes me monter aux yeux. Mais non ! Mais si ! Faut vous réveillez ma petite, vous êtes de la viande pour eux rien d’autre !

 

Emily n’aimait pas beaucoup qu’on lui dise qu’elle n’était que de la viande. Elle avait été ça, oui, quand elle était pute, sans doute, de la viande mais c’était fini tout ça. Elle avait ce boulot, son petit ami et globalement merde il la traitait bien, toujours gentil ou presque. Parfois quand il était fâché il était froid et ça lui filait vachement les boules, mais c’était tout, jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un geste déplacé, un vrai mec. Sérieux, gentleman, non, même cette histoire avec Shérif c’était des conneries de flic. Sûr… Mais qu’est-ce que vous voulez, forcément quand on vous annonce ça on commence à avoir des doutes… on n’a moins d’entrain, on se pose des questions faute d’en poser, on observe.

 

Ma princesse ! Comment tu vas mon bébé, t’as fait bon voyage ? Oui, très bien merci. Il revenait du sud mais elle ne savait pas très bien d’où, de quel sud de quel pays. Il lui disait juste je vais dans le sud, dans le nord, mais jamais à l’ouest ni à l’est. Elle ne lui avait jamais posé de questions sur ses affaires, la convenance, et puis elle savait, la dope, ça se fait pas de parler de ces trucs là. Poses pas de question et tout ira bien. Il laissa sa mallette sur le canapé cuir du salon et l’enlaça amoureusement, bon mari. Ca c’était fait au début du mois, il lui avait demandé sa main un matin, brusquement, avec le diamant et tout, et voilà, même pas le temps de penser à Marco, à ce que lui avait dit le flic, tout ce qu’elle avait vu c’était qu’on faisait d’elle une femme rangée, et peut-être pourquoi pas un jour une maman… Non bon d’accord, avec l’accident elle ne pouvait plus être maman, mais on pouvait adopter non ? Avec le mariage il y avait eu la maison, à Montreuil, deux étages moderne, une ancienne imprimerie, avec un grand jardin avec piscine, une surprise. Elle se sentait comblée, bourgeoise, presque importante. Pour la première fois de sa vie. Et Marco commença enfin à quitter ses rêves. Tu veux boire quelque chose mon chéri ? Il commanda une bière, elle alla en chercher deux. Ils allèrent les déguster au bord de la piscine, sur les transats, il faisait encore un peu froid, mais elle avait mis une petite laine. Samedi prochain, je compte sur toi ma chérie, je veux que tu sois la plus belle fille de la terre. Pourquoi ? Il y a quoi samedi ? Une soirée d’affaire. Une grande soirée avec du beau monde, des gens importants. Ca devait parce que c’était bien la première fois qu’il organisait ça à la maison. Et il y aura Marco, ajouta-t-il, ça te dérange pas qu’il vienne ? Marco ? Encore lui… Son cœur se mit à battre plus fort malgré elle. Euh… non… je sais pas, oui… pourquoi il vient ? Ah les affaires… Emily se raidit, ça la contrariait de penser soudain à lui. Mais tu m’avais dit… pourquoi il était avec toi l’autre fois ? Ah les affaires tu sais, ça va ça vient… Dans la semaine, le flic l’alpagua dans le métro alors qu’elle allait chez une copine. Comment il faisait toujours pour la trouver ? Il la faisait suivre ? Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? Quoi ? Bah quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi vous avez dit oui !? Il avait l’air vraiment furieux. Bah parce que je l’aime ! Non vous ne l’aimez pas ! Vous dormez ! Vous savez ce qu’il a fait en vous épousant, Il a acheté votre silence, votre témoignage ne vaudra plus rien si on le serre ! Emily eu l’impression qu’il venait de lui flanquer un coup de poing dans l’estomac. Elle le regarda hébétée avant de le repousser. Ah ! Fichez-moi la paix ! Elle en voulait encore à la police de n’avoir rien fait après l’accident. Et puis samedi il y aurait Marco… Marco.

