Chien noir 1.

Harry Burke avait la double casquette de garant de caution et de chasseur de prime. Autant dire qu’il était son propre employeur quand un mec manquait à l’appel. En tant que garant il touchait un pour cent du montant de la caution, et dix en tant que chasseur de prime, alors il adorait justement quand on lui faisait faux bond, ça voulait dire plus de fric. Plus de fric, et il faut bien l’admettre, plus de fun. Le boulot de garant c’était surtout des paperasses et clairement Harry Burke n’était pas un homme de paperasse. Il avait d’ailleurs une secrétaire pour ça, Miss White qui était, comme il disait souvent avec un brin d’admiration, la seule femme qui ait jamais réussi à le supporter plus de cinq ans. Harry Burke était divorcé, trois fois divorcé. Il faut dire qu’il n’avait pas mené la vie facile à ses femmes. Ancien béret vert, toujours à l‘étranger, il avait fait le coup de poing au Nicaragua et au Salvador dans les années 80, avait participé avec la DEA à la traque d’Escobar, il y avait pris ce goût pour la chasse à l’homme dont parlait Hemingway, un de ses auteurs préférés. Ce même goût qui depuis quinze ans qu’il était chasseur de prime l’envoyait d’un bout à l’autre du pays pour chopper des petits voyous en cavale. Un plaisir que n’arrivaient d’autant pas à comprendre ses femmes qu’Harry Burke n’avait jamais été l’homme des grands discours ni des grandes déclarations. Ce n’était pas un homme qu’on impressionnait non plus comme ça. Avec son mètre quatre-vingt-quinze, ses cent quinze kilos, son brevet d’enseignant en close-combat et en tir tactique, son passif d’ancien combattant qui s’étalait partout dans son bureau, ses diplômes, ses photos avec Reagan, on pouvait même dire que c’était généralement lui qui en imposait à ses interlocuteurs. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui il se sentait curieux devant le petit vieux. Il avait la soixantaine, chabin, comme on disait dans les îles, légèrement roux cendre avec des yeux bleus pâles et des grains de beauté plein le visage. Il ne savait pas quoi mais il se dégageait quelque chose de cet homme qui le mettait mal à l’aise. Pour autant Harry Burke essayait de donner le change. Dix mille dollars de caution pour port d’arme illégal c’est trop. Il a une vieille affaire de trafic d’armes sur les bras. Beaumont vous dites ? Oui, je ne connais pas son nom de famille, si ça se trouve c’est même un surnom, il est à Dog Town depuis hier. Il était arrivé avec son imper beige, son chapeau des années 60 et son petit sac de sport des Playboys de Paradise rempli de rouleaux de billets de dix dollars usagés, il lui avait demandé la procédure à suivre mais quelque chose lui disait qu’il savait parfaitement comment tout le système fonctionnait. D’ailleurs il connaissait le nom qu’on donnait à la prison du comté à cause du refuge pour chiens juste à côté. C’était un nom connu certes mais ça venait plus facilement à la bouche des anciens détenus que des autres. Pourtant il aurait parié qu’il n’avait jamais fait un seul jour de prison. Il n’avait pas cette marque invisible et particulière que faisait la prison sur les gens. Il était comme lisse, trop lisse peut-être. Comment vous avez dit que vous vous appeliez déjà ? demanda-t-il en remplissant le formulaire de dépôt de caution. Toussain, Monsieur Toussain, je suis haïtien, précisa le petit vieux avec un sourire rempli de fausses dents parfaitement alignées. Harry Burke s’en serait douté avec un nom comme ça. Il téléphona à la prison, oui Beaumont, port d’arme illégal, il a une affaire en cours… oui c’est ça… oui Beaumont Johnson vous dites ? Oui je n’avais pas son nom de famille, merci. Il fit signer le papier de remise de caution au petit vieux ; vous avez un coffre ? demanda ce dernier en posant le sac sur son bureau encombré. Juste en face, la National First, on un compte spécial pour les dépôts. Vous pensez que ça ira ? ajouta Burke avec une pointe de défi dans la voix. Il n’y avait aucune raison particulière pour laquelle le petit vieux le rende nerveux, mais c’était comme ça. Oh oui, pas de problème. Et je voulais savoir, s’il arrivait quelque chose à Beaumont, comme de se faire renverser par une voiture par exemple, je serais remboursé ? Avec un certificat de décès oui, il faudra remplir quelques papiers aussi. Oui, naturellement, puis le petit vieux ajouta après une pause, dites, c’est vous qui les avez tous tués ? Il y avait une photo dans son bureau, mélangée avec tout le fatras des décorations et des plaques commémoratives de la NRA, arrangée comme une carte de Noël où on voyait un Burke plus jeune de vingt ans avec des compagnons d’arme, debout sur un tas de cadavres et cette accroche au-dessus « very happy christmas ». Burke n’y faisait plus attention depuis longtemps mais il savait que parfois ses clients se laissaient impressionner. Oui, mentit-il. La photo avait été prise après la découverte d’un charnier commis par les contrats, ses amis de l’époque. Ils en avaient fait une carte de Noël dédiée à l’adresse des sandinistes mais c’était la première fois qu’il lui arrivait de mentir à son sujet. Pourquoi vouloir effrayer un client après tout hein ? Alors pourquoi celui-là ? Et en plus il lui donnait l’impression de savoir parfaitement qu’il mentait. Pourtant Monsieur Toussain ne fit aucun commentaire, il se contenta d’hocher la tête et de laisser trainer son regard faïence sur le décor pendant que Burke finissait de remplir les papiers. Miss White n’était pas là aujourd’hui, c’était bien sa veine. Il sortira quand vous pensez ? Demanda soudain le vieil homme, Burke consulta la grosse montre navajo qu’il avait au poignet, le temps d’aller au tribunal… oh d’ici ce soir ça sera possible. Burke ne se reconnaissait plus, d’habitude il aurait dit demain, quoi qu’il arrive… qu’est-ce que ce type lui faisait ? Finalement ils conclurent le dossier de Beaumont Johnson et le petit vieux s’en alla comme il était venu avec son sac vide. Burke resta un petit moment à se demander ce qui n’allait pas chez ce type-là, et puis il trouva, il était plus malin qu’il en avait l’air.

Monsieur Toussain sorti de chez Harry Burke en se demandant pourquoi il avait ressenti le besoin de mentir. Un homme comme lui, avec tous ses diplômes, ses médailles, son allure même, il n’avait pas besoin de frimer. Il trouvait ça presque amusant même, ou ironique, il ne savait pas. Que ce grand gaillard sans peur se sente obligé de lui raconter des histoires comme ça, lui qui n’était après tout qu’un vieil homme banal. En tout cas il y veillait à sa banalité, comme il veillait à ne pas paraitre plus malin qu’il ne l’était, il avait remarqué que ça avait tendance à rendre les gens méfiants. Monsieur Toussain conduisait une Chevrolet grise de 2013, prudemment, en mettant toujours bien son clignotant, respectant scrupuleusement la réglementation de vitesse, jamais dépasser de la ligne jaune, ce qui, à Paradise City, avait tendance à rendre fou l’automobiliste moyen. Mais jamais aucun policier n’avait eu à lui reprocher sa conduite ni de s’être  garé sur un stationnement interdit, ça aussi il y veillait toujours avec attention. Du coup ce qui prenait un quart d’heure à un conducteur dans cette ville, en prenait généralement quarante-cinq pour Monsieur Toussain. Surtout par temps de pluie, et elle tombait souvent depuis qu’on annonçait l’approche du cyclone Adam. Mais son employeur avait l’habitude. Il l’attendait dans son dîner’s préféré, le Lala à Petite Haïti, devant un café et des biscottes, Jimmy Lafleur faisait autant attention à son allure qu’à sa ligne. Alors ? C’est fait. Il n’a pas été indiscret ? Non. Il ne vous a pas demandé qui il était pour vous ? Non plus, il a pris l’argent, m’a fait signer les papiers, c’est tout. Bien, les gens discrets, j’aime bien ça moi, et en cas d’accident qu’est-ce qui se passe ? Monsieur Toussain lui expliqua ce que Burke avait dit, un avis de décès et on récupérait l’argent. Lafleur était satisfait. Vous n’avez pas peur qu’il retourne à la Jamaïque ? Qui Beaumont ? Non, je vous l’ai dit, la première chose qu’il va faire en sortant c’est d’aller se fumer un gros joint avec ses copains. Je le connais, il est très doué pour les chiffres mais pour le reste c’est pas une flèche. Monsieur Toussain voulait bien le croire, se faire attraper avec une arme alors qu’on risquait déjà de la prison sur une autre affaire d’armes c’était manquer de la jugeote la plus élémentaire selon lui.  Une fille entra, mignonne, mulâtre avec les cheveux frisés, moulée dans une robe de satin bleu néon et discrètement maquillée. Monsieur Toussain détourna la tête et regarda la Mercedes blanche rallongée dont elle venait de sortir. Il y avait un chauffeur, les vitres étaient fumées, le chauffeur se tenait dehors qui refermait la portière. La fille tortilla des fesses jusqu’à eux, indifférente au regard que lui jetaient les clients, et se colla sur la banquette près de Lafleur. A peine si elle salua le vieux monsieur assis en face, mais ça ne le dérangeait pas, il avait l’habitude. Qu’est-ce que tu veux chérie ? demanda Lafleur sur un ton charmeur, tout de suite la fille se réfugia dans son cou et lui susurra quelque chose à l’oreille. Lafleur sourit. Il est là ? Oui, fit la fille en hochant la tête comme une enfant. Il se retourna vers Monsieur Toussain. Excusez-moi, nous en avons fini je crois ? Oui. Bien en ce cas, si vous permettez…. Le vieux monsieur les regarda partir main dans la main, admirant le talent. Ce macro avait un don pour les rendre toutes amoureuses.

