Il était une fois le Royaume de Frounch (Légende du XXIe siècle)

Frounch, le pays où le ridicule ne tue plus; hélas

Tagrawla Ineqqiqi

Le Royaume de Frounch était petit comme une grenouille, mais son bon roi n’avait de cesse de parcourir le monde pour en vanter la grandeur. C’était une vieille tradition frounchienne : il n’avait gagné que les guerres menées contre des populations désarmées, perdu toutes les autres quand il n’était pas aidé de ses voisins, mais le Royaume de Frounch se percevait lui-même tel un magnifique bœuf de trait bien nourri. Les autres contrées n’en prenaient pas ombrage : elles laissaient le bon roi vitupérer en agitant les bras tout en riant sous cape : après tout, les occasions de s’amuser ne sont pas si nombreuses en ce bas monde. En fait, si le Royaume de Frounch s’imaginait puissant, c’est surtout qu’il était un des rares à posséder une arme monstrueuse capable de détruire l’ensemble de la planète, et c’était son seul point réel de grandeur, si l’on veut bien admettre que la…

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Chien noir 1.

Harry Burke avait la double casquette de garant de caution et de chasseur de prime. Autant dire qu’il était son propre employeur quand un mec manquait à l’appel. En tant que garant il touchait un pour cent du montant de la caution, et dix en tant que chasseur de prime, alors il adorait justement quand on lui faisait faux bond, ça voulait dire plus de fric. Plus de fric, et il faut bien l’admettre, plus de fun. Le boulot de garant c’était surtout des paperasses et clairement Harry Burke n’était pas un homme de paperasse. Il avait d’ailleurs une secrétaire pour ça, Miss White qui était, comme il disait souvent avec un brin d’admiration, la seule femme qui ait jamais réussi à le supporter plus de cinq ans. Harry Burke était divorcé, trois fois divorcé. Il faut dire qu’il n’avait pas mené la vie facile à ses femmes. Ancien béret vert, toujours à l‘étranger, il avait fait le coup de poing au Nicaragua et au Salvador dans les années 80, avait participé avec la DEA à la traque d’Escobar, il y avait pris ce goût pour la chasse à l’homme dont parlait Hemingway, un de ses auteurs préférés. Ce même goût qui depuis quinze ans qu’il était chasseur de prime l’envoyait d’un bout à l’autre du pays pour chopper des petits voyous en cavale. Un plaisir que n’arrivaient d’autant pas à comprendre ses femmes qu’Harry Burke n’avait jamais été l’homme des grands discours ni des grandes déclarations. Ce n’était pas un homme qu’on impressionnait non plus comme ça. Avec son mètre quatre-vingt-quinze, ses cent quinze kilos, son brevet d’enseignant en close-combat et en tir tactique, son passif d’ancien combattant qui s’étalait partout dans son bureau, ses diplômes, ses photos avec Reagan, on pouvait même dire que c’était généralement lui qui en imposait à ses interlocuteurs. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui il se sentait curieux devant le petit vieux. Il avait la soixantaine, chabin, comme on disait dans les îles, légèrement roux cendre avec des yeux bleus pâles et des grains de beauté plein le visage. Il ne savait pas quoi mais il se dégageait quelque chose de cet homme qui le mettait mal à l’aise. Pour autant Harry Burke essayait de donner le change. Dix mille dollars de caution pour port d’arme illégal c’est trop. Il a une vieille affaire de trafic d’armes sur les bras. Beaumont vous dites ? Oui, je ne connais pas son nom de famille, si ça se trouve c’est même un surnom, il est à Dog Town depuis hier. Il était arrivé avec son imper beige, son chapeau des années 60 et son petit sac de sport des Playboys de Paradise rempli de rouleaux de billets de dix dollars usagés, il lui avait demandé la procédure à suivre mais quelque chose lui disait qu’il savait parfaitement comment tout le système fonctionnait. D’ailleurs il connaissait le nom qu’on donnait à la prison du comté à cause du refuge pour chiens juste à côté. C’était un nom connu certes mais ça venait plus facilement à la bouche des anciens détenus que des autres. Pourtant il aurait parié qu’il n’avait jamais fait un seul jour de prison. Il n’avait pas cette marque invisible et particulière que faisait la prison sur les gens. Il était comme lisse, trop lisse peut-être. Comment vous avez dit que vous vous appeliez déjà ? demanda-t-il en remplissant le formulaire de dépôt de caution. Toussain, Monsieur Toussain, je suis haïtien, précisa le petit vieux avec un sourire rempli de fausses dents parfaitement alignées. Harry Burke s’en serait douté avec un nom comme ça. Il téléphona à la prison, oui Beaumont, port d’arme illégal, il a une affaire en cours… oui c’est ça… oui Beaumont Johnson vous dites ? Oui je n’avais pas son nom de famille, merci. Il fit signer le papier de remise de caution au petit vieux ; vous avez un coffre ? demanda ce dernier en posant le sac sur son bureau encombré. Juste en face, la National First, on un compte spécial pour les dépôts. Vous pensez que ça ira ? ajouta Burke avec une pointe de défi dans la voix. Il n’y avait aucune raison particulière pour laquelle le petit vieux le rende nerveux, mais c’était comme ça. Oh oui, pas de problème. Et je voulais savoir, s’il arrivait quelque chose à Beaumont, comme de se faire renverser par une voiture par exemple, je serais remboursé ? Avec un certificat de décès oui, il faudra remplir quelques papiers aussi. Oui, naturellement, puis le petit vieux ajouta après une pause, dites, c’est vous qui les avez tous tués ? Il y avait une photo dans son bureau, mélangée avec tout le fatras des décorations et des plaques commémoratives de la NRA, arrangée comme une carte de Noël où on voyait un Burke plus jeune de vingt ans avec des compagnons d’arme, debout sur un tas de cadavres et cette accroche au-dessus « very happy christmas ». Burke n’y faisait plus attention depuis longtemps mais il savait que parfois ses clients se laissaient impressionner. Oui, mentit-il. La photo avait été prise après la découverte d’un charnier commis par les contrats, ses amis de l’époque. Ils en avaient fait une carte de Noël dédiée à l’adresse des sandinistes mais c’était la première fois qu’il lui arrivait de mentir à son sujet. Pourquoi vouloir effrayer un client après tout hein ? Alors pourquoi celui-là ? Et en plus il lui donnait l’impression de savoir parfaitement qu’il mentait. Pourtant Monsieur Toussain ne fit aucun commentaire, il se contenta d’hocher la tête et de laisser trainer son regard faïence sur le décor pendant que Burke finissait de remplir les papiers. Miss White n’était pas là aujourd’hui, c’était bien sa veine. Il sortira quand vous pensez ? Demanda soudain le vieil homme, Burke consulta la grosse montre navajo qu’il avait au poignet, le temps d’aller au tribunal… oh d’ici ce soir ça sera possible. Burke ne se reconnaissait plus, d’habitude il aurait dit demain, quoi qu’il arrive… qu’est-ce que ce type lui faisait ? Finalement ils conclurent le dossier de Beaumont Johnson et le petit vieux s’en alla comme il était venu avec son sac vide. Burke resta un petit moment à se demander ce qui n’allait pas chez ce type-là, et puis il trouva, il était plus malin qu’il en avait l’air.

Monsieur Toussain sorti de chez Harry Burke en se demandant pourquoi il avait ressenti le besoin de mentir. Un homme comme lui, avec tous ses diplômes, ses médailles, son allure même, il n’avait pas besoin de frimer. Il trouvait ça presque amusant même, ou ironique, il ne savait pas. Que ce grand gaillard sans peur se sente obligé de lui raconter des histoires comme ça, lui qui n’était après tout qu’un vieil homme banal. En tout cas il y veillait à sa banalité, comme il veillait à ne pas paraitre plus malin qu’il ne l’était, il avait remarqué que ça avait tendance à rendre les gens méfiants. Monsieur Toussain conduisait une Chevrolet grise de 2013, prudemment, en mettant toujours bien son clignotant, respectant scrupuleusement la réglementation de vitesse, jamais dépasser de la ligne jaune, ce qui, à Paradise City, avait tendance à rendre fou l’automobiliste moyen. Mais jamais aucun policier n’avait eu à lui reprocher sa conduite ni de s’être  garé sur un stationnement interdit, ça aussi il y veillait toujours avec attention. Du coup ce qui prenait un quart d’heure à un conducteur dans cette ville, en prenait généralement quarante-cinq pour Monsieur Toussain. Surtout par temps de pluie, et elle tombait souvent depuis qu’on annonçait l’approche du cyclone Adam. Mais son employeur avait l’habitude. Il l’attendait dans son dîner’s préféré, le Lala à Petite Haïti, devant un café et des biscottes, Jimmy Lafleur faisait autant attention à son allure qu’à sa ligne. Alors ? C’est fait. Il n’a pas été indiscret ? Non. Il ne vous a pas demandé qui il était pour vous ? Non plus, il a pris l’argent, m’a fait signer les papiers, c’est tout. Bien, les gens discrets, j’aime bien ça moi, et en cas d’accident qu’est-ce qui se passe ? Monsieur Toussain lui expliqua ce que Burke avait dit, un avis de décès et on récupérait l’argent. Lafleur était satisfait. Vous n’avez pas peur qu’il retourne à la Jamaïque ? Qui Beaumont ? Non, je vous l’ai dit, la première chose qu’il va faire en sortant c’est d’aller se fumer un gros joint avec ses copains. Je le connais, il est très doué pour les chiffres mais pour le reste c’est pas une flèche. Monsieur Toussain voulait bien le croire, se faire attraper avec une arme alors qu’on risquait déjà de la prison sur une autre affaire d’armes c’était manquer de la jugeote la plus élémentaire selon lui.  Une fille entra, mignonne, mulâtre avec les cheveux frisés, moulée dans une robe de satin bleu néon et discrètement maquillée. Monsieur Toussain détourna la tête et regarda la Mercedes blanche rallongée dont elle venait de sortir. Il y avait un chauffeur, les vitres étaient fumées, le chauffeur se tenait dehors qui refermait la portière. La fille tortilla des fesses jusqu’à eux, indifférente au regard que lui jetaient les clients, et se colla sur la banquette près de Lafleur. A peine si elle salua le vieux monsieur assis en face, mais ça ne le dérangeait pas, il avait l’habitude. Qu’est-ce que tu veux chérie ? demanda Lafleur sur un ton charmeur, tout de suite la fille se réfugia dans son cou et lui susurra quelque chose à l’oreille. Lafleur sourit. Il est là ? Oui, fit la fille en hochant la tête comme une enfant. Il se retourna vers Monsieur Toussain. Excusez-moi, nous en avons fini je crois ? Oui. Bien en ce cas, si vous permettez…. Le vieux monsieur les regarda partir main dans la main, admirant le talent. Ce macro avait un don pour les rendre toutes amoureuses.

Kobe Jones, le meilleur joueur de l’équipe des Lakers, avec Bobby Spoon, le meilleur des Playboys, c’est-à-dire le moins pire. Ici, dans ma ville ! Voilà ce que j’appelle une bonne rencontre. Merci Suzy, et merci à moi d’être aussi à la cool. Comment vas-tu Bobby ? Jimmy, je te présente… Kobe Jones ! Oui je suis tous vos matchs, je lui dis en lui serrant chaleureusement la pince. Il se marre, je crois qu’il a pris de la C. Enchanté, t’es le mac de Cindy ? il me répond aussi sec. Suzy, je corrige, et non je ne suis pas son mac, je suis agent d’artiste. Il éclate de rire, Spoon aussi, j’en fais de même, Suzy aussi, c’est l’éclate. Mais moi je ne prends pas de C. ça m’arrive d’en goûter sur les dents juste, pour tester une qualité, mais je ne touche pas à ces merdes. Les filles ? Elles font ce qu’elles veulent. Je vous jure, j’ajoute par-dessus les rires en sortant ma carte. Une magnifique carte de visite, légèrement gaufrée en papier végétal, que j’ai faite faire par un imprimeur de mes amis, modèle unique. Il lit, et son rire redouble d’effort, il est apoplectique, oui, définitivement il a pris de la C. Cindy nous a dit que tu connaissais un coin sympa. Suzy ! Proteste l’intéressée, mais oui ma poule, excuse-moi. Suzy est lovée contre Spoon, la main sur sa braguette. Ça dépend, je dis, quel genre de coin sympa tu cherches, il y en a plein ici à Paradise, qu’est-ce qui te branche ? Vu qu’il est autour d’une heure je me dis et que ces deux-là ont l’air déjà bien frais j’imagine qu’ils ont déjà fait tous la rumba cette nuit. Où vous êtes allés, je demande à Suzy. Au Circle, elle fait d’une voix genre j’en ai marre d’aller là-bas. Mais je comprends, c’est comme ça, le gratin veut absolument se faire voir dans cette boîte, on ne peut pas aller contre les affaires.

C’est comme ça que je me vois, un homme d’affaire. Je ne possède aucune entreprise à moi, je me contente de mettre les gens en rapport les uns avec les autres. Et de toucher mon pourcentage au passage. Les filles ? J’en ai quatre, Suzy, que vous connaissez déjà, Sharon, ma petite poulette de Californie, blonde à croquer, Georgia, qui a la cinquantaine mais qui fait des trucs insensés avec son cul, et Céline, une petite brune aux cheveux courts, une blanche que je viens de lever et que je suis en train de dresser. Quand je dis dresser, c’est dresser à être dans le monde, et à bien baiser aussi. Ça s’apprend, certaines n’en n’ont pas besoin, d’autres si, je suis leur professeur. Et pour ça, pour que ça soit parfait, vu que c’est des bonnes femmes, le mieux c’est de les rendre accros à votre gueule. C’est ça dresser. Vous lui apprenez à bouffer, à se tenir, vous l’habillez, vous la présentez, au début vous y aller en douceur, et puis vous la filez à un copain, histoire qu’il la teste. Vous voyez comment elle réagit, si elle se laisse faire ou non, vous dites rien, vous parlez pas d’argent. Si elle prend, c’est bon, je sais que je pourrais l’amener rapidement à baiser contre du blé. Sinon, c’est pas grave, on la lui joue cool, t’es mon amour mais tu sais comment j’aime les femmes…. Oui, oui mon chéri je comprends, non ne m’abandonne pas… etc. Vous voyez ? On l’a tous fait à une fille un jour, un pot de colle en général. Le coup de j’aime les femmes, je ne peux pas aimer que toi. Ça les rend dingue. Et puis on décide de lui présenter l’écurie, et on les laisse papoter. En général je ne me trompe pas, les filles arrangent bien leurs affaires entres elles. Est-ce qu’elles sont vraiment toutes amoureuses de moi ? Non, mais elles font bien semblant, et c’est tout ce qui compte.

Le champion des Lakers voulait du lourd, est-ce que Jimmy connaissait un coin sympa où fumer du crack. Oui Jimmy en connaissait un. Une fumerie sécurisée à deux pâtés de maison d’ici. Alors on est allé là-bas. Je déteste l’odeur du crack, vous savez quelle odeur ça a ? Le pneu qui fond. Je les ai laissés et je suis rentré chez moi en taxi. J’ai un ami qui me prête un appartement sur l’île, en plein milieu d’un cite résidentiel, parc, palmiers, piscines et sécurité maximum. Au-dessus de chez moi vit un couple de milliardaires, les Avazaniskus, des arméniens. Au troisième il paraît que Shakira possède un loft, mais c’est des rumeurs de portier. Ah oui parce qu’en plus nous avons un portier. Charles qu’il s’appelle, ça ne s’invente pas. Mais j’ai d’autres appartements en ville, tous à des amis, ou des connaissances, je ne possède rien en mon nom. Pas même les deux pièces que je loue aux filles. C’est un prêt de Guerrero sur le compte d’une société offshore. Elles me payent le loyer et me donne 50% de leurs gains, je m’occupe du reste. Les habiller si nécessaire, les présenter aux bonnes personnes, et bien entendu aucune ne descend dans la rue. De toute façon elles ne sont là que pour huiler les rouages, faciliter les affaires, les rencontres. Je gagne entre mille et deux mille cinq cent dollars par passe, parfois plus, ça dépend du client, mais mon revenu de roulement je le fais avec les armes. J’ai une équipe de fondus qui travaille pour moi, des crackers, du genre qui n’ont peur de rien, ils volent les armes et je les revends. Mes principaux clients bien sûr sont les gangs mais je fournis à la demande qui a besoin. C’est assez marrant mais j’ai remarqué que souvent on me demandait des armes populaires dans les jeux vidéo ou les films. Quand Medal of Honor est sorti par exemple, tout le monde voulait des pétards de chez Vickers. Et puis avec la série Walking Dead, il y a eu une résurgence d’engouement pour le bon vieux 44 Smith et Wesson, mais il y a des indémodables. Le Colt 1911 pour ceux qui connaissent leurs classiques, le Tek 9 qui plaît beaucoup aux gangs, ou le Desert Eagle, et la gamme des MP de chez Heckler et Koch  HK c’est une bonne marque, je les vends entre mille et deux mille cinq cent dollars pièce selon le modèle, je livre en individuel ou par caisse, selon ce qu’on a en stock.  Jusqu’ici c’était Beaumont mon comptable, oui, vraiment très doué pour les chiffres ce garçon, mais je ne peux pas me permettre de le garder après ce qui s’est passé. Il a une affaire de mitraillettes volées sur les bras, il risque dix ans, et tel que je connais Beaumont ça ne va pas le faire c’est pour ça que j’ai fait appel à Monsieur Toussain pour régler la question. C’est un homme charmant et tout à fait efficace, je l’ai ramené du pays il y a quelques années de ça, avant il travaillait pour les Duvalier.

Jimmy Lafleur avait vu juste, la première chose que fit Beaumont fut de se précipiter à Petite Haïti et d’aller s’envaper avec ses copains. C’est là-bas que Monsieur Toussain le trouva. Monsieur Lafleur veut que tu m’accompagnes, c’est un client un peu ennuyeux. Beaumont était maussade, il n’avait aucune envie d’accompagner Toussain à un rencard, mais d’un autre côté Lafleur était le patron. Voilà l’idée, je veux que tu montes dans le coffre, et quand je l’ouvrirais tu lui montreras ton beau calibre, dit Monsieur Toussain en désignant le fusil à pompe qui était posé au fond du coffre. Beaumont regarda Toussain par en dessous, il n’aimait pas beaucoup le vieux, il faisait trop d’effort pour paraître moins malin qu’il n’était. Et pourquoi c’est toi qui vient d’abord ? tu fais jamais ce genre de truc. Monsieur Lafleur a un empêchement, tu le connais. Oui, il le connaissait, il savait que Lafleur avait souvent des rendez-vous, c’était un homme occupé, mais quand même, d’habitude…. Ecoute je te file cent dollars ça va ? J’ai vraiment besoin de ton aide sur ce coup-là, insista le vieil homme avec un petit sourire servile. Et pourquoi c’est pas toi qui t’y collerais dans le coffre ? demanda Beaumont en ignorant son air. Parce que le gars me connaît, Monsieur Lafleur me l’a présenté. Deux cent, déclara Beaumont catégorique. T’exagère ! protesta Monsieur Toussain, je veux pas le savoir ! C’est ça où je monte pas. Monsieur Lafleur sera mécontent tu sais si tu ne me rends pas ce service. Je m’en fous je lui expliquerai, et pis d’abord si c’est payant c’est pas un service, c’est un boulot. Le vieil homme voulut bien l’admettre, il sortit son portefeuille l’air contrarié et lui donna ce qu’il voulait. Après quoi Beaumont monta dans le coffre et Monsieur Toussain les emmena dans un coin perdu d’Eden Park. Pour ce genre de travail, il avait ses préférences, le 22 long rifle de chez Beretta par exemple. Précis à courte distance, bon pouvoir de pénétration, propre. Il y avait aussi le Makarov, très bonne arme, solide, compacte mais malheureusement trop rare à trouver. Mais ce soir il n’avait qu’un 38 d’usage courant parce qu’il n’avait pas trouvé mieux. Ce fut la première chose que vit Beaumont quand il ouvrit le coffre, le révolver qu’il tenait dans la main gauche. Il attrapa le fusil, appuya sur la détente, clic, arma le fusil, réappuya sur la détente, même petit bruit désespérant, Monsieur Toussain l’abattit de quatre balles, deux dans la tête, deux dans la poitrine. Puis il reprit les deux cent dollars et abandonna la voiture qu’il avait volée sur un parking de supermarché. Alla jeter l’arme dans l’océan, remonta dans sa Chevrolet garée non loin, et rentra chez lui. Il vivait dans une résidence semi médicalisée pour personnes âgés, les Blue Mountains. C’était pratique pour son diabète et confortable. Il y avait un restaurant commun où on servait de pas trop mauvais repas, des activités organisées, et même une petite piscine. Mais Monsieur Toussain ne participait jamais aux activités ni n’allait à la piscine parce qu’il n’aimait guère la compagnie des autres vieux auxquels de toute manière il n’avait pas le sentiment d’appartenir. D’ailleurs il était rarement chez lui, et plus souvent chez sa maîtresse, Georgia, une des gagneuses de Lafleur. Ce dernier n’était pas au courant, comme il n’était pas au courant de ses activités en dehors du travail qu’il lui donnait. Monsieur Toussain ne voyait aucune raison d’en parler, ni Georgia du reste. Même s’ils s’étaient rencontrés à travers lui, et même si Georgia jouait avec lui à l’amoureuse. Lafleur était un bon proxénète. Il ne frappait jamais ses filles, savait les gâter comme il fallait mais pas trop, et d’ailleurs ne s’envisageait pas comme un mac, mais comme beaucoup de ces gars il avait un égo énorme. Ça le flattait ce petit jeu qu’elles avaient pour lui, surtout que certaines comme Suzy ne faisaient même pas vraiment semblant. Il était comme une bouée pour ces filles-là, un repère rassurant. Et puis être à la tête d’un genre de harem flatte toujours les hommes, surtout vis-à-vis des autres mâles. Mais en même temps pour Georgia comme pour lui, il n’y avait pas de doute, ils étaient véritablement ensemble alors que Lafleur restait un patron. Quand ils se voyaient c’était presque comme s’ils étaient mari et femme. Elle lui préparait des petits plats équilibrés, ils écoutaient un peu de musique ou regardaient la télé ensemble, faisaient l‘amour comme des collégiens mais en beaucoup mieux. Monsieur Toussain était un amant attentionné et délicat, beaucoup plus doué que Lafleur selon elle qui avait tendance à privilégier la performance sur la qualité. Et puis c’était un monsieur, un vrai. Elégant, poli, toujours prévenant, et droit ce qu’elle ne trouvait pas toujours chez ses clients en dépit du fait que le mac veillait à lui faire rencontrer généralement du beau monde. Georgia ne s’en laissait pas compter, à cinquante-deux ans et une vie à bourlinguer elle avait mieux à faire. De fait, par elle, il savait pas mal de chose sur la vie intime des élus de cette ville –élus au sens large, les clients étaient variés – et ça les amusait assez de les voir parfois à la télé faire des leçons de moralité comme le révérend Conway qui dans l’intimité aimait jouer les petits garçons pas sages, ou Johnny Chow, l’animateur, grand pourfendeur des bonnes mœurs sur les plateaux télé et partouzard invétéré dans la vie. Monsieur Toussain ne se faisait de toute manière aucune illusion sur les gens quel qu’ils fussent, au fond ils étaient tous les mêmes, et dans sa partie aussi on avait l’occasion de les voir à nu, intimes, comme personne ne les verrait jamais. Il y avait bien quelques petites différences mais en réalité ils réagissaient à peu près tous pareil. Il y avait ceux qui se raccrochaient à un dernier et absurde espoir, comme Beaumont ce soir, ceux qui suppliaient, ceux qui tentaient de négocier et ceux qui se résignaient, les plus dignes selon lui et donc les seuls qui méritaient sa considération. Est-ce que Georgia savait ce qu’il faisait pour vivre ? C’était une autre des qualités de cette femme-là, elle ne posait pas de question.

Tous les matins, en prenant son petit-déjeuner dans le restaurant commun de la résidence ou quand il était chez Georgia, il lisait les petites annonces du Paradise Hérald. Perdu chien noir, colley, forte récompense, appeler au…. C’était son annonce. Si elle passait, il n’avait qu’à joindre le numéro, après quoi soit il rencontrait son client, soit on lui livrait un paquet à une boîte postale qu’il avait. On payait d’avance, quoiqu’il arrive, et Monsieur Toussain fixait lui-même les tarifs en fonction des contrats. Ça variait entre dix et vingt-cinq mille dollars et bien entendu il se laissait libre choix de refuser. Si un contrat était trop risqué par exemple, ou s’il fallait se débarrasser d’un enfant. Même du temps de Bébé Doc il ne faisait pas les enfants, il laissait ça aux sauvages, c’était amoral. Son petit-déjeuner terminé, s’il n’était pas occupé, et tout aussi rituellement, soit il allait aux courses à l’hippodrome Washington, soit il lisait dans son studio, des ouvrages généralement techniques ou historiques, ou bien allait flâner le long de la baie dans Eden Park, donner à manger aux pigeons et aux mouettes, ces choses-là, en épiant gentiment les gens. On apprenait beaucoup en les observant, leur façon de marcher, de se tenir, leurs expressions, leurs façons de s’habiller qui en disaient bien plus sur leurs points faibles qu’ils ne voulaient le croire. Ce jour-là, il descendit d’abord jusqu’aux cabines téléphoniques à l’entrée de la résidence et appela le numéro de l’annonce. Comment les gens savaient quelle annonce passer ? Le bouche à oreille et la réputation, la réputation dans cette branche comme dans bien d’autres faisait tout. Bonjour j’appelle pour l’annonce. Oh… euh, vous êtes la personne qui… oui. Bien, bien, euh… comment procède-t-on ? Pardon c’est la première fois que… comme vous voulez, voulez-vous que nous nous rencontrions ? Ah, euh… oh c’est possible ? Oui bien entendu. Je croyais que les gens comme vous…. Vous connaissez la galerie marchande sur Simpson Street ? le coupa le vieil homme avec une pointe d’exaspération dans la voix. Oui, à deux heures devant le magasin chez Sears. Comment je vous reconnaitrais ? C’est moi qui vous reconnaitrais, vous avez quelque chose de voyant comme une écharpe, un mouchoir. Euh oui, j’ai une écharpe rouge. Mettez là et attendez-moi là-bas. C’est tout ? Oui c’est tout, et il raccrocha avant que le gars ne fasse d’autres remarques sans intérêt. De préférence il aimait rencontrer ses commanditaires, ça lui permettait de se faire une idée sur eux et d’éventuellement pouvoir les identifier en cas exceptionnel où il y aurait un problème. Mais il n’y en avait en général jamais. Qui a envie de contrarier un assassin ? Il lui était bien arrivé par le passé de tomber sur des plaisantins qui avaient voulu l’arnaquer sur le prix mais il s’était montré suffisamment persuasif pour que les choses se règlent à l’amiable. Bien entendu il y avait toujours le risque de tomber sur un flic, risque non négligeable, mais jusqu’ici son flair ne l’avait jamais trompé. D’ailleurs il ne rencontrait jamais ses clients plus d’une fois. Quand l’affaire était conclue, à savoir une fois le contrat passé, il n’y avait pas de retour en arrière et l’argent était déposé dans un lieu de son choix. Impossible de le lier directement à un crime. Il avait toutes sortes de profisl de client, criminel ou appartenant à la société civile, il n’y avait pas de règle. Celui du jour était un petit gros avec un parapluie et un air vaguement inquiet qui attendait devant le magasin en dévisageant les gens dans la foule, son écharpe sanglante enlaçant ses épaules. Il était arrivé en avance, comme il faisait toujours et resta un petit moment à l’observer. Quand il fut sûr que l’homme était seul il alla à sa rencontre et déclara qu’il était là pour l’annonce. Il n’aurait su dire sur l’instant si l’homme semblait surpris ou déçu mais à son air il ne s’attendait visiblement pas à rencontrer un vieil homme banal vêtu d’un imper et d’un chapeau vieillot. Euh… vous voulez qu’on parle ici ? Suivez-moi ordonna simplement Monsieur Toussain. Il y avait au second étage de la galerie un café en terrasse qui donnait une visibilité complète du lieu, c’est là qu’ils se rendirent. Une serveuse s’approcha presque immédiatement. Monsieur Toussain commanda un café, son interlocuteur l’imita. Je vous écoute, dit simplement le vieil homme. Ah euh… eh bien….  Commença l’homme en prenant un air conspirateur. Voilà il s’agit de mon… Il lui fit signe de s’arrêter, il ne voulait pas connaitre les détails. Donnez-moi juste un nom et une photo, je vous recontacterais dans trois jours. Ah… eh bien c’est que je n’ai pas de photos sur moi mais il s’appelle John Tanaka, et j’ai son adresse personnelle si vous voulez. Il voulait bien. Je peux vous poser une question ? Dites toujours, vous comptez faire ça comment ? Ça dépendra du problème, pourquoi vous avez une exigence particulière ? Euh… eh bien non, mais… euh je ne voudrais pas qu’on relie ça à moi vous comprenez ? C’est pour ça que vous faites appel à moi il me semble non ? Oui mais…. Alors nous sommes d’accord le coupa le vieil homme avec un petit sourire poli. Le café arriva, il le but d’un trait, paya en laissant un petit pourboire et dit aimablement au revoir au petit bonhomme rondouillard.

Est-ce que je sais si Monsieur Toussain baise avec Georgia ? Evidemment que oui. Mais je laisse faire. Il n’y a rien de mieux que le cul pour tenir un employé. Je le paye cinq mille dollars par mois pour qu’il surveille mes arrières Il m’arrive même parfois de l’emmener avec moi à un rendez-vous. Personne ne se méfie d’un petit vieux, et puis il est sortable, il sait où est sa place.  Je suis dans Céline là, je va et viens en rythme avec sa chatte. Je l’écoute, elle est en train de monter, son clito a grossi, ses seins dressés, mais je suis ailleurs, je pense à la journée qui m’attend, aux rendez-vous que j’ai, à mon chiffre. Je pense à Beaumont et je me demande combien de temps ça va prendre avant de pouvoir faire signer un certificat de décès, et donc, combien de temps ça va prendre aux poulets pour le trouver. Monsieur Toussain est pas con, c’est les flics qui m’inquiètent plus. Je lui jette un œil, elle est ailleurs, ses petites lèvres entre-ouvertes, offerte, les bras au-dessus de la tête puis qui m’enlace, en sueur, elle chante maintenant, je sais y faire. Je la travaille au corps, j’ai pas besoin de faire beaucoup pour l’amener au pieu, c’est une chaude et une endurante. Elle a la chatte qui pétille, elle a vingt-six ans, l’âge idéal pour faire la pute mais je crois que vu ses compétences comme suceuse je vais la présenter à mon ami Steven Roachard, notre king local du porno, patron de Deamonz production avec qui je fais affaire de temps en temps parce qu’il n’y a rien de plus vendeur qu’un petit film, que ça soit pour les gonzesses ou les armes d’ailleurs. Suzy a déjà tourné dans deux pornos par exemple. Elle est bonne, la caméra l’aime. Mais pour présenter les flingues j’ai ma Sharon, qui est bonne également mais à qui en plus j’ai appris à tirer, et elle est assez douée. Faut la voir en bikini avec un Tec 9 en train de faire un carton, les mecs en raffolent, particulièrement les bikers, je sais pas pourquoi. Une vidéo comme ça, et c’est des caisses que je vends. Bon, elle commence à monter dans les arpèges, elle bafouille n’importe quoi, elle s’accroche à mon oreille et me dit, baise moi, salaud, vide toi les couilles, baise moi, mais je connais mon rôle, je la lime jusqu’à ce qu’elle en puisse plus et qu’elle jouisse. En général je jouis juste après. Le truc pour tenir c’est qu’il faut faire monter la sauce jusqu’à environ soixante-dix pour cent. C’est comme une vague pour un surfer, ça se maîtrise. Vous faites monter le lait mais pas trop, pour redescendre faut être technique, garder la tête froide, penser à ce qu’on ressent dans la bite et pas qu’on baise une super poupée qui demande que ça. C’est une question de maîtrise de son corps. Moi j’ai appris ça tout seul quand j’étais gamin en me branlant, fallait que ça dure parce que je trouvais que le plaisir qu’on ressentait avant valait souvent mieux que l’orgasme en lui-même. Y paraît que les acteurs de X font la même. Ça ne m’étonne pas. C’est que c’est un tournage quand même, les gars ils doivent s’arrêter à cause de la lumière, de la position d’une caméra ou que quelqu’un a éternué. Je sais, j’ai assisté au premier de ma petite Suzy. A un moment ça y est, son ventre se met à faire des spasmes, elle crie, se creuse, son visage devient tout blanc, ses lèvres gonflées et sensuelles, elle est une autre. Je suis tellement dur que je ne la sens presque plus, ma queue engourdie, ça arrive, dans ces cas là pour faire jouir en général faut que je me termine à la main, ou bien une très bonne suceuse. Céline est une très bonne suceuse, et elle en redemande merde. Oh je t’aime, je t’aime, elle me glisse à l’oreille en se retirant. Elle m’embrasse, je réponds à ses baisers par des caresses, moi aussi je t’aime je lui glisse dans un souffle alors qu’elle descend vers ma queue dans un mouvement naturel. Là j’oublie mes affaires et je me concentre sur ce qu’elle fait, il s’agit de lui donner ce qu’elle est venue chercher. Pas mon sperme, ça elle s’en fout, mais mon bonheur, je l’aime après tout non ? Et elle m’aime. Alors je jouis une belle giclée épaisse sur ma jolie queue métis et je lui fais lécher parce que c’est son délire, et un peu le mien aussi je l’avoue. On s’embrasse longuement, je sens contre ma langue le goût du sperme, c’est dégueulasse mais je peux bien faire ce petit sacrifice pour notre petite comédie. Les amoureux… qui après l’amour boivent du vin et mangent des choses italiennes. Céline est d’origine franco-italienne, je l’ai rencontrée ici alors qu’elle était en touriste. Avec elle je peux exercer mon français que j’ai un peu perdu depuis que j’ai quitté Haïti. Mais ce soir j’ai à faire, après la petite dinette, je la laisse, elle est un peu triste, mais je l’ai prévenue, alors elle se fourre devant la télé avec un gros film romantique pendant que je descends de sa tour.  Je lui ai déjà trouvé un job dans un magasin de fringues, les papiers sont en cours, par un ami toujours. Je rentre chez O’Malley, devant c’est plein de bécanes customisées, dedans c’est enfumé et plein de barbus, chevelus, en cuir qui sentent la sueur et la mauvaise came. Cher ami comment vas-tu ? Salut Jimmy, alors t’as quoi de neuf en ce moment ? Je vous ai apporté un petit film. Le même que la dernière fois ? Avec la pétasse blonde ? Non un nouveau. Y’a la pétasse blonde ? Oui. Cool. Elle s’appelle comment déjà ? Sharon. Faudra que tu me la présentes. Mais avec plaisir Julian, avec plaisir. Quand je vous dis que les bikers kiffent ma petite californienne.

John Tanaka était un homme de taille moyenne, bien de sa personne, d’origine asiatique, qui vivait dans une zone résidentielle à l’ouest de la ville. Un coin tranquille, avec des pelouses bien tondues et des maisons uniformes, surveillées par des vigiles qui circulaient en voiture, Taser à la ceinture.et des caméras à tous les carrefours. Il travaillait dans le centre, pour une compagnie d’import-export de matériel de gros travaux avait un fils de dix ans environ et une femme, probablement d’origine hispanique. Il avait une vie normée d’employé moyen, sortait peu, travaillait visiblement beaucoup puisqu’il ne terminait jamais avant dix-neuf heures trente, vingt heure. Après quoi il passait une bonne demi heure dans les embouteillages et dinait généralement en compagnie de madame, son fils étant déjà couché. Tout cela Monsieur Toussain l’avait appris en l’observant trois jours durant avant de donner son tarif, quinze mille dollars. Il aurait pu demander moins dans la mesure où l’affaire ne présentait en apparence aucun risque majeur, mais John Tanaka appartenait à la classe moyenne, il vivait dans un coin calme et réputé, il devait probablement aller à l’église et ces choses-là, il avait un drapeau américain devant sa maison, sa mort ferait l’objet d’une enquête. Dès qu’il reçut l’argent, une enveloppe glissée chez un ami commerçant, il se mit dans la position du chasseur qui cherche une occasion. Il aimait particulièrement cette période qui préludait l’exécution du contrat et qui selon les cas pouvait s’étirer d’une semaine à un mois. Le reste n’était qu’une formalité à laquelle il ne pensait guère. Il n’appelait pas ça chasser d’ailleurs, il appelait ça chiner, comme un collectionneur dans une salle de vente ou une brocante cherche l’objet rare. Son objet rare à lui c’était l’espace, le moment dans le temps de cet homme où il pourrait se glisser avec ses funestes intentions sans laisser de trace. Oh bien entendu, il connaissait le principe des légistes et des inspecteurs de la criminelle selon lequel tout suspect laissait une trace et emportait quelque chose du lieu d’un crime, même une infime trace. Et selon toute logique c’était toujours la première chose qu’ils cherchaient. Mais quand il n’y a aucun crime apparent, à quoi bon chercher ? Considérant qui était ce monsieur il faudrait donc un traitement qui semble normal ou du moins possible dans une ville comme Paradise et n’éveille pas de soupçons inutiles. Des ennuis de santé ? S’il en avait, Monsieur Toussain n’était pas au courant et avait peu de moyen de le savoir. Apparemment il ne consultait aucun médecin et il faisait même du sport, du golf le samedi dans le centre sportif de Washington, exercer son swing contre des filets. Il ne buvait jamais, pas même de la bière, uniquement des boissons énergisantes, de l’eau et des cocktails de fruit. Mais il avait une particularité, une minuscule, il n’attachait que très rarement sa ceinture et c’est ce qui lui serait fatal, décida le vieil homme. Avec plus deux cent cinquante homicides par an en moyenne, Paradise City pouvait raisonnablement passer pour une des villes les plus violentes des Etats-Unis, et considérant les diminutions de budget et d’effectifs dans la police, c’était ce qui était le plus évident et le plus apparent qui faisait d’abord l’objet de la curiosité policière. Un meurtre pas trop mal maquillé en accident de voiture avait très peu de chance d’éveiller les soupçons. Pour se faire il commença par se procurer un sédatif léger de sa connaissance dont la propriété majeure était de disparaître rapidement de l’organisme. Il s’introduisit dans les vestiaires du complexe sportif, crocheta le placard de Tanaka et injecta le sédatif dans une canette à l’aide d’une seringue de vétérinaire. Il ne comptait pas l’endormir, juste l’abrutir suffisamment pour qu’il interrompt sa séance de sport hebdomadaire et rentre chez lui l’esprit assez cotonneux pour ne pas l’entendre venir. Ce qui se passa précisément. Sa voiture était garée sur le parking en extérieur, une Toyota familial parfaitement banale, le parking situé un peu au-dessus de cette partie du canal qui courait ici en extérieur et traversait le reste de la ville jusqu’au golfe par un réseau de tunnels aménagés. La crue du canal était en hausse avec les pluies de ces dernières semaines. Monsieur Toussain était déjà à bord quand John Tanaka retourna à sa voiture, son sac de golf pendant lourdement à son épaule molle. Il ne le vit qu’au dernier moment, dans le miroir, quand il lui attrapa sèchement les cheveux et lui ramena violement la tête en arrière avec un petit craquement. Une mort éclair. Après quoi le vieil homme lui frappa le crâne contre le volant déclenchant brusquement l’air bag dans lequel il le laissa. Il desserra le frein à main, posa le pied du cadavre sur l’accélérateur, embraya, démarra la voiture et la laissa bondir d’elle-même dans le canal. Bonsoir chéri, bonsoir ma douce. Ta soirée s’est bien passée ? Très bien je te remercie, et la tienne ? J’ai vu Lafleur, il était avec sa nouvelle. Ah oui, Céline, alors ? Oh rien, le numéro habituel, tu le connais, il lui a présenté le mec de Deamonz, tu sais le gars qui a le chapeau de cowboy. Oui je vois, je ne me souviens plus de son nom. Et elle, comment elle a l’air de prendre ça ? Elle voit rien, tu penses. Bon assez parlé de lui, qu’est-ce qu’on mange, ça sent bon ! Je te fais ton colombo préféré. Oh t’es un chou mon amour.

Le cadavre de Beaumont Johnson fut découvert trois jours après son décès, par une patrouille. Criminel avec un dossier chargé, sa mort n’étonna personne et n’aurait sans doute pas fait l’objet d’une enquête très poussée, si son implication dans un trafic de mitraillettes n’avait pas été découverte par l’inspecteur Acavente. Acavente l’avait mauvaise d’avoir perdu son principal suspect. Alors qu’il avait sauté de joie quand on l’avait serré avec un pétard. Tout à fait certain qu’il allait pouvoir l’obliger à se mettre à table, mais le temps qu’il se rende à Dog Town  on avait payé sa caution. Joseph Acavente n’était pas le genre de flic à laisser tomber une affaire parce que son suspect N°1 était mort. Il avait mis le nez sur un trafic d’arme important, il en était certain, dont Beaumont n’était probablement qu’un rouage, il n’allait pas lâcher comme ça. En ceci d’ailleurs il se trompait, l’affaire des mitraillettes ne relevait d’aucun gros trafic à peine une combine comme ça que Beaumont avait fait de son côté. Mais sans le savoir il était droit en train de se diriger sur les affaires autrement plus lucratives et nombreuses de Jimmy Lafleur. Et c’est ainsi qu’Harry Burke reçu un matin la visite de l’inspecteur. Ça ne se passa pas forcément bien. D’une part parce que Burke se relevait d’une gueule de bois digne d’Hemingway, d’autre part parce qu’Acavente voulait tout savoir de celui qui avait payé la caution de Beaumont, à commencer par son nom, ce qui, jusqu’à décision du juge, relevait du secret professionnel. Or de juge il n’y aurait pas, Beaumont était certes un suspect important pour son enquête mais justement c’était bien là le problème, il en était l’élément le plus important et en dehors de ça et de la saisie il n’avait rien à présenter devant un juge qui justifie cette démarche. Le juge lui enverrait à la figure le passif de Beaumont et le prierait de ne pas encombrer les tribunaux avec des affaires de criminels se tuant entre eux. De trafic il ne serait question. Alors Acavente insista, et Burke finit par l’envoyer sur les roses, piquant au passage une homérique colère comme en avait déjà entendu cent fois Miss White. Ce fut elle qui sauva la situation. Ignorant les vociférations de l’ex béret vert et qu’il se tenait déjà debout devant le flic prêt à le foutre dehors manu militari, elle se planta devant l’inspecteur et dit d’une voix claire, il est passé hier pour réclamer sa caution. Il avait un certificat de décès. Ça calma Burke net, pendant quelques secondes, et puis il reprit sa gueulante en s’éloignant dans l’autre pièce comme un ours blessé. Elle le regarda partir puis dit à Acavente, ne vous inquiétez pas, il va se faire un café, ça va aller mieux. Il est toujours comme ça ? En ce moment oui, il passe trop de temps ici, les affaires ne vont pas très bien. Faut l’envoyer chasser l’alligator, je sais pas. Miss White esquissa un sourire en demi-lune. Et ce monsieur, vous pouvez me donner son nom, oui Monsieur…. Miss White je vous interdis ! Rugit Burke depuis la cuisine. Monsieur, il s’agit d’un cas d’homicide, il y a priorité, rétorqua-t-elle d’une voix sévère. Il s’appelle Toussain, inspecteur, Monsieur Toussain. Pas de prénom ? Non. Toussain c’est français ça non ? Dans son cas je pencherais plutôt pour Haïti. Ah oui et pourquoi ? Elle le décrivit rapidement. Je vois. Et quelle impression il vous a fait ? Oh un homme normal, très poli. Ah oui ? Oui.  Vous avez vu qu’elle voiture il conduisait ? Miss White avait visiblement l’œil à tout, oh oui, il l’a garée juste devant une Chevrolet grise, récente. Je vois et a t il dit pourquoi il avait payé sa caution ? Pas à ma connaissance.

Beaumont Johnson était jamaïcain et vivait à Petite Haïti qui aurait pu s’appeler Little Kingston tellement les deux populations y étaient mélangées, ce Toussain pouvait être n’importe qui en ce qui le concernait pour autant même que ça soit son vrai nom. En rentrant au bureau il repassa le dossier de Beaumont au crible. Relations connues, emplois, condamnations. Beaumont était un illégal qui avait migré là dans les années 90, il avait toujours vécu à Petite Haïti, rempli divers emplois entre deux passages par la case prison. Il avait été alternativement agent de nettoyage dans un supermarché, condamné pour vol à l’étalage dans ce même supermarché, taxi sans licence, coursier, vaguement dealer et condamné à dix-sept mois, puis enfermé deux ans pour le braquage raté d’une épicerie, et enfin six mois pour vol à la tire. Après quoi il avait totalement cessé de travaillé et vécu plus ou moins sous les radars jusqu’à cette affaire de mitraillettes, des Sig Sauer 551 d’occasion volés chez un particulier et qu’on avait remilitarisés. Une caisse entière. Qu’est-ce qu’un particulier pouvait bien foutre avec une caisse entière ? Acavente n’en avait aucune idée mais ce pays était dingue de toute façon. Beaumont s’était fait piéger par l’intermédiaire de son acheteur, un biker du nom de Boom-Boom qui risquait vingt ans pour meurtre. Beaumont était un minable embaumé au chanvre, un de ces rastas foiré et foireux comme en déversait l’île par paquets de mille, et qui n’avait jamais été foutu de commettre un crime sans se faire prendre tôt ou tard. Ça cadrait pas avec le Beaumont trafiquant d’arme qui passait presque quatre ans sans se faire gauler. Il avait déjà la liste de ses codétenus qu’il avait obtenu par les différentes prisons où il était passé, rien ne collait par là non plus, un violeur, deux voleurs, un braqueur aujourd’hui mort, que du menu fretin. Or Acavente en était certain il manquait une pièce entre Beaumont et ce Monsieur Toussain, cette même pièce qui avait permis à Beaumont de vivre sous les radars pendant autant de temps et l’avait peut-être mis dans le business des armes. Bien entendu, à tout hasard et sans trop d’espoir il chercha la présence d’un Toussain dans les fichiers de la police mais ne trouva rien. Le rapport du légiste indiquait qu’il avait été tué de quatre balles tirées à bout portant. A côté de son cadavre on avait trouvé un fusil à pompe vide, pas une exécution classique, plus probablement un piège, quelqu’un avait réussi à le faire monter dans ce coffre de son plein gré en lui faisant croire qu’il serait en sécurité avec le fusil, qui bien entendu ne comportait aucun numéro de série. On avait retrouvé ses empreintes sur l’arme, il avait essayé de s’en servir, ça avait dû être une drôle de surprise. Quelqu’un donc en qui Beaumont avait sans doute confiance et avec suffisamment d’autorité pour le convaincre de faire un truc aussi idiot. Beaumont vivait donc à Petite Haïti, parmi ses relations connues il y avait quelques revendeurs d’herbes, sa petite amie, qu’il avait déjà interrogée, parlait à peine anglais et avait un QI d’huître, une poignée de cousins dont les trois quarts étaient en prison pour divers délits allant du braquage de magasin d’alcool à meurtre avec préméditation. Rien qui colle non plus. Ne restait plus que les effets personnels de l’intéressé. Ceux qu’on avait trouvés dans son studio. Des disques de musique de pays en quantité, un drapeau de la Jamaïque, une vidéothèque remplie de matchs de foot et de films pornos hardcore, un ballon de foot, des clefs,  trois téléphones portables qui n’avaient visiblement jamais servi, un revolver calibre 22 long rifle et une boîte de cartouches pleine, cinquante grammes de jamaïquaine, des revues porno, trois cent cinquante dollars en billets de dix usagés, des bijoux bling-bling pour une valeur de cent dollars, un porte-clefs des Playboy de Paradise… Rien qui cadre avec un trafiquant d’arme sur le point de vendre pour huit mille dollars de matériel. Sauf ce qu’il finit par découvrir, en prenant son courage à deux mains, visionnant brièvement chaque DVD, ce petit film d’une minute trente où une jolie fille faisait des démonstrations de tir en bikini mini. Qui était cette fille ? Qui avait fait ce film où on reconnaissait une patte presque professionnelle ? Acavente sentait qu’il venait de mettre la main sur quelque chose.

Ce soir j’ai emmené Céline au Lénautica qui fait une cuisine italienne absolument merveilleuse, et puis on est allé chercher Sharon. On a eu une petite dispute ma franco-italienne et moi, elle ne me reproche pas mes infidélités, elle me reproche de garder mes petites amies pour moi. Sur le moment j’avoue que j’ai été surpris, mais Céline croit que si elle me connait mieux, si j’en viens au point de lui présenter mes autres copines, elle deviendra la reine mon harem, supplantant de facto les autres. J’en ai eu une comme ça une fois, Liz, une jolie fille de New York venue en Floride pour percer dans le mannequinat lingerie. Il faut dire qu’elle était drôlement bien gaulée la petite, et que du naturel. Mais ça n’a pas marché entre elle et moi, alors je l’ai laissée partir. Elle aussi croyait qu’elle allait me faire rentrer dans le rang. Parce qu’évidemment c’est ce qu’elles croient toutes au début. Sauf Georgia, j’avoue, qui m’a percé à jour assez rapidement. Mais bon elle n’a pas le même âge que les autres non plus. Je suis comme ça, je ne force jamais aucune fille, si elle veut partir je ne demande aucune compensation. On se serre la main et merci. C’est une bonne manière d’éviter les complications. De toute façon, j’insiste, elles ne sont là que pour huiler les rouages. A tel point qu’il m’arrive d’avoir des occasionnelles. Des filles que je saute deux ou trois fois avant de les refiler à quelqu’un contre une belle somme. Evidemment dans ces cas-là je m’arrange pour qu’elle n’en sache rien, je l’ai vendue, ce qu’en fera l’autre ne me concerne pas. Ce qui me concerne c’est ce qu’elle va permettre comme nouvelle affaire. Sharon sait ce qu’elle avait à faire, alors elle a été géniale comme toujours Elle nous a accueilli avec un joint gros comme le doigt, à moitié à poil, et hop là vas-y que ça n’a pas mis très longtemps avant que je les regarde se toucher. Je savais que Céline avait déjà eu des expériences lesbiennes, ça risquait pas de la déranger avec une petite nana aussi à la cool et aussi craquante que ma californienne. J’ai fini par les rejoindre et puis je leur ai dit de s’habiller qu’on allait au Circle. Je voulais que tout le monde voit ces deux beautés que je venais de baiser royalement. C’est que ça se remarque quand une femme est bien baisée, surtout quand elle sort tout juste du pieu. On la sent épanouie, occupée par une bite et généralement complètement fermée aux autres mâles. C’est ce que je voulais ce soir, qu’ils bavent tous. Il y avait du monde, la presse, les photographes, des caméras, il paraît que Paris Hilton était dans la boîte, je ne l’ai pas vue, mais j’ai vu Guerrero en compagnie de deux poulettes tchèques, belles comme le jour que j’en étais presque jaloux. Comme d’hab il avait pris de la C. et rigolait comme un con à toutes ses propres blagues. Mais je l’aime bien, on fait de bonnes affaires ensemble, c’est lui qui m’a présenté Roachard. Je veux te faire rencontrer un jeune homme prometteur, il m’a fait alors qu’on rejoignait sa table, il a un service à te demander. Chemise en soie, veste Armani en cuir, champagne Cristal à la main, montre de luxe au poignet, le jeune homme prometteur aimait en afficher comme pas mal de voyous de ma connaissance. Il disait s’appeler Freddy Fallon et il était pété de thune. Il disait aussi travailler dans l’import-export qui est bien le baratin le plus bidon qu’on puisse servir à un gars comme moi mais je laissais pisser, et le service qu’il avait besoin ? Il voulait une fille pour la semaine, pas une de celle qui était avec moi, il les préférait métis ou noire. Je ne pouvais pas joindre Suzy qui était déjà en main cette nuit, mais je lui promettais pour le lendemain. Il avait un autre service à me demander, et c’était bien le véritable en fait, comme je l’ai compris. Il voulait une arme, quelque chose de pratique, et suffisamment impressionnant pour faire réfléchir. C’est pas pour m’en servir mais on sait jamais, me précisa-t-il. Combien voulait-il mettre ? Avec mille j’ai droit à quoi ? Ça dépend, tu veux quoi un fusil d’assaut ou plutôt un pistolet ? Plutôt un flingue. Pour mille je peux t’avoir un Desert Eagle avec deux boîtes de cartouches, ça te paraît suffisamment impressionnant ? Il a rigolé comme le gamin qu’il avait l’air d’être et m’a tapé dans le dos, ce que j’aime moyen. Aaaah Jimmy, Jimmy, je sens qu’on va bien s’entendre toi et moi.

La chasse à l’homme, comme toute bonne chasse, c’était beaucoup de patience et d’attente. De prise de renseignement, de fouinage, d’observation avec une pointe d’excitation dans tout ça qui se multipliait naturellement quand on tombait sur le bon client. Burke savait ça parfaitement, il l’avait pratiquée toute sa vie. Et c’était d’autant excitant que c’était dangereux. L’homme est irrationnel et donc souvent imprévisible. Mais avec certains clients, le gros du petit criminel moyen en fait, c’était plus leur réaction au moment de l’arrestation qui tenait de l’imprévisible que leur attitude dans la fuite. Pour Burke la plupart commettaient les mêmes erreurs. Ils se réfugiaient auprès de leur proche, trainaient dans les quartiers où ils avaient leurs habitudes, commettaient parfois des délits pour subvenir à leur cavale et se faisaient ainsi bêtement avoir, comme Emiliano Juan Rodriguez, alias Pépé, recherché pour plusieurs cambriolages et que Burke n’avait pas mis une semaine à retrouver. Il était sur le point de l’arrêter. Très religieux, il savait qu’il ratait rarement un office à l’église de son quartier. Bon fils d’une maman de quatre-vingt-trois ans, il y accompagnait régulièrement, mandat d’arrêt ou pas, Burke en avait eu la confirmation par un de ses anciens codétenus. Ainsi il faisait le poireau depuis plusieurs jours, à chaque office en espérant le repérer. C’était bien arrivé une première fois mais il n’avait rien pu faire en raison d’un gang qui trainait dans le quartier le jour dit. Burke était armé bien entendu mais il avait mieux à faire que de se coltiner avec un gang de River Street et avait gardé profil bas en attendant une meilleure occasion.  Une occasion comme aujourd’hui. Il avait vu Pépé entrer avec sa mère et un groupe d’autres gens de la communauté pour la messe de dix heures, il attendait la fin de celle-ci pour le cueillir. Pépé risquait cinq ans, il allait peut-être lui donner du fil à retordre, alors en plus de son Beretta il avait emporté avec lui un Taser. Le Beretta n’était là qu’en cas de coup dur véritable, Burke ne l’avait quasiment jamais utilisé depuis qu’il était chasseur de prime, et c’était tant mieux. Un coup de feu tiré dans les rues de l’Amérique surarmée et c’était des tonnes de paperasses pour un représentant comme lui de la société civile. Les gangs ne connaissaient pas leur chance de ce point de vue. En attendant il lisait justement une revue sur les armes, les mérites comparés du 45 ACP en situation de combat rapproché, quand il les vit qui commençaient à sortir de la petite église. Burke n’avait pas la stature ni le style d’un homme qui s’approche en douce, il comptait au contraire sur sa carrure et son air d’ours mal léché pour intimider les criminels qu’il arrêtait. En général ça marchait parce que ses clients étaient pour le plus grand nombre des petites pointures qui préféraient céder plutôt que de se coltiner avec ses cent quinze kilos. Pourtant, quand il sortit de la voiture et traversa tranquillement la rue en beuglant à Pépé de se figer, une main sur la crosse de son Beretta, ce dernier fit exception, abandonnant in peto sa vieille mère et détalant comme le Bip-Bip du coyote. Burke n’avait aucune envie de tirer, et encore moins de courir. Il remonta aussitôt dans sa voiture et fonça à la poursuite du fugitif. Il le coinça deux rues plus loin, au beau milieu d’un jardin, au grand scandale de la famille qui se trouvait là et profitait d’une des rares embellies de ces derniers jours pour organiser un barbecue. Eh vous faites quoi à ce type !? Relâchez-le ! Monsieur calmez-vous, cet homme est recherché. C’est pas vrai, c’est pas vrai, hurlait Pépé dessous Harry en train de le menotter, un genou sur son dos. J’ai payé ma dette à la société. Je vais appeler la police, menaça une femme, faites donc madame, ça m’évitera de l’emmener jusqu’à Dog Town moi-même. Ça dura le temps que Burke soulève Pépé par les poignets et l’oblige à se relever. Il sorti sa plaque de chasseur de prime et insista, si on voulait appeler les flics il était d’accord, il toucherait quand même ses dix pour cent sur les cinq mille que valait Pépé. Au lieu de ça on le pria de foutre le camp, personne dans ce quartier n’aimait beaucoup les flics de toute façon. Relâche moi patron je t’en supplie, j’ai ma petite qui va accoucher, fit Pépé alors qu’il l’obligeait à monter à l’arrière de sa Dodge, Burke se faisait un point d’honneur à n’acheter qu’Américain. Arrête tes conneries, t’es célibataire. No jefe ! J’ai une fille ! C’est elle qui va accoucher. Fallait y penser avant, allez monte. Mais ça continua dans la voiture. Je suis personne patron, allez relâche moi, tu vas rien gagner avec moi !  Ça marche pas comme ça Pépé et tu le sais très bien. Et si je te donne un gros poisson, on peut s’arranger ? Je suis pas flic, t’en parleras avec eux. Il est recherché jefe ! Une grosse prime, je l’ai vu sur internet ! Mais Harry Burke ne voulait rien savoir, il ne mangeait pas de ce pain-là. Allez jefe tu touches combien sur un mec comme moi ? Presque rien ! Tu vas pas cracher sur cent mille dollars. Y’a personne qui rapporte autant, rétorqua Burke catégoriquement. La plus grosse prime qu’il n’avait jamais touchée dans cette partie ne s’élevait pas au-delà de cinq mille. Sauf mon mec, déclara Pépé avec un sourire, il est en ville c’est un braqueur, il vaut cent mille je te dis ! Burke entendait toutes sortes de conneries dans son métier, et celle-là n’était pas la première. Les petits voyous dans son genre le confondaient souvent avec les flics et croyaient qu’on pouvait s’arranger. Ils ne comprenaient d’autant pas que tant qu’ils ne seraient pas sous les verrous son entreprise ne toucherait pas un cent et qu’il n’avait donc aucun intérêt à les relâcher dans la nature. Mais Pépé l’avait fait un peu chier alors il avait envie de s’amuser. Il arrêta sa voiture dans une ruelle et lui fit face de toute sa masse. Alors soit t’arrête tout de suite ton baratin soit tu me racontes vite fait et je te promets que je verrais ce que je peux faire pour ta gamine. Eh jefe, tout ce que tu peux faire c’est me relâcher ! Non je peux aussi te casser un bras et dire que t’as résisté, en plus j’ai des témoins. Pépé n’avait visiblement pas vu les choses sous cet angle. Ecoute jefe, je suis pas un méchant moi, mais le gars que je veux te donner c’est un vrai de vrai ! Un salopard ! C’est du baratin tout ça, ou tu dis ce que t’as et on verra, ou on repart et direction Dog Town. Eh jefe ! Je suis pas con quand même, qui me dit que tu vas tenir parole ? Rien, c’est à prendre ou à laisser. Cinq ans de prison ou bien prendre le risque de tout balancer à ce gros gringos ? Oh bien sûr il pouvait tenter sa chance aussi avec les flics mais les flics feraient des micmacs impossibles avant de décider si oui ou non il méritait une remise de peine, et quoi qu’il arrive il ne serait pas là pour l’accouchement de sa fille, une chose plus importante que toutes les autres aux yeux du mexicain. Pépé avait toujours été un homme de l’immédiateté, c’est ce qu’il avait conduit à cambrioler d’ailleurs. Pourquoi attendre d’économiser pour se payer un grand écran quand il suffisait de se farcir une maison de West Paradise ? Il s’appelle Freddy Fallon ! Comment tu le connais ? J’ai eu le tuyau par un compadre, je sais même où il loge ! Ouais, ouais c’est des conneries tout ça. Ecoute jefe, tu m’emmènes voir ma fille et je te dis où il vit, c’est un deal ? Négatif, tu déballes tout et on verra. Pépé sonda quelques instants les yeux rugueux de Burke, on y lisait pas grand-chose sinon l’expression obtuse du gros blanc déterminé à aller jusqu’au bout de ce qu’il faisait. Un bœuf, ou non, plutôt un genre de tank avec une barbe de trois jours et une gueule comme un ravin. Il céda. Fallon habitait un penthouse sur Ocean boulevard, c’était son compadre qui y faisait le ménage, c’est comme ça qu’il savait, il avait vu une arme et de l’argent chez lui, avait regardé sur internet, c’était du vrai bon juteux gibier. Burke voulait bien le croire, les latinos étaient partout en Floride, mexicains, cubains, portoricains, qui faisait la putain de différence de toute façon ? Il y en avait de toute l’Amérique Latine, ça grouillait, et personne ne les voyait. Ils nettoyaient les chiottes sur Perfect, ils étaient dans les hôtels, partout, et eux ils vous voyaient. Bon, elle accouche où ta gamine ?