 

Mado

J’ai mal à l’estomac. Je sais pas si c’est bien que je vois Marco. Est-ce qu’il va me regarder ? Est-ce que je vais lui plaire ? J’ai quand même changé depuis l’accident. Mes yeux… mes yeux, je vois bien qu’ils ont changé, et mes seins, ils sont tombés un peu mes seins. Ca va lui plaire à Marco ça ? J’ai un peu peur aussi. Je suis mariée maintenant, c’est sérieux. Je peux pas faire ce que je veux. D’ailleurs qu’est-ce que je veux ? Marco ? Vraiment ? Je sais plus. J’entends les premiers invités qui arrivent, jette un coup d’œil par la fenêtre Porsche Cayenne et Audi. Toussain a loué du personnel qui les accueille plateau à la main. Champagne, whisky, il a vraiment mit les petits plats dans les grands. Je me cherche des chaussures pour aller avec cette robe vert émeraude qu’il m’a acheté pour ce soir.je suis drôlement belle dedans. Bon Dieu, j’en avais justement une paire qui irait parfait avec mais cette fichue femme de ménage… Où est-ce qu’elle les a mis ? Je fouille dans le fond du dressing… c’est quoi ça ?

 

Elle était à tomber dans sa robe verte fendue jusqu’à mi cuisse ses cheveux blonds décolorés tombant en cascade de boucles sur ses épaules rondes, le regard fier et droit, le sourire étincelant qui ne failli même pas quand elle vit Marco discutant avec un des gars qu’il avait empêché de la violer. Marguerite était soulagé, il avait un peu peur qu’elle le prenne mal, et ce n’était pas le moment qu’une bonne femme fasse du scandale, surtout que certain de la bande du kosovar s’étaient pointés avec leur régulière. Plus tout se passerait dans le velours mieux ça serait. Ils devaient doubler leur fourniture de filles, tout le deal et cette soirée reposait sur une garantie de distribution à travers les différents établissements que lui et Marco possédaient en sous-main. Donc pas de scandale, pas de bruit, les affaires sont les affaires, et tant pis si ce gros porc de Bacol n’avait pas compris qu’il faut payer avant de toucher. C’était ça qui avait mis le mord à Marco et Toussain approuvait d’autant qu’après tout ils étaient associés aujourd’hui. Même que c’était lui qui avait suggéré le mariage pour éviter d’éventuelles emmerdes à venir. Une bonne idée contenue du contexte de la soirée. Marco savait son genre de salope, il l’avait dressé, et même si elle n’avait pas porté plainte après la soirée foot, elle était bien capable de se rebeller pour une bêtise. C’est une môme tu comprends, lui avait fait Marco, elle peut te péter un caprice rien que parce qu’elle a ses règles… Mais pas ce soir apparemment. Au contraire, elle se montra bonne épouse, souriante et échangeant un mot avec chacun comme si de rien était jusqu’à ce qu’ils passent tous à table. Marguerite racontait une anecdote sur sa période skipper quand il était encore dans les îles, qu’il n’avait que vingt ans et envisageait la vie naïvement. Cette fois là il n’avait pas compris apparemment que la femme du propriétaire du bateau avait des vues sur lui. Il racontait bien, était drôle, savait ménager son effet. J’ignorais que tu savais naviguer mon amour, lança-t-elle. Oh oui, disons que j’ai un peu de pratique, répondit-il interrompu dans son histoire. Mon mari est un homme plein de surprise, répondit-elle, prenant à témoin une autre femme. Vous vous rendez compte j’ignorais même sa passion pour les impressionnistes, lui qui pourtant ne met jamais les pieds dans un musée… Marguerite senti que quelque chose n’allait pas, d’ailleurs il ne voyait pas du tout de quoi elle parlait. Mais de quoi parles-tu mon bébé ? demanda-t-il avec un sourire à lui vendre Dieu sans confession. Allons mon amour ne soit pas aussi modeste, il est ravissant le Monet. Quel Monet ? De quoi tu parles à la fin ? Un brin plus cassant, le regard une lame plus froide. Mais voyons celui de Shérif ! Celui que tu as caché dans le dressing….C’était pour me l’offrir ? Après tout j’ai écarté les cuisses