Kobe Jones, le meilleur joueur de l’équipe des Lakers, avec Bobby Spoon, le meilleur des Playboys, c’est-à-dire le moins pire. Ici, dans ma ville ! Voilà ce que j’appelle une bonne rencontre. Merci Suzy, et merci à moi d’être aussi à la cool. Comment vas-tu Bobby ? Jimmy, je te présente… Kobe Jones ! Oui je suis tous vos matchs, je lui dis en lui serrant chaleureusement la pince. Il se marre, je crois qu’il a pris de la C. Enchanté, t’es le mac de Cindy ? il me répond aussi sec. Suzy, je corrige, et non je ne suis pas son mac, je suis agent d’artiste. Il éclate de rire, Spoon aussi, j’en fais de même, Suzy aussi, c’est l’éclate. Mais moi je ne prends pas de C. ça m’arrive d’en goûter sur les dents juste, pour tester une qualité, mais je ne touche pas à ces merdes. Les filles ? Elles font ce qu’elles veulent. Je vous jure, j’ajoute par-dessus les rires en sortant ma carte. Une magnifique carte de visite, légèrement gaufrée en papier végétal, que j’ai faite faire par un imprimeur de mes amis, modèle unique. Il lit, et son rire redouble d’effort, il est apoplectique, oui, définitivement il a pris de la C. Cindy nous a dit que tu connaissais un coin sympa. Suzy ! Proteste l’intéressée, mais oui ma poule, excuse-moi. Suzy est lovée contre Spoon, la main sur sa braguette. Ça dépend, je dis, quel genre de coin sympa tu cherches, il y en a plein ici à Paradise, qu’est-ce qui te branche ? Vu qu’il est autour d’une heure je me dis et que ces deux-là ont l’air déjà bien frais j’imagine qu’ils ont déjà fait tous la rumba cette nuit. Où vous êtes allés, je demande à Suzy. Au Circle, elle fait d’une voix genre j’en ai marre d’aller là-bas. Mais je comprends, c’est comme ça, le gratin veut absolument se faire voir dans cette boîte, on ne peut pas aller contre les affaires.

C’est comme ça que je me vois, un homme d’affaire. Je ne possède aucune entreprise à moi, je me contente de mettre les gens en rapport les uns avec les autres. Et de toucher mon pourcentage au passage. Les filles ? J’en ai quatre, Suzy, que vous connaissez déjà, Sharon, ma petite poulette de Californie, blonde à croquer, Georgia, qui a la cinquantaine mais qui fait des trucs insensés avec son cul, et Céline, une petite brune aux cheveux courts, une blanche que je viens de lever et que je suis en train de dresser. Quand je dis dresser, c’est dresser à être dans le monde, et à bien baiser aussi. Ça s’apprend, certaines n’en n’ont pas besoin, d’autres si, je suis leur professeur. Et pour ça, pour que ça soit parfait, vu que c’est des bonnes femmes, le mieux c’est de les rendre accros à votre gueule. C’est ça dresser. Vous lui apprenez à bouffer, à se tenir, vous l’habillez, vous la présentez, au début vous y aller en douceur, et puis vous la filez à un copain, histoire qu’il la teste. Vous voyez comment elle réagit, si elle se laisse faire ou non, vous dites rien, vous parlez pas d’argent. Si elle prend, c’est bon, je sais que je pourrais l’amener rapidement à baiser contre du blé. Sinon, c’est pas grave, on la lui joue cool, t’es mon amour mais tu sais comment j’aime les femmes…. Oui, oui mon chéri je comprends, non ne m’abandonne pas… etc. Vous voyez ? On l’a tous fait à une fille un jour, un pot de colle en général. Le coup de j’aime les femmes, je ne peux pas aimer que toi. Ça les rend dingue. Et puis on décide de lui présenter l’écurie, et on les laisse papoter. En général je ne me trompe pas, les filles arrangent bien leurs affaires entres elles. Est-ce qu’elles sont vraiment toutes amoureuses de moi ? Non, mais elles font bien semblant, et c’est tout ce qui compte.

Le champion des Lakers voulait du lourd, est-ce que Jimmy connaissait un coin sympa où fumer du crack. Oui Jimmy en connaissait un. Une fumerie sécurisée à deux pâtés de maison d’ici. Alors on est allé là-bas. Je déteste l’odeur du crack, vous savez quelle odeur ça a ? Le pneu qui fond. Je les ai laissés et je suis rentré chez moi en taxi. J’ai un ami qui me prête un appartement sur l’île, en plein milieu d’un cite résidentiel, parc, palmiers, piscines et sécurité maximum. Au-dessus de chez moi vit un couple de milliardaires, les Avazaniskus, des arméniens. Au troisième il paraît que Shakira possède un loft, mais c’est des rumeurs de portier. Ah oui parce qu’en plus nous avons un portier. Charles qu’il s’appelle, ça ne s’invente pas. Mais j’ai d’autres appartements en ville, tous à des amis, ou des connaissances, je ne possède rien en mon nom. Pas même les deux pièces que je loue aux filles. C’est un prêt de Guerrero sur le compte d’une société offshore. Elles me payent le loyer et me donne 50% de leurs gains, je m’occupe du reste. Les habiller si nécessaire, les présenter aux bonnes personnes, et bien entendu aucune ne descend dans la rue. De toute façon elles ne sont là que pour huiler les rouages, faciliter les affaires, les rencontres. Je gagne entre mille et deux mille cinq cent dollars par passe, parfois plus, ça dépend du client, mais mon revenu de roulement je le fais avec les armes. J’ai une équipe de fondus qui travaille pour moi, des crackers, du genre qui n’ont peur de rien, ils volent les armes et je les revends. Mes principaux clients bien sûr sont les gangs mais je fournis à la demande qui a besoin. C’est assez marrant mais j’ai remarqué que souvent on me demandait des armes populaires dans les jeux vidéo ou les films. Quand Medal of Honor est sorti par exemple, tout le monde voulait des pétards de chez Vickers. Et puis avec la série Walking Dead, il y a eu une résurgence d’engouement pour le bon vieux 44 Smith et Wesson, mais il y a des indémodables. Le Colt 1911 pour ceux qui connaissent leurs classiques, le Tek 9 qui plaît beaucoup aux gangs, ou le Desert Eagle, et la gamme des MP de chez Heckler et Koch  HK c’est une bonne marque, je les vends entre mille et deux mille cinq cent dollars pièce selon le modèle, je livre en individuel ou par caisse, selon ce qu’on a en stock.  Jusqu’ici c’était Beaumont mon comptable, oui, vraiment très doué pour les chiffres ce garçon, mais je ne peux pas me permettre de le garder après ce qui s’est passé. Il a une affaire de mitraillettes volées sur les bras, il risque dix ans, et tel que je connais Beaumont ça ne va pas le faire c’est pour ça que j’ai fait appel à Monsieur Toussain pour régler la question. C’est un homme charmant et tout à fait efficace, je l’ai ramené du pays il y a quelques années de ça, avant il travaillait pour les Duvalier.