Acavente avait fait le tour de ses indics avec son DVD, oui Boom-Boom connaissait cette vidéo et cette fille, il l’avait déjà vu trainer chez un pote, ils l’avaient matée ensemble mais il ne savait rien de plus. Il confia le disque à l’équipe informatique dont s’était parée la police de Paradise  mais ils n’en tirèrent rien sinon que la vidéo avait été tournée quelque part en Floride. La fille était jolie, blonde, avec des gros seins, mais des filles comme ça il y en avait par centaine entre ici et Miami. Avec en général la même ambition, ne rien faire, profiter de la vie et si possible se trouver des petits amis assez riches pour les entretenir. L’inspecteur alla rendre visite à ses collègues des mœurs, est-ce que cette jolie tête leur était familière ? Faudrait que tu rencontres Roachard, il connait toute les plus jolies gonzesses de la ville. Qui ? Steven Roachard, le patron de Deamonz Production, me dit pas que tu connais pas. Non Acavente ne savait pas de qui on parlait, alors ses collègues le mirent au parfum. Ça lui semblait une piste valable comme une autre, il décida de prendre rendez-vous avec l’intéressé. Roachard était un type haut en couleur, presque la caricature du producteur porno comme on en faisait dans les années 70. Bedonnant, un chapeau de cowboy vissé sur la tête, des Rayban à verre jaune sur le nez, le sourire rempli de fausses dents avec un fort accent du sud de la Floride, la peau bronzée toute l’année, et l’exubérance mécanique des gars du showbiz. Il le reçut lui-même dans son bureau plein de trophées et de photos de filles à poil, entre deux coups fils sur un des quatre portables qui trainaient sur son bureau. Acavente lui montra la vidéo, Roachard prétendit qu’il ne connaissait pas cette « jolie poupée » et que c’était bien dommage, que si l’inspecteur la retrouvait il la casterait volontiers. Acavente sentit le mensonge sous le numéro de showman, il décida de s’intéresser de plus près à son cas. Steven Roachard avait fait fortune dans le pétrole dans les années 90, à peu près au même moment où l’on découvrait un gisement prometteur au large de Paradise City, après quoi il s’était lancé dans le porno. Une activité pas totalement improvisée puisqu’il découvrit qu’il avait été lui-même acteur et producteur à la fin des années 80 en Californie avant d’être rattrapé par une sombre histoire de chantage et de meurtre dans laquelle il avait été impliqué sans jamais être inculpé. Deux ans plus tard Roachard migrait vers sa Floride natale et y rencontrait la fortune. Selon ses collègues Roachard était un ami du maire, Républicain moyen, bon patriote, qui versait son obole à l’American Memorial Association for Veteran. Acavente avait vu en effet le pin’s qu’il avait au revers de son col, et le drapeau dans le fond de son bureau. Mais il se tenait au courant de ce qui se passait en ville aussi, et pas seulement par les journalistes, radio police. Et il savait notamment que dans le cadre de la commission d’enquête qui allait bientôt s’ouvrir à propos de Paradise City, les services fiscaux étaient en train de s’intéresser de près à l’AMAV et aux dons qui lui étaient versés. Dehors il pleuvait à torrent, Acavente était à son bureau en train de chipoter dans une barquette de sushis à emporter, la tête ailleurs. Il était fatigué, il avait envie de se vider la tête devant a télé avec une bière, mais en attendant ce magazine people sur le bureau de son collègue ferait l’affaire. Le temps de finir son repas et de se remettre au boulot. Il avait d’autres enquêtes en cours et la journée n’était pas finie. C’est comme ça qu’il la vit, en compagnie d’une jolie fille aux cheveux courts moulée dans une robe dos nu et d’un mulâtre aux cheveux longs tressés du genre beau gosse. Sur sa droite, il y avait Antonio Guerrero, le millionnaire cubain et un grand black tatouage et bling-bling à l’air totalement allumé. La légende lui appris que c’était Kobe Jones et quelques amis. Cette fille gravitait donc aussi dans les hautes sphères de cette ville. Acavente regarda le type qui était assis entre elle et la petite brune. Un beau gosse, assurément, mais pas un de ces mannequins à la gomme, plutôt un genre de prince arabe. On le sentait à l’aise, milliardaire sans l’être… un mac. Qui t’es toi ? demanda Acavente à haute voix. Jimmy Lafleur, mon pote, au bonheur de ses dames. L’inspecteur Monroe de la brigade des mœurs l’avait immédiatement reconnu et oui ils l’avaient à l’œil. Mais jusqu’ici casier judiciaire absolument vierge. Un gros malin d’après Monroe. Gros à quel point ? On sait qu’il traine avec quelques légumes, il fait des affaires, immobiliers, production. Production ? Film porno mec, il bosse avec Roachard. Ah oui ? Oui. Acavente sourit, il venait de faire un lien entre la vidéo et Jimmy Lafleur. Acavente décida qu’il était temps d’en parler à ses supérieurs. Ceux-ci trouvèrent ça mince pour ouvrir une enquête officielle sur Roachard ou Lafleur mais lui accordèrent un collaborateur histoire d’approfondir le sujet, et Acavente pu commencer une filature sur le haïtien.

Chien noir 2.

Je possède un entrepôt du côté de Pétroléum, pas à mon nom bien entendu, gardé en permanence par deux crackers que j’emploie, Little Crazy et Dr Strange, c’est les noms qu’ils se sont donnés, j’ai jamais cherché à comprendre. C’est là-dedans que sont stockées la plupart des armes qu’ils piquent pour moi avec leurs copains et c’est là que j’étais, en visite d’inspection, quand Suzy m’a appelé complètement flippée. Il l’a tué ! Il est complètement fou ! Oh bébé j’ai peur ! Calme-toi ma belle qu’est-ce qui se passe ? Où est-ce que tu es ? Qui est mort ? Elle pleurait à moitié mais j’ai réussi à lui faire dire où, elle était chez Fallon et apparemment quelque chose avait dérapé dans les grandes largeurs. C’est quand je suis arrivé que j’ai appelé le vieux, parce qu’en effet ça avait bien merdé. Fallon était allumé comme un coucou, je ne savais pas ce qu’il avait pris mais il brillait dans le noir, hilare et complètement à la masse. C’était qui le cadavre avec la moitié de la tête étalée sur le mur ? Pas la moindre idée, l’autre était tellement ailleurs que tout ce qu’il arrivait à faire c’était de rigoler mais heureusement ma petite Suzy était là et ce qu’elle venait de voir l’avait sérieusement fait redescendre de sa planète. D’après elle le type était venu vendre de la drogue, ça se passait bien jusqu’à ce que Fallon décide qu’il ne voulait pas payer le demi kilo qu’il y avait sur la table et lui exhibe le bon Dieu de Desert Eagle que je lui avais vendu. Le reste était écrit sur les murs en rouge. Monsieur Toussain qui était arrivé entre temps, fouilla le cadavre et ce fut là que je faillis vraiment piquer un nerf après Fallon, cet imbécile avait tué un flic de Miami. La bonne nouvelle c’est qu’il portait sa plaque et son flingue sur lui ce qui voulait dire qu’il n’était probablement pas en couverture mais la mauvaise c’était que ça restait un flic et un flic pourri qui plus est ce qui pouvait m’attirer une ribambelle d’emmerdes si on nous reliait à ce type.  La première chose à faire c’était donc d’éloigner Suzy de tout ça, ensuite que Monsieur Fallon cesse d’être un problème, et puis d’effacer toute trace, ça c’était le boulot de Monsieur Toussain qui n’avait pas besoin d’explication pour savoir ce qu’il avait à faire. Je le laissais avec lui et repartais avec ma petite en la consolant comme je pouvais.

Monsieur Toussain n’aimait pas les drogués, ni quoi que ce soit qui se rapportait à la came. C’était une affaire de dégénérés. Il savait bien sûr que Lafleur de temps à autre en achetait ou en vendait pour ses relations mais au moins il n’y touchait pas. Les drogués étaient instables, imprévisibles, en un mot ils étaient dangereux. De plus, comme ce type-là, ils ne savaient pas se tenir. Monsieur Toussain attendit que Lafleur et Suzy soient partis pour l’abattre de deux balles derrière la tête. Il avait emporté son 22 long rifle cette fois ce qui évita que la tête de Fallon n’aille un peu plus souiller le penthouse. Après quoi il alla chercher la valise dans sa voiture. C’était une vielle valise carrée en carton bouilli marron rouge, à l’intérieur il avait de la lessive, du désinfectant, un couteau à désosser, une scie à métaux et un rouleau plein de sacs poubelle. Il remonta dans la tour et entreprit de tout nettoyer Il commença par faire disparaitre la cocaïne dans les toilettes. Puis il lava le mur éclaboussé à la lessive et au désinfectant, fit disparaître jusqu’au plus petit résidu de cervelle, ce qui lui prit environ une bonne heure, méticuleux comme il était. Il traina les corps dans la salle de bain, les déshabilla, ôta se propres vêtements qu’il disposa soigneusement sur un cintre puis les découpa. Monsieur Toussain avait déjà découpé beaucoup de gens dans sa vie et tous n’étaient pas morts, il travaillait vite, sans réfléchir, concentré. Il débita tête, pieds, mains, jambes, bras, et emballa le tout dans des sacs poubelles. Ceci terminé il nettoya la salle de bain de fond en comble, si bien qu’il était trois heures du matin quand enfin il entreprit de descendre avec les sacs, six au total. Il possédait un petit bateau à fond plat dont il se servait parfois pour aller pêcher. Il aimait bien pêcher, c’était une activité paisible qui demandait de la patience et de l’observation. Le bateau était amarré dans une marina à la pointe nord de la ville, il chargea les sacs à bord. C’est à peu près vers ce moment-là qu’Harry Burke se faufila dans le noir pour tenter de le prendre sur le fait. Burke avait passé une partie de la soirée et de la nuit à surveiller l’immeuble de Fallon. Il l’avait vu en compagnie d’une jolie fille avec une perruque argentée, puis bien plus tard, la fille repartir au bras d’un négro, elle l’air passablement défoncée. Mais surtout entre temps c’était le curieux bonhomme qui avait payé la caution de Beaumont qu’il vit débarquer. Toujours pareil, avec son imper et son petit chapeau. Comment il s’appelait déjà ? Ah oui, Coussin ou Poussin un nom comme ça, un nom de là-bas. Burke était armé quand il s’approcha du bateau, ces allées venues avec ces sacs ne lui disaient rien de bon et ce petit vieux, eh bien il ne l’avait jamais senti. Et puis soudain tout devint d’un blanc vif et il s’effondra de tout son long sur le quai, mort sur le coup, un petit trou à l’arrière du crâne. Monsieur Toussain poussa un juron en créole, tellement furieux qu’il lui en colla deux autres dans le crâne pour le compte. Maintenant il allait devoir se débarrasser d’un troisième cadavre et celui-là pesait sûrement une tonne. Ça lui prit en effet un certain temps avant de pouvoir hisser l’énorme carcasse sur le pont et de filer au large. Quand il rentra l’aube était déjà levée depuis une bonne heure.

Pour Acavente la vie que menait Lafleur était un peu celle d’un homme en vacance perpétuelle. Il ne se levait que très rarement avant midi, passait deux bonnes heures en salle de gym à parfaire sa musculature, petit déjeunait chez Lala dans Petite Haïti où il gérait au téléphone ses affaires avant d’aller rendre visite à ses filles. C’est comme ça qu’il réussit à localiser la blonde de la vidéo. Elle s’appelait Sharon Lee, vingt-quatre ans, native de San Diego Californie, élue Miss comté d’Orange en 2012, arrêtée pour possession et usage de marijuana en 2013, elle s’en était tirée avec une amende de mille dollars après quoi elle avait migré à Miami puis à Paradise City. Autant de choses qu’il apprit en interrogeant le concierge de son immeuble ainsi que les fichiers de la police. Mais il ne voulait pas alerter le mac, il ne l’interrogea pas, il se contenta de la surveiller de loin. Elle non plus ne faisait pas grand-chose de ses journées, du shopping, de la gym, parfois participait à un shooting pour des maillots de bains et sortait pas mal dans tout ce que Paradise comptait comme boîte et bar branché. Où elle rencontrait le beau monde, Roachard, Guerrero, des joueurs des Playboys, etc… Il identifia ainsi toutes les filles chez qui le mac se rendait, en interrogeant les voisins, en se renseignant auprès de ses collègues des mœurs, en prenant des photos. Il y en avait pour tous les goûts. Une métis, Caroline Lamont dit Suzy, native de la Jamaïque, une femme mûre, noire, la cinquantaine, Georgia Valeria, née dans l’Alabama, arrêtée plusieurs fois pour racolage, et une blanche Céline Levy, fraichement débarqué d’Europe et qui était la seule du lot à travailler. La seule du lot également à ne pas être au bras d’un type un soir sur trois, il ne la voyait qu’avec Lafleur, l’air très amoureux, il en déduit sans peine que c’était sa petite amie du moment, celle qu’il allait sans doute tôt ou tard mettre au turf. Mais au sujet des armes, rien. Si ce mac trafiquait, et il en était certain maintenant, il faisait ça d’une manière parfaitement discrète. L’enquête piétinait quand un pêcheur ramena dans ses filets un requin mort d’indigestion à l’intérieur duquel il trouva les restes funestes d’au moins deux individus. Il fallut un certain temps pour identifier Harry Burke, sa tête ne ressemblait plus à grand-chose, l’autre pièce du puzzle, un bras à moitié dévoré fut étiqueté sous le patronyme de John Doe en attendant mieux. La bonne nouvelle fut qu’on retrouva l’un des projectiles qui avait tué Burke dans sa boîte crânienne, la mauvaise, qu’il n’était relié à aucun homicide connu. Acavente annonça lui-même le décès à miss White qui pleura beaucoup et obtint un mandat du juge pour fouiller son bureau. Ainsi il découvrit qu’il s’intéressait à Freddy Fallon, activement recherché par le FBI. Freddy Fallon n’avait pas le profil des types que pourchassait le chasseur de prime, trop gros pour lui. A moins qu’il ait eu un tuyau assez juteux pour le pousser à jouer dans la cour des grands. Cent mille dollars de prime c’était tentant non ? Est-ce que ça voulait dire que Fallon était en ville ? Si oui, Harry Burke ne l’avait peut-être pas vu venir. On retrouva sa Dodge deux jours plus tard, non loin d’une marina privée au nord de la ville, à l’intérieur de laquelle on découvrit un appareil photo au contenu très instructif. Il n’y avait pas de clichés de Jimmy Lafleur mais il y en avait plusieurs de Fallon pris à différents endroits de la ville, dont trois en charmante compagnie comme on dit, et pas n’importe laquelle puisqu’il s’agissait d’une des filles du haïtien, la jolie métis Caroline Lamont alias Suzy. Pour l’inspecteur il n’était pas question d’en parler à ses supérieurs. Fallon était recherché par le FBI, on lui retirait d’autant mieux l’affaire que le bureau avait une sérieuse dent contre le PCPD dans son ensemble. Mais si Fallon était en ville et fréquentait une des filles de Lafleur il n’était plus question de le surveiller de loin, d’autant qu’il y avait désormais meurtre, et peut-être même deux si on comptait le décès prématuré du pauvre Beaumont. Une approche plus direct s’imposait, et pour commencer auprès de la fille. Elle vivait au troisième étage d’une tour résidentielle au nord d’Eden Park, un coin plutôt bourgeois et tranquille. D’après ce qu’il avait recueilli sur elle, elle ne travaillait pas, recevait parfois des hommes chez elle dont Lafleur, et comme les autres trainait dans les boîtes et les bars branchés de la ville. Elle avait déjà été arrêtée trois fois pour possession ou consommation, chaque fois s’en était sorti avec une amende qu’on avait payée pour elle, Lafleur toujours, l’agent d’artiste, comme il était officiellement enregistré au registre de la ville. Ça ne l’étonna donc pas beaucoup de la trouver cette après-midi-là, passablement défoncée, un gros joint à la main. Elle avait pris de la cocaïne aussi, elle en avait encore sur les narines, et Dieu sait quoi encore. Elle était en peignoir de bain, les cheveux en vrac, l’air baveuse et perverse, petit numéro de salope sauce came, oh entrez inspecteur on f’sait la teuf justement ! L’inspecteur porta immédiatement la main à son arme et entra s’attendant à trouver un comité de camés méchants et armés, mais le salon était vide. On ? Bah voui, moi et mes poissons rouges ! dit-elle en entrant, un geste vers l’aquarium posé sur le bar. Elle traversa la pièce en titubant et s’assit face à lui, jambes ouvertes histoire de bien lui montrer son épilation. Acavente ignora la chatte, il attaqua direct, mademoiselle que faisiez-vous avec cet homme ? Et où est-il ? demanda-t-il en lui sortant une des photos prises par Harry Burke. Un gros plan d’eux deux qui souriaient, quelque part dans Paradise. Jolie couple hein ? ironisa le flic, Suzy était livide. Euh… c’est un ami. Un ami ? C’est un criminel recherché sous mandat fédéral, où se trouve-t-il actuellement ? Elle essaya le sourire graveleux, laissant sa main tomber entre ses cuisses. Mademoiselle vous allez me suivre. Mais pourquoi ? Elle éclata de rire et puis enleva carrément son peignoir, Acavente ne put s’empêcher de remarquer qu’elle avait des seins splendides. Vous venez j’vais prendre une douche. Mademoiselle ça suffit, je vous arrête. Il l’attrapa par le bras et la menotta, elle protesta moitié en riant, moitié sérieuse avant de se mettre à hurler parce qu’il fouillait son appartement. Il y avait un bang sur la table et des résidus de coke, assez pour l’embarquer sans même parler de sa relation avec Fallon. Après un rapide examen de l’appartement il appela du renfort et obligea la jeune femme à s’habiller. Dans l’intervalle on était passé du numéro de charme spécial came aux insultes en créole jamaïcain mais Acavente s’en fichait, il avait ce qu’il voulait, un moyen de pression sur son mac. En bon flic qu’il était, il ne l’interrogea pas immédiatement, d’ailleurs elle était assez défoncée pour dire absolument n’importe quoi, un petit séjour en cellule ne lui ferait pas de mal. Après le numéro de Barbie perverse et la grosse colère, elle passa à l’abattement et aux larmes. Le flic qui la surveillait sur un moniteur mit ça sur le compte de la descente, puis Lafleur se pointa avec son avocat. Pourrais-je savoir ce qu’on reproche à mon amie !? Commença le mac sur le ton du baronnet dérangé sur ses terres. Usage de stupéfiant, fit Acavente d’une voix lasse, regardant à peine Lafleur. Vous avez des preuves ? Acavente tira le tiroir de son bureau vers lui et sortit le bang sous scellé qu’il avait confisqué chez elle. Puis je connaître les circonstances de cette saisie inspecteur ? Demanda à son tour l’avocat à peu près sur le même ton. Oui demain matin au tribunal, rétorqua le flic, maintenant si vous permettez j’ai du boulot, et il se referma comme une huître. J’exige de voir votre supérieur ! Recommença l’avocat. Ma supérieure, corrigea Acavente avant de lui montrer le bureau de l’intéressée tout en sachant parfaitement qu’elle ne le recevrait pas. Le capitaine Brown, fraîchement nommée depuis le coup de torchon qu’avait exigé le maire dans les services de police de la ville était débordée de travail, et n’avait pas la réputation d’être une femme très patiente avec les avocats des criminels. Et comme il l’avait prévu, ce fut exactement ce qui se passa, Brown n’était même pas là. A la place ils furent reçus par le lieutenant Lynn qui les écouta poliment avant de les renvoyer à leur tour au lendemain devant le tribunal. Puis Lynn convoqua Acavente histoire de comprendre ce qui se passait. Acavente aimait bien Lynn, même s’il le trouvait un peu bizarre, comme la plupart de ses collègues, c’était un bon flic, et chose rare dans cette ville, un flic honnête. Comme lui il essayait de survivre au milieu de la corruption et du crime, comme lui il croyait pouvoir, et même devoir, faire la différence. Il lui raconta tout, de ses soupçons au sujet d’un trafic d’arme au meurtre d’Harry Burke et de ce qu’il avait découvert à travers lui. Freddy Fallon, braqueur et meurtrier recherché par le FBI était en ville et fréquentait cette fille. Vous savez que si c’est le cas nous devons en informer le bureau, lui fit remarquer Lynn. On n’est pas non plus obligé de les avertir tout de suite, peut-être qu’il s’est barré, peut-être qu’il prépare un coup avec Lafleur et que cette fille sait quelque chose. Laissez-moi juste l’interroger avant eux. Vous l’avez vu, ce gars se croit trop malin, j’ai envie de voir malin à quel point.

Suzy était assise dans la salle d’interrogatoire et se rongeait les ongles devant une femme policier à l’air sévère. Elle était encore un peu stone, des souvenirs plein la tête et pas forcément les plus heureux. Elle entendait encore Fallon hurler et le coup de feu partir, elle revoyait Jimmy furieux de découvrir qu’il avait tué un flic. Jimmy, son doux Jimmy qui ensuite l’avait consolée toute la nuit. Lui avait donné des pilules, du GHB, en espérant la faire dormir disait-il. Sa voix, elle adorait sa voix quand il lui parlait doucement. Et ses mains…. Ah ses mains qu’il soignait si bien…. L’inspecteur rentra brusquement. Lui c’était tout le contraire de Jimmy, il était râblé, avec de grosses mains poilues et des yeux… des yeux d’un noir qui vous fouillaient la tête, Suzy sentit la peur lui grimper le long du dos comme un singe froid. Maintenant elle n’était plus la salope allumée mais une petite fille prise en flagrant délit de très grosse bêtise. L’inspecteur avait un dossier à la main, il ressortit la photo d’elle et de Fallon, et lui demanda directement, où est cet homme ? Je ne sais pas, dit-elle sans hésiter. Mademoiselle Lamont est-ce que vous vous rendez compte de la gravité de la situation ? Suzy lui jeta un regard apeuré et triste à la fois. On m’a laissé une heure mademoiselle, dans une heure je serais obligé de prévenir le FBI et vous serez accusée de complicité, sans compter que ce sera la quatrième fois que vous passerez devant le juge pour stupéfiants. Considérant qui est Fallon, au minimum vous en prendrez pour dix ans. Suzy fondit en larme, c’était de vraies larmes d’enfant abandonnée à en déchirer le cœur mais le flic n’acheta pas, ou il s’en fichait. Il lui dit d’arrêter son numéro et de passer à table. Le pauvre ne comprenait pas qui il avait en face de lui, limité parce qu’il avait vu d’elle sous l’influence de la came. Il ne savait pas ce qu’était qu’une femme enfant, qu’avant la femme adulte, il fallait retenir en elle l’enfant qui refusait de disparaître. L’enfant sérieux, sincère, buté, comme tous les enfants et qui n’aime pas, refuse, qu’on remette sa parole en doute. Ses pleurs étaient sincères et lui s’en moquait, insupportable pour une enfant. Alors la petite Suzy s’en tint à cette version, elle ne savait pas où était Fallon, d’ailleurs c’était vrai, et elle ne voulait pas savoir ce qu’il était devenu cet horrible connard. Comment vous l’avez rencontré ? Dans une boîte, laquelle ? Au Circle. Vous avez une relation avec lui. Oui. Froide, ravalant ses larmes tout doucement, le regard étincelant. Combien de fois ? Vous voulez savoir combien de fois j’ai couché avec lui ? Oui. Mais j’en sais rien moi, et puis d’abord c’est quoi le rapport ? Où avaient lieu ces rapports. Euh… chez moi. Chez vous ? Oui. Jamais chez lui ? Non…. Et ailleurs aussi des fois… où ? Dans les chiottes du Circle, dit Suzy sur un ton qui fit pouffer la femme flic. L’inspecteur s’énerva, il ne lui donnait rien, aucune information, qu’est-ce que ça cachait. Mais je savais même pas qu’il était recherché, sinon pensez bien… il vous a dit qu’il faisait quoi ? Des affaires. Quel genre d’affaire ? Etc, pendant une heure… Elle s’en tint à cette seule version comme l’enfant butée qu’elle était devenue et l’inspecteur tint promesse. Une demi-heure plus loin elle était présentée à deux agents du FBI. Ces deux-là plaisantaient encore moins que l’inspecteur et y allèrent de leur numéro de sales flics endurcis et durs à cuire. Fallon ils ne le connaissaient que par leur dossier mais ils le voulaient salement, et puisqu’il s’agissait d’un délit fédéral, ils jouèrent là-dessus à fond. Mais Suzy était un bon petit soldat, non seulement certaine que Jimmy la sortirait de là comme les autres fois, mais bien déterminée à s’en tenir à sa version initiale. Bien entendu ils essayèrent de la coincer sur la nature de ses revenus, bien entendu ce n’était pas la première fois qu’un flic l’interrogeait à ce sujet, elle avait un petit couplet tout prêt à leur servir. Les hommes l’entretenaient, elle avait beaucoup de succès, c’était comme ça. Finalement la jeune femme se montra beaucoup plus dure qu’ils ne l’auraient cru. Glissant systématiquement entre leurs doigts et s’ils espéraient qu’un séjour à Dog Town la ferait réfléchir bien entendu ils se trompaient. Comme la plupart des femmes de son espèce elle avait une volonté têtue et déjà l’expérience de l’habit orange des détenues. La grosse lesbienne de service pouvait lui jeter des coups d’œil torves, elle savait comment la tenir à distance en usant d’un savant charme de gamine, éveillant chez l’autre la mère qui sommeillait vaguement. Suzy était une experte en séduction, elle moins que les autres l’oubliait. Voilà ce qu’avait fait l’inspecteur en ignorant la sincérité de ses pleurs, il avait éveillé la petite guerrière, celle qui gagnait systématiquement les batailles des jeux de son enfance, la gamine sauvage et imbattable. Oh bien sûr un plus violent aurait eu sans doute raison de cette volonté de brindille, elle se savait fragile après ce qui était arrivé, mais voilà ce n’était pas arrivé. Ils s’étaient juste contentés de jouer à leur jeu d’adultes en ignorant qu’elle les lisait mieux qu’ils ne la jugeaient. Et voilà que le lendemain elle était présentée à la quatorzième chambre du tribunal devant Madame le juge Dean, accompagnée des trois flics. Jimmy n’était pas là, mais son avocat si. Il lui conseilla de plaider coupable pour usage et possession, elle obéit bien sagement. L’avocat de la partie civile alla voir le juge et lui expliqua la situation avec le dossier que lui avait remis le FBI. Complice par association d’un criminel sous mandat fédéral, il demandait le renvoi devant une cour fédéral. L’avocat de Suzy protesta qu’il n’y avait aucune preuve que les photos n’étaient pas truquées et allégua que l’interrogatoire de sa cliente avait été fait alors qu’elle était encore sous l’emprise de stupéfiants, ce que l’avocat adverse démentit bien entendu. L’autre sortit un double de l’analyse de sang qu’on lui avait fait avant de l’enfermer en cellule de dégrisement et souligna, il faut trois semaines au corps humain pour disperser complètement les effets d’un seul joint, madame le juge, et ma cliente avait en plus pris du GHB, de la cocaïne, de la MDN… oui, oui, j’ai bien compris votre propos maître. Le juge tourna la tête vers Suzy, alors mademoiselle on s’est offert une petite orgie ? Suzy la regarda de ses grands yeux légèrement bridés, l’air de ce qu’elle était maintenant devant ce portrait maternel de l’autorité, redevenue la gamine prise sur le fait d’une énorme bêtise, effrayée d’avance par la fessée. Et ça Madame le juge le vit, la gamine avait peur, et elle était un peu triste aussi, comme fataliste. Elle trancha, elle serait renvoyée devant une cours fédérale, et en attendant elle la condamnait à huit mois fermes avec obligation de suivre une cure de désintoxication plus vingt mille dollars de caution. La partie civile insista à nouveau, Fallon était extrêmement dangereux si on relâchait mademoiselle Lamont, sa vie était susceptible d’être en danger. Ce à quoi la juge rétorqua en regardant les flics que c’était à eux de la protéger, que c’était précisément pour ça que la ville et l’état les payaient, protéger et servir. Les flics n’apprécièrent pas, l’avocat non plus, mais peu importe, en attendant le renvoi, vingt mille dollars et elle serait libre. Suzy sourit jusqu’aux oreilles. Ne croyez pas que ça soit terminé mademoiselle, en ce qui vous concerne ce n’est que le début des ennuis. Vous m’avez compris ? Oui madame le juge. Alors réfléchissez bien à ce que vous direz la prochaine fois, il en va de votre avenir. Et le petit cœur de Suzy se mit à battre la chamade. Comme si on lui annonçait sa mort prochaine. Une violente envie de vivre, de tout changer dans sa vie, nettoyer tout qui disparut, oublié, sitôt qu’elle le vit à la sortie du tribunal. Elle lui sauta au cou comme une sœur à un frère, il la cajola, la bisouta, tendre et caressant, et enveloppant l’emporta dans sa Mercedes blanche. Il l’emmena dans un de ses bars préférés, sur le bord de mer, avec un ponton en bois qui courait jusqu’à la plage de White Beach, ils burent quelques cocktails, parlèrent tendrement comme des amis et des amants, des complices. Il lui demanda comment ça c’était passé là-bas, qui elle avait vu, comment avaient été les flics, quel genre de question ils lui avaient posé. Et sagement, gamine, un peu espiègle, elle lui énuméra ses réponses, imparables, jamais à court de pirouettes et surtout déterminée à faire chier ces cons… Ah mon bébé, je te reconnais bien là, rigola Jimmy en l’embrassant dans le cou. Après quoi il la déposa chez elle. Suzy avait une furieuse envie de faire l’amour avec lui mais il avait à faire, ce soir bébé je te promets. Elle chouina, pleura presque, alors pour lui faire plaisir il la doigta dans la voiture jusqu’à ce qu’elle jouisse, puis il la laissa partir, un peu triste, un peu démoralisée, sans qu’elle sache trop pourquoi d’ailleurs. Elle se sentait sale, la prison, la branlette, elle ne savait plus, elle entra et se déshabilla, lasse, dans son petit salon. Prit une douche, une longue en essayant d’oublier ces dernières vingt-quatre heures. Longue, brûlante, savonneuse, douce. Elle sortit de la salle de bain tout en se séchant avec une serviette éponge bleu nuit quand elle sentit le lacet d’acier se refermer brusquement sur sa gorge longue et fine. Elle se débattit folle de peur, le vieux monsieur serrait, le garrot s’enfonçait dans sa chair et rompait ses vaisseaux, écrasant son larynx dans un craquement gargouillé, du sang lui vomissait de sa bouche ronde, les yeux exorbités, la peau violette les veines du front prêtes à éclater. Elle rua encore un peu, Monsieur Toussain ne lâchait pas. Puis sa poitrine poussa un sifflement sinistre, tandis que le lacet l’égorgeait, avant que son cadavre ne retombe sur le lino, flasque.

Acavente regardait le cadavre, écœuré. Elle gisait face contre terre dans une mare noirâtre de sang coagulé. On l’avait quasiment décapitée, son joli corps tordu dans la chute, gonflé et moisi par les deux jours passés. C’était la femme de ménage qui l’avait découverte. Dans tous ses états on l’avait conduite à l’hôpital. Les gars du FBI étaient là qui prenaient des photos et des notes. Cette manière de tuer ce n’était pas le genre de Fallon, mais il avait peut-être payé quelqu’un pour le faire. Acavente s’en fichait. Il s’en voulait, parce qu’il savait qu’il l’avait raté, il en voulait à la juge et par-dessus tout il en voulait à Jimmy Lafleur. Car pour lui le premier coupable, celui qui avait entrainé cette gamine jusque-là c’était lui. Il était temps qu’ils aient une conversation, et une sérieuse. Il n’eut pas de mal à convaincre ses collègues du bureau de le suivre dans cette voie. Même si on avait aucune preuve qu’il la macrotait, on allait ouvrir une enquête à son sujet et bien entendu en attendant on le convoquait. Pour que ça soit plus impressionnant ils firent ça par voie officielle. Pas question d’aller l’interroger chez lui et laisser faire le mariole, il y avait meurtre il était raisonnable de le considérer comme l’un des suspects. Ce fut Acavente qui alla déposer la requête au même juge qui avait autorisé sa mise sous caution. Qu’elle voit un peu le résultat de ses efforts. Le surlendemain Jimmy Lafleur était cueilli comme un malfrat devant une boîte avec quelques amis, Acavente était bien déterminé à ne lui faire aucun cadeau, on allait le faire redescendre de son arbre le mariole de ces dames. Et ce ne fut pas tout, on convoqua dans la foulée la petite californienne, Georgia et Céline. Evidemment c’était avant tout Sharon qui l’intéressait mais peut-être qu’on en apprendrait plus avec les autres. Bien entendu l’avocat se pointa dans le quart d’heure qui suivit le coup de fil légal avec une ordonnance d’un juge réclamant sa libération immédiate. Hélas l’affaire était maintenant sous mandat fédéral, un simple juge de district n’avait aucune autorité. Lors de son interrogatoire Lafleur fit mine d’être affligé par la mort de sa protégée, et horrifié par les clichés qu’on lui montra. Ou bien ça le dégoutait vraiment, c’était difficile à dire, il détourna très vite le regard. Quand on lui demanda la nature exacte de ses relations avec mademoiselle feu Lamont son avocat lui conseilla dans un chuchotement de ne pas s’exposer. C’était une amie, répondit simplement Lafleur, ignorant le conseil. Une amie, il semble que vous avez beaucoup d’amies Monsieur Lafleur… je suis un homme à femmes que voulez-vous, ce n’est pas interdit par la loi que je sache non ? Non, en revanche ce qu’il l’est c’est le proxénétisme Monsieur Lafleur, rétorqua Acavente qui avait réuni avec lui tout ce que les mœurs savaient déjà sur Lafleur. Je vous demande pardon ?  Nous avons vérifié les comptes de Mademoiselle Lamont, le paiement de son loyer était effectué au nom de la Construct Consulting Incorporate, société dont vous êtes actionnaire. Oui et alors ? Elle cherchait un endroit où se loger je lui ai proposé un des appartements de ma compagnie, où est le mal à ça ? Imparable. Votre compagnie ? Oui, c’est intéressant ça, j’ai vérifié au registre du commerce vous êtes répertorié comme agent d’artiste. Alors dites-moi, vous êtes entrepreneur ou agent d’artiste ? Et d’ailleurs de quels artistes on parle ? Eh  bien Suzy par exemple, répondit le haïtien, ignorant la main que son avocat venait de poser sur son bras, elle voulait faire du cinéma… oui j’ai vu les vidéos chez elle, du porno… Il haussa les épaules, vous savez comme elles sont maintenant, elles veulent réussir vite et gagner plein d’argent ! Bien entendu… connaissez-vous un certain Monsieur Toussain ? Acavente vit qu’il le prenait de cours, une fraction de seconde. Euh non, ce nom ne me dit rien. Mais il ne demanda pas pourquoi on lui posait cette question. Et ce monsieur ? Glissa le flic en sortant une photo du cadavre de Beaumont dans son coffre de voiture. Euh… non… jamais vu. Mais il ne demanda toujours pas qui était-ce. Une réaction sommes toute normale quand on vous proposait le cliché d’un cadavre gonflé par la chaleur et la mort. Mais pas lui. Et il détourna les yeux. Vous avez un problème avec la violence Monsieur Lafleur ? Mais bien entendu ! Vous vous rendez compte je viens de perdre une amie très chère et vous me montrer ces horreurs. Bien, revenons-en à votre relation avec Mademoiselle Lamont. Elle avait des amis, comme vous le savez… euh oui… une moyenne de trois hommes par semaine, en plus de vous. Euh… rarement les mêmes d’ailleurs. Ce que Mademoiselle Lamont faisait de ses journées n’a aucun rapport avec mon client ! protesta l’avocat. Je ne sais pas maître, c’est ce que nous cherchons à déterminer. Vous parlait-elle de ses aventures ? Non. Vous étiez intime pourtant, vous l’avez dit vous-même, une amie très chère, comment l’expliquez-vous ? La pudeur féminine j’imagine. La pudeur ? Une actrice porno ? Permettez-moi inspecteur mais vous avez une idée préconçue du sujet. Oui, vous savez je suis flic, forcément je suis un peu borné n’est-ce pas. Je n’ai pas dit ça. Non en effet c’est moi qui le dis. Et comme je suis un peu borné je n’achète pas votre histoire de pudeur féminine, j’ai rencontré mademoiselle Lamont de son vivant, elle ne m’a pas semblé particulièrement pudique, maligne, bon petit soldat, mais la pudeur connait pas. Donc je vous repose la question, vous parlait-elle de ses amants. Bon, un peu parfois…Elle sortait beaucoup, comme vos autres copines d’ailleurs… oui. Vous a-t-elle parlé de cet individu ? Fallon, en couleur et en gros plan. Non. Vous ne l’avez jamais rencontré vous-même ? Non. Et toujours pas la sacro-sainte question, qui est-ce ? Mais Acavente n’allait pas se laisser balader comme ça. Il avait une arme secrète. Il avait rendu visite au paparazzi qui avait vendu les photos où on voyait la californienne au Circle. Le gars avait un petit passif avec la justice, rien de très grave, mais assez pour faire pression sur lui et obtenir un double des planches contact qu’il avait gardé, ça ne l’avait pas surpris plus que ça d’y trouver Fallon à moins d’une trentaine de mètres de Lafleur et ses deux nanas. Fallon avait l’air d’y prendre du bon temps. Sur une autre photo il était en apparente discussion avec Kobe Jones. Jones qui était au même moment interrogé par les fédéraux à New York. La prochaine étape serait de questionner le personnel présent ce soir-là au Circle. Comme vous ne me le demandez pas, je vais vous dire qui est ce monsieur. Il s’appelle Freddy Fallon, il est recherché pour meurtre et vol à main armée, recherché par le FBI je précise. Vous pensez que c’est lui qui a tué ma petite Suzy ? demanda Lafleur en prenant un air concerné. A ce stade de l’enquête je ne pense rien Monsieur Lafleur, je m’interroge. Par exemple vous venez de me dire que vous n’aviez jamais vu cet homme. Bah oui… Acavente sortit un autre cliché tiré de la planche contact. Or comme vous voyez vous étiez au même endroit le même soir. Si Lafleur était contrarié il n’en montra rien, l’avocat intervint à nouveau, il s’agissait d’une boîte de nuit, ce ne pouvait être qu’un hasard. Maître, c’est moi qui suis chargé de savoir s’il s’agit ou non d’un hasard si vous permettez… il retourna son regard inquisiteur vers le mac. Donc, non seulement vous fréquentez les mêmes endroits mais également les même filles, et vous continuez de prétendre que vous ne connaissez pas cet homme ? Je vous jure que oui. Seriez-vous prêt à le déclarer sous serment ? L’avocat se pencha à nouveau à l’oreille de son client, il n’avait rien à déclarer vu qu’ils n’avaient rien contre lui. Mais que me reproche-t-on exactement à la fin ? Fit Lafleur en le prenant de haut. Acavente répondit par une autre question, où était-il le soir du meurtre ? Bien entendu il avait un alibi tellement en béton que l’avocat avait même la déclaration officielle d’un tiers affirmant sur l’honneur qu’il était bien avec lui au moment des faits. Déclaration qui n’avait pas vraiment de valeur mais était censé l’impressionner. Avez-vous ou aviez-vous un double des clefs de l’appartement de Mademoiselle Lamont ? Nous ne comprenons pas cette question inspecteur, commença l’avocat, mon client vous a demandé de quoi on l’accusait. Mais de rien maitre j’essaye juste d’établir les faits, vous ne voudriez pas qu’on accuse votre client à tort non ? Alors Monsieur Lafleur, ces clefs… Oui il en avait un double évidemment, mais il ne savait plus où. C’est regrettable… Acavente continua de le titiller pendant une bonne demi-heure avant de lui signifier qu’il n’avait plus de question à lui poser. Pendant ce temps, ailleurs dans le commissariat les filles passaient elles aussi à la question. C’était les fédéraux qui menaient le bal avec une attention particulière pour Sharon. Ils commencèrent doucement, en lui demandant si elle connaissait Suzy, elle répondit que oui, c’était une copine à Jimmy, mais elle ne lui avait jamais parlé, bien entendu. Avait-elle une relation avec lui ? Oui également, de temps à autre, ils étaient sex friend quoi. Après quoi ils commencèrent à l’entamer sur ses revenus, ce qu’elle faisait pour vivre. Elle était mannequin freelance. Vous faites des vidéos promotionnelles il me semble aussi, dit un des agents l’air de rien. Sharon n’était pas le bon petit soldat ni la femme-enfant qu’avait été Suzy, elle savait ce que valait Jimmy, qu’il était cool et tout ça mais qu’au fond c’était une crapule comme les autres. Une crapule entourée d’autres crapules, sur ce sujet aussi elle ne se faisait aucune illusion. Personnellement elle s’en fichait, Sharon vivait pour vivre, ce que faisaient les autres ce n’était pas son problème, mais elle savait repérer les ennuis. Elle prit les flics de cours, oh oui comment vous savez ? Vous m’avez vu tirer ? Minauda-t-elle. Elle en sautillait presque sur sa chaise. En effet… Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agissait exactement. Oh un bout d’essai pour une série, mentit Sharon. Une série ? Produite par qui ? Je ne me souviens plus. Vous avez été prise ? Non, sinon je serais pas ici hein, je serais à Hollywood ! Connaissez-vous cet homme Mademoiselle Lee ? Une photo anthropométrique de Beaumont Johnson. Sharon l’avait déjà vu trainer avec Jimmy, mais elle ne savait pas son nom. Tout ce qu’elle savait c’est qu’il était doué pour les chiffres. Elle n’en dit évidemment rien. Non qui est-ce ? Monsieur Johnson Beaumont, fit le flic en ajoutant une photo du cadavre. Oh mon dieu mais c’est horrible ! Monsieur Johnson avait un exemplaire de votre bout d’essai chez lui, comment est-ce possible sachant que les maisons de production ne gardent bien entendu jamais les bouts d’essais qui ne sont pas retenus. Euh… je sais pas… il l’a volé peut-être. Peut-être en effet oui.  Mais à qui ? Je ne sais pas. Connaissez-vous Steven Roachard ? Le producteur ? Oui bien sûr c’est un ami. Vous avez tourné pour lui ? Oh non, jamais je ne ferais de porno moi ! Etc. Georgia avait eu plusieurs fois la police sur le dos, elle connaissait aussi bien ses droits que leur numéro. Elle refusa catégoriquement de répondre quoi que ce soit sur la nature de ses relations avec Lafleur, ne connaissait Suzy que de vue, et n’avait rien à dire au sujet de ses revenus vu qu’ils n’avaient strictement rien à lui reprocher. D’ailleurs s’ils insistaient elle ferait venir son avocat. Restait la française. Céline, l’amoureuse de la bande. Ce fut Lynn qui s’en chargea. Il avait tenu à se rapprocher de l’enquête, toujours ambitieux de se faire bien voir du FBI. Il était bon, on lui avait dit oui. Il commença par lui poser des questions superficielles, comme où elle travaillait, son visa, son permis de travail, et puis comment elle avait rencontré Lafleur. On lui avait expliqué qu’on l’interrogeait dans le cadre d’une enquête pour meurtre, elle répondit simplement dans un bon anglais, elle avait connu Jimmy en vacance l’année précédente. Est-ce que vous savez ce qu’il fait pour vivre ? Des affaires, il fait se rencontrer des gens. Un organisateur de soirée ? Non, il présente untel à untel. Et il gagne sa vie comme ça ? Oui, je crois qu’il touche une commission au passage. Un métier intéressant…Et comment décrieriez-vous votre relation. C’est à dire ? Vous êtes amant, c’est une petite histoire ou c’est l’amour fou ? Oh… bah je dirais qu’on s’aime. Lynn aligna une par une les photos qu’on avait prises à la volée des autres filles. Elle en reconnut une, la californienne. Toutes ces femmes sont également les amies de Monsieur Lafleur, le saviez-vous ? Elle reconnut que non. Elle savait qu’il y avait d’autres femmes mais elle ne les connaissait pas. Et ça ne vous fait rien ? Jimmy est comme ça, je ne vais pas le changer vous savez, c’est comme ça que commence les ennuis, quand on veut changer l’autre. Je comprends, ça ne vous gêne pas non plus qu’il fasse tourner ses amies dans des pornos. Elle sourit, vous les américains vous voyez les choses d’une certaine manière, je suis française, ces choses-là ne me choque pas. Moi non plus à vrai dire, la contredit le lieutenant, après tout Mademoiselle Lamont était majeur. Qui ? Cette jeune personne, il posa un index sur une photo de Suzy. Mais je m’interroge beaucoup plus quand cette même personne est découverte dans cet état. Une photo choc, de face, la gorge béante. La française blêmit. Elle a été attaquée chez elle, alors qu’elle sortait de la douche, par une personne qui avait les clefs de son appartement. Elle lui jeta un regard effaré. Elle ne savait pas quoi dire. Contrairement à ce que pourrait faire croire cette photo, elle n’a pas été égorgée, on l’a étranglée, avec une corde à piano ou un filin d’acier. Elle n’est pas morte sur le coup, ça été lent, et celui qui a fait ça s’est acharné et il savait ce qu’il faisait. Céline était au bord des larmes. Mais pourquoi vous me racontez tout ça ? Pour que vous preniez mesure de la situation. Vous croyez que Jimmy a fait ça ? Jamais il ne ferait une chose pareille ! Je le pense aussi, je crois qu’il est plus intelligent que ça. Avez-vous déjà rencontré cet homme ? Fallon, toujours. Euh… je ne sais pas…  Je vais vous aider, vous étiez à une même soirée avec Monsieur Lafleur et Mademoiselle Lee. Il exhiba les différentes photos de la planche contact où elle et d’autres faisaient la fête au Circle. Vous vous rappelez de cette soirée ? Oui elle s’en souvenait à cause de ce qui s’était passé avant dans l’appartement de Sharon, mais de ce type rien, elle était sur un petit nuage après, plus amoureuse que jamais. Elle aurait croisé Obama qu’elle ne l’aurait même pas remarqué. Qui est-ce ? Un criminel recherché par le FBI. C’est lui qui l’a tué ? Nous n’en savons rien pour le moment et si c’est le cas je me demande comment il s’y est pris pour avoir un double de ses clefs, d’après la déposition de Mademoiselle Lamont, ils ne se connaissaient que depuis une semaine. Elle était un peu perdue, et troublée aussi. Cette photo l’avait sortie du conte de fée qu’elle vivait depuis qu’elle connaissait Jimmy, ça n’avait rien avoir avec lui, elle en était certaine, ni rien à voir avec ce qu’elle avait vécu avec lui jusqu’ici. Mais cette histoire de clef la dérangeait, parce qu’il avait un double des siennes, parce qu’elle avait croisé ce type sans le savoir et aussi parce que c’était une de ses copines. Le pauvre, il devait être dans tous ses états. Puis-je vous demander auprès de qui vous payer le loyer de votre appartement ? Où est le rapport ? Je voudrais faire une vérification. La Construct Consulting Incorporate… Ah… comme Mademoiselle Lamont… saviez-vous que Monsieur Lafleur avait des parts dans cette société ? Non. Comment avez-vous trouvé cet appartement ? Par un ami à Jimmy. Qui donc ? Antonio… Antonio Guerrero. Je vois… Lynn sentait bien que cette fille débarquait complètement et qu’elle disait probablement rien de plus que la stricte vérité. Il avait vu son expression en découvrant ce qu’on avait fait à cette pauvre fille et ça l’avait secouée mais il décida de la pousser un peu. Mademoiselle je vais être tout à fait franc avec vous, nous pensons que votre petit ami est en réalité un proxénète et peut-être d’autres choses encore. Jimmy ? Mais non voyons ! Il adore les femmes ! Laissez-moi terminer. Il existe deux types de proxénètes, ceux des rues, qui sont généralement violents et très voyants, et les mondains, discrets, avec de bons carnets d’adresses, et qui traitent généralement bien leurs filles. Ils ne veulent pas gâcher la marchandise…. Les premiers ne se cachent pas, ils achètent et vendent de la viande comme ils disent, les autres sont plus feutrés, ils séduisent, s’intéressent, vous présentent à leurs amis, puis, petit à petit ils vous amènent à coucher avec un ou une autre, parfois ils participent, parfois pas. C’est le rodage….On ne parle jamais d’argent bien entendu, et puis un jour, ils vous racontent une dette de jeu, ou expliquent qu’un de ses amis meurt de vous connaître, un ami riche bien sûr. Et comme vous êtes un couple libéré, comme on dit, que cet ami promet mondes et merveilles, vous vous laissez aller, vous acceptez un voyage avec cet ami par exemple. Vous ne savez pas que vous avez été vendue, pas encore, il vous l’apprend plus tard, en vous reversant un petit pourcentage. Vous êtes amoureuse, déçue, furieuse même peut-être, mais ils savent y faire, les femmes ne sont pour eux qu’un gagne-pain comme un autre après tout. De la viande. Savez-vous pourquoi je vous raconte tout ça Mademoiselle ? Non. Parce que je ne voudrais pas que ça soit votre avenir que j’ai décrit là. Et que je crains que ça soit exactement ce qui est arrivé à cette femme. Il tapota du bout du doigt le cliché du cadavre. Il se passa ce à quoi il s’attendait, elle se braqua et le défendit avec véhémence. Jimmy n’était pas comme ça, il ne savait rien de lui, rien d’elle, rien de leur histoire ! Il ne les comprenait pas, il raisonnait comme un robot. Elle voulait partir maintenant, il la laissa, parfaitement satisfait. Il avait semé le doute dans l’esprit de cette femme et c’était tout ce qu’il cherchait. Ne restait plus qu’à laisser filer et voir ce qui se passerait. Les flics n’avaient pas prévenu Lafleur qu’on avait embarqué ses filles, il le découvrit à sa sortie, ils voulaient voir la tête qu’il ferait. Ils en furent pour leur frais, Lafleur resta cool, comme il était toujours avec elle, mine de rien, et les emmena toutes les trois au restaurant.

Georgia faisait grave la gueule, elle a rien dit mais elle avait pas faim soit disant et voulait rentrer. Je l’ai laissé, je la verrais plus tard. Je les ai emmené au Séminole, Sonny, le patron est un amis, un des meilleurs restaurant de Floride, mais elles chipotaient. Céline était toute secouée et Sharon, ma petite californienne d’habitude si vive osait à peine me regarder. Vous savez les filles pour moi c’est terrible ce qui est arrivé à ma petite Suzy, elle était géniale cette gamine. Si c’est Fallon c’est un homme mort. Mais c’est qui ce mec tu le connais ? demanda Céline en me faisant ses grands yeux tristes… Mais personne, je sais pas, il m’a demandé de lui rendre un service, je lui ai dit que je ne pouvais pas, point barre. Et comment il a rencontré Suzy ? Je ne sais pas, au Circle peut-être.

Sharon tiqua mais n’en montra rien, elle savait que Suzy en avait marre de cette boîte, quand elles sortaient ensemble, jamais elles n’allaient-là, alors elle se dit qu’il avait payée pour. Jimmy avait mis Suzy dans les pattes de ce fou et maintenant elle était morte. Elle regarda Céline un peu désolée, avant de décider qu’après tout chacun sa merde.

Allez, racontez moi, sur quoi ils vous ont cuisinées, est-ce qu’ils savent des choses sur cet enfoiré ? Qu’il était recherché par le FBI, c’est tout. Le FBI ? Ouais. Bon, et quoi d’autre ? Comment ça quoi d’autre ? me fait Céline. Ils vous ont posé des questions sur moi ? Sharon hausse les épaules le nez dans ses crevettes sauce cocktail, un peu. Comment ça un peu bébé, vas-y développe. Elle me raconte un peu, elle reste vague. Qu’est-ce qu’elle a ? J’insiste, alors elle me parle de l’histoire de la vidéo et de Beaumont.  C’est qui Beaumont ? fait Céline. Aucune idée bébé, peut-être encore quelqu’un que j’ai rencontré une fois. Et c’est quoi cette démo ? Pour vendre des armes bébé. Tu vends des armes toi ? Pas moi bébé, un ami. Céline me regarde bizarre, ah oui c’est vrai tu as beaucoup d’amis toi. Euh… oui. Tu leur as dit quoi chérie ? Que c’était pour une démo ? Non je leur ai dit que c’était pour un bout d’essai dans une série. Mais quelle conne, je me dis, mon dieu quelle conne, pourquoi elle n’a pas dit la vérité ! Elle ne sait même pas que les armes sont à moi et volées. T’as super bien fait ma chérie, ils auraient encore inventé des trucs sur ma gueule. Et à toi ils t’ont demandé quoi ? me fait Céline. Oh des conneries, comment je vous connaissais, Fallon, comme vous quoi. C’est tout ? Ils t’ont pas demandé comment le tueur avait les clefs de l’appart de Suzy ? Non pas que je me souvienne, ils m’ont demandé si j’en avais un double, et tu en avais un ? Euh… mais où tu veux en venir Céline ? Nulle part Jimmy, nulle part.

Perdu chien noir, Colley, forte récompense. Monsieur Toussain était en Louisiane au moment de l’arrestation de Lafleur, Occupé à observer un homme dans le projet de le tuer. Son client lui avait demandé qu’il souffre et qu’il filme, Monsieur Toussain avait mieux à faire que ces bêtises. Il comptait le traiter proprement et rapidement. Il avait remarqué que son bonhomme était adepte de la cocaïne et du poppers, une bonne crise cardiaque n’étonnerait personne. Une simple injection de cyanure au hasard d’une bousculade dans la rue, oh pardon monsieur, eh mais vous m’avez piqué… aïe ! Terminé. Sur son smartphone, il y avait dix messages de Lafleur, il rentra au plus vite et d’abord chez Georgia pour qu’elle lui raconte, mais la belle avait fichu le camp. Stupéfiant le vieil homme qui se rendit soudain compte qu’il n’avait pas perdu une belle amie mais juste une pétroleuse qui marchait pour elle-même. Pas un adieu, rien, elle faisait ses valises et puis c’est tout. Monsieur Toussain retourna à sa maison de retraite à la fois déprimé et furieux. Jurant comme un collégien qu’on ne l’y reprendrait plus. Et Lafleur qui le réclamait en plus ! Il le rappela le lendemain. Il remarqua tout de suite qu’il était surveillé. Il ne se rendit pas au rendez-vous. L’autre le rappela, en vain, Monsieur Toussain était aux abonnés absents d’ailleurs il s’était débarrassé du smartphone. Au lieu de ça il le suivit de loin, attendant le moment où les flics baisseraient leur garde.

Réunion avec les chefs, où en était-on ? Qu’avait-on découvert ? Eh bien que l’assassin de Mademoiselle Lamont ne pouvait pas être Freddy Fallon ni Lafleur. Le coroner était formel, son assaillant devait être à peine plus grand qu’elle, un mètre soixante-dix, soixante et onze environ, Fallon faisait un mètre quatre-vingt-douze et Lafleur aux environs du mètre quatre-vingt. Selon l’agent responsable de son dossier en Californie, le premier qui s’était intéressé à son cas, si Fallon sortait de l’ombre c’est qu’il avait réussi un beau coup, c’était un flambeur. Peut-être en préparait-il un autre sur la côte. Si c’était le cas on n’allait pas tarder à le savoir. Fallon avait la réputation d’être un impulsif. Mais ça n’expliquait pas les homicides de Beaumont et de Suzy. Quel motivation aurait eu Lafleur de les tuer ? Beaumont c’est facile, expliqua Acavente. Il risquait dix ans, j’aurais pas eu de mal à l’obliger à se mettre à table. Et Suzy ? Elle risquait une grosse peine elle aussi, peut-être qu’à nouveau il avait eu peur qu’elle ne parle. Les fédéraux étaient partisans qu’on mette la pression sur les filles, elles étaient clairement son point faible, Acavente craignait qu’il s’en prenne à elles s’il se sentait menacé, il préférait qu’on se concentre sur le mac et ses relations en ville. Ne rêvez pas mon vieux, dit le chef d’Acavente, vous ne convoquerez pas Antonio Guerrero chez nous, pas sans l’aval du chef Knox qui ne vous le donnera pas. Lynn, mué par son instinct naturel pensait à son exécuteur des basses œuvres, quelqu’un qu’on ne devait pas voir venir, quelqu’un qui passait totalement inaperçu. Peut-être serait-ce lui son point faible, si on arrivait à déterminer qui il était. Monsieur Toussain ? On n’avait aucune piste de ce côté-là, c’était peut-être justement ça la piste, qu’on avait rien sinon une vague description, un petit vieux, très poli. C’est rarement grand un vieux non ? Avec l’âge on se tasse n’est-ce pas ? Dans tous les cas, leur intervention avait fait son effet puisque Georgia s’était envolée pour la côte est par le premier avion. La peur ? C’était bien possible oui. Pouvait-on retenir quelque chose contre elle ? Non, et puis c’était une dure à cuir, elle ne les aiderait pas comme ça.  Pour Lynn, la plus prometteuse c’était Céline. Peut-être ne savait-elle rien de ses activités mais elle pourrait devenir une alliée précieuse si elle en venait à douter de lui. On décida qu’elles seraient l’une et l’autre l’objet d’une surveillance assidue et qu’en attendant on allait éplucher les comptes de toutes ces personnes, comme le Patriot Act les y autorisait plus ou moins.

Les polyvalents, manquaient plus que ça ! Et tout ça rien qu’à cause de ce foutu Fallon. Je sais bien qui me les a envoyés. Les flics me cherchent des poux dans la tête à cause de Suzy. Mais merde je l’aimais bien moi ma Suzy, j’étais forcé de faire ça ! S’il y avait pas eu cet enfoiré ! Et encore, ils ne m’ont pas interrogé sur le flic disparu. Peut-être qu’ils ne savent pas… Mais comment ils ont fait pour repérer Fallon ? Je me demande bien. Combien touchez-vous comme commission en tant qu’agent d’artiste exactement, Monsieur Toussain ? Dix pour cent, c’est le tarif. Sur le montant d’un loyer, combien prenez-vous ? En tant qu’actionnaire ? Quarante pour cent. Ce qui veut dire que vous empochez cinquante pour cent des revenus de vos « artistes ». Il fait les guillemets avec les doigts, j’ai horreur des gens qui font ça, c’est con. Qu’est-ce que tu veux que je réponde à ça à part que c’est légal. Et vas-y que ça dure une heure et demie et qu’on épluche tout. Heureusement l’avocat est là. Il a amené avec lui un spécialiste du droit des affaires qui les embrouilles comme il faut. Et puis je suis tranquille, sur le papier, rien ne m’appartient en nom propre, même pas mes parts dans la Construct Consulting Incorporate. Je suis clean. Mais le mieux, ça serait qu’ils me lâchent tous. Les affaires sont en berne à cause de tout ça. J’ai dû ralentir mes activités, limiter mes déplacement. Ils me suivent partout ces enfoirés. Faudrait que je leur jette un os pour bien faire. Un truc qui détourne leur attention. Merde quand je pense que Georgia s’est tirée sans un mot, qu’est-ce qu’ils lui ont dit ? Et puis il y a Céline aussi, je sais pas ce qu’elle a elle est froide depuis l’autre fois. Enfin si, je sais ce qu’elle a, elle ne m’aime plus, ou elle doute, enfin ça cloche, mais je ne sais pas exactement pourquoi. Va falloir la surprendre, les femmes adorent les surprises, comme les mômes. Un voyage ? Ouais, un voyage ça m’irait bien, le temps que ça se tasse.

Il pleuvait des trombes. Une pluie de travers, lourde, chaude et grasse, les trottoirs ruisselaient, les caniveaux étaient des rivières, sous le vent les palmiers ployaient. Jimmy Lafleur était religieusement assis chez Lala devant un thé, occupé à lire le Wall Street Journal. La salle était quasiment vide, une des serveuses faisait des bulles avec son bubble-gum vert pâle. Jimmy sentit soudain une présence face à lui, il baissa son journal et tomba nez à nez avec le vieux. Ah vous voilà enfin ! Mais où est-ce que vous étiez à la fin !? Vous êtes surveillé. Oui je sais et alors ? Je ne prends pas de risque inutile. Bien, bien… Je vais avoir besoin de vous. J’ai cru comprendre. Je suis obligé de cesser mes opérations sur les armes, trop risqué pour le moment. On va fermer temporairement boutique. Je voudrais que vous supervisiez tout ça. Georgia est partie vous savez ? Oui, à ce propos je suis désolé pour vous mon vieux. Monsieur Toussain se raidit. Il savait ? Ne vous inquiétez pas, je n’ai rien à dire, ce sont vos histoires, insista Lafleur bon prince. Ce qui agaça un peu plus le vieux. Ça ne lui plaisait pas du tout qu’on sache comme ça un truc sur sa vie privée. Surtout pas un employeur. Pour un peu il trouvait même ça impoli, comme un manque de respect. Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment ça ? Qu’est-ce la police avait posé comme question bien sûr ! Oh ça… ne vous inquiétez pas, votre nom n’a même pas été mentionné. Instantanément il vit qu’il mentait. Mais il voulait qu’il lui en dise plus. Fallon ? Oui ils le cherchent apparemment. Comment ils savent qu’il était en ville ?  Aucune idée, un indic peut-être. Qu’est-ce que vous comptez faire ? Je crois qu’un petit voyage me ferait le plus grand bien. Et vous allez faire quoi avec les autres filles ? Elles ne savent rien, je ne suis pas inquiet. Mais à tout hasard il faudrait garder un œil sur ma petite californienne… voyez ? Vous voulez… non, juste que vous la protégiez d’elle-même. Comme un vieil oncle. Un vieil oncle ? Pendant que monsieur sera en voyage Dieu sait où ? Pour qui le prenait-il exactement ? Ils vous ont demandé quoi sur la petite ? Pourquoi posez-vous toutes ces questions, vous n’avez pas confiance en moi ? Monsieur Toussain ne répondit pas, remarquant pour lui-même que Lafleur faisait d’une question une autre question. Dehors il continuait de pleuvoir un rideau épais et trouble. Les rues étaient désertes, les feux de signalisation brillaient dans le vide. Pourquoi ils vous ont convoqué avant-hier ? Comment êtes-vous au courant ? Vous me suivez ? Oui. Eh bien, la confiance règne à ce que je vois ! Vous me payez pour surveiller vos arrières, lui fit remarquer le vieux. Mouais… eh bien ne vous en faites pas, rien qui concerne les affaires. Quoi alors ? Lafleur sentit comme l’ombre d’une menace dans le regard du vieux. Pas question qu’il se défile. L’IRS, avoua Lafleur en se disant que ça le rassurait. Le fisc ? Oui.  On fermait boutique, il partait en voyage, il comprenait mieux pourquoi. Les flics essayaient de le coincer à tout prix. Et vous êtes en règle ? Mais qu’est-ce que c’est que cette question ? En quoi ça vous regarde ? En tout se dit Monsieur Toussain. S’il se mettait à sa place, il était évident que la situation n’était pas bonne et qu’il valait mieux se mettre à l’abri, mais que se passerait-il ensuite ? Si par exemple le fisc ou la police trouvaient finalement quelque chose contre lui ? A chaque fois que les risques s’étaient rapprochés trop près de lui il avait sacrifié quelqu’un. Qui serait le prochain sur sa liste ? Est-ce qu’on pouvait vraiment avoir confiance dans un petit mariole comme Jimmy Lafleur ? Vous partez quand ? Je ne sais pas encore faut que je m’organise, et à nouveau il vit qu’il mentait. Vous irez où ? Je trouve que vous posez beaucoup trop de questions Monsieur Toussain. Et lui que décidément il n’y répondait pas assez. Qu’est-ce qu’il lui cachait comme ça ?

Ce pauvre Toussain, il en fait des efforts pour avoir l’air moins malin qu’il n’est. Je vois bien qu’il rumine, que ça calcule là-dedans. Je sais bien que c’est pas le genre à qui faut tourner le dos. Et là il est en train de se demander si je lui raconte des craques ou quoi. Il doute. Un employé qui doute il faut le valoriser, il faut lui montrer à quel point on est content de lui. Alors je change de sujet et je le félicite. Il a fait du bon travail, Il faut qu’il ait confiance, toute ces affaires seront bientôt oubliées. Il me regarde de biais et me demande. Depuis combien de temps vous portez un micro ?

Lafleur a un très bref instant de stupeur. Une stupeur trop réelle, trop totale pour être simulée. Puis il sourit, mais de quoi vous parlez ? Le vieil homme ne repose pas la question, Il jette un coup d’œil à la ronde, le silencieux du Beretta tousse quatre fois sous la table. Lafleur se tétanise instantanément, grisâtre, ahuri. Le vieux se lève et le repousse contre le dossier, le Beretta contre sa poitrine, tire, puis il le palpe, trouve l’appareil d’enregistrement, l’arrache et s’en va. Une ombre, un courant d’air, jamais existé. Dehors la pluie tombe toujours, visibilité nulle, il ouvre son grand parapluie noir et trottine jusqu’au métro. Il pense à Georgia, se dit qu’elle va lui manquer. Il pense à ce qu’il va manger ce soir, aux Blue Montain, à la vie de vieux, et que ça le déprime. Il se dit qu’il faut qu’il fasse d’autres rencontres, que la vie ne doit pas s’arrêter à cette …. Cette mauvaise femme. Je vais m’inscrire à une école de danse, il est bon danseur. Il rentre à son appartement avec cette idée dans la tête, ça lui plaît bien, il s’y voit déjà. Après quoi il se prépare à manger, allume la télé pour le fond sonore et ouvre le journal. Perdu chien noir, Colley, forte récompense.