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Le Paradise Tribune l’a surnommé le Chat parce qu’il rapporte ses victimes dans les jardins et les arrière-cours et qu’il agit de nuit. C’est son troisième à ce jour. Comme vous pouvez le voir, il tue au couteau, probablement un couteau de cuisine ébréché. Ses victimes habitaient toutes le secteur d’East Eden, vous avez leur nom et adresse avec le mémo qu’on vous a remis. On ne sait pas comment il se déplace, probablement en voiture, ce qui veut dire qu’il a moyen de s’échapper si jamais vous le prenez en flag, inutile de dire qu’il ne faut surtout pas qu’il puisse remonter dans sa voiture….

 

East Eden, tu trouves pas ça marrant ? De quoi ? Que tous les paumés de cette ville se trouvent à l’est d’Eden ? C’est biblique moi je dis ! T’as pas tort, mais c’est voulu. Qu’est-ce que tu racontes !? C’est voulu je te dis ! Mais non ! Ils sont là parce que les immeubles sont pourris ! Et avant eux ? Avant eux ? Avant eux il y avait les nègres qui…. On dit les afro-américains espèce de raciste ! Oui pardon, les afro-américains donc qui ont construit cette ville. Hein ? Mais arrête ton char ! Mais non, les premiers ouvriers ont été installés là, précisément parce qu’ils étaient noirs. A l’est du futur Eden Park. Quand la ville a été finie, ils ont mis tous les ouvriers au chômage et ils ont laissé pourrir le quartier. Mais tu délires ! Pas du tout, le fondateur de cette ville, Monsieur Elmer Brown, était un chevalier du Klan, et il est resté 15 ans en place à la mairie. Et après ça il y a eu South Johnson, notre truculent amateur d’Elvis qui a faire pendre quatre n… afro-américains pour une sombre histoire de viol qui n’a jamais été prouvée. Qu’est-ce tu veux c’était l’époque qui voulait ça. L’époque ? En 84, en pleine ère Reagan, le maire républicain Lucius Konville coupe le budget alloué par la ville aux services sociaux par deux et refuse un projet de rénovation d’East Eden payé par l’état, au fait, je cite, qu’East Eden avait été construit pour 100 ans, et que les immeubles étaient comme neuf. Trois jours après cette déclaration se déclenchait une émeute dans le quartier suivie de l’incendie dont on voit encore les traces aujourd’hui. C’est voulu et ça toujours été voulu. Et tu sais pourquoi ? Pourquoi ? Parce que tous ces cons sont des chrétiens purs et durs, jusqu’à aujourd’hui ! Qui est-ce qui a défendu la candidature de Vasquez ? Le révérend Conway ! Le chef de l’American Christian Church of Resurrection. God for America ! J’adore son émission,  moi je dis que tout ça c’est des trucs de complotistes, tu veux que je te dise ton problème, tu crois en rien.

Kouly bouli hopa tsé, héfévé yapouka wâ ! Hey mais c’est Old Man, comment ça va Old Man ? Kibili hakoutah tak policeman ! Tu t’es trouvé une nouvelle gabardine Old Man ? Où est-ce que tu l’as eue ? A l’Armée du Salut ? Pshiit bzé oba kiiiiia ! De quoi ? Le ciel ? Hu tak brélé ! Eh bin dis donc t’en as de la chance ! Et qu’est-ce que t’as trouvé d’autre ? Yipika tsé hoba loulou priiiikaa ! Des bouteilles de Coca vides !? Whaou ! Eh Old Man j’espère que t’as pas fait les poubelles derrière chez Ali cette fois ! Brr kaka houhou psébak ! Bon, bon, d’accord comme tu veux mon pote, t’énerve pas !

Jérôme a peut-être raison, je ne crois plus en rien, même plus en l’homme. Ou pas… je ne sais pas…plus. Mais comment faire ? Si Dieu existe, si tout ça a un sens, comment il peut accepter tout ça ? Old Man, à peine trente ans et il en paraît soixante, la guerre l’a rendu dingue, ou bien est-ce que c’est la rue ? Et notre gouvernement, comment il peut tolérer ça ? Il est juste un des deux ou trois cent vétérants qui arpentent les rues de cette ville. Tous ces mecs se sont battus pour nous et c’est comme si tout le monde s’en foutait. Je regarde sa longue silhouette s’éloigner dans le rétroviseur, avec son caddie déglingué et ses cheveux longs et gris comme un fantôme s’enfonçant dans un brouillard de chaleur et de gaz. Tu te rappelles quand il s’était dégotté ce 45 ? me fait Jérôme. Oui, chargé et rouillé, heureusement qu’il ne s’en est jamais servi il lui aurait pété à la gueule. Où est-ce qu’il l’avait trouvé déjà ? Sur San Remo non ? M’en souviens pas. Mais si tu sais même qu’il avait paraît-il servi dans le braquage de Farm Street ! Ah ouais peut-être, non franchement je sais plus. Voiture 42 on a un 10-15 au 1480 Fairbanks, un différent familial, est-ce que vous pourriez y aller jeter un coup d’œil avant que ça dégénère ? 42 à Centrale c’est comme si c’était fait.

Espèce de pute ! Je vais te défoncer ! Va te faire enculer Robo si tu ouvres cette porte je te jure que je tire ! OUVRE SALOPE ! Hé ho qu’est-ce qui se passe ici !? Quoi ? Rien du tout occupez-vous de votre cul vous autres ! On se calme monsieur, c’est quoi le problème ? Problème ? Y’a pas de problème ! Cet enculé a essayé de me violer ! Ferme ta gueule sale pute ! C’est quoi cette histoire ? Vous avez vos papiers monsieur ? Hein ! Mais elle raconte des conneries c’est ma femme ! Ecartez-vous monsieur s’il vous plaît… Faut l’arrêter monsieur le policier c’est un violeur ! Je vais te niquer salope si tu fermes pas ta gueule ! Bon il comprend pas quoi là ? reculez j’ai dit. Eh va te faire foutre fils de pute de poulet okay !? Non pas okay ! Eh mais vous faites quoi là !? Mains contre le mur ! Allez-y m’sieur l’agent ! Faites attention, il  une arme sur lui ! Je vais te déchirer chinga de tu madre ! Taisez-vous madame s’il vous plaît ! C’est cette pute qui est armée ! La ferme et écartez les jambes ! SALOPE ! ENCULE ! Madame, ouvrez s’il vous plaît ! Nan ! J’ouvrirais pas ! Je veux pas qu’il me touche ! Il ne vous touchera pas madame, je vous promets. Putain va ! Eh dites donc c’est quoi ça ? C’est mon couteau d’travail ! Votre couteau de travail ? Vous faites quoi comme genre de boulot exactement monsieur !? Je suis électricien. Y raconte des conneries m’sieur l’agent ! Il est au chômage ce connard ! Madame s’il vous plaît taisez-vous et sortez d’ici ! T’as vu ça Jérôme ? Ouais, joli Buck, drôle de couteau pour un électricien. Je m’en sers pour dénuder les fils ! Dénuder les fils avec un couteau de chasse ? C’est pas un couteau de chasse bordel ! Ah ouais ? Bin par chez moi c’est comme ça qu’on appelle ça, allez mains derrière le dos ! Eh mais qu’est-ce que vous faites !? Je vous embarque ! Faut le mettre en prison ce salaud ! Il a essayé de me violer ! Putain je vais te défoncer ! HEY ! Quatre-vingt-dix kilos, un mètre soixante-dix les bras levés, je suis obligé de lui faire un croche-pied pour le maitriser… Enculé de ta mère je vais te niquer ! Il va se tenir tranquille oui ! Ah ! Ah ! Bien fait fils de pute ! Madame taisez-vous et ouvrez cette bon Dieu de porte ! Nan ! Pas tant que vous l’aurez pas arrêté ! L’autre se met à brailler en espagnol tout ce qu’il connaît comme insulte, je lui enfile les bracelets un genou sur le dos, il se débat, je lui tords un pouce, il braille, clac, je referme les bracelets et je le relève. Allez par ici, je l’entraine vers la voiture pendant que Jérôme essaye de convaincre la femme d’ouvrir la porte. Les voisins sont aux fenêtres, ça rigole, ça discute, le vrai spectacle, comme si ce genre de chose n’arrivait pas constamment dans le quartier. Une vieille bagnole passe, un type seul derrière le volant qui fume un gros cigare, par la fenêtre ouverte on entend la voix suave de Césaria Evoria, Besame Mucho. C’est bon madame ouvrez, on lui a mis les menottes. J’ai pas confiance ! Vous les hommes vous êtes tous pareils ! Allons madame, soyez raisonnable, c’est la police qui vous parle. 42 vous m’entendez ? 10-2 Centrale à vous, s’en est où le 10-15 ? En cours, on essaye de convaincre la femme de nous ouvrir, on a un 10-16 possible, okay bien reçu 42 quand vous aurez terminé faites-moi signe, 10-4 Centrale. Je raccroche et je me retourne vers le mec, alors c’est quoi cette histoire de viol monsieur ? Mais elle raconte que des conneries ! C’est ma femme bordel, depuis quand c’est interdit de baiser sa femme ? Si elle n’est pas consentante ça reste un délit monsieur. De quoi !? Mais tu parles qu’elle veut pas, elle se ballade à moitié à poil toute la journée ! Finalement Jérôme réussi à la convaincre de lui ouvrir et lui confisque le 22 à un coup qu’elle tient à la main. Une grosse fille blanche avec le cheveu filasse et blond, les nichons qui ballottent sous son débardeur déchiré. J’ai peur monsieur l’officier c’est un violeur faut que vous l’enfermiez ! Racontez-moi ça madame, qu’est-ce qui s’est passé exactement ? J’ai mes ragnagnas m’sieur l’officier j’veux pas qui me touche ! Y pense qu’à ça ce gros porc ! Ce n’est quand même pas une raison pour le menacer d’une arme madame, je le menaçais pas je me défendais ! Vous avez un permis pour ça madame ? Un permis ? On n’a pas besoin d’un permis pour ça ! C’est un pistolet à bouchon ! Avec une balle dans le canon… on leur confisque leur outillage et on les réconcilie, pas la peine d’embarquer le gars, il promet de foutre la paix à sa femme, en échange de quoi on leur promet en retour de les embarquer tous les deux si on est rappelé ici à cause d’eux. 42 à Centrale, fin du 10-15, tout est rentré dans l’ordre. On repassera peut-être tout à l’heure pour voir. Bien reçu 42.

T’as vu ? C’était pas là hier soir ça. Ouais, on dirait que les B-13 ont encore fait des leurs, me répond Jérôme en jetant un œil sur les graffitis taggés S’ils continuent ça va encore être le bordel par ici. Eh mais dis-moi c’est pas notre pote Fabio là-bas ? Si je crois bien t’as raison. Il était pas censé se présenter au tribunal hier ? Ils l’ont peut-être relaxé. Vérifie tu veux. Centrale ici 42, j’aurais besoin d’une confirmation sur un 10-14, Fabio Fuentes, âge 21 ans, sans domicile fixe, arrêté pour possession de stupéfiant. Putain ! laisse tomber il est en train de se barrer ! Jérôme appuie sur le champignon alors que Fabio traverse une cour en cavalant. On vire à droite et on coupe par A street, je le vois qui disparaît entre les immeubles ruinés du bloc D. Si on le perd là-dedans c’est foutu, on est que deux et c’est bourré de camés et de dealers. Je fais signe à Jérôme de me lâcher à l’angle et je me mets à courir après ce con. Ça me rend dingue, ces camés se rongent les poumons avec toutes les saloperies qu’ils s‘enfilent dans les narines et il suffit qu’ils aient un uniforme au train pour se transformer en Carl Lewis ! Fabio prend brusquement par la gauche et rentre dans un hall défoncé. Je suis sur ses talons, passe devant trois de SDF avachis contre ce qu’il reste d’une rangée à demi calcinée de boîtes aux lettres. Fabio bifurque et s’enfonce dans un couloir aveugle, jonché de déchets et rempli d’une odeur frelatée mélange d’urine, d’ordures et de merde humaine, le couloir est presque entièrement plongé dans le noir. Je l’entends qui cavale et puis d’un coup qui grimpe des marches. Putain de merde ! J’aperçois l’escalier, faut absolument que je l’empêche d’atteindre les étages.  Au premier il y a une grande vitre crasseuse et pétée qui éclaire vaguement le palier, j’aperçois ses baskets bleues et blanches et la longue tige que forment ses jambes de camé, grimpant quatre par quatre les escaliers. Je sais bien que je pourrais sortir mon arme et faire feu, personne n’en aurait rien à foutre que je le blesse ou que je le tue, à la limite j’aurais les félicitations du chef mais ce n’est pas ma conception de l’uniforme. Protéger et Servir, c’est pour ça qu’on nous paye, et même un cramé de son espèce a le droit à ça. Fabio fils de pute si je t’attrape ! Je peux pas m’empêcher de beugler tout en le poursuivant. J’entends son souffle aphasique et ses pompes qui butent contre le béton, il passe devant un tas d’ordures qui couvre la fenêtre sur le palier du second, il entame l’escalier vers le troisième, j’aperçois sa main qui s’appuie sur la rambarde en même que j’entends des reniflements dans le couloir au-dessus, j’espère que ma gueulante n’a pas réveillé les prédateurs. Je connais ce bloc, c’est ici que vient se réfugier toute la pire crasse du district. Puis soudain j’entends un bruit de métal qui craque et Fabio qui pousse un cri, la rambarde a cédé, il passe devant moi comme une pierre en hurlant. J’ai pas le temps de le rattraper, j’entends son corps qui fait un bruit mou en s’écrasant, je fais demi-tour en allumant ma torche. Jérôme est arrivé, je le vois qui sort de la voiture, en retirant ses lunettes noires. Je me tourne vers la cage d’escalier en éclairant le corps de Fabio, je l’entends qui grogne vaguement. Putain t’as eu de la chance mon gars, je fais à haute voix. Il est tombé sur un autre tas d’ordures, il y a de la merde éclaboussée sur son pantalon de survêtement, il gémit, aidez-moi, aidez-moi, je m’approche. Alors ? fait Jérôme derrière moi. Je vois le bras droit bizarrement tordu de Fabio, il s’est pété le bras, faut qu’on l’emmène à l’hosto. Aidez-moi, au secours, reste tranquille mon gars, je vais t’aider, je lui fais doucement en l’aidant à se relever. Je remarque qu’il a du mal à respirer et du sang sur le front, l’éclat du bout de verre qui dépasse de son cuir chevelu. On entend des pas dans le hall. Hé m’qu’est-ce c’bordel !? P’tain des flics, fait une autre voix. J’aide Fabio à sortir de la cage d’escalier, j’aperçois trois silhouettes sur notre droite, Jérôme braque sa lampe dans la direction des clochards, il y a une femme avec eux, la cinquantaine décharnée, les sourcils et la bouche barbouillés de rouge à lèvres. Eh vous faites quoi là vous ? Ça arrive de derrière nous, sorti par un des couloirs, un grand black balaise avec une machette, il est rejoint par un autre type, noir également avec un genre de bêche ébréchée. Jérôme porte la main sur la crosse de son pistolet, reculez s’il vous plaît, on évacue un blessé. Un blessé ? Qui que vous avez blessé !? Reculez je vous ai dit, je ne me répéterais pas. Le gars à la machette hésite, deux autres sortent de l’ombre, têtes de zombie et guenilles, Hey mais c’est Spooky ! Fait soudain la bonne femme. Ils embarquent Spooky ! Hey pourquoi vous vous en prenez à Spooky bande d’culés ! Putain, faut qu’on se barre d’ici vite. Laissez Spooky tranquille fait le gars à la bêche qui n’a même pas l’air de savoir de qui ils parlent, il avance, Jérôme dégaine, lâchez ça tout de suite et reculez ! Le mec se fixe. Lâchez ça j’ai dit, et vous aussi ! J’avance doucement vers la voiture, les types lâchent leurs armes, Jérôme est derrière moi qui me suit en tenant toujours en joue les autres.  On arrive à la voiture, j’installe Fabio qui grimace et gémit, il est livide, il a une écharde de verre d’au moins dix centimètres plantée dans le cuir chevelu, je l’aide à s’installer à l’arrière.  Jérôme nous rejoint, il prend le volant alors que les zombies sortent un à un du hall et nous regardent en beuglant, Spooky ! Lâchez Spooky ! La bonne femme ramasse à pleine main une merde de chien et la jette sur le parebrise, un caillou venu de nulle part rebondit sur le toit, on dégage. On t’appelle Spooky maintenant Fabio ? J’ai mal, j’ai mal. Ouais, ouais on y va. Je branche la sirène. Centrale ici 42 on a un 10-13 à bord, blessé, on l’emmène à l’hôpital. Centrale à 42, il s’est passé quoi ? Il a fait une grosse chute, vous avez besoin d’un 10-17 ? Négatif Centrale, ça devrait aller, on gère.

Comment ça vous ne pouvez pas le prendre ? Vous ne voyez pas dans quel état il est ? Je suis désolé mais c’est le règlement, pas de toxicomane chez nous, s’il fait une crise de manque nous ne sommes pas équipés. Qu’est-ce que vous racontez, vous n’avez pas de méthadone pour lui ? Il marche au crack, la méthadone ne lui fera rien du tout, voyez du côté de Saint John. Vous avez son numéro de sécurité sociale ? De quoi ? Il arrive à peine à connaître son nom, comment voulez-vous qu’il se souvienne de son numéro, je ne suis même pas certain qu’il en ait un ! Je suis désolé, pas de numéro, pas d’admission, mais arrêtez d’être con bon Dieu ! Il a fait une chute de trois étages, il a un bout de verre comme ça dans le crâne ! Non-assistance à personne en danger vous connaissez !? Je suis désolé, c’est comme ça. Laisse tomber mec, me fait Jérôme en me tirant par la manche. Nous sommes désolés mais nous ne pouvons pas le prendre, il n’a pas d’assurance, pas de numéro de sécurité sociale, nous ne sommes pas couverts, essayez le dispensaire de California avenue. C’est l’autre bout de la ville ! Je suis désolé… On a fait cinq hôpitaux et deux dispensaires avant de trouver quelqu’un qui veuille bien nous le prendre. Fabio s’est évanoui deux fois dans la voiture et a salopé la banquette arrière avec son sang. Merci docteur, c’est rien je fais mon boulot, qu’est-ce qui lui est arrivé ? Il est tombé dans les escaliers. Elle m’a regardé de biais comme c’était le genre de prétexte qu’on lui servait tout le temps. La quarantaine, brune, la peau mate les yeux noisettes, pas mal, avec les traits tirés de celle qui bosse quarante-deux heures par jour, et des tâches de nicotine sur les doigts. Sur sa poitrine il y avait un badge au nom du docteur J.Winscott, j’ai souri, non je ne l’ai pas aidé, la rambarde a cédé, elle était complètement pourrie. Qu’est-ce qu’il a fait ? Il devait se présenter au tribunal hier, on a trouvé du crack sur lui. Pourquoi vous vous acharnez sur ce genre de type ? Ils sont au bout du rouleau. J’ai haussé les épaules en me marrant, une libérale, pourquoi ça ne m’étonnait pas plus que ça ? On s’acharne pas, on fait juste notre boulot. Elle n’a rien répondu, elle n’avait pas l’air convaincue, on est reparti. Voiture 42 à Centrale, 10-7 on a la dalle. Bien reçu 42, vous pouvez y aller.

La prochaine fois moi je te dis, on appelle une ambulance et ils se démerderont. Sur Animal Farm ? Personne ne serait venu, tu le sais bien. Plus personne ne va là-bas à part nous, et encore, tu vas voir qu’on va nous retirer le district un de ces quatre comme pour las Bananas. Las Bananas c’est la jungle, faudrait y envoyer la Garde Nationale pour bien faire. Je hoche la tête en mordant dans mon burritos, pas faux. Hey mate celle-là ! Ola mamasita como esta !? Une cubaine avec des lunettes noires, un débardeur moulant et des gros seins plastiques, elle nous regarde et puis nous oublie en traversant la rue. Bah alors qu’est-ce qui t’arrive, je croyais que Claudia et toi c’était du sérieux, je dis en rigolant. Eh mec, c’est pas parce que j’ai déjà choisi que je peux pas regarder le menu. Et toi quand est-ce que tu remets le couvert, ça fait combien de temps déjà que t’es célib’ ? J’ose même pas le dire, quatre ans. Pfiou ! Putain mais comment tu fais ? Je me branle beaucoup… ah, ah, ah ! Tu crois pas que faudrait commencer à l’oublier ? Oh mais c’est fait, depuis qu’elle vit plus en face de chez moi… Ah ouais, ça c’était hard hein, tu m’étonnes… Et son fils tu l’as revu ? Non, il n’y a pas de raison non plus, il a son père. Je croyais qu’il vivait à Miami. Oui mais quand même… C’est un peu dégueulasse de vous faire ça à vous deux non ? Je veux dire toi aussi tu l’as élevé. Deux ans, c’est pas beaucoup, on peut pas dire ça. Mouais…42 on a un 10-17 147 Farrington Street, une agression à domicile. C’est parti Centrale. On fourre nos burritos dans la bouche et on file au galop jusqu’à la voiture. Le 147 est situé au fond d’une impasse, dans un coin isolé du quartier. Dans les années 90 c’était un quartier de classe moyenne, peuplé essentiellement de latinos et de blancs, plutôt familial mais depuis qu’on est allé faire la guerre il y a de plus en plus d’irakiens, de pakistanais et d’afghans. Du coup les blancs s’en vont et les latinos n’encaissent pas les nouveaux venus. Alors il y a des frictions et c’est nous qui ramassons les morceaux. On arrive en même temps que nos collègues, Keller et Wong et tout de suite on voit que quelque chose s’est passé. Il y a du sang dans l’allée et la porte de la maison est ouverte, je fonce à l’intérieur, pistolet au poing, Wong derrière moi pendant que Keller et Jérôme font le tour de la maison. La victime est dans le salon, baignant dans son sang, une femme d’une trentaine d’années. Je m’approche tout en donnant l’alerte par radio, elle a encore son téléphone portable dans son poing crispé, elle est livide, elle halète, me regarde les yeux vitreux. Elle a une large blessure au ventre, le couteau ensanglanté est encore là, je parierais que l’agresseur a utilisé un couteau de la cuisine, arme par opportunité. Puis j’aperçois quelque chose qui dépasse de sous sa main, bon Dieu ! je me dis, c’est trop fin pour être l’intestin, je lève les yeux et je vois sur la table basse des vêtements pour bébé, oh non ! Madame, vous m’entendez ? Elle me fait signe que oui, vous pouvez parler ? Elle grimace, j’entends comme un murmure sortir de sa gorge, j’ai mal. Vous inquiétez pas madame, on va vous sortir de là. Mon bébé, mon bébé, elle grommelle… putain….Wong s’approche, il a fouillé la maison en vain, je me lève, et lui dis à voix basse, faut passer un appel général, je crois qu’on lui a enlevé son bébé. Hein ? Le cordon ombilical a été coupé…. Alors ? Me demande Jérôme en entrant, je lui explique la situation, il blêmit. T’es sérieux ? Je lui montre les vêtements pour bébé. Je sors passer l’appel pendant que les autres se chargent de la femme et de la scène de crime. Les secours arrivent dans le quart d’heure. Wong a réussi à faire parler la femme, selon ce qu’il a compris, elle a répondu à une annonce par internet à propos de vêtements pour nouveau-né, une femme s’est présentée et l’a assommée, elle ne se souvient de rien d’autre. Un mari à prévenir, un petit ami ? On ne sait pas. Bon Dieu mais quel genre de sauvage a bien pu faire ça ? Pourquoi ? On est tous un peu sonnés parce qu’on vient de vivre, Keller en particulier dont la femme attend un enfant. Il l’appelle d’ailleurs pour lui demander si tout va bien pendant que les infirmiers évacuent la femme en urgence. Elle va s’en sortir ? demande Wong au médecin, elle a perdu pas mal de sang, je ne sais pas. Jérôme me regarde, on pense à la même chose, si on trouve celle qui lui a fait ça, femme ou pas elle va passer un sale quart d’heure. Les inspecteurs arrivent avec la CSU, l’unité chargée des scènes de crime. On fait notre rapport et puis on file. Je repense à mon ex Linda qui voulait un enfant de moi, la seule femme à ce jour qui ait jamais voulu un gosse de moi… et j’en rêve depuis que je suis majeur…. Je ne sais pas comment j’aurais réagi si on lui avait fait ça…. Tu veux que je te dise, me fait Jérôme, il y  trop de malades dans cette ville. Le monde est malade bonhomme, le monde est malade.

Centrale on a un 10-15, préparez la cage c’est un agité. C’est quoi c’sang !? J’paris qu’c’est d’sang d’nègre bande d’raciste ! D’sang d’nègre hein c’est ça hein !? gueule notre passager à l’arrière à cause du sang de Fabio qu’on n’a pas pensé à nettoyer. Ferme-la tu veux ! J’la ferm’rais pas, j’la ferm’rais pas, bande d’racistes ! Vous allez faire quoi hein m’tabasser !? Hein ! Mon avocat y va vous écraser, j’vais porter plainte ! Il râle parce qu’on l’a chopé en flag de vol à l’arraché, il a essayé de détaler mais je l’ai plaqué au sol et il s’est cassé une dent dans la chute. Il est tellement déchiré qu’il ne doit même pas avoir vraiment mal. Et voilà maintenant qu’il donne des coups de pied dans la vitre de séparation. J’vais vous niquer bande d’salope de flics. Arrête la bagnole, me fait Jérôme. Vas-y calme mec, arrête la bagnole je te dis ! J’obéis, je le connais, il est à cran à cause de la femme enceinte, il ne supporte pas qu’on s’en prenne aux femmes. Il sort, la matraque à la main, et ouvre la porte arrière. Tu fermes ta gueule maintenant oui ! Et vlan dans les cuisses. L’autre pousse un cri, deuxième coup, ta gueule ! Je veux plus t’entendre ! Oui chef, d’accord chef, couine le gars, Jérôme remonte, je lui jette un coup d’œil de biais, ça y est t’es calmé ? Non ! Bon… Comme tous les vendredi après-midi le commissariat ressemble à un zoo, et ça sera pire cette nuit. Des putes, des macs, des camés, des ivrognes qui gerbent dans la cellule de dégrisement, des petits braqueurs avec leurs airs de marlou à qui on la fait pas. Ça gueule, ça s’engueule, ça tape des délires. On colle notre client en cellule et on monte taper nos rapports de la journée, la tournée est pas encore terminée, il nous reste trois heures à tirer. Est-ce qu’on a des nouvelles de la femme ? Oui, elle est sur la table. Et pour le petit ? On ne l’a toujours pas retrouvé pour le moment, mais comme elle en était à son septième mois il n’a probablement pas survécu. Putain de ville, je me dis, tu parles d’un paradis…

Libère ta main, soit plus instinctif, rappelle-toi ce qu’on disait l’autre jour sur les impressionnistes, c’est ton ressenti qui compte. Oui mais j’ai peur de me planter dans les proportions. On s’en fout des proportions, n’aies pas peur de te planter c’est comme ça qu’on avance. J’aime bien Julia. Elle ne ressemble à rien de connu et déjà ça ça me plaît, mais c’est sa façon de nous apprendre le dessin et la peinture qui me plaît le plus. Les mains pleines de bagues, cent dix kilos dans une longue robe psyché et les cheveux gris tressés, elle se moque de Picasso, traite Van Gogh d’illuminé bipolaire et Gauguin d’obsédé sexuel mais en même temps elle arrive à nous expliquer leur peinture avec des mots simples. C’est elle qui m’a appris que Cézanne fut le premier a dire merde à la perspective classique avec les Joueurs de Carte, qu’il est le véritable inventeur du futur cubisme. Elle désacralise l’art et ça fait rudement du bien pour des amateurs comme nous. J’ai commencé à peindre il y a trois ans environ. Un besoin de vider un trop plein qui a commencé quand je suis allé à New York une fois visiter le musée Guggenheim. Mais ça fait tout juste un an que je participe à cet atelier le soir et j’avoue que ça me fait un bien fou. J’apprends des techniques, l’histoire de l’art, c’est passionnant et ça me sort de mon quotidien. Mais je suis encore très scolaire dans mon approche, j’ose pas assez, Julia me le fait souvent remarquer. Dès que j’ai des audaces j’ai l’impression de foirer dans les grandes largeurs, ça doit être mon côté flic, mon côté on respecte le code sinon rien. Parfois pourtant je me demande pourquoi je suis rentré dans la police. Quand j’étais gamin j’étais clairement plus du côté des bandits que des flics, j’aurais même pu mal tourner si mon père m’avait pas eu à l’œil. Bizarrement c’est une bavure qui m’a donné l’envie. Un mini scandale local où un poulet avait abattu un gamin noir désarmé, classique américaine. Je sais pas, je voulais faire la différence je crois, montrer qu’on pouvait faire la police autrement et jusqu’ici je m’y suis tenu. Maintenant je veux passer le concours d’inspecteur à la crime. Mais si je devais parler du sentiment qui domine chez moi le plus souvent, et ça se voit dans ma peinture, c’est la colère. Et elle m’est précieuse, même si souvent elle me bouffe, c’est mon rempart contre l’indifférence, mon énergie intime qui court dans mes veines quand je cavale après un dealer ou un voleur. Hey salut Jeff ! Ça fait longtemps qu’on t’a pas vu à l’atelier ! