Carbone, suicide social

L’arnaque à la taxe carbone, vous en avez entendu parler ? Eh bien Olivier Marchal a décidé de s’en inspirer pour nous livrer un de ces polars noir de chez noir dont il a le secret. Après le milieu du grand banditisme et celui des flics, maintes fois exploré chez le réalisateur, c’est à travers le monde de la nuit et du milieu du Sentier, que Marchal nous entraine à la suite d’Antoine Roca, chef d’entreprise qui autant par esprit de revanche, goût du jeu que pour sauver son entreprise va décider d’escroquer l’état sous les yeux goguenards d’une police attentiste et corrompue. L’ennui c’est que pour sa mise de fond il va devoir s’appuyer sur un trafiquant de drogue notoire et évidemment dans ce genre d’histoire les choses finissent toujours mal. Elles commencent même, puisque c’est par la mort du personnage principal que débute le film. Car c’est l’histoire d’une chute libre que nous raconte le réalisateur, la course en avant d’un homme coincé entre un beau-père tyrannique, et sa propre faillite financière. Un joueur qui n’hésitera devant aucune compromission pour sauver sa peau en dernière instance mais qui pour ça se sera battu jusqu’au bout avec l’ombre de son propre père à titre d’exemplarité. Une histoire également d’amitié virile typique du cinéma de Marchal, de copains qui ne se rendent pas réellement compte de la combine dans laquelle ils sont entrés en s’appuyant sur un voyou, ni qui ne mesurent leurs erreurs à mesure qu’ils les commettent, liés autant par leur amitié que ce goût du risque que partage les joueurs.

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On l’aura compris ce n’est pas plus la véritable histoire qui intéresse ici Marchal que dans les Lyonnais. Si ce dernier se calquait sur la réalité pour mieux faire le portrait de voyous comme le cinéma les idéalise et dessiner le parcours d’une amitié trahie, c’est à l’Impasse, le film de De Palma, qu’on pense ici. Non pas que le personnage de Magimel soit un ancien voyou essayant de se sortir de la mélasse mais que précisément du début à la fin du film son personnage est pris dans un étau dont on sait par avance qu’il ne se sortira pas. Un étau dont ses amis accélèrent le processus, ainsi que son beau-père, comme s’il n’était voué qu’au sacrifice après une ultime tentative de remporter la mise. Mais Antoine Roca n’est pas juste un joueur, c’est un homme qu’on noie, quelqu’un qui a quelque chose à prouver, sans doute à ce père modèle, mais également à ce beau-père tyran. Enfin c’est un solitaire par la force des choses, seul sa famille de cœur ne lui tourne pas le dos, mais ce sera pour son plus grand malheur. Antoine Roca est un homme sans avenir nous annonce le début du film et son chant du cygne sera un grand gâchis ponctué de violence où personne ne fait de cadeau à personne déterminé par une seule loi d’airain, celle de l’argent. Car c’est l’argent qui est le moteur de tout le film, celui qu’on prête, qu’on vole, qu’on possède, la seule puissance qui ne se discute pas, comme dit le personnage de Depardieu, aussi à l’aise dans son rôle de tyran paternaliste qu’il l’est dans tous les autres. L’argent qui croit-on peut tout acheter, du moins c’est ce que pense autant le personnage de Magimel que celui de Depardieu, racheter même ses fautes puisque avec la fortune qu’il se fera en escroquant l’Europe, Antoine Roca rachètera son entreprise. Mais l’argent ne remplira jamais le cœur de personne sauf de plomb, et ils l’apprendront tous à leurs dépends.

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Projet initialement prévu pour le scénariste Emmanuel Naccache c’est finalement Olivier Marchal, qui devait jouer le rôle du flic, qui réalise ce film sombre pour un Benoit Magimel impérial, plus mâle alpha que jamais dans un rôle qu’on aurait volontiers imaginé quarante ans plus tôt pour un Delon face non plus à un Depardieu mais à un Gabin. On le sent, si c’est vers le cinéma de Michael Mann que va le cœur du réalisateur, c’est bien ce calibre d’acteur que Marchal tend avoir sur ses plateaux. Mais si Gabin avait des rondeurs dans son autorité, la tyrannie exprimée et parfaitement écrite chez Depardieu a les accents glaçant d’un pouvoir apparemment sans limite ou qu’on croit comme tel. Aron Goldstein, le personnage de Depardieu, se prend clairement pour Dieu le père. Et son comportement déteint sur sa fille au point d’une violence qu’on ne soupçonne pas. Cette violence, bien entendu, c’est celle que permet l’argent et le pouvoir qui va avec. Un pouvoir qui pourtant se limite, se heurte, finalement à celui ultime de l’état, du moins dans la mesure des arrangements, car on s’arrange toujours avec l’état, surtout quand il y a des milliards en jeu.

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Film d’acteur, comme souvent dans le cinéma français, et film de gueule, comme toujours avec Marchal, Carbone fait également la place belle à la jeune génération, que ce soit par l’utilisation surprenante chez Marchal d’Orelsan dans la bande son, ou les rôles tenu par Gringe, Laura Smet, Idir Chender ou Michaël Youn à cent lieux des rôles de farceux qui l’ont fait connaitre. On pourra regretter toute fois la sous-utilisation d’un comédien de l’envergure de Depardieu, qui en dépit de sa capacité à maitriser parfaitement un rôle donne un peu l’impression de faire du tourisme dans ce film, au même titre que Laura Smet dans le rôle de la belle à qui on aura tout fait voir. La part belle restant à Magimel dont la carrière en dent de scie ne l’a sans doute jamais fait autant ressembler à son personnage au bord du gouffre, courant perpétuellement derrière sa chance, autant effrayé par ce qui l’attend qu’excité. On remarquera également un très beau travail de photographie, comme toujours chez Marchal, où la nuit est magnifiée comme jamais, les noirs profonds et tranchés, les couleurs sourdes, on est proche de la perfection d’un Collateral. Inspiré librement de la véritable affaire, dont le scénario reprend plusieurs aspects, notamment le fait que cela se déroule dans la communauté du Sentier, Carbone est un film presque mélancolique sur la course sans fond d’un homme qui cherche finalement à attraper son ombre.

