Planck ! 4

Il y eut soudain un silence et tout le monde fixa l’assassin avec les yeux du bourreau. Berthier, incrédule, les dévisagea les uns après les autres, son esprit refusant obstinément de comprendre ce que ses nerfs lui transmettaient, à savoir le panel d’odeurs et d’expressions propres à l’homo sapiens sapiens dans pareil cas, tout entier stocké dans la mémoire de son reptilien et qui ne signifiait qu’une seule chose : ils étaient sérieux, pire, furieux. Le cerveau de Berthier était en train de buger.
Et quand un cerveau n’est plus capable de suggérer la moindre explication cohérente, il passe le relais au reptilien, âme simple s’il en est, qui réagit conséquemment à des milliers d’années d’expérience. Berthier eut un réflexe de recul et chercha l’issue de secours la plus proche. En conséquence de quoi les cerveaux reptiliens de ses interlocuteurs, et qui pour au moins deux d’entre eux faisaient la loi dans leur esprit, reconnurent instantanément les reliquats d’une tentative de fuite, et sans se consulter ordonnèrent au corps d’intercepter l’individu. Berthier se retrouva rapidement aplati au sol, le bras tordu, sous le poids de la baba, tandis que le barman lui flanquait des coups de pieds dans les jambes. Soudain une voix glaciale souffla.
– Qu’est-ce qui se passe ici ?
Si la vie était ainsi faite qu’elle se mettait en scène conformément à nos sentiments, fantasmes et autres désirs, elle aurait jeté la lumière sur les épaules de la nouvelle arrivante comme un sac tombant d’un ciel de néon, projetant sur son visage des ombres aussi intenses que des nuits sans lune, l’aurait habillée d’une veste de combat, de lunettes noires et de bottes de moto à bouts ferrées. Bref si la vie avait été pareillement en harmonie avec nos fantaisies intérieures que, par exemple, des petits bonhommes sous le tapis puissent contrarier la connerie dans ses tréfonds, la baba du 5ème, Baba 5 donc, aurait ressemblé à Arnold Schwarzenegger dans Terminator, au lieu d’un bloc de granit en robe-rideau bleu avec un visage aussi attrayant qu’une grue de chantier. D’un autre côté l’expression de l’existence se suffisait sans doute à elle-même puisque l’on ressentait en sa présence le même sentiment de plénitude que Sarah Connors face à l’inexorable mécanique.
Instantanément, Moïse Wonga se mit à chevroter.
– Madame la vice-secrétaire ?
Respectant à la lettre les préceptes sémantiques de ses formateurs, Wonga avait attribué à chacun un titre. Ainsi, il n’était lui-même pas le directeur de l’établissement, terminologie bourgeoise ignoble, mais 1er secrétaire de la zone de repos Welcome. Les babas avaient celui de Membre affilié de la zone de repos Welcome chargé aux bonnes mœurs et à la sécurité. Le barman celui de responsable technique des boissons et amuse-gueule et Baba 5, puisqu’il s’agissait de son épouse, vice-secrétaire de la zone de repos Welcome et 1er administrateur des membres affiliés aux bonnes mœurs et à la sécurité. Autant dire que si Moïse Wonga avait cédé à l’habitude bourgeoise des cartes de visite, sa femme en aurait eu une plus longue que lui. Ce qui, somme toute, n’était, métaphoriquement parlant, pas complètement une vue de l’esprit.
– Qu’est-ce qui se passe ici ? Réitéra le bloc, sans lui accorder un regard.
Elle fixait Berthier, et si celui-ci avait pu l’apercevoir au lieu de l’entendre grincer, il n’aurait certainement pas braillé comme il le fit.
– Au secours, au secours, libérez-moi, ce sont des fous !
Et n’aurait donc conséquemment pas reçu un coup de poing sur la tête de la part de Baba 15 qui l’expédia quelques secondes sur Beltégeuse.
– Cet individu a tué J.R madame la vice-secrétaire, j’en ai la preuve ! brailla t-elle aussitôt au garde à vous.
– La preuve ?
– Moi aussi ! gueula en retour le barman.
– Oui, il a parlé à Lubna, plaida enfin Wonga, réalisant à l’instant même où les mots franchissaient ses lèvres qu’il venait de s’engager sur un terrain miné.
Lubna – Responsable technique des Maladies Sexuellement Transmissible – était un sujet de vif controverse lors des réunions internes du Parti Welcome où il n’était pas rare qu’on s’entre déchire pour savoir si la longueur de sa mini jupe était conforme à l’orthodoxie marxiste ou au contraire un desiderata de l’esprit bourgeois et phallocrate de la société capitaliste.
– ça suffit ! Tonna Baba 5.
Rebasculant soudain dans la pleine conscience de sa situation, mais le crâne douloureux, et toujours soumis à la pesanteur de sa gardienne, Berthier se crut un instant sauvé. Un instant où il eut dramatiquement tort. Dramatique est sans doute un mot un peu fort, mais au regard de la brièveté du dit instant, l’on peu considérer qu’il y avait bien quelque chose d’énorme là dedans, comme une suspension d’incrédulité, quand la magie du temps et de l’action vous fait croire à l’incroyable. Le silence avant la tempête.
Et ça fit Planck !
Pourquoi Planck ?
Pourquoi pas.

2nd Partie

Les sots sont toujours malheureux, prime ordinaire de la maladresse.
Baltasar Gracian.

C’était un petit Planck ! et en même temps si long et si énorme qu’il englobait le grand tout en une seule sonorité, le temps tout entier et chaque action, réaction et transformation. Un Planck ! Si fondamental que seule l’oreille d’un Dieu aurait pu le percevoir et pourtant présent dans l’inconscient de tout organisme vivant, protozoaires inclus. C’était comme un éternuement, quand toutes nos fonctions vitales se suspendent pour l’expulsion et qu’en même temps la suspension en soi signifie la vitalité elle-même. A la fois une explosion et une implosion, un blanc et un bruit, un silence et une onomatopée articulée par l’absolu. C’était Le Planck ! Et tout à la fois absolument rien, le néant.
C’était un accident.
Quelque chose qui n’aurait peut-être jamais dû se produire, mais qui sait ce qui doit ou non arriver, une cumulation d’énergie contraire, collision d’improbabilités longuement distillées, le bruit d’une maille qui saute dans le tissus complexe de la réalité.
Car qui observe ce qu’il nomme réalité avec un œil critique remarquera tôt ou tard que cette réalité n’est en fait qu’un tissu de mensonges. Etoffe conjonctive qui réagit à la vérité en battant des paupières.
Qui observe son réel en face aura de la poussière dans les yeux. Il aura mal, il pleurera, aveuglé, mais comprendra qu’il observe un entrelacs complexe et fragile qui réagit au déséquilibre tout en prenant conscience que ce déséquilibre est une chose plus relative à ce qu’on en perçoit qu’à la réalité elle-même. Bref, que tout est relatif.
Ainsi l’histoire n’a pas retenu le Planck ! Décisif qui retentit dans le silence d’un soir de 1905, quand Albert Einstein considéra sa table avec méfiance, comprenant au terme de ses calculs, que ce truc sur lequel il reposait ses coudes et qu’il avait acheté 39 marks, n’était pas celui qu’il prétendait être, mais un élément instable en perpétuel mouvement et dont l’orthodoxie physique, et conséquemment sa valeur réelle, ne reposait que sur la bonne marche de quelques électrons.
Pas plus que l’humanité ne se souvint de cet autre Planck ! Qui jaillit, solitaire, du néant dans lequel fut plongé Galilée quand soudain il réalisa qu’il se tenait debout sur une grosse boule, pire, que Ptolémée, qu’on tenait alors pour la référence ultime, avait tort. Ni moins sur celui qui claqua dans la conscience hébétée du pape quand les navigateurs démontrèrent que le même Galilée avait eu raison sur le catholicisme. Et ne se souviendrait non plus des Planck ! Qui retentirent quand on se découvrit des cousins dans les arbres et les rivières, qu’une théorie ou une certitude universellement prise pour vraie s’avérait fausse et vis versa, qu’une une race ou une civilisation, brontosaure, dodo, Olmec, réalisait soudain le sens du mot éphémère. Car il faut bien comprendre que le Planck ! est un objet sonore silencieux qu’on ne rencontre qu’à l’heure de la baffe. Et qui aime se souvenir des baffes ?
Cependant, dans certaines conditions, suspendu par exemple, entre l’incrédulité et l’intime conviction de sa fin prochaine, l’esprit égaré, peut percevoir l’espace d’une nano seconde le Planck ! plancké. Il ne saura jamais que sa réalité s’est enrichie d’une autre dimension, il ne percevra pas l’énormité de l’événement, mais dans l’intimité de son être quelque chose aura fait Planck !
Alors invariablement, la créature planckée, dodo y compris, cherchera une porte ou une fenêtre qui claque, sans vraiment savoir pourquoi – bon d’accord, les dodos et les brontosaures moins que les autres. Ce que fit Berthier quand Baba 5 marcha sur lui d’un pas lourd. Ce qu’ignora Honoré Montcorget lorsqu’au terme de son exploration, il constata que la tête de gnou avait disparu de son mur. Mais Honoré Montcorget est un cas d’exception. Il est imperméable en tout. Peut-être même est-il lui-même un imperméable dans une autre dimension mais à cela aussi il aurait été imperméable. Ceci était un tapis en poil de quelque chose, et il n’y avait rien en dessous, ici s’était trouvé une connerie de trophée avec des yeux de verre, là il y avait un lit qui n’était pas à lui, ça c’était sa valise, par ici la sortie.
Raoul le regarda partir avec curiosité. Cette fois se fut la porte qui fit Planck !
Mais, me direz-vous, que se passe t-il quand la réalité file son bas, je serais tenté de vous répondre qu’on en voit la chair. Ce qui n’existait qu’à travers une brume savante, ce qui apparaissait comme gigantesque et unique, unidimensionnelle et sans plus de relief qu’une conscience, même large, ne pouvait en percevoir, ce qui derrière se cachait, prenait une autre consistance, suggérait des contours, laissait l’invisible et l’impensable exister, un petit peu. Un petit peu seulement.
Pour l’instant.
Mais l’infiniment petit et l’infiniment grand n’étant qu’une affaire de point de vue sous le pouce des dieux, même un petit peu suffit parfois pour que l’incroyable cesse de l’être. Ici un esprit pointilleux pourrait toujours avancer que ceci est aussi relatif que la stabilité d’une table achetée 39 marks, que ce qui paraît incroyable à l’un ne l’est pas forcément pour l’autre, et c’est bien pourquoi cette fois ce le fut en toute réalité, puisque pour quiconque le croisait Giovanni Fabulous était effectivement très difficile à croire, et pour cause.
Mais nous ne débattrons pas pour le moment de la cause, l’effet se suffisant à lui-même. Le lecteur est donc ici prié de se tenir tranquille, prendre un verre et dire Planck ! à haute voix, ça lui donnera une petite idée de ce qui passe alors quand saute une maille du réel.
Attention, un, deux, trois…

