Chien noir 2.

Je possède un entrepôt du côté de Pétroléum, pas à mon nom bien entendu, gardé en permanence par deux crackers que j’emploie, Little Crazy et Dr Strange, c’est les noms qu’ils se sont donnés, j’ai jamais cherché à comprendre. C’est là-dedans que sont stockées la plupart des armes qu’ils piquent pour moi avec leurs copains et c’est là que j’étais, en visite d’inspection, quand Suzy m’a appelé complètement flippée. Il l’a tué ! Il est complètement fou ! Oh bébé j’ai peur ! Calme-toi ma belle qu’est-ce qui se passe ? Où est-ce que tu es ? Qui est mort ? Elle pleurait à moitié mais j’ai réussi à lui faire dire où, elle était chez Fallon et apparemment quelque chose avait dérapé dans les grandes largeurs. C’est quand je suis arrivé que j’ai appelé le vieux, parce qu’en effet ça avait bien merdé. Fallon était allumé comme un coucou, je ne savais pas ce qu’il avait pris mais il brillait dans le noir, hilare et complètement à la masse. C’était qui le cadavre avec la moitié de la tête étalée sur le mur ? Pas la moindre idée, l’autre était tellement ailleurs que tout ce qu’il arrivait à faire c’était de rigoler mais heureusement ma petite Suzy était là et ce qu’elle venait de voir l’avait sérieusement fait redescendre de sa planète. D’après elle le type était venu vendre de la drogue, ça se passait bien jusqu’à ce que Fallon décide qu’il ne voulait pas payer le demi kilo qu’il y avait sur la table et lui exhibe le bon Dieu de Desert Eagle que je lui avais vendu. Le reste était écrit sur les murs en rouge. Monsieur Toussain qui était arrivé entre temps, fouilla le cadavre et ce fut là que je faillis vraiment piquer un nerf après Fallon, cet imbécile avait tué un flic de Miami. La bonne nouvelle c’est qu’il portait sa plaque et son flingue sur lui ce qui voulait dire qu’il n’était probablement pas en couverture mais la mauvaise c’était que ça restait un flic et un flic pourri qui plus est ce qui pouvait m’attirer une ribambelle d’emmerdes si on nous reliait à ce type.  La première chose à faire c’était donc d’éloigner Suzy de tout ça, ensuite que Monsieur Fallon cesse d’être un problème, et puis d’effacer toute trace, ça c’était le boulot de Monsieur Toussain qui n’avait pas besoin d’explication pour savoir ce qu’il avait à faire. Je le laissais avec lui et repartais avec ma petite en la consolant comme je pouvais.

Monsieur Toussain n’aimait pas les drogués, ni quoi que ce soit qui se rapportait à la came. C’était une affaire de dégénérés. Il savait bien sûr que Lafleur de temps à autre en achetait ou en vendait pour ses relations mais au moins il n’y touchait pas. Les drogués étaient instables, imprévisibles, en un mot ils étaient dangereux. De plus, comme ce type-là, ils ne savaient pas se tenir. Monsieur Toussain attendit que Lafleur et Suzy soient partis pour l’abattre de deux balles derrière la tête. Il avait emporté son 22 long rifle cette fois ce qui évita que la tête de Fallon n’aille un peu plus souiller le penthouse. Après quoi il alla chercher la valise dans sa voiture. C’était une vielle valise carrée en carton bouilli marron rouge, à l’intérieur il avait de la lessive, du désinfectant, un couteau à désosser, une scie à métaux et un rouleau plein de sacs poubelle. Il remonta dans la tour et entreprit de tout nettoyer Il commença par faire disparaitre la cocaïne dans les toilettes. Puis il lava le mur éclaboussé à la lessive et au désinfectant, fit disparaître jusqu’au plus petit résidu de cervelle, ce qui lui prit environ une bonne heure, méticuleux comme il était. Il traina les corps dans la salle de bain, les déshabilla, ôta se propres vêtements qu’il disposa soigneusement sur un cintre puis les découpa. Monsieur Toussain avait déjà découpé beaucoup de gens dans sa vie et tous n’étaient pas morts, il travaillait vite, sans réfléchir, concentré. Il débita tête, pieds, mains, jambes, bras, et emballa le tout dans des sacs poubelles. Ceci terminé il nettoya la salle de bain de fond en comble, si bien qu’il était trois heures du matin quand enfin il entreprit de descendre avec les sacs, six au total. Il possédait un petit bateau à fond plat dont il se servait parfois pour aller pêcher. Il aimait bien pêcher, c’était une activité paisible qui demandait de la patience et de l’observation. Le bateau était amarré dans une marina à la pointe nord de la ville, il chargea les sacs à bord. C’est à peu près vers ce moment-là qu’Harry Burke se faufila dans le noir pour tenter de le prendre sur le fait. Burke avait passé une partie de la soirée et de la nuit à surveiller l’immeuble de Fallon. Il l’avait vu en compagnie d’une jolie fille avec une perruque argentée, puis bien plus tard, la fille repartir au bras d’un négro, elle l’air passablement défoncée. Mais surtout entre temps c’était le curieux bonhomme qui avait payé la caution de Beaumont qu’il vit débarquer. Toujours pareil, avec son imper et son petit chapeau. Comment il s’appelait déjà ? Ah oui, Coussin ou Poussin un nom comme ça, un nom de là-bas. Burke était armé quand il s’approcha du bateau, ces allées venues avec ces sacs ne lui disaient rien de bon et ce petit vieux, eh bien il ne l’avait jamais senti. Et puis soudain tout devint d’un blanc vif et il s’effondra de tout son long sur le quai, mort sur le coup, un petit trou à l’arrière du crâne. Monsieur Toussain poussa un juron en créole, tellement furieux qu’il lui en colla deux autres dans le crâne pour le compte. Maintenant il allait devoir se débarrasser d’un troisième cadavre et celui-là pesait sûrement une tonne. Ça lui prit en effet un certain temps avant de pouvoir hisser l’énorme carcasse sur le pont et de filer au large. Quand il rentra l’aube était déjà levée depuis une bonne heure.