Jimmy Lafleur avait vu juste, la première chose que fit Beaumont fut de se précipiter à Petite Haïti et d’aller s’envaper avec ses copains. C’est là-bas que Monsieur Toussain le trouva. Monsieur Lafleur veut que tu m’accompagnes, c’est un client un peu ennuyeux. Beaumont était maussade, il n’avait aucune envie d’accompagner Toussain à un rencard, mais d’un autre côté Lafleur était le patron. Voilà l’idée, je veux que tu montes dans le coffre, et quand je l’ouvrirais tu lui montreras ton beau calibre, dit Monsieur Toussain en désignant le fusil à pompe qui était posé au fond du coffre. Beaumont regarda Toussain par en dessous, il n’aimait pas beaucoup le vieux, il faisait trop d’effort pour paraître moins malin qu’il n’était. Et pourquoi c’est toi qui vient d’abord ? tu fais jamais ce genre de truc. Monsieur Lafleur a un empêchement, tu le connais. Oui, il le connaissait, il savait que Lafleur avait souvent des rendez-vous, c’était un homme occupé, mais quand même, d’habitude…. Ecoute je te file cent dollars ça va ? J’ai vraiment besoin de ton aide sur ce coup-là, insista le vieil homme avec un petit sourire servile. Et pourquoi c’est pas toi qui t’y collerais dans le coffre ? demanda Beaumont en ignorant son air. Parce que le gars me connaît, Monsieur Lafleur me l’a présenté. Deux cent, déclara Beaumont catégorique. T’exagère ! protesta Monsieur Toussain, je veux pas le savoir ! C’est ça où je monte pas. Monsieur Lafleur sera mécontent tu sais si tu ne me rends pas ce service. Je m’en fous je lui expliquerai, et pis d’abord si c’est payant c’est pas un service, c’est un boulot. Le vieil homme voulut bien l’admettre, il sortit son portefeuille l’air contrarié et lui donna ce qu’il voulait. Après quoi Beaumont monta dans le coffre et Monsieur Toussain les emmena dans un coin perdu d’Eden Park. Pour ce genre de travail, il avait ses préférences, le 22 long rifle de chez Beretta par exemple. Précis à courte distance, bon pouvoir de pénétration, propre. Il y avait aussi le Makarov, très bonne arme, solide, compacte mais malheureusement trop rare à trouver. Mais ce soir il n’avait qu’un 38 d’usage courant parce qu’il n’avait pas trouvé mieux. Ce fut la première chose que vit Beaumont quand il ouvrit le coffre, le révolver qu’il tenait dans la main gauche. Il attrapa le fusil, appuya sur la détente, clic, arma le fusil, réappuya sur la détente, même petit bruit désespérant, Monsieur Toussain l’abattit de quatre balles, deux dans la tête, deux dans la poitrine. Puis il reprit les deux cent dollars et abandonna la voiture qu’il avait volée sur un parking de supermarché. Alla jeter l’arme dans l’océan, remonta dans sa Chevrolet garée non loin, et rentra chez lui. Il vivait dans une résidence semi médicalisée pour personnes âgés, les Blue Mountains. C’était pratique pour son diabète et confortable. Il y avait un restaurant commun où on servait de pas trop mauvais repas, des activités organisées, et même une petite piscine. Mais Monsieur Toussain ne participait jamais aux activités ni n’allait à la piscine parce qu’il n’aimait guère la compagnie des autres vieux auxquels de toute manière il n’avait pas le sentiment d’appartenir. D’ailleurs il était rarement chez lui, et plus souvent chez sa maîtresse, Georgia, une des gagneuses de Lafleur. Ce dernier n’était pas au courant, comme il n’était pas au courant de ses activités en dehors du travail qu’il lui donnait. Monsieur Toussain ne voyait aucune raison d’en parler, ni Georgia du reste. Même s’ils s’étaient rencontrés à travers lui, et même si Georgia jouait avec lui à l’amoureuse. Lafleur était un bon proxénète. Il ne frappait jamais ses filles, savait les gâter comme il fallait mais pas trop, et d’ailleurs ne s’envisageait pas comme un mac, mais comme beaucoup de ces gars il avait un égo énorme. Ça le flattait ce petit jeu qu’elles avaient pour lui, surtout que certaines comme Suzy ne faisaient même pas vraiment semblant. Il était comme une bouée pour ces filles-là, un repère rassurant. Et puis être à la tête d’un genre de harem flatte toujours les hommes, surtout vis-à-vis des autres mâles. Mais en même temps pour Georgia comme pour lui, il n’y avait pas de doute, ils étaient véritablement ensemble alors que Lafleur restait un patron. Quand ils se voyaient c’était presque comme s’ils étaient mari et femme. Elle lui préparait des petits plats équilibrés, ils écoutaient un peu de musique ou regardaient la télé ensemble, faisaient l‘amour comme des collégiens mais en beaucoup mieux. Monsieur Toussain était un amant attentionné et délicat, beaucoup plus doué que Lafleur selon elle qui avait tendance à privilégier la performance sur la qualité. Et puis c’était un monsieur, un vrai. Elégant, poli, toujours prévenant, et droit ce qu’elle ne trouvait pas toujours chez ses clients en dépit du fait que le mac veillait à lui faire rencontrer généralement du beau monde. Georgia ne s’en laissait pas compter, à cinquante-deux ans et une vie à bourlinguer elle avait mieux à faire. De fait, par elle, il savait pas mal de chose sur la vie intime des élus de cette ville –élus au sens large, les clients étaient variés – et ça les amusait assez de les voir parfois à la télé faire des leçons de moralité comme le révérend Conway qui dans l’intimité aimait jouer les petits garçons pas sages, ou Johnny Chow, l’animateur, grand pourfendeur des bonnes mœurs sur les plateaux télé et partouzard invétéré dans la vie. Monsieur Toussain ne se faisait de toute manière aucune illusion sur les gens quel qu’ils fussent, au fond ils étaient tous les mêmes, et dans sa partie aussi on avait l’occasion de les voir à nu, intimes, comme personne ne les verrait jamais. Il y avait bien quelques petites différences mais en réalité ils réagissaient à peu près tous pareil. Il y avait ceux qui se raccrochaient à un dernier et absurde espoir, comme Beaumont ce soir, ceux qui suppliaient, ceux qui tentaient de négocier et ceux qui se résignaient, les plus dignes selon lui et donc les seuls qui méritaient sa considération. Est-ce que Georgia savait ce qu’il faisait pour vivre ? C’était une autre des qualités de cette femme-là, elle ne posait pas de question.