PLANCK !

« Oh mais dites-moi, c’est très intéressant tout ça ! »
Nul dans le restaurant ne fit attention au nouvel arrivant. Nul ne l’avait entendu, tous occupés à vociférer à propos du procès stalinien qu’on se proposait de faire subir à François Berthier. Puis un élément parfaitement étranger à des narines léninistes vint se poser sur leur muqueuse, leur arrachant une grimace universellement commune à l’humanité, et qui signifiait à la fois ahurissement et dégoût.
C’était pourtant un parfum parfaitement banal qui flottait autour de Giovanni Fabulous comme un nuage de vapeur délicatement mauve. Une synthèse de violette rehaussée de citron et de musc qui n’était pas sans évoquer un déodorant ménager. Mais en l’état il s’agissait de beaucoup plus, comme si l’usine de déodorant avait connu une fuite sans précédent. Comme de plonger dans la cuve même de son jus, être soudain assailli par un wagon de chiotte, de sticks bon marché, de tampons féminins neufs. Le vociférage s’éteignit d’un seul corps.
L’inconnu ayant toujours ce même effet qu’il commande au reptilien de prendre le relais, et ce dernier n’ayant pas 36 fonctions, l’on peut diviser les réactions des protagonistes en trois catégories distinctes : le refus, la négociation, l’acceptation.
Il en est ainsi de tous devant la mort et plus généralement devant l’inexorable. Si Giovanni Fabulous n’avait rien de mort, il y avait sans conteste quelque chose d’inexorable chez lui. Inexorable comme une évidence que l’on a toujours tentée de nier et qui se pose un jour devant vous avec l’assurance… des évidences.
Ainsi dans la catégorie refus il y eut un «dégage lopette » arraché de la bouche du barman et un «c’est quoi ça ? » commun à Moïse Wonga et sa femme. Berthier promit de l’argent si le nouveau venu voulait bien instamment changer de parfumeur, Baba 15 resta bouche bée ce qui constituait le seul moyen pour son cerveau d’appréhender ce qui se tenait devant eux, et, en quelque sorte, de l’accepter.
Il mesurait aux alentours de 2m 10, pesait sans conteste 195 bons kilos, dont 90 rien qu’au niveau de la taille, son ventre comme une gigantesque baudruche affaissée retenu de justesse par un gilet psychédélique, barré par la courbe d’une longue chaîne en or au bout de laquelle se cachait dans une des nombreuses poches du gilet une montre gousset du même métal et d’un genre particulier. Il portait un costume immaculé si vaste qui l’accompagnait chacun de ses mouvements comme une marée de coton, en petites vaguelettes dociles et silencieuses. Il avait les bras courts, les doigts en cuir rose au raz des manches, les jambes courtes posées sur de minuscules chaussures vernies noires à bout rond. Il avait sur la tête un chapeau andalou blanc à large bord, fermé par une voilette pourpre qui masquait son visage et d’où s’échappait une voix fluette et un peu précieuse.
A ses côtés se tenaient Dumba et Radji, tous deux équipés de masque à gaz sophistiqués qui leur faisait des têtes de cosmonautes de l’enfer.
– C’est un genre d’accouplement ? Vous n’êtes pas censé sortir vos sexes à un moment ?
Mais avant que quiconque ait saisi le sens de sa question, Radji et Dumba comprenaient la situation et en un instant Baba 15 était éjecté dans les chaises, le barman broyé d’un coup de crosse et Berthier vigoureusement redressé, épousseté, poussé vers Giovanni Fabulous, par Radji qui brailla à travers son masque.
– ça français, affaire Z3000.
– Oh ! Je vois… hé bien enchanté… laissez moi me présenter, Giovanni Fabulous, représentant pour le Zorzor de D-Mart Inter.. euh… International.
– Eh bien bonjour… François Berthier, répondit François Berthier quelque peu décontenancé, tandis que l’autre lui secouait vigoureusement la main.
– Que vous voulaient ces personnes ?
– Me faire un procès.
– Ah ces gens sont américains ?
Il pivota sur lui-même et regarda le couple de Ternardier figé entre stupéfaction et indignation.
– Comme c’est étrange…
Puis il enveloppa Berthier par les épaules de son large bras et l’entraîna doucement avec lui. Pendant quelques secondes le commercial eut le sentiment que ses pieds ne touchaient plus terre.
– Venez monsieur Berthier nous n’avons que peu de temps avant de rencontrer Sa Majesté Président Docteur et Grand Sage Papillon, et beaucoup à nous dire.
– Qui ?
– Eh bien le dirigeant de ce pays, qui d’autre ?
Honoré Montcorget était parti depuis longtemps quand l’étrange cortège pénétra dans la suite. Déterminé à ne plus rien avoir à faire avec ce pays de sauvage et surtout pas avec ses moyens de transport, il était partit à pied, sa petite valise à la main, direction l’aéroport. Direction n’est sans doute pas le mot le mieux choisi, car de direction Montcorget n’en avait aucune, mais disons que la volonté qu’il donnait à ses pas pour s’orienter rapidement vers la sortie pouvait tenir lieu de direction, sinon de profession de foi. Hélas, l’ambiance animée et l’attitude parfois familière des populations du tiers-monde, combinée à l’humeur massacrante du comptable, ne tarda pas à mettre une fin brutale à son errance. C’est ainsi qu’après avoir échappé de peu au lynchage, Honoré Montcorget se retrouva débarqué dans une minuscule cellule surpeuplée par quatre malabars dans des uniformes approximatifs de policiers pas moins approximatifs.
Il y aurait fort à dire des prisons du tiers-monde, à commencé par le fait qu’elles ne décevaient jamais, quelles que soient les idées préconçues que l’on en avait. Par exemple leur hygiène, leur surpopulation, la brutalité de leur gardien et leur vénalité, toujours à l’égal de l’exotisme qu’on en attendait. Les prisons du tiers-monde n’ont pas cette pudeur qui sous des cieux plus cléments consiste à recouvrir cette même misère, cette même absence d’hygiène et de sécurité, cette identique corruption qui donne loi au plus fort, sous une belle couche de règlements, de déclaration d’intention et d’ormeta administrative. Car il faut avouer qu’au tiers de ce monde on savait bien que la pauvreté constitue le quotidien des deux tiers du dit monde et qu’en fait de tiers restant les plus riches représentaient la part la plus infime. Bref que la majorité allait aux plus faible et qu’en toute raison il n’y avait guère besoin de sauver les apparences. Après sept heures enfermées dans un nuage de vermine, avec des exhibitionnistes, des prostitués mâles, femelles ou transsexuels, des lépreux, des voleurs, des obsessionnels compulsifs, des assassins et un ou deux hommes politiques, Honoré Montcorget était donc logiquement rendu à l’égal d’à peu près n’importe qui en ce cas, hirsute, gluant de crasse, aux limites de la raison, et prêt à tout, même à tuer, pour retrouver ses pantoufles.
Et pourquoi sept heures ? Et bien ici la nature ne garda pas son secret car la nature n’a rien avoir là dedans, même s’il parut tout à fait naturel à Radji et Dumba de tabasser tous ceux qu’ils trouvèrent sur leur chemin jusqu’à ce qu’ils retrouvent le comptable à peu près sain et sauf, quoique passablement cinglé. Après quoi un certain docteur M, médecin traitant du palais, lui administra un calmant de sa fabrication, si puissant qu’Honoré Montcorget sombra dans les bras accueillants de Morphée dix heures durant.

