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Le Paradise Tribune l’a surnommé le Chat parce qu’il rapporte ses victimes dans les jardins et les arrière-cours et qu’il agit de nuit. C’est son troisième à ce jour. Comme vous pouvez le voir, il tue au couteau, probablement un couteau de cuisine ébréché. Ses victimes habitaient toutes le secteur d’East Eden, vous avez leur nom et adresse avec le mémo qu’on vous a remis. On ne sait pas comment il se déplace, probablement en voiture, ce qui veut dire qu’il a moyen de s’échapper si jamais vous le prenez en flag, inutile de dire qu’il ne faut surtout pas qu’il puisse remonter dans sa voiture….

 

East Eden, tu trouves pas ça marrant ? De quoi ? Que tous les paumés de cette ville se trouvent à l’est d’Eden ? C’est biblique moi je dis ! T’as pas tort, mais c’est voulu. Qu’est-ce que tu racontes !? C’est voulu je te dis ! Mais non ! Ils sont là parce que les immeubles sont pourris ! Et avant eux ? Avant eux ? Avant eux il y avait les nègres qui…. On dit les afro-américains espèce de raciste ! Oui pardon, les afro-américains donc qui ont construit cette ville. Hein ? Mais arrête ton char ! Mais non, les premiers ouvriers ont été installés là, précisément parce qu’ils étaient noirs. A l’est du futur Eden Park. Quand la ville a été finie, ils ont mis tous les ouvriers au chômage et ils ont laissé pourrir le quartier. Mais tu délires ! Pas du tout, le fondateur de cette ville, Monsieur Elmer Brown, était un chevalier du Klan, et il est resté 15 ans en place à la mairie. Et après ça il y a eu South Johnson, notre truculent amateur d’Elvis qui a faire pendre quatre n… afro-américains pour une sombre histoire de viol qui n’a jamais été prouvée. Qu’est-ce tu veux c’était l’époque qui voulait ça. L’époque ? En 84, en pleine ère Reagan, le maire républicain Lucius Konville coupe le budget alloué par la ville aux services sociaux par deux et refuse un projet de rénovation d’East Eden payé par l’état, au fait, je cite, qu’East Eden avait été construit pour 100 ans, et que les immeubles étaient comme neuf. Trois jours après cette déclaration se déclenchait une émeute dans le quartier suivie de l’incendie dont on voit encore les traces aujourd’hui. C’est voulu et ça toujours été voulu. Et tu sais pourquoi ? Pourquoi ? Parce que tous ces cons sont des chrétiens purs et durs, jusqu’à aujourd’hui ! Qui est-ce qui a défendu la candidature de Vasquez ? Le révérend Conway ! Le chef de l’American Christian Church of Resurrection. God for America ! J’adore son émission,  moi je dis que tout ça c’est des trucs de complotistes, tu veux que je te dise ton problème, tu crois en rien.

Kouly bouli hopa tsé, héfévé yapouka wâ ! Hey mais c’est Old Man, comment ça va Old Man ? Kibili hakoutah tak policeman ! Tu t’es trouvé une nouvelle gabardine Old Man ? Où est-ce que tu l’as eue ? A l’Armée du Salut ? Pshiit bzé oba kiiiiia ! De quoi ? Le ciel ? Hu tak brélé ! Eh bin dis donc t’en as de la chance ! Et qu’est-ce que t’as trouvé d’autre ? Yipika tsé hoba loulou priiiikaa ! Des bouteilles de Coca vides !? Whaou ! Eh Old Man j’espère que t’as pas fait les poubelles derrière chez Ali cette fois ! Brr kaka houhou psébak ! Bon, bon, d’accord comme tu veux mon pote, t’énerve pas !

Jérôme a peut-être raison, je ne crois plus en rien, même plus en l’homme. Ou pas… je ne sais pas…plus. Mais comment faire ? Si Dieu existe, si tout ça a un sens, comment il peut accepter tout ça ? Old Man, à peine trente ans et il en paraît soixante, la guerre l’a rendu dingue, ou bien est-ce que c’est la rue ? Et notre gouvernement, comment il peut tolérer ça ? Il est juste un des deux ou trois cent vétérants qui arpentent les rues de cette ville. Tous ces mecs se sont battus pour nous et c’est comme si tout le monde s’en foutait. Je regarde sa longue silhouette s’éloigner dans le rétroviseur, avec son caddie déglingué et ses cheveux longs et gris comme un fantôme s’enfonçant dans un brouillard de chaleur et de gaz. Tu te rappelles quand il s’était dégotté ce 45 ? me fait Jérôme. Oui, chargé et rouillé, heureusement qu’il ne s’en est jamais servi il lui aurait pété à la gueule. Où est-ce qu’il l’avait trouvé déjà ? Sur San Remo non ? M’en souviens pas. Mais si tu sais même qu’il avait paraît-il servi dans le braquage de Farm Street ! Ah ouais peut-être, non franchement je sais plus. Voiture 42 on a un 10-15 au 1480 Fairbanks, un différent familial, est-ce que vous pourriez y aller jeter un coup d’œil avant que ça dégénère ? 42 à Centrale c’est comme si c’était fait.

Espèce de pute ! Je vais te défoncer ! Va te faire enculer Robo si tu ouvres cette porte je te jure que je tire ! OUVRE SALOPE ! Hé ho qu’est-ce qui se passe ici !? Quoi ? Rien du tout occupez-vous de votre cul vous autres ! On se calme monsieur, c’est quoi le problème ? Problème ? Y’a pas de problème ! Cet enculé a essayé de me violer ! Ferme ta gueule sale pute ! C’est quoi cette histoire ? Vous avez vos papiers monsieur ? Hein ! Mais elle raconte des conneries c’est ma femme ! Ecartez-vous monsieur s’il vous plaît… Faut l’arrêter monsieur le policier c’est un violeur ! Je vais te niquer salope si tu fermes pas ta gueule ! Bon il comprend pas quoi là ? reculez j’ai dit. Eh va te faire foutre fils de pute de poulet okay !? Non pas okay ! Eh mais vous faites quoi là !? Mains contre le mur ! Allez-y m’sieur l’agent ! Faites attention, il  une arme sur lui ! Je vais te déchirer chinga de tu madre ! Taisez-vous madame s’il vous plaît ! C’est cette pute qui est armée ! La ferme et écartez les jambes ! SALOPE ! ENCULE ! Madame, ouvrez s’il vous plaît ! Nan ! J’ouvrirais pas ! Je veux pas qu’il me touche ! Il ne vous touchera pas madame, je vous promets. Putain va ! Eh dites donc c’est quoi ça ? C’est mon couteau d’travail ! Votre couteau de travail ? Vous faites quoi comme genre de boulot exactement monsieur !? Je suis électricien. Y raconte des conneries m’sieur l’agent ! Il est au chômage ce connard ! Madame s’il vous plaît taisez-vous et sortez d’ici ! T’as vu ça Jérôme ? Ouais, joli Buck, drôle de couteau pour un électricien. Je m’en sers pour dénuder les fils ! Dénuder les fils avec un couteau de chasse ? C’est pas un couteau de chasse bordel ! Ah ouais ? Bin par chez moi c’est comme ça qu’on appelle ça, allez mains derrière le dos ! Eh mais qu’est-ce que vous faites !? Je vous embarque ! Faut le mettre en prison ce salaud ! Il a essayé de me violer ! Putain je vais te défoncer ! HEY ! Quatre-vingt-dix kilos, un mètre soixante-dix les bras levés, je suis obligé de lui faire un croche-pied pour le maitriser… Enculé de ta mère je vais te niquer ! Il va se tenir tranquille oui ! Ah ! Ah ! Bien fait fils de pute ! Madame taisez-vous et ouvrez cette bon Dieu de porte ! Nan ! Pas tant que vous l’aurez pas arrêté ! L’autre se met à brailler en espagnol tout ce qu’il connaît comme insulte, je lui enfile les bracelets un genou sur le dos, il se débat, je lui tords un pouce, il braille, clac, je referme les bracelets et je le relève. Allez par ici, je l’entraine vers la voiture pendant que Jérôme essaye de convaincre la femme d’ouvrir la porte. Les voisins sont aux fenêtres, ça rigole, ça discute, le vrai spectacle, comme si ce genre de chose n’arrivait pas constamment dans le quartier. Une vieille bagnole passe, un type seul derrière le volant qui fume un gros cigare, par la fenêtre ouverte on entend la voix suave de Césaria Evoria, Besame Mucho. C’est bon madame ouvrez, on lui a mis les menottes. J’ai pas confiance ! Vous les hommes vous êtes tous pareils ! Allons madame, soyez raisonnable, c’est la police qui vous parle. 42 vous m’entendez ? 10-2 Centrale à vous, s’en est où le 10-15 ? En cours, on essaye de convaincre la femme de nous ouvrir, on a un 10-16 possible, okay bien reçu 42 quand vous aurez terminé faites-moi signe, 10-4 Centrale. Je raccroche et je me retourne vers le mec, alors c’est quoi cette histoire de viol monsieur ? Mais elle raconte que des conneries ! C’est ma femme bordel, depuis quand c’est interdit de baiser sa femme ? Si elle n’est pas consentante ça reste un délit monsieur. De quoi !? Mais tu parles qu’elle veut pas, elle se ballade à moitié à poil toute la journée ! Finalement Jérôme réussi à la convaincre de lui ouvrir et lui confisque le 22 à un coup qu’elle tient à la main. Une grosse fille blanche avec le cheveu filasse et blond, les nichons qui ballottent sous son débardeur déchiré. J’ai peur monsieur l’officier c’est un violeur faut que vous l’enfermiez ! Racontez-moi ça madame, qu’est-ce qui s’est passé exactement ? J’ai mes ragnagnas m’sieur l’officier j’veux pas qui me touche ! Y pense qu’à ça ce gros porc ! Ce n’est quand même pas une raison pour le menacer d’une arme madame, je le menaçais pas je me défendais ! Vous avez un permis pour ça madame ? Un permis ? On n’a pas besoin d’un permis pour ça ! C’est un pistolet à bouchon ! Avec une balle dans le canon… on leur confisque leur outillage et on les réconcilie, pas la peine d’embarquer le gars, il promet de foutre la paix à sa femme, en échange de quoi on leur promet en retour de les embarquer tous les deux si on est rappelé ici à cause d’eux. 42 à Centrale, fin du 10-15, tout est rentré dans l’ordre. On repassera peut-être tout à l’heure pour voir. Bien reçu 42.

T’as vu ? C’était pas là hier soir ça. Ouais, on dirait que les B-13 ont encore fait des leurs, me répond Jérôme en jetant un œil sur les graffitis taggés S’ils continuent ça va encore être le bordel par ici. Eh mais dis-moi c’est pas notre pote Fabio là-bas ? Si je crois bien t’as raison. Il était pas censé se présenter au tribunal hier ? Ils l’ont peut-être relaxé. Vérifie tu veux. Centrale ici 42, j’aurais besoin d’une confirmation sur un 10-14, Fabio Fuentes, âge 21 ans, sans domicile fixe, arrêté pour possession de stupéfiant. Putain ! laisse tomber il est en train de se barrer ! Jérôme appuie sur le champignon alors que Fabio traverse une cour en cavalant. On vire à droite et on coupe par A street, je le vois qui disparaît entre les immeubles ruinés du bloc D. Si on le perd là-dedans c’est foutu, on est que deux et c’est bourré de camés et de dealers. Je fais signe à Jérôme de me lâcher à l’angle et je me mets à courir après ce con. Ça me rend dingue, ces camés se rongent les poumons avec toutes les saloperies qu’ils s‘enfilent dans les narines et il suffit qu’ils aient un uniforme au train pour se transformer en Carl Lewis ! Fabio prend brusquement par la gauche et rentre dans un hall défoncé. Je suis sur ses talons, passe devant trois de SDF avachis contre ce qu’il reste d’une rangée à demi calcinée de boîtes aux lettres. Fabio bifurque et s’enfonce dans un couloir aveugle, jonché de déchets et rempli d’une odeur frelatée mélange d’urine, d’ordures et de merde humaine, le couloir est presque entièrement plongé dans le noir. Je l’entends qui cavale et puis d’un coup qui grimpe des marches. Putain de merde ! J’aperçois l’escalier, faut absolument que je l’empêche d’atteindre les étages.  Au premier il y a une grande vitre crasseuse et pétée qui éclaire vaguement le palier, j’aperçois ses baskets bleues et blanches et la longue tige que forment ses jambes de camé, grimpant quatre par quatre les escaliers. Je sais bien que je pourrais sortir mon arme et faire feu, personne n’en aurait rien à foutre que je le blesse ou que je le tue, à la limite j’aurais les félicitations du chef mais ce n’est pas ma conception de l’uniforme. Protéger et Servir, c’est pour ça qu’on nous paye, et même un cramé de son espèce a le droit à ça. Fabio fils de pute si je t’attrape ! Je peux pas m’empêcher de beugler tout en le poursuivant. J’entends son souffle aphasique et ses pompes qui butent contre le béton, il passe devant un tas d’ordures qui couvre la fenêtre sur le palier du second, il entame l’escalier vers le troisième, j’aperçois sa main qui s’appuie sur la rambarde en même que j’entends des reniflements dans le couloir au-dessus, j’espère que ma gueulante n’a pas réveillé les prédateurs. Je connais ce bloc, c’est ici que vient se réfugier toute la pire crasse du district. Puis soudain j’entends un bruit de métal qui craque et Fabio qui pousse un cri, la rambarde a cédé, il passe devant moi comme une pierre en hurlant. J’ai pas le temps de le rattraper, j’entends son corps qui fait un bruit mou en s’écrasant, je fais demi-tour en allumant ma torche. Jérôme est arrivé, je le vois qui sort de la voiture, en retirant ses lunettes noires. Je me tourne vers la cage d’escalier en éclairant le corps de Fabio, je l’entends qui grogne vaguement. Putain t’as eu de la chance mon gars, je fais à haute voix. Il est tombé sur un autre tas d’ordures, il y a de la merde éclaboussée sur son pantalon de survêtement, il gémit, aidez-moi, aidez-moi, je m’approche. Alors ? fait Jérôme derrière moi. Je vois le bras droit bizarrement tordu de Fabio, il s’est pété le bras, faut qu’on l’emmène à l’hosto. Aidez-moi, au secours, reste tranquille mon gars, je vais t’aider, je lui fais doucement en l’aidant à se relever. Je remarque qu’il a du mal à respirer et du sang sur le front, l’éclat du bout de verre qui dépasse de son cuir chevelu. On entend des pas dans le hall. Hé m’qu’est-ce c’bordel !? P’tain des flics, fait une autre voix. J’aide Fabio à sortir de la cage d’escalier, j’aperçois trois silhouettes sur notre droite, Jérôme braque sa lampe dans la direction des clochards, il y a une femme avec eux, la cinquantaine décharnée, les sourcils et la bouche barbouillés de rouge à lèvres. Eh vous faites quoi là vous ? Ça arrive de derrière nous, sorti par un des couloirs, un grand black balaise avec une machette, il est rejoint par un autre type, noir également avec un genre de bêche ébréchée. Jérôme porte la main sur la crosse de son pistolet, reculez s’il vous plaît, on évacue un blessé. Un blessé ? Qui que vous avez blessé !? Reculez je vous ai dit, je ne me répéterais pas. Le gars à la machette hésite, deux autres sortent de l’ombre, têtes de zombie et guenilles, Hey mais c’est Spooky ! Fait soudain la bonne femme. Ils embarquent Spooky ! Hey pourquoi vous vous en prenez à Spooky bande d’culés ! Putain, faut qu’on se barre d’ici vite. Laissez Spooky tranquille fait le gars à la bêche qui n’a même pas l’air de savoir de qui ils parlent, il avance, Jérôme dégaine, lâchez ça tout de suite et reculez ! Le mec se fixe. Lâchez ça j’ai dit, et vous aussi ! J’avance doucement vers la voiture, les types lâchent leurs armes, Jérôme est derrière moi qui me suit en tenant toujours en joue les autres.  On arrive à la voiture, j’installe Fabio qui grimace et gémit, il est livide, il a une écharde de verre d’au moins dix centimètres plantée dans le cuir chevelu, je l’aide à s’installer à l’arrière.  Jérôme nous rejoint, il prend le volant alors que les zombies sortent un à un du hall et nous regardent en beuglant, Spooky ! Lâchez Spooky ! La bonne femme ramasse à pleine main une merde de chien et la jette sur le parebrise, un caillou venu de nulle part rebondit sur le toit, on dégage. On t’appelle Spooky maintenant Fabio ? J’ai mal, j’ai mal. Ouais, ouais on y va. Je branche la sirène. Centrale ici 42 on a un 10-13 à bord, blessé, on l’emmène à l’hôpital. Centrale à 42, il s’est passé quoi ? Il a fait une grosse chute, vous avez besoin d’un 10-17 ? Négatif Centrale, ça devrait aller, on gère.

Comment ça vous ne pouvez pas le prendre ? Vous ne voyez pas dans quel état il est ? Je suis désolé mais c’est le règlement, pas de toxicomane chez nous, s’il fait une crise de manque nous ne sommes pas équipés. Qu’est-ce que vous racontez, vous n’avez pas de méthadone pour lui ? Il marche au crack, la méthadone ne lui fera rien du tout, voyez du côté de Saint John. Vous avez son numéro de sécurité sociale ? De quoi ? Il arrive à peine à connaître son nom, comment voulez-vous qu’il se souvienne de son numéro, je ne suis même pas certain qu’il en ait un ! Je suis désolé, pas de numéro, pas d’admission, mais arrêtez d’être con bon Dieu ! Il a fait une chute de trois étages, il a un bout de verre comme ça dans le crâne ! Non-assistance à personne en danger vous connaissez !? Je suis désolé, c’est comme ça. Laisse tomber mec, me fait Jérôme en me tirant par la manche. Nous sommes désolés mais nous ne pouvons pas le prendre, il n’a pas d’assurance, pas de numéro de sécurité sociale, nous ne sommes pas couverts, essayez le dispensaire de California avenue. C’est l’autre bout de la ville ! Je suis désolé… On a fait cinq hôpitaux et deux dispensaires avant de trouver quelqu’un qui veuille bien nous le prendre. Fabio s’est évanoui deux fois dans la voiture et a salopé la banquette arrière avec son sang. Merci docteur, c’est rien je fais mon boulot, qu’est-ce qui lui est arrivé ? Il est tombé dans les escaliers. Elle m’a regardé de biais comme c’était le genre de prétexte qu’on lui servait tout le temps. La quarantaine, brune, la peau mate les yeux noisettes, pas mal, avec les traits tirés de celle qui bosse quarante-deux heures par jour, et des tâches de nicotine sur les doigts. Sur sa poitrine il y avait un badge au nom du docteur J.Winscott, j’ai souri, non je ne l’ai pas aidé, la rambarde a cédé, elle était complètement pourrie. Qu’est-ce qu’il a fait ? Il devait se présenter au tribunal hier, on a trouvé du crack sur lui. Pourquoi vous vous acharnez sur ce genre de type ? Ils sont au bout du rouleau. J’ai haussé les épaules en me marrant, une libérale, pourquoi ça ne m’étonnait pas plus que ça ? On s’acharne pas, on fait juste notre boulot. Elle n’a rien répondu, elle n’avait pas l’air convaincue, on est reparti. Voiture 42 à Centrale, 10-7 on a la dalle. Bien reçu 42, vous pouvez y aller.

La prochaine fois moi je te dis, on appelle une ambulance et ils se démerderont. Sur Animal Farm ? Personne ne serait venu, tu le sais bien. Plus personne ne va là-bas à part nous, et encore, tu vas voir qu’on va nous retirer le district un de ces quatre comme pour las Bananas. Las Bananas c’est la jungle, faudrait y envoyer la Garde Nationale pour bien faire. Je hoche la tête en mordant dans mon burritos, pas faux. Hey mate celle-là ! Ola mamasita como esta !? Une cubaine avec des lunettes noires, un débardeur moulant et des gros seins plastiques, elle nous regarde et puis nous oublie en traversant la rue. Bah alors qu’est-ce qui t’arrive, je croyais que Claudia et toi c’était du sérieux, je dis en rigolant. Eh mec, c’est pas parce que j’ai déjà choisi que je peux pas regarder le menu. Et toi quand est-ce que tu remets le couvert, ça fait combien de temps déjà que t’es célib’ ? J’ose même pas le dire, quatre ans. Pfiou ! Putain mais comment tu fais ? Je me branle beaucoup… ah, ah, ah ! Tu crois pas que faudrait commencer à l’oublier ? Oh mais c’est fait, depuis qu’elle vit plus en face de chez moi… Ah ouais, ça c’était hard hein, tu m’étonnes… Et son fils tu l’as revu ? Non, il n’y a pas de raison non plus, il a son père. Je croyais qu’il vivait à Miami. Oui mais quand même… C’est un peu dégueulasse de vous faire ça à vous deux non ? Je veux dire toi aussi tu l’as élevé. Deux ans, c’est pas beaucoup, on peut pas dire ça. Mouais…42 on a un 10-17 147 Farrington Street, une agression à domicile. C’est parti Centrale. On fourre nos burritos dans la bouche et on file au galop jusqu’à la voiture. Le 147 est situé au fond d’une impasse, dans un coin isolé du quartier. Dans les années 90 c’était un quartier de classe moyenne, peuplé essentiellement de latinos et de blancs, plutôt familial mais depuis qu’on est allé faire la guerre il y a de plus en plus d’irakiens, de pakistanais et d’afghans. Du coup les blancs s’en vont et les latinos n’encaissent pas les nouveaux venus. Alors il y a des frictions et c’est nous qui ramassons les morceaux. On arrive en même temps que nos collègues, Keller et Wong et tout de suite on voit que quelque chose s’est passé. Il y a du sang dans l’allée et la porte de la maison est ouverte, je fonce à l’intérieur, pistolet au poing, Wong derrière moi pendant que Keller et Jérôme font le tour de la maison. La victime est dans le salon, baignant dans son sang, une femme d’une trentaine d’années. Je m’approche tout en donnant l’alerte par radio, elle a encore son téléphone portable dans son poing crispé, elle est livide, elle halète, me regarde les yeux vitreux. Elle a une large blessure au ventre, le couteau ensanglanté est encore là, je parierais que l’agresseur a utilisé un couteau de la cuisine, arme par opportunité. Puis j’aperçois quelque chose qui dépasse de sous sa main, bon Dieu ! je me dis, c’est trop fin pour être l’intestin, je lève les yeux et je vois sur la table basse des vêtements pour bébé, oh non ! Madame, vous m’entendez ? Elle me fait signe que oui, vous pouvez parler ? Elle grimace, j’entends comme un murmure sortir de sa gorge, j’ai mal. Vous inquiétez pas madame, on va vous sortir de là. Mon bébé, mon bébé, elle grommelle… putain….Wong s’approche, il a fouillé la maison en vain, je me lève, et lui dis à voix basse, faut passer un appel général, je crois qu’on lui a enlevé son bébé. Hein ? Le cordon ombilical a été coupé…. Alors ? Me demande Jérôme en entrant, je lui explique la situation, il blêmit. T’es sérieux ? Je lui montre les vêtements pour bébé. Je sors passer l’appel pendant que les autres se chargent de la femme et de la scène de crime. Les secours arrivent dans le quart d’heure. Wong a réussi à faire parler la femme, selon ce qu’il a compris, elle a répondu à une annonce par internet à propos de vêtements pour nouveau-né, une femme s’est présentée et l’a assommée, elle ne se souvient de rien d’autre. Un mari à prévenir, un petit ami ? On ne sait pas. Bon Dieu mais quel genre de sauvage a bien pu faire ça ? Pourquoi ? On est tous un peu sonnés parce qu’on vient de vivre, Keller en particulier dont la femme attend un enfant. Il l’appelle d’ailleurs pour lui demander si tout va bien pendant que les infirmiers évacuent la femme en urgence. Elle va s’en sortir ? demande Wong au médecin, elle a perdu pas mal de sang, je ne sais pas. Jérôme me regarde, on pense à la même chose, si on trouve celle qui lui a fait ça, femme ou pas elle va passer un sale quart d’heure. Les inspecteurs arrivent avec la CSU, l’unité chargée des scènes de crime. On fait notre rapport et puis on file. Je repense à mon ex Linda qui voulait un enfant de moi, la seule femme à ce jour qui ait jamais voulu un gosse de moi… et j’en rêve depuis que je suis majeur…. Je ne sais pas comment j’aurais réagi si on lui avait fait ça…. Tu veux que je te dise, me fait Jérôme, il y  trop de malades dans cette ville. Le monde est malade bonhomme, le monde est malade.

Centrale on a un 10-15, préparez la cage c’est un agité. C’est quoi c’sang !? J’paris qu’c’est d’sang d’nègre bande d’raciste ! D’sang d’nègre hein c’est ça hein !? gueule notre passager à l’arrière à cause du sang de Fabio qu’on n’a pas pensé à nettoyer. Ferme-la tu veux ! J’la ferm’rais pas, j’la ferm’rais pas, bande d’racistes ! Vous allez faire quoi hein m’tabasser !? Hein ! Mon avocat y va vous écraser, j’vais porter plainte ! Il râle parce qu’on l’a chopé en flag de vol à l’arraché, il a essayé de détaler mais je l’ai plaqué au sol et il s’est cassé une dent dans la chute. Il est tellement déchiré qu’il ne doit même pas avoir vraiment mal. Et voilà maintenant qu’il donne des coups de pied dans la vitre de séparation. J’vais vous niquer bande d’salope de flics. Arrête la bagnole, me fait Jérôme. Vas-y calme mec, arrête la bagnole je te dis ! J’obéis, je le connais, il est à cran à cause de la femme enceinte, il ne supporte pas qu’on s’en prenne aux femmes. Il sort, la matraque à la main, et ouvre la porte arrière. Tu fermes ta gueule maintenant oui ! Et vlan dans les cuisses. L’autre pousse un cri, deuxième coup, ta gueule ! Je veux plus t’entendre ! Oui chef, d’accord chef, couine le gars, Jérôme remonte, je lui jette un coup d’œil de biais, ça y est t’es calmé ? Non ! Bon… Comme tous les vendredi après-midi le commissariat ressemble à un zoo, et ça sera pire cette nuit. Des putes, des macs, des camés, des ivrognes qui gerbent dans la cellule de dégrisement, des petits braqueurs avec leurs airs de marlou à qui on la fait pas. Ça gueule, ça s’engueule, ça tape des délires. On colle notre client en cellule et on monte taper nos rapports de la journée, la tournée est pas encore terminée, il nous reste trois heures à tirer. Est-ce qu’on a des nouvelles de la femme ? Oui, elle est sur la table. Et pour le petit ? On ne l’a toujours pas retrouvé pour le moment, mais comme elle en était à son septième mois il n’a probablement pas survécu. Putain de ville, je me dis, tu parles d’un paradis…

Libère ta main, soit plus instinctif, rappelle-toi ce qu’on disait l’autre jour sur les impressionnistes, c’est ton ressenti qui compte. Oui mais j’ai peur de me planter dans les proportions. On s’en fout des proportions, n’aies pas peur de te planter c’est comme ça qu’on avance. J’aime bien Julia. Elle ne ressemble à rien de connu et déjà ça ça me plaît, mais c’est sa façon de nous apprendre le dessin et la peinture qui me plaît le plus. Les mains pleines de bagues, cent dix kilos dans une longue robe psyché et les cheveux gris tressés, elle se moque de Picasso, traite Van Gogh d’illuminé bipolaire et Gauguin d’obsédé sexuel mais en même temps elle arrive à nous expliquer leur peinture avec des mots simples. C’est elle qui m’a appris que Cézanne fut le premier a dire merde à la perspective classique avec les Joueurs de Carte, qu’il est le véritable inventeur du futur cubisme. Elle désacralise l’art et ça fait rudement du bien pour des amateurs comme nous. J’ai commencé à peindre il y a trois ans environ. Un besoin de vider un trop plein qui a commencé quand je suis allé à New York une fois visiter le musée Guggenheim. Mais ça fait tout juste un an que je participe à cet atelier le soir et j’avoue que ça me fait un bien fou. J’apprends des techniques, l’histoire de l’art, c’est passionnant et ça me sort de mon quotidien. Mais je suis encore très scolaire dans mon approche, j’ose pas assez, Julia me le fait souvent remarquer. Dès que j’ai des audaces j’ai l’impression de foirer dans les grandes largeurs, ça doit être mon côté flic, mon côté on respecte le code sinon rien. Parfois pourtant je me demande pourquoi je suis rentré dans la police. Quand j’étais gamin j’étais clairement plus du côté des bandits que des flics, j’aurais même pu mal tourner si mon père m’avait pas eu à l’œil. Bizarrement c’est une bavure qui m’a donné l’envie. Un mini scandale local où un poulet avait abattu un gamin noir désarmé, classique américaine. Je sais pas, je voulais faire la différence je crois, montrer qu’on pouvait faire la police autrement et jusqu’ici je m’y suis tenu. Maintenant je veux passer le concours d’inspecteur à la crime. Mais si je devais parler du sentiment qui domine chez moi le plus souvent, et ça se voit dans ma peinture, c’est la colère. Et elle m’est précieuse, même si souvent elle me bouffe, c’est mon rempart contre l’indifférence, mon énergie intime qui court dans mes veines quand je cavale après un dealer ou un voleur. Hey salut Jeff ! Ça fait longtemps qu’on t’a pas vu à l’atelier ! Ah salut officier, vous allez bien ? Oui et toi ? Ça va, ça va. Comment ça se fait que tu viens plus ? Oh plein de truc à faire…. Pas encore des conneries j’espère, hein ? Ah non c’est fini pour moi tout ça. Il a ce sourire qu’ils ont tous quand ils mentent, mais qu’est-ce que je peux dire ? Il embarque son pack de Black Velvet et sort, je le vois rejoindre un pick-up, un barbu à casquette sur le siège avant me jette un sale air. Une vague ressemblance avec Jeff mais surtout avec son père Jack, un oncle j’imagine… Les Podzanski, une vraie famille de voyous redneck comme on en a par ici.  J’ai coincé Jeff plusieurs fois quand il trainait avec une bande de Washington, je savais qu’il graphait, alors je l’ai amené à l’atelier. Il est doué, très même, tellement que Julia voulait l’exposer mais il a refusé. Et maintenant le voilà qui traine avec ses oncles, tous repris de justice, mais je ne peux rien faire. Je paye ma pizza et mes bières, et je sors. J’habite un quartier tranquille pas loin d’Ocean boulevard, de ma cuisine je peux voir la mer, j’ai eu de la chance d’avoir l’appart avant la flambée des prix. Enfin normalement il est tranquille, mais ce soir il y a un gars allongé devant mon immeuble, une bouteille de coca en plastique vide à ses pieds. C’est pas le genre du quartier d’habitude de trouver des pochetrons au milieu du trottoir comme ça, je m’approche, lui demande si ça va, pas de réponse. Et puis je sens l’odeur, une odeur que je connais que trop. Je me penche, il est froid et son pouls ne bat plus. Je le retourne, on la poignardé plusieurs fois à la gorge et à en juger la coagulation, ça date depuis un moment déjà. Merde et merde… J’appelle les collègues tout en sortant mon arme mais il n’y a personne dans la rue à part cette bagnole qui passe et dont je note machinalement l’immatriculation. Une voiture de patrouille arrive dix minutes plus tard, je ne connais pas les gars, je leur montre ma plaque et je leur dis ce qui s’est passé. On attend les secours ensemble.

Messieurs, selon toute vraisemblance, le Chat a encore frappé hier soir, et c’est votre collègue qui a trouvé la victime. Tout le monde me regarde, le chef m’a appris la nouvelle avant les autres je fais mine de rien. Il a changé de méthode, il jette ses cadavres dans la rue maintenant mais ce sont les mêmes blessures, faites avec la même arme. Et encore une fois la victime, Monsieur Théodore Humbercoat, était un résident d’East Eden. J’ai demandé au chef de regarder le dossier au complet, il sait que je veux devenir inspecteur, il a accepté. Et quelque chose m’a frappé. Je ne sais pas encore quoi, mais quelque chose. Vous allez donc circuler aujourd’hui chez tous les voisins des victimes et réinterroger également tous ceux chez qui le Chat a déposé un corps. Le capitaine en fait une priorité. Autre chose, à propos de la femme à qui on a enlevé son bébé, l’auteur des faits a été arrêtée, elle a essayé de se présenter au Linda Bush en prétendant une naissance prématurée. J’ai le regret de vous apprendre que l’enfant n’a pas survécu. Brouhaha de désolation dans la salle. Tout le monde est au courant l’affaire a fait la une du journal du soir. Et la victime ? demande Jérôme. Elle s‘en est sortie.

A toutes les voitures on a 10-17 en cours, une fusillade à hauteur d’Animal Farm. Sirène en marche, pied au plancher, on sait déjà quel est le problème. Les Bananas 13 ou B-13 contre los Lobos del Norte ou LDN, c’est par là-bas, près du bloc D, en plein Animal Farm, qu’on a vu les tags barbouillés, un truc impardonnable entre gangs. On arrive en trombe et ça se flingue comme au western, sauf que dans les westerns il n’y a pas d’AK47, de Tech 9, de 9 mm, de fusils à pompe et de mitraillettes. Les projectiles fusent dans tous les sens, et pas comme au cinéma, ça traverse les carrosseries, explose les pare-brises, les gyrophares…. Les gars nous canardent tout en même temps qu’ils se canardent les uns les autres. Mon pistolet tressaute dans mon poing, deux balles en direction d’un B-13 reconnaissables à leurs tatouages, il part en arrière et tombe touché au flanc, en appuyant sur la gâchette de son AK, la rafale arrose les murs d‘un immeuble à demi calciné. Odeur de poudre et d’essence, une voiture s’embrase sous le choc d’une décharge de fusil dans le réservoir, étincelle. Les B-13 essayent de remonter dans leur voiture mais pas question pour nous de les laisser s’enfuir. Tir de fusil à pompe sur le chauffeur à travers la vitre, des projectiles de toutes parts, aboiement des armes automatiques, la culasse qui claque et crache les douilles fumantes les unes derrière les autres. Un Lobos est abattu, un des B-13 sort de la voiture en titubant et finit plombé. Ça dure cinq ou six minutes mais c’est comme si tout était au ralenti, et tout du long c’est un mélange de panique et de colère qui me tient le ventre. Officiers à terre, je répète, officiers à terre. Quatre blessés de notre côté, cinq morts et trois blessés du leur, et aucun civil touché, on a eu de la chance cette fois. La dernière fusillade de ce genre un gosse a été tué, c’était il y a trois semaines.

Comment vous vous sentez ? Ça va. La consigne après ce genre d’expérience c’est de passer par la cellule psychologique. Et d’être mis en repos pour deux jours, le temps de récupérer. Mais comme on est en sous-effectif permanent, on a juste droit qu’au psychiatre maison qui sent le tabac froid et ne sait que prescrire des anxiolytiques. Vous avez fait usage de votre arme, ce n’est pas la première fois, non… quatre fois cette année… mais c’est la première fois que vous tuez quelqu’un il me semble. J’hausse les épaules, c’était eux ou nous. Rien de plus ? Je réfléchis, je le revois tomber mais ça ne me fait rien, je ne sais même pas si c’est moi qui l’ai tué ou non dans ce bordel. Je ne sais pas, pour l’instant non, c’est trop frais j’imagine. Il clapote sur son clavier, ne dit rien, réfléchit, et puis se met à griffonner une ordonnance. C’est léger, ne le prenez que si vous ressentez une crise d’angoisse. Okay, comme d’hab, je me dis. Je prends l’ordonnance et ressors du bureau. En attendant l’enquête des affaires internes on est consigné moi et Jérôme, ainsi que tous ceux qui ont participé à la fusillade, dans les bureaux, on remplit la paperasse en retard. J’en profite pour relire le dossier sur le Chat. Quatre victimes, deux blancs, un asiatique et un noir, celui que j’ai trouvé, ce qui est atypique pour un tueur en série. En général ils tuent dans leur catégorie raciale. On dirait des meurtres par opportunité. Le noir que j’ai trouvé était un SDF connu de son quartier, l’asiatique vivait à Farrington et les deux autres du côté de Tamla west, le carrefour qui délimite East Eden et Bagdad City. Le premier corps a été trouvé à trois cent mètres environ du lieu où il a été tué, dans un jardin. Les deux autres, respectivement à West Eden près d’Ocean boulevard nord, et dans Elm Street. Ce qui veut dire que s’ils ont été assassinés dans East Eden, le meurtrier a parcouru jusqu’à deux kilomètres pour le déposer dans une cour. Pareil pour le mien. Je vis loin à l’autre bout du parc. La plaque relevée n’a rien donné. Les coups ont tous ou presque été portés sur la gauche, cœur et gorge, il les a visiblement attaqué par derrière, et d’après le rapport d’autopsie l’agresseur fait dans le mètre quatre-vingt. Je regarde longuement les photos de scène de crime, quelque chose me parle mais je ne sais pas quoi. Les coups ? La position des corps ? Je ne sais pas. C’est en revenant à la maison après une journée de merde à taper des rapports, en regardant un film de guerre que ça fait tilt. A l’écran un commando se glisse par derrière un garde et le poignarde à plusieurs reprise, je sursaute, et me précipite sur les photos du dossier que j’ai emporté avec moi. C’est ça, voilà quoi ça me fait penser, des coups porté par derrière, côté gauche, à la poitrine et à la carotide, trois attaques comme ça, celui que j’ai trouvé il l’a poignardé au sternum en plus. Comme si son agresseur savait exactement ce qu’il faisait. Un ancien militaire ? La ville en pullule, la plupart SDF, cette honte pour notre pays, et la moitié sinon plus doit être atteinte de syndrome post-traumatique. Le lendemain quand j’en parle au chef ça ne lui plaît pas beaucoup, et je le comprends. Si les journaux l’apprennent ça va être la psychose. Il m’ordonne de garder ça pour moi et de le noter dans un coin de ma tête tant qu’on n’est pas sûr. Bien, bien ça me va comme ça, de toute façon je ne suis même pas sûr moi-même.