 

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Contre-culture is dead

Nous vivons un glissement progressif de la culture comme une descente d’organe. C’est indicible, invisible, ça ronge comme du sucre et petit à petit toute forme de lutte disparait. Je me faisais cette réflexion en regardant, un soir de désœuvrement, une croute Marvel bâtit pour la 3D comme un jeu vidéo de mauvais goût. Je savais que je n’étais pas la cible de cette chose, que ce produit, car il ne s’agit de rien d’autre, ne m’était pas destiné. Qu’il n’était même pas destiné à un public potentiel mais comme objet promotionnel en soi pour les magasins de jouet. Une publicité et rien de plus, une publicité d’une heure et demi. Michel Audiard soutenait que le cinéma n’était pas un art parce qu’il était beaucoup trop collectif, ce que j’ai toujours trouvé personnellement absurde. Le théâtre, un orchestre philarmonique, la danse, sont des arts collectifs également. Mais le cinéma est un art collectif plus fragile que les autres parce qu’il a ceci de commun avec la drogue qu’il génère des rêves, provoque des émotions qui engendrent notamment des pulsions d’achat. Les publicitaires ne s’y sont jamais trompé sur le sujet, la saga James Bond est là pour le démontrer. Mais jusqu’ici le film était un véhicule, bon ou mauvais, il faisait passer des idées en plus des produits, aujourd’hui il n’est plus qu’un véhicule, à peine un prétexte, intrinsèquement inutile et de Disney à Marvel cette logique industrielle est poussé à son paroxysme, contaminant peu à peu tout le cinéma. Les polars se taloyrisent avec leur scène obligatoire de fusillade en mode guerre urbaine, standard absolu depuis Heat. Le torture porn devient une norme comme une autre, et pas un seul pour faire trembler les foules comme l’avait fait Massacre à la Tronçonneuse sans la moindre goutte de sang. On ne créer jamais mieux que dans la contrainte, et si l’art est contrainte il est donc et a toujours été subversion. Mais ce temps est terminé et plus on avance plus tout espoir de voir l’art, la culture se relever, disparait.

 

No future for contre-culture

La contre-culture et morte en même temps qu’elle est née. Peut-être parce qu’il n’y a pas en soit de contre-culture sauf si on offre un distinguo officiel au terme culture. Il n’y a que des mouvements culturels qui s’essoufflent plus ou moins vite selon ceux qui la portent mais également selon leur proximité avec les aspirations de la société. La société des années 60 a très vite adopté la contre-culture des Beatles à Timothy Leary parce que la société était jeune, qu’elle se reconnaissait dans ces aspirations. Et le rock est devenu un objet de consommation courante au même titre que le mouvement hippy est devenu une mode. L’imagination au pouvoir a fait le trottoir des agences de pub et Cohn Bendit fait des câlins à Macron. Curieusement le mouvement punk a connu un destin inverse. Inventé par un modiste en mal de coup publicitaire, le punk a pris une forme subversive tellement noire, tellement « no future » que sa mode ne pouvait se poursuivre qu’auprès de ceux qui s’estimaient ou se voulaient proscrit de la société, les fameux punks à chien. Mais au reste, l’un et l’autre sont devenu aussi inoffensif que le hip hop ou le rap le sont de nos jours, n’en déplaise à la collection de rappeur de quartier qui pousse dans toute la France comme des champignons. La radicalité des discours n’a d’égal que leur pleine impuissance à changer quoi que ce soit. De la Squale en passant par Jean Gabin, le récit chaotique de leur vie de quartier ne change absolument rien à la condition des dits quartiers. Ne parlons même pas de la peinture ou de la sculpture, quasiment disparue, l’art contemporain, un autre terme pour marché de l’art, a tué absolument tout, la forme et le fond, pour un renouvellement narcissique et financier de pseudo transgressions inutiles. Rembrandt et Picasso ne sont pas seulement morts, ils ne reviendront jamais, François Pinaud et ses amis les ont tués pour toujours. Puisque tout n’est plus que produit de nos jours, à commencer par nous même à travers la normalisation taylorisée des réseaux sociaux, et l’art pour commencer. L’art n’est plus que chiffre, nombre d’entrée, de disque vendus, nombre de like, comptabilité du néant. Dans cette figure le néant peut s’inviter à tout heure et il ne se gêne pas, la télé réalité si mal nommée, les émissions d’Hanouna, les moqueries suaves de Barthez, des sucreries. Des sucreries pour un public qui n’a plus la moindre exigence à commencer vis-à-vis de lui-même mais qui a des revendications. Des revendications fabriquées à l’aune de tout ce que fourbira l’actualité comme scandale pas cher et à la portée compréhensive du singe savant que nous permet tous devenir l’ami Google.

Bref nous sommes peu à peu en train de nous acheminer vers une société où l’on n’aura même plus besoin de brûler les livres puisque personne ne les lira plus. Et ce à la même époque où le nombre d’auteur amateur explose au même titre que les combines pour s’auto publier. Mais également à la même époque où une maison de production fera revivre digitalement un acteur juste pour les besoins de ses dividendes, relativisant du même coup la profession même d’acteur. A quoi s’encombrer d’aller au cours Florent puisque le cinéma pourra bientôt inventer des comédiens de toute pièce, et des comédiens qui plus est parfaitement gratuits et compliants au moindre désir mégalomane des maisons de production. Assurément un bon moyen d’éviter des problèmes de type Weinstein mais je ne suis pas certain que l’art sort vainqueur de ce « progrès ». Une société où l’art devient une expression relative à chacun et sans que jamais ce chacun tente de sublimer sa médiocrité que dans une guerre à l’ego. Le tout arbitré par quelque gardien du bon ordre, de Christophe Barbier à Mouloud dans un vaste panel segmenté d’offres et de demandes normalisées. Mais ça ne suffisait pas, s’est ajouté à ça le fascisme ordinaire des interdits extraordinaires, le débat sur le harcèlement qui ne devrait même pas en être un, celui sur l’écriture inclusive, le débat sur la viande, la pollution, le végétarisme, que sais-je, tous autant motif d’anathème, de menace, tous assorti d’apocalypse si on ne se joint pas au concert de panurge. Autant de menace brandit contre les artistes tentés de sortir des clous du bon goût admis. Car l’heure est au procès. Il ne suffit pas d’interdire, d’accuser, de mettre au pilori devant le monde entier, on veut également son procès, on veut du coupable tout chaud et Kevin Spacey de se voir totalement effacé d’un film au seul fait qu’il s’est montré lourd un soir de beuverie. Au seul fait qu’on ne pouvait pas se passer d’un coupable LGTB dans cette ambiance d’égalitarisme totalitaire.

L’ordre bourgeois a toujours tenu un double discours vis-à-vis de l’art voir triple. Tandis qu’il tient l’artiste pour un être quasi divin, doté de son fameux « don » ou « talent » ou « génie » il considère l’art avec une méfiance suffisante pour tenter d’en prendre le contrôle. Hier l’académie des beaux-arts, aujourd’hui le ministère de la culture. Alors que paradoxalement une carrière d’artiste dans une famille bourgeoise est fort mal vue, c’est bien dans les familles bourgeoises de la classe moyennes qu’on rencontre aujourd’hui le plus d’artiste, notamment dans le cinéma français, domaine réservé de la dites bourgeoisie. Pourtant elle ne tire aucun bénéfice de ce lissage culturel auquel elle a contribué durant tout le XXème siècle et en est même victime au même titre que les classes les moins favorisés. L’art transformé en objet de grande consommation perd toute sa valeur culturelle autant pour la masse que pour les classes dirigeantes, cela devient un cercle vicieux, le moyen objectif du grand marché global pour orienter les goûts et les opinions. Car l’art est politique et le marché comme la bourgeoisie l’a compris depuis bien longtemps. L’art questionne la morale, du moins il devrait, l’art déplace, décentre, décale le monde tel qu’il nous apparait et il ne s’encombre pas de savoir s’il est juste, même pas s’il est beaux, il se préoccupe d’être, d’exister en soi au-delà et surtout même de l’artiste. Or c’est exactement le contraire qui se déroule aujourd’hui. L’artiste est sacralisé, magnifié et peu importe ce qu’il fait ou véhicule, la production artistique ne va pas à contrario de la morale ou de la société, elle ne cherche même plus à l’améliorer comme le Bauhaus, dénué d’ambition elle s’accommode. Et de fait nous nous accommodons de tout puisque l’art est censé nous questionner et qu’il ne nous questionne plus ou de moins en moins. C’est un art d’ornementation, anecdotique comme l’ensemble de nos aspirations du moins est-ce ainsi qu’essaye de nous le vendre le marché.

 

La mort de l’art c’est l’avènement du terrorisme

Dans cette cacophonie de vide l’opinion de chacun apparait comme relative à une data, une information et non plus comme la raison d’une action. Ce n’est plus une opinion construite qui fait l’action du terroriste c’est une invocation. Que cette opinion soit dénaturée par la folie ne change rien puisqu’elle est purement et simplement effacée au profit de l’irrationnel, comme elle sera effacée de fait par le lissage des réseaux sociaux et des boutons like. Et dans cette logique la violence verbale peut aussi bien se déchainer que la violence physique puisque les opinions deviennent égales, les moyens d’expressions subitement démocratisés sans manuel, le talent relativisé à une notion vague et quasi d’ordre divin comme si ce n’était pas une chose qui se travaillait. Bref à une époque où on a jamais eu autant de moyens d’expression à notre disposition jamais on s’est si peu exprimé sinon par le plus petit dénominateur commun de l’agression, et les cas de cyber harcèlements, de suicide dû à ces cyber harcèlements de se multiplier comme autant de témoignage de cette impasse moderne. Car ne nous trompons pas, stricto sensu le cyber harcèlement est une forme de terrorisme dans la mesure où c’est bien de la terreur que veut provoquer le bourreau chez sa ou ses victimes. C’est à cette même logique que vous oblige celui qui vous harcèle comme il invite la société à se fliquer un peu plus. Et des lois sont érigées comme autant d’épouvantail à moineau au même titre qu’on multiplie les patrouilles dans les gares. En tuant sciemment, avec conscience, l’art, le marché n’a pas réalisé qu’il ne tuait pas que le coup de pinceau du subversif, le stylo assassin, la caméra vérité, il assassinait la liberté qui s’exprimait au travers. Quand on ne publie pas tel écrivain pour tel mauvaise raison commerciale, on tue également des lecteurs. On éteint un feu ou du moins on le détourne car il faut bien que les uns et les autres trouvent une catharsis à leurs idées. Ce n’est plus seulement l’idiocracy qui s’exprime à travers la bêtise anecdotique des programmes télé, c’est l’idiocracy par la banalisation de la violence. Pour autant il serait facile de s’en limiter à ce constat, l’époque n’a jamais été objectivement moins violente en terme d’acte n’en déplaise aux réactionnaires. Non la violence s’est déplacé, elle est devenu un mode d’expression, un moyen de prendre parole comme un autre, ce n’est même plus une catharsis c’est une fonctionnalité comme une autre qui n’a même plus besoin de puiser un motif, une colère quelconque puisqu’elle est. De la terreur comme forme d’art en somme. Malheureusement non car il n’y a aucun art ici ; On est plus au temps des joutes verbales à la façon des châteaux. Les gens s’invectivent sur la toile, se menacent, se souhaitent le pire, c’est la rage pure, libéré par le secret de l’anonymat qui s’exprime. On aboie, et la caravane passe.

Mais au fond c’est peut-être ce que voulait le marché, des opinions indifférenciées ne pouvant se distinguer que par l’outrance de leur propos. Des inconnus n’existant que pour et par leur punch line sur Twitter. Des artistes ratés ou non, dérivant de mauvais éditeurs en auto édition, d’expo obscure au blog de « plasticien ». Et de la rage, des flots sans discontinué de rage, de convictions éclairés, de certitudes assénés à l’image des modèles télévisuels où chacun essaye de crier plus fort que l’autre de se faire plus remarquer, de faire le buzz, littéralement du bruit, et rien de plus. Oui c’était peut-être ça le projet final, ou bien ce n’est que le début, allé savoir quoiqu’il en soit c’est vers une impasse complète qu’il nous mène.

Pulp

–       J’aime pas les Starbucks, dit abruptement Goran alors que le van passait devant une enseigne.

–       Qu’est-ce que t’as contre t’y vas jamais, ronchonna son frère assis à la place du mort.

–       Justement parce que j’aime pas.

–       Comment qu’on peut pas aimer un truc qu’on connait pas ? Ca ça me tue.

Ils dépassèrent le Mac Donald attenant au Starbucks.

–       J’aime pas Mac Donald non plus.

–       T’y vas pas plus tu préfères bouffer des tacos pourris.

–       J’aime pas les tacos, j’aime pas quand les frites sont serrés avec la viande, je préfère les kebabs.

Milo n’en croyait pas ses oreilles.

–       Tu veux que je te dise t’es chiant, hein t’en pense quoi Grz’ il est chiant non ?

Un grognement d’approbation revint de l’arrière.

–       Vous comprenez rien ! S’emporta le chauffeur, tout ça, Mc Do, Starbucks, c’est de la taylorisation des goûts et des couleurs.

Milo fronça les sourcils.

–       De la quoi ?

Milo n’aimait pas quand on employait des mots qu’il ne comprenait pas, ça lui chauffait la tête, et personne n’avait intérêt à lui chauffer le crâne trop longtemps. Son petit frère, qui passait pour l’intello de la bande, s’empressa de lui expliquer selon ce qu’il en avait compris de sa fiche Wikipédia lu la veille. Le taylorisme ou le formatage de la chaine de production. Et qui selon lui était désormais appliqué à l’endroit des consommateurs par les fameux 1%. C’était son mantra depuis qu’il avait lu quelque part que 1% de la planète en possédait 80%. Depuis le 11 septembre et toute la collection de théories farfelues sur le sujet. Il était à fond dedans, du moins c’est comme ça que le voyait Milo. Une blague, et une blague qui avait assez duré.

–       Ah tu nous emmerde avec tes complots !

–       C’est pas des complots c’est les faits. Starbucks, Mac Donald, Disney, Zara, c’est des chaines, et les chaines c’est fait pour nous enchainer ! Pour qu’on pense tous pareil, qu’on ait les mêmes goûts partout.

–       Bah la preuve que ça marche pas toi tu vas qu’au kebab.

–       Bé même les kebabs y s’y mettent ! Toujours les mêmes sauces, blanche, samouraï, algérienne…. La même chose encore et encore !

–       Meuh, ça toujours été comme ça, rétorqua Milo qui ne savait plus trop quoi répondre.

–       Nan ça empire, annonça Goran d’une voix sinistre quand un grognement venu de derrière leur indiqua qu’ils étaient arrivé.

–       T’es sûr que c’est là hein ?

Nouveau grognement. Grz’ parlait peu, ses frères avaient appris à faire avec. Goran avisa l’immeuble haussmannien d’un air dubitatif.

–       Ils sont combien là-dedans ? Demanda-t-il

–       Trois plus le chien.

–       Il y a un chien ?

Goran n’aimait pas les chiens depuis qu’il s’était fait mordre quand il était petit.

–       Y’a toujours un chien, ricana Milo.

Ils portaient tous les trois la même gabardine noire, le temps ne s’y prêtait pas vraiment mais ils n’en n’avaient cure. Grz’ souleva la couverture qu’il avait à ses pieds découvrant les armes. Deux AK47 à crosse pliable, un fusil à pompe canon court, deux pistolets Makarov, un revolver 38 police. Ils se partagèrent les armes et sortirent du van, les fusils sous les gabardines.

–       C’est quand même dingue, fit Goran alors qu’ils traversaient la rue.

–       De quoi ?

–       Je veux dire ils osent tout de nos jours, avoir une cocotte par ici ?

–       Qu’est-ce que tu veux ils ont les moyens et c’est pas ici que les poulets vont chercher.

Ils pénétrèrent dans un hall cossu avec une caméra à l’entrée devant laquelle ils passèrent tête baissée, ignorant sciemment le gardien dans sa cahute qui les dévisagea méfiant. Mais il ne devait pas être assez payé pour sortir parce qu’il les laissa passer. Les trois compères grimpèrent les escaliers quatre à quatre.

–       N’empêche je trouve ça dingue, ils n’ont plus de limite quand même, ils ne savent vraiment plus où est leur place.

–       Ils sont déboussolé qu’est-ce que tu veux, les français les ont laissé tout faire alors ils font n’importe quoi.

Goran s’arrêta au milieu des escaliers.

–       Dis tu crois qu’ils sont armés ?

–       Tu les connais, ils sont toujours armés.

–       Ici ?

–       Bah pourquoi pas, même si ça tire personne bougera, c’est les immeubles bourgeois ça.

–       Qu’est-ce que t’y connais en immeuble bourgeois toi ?

–       J’ai fait homme de ménage je te signale.

–       Et alors ?

–       Alors tu crois que j’ai fait le ménage que dans les bureaux ? Non monsieur, j’ai fait le ménage dans ce genre d’immeuble, même qu’il y avait un gardien qui s’appelait Alexandre, un petit jeune en uniforme et tout.

–       On ne fait pas d’un cas une généralité, dit sentencieusement son frère, j’espère qu’ils n’ont pas d’arme c’est tout.

Grz’ grogna, ils continuèrent leur chemin.

–       Ils auront un pitt bull, ricana Milo, c’est comme une arme.

–       Ah je déteste ces chiens là.

–       Tu déteste tous les chiens.

–       Je les déteste pas je m’en méfie c’est différent.

Milo soupira.

–       Tu veux toujours avoir le dernier mot.

–       Non ! Pourquoi tu dis ça ?

–       Parce que c’est vrai. Ca y est on y est, troisième droite, c’est ça ?

Nouveau grognement, c’était ça.

–       Comment on rentre ? On n’a pas amené de masse, fit remarquer Goran.

–       Pourquoi tu veux une masse, on va sonner c’est tout.

–       Mais s’ils sont armés ils vont se méfier !

–       Mais non tu vas voir, affirma l’autre en joignant le geste à la parole.

Quelques instants plus tard la porte s’entre-ouvrit sur une femme d’âge mûr, et le museau d’un chien blond, un golden a l’air jouasse.

–       Oui, en quoi puis-je vous aider ? Demanda poliment la dame à l’abri derrière le loquet qui retenait la porte.

Les trois frères étaient autant surpris les uns que les autres.

–       Euh pardon madame, c’est une erreur, grimaça Goran en tirant son frère en arrière.

Elle referma la porte sans rien demander. Goran fit signe à ses frères qu’on s’en allait. Ils grimpèrent à l’étage du dessus

–       Mais c’est quoi ces conneries, je suis sûr que le patron nous avait dit…

Milo fit un geste en dégainant son portable, silence, il appelait l’intéressé.

–       Allo ? Ouais patron c’est Milo… hein ? Non, non il y a pas de problème, je voulais juste vérifier un truc avec vous. L’adresse c’est bien 47 rue de Rennes, troisième droite…. Ah okay merci.

Il raccrocha atterré.

–       C’est bien ça.

–       Ah bon ?

Grognement de surprise. Les trois frères s’entre regardèrent avant de redescendre le pas alerte et de sonner une nouvelle fois. Cette fois c’était un homme d’une cinquantaine d’année, un polo saumon sur les épaules. Fin et long, presque aussi grand que Milo.

–       Oui en quoi puis-je vous aider ? Demanda-t-il derrière le loquet, juste avant que Milo ne l’arrache d’un coup d’épaule. Le type en fut si surpris qu’il en tomba sur ses fesses. Quand le chien se pointa la queue battante pour leur faire la fête. Même Goran se laissa surprendre et pendant quelques instant il y eu un peu de confusion dans le hall, jusqu’à ce que Grz’ claque la porte derrière lui et que le type ne pousse un au secours.

–       Mon Dieu qu’est-ce qui se passe chéri !?

–       Papa !?

La femme et un adolescent en chemise rayée bleu et blanche, mocassin à gland, le clone craché de son père, le polo en moins. Les trois frères ouvrirent leur gabardine.

–       Faites pas d’histoires on est venu pour la coke.

–       La coke ? Mais…. Mais… nous n’avons pas de coke mon… monsieur bégaya la femme.

Milo secoua la tête et fit signe à ses frères de fouiller l’appartement.

–       Je vous ai dit de pas faire d’histoire hein ? D’un coup de crosse en travers la figure il envoya le gamin par terre. Ce dernier roula en poussant un cri de douleur. Milo le poursuivi et le bourra de coup de pied jusqu’à ce qu’elle supplie. Le chien n’avait pas bougé sinon la queue, il était clair qu’il était plus contant d’avoir des visiteurs qu’il se sentait investi de la mission de garder ses maitres.

–       Hé putain ! Y’a les flics !

–       De quoi ?

Goran regardait au dehors par une fenêtre du salon un car de CRS au pied de l’immeuble.

–       Y’a les flics.

–       Qu’est-ce qu’ils foutent là ? Ils sont combien ?

–       Une camionnette de CRS, je vois que ça. Et un flic sur le trottoir.

–       C’est pour le ministre, expliqua le mari.

–       De quoi ?

–       Il y a un ministre qui loge dans l’immeuble.

Les frères se jetèrent un coup d’œil dubitatif, comment assurer leur sortie discrète maintenant ?

–       Il y a une autre sortie ?

–       De quoi ?

–       Il y une autre sortie à l’immeuble ?

–       Par la cour, hasarda la femme en faisant signe à Milo vers la cuisine.

Milo l’attrapa rudement par le bras et l’entraina dans la direction indiquée. La fenêtre de la cuisine donnait sur une grande cour fermée par un mur mitoyen à deux autres cours. Milo s’imagina cinq secondes en train de grimper ce mur avec ses cent dix kilos, ça le tentait moyen d’autant qu’ils étaient censé repartir avec des kilos de C. Soudain il sentit une brûlure dans son avant-bras, il regarda par réflexe, il avait un couteau planté dedans.

–       Sa…. Salope !

Elle avait fait un pas en arrière, visiblement aussi terrifiée par son geste qu’il était furieux. Son doigt se referma sur la détente, une rafale partie toute seule, constellant la poitrine de la femme qui alla bouler sur le carrelage avec un hoquet de surprise.

–       Bon Dieu mais t’es malade ! Aboya Goran en entrant précipitamment dans la cuisine, Grz’ et le chien sur ses talons.

–       Ah ouais !? Et ça c’est quoi ? Une blague !? Râla Milo en arrachant le couteau de son avant-bras.

–       Hélène ? Fit le mari derrière eux d’une voix blanche. Avant de les bousculer et de se précipiter sur le corps de sa femme. Hélène non ! Non ! Noooooon !

–       Maman ? Fit à son tour le gamin en entrant. Bande de salaud vous avez tué ma mère !

Il reparti en courant. Milo regarda ses frères.

–       Bah vous attendez quoi ?

Ils détalèrent à leur tour. Milo attrapa l’autre par le col, derrière on entendait des bruits de cavalcade.

–       Bon ça suffit les grimaces où est la coke ?

Il entendit un « salaud ! » immédiatement suivi d’un coup de feu puis d’un autre.

–       Oh bordel il se passe quoi.

–       Adrien ! Cria le mari en se débattant.

Milo lui flanqua un coup sur le nez et le traina au dehors.

–       Il se passe quoi bordel !?

Le gamin gisait dans le salon, un fusil de chasse à ses côtés, la tête à demi emportée par une balle. Ses deux frères avaient le nez en l’air. Milo leva la tête incrédule, le temps de comprendre le lustre au-dessus d’eux se décrochait… et s’effondrait sur la tête du type avec un fracas de cristal.

–       Oh merde, grogna Grz’

 

Le Marseillais évoquait sans doute bien des choses mais la plaisanterie, le rire, la blague n’en faisait pas parti. La peur, la méfiance, éventuellement la terreur quand il était de mauvaise humeur, mais en aucun cas le fou rire. C’était pourtant bien un fou rire qu’essayait désespérément de retenir le tas de muscle face à lui. La nervosité sans doute. Le Marseillais rendait tout le monde nerveux, même les tas de muscle.

–       Si ce pays de con autorisait le MMA le combat ne serait pas clandestin, expliquait le Marseillais de sa voix rauque, fruit d’un savant mélange de tabac, d’alcool et de nuit blanche à taper le carton. Et si ce combat n’était pas clandestin tu aurais tes chances. Je n’en doutes pas. Mais la vie est injuste n’est-ce pas ? La vie ne nous fait pas les cadeaux que nous voulons, elle nous offre des occasions. Toi tu vas perdre, mais tu vas t’enrichir par exemple.

Le tas de muscle écoutait en pensant à son fou rire. Cherchant un détail dans ce visage impavide qui le dégoute de rire, le Marseillais le fixait de ses yeux comme des plombs de chasse, on aurait dit qu’il allait lui dévorer l’âme.

–       Est-ce que tu me comprends ?

Le téléphone sur la table sonna, le tas de muscle fit signe qu’il comprenait parfaitement. Ca lui permit de fermer les yeux et de penser à un truc assez sinistre pour lui passer l’envie d’éclater de rire. Lui sur le tapis en train de saigner comme un cochon.

–       Ouais ?

C’était Milo.

–       Patron, on a un problème…

Le coup de feu que le gamin avait tiré en l’air avait affaibli l’attache du lustre, mais en dépit du bruit que celui-ci avait fait en tombant, en dépit des coups de feu qui avaient précédé, la prédiction de Milo était juste, personne dans l’immeuble n’avait bougé. Même pas le flic en bas. Goran surveillait derrière le rideau de la fenêtre, il avait beau regarder, pas un seul type de la BAC jusqu’ici. Incroyable ! Mais le plus incroyable c’est ce qu’avait fini par trouver Grz’ à force de fouiller, les paquets de cocaïne sous l’évier de la cuisine. Milo n’en n’avait pas cru ses yeux.

–       Alors c’était ça qu’elle protégeait la salope ! Dit-il en raccrochant.

–       Alors il a dit quoi ? Demanda Goran.

–       D’après toi ? Grogna son frère, il a dit qu’on se débarrasse des corps bien sûr ! Pas de cadavre qu’il a dit !

–       Pas de cadavre ? Mais il veut qu’on fasse quoi bordel !? Qu’on les découpe !

–       Pourquoi tu poses des questions à la con si t’as la réponse !?

–       Non, non, j’en ai marre de découper des gens ! Je suis pas venu pour ça moi je découpe personne !

Les deux frères n’en croyaient pas leurs oreilles.

–       Qu’est-ce que tu racontes, depuis quand ça te gène de découper les gens ? Tu veux que je te rappel combien t’en as découpé dans ta vie déjà.

–       Bah justement ! Je trouve ça immoral. C’est pas chrétien, je veux me racheter.

–       Hein ? Grogna Grz’

–       Depuis quand ça te préoccupe toi ? A part à ton baptême t’es jamais allé à l’église, gronda Milo.

–       Ca n’empêche, j’ai des croyances.

–       Des croyances hein…. Comme laisser trois cadavres derrière soi avec ton ADN partout ? Abruti !

–       Qu’on les découpe ou pas notre ADN sera partout, fit remarquer Goran, je te signale que tu saignes, faudrait te faire soigner d’ailleurs…

–       T’occupes pas de mon bras et aide nous, fit Milo en soulevant le cadavre de la femme.

–       Non. Je refuse de découper ces gens.

–       Ah tu commences à me faire chier tu sais ça !? Aide nous je te dis !

Goran hésita, jetant un coup d’œil à Grz’ à l’air harassé.

–       D’accord mais je les découpe pas !

–       Tu feras ce que je te dirais ou c’est moi qui vais te découper bordel !

Goran pâli, son frère n’avait pas l’habitude de faire des menaces en l’air. Par exemple quand il avait dit à leur père d’arrêter de battre leur mère ou il le tuerait, leur père avait fait l’erreur de ne pas le croire.

–       Tu ferais pas ça, dit-il d’une petite voix enroué.

–       Si tu me fais chier, sans hésitation.

Ils transportèrent les cadavres dans la salle de bain qui, Dieu merci, était équipé d’une baignoire quand on sonna. Une petite vieille dans l’œilleton, Goran ouvrit, son Makarov dans une main, main dans le dos.

–       Oui madame que puis-je pour vous ?

–       Qu’est-ce qui se passe où est Hélène, c’est quoi tout ce bruit !? J’essaye de faire la sieste moi !

–       Oh je suis absolument désolé pour le dérangement madame, les gens qui vivent ici sont sorti, nous faisons des travaux.

–       Des travaux ? Hélène ne m’a jamais parlé de travaux.

Le chien apparu juste au mauvais moment pour faire la fête à la voisine comme il avait l’air de faire la fête à absolument tout le monde dans l’indifférence complète du sort de ses propriétaires.

–       Bah Boules qu’est-ce que tu fais là ? Ils t’ont pas emmené avec toi ?

Elle regarda Goran qui essayait d’empêcher le chien de sortir.

–       C’est quoi ces loucheries, vous seriez pas des voleurs des fois ?

–       Des voleurs grand Dieu non, dites pour le chien madame, ils ne l’ont pas emmené avec eux, vous ne voudriez pas le garder, il nous gêne pour les travaux.

–       Euh…

–       Oh votre mari ne va pas être d’accord c’est ça.

–       Je vis seule annonça la vieille avec un air digne.

–       Ah je vois vous attendez une visite peut-être… ça nous aiderait beaucoup vous savez, il est fort sympathique mais…

–       Non je n’attends personne mais…

Soudain Goran l’attrapa par le col et l’entraina à l’intérieur.

–       Elle vit seule, elle attend personne et elle vient faire chier !? S’emporta-t-il.

La vieille glapit, il la frappa avec son pistolet, elle s’effondra inanimée, il la traina jusqu’à la salle de bain.

–       Qui c’est celle là ? Demanda Milo.

–       Une emmerdeuse.

–       Elle est vivante ?

–       Ouais.

–       Moi je découpe pas les gens vivant.

Ils avaient déjà commencé, trois têtes s’entassaient dans le lavabo.

–       J’ai pas dit que je voulais qu’on la découpe, on l’attache et pis c’est tout.

–       Elle a vu ton visage.

–       Et alors, je suis pas fiché en France moi.

Milo haussa les épaules, il n’aimait pas qu’on lui rappel les mauvais souvenirs.

–       Oh ça va hein… de toute façon le patron veut pas de témoin.

–       C’est pas un témoin, elle sait même pas ce qu’on vient foutre, elle pensait qu’on était des voleurs.

–       Bah justement, elle va donner ton signalement et…

Grz ‘ grogna.

–       Ouais, ouais, ça va, je dis juste que faut la tuer.

–       C’est hors de question, elle n’a rien fait ! Protesta Goran.

Grz’ se leva exaspéré, un couteau du chef ensanglanté à la main. Il poussa son frère et poignarda la vieille trois fois en pleine poitrine avant de le dévisager d’un regard lourd de sens. Il faisait chier, et pas plus que son frère Grz’ était à prendre à la légère, en fait des trois, c’était celui qu’il fallait le moins prendre à la blague. Grz’ était fou, Goran n’en avait jamais eu de doute mais aujourd’hui particulièrement. Il regarda la vieille dame se vider de son sang en hoquetant, il n’eut pas le courage de la laisser agoniser. Il posa une serviette sur sa tête et lui colla une balle dans la tête. La serviette étouffa vaguement le bruit. Restait quatre corps à découper, soit huit jambes et bras, quatre troncs, les têtes, emballés le tout et disparaitre avec sans alerter le flic dehors. Finalement Goran accepta de donner un coup de main. Comme l’avait précisé Milo ce n’était pas les premiers corps qu’ils découpaient et dans des conditions plus difficiles, mais quatre corps ça fait beaucoup de sang, beaucoup de place occupé, beaucoup de travail quand on outillait avec des couteaux de cuisine et, Dieu merci, une scie à métaux trouvé dans la boite de bricolage de monsieur. Ils pataugèrent là-dedans pendant trois bonnes heures, emballèrent le tout avec des sacs poubelles quand Milo passant dans le salon donna l’alerte.

–       Il y a d’autres flics !

–       Comment ça ?

–       Y’a deux cars.

–       De quoi ?

Goran s’approcha, il y avait en effet deux cars de CRS plein maintenant en bas de l’immeuble.

–       C’est à cause des manifs ça.

–       Quelle manif ?

Goran haussa les épaules.

–       Il y a toujours des manifs en France alors va savoir. C’est sûrement pas à cause de nous en tout cas.

–       Comment tu peux être sûr ?

–       Tu vois la BAC, tu vois le GIGN ? Non alors c’est pas pour nous.

Milo laissa tomber le rideau.

–       J’aime pas ça quand même.

–       Et qu’est-ce que tu veux qu’on fasse on peut pas rester ici.

–       On peut pas sortir comme ça non plus, on va se faire repérer.

Ils étaient couverts de sang.

–       Non c’est sûr, admit Goran. On va voir s’ils ont des trucs à notre taille.

Par chance ils en avaient mais ça faisait drôle de se voir dans ces tenues de bourgeois. Ils se regardaient dans la glace de la chambre des parents en rigolant.

–       Alors Monsieuh la comteuh un peuh de champagneuh ?

–       Arrête tes conneries ils parlent pas comme ça les bourges, protesta Milo.

–       Ils parlent comment alors monsieur l’expert ?

–       Ils disent « cher ami » d’abord, les bourges tout le monde est leur ami, ou leur copain. Mais si c’est un copain alors c’est un intime, un ami ça peut être n’importe qui qu’ils connaissent.

–       Chereuh amieuh, s’amusa son frère.

–       Et ils ont pas cet accent à la con non plus, il parle normal.

–       Ca va jamais marcher, déclara soudain Grz’ derrière eux.

–       De quoi qui va jamais marcher ?