 

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Planck ! 3

Honoré Montcorget et la tête de gnou continuaient de se dévisager. L’idée d’avoir un bout de cadavre accroché en face de son lit lui déplaisait d’autant qu’il ne s’agissait pas d’une idée mais d’une réalité bien concrète avec des yeux de verres étrangement habités. Anthropomorphisme classique quand on se retrouvait devant ce genre de trophée, et bien qu’il n’ait jamais utilisé un tel mot et qu’il en ignorait même l’existence, il n’en était pas moins suffisamment intelligent, sinon lucide – si tant est qu’on puisse l’être quand on se réveillait soudainement face à une tête décapitée – pour se rendre compte que les reflets du jour finissant sur ce regard artificiel étaient pour beaucoup dans cette façon de donner un caractère humain à une chose. D’ailleurs, une fois, un soir de pleine lune, sa télé l’avait regardé comme ça, ça avait donné un air à PPDA qu’il ne lui connaissait pas. Il savait donc comment résoudre le problème. Soudain le gnou se retrouva avec un coussin en travers du museau. Ça ne le surprit pas moins…
– C’était quoi ce grognement ? s’exclama Montcorget à voix haute, l’échine traversée par une onde de peur.
Il chercha autour de lui. Rien. Rien de plus qu’une chambre qu’il voyait à peine mais qu’il pouvait qualifier de mauvais goût sans douter une seconde du sien. Il haussa les épaules, et se sentit peu à peu saisi d’une grande misère. Le poids de la réalité se couchait lentement sur lui.
Il ne dormait donc pas dans sa chambre. Cette chambre où il avait toujours dormit depuis son enfance. Cette chambre qui avait fait de lui un homme – elle s’appelait Odette, il avait 27 ans, un jour où sa mère était partie à Menton – et même un comptable, puisque c’est dans la sobriété de cette même chambre qu’il avait étudié les lois du chiffre. Non il dormait dans la chambre d’un autre, d’autres même, des dizaines d’autres, des centaines peut-être. Il dormait dans un lieu public, comme… comme un vagabond, un clochard. Il sursauta, le mot sonnant dans son esprit tel un avertissement, plus effrayant même que le grognement qui lui avait rendu sa lucidité. Il posa les pieds par terre, sentant sous la plante le tapis en poil de quelque chose qui bordait le lit et lui arracha une grimace de dégoût. Voilà donc ce qu’il était devenu, un vagabond dans un pays de bougnoules, un étranger… C’était comme s’il était passé de l’autre côté de la lucarne. Il poussa un violent soupir. Pourquoi ? Le mot raisonna un moment dans son esprit sans trouver d’issus. Pourquoi lui ? Qu’avait-il fait pour mériter ça ? Rien. Justement il n’avait rien fait, aucune erreur, jamais, rigoureux à son principe de se faire oublier en tout. Il était victime, victime d’une entreprise injuste qu’il avait fidèlement servit 23 ans durant, victime de l’incompétence d’un chef qui lui avait attribué un imbécile pour conclure une affaire qu’il ignorait en tout. Soudain il fut pris d’une violente colère. Pour la première fois de son existence il sentit les mains de la révolte le griffer. Ça n’allait pas se passer comme ça, on ne pouvait pas l’obliger. Il se dressa et marcha vers ses chaussettes comme on marche sur Moscou.
Théoriquement, s’il avait été chez lui, dans le confort douillet de sa chambre, ses vêtements auraient dû se trouver soigneusement pliés dans son placard. Mais il n’y avait pas de placard, il y avait sa valise dans lequel il buta. Une très vieille valise qui ne lui avait servi qu’une fois pour les colonies de vacances, une valise fermée, et surtout il constata qu’en réalité ses vêtements il les portait toujours. Chiffonnés par le sommeil, tout comme son visage, tel un soûlard … Atterré par cette constatation il demeura là, l’esprit vide. Jusqu’à ce que prit par le vertige, il s’effondre sur son séant au bout du lit et se mette à balbutier la même question sans réponse :
– Pourquoi ?
Puis il sombra dans un silence presque catatonique de 42 secondes.
Pourquoi 42 ?
Ici la nature a gardé tout son secret.
D’ailleurs ne l’aurait-elle pas gardé, eut-elle été aussi limpide qu’un homo sapiens sapiens l’eut souhaité, des petits bonhommes seraient apparus de sous le tapis et auraient déclaré d’une seule voix que 42 est un chiffre comme les autres et qu’après tout la question n’était pas de savoir pourquoi mais pourquoi pas.
– Comprenez, cher ami, aurait continué un premier petit bonhomme, cela peut paraître une litote de le dire…
– … mais l’ordre a cette faiblesse qu’il ne supporte pas le moindre désordre… aurait fait un second, l’expression entendue.
– … et plus vous êtes ordonné, plus vous vous exposez à cette faiblesse, aurait ajouté un troisième.
– Un grain de sable et hop ! Le Dawha ! Se serait exclamé un quatrième avec facétie.
– Oh bien entendu, aurait déclaré le dernier, vous pourriez répondre que vous n’êtes pas le seul en ce cas, qu’il y a d’autres ordres que le vôtre à désordonner, et des bien pires sans doute.
– Mais que voulez-vous, aurait repris le premier avec le même entrain, on ne donne pas d’ordre au désordre.
– Non, sinon ça serait le Dawha, conclurait le quatrième avant de terminer sous le talon rageur d’un comptable fou.
Car si la vie avait été aussi parfaite que des petits bonhommes sous le tapis pouvaient nous donner des réponses à tout, même à des questions qui n’en ont pas, ceux qui dans l’existence ont réponse à tout et surtout quand il s’agit de vous expliquer votre vie et la meilleure manière de la gérer ; les hommes politiques, ma belle-sœur, les barbus de l’Islam enragés et globalement tous les chefs d’Eglise, et bien entendu Montcorget –même si ce dernier est un cas à part, nous allons y venir- Tous ceux là, bien rangés dans leurs certitudes se retrouveraient instantanément en panne de raison d’être. Affaire impensable quand on a pour seule conviction que les autres ont besoin de connaître vos vérités. Bien entendu Montcorget, à la différence des précités, ne tenait pas à faire savoir quoique ce soit, à qui d’abord ? Le monde était peuplé de cons ! N’en restait pas moins qu’il était hors de question de se faire emmerder par des petits bonhommes sous le tapis ayant la prétention de lui expliquer la réalité d’un fait qu’il avait passé son existence à nier.
Bref, si la vie était mieux faite, selon nos fantasmes au désespoir, Honoré Montcorget aurait bien été capable de déclencher une guerre entre l’humanité et les petits bonhommes sous le tapis, et franchement l’humanité n’avait pas besoin de ça. Au lieu de ça, au bout des 42 secondes Montcorget envisagea successivement le suicide par pendaison, l’appel au secours en PCV – pas question de dépenser un sou pour la boîte – la fuite pure et simple. Mais finalement il se contenta d’explorer le reste de la suite d’un air circonspect, si rapidement absorbé par sa détestation qu’il n’entendit pas le nouveau grognement qui sonorisa la pièce. L’aurait-il d’ailleurs entendu qu’il l’aurait mis sur le compte d’un voisin, l’inquiétude ayant fait place à son humeur habituelle, mélange de dégoût et de méfiance. Et pas question en l’état que des petits bonhommes sous le tapis l’alertent, revenu à sa réalité bien délimité, il aurait fallu bien plus que des gnomes pour lui arracher les œillères.
Un gnou peut-être…
Un gnou sauvage d’une demi-tonne fonçant sur lui, un coussin sur le museau, avec toute la fureur naturelle du gnou dérangé dans sa sieste.
Mais quand bien même…
Quand bien même une telle chose serait arrivée – et c’était bien le cas en quelque sorte – qu’il ne l’aurait pas vue et serait mort sans rien comprendre. L’esprit humain a ses limites. Il ne peut voir que ce qui est déjà stocké dans ses gènes, ne concevoir que si ça a déjà existé une fois dans sa lignée, dans son monde, ne comprendre que par rapport à des règles qu’il connaît, même de loin. Et quand il les ignore, il se réfère à d’autres, il compare, pose la question à un autre cerveau. Forcément, dans le cas d’Honoré Montcorget, c’était un peu plus limité. Ça se heurtait comme un papillon sur l’écran de la lucarne… et pour le compte cela lui sauva la vie. Car ce que le cerveau perçoit, ce qu’il croit, ce que l’esprit engendre comme réalité, le corps, qui n’a pas beaucoup d’humour, le perçoit comme vrai. Et ainsi, au lieu de bougonner tranquillement sur le mauvais goût des nègres, Honoré Montcorget aurait fini aplati dans le salon, foulé par les sabots d’un gnou furieux. Au lieu de ça le gnou traversa la suite et termina sa course sur le lit de Berthier, tout étonné d’être là, il s’était toujours demandé à quoi ressemblaient les autres pièces.
La dernière chose qu’il avait entendu avant de finir sur un mur c’était :
– Eh Raoul ! Regarde y’en a un là !
Il s’était retourné, curieux, avait aperçut un truc bouger dans les herbes, et depuis était persuadé qu’il s’appelait Raoul. Aussi persuadé qu’il était encore vivant, même s’il ne s’expliquait pas comment on avait pu l’enfermer tout entier dans un mur. Quelque chose dans son esprit avait interdit l’information et le cachait bien profondément dans les replis du tangible. Les questions subsidiaires qui avaient occupé la majeure partie de son existence : où est la femelle en chaleur, que font les zèbres, et où trouver l’herbe la plus grasse, ayant disparu à l’instant de son trépas, son esprit les avait tout entier remplacées par son ego. Or l’ego d’un gnou sauvage ayant passé sa vie entre la Tanzanie et le Kenya pourrait se résumer à ça : c’est moi que v’là, le plus gros mâle du périmètre. Autant dire que l’apparition soudaine et floue d’un petit bonhomme chauve ne pouvait que remuer le sang de Raoul. Un sang métaphorique bien entendu, Raoul n’étant après tout plus qu’une tête vide avec des yeux de verre, mais ça il n’y avait que lui qui l’ignorait. Bref Montcorget n’avait pas anthropomorphisé sur le sujet d’un reflet sur un artifice, mais ça il n’y avait que lui qui l’ignorait également.
En revanche, s’il avait écouté les petits bonhommes sous le tapis et bien hein… et bien rien du tout, les petits bonhommes sous le tapis n’avaient aucune envie d’être piétiné, pas la peine de les déranger.