comme il faut… Le malaise était palpable, tandis que les uns commençaient à allonger figure, les autres les regardaient gênés. Allons mon amour, tu es mon épouse, tu n’écarte pas les cuisses comme il faut tu…bah quoi c’est bien ce que tu attends de moi non, c’est bien pour ça que tu m’as acheté ? Sourire forcé, les yeux de Marco qui coulisse vers lui brièvement. Mais qu’est-ce tu raconte voyons ? Combien ? Rétorqua Emily. Combien quoi ? Combien je valais après l’accident ? Pas grand-chose je suppose hein ? Ah… on dirait que la petite à ses règles, rigola Marco en se tournant vers son voisin, ce qui le fit rire ainsi que le voisin immédiat de Emily. Elle le regarda et vit l’arme sous sa veste. C’est que t’es devenu spirituel avec le temps Marco, arrête on va même croire que t’as de l’esprit ! Dit-elle, la voix et les yeux durs. C’est sûr qu’avec toi ça risque même pas d’arriver ma poule, répliqua-t-il en cherchant l’approbation auprès des autres. Et le voisin d’Emily éclata une nouvelle fois de rire. Une de trop sans doute. D’un coup elle lui plantait de toutes ses forces sa fourchette dans la main et arracha l’arme dans le holster. Le type hurla, Marguerite se leva d’un bond et tenta de marcher sur elle. Emily ! Pose immédiatement cette arme c’est dangereux ! Sans déconner ? Cracha Emily avant de tirer et de faire éclater une bouteille à vingt centimètres de lui. Le bruit était assourdissant, le choc dans le bras et l’épaule violent mais elle s’en fichait, elle le tenait en joue, elle les tenait tous en joue, et ils n’en menaient pas large. Pour la première fois de sa vie elle se retrouvait en position de force et elle n’était même pas sûr d’aimer ça, à vrai dire elle avait peur autant que la colère la submergeait. Mais t’es malade ! Aboya Marguerite en jetant un coup d’œil à sa belle veste Karl Lagerfeld souillé de vin. Non ça va, jamais été aussi en forme, crâna Emily. Alors tu me dis combien ? Combien quoi bon Dieu ? C’est à ce moment là que Marco reprit la main, tapant violemment du poing sur la table. Bon maintenant ça suffit Mado ! Tu poses ce flingue immédiatement ! Le bruit du poing la fit sursauter, le regard qu’il lui lançait froid dans le dos. Comme s’il ne la regardait pas mais la traversait, lisait en elle jusqu’au moindre de ses recoins. Emily se senti nue et vulnérable soudain, et tout le monde la regardait, les uns effrayés, les autres attendant la suite prudemment. Et puis lentement elle réalisa qu’il ne l’avait pas encore appelé par son prénom, son vrai prénom, que pour lui il était toujours la gagneuse sous la perruque Louise Brooks. Alors ses yeux s’étrécirent légèrement et elle répéta sa question à son mari : combien ? Mado j’ai dit ça suffit ! Gronda Marco, déjà prêt à se lever. Toi ferme ta gueule ! Ordonna en retour Emily sans le regarder. Pardon ? Depuis quand tu discutes ce qu’on te dit !? Pendant une fraction de secondes cette seule phrase la troubla tellement qu’elle manqua de s’excuser. Marco se tourna vers un des kosovar, goguenard, les putes c’est toujours pareil, si tu les tiens pas elles se prennent pour des stars. T’as dit quoi ? Jappa Emily. Marco ne la regardait même plus, il dit à son complice. Eh Toussain tu vas laisser ta pute nous gâcher la soir… BLAM ! Le doigt d’Emily s’était presque écrasé de lui-même sur la queue de détente. Marco prit la balle en pleine poitrine. Il regarda la tache de sang grandir sur son torse d’un air incrédule, releva la tête, une expression de fureur sur le visage, ou bien était-ce de la douleur ? Il ouvrit la bouche. Sale pu… BLAM ! Cette fois il parti à la renverse et tomba de sa chaise. Alors il se passa plusieurs choses en même temps, Marguerite qui essaye de se jeter sur elle, le voisin de Marco qui se lève d’un bond, arme au poing, les filles qui hurlent et s’enfuient…Et les coups de feu qui se mettent à partir dans tous les sens, Emily qui tombe par terre.