Pour Acavente la vie que menait Lafleur était un peu celle d’un homme en vacance perpétuelle. Il ne se levait que très rarement avant midi, passait deux bonnes heures en salle de gym à parfaire sa musculature, petit déjeunait chez Lala dans Petite Haïti où il gérait au téléphone ses affaires avant d’aller rendre visite à ses filles. C’est comme ça qu’il réussit à localiser la blonde de la vidéo. Elle s’appelait Sharon Lee, vingt-quatre ans, native de San Diego Californie, élue Miss comté d’Orange en 2012, arrêtée pour possession et usage de marijuana en 2013, elle s’en était tirée avec une amende de mille dollars après quoi elle avait migré à Miami puis à Paradise City. Autant de choses qu’il apprit en interrogeant le concierge de son immeuble ainsi que les fichiers de la police. Mais il ne voulait pas alerter le mac, il ne l’interrogea pas, il se contenta de la surveiller de loin. Elle non plus ne faisait pas grand-chose de ses journées, du shopping, de la gym, parfois participait à un shooting pour des maillots de bains et sortait pas mal dans tout ce que Paradise comptait comme boîte et bar branché. Où elle rencontrait le beau monde, Roachard, Guerrero, des joueurs des Playboys, etc… Il identifia ainsi toutes les filles chez qui le mac se rendait, en interrogeant les voisins, en se renseignant auprès de ses collègues des mœurs, en prenant des photos. Il y en avait pour tous les goûts. Une métis, Caroline Lamont dit Suzy, native de la Jamaïque, une femme mûre, noire, la cinquantaine, Georgia Valeria, née dans l’Alabama, arrêtée plusieurs fois pour racolage, et une blanche Céline Levy, fraichement débarqué d’Europe et qui était la seule du lot à travailler. La seule du lot également à ne pas être au bras d’un type un soir sur trois, il ne la voyait qu’avec Lafleur, l’air très amoureux, il en déduit sans peine que c’était sa petite amie du moment, celle qu’il allait sans doute tôt ou tard mettre au turf. Mais au sujet des armes, rien. Si ce mac trafiquait, et il en était certain maintenant, il faisait ça d’une manière parfaitement discrète. L’enquête piétinait quand un pêcheur ramena dans ses filets un requin mort d’indigestion à l’intérieur duquel il trouva les restes funestes d’au moins deux individus. Il fallut un certain temps pour identifier Harry Burke, sa tête ne ressemblait plus à grand-chose, l’autre pièce du puzzle, un bras à moitié dévoré fut étiqueté sous le patronyme de John Doe en attendant mieux. La bonne nouvelle fut qu’on retrouva l’un des projectiles qui avait tué Burke dans sa boîte crânienne, la mauvaise, qu’il n’était relié à aucun homicide connu. Acavente annonça lui-même le décès à miss White qui pleura beaucoup et obtint un mandat du juge pour fouiller son bureau. Ainsi il découvrit qu’il s’intéressait à Freddy Fallon, activement recherché par le FBI. Freddy Fallon n’avait pas le profil des types que pourchassait le chasseur de prime, trop gros pour lui. A moins qu’il ait eu un tuyau assez juteux pour le pousser à jouer dans la cour des grands. Cent mille dollars de prime c’était tentant non ? Est-ce que ça voulait dire que Fallon était en ville ? Si oui, Harry Burke ne l’avait peut-être pas vu venir. On retrouva sa Dodge deux jours plus tard, non loin d’une marina privée au nord de la ville, à l’intérieur de laquelle on découvrit un appareil photo au contenu très instructif. Il n’y avait pas de clichés de Jimmy Lafleur mais il y en avait plusieurs de Fallon pris à différents endroits de la ville, dont trois en charmante compagnie comme on dit, et pas n’importe laquelle puisqu’il s’agissait d’une des filles du haïtien, la jolie métis Caroline Lamont alias Suzy. Pour l’inspecteur il n’était pas question d’en parler à ses supérieurs. Fallon était recherché par le FBI, on lui retirait d’autant mieux l’affaire que le bureau avait une sérieuse dent contre le PCPD dans son ensemble. Mais si Fallon était en ville et fréquentait une des filles de Lafleur il n’était plus question de le surveiller de loin, d’autant qu’il y avait désormais meurtre, et peut-être même deux si on comptait le décès prématuré du pauvre Beaumont. Une approche plus direct s’imposait, et pour commencer auprès de la fille. Elle vivait au troisième étage d’une tour résidentielle au nord d’Eden Park, un coin plutôt bourgeois et tranquille. D’après ce qu’il avait recueilli sur elle, elle ne travaillait pas, recevait parfois des hommes chez elle dont Lafleur, et comme les autres trainait dans les boîtes et les bars branchés de la ville. Elle avait déjà été arrêtée trois fois pour possession ou consommation, chaque fois s’en était sorti avec une amende qu’on avait payée pour elle, Lafleur toujours, l’agent d’artiste, comme il était officiellement enregistré au registre de la ville. Ça ne l’étonna donc pas beaucoup de la trouver cette après-midi-là, passablement défoncée, un gros joint à la main. Elle avait pris de la cocaïne aussi, elle en avait encore sur les narines, et Dieu sait quoi encore. Elle était en peignoir de bain, les cheveux en vrac, l’air baveuse et perverse, petit numéro de salope sauce came, oh entrez inspecteur on f’sait la teuf justement ! L’inspecteur porta immédiatement la main à son arme et entra s’attendant à trouver un comité de camés méchants et armés, mais le salon était vide. On ? Bah voui, moi et mes poissons rouges ! dit-elle en entrant, un geste vers l’aquarium posé sur le bar. Elle traversa la pièce en titubant et s’assit face à lui, jambes ouvertes histoire de bien lui montrer son épilation. Acavente ignora la chatte, il attaqua direct, mademoiselle que faisiez-vous avec cet homme ? Et où est-il ? demanda-t-il en lui sortant une des photos prises par Harry Burke. Un gros plan d’eux deux qui souriaient, quelque part dans Paradise. Jolie couple hein ? ironisa le flic, Suzy était livide. Euh… c’est un ami. Un ami ? C’est un criminel recherché sous mandat fédéral, où se trouve-t-il actuellement ? Elle essaya le sourire graveleux, laissant sa main tomber entre ses cuisses. Mademoiselle vous allez me suivre. Mais pourquoi ? Elle éclata de rire et puis enleva carrément son peignoir, Acavente ne put s’empêcher de remarquer qu’elle avait des seins splendides. Vous venez j’vais prendre une douche. Mademoiselle ça suffit, je vous arrête. Il l’attrapa par le bras et la menotta, elle protesta moitié en riant, moitié sérieuse avant de se mettre à hurler parce qu’il fouillait son appartement. Il y avait un bang sur la table et des résidus de coke, assez pour l’embarquer sans même parler de sa relation avec Fallon. Après un rapide examen de l’appartement il appela du renfort et obligea la jeune femme à s’habiller. Dans l’intervalle on était passé du numéro de charme spécial came aux insultes en créole jamaïcain mais Acavente s’en fichait, il avait ce qu’il voulait, un moyen de pression sur son mac. En bon flic qu’il était, il ne l’interrogea pas immédiatement, d’ailleurs elle était assez défoncée pour dire absolument n’importe quoi, un petit séjour en cellule ne lui ferait pas de mal. Après le numéro de Barbie perverse et la grosse colère, elle passa à l’abattement et aux larmes. Le flic qui la surveillait sur un moniteur mit ça sur le compte de la descente, puis Lafleur se pointa avec son avocat. Pourrais-je savoir ce qu’on reproche à mon amie !? Commença le mac sur le ton du baronnet dérangé sur ses terres. Usage de stupéfiant, fit Acavente d’une voix lasse, regardant à peine Lafleur. Vous avez des preuves ? Acavente tira le tiroir de son bureau vers lui et sortit le bang sous scellé qu’il avait confisqué chez elle. Puis je connaître les circonstances de cette saisie inspecteur ? Demanda à son tour l’avocat à peu près sur le même ton. Oui demain matin au tribunal, rétorqua le flic, maintenant si vous permettez j’ai du boulot, et il se referma comme une huître. J’exige de voir votre supérieur ! Recommença l’avocat. Ma supérieure, corrigea Acavente avant de lui montrer le bureau de l’intéressée tout en sachant parfaitement qu’elle ne le recevrait pas. Le capitaine Brown, fraîchement nommée depuis le coup de torchon qu’avait exigé le maire dans les services de police de la ville était débordée de travail, et n’avait pas la réputation d’être une femme très patiente avec les avocats des criminels. Et comme il l’avait prévu, ce fut exactement ce qui se passa, Brown n’était même pas là. A la place ils furent reçus par le lieutenant Lynn qui les écouta poliment avant de les renvoyer à leur tour au lendemain devant le tribunal. Puis Lynn convoqua Acavente histoire de comprendre ce qui se passait. Acavente aimait bien Lynn, même s’il le trouvait un peu bizarre, comme la plupart de ses collègues, c’était un bon flic, et chose rare dans cette ville, un flic honnête. Comme lui il essayait de survivre au milieu de la corruption et du crime, comme lui il croyait pouvoir, et même devoir, faire la différence. Il lui raconta tout, de ses soupçons au sujet d’un trafic d’arme au meurtre d’Harry Burke et de ce qu’il avait découvert à travers lui. Freddy Fallon, braqueur et meurtrier recherché par le FBI était en ville et fréquentait cette fille. Vous savez que si c’est le cas nous devons en informer le bureau, lui fit remarquer Lynn. On n’est pas non plus obligé de les avertir tout de suite, peut-être qu’il s’est barré, peut-être qu’il prépare un coup avec Lafleur et que cette fille sait quelque chose. Laissez-moi juste l’interroger avant eux. Vous l’avez vu, ce gars se croit trop malin, j’ai envie de voir malin à quel point.