Tous les matins, en prenant son petit-déjeuner dans le restaurant commun de la résidence ou quand il était chez Georgia, il lisait les petites annonces du Paradise Hérald. Perdu chien noir, colley, forte récompense, appeler au…. C’était son annonce. Si elle passait, il n’avait qu’à joindre le numéro, après quoi soit il rencontrait son client, soit on lui livrait un paquet à une boîte postale qu’il avait. On payait d’avance, quoiqu’il arrive, et Monsieur Toussain fixait lui-même les tarifs en fonction des contrats. Ça variait entre dix et vingt-cinq mille dollars et bien entendu il se laissait libre choix de refuser. Si un contrat était trop risqué par exemple, ou s’il fallait se débarrasser d’un enfant. Même du temps de Bébé Doc il ne faisait pas les enfants, il laissait ça aux sauvages, c’était amoral. Son petit-déjeuner terminé, s’il n’était pas occupé, et tout aussi rituellement, soit il allait aux courses à l’hippodrome Washington, soit il lisait dans son studio, des ouvrages généralement techniques ou historiques, ou bien allait flâner le long de la baie dans Eden Park, donner à manger aux pigeons et aux mouettes, ces choses-là, en épiant gentiment les gens. On apprenait beaucoup en les observant, leur façon de marcher, de se tenir, leurs expressions, leurs façons de s’habiller qui en disaient bien plus sur leurs points faibles qu’ils ne voulaient le croire. Ce jour-là, il descendit d’abord jusqu’aux cabines téléphoniques à l’entrée de la résidence et appela le numéro de l’annonce. Comment les gens savaient quelle annonce passer ? Le bouche à oreille et la réputation, la réputation dans cette branche comme dans bien d’autres faisait tout. Bonjour j’appelle pour l’annonce. Oh… euh, vous êtes la personne qui… oui. Bien, bien, euh… comment procède-t-on ? Pardon c’est la première fois que… comme vous voulez, voulez-vous que nous nous rencontrions ? Ah, euh… oh c’est possible ? Oui bien entendu. Je croyais que les gens comme vous…. Vous connaissez la galerie marchande sur Simpson Street ? le coupa le vieil homme avec une pointe d’exaspération dans la voix. Oui, à deux heures devant le magasin chez Sears. Comment je vous reconnaitrais ? C’est moi qui vous reconnaitrais, vous avez quelque chose de voyant comme une écharpe, un mouchoir. Euh oui, j’ai une écharpe rouge. Mettez là et attendez-moi là-bas. C’est tout ? Oui c’est tout, et il raccrocha avant que le gars ne fasse d’autres remarques sans intérêt. De préférence il aimait rencontrer ses commanditaires, ça lui permettait de se faire une idée sur eux et d’éventuellement pouvoir les identifier en cas exceptionnel où il y aurait un problème. Mais il n’y en avait en général jamais. Qui a envie de contrarier un assassin ? Il lui était bien arrivé par le passé de tomber sur des plaisantins qui avaient voulu l’arnaquer sur le prix mais il s’était montré suffisamment persuasif pour que les choses se règlent à l’amiable. Bien entendu il y avait toujours le risque de tomber sur un flic, risque non négligeable, mais jusqu’ici son flair ne l’avait jamais trompé. D’ailleurs il ne rencontrait jamais ses clients plus d’une fois. Quand l’affaire était conclue, à savoir une fois le contrat passé, il n’y avait pas de retour en arrière et l’argent était déposé dans un lieu de son choix. Impossible de le lier directement à un crime. Il avait toutes sortes de profisl de client, criminel ou appartenant à la société civile, il n’y avait pas de règle. Celui du jour était un petit gros avec un parapluie et un air vaguement inquiet qui attendait devant le magasin en dévisageant les gens dans la foule, son écharpe sanglante enlaçant ses épaules. Il était arrivé en avance, comme il faisait toujours et resta un petit moment à l’observer. Quand il fut sûr que l’homme était seul il alla à sa rencontre et déclara qu’il était là pour l’annonce. Il n’aurait su dire sur l’instant si l’homme semblait surpris ou déçu mais à son air il ne s’attendait visiblement pas à rencontrer un vieil homme banal vêtu d’un imper et d’un chapeau vieillot. Euh… vous voulez qu’on parle ici ? Suivez-moi ordonna simplement Monsieur Toussain. Il y avait au second étage de la galerie un café en terrasse qui donnait une visibilité complète du lieu, c’est là qu’ils se rendirent. Une serveuse s’approcha presque immédiatement. Monsieur Toussain commanda un café, son interlocuteur l’imita. Je vous écoute, dit simplement le vieil homme. Ah euh… eh bien….  Commença l’homme en prenant un air conspirateur. Voilà il s’agit de mon… Il lui fit signe de s’arrêter, il ne voulait pas connaitre les détails. Donnez-moi juste un nom et une photo, je vous recontacterais dans trois jours. Ah… eh bien c’est que je n’ai pas de photos sur moi mais il s’appelle John Tanaka, et j’ai son adresse personnelle si vous voulez. Il voulait bien. Je peux vous poser une question ? Dites toujours, vous comptez faire ça comment ? Ça dépendra du problème, pourquoi vous avez une exigence particulière ? Euh… eh bien non, mais… euh je ne voudrais pas qu’on relie ça à moi vous comprenez ? C’est pour ça que vous faites appel à moi il me semble non ? Oui mais…. Alors nous sommes d’accord le coupa le vieil homme avec un petit sourire poli. Le café arriva, il le but d’un trait, paya en laissant un petit pourboire et dit aimablement au revoir au petit bonhomme rondouillard.

Est-ce que je sais si Monsieur Toussain baise avec Georgia ? Evidemment que oui. Mais je laisse faire. Il n’y a rien de mieux que le cul pour tenir un employé. Je le paye cinq mille dollars par mois pour qu’il surveille mes arrières Il m’arrive même parfois de l’emmener avec moi à un rendez-vous. Personne ne se méfie d’un petit vieux, et puis il est sortable, il sait où est sa place.  Je suis dans Céline là, je va et viens en rythme avec sa chatte. Je l’écoute, elle est en train de monter, son clito a grossi, ses seins dressés, mais je suis ailleurs, je pense à la journée qui m’attend, aux rendez-vous que j’ai, à mon chiffre. Je pense à Beaumont et je me demande combien de temps ça va prendre avant de pouvoir faire signer un certificat de décès, et donc, combien de temps ça va prendre aux poulets pour le trouver. Monsieur Toussain est pas con, c’est les flics qui m’inquiètent plus. Je lui jette un œil, elle est ailleurs, ses petites lèvres entre-ouvertes, offerte, les bras au-dessus de la tête puis qui m’enlace, en sueur, elle chante maintenant, je sais y faire. Je la travaille au corps, j’ai pas besoin de faire beaucoup pour l’amener au pieu, c’est une chaude et une endurante. Elle a la chatte qui pétille, elle a vingt-six ans, l’âge idéal pour faire la pute mais je crois que vu ses compétences comme suceuse je vais la présenter à mon ami Steven Roachard, notre king local du porno, patron de Deamonz production avec qui je fais affaire de temps en temps parce qu’il n’y a rien de plus vendeur qu’un petit film, que ça soit pour les gonzesses ou les armes d’ailleurs. Suzy a déjà tourné dans deux pornos par exemple. Elle est bonne, la caméra l’aime. Mais pour présenter les flingues j’ai ma Sharon, qui est bonne également mais à qui en plus j’ai appris à tirer, et elle est assez douée. Faut la voir en bikini avec un Tec 9 en train de faire un carton, les mecs en raffolent, particulièrement les bikers, je sais pas pourquoi. Une vidéo comme ça, et c’est des caisses que je vends. Bon, elle commence à monter dans les arpèges, elle bafouille n’importe quoi, elle s’accroche à mon oreille et me dit, baise moi, salaud, vide toi les couilles, baise moi, mais je connais mon rôle, je la lime jusqu’à ce qu’elle en puisse plus et qu’elle jouisse. En général je jouis juste après. Le truc pour tenir c’est qu’il faut faire monter la sauce jusqu’à environ soixante-dix pour cent. C’est comme une vague pour un surfer, ça se maîtrise. Vous faites monter le lait mais pas trop, pour redescendre faut être technique, garder la tête froide, penser à ce qu’on ressent dans la bite et pas qu’on baise une super poupée qui demande que ça. C’est une question de maîtrise de son corps. Moi j’ai appris ça tout seul quand j’étais gamin en me branlant, fallait que ça dure parce que je trouvais que le plaisir qu’on ressentait avant valait souvent mieux que l’orgasme en lui-même. Y paraît que les acteurs de X font la même. Ça ne m’étonne pas. C’est que c’est un tournage quand même, les gars ils doivent s’arrêter à cause de la lumière, de la position d’une caméra ou que quelqu’un a éternué. Je sais, j’ai assisté au premier de ma petite Suzy. A un moment ça y est, son ventre se met à faire des spasmes, elle crie, se creuse, son visage devient tout blanc, ses lèvres gonflées et sensuelles, elle est une autre. Je suis tellement dur que je ne la sens presque plus, ma queue engourdie, ça arrive, dans ces cas là pour faire jouir en général faut que je me termine à la main, ou bien une très bonne suceuse. Céline est une très bonne suceuse, et elle en redemande merde. Oh je t’aime, je t’aime, elle me glisse à l’oreille en se retirant. Elle m’embrasse, je réponds à ses baisers par des caresses, moi aussi je t’aime je lui glisse dans un souffle alors qu’elle descend vers ma queue dans un mouvement naturel. Là j’oublie mes affaires et je me concentre sur ce qu’elle fait, il s’agit de lui donner ce qu’elle est venue chercher. Pas mon sperme, ça elle s’en fout, mais mon bonheur, je l’aime après tout non ? Et elle m’aime. Alors je jouis une belle giclée épaisse sur ma jolie queue métis et je lui fais lécher parce que c’est son délire, et un peu le mien aussi je l’avoue. On s’embrasse longuement, je sens contre ma langue le goût du sperme, c’est dégueulasse mais je peux bien faire ce petit sacrifice pour notre petite comédie. Les amoureux… qui après l’amour boivent du vin et mangent des choses italiennes. Céline est d’origine franco-italienne, je l’ai rencontrée ici alors qu’elle était en touriste. Avec elle je peux exercer mon français que j’ai un peu perdu depuis que j’ai quitté Haïti. Mais ce soir j’ai à faire, après la petite dinette, je la laisse, elle est un peu triste, mais je l’ai prévenue, alors elle se fourre devant la télé avec un gros film romantique pendant que je descends de sa tour.  Je lui ai déjà trouvé un job dans un magasin de fringues, les papiers sont en cours, par un ami toujours. Je rentre chez O’Malley, devant c’est plein de bécanes customisées, dedans c’est enfumé et plein de barbus, chevelus, en cuir qui sentent la sueur et la mauvaise came. Cher ami comment vas-tu ? Salut Jimmy, alors t’as quoi de neuf en ce moment ? Je vous ai apporté un petit film. Le même que la dernière fois ? Avec la pétasse blonde ? Non un nouveau. Y’a la pétasse blonde ? Oui. Cool. Elle s’appelle comment déjà ? Sharon. Faudra que tu me la présentes. Mais avec plaisir Julian, avec plaisir. Quand je vous dis que les bikers kiffent ma petite californienne.