 

Mado

J’ai mal, j’ai mal, j’ai mal… qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Je suis devenu folle ? Toussain est par terre dans une mare de sang, le gars que j’ai planté avec la fourchette a un gros trou dans le crâne… il y a de la fumée, j’ai les oreilles qui bourdonnent… oh, la, la mais c’est pas possible ! C’est pas moi ! C’est pas moi qui ai fait ça ! Non ! Je me relève, j’’avance dans la pièce, il y a un autre crâne ras par terre, et pas loin Marco… Mon pauvre Marco, mon doux Marco… Je m’approche de lui. Il saigne, il me regarde de ses beaux yeux ambres, il a l’air d’un petit garçon perdu. Il essaye de dire quelque chose, des bulles de sang se forment au coin de sa bouche… maintenant je me souviens… le Monet dans le dressing… le Monet de Shérif… et lui là, Marco qui me traite de pute, encore et encore… Pourquoi il a pas fermé sa gueule ? Pourquoi faut-il toujours qu’il se croit tout permis ? Il croasse un truc, lève la main vers moi… Ma… Ma… Mad… Je pointe mon arme vers sa tête alors qu’il balbutie… Mad…. Je tire en fermant les yeux. La détonation je l’entends à peine et quand j’ouvre les yeux il a le visage en bouillie. Il y a plus de Mado, je dis, y’a jamais eu de Mado, moi c’est Emily, et je m’en vais. La maison est vide, tous parti, tous enfuis…. De la poussière dans la cour, même le personnel s’est barré… merde. J’aperçois mon reflet dans la glace… oh non… j’ai du sang partout, la joue déformée, un trou dedans… oh non… qu’est-ce que j’ai fait ?… La maison est vide… et elle a moi toute seule. A moi toute seule. Enfin.

 

Emily se souvenait encore de ce moment. Quand elle avait réalisé que désormais la maison lui appartenait tout entière. La maison et tout le reste. Toute sa vie en fait. Enfin. Elle s’était assise par terre et elle avait pleuré. De joie. Pour la première fois de sa vie. Une joie immense, comme un ouragan qui se soulève. Et les larmes jaillissaient toute seule, mélangeant sanglot et rire en hoquets discordant. Puis, quand ça avait été fini, elle avait fait comme aujourd’hui, ses valises. C’était il y a déjà six ans maintenant

Il était temps d’en finir.

 

Emily

Je ne savais pas quoi faire après la fusillade. J’ai fait des cauchemars aussi. Mais c’est marrant jamais j’arrivais à me souvenir de la tête de Marco… C’est peut-être de l’avoir bousillé… c’est peut-être pour ça que je les fais… va savoir. Va savoir… Je suis allé à l’hôtel, j’en ai choisi un en banlieue est, près de Cergy. C’est là qu’il est né ce con, peut-être que je faisais un pèlerinage aussi… je sais pas, j’ai pas réfléchi, j’ai fait ça d’instinct. Peut-être que c’était une façon, une dernière fois, de me réfugier auprès de lui… Me réfugier auprès du souvenir d’un mec qui m’avait battu, humilié, vendu comme de la viande jusqu’à ce que j’en crève presque ?… Bon Dieu… Ma pauvre Emily, je me suis dit rétrospectivement, t’es cinglée, t’aimes quand ça fait mal. Sauf que ça a pas fait mal du tout rien à foutre même, comme si les balles avaient tout digéré, effacé. C’est Paul, un ancien client du temps où j’étais tapin qui m’a fait mal. En m’extrayant le morceau de balle qui avait ricoché dans ma joue. Après je suis resté environs une semaine à l’hôtel, le temps que ça dégonfle un peu et que ça se tasse aussi. Ils en ont parlé à la télé de cette affaire, c’est comme ça que j’ai appris que les deux crânes ras étaient de la mafia albanaise. Des mecs importants… comme ça que j’ai su que j’étais dans une merde noire. Bon, certes j’avais déjà bien commencé, mais là… J’en étais presque soulagé que le flic me trouve. Comment ?.Un bon flic je suppose qui me connaissait mieux que je ne le pensais. Je lui ai bien demandé hein, mais il ne m’a pas répondu. Il m’a juste demandé ce que je comptais faire.

 

Vous ne venez pas pour m’arrêter ? Le flic la regarda comme si elle avait dit un gros mot et referma la porte derrière lui. J’ai pas besoin de vous dedans, j’ai besoin de vous dehors. Besoin ? Vous avez coupé la queue du serpent, pas la tête. Vous me prenez pour qui ? Une justicière ? Il soupira, exaspéré. Vous ne tiendrez pas deux semaines en prison. Pourquoi ? Vous me prenez pour une gamine ? Non, parce qu’ils vous feront tuer. Emily marqua l’arrêt le flic embraya, sans pitié ni remord. Dehors vous avez vos chances, je peux vous aider à partir en cavale. Mais ça continuera… tout continuera comme avant… Les filles, les tournantes… à vous de voir… Elle semblait désemparée et on ne l’aurait été à moins. Le flic, bon manipulateur jouait sur sa culpabilité de gamine et ça marchait. Mais qu’est-ce qu’elle pouvait faire ? Je ne sais pas, vous savez comment ça marche de l’intérieur, vous avez vu les filles, vous les connaissez, peut-être que vous pouvez les approcher assez pour les sortir du circuit… Non, ça c’était impossible, elle le savait. Elle savait mieux que personne qu’une fille ne quittait jamais son mac, qu’il la vende, la batte, elle était à lui, à lui et à la fois terrorisée par lui autant qu’à l’idée de le perdre. Les bons macs c’est ce que ça faisait, peur, très peur. Et pour une pute, la peur c’est presque une came, en tout cas c’est un mode de fonctionnement. Du conditionnement. Et pour déconditionner ces filles… à moins d’appliquer sa propre thérapie particulière… il faudrait du temps de l’écoute, de la volonté. Un luxe largement au-dessus de ses moyens immédiats. Vous faites quoi alors ? Je ne sais pas… je ne sais plus quoi faire ! Vous savez vous ? Vous savez ce que je devrais faire ? Il se contenta de la dévisager avec son sérieux habituel. Les hommes sérieux elle aimait ça, mais lui il était froid comme du plomb de chasse. Oui, venir avec moi. Mais je croyais que… Si je vous ai trouvé ils vous trouveront. Désolé de vous dire ça mais vous avez été une pute et vous réfléchissez encore comme tel. Ca sembla la choquer mais elle ne dit rien. Juste comme si elle voulait pleurer mais se retenait. Faites vos valises, on y va. On va où ? Chez un ami.

 

Il s’appelait Moscou. Un colosse, bâtit comme un ours, avec une voix de stentor, et russe bien entendu. Un ancien mercenaire naturellement… Le flic savait parfaitement ce qu’il faisait en la lui confiant. Comme il savait ce qu’il faisait en lui glissant en partant une clé USB. Qu’est-ce que c’est ? Elle avait demandé. Tenez, réfléchissez. Vous êtes une fille intelligente, je sais que vous trouverez une solution. Premier mot presque gentil, et le dernier.

 

Emily

Avant j’aimais pas la nuit. La nuit c’était le boulot, la peur, le client qui fait chier, les flics qui font chier, la peur… J’avais tout le temps peur la nuit je crois. Peur de ce que je ne voyais pas, de ce que j’imaginais, peur de ce qui pourrait arriver si… si je me tenais mal, si je n’avais pas choisi la bonne jupe, si je ne suçais pas assez bien… Peur qu’il surgisse avec ses yeux jaunes et me tabasse. Peur d’être violée. Et finalement c’était arrivé… Aujourd’hui je n’ai plus peur. J’aime ça même. C’est calme la nuit. J’aime le calme. Surtout celui qui précède la tempête.

 

Elle glissa l’ogive de 12,7 dans le chargeur avant de l’embrayer. Barret M82 anti matériel, calibre 50 BMG, optique de nuit, vision verte luminescente, trois gardes en poste. Oui il était temps d’en finir. Elle les connaissait, en cinq ans elle avait eu le temps de les apprendre, eux et bien d’autres choses… Elle savait qu’ils ne lâcheraient jamais l’affaire tant qu’ils ne l’auraient pas coincé. Quitte à s’en prendre aux élèves de sa classe, à n’importe qui l’ayant approché de près ou de loin. Ils étaient comme ça, ils ne lâchaient jamais, des chiens. C’était leur loi, leur honneur, le kanun comme ils appelaient ça, la loi des sultans. Et on ne remet pas en question impunément le pouvoir des sultans. Maintenant elle attendait son signal. Malgré sa taille et son poids, il se glissait dans les épineux sans un bruit, l’ombre d’un ours. Personal Defense Weapon, FN Herstal P90 le long de la hanche, fusil d’assaut AR15 en bandoulière  près à l’emploi. En chemin il n’avait rencontré aucun opposant, seulement des barbelés et des mines hors sol Claymore. La routine ou presque. J’y suis, entendit-elle dans son écouteur. Dans le temps elle ne voyait rien. D’une certaine façon ça aidait à vivre, en floue les choses étaient parfois jolies comme des aquarelles de papillons pastels, des légèretés colorés, et la nuit comme des sodas. Mais aujourd’hui qu’elle avait les yeux grand ouverts, autant qu’elle y voit droit. Ca lui avait couté une fortune et elle portait encore des lentilles, mais même à 850 mètres elle voyait parfaitement le garde tourner autour de la piscine. Même qu’il avait une petite mine, il avait dû faire la fête la veille. Il faisait beaucoup la foire ces mecs, comme les russes. Raki, sky, vodka et cocaïne… BAOUM ! 964 mètres seconde officiellement, parce que la convention de Genève interdit les balles supersoniques. Le missile d’acier traverse la tête du garde et la fait éclater avec un bruit écoeurant avant même qu’il n’ait entendu le moindre coup de feu. D’ailleurs avec ce vent contraire, on l’entend à peine. BAOUM ! Le fusil s’enfonce dans son épaule, elle accompagne le mouvement et bloque, choc. C’est lui qui l’a entrainé, tout appris, arme et close combat. Son grand géant, comme elle dit. Moscou. Oui, le flic savait parfaitement ce qu’il faisait. La seconde balle traverse la poitrine de l’autre garde avant qu’il ne s’alerte, le dernier part en courant. BAOUM ! Bonne élève, pensa Moscou satisfait en voyant l’épaule du type partir en purée avec son bras. Maintenant c’était à lui, elle veillait sur ses arrières, et avec des munitions pareilles pas grand chose pouvait lui résister, pas même un mur surtout pas un mur. Il abattu un type qui sortait pisser et entra par les cuisines. Trois cuisiniers et un serveur. Instant de flottement, tout le monde se regarde en chien de faïence. Soudain elle entend six plop dans son écouteur, cadence d’arme auto en mode coup par coup, le bal est ouvert, Moscou est en piste. Par une lucarne elle aperçoit une silhouette courir, un, deux, elle calcule ses pas, BAOUM ! L’ogive traverse le mur de la villa comme du beurre et coupe la silhouette en deux dans un geyser. Moscou avançait, il avait échangé l’AR15 contre le P90, rafales courtes, invariablement mortelles. Pas de quartier, homme de main, personnel, femmes ou hommes. Jusqu’au grand salon, puis la chambre du maitre des lieux. Djenko Nocovic, la quarantaine, cheveux gris séduisant et là avec un AK47, défendant chèrement sa peau, quoique brièvement. Grenade. M78 russe, cadeau de la maison, dit la Sauterelle. Elle rebondit à un mètre vingt de hauteur et éclata en libérant shrapnel du quadrillage et  billes d’acier. Mission terminée, grogna Moscou dans son oreillette. Ca aurait dû être moi en bas, ronchonna Emily, quand soudain…

 

 

 

Emily

Deux vans noirs, quelqu’un a réussi à donner l’alerte. Le fusil fait un bruit de l’enfer. Même avec une oreillette et un bouchon de tir. J’aime pas les armes trop. Ca fait du bruit, ça pue, t’as les mains sales à cause de la poudre. Mais c’est dangereux. J’aime ça quand c’est dangereux en fait. A force je me suis rendu compte que c’était pas la peur qui me motivait, ça avait jamais été la peur, c’était le danger. Combien de fois j’ai flirté avec la correction, juste pour me sentir en danger, pour me réveiller ? Combien de fois j’ai raté une pipe juste parce que je sentais que le client pouvait m’en mettre une ? Combien de fois au fond je ne suis pas allé chercher l’ultime frisson en me faisant frapper juste parce qu’il était dangereux. Et combien de fois j’ai adoré baisé en public, juste pour voir jusqu’où une pute pouvait aller ? Des centaines ?… Mais le mieux, je me dis en appuyant sur la détente, c’est quand il me baisait après. Ah ouais c’était vraiment mieux après, surtout après une bonne dérouillée à la ceinture… Ce beau salaud avec ses yeux jaunes froids. Je laisse le Barret, j’ai immobilisé le van de queue et son chauffeur, abattu deux hommes, les autres se positionne en formation et pendant que les uns mitraillent dans ma direction, rafale prudente et balles traçantes, les autres entrent. J’entends immédiatement d’autres rafales dans mon oreillette. P90 contre AK47, en milieu clos, inégal et à l’avantage de Moscou. J’avance, AR15, visée de nuit à tir réflexe, j’ai chaud mais je n’ai pas peur. Je me sens calme en fait, super calme. C’est comme si je n’entendais plus les balles siffler. Que je ne voyais pas les éclairs verts qui jaillissaient des Kalachnikov. C’était fini la peur. C’était à eux d’avoir peur maintenant… Putain de flic… il savait que je ferais ma curieuse, que je pourrais pas m’en empêcher… Alors je l’ai regardé sa putain de clé USB. Tout ce qu’il avait sur les kosovars et les albanais, photos, films… des films de fille surtout. Prise par elle-même sur leur téléphone, entassée à huit dans une chambre de bonne de dix mètres carrés. Filmées à la sortie des camions, dehors des containers à bestiaux…le musée des horreurs, mais c’est pas ça qui a déclenché le truc C’est la mort de Jeanne. Elle s’est pendue chez elle en sortant d’H.P. Un mois plus tard. Alors que les psys disaient qu’elle allait bien… fils de pute. Quand c’est arrivé ça faisait déjà six mois que je vivais chez mon géant. Il m’avait déjà appris quelques trucs pour rigoler mais j’avais repris mes études, je voulais être prof donc, et ça me suffisait. J’étais bien chez lui, il était marrant, un peu cinglé et sa présence me rassurait  D’ailleurs où j’aurais pu aller ? Il fallait que j’attende que les choses se calment un peu avant de bouger en Espagne. J’avais envie de soleil. C’est marrant finalement c’est là où je suis…