Suzy était assise dans la salle d’interrogatoire et se rongeait les ongles devant une femme policier à l’air sévère. Elle était encore un peu stone, des souvenirs plein la tête et pas forcément les plus heureux. Elle entendait encore Fallon hurler et le coup de feu partir, elle revoyait Jimmy furieux de découvrir qu’il avait tué un flic. Jimmy, son doux Jimmy qui ensuite l’avait consolée toute la nuit. Lui avait donné des pilules, du GHB, en espérant la faire dormir disait-il. Sa voix, elle adorait sa voix quand il lui parlait doucement. Et ses mains…. Ah ses mains qu’il soignait si bien…. L’inspecteur rentra brusquement. Lui c’était tout le contraire de Jimmy, il était râblé, avec de grosses mains poilues et des yeux… des yeux d’un noir qui vous fouillaient la tête, Suzy sentit la peur lui grimper le long du dos comme un singe froid. Maintenant elle n’était plus la salope allumée mais une petite fille prise en flagrant délit de très grosse bêtise. L’inspecteur avait un dossier à la main, il ressortit la photo d’elle et de Fallon, et lui demanda directement, où est cet homme ? Je ne sais pas, dit-elle sans hésiter. Mademoiselle Lamont est-ce que vous vous rendez compte de la gravité de la situation ? Suzy lui jeta un regard apeuré et triste à la fois. On m’a laissé une heure mademoiselle, dans une heure je serais obligé de prévenir le FBI et vous serez accusée de complicité, sans compter que ce sera la quatrième fois que vous passerez devant le juge pour stupéfiants. Considérant qui est Fallon, au minimum vous en prendrez pour dix ans. Suzy fondit en larme, c’était de vraies larmes d’enfant abandonnée à en déchirer le cœur mais le flic n’acheta pas, ou il s’en fichait. Il lui dit d’arrêter son numéro et de passer à table. Le pauvre ne comprenait pas qui il avait en face de lui, limité parce qu’il avait vu d’elle sous l’influence de la came. Il ne savait pas ce qu’était qu’une femme enfant, qu’avant la femme adulte, il fallait retenir en elle l’enfant qui refusait de disparaître. L’enfant sérieux, sincère, buté, comme tous les enfants et qui n’aime pas, refuse, qu’on remette sa parole en doute. Ses pleurs étaient sincères et lui s’en moquait, insupportable pour une enfant. Alors la petite Suzy s’en tint à cette version, elle ne savait pas où était Fallon, d’ailleurs c’était vrai, et elle ne voulait pas savoir ce qu’il était devenu cet horrible connard. Comment vous l’avez rencontré ? Dans une boîte, laquelle ? Au Circle. Vous avez une relation avec lui. Oui. Froide, ravalant ses larmes tout doucement, le regard étincelant. Combien de fois ? Vous voulez savoir combien de fois j’ai couché avec lui ? Oui. Mais j’en sais rien moi, et puis d’abord c’est quoi le rapport ? Où avaient lieu ces rapports. Euh… chez moi. Chez vous ? Oui. Jamais chez lui ? Non…. Et ailleurs aussi des fois… où ? Dans les chiottes du Circle, dit Suzy sur un ton qui fit pouffer la femme flic. L’inspecteur s’énerva, il ne lui donnait rien, aucune information, qu’est-ce que ça cachait. Mais je savais même pas qu’il était recherché, sinon pensez bien… il vous a dit qu’il faisait quoi ? Des affaires. Quel genre d’affaire ? Etc, pendant une heure… Elle s’en tint à cette seule version comme l’enfant butée qu’elle était devenue et l’inspecteur tint promesse. Une demi-heure plus loin elle était présentée à deux agents du FBI. Ces deux-là plaisantaient encore moins que l’inspecteur et y allèrent de leur numéro de sales flics endurcis et durs à cuire. Fallon ils ne le connaissaient que par leur dossier mais ils le voulaient salement, et puisqu’il s’agissait d’un délit fédéral, ils jouèrent là-dessus à fond. Mais Suzy était un bon petit soldat, non seulement certaine que Jimmy la sortirait de là comme les autres fois, mais bien déterminée à s’en tenir à sa version initiale. Bien entendu ils essayèrent de la coincer sur la nature de ses revenus, bien entendu ce n’était pas la première fois qu’un flic l’interrogeait à ce sujet, elle avait un petit couplet tout prêt à leur servir. Les hommes l’entretenaient, elle avait beaucoup de succès, c’était comme ça. Finalement la jeune femme se montra beaucoup plus dure qu’ils ne l’auraient cru. Glissant systématiquement entre leurs doigts et s’ils espéraient qu’un séjour à Dog Town la ferait réfléchir bien entendu ils se trompaient. Comme la plupart des femmes de son espèce elle avait une volonté têtue et déjà l’expérience de l’habit orange des détenues. La grosse lesbienne de service pouvait lui jeter des coups d’œil torves, elle savait comment la tenir à distance en usant d’un savant charme de gamine, éveillant chez l’autre la mère qui sommeillait vaguement. Suzy était une experte en séduction, elle moins que les autres l’oubliait. Voilà ce qu’avait fait l’inspecteur en ignorant la sincérité de ses pleurs, il avait éveillé la petite guerrière, celle qui gagnait systématiquement les batailles des jeux de son enfance, la gamine sauvage et imbattable. Oh bien sûr un plus violent aurait eu sans doute raison de cette volonté de brindille, elle se savait fragile après ce qui était arrivé, mais voilà ce n’était pas arrivé. Ils s’étaient juste contentés de jouer à leur jeu d’adultes en ignorant qu’elle les lisait mieux qu’ils ne la jugeaient. Et voilà que le lendemain elle était présentée à la quatorzième chambre du tribunal devant Madame le juge Dean, accompagnée des trois flics. Jimmy n’était pas là, mais son avocat si. Il lui conseilla de plaider coupable pour usage et possession, elle obéit bien sagement. L’avocat de la partie civile alla voir le juge et lui expliqua la situation avec le dossier que lui avait remis le FBI. Complice par association d’un criminel sous mandat fédéral, il demandait le renvoi devant une cour fédéral. L’avocat de Suzy protesta qu’il n’y avait aucune preuve que les photos n’étaient pas truquées et allégua que l’interrogatoire de sa cliente avait été fait alors qu’elle était encore sous l’emprise de stupéfiants, ce que l’avocat adverse démentit bien entendu. L’autre sortit un double de l’analyse de sang qu’on lui avait fait avant de l’enfermer en cellule de dégrisement et souligna, il faut trois semaines au corps humain pour disperser complètement les effets d’un seul joint, madame le juge, et ma cliente avait en plus pris du GHB, de la cocaïne, de la MDN… oui, oui, j’ai bien compris votre propos maître. Le juge tourna la tête vers Suzy, alors mademoiselle on s’est offert une petite orgie ? Suzy la regarda de ses grands yeux légèrement bridés, l’air de ce qu’elle était maintenant devant ce portrait maternel de l’autorité, redevenue la gamine prise sur le fait d’une énorme bêtise, effrayée d’avance par la fessée. Et ça Madame le juge le vit, la gamine avait peur, et elle était un peu triste aussi, comme fataliste. Elle trancha, elle serait renvoyée devant une cours fédérale, et en attendant elle la condamnait à huit mois fermes avec obligation de suivre une cure de désintoxication plus vingt mille dollars de caution. La partie civile insista à nouveau, Fallon était extrêmement dangereux si on relâchait mademoiselle Lamont, sa vie était susceptible d’être en danger. Ce à quoi la juge rétorqua en regardant les flics que c’était à eux de la protéger, que c’était précisément pour ça que la ville et l’état les payaient, protéger et servir. Les flics n’apprécièrent pas, l’avocat non plus, mais peu importe, en attendant le renvoi, vingt mille dollars et elle serait libre. Suzy sourit jusqu’aux oreilles. Ne croyez pas que ça soit terminé mademoiselle, en ce qui vous concerne ce n’est que le début des ennuis. Vous m’avez compris ? Oui madame le juge. Alors réfléchissez bien à ce que vous direz la prochaine fois, il en va de votre avenir. Et le petit cœur de Suzy se mit à battre la chamade. Comme si on lui annonçait sa mort prochaine. Une violente envie de vivre, de tout changer dans sa vie, nettoyer tout qui disparut, oublié, sitôt qu’elle le vit à la sortie du tribunal. Elle lui sauta au cou comme une sœur à un frère, il la cajola, la bisouta, tendre et caressant, et enveloppant l’emporta dans sa Mercedes blanche. Il l’emmena dans un de ses bars préférés, sur le bord de mer, avec un ponton en bois qui courait jusqu’à la plage de White Beach, ils burent quelques cocktails, parlèrent tendrement comme des amis et des amants, des complices. Il lui demanda comment ça c’était passé là-bas, qui elle avait vu, comment avaient été les flics, quel genre de question ils lui avaient posé. Et sagement, gamine, un peu espiègle, elle lui énuméra ses réponses, imparables, jamais à court de pirouettes et surtout déterminée à faire chier ces cons… Ah mon bébé, je te reconnais bien là, rigola Jimmy en l’embrassant dans le cou. Après quoi il la déposa chez elle. Suzy avait une furieuse envie de faire l’amour avec lui mais il avait à faire, ce soir bébé je te promets. Elle chouina, pleura presque, alors pour lui faire plaisir il la doigta dans la voiture jusqu’à ce qu’elle jouisse, puis il la laissa partir, un peu triste, un peu démoralisée, sans qu’elle sache trop pourquoi d’ailleurs. Elle se sentait sale, la prison, la branlette, elle ne savait plus, elle entra et se déshabilla, lasse, dans son petit salon. Prit une douche, une longue en essayant d’oublier ces dernières vingt-quatre heures. Longue, brûlante, savonneuse, douce. Elle sortit de la salle de bain tout en se séchant avec une serviette éponge bleu nuit quand elle sentit le lacet d’acier se refermer brusquement sur sa gorge longue et fine. Elle se débattit folle de peur, le vieux monsieur serrait, le garrot s’enfonçait dans sa chair et rompait ses vaisseaux, écrasant son larynx dans un craquement gargouillé, du sang lui vomissait de sa bouche ronde, les yeux exorbités, la peau violette les veines du front prêtes à éclater. Elle rua encore un peu, Monsieur Toussain ne lâchait pas. Puis sa poitrine poussa un sifflement sinistre, tandis que le lacet l’égorgeait, avant que son cadavre ne retombe sur le lino, flasque.

Acavente regardait le cadavre, écœuré. Elle gisait face contre terre dans une mare noirâtre de sang coagulé. On l’avait quasiment décapitée, son joli corps tordu dans la chute, gonflé et moisi par les deux jours passés. C’était la femme de ménage qui l’avait découverte. Dans tous ses états on l’avait conduite à l’hôpital. Les gars du FBI étaient là qui prenaient des photos et des notes. Cette manière de tuer ce n’était pas le genre de Fallon, mais il avait peut-être payé quelqu’un pour le faire. Acavente s’en fichait. Il s’en voulait, parce qu’il savait qu’il l’avait raté, il en voulait à la juge et par-dessus tout il en voulait à Jimmy Lafleur. Car pour lui le premier coupable, celui qui avait entrainé cette gamine jusque-là c’était lui. Il était temps qu’ils aient une conversation, et une sérieuse. Il n’eut pas de mal à convaincre ses collègues du bureau de le suivre dans cette voie. Même si on avait aucune preuve qu’il la macrotait, on allait ouvrir une enquête à son sujet et bien entendu en attendant on le convoquait. Pour que ça soit plus impressionnant ils firent ça par voie officielle. Pas question d’aller l’interroger chez lui et laisser faire le mariole, il y avait meurtre il était raisonnable de le considérer comme l’un des suspects. Ce fut Acavente qui alla déposer la requête au même juge qui avait autorisé sa mise sous caution. Qu’elle voit un peu le résultat de ses efforts. Le surlendemain Jimmy Lafleur était cueilli comme un malfrat devant une boîte avec quelques amis, Acavente était bien déterminé à ne lui faire aucun cadeau, on allait le faire redescendre de son arbre le mariole de ces dames. Et ce ne fut pas tout, on convoqua dans la foulée la petite californienne, Georgia et Céline. Evidemment c’était avant tout Sharon qui l’intéressait mais peut-être qu’on en apprendrait plus avec les autres. Bien entendu l’avocat se pointa dans le quart d’heure qui suivit le coup de fil légal avec une ordonnance d’un juge réclamant sa libération immédiate. Hélas l’affaire était maintenant sous mandat fédéral, un simple juge de district n’avait aucune autorité. Lors de son interrogatoire Lafleur fit mine d’être affligé par la mort de sa protégée, et horrifié par les clichés qu’on lui montra. Ou bien ça le dégoutait vraiment, c’était difficile à dire, il détourna très vite le regard. Quand on lui demanda la nature exacte de ses relations avec mademoiselle feu Lamont son avocat lui conseilla dans un chuchotement de ne pas s’exposer. C’était une amie, répondit simplement Lafleur, ignorant le conseil. Une amie, il semble que vous avez beaucoup d’amies Monsieur Lafleur… je suis un homme à femmes que voulez-vous, ce n’est pas interdit par la loi que je sache non ? Non, en revanche ce qu’il l’est c’est le proxénétisme Monsieur Lafleur, rétorqua Acavente qui avait réuni avec lui tout ce que les mœurs savaient déjà sur Lafleur. Je vous demande pardon ?  Nous avons vérifié les comptes de Mademoiselle Lamont, le paiement de son loyer était effectué au nom de la Construct Consulting Incorporate, société dont vous êtes actionnaire. Oui et alors ? Elle cherchait un endroit où se loger je lui ai proposé un des appartements de ma compagnie, où est le mal à ça ? Imparable. Votre compagnie ? Oui, c’est intéressant ça, j’ai vérifié au registre du commerce vous êtes répertorié comme agent d’artiste. Alors dites-moi, vous êtes entrepreneur ou agent d’artiste ? Et d’ailleurs de quels artistes on parle ? Eh  bien Suzy par exemple, répondit le haïtien, ignorant la main que son avocat venait de poser sur son bras, elle voulait faire du cinéma… oui j’ai vu les vidéos chez elle, du porno… Il haussa les épaules, vous savez comme elles sont maintenant, elles veulent réussir vite et gagner plein d’argent ! Bien entendu… connaissez-vous un certain Monsieur Toussain ? Acavente vit qu’il le prenait de cours, une fraction de seconde. Euh non, ce nom ne me dit rien. Mais il ne demanda pas pourquoi on lui posait cette question. Et ce monsieur ? Glissa le flic en sortant une photo du cadavre de Beaumont dans son coffre de voiture. Euh… non… jamais vu. Mais il ne demanda toujours pas qui était-ce. Une réaction sommes toute normale quand on vous proposait le cliché d’un cadavre gonflé par la chaleur et la mort. Mais pas lui. Et il détourna les yeux. Vous avez un problème avec la violence Monsieur Lafleur ? Mais bien entendu ! Vous vous rendez compte je viens de perdre une amie très chère et vous me montrer ces horreurs. Bien, revenons-en à votre relation avec Mademoiselle Lamont. Elle avait des amis, comme vous le savez… euh oui… une moyenne de trois hommes par semaine, en plus de vous. Euh… rarement les mêmes d’ailleurs. Ce que Mademoiselle Lamont faisait de ses journées n’a aucun rapport avec mon client ! protesta l’avocat. Je ne sais pas maître, c’est ce que nous cherchons à déterminer. Vous parlait-elle de ses aventures ? Non. Vous étiez intime pourtant, vous l’avez dit vous-même, une amie très chère, comment l’expliquez-vous ? La pudeur féminine j’imagine. La pudeur ? Une actrice porno ? Permettez-moi inspecteur mais vous avez une idée préconçue du sujet. Oui, vous savez je suis flic, forcément je suis un peu borné n’est-ce pas. Je n’ai pas dit ça. Non en effet c’est moi qui le dis. Et comme je suis un peu borné je n’achète pas votre histoire de pudeur féminine, j’ai rencontré mademoiselle Lamont de son vivant, elle ne m’a pas semblé particulièrement pudique, maligne, bon petit soldat, mais la pudeur connait pas. Donc je vous repose la question, vous parlait-elle de ses amants. Bon, un peu parfois…Elle sortait beaucoup, comme vos autres copines d’ailleurs… oui. Vous a-t-elle parlé de cet individu ? Fallon, en couleur et en gros plan. Non. Vous ne l’avez jamais rencontré vous-même ? Non. Et toujours pas la sacro-sainte question, qui est-ce ? Mais Acavente n’allait pas se laisser balader comme ça. Il avait une arme secrète. Il avait rendu visite au paparazzi qui avait vendu les photos où on voyait la californienne au Circle. Le gars avait un petit passif avec la justice, rien de très grave, mais assez pour faire pression sur lui et obtenir un double des planches contact qu’il avait gardé, ça ne l’avait pas surpris plus que ça d’y trouver Fallon à moins d’une trentaine de mètres de Lafleur et ses deux nanas. Fallon avait l’air d’y prendre du bon temps. Sur une autre photo il était en apparente discussion avec Kobe Jones. Jones qui était au même moment interrogé par les fédéraux à New York. La prochaine étape serait de questionner le personnel présent ce soir-là au Circle. Comme vous ne me le demandez pas, je vais vous dire qui est ce monsieur. Il s’appelle Freddy Fallon, il est recherché pour meurtre et vol à main armée, recherché par le FBI je précise. Vous pensez que c’est lui qui a tué ma petite Suzy ? demanda Lafleur en prenant un air concerné. A ce stade de l’enquête je ne pense rien Monsieur Lafleur, je m’interroge. Par exemple vous venez de me dire que vous n’aviez jamais vu cet homme. Bah oui… Acavente sortit un autre cliché tiré de la planche contact. Or comme vous voyez vous étiez au même endroit le même soir. Si Lafleur était contrarié il n’en montra rien, l’avocat intervint à nouveau, il s’agissait d’une boîte de nuit, ce ne pouvait être qu’un hasard. Maître, c’est moi qui suis chargé de savoir s’il s’agit ou non d’un hasard si vous permettez… il retourna son regard inquisiteur vers le mac. Donc, non seulement vous fréquentez les mêmes endroits mais également les même filles, et vous continuez de prétendre que vous ne connaissez pas cet homme ? Je vous jure que oui. Seriez-vous prêt à le déclarer sous serment ? L’avocat se pencha à nouveau à l’oreille de son client, il n’avait rien à déclarer vu qu’ils n’avaient rien contre lui. Mais que me reproche-t-on exactement à la fin ? Fit Lafleur en le prenant de haut. Acavente répondit par une autre question, où était-il le soir du meurtre ? Bien entendu il avait un alibi tellement en béton que l’avocat avait même la déclaration officielle d’un tiers affirmant sur l’honneur qu’il était bien avec lui au moment des faits. Déclaration qui n’avait pas vraiment de valeur mais était censé l’impressionner. Avez-vous ou aviez-vous un double des clefs de l’appartement de Mademoiselle Lamont ? Nous ne comprenons pas cette question inspecteur, commença l’avocat, mon client vous a demandé de quoi on l’accusait. Mais de rien maitre j’essaye juste d’établir les faits, vous ne voudriez pas qu’on accuse votre client à tort non ? Alors Monsieur Lafleur, ces clefs… Oui il en avait un double évidemment, mais il ne savait plus où. C’est regrettable… Acavente continua de le titiller pendant une bonne demi-heure avant de lui signifier qu’il n’avait plus de question à lui poser. Pendant ce temps, ailleurs dans le commissariat les filles passaient elles aussi à la question. C’était les fédéraux qui menaient le bal avec une attention particulière pour Sharon. Ils commencèrent doucement, en lui demandant si elle connaissait Suzy, elle répondit que oui, c’était une copine à Jimmy, mais elle ne lui avait jamais parlé, bien entendu. Avait-elle une relation avec lui ? Oui également, de temps à autre, ils étaient sex friend quoi. Après quoi ils commencèrent à l’entamer sur ses revenus, ce qu’elle faisait pour vivre. Elle était mannequin freelance. Vous faites des vidéos promotionnelles il me semble aussi, dit un des agents l’air de rien. Sharon n’était pas le bon petit soldat ni la femme-enfant qu’avait été Suzy, elle savait ce que valait Jimmy, qu’il était cool et tout ça mais qu’au fond c’était une crapule comme les autres. Une crapule entourée d’autres crapules, sur ce sujet aussi elle ne se faisait aucune illusion. Personnellement elle s’en fichait, Sharon vivait pour vivre, ce que faisaient les autres ce n’était pas son problème, mais elle savait repérer les ennuis. Elle prit les flics de cours, oh oui comment vous savez ? Vous m’avez vu tirer ? Minauda-t-elle. Elle en sautillait presque sur sa chaise. En effet… Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agissait exactement. Oh un bout d’essai pour une série, mentit Sharon. Une série ? Produite par qui ? Je ne me souviens plus. Vous avez été prise ? Non, sinon je serais pas ici hein, je serais à Hollywood ! Connaissez-vous cet homme Mademoiselle Lee ? Une photo anthropométrique de Beaumont Johnson. Sharon l’avait déjà vu trainer avec Jimmy, mais elle ne savait pas son nom. Tout ce qu’elle savait c’est qu’il était doué pour les chiffres. Elle n’en dit évidemment rien. Non qui est-ce ? Monsieur Johnson Beaumont, fit le flic en ajoutant une photo du cadavre. Oh mon dieu mais c’est horrible ! Monsieur Johnson avait un exemplaire de votre bout d’essai chez lui, comment est-ce possible sachant que les maisons de production ne gardent bien entendu jamais les bouts d’essais qui ne sont pas retenus. Euh… je sais pas… il l’a volé peut-être. Peut-être en effet oui.  Mais à qui ? Je ne sais pas. Connaissez-vous Steven Roachard ? Le producteur ? Oui bien sûr c’est un ami. Vous avez tourné pour lui ? Oh non, jamais je ne ferais de porno moi ! Etc. Georgia avait eu plusieurs fois la police sur le dos, elle connaissait aussi bien ses droits que leur numéro. Elle refusa catégoriquement de répondre quoi que ce soit sur la nature de ses relations avec Lafleur, ne connaissait Suzy que de vue, et n’avait rien à dire au sujet de ses revenus vu qu’ils n’avaient strictement rien à lui reprocher. D’ailleurs s’ils insistaient elle ferait venir son avocat. Restait la française. Céline, l’amoureuse de la bande. Ce fut Lynn qui s’en chargea. Il avait tenu à se rapprocher de l’enquête, toujours ambitieux de se faire bien voir du FBI. Il était bon, on lui avait dit oui. Il commença par lui poser des questions superficielles, comme où elle travaillait, son visa, son permis de travail, et puis comment elle avait rencontré Lafleur. On lui avait expliqué qu’on l’interrogeait dans le cadre d’une enquête pour meurtre, elle répondit simplement dans un bon anglais, elle avait connu Jimmy en vacance l’année précédente. Est-ce que vous savez ce qu’il fait pour vivre ? Des affaires, il fait se rencontrer des gens. Un organisateur de soirée ? Non, il présente untel à untel. Et il gagne sa vie comme ça ? Oui, je crois qu’il touche une commission au passage. Un métier intéressant…Et comment décrieriez-vous votre relation. C’est à dire ? Vous êtes amant, c’est une petite histoire ou c’est l’amour fou ? Oh… bah je dirais qu’on s’aime. Lynn aligna une par une les photos qu’on avait prises à la volée des autres filles. Elle en reconnut une, la californienne. Toutes ces femmes sont également les amies de Monsieur Lafleur, le saviez-vous ? Elle reconnut que non. Elle savait qu’il y avait d’autres femmes mais elle ne les connaissait pas. Et ça ne vous fait rien ? Jimmy est comme ça, je ne vais pas le changer vous savez, c’est comme ça que commence les ennuis, quand on veut changer l’autre. Je comprends, ça ne vous gêne pas non plus qu’il fasse tourner ses amies dans des pornos. Elle sourit, vous les américains vous voyez les choses d’une certaine manière, je suis française, ces choses-là ne me choque pas. Moi non plus à vrai dire, la contredit le lieutenant, après tout Mademoiselle Lamont était majeur. Qui ? Cette jeune personne, il posa un index sur une photo de Suzy. Mais je m’interroge beaucoup plus quand cette même personne est découverte dans cet état. Une photo choc, de face, la gorge béante. La française blêmit. Elle a été attaquée chez elle, alors qu’elle sortait de la douche, par une personne qui avait les clefs de son appartement. Elle lui jeta un regard effaré. Elle ne savait pas quoi dire. Contrairement à ce que pourrait faire croire cette photo, elle n’a pas été égorgée, on l’a étranglée, avec une corde à piano ou un filin d’acier. Elle n’est pas morte sur le coup, ça été lent, et celui qui a fait ça s’est acharné et il savait ce qu’il faisait. Céline était au bord des larmes. Mais pourquoi vous me racontez tout ça ? Pour que vous preniez mesure de la situation. Vous croyez que Jimmy a fait ça ? Jamais il ne ferait une chose pareille ! Je le pense aussi, je crois qu’il est plus intelligent que ça. Avez-vous déjà rencontré cet homme ? Fallon, toujours. Euh… je ne sais pas…  Je vais vous aider, vous étiez à une même soirée avec Monsieur Lafleur et Mademoiselle Lee. Il exhiba les différentes photos de la planche contact où elle et d’autres faisaient la fête au Circle. Vous vous rappelez de cette soirée ? Oui elle s’en souvenait à cause de ce qui s’était passé avant dans l’appartement de Sharon, mais de ce type rien, elle était sur un petit nuage après, plus amoureuse que jamais. Elle aurait croisé Obama qu’elle ne l’aurait même pas remarqué. Qui est-ce ? Un criminel recherché par le FBI. C’est lui qui l’a tué ? Nous n’en savons rien pour le moment et si c’est le cas je me demande comment il s’y est pris pour avoir un double de ses clefs, d’après la déposition de Mademoiselle Lamont, ils ne se connaissaient que depuis une semaine. Elle était un peu perdue, et troublée aussi. Cette photo l’avait sortie du conte de fée qu’elle vivait depuis qu’elle connaissait Jimmy, ça n’avait rien avoir avec lui, elle en était certaine, ni rien à voir avec ce qu’elle avait vécu avec lui jusqu’ici. Mais cette histoire de clef la dérangeait, parce qu’il avait un double des siennes, parce qu’elle avait croisé ce type sans le savoir et aussi parce que c’était une de ses copines. Le pauvre, il devait être dans tous ses états. Puis-je vous demander auprès de qui vous payer le loyer de votre appartement ? Où est le rapport ? Je voudrais faire une vérification. La Construct Consulting Incorporate… Ah… comme Mademoiselle Lamont… saviez-vous que Monsieur Lafleur avait des parts dans cette société ? Non. Comment avez-vous trouvé cet appartement ? Par un ami à Jimmy. Qui donc ? Antonio… Antonio Guerrero. Je vois… Lynn sentait bien que cette fille débarquait complètement et qu’elle disait probablement rien de plus que la stricte vérité. Il avait vu son expression en découvrant ce qu’on avait fait à cette pauvre fille et ça l’avait secouée mais il décida de la pousser un peu. Mademoiselle je vais être tout à fait franc avec vous, nous pensons que votre petit ami est en réalité un proxénète et peut-être d’autres choses encore. Jimmy ? Mais non voyons ! Il adore les femmes ! Laissez-moi terminer. Il existe deux types de proxénètes, ceux des rues, qui sont généralement violents et très voyants, et les mondains, discrets, avec de bons carnets d’adresses, et qui traitent généralement bien leurs filles. Ils ne veulent pas gâcher la marchandise…. Les premiers ne se cachent pas, ils achètent et vendent de la viande comme ils disent, les autres sont plus feutrés, ils séduisent, s’intéressent, vous présentent à leurs amis, puis, petit à petit ils vous amènent à coucher avec un ou une autre, parfois ils participent, parfois pas. C’est le rodage….On ne parle jamais d’argent bien entendu, et puis un jour, ils vous racontent une dette de jeu, ou expliquent qu’un de ses amis meurt de vous connaître, un ami riche bien sûr. Et comme vous êtes un couple libéré, comme on dit, que cet ami promet mondes et merveilles, vous vous laissez aller, vous acceptez un voyage avec cet ami par exemple. Vous ne savez pas que vous avez été vendue, pas encore, il vous l’apprend plus tard, en vous reversant un petit pourcentage. Vous êtes amoureuse, déçue, furieuse même peut-être, mais ils savent y faire, les femmes ne sont pour eux qu’un gagne-pain comme un autre après tout. De la viande. Savez-vous pourquoi je vous raconte tout ça Mademoiselle ? Non. Parce que je ne voudrais pas que ça soit votre avenir que j’ai décrit là. Et que je crains que ça soit exactement ce qui est arrivé à cette femme. Il tapota du bout du doigt le cliché du cadavre. Il se passa ce à quoi il s’attendait, elle se braqua et le défendit avec véhémence. Jimmy n’était pas comme ça, il ne savait rien de lui, rien d’elle, rien de leur histoire ! Il ne les comprenait pas, il raisonnait comme un robot. Elle voulait partir maintenant, il la laissa, parfaitement satisfait. Il avait semé le doute dans l’esprit de cette femme et c’était tout ce qu’il cherchait. Ne restait plus qu’à laisser filer et voir ce qui se passerait. Les flics n’avaient pas prévenu Lafleur qu’on avait embarqué ses filles, il le découvrit à sa sortie, ils voulaient voir la tête qu’il ferait. Ils en furent pour leur frais, Lafleur resta cool, comme il était toujours avec elle, mine de rien, et les emmena toutes les trois au restaurant.