John Tanaka était un homme de taille moyenne, bien de sa personne, d’origine asiatique, qui vivait dans une zone résidentielle à l’ouest de la ville. Un coin tranquille, avec des pelouses bien tondues et des maisons uniformes, surveillées par des vigiles qui circulaient en voiture, Taser à la ceinture.et des caméras à tous les carrefours. Il travaillait dans le centre, pour une compagnie d’import-export de matériel de gros travaux avait un fils de dix ans environ et une femme, probablement d’origine hispanique. Il avait une vie normée d’employé moyen, sortait peu, travaillait visiblement beaucoup puisqu’il ne terminait jamais avant dix-neuf heures trente, vingt heure. Après quoi il passait une bonne demi heure dans les embouteillages et dinait généralement en compagnie de madame, son fils étant déjà couché. Tout cela Monsieur Toussain l’avait appris en l’observant trois jours durant avant de donner son tarif, quinze mille dollars. Il aurait pu demander moins dans la mesure où l’affaire ne présentait en apparence aucun risque majeur, mais John Tanaka appartenait à la classe moyenne, il vivait dans un coin calme et réputé, il devait probablement aller à l’église et ces choses-là, il avait un drapeau américain devant sa maison, sa mort ferait l’objet d’une enquête. Dès qu’il reçut l’argent, une enveloppe glissée chez un ami commerçant, il se mit dans la position du chasseur qui cherche une occasion. Il aimait particulièrement cette période qui préludait l’exécution du contrat et qui selon les cas pouvait s’étirer d’une semaine à un mois. Le reste n’était qu’une formalité à laquelle il ne pensait guère. Il n’appelait pas ça chasser d’ailleurs, il appelait ça chiner, comme un collectionneur dans une salle de vente ou une brocante cherche l’objet rare. Son objet rare à lui c’était l’espace, le moment dans le temps de cet homme où il pourrait se glisser avec ses funestes intentions sans laisser de trace. Oh bien entendu, il connaissait le principe des légistes et des inspecteurs de la criminelle selon lequel tout suspect laissait une trace et emportait quelque chose du lieu d’un crime, même une infime trace. Et selon toute logique c’était toujours la première chose qu’ils cherchaient. Mais quand il n’y a aucun crime apparent, à quoi bon chercher ? Considérant qui était ce monsieur il faudrait donc un traitement qui semble normal ou du moins possible dans une ville comme Paradise et n’éveille pas de soupçons inutiles. Des ennuis de santé ? S’il en avait, Monsieur Toussain n’était pas au courant et avait peu de moyen de le savoir. Apparemment il ne consultait aucun médecin et il faisait même du sport, du golf le samedi dans le centre sportif de Washington, exercer son swing contre des filets. Il ne buvait jamais, pas même de la bière, uniquement des boissons énergisantes, de l’eau et des cocktails de fruit. Mais il avait une particularité, une minuscule, il n’attachait que très rarement sa ceinture et c’est ce qui lui serait fatal, décida le vieil homme. Avec plus deux cent cinquante homicides par an en moyenne, Paradise City pouvait raisonnablement passer pour une des villes les plus violentes des Etats-Unis, et considérant les diminutions de budget et d’effectifs dans la police, c’était ce qui était le plus évident et le plus apparent qui faisait d’abord l’objet de la curiosité policière. Un meurtre pas trop mal maquillé en accident de voiture avait très peu de chance d’éveiller les soupçons. Pour se faire il commença par se procurer un sédatif léger de sa connaissance dont la propriété majeure était de disparaître rapidement de l’organisme. Il s’introduisit dans les vestiaires du complexe sportif, crocheta le placard de Tanaka et injecta le sédatif dans une canette à l’aide d’une seringue de vétérinaire. Il ne comptait pas l’endormir, juste l’abrutir suffisamment pour qu’il interrompt sa séance de sport hebdomadaire et rentre chez lui l’esprit assez cotonneux pour ne pas l’entendre venir. Ce qui se passa précisément. Sa voiture était garée sur le parking en extérieur, une Toyota familial parfaitement banale, le parking situé un peu au-dessus de cette partie du canal qui courait ici en extérieur et traversait le reste de la ville jusqu’au golfe par un réseau de tunnels aménagés. La crue du canal était en hausse avec les pluies de ces dernières semaines. Monsieur Toussain était déjà à bord quand John Tanaka retourna à sa voiture, son sac de golf pendant lourdement à son épaule molle. Il ne le vit qu’au dernier moment, dans le miroir, quand il lui attrapa sèchement les cheveux et lui ramena violement la tête en arrière avec un petit craquement. Une mort éclair. Après quoi le vieil homme lui frappa le crâne contre le volant déclenchant brusquement l’air bag dans lequel il le laissa. Il desserra le frein à main, posa le pied du cadavre sur l’accélérateur, embraya, démarra la voiture et la laissa bondir d’elle-même dans le canal. Bonsoir chéri, bonsoir ma douce. Ta soirée s’est bien passée ? Très bien je te remercie, et la tienne ? J’ai vu Lafleur, il était avec sa nouvelle. Ah oui, Céline, alors ? Oh rien, le numéro habituel, tu le connais, il lui a présenté le mec de Deamonz, tu sais le gars qui a le chapeau de cowboy. Oui je vois, je ne me souviens plus de son nom. Et elle, comment elle a l’air de prendre ça ? Elle voit rien, tu penses. Bon assez parlé de lui, qu’est-ce qu’on mange, ça sent bon ! Je te fais ton colombo préféré. Oh t’es un chou mon amour.

Le cadavre de Beaumont Johnson fut découvert trois jours après son décès, par une patrouille. Criminel avec un dossier chargé, sa mort n’étonna personne et n’aurait sans doute pas fait l’objet d’une enquête très poussée, si son implication dans un trafic de mitraillettes n’avait pas été découverte par l’inspecteur Acavente. Acavente l’avait mauvaise d’avoir perdu son principal suspect. Alors qu’il avait sauté de joie quand on l’avait serré avec un pétard. Tout à fait certain qu’il allait pouvoir l’obliger à se mettre à table, mais le temps qu’il se rende à Dog Town  on avait payé sa caution. Joseph Acavente n’était pas le genre de flic à laisser tomber une affaire parce que son suspect N°1 était mort. Il avait mis le nez sur un trafic d’arme important, il en était certain, dont Beaumont n’était probablement qu’un rouage, il n’allait pas lâcher comme ça. En ceci d’ailleurs il se trompait, l’affaire des mitraillettes ne relevait d’aucun gros trafic à peine une combine comme ça que Beaumont avait fait de son côté. Mais sans le savoir il était droit en train de se diriger sur les affaires autrement plus lucratives et nombreuses de Jimmy Lafleur. Et c’est ainsi qu’Harry Burke reçu un matin la visite de l’inspecteur. Ça ne se passa pas forcément bien. D’une part parce que Burke se relevait d’une gueule de bois digne d’Hemingway, d’autre part parce qu’Acavente voulait tout savoir de celui qui avait payé la caution de Beaumont, à commencer par son nom, ce qui, jusqu’à décision du juge, relevait du secret professionnel. Or de juge il n’y aurait pas, Beaumont était certes un suspect important pour son enquête mais justement c’était bien là le problème, il en était l’élément le plus important et en dehors de ça et de la saisie il n’avait rien à présenter devant un juge qui justifie cette démarche. Le juge lui enverrait à la figure le passif de Beaumont et le prierait de ne pas encombrer les tribunaux avec des affaires de criminels se tuant entre eux. De trafic il ne serait question. Alors Acavente insista, et Burke finit par l’envoyer sur les roses, piquant au passage une homérique colère comme en avait déjà entendu cent fois Miss White. Ce fut elle qui sauva la situation. Ignorant les vociférations de l’ex béret vert et qu’il se tenait déjà debout devant le flic prêt à le foutre dehors manu militari, elle se planta devant l’inspecteur et dit d’une voix claire, il est passé hier pour réclamer sa caution. Il avait un certificat de décès. Ça calma Burke net, pendant quelques secondes, et puis il reprit sa gueulante en s’éloignant dans l’autre pièce comme un ours blessé. Elle le regarda partir puis dit à Acavente, ne vous inquiétez pas, il va se faire un café, ça va aller mieux. Il est toujours comme ça ? En ce moment oui, il passe trop de temps ici, les affaires ne vont pas très bien. Faut l’envoyer chasser l’alligator, je sais pas. Miss White esquissa un sourire en demi-lune. Et ce monsieur, vous pouvez me donner son nom, oui Monsieur…. Miss White je vous interdis ! Rugit Burke depuis la cuisine. Monsieur, il s’agit d’un cas d’homicide, il y a priorité, rétorqua-t-elle d’une voix sévère. Il s’appelle Toussain, inspecteur, Monsieur Toussain. Pas de prénom ? Non. Toussain c’est français ça non ? Dans son cas je pencherais plutôt pour Haïti. Ah oui et pourquoi ? Elle le décrivit rapidement. Je vois. Et quelle impression il vous a fait ? Oh un homme normal, très poli. Ah oui ? Oui.  Vous avez vu qu’elle voiture il conduisait ? Miss White avait visiblement l’œil à tout, oh oui, il l’a garée juste devant une Chevrolet grise, récente. Je vois et a t il dit pourquoi il avait payé sa caution ? Pas à ma connaissance.

Beaumont Johnson était jamaïcain et vivait à Petite Haïti qui aurait pu s’appeler Little Kingston tellement les deux populations y étaient mélangées, ce Toussain pouvait être n’importe qui en ce qui le concernait pour autant même que ça soit son vrai nom. En rentrant au bureau il repassa le dossier de Beaumont au crible. Relations connues, emplois, condamnations. Beaumont était un illégal qui avait migré là dans les années 90, il avait toujours vécu à Petite Haïti, rempli divers emplois entre deux passages par la case prison. Il avait été alternativement agent de nettoyage dans un supermarché, condamné pour vol à l’étalage dans ce même supermarché, taxi sans licence, coursier, vaguement dealer et condamné à dix-sept mois, puis enfermé deux ans pour le braquage raté d’une épicerie, et enfin six mois pour vol à la tire. Après quoi il avait totalement cessé de travaillé et vécu plus ou moins sous les radars jusqu’à cette affaire de mitraillettes, des Sig Sauer 551 d’occasion volés chez un particulier et qu’on avait remilitarisés. Une caisse entière. Qu’est-ce qu’un particulier pouvait bien foutre avec une caisse entière ? Acavente n’en avait aucune idée mais ce pays était dingue de toute façon. Beaumont s’était fait piéger par l’intermédiaire de son acheteur, un biker du nom de Boom-Boom qui risquait vingt ans pour meurtre. Beaumont était un minable embaumé au chanvre, un de ces rastas foiré et foireux comme en déversait l’île par paquets de mille, et qui n’avait jamais été foutu de commettre un crime sans se faire prendre tôt ou tard. Ça cadrait pas avec le Beaumont trafiquant d’arme qui passait presque quatre ans sans se faire gauler. Il avait déjà la liste de ses codétenus qu’il avait obtenu par les différentes prisons où il était passé, rien ne collait par là non plus, un violeur, deux voleurs, un braqueur aujourd’hui mort, que du menu fretin. Or Acavente en était certain il manquait une pièce entre Beaumont et ce Monsieur Toussain, cette même pièce qui avait permis à Beaumont de vivre sous les radars pendant autant de temps et l’avait peut-être mis dans le business des armes. Bien entendu, à tout hasard et sans trop d’espoir il chercha la présence d’un Toussain dans les fichiers de la police mais ne trouva rien. Le rapport du légiste indiquait qu’il avait été tué de quatre balles tirées à bout portant. A côté de son cadavre on avait trouvé un fusil à pompe vide, pas une exécution classique, plus probablement un piège, quelqu’un avait réussi à le faire monter dans ce coffre de son plein gré en lui faisant croire qu’il serait en sécurité avec le fusil, qui bien entendu ne comportait aucun numéro de série. On avait retrouvé ses empreintes sur l’arme, il avait essayé de s’en servir, ça avait dû être une drôle de surprise. Quelqu’un donc en qui Beaumont avait sans doute confiance et avec suffisamment d’autorité pour le convaincre de faire un truc aussi idiot. Beaumont vivait donc à Petite Haïti, parmi ses relations connues il y avait quelques revendeurs d’herbes, sa petite amie, qu’il avait déjà interrogée, parlait à peine anglais et avait un QI d’huître, une poignée de cousins dont les trois quarts étaient en prison pour divers délits allant du braquage de magasin d’alcool à meurtre avec préméditation. Rien qui colle non plus. Ne restait plus que les effets personnels de l’intéressé. Ceux qu’on avait trouvés dans son studio. Des disques de musique de pays en quantité, un drapeau de la Jamaïque, une vidéothèque remplie de matchs de foot et de films pornos hardcore, un ballon de foot, des clefs,  trois téléphones portables qui n’avaient visiblement jamais servi, un revolver calibre 22 long rifle et une boîte de cartouches pleine, cinquante grammes de jamaïquaine, des revues porno, trois cent cinquante dollars en billets de dix usagés, des bijoux bling-bling pour une valeur de cent dollars, un porte-clefs des Playboy de Paradise… Rien qui cadre avec un trafiquant d’arme sur le point de vendre pour huit mille dollars de matériel. Sauf ce qu’il finit par découvrir, en prenant son courage à deux mains, visionnant brièvement chaque DVD, ce petit film d’une minute trente où une jolie fille faisait des démonstrations de tir en bikini mini. Qui était cette fille ? Qui avait fait ce film où on reconnaissait une patte presque professionnelle ? Acavente sentait qu’il venait de mettre la main sur quelque chose.

Ce soir j’ai emmené Céline au Lénautica qui fait une cuisine italienne absolument merveilleuse, et puis on est allé chercher Sharon. On a eu une petite dispute ma franco-italienne et moi, elle ne me reproche pas mes infidélités, elle me reproche de garder mes petites amies pour moi. Sur le moment j’avoue que j’ai été surpris, mais Céline croit que si elle me connait mieux, si j’en viens au point de lui présenter mes autres copines, elle deviendra la reine mon harem, supplantant de facto les autres. J’en ai eu une comme ça une fois, Liz, une jolie fille de New York venue en Floride pour percer dans le mannequinat lingerie. Il faut dire qu’elle était drôlement bien gaulée la petite, et que du naturel. Mais ça n’a pas marché entre elle et moi, alors je l’ai laissée partir. Elle aussi croyait qu’elle allait me faire rentrer dans le rang. Parce qu’évidemment c’est ce qu’elles croient toutes au début. Sauf Georgia, j’avoue, qui m’a percé à jour assez rapidement. Mais bon elle n’a pas le même âge que les autres non plus. Je suis comme ça, je ne force jamais aucune fille, si elle veut partir je ne demande aucune compensation. On se serre la main et merci. C’est une bonne manière d’éviter les complications. De toute façon, j’insiste, elles ne sont là que pour huiler les rouages. A tel point qu’il m’arrive d’avoir des occasionnelles. Des filles que je saute deux ou trois fois avant de les refiler à quelqu’un contre une belle somme. Evidemment dans ces cas-là je m’arrange pour qu’elle n’en sache rien, je l’ai vendue, ce qu’en fera l’autre ne me concerne pas. Ce qui me concerne c’est ce qu’elle va permettre comme nouvelle affaire. Sharon sait ce qu’elle avait à faire, alors elle a été géniale comme toujours Elle nous a accueilli avec un joint gros comme le doigt, à moitié à poil, et hop là vas-y que ça n’a pas mis très longtemps avant que je les regarde se toucher. Je savais que Céline avait déjà eu des expériences lesbiennes, ça risquait pas de la déranger avec une petite nana aussi à la cool et aussi craquante que ma californienne. J’ai fini par les rejoindre et puis je leur ai dit de s’habiller qu’on allait au Circle. Je voulais que tout le monde voit ces deux beautés que je venais de baiser royalement. C’est que ça se remarque quand une femme est bien baisée, surtout quand elle sort tout juste du pieu. On la sent épanouie, occupée par une bite et généralement complètement fermée aux autres mâles. C’est ce que je voulais ce soir, qu’ils bavent tous. Il y avait du monde, la presse, les photographes, des caméras, il paraît que Paris Hilton était dans la boîte, je ne l’ai pas vue, mais j’ai vu Guerrero en compagnie de deux poulettes tchèques, belles comme le jour que j’en étais presque jaloux. Comme d’hab il avait pris de la C. et rigolait comme un con à toutes ses propres blagues. Mais je l’aime bien, on fait de bonnes affaires ensemble, c’est lui qui m’a présenté Roachard. Je veux te faire rencontrer un jeune homme prometteur, il m’a fait alors qu’on rejoignait sa table, il a un service à te demander. Chemise en soie, veste Armani en cuir, champagne Cristal à la main, montre de luxe au poignet, le jeune homme prometteur aimait en afficher comme pas mal de voyous de ma connaissance. Il disait s’appeler Freddy Fallon et il était pété de thune. Il disait aussi travailler dans l’import-export qui est bien le baratin le plus bidon qu’on puisse servir à un gars comme moi mais je laissais pisser, et le service qu’il avait besoin ? Il voulait une fille pour la semaine, pas une de celle qui était avec moi, il les préférait métis ou noire. Je ne pouvais pas joindre Suzy qui était déjà en main cette nuit, mais je lui promettais pour le lendemain. Il avait un autre service à me demander, et c’était bien le véritable en fait, comme je l’ai compris. Il voulait une arme, quelque chose de pratique, et suffisamment impressionnant pour faire réfléchir. C’est pas pour m’en servir mais on sait jamais, me précisa-t-il. Combien voulait-il mettre ? Avec mille j’ai droit à quoi ? Ça dépend, tu veux quoi un fusil d’assaut ou plutôt un pistolet ? Plutôt un flingue. Pour mille je peux t’avoir un Desert Eagle avec deux boîtes de cartouches, ça te paraît suffisamment impressionnant ? Il a rigolé comme le gamin qu’il avait l’air d’être et m’a tapé dans le dos, ce que j’aime moyen. Aaaah Jimmy, Jimmy, je sens qu’on va bien s’entendre toi et moi.

La chasse à l’homme, comme toute bonne chasse, c’était beaucoup de patience et d’attente. De prise de renseignement, de fouinage, d’observation avec une pointe d’excitation dans tout ça qui se multipliait naturellement quand on tombait sur le bon client. Burke savait ça parfaitement, il l’avait pratiquée toute sa vie. Et c’était d’autant excitant que c’était dangereux. L’homme est irrationnel et donc souvent imprévisible. Mais avec certains clients, le gros du petit criminel moyen en fait, c’était plus leur réaction au moment de l’arrestation qui tenait de l’imprévisible que leur attitude dans la fuite. Pour Burke la plupart commettaient les mêmes erreurs. Ils se réfugiaient auprès de leur proche, trainaient dans les quartiers où ils avaient leurs habitudes, commettaient parfois des délits pour subvenir à leur cavale et se faisaient ainsi bêtement avoir, comme Emiliano Juan Rodriguez, alias Pépé, recherché pour plusieurs cambriolages et que Burke n’avait pas mis une semaine à retrouver. Il était sur le point de l’arrêter. Très religieux, il savait qu’il ratait rarement un office à l’église de son quartier. Bon fils d’une maman de quatre-vingt-trois ans, il y accompagnait régulièrement, mandat d’arrêt ou pas, Burke en avait eu la confirmation par un de ses anciens codétenus. Ainsi il faisait le poireau depuis plusieurs jours, à chaque office en espérant le repérer. C’était bien arrivé une première fois mais il n’avait rien pu faire en raison d’un gang qui trainait dans le quartier le jour dit. Burke était armé bien entendu mais il avait mieux à faire que de se coltiner avec un gang de River Street et avait gardé profil bas en attendant une meilleure occasion.  Une occasion comme aujourd’hui. Il avait vu Pépé entrer avec sa mère et un groupe d’autres gens de la communauté pour la messe de dix heures, il attendait la fin de celle-ci pour le cueillir. Pépé risquait cinq ans, il allait peut-être lui donner du fil à retordre, alors en plus de son Beretta il avait emporté avec lui un Taser. Le Beretta n’était là qu’en cas de coup dur véritable, Burke ne l’avait quasiment jamais utilisé depuis qu’il était chasseur de prime, et c’était tant mieux. Un coup de feu tiré dans les rues de l’Amérique surarmée et c’était des tonnes de paperasses pour un représentant comme lui de la société civile. Les gangs ne connaissaient pas leur chance de ce point de vue. En attendant il lisait justement une revue sur les armes, les mérites comparés du 45 ACP en situation de combat rapproché, quand il les vit qui commençaient à sortir de la petite église. Burke n’avait pas la stature ni le style d’un homme qui s’approche en douce, il comptait au contraire sur sa carrure et son air d’ours mal léché pour intimider les criminels qu’il arrêtait. En général ça marchait parce que ses clients étaient pour le plus grand nombre des petites pointures qui préféraient céder plutôt que de se coltiner avec ses cent quinze kilos. Pourtant, quand il sortit de la voiture et traversa tranquillement la rue en beuglant à Pépé de se figer, une main sur la crosse de son Beretta, ce dernier fit exception, abandonnant in peto sa vieille mère et détalant comme le Bip-Bip du coyote. Burke n’avait aucune envie de tirer, et encore moins de courir. Il remonta aussitôt dans sa voiture et fonça à la poursuite du fugitif. Il le coinça deux rues plus loin, au beau milieu d’un jardin, au grand scandale de la famille qui se trouvait là et profitait d’une des rares embellies de ces derniers jours pour organiser un barbecue. Eh vous faites quoi à ce type !? Relâchez-le ! Monsieur calmez-vous, cet homme est recherché. C’est pas vrai, c’est pas vrai, hurlait Pépé dessous Harry en train de le menotter, un genou sur son dos. J’ai payé ma dette à la société. Je vais appeler la police, menaça une femme, faites donc madame, ça m’évitera de l’emmener jusqu’à Dog Town moi-même. Ça dura le temps que Burke soulève Pépé par les poignets et l’oblige à se relever. Il sorti sa plaque de chasseur de prime et insista, si on voulait appeler les flics il était d’accord, il toucherait quand même ses dix pour cent sur les cinq mille que valait Pépé. Au lieu de ça on le pria de foutre le camp, personne dans ce quartier n’aimait beaucoup les flics de toute façon. Relâche moi patron je t’en supplie, j’ai ma petite qui va accoucher, fit Pépé alors qu’il l’obligeait à monter à l’arrière de sa Dodge, Burke se faisait un point d’honneur à n’acheter qu’Américain. Arrête tes conneries, t’es célibataire. No jefe ! J’ai une fille ! C’est elle qui va accoucher. Fallait y penser avant, allez monte. Mais ça continua dans la voiture. Je suis personne patron, allez relâche moi, tu vas rien gagner avec moi !  Ça marche pas comme ça Pépé et tu le sais très bien. Et si je te donne un gros poisson, on peut s’arranger ? Je suis pas flic, t’en parleras avec eux. Il est recherché jefe ! Une grosse prime, je l’ai vu sur internet ! Mais Harry Burke ne voulait rien savoir, il ne mangeait pas de ce pain-là. Allez jefe tu touches combien sur un mec comme moi ? Presque rien ! Tu vas pas cracher sur cent mille dollars. Y’a personne qui rapporte autant, rétorqua Burke catégoriquement. La plus grosse prime qu’il n’avait jamais touchée dans cette partie ne s’élevait pas au-delà de cinq mille. Sauf mon mec, déclara Pépé avec un sourire, il est en ville c’est un braqueur, il vaut cent mille je te dis ! Burke entendait toutes sortes de conneries dans son métier, et celle-là n’était pas la première. Les petits voyous dans son genre le confondaient souvent avec les flics et croyaient qu’on pouvait s’arranger. Ils ne comprenaient d’autant pas que tant qu’ils ne seraient pas sous les verrous son entreprise ne toucherait pas un cent et qu’il n’avait donc aucun intérêt à les relâcher dans la nature. Mais Pépé l’avait fait un peu chier alors il avait envie de s’amuser. Il arrêta sa voiture dans une ruelle et lui fit face de toute sa masse. Alors soit t’arrête tout de suite ton baratin soit tu me racontes vite fait et je te promets que je verrais ce que je peux faire pour ta gamine. Eh jefe, tout ce que tu peux faire c’est me relâcher ! Non je peux aussi te casser un bras et dire que t’as résisté, en plus j’ai des témoins. Pépé n’avait visiblement pas vu les choses sous cet angle. Ecoute jefe, je suis pas un méchant moi, mais le gars que je veux te donner c’est un vrai de vrai ! Un salopard ! C’est du baratin tout ça, ou tu dis ce que t’as et on verra, ou on repart et direction Dog Town. Eh jefe ! Je suis pas con quand même, qui me dit que tu vas tenir parole ? Rien, c’est à prendre ou à laisser. Cinq ans de prison ou bien prendre le risque de tout balancer à ce gros gringos ? Oh bien sûr il pouvait tenter sa chance aussi avec les flics mais les flics feraient des micmacs impossibles avant de décider si oui ou non il méritait une remise de peine, et quoi qu’il arrive il ne serait pas là pour l’accouchement de sa fille, une chose plus importante que toutes les autres aux yeux du mexicain. Pépé avait toujours été un homme de l’immédiateté, c’est ce qu’il avait conduit à cambrioler d’ailleurs. Pourquoi attendre d’économiser pour se payer un grand écran quand il suffisait de se farcir une maison de West Paradise ? Il s’appelle Freddy Fallon ! Comment tu le connais ? J’ai eu le tuyau par un compadre, je sais même où il loge ! Ouais, ouais c’est des conneries tout ça. Ecoute jefe, tu m’emmènes voir ma fille et je te dis où il vit, c’est un deal ? Négatif, tu déballes tout et on verra. Pépé sonda quelques instants les yeux rugueux de Burke, on y lisait pas grand-chose sinon l’expression obtuse du gros blanc déterminé à aller jusqu’au bout de ce qu’il faisait. Un bœuf, ou non, plutôt un genre de tank avec une barbe de trois jours et une gueule comme un ravin. Il céda. Fallon habitait un penthouse sur Ocean boulevard, c’était son compadre qui y faisait le ménage, c’est comme ça qu’il savait, il avait vu une arme et de l’argent chez lui, avait regardé sur internet, c’était du vrai bon juteux gibier. Burke voulait bien le croire, les latinos étaient partout en Floride, mexicains, cubains, portoricains, qui faisait la putain de différence de toute façon ? Il y en avait de toute l’Amérique Latine, ça grouillait, et personne ne les voyait. Ils nettoyaient les chiottes sur Perfect, ils étaient dans les hôtels, partout, et eux ils vous voyaient. Bon, elle accouche où ta gamine ?

Acavente avait fait le tour de ses indics avec son DVD, oui Boom-Boom connaissait cette vidéo et cette fille, il l’avait déjà vu trainer chez un pote, ils l’avaient matée ensemble mais il ne savait rien de plus. Il confia le disque à l’équipe informatique dont s’était parée la police de Paradise  mais ils n’en tirèrent rien sinon que la vidéo avait été tournée quelque part en Floride. La fille était jolie, blonde, avec des gros seins, mais des filles comme ça il y en avait par centaine entre ici et Miami. Avec en général la même ambition, ne rien faire, profiter de la vie et si possible se trouver des petits amis assez riches pour les entretenir. L’inspecteur alla rendre visite à ses collègues des mœurs, est-ce que cette jolie tête leur était familière ? Faudrait que tu rencontres Roachard, il connait toute les plus jolies gonzesses de la ville. Qui ? Steven Roachard, le patron de Deamonz Production, me dit pas que tu connais pas. Non Acavente ne savait pas de qui on parlait, alors ses collègues le mirent au parfum. Ça lui semblait une piste valable comme une autre, il décida de prendre rendez-vous avec l’intéressé. Roachard était un type haut en couleur, presque la caricature du producteur porno comme on en faisait dans les années 70. Bedonnant, un chapeau de cowboy vissé sur la tête, des Rayban à verre jaune sur le nez, le sourire rempli de fausses dents avec un fort accent du sud de la Floride, la peau bronzée toute l’année, et l’exubérance mécanique des gars du showbiz. Il le reçut lui-même dans son bureau plein de trophées et de photos de filles à poil, entre deux coups fils sur un des quatre portables qui trainaient sur son bureau. Acavente lui montra la vidéo, Roachard prétendit qu’il ne connaissait pas cette « jolie poupée » et que c’était bien dommage, que si l’inspecteur la retrouvait il la casterait volontiers. Acavente sentit le mensonge sous le numéro de showman, il décida de s’intéresser de plus près à son cas. Steven Roachard avait fait fortune dans le pétrole dans les années 90, à peu près au même moment où l’on découvrait un gisement prometteur au large de Paradise City, après quoi il s’était lancé dans le porno. Une activité pas totalement improvisée puisqu’il découvrit qu’il avait été lui-même acteur et producteur à la fin des années 80 en Californie avant d’être rattrapé par une sombre histoire de chantage et de meurtre dans laquelle il avait été impliqué sans jamais être inculpé. Deux ans plus tard Roachard migrait vers sa Floride natale et y rencontrait la fortune. Selon ses collègues Roachard était un ami du maire, Républicain moyen, bon patriote, qui versait son obole à l’American Memorial Association for Veteran. Acavente avait vu en effet le pin’s qu’il avait au revers de son col, et le drapeau dans le fond de son bureau. Mais il se tenait au courant de ce qui se passait en ville aussi, et pas seulement par les journalistes, radio police. Et il savait notamment que dans le cadre de la commission d’enquête qui allait bientôt s’ouvrir à propos de Paradise City, les services fiscaux étaient en train de s’intéresser de près à l’AMAV et aux dons qui lui étaient versés. Dehors il pleuvait à torrent, Acavente était à son bureau en train de chipoter dans une barquette de sushis à emporter, la tête ailleurs. Il était fatigué, il avait envie de se vider la tête devant a télé avec une bière, mais en attendant ce magazine people sur le bureau de son collègue ferait l’affaire. Le temps de finir son repas et de se remettre au boulot. Il avait d’autres enquêtes en cours et la journée n’était pas finie. C’est comme ça qu’il la vit, en compagnie d’une jolie fille aux cheveux courts moulée dans une robe dos nu et d’un mulâtre aux cheveux longs tressés du genre beau gosse. Sur sa droite, il y avait Antonio Guerrero, le millionnaire cubain et un grand black tatouage et bling-bling à l’air totalement allumé. La légende lui appris que c’était Kobe Jones et quelques amis. Cette fille gravitait donc aussi dans les hautes sphères de cette ville. Acavente regarda le type qui était assis entre elle et la petite brune. Un beau gosse, assurément, mais pas un de ces mannequins à la gomme, plutôt un genre de prince arabe. On le sentait à l’aise, milliardaire sans l’être… un mac. Qui t’es toi ? demanda Acavente à haute voix. Jimmy Lafleur, mon pote, au bonheur de ses dames. L’inspecteur Monroe de la brigade des mœurs l’avait immédiatement reconnu et oui ils l’avaient à l’œil. Mais jusqu’ici casier judiciaire absolument vierge. Un gros malin d’après Monroe. Gros à quel point ? On sait qu’il traine avec quelques légumes, il fait des affaires, immobiliers, production. Production ? Film porno mec, il bosse avec Roachard. Ah oui ? Oui. Acavente sourit, il venait de faire un lien entre la vidéo et Jimmy Lafleur. Acavente décida qu’il était temps d’en parler à ses supérieurs. Ceux-ci trouvèrent ça mince pour ouvrir une enquête officielle sur Roachard ou Lafleur mais lui accordèrent un collaborateur histoire d’approfondir le sujet, et Acavente pu commencer une filature sur le haïtien.

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