De son côté François Berthier, quoiqu’il n’ait contrarié aucun spectre bovin, et qu’il n’était pas du genre à se poser des questions sans réponse – déjà que celles qui en avaient lui donnaient mal au crâne…- n’en vivait pas moins une expérience parfaitement surréaliste, pour ne pas dire aux limites du fantastique, de ce fantastique comme seuls les hommes emplis de leur idéologie savent en concevoir. Ça avait commencé quand, oubliant qu’il y avait un téléphone dans la chambre et saisi d’une brusque envie de s’éloigner de l’atmosphère viciée que dégageait l’arrondissement du comptable, il s’aventura vers les ascenseurs, à la recherche d’un peu de glace. La grosse et vieille dame qu’il avait à peine remarquée à son arrivée –tellement peu que le lecteur n’en a pas plus entendu parler que l’auteur, c’est dire…- était toujours là, stratifiée dans son fauteuil crapaud en skaï rouge, le regard fixé sur l’écran.
– Bonjour, dit-il sur un ton enjoué, reprenant sa bonne humeur vacancière.
La vieille dame tourna lentement sa tête telle la tourelle d’un char et le scruta de ses petits yeux revêches. Berthier lui assena un sourire diplomatique, ignorant qu’il avait face à lui bien loin d’une brave grand-mère, une tradition issue de l’hôtellerie soviétique, à savoir une baba, garante des bonnes mœurs dans les étages, dressée pour dénoncer le touriste égaré dans ses turpitudes bourgeoises.
– Euh… vous allez bien ? S’enquit le commercial, conservant tant bien que mal son sourire
Mais n’obtenant pas plus de réponse, il recula lentement vers les ascenseurs, percevant peu à peu dans ce regard une ressemblance frappante avec celle du berger allemand atrabilaire et à demi aveugle qui gardait l’entrée du café où il se rendait chaque matin avant d’aller au travail. Quand les portes de la cabine se refermèrent, il poussa un soupir de soulagement, se souvenant que Sultan lui avait déjà avalé le bas du pantalon, un jour où, dans un accès de bonté, il avait tenté de lui flatter l’échine de quelques papouilles maladroites. Sitôt qu’il disparut, la baba s’empara de l’énorme téléphone posé sur le guéridon non loin du fauteuil et signala la présence d’un suspect à la réception. Innocent du piège dans lequel il venait de se fourrer, Berthier se présenta dans le hall, gaillard, plein d’allant, cherchant l’entrée du bar. C’est ainsi qu’il remarqua une jeune femme occupée à faire semblant de lire un magazine féminin d’importation tout en produisant de prodigieuses bulles vert pâle, moulée dans une mini jupe en Skaï léopard, si courte qu’on devinait le dessin de sa vulve à travers son string mauve. Armée du sourire qu’il réservait pour les secrétaires de direction ornementales que les chefs aimaient parfois poster à l’entrée de leur bureau, tel un totem phallocratique aussi bien destiné à impressionner leurs collègues que chargé de distraire la clientèle préoccupée sur la question des compétences réelles du dit chef, Berthier s’approcha et lui demanda dans un anglais plus caramélisé qu’américanisé, s’il elle pouvait lui indiquer l’emplacement du bar ; où il serait naturellement enchanté de lui payer un verre. Lubna, puisque tel était son nom, le considéra quelques secondes de ses longs yeux pâles, puis comprenant, avec cette intelligence particulière qu’ont les dames de sa profession, qu’il n’était pas un client pour elle, fit claquer la bulle contre son palais et reprit sa mastication où elle en était, le visage penché sur le magazine de papier glacé. Le sourire de Berthier ne sut soudain plus quoi faire. Il oscilla quelques secondes, cherchant des appuis aux coins de sa bouche, l’air désemparé, avant de s’effondrer en vrac dans une grimace fugitive qu’il enfouit en continuant hâtivement son chemin, sentant encore sur sa joue la marque du magistral râteau qu’il venait de se prendre.
Là bas, Moïse Wonga, l’observait depuis ses hublots en verre fumé, bien raide derrière sa réception.
Il avait été formaté au temps béni du socialisme soviétique, dont il avait conservé cette inconsolable énergie, inconsolable au sens où elle n’était faite que de nostalgie, nostalgie de sa jeunesse, une jeunesse faite d’Ordre et d’Espoir. L’espoir n’étant rien de plus que l’enfant parfois débile de la nostalgie, autant dire que Moïse Wonga tournait en rond depuis des lustres, et sous ces lustres là on ne tolérait guère les empêcheurs de tourner en rond.
Aussi avait-il imposé sur son établissement un potentat actif, fait de délation et d’espionnage, où l’on appréciait à parts égales aussi bien l’autocritique que la rééducation par le travail, les rapports de 130 pages tapés petits ou les uniformes comme il en portait, et qui n’étaient pas sans rappeler ceux des commissaires politiques durant la Révolution Culturelle. Les taches de sang en moins. L’on venait de le saisir, à ce propos, de la présence d’un étrange personnage dans les étages, un blanc, déjà suspecté d’un nombre présumé mais impressionnant de transgressions typiquement bourgeoises, et qui franchissait sous ses yeux les portes du restaurant. Moïse Wonga sortit de sa réception avec une expression kafkaïenne.
Comme l’on pouvait s’y attendre le restaurant était aussi vaste que rigoureusement vide. Le bar, pas beaucoup plus gros qu’un furoncle sur la joue d’un géant, était coincé derrière des plantes vertes artificielles qui lui faisaient comme un poireau couvert de poussière et chargé de micros cachés. Berthier avança là dedans avec le respect que l’on doit aux phénomènes. Quand soudain une voix abrupte fit derrière lui.
– Qu’est-ce tu fous là toi ?
C’était un nègre fluet dans une livrée de barman rouge, trop petite pour lui de deux tailles et déplorablement coupée dans un tissu rugueux. Il avait un visage émacié, des yeux méfiants et acérés, il se tenait voûté tel un Montcorget, avec lequel il partageait un mauvais caractère chronique assorti d’une nette tendance à préférer les bonnes baffes aux longs discours. Ce costume était le seul vêtement qu’il possédait en dehors de son treillis de caporal de l’armée zorzorienne, depuis 15 ans qu’il était détaché à la surveillance de l’hôtel, depuis que le régime qui avait régné ici avait adopté cette fâcheuse coutume cubaine de coller des militaires dans les hôtels, démasquer l’espion sous le bob innocent du tourisme. Qu’il n’y ait jamais eu ici, pour l’essentiel, que des fonctionnaires et des militaires de RDA ou d’URSS s’ennuyant à mourir ne changeait rien. Le socialisme est une affaire de conviction, il y a dans ces cas là, un étrange rapprochement entre prévoyance et certitude qui ne laisse d’autre place qu’à la complète parano. Mais Berthier n’était pas de nature paranoïaque, et pas beaucoup plus observateur. Passé la surprise, il glissa sur l’aspect peu engageant de son nouvel interlocuteur comme on glisse sur une merde en espérant ne pas s’être trompé de pied, et demanda dans ce même anglais de folklore :
– Euh… glace ?
– Qui êtes-vous ! ? Que faites-vous ici ? Aboya une voix derrière lui.
Berthier se retourna et reconnu le visage du réceptionniste qui les avait accueillis, avec ses énormes lunettes de vue aux carreaux fumés qui lui faisaient un regard de batracien.
– Je suis Monsieur Berthier ! Nous sommes arrivés toute à l’heure avec mon collègue Monsieur Montcorget, vous ne me reconnaissez pas ? Les clients de France…
Mais pour Moïse Wonga tous les blancs se ressemblaient.
– Jamais entendu parler.
– Je vous assure…
– Ça suffit ! Comment êtes-vous entré ?
– Euh… bin par la porte, expliqua Berthier en désignant l’intéressée.
Le réceptionniste et directeur de l’établissement retourna sur elle un regard soupçonneux. La porte ne pipa mot.
– Vous travaillez pour qui ?
– Euh… mais….
– La CIA ? Aboya à son tour le barman.
– Non… mais….
Berthier n’eu pas le temps de balbutier sa défense qu’un hurlement jailli dans le restaurant.
– Y MEEEENT ! Y MEEEENT !
La baba du 15ème étage venait de faire son entrée. Ce n’était plus une espèce de mobilier humain avenant comme un pénitencier, ni même une solide grand-mère qui veillait sur ses ouailles avec la ferveur du mouton devenu berger, c’était autre chose.
– Y MEEENT ! Y MEEEENT ! JE L’AI VU ! JE L’AI VU ! C’EST LUI QUI A TUE J.R !