–       Nous, grogna le dernier des frères en se dévisageant.

Avec son nez de travers, sa balafre qui lui divisait le visage en deux et sa paupière droite ornée d’un orgelet de bonne taille on pouvait comprendre qu’il puisse avoir des doutes quant à passer pour un bourgeois ordinaire. Milo se regarda à son tour. Le front avancé, le nez aplati, des mains d’étrangleur et une carrure pour déménager les pianos.

–       Avec le chien je suis sûr que ça passera, fit Goran pour se rassurer. Des trois il était sans doute le moins remarquable mais il n’avait indubitablement pas l’air chez lui dans les vêtements du gamin

–       Rien du tout, il nous faut une femme.

–       Tu veux appeler un tapin ? T’es cinglé ?

–       Tu vas faire la femme.

–       Ca va pas non !?

–       Je te demande pas ton avis, va t’habiller !

Goran en femme ? Très poudré alors, énormément même et maquillé comme une voiture volée. Grz’ fit remarquer que c’était pire question look, Goran alla se rhabiller. Cinq gros sacs et quatre valises, ils finirent par sortir l’un derrière l’autre, les mains encombrées comme s’ils partaient en vacance laissant le chien seul dans l’appartement qui aussi tôt ce mit à hululer.

–       Ces quoi ces conneries ? Râla Goran

–       L’aime pas être seul, expliqua Milo.

–       Va alerter tout l’immeuble ce connard !

–       On le bute, proposa Grz’

–       Eh il est cool ce chien, protesta Milo, pourquoi on ferait ça.

–       Parce qu’il nous emmerde ? Suggéra son frère.

–       Nan, nan, pas question on le prend avec nous.

–       Hein ? De quoi ? Tu crois pas qu’on est assez encombré !?

–       Justement ça fera genre on part en vacance.

–       T’en penses quoi Grz’ ?

Ce dernier secoua la tête signifiant qu’il ne voulait rien à avoir à faire avec cette discussion absurde.

–       Il pense comme moi ! décida Milo.

Et ils allèrent chercher le chien avant de claquer la porte, celui-ci leur fit la fête comme s’il ne les avait pas vu de la semaine.

–       Il est bizarre ce chien, on a buté ses maitres il en a rien à foutre et maintenant il nous kiffe.

–       Peut-être qu’ils le battaient.

–       L’a pas l’air battu.

–       Ou bien ils étaient chiants comme une messe.

Goran rigola en passant devant le gardien, tirant sur sa valise, un sac Vuitton sous le bras.

–       Dites moi, intervint soudain ce dernier. On peut savoir d’où vous sortez vous autres.

–       De quoi ? Répondit Milo en russe.

–       Oh… euh, do you speak english ?

–       Niet.

Le gardien essaya bravement de faire barrage de son corps en répétant sa question, d’où ils sortaient. Milo lui dit d’aller se faire foutre toujours en russe et il allait joindre le geste à la parole quand le policier entra à son tour dans le hall glaçant l’ambiance.

–       Un problème ? Demanda-t-il.

–       Niet problème ! S’exclama Milo avant de continuer en russe, ce mec nous emmerde l’âme pourquoi tu veux en être ?

C’est le moment que choisi le chien pour essayer de faire comme s’il était féroce. Il aboya à tout rompre, il en avait après les uniformes.

–       Bah il a quoi ce chien ? Demanda le pandore.

–       Grishka au pied ! Ordonna Milo en tirant sur la laisse du chien.

Le chien, ignorant qu’il avait été débaptisé, continua d’aboyer.

–       Pardon, pardon, s’excusa Milo alors que le flic s’écartait pour le laisser passer.

–       Eh mais attendez je connais ce ch…

Le gardien ne termina pas sa phrase, malencontreusement cogné à l’entre cuisse par un Grz’ fort encombré et de mauvaise humeur.

–       Ca va ? S’enquit le flic.

–       Aïïïïe…

–       Désolé, désolé, grogna Grz’ en les dépassant aussi rapidement que la décence lui permettait.

Le moment que choisi l’anse d’une des valises pour rompre sous le poids qu’elle contenait. Ca fit crac puis splaff. Goran jura en serbe quand entrèrent dans le hall un bloc au complet de CRS casqué et botté. Il y avait quatre têtes et deux bras dans ce sac là, il fallut un certain sang froid pour ne pas paniquer. Goran ne fit pas semblant, il était impressionné.

–       Qu’est-ce qui se passe ? Demanda-t-il en français d’une voix blanche.

–       Ne vous en faites pas, i y a une manifestation qui doit passer par ici, expliqua le flic, si j’étais vous je ne trainerais pas. Tenez, on va vous aider.

Ils soulevèrent le sac à deux.

–       Pffiou, vous partez pour de longues vacances vous ou quoi ?

–       Maison de campagne, répondit spontanément Goran, dans son esprit tous les bourgeois avaient une maison de campagne.

Et ainsi les flics les aidèrent à charger le van, quatre corps découpés, vingt kilos de cocaïne et les armes.

 

La nuit était tombée, le sac poubelle plongea dans l’eau sans bruit, coulant presque immédiatement à pic, ils avaient ajouté des cailloux. Un canal de la Marne, le chien, attaché à un arbre, les regardait se passer les sacs de mains en mains l’air jouasse.

–       Tu vas en faire quoi de ce clebs ?

–       Bin je vais le garder.

–       En tout cas c’est pas un chien de garde, ça sert à rien un chien si c’est pas un chien de garde, décréta Goran.

–       C’est toi qui sert à rien. Monsieur j’ai une théorie pour tout.

–       Meuh non j’ai pas une théorie pour tout !

–       Mais si, Grz’ j’ai pas raison ?

Grz’ grogna d’approbation, la dispute se poursuivit jusqu’à ce qu’ils retournent dans la voiture et plus loin. Goran ne lâchait pas facilement l’affaire.