 

Emily Blake je te nomme sergent première classe ! Beugla Moscou en lui posant lourdement sa grosse main sur l’épaule. Autour d’eux des cadavres, de la fumée, du sang, des douilles, des dizaines de douilles qui flottent sur les flaques comme de petites navettes de cuivre. Merci adjudant Rochenko. Allez amène toi gamine, faut pas qu’on traine. Ils retournèrent à Barcelone par la route. Il faisait beau tout allait bien, Moscou portait une casquette étrange à base de petites ailes en mousse et un gros joint au bec. Il était comme ça le gars. Etrange. Etrange et dangereux, mais elle n’en était pas amoureuse. Peut-être trop barré pour elle, ou bien est-ce qu’elle était guérie des hommes dangereux peut-être, peut-être pas. Allez savoir…  Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu me conseillerais quoi ? Quitter l’Europe. Ouais j’y ai pensé… Elle avait envie de soleil, de chaleur… de sentir les rayons chauffer sa peau et ne plus penser à rien. Pendant six ans elle avait écumé le continent d’est en ouest, de braquages en cambriolages, poursuivi par la BRI, la BRB, Europol, toujours un temps d’avance grâce à son copain flic. Puisqu’on ne pouvait pas sortir les filles du réseau, détruire le réseau, et comment ? En attaquant le nerf de la guerre, l’argent. Le flic l’avait mis en contact avec des voyous qui l’avait branché avec Luther. Et pendant ce temps Moscou l’avait entrainé.et ça avait bien marché parce qu’au lieu de lui parler il lui avait donné des ordres. Et quand elle venait quêter son approbation il lui disait, t’occupes pas de ce que je pense, agit. Bref elle avait tout le potentiel pour faire un bon petit soldat et c’est ce qu’elle devint, un bon petit soldat, mortelle comme le mamba. Tu crois qu’il va manger ? Michel ? Oui. Possible, oui, mais il n’ira pas en taule. Son pote flic avait été mis en examen pour association de malfaiteur et divers autres délits graves pour un commissaire. Pourtant grâce à eux deux, un des plus gros réseaux d’Europe avait été démonté. Ceux qu’elle volait, ceux qu’il arrêtait, ceux qui mourraient… avec les documents et les pistes qu’elle trouvait, et ils l’avaient récompensé pour ça… mais évidemment les méthodes…. Lui dans le décor, plus aucune protection il était temps aussi de raccrocher les gants. Mais pourquoi faire ? Oui prof, sûrement, mais où ? Elle pensa à Rimbaud, ce poète que lui avait fait découvrir ses lectures d’examen de lettres, Aden. Harara… la corne est de l’Afrique. Est-ce qu’on avait besoin de prof de français là-bas ? Au Yemen ? Tu veux partir au Yemen ? Pourquoi ? Ca craint ? Sévère même. Les américains, Al Qaïda, les sécessionnistes, les attentats… Oh… Choisi une région plus calme et francophone si tu veux partir en Afrique. Ouais calme surtout, j’en ai marre de tout ça. Enfin calme… en ce moment dans le monde tu sais… mouais…

 