p.168

J.R : (n.m, USA seconde moitié des années 80 avant Dégraissage, de : John Ross) personnage principal de la série Dallas, dont la mort mystérieuse marqua une page dans l’Histoire Contemporaine des Ménagères de Moins de 50 ans (Voir «histoire des MM50 » par Jim B. édition D-Mart). Symbole absolu du capitalisme pour certains, incarnation du mal pour d’autres, il fut défini par ses créateurs comme «l’homme que vous adorez détester ». Culte de J.R : croyance païenne proche du vaudou née au Zorzor (Voir p.42) où la série fut rediffusée 137 fois (Pourcentage d’Audience Moyenne : 64%, Indice de Pénétration : 73% ). Baron J.R : dit aussi le Passeur, personnage principale du Culte de J.R représenté par un Oncle Sam coiffé d’un Stetson blanc. Lors des cérémonies, les adorateurs du Baron J.R portent des Stetsons blancs et dansent en brûlant des faux dollars afin d’attirer la chance.

p.42

Zorzor : Seul pays sur terre connu pour n’avoir jamais vu les épisodes qui suivirent la mort de J.R. Selon une récente étude, en 2002, 76% des zorzoriens pensaient qu’il ne s’agissait pas d’une fiction et 58% que J.R était le président des Etats-Unis.

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Planck ! 2

Au crépuscule de l’année 1492 l’Europe s’était remplie du nord comme au sud d’explorateurs de tous poils, tous aspirants Colomb, découvreurs de nouvelles terres. Au crépuscule de l’année 1492 on imaginait encore des pays qui n’existaient pas, Amérigo Vespucci n’avait pas encore longé le continent à qui il donnerait bientôt son prénom, on parlait de découvrir l’Atlantide, l’Eurasie, la Celtie… qu’on situait un peu partout au gré des théories des astronomes et des géographes. Et du nord comme au sud l’on rencontrait de riches bourgeois tous prêts à financer des expéditions au fin fond du monde et donner leur nom à de nouveaux pays.
Au crépuscule de l’année 1492 les cartes avaient encore des airs de fantaisie littéraire, il ne fallait pas donc s’étonner que tôt ou tard la fantaisie s’y installe pour de bon.
C’est ainsi qu’Oscar Marlow, citoyen écossais et marin de longue date, convainquit Alfonso Aranjuez, éleveur de taureaux et riche marchand de viande, d’investir dans son expédition vers… l’Euzkadie. En réalité Marlow rêvait de rejoindre le continent pas encore américain mais il n’avait trouvé aucun navire où se faire engager. Au huitième verre de xérès Aranjuez se voyait déjà à la tête d’un pays, d’un continent tout entier, au dixième, il lui cherchait un nom.
– L’Alfonsie… non l’Aranjuez ! Ou bien la Nouvelle Nouvelle Inde !… attendez, pourquoi pas Nouvelle, tout simplement ?
– Quoi ? De quoi vous parlez ? … allons, allons mon ami nous n’y sommes pas encore ! Une expédition d’une telle envergure exige…
Après quoi Marlow énuméra la liste énorme de ses besoins. Aranjuez manqua d’avaler son onzième verre de travers.
– Vous croyez vraiment que cela va rapporter tant que ça ?
– Un hold-up.
A l’aube de l’année 1493, une coque de noix du nom de l’Amertume, commandée par le commandant Marlow, quittait Lisbonne avec 11 marins. Tous irlandais. Au midi de la même année l’Amertume s’échouait, par hasard et au terme de multiples erreurs de navigation sur les rivages d’une virgule verte et rouge, tracée sur l’Atlantique.
Mais le hasard n’est-il pas qu’une vue de l’esprit, une aimable convenance pour expliquer ce que l’on peine à comprendre ? N’est-il pas, comme l’affirment certains, le destin qui marche incognito, Dieu avançant masqué, ou, plus précisément, le seul élément stable du chaos, sa roue dentée qui entraîne le mécanisme invraisemblable ? On est tenté de se le demander quand on sait que pour à peu près les mêmes raisons, rêve d’un monde meilleur et erreur de navigation, s’étaient déjà échoué là, une colonie de vikings et un radeau de polynésiens, donnant au fil des ans, une population de géants noirs aux yeux pervenches qui impressionnèrent beaucoup Marlow et ses 8 irlandais (on avait mangé les trois autres quand les biscuits salés avaient commencé à manquer. ) Or ce qui impressionne la nature humaine, hasard ou non, et plus particulièrement à une époque où l’on se tâte encore pour savoir si la terre est plate et au centre de tout, a de fortes chances de finir au bout d’un fusil.
L’équipage de Marlow s’empressa donc de massacrer tous ceux qu’ils trouvèrent sur leur chemin et réduire en esclavage quelques autres. Après quoi ils remirent en état leur coque de noix et tentèrent de rejoindre l’Europe, rapporter la bonne nouvelle. Ils finirent par atteindre ce qui n’était pas encore le Cap où à leur tour ils furent mis en pièces par une tribu xhosas. Tous à l’exception d’un irlandais, Finnémore Ghalendish, qui après deux années d’errance, fini par atteindre un comptoir portugais sur la côte occidentale de l’Afrique où il rencontra Simon Cristobal, navigateur, lui-même désespéré de n’avoir jamais rien découvert.
Les Irlandais étant ce qu’ils sont, d’invraisemblables conteurs, les années de solitude aidant et la folie ayant depuis longtemps gagné, ce qui ne s’appelait pas encore le Zorzor mais l’île Marlow, devint non plus une péripétie de navigation, mais un vaste récit où les mots «or» et «argent» ponctuaient chaque ligne, où l’on trouvait des monstres abominables et des animaux fabuleux, comme le Castorus Ailus, croisement improbable entre un castor adulte et une poule d’eau.
Il ne fallut pas longtemps pour que le navigateur malchanceux soit convaincu de lancer une expédition, d’autant qu’il s’enorgueillissait de quelques cousins à la cour. Si peu, que quelques semaines plus tard une petite flotte battait pavillon vers l’inconnu, tout près à (re)découvrir le pays fabuleux et pour tout dire fabulé.
C’est ainsi qu’en l’an 1496, le capitaine Cristobal et un bataillon de jésuites, foulaient la même plage de sable volcanique où 500 ans plus tôt des géants à tresses blondes croisaient des polynésiennes égarées.
Ceux des autochtones qui avaient échappé au massacre, accueillirent les nouveaux arrivants avec un enthousiasme mitigé. En fait, à les regarder hurler et gesticuler comme ça, en brandissant ce qui s’apparentait à d’énormes haches à deux lames, on aurait même pu penser qu’ils étaient hostiles. Mais le capitaine Cristobal était de ces indécrottables optimistes qui croyait qu’en tout sauvage sommeillait un bon chrétien, et, en dépit des supplications du chef des jésuites, ne fit pas donner le canon, au contraire offrit quelques menues verroteries dont paraît-il les indigènes étaient si friands. Ceux-là y étaient parfaitement indifférents mais curieux de connaître le genre d’individus qui espérait se faire des amis en dispersant sur la plage des perles de couleurs, cessèrent de gesticuler et vinrent pacifiquement à la rencontre de l’expédition comme on s’approche de l’imbécile heureux. Rencontre qui se solda par une poignée de main, geste qui ne lassa pas d’intriguer jusqu’à la fin de ses jours Oiseau-Tonnerre, le chef de la tribu, puisque prendre la main de quelqu’un était pour les siens une invitation sexuelle explicite. Ainsi ce jour là il jeta un coup d’œil soupçonneux sur le navigateur tandis que ce dernier lui demandait dans un portugais d’élite comment se nommait cette terre. Oiseau-Tonnerre s’arracha à son étreinte avec un dégoût à peine dissimulé et lui répondit :
– Zorzor !
Ce qui pourrait se traduire par « va te faire foutre » si le sabir local, mélange de vieux danois et de polynésien érodé par des siècles d’autarcie n’avait pas été à la fois infiniment plus fleuri et plus concis. Ainsi « zorzor » désignait plus pratiquement un nombre de pratiques sexuelles désapprouvées par la morale locale, à base d’animaux morts, d’anus et de chauve souris.
Tout content d’avoir appris un nouveau mot Cristobal s’empressa de baptiser l’île ainsi, en dépit des protestations des jésuites qui auraient préféré un nom plus chrétien. Deux mois plus tard un comptoir était officiellement installé à l’ouest de l’île, et pendant quelques années il commerça tant bien que mal avec les navires qui s’aventuraient par-là. Mais l’on n’y trouva pas plus d’or que de Castorus Ailus et le navigateur dût, à son tour, fabuler bien des fois pour obtenir de ses cousins les moyens nécessaires pour installer une colonie, dotée d’une capitale à laquelle il donnerait son nom, et d’un système politique suffisamment représentatif pour qu’il ait les moyens d’y régner afin de transformer ce cailloux moussu en province portugaise. Hélas le Zorzor n’intéressa jamais vraiment personne et à la mort du capitaine les deux tiers de la virgule n’avaient pas été explorée.
Il fallut attendre près de vingt cinq ans pour qu’un événement sans précédent remette le Zorzor au goût du jour. En 1539 exactement. Attendre qu’une expédition s’en revenant d’Amérique du sud avec une cargaison d’esclaves indiens connaisse une violente mutinerie durant laquelle 207 marins espagnols furent massacrés et deux navires portés disparus. A cette nouvelle le sang bleu d’Espagne ne fit qu’un tour et une expédition punitive fut lancée la même année à la recherche des mutins. Le commandant de l’expédition étant lui-même un conquistador sur le retour et survivant du massacre, il avait quelques comptes à régler avec les indiens. Sa pugnacité à poursuivre les mutins l’entraîna jusqu’au cœur de l’île où il finit par découvrir de l’or, transformant aussitôt sa sauvagerie vengeresse en sauvagerie organisée. Son enthousiasme convainquit la couronne de racheter la virgule au cousin du Portugal, qui ne se fit d’autant peu prier que personne ne lui parla de l’or. Et le Zorzor connu une gloire aussi soudaine qu’éphémère. En trois petites années le filon fut éreinté, les mutins décimés jusqu’au dernier, les autochtones réduits en esclavage ou torturés à mort, il ne passa bientôt par ici que des expéditions de colons trop fatigués pour poursuivre ou des navires égarés. Et au 16ème siècle on s’égarait encore énormément en mer.