Ils font quoi eux ? Un coup de sirène et on entre dans l’allée. Ils sont rassemblés au fond devant une voiture qui se tire à notre arrivée. Un des gars de la bande essaye de s’enfuir. Je m’éjecte de la bagnole et lui cavale au train. Je le rattrape par le fond de culotte alors qu’il essaye de passer par-dessus une palissade. Il va voler par terre cul par-dessus tête. Un grand latino un peu maigre avec les couleurs de la LDN, chemise noire et bandanas vert noué autour de la tête. Jérôme oblige les autres à se mettre à genoux, jambes croisées, mains sur la tête. Quatre garçons en plus du mien qui ne doivent pas avoir plus de dix-huit ans, il y a même un gosse avec eux, une médaille de Santa Muerte autour du cou, le saint mexicain que vénère ce gang. Alors que les B-13 et tous leurs affidés, les Dragons, les Paradise Jokers, les Hell Boys préfèrent la Vierge de Guadalupe et ce pour une raison très simple, le 13 vient de la treizième lettre de l’alphabet, M, « eme » en espagnol, ou, en langage de gang, la Mexican Mafia, un gang de prison allié au cartel de Sinaloa qui vénère la vierge. Tandis que los Lobos del Norte sont affiliés au Cartel du Golfe et à los Zetas dont le saint est cette Santa Muerte dit aussi la Faucheuse. Ça a l’air un brin compliqué comme ça mais quand on connait c’est très facile à décoder d’autant qu’ils revendiquent tous leurs couleurs. C’est quoi ton nom homeboy ? je fais à mon prisonnier en le fouillant. Tony… Tony ? C’est vrai ça ? Comme Tony Montana ? Il rigole. Allez je suis sûr que c’est pas ton vrai nom….Oh mais on a quoi là ? Je sors une dose de « tar » comme on appelle ça dans la rue, un morceau de préservatif avec de l’héroïne brune dedans, probablement pour sa conso personnelle. Alors ton vrai nom ? Tony j’vous dis ! Bon okay Tony Montana alors c’est quoi ça ? C’pas à moi j’lai trouvé par terre. Et c’est pour ça que tu t’enfuyais d’ailleurs. Chuis en conditionnelle… ah ouais ? Et t’as quel âge ? Dix-huit. Bon et vous, nom et âge. Ils déclinent les uns après les autres, le môme qui a l’air d’en avoir dix prétend en avoir quinze. Qu’est-ce que tu fous avec cette bande petit ? lui demande Jérôme. C’est mes potes. Tes potes ? Tu sais qu’hier un gamin de ton âge s’est fait tuer par les B-13, c’est ça que tu veux ? Tes potes vont te faire tuer petit. Pas de réponse et mine boudeuse. Je me tourne vers Tony, bon voilà ce qu’on va faire toi et moi, j’ai pas envie de m’emmerder avec des paperasses pour des conneries alors on va te relâcher, mais à partir de maintenant tu m’en dois une, c’est compris ? Oui. Répète. J’vous en dois une. Bien, je déchire la dose et je repends son contenu par terre. Maintenant cassez-vous et qu’on vous revoit plus ensemble. Ils se tirent comme une volée de moineaux. Je sais que ce n’est pas légal ce que je viens de faire, que normalement on aurait dû l’embarquer mais pourquoi foutre ? C’est le sergent Charley qui m’a montré le métier avant qu’il se fasse buter par un voleur, et ce genre de truc en fait partie. Si je l’arrête, même avec une conditionnelle aux fesses dans trois jours grand maximum il est dehors et ça n’a servi à rien. Pour ces gamins des gangs la prison c’est une promotion. Au lieu de ça, avec un peu de chance je me suis fait un allier dans la rue qui pourra éventuellement me servir d’indic plus tard. Tu crois qu’il faisait quoi là ? Va savoir, distribution de dope, réunion en vue de représailles pour l’autre fois, qu’est-ce que j’en sais. On ressort de l’allée en marche arrière.

Mais on m’a déjà interrogé ! Oui je sais mais nous avons reçu des consignes, on doit revoir toutes les personnes concernées. Une maison individuelle, un jardin impeccable, pelouse tondue au millimètre vert émeraude dans une zone pavillonnaire  comme il en existe des milliers aux Etats Unis. Lui, blanc, un mètre soixante-quinze environ, classe moyenne, en short bleu et chemise blanche avec un léger surpoids, les cheveux blond vénitien, la trentaine. Elle, un mètre soixante-huit, dans une robe à fleurs très Petite Maison dans la Prairie, blonde et la trentaine également. Le petit couple idéal. Bien, à quelle heure environ vous l’avez trouvé ? Oh je dirais vers huit heures, je venais de prendre mon petit déjeuner et je partais au travail. Il était où ? Allongé là sur la pelouse. Et vous n’avez rien entendu durant la nuit ? Non. On interroge les voisins, même genre, même réponse, même maison et jardin nickel. Je vois que vous entretenez tous très bien votre pelouse, oh oui c’est le syndicat de copropriété qui le réclame, ah oui ? On repart du côté d’Elm Street et on recommence à poser des questions que d’autres ont déjà posées. Dans la cour vous dites, oui, et il était mort depuis un petit moment déjà. Comment vous savez ça ? Il y avait pas de sang par terre, vous savez c’est pas le premier cadavre que je vois, j’étais dans l’armée avant. Le gars, un type d’une soixantaine d’année fait un signe de la main, je me retourne et aperçois Old Man qui pousse son chariot, qu’est-ce qu’il fait là aussi loin de son quartier ? Vous le connaissez ? Old Man ? Oh oui, il passe de temps en temps, il est dingue mais je l’aime bien le pauvre. Vous saviez qu’il était dans les paras comme moi ? Non je l’ignorais. Je me demande comment il a fait pour le savoir, j’ai jamais entendu Old Man prononcer une phrase intelligible à quelques mots près. 42 on a un 10-15 sur Washington boulevard au 1457, visiblement une dispute entre propriétaires. C’est parti Centrale. Je vous remercie monsieur, bonne journée.

Il est parti avec quoi ? Le téléviseur, un 16/9ème, il n’a pas dû aller loin. Vaut mieux qu’on y aille, il est peut-être encore dans le quartier, on reviendra plus tard monsieur, surtout ne touchez à rien. On ressort du pavillon en courant et on rejoint la voiture. Vas-y fais le tour par là, Jérôme vire à gauche, on rejoint l’arrière de la maison, peu de passants, quelques familles qui nous matent sur leur pas de porte, tous blacks. C’est pas exactement encore le territoire indien d’East Eden mais presque, à deux rues de las Bananas, aka Jungle City aka Junkie Ville, un ensemble d’immeubles totalement livré aux gangs et aux dealers, et où vivent pourtant des familles, comme ici sur River Street. On roule au pas, mode maraude, Jérôme sait ce qu’il fait, il ralentit, regarde par une allée, l’herbe jaune, des détritus, un type, un clochard qui roupille dans un duvet par cette chaleur…. Le type bouge pas, Jérôme repart, tourne à droite, puis à nouveau à gauche, élargissant peu à peu le périmètre des recherches. Mais on ne voit rien de suspect, jusqu’à ce que j’aperçoive un écran plasma dépasser du coffre d’un 4×4 Toyota. Et vise un peu là-bas, le Toyota. Jérôme comprend aussitôt, il met la sirène en route et fonce vers le 4×4 qui part en trombe. Il fonce droit devant lui, traverse le carrefour sur la 4ème et continue vers Las Bananas. 42 à Centrale on a un 10-17, course poursuite en cours dans le secteur de River Street, le suspect se dirige vers Las Bananas 482 victor, charlie, indiana, Etat de Floride. Jérôme fait un tête à queue et part à sa poursuite, on le rattrape juste après le carrefour, coup de volant, la carrosserie bute sur les pare-buffles chromes, le 4×4 saute sur le trottoir, défonce une clôture et traverse un terrain vague, coup de frein, marche arrière, on repart alors qu’il vient tout juste d’éviter une moto tandis qu’il bondit dans la 13ème rue. On le poursuit dans le terrain vague, tempête de poussière et rodéo, la bagnole percute l’arrière d’une Linux, pas le temps de faire un constat, le 4×4 est toujours en vue, il vient de prendre à droite. Coup de volant, le Toyota percute de plein fouet une petite Buick qu’il balaye, Soudain les collègues surgissent qui coupent la route au 4×4, mais celui-ci monte sur le trottoir, traverse une palissade, et disparaît de notre vue parce que Jérôme vient de prendre par la droite pour le rattraper. On l’aperçoit qui traverse un jardin puis roule dans une ruelle, la voiture fonce droit sur lui, plus que vingt mètres et il déboule dans Forest Avenue. Cette fois on le percute sur le côté, le pilote perd le contrôle, le Toyota tangue et puis va filer vers la haie qui sépare l’avenue d’une barre d’immeubles de briques rouges. Il ouvre la portière et se met à détaler comme un lapin, on le rattrape, il prend par une allée entre deux pavillons, je saute de la voiture et lui cours au train. Il balance une poubelle en travers de ma route mais je saute par-dessus alors qu’il passe au-dessus d’un muret comme à l’entraînement. Je le rattrape de l’autre côté, lui tombant dessus depuis la hauteur du muret dans une cour. Il rue un coup de pied qui m’arrive dans les cuisses, je lui cogne la tête contre le béton, il me retourne un coup de coude dans l’épaule, se débat, c’est un costaud, blanc, barbu, avec une casquette et des tatouages. Je sors ma matraque et lui donne un méchante frappe dans le dos et puis les cuisses, mais il me retourne et me cogne en pleine poitrine toujours de son coude. J’ai mal, ça fait comme une balle, j’en perds mon souffle, je parviens à lui glisser la matraque sur la gorge et je tire. Il s’étrangle, se tortille, je l’enserre avec mes jambes tout en lui donnant des coups de talon au hasard. Il commence à faiblir, j’en profite pour le retourner et me redresser tout en le frappant dans les cuisses et les bras. J’ai la rage, je veux le défoncer mais bientôt il arrête de bouger, alors je me jette sur lui et lui tord les bras pour lui mettre les menottes. J’ai déchiré mon pantalon, je boite et j’ai l’impression qui m’a cassé une côte, mais quand Jérôme arrive, il est assis par terre et attend bien sagement. Je connais cette tête, je l’ai vu pas plus tard que le soir où j’ai trouvé la victime du Chat, c’est un Podzanski, celui qui était avec Jeff.

Les Podzanski sont nés et ont grandi dans le bayou, près de Tallahassee, ils ont migré il y a une quinzaine d’années dans une ferme au nord de Paradise City, entre Pétroléum et Hennessy. Il y a Jack, le père, et les oncles Fred, Bill, Pat, Joe-Bill et Mac. Tous au moins condamnés une fois, tous soupçonnés de divers délits allant du vol de matériel agricole au trafic de drogue, le vol à main armée, en passant par le meurtre. Je ne les connais pas tous mais il s’avère que celui-ci c’est Mac, condamné trois fois pour cambriolage, braquage et trafic d’alcool. En langage de flic c’est ce qu’on appelle un beau mec et une belle prise qui nous valent les félicitations du chef. Mais bon dans l’affaire il y a trois blessés dont un grave, le chauffeur de la Buick.qui est sur la table. S’il s’en sort pas il risque perpet’ voir pire. Alors pourquoi il sort après être passé en comparution immédiate ? Parce que le juge a placé sa caution à 300.000 dollars et que ses frères l’ont payée. Avec quel argent ? Officiellement ils sont tous à l’aide sociale sauf Jack qui a un garage, mais l’IRS ne fera sans doute jamais d’enquête parce que…. Eh bien parce que j’en sais rien à vrai dire, ça me dépasse. Avec Jérôme on les regarde partir, Mac nous fait un clin d’œil goguenard, les autres nous ignore. Eh mais c’est pas Kleinsfeld avec eux ? Me fait Jérôme en montrant un jeune homme aux cheveux frisés dans un costume trois pièces bleu parme. Kleinsfield l’avocat de la mafia, qu’on voit à la télé chaque fois qu’un de ces messieurs se fait coincer. J’oublie jamais le visage d’un enculé. Si t’as raison, qu’est-ce qu’il fait avec eux ? Ils travaillent pour la mafia maintenant les Podzanski ? Va savoir.

On court, on galope, on trisse, les jambes élastiques et détendues, nerveuses, pleines de rage. On détale, on cavale, on chasse. Le cœur battant le souffle rêche, l’adrénaline qui pompe dans les veines, on fonce. Ils sont trois, on ne les aura pas tous, mais on les aura quand même. Ils l’ont violée et tabassée, on les a surpris en pleine partie, elle a même pas dix ans. On cavale à travers Animal Farm, ma proie traverse un petit parc, une montée, c’est ma chance, il ralentit, j’accélère à m’en faire péter le cœur et saute comme un quaterback sur le steak. J’entends ses os craquer sous mon poids, je lui ai cassé la clavicule, je ne le sais pas encore mais il pousse un hurlement quand je veux lui enfiler les menottes. Mon épaule ! Mon épaule ! Rien à foutre de ton épaule ! Avance enculé ! Avance ! J’entends Jérôme qui revient avec le sien, matraque à la main. Le gars à un méchant coquard et le nez cassé, Jérôme a pas pu s’empêcher, une gamine, je peux comprendre. On les ramène à la voiture en se foutant complètement de leur état, et à nos gueules c’est même pas la peine qu’un autochtone s’en mêle, Jérôme va voir la petite avec une couverture pendant que je passe l’appel, j’ai le cœur au bord des lèvres et les tempes qui battent, je vois trouble, 42, j’ai besoin d’un 10-17 fissa à Animal Farm, à l’angle de E et B street,, enfant, noire, entre neuf et dix ans, violée et battue. Un suspect toujours en fuite en direction de River. Oh bon Dieu ! Bien reçu 42 on vous envoie ça de suite. A toutes les voitures… Je m’écarte, et regarde les deux lascars à l’arrière, à peine quinze ans, noirs eux aussi. Il y a le mien qui hurle qu’il a super mal, mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?

Bonjour je viens prendre des nouvelles de Fabio. Un peu de vous aussi, je me dis en moi-même. Le docteur Winscott me regarde de biais comme la première fois que je lui ai dit qu’il était tombé dans les escaliers. J’aime bien son regard, ses yeux noisette légèrement piquetés d’or, il y a de l’intelligence là-dedans. On vous a pas dit ? De quoi ? Il est mort. Oh merde ! De quoi ? De septicémie. C’est fréquent, elle me fait en haussant les épaules. Il avait le sida. Oh…. Je repense à ce pauvre gamin tout maigre et sa trouille d’aller au tribunal. Alors qu’au moins en prison il aurait été traité pour son sida. Je vois dans ses yeux qu’elle rajoute « si vous l’aviez laissé tranquille ;;; » Ça fait chier, je dis à haute voix. De quoi ? Ça fait chier c’est tout, s’il était pas tombé on aurait pu le faire soigner. En prison ? Il y a de très bon programme en prison. Je sais, j’y ai travaillé, elle me fait en sortant une cigarette. Pourquoi ça ne m’étonne pas plus que ça  non plus ? Vous venez ? Je ne fume pas. Moi si. On sort sur le perron du dispensaire, de l’autre côté de la rue on aperçoit une pizzeria rapide avec son néon rouge et jaune qui vibre en pleine journée. Pourquoi il vous intéresse tant que ça ce garçon ? Pourquoi pas ? Il s’est blessé en essayant de fuir et maintenant il en est mort. C’est absurde non ? C’est pour ça que vous lui couriez après, pour éviter qu’il se tue un jour ou l’autre ? Pourquoi d’autre ? J’ai pas à juger de ce qu’il fait pour vivre, c’est le boulot de la loi ça. Moi le mien c’est d’empêcher qu’il se fasse du mal ou en fasse aux autres. Protéger et servir hein ? Exactement ! Ses yeux se sont réchauffés mais ce n’était pas encore le moment pour un sourire.

Une bouteille de Coca ? Non pourquoi ? Regardez, il y en avait une là. Ah oui ? Bah non, j’ai pas ça. J’ai réexaminé les clichés et j’ai trouvé encore un truc qui clochait, dans deux des cas il y avait un détritus qui accompagnait le cadavre. Or j’avais vu le jardin et impossible qu’un déchet ait pu traîner là par hasard. Seulement personne n’avait pensé à les rassembler comme indices, donc pas d’empreinte possible. J’en ai parlé au chef, ça renforçait la thèse du SDF. On va faire un contrôle systématique de tous ceux qui vivent dans leurs voitures. Mais je n’achetais pas, s’il se baladait en voiture, pourquoi laisser traîner ses trésors ? C’est Jérôme qui m’a donné l’idée. S’il se prend pour un chat c’est peut-être un cadeau. Tu veux dire que ça serait intentionnel ? Oui. Et pourquoi pas les autres ? Je ne sais pas, peut-être qu’ils ne méritaient pas assez, pourquoi les chats font ça ? No idea faudrait demander à un véto… J’ai demandé à un véto, c’est une façon de communiquer, il pense que vous nourrissez mal ou que vous ne vous occupez pas bien de vous. C’est une offrande en tout cas. Oui… j’avais bien compris, mais pourquoi moi ? Apparemment je connaissais le Chat et je ne le savais pas.

La nuit est tombée, le pinceau des phares éclaire la chaussée défoncée de River Sreet. Ça et là des braseros flambent encerclés par des silhouettes fantomatiques. Un lampadaire grésille. Un drugstore signale sa position d’un néon bleu-blanc acide.et électrique. Et toujours sur les perrons, deux ou trois membres d’une même famille qui nous toisent depuis leurs marches. Jérôme dévore un hamburger pendant que je conduis en sirotant mon milkshake chocolat-banane. Il fait 37° Celsius pour un taux d’humidité de 142%, la chemise collée contre le torse mouillée comme sortie de l’eau, une femme près du drugstore nous fait des signes de la main. Qu’est-ce qui se passe madame ? C’est le monsieur, le monsieur il est tombé ! Je sors de la voiture et vais voir. Un gars d’une quarantaine d’année, allongé raide dans le magasin, en pleine crise de convulsions. Il n’y a pas grand-chose à faire sinon le mettre en position de sécurité, le truc dans la bouche ça sert à rien, il ne peut pas avaler sa propre langue, et la mordre faudrait encore qu’il puisse desserrer les dents. Ça dure à peine trente secondes avant qu’il ne revienne à lui. Il cligne des yeux, me regarde à la fois sonné et surpris. Vous m’entendez monsieur ? Il ne répond rien fait le tour de la pièce d’un coup d’œil, voit Jérôme qui est en train de prévenir les secours, la femme derrière lui. Monsieur ? Il a l’air de m’entendre, soupire, essaye de se redresser, ne bougez pas monsieur, ne vous inquiétez pas les secours vont arriver. Il semble avoir peur maintenant, je lui souris. Dehors des badauds se sont approchés, Jérôme va leur dire de s’éloigner, tout va bien, vous occupez pas. 42 à Central 10-19 continuons tournée. Négatif 42, on a un 10-17, code 187 dans le district de Washington, ordre à toutes les voitures de se diriger au 1022  George Street.

Les journalistes sont déjà là quand on arrive, ils font un direct, le square en fond d’écran, gros plan sur les bandes jaunes et noires et puis plan moyen sur Melinda Laurens la journaliste pigiste de Paradise Broadcast News avec son micro orange sucre. On se gare, j’aperçois une tête connue de la Crime, le lieutenant Lynn. Je me faufile entre mes collègues qui cernent le square au milieu duquel est allongé le corps. Un adolescent, pas plus de quatorze ans, je remarque à ses pieds un emballage de hamburger. Lieutenant Lynn, je pourrais vous parler ? Je vous écoute. C’est le Chat c’est ça ? Ça m’en a tout l’air, mêmes blessures. Je lui raconte ce que je sais, ce que j’ai remarqué dans cette affaire. Intéressant il me fait, avant d’aller ramasser lui-même le papier gras et de l’enfiler dans une pochette en plastique. Qui a découvert le corps ? Lynn me fait signe vers un homme d’une soixantaine d’années et son chien, un pitbull à l’air timide. Vous permettez que je lui parle ? Allez-y. Quand je reviens, Jérôme est en train de recueillir un témoignage. Monte ! Je lui fais, qu’est-ce qui se passe ? Je sais qui est le Chat. De quoi ? Je prends le volant, monte.

Il n’existe que deux lignes aériennes à Paradise City. La C et la A. Celle qui part de Bush’s Stadium jusqu’à Pétroléum, et l’autre qu’on est en train de terminer, au départ de l’aéroport. C’est sous la ligne C alors qu’il retournait vers East Eden qu’on l’a coincé. Il ne s’est pas défendu, même quand Jérôme a fouillé son caddie. Pauvre Old Man. Jérôme a trouvé le couteau plein de sang, et du linge aussi, maculé. Le clochard m’a dit : shabi ipili ka boujouf zé hein ? Je lui ai mis les menottes et je l’ai poussé vers la voiture.

Comment vous avez compris ? Le type m’a dit qu’Old Man traînait par ici, Old Man squatte à East Eden à deux kilomètres et demi d’ici, il ramenait les corps dans son caddie. Lynn me félicite devant le chef qui me tape sur l’épaule. On va tout faire pour que vous passiez inspecteur, je vous le promets. Le soir avec Jérôme et les collègues on va boire au Tropical Bar sur Ocean pour fêter ça. C’est un bar à flics, le proprio est un ancien policier lui-même, et le barman était dans les Marines, police militaire. Bref on est entre nous. On regarde la télé tout en se payant des tournées. La fille de PBN et son micro orange, Old Man aka le Chat au milieu des flics et des journalistes, entrant à la prison du comté. Et soudain tout le monde hurle de joie parce que Jérôme et moi on apparaît au milieu de l’écran avec nos noms. Officiers Fuentez et Meridos. Yeah ! Je vais te dire, si quelqu’un mérite de rentrer à la Crime c’est bien toi. Merci, je suis d’accord merde…. Dehors le ciel est rougeâtre des lumières de la ville, il est trois heures, on est bourré, on fume un joint tout en remontant le boulevard vers chez moi. Il n’y a pas grand monde, Jérôme a mis PJ Harvey, ça le fait. Tu vas doubler ta paye avec ça. On verra, je vais d’abord être pris en stage, tu sais ce c’est. Ouais, bin moi je dis que le stage ça servira à rien, t’es né pour ce job mec ! Ah, ah, ah, passe-moi ça au lieu de dire des conneries. Feu rouge, au croisement entre Ocean et Charleston avenue, Eh mais c’est pas Jack ça. Qui ? Jack Podzanski. Je tourne la tête vers le van garé sur la droite, oui il a raison, c’est lui. Mais qui c’est le chauve dehors ? Tu le connais ? Qui ça ? L’autre. Ouais, vient on se casse.

Comment ça on n’a rien vu ? Il a raison, pose pas de question. Pourquoi. Parce que c’est comme ça ! Mais c’est qui ce mec ? Un mec qui faut pas emmerder. C’est l’antigang mec. Et alors ? Alors c’est comme ça et j’ai pas eu plus d’explication. C’est la première fois que Jérôme me fait un coup pareil, je ne comprends pas. Mais bon, je ne me sens pas de creuser, ça pue, et je sais que je serais pas de taille. Je pense à mon avancement aussi, je ne veux pas gâcher mes chances en me frottant aux mauvaises personnes. Les affaires reprennent, le quotidien des patrouilles, les arrestations, les affaires de voisinage, et toutes les plaintes du monde. J’ai revu la doctoresse, elle a accepté de boire un verre avec moi un de ces quatre. J’ai même eu droit à un sourire. Je pense à elle alors que je suis à l’arrêt devant un étalage de congelés qui éclaire ma peau d’une lueur laiteuse et glacée. Je rêve, la vie va peut-être enfin changer pour moi, ça serait bon. Eh la caisse et vite ! Je regarde le miroir au-dessus de ma tête, un type avec une cagoule et un Glock braqué sur madame Ming, la gérante du magasin. Je sors mon arme, Police ! Je lui ordonne de lâcher son pistolet. Il pivote et me tire dessus. Sous le choc je lâche une balle. La sienne m‘atteint en pleine poitrine. La mienne dans son gilet pare-balles, il tombe. Je m’écroule à genoux, je n’arrive plus à respirer, mon cœur déraille, je vois blanc, je vais mourir je le sens, j’essaye d’appeler au secours. Pour rien, je suis muet, je gargouille, du sang me sort par petits bouillons roses de la poitrine. Il se redresse sur ses fesses, pointe son arme à deux mains vers moi, blam !

La balle lui traverse le front, la moitié droite du cerveau et ressort en sifflant dans les canettes juste derrière. Le tireur se relève, regarde madame Ming, semble hésiter et puis s’enfuit sans demander son reste. Dehors une voiture l’attend, moteur en route. Il monte, elle démarre, Deux cent mètres plus loin les deux hommes à bord ôte leurs cagoules. Fred Podzanski est reconnaissable aux cicatrices d’acné qu’il a sur le visage. Brent Brown à ses cheveux courts et blonds.

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Quinn (2nd partie)

Les informations inhérentes au convoi, itinéraire, horaire de passage et butin, avait été fournies par Tony Accario alias Tony A. Il avait également fourni le client prêt à racheter les bons au porteur contre trois millions et demi, en échange de quoi il touchait 40%. L’organisation, la constitution de l’équipe et l’exécution du braquage avait été confiées à un voleur réputé de la Nouvelle Orléans, George Tuttle. Tuttle travaillait toujours avec la même équipe. Nixon « Nino » Brown, Burt Mc Coy, les frères Chavez, Eddy et John, Terry Mullighan et Salvatore « Sally » Delucas. Mais Eddy s’était fait poisser par les flics, rupture de conditionnelle et port d’arme illégal, il allait en prendre pour cinq ans minimum, et il avait fallu lui trouver un remplaçant. Dès qu’il l’avait rencontré il lui avait déplu. Tony A. avait insisté, j’ai entendu parler de lui, c’est un bon gars…Et maintenant il vivait avec ces images sous son front, Maria sur le lit, massacrée, John le suppliant de l’achever. Et maintenant Accario avait lancé un contrat 50.000 pour celui qui aurait la tête de ce fumier… Ça aurait déjà été fait si les autres l’en n’avaient pas empêché, et John et Maria seraient encore vivants aujourd’hui. Mc Coy et Mullighan étaient repartis immédiatement après l’opération comme c’était convenu. L’un à la Nouvelle Orléans où il devait préparer une autre affaire pour la bande, l’autre à Houston avec les bons au porteur, Nino et Sally se tenaient de l’autre côté de la piste de danse qui le regardaient, debout face à Two Times dans son costard bleu électrique comme une grosse sucette posée sur du vinyle. Quinn entra du côté cuisine, le gros venait de l’appeler. Lucky juste derrière lui. Les mecs, vous arrivez bien, vous arrivez bien, alors, alors ? Alors on est allé chez lui, il n’y est plus, fit Quinn. Chez lui, c’est où chez lui ? demanda Sally. Une pension de famille dans Macéo. Tuttle voulait tout savoir, qui était ce type, son nom de famille, comment Two Times le connaissait, depuis combien de temps il séjournait à Paradise, est-ce qu’il avait des copains en ville. Les réponses furent plus longues que les questions notamment parce que Two Times répétait tout deux fois. Il s’appelait Steven Blackwell, il était arrivé ici une semaine avant le casse, il avait été recommandé par un mec d’Orlando, Fat. On ne lui connaissait aucune relation particulière en ville. Vous deux, vous nous suivez, ordonna Tuttle à Lucky et à Quinn avant de partir. Pourquoi ? Vous connaissez la ville, vous allez nous aider à le trouver. Eh mon pote on n’est pas à tes ordres, gronda Lucky. Tuttle écarta le pan de sa veste faisant apparaître la crosse de son automatique Beretta. Qui t’a dit que c’était négociable ?

L’attaque du convoi faisait donc la une des actualités et par voie de conséquence était au cœur des préoccupations du maire et du chef de la police qui avait personnellement tenu à ce que Doakes et son unité de choc soit lancé à la poursuite des braqueurs. Planifiée avec soin, l’attaque avait eu lieu dans un des rares coins de Paradise City qui n’était pas couvert par les caméras de surveillance. Mais en élargissant le périmètre autour du lieu de l’embuscade on avait fini par identifier une camionnette blanche suspecte qui avait peut-être servi comme véhicule de fuite. De cette camionnette on avait deux photos granuleuses issues des films de surveillance des caméras d’Elm Street et Léonore Avenue, deux kilomètres à l’ouest du lieu du crime en direction de l’aéroport. Une des photos représentait un bout d’immatriculation, une autre un homme derrière le volant, des lunettes noires sur le nez, une capuche sur la tête. Cette dernière image fut polycopiée et faxée à tous les commissariats de la ville. L’extrait d’immatriculation finit par donner quelque chose. Il s’agissait de la plaque d’un véhicule volé en juillet de l’année dernière à Miami, un break Hyundai appartenant à un certain Richard Moses, informaticien, aucun antécédent connu. Doakes avait des informateurs dans toute la ville, de toutes les couches de la société mais plus particulièrement dans la rue bien entendu. L’un d’eux tenait un casse, en concurrence avec un certain Jack Browsnville qui d’après lui avait été chargé de détruire la camionnette. On avait vérifié, si la camionnette était encore là elle était rendue à l’état de cube de ferraille au milieu des autres cubes qui attendaient d’être chargés sur une barge en direction du Golfe du Mexique. Quant à Brownsville il ne savait rien, n’avait rien vu et pourquoi la caméra à l’entrée du casse n’avait rien filmé non plus ? Oh elle est en panne depuis une semaine, foutus réparateurs qui viennent pas. La photo du suspect derrière le volant était trop vague pour rappeler quelque chose à quelqu’un. On élargit la surveillance à l’aéroport et à la gare routière, Doakes fit relever les films de la semaine précédente, trois cent heures de vidéosurveillance qu’on se farcit de nuit comme de jours, à coups de café et d’amphet tout en reniflant le trottoir, comme ils disaient entre eux. Jusqu’à ce qu’on finisse par identifier un suspect en train de sortir du Reagan Airport. Nixon « Nino » Brown, un homme que Doakes avait déjà arrêté dans le cadre d’une autre affaire. Nixon « Nino » Brown, deux condamnations pour vol à main armée, une pour trafic d’arme, connu pour être en relation avec George Tuttle, quarante-cinq ans, soupçonné de vol à main armée, kidnapping et meurtre, jamais inculpé. Les photos de deux hommes rejoignirent celle du chauffeur. On en était là quand un inspecteur de la criminelle appela Doakes. Il venait de recevoir les clichés, il les avait épinglés sur le mur de son bureau et les regardait tout en lui parlant. Il avait vu ces deux types sortir du Blue Paradise en compagnie de gars de la mafia. Doakes lui demanda ce qu’il faisait du côté du Blue, l’inspecteur lui expliqua que lui et son collègue avait été chargés d’enquêter sur une affaire d’extorsion. Doakes et ses hommes foncèrent immédiatement sur place. Sammy Black, alias Two Times s’était fait porté pâle, il était chez lui soit disant malade. Ils furent reçus par un certain Billy Sunday, chargé du personnel qui bien entendu n’avait rien vu et n’était au courant de rien. Pendant qu’on le cuisinait, une autre équipe sortait Two Times de son lit et le conduisait au commissariat central.

Les bons au porteur étaient tous la propriété de Gold Cost Funds, un fond de pension dont l’actionnaire majoritaire était la KFI pour Korean Financial International, un consorsium sud-coréen qui lui-même en avait fait l’acquisition en rachetant les parts à une compagnie japonaise soupçonnée dans les années 80 de blanchir l’argent des yakuzas. Les bons avaient été assurés au triple de leur valeur auprès d’une compagnie américaine qui n’attendit pas les résultats de l’enquête de la police pour diligenter elle-même sa propre investigation. Tout naturellement police et assureurs s’intéressèrent au transporteur lui-même, son personnel actuel ou passé, ses responsables. Un nom se dégagea rapidement, un certain Emiliano Fuentes, ancien chauffeur pour la compagnie, propriétaire de plusieurs maisons et appartements à Paradise City, depuis qu’il s’était lancé dans la réhabilitation de logements dits insalubres. Ex taulard, condamné à quatre ans pour vol avec effraction, c’était dans une de ses propriétés qu’on avait découvert fraichement le cadavre d’un couple, John Chavez et de sa femme Maria. Marion Rosewell, Le directeur de la compagnie de transport, Security Incorporated, en revanche, s’avéra rapidement au-dessus de tout soupçon, quatre-vingt-dix-huit ans, bailleur pour le parti Républicain, actionnaire minoritaire de la compagnie pétrolière qui gérait la plateforme au large de la ville, demeurant dans le complexe résidentiel de Lincoln Park face au Governor’s Golf Club et dont un des actionnaires était pourtant Park Joon Bong, vice-président de KFI. Les deux inspecteurs délégués par la compagnie d’assurance étaient des anciens du FBI, ils découvrirent bien ce dernier lien mais ne trouvèrent d’autant rien de plus probant que Rosewell était sous assistance respiratoire au Linda’s Bush Hospital depuis plusieurs semaines. Personne en revanche, ni au PCPD ni ailleurs ne sut jamais que KFI était depuis deux ans l’objet d’un enquête auprès du FBI et de la KIA, la Korean Intelligence Agency qui soupçonnait la compagnie de blanchir l’argent d’Ibrahim Dawood, parrain indien, également suspecté de financer le terrorisme. De fait, personne n’entendit jamais parler du rapport de surveillance établi par deux agents des services secrets coréens sur le sol américain et qui faisait état d’une transaction entre un infiltré de la KIA et un associé de la mafia de la Nouvelle Orléans concernant les fameux bons au porteur.

