Lupita

Lupita pleurait. Ses fines larmes coulaient le long de ses joues maquillées, traçant des sillons noirs et chair dans le blanc de sa face de crâne. Elle était perdue. Avec sa robe blanche de marié et son sac à main en forme de citrouille plein de bonbons, elle errait dans la féria à la recherche de son oncle et de sa tante. La dernière fois qu’ils avaient été ensemble c’était près du puching-ball devant lequel tous les mâles faisaient la queue. Puis Lupita avait été attiré par un nounours géant dans une vitrine, et quand elle s’était retournée, ils avaient disparus. Autour d’elle la fête des morts battait son plein. Des crânes partout, sur les étals en sucre ou en pain d’épice, sur les visages, en motif squelette, partout mais nulle part tio et tia. Lupita regardait autour d’elle en sanglotant, bousculée par les adultes indifférents, leurs grosses jambes comme une forêt de géant en marche, quand un homme se plaça en travers de son chemin et se pencha.

  • Qu’est-ce qui t’arrives petite ?

Le monsieur portait une grosse moustache tombante et une belle veste en peau de serpent. Lupita savait parce que Julio, le fils de tio et tia, en avait une pareille mais moins belle.

  • J… J’ai… per… perdu… mon ti… ti… tio et ma tiaaaa ! Pleurnicha la petite fille.

Le monsieur sorti un mouchoir en tissu rouge de sa poche et essuya ses larmes.

  • Allons, allons, calme toi, on va les retrouver tu vas voir. Comment t’appelles-tu ?
  • Lupita, répondit-elle timidement.
  • Moi c’est Primo, et tu as quel âge ?
  • Cinq ans et demi
  • Bien…en tout cas il est très réussi ton déguisement de princesse.
  • C’est pas un déguisement de princesse, protesta la petite fille.
  • Ah non ?
  • Chuis la esposa de la muerte !
  • Una esposa ? Ah bon ! En tout cas elle est très belle ta robe.
  • Merci.
  • Allez-viens maintenant, on va les chercher.

Il lui prit gentiment la main et l’entraina d’autorité avec lui. Ils prirent la direction du parking, jusqu’à une Impala verte métallisée volée dans le barrio à un chulos un peu trop frimeur. En sorti un géant barbu avec des lunettes et une casquette des Dodges. Lupita poussa un cri effrayée quand il s’approcha un sourire bonhomme en travers le visage.

  • Ne crie pas, dit gentiment Primo, c’est mon frère, il est policier, il va t’aider.

La petite fille fit une moue dubitative.

  • Il a pas l’air d’un policier.
  • De quoi il a l’air alors ?
  • D’un ogre.

La perspicacité des enfants, se dit Primo tandis que son frère s’approchait en tendant sa grosse main molle.

  • Bonjour moi c’est Lupo, tu viens avec moi ?
  • Pourquoi faire ?
  • On va faire un tour en voiture.
  • Pourquoi faire ? Se buta Lupita.
  • Pour retrouver ton tio et ta tia, intervint le gentil Primo. C’est comme ça qu’ils font dans la police, ils cherchent en voiture.

Elle hésita quelques secondes puis se laissa entrainer sur le siège arrière où Lupo lui plaqua vivement un mouchoir imbibé de chloroforme avant de lui administrer par voie oral une dose de Valium. Puis, pendant que son frère faisait le guet, la sortie du véhicule et la fourra dans le coffre. Une affaire de cinq minutes et l’Impala quittait le parking sans que personne n’ait rien remarqué, laissant sur l’asphalte une citrouille pleine de bonbons. Les deux frères étaient rodés. L’enlèvement d’enfant rapportait gros quand on savait à qui les vendre. Et ils avaient déjà une clientèle qui s’étendait des deux côtés de la frontière. Celle-là ils allaient la livrer à la Nouvelle Orléans, une commande pour un studio spécialisé dans la pédopornographie.

Ciudad Juarez puait la grillade et la poudre d’artifice. Les trottoirs inondés de confettis explosés des pinetas  mêles aux gobelets en plastique, dans des flaques de bière et de vomis. Des soulards, des familles, des enfants, des masques tête de mort partout, un terrain de chasse idéal. Mais ils n’étaient pas venu pour ça, la petite c’était l’extra qu’ils allaient se payer en chemin, en attendant ils avaient rendez-vous avec les patrons pour un boulot. La villa était située sur les hauteurs dans une zone résidentielle sécurisée à laquelle on accédait par une route unique et impeccable qui sinuait entre deux collines. Ils roulaient au pas, admirant les bâtisses qui semblaient se prélasser là comme des femelles indolentes. Ce n’étaient pas la première fois qu’ils étaient convoqués mais à chaque fois ce paysage avait un charme particulier sur les deux frères. Ça sentait l’argent, ça sentait le pouvoir. Ca respirait un luxe et un confort qu’aucun des deux n’avait jamais connu, eux qui étaient né à East L.A dans le barrio et qui y vivaient toujours parce qu’ils étaient des animaux grégaires qui paradoxalement n’aimaient pas beaucoup voyager plus loin que l’état de Californie. Mais les affaires c’était les affaires et on ne revenait jamais sur un contrat. Pour autant Lupo bougonnait, il n’était pas contant.

  • T’aurais pas dû choisir celle-là, una esposa de la muerte, ça va nous porter malheur. En plus elle s’appelle comme moi.
  • Arrête un peu tes conneries tu veux, c’est une gamine comme une autre.
  • Nan, c’est un signe !
  • Un signe de quoi ? Fit sèchement son frère.

Silence et bras croisé, ses stupides lunettes dont il n’avait pas besoin direction la route. Il les avait piqués à une de ses victimes, il les portait comme un souvenir.

  • Un signe mes couilles oui, continua Primo sur le même ton.
  • Tu comprends rien à ces choses-là, décida son frère au bout d’un long silence. Même Jésus Malverde t’y crois pas.

Le saint des bandits et des pauvres, beaucoup de mexicains y croyaient mais Primo n’avait jamais eu l’âme superstitieuse. 

  • Ah commence pas à m’emmerder avec ça tu veux.
  • C’est pas vrai peut-être ?

Trop américain pour ça peut-être ou bien c’était sa vie, Primo était du genre à croire en ce qu’il voyait, le mystère ne l’intéressait pas. Pourtant il croyait en Dieu et en la Vierge mais ça c’était autre chose, ça c’était sacré.

  • Et alors ? Il est reconnu par l’Eglise peut-être ton Jésus ? Non bon alors !
  • L’archevêque de Guadalajara y disait qu’on pouvait le prier si ça faisait du bien, protesta doucement Lupo.
  • Et il est où ton archevêque aujourd’hui ? Il est mort comme un con au milieu d’une fusillade.

Il parlait d’Ocampo dont on ne savait pas à ce jour s’il avait été délibérément assassiné ou s’il avait été victime d’une balle perdue. Primo connaissait la réponse, les gens parlaient tôt ou tard, surtout dans leur milieu qui était plein de pipelettes et de frimeurs.

  • Tu crois que c’est à cause de ça ? Demanda naïvement le géant.
  • Mais non ! C’est à cause qu’il ouvrait trop sa bouche !

Il ralentit à hauteur des deux hommes armés qui se tenaient au bout de la route et leur fit signe.

  • Eh Primo d’où tu sors cette bagnole ? Lança un des gardes en rigolant. Tu l’as volé à un chulos ou quoi ?
  • On peut rien te cacher Ramon.
  • Chevrolet Impala, belle bête, apprécia l’autre garde. Magnez-vous ils vous attendent.

Ils déposèrent la voiture à l’ombre d’une haie de pins et passèrent la grille de la grande maison rose où d’autres gardes armés étaient postés. On entendait des rires et des bruits d’eau en provenance de la piscine de l’autre côté de la maison. Les patrons avaient fait venir leurs familles, ce qui était toujours bon signe. Signe de paix.

  • Primo ! Lupo ! Vous voilà enfin caballeros ! On croyait que vous n’alliez pas venir !
  • Pardon patron on a été retardé par la circulation.
  • Venez, approchez-vous, il faut qu’on parle.

Ils pénétrèrent dans le grand salon à la queue leu leu avec des airs de communiant entrant à l’église. Quatre hommes étaient installés dans des canapés en cuir blanc, qui buvaient du mezcal et de la téquila de marque. Primo ne savait pas qui étaient les deux autres mais s’ils étaient là c’est qu’ils n’étaient sûrement pas n’importe qui.

  • Vous voulez un verre ? Proposa un des patrons.

Primo savait où se trouvait sa place, il refusa poliment. Quant à Lupo il avait interdiction de boire, ce n’était pas bon pour sa condition.

  • Alors c’est vous les fameux frères Derringer, lança un des gars assis sur le canapé. On dit que vous travaillez bien, lequel d’entre vous est Lupo ?

L’intéressé leva la main comme un écolier. L’autre ricana.

  • Eh je l’aurais parié, il parait que tu es très doué pour faire mal aux gens, c’est vrai ?

Lupo ne savait pas quoi répondre alors il haussa les épaules non sans une certaine fausse modestie. Il était très fier de sa réputation et cette réputation était terrifiante.

  • Et toi c’est Primo, continua l’autre, t’étais en Irak il parait.
  • Si senior.
  • C’était comment ?
  • Comme ici, la guerra, moins les bénéfices.

Les autres éclatèrent de rire.

  • La guerre moins les bénéfices, ah elle est bien bonne celle-là ! Fit le voisin de celui qui avait parlé.
  • Como no ! Tu t’es même pas fait un petit billet là-bas ? Demanda un des patrons.
  • Si peu, répondit Primo qui pourtant avait été en prison pour avoir fait du marché noir. Six mois ferme puis rayé des cadres, une condamnation injuste à ses yeux, tout le monde trafiquait là-bas.
  • Et combien vous vous faites avec nous autres ? Demanda un autre patron.
  • Dix mille par tête.

Ce qui ne faisait pas cher la tête vu qu’ils partageaient l’argent en deux, et Lupo n’avait pas les mêmes besoins que lui. Mais c’était le tarif moyen chez les sicarios de leur niveau. Heureusement qu’il y avait le trafic d’enfant…

  • Qu’est-ce que vous diriez de gagner cinq fois plus ? Questionna celui qui avait parlé en premier

Les deux frères se regardèrent un peu surpris, c’était rare qu’un contrat aille au-delà de dix milles, la vie ne valait pas cher pour les patrons, même s’ils roulaient sur l’or.

  • Qui est-ce qu’on doit faire el presidente ? Demanda Primo.

Les autres rirent.

  • Presque, dit un des patrons en sortant une feuille de journal pliée en quatre de sa poche et la tendant à Primo.

Sur l’instant il ne compris pas. Ca montrait Trump en compagnie d’un gringo d’une cinquantaine d’année, tous les deux souriant pour la photo, poignée de main à l’appui. Comme tous les latinos des deux côtés de la frontière, les Derringer détestaient Trump mais cinquante mille c’était quand même peu pour l’éliminer. Il lut la légende sous la photo, l’autre était le CEO de Tactical Armor Group, Primo avait entendu parler de cette société mais il ne se souvenait plus où. Et d’après ce que disait cette légende il venait de signer un gros contrat avec le Pentagone. Du coup la présence de Trump, ce fondu de guerre, ne l’étonnait plus.

  • Ce salopard nous a escroqué, indiqua l’un des hommes, on veut que ça soit Lupo qui s’en occupe et on veut que vous filmiez.

Lupo ne dit rien mais il savait que son frère salivait.

  • On dit que tu es un bon cuisinier Lupo, c’est vrai ? Demanda un des gars.

Tout le monde savait à quoi il faisait allusion. Lupo bomba le torse.

  • Je fais les meilleurs ragouts du Mexique patron !
  • Muy bien, alors tu vas faire un ragout avec celui-là mas chile, entiende ?
  • Si patron !

Mais comme leur expliqua l’un des boss cela n’allait pas être simple, le type se cachait et il allait d’abord falloir mettre la main sur son associé et le faire parler. Encore un autre ragout pour Lupo….

  • Lui on s’en fout, faites ça bien et propre, c’est l’autre qu’il nous faut. Et si on est contant du résultat il y aura une prime en plus, entiende ?
  • Si patron, dirent les frères en chœur.

Cinquante milles plus dix milles pour la morveuses, les affaires étaient bonnes aujourd’hui, se dit Primo alors que le patron lui remettait une large enveloppe kraft.

  • Y’a tout ce dont vous avez besoin de savoir sur ces deux gringos là-dedans, vous avez une semaine pour finir le boulot.

Une semaine pour trouver un gringo riche qui se cachait c’était court mais pas impossible, les Derringer entre autre étaient de bons traqueurs. C’était à cause du sang d’indien qu’ils trainaient dans leur lignée disait Lupo, c’était bien possible pensait Primo même s’il avait connu des indios en Irak cons comme des billes qu’auraient pas trouvé leur queue même avec une carte, si on leur avait pas montré de quel côté pisser. Ils remontèrent dans l’Impala et reprirent la route direction la frontière. Lupo conduisait pendant que son frère consultait le contenu de l’enveloppe. Le CEO s’appelait Richard Walker, blanc, cheveux argentés, un mètre quatre-vingt, non-fumeur et sportif, croyant, se rendait jusqu’à une époque récente à la paroisse de son quartier à Houston. L’associé s’appelait Jérôme Lemons III, résidant à Miami sur Coconut Grove, ça va c’était sur leur chemin, ils déposeraient la gamine en route. Un mètre soixante-dix-huit, quatre-vingt kilos, non-fumeur, sportif, croyant, etc…Lui ça allait être facile de le chopper s’il se rendait à l’église tous les dimanches. La note précisait même qu’il s’y rendait à pied avec sa femme. Encore mieux, ils enlèveraient les deux et se serviraient de la femme pour l’interrogatoire. Parle où je lui découpe les seins ! Primo entendait déjà son frère, ça lui faisait froid dans le dos.

Lupita dormait d’un sommeil lourd, d’un sommeil profond et sans rêve, un sommeil de tombe, son petit corps blanc et vaporeux ballotant dans l’ombre du coffre. Elle était comme la princesse qui attendait son prince charmant, le baiser magique qui ne viendrait jamais car dans ce monde il n’y a que des ogres et des proies. Elle dormait sans rêve mais son corps sentait les ballotements qui vibraient dans ses os, et quand la voiture s’arrêta ce fut comme un signal. Ses yeux noircis par le mascara s’entre-ouvrirent. Elle sentit le gasoil, elle entendit les bruits, la portière qui se referme lourdement la fit sursauter. Son petit cœur battait maintenant qu’elle comprenait ce qu’il lui arrivait. Enlevée, dans un coffre de voiture. Lupita était née dans le barrio elle savait ce que c’était qu’un enlèvement même qu’on avait inventé un jeu à l’école qui s’appelait comme ça. Et sur le moment elle eut envie de pleurer mais non ma fille fallait être plus courageuse que ça.  Et puis si elle faisait du bruit, ils allaient venir et l’endormir à nouveau. Elle avait peur bien sûr, peur de l’ogre surtout mais quoi ? Elle ne pouvait pas rester là sans agir. Alors elle examina la serrure, son bout de nez sur le métal, les sourcils froncés, scientifique. Le clenche formait un angle qui se refermait sur le loquet, peut-être qu’en tirant très fort dessus avec l’élastique de ses cheveux… L’élastique craqua sans le moindre résultat à part faire bouger la voiture sous l’effort. Elle eut une autre idée et donna un coup de pied de toutes ses forces. C’est là qu’elle entendit une voix.

  • Eh vous avez vu, votre voiture elle bouge toute seule.
  • De quoi ? Fit Primo en s’approchant du camionneur prêt des pompes.

Un grand type en surpoids, les cheveux blond vénitien, il souriait un peu bête.

  • Votre voiture, elle bouge !
  • Mais non t’as rêvé mon pote !
  • Ah mais non j’vous jure.

Primo le bouscula.

  • Je te dis que t’as rêvé, dit-il les yeux menaçants.
  • Mais non il a pas rêvé, fit le coffre d’une petite voix, c’est à cause que moi j’essaye de m’évader.

Le camionneur et Primo échangèrent un regard interdit. Son camion masquait la boutique, il en profita. Push-dagger dans la boucle de ceinturon, il le poignarda trois fois à la gorge, le sang jaillit sur sa veste, il recula en jurant pendant que sa victime s’effondrait avec un râle Il le redressa le long de la roue arrière, Lupo arriva sur ces entre-faits une glace dans la main à se pourlécher de chocolat pistache d’usine à air.

  • Oh la, la, et après tu te plains de moi, ronchonna-t-il, qu’est-ce qui s’est passé ?
  • La gamine est réveillée, viens on s’arrache.
  • De quoi ?
  • La gamine est réveillée, bouge !

Lupita se mit à hurler comme une sirène alors que l’Impala démarrait sur les chapeaux de roue.

  • Saloperie de gamin, pourquoi tu l’as pas bâillonné ?
  • Sur le parking ? Pas eu le temps.  

La sirène derrière s’arrêtait pas.

  • Tu vas la fermer ta gueule ! Hurla Primo.

Le cri se tût d’un coup pour se poursuivre pas des larmes.

  • Ouuuuiiiiin…hin…innnnn

Ils avaient quitté El Paso et sa frontière depuis cent kilomètres et des poussières et poursuivaient ver San Antonio puis Houston, Lafayette puis enfin la Nouvelle Orléans.

  • Oh putain… fit rageusement Primo en faisant faire une embardée à la voiture sur le bord de la route. Vas-y occupes toi d’elle !
  • Pourquoi toujours moi !? Protesta Lupo, c’est toi qui l’a choisi.
  • Ca veut dire quoi c’est moi qui l’a choisi ?
  • Pourquoi on s’arrête ? Coupa soudain Lupita, oubliant ses faux pleurs.
  • Tu sais très bien ce que veut ça veut dire !
  • Oh putain encore cette histoire de superstition !? Arrête de me faire chier avec ça et va t’occuper d’elle bordel !

Lupo sorti de la voiture en bougonnant on ne sait quoi. Lupita sentit le mouvement des amortisseurs quand il se leva, elle se tassa dans le fond du coffre et attendit en s’imaginant être un cobra. Lupo ouvrit le coffre en soupirant quand soudain la gamine bondit en hurlant, toute griffe dehors. Son mascara avait coulé, agrandissant le noir de ses yeux luisant de colère, et le sourire de crâne en une grimace épouvantable, le blanc avait presque fondu, Lupo fit un pas en arrière, effrayé, elle en profita pour sauter du coffre et courir vers le terrain vague

  • Bordel de merde !

Primo sauta de la voiture, les deux hommes se mirent à courir après la petite empêtrée dans sa robe de marié mais qui bravement cavalait en criant comme une sirène. Un terrain vague, des usines désaffectées, des ordures partout, ordures ménagères, landau abandonné, canapé crevé, roue de bagnole, enjoliveurs, papiers gras, soudain Lupita se prit les pattes dans sa robe et tomba. Lupo fut sur elle en deux pas, il l’attrapa par la cheville, elle criait, elle le frappa sur le bout du nez, le talon lui entailla la peau, il lui attrapa l’autre cheville et la souleva tête en bas jusque sur son épaule, comme un sac. Un sac qui se bataillait et criait, le frappait de ses petits poings et de ses pieds.

  • Calme toi ou je vais te manger, menaça le géant.

Ça lui coupa net la chique et les coups, il la renversa sur le siège arrière, Primo l’attrapa par derrière avec son mouchoir imbibé, elle s’évanoui, il lui ouvrit la bouche et fourra trois Valium au fond de sa gorge avant de la faire déglutir. Puis il lui colla le mouchoir dans la bouche et la bâillonna bien serré avec du ruban adhésif. Il entrava ses poignets et ses chevilles de la même manière.

  • Fout moi ça dans le coffre, ordonna-t-il à son frère.

Lupo sorti avec la gamine dans les bras, ils repartirent peu après.  Ils suivirent l’interstate N°10 en direction de San Antonio et tout se passa bien jusqu’à la sortie d’Ozona. La gamine et Lupo roupillait, Primo s’était accordé une poignée de Dexédrine, son déjeuner favori quand il faisait des voyages au long court comme ça. Il écoutait d’une oreille distraite un prêcheur parler de rédemption, qu’il n’était jamais trop tard pour se racheter et d’autres conneries du genre. Il avait un rapport ambigu quant à racheter son âme. Il la savait noircie et rien dans ses actions ne l’éloignait plus du paradis. Alors il se rachetait comme il pouvait en allant se confesser régulièrement et en priant dès qu’il pouvait, cierge obligatoire.  Lupo préférait Jésus Malverde mais lui ne se rachetait pas pour ses pêchés, il était au-delà de ça, pas même l’impression de pêcher  d’ailleurs. Non, Lupo ne ressentait rien pour ses victimes même s’il était parfaitement capable de faire la différence entre le bien et le mal, pleinement conscient de ses actes. Comme si c’était juste des jouets pour lui, des choses sans importance. De fait ils ne comptaient pas et Lupo priait pour la chance, pour la fortune, pour qu’aucune malédiction ne leur tombe dessus. Rien que des conneries quoi. Oui tout allait bien quand il aperçut une voiture de flic dans son rétroviseur. La voiture lui faisait des signes.

  • Chinga de tu madre, la chatte de ta mère, jura-t-il en se mettant sur le bas-côté.
  • Bonjour monsieur vous avez vos papiers ?
  • Mes papiers ? Euh oui bien sûr officier, pourquoi il y a un problème ? 
  • Vous ne voyez pas quel est le problème ?
  • Euh non
  • Vous avez votre phare arrière droit qui est cassé.
  • Como no ! S’exclama Primo en lui tendant son permis de conduire et les papiers du véhicule qu’il avait trouvé dans la boite à gant. Il était surpris, Lupo faisait toujours attention à ce genre de détail quand il volait une bagnole.
  • Qu’est-ce qui s’passe, pourquoi on est arrêté, grommela ce dernier en sortant de sa sieste.
  • Les flics.
  • De quoi ?
  • Dis bonjour à monsieur le shérif.

Lupo se pencha en avant.

  • Il y a un problème officier ?
  • Vous avez un phare de cassé.
  • Oh…

Le flic s’approcha de l’arrière de la voiture et se pencha en avant comme s’il reniflait le contenu du coffre.