Au fil des ans la population du Zorzor se garnit de pasteurs allemands, d’esclaves mandingues, de marchands ottomans, de marins grecs, hollandais, anglais, suédois, de bandits écossais, de pirates chinois… et disparut des mémoires. Durant quatre siècles on continua de s’y perdre sans que pour autant quiconque croit à son existence. A force d’être fabulé le Zorzor avait fini par devenir dans l’esprit des hommes la définition même d’une fable. Il était ainsi de bon ton dans certains cercles choisis du Siècle des Lumières de qualifier les affabulations d’un mythomane de « zorzorie ». Mot rapidement tombé en désuétude, aussi rapidement qu’on avait depuis longtemps oublié son étymologie.
Ainsi le Zorzor connu ses révoltes et même ses révolutions, une famine, la petite vérole et une forme exotique de variole, la fièvre jaune et les doryphores, sans que nul royaume, nul homme de science ne s’en préoccupe, sans que rien, sinon le chaos naturel, ne régule ses mœurs et sa population, très loin de toutes les formes de progrès que connut le monde durant ces années, mais jamais de sa barbarie, puisqu’en dépit de toute sa science l’homme sait toujours apprécier un bon carnage quand l’occasion se présente.
Quand les premiers aviateurs remplacèrent les navigateurs dans leurs appétits de conquête, le Zorzor était un pays de 30.000 âmes, dirigé par un roi sino-espagnol converti à l’Islam par un marchand turc, et régi par un patchwork de lois à peu près aussi démocratiques et évolués qu’une hache sur un billot.
Après un atterrissage forcé, alors qu’il tentait de trouver une nouvelle route aérienne entre l’Afrique du Sud et l’Amérique, le pilote Hans Germund, s’enthousiasma à l’idée d’avoir découvert une civilisation perdue et s’empressa de faire venir à sa suite un collège d’hommes de science qui tentèrent d’apporter au royaume du Zorzor un semblant de modernité. On vit débarquer à Cristobal, la capitale historique, des machines à vapeur, des phonographes, un daguerréotype, des vélos et même une voiture qui impressionna grandement le roi Gonzalo Song, avant qu’il ne se tue avec. Après quoi ses héritiers déclarèrent la modernité dangereuse et chassèrent ou massacrèrent tous ceux qui prétendirent en faire profiter les zorzoriens. Attitude sans doute incivile pour qui a toujours cru dans les vertus du progrès, mais néanmoins plus constante que le progrès lui-même si l’on considère qu’une simple télévision rend totalement hystérique un taliban moyen. Ce pourquoi, en dépit des mêmes progrès, la société moderne s’empressa d’oublier le Zorzor de ses cartes pour rapidement diviser ces mêmes cartes en deux mondes, l’un libre, si on en avait les moyens, l’autre moins libre sauf si on avait des amis au politburo, et encore… Ce qui, incidemment, ramena bientôt le Zorzor dans les mémoires.
En effet, durant les années 50, forts de leur vérité, Union Soviétique et Etats-Unis d’Amérique lancèrent tout autour de la planète des cortèges de satellites parfaitement approximatifs, chargés de photographier le monde, après quoi on espérait qu’ils aient le bon goût de s’échouer dans l’atmosphère. Durant ces mêmes années des quantités de sous-marins des deux bords sillonnèrent donc les mers à la recherche de bouts de satellites et de leur précieuse boîte de pellicule. Quel ne fut pas la surprise du lieutenant-colonel Dimitri Rochenko de découvrir à trois milles nautiques d’une épave américaine, un pays neuf, tout entier figé dans le XIXème siècle. Un pays, où en plus du dialecte local on parlait à peu près toutes les langues les plus courantes de la terre, dirigé par un roi et une église d’inspiration à la fois païenne, bouddhiste, chrétienne et musulmane, que le camarade Rochenko s’empressa de balayer pour installer une base militaire et sa version socialiste du paradis.
Rentré par hasard dans la Guerre Froide, le Zorzor prit cette fois la place qui lui revenait dans les livres d’histoire et les atlas, celle d’une virgule perdue dans le récit tumultueux du vingtième siècle, une respiration au milieu d’une interminable énumération de péripéties politiques, sociales et militaires. Certes ce n’est pas grand chose qu’une virgule mais cela eu au moins comme effet pour le Zorzor d’être enfin en phase avec le reste du monde, puisque à l’instar de nombreux autres pays, il entra à son tour dans la longue liste des nations se trouvant fort démunies lorsque le marxisme-léninisme soviétique eut vécu.
Ils atterrirent à Cristobal par une chaude après-midi, sur le tarmac approximatif d’un aérodrome invraisemblablement grand. Aussitôt Berthier se laissa happer par la chaleur tropicale, l’humidité poisseuse, l’impalpable parfum d’humus, de sel et de fleurs pourrissantes qui baignaient la petite île. Montcorget au contraire observait suspicieux l’état des murs du monstrueux bâtiment qui dominait l’unique et non moins gigantesque piste d’atterrissage, les vieux Migs et l’hélicoptère Tupolev vert-de-gris qui pourrissaient devant l’aérodrome, les soldats somnolents dans leur treillis, l’épaule alourdie d’AK47 d’une autre époque, tout en pestant intérieurement contre ces climats de bougnoules où un homme comme lui n’avait rien à faire sinon attraper un cancer de la peau, voir pire, une maladie exotique.
Ainsi dissemblablement disposés, les deux voyageurs contemplèrent la gigantesque fresque qui les accueillit à l’entrée de l’aérodrome avec la même curiosité mais pas pour les mêmes raisons.
C’était un bas relief en bronze comme en avaient le secret les artistes du réalisme socialiste, avec de vigoureux personnages bâtis comme des bûcherons. L’idéal ouvrier dans une reconstitution d’époque de la célèbre poignée de main entre Cristobal, découvreur officiel du Zorzor, et le bon sauvage Oiseau-Tonnerre.
– Vous croyez vraiment qu’ils avaient des bras comme ça à l’époque ? déclara Berthier tout en admiration.
Montcorget jeta un coup d’œil morne au portrait léninifié d’Oiseau-Tonnerre et, quoiqu’il n’ait pas le moindre intérêt pour l’art, propagandiste ou non, se demanda une fraction de seconde si Berthier était vraiment con à ce point ou s’il le faisait exprès. La seconde suivante il se dit que c’était une question pas moins idiote, 11 heures de vol avec un ahuri qui trouvait tout formidable – les trous d’air, les troupeaux de nègre à l’escale de Bamako, le film dans l’avion, l’ineffable chaleur, la classe économique où l’on avait plus la moindre place pour étendre ses jambes… etc. – l’en avait déjà convaincu, Berthier était un abruti de compétition. Il ne se donna donc pas la peine de répondre et s’en fut vers la douane, sa petite valise à la main, tandis que son collègue sortait un petit appareil jetable et mitraillait l’œuvre d’art. L’autre n’en attendait pas moins, un long voyage passé en compagnie d’un type qui regardait tout d’un œil méfiant et ne parlait que pour grogner contre tout – les trous d’air, la foule à l’escale de Bamako, le film dans l’avion, la merveilleuse chaleur, la classe économique où l’on avait plus la moindre place pour étendre ses jambes… etc. – l’avait convaincu que Montcorget était plus qu’un vieux con, un fossile de vieux con, une référence, un maître étalon, bon pour Sèvre.
D’un autre côté ni l’un ni l’autre ne faisaient là une bien grande découverte, mais comme chacun sait, il y a une marge entre avoir des convictions et faire l’expérience de ses convictions. Si chez certains l’expérience peut ébranler les certitudes, chez d’autres, comme ici, elle ne fit que les renforcer. Ce fut donc dans un état d’hostilité sourde que les deux hommes passèrent la frontière et furent accueillis par un petit bonhomme rondouillard, avec un visage doux et un sourire d’enfant, répondant au nom de Radji Vordoolimbadjanni, chauffeur de son état pour la D-Mart. Nom, prénom et titre qu’il leur débita sans respirer, ni quitter son sourire, dans un français colonisé tamoul, parfaitement incompréhensible. Après quoi il les invita à grimper dans une lourde Mercedes 500 SL noire, aux vitres teintées, rutilante comme les chaussures d’un banquier zurichois, où patientait un géant à la peau sombre et aux yeux pervenches, coincé dans un costume en Nylon et orné d’une superbe Sten plaquée or.
– Dumba, garde du corps, présenta fièrement Radji.
Berthier jeta tout d’abord un coup d’œil inquiet à l’intéressé puis curieux vers la mitraillette.
– C’est de l’or ? Lui demanda t-il avec un sourire de vacancier.
Dumba le dévisagea quelques instants avant de détourner la tête, impérial.
– Cadeau D-Mart, brailla Radji en démarrant sur les chapeaux de roue.
Il fallut quelques secondes pour que le cerveau de Berthier n’intègre complètement l’information. Et quand ce fut fait, il naquit sur son visage un vaste sourire. Mazette ! Il travaillait avec une compagnie aux largesses saoudiennes ! Tous frais payés, son séjour ici risquait d’être idyllique. Quant à Montcorget, bien entendu, il ne vit qu’une chose, le nègre avait une arme, comme à peu près tous les nègres à la télé à l’exception peut-être des sportifs et quelques chanteurs, ce qui, à n’en pas douter, annonçait une guerre. Certes ça ne l’étonnait pas beaucoup plus que ça d’un pays de nègres, mais une nouvelle fois il y a un pas entre avoir des certitudes et en faire l’expérience. Cependant il n’eut guère le temps d’y penser ou d’en paniquer, très rapidement distrait qu’il fut par la conduite inorthodoxe du sri lankais au cœur de la circulation zorzorienne qui en terme d’anxiogène violent valait largement une guerre civile équatoriale.