Frédérique était née à Lyon, elle avait grandi à Villeurbanne auprès de parents restaurateurs qui lui avaient transmis la bosse du métier. A quatorze ans elle avait passé son brevet d’apprentis cuisinier à dix-huit elle travaillait en semi gastro à Paris. A vingt et un elle était chef dans un restaurant de Paradise City, Floride, son rêve américain à elle. Frédérique comptait un jour avoir son propre établissement, ici ou en Californie, en attendant elle économisait et travaillait quarante-neuf heures par semaine pour y arriver. Le restaurant, une brasserie, était spécialisé dans les plats sud-américains, Cubas, Chili, Argentine, Mexique, une franchise appartenant à une compagnie texane. Elle y travaillait surtout la viande et des plats mis aux goûts américains. Il y avait eu du monde ce soir, deux cent couverts minimum, elle était fatiguée, avait fait signe au commis de resté à sa place et avait sorti elle-même les poubelles tout en glissant une Marlboro entre ses lèvres fines et roses. La benne était installée sur le parking derrière le restaurant, éclairé par un réverbère et une publicité pour une marque de yaourt, mais Frédérique était si fatiguée qu’elle ne remarqua pas immédiatement le corps recroquevillé sur l’asphalte. Puis elle fit « oh mon Dieu » et se précipita à sa rencontre. Frédérique se tenait maintenant avec un psychologue de la police assise dans une ambulance, le visage tiré et livide. La victime avait été tabassée à mort et égorgé si fort que son assassin l’avait quasiment décapité. Son visage était méconnaissable. On avait retrouvé son sac à main à côté d’elle avec cinquante dollars et un permis de conduire au nom d’Angelina Villa, dix-neuf ans. A sa tenue Lynn aurait parié qu’elle était une des gagneuses qui travaillait là-bas sur Macéo boulevard, ce que confirma plus tard ses collègues des Mœurs. Angelina Villa déjà arrêtée cinq fois pour racolage. Il s’accroupit et regarda entre les cuisses du cadavre. On lui avait arraché sa culotte, et poignardé plusieurs fois le pubis. J’ai comme l’impression qu’on a un tueur en série sur les bras, dit-il à l’intention de l’inspectrice qui était avec lui. Pourquoi vous dites ça ? Ça y ressemble, se contenta de répondre le lieutenant. Les psychopathes exerçaient un mélange de fascination et de dégoût sur lui. Comme de toucher au Mal absolu, comme de regarder les abymes dans les yeux. Il rêvait de devenir un jour profiler pour le FBI, il avait déjà fait deux requêtes dans ce sens, laissées sans suite. Il était sûr que c’était à cause de ce qui s’était passé en 2010 avec les affaires internes. Il n’y avait rien de pire que les accusations de corruption, ça pouvait vous poursuivre tout au long de votre carrière et Joe Nash avait déjà bien pourri la sienne. Encore aujourd’hui le lieutenant Lynn se demandait pourquoi et si c’était lié à l’enquête sur laquelle il était alors. Une affaire de triple homicide qui l’avait conduit à soupçonner des membres de la police de Paradise, dont un certain Brent Brown, ex Marines, ancien de la DEA, membre actif de l’American Memorial Association for Veteran, et désormais équipier dans l’unité de choc du lieutenant Doakes. Lynn se redressa pensivement en regardant la foule de badauds à l’entrée du parking. Il avait déjà travaillé sur deux cas de tueur en série au cours de sa carrière. Une fois à Tampa qui n’avait jamais abouti, une autre ici même. Un couple qui enlevait, violait, torturait et tuait des gamines entre sept et quatorze ans. Ils en étaient à leur troisième victime quand il leur avait mis la main dessus, mais après interrogatoire, on réalisa qu’ils étaient sans doute les auteurs de plus d’une dizaine de meurtres entre ici et l’Alabama et l’affaire avait échu au FBI. Parfois les psychopathes aimaient revenir sur leur scène de crime, regarder les flics faire les premières constatations, en jouir et revivre ce qu’ils avaient fait. C’était tellement vrai que lorsqu’il était avéré que le crime était l’œuvre de l’un d’entre eux, on filmait systématiquement la foule. Soudain Lynn remarqua un type, un grand moustachu, avec les cheveux mi long, blanc, la trentaine. Quelque chose dans son regard, sa façon d’être, comme s’il s’amusait, que ce qu’il voyait avec quelque chose d’éminemment drôle. Mine de rien le lieutenant se glissa vers les badauds et d’un coup fendit la foule à sa rencontre. Les bleus l’avaient regardé faire, ils s’approchaient maintenant, la main sur la crosse de leur revolver, Lynn souriait, l’air chaleureux, il demanda ses papiers au type. Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? répondit Steven tout en obéissant. Il sorti un gros portefeuille en cuir de sa poche arrière retenue par une chaîne en simili argent et un permis de conduire au nom de Robert Jones, 32 ans, établi à Portland. Lynn lui demanda ce qu’il faisait aussi loin de chez lui, le type, plutôt détendu, lui répondu qu’il était en ville en vacances. Dans quoi travaillait-il ? L’import-export. De quoi ? Oh d’un peu de tout. Je vais vous demander de me suivre monsieur, mais pourquoi, je suis en règle ! J’aurais quelques questions à vous poser, veuillez mettre vos mains dans le dos s’il vous plaît.

C’est ainsi que pendant qu’on questionnait Two Times au premier étage du commissariat, celui que Tuttle et tous les gars de la Famille recherchaient subissait les questions du lieutenant Lynn à l’étage au-dessus.

Des deux, à n’en pas douter, c’était Lucky qui connaissait le mieux Paradise City et savait également auprès de qui se rencarder au sujet du dingue. Il ne réussit pas à joindre Joe Fat mais un de ses soldats qui avait trainé avec le mec à Orlando. D’après lui le gars était un suprématiste blanc, membre de la Fraternité Aryenne et Lucky connaissait justement le patron des Outcast un gang de motard local, dépendant de ladite Fraternité. Le gang avait son Q.G dans un bar irlandais à deux pas du George W. Bush Stadium. Non, on y avait jamais vu Blackwell, oui on savait qui c’était, il avait même un surnom, la Faucheuse. On passa le mot, 50.000 à celui qui aurait la tête de ce fumier. De temps à autre les Outcast étaient employés comme service d’ordre lors de concerts ou de meetings politiques organisés par ou pour les amis de l’ex gouverneur de Floride Jeb Bush. Une proximité dans les relations qui avait naturellement amené leur chef à fréquenter le lieutenant Doakes, avec qui il partageait plus que des convictions. A peine Tuttle et sa bande était sortis du bar à motard que toutes les polices du quartier convergeaient pour boucler le périmètre.

Elisabeth, pouvez-vous me sortir le dossier de monsieur Tuttle s’il vous plaît. J’ai lu le PV, ils n’ont rien, leurs permis d’armes sont en règle, George sera sorti demain, mais on ne sait jamais, Chalmers, le procureur, est un ambitieux, s’il fait des histoires il va falloir produire du papier. George a un alibi pour le jour du braquage je le connais depuis assez longtemps pour savoir qu’il est en béton. Nino et Sally également. Sauf qu’ils ont cette photo de Nino à l’aéroport qui date du 5 avril et qu’à cette date il a prétendu qu’il était à New York. J’ai réussi à parler à George, Il ne veut pas quitter la ville tant qu’il n’aura pas mis la main sur celui qui a tué John et Maria. Il en fait une affaire personnelle. Je lui ai également fait part de vos vives réserves à ce sujet mais il n’a rien voulu entendre. Peut-être devriez-vous vous-même le convoquer. Le vieil homme et le juif. Le juif parlait et le vieil homme écoutait. Comme il avait écouté son père avant lui. Avocats de  père en fils, aussi malins et roués l’un que l’autre, totalement dévoués à la loi et à ses contours.  Le vieil homme réfléchit puis dit quelque chose. Oui, je comprends, comme vous voulez, je lui dirais.

Il n’y avait pas que Tuttle et ses copains qui avaient fait l’objet de l’attention de Doakes et des siens. Quinn, le petit nouveau que personne ne connaissait, l’outsider, les avaient intéressé lui aussi. Que faisait-il en ville ? Est-ce qu’il avait un alibi pour le jour dit ? Comment il connaissait Lucky et les autres. Mais Quinn n’avait rien à dire ou quasi, le jour dit il était au large parti pêcher, il pouvait le prouver, évidemment, il avait encore les papiers de la location du bateau. Lucky ? Oh c’était un copain, les autres ? Non il ne savait pas qui c’était, ils voulaient juste que lui et Lucky leur servent de guide en ville. Ils voulaient faire la tournée des grands ducs. Bien entendu personne ne le crut, alors on le secoua un peu. Doakes était assez partisan des vieilles méthodes, surtout depuis qu’il était revenu d’Irak où il avait très largement pratiqué l’interrogatoire musclé et avec succès. Mais Quinn en resta à sa version des faits et maintenant il attendait dans un couloir, le visage légèrement tuméfié, les bras et les côtes douloureuses que son avocat commis d’office le sorte de là. Tiens mais c’est notre petit pote, fit un inspecteur en passant devant lui, on t’avait pas dit qu’on voulait pas de toi en ville ? Vous le connaissez ? demanda le grand blond balaise qui venait de sortir Quinn de la salle d’interrogatoire. Ouais, un petit con qui aime bien les affranchis…. Quinn ne faisait pas attention, une porte venait de s’ouvrir, le lieutenant Lynn et un suspect…Quinn se retint de ne pas sourire.

Robert Jones s’avéra rapidement un nom d’emprunt parmi d’innombrables alias auxquels étaient attachées les empreintes du suspect. Comment je dois vous appeler, Jack, John, Steven ? L’intéressé sourit, Steven, dit-il. Comment allez-vous Steven ? Ma fois plutôt bien. Bien, bien. Je viens de lire votre résumé, pas mal, vous êtes toujours dans l’import-export d’armes et d’alcool ? Sur ce point de vue il n’avait presque pas menti. Ce monsieur était un ancien client des ATF, trois ans d’emprisonnement pour avoir transporté un chargement d’armes d’un état à un autre. Oh non, c’est de l’histoire ancienne. Oui, vous avez fait quelques cambriolages entre temps… cinq ans par ci, deux par là.  Ça aussi c’est terminé, je fais dans l’honnête maintenant ! Pas tout à fait non… Robert…. Ouais bon… les vieilles habitudes quoi…. Oui je comprends, et vous faites quoi aujourd’hui ? Je suis videur dans une boîte de nuit. Ah oui ? Oui, et barman aussi de temps à autre. Ah, bien, et où ça ? Ici à Paradise ? Non chez moi à Orlando. Rien que des banalités. Vous êtes arrivé quand en ville ? Hier. Vous logez où ? Steven donna l’adresse de sa pension de famille, Lynn nota que c’était sur Macéo à une centaine de mètres de la scène de crime. Mais il n’avait pas beaucoup plus qu’une usurpation d’identité à lui mettre sur la tête qui l’enverrait peut-être trois ou quatre mois en prison, jusqu’à ce qu’il recommence. Lynn le sentait, le reniflait, il en était certain, il avait l’assassin de cette fille en face de lui. Qu’est-ce que vous êtes venu faire à Paradise ? Du tourisme comme j’ai dit. Ah oui ? Oui je suis en vacances. En pleine semaine ? Oui j’avais des congés à rattraper. Je vois. Lynn sortit une photo de l’enveloppe kraft qu’il avait amenée avec lui. Celle d’une jeune fille noire à l’air tout à fait sage, une photo d’école. Connaissez-vous cette personne ? Non c’est qui ? C’est la jeune femme sur le parking… Ah ouais ? Il pencha la tête et la regarda avec une petite moue, non vraiment pas… Dès qu’il avait appris que Robert Jones n’était pas Robert Jones mais un criminel multi récidiviste, Lynn avait appelé le légiste  lui demander s’il avait eu d’autres cas similaires à celui du parking, disons pour cette semaine. Il ne savait pas vraiment ce que ce Blackwell était venu faire en ville mais ce n’était pas du tourisme. Le légiste lui confirma un cas. Et ces personnes, vous les connaissez ? La photo d’un couple, visiblement en vacances. Non c’est qui ? Son regard avait changé, il était plus dur, Lynn aurait juré qu’il fixait l’homme plutôt que la femme. Monsieur et Madame Chavez. Ils ont été retrouvés assassinés il y a deux jours à leur domicile. Ah ouais ? Moi y’a deux jours j’étais chez moi. Vous pouvez le prouver je suppose. Bien sûr ! Bien sûr….Mais…. excusez… oui ? Où est le rapport avec cette fille ? Des blessures similaires… ah oui ? Oui. Blackwell pencha à nouveau la tête pour contempler la gamine, toujours avec cette petite moue. Il en a fait un sacré steak hein….Lynn secoua la tête de dégoût. Ça a l’air de vous faire plaisir… Moi ? Oh euh non… voyons… pauvre fille hein… Puis quelque chose se télescopa dans la tête du flic. Comment vous savez la tête qu’elle avait ? De quoi ? Comment vous avez vu sa tête. Quand ça ? Sur le parking. Il sorti un jeu de photo de la scène, on y voyait le cadavre recroquevillé, son corps éclairé jusqu’aux épaules, la tête à l’ombre de la benne à ordure. Vous voyez ? De là où vous étiez vous ne pouviez pas voir sa tête. Mais si ! Mais non, c’est impossible. Le sourire, la petite moue de contentement avaient disparu, Steven le fixait maintenant plein de haine. Vous avez un problème ? Steven se força à sourire, je sais des choses vous savez… j’en ai l’impression oui… pas sur cette pute sur le braquage. Quel braquage ? Bah le braquage dont tout le monde parle !

C’est du solide ? Ça m’en a tout l’air, il veut le programme de protection des témoins, et il nous balance tout le monde. Mais c’est quoi son rôle dans cette histoire ? Il dit qu’il était chauffeur. Et dire qu’on a libéré Tuttle et Sally. On a toujours son nègre Nixon, il sait qu’il risque la peine de mort si on lui colle cette affaire sur le dos, ça va peut-être lui donner l’envie de parler. Et Lynn, qu’est-ce qu’il en dit de ce gars ? Il dit qu’il nous cache autre chose, que ce mec serait aussi un tueur en série. Mouais… je vois, les lubies de notre profiler maison… ah, ah, oui…

Quinn sortit à l’aube, plein de courbatures et de douleurs variées, Lucky l’attendait dans sa Lincoln, il lui paya un petit déjeuner, lui dit de ne pas s’inquiéter qu’il s’était bien comporté, qu’il savait. Ce qu’il ne savait pas en revanche c’est ce que Quinn avait vu en poireautant dans le couloir. Putain ! Il est chez les flics ? Oui. Putain on a tous été là-bas, on le cherche tous, et il était juste là. Ouais, sous notre nez. Putain, mais qu’est-ce qui fout chez les flics ? Quinn haussa les épaules. Il n’avait pas vraiment idée de la tempête que cette information allait déclencher. Mais il en avait en une bien nette du temps que ça allait prendre à la Famille pour savoir pourquoi il était là-bas. L’espace d’un coup de fil environ. Quatre heures plus tard Lucky et Quinn étaient convoqués par Billy Sunday. Two Times est en vacances, leur expliqua-t-il, on a un boulot pour vous les mecs. T’as déjà buté un gars petit ? Quinn répondit par la négative, il était cambrioleur lui pas assassin, il voulait monter en grade oui ou non ? Puis on lui dit quelle était la cible. Qu’il n’avait pas à s’inquiéter pour les flics, qu’on s’était arrangé. Et oui il toucherait la prime promise.

Si Quinn se doutait des connections de la famille auprès des flics, il ne se doutait pas à quel point. A peine le dingue avait-il commencé à chanter qu’on le sortait du commissariat pour un lieu secret en ville. Un secret qui n’en était apparemment même pas un une heure après le transfert. Ils l’avaient installé au huitième étage d’un hôtel pour classe moyenne dans le centre-ville le Hamilton. Il y avait bien une voiture de patrouille devant l’entrée et des flics dans le hall en bas, mais personne ne les vit entrer par les cuisines. Quant à l’homme que Doakes avait placé devant la chambre, il était justement partit pisser quand ils arrivèrent à l’étage. Steven était devant la télé, il reconnut aussitôt Quinn et Lucky, il se leva prêt à défendre sa peau mais Quinn ne lui laissa aucune chance. Le frappant à la gorge puis dans le ventre, l’obligeant à tomber suffoquant. Après quoi ils le soulevèrent et le balancèrent par la fenêtre. Il s’était à peine écrasé sur le sol que les deux hommes étaient déjà sortis de l’hôtel.

Lucky fut très impressionné par le sang froid de son ami, cette façon qu’il avait eu de paralyser l’autre avec son coup à la gorge. T’es sûr que t’as jamais fait ça ? Non c’était une première, qu’est-ce que tu veux 50.000 pour éliminer une balance ça motive je suppose.

Ocean se sentait à la fois soulagé et préoccupé. L’affaire c’était bien terminée pour lui, personne ne risquait de trouver le lien qu’il y avait entre lui et le dingue, et A. avait eu ce qu’il voulait. Mais ce n’était pas terminé pour autant, il avait dû utiliser des contacts particuliers pour qu’on choppe cette balance. Il avait confiance mais si jamais un journaliste un peu plus fouineur que les autres établissait le moindre lien, c’était l’affaire du Hyatt et d’autres encore qui risquaient de lui péter au nez, et ça c’était hors de question. Il fallait étouffer tout ça en douceur, Frank allait devoir utiliser certaines de ses relations en ville quitte à foutre la merde jusqu’à la Nouvelle Orléans et y perdre de l’argent. Tant pis, c’était un sacrifice nécessaire. Tout plutôt que l’histoire du Hyatt remonte à la surface.

Tout rentra dans l’ordre ou presque. Le légiste chargé de l’autopsie de Blackwell conclut à un suicide, mais une enquête interne sanctionna quand même l’homme chargé de la garde de sa chambre. Trois semaines de suspension sans solde. Quinn toucha l’argent qu’il partagea avec Lucky. Nixon Brown fut finalement relâché et Tuttle et ses complices disparurent de la ville pendant que la presse traitait cette mort comme un scandale de plus démontrant de la corruption de la police. La mafia n’aime pas la publicité, pendant plusieurs semaines les hommes eurent ordre de se tenir tranquille. Les cambriolages prévus, les transactions de drogue, en fait toutes les affaires illégitimes furent momentanément suspendues. Et l’on cessa même de se réunir chez Sammy’s ou ailleurs, d’autant qu’on savait désormais pour la surveillance. On déplora plusieurs disparitions, Two Times ne revint jamais de vacances et Billy Sunday prit naturellement sa place, Emiliano Fuentes qui était apparu comme suspect dans l’affaire du braquage ne fut lui non plus jamais entendu par la police quand à Joe Fat, il se fit très officiellement descendre en pleine rue par des inconnus. La guerre qu’avait envisagée Lucky n’eut pas lieu, probablement parce que Joe Monkey tomba très opportunément pour une affaire de fraude fiscale et que Tony A. dut également prendre quelques vacances. Frank avait avancé ses pions avec intelligence, s’évitant un conflit ouvert et utilisant ses contacts au sein de la police et de la politique. Personne pour remarquer par exemple que l’affaire qui envoya Monkey derrière les barreaux impliquait une société qui avait appartenu à Antonio Guerrero et dont le nom avait même été brièvement cité dans le scandale du Hyatt. George Tuttle se fit finalement descendre par la police de la Nouvelle Orléans, Sally et Nino ainsi que le reste de la bande disparurent les uns après les autres. D’après Lucky ça venait de A. il n’avait pas apprécié qu’ils désobéissent à ses ordres en restant en ville, et leur identification dans l’affaire du braquage avait mis en danger l’organisation. Il y eut bien quelques descentes de police pour la bonne forme, et Sonny Ocean fut même entendu par le procureur Chalmers chargé de l’enquête, mais personne ne fut arrêté. Tout le monde était content, sauf Lucky. Lucky déprimait. Sunday avait exigé la totalité de ce qu’il avait touché sur le contrat en remboursement de ce qu’il devait à Two Times et il devait encore dix mille plus les intérêts qui couraient toujours. Pire, son poulain était monté en grade sans qu’on lui demande son avis. A vrai dire Quinn et lui cessèrent presque de se voir tant ce dernier était pris. Il avait raconté à Frank comment il s’était comporté durant le contrat et ça avait également impressionné le parrain. Ce gamin avait des couilles et du sang froid, il lui confia un autre boulot, et encore un autre. Quinn disparaissait plusieurs jours et s’en revenait plus populaire à chaque fois auprès des gars. Que faisait-il ? Personne ne tint Lucky au courant, pas même Quinn. Tu comprends mec, si je te raconte tout je serais obligé de te tuer après, plaisantait-il. Lucky n’appréciait pas cette soudaine distance et Quinn ne mesura pas bien la jalousie que cela provoquait chez lui. Après tout c’était lui qui l’avait introduit, lui encore qui lui avait appris à se tenir dans le milieu, lui avait présenté les bonnes personnes, et maintenant qu’il avait la pleine confiance de Frank, que même Ocean le regardait avec respect, il le traitait comme un moins que rien, un détail dans le paysage de son ascension. Lucky savait qu’il était impuissant à changer ça, mais il était depuis assez longtemps dans le système pour savoir également que rien n’était éternel et qu’il n’y avait rien de plus fragile que la position d’un nouveau venu. Alors il commença à le surveiller de loin en loin. Et c’est ainsi qu’il le vit un jour avec une tête connue. Qu’est-ce tu fous avec les popov toi mon pote ? se demanda-t-il en le suivant.

Le cadavre reposait sur la table en acier, la peau bleuie, le visage déformé par une grimace de stupeur. On lui avait décalotté le crâne, son cerveau reposant sur un plateau, ouvert le thorax, le légiste terminait son autopsie. Trois projectiles déformés étaient posés dans un haricot, Lynn attendait qu’il ait fini d’écrire, un œil sur le cadavre en se disant qu’il ne s’habituerait jamais. Le légiste se retourna enfin. Ah vous voilà… Il est arrivé il y a longtemps ? Il y a six heures environ, je viens juste de le terminer. On l’a retrouvé où ? Chez lui, c’est sa femme qui l’a découvert. Qu’est-ce qui s’est passé ? Trois projectiles de 22 long rifle, une dans la tête, deux dans le thorax, du boulot de pro. Chez lui ? Oui… Lynn prit un air songeur. On m’a dit que c’est un de vos clients… pas exactement mais il était fiché oui, Jack « Lucky » Mayden, un gars de la bande à Sonny Ocean. Oh, je vois… surprenant non ? D’habitude ils font ça dans la rue, oui, où ils font disparaître le corps… bizarre.

Pour Frank et les autres la mort de Lucky était également bizarre. Il n’avait rien ordonné de la sorte et celui qui l’avait tué le connaissait assez pour entrer chez lui sans effraction. Du travail propre selon ses contacts dans la police, du boulot de professionnel. Trop pour les hommes qu’il employait, du moins c’est ce qu’il conclut en lisant une copie du rapport de police. Les assassins de la mafia ne passent pas des heures dans les stands pour réussir un tir groupé même à bout portant. Et laisser un cadavre en évidence avait un sens dans la mafia, là, le sens lui échappait. Quinn fut naturellement interrogé comme les autres, et surveillé, mais même s’il connaissait assez Lucky pour qu’il le laisse entrer chez lui on ne put rien trouver sur lui. Six mois passèrent et Quinn continua lentement son ascension. Toujours cambrioleur il faisait des coups un peu partout sur la côte est, pour le compte des Riccotello ou non. Avec son argent il investit dans une affaire de paris clandestins, reversant sa dime à la famille, toujours comme il se doit. Et de temps à autre, rendait des services. Conduire la petite amie du patron, porter une valise à quelqu’un, secouer un type ou en éliminer un autre. Chaque fois il s’acquittait de sa tâche avec zèle et personne n’avait à se plaindre de ses services, on lui trouvait même un certain don pour la partie muscle. Chaque fois qu’il allait remuer un mauvais payeur, chaque fois il s’arrangeait pour ne pas avoir à taper, il se contentait d’être là, de regarder le type dans les yeux et de lui parler. Donny Duck, un des gars de Sonny Ocean l’avait vu faire, il avait été très impressionné. Quinn était persuasif, froid et dégageait assez de menace en lui-même pour intimider à peu près n’importe qui. Mais parfois il fallait mettre la main à la pâte bien sûr. Un coup ! Il lui a mis un pain, un seul, c’est tout ! Un pain dans le ventre et le mec est tombé ! Témoigna un autre, et bien sûr les gars voulurent savoir où il avait appris ça. En prison, répondit Quinn sans plus de précision.

Contrairement à ce que prétend la légende généralement répandue sur ces messieurs, la mafia n’inclut pas un nouveau membre à la famille parce qu’il est capable de tuer. Non seulement il faut être purement d’origine italienne, sicilienne de préférence, non seulement il faut que le patron décide d’ouvrir le livre comme on disait dans ce milieu, ce qui n’avait pas été fait à Paradise City depuis une dizaine d’années, mais surtout il fallait rapporter de l’argent. Beaucoup si possible, là est l’essentiel de Cosa Nostra, faire de l’argent, de l’argent et rien d’autre. Quinn rapportait de l’argent, pas encore des fortunes, mais il était prometteur, et pour la partie sicilienne on connaissait son pédigrée parce que Ocean avait fait une enquête sur lui. Ses parents étaient originaires de Palerme, seconde génération, il avait fait quatre ans à Folsom, et deux à Marion, Illinois. Frank était prêt à le faire rentrer dans la Famille, Ocean avait des réticences. Déjà il y avait le meurtre de Lucky que personne n’avait jamais élucidé, ensuite il avait approfondi son enquête jusqu’à Marion, et personne ne se souvenait de lui. Alors un soir avec des gars ils le cuisinèrent chez Sammy’s. Quinn connaissait la chanson, il savait que s’il répondait de travers il ne ressortirait pas vivant du bar. Comment se faisait-il que personne ne se souvenait de lui à Marion ? Il avait été placé en isolement pendant deux ans. Pourquoi ? Parce que les négros avaient voulu sa peau, qui exactement, il ne savait pas leur nom. A quoi ressemblait l’isolement à Marion ? Quinn donna une description assez précise pour être crédible. En fait il eut à peu près une réponse pour tout, et quand il n’en eut pas et bien il se comporta comme on s’attendait à ce qu’il le fasse, en défiant ses interrogateurs de prouver qu’il n’était pas celui qu’il prétendait être. Personne n’en fut capable et puisque le boss l’aimait bien, on lui accorda le bénéfice du doute. Quinn sortit de là au bout de six heures de questions, épuisé mais soulagé, certain d’avoir réussi son examen de passage.

Je jure d’être fidèle à ma famille et de respecter le code du silence, que je brûle comme ce saint si je manque à ma parole. L’image pieuse se consumait lentement dans sa main, Quinn la regardait fasciné, puis il leva la tête et sourit à Tony A. qui lui rendit son sourire. Le parrain était revenu pour l’occasion, c’était un grand honneur qu’il lui faisait là et le jeune voyou en avait parfaitement conscience. L’image cessa de brûler et A. lui pressa les mains les unes contre les autres en l’embrassant. Maintenant il était des leurs, maintenant personne ne pouvait plus le toucher sans une décision au plus haut niveau, maintenant il allait gagner du vrai argent et faire du biz avec ceux qui comptaient vraiment, ceux qui l’intéressaient en premier lieu. Il embrassa les autres, ses témoins, ses garants, Frank, Ocean et Sunday, après quoi on leur servit une collation au sous-sol d’un bar de la Nouvelle Orléans.

Ola Manuela como esta !? Antonio Guerrero embrassa chaleureusement la jeune femme remarquant Quinn derrière elle. Ola mi amigo ! lança le millionnaire sur le même ton enjoué avant d’aller l’embrasser à son tour, lui glissant un mot à l’oreille. T’inquiète on n’est pas venu les mains vides, grommela Quinn en regardant la foule près de la piscine. Il aperçut le crâne glabre de Doakes. Le flic discutait avec une bimbo en bikini jaune, un verre à la main. Un peu plus loin, coincé près d’un géranium, se tenait un grand type moustachu avec une mâchoire et un cou de mustang, un stetson blanc sur la tête, rien de moins que le chef de la police de la ville, Frank J. Knox. Il sirotait son whisky en compagnie d’un petit homme chauve dans un costume gris argenté, Quinn l’avait vu à la télé dans un spot publicitaire local, James Nicolls, un gros concessionnaire de voiture de luxe. Guerrero lui tapa dans le dos et lui fit signe de le suivre. Ils allèrent dans une autre pièce tandis que Manuela se dirigeait vers le buffet. Champagne mademoiselle ? Non une vodka bien tassée. Manuela avait sa mine boudeuse des mauvais jours. Elle avait passé une sale journée, s’était disputée avec sa mère et avec Frank, et maintenant il y avait cette soirée où elle n’avait pas vraiment envie d’être mais c’était toujours mieux que de trainer à la maison à rien faire. Hey Manuela, comment tu vas ma belle ? fit derrière elle une voix qu’elle connaissait. Ola Warren, fit elle sans conviction, le sourire de parade plaqué sur le visage. T’es venue avec ton nouveau copain à ce que j’ai vu, Frank râle pas ? Elle leva les yeux au ciel l’air de dire qu’elle l’attendait celle-là. C’est pas mon nouveau copain et tu le sais bien Warren. N’empêche on vous voit souvent ensemble. Elle haussa les épaules. Frank l’aime bien, Antonio aussi. Pas toi ? Elle n’avait pas l’air de savoir très bien. Oh si… mais bon tu les connais ces gars…  Tu veux dire qu’il t’a jamais fait du gringue ? Lui ? Elle pouffa, si tu veux mon avis je crois qu’il et pédé. Doakes se marra, pourquoi tu dis ça ? Je l’ai jamais intéressé je crois ! Toi ? Bah… depuis que je le connais il ne m’a jamais posé de question que sur Antonio et les autres. Le regard de Doakes changea imperceptiblement. Ah ouais ? Et Frank il dit rien ? Elle haussa les épaules, je ne lui en n’ai jamais parlé, tu sais lui du moment que le mec fait son boulot correctement… Mais quel genre de question exactement ? Les réponses de Manuela ne plurent pas beaucoup à Doakes mais il n’en montra rien. Il avait déjà fait son enquête sur lui, comme il en faisait en général sur tous les nouveaux voyous en ville et n’avait rien découvert de notable. Ses contacts disaient qu’il était une figure montante et il le gardait à l’œil de loin en loin. Il l’avait déjà interrogé au moment de l’affaire du braquage et il lui avait paru plutôt mariole, presque trop pour un voyou. Il savait que Frank l’avait déjà passé au crible et on pouvait faire confiance à son organisation. Mais maintenant son instinct de flic lui faisait flairer autre chose. Un truc qui lui déplaisait beaucoup, le lendemain il se renseigna auprès d’un détective de sa connaissance qui avait des contacts au FBI, est-ce que par le plus grand des hasards une opération sous couverture avait été lancée en ville ?

Mohamed regardait le voleur brandir son automatique sous son nez, mains en l’air. Il portait une cagoule et des gants, avait un accent jamaïcain à couper au couteau. Il ne lui avait pas laissé le temps de prendre son arme. Lui et ses copains avaient déboulé en hurlant avec leurs kalachnikovs dans tous le magasin, menaçant de tuer tout le monde s’il n’ouvrait pas l’atelier du haut. Mets tout ça dans le sac ! Vite ! Vous faites une grosse bêtise vous savez ! Ta gueule ! Ta gueule bicot fais ce que je dis ! Hélas pour lui Mohamed n’alla pas assez vite selon les goûts du voleur. Il mourut cinq heures plus tard à l’hôpital.

Sept heures trente-sept, Mohamed est mort depuis deux heures, le lieutenant Doakes et son équipe sont en route pour un squat dans East Eden. Un informateur leur a balancé les voleurs. Tous sont armés jusqu’aux dents, gilets pare-balle, cagoules et tout le toutim, l’opération dure dix minutes, on déplore deux blessés par balle mais le chef de la bande est ramené au commissariat central, où Doakes et ses hommes le passe à tabac en guise d’interrogatoire, qui les a tuyauté, comment ils savaient pour le premier étage, etc. Il est midi quand le téléphone sonne chez Quinn, Ocean a besoin de lui pour du boulot. Les gars viennent le chercher, Donny Duck, Roy et un type qu’il n’a jamais vu derrière le volant. Ils roulent vers Reagan Airport en parlant de tout et de rien, sauf le chauffeur qui ne fait aucun commentaire. A midi et demi, alors qu’ils dépassent les limites de la ville, Donny se retourne brusquement et abat Roy de deux balles dans le crâne. Il a du matériel dans le coffre, ils sortent le cadavre, le démembre, l’ouvre en deux, du pelvis au sternum, le débarrassent de ses viscères, et le jette morceau par morceau dans les alentours des marécages. Donny tient à ce qu’on reste pour admirer le spectacle. Il est aux environs de deux heures quand Donny et le chauffeur s’en retournent avec une seconde voiture tandis que Quinn va conduire la première à la casse. A quinze heures ils sont tous les trois à boire des coups au Kansas en matant les filles faire leur numéro. .

Vous êtes sûr ? Absolument positif. Doakes fronça les sourcils. Il regarda à nouveau l’agrandissement photographique du diamant, comment il avait atterri là ? Un quart des bijoux qu’on avait retrouvé et identifié avait été volé dans l’état ou les états voisins. Le reste on ne savait pas d’où ça venait, excepté ces quatre diamants. Analysés au spectrogramme, leur provenance ne faisait aucun doute, Sierra Léone, des diamants du sang. Et pas n’importe lesquels puisque leur taille et leurs reflets avaient été soigneusement enregistrés comme appartenant à un lot confisqué à des terroristes par Interpol, mis sous clé dans une banque d’Anvers et qui avaient disparu lors d’un spectaculaire casse dix ans auparavant. Une équipe surnommée l’Ecole de Florence avait été soupçonnée et un de leur membre était aujourd’hui encore en prison. On avait jamais retrouvé les 400 millions d’euros de diamants, l’Ecole de Florence, bien que connue des services, courait toujours. Mais ce n’était pas ce qui préoccupait le plus Doakes immédiatement. Mais qui c’est ce mec ? se demanda-t-il pour lui-même. Il sortit du laboratoire et passa un coup de fil. Brown, amène-toi, j’ai besoin de toi. Son copain détective n’avait rien trouvé du côté du FBI mais côté cailloux, il savait déjà d’où ils provenaient parce que leur propriétaire illégitime était furieux de s’être fait souffler sa part, qu’il avait même promis une belle prime si jamais ces diamants repartaient par miracle dans la nature. Ce qui naturellement allait être impossible. Marqués comme ils étaient, il était même plus que possible que le FBI vienne faire son enquête en ville. Brown le rejoignit un peu plus tard dans sa voiture. Tu rigoles ? J’en ai l’air ? Mais qui serait assez con pour vendre de la came contre des cailloux pareils ? Quelqu’un qui n’est pas au courant, quelqu’un qui s’est fait enfumer par son acheteur. Franchement tu les vois faire ça ? Même eux ils sont pas assez cons pour ça ! La question c’est pas eux, la question c’est qui. Explique. Doakes lui parla de Quinn. Brown réfléchit, songeur. On leur en parle ? Dis pas de conneries tu veux, personne ne doit être au courant, même pas Frank ! C’est notre business, notre système ! Et on va dire quoi à l’autre ? Rien du tout ! On n’est pas au courant, de rien, personne ! Si les fédéraux remontent la piste… Je sais… On a déjà eu assez d’emmerdes avec le Hyatt, faut qu’il dégage !

Frank « Trois Doigts » Riccotello était assis au fond d’une bodéga de Havana City devant un ristretto. Il aimait bien venir boire un café de temps à autre ici. Il y avait ses habitudes, c’était aussi là qu’il recevait de temps à autre certaine personne pour discuter des affaires en cours. Le moustachu face à lui, un grand type baraqué avec un cou de taureau et des biceps d’ex taulard, fit un signe de tête. Non, il était formel, lui et les siens n’avaient rien voir à faire avec cette histoire et il pouvait le garantir. Frank voulait bien le croire, il avait déjà interrogé les personnes au-dessus de lui, des gens de confiance, du moins jusqu’ici. Mais ça commençait à faire beaucoup. D’abord il y avait eu la mort mystérieuse de Lucky et puis maintenant ça…. Quelqu’un veut que nous rentrions en guerre, déclara le moustachu, Frank fit un signe d’apaisement, ne t’inquiète pas Chaco, ça n’arrivera pas, je te crois. Frank pensa à Ocean et aux deux cadavres qu’on avait déjà retrouvé en ville. Deux cubains du gang des Las Bananas ou B-13, les derniers qu’on avait vu avec Quinn. Ocean avait le sang chaud, il l’avait toujours eu. Avant d’être abattus, les deux types avaient été torturés, Quinn avait disparu depuis presque une semaine mais leur interrogatoire n’avait rien donné. Qui pouvait bien avoir intérêt à foutre la merde entre eux comme ça ? Les flics ? Impossible. Seulement cette disparition ne pouvait pas rester sans explication, et son auteur impunis, il y en allait de sa propre autorité, Tony A. n’apprécierait pas. Quelqu’un allait devoir payer.

La tête flottait à demi, gonflée comme une pastèque, mauve et blanche, méconnaissable. Sa bouche tordue était béante, les lèvres rongées par les asticots, on lui avait arraché toutes les dents. Coupé au niveau de la seconde vertèbre, on distinguait encore vaguement à la limite de la plaie la trace de la corde qui avait servi à l’étrangler, le saurien referma sa gueule sur le crâne, la tête éclata dans un craquement mou et écœurant. Trois jours plus tard l’animal était abattu par un chasseur, c’est en l’ouvrant pour récupérer sa peau qu’il découvrit les restes dans son estomac. Il avait l’habitude de trouver des trucs bizarres dans leur bide, les alligators étaient de vraies poubelles sur patte, mais ça quand même ce n’était pas commun. La moitié d’un pied encore dans sa chaussure. Le chasseur appela le shérif du comté, une enquête de routine fut menée. Les restes de pied ne donnèrent rien, tout ce qu’on réussi à savoir c’est qu’il appartenait à un homme de race blanche d’environ un mètre quatre-vingt d’origine peut-être slave et que la chaussure provenait d’un magasin de luxe de Paradise City. Taille quarante-trois, sur mesure, payée par Antonio Guerrero qui lui pourtant était bien vivant. On interrogea brièvement l’intéressé, il ne comprenait pas non plus, il n’avait aucun souvenir de ce fait. Vous savez, expliqua-t-il aux inspecteurs, il m’arrive de faire des cadeaux à des amis, c’est peut-être à l’un d’eux. L’enquête s’arrêta là. Personne dans ses relations connues n’avait disparu, à l’exception de Quinn, mais ça personne ne leur dit.

Lynn regardait la clé USB intrigué. On lui avait fait livrer chez lui sous pli anonyme par Fedex. Pas de message l’accompagnant, rien, juste cette clé noire marquée KLM. La clé ne portait aucune empreinte. Il avait téléphoné à la compagnie d’aviation à tout hasard, rien de plus qu’un cadeau que la compagnie offrait à ses clients de première classe. Et il y en avait des milliers comme ça, impossible de savoir à qui elle avait été donnée. D’ailleurs ça n’aurait servi à rien de faire des recherches, cette clé avait pu passer de main en main. Le contenu était encrypté. Lynn l’avait fait analyser par une de ses relations, un pirate informatique de sa connaissance. Quelqu’un d’extérieur à la police, Lynn était prudent, il n’avait pas une entière confiance dans ses collègues donc. Il glissa la clé dans son port, et ouvrit le dossier à l’intérieur. Plusieurs sous dossiers intitulés sous des lettres de l’alphabet et un fichier Word marqué « Lt Lynn-Special ». Il l’ouvrit et lut.

« Cher lieutenant Lynn,

Mon nom est Fedor Yaponsky, vous n’avez jamais entendu parler de moi et si vous avez reçu ce message c’est que je n’ai pas réussi à mettre un terme à mon enquête. En décembre 2012 ma sœur Irina a été retrouvée morte dans une maison abandonnée de Pétroléum. Vous avez travaillé sur cette affaire, elle vous a conduit au scandale du Hyatt Hotel que l’on vous a très opportunément retiré. Je suis un ancien colonel du FSB, j’ai démissionné en 2013 pour mener ma propre enquête. Pour cela je me suis infiltré au sein de la famille Riccotello en utilisant des contacts en Californie (voir dossier C) sous le nom de Quinn Ficetti et des fonds secrets du FSB. Comme vous le verrez mes investigations m’ont permis de mettre à jour un vaste réseau de corruption et d’inter relations entre la famille Riccotello, le PCPD et divers acteurs, criminels ou non, de cette ville. Pour cette opération j’ai utilisé différentes ressources qu’il est préférable que vous ignoriez. Nous avons piraté les fichiers du FBI afin d’implanter un dossier concernant Quinn Ficetti, j’ai également fait un court séjour en prison afin de rendre crédible ma couverture. Dans un premier temps j’ai essayé d’éviter toute activité criminelle en appâtant mon contact au sein des Riccotello à l’aide de mes fonds secrets. J’ai ainsi évité qu’un attentat soit commis au mois de mai de l’année dernière (voir dossier E) mais à mesure de mon implication il m’est finalement apparu qu’il serait trop risqué que je ne participe pas directement  Dans ce cadre j’ai été complice dans l’assassinat du dénommé Steven Blackwell ainsi que de Joseph Léonetti dit Joe Fat et collaboré à deux cambriolages et plusieurs transactions concernant des stupéfiants, ainsi que dans des affaires de paris clandestins et d’extorsions (voir dossier S et B). Il y a quelques mois de ça, mon contact, Jack « Lucky » Mayden s’est montré suspicieux à mon endroit, et a malheureusement réussi établir un lien entre moi et un membre de la pègre russe ayant déjà collaboré avec le FSB dans le passé Pour cette raison et avant qu’il alerte ses supérieurs j’ai dû l’éliminer (voir dossier L)  La nature illégale des preuves accumulées durant les diverses opérations que j’ai menées sous cette identité ne permet naturellement pas de conduire les acteurs ou complices liés aux dites opérations devant les tribunaux. Pour autant elle vous offrira l’occasion je l’espère de remonter jusqu’aux assassins de ma sœur. Je confesse à ce propos m’être chargé par l’aide d’intermédiaire du proxénète qui l’employait, Robert Magnus. J’ai mené une enquête à votre sujet également et j’ai confiance en vous. J’espère de pas m’être trompé. Si toutefois aucune nouvelle enquête était diligentée, ni aucun coupable arrêté dans un délai de deux ans au sujet du cas du Hyatt mes ayants droits considéreront que j’ai fait erreur sur la personne et livreront à différents journaux de ce pays une copie des dossiers ci-joints.

Bien à vous,

Colonel F.Yaponsky. »

La Pravda

Dans mon monde on dit que celui qui a survécu aux années 80/90 est un tigre qu’il faut apprendre à redouter car il a goûté la chair humaine. Croyez-moi, si on vous dit que ce n’est qu’une métaphore on vous ment. Pour vous autres occidentaux les années 90 ce sont les années de la grande victoire du capitalisme. La Chute du Mur, la fin du bloc soviétique, la fin de cinquante années de tyrannie rouge mais pour nous autres c’était la fin du monde. Plus personne ne contrôlait plus rien, tout était à vendre, plus aucun fonctionnaire payé, l’anarchie, et bien entendu la pénurie de tout, partout. Dans la rue pour se nourrir et oublier la mode c’était de manger des tartines au cirage. Alors les voleurs se sont levés, il n’y avait qu’à se servir ! Ils sont allés voir les nouveaux patrons et ils leur ont demandé leur dîme, gare à ceux qui n’obéissaient pas. Il y avait par exemple cette manière, on prenait un SDF, on le lavait, l’habillait, et puis on allait voir un mauvais payeur avec, on lui disait que ce type n’avait pas payé non plus et on commençait à le savater devant l’autre pour qu’il paye, mais comme bien sûr il ne pouvait pas donner de l’argent qu’il n’avait jamais eu on finissait par lui trancher la tête en disant à l’autre qui lui arriverait la même chose s’il ne payait pas. Il paraît que les chinois appellent ça égorger les poulets pour faire peur aux singes. En tout cas c’était très efficace. Mais un poing américain dans la figure faisait aussi parfaitement l’affaire quand on tombait sur le bon type. L’un dans l’autre, partout où il y avait des patrons et des voleurs, partout il y avait des guerres de territoire. Et si les années 80 furent un eldorado pour les voleurs, les années 90 furent un bain de sang. C’est les pieds dans ce bain que j’ai fait mes classes.

Mais permettez-moi de me présenter, je m’appelle Pavel Ivanov et tout le monde me surnomme la Pravda, la Vérité parce qu’avec moi personne ne ment, ou bien pas longtemps.

La première fois où le seigneur m’a demandé si je pourrais tuer quelqu’un, n’importe qui, pour lui, j’ai répondu que je n’y voyais pas d’inconvénient j’étais un soldat dévoué. Alors on est monté dans sa voiture, une Mercedes Classe A je me souviens, et on est allé traîner du côté du parc Gorky. On s’est garé et on a attendu jusqu’à ce qu’un promeneur passe. Le seigneur m’a dit, tu vois ce type, tue-le, et il m’a tendu un pistolet. Qu’avait fait cet homme ? Rien sinon être au mauvais endroit au mauvais moment. Je suis arrivé à sa hauteur, j’ai tendu le bras et je l’ai appelé. Je pensais que ça serait mieux que de le tuer dans le dos comme un lâche. Il m’a regardé et j’ai tiré deux fois dans son visage, il était mort avant de toucher le sol. C’est comme ça qu’a commencé ma carrière.

Comme je l’ai dit dans les années 90 patron ou voleur étaient des métiers très risqués. Les vainqueurs d’hier pouvaient devenir les vaincus du lendemain, les cimetières se remplissaient, chaque jour à travers tout le pays il y avait des voitures qui éclataient, des règlements de comptes, des gens qui mourraient sous les balles des tueurs. Sans compter que tout ça se déroulait dans un contexte politique instable et tout finissait par se mélanger, intérêts privés, politiques, entreprises légales et entreprises criminelles sans qu’on ne sache jamais qui tirait les ficelles ou bien était-ce que tout le monde en tirait un petit bout en même temps. Même tueur était un métier à risque, du jour au lendemain à se retrouver sans patron, sans protection, seul les meilleurs avaient des chances de s’en sortir. Mais de ce côté-là je ne m’inquiète pas, je suis bon à ce que je fais. La preuve, j’ai survécu. En 1995 je me suis finalement marié et j’ai décidé d’immigrer pour un climat plus sain, en Allemagne d’abord et puis en Angleterre où j’avais entendu parler de quelques vory v zakone, de ceux qui ont des étoiles sur les genoux, de ceux qui ne se sont jamais agenouillés devant personne. Inoviev n’était pas de ce genre-là. Il n’était pas un voleur selon la loi, n’avait pas de tatouage, d’ailleurs il parlait tout juste un peu de notre langue natale. Mais il avait des relations et une affaire dans laquelle il voulait me faire rentrer. C’était du porno clandestin, des choses malsaines que les gens étaient prêts à payer cher, avec des animaux, des femmes violées. Je n’aimais pas ça mais j’avais dit oui pour qu’il me fasse rencontrer ces personnes que je connaissais de réputation. Et puis ça rapportait un peu d’argent il faut dire, mais rien comparé à un contrat. Mais j’ai dû me contenter de ça pendant quelques mois, jusqu’au jour où Inoviev est arrivé avec une tête de dix pieds de long parce qu’on lui avait demandé un service qu’il ne pouvait pas rendre. Descendre un type contre dix mille livres. J’ai pris le contrat évidemment. Tout s’est passé absolument parfaitement, je me suis débarrassé du cadavre en le lestant dans la Tamise, les doigts coupés et les dents arrachées pour ralentir l’identification au cas malheureux où on le retrouverait. Mais comme sa disparition ne fit l’objet d’aucune enquête j’avais assis ma réputation londonienne avant même que ceux de Moscou parlent de moi à ceux de Londres.

Depuis j’ai fait du chemin comme on dit. Depuis on m’envoie un peu partout dans le monde régler les problèmes. La plupart du temps il s’agit de contrats, mais parfois, comme ce soir-là, il s’agissait de récupérer de l’argent. 50.000 dollars, une grosse somme, et comme mon client se trouvait à Las Vegas j’avais une chance sur deux qu’il ait déjà tout perdu car les gens sont comme ça. Mais j’aime me dire que je suis chanceux, mon côté optimiste je suppose, alors pendant qu’il était peut-être en train de perdre ses derniers dollars, des dollars qui ne lui appartenaient pas, je suis monté voir dans sa chambre. L’Amérique est un pays facile, les hôtels font des économies sur le personnel, vingt dollars à une femme de chambre mexicaine et elle vous donnait son passe. Je suis rentré et j’’ai cherché l’argent tout en me disant que dans le meilleur des cas il l’aurait mis aux coffres. J’allais sur la terrasse et remarquait qu’il avait garé sa voiture pile en dessous, sans doute pour l’avoir à l’œil, retournant à mes recherches et ne trouvant rien, je décidais de me servir un coca et de l’attendre. Je ne bois pas, jamais. J’ai vu les ravages autour de moi, mes parents, mon frère, je n’y tiens pas.

–       Qui… qui êtes-vous ?

Lui par contre il avait un peu bu et je n’aurais su dire si c’était pour fêter une victoire ou enterrer une défaite, ma présence avait effacé toute ses humeurs pour une seule, la peur. Il faut avouer que même assis je suis impressionnant, je mesure près de deux mètres, j’ai de grandes mains larges et épaisses, et pour tout dire, regardez-moi dans les yeux et vous saurez que je ne parle jamais en l’air.

–       Mes amis m’appellent la Pravda, tu sais pourquoi ?

–       N… Non…

–       Parce que tout le monde finit par me dire la vérité mon ami. Tu comprends ?

–       Euh… o… oui…

–       Alors, je t’écoute où est l’argent ?

–       Q… quel argent ?

–       Mon ami… mon ami…

Je me suis levé et j’ai sorti ma matraque souple. Je ne l’ai pas frappé fort, et seulement sur l’épaule, mais ce n’était pas utile à cet endroit cela fait assez mal pour mettre tout le monde à genoux.

–       Dis mon ami, est-ce que j’ai l’air de quelqu’un à qui on fait perdre son temps, est-ce que je t’ai donné l’impression, à un moment, que j’étais venu ici pour discuter ?

–       Euh…. No… non…

–       Est-ce que en ce cas tu pourrais répondre à ma question.

–       Je… je… n’ai pas l’argent.

–       Ah voilà, on passe de quel argent à je n’ai pas l’argent, c’est mieux, tu vois ce que je voulais dire quand je te disais qu’on m’appelait la Pravda ? Allez viens maintenant.

Je l’ai soulevé par-dessous les bras et je l’ai fait basculer sur mon épaule comme un sac de patates. Il a bien essayé de se débattre mais je le tenais fermement et on est allé ensemble sur la terrasse.

–       Alors mon ami cet argent.

Il hurlait non, non au secours, mais qui allait écouter dans cette ville. Il hurlait, la tête renversé sur le vide et sa voiture, retenu par les pieds et de temps en temps je balançais les bras.

–       J’ai pas le fric, je vous jure, je l’ai plus.

–       Pourquoi je ne te crois pas ?

–       Mais je vous juuuure j’ai tout perdu au Black Jack et au craps.

Il était en train de se pisser dessus, après tout il était peut-être sincère. Mais peu importe moi j’avais mes ordres. Pas d’argent, terminus.

–       Tu l’aimes ta voiture ?

–       Quoi ?

–       Je te demande si tu aimes ta voiture, réponds.

–       Euh oui je suppose…

–       Tu supposes ? Tu roules dans une Porche décapotable et tu supposes que tu aimes ta voiture ?

–       Oui j’aime ma voiture, voilà !

–       Plus fort.

–       J’aime ma voiture !

–       Va la rejoindre.

Je l’ai lâché, il est tombé en hurlant et s’est fracassé sur sa décapotable, dix étages plus bas. Je trouvais que ça faisait une bonne réplique, il a dit exactement comme je voulais, j’aime ma voiture et paf ! Je ne peux pas dire que ça m’est fait franchement rire mais quand j’y repense je souris. Après je suis retourné voir la mexicaine et je l’ai étouffée avec un sac en plastique, je ne laisse jamais de témoin derrière moi, c’est une règle.

 

Je vis toujours à Londres avec ma femme et nos trois enfants, dans la banlieue ouest. Une maison cossue à deux étages que ma femme a entièrement fait décorer selon mes goûts. Ça ressemble à une datcha d’oligarque et je trouve ça très bien comme ça. J’ai moi aussi une Mercedes classe A et aussi une Datsun pour ma femme, ainsi qu’une Porsche que je sors à quelques occasions. J’ai placé mes filles dans un collège privé catholique parce que je veux qu’elles aient la meilleure éducation, peu importe mes propres convictions. Je ne crois pas en Dieu, s’il existait réellement je ne pense pas qu’il laisserait vivre des hommes tel que moi. Les gens ont juste besoin d’espoir comme ils ont besoin de croire qu’un jour eux aussi ils seront riches et célèbres, les bibles et les télés vendent finalement la même chose, c’est sans doute pour ça que les télévangelistes marchent si bien en Amérique, Dieu et le Rêve Américain dans un même programme.

Je travaille toujours en association avec Inoviev qui en plus de son affaire initiale possède maintenant un petit trafique d’amphétamine. Ça me rapporte dans les 20.000 livres environ par mois, c’est une bonne rente, à raison de un ou deux contrat par mois, mon revenu augmente jusqu’à 75.000 voir plus en cas de commande spéciale. Sur une année disons que je gagne environ 800.000 livres mais comme ce n’est pas de l’argent que je peux déposer à la banque j’ai investi dans des taxiphones et des kebabs par un circuit d’un de mes amis. J’ai beaucoup d’amis à Londres aujourd’hui, et tous ont les étoiles sur les genoux. Tous sont très croyants aussi, ce que je trouve amusant pour des hommes qui ont bafoué la plupart des dix commandements mais c’est ainsi dans mon monde, et personne ne m’en veut de ne jamais aller à l’église parce que je vis dans un monde plus tolérant que les gens l’imaginent.

Dans mon monde ce sont les affaires qui priment sur le reste, et vos opinions importent peu du moment que vous respectez la loi. Un vory v zakone, un voleur selon la loi, ne possède rien en son nom propre, il n’a ni papier ni travail, il ne vote pas, ce n’est pas un citoyen ordinaire et il n’obéit pas au même gouvernement. Autant de règles que je respectais scrupuleusement. Je n’avais jamais fait un travail légal de ma vie, voyageais sous de fausses identités, la maison était au nom de ma femme, la Porsche et la Mercedes à celui d’une société prête-nom que m’avait trouvé mon avocat. Est-ce que ma femme était au courant de mes activités ? Bien entendu que non. Pour elle, à ce jour, je suis un respectable homme d’affaires qui gagne bien sa vie et voyage beaucoup. C’est tout ce qu’elle a besoin de savoir. Dans ma vie j’ai choisi de respecter ces quelques règles que je trouve plus honorables que celles que font voter les politiques, elles sont simples et impossibles à suivre si on ambitionne de devenir un citoyen ordinaire mais je trouve important de vivre selon certaines règles, certains codes moraux. Par exemple je ne fais ni les femmes ni les enfants, c’est ma limite. Mais peu de gens vivent selon des codes, s’attachent à des règles, et beaucoup d’entre eux ne réfléchissent même pas à leur vie. En fait à force j’ai remarqué que la plupart des gens ne réfléchissent tout simplement pas. Par exemple cette histoire d’emprunter de l’argent à des gens comme nous, ce n’est pas un mystère que c’est risqué, alors pourquoi certaines personnes s’obstinent à vouloir nous voler ? A penser que les délais se négocient ou que nous allons les oublier. Combien de personne seraient en vie aujourd’hui si seulement elles avaient réfléchi avant à ces choses. Mais je crois que c’est simplement pire que ça. Je crois que certaines personnes sont destinées par leur nature à rencontrer des hommes comme moi. Surtout les joueurs qui ont des tendances suicidaires.

Je me souviens par exemple de cette commande spéciale, ils m’avaient demandé de lui faire mal et de filmer. Le type était un habitué des salles de jeux et il empruntait à chaque fois un peu plus. Je l’ai retrouvé en Floride où il se cachait. C’était un homme de taille moyenne, la trentaine environ qui pensait qu’en se laissant pousser la barbe et en se teignant les cheveux personne ne le reconnaîtrait. Son principal défaut, et la raison qui me fait dire que les gens ne réfléchissent pas c’était précisément de penser que ça puisse se produire. Un petit coup de matraque et un bâillon ont mis fin à ses illusions, et cette fois je n’ai pas pris la peine de lui demander l’argent, nous savions qu’il était perdu. Mais il a offert de me payer quand il s’est réveillé attaché à un arbre dans le bayou. J’étais en train d’installer ma caméra quand il m’a fait cette proposition, je me suis retourné, je l’ai regardé sans un mot et je suis allé chercher du poulet congelé que j’avais acheté pour les alligators. C’est là où il a compris et qu’il s’est mis à supplier. Mais qu’est-ce que j’avais à faire de ses supplications ? Je lui ai souhaité une bonne soirée et je suis parti. Le lendemain les alligators n’avaient rien laissé et la caméra était tombée, mais à ce que j’ai pu en juger ils avaient festoyé. J’ai rapporté le film à mes commanditaires, ils m’ont proposé de le regarder ensemble. Je ne sais pas pourquoi, espéraient-ils que je me sente honoré ? Ou bien voulait-il me tester ? Toujours est-il que j’ai accepté et qu’ils n’ont finalement pas pu regarder le film jusqu’au bout, un des commanditaires a été pris de nausée. J’ai trouvé ça curieux, je l’avais regardé deux fois entièrement et ça ne m’avait rien fait. Mais peut-être que c’est moi. Je n’arrive pas à ressentir quoi que ce soit quand je fais mon travail. Non pas que ça me perturbe plus que ça, et à la limite je dirais heureusement mais c’est un fait qui me différencie d’eux et de pas mal de gens sans doute. Sinon, en dehors de ça, je suis un citoyen tout à fait ordinaire avec une vie régulière. Je me lève à huit heures trente tous les matins, sauf quand je voyage. J’ai installé quelques appareils dans mon garage alors je vais faire des altères pendant une heure environ, et puis je petit-déjeune avec ma femme après qu’elle ait amené les enfants à l’école. Quand j’ai du temps libre, après le petit-déjeuner je vais jouer aux courses, il m’arrive aussi de bricoler dans mon atelier. Comme personne n’est autorisé à y rentrer, je peux y confectionner de nouvelles armes comme cette fiole de cyanure de potassium que je me suis procurée et que j’ai conditionnée en vaporisateur. S’il n’y a pas de vent c’est terriblement efficace croyez-moi, l’avantage étant que ça provoque une crise cardiaque et qu’en vaporisant il est très difficile d’en trouver des traces à l’autopsie. Sur ce sujet le meilleur outil est celui qui convient le mieux pour un contrat, pistolet, couteau, garrot, poison, il n’y a aucune limite de créativité dans ce domaine. Une fois par exemple j’ai dû éliminer quelqu’un en public, ce qui est presque impossible si l’on ne veut pas se faire prendre. Je n’avais pas beaucoup de temps, et le seul moyen d’approcher cette personne c’était quand elle se rendait en boîte de nuit. Mais je l’ai quand même fait, avec une seringue hypodermique et du cyanure. Elle est morte presque instantanément. Et comme elle prenait beaucoup trop de cocaïne personne ne s’est posé la question au sujet de la crise. C’est ce qui est intéressant avec ce métier, chaque fois le problème est différent. J’essaye parfois de nouvelles armes aussi, une arbalète de poche par exemple. C’est parfait, à peine plus gros qu’un pistolet, et totalement silencieux, et croyez-moi ça fait son travail.

–       Excusez-moi je cherche la rue Sautier…

–       Je vous demande pardon ?

–       La rue Sau…. Merci.

Une flèche en plein milieu du front, il n’a pas souffert je pense, il n’a même pas dû comprendre. Lui par contre ce n’était pas un contrat, j’essayais seulement mon matériel.

Une autre de mes marottes c’est d’apprendre les langues. C’est important dans ma partie de pouvoir maitriser plusieurs langues, je révise quand je peux, même quand je travaille parfois. C’est une méthode simple à partir d’enregistrements, je dois répéter c’est tout, j’aurais des examens en fin de trimestre. J’ai des devoirs écrits aussi. En ce moment j’apprends l’allemand, mais j’ai déjà appris l’espagnol et l’anglais, je suis très doué. Comme je suis très doué dans ma partie. En fait je pourrais dire que je mène une vie absolument parfaite mais ça serait faux. Je ne suis pas satisfait de ma position dans la hiérarchie. Je rends énormément de services, je n’ai jamais raté aucun contrat, mais quand il s’agit de faire des affaires, on ne pense jamais à moi. Pire, on me considère comme un simple presse-bouton. Un employé. Je pense que je vaux mieux que ça. J’en ai fait part à Inoviev mais il ne peut rien, le pauvre, lui-même n’est qu’un employé de la bravta, la fraternité comme nous l’appelons. Bien sûr il m’a conseillé de me taire, mais pourquoi faire ? Ne respectais-je pas les règles ?

–       Je respecte les règles seigneur mais ces règles impliquent-elle seulement des devoirs et aucun droit ? N’ai-je pas droit moi aussi à ma place dans la bravta, ma position.

–       N’es-tu pas satisfait de ta situation ? Tu gagnes pourtant bien ta vie.

–       Un vory ne se contente pas de gagner bien sa vie seigneur, ce sont les civils qui s’en contentent.

–       C’est juste, admit le seigneur. Eh bien nous verrons, je t’ai entendu et tu as raison de faire savoir ton ambition, c’est une bonne chose que les hommes parlent à leur chef de leur projet, et c’est une bonne chose que d’en avoir, sur ce point aussi tu as raison. Pour le moment tu vas continuer comme avant mais je ne t’oublie pas, tu m’as entendu ?

–       Oui seigneur.

La parole du seigneur est sacrée chez nous, je n’avais aucune raison de la remettre en question. Même quand ils m’ont demandé de tuer Inoviev. C’est la première fois je pense, et la dernière, où ça m’a fait quelque chose de tuer quelqu’un. Après tout Inoviev était un ami en plus d’être mon associé. Depuis combien de temps déjà nous nous connaissions ? Cinq ans ?… Mais il avait un grave défaut, il était bavard. Dans notre monde c’est un défaut impardonnable. J’aurais pu refuser remarquez, ça m’était déjà arrivé puisque je ne faisais ni femmes ni enfant, mais il se trouvait sur le chemin de mon ambition. Après lui, m’avait dit le seigneur, tu seras l’un des nôtres et tu porteras les étoiles. Comment pouvais-je refuser ? Paradoxalement pour quelqu’un de bavard Inoviev est un homme méfiant, peut-être son côté juif je ne sais pas, mais il avait confiance en moi.

Le local où il avait ses bureaux de production était situé un peu en dehors de Londres, dans le sud. Il était fréquent que je le rejoigne là-bas, même si je n’aimais pas beaucoup m’y rendre. C’est là-bas qu’il tournait aussi parfois. Mais c’était pratique pour discuter, et je savais qu’il veillait tard parce qu’il n’avait pas vraiment de vie sociale et qu’il profitait d’internet au bureau pour chater. C’est donc là-bas que je l’ai fait. J’ai utilisé un petit calibre, du 22 long rifle avec un silencieux. J’ai un Beretta pour cet usage, du bon matériel. Il était en train de me parler en me tournant le dos, je ne sais plus sur quoi je l’avais lancé, quand j’ai sorti mon arme et que je lui ai mis deux balles dans le crâne. Après quoi je lui ai enfilé un sac en plastique sur la tête pour qu’il ne s’épanche pas sur le sol et ne laisse de trace. Puis je suis allé chercher ma voiture et je l’ai mis dans le coffre. J’ai un local moi-même dans le sud, c’est là que je découpe les corps quand je les fais en ville. En général je n’aime pas ça, il y a un adage qui dit qu’il ne faut pas chier dans son assiette, mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut et j’ai beaucoup de commandes en ville. Pour les découper il y a deux méthodes, ou plutôt trois. La première, et la plus laborieuse, consiste à les scier à la main avec une scie à métaux, dix morceaux. La seconde c’est de les tronçonner mais c’est particulièrement salissant et je n’ai pas toujours le temps de me changer, j’ai une vie de famille ne l’oublions pas. La troisième, celle que je préfère, c’est de les congeler et ensuite seulement les tronçonner comme du poisson. La congélation facilite non seulement la découpe mais en plus, en cas où on retrouverait les restes, trompe de facto le légiste sur la date exacte du décès. C’est ce que j’ai fait avec lui, je l’ai mis dans mon congélateur à viande et j’ai attendu le surlendemain pour le conditionner. Ensuite je suis allé faire un tour du côté du fleuve et je m’en suis débarrassé. Il n’y a pas que la Tamise qui soit pratique, il y a les environs de Londres, certaines forêts, mais l’idéal c’est encore de les mettre dans une baignoire avec de la chaux, d’attendre qu’ils soient dissous puis se débarrasser des ossements. Pour ça le mieux c’est les fermes à cochon dans le Sussex. Hélas pour Inoviev je n’avais plus de chaux. C’est un peu plus tard que j’ai appris la vérité sur la raison de sa mort. Notre petite entreprise d’amphétamine intéressait un chef, déclarer qu’il avait parlé n’était qu’un prétexte et ils m’avaient utilisé parce qu’il avait confiance en moi. Je n’étais ni furieux ni amer, c’était ainsi, mais j’étais triste de savoir que mon ami était mort pour rien en réalité. Je savais qu’il aurait cédé notre affaire si on lui avait demandé, mais il faut croire que personne n’y avait songé. Quant à moi, évidemment je n’avais pas mon mot à dire et je ne disais d’ailleurs rien, la perte serait bientôt compensée pensais-je. Et puis nous avons eu ce problème avec les tchétchènes.

Comme je l’ai déjà dit ces gens-là sont des chiens, des sauvages qui ne respectent rien, aucune loi, aucun code, même entre eux. Mais ils contrôlent le trafic d’héroïne à partir de la Géorgie, on est donc obligé de faire avec eux. Pourtant cette fois ils étaient allés trop loin en réglant un compte avec un des nôtres, une vieille vengeance, mais vieille ou pas, justifiée ou non, on ne pouvait pas laisser passer ça. C’est moi qui ai été chargé d’éliminer le fauteur de trouble, et comme il fallait qu’il disparaisse je m’en suis chargé de telle manière qu’il n’y ait pas la moindre trace. Pour l’approcher j’ai fait croire que je n’étais pas bien dans ma bravta, qu’on ne me reconnaissait pas à ma juste valeur, ce qui était un sentiment pas si faux que ça et le rendait sans doute plus crédible à ses yeux. Il a fini par vouloir me connaître et m’a même proposé un contrat, faire un de mes chefs. Alors nous avons fait croire que j’avais réussi. Des annonces tout ce qu’il y a de plus officielles. C’est quand je suis allé me faire payer que je l’ai éliminé. Nous étions chez lui, j’ai utilisé mon vaporisateur à cyanure, ça n’a pas pris une minute. Après quoi je l’ai découpé, dissous et donné ses restes aux cochons, une ferme d’élevage que j’avais fini par acheter. Mais ça n’a pas donné les résultats espérés. Je ne parle pas des négociations, de ce point de vue tout a fini par rentrer dans l’ordre, je parle de mon avancement. Au lieu de mes étoiles on m’a confié un contrat, puis un autre, je n’en voyais plus la fin. Ce n’est pas que je n’apprécie pas mon métier et l’indépendance qu’il me procure mais je n’avais pas envie de rester ma vie durant en bas de l’échelle. J’avais prouvé mes qualités, il était simplement temps qu’elles soient reconnues.

–       Je peux rendre tant d’autres services seigneur.

–       Tu es trop bon à ce que tu fais, voilà le problème Pavel, et si tu portes les étoiles, qui serions-nous, nous tes frères alors, pour t’ordonner de continuer si tu ne le veux plus ? Tu me comprends ?

–       Mes frères peuvent me demander ce qu’ils veulent je leur obéirais comme un soldat car ce sont mes frères.

Le seigneur sourit, j’avais bien répondu.

–       Même si on te demande de faire les mêmes choses qu’autre fois ? Ces choses que tu sais si bien faire au service de la pravda ?

Sur le moment je ne comprenais pas de quoi il parlait. Je repensais à toutes ces fois où au lieu de simplement éliminer quelqu’un on m’avait demandé de l’interroger d’abord. Je repensais aux méthodes variées que j’avais essayées et qui avaient toutes donné d’excellents résultats. J’aime à me dire que mon surnom est mérité, mais je ne voyais toujours pas le problème.

–       Bien entendu, pour mes frères je ferais tout.

Il m’a regardé étrangement, comme s’il ne me croyait pas, c’est alors que j’ai compris et j’ai failli éclater de rire. Ils avaient peur que je sois dégouté parce que je faisais, que c’était cela la raison de mon ambition. Je me suis retenu de rire et j’ai dit :

–       Donnez-moi un tchétchène et je le découperais vivant comme un poulet devant vous si vous me le demandez.

Il a souri et cette fois j’ai vu qu’il me croyait.

–       A la bonne heure… en ce cas, bientôt, l’un de nous t’enverra te chercher, ce jour-là tu sauras qu’il sera temps pour toi d’être prêt, en attendant tu vas continuer exactement comme avant, tous nos frères ne sont pas convaincus que tu sois apte, laisse-moi leur parler.

–       Merci seigneur.

Mais je savais que ce n’était qu’une façon de gagner du temps sur les contrats en attente. Une fois étoilé, il savait comme moi que ce genre de service ne serait plus au même tarif. Moins une question de montant que de participation aux affaires. Une fois capitaine à mon tour, plus question de m’envoyer cavaler à travers le monde sans contrepartie. Mais peu importe, j’avais bien compris une chose, le seigneur était de mon côté et tôt ou tard je serais promu.

Comme une épreuve, finalement ils m’ont envoyé retrouver un type. Un mouchard qu’il fallait faire parler avant. Je savais que c’était un test, et au fond j’ai trouvé ça presque insultant d’imaginer que ce que je faisais me dégoûtait ou que je n’avais plus le courage de le faire. J’avais donc décidé de leur en mettre plein la vue. L’homme que je recherchais vivait en Suisse, dans le canton de Vaud. Il s’était fait griller par un avocat mais nous ignorions exactement où il vivait et c’était un homme discret. Mais il y a une constante chez tous les hommes qui sont recherchés, tôt ou tard ils commettent des erreurs. Car tôt ou tard soit, ils prennent trop confiance, soit la peur et la paranoïa fini par les ronger tellement qu’ils se mettent dans la seule position encore souhaitable pour eux, celle de se faire prendre, mettre fin à la terreur qui les empêche de dormir. Mon client était en cavale depuis bientôt un an déjà, il était probablement mûr pour l’une ou l’autre des propositions. Je décidais de m’installer à Montreux dans un petit hôtel discret, et allait faire du tourisme dans la région, préférant les villes et les villages, partout où je serais susceptible de le croiser. Ça tombait bien j’aime bien la Suisse, c’est paisible, propre, c’est beau même. Les suisses sont des gens polis aussi qui parlent un idiome d’allemand que je trouve magnifique, et on peut compter sur eux, la preuve cet avocat. Je savais que mon client n’avait aucun vice particulier mais qu’il aimait bien manger. En une semaine de recherche j’ai dû donc bien prendre cinq kilos à faire les restaurants gastronomiques de la région, en vain. Car finalement c’est dans un marché à Lausanne que je l’ai croisé par hasard, et à sa tête j’ai su tout de suite que la peur et la paranoïa l’avaient dévoré. Mal rasé, les cheveux sales, avec des lunettes noires sur le nez, il déambulait en faisant ses courses, regardant parfois derrière lui l’air toujours nerveux. Un an qu’il subissait ce régime, ses radars étaient à plat depuis longtemps et il le savait, il avait juste la trouille, tout devenait objet de trouille, même un commerçant qui vous regarde de travers. Je l’aurais presque plaint s’il n’avait pas été un mouchard.

Il vivait dans un chalet à l’écart d’un petit bourg au-dessus de Lausanne, Chassieux. Un lieu isolé, tout à fait idéal pour mes projets. J’allais acheter mes outils, un masque de chantier, un ciré, une scie sauteuse, une caméra vidéo et me rendait la nuit chez lui. Il avait une cave, ce qui était encore mieux, c’est là que je l’ai travaillé, devant la caméra. Comme il fallait le faire parler avant, j’ai utilisé les outils sur place, tournevis, marteau, ciseau. Et comme j’avais décidé de leur en mettre plein la vue, j’ai fait durer toute la nuit jusqu’au lendemain midi. Après quoi je l’ai découpé vivant, comme un poulet, comme un tchétchène, comme j’avais promis à mon seigneur.

 

–       Je jure fidélité à mes frères et à la Loi des Voleurs et que je brûle comme ce saint si je ne respecte pas ma parole.

L’image sainte brûle entre mes paumes, je suis enfin l’un des leurs, enfin reconnu à ma juste valeur, je suis un vrai vory désormais.

–       Sois le bienvenue parmi nous, m’a fait le seigneur. En faisant signe au tatoueur de s’approcher.

 

Ça m’a fait drôle, le seul moment de la cérémonie où j’ai soudain ressenti quelque chose. J’allais désormais porter les étoiles, et ce n’était pas rien. Ma femme, tout le monde désormais saurait à quelle communauté j’appartenais, quel genre d’homme j’étais. Etais-je vraiment prêt pour ce changement ? Oui, définitivement, j’y avais longuement réfléchi et pensais qu’il était temps justement que ma femme et tous les autres sachent à quel monde j’appartenais. Temps que le monde comprenne mon pouvoir. Et puis d’ailleurs, je n’allais pas non plus montrer mes étoiles à tous, mais ceux qui les verraient sauraient.

 

Finalement le problème tchétchène s’est reposé. Apparemment ils avaient découvert que le disparu que j’avais fait n’avait pas disparu naturellement. Aucun cadavre à produire mais de forts soupçons. Et comme ce sont des chiens à qui on ne peut pas faire confiance, ils s’étaient vengés en augmentant le prix au kilos sous un quelconque prétexte. Le commerce peut-il fonctionner comme ça, sur de vulgaires querelles ? Certains estimaient qu’il fallait leur donner une bonne leçon, et j’en étais mais le seigneur pensait qu’il fallait discuter d’abord. Pour lui cette histoire en cachait sûrement une autre. Il avait paraît-il parlé avec d’autres anciens et il était certain qu’en réalité c’était une manière pour les tchétchènes de réclamer une plus grande participation aux affaires. Bref il pensait qu’on pouvait les raisonner et c’est moi qu’il désigna pour discuter avec eux. Pourquoi moi ? Parce que j’avais rencontré le disparu et qu’ils le savaient, si je leur mentais avec assez de conviction peut-être penseraient-ils à négocier. C’était risqué pour moi, j’en conviens, mais je savais que je réussirais cette épreuve parfaitement, j’avais menti tant de fois dans ma vie…

Le rendez-vous avait lieu dans un restaurant à Stradford qui avait été totalement bouleversé par les Jeux Olympiques et se transformait peu à peu en paradis pour bobo. Un restaurant géorgien. Et je n’ai compris que trop tard à quel point je m’étais trompé.

Sur tout.

Je n’avais jamais pensé à ce que ça faisais d’être tué à son tour. Je ne les ai pas vus venir, comme personne ne m’a vu venir… j’étais en train de discuter avec un des tchétchènes, ils sont arrivés par derrière. J’ai à peine senti la brûlure du couteau sur ma gorge. J’entends mon sang qui s’écoule, je sais que je vais mourir et je regarde la table au-dessus de moi. Oui, je me suis trompé sur tout. Ce n’est pas mes mérites qu’ils ont reconnus, ce sont leurs intérêts. Il fallait un responsable à cette disparition, plus que l’exécuteur il fallait le donneur d’ordre, en me sacrifiant il sacrifiait les deux aux yeux des tchétchènes. C’est la seule raison des étoiles que j’ai sur les genoux, me faire porter le chapeau, tout le chapeau. La pravda est cruelle.