  • La chinga de tu madre, répéta Primo, fout pas la merde toi.
  • Oh mais on dirait qu’il a été cassé de l’intérieur, remarqua le flic. Comment ça se fait ?
  • Puta de tu madre ! Mais arrête de faire chier toi ! Gronda Primo en surveillant le flic dans son rétro qui revenait vers lui la démarche western.
  • Vous avez quoi dans le coffre ?
  • Rien pourquoi.
  • Veuillez sortir du véhicule monsieur, dit soudain le flic en portant la main à son arme.
  • Mais qu’est-ce qu’on a fait ? Protesta Primo, on n’a rien fait !
  • Sortez du véhicule ! répéta le poulet.

Il sorti son arme et le braqua, il n’y aurait pas de troisième sommation.

  • Oh là doucement shérif !

Il fit mine d’ouvrir sa portière avant de se coucher vivement, découvrant Lupo serrant contre lui un fusil à pompe à canon scié. Lupo appuya sur la détente avant que l’autre n’ait compris ce qui lui arrivait. La tête arrachée, emportée par un vent de plombs de douze. En se redressant Primo aperçu une ombre dans son rétro, et la voiture du shérif qui partait en marche arrière.

  • Bordel de merde ils sont deux !
  • Hein ?
  • Il se barre !

Il démarra l’Impala et exécuta un tête à queue, poursuivant la voiture du shérif qui filait vers Ozona chercher du renfort. La Chevrolet le rattrapa sans mal, lui coupant la route et l’envoyant dans le fossé. Lupo sauta de la voiture avec son fusil raccourci. Le conducteur était blessé, un jeune flic avec une tête bien fraiche de champion, le nez cassé par l’accident, deux dents pétées également, qui crachait son sang alors que l’ombre du géant se prolongeait sur lui.

  • Ah putain c’que j’aime tuer des flics, furent les dernières paroles qu’il entendit avant que sa tête n’explose.

Lupo s’approcha du phare incriminé, le flic avait raison, on l’avait cassé de l’intérieur, satané gamine ! Maintenant il allait falloir changer d’itinéraire et enterrer deux corps. Lupo chercha une pelle dans le coffre de la voiture et en trouva une, ils dérobèrent les armes, ils chargèrent le cadavre dans l’Impala, allèrent chercher l’autre, puis se rendirent dans la plaine enterrer le problème. Ca leur prit une heure et demie, la terre était dure. .Ils quittèrent l’interstate pour les routes de campagne, bien déterminés à se débarrasser de l’Impala dès que possible. Primo roulait en respectant la vitesse autorisée, le nez sur le rétro. Lupo astiquait sa pétoire avec amour, comme à chaque fois qu’il s’en servait. Un Remington dont il avait scié la crosse et le canon, repeint tout en noir et qu’il appelait affectueusement le Bourreau. Sonora était la prochaine ville sur la carte. Un bourg desséché au milieu de la plaine avec à l’ouest sa zone industrielle calée non loin d’un zone d’activité commerciale avec son parking gigantesque et son hypermarché cathédrale. Grande messe obligatoire des samedis texans, tout de suite après le foot. Le drapeau américain ponctuait les allées et les rues, parfois se dressait également celui du Texas, une ville de caravane, de baraque en contreplaqué, pauvre, on avait l’impression d’être tombé dans une autre dimension. Ils garèrent la voiture près d’une Subaru blanche sur le parking du Walmart local. Subaru avec laquelle ils repartirent avant de rejoindre l’interstate. La môme dormait toujours, elle n’avait même pas chouiné quand Lupo l’avait transbahuté d’un coffre à l’autre. Elle attendit seulement qu’il ait fermé le coffre pour ouvrir les yeux. Lupita avait mal aux poignets et aux chevilles, il avait trop serré, elle avait le goût du chloroforme dans la bouche et la bouche qui la tirait, les joues ouvertes par le ruban adhésif. Elle tira sur son bâillon et dégagea sa bouche, crachant le mouchoir avec dégout. Elle tira sur ses poignets et ses chevilles mais ne réussit qu’à resserrer la prise. Elle rampa au fond du coffre jusqu’à atteindre la séparation. Elle entendait la radio, et les deux frères qui discutaient projet d’avenir. Elle tendit de l’oreille en essayant de comprendre.

Quelqu’un d’autre essayait de comprendre. Quelqu’un debout devant la voiture du shérif Wayne qui contemplait les débris de verre et de cervelle sur le siège passager. Et ce quelqu’un c’était l’adjoint du shérif, le lieutenant Thomas Cairn. Ex agent du FBI, renvoyé pour insubordination. Et qui avait trouvé ce poste à Ozona faute de mieux. Personne ne voulait de Cairn l’emmerdeur, ni au LAPD, ni au NYPD, il avait déjà causé trop de dégâts à la maison mère et l’insubordination n’était qu’un prétexte de merde pour ne pas parler du scandale de corruption qu’il avait mis à jour au sein du service. Une cinquantaine d’agents impliqués avec le crime organisés dans des affaires de drogue, d’enlèvement et même d’assassinat. Sur les cinquante ils en avaient jugé cinq, renvoyé vingt et muté les autres. Un scandale quoi. Et voilà maintenant qu’il essayait de résoudre ce qui était visiblement une scène de crime au milieu de nulle part dans une plaine désertique d’un paysage absolument plat, au ciel écrasant. A se demander où était passé le cadavre.

  • Et il y a d’autres trace de sang vous dites ?
  • Oui, à un kilomètre. Du sang en abondance je dirais même, expliqua l’adjoint.
  • Et pas de corps.
  • Non.
  • Qui était avec lui ce matin ? Johnson ?
  • Oui.
  • Merde, sa femme est enceinte….
  • Ouais c’est la merde, approuva l’adjoint avec une certaine joie perverse à se dire que c’était Cairn qui allait devoir lui annoncer.
  • Ca a l’air de vous faire plaisir.

Il détestait Cairn avec son espèce d’air je suis plus intelligent que tout le monde, il le détestait d’autant qu’il connaissait son dossier.

  • Mais non pas du tout, c’est triste pour cette femme.
  • On va avoir besoin de monde, faut retrouver les cadavres.
  • Oui.
  • Venez on va là-bas

Il avait raison, du sang en abondance, des débris d’os et de cervelle latéral à la route et des traces de pneu aussi, on avait roulé dedans en faisant un tête à queue, des traces larges et grasses, bien marqués qui dénonçait une voiture avec un gros moteur. Cairn reconstituait la scène au jugé. Wayne qui se faisait tuer en contrôlant une automobile, Johnson qui prenait le volant, la poursuite qui s’engageait et s’était terminé un kilomètre et demi plus loin. Des tueurs de flic. Du genre qui ne laissait pas de témoin. Cairn passa un appel général, d’Ozona à Junction, il y avait des tueurs sur la route, après quoi il joint la police d’état.

  • Tu vois je t’avais dit.
  • Tu m’avais dit quoi ?
  • Elle porte malheur !
  • Arrête, elle porte pas malheur, elle est maligne, nuance.
  • N’empêche, ça fait deux fois qu’elle nous emmerde.
  • T’inquiète, après Junction on refait ses liens et on la drogue, ça va aller tout seul.
  • On ferait mieux de s’en débarrasser, chuis sûr qu’elle va encore nous causer des ennuis.
  • Mais non je te dis.

Ils dépassèrent Roosevelt sans encombre jusqu’à ce que la circulation ralentisse alors qu’ils étaient à mi-chemin vers Junction. Un barrage de flic, la police d’état, Primo jura, impossible de faire demi-tour, Lupo grogna :

  • Tu vois j’t’avais dit.

Primo fit brièvement une prière et se cala dans la file d’attente.

  • Arrête de craindre ça va aller tout seul, assura-t-il.

Les véhicules passaient au compte-goutte, tous les papiers vérifiés, cette fois il trouva les papiers de la voiture derrière le pare-soleil, établi au nom d’une certaine Linda Johnson, il se prépara un petit baratin. Dans le coffre la petite fille senti la voiture ralentir, les deux frères continuaient de se chamailler.

  • Lupo range ce putain de flingue.
  • Si y font chier je fais un massacre.
  • C’est nous qui allons nous faire massacrer si tu fais chier, range ça !

Lupo fini par obéir, contraint, en apercevant le nombre important de gyrophares, fourrant le Bourreau sous son siège. Puis la voiture s’immobilisa et Lupita entendit la voix du policier. Elle avait peur maintenant. Elle avait été réveillée par le premier coup de feu et d’instinct savait qu’il s’était produit un drame. Elle avait suivi leurs manœuvres, entendu leurs efforts, même que Primo, qu’elle reconnaissait au ton rauque de sa voix, avait râlé que sa veste était bonne à jeter maintenant. Alors elle ne voulait pas que cela se reproduise, gardant le silence de peur que l’un des deux ne fasse une bêtise.

  • Bonjour officier, comment allez-vous ? Qu’est-ce qui se passe ?
  • Vos papiers s’il vous plait.

Primo obéit sans lâcher son sourire mariole.

  • D’où venez-vous et où vous rendez vous ?
  • On vient d’El Paso on va en Floride.
  • Ca fait une trotte, remarqua le flic. Pourquoi le permis et les papiers ne sont pas au même nom ?
  • C’est la voiture de ma belle-sœur, elle me l’a prêté.
  • Vous n’avez pas de bagage ?
  • On voyage léger mon frère et moi.

Lupo se pencha et salua le flic.

  • Je vois ça. Attendez-là, ordonna le flic en s’en allant vérifier les papiers.
  • La chinga ça va merder ! Grommela Lupo.
  • Reste cool, ils nous regardent.

Les flics défilaient le long des bagnoles en dévisageant salement leurs occupants, les fusils bien en évidence. Là-bas le flic vérifiait sa base de données. La voiture appartenait bien à Linda Johnson, établie à Ozona, elle n’était pas signalée volée. Quant au permis, établit au nom de monsieur Juan Rodriguez de la Cruz et enregistré à Los Angeles, il n’y avait rien à signalé non plus, le flic revint vers eux de sa démarche cowboy. Apparemment tous les flics du Texas avaient décidé d’adopter cette démarche.

  • C’est bon vous pouvez y aller.

Il reparti tout en douceur, triomphant auprès de son frère.

  • Tu vois je t’avais dit.

Quelques secondes après leur passage la Subaru était signalée volée et ses occupants, à arrêter dès que possible, devaient être considérés comme extrêmement dangereux.

Tout avait commencé quand une femme enceinte s’était retrouvé avec un caddie plein de course et plus de voiture. La femme appela aussi tôt son mari qui était adjoint du shérif, en vain. Alors elle appela son bureau mais on lui dit qu’il était sorti. Heureusement on était au Texas où les règles de l’entre aide et de l’hospitalité n’était pas les mêmes qu’ailleurs, et encore mieux, le Texas profond, la femme enceinte n’eut pas de mal à se trouver un covoiturage qui la ramena jusqu’à Ozona, au bureau du shérif.

  • Linda ? S’étonna Cairn.
  • On m’a volé ma voiture !
  • Oh… Je… euh… croyais que….
  • Qu’est-ce qu’il y a ?
  • Steve….
  • Eh bien quoi Steve ? Il va bien ?

Elle était toute pâle, elle avait déjà compris.

  • Asseyez-vous….

Elle le laissa faire, il la poussa sur un des sièges de son bureau.

  • Il y a eu un crime, Steve est mort, le shérif Wayne également.
  • Oh mon Dieu !
  • Où est-ce qu’on vous a volé votre voiture Linda ?

Elle pleurait, le visage enfoui dans ses mains. Des jeunes mariés, leur premier enfant, rien de pire. Cairn était désolé pour elle.

  • Linda, s’il vous plait c’est important, c’est peut-être lié à la mort de Steve.
  • Ma voiture ?
  • Oui.
  • Sur le parking du Walmart.

Cairn appela la standardiste et lui demanda de s’occuper d’elle, qu’il avait à faire. Il fonça jusqu’à Sonora en espérant que personne n’ait touché à la voiture des tueurs qu’il trouva sans mal. Une Impala verte avec du sang sur le siège arrière et sur le bas de caisse. Une troisième scène de crime, il était bon pour joindre ses anciens collègues du FBI.

La nuit était tombée quand ils entrèrent sur le parking de ce routier près de Junction, tendus et fatigués l’un comme l’autre mais déterminés à ne pas faire de vieux os dans la région. Il leur fallait un nouveau véhicule, du genre passe-partout, ils repérèrent une Volvo grise près d’un poids lourd, elle leur sembla parfaite. Lupita sentit que la voiture s’arrêtait à nouveau, puis Lupo qui sortait, les deux frères qui chuchotaient. Puis soudain le coffre qui s’ouvrit et la petite poussa un petit cri de surprise.

  • La putain de ta mère, gronda Primo en lui plaquant la main sur la bouche. Ferme là !
  • Elle dort pas ?
  • D’après toi.
  • Je vais chercher le chloroforme.
  • On a pas le temps pour ça, donne-moi une plaquette.

Lupo sorti le Valium de sa poche avant.

  • Mets lui en quatre cette fois, c’est une coriace.
  • Ouvre la bouche, ordonna-t-il à la petite.

Elle garda la bouche fermée.

  • Ouvre la bouche je te dis ! Insista Primo.
  • Je veux plus aller dans le coffre, fit la petite fille.
  • Tu feras ce qu’on te dira, ouvre la bouche.
  • Promis je serais sage !
  • Ouvre la bouche que je te dis !

Elle la referma de toutes ses forces, Primo tenta de l’obliger en lui forçant la bouche avec les doigts, il en fut pour une morsure.

  • Ah la petite garce !

Il la gifla à tour de bras, elle partit en mode hurlement. Ca réveilla le camionneur dans sa cabine. Il sorti lourdement de son camion, se gratta les balloches, bâilla et regarda l’étrange trio près de la Volvo.

  • Ah les gosses, dit-il, sept secondes de plaisir, vingt ans ferme.
  • A qui le dites-vous, approuva Primo avec un sourire qu’il espérait avenant.

Le camionneur les salua et s’en alla sans un mot vers le routier. Primo profita qu’elle ait la bouche grande ouverte pour lui faire avaler les cachets de force.

  • Faut la bâillonner.
  • J’ai oublié l’adhésif dans l’Impala, expliqua Lupo.
  • De quoi ?
  • J’ai oublié l’adhésif dans l’Impala, répéta son frère en prenant un air contrit.
  • Eh merde.

La petite fille devenait déjà toute molle dans ses bras, il la fourra dans le coffre et repartirent direction San Antonio. Ils évitèrent l’interstate empruntant les chemins de traverse tout en écoutant de la country, la musique s’interrompait parfois pour les infos, on les recherchait. Un avis de la police d’état signalant deux individus extrêmement dangereux à bord d’une Subaru blanche, ne pas chercher à les arrêter, prévenir les autorités si on les voyait.

  • La chinga, t’aurais pas dû buter ce flic !
  • Et tu voulais que je fasse quoi ? Le laisser regarder dans le coffre ?

Primo n’avait rien à répondre à ça, il savait que son frère avait raison. Ils roulèrent sur une centaine de kilomètres avant de croiser un nouveau barrage, deux voitures de flic dont une en travers la route. Primo n’avait pas envie de risquer sa chance une seconde fois, il sorti de la route avant d’arriver au barrage et coupa à travers la plaine. Les flics devaient être particulièrement à la ramasse parce qu’ils ne virent rien. Il roula ainsi sur une cinquantaine de kilomètres, transbahuté par les ornières et les ravines qui sillonnaient le paysage, la petite sautant dans le coffre comme un ballon mais qui ne se réveillait pas, assommée par la surdose que lui avait administré Primo. Ils retrouvèrent la route à une dizaine de kilomètres au-dessus de San Antonio, le temps de trouver un motel où reposer des nerfs et des muscles mis à dure épreuve. Le Carson ne payait pas de mine. Un de ces motels minable pour voyageur de commerce et autre âme perdue de l’Amérique  laborieuse. Une piscine vide, un parking presque vide également et un réceptionniste de vingt ans, boutonneux, et à demi endormi qui mit dix minutes avant de sortir de sa loge.

  • Ouais ?
  • Je voudrais une chambre avec deux lits séparés.
  • C’est vingt-cinq dollars plus deux dollars pour les serviettes propres.
  • Et si je prends pas les serviettes ? Demanda Primo qui était toujours près de ses sous.
  • Comme vous voudrez mais vous n’en aurez pas si vous voulez prendre une douche.

Primo jura intérieurement, il rêvait d’une douche.

  • Pourquoi vous dites pas tout de suite que c’est vingt-sept dollars on gagnerait du temps !
  • Eh oh ça va ! C’est pas moi qui fait les tarifs…. Dites vous étiez dans les Marines ? Demanda-t-il en remarquant le tatouage qu’il avait sur le revers de la main.
  • Pourquoi ? Grommela Primo en sortant l’argent.
  • J’veux m’engager l’année prochaine, c’est comment ?
  • C’est d’enfer, mentit-il.

Il n’était pas rentré dans l’armée par patriotisme ou pour le plaisir mais pour s’éviter dix-huit mois à Folsom, il en avait fait finalement six à cause de cette injustice qu’on appelait les tribunaux militaires et un capitaine connard particulièrement tatillon. Il avait détesté chaque seconde qu’il avait passé là-bas, il n’y avait pas de raison que ce petit con n’en chie pas comme les autres. Il lui donna sa clef et les serviettes, il retrouva Lupo devant le distributeur à Coca.

  • Tu devrais pas boire tout ce sucre, tu vas devenir énorme.

Une vieille discussion entre eux, le poids de Lupo. Il avait tendance à se laisser aller sur le sujet et les patrons n’aimaient pas ça. Ils disaient comme ça, et à raison, qu’un sicario obèse ça ne faisait pas sérieux et que Lupo était déjà assez balaise comme ça avec ses deux mètres zéro six et ses cent trente kilos. Mais bien entendu Lupo s’en fichait, il glissa une pièce dans la machine et s’empara de sa canette.

  • Tu fais chier conclu Primo.

Ils installèrent la gamine entre les lits.

  • On l’attache ?
  • Pourquoi faire elle dort comme une cloche.
  • Si elle se réveille.

Primo hocha la tête.

  • T’as pas tort.

Il sorti son couteau et fit des bandes avec une des serviettes, noua les chevilles et les poignets de la gamine et tant qu’on y était en profita pour la bâillonner. Lupita faisait des cauchemars.

Quelqu’un d’autre en faisait, mais éveillé. Le lieutenant Cairn qui réalisait à minuit dix à quel point il avait eu une mauvaise idée de contacter ses anciens collègues de Houston. Ses anciens collègues de Houston étaient de mauvais poil, ses anciens collègues de Houston n’en n’avaient rien à foutre de la mort de deux bouseux de shérifs d’un bled paumé appelé Ozona sauf que c’était un crime fédéral et qu’ils n’avaient pas le choix que de travailler avec lui et la police d’état. Et de ce côté-là les choses ne s’annonçaient pas mieux. Le représentant de la police d’état était le capitaine Winslow, un crétin né qui n’appréciait pas beaucoup plus Cairn que ce dernier ne l’estimait. L’un dans l’autre personne ne voulait lui parler, tout le monde s’engueulait pour savoir qui s’occupait de quoi et surtout qui donnait les ordres. Il avait organisé lui-même une battue pour retrouver les corps mais ça n’avait rien donné. Les types du FBI avaient examiné l’Impala, ils avaient remarqué le phare arrière cassé de l’intérieur, les meurtriers étaient peut-être également des kidnappeurs mais tout le monde s’en fichait. A minuit dix l’agent spécial Mc Carthy et le capitaine Winslow s’enguirlandaient encore pour savoir qui menait cette enquête. Mc Carthy avait beau être du FBI, invoquer le Homeland Act et tous les actes qu’il voudrait, le capitaine Winslow était un indécrottable vachard de flic de province coincé comme une mule et qui avait le bras long. Ca tonnait dans le bureau de feu le shérif Wayne, Cairn en avait la migraine. Le téléphone sonna, il alla répondre au standard.

  • Oui ?
  • Est-ce que le capitaine est là ?
  • Il est occupé, je peux prendre un message ?
  • Vous êtes qui ?
  • Le lieutenant Cairn.
  • Ah… on a retrouvé la Subaru.

Cairn ne dit rien à personne, les laissant s’engueuler autant qu’ils voudraient tant qu’il le laissait mener son enquête… Il prit sa voiture personnelle et fila jusqu’à Junction. La voiture était garée à l’écart du restau route sur un parking désert à l’exception d’une voiture de police, d’un civil et de deux officiers.

  • Vous l’avez examiné ?
  • On a rien touché, expliqua le flic alors qu’il se rapprochait de la voiture.
  • Qui est ce monsieur ?
  • C’est moi qui vous aie appelé, expliqua l’intéressé, ils ont volé ma voiture.
  • Votre voiture ? A quoi elle ressemble ?
  • Une Volvo grise, coupa le flic, on a lancé un avis… eh on devrait pas attendre les gars du labo pour ça ?
  • Je prends sur moi.

Il plia en quatre un mouchoir en papier qu’il avait dans sa poche et ouvrit le coffre.

  • Passez-moi votre lampe torche.

Le faisceau de la torche découvrit un morceau de tulle dans le fond, un morceau de tulle déchiré à côté d’un collier pour enfant en métal doré. Le poil de Cairn se hérissa. Il laissa tout en place, quand il aperçut une trace de blanc sur la moquette, n’osant y mettre un doigt il se pencha pour renifler, de la peinture ? Du mascara. Du mascara blanc, il pensa déguisement, ce n’était pas Halloween pourtant. Non mais c’était la Fête des Morts au Mexique. Merde, ils avaient kidnappé cette môme et traversé la frontière et ils roulaient avec elle dans le coffre depuis le Mexique. Une gamine qui visiblement jouait au petit poucet. Il fallait absolument leur mettre la main dessus avant qu’ils ne s’aperçoivent de quoi que ce soit.

  • Vers quelle heure vous vous êtes rendu compte que votre voiture avait disparue ?
  • Bah après diner, vers vingt heures je dirais.

En quatre heures ils pouvaient être n’importe où et déjà à Houston. Comme ils pouvaient s’être arrêté a) à cause des barrages b) la fatigue. Cairn comptait un peu là-dessus, pas facile pour les nerfs de rouler dans un état où on se savait probablement poursuivi. Le capitaine Winslow avait tenu à passer l’avis de recherche sur toutes les radios et les télévisions locales, avis de recherche pour des silhouettes sans nom pour le moment. Cairn ne voyait pas trop l’utilité à part rendre nerveux des types dangereux, mais si ça pouvait aider….