Comment décrire le plus justement l’inextricable chaos dans lequel la Mercedes plongea au terme d’une longue route poussiéreuse, où ils croisèrent pour l’essentiel des bétaillères et des camions militaires… Comment traduire au mieux la folie pure ? Faut-il un début, une fin, un milieu ? La folie par essence n’a pas d’ordonnance ou du moins, si elle en a un, il lui est propre, abscon, cloisonné du raisonnement commun. Faut-il même décrire, énoncer l’un après l’autre, les dizaines de véhicules approximatifs qui se croisaient dans la capitale du Zorzor au seul respect des lois de la nature, comme l’apesanteur, la sélection naturelle, la loi de Murphy et bien entendu la théorie de la relativité ? Ou au contraire est-il plus juste de laisser à chacun le loisir d’imaginer ce que réservait un minuscule pays du quart monde ayant passé quasiment 1900 ans en complète autarcie de la modernité, et de sa technologie, et qui en 50 ans y avait été propulsé, craché tel un noyau d’olive, en son milieu autant par les lois de l’économie que les desiderata de l’idéologie de masse ? Mais est-il seulement possible d’imaginer si l’on n’a jamais été au Caire, à Bangkok ou Mexico ? Est-il envisageable de concevoir que le surréalisme s’invite tous les jours dans le quotidien des trois quarts des citadins de la planète si soi-même l’on n’a jamais vécu ailleurs qu’en Europe et guère dépassé les limites de Maubeuge ? Certes, l’œil magique de la lucarne offre un spectacle instructif des rues du tiers-monde, mais au fond il n’y a que dans sa chair, quand celle-ci tremble à chaque frôlement, grincement de pneu, froissement de métal et de plastique, à chaque queue de poisson, dépassement périlleux, accélération hasardeuse, que l’on peut ressentir l’impalpable vérité de cette énergie particulière qui habite à peu près partout le chaos automobile.
L’auteur se proposerait bien d’avoir une pensée pour ceux qui ne connurent jamais cette expérience, mais puisque c’est en fait bien impossible et tout à fait exhaustif de tenter d’approcher de ce réel là, il aura le bon goût de prendre le problème à l’envers et plutôt que de décrire le vivier, de plonger son lecteur dans la réalité de son contraire ; par exemple d’un village suisse, au hasard, Gruyère.
Gruyère est une cité perchée en haut d’une colline boisée, au cœur d’une vallée parfaitement ordonnée qui respire le frais et la quiétude paysanne comme elle n’existe plus nulle part sinon dans l’Angélus de Millet et les allégories terriennes des peintres hollandais et flamands. La cité elle-même date d’un moyen âge de livre, un conte, parfaitement conservé dans son passé, avec ses grosses maisons comme des horloges à coucou, ses pavés alignés et ronds, ses tuiles vernies, et sa population, pour autant bien dévouée au tourisme, stratifiée dans une longue histoire, une tradition d’airain, où tout n’est qu’ordre et beauté, calme, mais jamais au grand jamais volupté ni vraiment luxe. Ou alors un luxe caché, confiné aux salons protestants de ses maisons ventrues, à la tiédeur monotone de ses salles à manger bourgeoises où l’on parle bas mais l’on regarde de haut.
Il y a cependant, au milieu de Gruyère, à deux pas de son splendide château, comme une mouche sur un verre de lait. Une extraction de la folie suisse, une incongruité extraordinaire comme seuls les protestants semblent savoir en produire. Comme seul un esprit, une culture, une civilisation toute comprimée dans son puritanisme, sa suffocation de la chair et du cœur, est capable de traduire, telle une unique mais extraordinaire étincelle de folie, la larme solitaire d’un jus étrange, à savoir le musée Giger.
Ainsi au milieu de ce village de poupée sont plantés au frontispice d’acier moiré d’un bâtiment discret, des bébés morts et des pénis fabuleux, des aliens féroces et des vestales aux seins aérodynamiques. Maintenant il est possible qu’on se demande le rapport qu’il y a entre Gruyère et la capitale du Zorzor. Et bien disons qu’il faut imaginer que soudain, sans raison ni explication, le musée Giger explose et envahisse littéralement le doux village. Que plus une fondue ne soit habitée par des croûtons de pain en forme de bite radioactive et des fourchettes dessinées dans des colonnes vertébrales de ptérodactyle. Que pas un mètre ne soit occupé par des bébés avec des masques à gaz fonçant dans des locomotives bestiales. Bref que la folie jaillisse avec violence dans l’ordre absolu d’une existence mise en conserve.
Cependant l’auteur doit reconnaître que la folie zorzorienne n’appartenait pas à l’univers gigerien, et quand bien même, il doit aussi reconnaître que cette tentative de description par l’envers est un bel échec. Car pour tout dire, il n’y a bien qu’un suisse pour comprendre l’horreur, l’ahurissement que cela provoquerait dans sa vie si jamais cela se produisait. Il faut en effet être issu d’une civilisation de confinement et de vache bien gardée pour comprendre, partager, la stupéfaction puis la révolte totale du corps quand surgissent l’imprévisible et le terrifiant. Ailleurs, on en a sans doute une idée, chez les Flamands par exemple, les Anglais, les Allemands, les lecteurs de Kafka, mais rien de comparable à la vérité de l’Helvète. Il n’y aura donc peut-être qu’un suisse pour savoir exactement ce que vit et ressentit ce jour là Honoré Moncorget, quand bien même il n’était pas suisse mais comptable. Comprendre, accepter même, le hurlement discontinu qu’il poussa tout le long du chemin, un hurlement fait d’insultes plus outrées les unes que les autres, nouées ensembles bien serrées, et qui donna à peu près ceci :
« BORDELD’EMPAILLEURDEMESCOUILLESASSASSIND’ENFANTPEDOPHILENEGRETRISOMIQUEARRETEZTOUTDESUITECETTENOMDEDIEUDEBORDELDEMERDEDEBIDULEDEMINISTREDEMERDE ! ! !»
Après quoi, au terme du voyage, alors que Radji lui ouvrait la portière il concluait son cri par une non moins formidable gerbe qu’il déversa généreusement sur le pantalon d’un portier déguisé comme un général d’opérette, au pied d’un gigantesque bloc de béton dans lequel on aurait volontiers imaginé un Ministère de la Vérité, le Welcome Palace Hôtel.
Et Berthier ?
Berthier rien, comme d’habitude.
Berthier vivait dans une image arrachée au catalogue du Club Méditerranée. Il était soudain passé de l’autre côté de la belle image mais il continuait à voir le monde comme s’il ne s’agissait rien de plus qu’un chromo. Berthier était en vacance. Certes il l’était toute l’année, mais pour cette fois ce n’était plus devant la machine à café ou au karaoké. Pour lui c’était comme un petit goût de paradis, une vieille pub Bounty.
– Oh une suite ! Mais nous sommes gâtés ! s’exclama t-il en pénétrant dans un salon rugueux, orné selon la vision socialiste du luxe et de l’exotisme. Et en plus il y a une piscine ! continua t-il sur le même ton en apercevant à travers la fenêtre la pastille verte quinze étages plus bas.
Un hôtel avec piscine et une suite, pour ce banlieusard sans ambition c’était sans aucun doute ce qui se rapprochait le plus d’une existence dans la jet set. Autant dire que dans son cas on frôlait l’extase. Tandis que Montcorget avait parfaitement échappé à cette découverte, tombé évanoui au terme de l’éructation.
– Nous venir chercher vous ce soir pour rencontrer Monsieur D-Mart et Président Docteur, 19h00, soyez prêts, lâcha Radji après que le garde du corps ait déposé le comptable dans sa chambre.
Le visage de Berthier se fendit d’un sourire ravi.
– Qui donc ?
Mais les deux hommes avaient déjà claqué la porte et sa question resta suspendue dans l’air avant de mollement s’évaporer dans l’indifférence. Tout à sa nouvelle béatitude, Berthier oublia aussi vite la question qu’il explora le minibar, alluma la télé, découvrit avec joie qu’on y recevait le câble et s’installa confortablement avec un whisky. Au troisième verre, alors qu’il était en train de songer à se faire monter un seau de glace, il fut interrompu par un cri arraché de la chambre de son collègue.
Montcorget venait de se réveiller dans la semi-obscurité d’un lieu qu’il ignorait, persuadé un instant qu’il était chez lui, à Bondy, mais chez lui il n’y avait aucune tête de gnou accroché face au lit. Berthier surgit, et trouva son collègue assis dans le lit, les mèches de sa calvitie en bataille, l’œil effrayé et fou qui fixait la tête.
– ça va pas mon vieux ? demanda t-il naïvement.
– Non ça va pas imbécile ! hurla aussi tôt Montcorget. Comment ça pourrait aller ! ? Où suis-je ?
– Bah dans votre chambre ! répondit platement le commercial.
– Ma chambre ? Non ce n’est pas ma chambre ! Foutez le camp !
Berthier ressortit en maudissant le jour où on lui avait confié ce travail, et quitta la suite avec la certitude récurrente que le plaisir de ce séjour allait être fortement compromis par un comptable.