Emily

Finalement c’est pas l’Afrique francophone, mais j’enseigne quand même le français. J’ai été engagé par une congrégation catholique belge… moi la pute repentie et meurtrière… moi qui ai à peu près trahi tous les commandements… Mais qu’est-ce qu’ils croient que je l’ai oublié ma foi ? Qu’elle s’est perdue en route ? Je vis en Tanzanie. J’ai une maison rien qu’à moi, une voiture avec chauffeur, même qu’il est pas mal et que je me le taperais bien Avec mes mômes on se fait des jeux d’esprit, ils m’apprennent leur langue et moi la mienne, un mot contre un autre, un alphabet pour un autre, comme une image. Et en fin de semaine je lance un thème de compo autour des mots qu’on a appris. Moi dans leur langue, eux dans la mienne. Ils progressent vite, je suis contente. Mais quand même, des fois ici c’est lourd. Super lourd. Je regarde le plafonnier qui s’est éteint d’un coup, la classe est plongée dans le noir et en pleine dictée. La dictée ils détestent, mais faut bien en passer par là si on veut acquérir les bons réflexes. Eh merde… je grogne, ce qui fait rire la classe bien entendu. Eh elle a dit un gros mot ! s’exclame Jakaya en swahili, faut pas dire gros mot m’dame ! Reproche une voix de fille dans le fond. Oui Julia, j’y penserais et je sors voir ce qui se passe. Patrick, l’homme à tout faire de la congrégation arrive en courant. Le générateur est tombé en panne, qu’il me sort ! Ouais je vois ça, qu’est-ce qui s’est passé encore ? Bah je sais pas. Bon Dieu qu’elle nouille. Six fois ce mois ci que le générateur tombe en rideau. Et on l’a déjà remplacé ! On est en pleine brousse en plus ! C’est ça l’Afrique, faut se démerder. Je retourne vers ma classe, c’est déjà le chahut. On se calme s’il vous plait, on se calme. La classe est finie mais restez dans cour jusqu’à ce que la lumière revienne, c’est bien compris ? En chœur, oui madame ! Bon, Patrick et ce foutu générateur maintenant, et père Jérome qui sort de son bureau en m’interpellant comme si j’étais Dieu le Père. Emily que se passe-t-il ? Mais qu’est-ce que j’en sais moi ? L’humidité, l’entretient, une panne x merde ! Puis soudain j’entends un bruit que je connais trop bien. De loin ça fait tac tac tac, tac. Fusil auto, coup par coup AK ou FAL, j’ai l’oreille fine… Qu’est-ce que c’est Emily ? Demande le père. Des emmerdes, je pense, des braconniers sans doute, je dis. Ouais, on s’approche du générateur… oh la, la, c’est pas possible, putain de braconniers ! La girafe s’est écrasée de tout son poids sur la machine, blessée à mort. L’engin est foutu, il crame même, rôti le cou gracieux de la géante qui pend sur l’herbe. Là bas ça pétarade à nouveau, ça se passe au nord. Sont loin, nous fait Patrick d’un ton d’expert. Soudain une traçante sort de la forêt. Brève mais longue zébrure rouge qui lézarde la nuit comme un couteau. Sont loin hein ? Je fais à Patrick. On attend, accroupis dans le noir et puis les tirs s’éloignent. Alors je me lève et je vais à ma maison à cinq cent mètres de l’école. Emily ? Je veux plus qu’on m’emmerde, plus jamais. Ni moi, ni ceux que j’aime, ni l’endroit où je travaille, ni rien, c’est terminé, verboten. Et les emmerdes dans la vie c’est à perpète. Alors je me suis équipé. Emily ? Lunette de vision de nuit, fusil d’assaut visée réflexe, pistolet de combat full auto, treillis, gilets, bottes de brousse, parée la gonzesse. Je sais de quoi j’ai l’air, j’ai l’air d’un Terminator avec une chatte. Et c’est sûr qu’ils m’ont jamais vu comme ça ici. La petite Emily, la gentille maitresse, l’air de rien hein… .

Le ciel est noir et bleu et j’emmerde Coco Chanel, c’est à tomber, mais sous mes yeux de nuit c’est un camaïeu de vert et de noir, chauve-souris en surbrillance, l’impression d’être un radar humain et je kif. Emily ? Où est-ce que vous allez ? me fait le père Jérôme. Faire la chasse aux cons, ça va me détendre.