Georgia faisait grave la gueule, elle a rien dit mais elle avait pas faim soit disant et voulait rentrer. Je l’ai laissé, je la verrais plus tard. Je les ai emmené au Séminole, Sonny, le patron est un amis, un des meilleurs restaurant de Floride, mais elles chipotaient. Céline était toute secouée et Sharon, ma petite californienne d’habitude si vive osait à peine me regarder. Vous savez les filles pour moi c’est terrible ce qui est arrivé à ma petite Suzy, elle était géniale cette gamine. Si c’est Fallon c’est un homme mort. Mais c’est qui ce mec tu le connais ? demanda Céline en me faisant ses grands yeux tristes… Mais personne, je sais pas, il m’a demandé de lui rendre un service, je lui ai dit que je ne pouvais pas, point barre. Et comment il a rencontré Suzy ? Je ne sais pas, au Circle peut-être.

Sharon tiqua mais n’en montra rien, elle savait que Suzy en avait marre de cette boîte, quand elles sortaient ensemble, jamais elles n’allaient-là, alors elle se dit qu’il avait payée pour. Jimmy avait mis Suzy dans les pattes de ce fou et maintenant elle était morte. Elle regarda Céline un peu désolée, avant de décider qu’après tout chacun sa merde.

Allez, racontez moi, sur quoi ils vous ont cuisinées, est-ce qu’ils savent des choses sur cet enfoiré ? Qu’il était recherché par le FBI, c’est tout. Le FBI ? Ouais. Bon, et quoi d’autre ? Comment ça quoi d’autre ? me fait Céline. Ils vous ont posé des questions sur moi ? Sharon hausse les épaules le nez dans ses crevettes sauce cocktail, un peu. Comment ça un peu bébé, vas-y développe. Elle me raconte un peu, elle reste vague. Qu’est-ce qu’elle a ? J’insiste, alors elle me parle de l’histoire de la vidéo et de Beaumont.  C’est qui Beaumont ? fait Céline. Aucune idée bébé, peut-être encore quelqu’un que j’ai rencontré une fois. Et c’est quoi cette démo ? Pour vendre des armes bébé. Tu vends des armes toi ? Pas moi bébé, un ami. Céline me regarde bizarre, ah oui c’est vrai tu as beaucoup d’amis toi. Euh… oui. Tu leur as dit quoi chérie ? Que c’était pour une démo ? Non je leur ai dit que c’était pour un bout d’essai dans une série. Mais quelle conne, je me dis, mon dieu quelle conne, pourquoi elle n’a pas dit la vérité ! Elle ne sait même pas que les armes sont à moi et volées. T’as super bien fait ma chérie, ils auraient encore inventé des trucs sur ma gueule. Et à toi ils t’ont demandé quoi ? me fait Céline. Oh des conneries, comment je vous connaissais, Fallon, comme vous quoi. C’est tout ? Ils t’ont pas demandé comment le tueur avait les clefs de l’appart de Suzy ? Non pas que je me souvienne, ils m’ont demandé si j’en avais un double, et tu en avais un ? Euh… mais où tu veux en venir Céline ? Nulle part Jimmy, nulle part.

Perdu chien noir, Colley, forte récompense. Monsieur Toussain était en Louisiane au moment de l’arrestation de Lafleur, Occupé à observer un homme dans le projet de le tuer. Son client lui avait demandé qu’il souffre et qu’il filme, Monsieur Toussain avait mieux à faire que ces bêtises. Il comptait le traiter proprement et rapidement. Il avait remarqué que son bonhomme était adepte de la cocaïne et du poppers, une bonne crise cardiaque n’étonnerait personne. Une simple injection de cyanure au hasard d’une bousculade dans la rue, oh pardon monsieur, eh mais vous m’avez piqué… aïe ! Terminé. Sur son smartphone, il y avait dix messages de Lafleur, il rentra au plus vite et d’abord chez Georgia pour qu’elle lui raconte, mais la belle avait fichu le camp. Stupéfiant le vieil homme qui se rendit soudain compte qu’il n’avait pas perdu une belle amie mais juste une pétroleuse qui marchait pour elle-même. Pas un adieu, rien, elle faisait ses valises et puis c’est tout. Monsieur Toussain retourna à sa maison de retraite à la fois déprimé et furieux. Jurant comme un collégien qu’on ne l’y reprendrait plus. Et Lafleur qui le réclamait en plus ! Il le rappela le lendemain. Il remarqua tout de suite qu’il était surveillé. Il ne se rendit pas au rendez-vous. L’autre le rappela, en vain, Monsieur Toussain était aux abonnés absents d’ailleurs il s’était débarrassé du smartphone. Au lieu de ça il le suivit de loin, attendant le moment où les flics baisseraient leur garde.

Réunion avec les chefs, où en était-on ? Qu’avait-on découvert ? Eh bien que l’assassin de Mademoiselle Lamont ne pouvait pas être Freddy Fallon ni Lafleur. Le coroner était formel, son assaillant devait être à peine plus grand qu’elle, un mètre soixante-dix, soixante et onze environ, Fallon faisait un mètre quatre-vingt-douze et Lafleur aux environs du mètre quatre-vingt. Selon l’agent responsable de son dossier en Californie, le premier qui s’était intéressé à son cas, si Fallon sortait de l’ombre c’est qu’il avait réussi un beau coup, c’était un flambeur. Peut-être en préparait-il un autre sur la côte. Si c’était le cas on n’allait pas tarder à le savoir. Fallon avait la réputation d’être un impulsif. Mais ça n’expliquait pas les homicides de Beaumont et de Suzy. Quel motivation aurait eu Lafleur de les tuer ? Beaumont c’est facile, expliqua Acavente. Il risquait dix ans, j’aurais pas eu de mal à l’obliger à se mettre à table. Et Suzy ? Elle risquait une grosse peine elle aussi, peut-être qu’à nouveau il avait eu peur qu’elle ne parle. Les fédéraux étaient partisans qu’on mette la pression sur les filles, elles étaient clairement son point faible, Acavente craignait qu’il s’en prenne à elles s’il se sentait menacé, il préférait qu’on se concentre sur le mac et ses relations en ville. Ne rêvez pas mon vieux, dit le chef d’Acavente, vous ne convoquerez pas Antonio Guerrero chez nous, pas sans l’aval du chef Knox qui ne vous le donnera pas. Lynn, mué par son instinct naturel pensait à son exécuteur des basses œuvres, quelqu’un qu’on ne devait pas voir venir, quelqu’un qui passait totalement inaperçu. Peut-être serait-ce lui son point faible, si on arrivait à déterminer qui il était. Monsieur Toussain ? On n’avait aucune piste de ce côté-là, c’était peut-être justement ça la piste, qu’on avait rien sinon une vague description, un petit vieux, très poli. C’est rarement grand un vieux non ? Avec l’âge on se tasse n’est-ce pas ? Dans tous les cas, leur intervention avait fait son effet puisque Georgia s’était envolée pour la côte est par le premier avion. La peur ? C’était bien possible oui. Pouvait-on retenir quelque chose contre elle ? Non, et puis c’était une dure à cuir, elle ne les aiderait pas comme ça.  Pour Lynn, la plus prometteuse c’était Céline. Peut-être ne savait-elle rien de ses activités mais elle pourrait devenir une alliée précieuse si elle en venait à douter de lui. On décida qu’elles seraient l’une et l’autre l’objet d’une surveillance assidue et qu’en attendant on allait éplucher les comptes de toutes ces personnes, comme le Patriot Act les y autorisait plus ou moins.

Les polyvalents, manquaient plus que ça ! Et tout ça rien qu’à cause de ce foutu Fallon. Je sais bien qui me les a envoyés. Les flics me cherchent des poux dans la tête à cause de Suzy. Mais merde je l’aimais bien moi ma Suzy, j’étais forcé de faire ça ! S’il y avait pas eu cet enfoiré ! Et encore, ils ne m’ont pas interrogé sur le flic disparu. Peut-être qu’ils ne savent pas… Mais comment ils ont fait pour repérer Fallon ? Je me demande bien. Combien touchez-vous comme commission en tant qu’agent d’artiste exactement, Monsieur Toussain ? Dix pour cent, c’est le tarif. Sur le montant d’un loyer, combien prenez-vous ? En tant qu’actionnaire ? Quarante pour cent. Ce qui veut dire que vous empochez cinquante pour cent des revenus de vos « artistes ». Il fait les guillemets avec les doigts, j’ai horreur des gens qui font ça, c’est con. Qu’est-ce que tu veux que je réponde à ça à part que c’est légal. Et vas-y que ça dure une heure et demie et qu’on épluche tout. Heureusement l’avocat est là. Il a amené avec lui un spécialiste du droit des affaires qui les embrouilles comme il faut. Et puis je suis tranquille, sur le papier, rien ne m’appartient en nom propre, même pas mes parts dans la Construct Consulting Incorporate. Je suis clean. Mais le mieux, ça serait qu’ils me lâchent tous. Les affaires sont en berne à cause de tout ça. J’ai dû ralentir mes activités, limiter mes déplacement. Ils me suivent partout ces enfoirés. Faudrait que je leur jette un os pour bien faire. Un truc qui détourne leur attention. Merde quand je pense que Georgia s’est tirée sans un mot, qu’est-ce qu’ils lui ont dit ? Et puis il y a Céline aussi, je sais pas ce qu’elle a elle est froide depuis l’autre fois. Enfin si, je sais ce qu’elle a, elle ne m’aime plus, ou elle doute, enfin ça cloche, mais je ne sais pas exactement pourquoi. Va falloir la surprendre, les femmes adorent les surprises, comme les mômes. Un voyage ? Ouais, un voyage ça m’irait bien, le temps que ça se tasse.

Il pleuvait des trombes. Une pluie de travers, lourde, chaude et grasse, les trottoirs ruisselaient, les caniveaux étaient des rivières, sous le vent les palmiers ployaient. Jimmy Lafleur était religieusement assis chez Lala devant un thé, occupé à lire le Wall Street Journal. La salle était quasiment vide, une des serveuses faisait des bulles avec son bubble-gum vert pâle. Jimmy sentit soudain une présence face à lui, il baissa son journal et tomba nez à nez avec le vieux. Ah vous voilà enfin ! Mais où est-ce que vous étiez à la fin !? Vous êtes surveillé. Oui je sais et alors ? Je ne prends pas de risque inutile. Bien, bien… Je vais avoir besoin de vous. J’ai cru comprendre. Je suis obligé de cesser mes opérations sur les armes, trop risqué pour le moment. On va fermer temporairement boutique. Je voudrais que vous supervisiez tout ça. Georgia est partie vous savez ? Oui, à ce propos je suis désolé pour vous mon vieux. Monsieur Toussain se raidit. Il savait ? Ne vous inquiétez pas, je n’ai rien à dire, ce sont vos histoires, insista Lafleur bon prince. Ce qui agaça un peu plus le vieux. Ça ne lui plaisait pas du tout qu’on sache comme ça un truc sur sa vie privée. Surtout pas un employeur. Pour un peu il trouvait même ça impoli, comme un manque de respect. Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment ça ? Qu’est-ce la police avait posé comme question bien sûr ! Oh ça… ne vous inquiétez pas, votre nom n’a même pas été mentionné. Instantanément il vit qu’il mentait. Mais il voulait qu’il lui en dise plus. Fallon ? Oui ils le cherchent apparemment. Comment ils savent qu’il était en ville ?  Aucune idée, un indic peut-être. Qu’est-ce que vous comptez faire ? Je crois qu’un petit voyage me ferait le plus grand bien. Et vous allez faire quoi avec les autres filles ? Elles ne savent rien, je ne suis pas inquiet. Mais à tout hasard il faudrait garder un œil sur ma petite californienne… voyez ? Vous voulez… non, juste que vous la protégiez d’elle-même. Comme un vieil oncle. Un vieil oncle ? Pendant que monsieur sera en voyage Dieu sait où ? Pour qui le prenait-il exactement ? Ils vous ont demandé quoi sur la petite ? Pourquoi posez-vous toutes ces questions, vous n’avez pas confiance en moi ? Monsieur Toussain ne répondit pas, remarquant pour lui-même que Lafleur faisait d’une question une autre question. Dehors il continuait de pleuvoir un rideau épais et trouble. Les rues étaient désertes, les feux de signalisation brillaient dans le vide. Pourquoi ils vous ont convoqué avant-hier ? Comment êtes-vous au courant ? Vous me suivez ? Oui. Eh bien, la confiance règne à ce que je vois ! Vous me payez pour surveiller vos arrières, lui fit remarquer le vieux. Mouais… eh bien ne vous en faites pas, rien qui concerne les affaires. Quoi alors ? Lafleur sentit comme l’ombre d’une menace dans le regard du vieux. Pas question qu’il se défile. L’IRS, avoua Lafleur en se disant que ça le rassurait. Le fisc ? Oui.  On fermait boutique, il partait en voyage, il comprenait mieux pourquoi. Les flics essayaient de le coincer à tout prix. Et vous êtes en règle ? Mais qu’est-ce que c’est que cette question ? En quoi ça vous regarde ? En tout se dit Monsieur Toussain. S’il se mettait à sa place, il était évident que la situation n’était pas bonne et qu’il valait mieux se mettre à l’abri, mais que se passerait-il ensuite ? Si par exemple le fisc ou la police trouvaient finalement quelque chose contre lui ? A chaque fois que les risques s’étaient rapprochés trop près de lui il avait sacrifié quelqu’un. Qui serait le prochain sur sa liste ? Est-ce qu’on pouvait vraiment avoir confiance dans un petit mariole comme Jimmy Lafleur ? Vous partez quand ? Je ne sais pas encore faut que je m’organise, et à nouveau il vit qu’il mentait. Vous irez où ? Je trouve que vous posez beaucoup trop de questions Monsieur Toussain. Et lui que décidément il n’y répondait pas assez. Qu’est-ce qu’il lui cachait comme ça ?

Ce pauvre Toussain, il en fait des efforts pour avoir l’air moins malin qu’il n’est. Je vois bien qu’il rumine, que ça calcule là-dedans. Je sais bien que c’est pas le genre à qui faut tourner le dos. Et là il est en train de se demander si je lui raconte des craques ou quoi. Il doute. Un employé qui doute il faut le valoriser, il faut lui montrer à quel point on est content de lui. Alors je change de sujet et je le félicite. Il a fait du bon travail, Il faut qu’il ait confiance, toute ces affaires seront bientôt oubliées. Il me regarde de biais et me demande. Depuis combien de temps vous portez un micro ?

Lafleur a un très bref instant de stupeur. Une stupeur trop réelle, trop totale pour être simulée. Puis il sourit, mais de quoi vous parlez ? Le vieil homme ne repose pas la question, Il jette un coup d’œil à la ronde, le silencieux du Beretta tousse quatre fois sous la table. Lafleur se tétanise instantanément, grisâtre, ahuri. Le vieux se lève et le repousse contre le dossier, le Beretta contre sa poitrine, tire, puis il le palpe, trouve l’appareil d’enregistrement, l’arrache et s’en va. Une ombre, un courant d’air, jamais existé. Dehors la pluie tombe toujours, visibilité nulle, il ouvre son grand parapluie noir et trottine jusqu’au métro. Il pense à Georgia, se dit qu’elle va lui manquer. Il pense à ce qu’il va manger ce soir, aux Blue Montain, à la vie de vieux, et que ça le déprime. Il se dit qu’il faut qu’il fasse d’autres rencontres, que la vie ne doit pas s’arrêter à cette …. Cette mauvaise femme. Je vais m’inscrire à une école de danse, il est bon danseur. Il rentre à son appartement avec cette idée dans la tête, ça lui plaît bien, il s’y voit déjà. Après quoi il se prépare à manger, allume la télé pour le fond sonore et ouvre le journal. Perdu chien noir, Colley, forte récompense.

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