  • C’est les gars dont ils parlaient à la télé qui m’ont piqué ma bagnole ? Qu’est-ce qu’ils ont fait ?

Le lieutenant ne répondit pas, retournant à sa voiture. Le temps de retourner au poste ils seraient sans doute tous partis sans avoir décidé qui serait responsable de quoi, il était une heure et demie, prévenir la police de San Antonio et de Houston c’était fait par le biais de l’avis de recherche et ils avaient déjà signalé la Volvo. Il n’y avait rien qu’il puisse faire de plus et pourtant la vie d’une gosse était en jeu. Cairn monta à bord en sachant d’avance qu’il allait mal dormir.

Lupita se réveilla le corps endolorie. Les kilomètres, ses mains et ses pieds liés et encore un fichu bâillon. Sur le moment elle n’osa pas bouger, alertée par les ronflements des deux hommes, puis prenant son courage à deux mains, roula sur elle-même et rampa jusqu’à la porte. Mais la poignée était trop haute et elle n’arrivait pas à se redresser sur ses jambes. Elle réfléchit quelques instants, se tortilla comme un vers de terre et rampa jusqu’à la salle de bain. Dans la salle de bain de tia il y avait un tabouret, peut-être que là aussi… La porte était entre ouverte, il y avait une serviette de bain par terre, de l’eau et… un tabouret. Lupita failli crier de joie avant de réaliser qu’elle n’allait pas pouvoir emprunter le tabouret jusqu’à la porte, rien qu’en tirant dessus une fois elle avait fait du bruit. La petite fille se laissa tomber sous l’évier découragée, presque l’envie de pleurer. Puis elle pensa à ce qu’aurait fait le shérif Woody pour sauver Little Bo Peep d’une sale passe comme ça, et Buzz l’Eclair, avec son faux rayon laser. Ils auraient fait quoi ces deux-là pour la sauver ? Elle réfléchit dur au film qu’elle avait vu un nombre incalculable de fois, se dit qu’ils voudraient d’abord couper ses liens, mais avec quoi ? Elle n’avait pas de loupe et c’était la nuit ! Mais il y avait du verre, le miroir ! Elle se tortilla à nouveau pour grimper sur le tabouret avec la ferme intention de casser le miroir avec ses petits poings. Oui mais tu vas te couper ! Se dit-elle avant de regagner le sol et d’emporter cette fois la serviette qu’elle colla sur le verre. Soudain un énorme ronflement remplit la pièce d’à côté, elle failli en tomber, le cœur qui battait la chamade, elle attendit quelques secondes, puis de toutes ses forces frappa le coin du miroir. Sans résultat, la serviette amortissait le coup. Alors elle recommença et recommença encore jusqu’à fendre un tout petit éclat de verre, qu’elle extirpa du bout de ses ongles mous, s’écorchant les doigts au passage. A nouveau elle aurait pu pleurer mais elle avait plus peur que mal, plus peur qu’ils ne la surprennent que de saigner quelques gouttes. Elle s’acharna sur ses liens et se coupa à nouveau plus gravement cette fois, elle serrait les dents, remerciant pour cette fois son bâillon de l’empêcher de crier. Mais les larmes lui brouillaient la vue. Soudain elle senti ses poignets se libérer Elle se débarrassa en vitesse de ses autres liens et poussa le tabouret près de la lucarne au-dessus de la douche. Elle essaya de tirer sur la poignée une première fois mais c’était drôlement dur. Alors elle s’aida de ses deux mains et soudain le penne céda, libérant la vitre qui s’ouvrit d’elle-même comme une invitation à l’évasion. Le froid de la plaine s’invita dans la salle de bain La petite fille se dressa sur la pointe des pieds, s’accrocha au bord de fenêtre et pédala le long du mur en tirant de toutes ses forces sur ses bras jusqu’à mi taille, jusqu’à apercevoir le sol derrière qu’avait l’air quand même vachement loin et qui était envahi de pneus. Elle était coincée, elle ne pouvait pas redescendre sans faire tomber le tabouret et sauter la tête la première ça avait l’air quand même drôlement risqué. Mais quoi, elle ne s’était pas coupé et tout pour renoncer hein. Alors elle se laissa glisser, les mains amortirent le coup à la tête qu’elle ne manqua pas de se faire dans sa chute, à nouveau elle manqua de crier puis pensa cette fois qu’elle n’était plus la petite amie de Woody mais Xéna la guerrière, et Xéna ne criait pas, sauf quand elle démastiquait ses ennemis. Elle se releva d’entre les pneus en se demandant ce qu’elle allait faire maintenant qu’elle était libre. Retrouver tio et tia, certes, mais pour l’instant elle était dans un endroit inconnu et il faisait tout noir. Lupita n’avait pas peur du noir. Dans le barrio il faisait souvent noir à cause des coupures de courant. Mais elle avait peur de l’inconnu et encore plus peur que les autres l’attrapent. Alors elle partit à la recherche d’une cachette. Et comme elle était une petite fille vive et ingénieuse, en trouva une, mais pas la bonne.

Primo se réveilla en jurant. Il n’avait dormi que trois heures, trop de Dexédrine et les ronflements de forge de son frère. Il sorti se chercher un coca et alluma la télé quand d’un coup il senti que quelque chose manquait dans la pièce.

  • La putain de ta mère ! S’exclama-t-il en découvrant que la gamine avait disparue.

Il se leva d’un bond et réveilla son frère.

  • La petite s’est barrée !
  • Hein ?
  • La petite s’est tirée, lève-toi faut qu’on la retrouve !

Ils ne tardèrent pas à découvrir le stratagème qu’elle avait utilisé pour se défaire de ses liens, firent le tour du motel alors que l’aube se levait, cherchèrent dans les toilettes extérieure, sous une des seules voitures qui se trouvait sur le parking quand Primo se souvint qu’il y avait un pick-up marron à leur arrivée. Etait-ce possible qu’elle soit montée à bord et que le chauffeur soit parti sans s’en apercevoir ? Si elle avait capable de couper ses liens avec un bout de miroir, elle était capable de tout. Satané gamine, Primo commençait à se dire que Lupo n’avait peut-être pas totalement tort, elle leur portait la poisse.

  • Un pick-up marron ? T’es sûr ?
  • Certain.
  • Bah alors qu’est-ce qu’on fait ?
  • Bah alors on part à sa recherche !
  • Mais on sait même pas par où ils sont partis ni quand !
  • Y’a une demie heure vers San Antonio, pourquoi ? fit une voix ensommeillé.

C’était le réceptionniste qui les avait apparemment entendus discuter sur le parking.

  • Qu’est-ce tu fais debout à cette heure-là toi ? demanda Primo.
  • C’est les Walker, ils m’ont réveillé en partant, ils se disputaient. Ils se disputent rarement.
  • Tu les connais ?
  • Ouais, lui il est voyageur de commerce, elle voyage avec lui. Ils ont une ferme à Timberwood Park.

Les deux frères échangèrent un regard avant de grimper dans la Volvo, et de filer pied au plancher.

Cairn avait dormi une heure en tout et pour tout. Dans son bureau, tordu sur un des fauteuils. Le reste du temps il l’avait passé à ruminer à propos de la gamine. Il était plein de courbature, la bouche pâteuse à se faire du café quand l’énergique agent spécial Mc Carthy entra avec deux autres agents dans le commissariat.

  • Cairn vous faites vos bagages. On vous envoie à Houston.
  • Pourquoi faire ?
  • Des vacances Cairn, des vacances ! Je ne vous veux pas dans mes pattes, vous avez assez fait de dégâts comme ça !
  • Moi ?
  • Et la Subaru ? Vous comptiez nous prévenir quand ?
  • Hier soir si vous n’étiez pas tous parti vous coucher.
  • Arrêtez un peu vos insolence mon vieux, vous avez été agent, vous savez que nous sommes joignable à tout heure.

Cairn fit la moue.

  • Et vous auriez fait quoi ? Nous ne sommes pas assez même avec les barrages, la preuve ils sont passés, et au dernière nouvelle ils roulent à bord d’une Volvo grise.
  • Ca va changer, le bureau reprend tout en main.
  • Et Winslow ?
  • Je l’emmerde, j’ai eu le juge Avril ce matin, c’est une affaire fédérale point à la ligne.
  • Il y a autre chose…
  • Quoi ?

Son portable sonna Mc Carthy s’éloigna.

  • Mc Carthy… oui… oui bonjour Jones… oui…. Vous êtes sûr ? Ceux là pas question qu’ils en réchappent, oui… oui.

Il raccrocha.

  • Vous disiez ?
  • On connait l’identité des tueurs ?
  • Ça, ça ne vous regarde plus mon vieux, alors c’était quoi l’autre chose ?
  • Je crois qu’ils ont enlevé une gamine.
  • Comment ça vous croyez ?
  • J’ai trouvé dans le coffre…

Mc Carty secoua la tête en soupirant.

  • Ah oui il y a ça aussi…. Je devrais vous faire arrêter pour avoir ouvert ce coffre.
  • J’ai rien touché, ça y est encore, se défendit Cairn.

Mc Carty ne cachait plus son agacement

  • Qu’est-ce qui y est encore ?
  • Un collier pour enfant et un morceau de tulle probablement d’une robe de marié. Je suis sûr que la gamine joue au petit poucet, c’est elle qui a cassé le phare de l’Impala.
  • Oui, ou vous tirez vous-même des conclusions pour vous faire mousser.

Cairn en ouvrit la bouche de surprise, ce n’était pas exactement la réponse qu’il attendait.

  • Mais…
  • Débarrassez moi le plancher Cairn avant que je ne fasse un rapport sur vous.
  • Non vous ne comprenez pas… continua Cairn inquiet.
  • Non c’est vous qui ne comprenez pas lieutenant Cairn, vous êtes relevé de vos fonctions jusqu’à nouvel ordre… agent Malone, veuillez raccompagner le shérif jusqu’à chez lui et veiller à ce qu’il prenne la direction de Houston.
  • Mais la gamine… insista Cairn.
  • Il n’y a pas de gamine ! Aboya Mc Carty.

Cairn compris soudain. Ils connaissaient l’identité des tueurs, ils n’avaient aucunement l’intention de les arrêter vivants, la gamine passait au second plan, dommage collatéral, tout ça…. Merde, espèce d’enfoirés du FBI.

Bobby Saltz vivait derrière le motel dans une caravane, et quand il n’était pas à la loge, aux heures réglementaire, il passait son temps dans la caravane à jouer à Call of Duty et Ghost Recon, tout à fait certain qu’il ferait un Navy Seal plus que correct si seulement la sélection n’était pas aussi… eh bien sélective. Alors il rêvait en couleur des Marines, rêvait de démastiquer les types de Daesh dans les ruines de la Syrie et tant pis si le président Trump, qu’il adorait, avait dit qu’ils avaient vaincu Daesh, il y aurait toujours du Mouloud à casser, peut-être bientôt l’Iran, qui sait… En plus de la réception, il s’occupait des chambres, le tout pour huit dollars de l’heure ce qui était pas mal payé dans la région pour un gars de son âge. Les deux mexicains bizarres étaient partis sans aucune raison apparente comme s’ils avaient le feu aux fesses, après les Walker. Il aimait bien le couple, des clients réguliers, qu’est-ce qu’ils pouvaient bien leur avoir fait ? Pour un peu il aurait bien appelé la police mais chacun sa merde comme on dit, il ne voulait pas que l’ex Marine revienne pour lui casser la gueule ou pis, il n’avait pas l’air commode ces deux-là.  Il commença par la chambre des Walker, des gens biens, propres, qui ne faisaient jamais d’histoire. Sauf ce matin, mais bon, c’était des choses qui arrivaient. Ce qui n’arrivait jamais en revanche c’était de trouver la chambre des Walker en désordre, couverture et matelas par terre, les serviettes sales… mais attends c’est quoi ça c’est du sang ? Oui du sang, beaucoup de sang et il y en avait des traces jusqu’à la salle de bain. Sidéré, Bobby s’approcha, il entendait du bruit, un bruit de chaine. Bobby prit son courage à deux mains et franchit la porte. Un spectacle horrible. La fille était suspendu par des menottes au pommeau de douche, sa robe de pute déchirée, ses bas résille écorchés, comme ses poignets, ses seins, elle avait le visage tuméfié, déformé par les coups, un œil fermé, la bouche enflée, on lui avait cassé toutes ses dents de devant. Il pensa aux Walker, des gens si bien, merde ! La fille respirait faiblement.

  • Bon bah l’imagine qu’ils vont plus revenir, dit-il avant de sortir son portable et de filmer la fille.

Primo et Lupo étaient sur les dents. Ils avaient roulé à fond et pas l’ombre d’un pick-up marron. Ils l’avaient peut-être dépassé sans le voir ou le gamin avait raconté n’importe quoi pour se faire mousser, les deux frères, éternellement, s’engueulaient sur le sujet, et comme quand Lupo avait une idée derrière la tête elle n’était pas ailleurs, revenait cette histoire de petite fille maudite qu’on ferait mieux de leur laisser et ne plus s’en occuper.

  • Ah oui et tu veux qu’elle témoigne contre nous peut-être ?
  • Elle a cinq ans, bougonna Lupo, personne ne va l’écouter.
  • Si ceux à qui on l’a enlevé bougre de con, et puis t’oublies les flics qu’on a buté, on est au Texas ici mon pote, ils vont tirer à vue s’ils nous trouvent !

Lupo était persuadé du contraire. Lupo était persuadé qu’il pouvait se rendre invisible, c’était Jésus Malverde qui lui avait dit dans un rêve, et il en avait eu déjà la preuve, les gens ne le sentaient pas quand il s’approchait pour frapper, les gens ne le voyaient que quand il le voulait. Mais il n’en n’avait jamais parlé à son frère parce que pour lui tout ça c’était des conneries. Ils trouvèrent Timberwood Park sans mal, indiqué par un panneau ce qui les rendit jouasse jusqu’à ce qu’il découvre que l’endroit était un entrelacs de routes et de propriétés plus ou moins isolés les unes des autres.

  • La puta ! On va mettre des heures à la trouver !
  • On la trouvera jamais, tirons nous !
  • Tu fais chier, ferme un peu ta gueule et surveille !

Ils maraudèrent pendant plus d’une heure sans résultat avant d’apercevoir un péquin trainer près de sa boite aux lettres. Primo se pencha avec son sourire le plus avenant et demanda s’il connaissait les Walker, un couple avec un pick-up marron.

  • Ah oui je les connais, ils roulent toujours trop vite, mais je sais pas où ils vivent.
  • Et quand ils roulent, ils vont vers où, demanda Primo plein d’espoir.

Le type montra une direction, ils en venaient, la chinga !

  • Attendez, je vais demander à ma femme, dit le type avant de retourner vers la maison.

Il revint dix minutes plus tard avec un autre homme habillé d’un teeshirt rose et d’un short pistache, musclé et tatoué au mollet. Lupo bâilla de surprise.

  • Des pédés !
  • Ta gueule hijo ! Ils vont nous aider.
  • Je déteste les pédés, gronda le géant.
  • Reste tranquille.
  • Les Walker ? Non ça me dit rien chérie, dit la « femme » à son homme, par contre je peux vous dire où ils vont, je connais quelqu’un qui habite dans leur rue. Mais l’adresse exact j’ai pas.

Mais putain accouche, se dit Primo.

  • Et c’est qu’elle rue ? Demanda-t-il presque en chantonnant.

La rue Franklin D. Roosevelt était probablement la plus longue rue de tout le complexe. Elle descendait vers la banlieue de San Antonio en suivant le dénivelé des collines sur lesquelles était perché Timberwood Park. A nouveau ils roulèrent au pas, surveillant chacun un côté de la route et même comme ça ce n’était pas simple parce que voitures, garages et maisons étaient toujours situés en retrait de la route, sous des arbres quand ce n’était pas derrière. L’endroit sentait un certain confort, très classe moyenne supérieure, encore le genre d’endroit où ils ne vivraient jamais ni l’un ni l’autre, mais c’était trop blanc pour eux ici, trop texan, gringo, pour qu’ils l’envient, et si en plus on y tolérait les pédés… Lupo n’en revenait pas qu’ils s’affichent comme ça.

  • Non mais tu te rends compte, ils se gênent plus ! En plein jour !
  • Bah quoi c’est pas des vampires quand même, tu veux qu’ils sortent que la nuit, rigola son frère.
  • Quand même… c’est une maladie, ils devraient avoir honte !
  • Allez arrêtes et fais attention.
  • Ma femme ! Tu l’as entendu !? Incroyable !
  • Qu’est-ce que tu veux c’est comme ça de nos jours.

Soudain il freina. Il venait d’apercevoir quelque chose de l’autre côté de la route qui se reflétait dans son miroir extérieur. Un pick-up avec une bâche, à demi rangé dans un garage, un pick-up dont il apercevait le bas de caisse marron. Il le sentit en lui comme un aiguillon chauffé à blanc, il en était sûr, ils les avaient trouvé. Il fit demi-tour au ralenti et se rapprocha.

Lupita était sidéré par la terreur. Elle avait cru échapper à un ogre et son frère, et elle était tombée, comme dans le conte, sur un sorcier et une sorcière. Ils l’avaient trouvé sur la route, sous la bâche où il y avait des outils, là où elle s’était cachée après avoir grimpé bravement le haillon. Ils avaient bien rigolé quand ils l’avaient trouvé, avaient dit que c’était un cadeau du ciel, et puis après tout gentiment il l’avait invité à monter dans la cabine en lui demandant d’où elle venait. Lupita s’était senti libérée, toute la peur, toute la tension qui se lâchait d’un coup, ils eurent du mal à comprendre ce qu’elle racontait tant elle hoquetait dans ses pleurs. La dame fini par la calmer en lui faisant un gros câlin, et elle ne sentit pas qu’en vérité c’était une sorcière. Elle se laissa au contraire aller jusqu’à aller raconter son tio et sa tia, que le monsieur qui s’appelait Primo l’avait enlevé et tout ça. Les deux autres avaient échangé un regard et puis ils l’avaient aidé à monter dans la cabine.

  • On va appeler la police, décida la dame.

Ils étaient reparti tout de suite après, ils n’avaient pas de téléphone, il fallait retourner à leur maison qui n’était pas très loin. Non elle ne sentit rien, ils étaient gentil, ils sentaient bon, la dame, qui la complimenta sur sa jolie robe de princesse, en avait une bien belle elle aussi, avec des fleurs rouges, les sorcières ça porte pas des robes avec des fleurs rouges, et puis c’est pas jolie comme la dame. Elle avait compris trop tard, une fois devant la maison. Ca sentait pas bon, comme de la soupe qui a cuit trop longtemps, et puis c’était sale, il y avait des déchets sur le porche, dans l’entrée, la dame et le monsieur la poussaient devant eux, elle eut un geste de recul quand il apparue. Un adolescent en caleçon, l’air de s’ennuyer à mourir comme tous les adolescents du monde.

  • Henry je te présente Lupita, chantonna la gentille dame.
  • Ouais, ouais…. Fit l’adolescent avant de filer Dieu sait où.
  • Entre ma chérie.

Elle hésita

  • Pourquoi c’est sale ?
  • Parce qu’Henry n’a pas rangé…. Henry revient ici !
  • Allez entre ma petite, dit gentiment le monsieur en l’invitant d’un sourire et de la main.

Lupita se laissa faire en se disant que leur fils il était drôlement pas sage pire que Julio qui pourtant en faisait voir de toute les couleurs à tio et tia. Elle se pinça le nez en entrant, la porte se referma derrière elle, elle regarda les adultes, ils avaient un drôle d’air maintenant, un air qui ne lui plaisait pas, puis la dame dit un mot magique.

  • Tu veux un verre de lait ?

Lupita adorait le lait, dans le barrio c’était souvent du en poudre alors c’était moins bien, elle aimait le lait de vache, le vrai, même qu’elle en avait gouté quand elle était parti à la campagne chez ses grands-parents.

  • Du vrai ? Demanda-telle.
  • Bien sûr ! Allez viens.

Ils se firent un passage dans les papiers gras et les boites de conserve et pénétrèrent dans la cuisine la plus sale qu’elle n’ait jamais vu. Des assiettes plein l’évier croûteuses de nourriture en pleine moisissure, des verres opaques de crasse, des plats laissés sur la gazinière tâchés de sauce et de graisse brûlée, un sol gras de saleté, et le frigo à l’identique. Elle sorti un berlingot déjà ouvert.

  • T’inquiètes pas il est frais, dit la dame en lui remplissant un verre sale.

Lupita hésita, prenant le verre du bout des doigts, un peu dégoutée.

  • Je te dis qu’il est frais ! Insista la dame en lui montrant des chiffres sur le carton.

Lupita savait à peine lire, elle mit quelques secondes avant de déchiffrer la date de péremption, sans comprendre du reste. Et puis surtout elle commençait à sentir la peur remonter, quelque chose n’était pas normal dans cette maison. Mais tant pis, le lait d’abord. Elle but deux gorgées avant de faire tomber son verre. Elle s’était réveillée dans une cage à poule fermée par un gros cadenas et tout de suite, son premier réflexe ça avait été de pleurer. Pleurer comme une gamine pris au piège dans un conte violent, pleurer comme une gamine terrorisée par les sorciers et sorcières, les ogres et les chimères de la nuit, comme une môme qui réalisait amèrement que ce n’était pas que des chimères et des contes.  Soudain le placard à outil s’ouvrit sur le trio. Ils la regardaient avec une joie mauvaise.

  • Oh regarde la petite elle chouine ! Dit la dame.
  • La petite garce doit se sentir seule, Henry va chercher Robert.
  • Hihihi, ricana leurs fils.

Il revint avec un squelette, un squelette de bébé, la petite fille hurla de terreur. Il déposa délicatement le squelette dans la cage à poule tandis que le monsieur l’empêchait de sortir. Lupita était hystérique, elle donna des coups de pied dans le métal, dans le squelette, dans la figure du garçon, mais ils refermèrent impitoyablement la cage et la fourrèrent dans le noir dans le cagibis avec son nouvel ami.

Cairn roulait vers Junction, branché sur radio police. Il avait un poste dans sa voiture personnelle et aucune intention de lâcher l’affaire parce qu’on le lui demandait. Les barrages avaient été renforcé par des types du SWAT, c’était clair que Mc Carthy avaient l’intention de tous les abattre à vue s’ils tombaient sur eux. Cairn était tendu, il pensait à la gamine et se demandait qui c’était, assez maligne et courageuse pour essayer d’échapper à ses kidnappeurs où est-ce qu’elle pouvait-être à cette heure ? A cette heure ils devaient avoir changé de voiture, à cette heure ils pouvaient avoir passé Houston et être sur le chemin de la Nouvelle Orléans, alors elle serait perdue pour lui. Il appuya sur l’accélérateur alors que radio police s’excitait. Un cas de viol avec violence au Carson, ça ne l’intéressait pas plus que ça mais il laissa le son à plein volume. Il était fatigué mais ça attendrait, il ne dormirait pas tant qu’il n’aurait pas retrouvé cette môme, il avait emporté son 38 avec lui et son AR15 personnel parce qu’on ne savait jamais, ces types ne se laisseraient pas appréhender facilement.

  • Une Volvo grise vous dites ? chuinta la radio.
  • Oui de 2006, ils se sont barré une demie heure après les suspects.
  • Je crois bien qu’on en cherche une nous autre de Volvo grise de 2006.

Cairn freina sur le bas-côté, le cœur qui battait à cent à l’heure. Il s’empara fébrilement de son téléphone et pria Saint Google Map. Le Carson était bien signalé sur la carte. Il redémarra sur les chapeaux de roue, coupant la route à un camion. Une ambulance, la camionnette de la police scientifique, des voitures de flic partout, un long shérif fin comme un roseau avec un chapeau de cowboy qui interrogeait un jeune homme, Cairn s’approcha d’un des adjoints et sorti sa plaque de police.

  • Qu’est-ce qui s’est passé ?
  • Un type et sa femme ont tabassé une pute, les gars que tout le monde cherche sont parti à leur poursuite, on sait pas pourquoi.
  • Les gars à la Volvo grise ?
  • Oui.
  • Dans quelle direction ? On sait ?

L’adjoint secoua la tête

  • Ouais, on a envoyé du monde..
  • Je peux voir la fille ?
  • Pourquoi faire ? Demanda le flic soudain méfiant.
  • Je suis sur la piste de deux meurtriers qui kidnappent leurs victimes, mentit-il à demi  C’est peut-être lié à mon affaire.
  • Bon… comme vous voulez mais je suis pas sûr qu’elle soit en état de parler.

Il posa la même question au pompier.

  • Elle a la mâchoire fracturée en trois endroits, utilisez un stylo mais je suis pas sûr qu’elle vous réponde, et dépêchez-vous on doit l’amener à San Antonio.

Cairn entra dans la camionnette. Il l’avait massacré, qui qu’elle ait été, elle ne serait plus jamais la même ni physiquement ni moralement et sur le moment il ne sut quoi lui dire, alors il lui montra sa plaque. Elle détourna la tête, il sorti un carnet de sa poche. Il voulait savoir ce qui s’était passé, quel lien il pouvait y avoir avec les deux autres pour que, leur gamine sous le bras, ils partent à la poursuite du couple. Cinq minutes plus tard il sortait comme une flèche et fonçait droit sur le réceptionniste. Croche-pied, plaquage au sol.

  • Où est ton téléphone fils de pute !?
  • Au secours vous me faites mal !
  • Ton téléphone !
  • On peut savoir qui vous êtes ? Demanda le shérif derrière eux alors que les adjoints accouraient pour les séparer.

Cairn lui montra sa plaque sans lâcher l’autre.

  • Ce petit enfoiré l’a filmé avant de vous appeler !
  • Ecartez-vous, ordonna le shérif avant d’aider Bobby à se relever.
  • Merci shérif j’ai cru qu’il allait me tuer ce fou.

Le shérif lui flanqua une magistrale gifle qui lui fit faire un demi-tour sur lui-même avant de tomber en vrac contre le coffre d’une voiture.

  • Ton téléphone, dit-il en tendant la main.
  • Il est à la réception.

Le shérif fit signe vers un de ses adjoints.

  • Et j’espère pour toi que ce n’est pas déjà sur Youtube.

Il se tourna vers Cairn.

  • Shérif Braddock.
  • Lieutenant Cairn, enchanté monsieur.
  • Merci du coup de main mais je peux vous demander ce que vous faites ici ?

Cairn avait l’impression d’avoir à faire à quelqu’un d’intelligent, il lui expliqua tout, à commencer par la gamine.

  • Une gamine ? personne ne nous a parlé d’une gamine.
  • C’est que personne ne veut en entendre parler. Vous connaissez leur identité ?
  • Les frères Derringer, des sicarios des cartels à ce qu’il parait, on a ordre de tirer à vue… merde, et ils ont enlevé une gamine vous dites.
  • La petite laisse des traces derrière elle. Vous permettez que j’examine leur chambre ? Je ne toucherais à rien.
  • Non, vous connaissez la procédure, je ne peux pas vous laisser entrer, dites-moi ce que vous cherchez mes hommes le trouveront.

Cairn se mit dans la peau des tueurs, qu’est-ce qui pouvait les motiver comme ça ? Pourquoi partir à la poursuite du couple ? Qu’est-ce qu’il leur avait fait ? Puis il pensa à la gamine. Maligne et vive.

  • Cherchez des liens, ou ce qui aurait pu servir de lien.

Le shérif passa les ordres, les gars du laboratoire ressorti quelques minutes plus tard avec des bandes ensanglantées qu’on avait tranché. Elle avait réussi à se faire la malle et était monté dans le mauvais véhicule, c’était la seule explication possible.

  • Bon Dieu si elle est là-bas….
  • Quoi ?
  • On a leur adresse, j’ai envoyé le SWAT sur place, il faut les prévenir !

Casque d’acier noir, cagoule, gilet pare-balle, fusil de précision, la troupe avançait entre les arbres. Signes, déplacement en perroquet, AR15 pointé sur la maison qui s’étalait là-bas. Rien ne bougeait sauf les spécialistes en noir, ils s’approchaient avec le bélier, six hommes à l’arrière de la maison, le même nombre devant l’entrée qui était entre-ouverte, les autres en retrait, snipers visant les fenêtres, là-bas, au loin le shérif s’approchait avec Cairn. Assaut au signal du chef de peloton, les hommes entrèrent en trombe dans un cloaque de saleté et de désordre repoussant, et ne trouvèrent que trois cadavres. Deux dans la cuisine, égorgés, un troisième dans le hall, un adolescent à qui on avait écrasé la tête à force de coups. Ils fouillèrent la maison à la recherche de la gamine et découvrirent sa cage avec un morceau de tulle accroché au fil de fer, ainsi que d’autres cadavres plus anciens. Deux entassés dans une baignoire à l’étage qui pourrissaient et d’autres qu’ils découvrirent plus tard, dans les murs, sous le plancher, dans le jardin, mais à ce stade Braddock avait déjà fait venir hélico et renfort, pas question de laisser les deux sicarios filer avec la petite fille.

  • Quand je vous disais qu’elle jouait au petit poucet, dit Cairn en faisant danser le morceau de tulle entre ses doigts.
  • Vous aviez raison elle est maligne…

Cairn s’approcha du cadavre de l’adolescent et fit un signe vers la hache.

  • Je crois que l’un des deux est blessé.
  • Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
  • La hache au milieu du couloir, il y a du sang dessus et personne ne présente de blessure de hache.
  • Celui avec la tête en bouillie peut-être…
  • Non il y a du sang et de la cervelle sur le mur, on lui a proprement éclaté le crâne.
  • Et arraché un œil, fit remarquer le shérif.
  • Qui c’était d’après vous ?
  • Je ne sais pas, leur fils peut-être…. En tout cas on est tombé chez une bonne famille de malade.
  • Ouais, on dirait. Ce monde est fou.

L’hélicoptère tournoyait dans le ciel. Primo l’observait, son 45 dans la main, il avait jeté sa veste dans le trou avec les cadavres des flics, sa chemise jaune tâchée de sang, celui de son frère et celui des sadiques. Lupita se tenait accroupis sur la banquette arrière, le nez également pointé vers le ciel, Lupo saignait. Le gamin l’avait eu par derrière, sortant de nulle part, la hache bien plantée dans le dos, avec pour seul résultat de rendre Lupo fou de rage. Son frère lui avait confectionné un bandage de fortune puis ils avaient retrouvé la gamine. Elle était dans un placard à outil dans le garage, quand ils avaient découvert le squelette avec elle Primo avait été choqué. Alors quand la gamine avait fait une crise pour ne pas monter dans le coffre de leur nouvelle voiture, il avait d’autant céder que cette nouvelle voiture avait une fermeture enfant à l’arrière. Un SUV Ford qui attendait dans le garage. Mais maintenant ils étaient coincés dans Timberwood Park avec les flics partout et Lupo qui chouinait.

  • On va jamais sans sortir.
  • Arrête, on s’en est toujours sorti non ?
  • Pas cette fois, elle nous porte malheur je t’avais dit.

Primo regarda la fillette dans le rétro.

  • T’entends ça ma petite, il dit que tu portes malheur, t’en penses quoi ?
  • Si vous m’aviez pas enlevé déjà d’abord on en serait pas là, fit-elle remarquer avec aplomb.

Primo ne put s’empêcher de sourire en hochant la tête.

  • Là-dessus elle a pas tort, dit-il à son frère.
  • Tue-là, répondit ce dernier.
  • Hein ?
  • Tue-là, faut qu’on s’en débarrasse elle nous porte la poisse.

Primo se retourna vers elle, cette fois elle ne faisait plus du tout la maligne, le visage figé par la peur, elle fixait le canon du 45 pointé dans sa direction.

  • T’as entendu ? Il veut que je te tue !

Les larmes montent facilement dans ces cas-là, elles grimpèrent sans mal le bord de ses grands yeux noirs et charbonnés, mais à ce stade le mascara avait quasiment foutu le camp, découvrant le visage ovale d’une enfant métis. Il lui papouilla gentiment le crâne.

  • T’inquiète pas, je vais rien faire…. Je vais rien faire parce que tout ça c’est des conneries, on est pas maudit on est dans la merde.

Soudain il resserra sa prise, lui tirant les cheveux, la fillette poussa un cri.

  • On est dans la merde à cause de toi entiende ? Alors t’arrêtes de faire ta maligne et t’essayes plus de t’évader.
  • Promis, jura la petite fille.

Une voiture de police passa en trombe là-bas, Lupo gémit.

  • Ils sont partout.
  • On va trouver un moyen.

Ils étaient cachés dans un bosquet à l’écart de la route, de là où ils se trouvaient ils pouvaient admirer la vallée comme une promesse, San Antonio là-bas où ils pourraient se perdre et surtout trouver de l’aide, car le cartel avait le bras long. Mais encore fallait-il foutre le camp de ce foutu piège dans lequel ils s’étaient fourrés, et impossible d’attendre la nuit. Non il fallait faire ça vite avant que l’endroit soit complètement bouclé. L’hélicoptère s’éloignait, il démarra le SUV et sorti du bosquet en marche arrière.

  • Qu’est-ce que tu fais ?
  • Fais-moi confiance.

Il continua en marche arrière jusqu’à un autre bosquet avant de prendre la colline de biais et de la descendre vers San Antonio, roulant derrière les maisons. Il roulait doucement pour ne pas soulever de poussière et avoir le temps de réagir si jamais les flics déboulaient, l’hélico tournoyait vers l’est, de là où ils étaient partis, les voitures de flics continuaient d’affluer de tous les côtés, il se rangea sous une nouvelle haie d’arbres et attendit. Il y avait une maison pas loin, ils pouvaient voir une femme en train d’étendre son linge.

  • On pourrait l’obliger à nous faire passer, suggéra Lupo.
  • Pourquoi faire ? On est grillé de toute façon, non faut qu’on planque à San Antonio, j’appellerais un mec que je connais là-bas.
  • Les patrons vont l’apprendre.
  • Pour le moment les patrons je m’en branle, répondit sèchement son frère en repartant au ralenti.

Ce n’était pas la première fois que les deux frères devaient faire face à ce genre de situation, prit en chasse plus d’une fois, identifiés, recherchés, ils n’avaient pourtant jamais fait un seul jour de prison, sauf à l’armée pour Primo et dans sa jeunesse Lupo avait fait de l’hôpital psychiatrique en unité sécurisée mais ce n’était pas réellement la prison. En revanche c’était la première fois qu’ils étaient recherchés par tout un état, FBI en tête, et pourtant cette nouveauté fut à leur avantage. Mc Carthy débarqua en hélico dans la propriété des Walker et la présence de Cairn ne fut pas bien reçue. Braddock en fut pour une belle engueulade et Cairn prié de foutre le camp avec la promesse de perdre sa plaque s’il le revoyait. Le temps perdu à nouveau à savoir qui avait raison sur l’autre et surtout à qui revenait l’enquête fut autant de temps perdu et de confusion sur la colline. Traversant les bois, évitant la route, les deux frères parvinrent finalement en ville. Cairn rejoint à son tour San Antonio parfaitement déprimé, assis dans un bar à vider une bière en regardant la télé où s’étalait le portrait des deux frères sur toutes les chaînes locales. L’un ressemblait à une version rajeunie de Dany Trejo, ressemblance qu’il devait cultiver, Cairn n’en doutait pas, quant à l’autre il avait l’air passablement abruti et brutal, le genre de type qu’on n’avait pas envie de croiser la nuit dans une rue déserte. Il se demandait lequel des deux avait été blessé à coup de hache, il aurait parié pour le second. Mais le plus déprimant c’est qu’aucun journaliste ne faisait mention de la petite fille et il n’avait pas la moindre piste à ce sujet, sinon l’intime conviction que les deux tueurs étaient probablement en ville, en train de se chercher une planque. Mais les choses n’étaient pas aussi simples même pour ces deux voyous aguerris.

  • Primo ? T’es malade de m’appeler tout l’état vous recherche !
  • Je sais puto c’est pour ça que je t’appelle justement, il nous faut une planque et vite.
  • Ecoute Primo, je sais que je suis en dette mais là….
  • Là quoi ? C’est maintenant ou jamais hijo !
  • Primo j’ai promis à ma femme que….
  • M’emmerde pas avec ta vieja puto faut que tu nous aides !

Enrique avait connu Primo à Leavanworth pendant sa détention, ils s’étaient liés d’amitié suite à une altercation avec d’autres prisonniers, Primo avait de l’entregent en prison et une aura naturelle de type qu’il ne fallait pas faire chier. Enrique avait fait trois ans pour complicité dans un trafic de faux billets, il en était sorti avec la ferme intention de changer du tout au tout, comme il l’avait promis à sa femme, une américaine pure souche avec qui aujourd’hui il tenait un bar. Il se faisait appeler Richard aujourd’hui, tenait le rade dans la journée, s’était fait enlevé ses tatouages contre une jolie somme mais gardait des contacts sporadiques de son ancienne vie parce qu’on ne savait jamais, que rien ne durait et qu’il fallait être prévoyant. En gros il n’était pas complètement retiré des affaires quand bien même il n’en faisait plus. Mais ce jour-là il aurait largement préféré ne plus rien avoir à faire avec personne et surtout pas deux fugitifs que le Texas au grand complet recherchait. Il avait un flic au comptoir, il l’aurait parié et Primo et son cinglé de frère n’allaient pas tarder.

  • Sacrée histoire hein ? Dit-il en servant un verre de rye à Cairn tandis que la télévision au bout du comptoir continuait de signaler les frères Derringer à tous les pistoleros du Texas.
  • Mouais… grommela Cairn en détournant le regard de l’écran.
  • Vous croyez qu’ils vont les attraper ?
  • Allez savoir… continua l’autre sur le même ton en avalant son verre d’un seul trait.

Pas la réponse qu’Enrique attendait mais il s’en contenterait. Le gars avait l’air au bout du rouleau, usé par les kilomètres, il lui fit signe qu’il en voulait un autre, il l’estima inoffensif. Cairn avait le nez dans son nouveau verre, il le laissa s’éloigner en se disant que ce mec avait sans doute deviné qu’il était flic et qu’il se gourait. Il ne l’était plus, terminé. A quoi bon ? Mc Carthy allait probablement le griller auprès de tout le monde, mettre le grand holà sur ce qui restait de sa carrière. Il fallait savoir s’en aller à temps, la vie est une question de timing après tout. A l’autre bout du bar le barman consultait ses mails. « On est là » disait le premier message, Enrique disparu par la porte de secours. Le SUV attendait près du casse mitoyen au bar. Primo sorti le premier, sourire aux lèvres comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes putain !

  • Ola puto ! Como esta !?

Enrique n’était pas d’humeur.

  • Dépêchez-vous putain, votre gueule est sur toutes les télévisions du pays !

Il lui fit signe de le suivre, il allait les mettre à la cave en attendant de pouvoir contacter les bonnes personnes. Lupo sortit de la voiture à son tour, grosse baleine au teeshirt tâché de sang, Il tenait par la main une gamine dans une robe de marié grise de crasse. Elle faisait une petite mine, le visage barbouillé d’un mélange de saleté et de mascara, Lupita n’en menait pas large, Primo l’avait encore grondé avant d’arriver, qu’elle ne fasse pas d’histoire où elle aurait pire qu’une fessé et c’est l’ogre qui s’en chargerait. L’ogre avait même rigolé à cette idée. Enrique eut un hoquet.

  • Qui c’est celle-là ?
  • Une livraison, répondit sèchement Primo en le regardant droit dans les yeux. Manière de lui dire de se mêler de ses affaires.

Enrique se voyait comme un courageux, la reprise en main de sa vie lui prouvait mais il avait ses limites comme son séjour en prison le lui avait prouvé. On ne tenait pas tête à un type comme Primo Derringer, ou pas bien longtemps. Il leur dit de s’amener en ouvrant le soupirail extérieur qui menait à la cave.

  • Tu veux nous foutre dans ta cave ? T’es pas bien ?
  • C’est tout ce que j’ai à proposer pour le moment, juste en attendant… Faut que je passe des coups de fil tu comprends ?
  • Mmh…

Primo regarda la cave l’air de ne pas y croire avant de faire signe à son frère. C’est à ce moment-là qu’elle se mit à crier, terrifiée à l’idée de rentrer là-dedans. Lupita en avait trop vu, elle avait encore la vision du squelette dans la cage, elle imaginait sans mal d’autres squelettes dans ce trou, maintenant elle avait peur du noir. Ce noir là ce n’était pas le noir de la nuit, la nuit dans le barrio, celui-là c’était celui des maléfices et des sorcières. Alors elle hurla alors que Lupo la soulevait.

  • Je veux pas rentrer là-dedans ! Je veux pas rentrer là-dedans !
  • Tu feras ce qu’on te diras !
  • Qu’est-ce qui se passe ici ?

Cairn était parti pisser, il avait entendu les cris de la môme et avait eu comme un mauvais pressentiment. Il ne reconnut pas sur le moment les deux fugitifs, l’alcool sans doute, la surprise aussi. Tout ce qu’il vit c’est la robe de tulle déchirée de la petite, il dégaina son arme de service une seconde trop tard. Les armes aboyèrent, les balles fusèrent, Enrique couru se mettre à l’abris, Lupo lâcha la petite qui s’enfuit vers le casse, Cairn sentit un projectile lui arracher un bout d’oreille, puis un autre qui l’envoya rebondir contre le mur, mais il ne cessa de tirer pour autant, faisant tomber le moustachu alors que son frère revenait du SUV avec un fusil à pompe au canon scié. Cairn tira dans sa direction, les balles s’enfoncèrent dans le thorax du géant sans effet, il arma le fusil.

  • Sale flic, dit-il avant que la dernière balle de Cairn lui traverse le front.

Lupita s’arrêta à mi-course et regarda en arrière. Primo et Lupo étaient allongés, le monsieur qui leur avait tiré dessus était adossé au mur l’air mal en point, elle retourna sur ses pas, au loin on entendait déjà des sirènes. Elle passa à côté du cadavre de l’ogre, c’était dégoûtant ce qui lui sortait du crâne alors elle détourna les yeux et regarda Primo qui râlait, elle s’écarta de lui et alla voir le monsieur. Il avait visiblement mal, un peu de sang rose lui sortait de la bouche et il était tout pâle.

  • Tu vas pas mourir hein dit monsieur ?

Cairn lui rendit un sourire tordu, il était foutu et il le savait, deux balles dans la poitrine, sourd d’une oreille, il toussa, puis lui dit.

  • Non, non t’in…. t’inquiète p… pas…. Comment tu… t’appelles ?
  • Lupita, dit cette dernière en se blottissant contre lui. Et je veux pas que tu meures.
  • Ne t’inquiètes pas je….

Cairn s’évanouit avant de finir sa phrase, alors Lupita dit :

  • On dirait que t’es mon prince et que tu dors hein…. Tu dors hein ?

Elle pleurait.

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Le Paradise Tribune l’a surnommé le Chat parce qu’il rapporte ses victimes dans les jardins et les arrière-cours et qu’il agit de nuit. C’est son troisième à ce jour. Comme vous pouvez le voir, il tue au couteau, probablement un couteau de cuisine ébréché. Ses victimes habitaient toutes le secteur d’East Eden, vous avez leur nom et adresse avec le mémo qu’on vous a remis. On ne sait pas comment il se déplace, probablement en voiture, ce qui veut dire qu’il a moyen de s’échapper si jamais vous le prenez en flag, inutile de dire qu’il ne faut surtout pas qu’il puisse remonter dans sa voiture….

 

East Eden, tu trouves pas ça marrant ? De quoi ? Que tous les paumés de cette ville se trouvent à l’est d’Eden ? C’est biblique moi je dis ! T’as pas tort, mais c’est voulu. Qu’est-ce que tu racontes !? C’est voulu je te dis ! Mais non ! Ils sont là parce que les immeubles sont pourris ! Et avant eux ? Avant eux ? Avant eux il y avait les nègres qui…. On dit les afro-américains espèce de raciste ! Oui pardon, les afro-américains donc qui ont construit cette ville. Hein ? Mais arrête ton char ! Mais non, les premiers ouvriers ont été installés là, précisément parce qu’ils étaient noirs. A l’est du futur Eden Park. Quand la ville a été finie, ils ont mis tous les ouvriers au chômage et ils ont laissé pourrir le quartier. Mais tu délires ! Pas du tout, le fondateur de cette ville, Monsieur Elmer Brown, était un chevalier du Klan, et il est resté 15 ans en place à la mairie. Et après ça il y a eu South Johnson, notre truculent amateur d’Elvis qui a faire pendre quatre n… afro-américains pour une sombre histoire de viol qui n’a jamais été prouvée. Qu’est-ce tu veux c’était l’époque qui voulait ça. L’époque ? En 84, en pleine ère Reagan, le maire républicain Lucius Konville coupe le budget alloué par la ville aux services sociaux par deux et refuse un projet de rénovation d’East Eden payé par l’état, au fait, je cite, qu’East Eden avait été construit pour 100 ans, et que les immeubles étaient comme neuf. Trois jours après cette déclaration se déclenchait une émeute dans le quartier suivie de l’incendie dont on voit encore les traces aujourd’hui. C’est voulu et ça toujours été voulu. Et tu sais pourquoi ? Pourquoi ? Parce que tous ces cons sont des chrétiens purs et durs, jusqu’à aujourd’hui ! Qui est-ce qui a défendu la candidature de Vasquez ? Le révérend Conway ! Le chef de l’American Christian Church of Resurrection. God for America ! J’adore son émission,  moi je dis que tout ça c’est des trucs de complotistes, tu veux que je te dise ton problème, tu crois en rien.

Kouly bouli hopa tsé, héfévé yapouka wâ ! Hey mais c’est Old Man, comment ça va Old Man ? Kibili hakoutah tak policeman ! Tu t’es trouvé une nouvelle gabardine Old Man ? Où est-ce que tu l’as eue ? A l’Armée du Salut ? Pshiit bzé oba kiiiiia ! De quoi ? Le ciel ? Hu tak brélé ! Eh bin dis donc t’en as de la chance ! Et qu’est-ce que t’as trouvé d’autre ? Yipika tsé hoba loulou priiiikaa ! Des bouteilles de Coca vides !? Whaou ! Eh Old Man j’espère que t’as pas fait les poubelles derrière chez Ali cette fois ! Brr kaka houhou psébak ! Bon, bon, d’accord comme tu veux mon pote, t’énerve pas !

Jérôme a peut-être raison, je ne crois plus en rien, même plus en l’homme. Ou pas… je ne sais pas…plus. Mais comment faire ? Si Dieu existe, si tout ça a un sens, comment il peut accepter tout ça ? Old Man, à peine trente ans et il en paraît soixante, la guerre l’a rendu dingue, ou bien est-ce que c’est la rue ? Et notre gouvernement, comment il peut tolérer ça ? Il est juste un des deux ou trois cent vétérants qui arpentent les rues de cette ville. Tous ces mecs se sont battus pour nous et c’est comme si tout le monde s’en foutait. Je regarde sa longue silhouette s’éloigner dans le rétroviseur, avec son caddie déglingué et ses cheveux longs et gris comme un fantôme s’enfonçant dans un brouillard de chaleur et de gaz. Tu te rappelles quand il s’était dégotté ce 45 ? me fait Jérôme. Oui, chargé et rouillé, heureusement qu’il ne s’en est jamais servi il lui aurait pété à la gueule. Où est-ce qu’il l’avait trouvé déjà ? Sur San Remo non ? M’en souviens pas. Mais si tu sais même qu’il avait paraît-il servi dans le braquage de Farm Street ! Ah ouais peut-être, non franchement je sais plus. Voiture 42 on a un 10-15 au 1480 Fairbanks, un différent familial, est-ce que vous pourriez y aller jeter un coup d’œil avant que ça dégénère ? 42 à Centrale c’est comme si c’était fait.

Espèce de pute ! Je vais te défoncer ! Va te faire enculer Robo si tu ouvres cette porte je te jure que je tire ! OUVRE SALOPE ! Hé ho qu’est-ce qui se passe ici !? Quoi ? Rien du tout occupez-vous de votre cul vous autres ! On se calme monsieur, c’est quoi le problème ? Problème ? Y’a pas de problème ! Cet enculé a essayé de me violer ! Ferme ta gueule sale pute ! C’est quoi cette histoire ? Vous avez vos papiers monsieur ? Hein ! Mais elle raconte des conneries c’est ma femme ! Ecartez-vous monsieur s’il vous plaît… Faut l’arrêter monsieur le policier c’est un violeur ! Je vais te niquer salope si tu fermes pas ta gueule ! Bon il comprend pas quoi là ? reculez j’ai dit. Eh va te faire foutre fils de pute de poulet okay !? Non pas okay ! Eh mais vous faites quoi là !? Mains contre le mur ! Allez-y m’sieur l’agent ! Faites attention, il  une arme sur lui ! Je vais te déchirer chinga de tu madre ! Taisez-vous madame s’il vous plaît ! C’est cette pute qui est armée ! La ferme et écartez les jambes ! SALOPE ! ENCULE ! Madame, ouvrez s’il vous plaît ! Nan ! J’ouvrirais pas ! Je veux pas qu’il me touche ! Il ne vous touchera pas madame, je vous promets. Putain va ! Eh dites donc c’est quoi ça ? C’est mon couteau d’travail ! Votre couteau de travail ? Vous faites quoi comme genre de boulot exactement monsieur !? Je suis électricien. Y raconte des conneries m’sieur l’agent ! Il est au chômage ce connard ! Madame s’il vous plaît taisez-vous et sortez d’ici ! T’as vu ça Jérôme ? Ouais, joli Buck, drôle de couteau pour un électricien. Je m’en sers pour dénuder les fils ! Dénuder les fils avec un couteau de chasse ? C’est pas un couteau de chasse bordel ! Ah ouais ? Bin par chez moi c’est comme ça qu’on appelle ça, allez mains derrière le dos ! Eh mais qu’est-ce que vous faites !? Je vous embarque ! Faut le mettre en prison ce salaud ! Il a essayé de me violer ! Putain je vais te défoncer ! HEY ! Quatre-vingt-dix kilos, un mètre soixante-dix les bras levés, je suis obligé de lui faire un croche-pied pour le maitriser… Enculé de ta mère je vais te niquer ! Il va se tenir tranquille oui ! Ah ! Ah ! Bien fait fils de pute ! Madame taisez-vous et ouvrez cette bon Dieu de porte ! Nan ! Pas tant que vous l’aurez pas arrêté ! L’autre se met à brailler en espagnol tout ce qu’il connaît comme insulte, je lui enfile les bracelets un genou sur le dos, il se débat, je lui tords un pouce, il braille, clac, je referme les bracelets et je le relève. Allez par ici, je l’entraine vers la voiture pendant que Jérôme essaye de convaincre la femme d’ouvrir la porte. Les voisins sont aux fenêtres, ça rigole, ça discute, le vrai spectacle, comme si ce genre de chose n’arrivait pas constamment dans le quartier. Une vieille bagnole passe, un type seul derrière le volant qui fume un gros cigare, par la fenêtre ouverte on entend la voix suave de Césaria Evoria, Besame Mucho. C’est bon madame ouvrez, on lui a mis les menottes. J’ai pas confiance ! Vous les hommes vous êtes tous pareils ! Allons madame, soyez raisonnable, c’est la police qui vous parle. 42 vous m’entendez ? 10-2 Centrale à vous, s’en est où le 10-15 ? En cours, on essaye de convaincre la femme de nous ouvrir, on a un 10-16 possible, okay bien reçu 42 quand vous aurez terminé faites-moi signe, 10-4 Centrale. Je raccroche et je me retourne vers le mec, alors c’est quoi cette histoire de viol monsieur ? Mais elle raconte que des conneries ! C’est ma femme bordel, depuis quand c’est interdit de baiser sa femme ? Si elle n’est pas consentante ça reste un délit monsieur. De quoi !? Mais tu parles qu’elle veut pas, elle se ballade à moitié à poil toute la journée ! Finalement Jérôme réussi à la convaincre de lui ouvrir et lui confisque le 22 à un coup qu’elle tient à la main. Une grosse fille blanche avec le cheveu filasse et blond, les nichons qui ballottent sous son débardeur déchiré. J’ai peur monsieur l’officier c’est un violeur faut que vous l’enfermiez ! Racontez-moi ça madame, qu’est-ce qui s’est passé exactement ? J’ai mes ragnagnas m’sieur l’officier j’veux pas qui me touche ! Y pense qu’à ça ce gros porc ! Ce n’est quand même pas une raison pour le menacer d’une arme madame, je le menaçais pas je me défendais ! Vous avez un permis pour ça madame ? Un permis ? On n’a pas besoin d’un permis pour ça ! C’est un pistolet à bouchon ! Avec une balle dans le canon… on leur confisque leur outillage et on les réconcilie, pas la peine d’embarquer le gars, il promet de foutre la paix à sa femme, en échange de quoi on leur promet en retour de les embarquer tous les deux si on est rappelé ici à cause d’eux. 42 à Centrale, fin du 10-15, tout est rentré dans l’ordre. On repassera peut-être tout à l’heure pour voir. Bien reçu 42.

T’as vu ? C’était pas là hier soir ça. Ouais, on dirait que les B-13 ont encore fait des leurs, me répond Jérôme en jetant un œil sur les graffitis taggés S’ils continuent ça va encore être le bordel par ici. Eh mais dis-moi c’est pas notre pote Fabio là-bas ? Si je crois bien t’as raison. Il était pas censé se présenter au tribunal hier ? Ils l’ont peut-être relaxé. Vérifie tu veux. Centrale ici 42, j’aurais besoin d’une confirmation sur un 10-14, Fabio Fuentes, âge 21 ans, sans domicile fixe, arrêté pour possession de stupéfiant. Putain ! laisse tomber il est en train de se barrer ! Jérôme appuie sur le champignon alors que Fabio traverse une cour en cavalant. On vire à droite et on coupe par A street, je le vois qui disparaît entre les immeubles ruinés du bloc D. Si on le perd là-dedans c’est foutu, on est que deux et c’est bourré de camés et de dealers. Je fais signe à Jérôme de me lâcher à l’angle et je me mets à courir après ce con. Ça me rend dingue, ces camés se rongent les poumons avec toutes les saloperies qu’ils s‘enfilent dans les narines et il suffit qu’ils aient un uniforme au train pour se transformer en Carl Lewis ! Fabio prend brusquement par la gauche et rentre dans un hall défoncé. Je suis sur ses talons, passe devant trois de SDF avachis contre ce qu’il reste d’une rangée à demi calcinée de boîtes aux lettres. Fabio bifurque et s’enfonce dans un couloir aveugle, jonché de déchets et rempli d’une odeur frelatée mélange d’urine, d’ordures et de merde humaine, le couloir est presque entièrement plongé dans le noir. Je l’entends qui cavale et puis d’un coup qui grimpe des marches. Putain de merde ! J’aperçois l’escalier, faut absolument que je l’empêche d’atteindre les étages.  Au premier il y a une grande vitre crasseuse et pétée qui éclaire vaguement le palier, j’aperçois ses baskets bleues et blanches et la longue tige que forment ses jambes de camé, grimpant quatre par quatre les escaliers. Je sais bien que je pourrais sortir mon arme et faire feu, personne n’en aurait rien à foutre que je le blesse ou que je le tue, à la limite j’aurais les félicitations du chef mais ce n’est pas ma conception de l’uniforme. Protéger et Servir, c’est pour ça qu’on nous paye, et même un cramé de son espèce a le droit à ça. Fabio fils de pute si je t’attrape ! Je peux pas m’empêcher de beugler tout en le poursuivant. J’entends son souffle aphasique et ses pompes qui butent contre le béton, il passe devant un tas d’ordures qui couvre la fenêtre sur le palier du second, il entame l’escalier vers le troisième, j’aperçois sa main qui s’appuie sur la rambarde en même que j’entends des reniflements dans le couloir au-dessus, j’espère que ma gueulante n’a pas réveillé les prédateurs. Je connais ce bloc, c’est ici que vient se réfugier toute la pire crasse du district. Puis soudain j’entends un bruit de métal qui craque et Fabio qui pousse un cri, la rambarde a cédé, il passe devant moi comme une pierre en hurlant. J’ai pas le temps de le rattraper, j’entends son corps qui fait un bruit mou en s’écrasant, je fais demi-tour en allumant ma torche. Jérôme est arrivé, je le vois qui sort de la voiture, en retirant ses lunettes noires. Je me tourne vers la cage d’escalier en éclairant le corps de Fabio, je l’entends qui grogne vaguement. Putain t’as eu de la chance mon gars, je fais à haute voix. Il est tombé sur un autre tas d’ordures, il y a de la merde éclaboussée sur son pantalon de survêtement, il gémit, aidez-moi, aidez-moi, je m’approche. Alors ? fait Jérôme derrière moi. Je vois le bras droit bizarrement tordu de Fabio, il s’est pété le bras, faut qu’on l’emmène à l’hosto. Aidez-moi, au secours, reste tranquille mon gars, je vais t’aider, je lui fais doucement en l’aidant à se relever. Je remarque qu’il a du mal à respirer et du sang sur le front, l’éclat du bout de verre qui dépasse de son cuir chevelu. On entend des pas dans le hall. Hé m’qu’est-ce c’bordel !? P’tain des flics, fait une autre voix. J’aide Fabio à sortir de la cage d’escalier, j’aperçois trois silhouettes sur notre droite, Jérôme braque sa lampe dans la direction des clochards, il y a une femme avec eux, la cinquantaine décharnée, les sourcils et la bouche barbouillés de rouge à lèvres. Eh vous faites quoi là vous ? Ça arrive de derrière nous, sorti par un des couloirs, un grand black balaise avec une machette, il est rejoint par un autre type, noir également avec un genre de bêche ébréchée. Jérôme porte la main sur la crosse de son pistolet, reculez s’il vous plaît, on évacue un blessé. Un blessé ? Qui que vous avez blessé !? Reculez je vous ai dit, je ne me répéterais pas. Le gars à la machette hésite, deux autres sortent de l’ombre, têtes de zombie et guenilles, Hey mais c’est Spooky ! Fait soudain la bonne femme. Ils embarquent Spooky ! Hey pourquoi vous vous en prenez à Spooky bande d’culés ! Putain, faut qu’on se barre d’ici vite. Laissez Spooky tranquille fait le gars à la bêche qui n’a même pas l’air de savoir de qui ils parlent, il avance, Jérôme dégaine, lâchez ça tout de suite et reculez ! Le mec se fixe. Lâchez ça j’ai dit, et vous aussi ! J’avance doucement vers la voiture, les types lâchent leurs armes, Jérôme est derrière moi qui me suit en tenant toujours en joue les autres.  On arrive à la voiture, j’installe Fabio qui grimace et gémit, il est livide, il a une écharde de verre d’au moins dix centimètres plantée dans le cuir chevelu, je l’aide à s’installer à l’arrière.  Jérôme nous rejoint, il prend le volant alors que les zombies sortent un à un du hall et nous regardent en beuglant, Spooky ! Lâchez Spooky ! La bonne femme ramasse à pleine main une merde de chien et la jette sur le parebrise, un caillou venu de nulle part rebondit sur le toit, on dégage. On t’appelle Spooky maintenant Fabio ? J’ai mal, j’ai mal. Ouais, ouais on y va. Je branche la sirène. Centrale ici 42 on a un 10-13 à bord, blessé, on l’emmène à l’hôpital. Centrale à 42, il s’est passé quoi ? Il a fait une grosse chute, vous avez besoin d’un 10-17 ? Négatif Centrale, ça devrait aller, on gère.

Comment ça vous ne pouvez pas le prendre ? Vous ne voyez pas dans quel état il est ? Je suis désolé mais c’est le règlement, pas de toxicomane chez nous, s’il fait une crise de manque nous ne sommes pas équipés. Qu’est-ce que vous racontez, vous n’avez pas de méthadone pour lui ? Il marche au crack, la méthadone ne lui fera rien du tout, voyez du côté de Saint John. Vous avez son numéro de sécurité sociale ? De quoi ? Il arrive à peine à connaître son nom, comment voulez-vous qu’il se souvienne de son numéro, je ne suis même pas certain qu’il en ait un ! Je suis désolé, pas de numéro, pas d’admission, mais arrêtez d’être con bon Dieu ! Il a fait une chute de trois étages, il a un bout de verre comme ça dans le crâne ! Non-assistance à personne en danger vous connaissez !? Je suis désolé, c’est comme ça. Laisse tomber mec, me fait Jérôme en me tirant par la manche. Nous sommes désolés mais nous ne pouvons pas le prendre, il n’a pas d’assurance, pas de numéro de sécurité sociale, nous ne sommes pas couverts, essayez le dispensaire de California avenue. C’est l’autre bout de la ville ! Je suis désolé… On a fait cinq hôpitaux et deux dispensaires avant de trouver quelqu’un qui veuille bien nous le prendre. Fabio s’est évanoui deux fois dans la voiture et a salopé la banquette arrière avec son sang. Merci docteur, c’est rien je fais mon boulot, qu’est-ce qui lui est arrivé ? Il est tombé dans les escaliers. Elle m’a regardé de biais comme c’était le genre de prétexte qu’on lui servait tout le temps. La quarantaine, brune, la peau mate les yeux noisettes, pas mal, avec les traits tirés de celle qui bosse quarante-deux heures par jour, et des tâches de nicotine sur les doigts. Sur sa poitrine il y avait un badge au nom du docteur J.Winscott, j’ai souri, non je ne l’ai pas aidé, la rambarde a cédé, elle était complètement pourrie. Qu’est-ce qu’il a fait ? Il devait se présenter au tribunal hier, on a trouvé du crack sur lui. Pourquoi vous vous acharnez sur ce genre de type ? Ils sont au bout du rouleau. J’ai haussé les épaules en me marrant, une libérale, pourquoi ça ne m’étonnait pas plus que ça ? On s’acharne pas, on fait juste notre boulot. Elle n’a rien répondu, elle n’avait pas l’air convaincue, on est reparti. Voiture 42 à Centrale, 10-7 on a la dalle. Bien reçu 42, vous pouvez y aller.

La prochaine fois moi je te dis, on appelle une ambulance et ils se démerderont. Sur Animal Farm ? Personne ne serait venu, tu le sais bien. Plus personne ne va là-bas à part nous, et encore, tu vas voir qu’on va nous retirer le district un de ces quatre comme pour las Bananas. Las Bananas c’est la jungle, faudrait y envoyer la Garde Nationale pour bien faire. Je hoche la tête en mordant dans mon burritos, pas faux. Hey mate celle-là ! Ola mamasita como esta !? Une cubaine avec des lunettes noires, un débardeur moulant et des gros seins plastiques, elle nous regarde et puis nous oublie en traversant la rue. Bah alors qu’est-ce qui t’arrive, je croyais que Claudia et toi c’était du sérieux, je dis en rigolant. Eh mec, c’est pas parce que j’ai déjà choisi que je peux pas regarder le menu. Et toi quand est-ce que tu remets le couvert, ça fait combien de temps déjà que t’es célib’ ? J’ose même pas le dire, quatre ans. Pfiou ! Putain mais comment tu fais ? Je me branle beaucoup… ah, ah, ah ! Tu crois pas que faudrait commencer à l’oublier ? Oh mais c’est fait, depuis qu’elle vit plus en face de chez moi… Ah ouais, ça c’était hard hein, tu m’étonnes… Et son fils tu l’as revu ? Non, il n’y a pas de raison non plus, il a son père. Je croyais qu’il vivait à Miami. Oui mais quand même… C’est un peu dégueulasse de vous faire ça à vous deux non ? Je veux dire toi aussi tu l’as élevé. Deux ans, c’est pas beaucoup, on peut pas dire ça. Mouais…42 on a un 10-17 147 Farrington Street, une agression à domicile. C’est parti Centrale. On fourre nos burritos dans la bouche et on file au galop jusqu’à la voiture. Le 147 est situé au fond d’une impasse, dans un coin isolé du quartier. Dans les années 90 c’était un quartier de classe moyenne, peuplé essentiellement de latinos et de blancs, plutôt familial mais depuis qu’on est allé faire la guerre il y a de plus en plus d’irakiens, de pakistanais et d’afghans. Du coup les blancs s’en vont et les latinos n’encaissent pas les nouveaux venus. Alors il y a des frictions et c’est nous qui ramassons les morceaux. On arrive en même temps que nos collègues, Keller et Wong et tout de suite on voit que quelque chose s’est passé. Il y a du sang dans l’allée et la porte de la maison est ouverte, je fonce à l’intérieur, pistolet au poing, Wong derrière moi pendant que Keller et Jérôme font le tour de la maison. La victime est dans le salon, baignant dans son sang, une femme d’une trentaine d’années. Je m’approche tout en donnant l’alerte par radio, elle a encore son téléphone portable dans son poing crispé, elle est livide, elle halète, me regarde les yeux vitreux. Elle a une large blessure au ventre, le couteau ensanglanté est encore là, je parierais que l’agresseur a utilisé un couteau de la cuisine, arme par opportunité. Puis j’aperçois quelque chose qui dépasse de sous sa main, bon Dieu ! je me dis, c’est trop fin pour être l’intestin, je lève les yeux et je vois sur la table basse des vêtements pour bébé, oh non ! Madame, vous m’entendez ? Elle me fait signe que oui, vous pouvez parler ? Elle grimace, j’entends comme un murmure sortir de sa gorge, j’ai mal. Vous inquiétez pas madame, on va vous sortir de là. Mon bébé, mon bébé, elle grommelle… putain….Wong s’approche, il a fouillé la maison en vain, je me lève, et lui dis à voix basse, faut passer un appel général, je crois qu’on lui a enlevé son bébé. Hein ? Le cordon ombilical a été coupé…. Alors ? Me demande Jérôme en entrant, je lui explique la situation, il blêmit. T’es sérieux ? Je lui montre les vêtements pour bébé. Je sors passer l’appel pendant que les autres se chargent de la femme et de la scène de crime. Les secours arrivent dans le quart d’heure. Wong a réussi à faire parler la femme, selon ce qu’il a compris, elle a répondu à une annonce par internet à propos de vêtements pour nouveau-né, une femme s’est présentée et l’a assommée, elle ne se souvient de rien d’autre. Un mari à prévenir, un petit ami ? On ne sait pas. Bon Dieu mais quel genre de sauvage a bien pu faire ça ? Pourquoi ? On est tous un peu sonnés parce qu’on vient de vivre, Keller en particulier dont la femme attend un enfant. Il l’appelle d’ailleurs pour lui demander si tout va bien pendant que les infirmiers évacuent la femme en urgence. Elle va s’en sortir ? demande Wong au médecin, elle a perdu pas mal de sang, je ne sais pas. Jérôme me regarde, on pense à la même chose, si on trouve celle qui lui a fait ça, femme ou pas elle va passer un sale quart d’heure. Les inspecteurs arrivent avec la CSU, l’unité chargée des scènes de crime. On fait notre rapport et puis on file. Je repense à mon ex Linda qui voulait un enfant de moi, la seule femme à ce jour qui ait jamais voulu un gosse de moi… et j’en rêve depuis que je suis majeur…. Je ne sais pas comment j’aurais réagi si on lui avait fait ça…. Tu veux que je te dise, me fait Jérôme, il y  trop de malades dans cette ville. Le monde est malade bonhomme, le monde est malade.

Centrale on a un 10-15, préparez la cage c’est un agité. C’est quoi c’sang !? J’paris qu’c’est d’sang d’nègre bande d’raciste ! D’sang d’nègre hein c’est ça hein !? gueule notre passager à l’arrière à cause du sang de Fabio qu’on n’a pas pensé à nettoyer. Ferme-la tu veux ! J’la ferm’rais pas, j’la ferm’rais pas, bande d’racistes ! Vous allez faire quoi hein m’tabasser !? Hein ! Mon avocat y va vous écraser, j’vais porter plainte ! Il râle parce qu’on l’a chopé en flag de vol à l’arraché, il a essayé de détaler mais je l’ai plaqué au sol et il s’est cassé une dent dans la chute. Il est tellement déchiré qu’il ne doit même pas avoir vraiment mal. Et voilà maintenant qu’il donne des coups de pied dans la vitre de séparation. J’vais vous niquer bande d’salope de flics. Arrête la bagnole, me fait Jérôme. Vas-y calme mec, arrête la bagnole je te dis ! J’obéis, je le connais, il est à cran à cause de la femme enceinte, il ne supporte pas qu’on s’en prenne aux femmes. Il sort, la matraque à la main, et ouvre la porte arrière. Tu fermes ta gueule maintenant oui ! Et vlan dans les cuisses. L’autre pousse un cri, deuxième coup, ta gueule ! Je veux plus t’entendre ! Oui chef, d’accord chef, couine le gars, Jérôme remonte, je lui jette un coup d’œil de biais, ça y est t’es calmé ? Non ! Bon… Comme tous les vendredi après-midi le commissariat ressemble à un zoo, et ça sera pire cette nuit. Des putes, des macs, des camés, des ivrognes qui gerbent dans la cellule de dégrisement, des petits braqueurs avec leurs airs de marlou à qui on la fait pas. Ça gueule, ça s’engueule, ça tape des délires. On colle notre client en cellule et on monte taper nos rapports de la journée, la tournée est pas encore terminée, il nous reste trois heures à tirer. Est-ce qu’on a des nouvelles de la femme ? Oui, elle est sur la table. Et pour le petit ? On ne l’a toujours pas retrouvé pour le moment, mais comme elle en était à son septième mois il n’a probablement pas survécu. Putain de ville, je me dis, tu parles d’un paradis…

Libère ta main, soit plus instinctif, rappelle-toi ce qu’on disait l’autre jour sur les impressionnistes, c’est ton ressenti qui compte. Oui mais j’ai peur de me planter dans les proportions. On s’en fout des proportions, n’aies pas peur de te planter c’est comme ça qu’on avance. J’aime bien Julia. Elle ne ressemble à rien de connu et déjà ça ça me plaît, mais c’est sa façon de nous apprendre le dessin et la peinture qui me plaît le plus. Les mains pleines de bagues, cent dix kilos dans une longue robe psyché et les cheveux gris tressés, elle se moque de Picasso, traite Van Gogh d’illuminé bipolaire et Gauguin d’obsédé sexuel mais en même temps elle arrive à nous expliquer leur peinture avec des mots simples. C’est elle qui m’a appris que Cézanne fut le premier a dire merde à la perspective classique avec les Joueurs de Carte, qu’il est le véritable inventeur du futur cubisme. Elle désacralise l’art et ça fait rudement du bien pour des amateurs comme nous. J’ai commencé à peindre il y a trois ans environ. Un besoin de vider un trop plein qui a commencé quand je suis allé à New York une fois visiter le musée Guggenheim. Mais ça fait tout juste un an que je participe à cet atelier le soir et j’avoue que ça me fait un bien fou. J’apprends des techniques, l’histoire de l’art, c’est passionnant et ça me sort de mon quotidien. Mais je suis encore très scolaire dans mon approche, j’ose pas assez, Julia me le fait souvent remarquer. Dès que j’ai des audaces j’ai l’impression de foirer dans les grandes largeurs, ça doit être mon côté flic, mon côté on respecte le code sinon rien. Parfois pourtant je me demande pourquoi je suis rentré dans la police. Quand j’étais gamin j’étais clairement plus du côté des bandits que des flics, j’aurais même pu mal tourner si mon père m’avait pas eu à l’œil. Bizarrement c’est une bavure qui m’a donné l’envie. Un mini scandale local où un poulet avait abattu un gamin noir désarmé, classique américaine. Je sais pas, je voulais faire la différence je crois, montrer qu’on pouvait faire la police autrement et jusqu’ici je m’y suis tenu. Maintenant je veux passer le concours d’inspecteur à la crime. Mais si je devais parler du sentiment qui domine chez moi le plus souvent, et ça se voit dans ma peinture, c’est la colère. Et elle m’est précieuse, même si souvent elle me bouffe, c’est mon rempart contre l’indifférence, mon énergie intime qui court dans mes veines quand je cavale après un dealer ou un voleur. Hey salut Jeff ! Ça fait longtemps qu’on t’a pas vu à l’atelier ! Ah salut officier, vous allez bien ? Oui et toi ? Ça va, ça va. Comment ça se fait que tu viens plus ? Oh plein de truc à faire…. Pas encore des conneries j’espère, hein ? Ah non c’est fini pour moi tout ça. Il a ce sourire qu’ils ont tous quand ils mentent, mais qu’est-ce que je peux dire ? Il embarque son pack de Black Velvet et sort, je le vois rejoindre un pick-up, un barbu à casquette sur le siège avant me jette un sale air. Une vague ressemblance avec Jeff mais surtout avec son père Jack, un oncle j’imagine… Les Podzanski, une vraie famille de voyous redneck comme on en a par ici.  J’ai coincé Jeff plusieurs fois quand il trainait avec une bande de Washington, je savais qu’il graphait, alors je l’ai amené à l’atelier. Il est doué, très même, tellement que Julia voulait l’exposer mais il a refusé. Et maintenant le voilà qui traine avec ses oncles, tous repris de justice, mais je ne peux rien faire. Je paye ma pizza et mes bières, et je sors. J’habite un quartier tranquille pas loin d’Ocean boulevard, de ma cuisine je peux voir la mer, j’ai eu de la chance d’avoir l’appart avant la flambée des prix. Enfin normalement il est tranquille, mais ce soir il y a un gars allongé devant mon immeuble, une bouteille de coca en plastique vide à ses pieds. C’est pas le genre du quartier d’habitude de trouver des pochetrons au milieu du trottoir comme ça, je m’approche, lui demande si ça va, pas de réponse. Et puis je sens l’odeur, une odeur que je connais que trop. Je me penche, il est froid et son pouls ne bat plus. Je le retourne, on la poignardé plusieurs fois à la gorge et à en juger la coagulation, ça date depuis un moment déjà. Merde et merde… J’appelle les collègues tout en sortant mon arme mais il n’y a personne dans la rue à part cette bagnole qui passe et dont je note machinalement l’immatriculation. Une voiture de patrouille arrive dix minutes plus tard, je ne connais pas les gars, je leur montre ma plaque et je leur dis ce qui s’est passé. On attend les secours ensemble.

Messieurs, selon toute vraisemblance, le Chat a encore frappé hier soir, et c’est votre collègue qui a trouvé la victime. Tout le monde me regarde, le chef m’a appris la nouvelle avant les autres je fais mine de rien. Il a changé de méthode, il jette ses cadavres dans la rue maintenant mais ce sont les mêmes blessures, faites avec la même arme. Et encore une fois la victime, Monsieur Théodore Humbercoat, était un résident d’East Eden. J’ai demandé au chef de regarder le dossier au complet, il sait que je veux devenir inspecteur, il a accepté. Et quelque chose m’a frappé. Je ne sais pas encore quoi, mais quelque chose. Vous allez donc circuler aujourd’hui chez tous les voisins des victimes et réinterroger également tous ceux chez qui le Chat a déposé un corps. Le capitaine en fait une priorité. Autre chose, à propos de la femme à qui on a enlevé son bébé, l’auteur des faits a été arrêtée, elle a essayé de se présenter au Linda Bush en prétendant une naissance prématurée. J’ai le regret de vous apprendre que l’enfant n’a pas survécu. Brouhaha de désolation dans la salle. Tout le monde est au courant l’affaire a fait la une du journal du soir. Et la victime ? demande Jérôme. Elle s‘en est sortie.

A toutes les voitures on a 10-17 en cours, une fusillade à hauteur d’Animal Farm. Sirène en marche, pied au plancher, on sait déjà quel est le problème. Les Bananas 13 ou B-13 contre los Lobos del Norte ou LDN, c’est par là-bas, près du bloc D, en plein Animal Farm, qu’on a vu les tags barbouillés, un truc impardonnable entre gangs. On arrive en trombe et ça se flingue comme au western, sauf que dans les westerns il n’y a pas d’AK47, de Tech 9, de 9 mm, de fusils à pompe et de mitraillettes. Les projectiles fusent dans tous les sens, et pas comme au cinéma, ça traverse les carrosseries, explose les pare-brises, les gyrophares…. Les gars nous canardent tout en même temps qu’ils se canardent les uns les autres. Mon pistolet tressaute dans mon poing, deux balles en direction d’un B-13 reconnaissables à leurs tatouages, il part en arrière et tombe touché au flanc, en appuyant sur la gâchette de son AK, la rafale arrose les murs d‘un immeuble à demi calciné. Odeur de poudre et d’essence, une voiture s’embrase sous le choc d’une décharge de fusil dans le réservoir, étincelle. Les B-13 essayent de remonter dans leur voiture mais pas question pour nous de les laisser s’enfuir. Tir de fusil à pompe sur le chauffeur à travers la vitre, des projectiles de toutes parts, aboiement des armes automatiques, la culasse qui claque et crache les douilles fumantes les unes derrière les autres. Un Lobos est abattu, un des B-13 sort de la voiture en titubant et finit plombé. Ça dure cinq ou six minutes mais c’est comme si tout était au ralenti, et tout du long c’est un mélange de panique et de colère qui me tient le ventre. Officiers à terre, je répète, officiers à terre. Quatre blessés de notre côté, cinq morts et trois blessés du leur, et aucun civil touché, on a eu de la chance cette fois. La dernière fusillade de ce genre un gosse a été tué, c’était il y a trois semaines.

Comment vous vous sentez ? Ça va. La consigne après ce genre d’expérience c’est de passer par la cellule psychologique. Et d’être mis en repos pour deux jours, le temps de récupérer. Mais comme on est en sous-effectif permanent, on a juste droit qu’au psychiatre maison qui sent le tabac froid et ne sait que prescrire des anxiolytiques. Vous avez fait usage de votre arme, ce n’est pas la première fois, non… quatre fois cette année… mais c’est la première fois que vous tuez quelqu’un il me semble. J’hausse les épaules, c’était eux ou nous. Rien de plus ? Je réfléchis, je le revois tomber mais ça ne me fait rien, je ne sais même pas si c’est moi qui l’ai tué ou non dans ce bordel. Je ne sais pas, pour l’instant non, c’est trop frais j’imagine. Il clapote sur son clavier, ne dit rien, réfléchit, et puis se met à griffonner une ordonnance. C’est léger, ne le prenez que si vous ressentez une crise d’angoisse. Okay, comme d’hab, je me dis. Je prends l’ordonnance et ressors du bureau. En attendant l’enquête des affaires internes on est consigné moi et Jérôme, ainsi que tous ceux qui ont participé à la fusillade, dans les bureaux, on remplit la paperasse en retard. J’en profite pour relire le dossier sur le Chat. Quatre victimes, deux blancs, un asiatique et un noir, celui que j’ai trouvé, ce qui est atypique pour un tueur en série. En général ils tuent dans leur catégorie raciale. On dirait des meurtres par opportunité. Le noir que j’ai trouvé était un SDF connu de son quartier, l’asiatique vivait à Farrington et les deux autres du côté de Tamla west, le carrefour qui délimite East Eden et Bagdad City. Le premier corps a été trouvé à trois cent mètres environ du lieu où il a été tué, dans un jardin. Les deux autres, respectivement à West Eden près d’Ocean boulevard nord, et dans Elm Street. Ce qui veut dire que s’ils ont été assassinés dans East Eden, le meurtrier a parcouru jusqu’à deux kilomètres pour le déposer dans une cour. Pareil pour le mien. Je vis loin à l’autre bout du parc. La plaque relevée n’a rien donné. Les coups ont tous ou presque été portés sur la gauche, cœur et gorge, il les a visiblement attaqué par derrière, et d’après le rapport d’autopsie l’agresseur fait dans le mètre quatre-vingt. Je regarde longuement les photos de scène de crime, quelque chose me parle mais je ne sais pas quoi. Les coups ? La position des corps ? Je ne sais pas. C’est en revenant à la maison après une journée de merde à taper des rapports, en regardant un film de guerre que ça fait tilt. A l’écran un commando se glisse par derrière un garde et le poignarde à plusieurs reprise, je sursaute, et me précipite sur les photos du dossier que j’ai emporté avec moi. C’est ça, voilà quoi ça me fait penser, des coups porté par derrière, côté gauche, à la poitrine et à la carotide, trois attaques comme ça, celui que j’ai trouvé il l’a poignardé au sternum en plus. Comme si son agresseur savait exactement ce qu’il faisait. Un ancien militaire ? La ville en pullule, la plupart SDF, cette honte pour notre pays, et la moitié sinon plus doit être atteinte de syndrome post-traumatique. Le lendemain quand j’en parle au chef ça ne lui plaît pas beaucoup, et je le comprends. Si les journaux l’apprennent ça va être la psychose. Il m’ordonne de garder ça pour moi et de le noter dans un coin de ma tête tant qu’on n’est pas sûr. Bien, bien ça me va comme ça, de toute façon je ne suis même pas sûr moi-même.

Ils font quoi eux ? Un coup de sirène et on entre dans l’allée. Ils sont rassemblés au fond devant une voiture qui se tire à notre arrivée. Un des gars de la bande essaye de s’enfuir. Je m’éjecte de la bagnole et lui cavale au train. Je le rattrape par le fond de culotte alors qu’il essaye de passer par-dessus une palissade. Il va voler par terre cul par-dessus tête. Un grand latino un peu maigre avec les couleurs de la LDN, chemise noire et bandanas vert noué autour de la tête. Jérôme oblige les autres à se mettre à genoux, jambes croisées, mains sur la tête. Quatre garçons en plus du mien qui ne doivent pas avoir plus de dix-huit ans, il y a même un gosse avec eux, une médaille de Santa Muerte autour du cou, le saint mexicain que vénère ce gang. Alors que les B-13 et tous leurs affidés, les Dragons, les Paradise Jokers, les Hell Boys préfèrent la Vierge de Guadalupe et ce pour une raison très simple, le 13 vient de la treizième lettre de l’alphabet, M, « eme » en espagnol, ou, en langage de gang, la Mexican Mafia, un gang de prison allié au cartel de Sinaloa qui vénère la vierge. Tandis que los Lobos del Norte sont affiliés au Cartel du Golfe et à los Zetas dont le saint est cette Santa Muerte dit aussi la Faucheuse. Ça a l’air un brin compliqué comme ça mais quand on connait c’est très facile à décoder d’autant qu’ils revendiquent tous leurs couleurs. C’est quoi ton nom homeboy ? je fais à mon prisonnier en le fouillant. Tony… Tony ? C’est vrai ça ? Comme Tony Montana ? Il rigole. Allez je suis sûr que c’est pas ton vrai nom….Oh mais on a quoi là ? Je sors une dose de « tar » comme on appelle ça dans la rue, un morceau de préservatif avec de l’héroïne brune dedans, probablement pour sa conso personnelle. Alors ton vrai nom ? Tony j’vous dis ! Bon okay Tony Montana alors c’est quoi ça ? C’pas à moi j’lai trouvé par terre. Et c’est pour ça que tu t’enfuyais d’ailleurs. Chuis en conditionnelle… ah ouais ? Et t’as quel âge ? Dix-huit. Bon et vous, nom et âge. Ils déclinent les uns après les autres, le môme qui a l’air d’en avoir dix prétend en avoir quinze. Qu’est-ce que tu fous avec cette bande petit ? lui demande Jérôme. C’est mes potes. Tes potes ? Tu sais qu’hier un gamin de ton âge s’est fait tuer par les B-13, c’est ça que tu veux ? Tes potes vont te faire tuer petit. Pas de réponse et mine boudeuse. Je me tourne vers Tony, bon voilà ce qu’on va faire toi et moi, j’ai pas envie de m’emmerder avec des paperasses pour des conneries alors on va te relâcher, mais à partir de maintenant tu m’en dois une, c’est compris ? Oui. Répète. J’vous en dois une. Bien, je déchire la dose et je repends son contenu par terre. Maintenant cassez-vous et qu’on vous revoit plus ensemble. Ils se tirent comme une volée de moineaux. Je sais que ce n’est pas légal ce que je viens de faire, que normalement on aurait dû l’embarquer mais pourquoi foutre ? C’est le sergent Charley qui m’a montré le métier avant qu’il se fasse buter par un voleur, et ce genre de truc en fait partie. Si je l’arrête, même avec une conditionnelle aux fesses dans trois jours grand maximum il est dehors et ça n’a servi à rien. Pour ces gamins des gangs la prison c’est une promotion. Au lieu de ça, avec un peu de chance je me suis fait un allier dans la rue qui pourra éventuellement me servir d’indic plus tard. Tu crois qu’il faisait quoi là ? Va savoir, distribution de dope, réunion en vue de représailles pour l’autre fois, qu’est-ce que j’en sais. On ressort de l’allée en marche arrière.

Mais on m’a déjà interrogé ! Oui je sais mais nous avons reçu des consignes, on doit revoir toutes les personnes concernées. Une maison individuelle, un jardin impeccable, pelouse tondue au millimètre vert émeraude dans une zone pavillonnaire  comme il en existe des milliers aux Etats Unis. Lui, blanc, un mètre soixante-quinze environ, classe moyenne, en short bleu et chemise blanche avec un léger surpoids, les cheveux blond vénitien, la trentaine. Elle, un mètre soixante-huit, dans une robe à fleurs très Petite Maison dans la Prairie, blonde et la trentaine également. Le petit couple idéal. Bien, à quelle heure environ vous l’avez trouvé ? Oh je dirais vers huit heures, je venais de prendre mon petit déjeuner et je partais au travail. Il était où ? Allongé là sur la pelouse. Et vous n’avez rien entendu durant la nuit ? Non. On interroge les voisins, même genre, même réponse, même maison et jardin nickel. Je vois que vous entretenez tous très bien votre pelouse, oh oui c’est le syndicat de copropriété qui le réclame, ah oui ? On repart du côté d’Elm Street et on recommence à poser des questions que d’autres ont déjà posées. Dans la cour vous dites, oui, et il était mort depuis un petit moment déjà. Comment vous savez ça ? Il y avait pas de sang par terre, vous savez c’est pas le premier cadavre que je vois, j’étais dans l’armée avant. Le gars, un type d’une soixantaine d’année fait un signe de la main, je me retourne et aperçois Old Man qui pousse son chariot, qu’est-ce qu’il fait là aussi loin de son quartier ? Vous le connaissez ? Old Man ? Oh oui, il passe de temps en temps, il est dingue mais je l’aime bien le pauvre. Vous saviez qu’il était dans les paras comme moi ? Non je l’ignorais. Je me demande comment il a fait pour le savoir, j’ai jamais entendu Old Man prononcer une phrase intelligible à quelques mots près. 42 on a un 10-15 sur Washington boulevard au 1457, visiblement une dispute entre propriétaires. C’est parti Centrale. Je vous remercie monsieur, bonne journée.

Il est parti avec quoi ? Le téléviseur, un 16/9ème, il n’a pas dû aller loin. Vaut mieux qu’on y aille, il est peut-être encore dans le quartier, on reviendra plus tard monsieur, surtout ne touchez à rien. On ressort du pavillon en courant et on rejoint la voiture. Vas-y fais le tour par là, Jérôme vire à gauche, on rejoint l’arrière de la maison, peu de passants, quelques familles qui nous matent sur leur pas de porte, tous blacks. C’est pas exactement encore le territoire indien d’East Eden mais presque, à deux rues de las Bananas, aka Jungle City aka Junkie Ville, un ensemble d’immeubles totalement livré aux gangs et aux dealers, et où vivent pourtant des familles, comme ici sur River Street. On roule au pas, mode maraude, Jérôme sait ce qu’il fait, il ralentit, regarde par une allée, l’herbe jaune, des détritus, un type, un clochard qui roupille dans un duvet par cette chaleur…. Le type bouge pas, Jérôme repart, tourne à droite, puis à nouveau à gauche, élargissant peu à peu le périmètre des recherches. Mais on ne voit rien de suspect, jusqu’à ce que j’aperçoive un écran plasma dépasser du coffre d’un 4×4 Toyota. Et vise un peu là-bas, le Toyota. Jérôme comprend aussitôt, il met la sirène en route et fonce vers le 4×4 qui part en trombe. Il fonce droit devant lui, traverse le carrefour sur la 4ème et continue vers Las Bananas. 42 à Centrale on a un 10-17, course poursuite en cours dans le secteur de River Street, le suspect se dirige vers Las Bananas 482 victor, charlie, indiana, Etat de Floride. Jérôme fait un tête à queue et part à sa poursuite, on le rattrape juste après le carrefour, coup de volant, la carrosserie bute sur les pare-buffles chromes, le 4×4 saute sur le trottoir, défonce une clôture et traverse un terrain vague, coup de frein, marche arrière, on repart alors qu’il vient tout juste d’éviter une moto tandis qu’il bondit dans la 13ème rue. On le poursuit dans le terrain vague, tempête de poussière et rodéo, la bagnole percute l’arrière d’une Linux, pas le temps de faire un constat, le 4×4 est toujours en vue, il vient de prendre à droite. Coup de volant, le Toyota percute de plein fouet une petite Buick qu’il balaye, Soudain les collègues surgissent qui coupent la route au 4×4, mais celui-ci monte sur le trottoir, traverse une palissade, et disparaît de notre vue parce que Jérôme vient de prendre par la droite pour le rattraper. On l’aperçoit qui traverse un jardin puis roule dans une ruelle, la voiture fonce droit sur lui, plus que vingt mètres et il déboule dans Forest Avenue. Cette fois on le percute sur le côté, le pilote perd le contrôle, le Toyota tangue et puis va filer vers la haie qui sépare l’avenue d’une barre d’immeubles de briques rouges. Il ouvre la portière et se met à détaler comme un lapin, on le rattrape, il prend par une allée entre deux pavillons, je saute de la voiture et lui cours au train. Il balance une poubelle en travers de ma route mais je saute par-dessus alors qu’il passe au-dessus d’un muret comme à l’entraînement. Je le rattrape de l’autre côté, lui tombant dessus depuis la hauteur du muret dans une cour. Il rue un coup de pied qui m’arrive dans les cuisses, je lui cogne la tête contre le béton, il me retourne un coup de coude dans l’épaule, se débat, c’est un costaud, blanc, barbu, avec une casquette et des tatouages. Je sors ma matraque et lui donne un méchante frappe dans le dos et puis les cuisses, mais il me retourne et me cogne en pleine poitrine toujours de son coude. J’ai mal, ça fait comme une balle, j’en perds mon souffle, je parviens à lui glisser la matraque sur la gorge et je tire. Il s’étrangle, se tortille, je l’enserre avec mes jambes tout en lui donnant des coups de talon au hasard. Il commence à faiblir, j’en profite pour le retourner et me redresser tout en le frappant dans les cuisses et les bras. J’ai la rage, je veux le défoncer mais bientôt il arrête de bouger, alors je me jette sur lui et lui tord les bras pour lui mettre les menottes. J’ai déchiré mon pantalon, je boite et j’ai l’impression qui m’a cassé une côte, mais quand Jérôme arrive, il est assis par terre et attend bien sagement. Je connais cette tête, je l’ai vu pas plus tard que le soir où j’ai trouvé la victime du Chat, c’est un Podzanski, celui qui était avec Jeff.

Les Podzanski sont nés et ont grandi dans le bayou, près de Tallahassee, ils ont migré il y a une quinzaine d’années dans une ferme au nord de Paradise City, entre Pétroléum et Hennessy. Il y a Jack, le père, et les oncles Fred, Bill, Pat, Joe-Bill et Mac. Tous au moins condamnés une fois, tous soupçonnés de divers délits allant du vol de matériel agricole au trafic de drogue, le vol à main armée, en passant par le meurtre. Je ne les connais pas tous mais il s’avère que celui-ci c’est Mac, condamné trois fois pour cambriolage, braquage et trafic d’alcool. En langage de flic c’est ce qu’on appelle un beau mec et une belle prise qui nous valent les félicitations du chef. Mais bon dans l’affaire il y a trois blessés dont un grave, le chauffeur de la Buick.qui est sur la table. S’il s’en sort pas il risque perpet’ voir pire. Alors pourquoi il sort après être passé en comparution immédiate ? Parce que le juge a placé sa caution à 300.000 dollars et que ses frères l’ont payée. Avec quel argent ? Officiellement ils sont tous à l’aide sociale sauf Jack qui a un garage, mais l’IRS ne fera sans doute jamais d’enquête parce que…. Eh bien parce que j’en sais rien à vrai dire, ça me dépasse. Avec Jérôme on les regarde partir, Mac nous fait un clin d’œil goguenard, les autres nous ignore. Eh mais c’est pas Kleinsfeld avec eux ? Me fait Jérôme en montrant un jeune homme aux cheveux frisés dans un costume trois pièces bleu parme. Kleinsfield l’avocat de la mafia, qu’on voit à la télé chaque fois qu’un de ces messieurs se fait coincer. J’oublie jamais le visage d’un enculé. Si t’as raison, qu’est-ce qu’il fait avec eux ? Ils travaillent pour la mafia maintenant les Podzanski ? Va savoir.

On court, on galope, on trisse, les jambes élastiques et détendues, nerveuses, pleines de rage. On détale, on cavale, on chasse. Le cœur battant le souffle rêche, l’adrénaline qui pompe dans les veines, on fonce. Ils sont trois, on ne les aura pas tous, mais on les aura quand même. Ils l’ont violée et tabassée, on les a surpris en pleine partie, elle a même pas dix ans. On cavale à travers Animal Farm, ma proie traverse un petit parc, une montée, c’est ma chance, il ralentit, j’accélère à m’en faire péter le cœur et saute comme un quaterback sur le steak. J’entends ses os craquer sous mon poids, je lui ai cassé la clavicule, je ne le sais pas encore mais il pousse un hurlement quand je veux lui enfiler les menottes. Mon épaule ! Mon épaule ! Rien à foutre de ton épaule ! Avance enculé ! Avance ! J’entends Jérôme qui revient avec le sien, matraque à la main. Le gars à un méchant coquard et le nez cassé, Jérôme a pas pu s’empêcher, une gamine, je peux comprendre. On les ramène à la voiture en se foutant complètement de leur état, et à nos gueules c’est même pas la peine qu’un autochtone s’en mêle, Jérôme va voir la petite avec une couverture pendant que je passe l’appel, j’ai le cœur au bord des lèvres et les tempes qui battent, je vois trouble, 42, j’ai besoin d’un 10-17 fissa à Animal Farm, à l’angle de E et B street,, enfant, noire, entre neuf et dix ans, violée et battue. Un suspect toujours en fuite en direction de River. Oh bon Dieu ! Bien reçu 42 on vous envoie ça de suite. A toutes les voitures… Je m’écarte, et regarde les deux lascars à l’arrière, à peine quinze ans, noirs eux aussi. Il y a le mien qui hurle qu’il a super mal, mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?

Bonjour je viens prendre des nouvelles de Fabio. Un peu de vous aussi, je me dis en moi-même. Le docteur Winscott me regarde de biais comme la première fois que je lui ai dit qu’il était tombé dans les escaliers. J’aime bien son regard, ses yeux noisette légèrement piquetés d’or, il y a de l’intelligence là-dedans. On vous a pas dit ? De quoi ? Il est mort. Oh merde ! De quoi ? De septicémie. C’est fréquent, elle me fait en haussant les épaules. Il avait le sida. Oh…. Je repense à ce pauvre gamin tout maigre et sa trouille d’aller au tribunal. Alors qu’au moins en prison il aurait été traité pour son sida. Je vois dans ses yeux qu’elle rajoute « si vous l’aviez laissé tranquille ;;; » Ça fait chier, je dis à haute voix. De quoi ? Ça fait chier c’est tout, s’il était pas tombé on aurait pu le faire soigner. En prison ? Il y a de très bon programme en prison. Je sais, j’y ai travaillé, elle me fait en sortant une cigarette. Pourquoi ça ne m’étonne pas plus que ça  non plus ? Vous venez ? Je ne fume pas. Moi si. On sort sur le perron du dispensaire, de l’autre côté de la rue on aperçoit une pizzeria rapide avec son néon rouge et jaune qui vibre en pleine journée. Pourquoi il vous intéresse tant que ça ce garçon ? Pourquoi pas ? Il s’est blessé en essayant de fuir et maintenant il en est mort. C’est absurde non ? C’est pour ça que vous lui couriez après, pour éviter qu’il se tue un jour ou l’autre ? Pourquoi d’autre ? J’ai pas à juger de ce qu’il fait pour vivre, c’est le boulot de la loi ça. Moi le mien c’est d’empêcher qu’il se fasse du mal ou en fasse aux autres. Protéger et servir hein ? Exactement ! Ses yeux se sont réchauffés mais ce n’était pas encore le moment pour un sourire.

Une bouteille de Coca ? Non pourquoi ? Regardez, il y en avait une là. Ah oui ? Bah non, j’ai pas ça. J’ai réexaminé les clichés et j’ai trouvé encore un truc qui clochait, dans deux des cas il y avait un détritus qui accompagnait le cadavre. Or j’avais vu le jardin et impossible qu’un déchet ait pu traîner là par hasard. Seulement personne n’avait pensé à les rassembler comme indices, donc pas d’empreinte possible. J’en ai parlé au chef, ça renforçait la thèse du SDF. On va faire un contrôle systématique de tous ceux qui vivent dans leurs voitures. Mais je n’achetais pas, s’il se baladait en voiture, pourquoi laisser traîner ses trésors ? C’est Jérôme qui m’a donné l’idée. S’il se prend pour un chat c’est peut-être un cadeau. Tu veux dire que ça serait intentionnel ? Oui. Et pourquoi pas les autres ? Je ne sais pas, peut-être qu’ils ne méritaient pas assez, pourquoi les chats font ça ? No idea faudrait demander à un véto… J’ai demandé à un véto, c’est une façon de communiquer, il pense que vous nourrissez mal ou que vous ne vous occupez pas bien de vous. C’est une offrande en tout cas. Oui… j’avais bien compris, mais pourquoi moi ? Apparemment je connaissais le Chat et je ne le savais pas.

La nuit est tombée, le pinceau des phares éclaire la chaussée défoncée de River Sreet. Ça et là des braseros flambent encerclés par des silhouettes fantomatiques. Un lampadaire grésille. Un drugstore signale sa position d’un néon bleu-blanc acide.et électrique. Et toujours sur les perrons, deux ou trois membres d’une même famille qui nous toisent depuis leurs marches. Jérôme dévore un hamburger pendant que je conduis en sirotant mon milkshake chocolat-banane. Il fait 37° Celsius pour un taux d’humidité de 142%, la chemise collée contre le torse mouillée comme sortie de l’eau, une femme près du drugstore nous fait des signes de la main. Qu’est-ce qui se passe madame ? C’est le monsieur, le monsieur il est tombé ! Je sors de la voiture et vais voir. Un gars d’une quarantaine d’année, allongé raide dans le magasin, en pleine crise de convulsions. Il n’y a pas grand-chose à faire sinon le mettre en position de sécurité, le truc dans la bouche ça sert à rien, il ne peut pas avaler sa propre langue, et la mordre faudrait encore qu’il puisse desserrer les dents. Ça dure à peine trente secondes avant qu’il ne revienne à lui. Il cligne des yeux, me regarde à la fois sonné et surpris. Vous m’entendez monsieur ? Il ne répond rien fait le tour de la pièce d’un coup d’œil, voit Jérôme qui est en train de prévenir les secours, la femme derrière lui. Monsieur ? Il a l’air de m’entendre, soupire, essaye de se redresser, ne bougez pas monsieur, ne vous inquiétez pas les secours vont arriver. Il semble avoir peur maintenant, je lui souris. Dehors des badauds se sont approchés, Jérôme va leur dire de s’éloigner, tout va bien, vous occupez pas. 42 à Central 10-19 continuons tournée. Négatif 42, on a un 10-17, code 187 dans le district de Washington, ordre à toutes les voitures de se diriger au 1022  George Street.

Les journalistes sont déjà là quand on arrive, ils font un direct, le square en fond d’écran, gros plan sur les bandes jaunes et noires et puis plan moyen sur Melinda Laurens la journaliste pigiste de Paradise Broadcast News avec son micro orange sucre. On se gare, j’aperçois une tête connue de la Crime, le lieutenant Lynn. Je me faufile entre mes collègues qui cernent le square au milieu duquel est allongé le corps. Un adolescent, pas plus de quatorze ans, je remarque à ses pieds un emballage de hamburger. Lieutenant Lynn, je pourrais vous parler ? Je vous écoute. C’est le Chat c’est ça ? Ça m’en a tout l’air, mêmes blessures. Je lui raconte ce que je sais, ce que j’ai remarqué dans cette affaire. Intéressant il me fait, avant d’aller ramasser lui-même le papier gras et de l’enfiler dans une pochette en plastique. Qui a découvert le corps ? Lynn me fait signe vers un homme d’une soixantaine d’années et son chien, un pitbull à l’air timide. Vous permettez que je lui parle ? Allez-y. Quand je reviens, Jérôme est en train de recueillir un témoignage. Monte ! Je lui fais, qu’est-ce qui se passe ? Je sais qui est le Chat. De quoi ? Je prends le volant, monte.

Il n’existe que deux lignes aériennes à Paradise City. La C et la A. Celle qui part de Bush’s Stadium jusqu’à Pétroléum, et l’autre qu’on est en train de terminer, au départ de l’aéroport. C’est sous la ligne C alors qu’il retournait vers East Eden qu’on l’a coincé. Il ne s’est pas défendu, même quand Jérôme a fouillé son caddie. Pauvre Old Man. Jérôme a trouvé le couteau plein de sang, et du linge aussi, maculé. Le clochard m’a dit : shabi ipili ka boujouf zé hein ? Je lui ai mis les menottes et je l’ai poussé vers la voiture.

Comment vous avez compris ? Le type m’a dit qu’Old Man traînait par ici, Old Man squatte à East Eden à deux kilomètres et demi d’ici, il ramenait les corps dans son caddie. Lynn me félicite devant le chef qui me tape sur l’épaule. On va tout faire pour que vous passiez inspecteur, je vous le promets. Le soir avec Jérôme et les collègues on va boire au Tropical Bar sur Ocean pour fêter ça. C’est un bar à flics, le proprio est un ancien policier lui-même, et le barman était dans les Marines, police militaire. Bref on est entre nous. On regarde la télé tout en se payant des tournées. La fille de PBN et son micro orange, Old Man aka le Chat au milieu des flics et des journalistes, entrant à la prison du comté. Et soudain tout le monde hurle de joie parce que Jérôme et moi on apparaît au milieu de l’écran avec nos noms. Officiers Fuentez et Meridos. Yeah ! Je vais te dire, si quelqu’un mérite de rentrer à la Crime c’est bien toi. Merci, je suis d’accord merde…. Dehors le ciel est rougeâtre des lumières de la ville, il est trois heures, on est bourré, on fume un joint tout en remontant le boulevard vers chez moi. Il n’y a pas grand monde, Jérôme a mis PJ Harvey, ça le fait. Tu vas doubler ta paye avec ça. On verra, je vais d’abord être pris en stage, tu sais ce c’est. Ouais, bin moi je dis que le stage ça servira à rien, t’es né pour ce job mec ! Ah, ah, ah, passe-moi ça au lieu de dire des conneries. Feu rouge, au croisement entre Ocean et Charleston avenue, Eh mais c’est pas Jack ça. Qui ? Jack Podzanski. Je tourne la tête vers le van garé sur la droite, oui il a raison, c’est lui. Mais qui c’est le chauve dehors ? Tu le connais ? Qui ça ? L’autre. Ouais, vient on se casse.

Comment ça on n’a rien vu ? Il a raison, pose pas de question. Pourquoi. Parce que c’est comme ça ! Mais c’est qui ce mec ? Un mec qui faut pas emmerder. C’est l’antigang mec. Et alors ? Alors c’est comme ça et j’ai pas eu plus d’explication. C’est la première fois que Jérôme me fait un coup pareil, je ne comprends pas. Mais bon, je ne me sens pas de creuser, ça pue, et je sais que je serais pas de taille. Je pense à mon avancement aussi, je ne veux pas gâcher mes chances en me frottant aux mauvaises personnes. Les affaires reprennent, le quotidien des patrouilles, les arrestations, les affaires de voisinage, et toutes les plaintes du monde. J’ai revu la doctoresse, elle a accepté de boire un verre avec moi un de ces quatre. J’ai même eu droit à un sourire. Je pense à elle alors que je suis à l’arrêt devant un étalage de congelés qui éclaire ma peau d’une lueur laiteuse et glacée. Je rêve, la vie va peut-être enfin changer pour moi, ça serait bon. Eh la caisse et vite ! Je regarde le miroir au-dessus de ma tête, un type avec une cagoule et un Glock braqué sur madame Ming, la gérante du magasin. Je sors mon arme, Police ! Je lui ordonne de lâcher son pistolet. Il pivote et me tire dessus. Sous le choc je lâche une balle. La sienne m‘atteint en pleine poitrine. La mienne dans son gilet pare-balles, il tombe. Je m’écroule à genoux, je n’arrive plus à respirer, mon cœur déraille, je vois blanc, je vais mourir je le sens, j’essaye d’appeler au secours. Pour rien, je suis muet, je gargouille, du sang me sort par petits bouillons roses de la poitrine. Il se redresse sur ses fesses, pointe son arme à deux mains vers moi, blam !

La balle lui traverse le front, la moitié droite du cerveau et ressort en sifflant dans les canettes juste derrière. Le tireur se relève, regarde madame Ming, semble hésiter et puis s’enfuit sans demander son reste. Dehors une voiture l’attend, moteur en route. Il monte, elle démarre, Deux cent mètres plus loin les deux hommes à bord ôte leurs cagoules. Fred Podzanski est reconnaissable aux cicatrices d’acné qu’il a sur le visage. Brent Brown à ses cheveux courts et blonds.

Cimetière

L’asphalte ramolli fumait comme au premier jour où on l’avait dégueulé sur terre. Une cicatrice d’un noir intense qui polluait l’horizon distordu par la chaleur. La bagnole sentait le skaï chaud, la transpiration, le tabac froid, le lait pour bébé, et le crack. Odeur de pneu brûlé entêtante avec laquelle se disputait le parfum chimique d’un désodorisant en forme de petit sapin vert acidulé, pendu au rétroviseur intérieur. A côté du chauffeur ronflait une grosse fille à la peau laiteuse et grasse, la tête penchée contre la vitre qui ballottait mollement, baudruche adipeuse en rythme avec les vibrations du moteur. Une Cadillac de 2000 enduite de poussière jusqu’au toit, les flancs cabossés, le pare-brise presque opaque d’insectes écrasés. La fille portait une robe bras nus en mousseline noire gothique qui la boudinait, des gants en dentelles de coton et une voilette noire, fixée à un bibi de même couleur, estampillé d’un pentacle inversé brodé de fils rouges. Sous la voilette pointaient les piercings en os et chrome qui transperçaient son visage. Ses lèvres et ses ongles étaient peints en noir, les bas résilles boudinaient ses gros mollets comme de funestes salamis plantés dans des bottes de saut. Un modèle anglais, à bout ferré. Sur ses grosses cuisses reposait un fusil à canon scié. Sur son cou était tatouée une araignée, et du coude à l’épaule, une toile. Elle se faisait appeler la Veuve Noire, membre d’un gang de sataniste du Montana, il ne connaissait pas son vrai nom. Il conduisait d’une main, hypnotisé par la Dexedrine et la chaleur. Le conditionneur était tombé en rade avant la frontière, la radio n’émettait plus rien depuis soixante bornes qu’un peu de neige, bruit blanc d’aluminium qui crépitait dans son cerveau farci, bouilli, comme une mauvaise cuite. Comme s’ils s’étaient enfoncés dans le trou du cul du monde. Il faisait semblant d’ignorer les ronflements de la fille pour ne pas s’endormir, branché sur les vibrations de sa machine, une seule idée plantée dans son crâne, comme un clou de 13 centimètres : conduire. Conduire et retrouver le frangin. Il était quelque part. Quelque part dans ce vaste décor. Tapis comme savent parfois le faire les ogres à l’ombre de nos cauchemars. Tapis dans l’immensité cramée par le soleil d’août, El Nino et le réchauffement planétaire. Caché en attendant de pouvoir admirer le vol lourd des vautours sur la viande crevée. L’avant dernière fois qu’il l’avait eu au téléphone, il avait entendu sa petite voix sucrée d’enfant. Celle de quand il avait fait une connerie. Primo, j’ai peur…Qu’est-ce qui se passe Lupo ? Primo, il pue, j’ai peur ! Qui est-ce qui pue Lupo ? PRIIIIIMOOOOO J’AIII PEEUUUUUUR ! ! ! Et puis il avait raccroché. Primo avait rappelé. Calmes toi, où tu es ? Je sais pas. Comment ça tu sais pas ? Tu as oublié ? Oui… Primo viens vite, j’ai peur ! ! ! Ca va j’ai compris ! T’es où bordel ? Dedans, dehors ! ? Dedans… Primo c’est de sa faute, il m’a regardé. Ah putain ! Cette fois c’était Primo qui avait raccroché. Il avait compris, furieux. Son frère était quelque part dans des chiottes rayon pissotière, et quelqu’un était rentré… Putain de ta mère ! Combien de fois il lui avait dit de s’enfermer pourtant ? Foutre au cul soixante bornes ! Soixante putain de merde d’enculé de kilomètres qu’il furetait, repérer la caisse à frangibus.

Et puis soudain… Un cube allongé sur le flanc avec un toit plat goudronné, la vitrine couverte d’éclatées fluo, des pompes chrome et plastique sous un chapiteau de néons rouge feu et noir qui la nuit devaient capter toutes les mauvaises ondes des cimetières indiens voisins, et tous les papillons nocturnes, aux ailes duveteuses et sombres que les chauves-souris n’avaient pas dévoré. Firestone, le griffon cracheur de feu estampillait l’entrée de la station dans un macaron de verre, juste au dessus de la Hyundai de Lupo. Les pneus hurlèrent, soulevant autour d’eux une fleur de poussière nocive, odeur de gomme brûlée. Il embraya brusquement, ça cogna durement du côté coffre, marche arrière, et s’enfonça sous le chapiteau bicolore. La grosse n’avait pas cillé. Primo ouvrit la portière et posa le pied à terre avec soulagement. Taille moyenne, les épaules larges, les bras travaillés à la fonte. Il portait un pantalon et une veste de cuir noir, des bottes en peau de requin avec des bouts ferrés damasquinés, un ceinturon à la boucle en forme de crotale, une chemise champagne entre ouverte, bouclée par une cravate western fermée d’une tête de cobra en argent aux yeux de pierre. Un visage d’indien avec traits brutaux, des cicatrices de varicelle ou bien de petite vérole qui éclaboussaient son nez et ses joues, une grosse moustache tombante le long de ses lèvres brunes, les cheveux mi long couleur aile de corbeau, des mains courtes et épaisses, veineuses, et tatouées. Sur la gauche, en lettre gothique on pouvait lire les initiales USMC, pour United States Marines Corps, et sur l’index droit un crâne et deux tibias. Primo Derringer avait l’air de ce qu’il était un bandit mexicain comme il en pullulait sur la frontière Il s’approcha de la cabane derrière la bagnole, celle avec le logo fille/mec bleu blanc. Le mot « TOILET » avait depuis longtemps disparu, rongé par la rouille, Primo sentit les effluves de mort avant même d’entrer. Sang, urine, décomposition, merde. Merde ! Primo poussa la porte des hommes prudemment, il n’avait pas envie de voir ça… Lupo était debout devant les cabines. Barbu, le visage jaune, éclaboussé de sang, il tenait un couteau à cran d’arrêt à la main, lame courbe, avec des dents pour le fil de pèche, noire de sang séché. Sur sa casquette des Chicago Cups on distinguait d’autre tâche de sang, d’urine et de sperme ancien, géologie de la folie, il regardait fixement sa victime. Elle gisait à demi- retournée. Des mouches bourdonnaient dans son cou et sur ses tripes, dégobillées du ventre ouvert jusqu’à la gorge, mauves, marbrées de blanc qui reposaient dans un lac de soie noire. Il l’avait châtré, les couilles et la queue reposaient dans un urinoir métallique, tranché une oreille, deux doigts et un pouce. Parfois il faisait des collections. Ah bon Dieu de merde Lupo qu’est-ce que t’as encore fait ? C’est de sa faute ! De ça faute ? Qu’est-ce qu’il a fait ? Il m’a regardé. Il t’a regardé ? Il t’a regardé la queue ? Il se plaqua les mains contre les oreilles. Dis pas ça Primo ! Dis pas ça ! Mais c’est pas possible ! Pourquoi ? Qu’est-ce qui t’as encore prit ! ? Combien de fois bon Dieu de merde je t’ai dit de t’enfermer aux cabinets ? ! Hein combien de fois connard ! Lupo regardait ses pieds comme un môme surpris dans sa bêtise. Excuse moi Primo… Excuses moi, excuses moi, qu’est-ce que tu veux que ça me foute tes excuses ? Aller, faut pas rester là, viens, prends ta voiture, suis moi. Lupo resta immobile comme une énorme statue dédiée au carnage, plantée dans un océan d’hémoglobine. Primo lui jeta un coup d’œil circonspect. Qu’est-ce qui a ? Je peux pas… Tu peux pas quoi ? Lupo regarda brièvement la porte. Je peux pas… la voiture… Les yeux de son frère s’étrécirent, soupçonneux, la voix gronda. Me dit pas qu’il y en a d’autre ! Il ne répondit rien, le nez sur ses chaussures crasseuses. Le visage et les poings de Primo se refermèrent comme des engins mécaniques. Oh putain de ta mère ! Dis moi que c’est pas vrai ! Lupo gémit, il grinça des dents. Bon reste là ! Il sortit et regarda en direction de la Hyundai. Jusqu’ici tout lui avait paru normal et puis il s’approcha en faisant le tour par derrière pour pas qu’on l’aperçoit depuis la boutique, remarqua la trace de sang sur la serrure du coffre, sentit peu à peu l’odeur monter, viande faisandée, charogne béante. Il ouvrit le coffre qui exhala un nuage de mouche. Deux cadavres, recroquevillés l’un contre l’autre, tassés avec leurs sacs à dos, un garçon et une fille. Tous deux avaient la gorge tranchée jusqu’à la moelle épinière, probablement des autostoppeurs, leurs visages gonflés par la chaleur, noirâtres, grouillant déjà de larves qui leur sortaient de sous les paupières. Primo referma le coffre en jurant et retourna dans les chiottes. Qu’est-ce qui s’est passé nom de Dieu ! ? Hein qu’est-ce qu’ils t’ont fait ces deux là ? Ils t’ont regardé la bite aussi, hein ! ? Lupo plaqua à nouveau ses grosses mains molles et velues sur ses oreilles, le couteau tomba cette fois dans l’océan de sang coagulé avec un bruit écœurant. Dis pas ça Primo ! Dis pas ça ! Primo eut envie de cogner, mais il savait que ça n’arrangerait rien. Et même qu’il pourrait tout aussi bien avoir le dessous. Lupo mesurait deux mètres dix pour cent quatre-vingt kilos Ramasse ton couteau et attends moi là. Primo y pue la mort ! Ferme ta putain de gueule et attends moi là !

 

Avec l’imagination qui les caractérisait ses parents l’avaient appelé Primo parce qu’il était né le premier. Pourquoi Lupo, le loup en italien, pas la moindre idée mais ça devait tenir de l’instinct. Ils avaient grandit à East L.A entre un père mécanicien et une mère femme de ménage. Quatre ans de mariage dans l’à peu près et puis les choses étaient partis peu à peu en couille. Le père, un alcoolique notoire, avait quitté le domicile conjugal six mois après la naissance de Lupo et la mère s’était mis en ménage avec un macro qui l’avait initié à la came et à la prostitution. Primo alors préférait déjà la compagnie de son gang et il se fichait pas mal de ce qui se passait chez lui. Puis il avait été arrêté et on lui avait laissé le choix entre dix ans de taule et l’armée. Quand il avait appris pour leurs grands-parents il était en Somalie à se battre contre les zoulous. Lupo les avait abattu puis démembré, on l’avait retrouvé à errer en ville avec une tête dans chaque main. Il venait d’avoir quatorze ans. Dix ans d’hôpital psychiatrique plus tard son frère, depuis libéré de ses obligations, le récupérait, soit disant guérit. A cette époque Primo avait déjà fait son chemin au sein de la pègre mexicaine qui l’employait comme tueur à gage. Depuis, avec son frère, ils faisaient un tandem parfait qui terrifiait tout le monde. Mais évidemment avec lui il y avait toujours le risque que ça déraille, notamment quand il partait en escapade sans rien dire. Il poussa la porte de la boutique, accueillant avec délice la fraicheur de l’air conditionnée. Derrière la caisse se tenait une fille, blonde décolorée, boutonneuse, qui suçotait une Chuppa Chup avec un air d’ennuis moribond en regardant son IPhone. Elle s’appelait Sherry-Ann, dix-huit ans qui vivait dans un patelin pas loin, Blue Creek, et n’avait jamais rien connu d’autre que ce désert, le mobile home où elle avait grandit et les programmes télé. Des comme lui, bandit chicanos ou gros frimeur, il en passait quelques uns dans le coin depuis un moment, elle s’en fichait complètement, même s’ils étaient mal vus par chez elle, ça ne l’impressionnait pas. Elle le suivi du regard dans le miroir d’angle, et puis l’oublia alors qu’il s’enfonçait entre les rayons direction les vêtements. La boutique sentait l’air recyclée et le désodorisant, avec un arrière-goût acide et aseptisé de fréon qui venait peut-être des propulseurs ou bien des tubes blancs qui clignotaient, inondant par alternance les rayonnages d’une lumière crue, un petit bourdonnement électrique à agacer les dents et percer la rétine. Sachets de cacahuètes, pistaches, bacon séchés, algues vertes fluo avec des cristaux de sucres dessus, paquets de chips à tous les parfums : fromage, saucisse fumée, piment, poivre… tacos sous vide, corned beef, barres vitaminées aux fruits secs et aux graines, fruit séchés, barre chocolatées, M&M’s, puis les boissons, Pepsi, Coca à la caféine et au guarana, soda énergisant, root beer, D’ Pepper, Budweiser UltraLight, Rolling Rock, Foster, Coors, Tecate… Enfin à droite les produits congelés, et à gauche quelques vêtements et quelques souvenirs de la région, essentiellement des pièges à rêves Navajos et autres faux turquoises. Primo trouvait ça marrant, on avait volé leur terre aux indiens avec de la verroterie, et maintenant c’était eux qui en vendaient à tout ces gogos du New Age. Il avisa les vêtements et se mit à fouiller dans les tee-shirts, heureusement l’Amérique était obèse. Il choisit un modèle XXXL I Love Texas avec un cœur pour «Love», un pantalon de jogging pistache, une casquette de camionneur bleu marine. Remarqua des couches culottes et autres petits pots pour bébés coincés sous une étagère, prit l’un et l’autre pour les gosses. Un paquet de Colt, réclama-t-il en montrant les colonnes de cigarettes derrière elle. Elle remarqua le tatouage sur son index, son frère Billy avait le même, le Doigt de la Mort ça s’appelait, un truc des gars en Irak. Autrement dit il avait la gâchette facile. Mais elle s’en fichait parce que ça pouvait tout aussi bien être un truc de mytho. Par exemple Billy il était dans l’intendance… et il avait beau raconter partout que sa base avait été attaqué et qu’il l’avait quasiment sauvé à lui tout seul, il n’y avait que ses potes de bar que ça impressionnait. Quand arriva une voiture bicolore et entra le shérif adjoint. Il s’appelait Joe, comme une bonne cinquantaine de ses administrés, Joe Ford, vingt neuf ans, fervent adepte de la loi et l’ordre. Huit ans de métier et lui aussi des comme Primo il en avait vu beaucoup trop passer dans la région, comme si ces gars là se croyaient tout permis. Parce qu’à ses yeux de représentant de l’ordre pointilleux ils étaient tous trafiquants de drogue et il n’avait pas complètement tort, mais pour le coup si, et c’est ce qui le perdit. Salut Sherry-Ann, salut Joe. Joe se retourna vers Primo qui cherchait son argent au fond de sa poche de veste pour en sortir, bien entendu, une petite liasse pliée en deux dans un fermoir à tête de serpent. Le shérif avait cet air inexpressif des bouseux du coin, à croire qu’ils avaient prit sur leur bétail. Un problème chef ? demanda Primo en lui jetant un coup d’œil. Le flic lui répondit par une autre question, comme ils faisaient tous. Vous êtes de passage dans la région ? Ouais pourquoi ? Pour savoir, vous venez d’où ? Du Nevada menti Primo. Ca fait une trotte. Ouaip…C’est du sang que vous avez sur vos chaussures ? Primo regarda ses bottes et jura en silence. Il n’avait pas fait gaffe. Ouais… j’ai renversé une bête en venant. Une bête hein ? Ouais, un coyote, j’l’ai viré de la route… Mais il voyait bien que le flic n’avalait pas. Vous avez vos papiers ? Mes papiers ? Tiens les v’la mes papiers ! Foudroyant il rabattu sa veste en arrière et dégaina l’automatique chromé qu’il avait collé contre ses reins. Blam ! Blam ! Deux balles dans la poitrine, Joe Ford s’effondra à la renverse, traversant la porte de la boutique dans un fracas d’enfer. Blam ! Un projectile dans la gorge de la caissière, il avait horreur quand ils gueulaient. Il passa derrière le comptoir, elle se tenait par terre, les yeux écarquillés, les mains sur la gorge d’où s’échappait le sang par gros bouillon, sa sucette qui bringuebalait entre ses dents tremblantes. Il lui ôta, se la fourra dans la bouche et lui logea une balle dans le crâne. Il ouvrit la caisse, prit les cinquante dollars à l’intérieur parce qu’il n’y avait pas de sot profit et sortit. Son frère avait reconnu les coups de feu, il était au milieu du parking. Qu’est-ce qui s’est passé ? T’occupes, attends-moi dans la bagnole et change toi, dit-il en lui fourrant les courses dans les mains. Il alla chercher la Hyundai et la gara près du véhicule de l’adjoint, puis il retourna dans boutique déchirer un tee-shirt avec les lambeaux duquel il bloqua les pistolets des pompes, arrosa jusqu’à l’entrée de la boutique le cadavre du flic, s’alluma une cigarette avec son Zippo des Marines qu’il jeta ouvert sur la nappe arc-en-ciel. Tant pis pour les souvenirs, avec juste une clope ça prendrait pas, c’était pas comme dans les films. Il partit en courant alors que le feu enflait. D’abord en vaguelettes bleutées puis par de grandes flammes jaunes qui s’emparèrent des voitures avant de dévorer les pompes. Ils étaient à trois cent mètres quand il y eut un boum retentissant. Une boule rouge et noire s’élevait dans la lunette arrière. C’est beau s’extasia Lupo. Était-ce sa voix ou bien la détonation ? Mais la fille se réveilla d’un coup, et de mauvaise humeur. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’il fout là lui ? C’est quoi là bas ? T’occupes cocotte, rendors toi, grommela Primo sans la regarder. Y devait ouvrir ! Qu’est-ce qui branle ici !? Insista-t-elle. Changement de programme, on a eu un problème avec la caisse, t’occupes, on s’en charge. De quoi ? Qu’est-ce que tu me charries connard et ça là bas c’est quoi !? Une épaisse fumée noire comme une malédiction avait succédé aux flammes. Fais pas chier et roupille. Me dis pas ce que je dois faire mexicain de merde ! Brailla-t-elle en braquant d’un coup sa pétoire vers lui. Il l’écarta aussi sec, eh ranges ça connasse ! Mais elle ne voulait rien entendre, l’arme toujours braqué sur lui. Réponds ! C’est quoi ce bordel !? Puis soudain Lupo. Fais c’que te dis Primo lâche ton flingue salope ! Il brandissait un revolver Taurus 44 sorti de nulle part. C’était son flingue préféré parce que c’était aussi celui de Berkowitz, le fameux auto-intitulé Fils de Sam qui avait terrorisé New York dans le passé. Sans surprise, Lupo était fan de tueur en série. Primo trouvait qu’on en faisait trop autour de ces malades. Lupo dégage ce flingue ! Saloperie d’mexicains, je vais vous buter tous les deux ! Nan qu’elle jette son arme d’abord ! Lupo fais ce que je te dis ! Enculé arrête la bagnole ! Lupo obé… Blam ! La moitié de la tête de la fille s’évapora sur le pare-brise et le tableau de bord, arrosant les deux hommes de sang, de cervelle et d’esquilles d’os. Primo pila en hurlant une bordée de juron en spanglish. Ses oreilles sifflaient, il ne s’entendait même pas gueuler. Mais bordel qu’est-ce qui t’as pris encore !? Le coup est parti tout seul ! Hein ? Le coup est parti tout seul j’te promet ! répéta son frère. Le coup est parti tout seul, le coup est parti tout seul ! T’as failli me faire tuer pauvre con ! Il s’éjecta de la voiture, il avait tout le côté du visage et les cheveux gluant, la veste inondée du bras à l’épaule. Il la retira et ouvrit le coffre arrière. Deux enfants de quatre et cinq ans se tenaient à l’intérieur en quinconce. Ils respiraient doucement, sonnés au Valium. Un garçon et une fille, des gringos, ça se vendait mieux. Cinquante mille dollars pièce à Ciudad Juarez. Quarante pour eux, le reste pour la secte. Il jeta sa veste à l’intérieur, prit un chiffon et s’essuya du mieux qu’il pu. Lupo s’approcha, penaud. Excuse moi Primo… Va te faire foutre. Qu’est-ce qu’on va faire ? D’après toi connard ? On va marcher ! Marcher ? Mais Primo on est dans le désert ! Ah ouais ? Et tu veux faire quoi ? Te balader avec cette bagnole et toute la cervelle étalée dedans ? Pardon monsieur l’agent le coup est parti tout seul ? Abruti ! Lupo lui jeta un coup d’œil à la fois hébété et débile. Et eux on en fait quoi ? Primo regarda les mômes. Rien à foutre. Il sorti son arme et leur logea une balle dans la tête chacun. Pris le chiffon, ferma le coffre bouscula son frère et déroula le tissu dans le réservoir. Après quoi il y mit le feu avec l’allume cigare.

 

La voiture éclata alors qu’ils étaient déjà dans le désert, leurs pieds balayés par un léger vent qui semblait ne jamais vouloir cesser, poussant devant eux des boules d’épineux desséchés, jusqu’à ce qu’ils atteignent un chemin de terre qui partait en diagonale vers une paire de collines érodées par le vent. Dis qu’est-ce tu crois qu’ils vont dire les autres ? Demanda le géant en parlant de la secte. Rien à branler on a la Eme derrière nous. Essuie toi mieux que ça, t’en as encore. Le sable c’était pas agréable pour virer le sang, mais c’était quand même bien, un truc qu’il avait appris dans les Marines. Toi aussi, lui fit remarquer son frère. Primo pris une nouvelle poignée et se frotta les cheveux, ah putain ! Derrière les deux collines se tenait une vieille ferme, un appentis, et une bicoque en planche brut, un pick-up japonais garé devant qui avait dû connaitre des jours meilleurs. Derrière la baraque s’étalait un petit potager avec des plans de tomates vertes et des courgettes jaunâtres aux feuilles desséchées au milieu duquel se tenait un vieil homme en salopette. Il avait le visage raviné et tanné par le soleil avec de petits yeux gris inoxydables, comme une croute de poussière sur les joues et le front, les cheveux épars, blancs jaunes nicotine. Il les fixait sans animosité ni curiosité apparente malgré leur mise désastreuse de zombie ensablés. Primo avait soif et très envie de se débarbouiller de la tête au pied mais c’était pas le plus pressant. Il le salua de loin. Bonjour, on a eu un accident ! Vous auriez un téléphone ? Notre amie est blessée. Le vieux ne répondit rien, se contentant de la dévisager. Il répéta sa supplique quand une grande femme apparue sur le perron de la ferme. Elle portait une robe en toile de jean et un teeshirt immaculé avec un petit crucifix qui tombait sur sa forte poitrine. Le visage bronzé, les yeux noirs, une crinière blanche rafistolé en chignon. Elle semblait plus jeune que lui, elle leur demanda ce qui leur était arrivé. Primo pris sa mine contrite d’escroc N°1 et resservit à peu près le même mensonge qu’il avait vendu à l’adjoint. Ils avaient percuté un coyote, leur amie était blessée. Nan, on n’a pas le téléphone, lança-t-elle sèchement. Alors le vieux aboya : Selma fais pas chier ! Laisse lui appeler ! Sa bouche se déforma en une grimace et elle retourna dans la maison en claquant la moustiquaire. Excusez-là, fit le vieux en s’approchant, elle vient de la ville. C’est grave ? C’est du sang que vous avez sur vous ? Non je crois pas, ça c’est le sang du coyote. Vous en avez dans les cheveux, fit remarquer le vieux, l’était encore vivant cette saloperie j’ai dû l’achever avec mes mains ! V’nez, le téléphone est dans la salon. Primo n’en avait rien faire du téléphone. Et la douche attendrait. Tout ce qu’il voulait c’était foutre le camp avec le pick-up le plus tôt possible mais il joua le jeu et fit semblant d’appeler un numéro, pendant que l’ancien proposait à Lupo bière ou citronnade ? Lupo ne buvait quasiment pas d’alcool. C’est une rudement belle ferme que vous allez là monsieur, arrête ton char grand, c’est rien qu’une vieille baraque. Primo retourna dans le hall de sa démarche chaloupé. Bon tout va bien, les secours arrivent. Ah oui ? fit naïvement Lupo, son frère lui jeta un regard noir. Voulez que je vous raccompagne jusque là-bas ? proposa gentiment le vieux. Aaah cette bonne vieille hospitalité de l’Ouest, c’était pas une légende, même au milieu du Texas. Et c’était bien le plan qu’il avait en tête d’ailleurs. Il n’avait pas l’intention de lui faire de mal, il n’y avait pas de raison, juste le braquer et le larguer en chemin. Il avait déjà arraché le fil du téléphone. Bin ça serait rudement gentil à vous j’avoue, fit-il avant que la vieille ne s’exclame : papa il a une arme ! Bon Dieu de Lupo qui avait mal rabattu son teeshirt. Les yeux du veux ne décillèrent pas mais sa bouche se contracta d’appréhension. Primo leva les mains en signe d’apaisement, son frère essayait de désentortiller le tissu et de cacher son arme. Pas de panique m’dame, on vous veut aucun mal. Allez-vous en ! Ordonna-t-elle d’une voix blanche Oui dès que votre père nous aura raccompagné, insista Primo qui espérait toujours sauver son plan et la situation. Papa dis leur de partir ! Le vieux regarda le géant, puis l’autre, celui qui avait l’air d’un indien si les indiens avaient porté des moustaches de motard. Je crois qu’on ferait mieux de s’en tenir là les gars, dit-il avec le calme des hommes que les armes n’impressionnaient pas. Primo soupira. Bon fini de rigoler. Il sorti son pistolet et la braqua vers le vieux. Un 45 ACP chrome, crosse en ivoire gravé d’un cobra. Les clefs du pick-up. Le vieux regarda le canon puis l’indien. Fais pas l’con mon gars, elles sont dans ma poche. Sors les doucement. Il obéit, les clefs coincées entre l’index et le pouce. Je savais qu’il ne fallait pas vous laisser entrer, je le savais ! Pesta la vieille. Ta gueule ! Aboya Lupo qui avait imité son frère. Les clefs passèrent de main en main, c’est à ce moment là qu’elle se jeta sur le grand, armée d’une fourchette à gigot qu’elle lui planta dans le gras du bras. Putain d’salope ! gueula Lupo en lui tirant une balle dans la poitrine. Le vieux cria le prénom de sa fille. Espèce de salaud ! Il essaya de se jeter sur Primo, le 45 cracha un projectile, le sommet de son crâne sauta, il s’effondra, ses pensées sur le mur. La vieille criait toujours, des bulles de sang rosâtre autour de sa bouche un trou au-dessus du sein droit, son poumon était en train de se remplir de sang et elle s’étouffait. Soyez maudit ! Gargouillait-elle. Jésus vous voit et il vous maudit ! Lupo arracha la fourchette et se jeta sur elle. Ta gueule salope ! Ta gueule ! Elle était tombée sur les fesses et tentait de se retenir sur un bras. Il lui planta les pointes dans les yeux, arrachant un des globes de son orbite avant de la frapper encore et encore, jusqu’à ce qu’elle ne crie plus jusqu’à ce que son visage ne ressemble plus à rien d’humain. Ca y est ? T’as fini ? Sale pute ! Cracha son frère en se redressant. Ils fouillèrent la maison, prirent une douche rapide, enfin il l’obligea à en prendre une parce que Lupo n’en n’avait vraiment rien à foutre de rien, trouvèrent deux cent dollars et un fusil à pompe Remington. Quand il tomba sur les médailles du vieux, Primo réalisa qu’il s’agissait comme lui d’un ancien Marine et ça lui fit vaguement quelque chose. Survivre à la guerre, peut-être à plusieurs et mourir comme ça, comme un con ! Mais bon, tant pis c’était de la faute de la vieille aussi, qu’est-ce qui lui avait pris de se jeter sur Lupo comme ça ? Ils s’en allèrent non sans avoir incendié la ferme, Lupo s’était bandé le bras mais ce n’était qu’une égratignure. Ils retrouvèrent le chemin qui les avait menés jusqu’ici puis la route direction le sud.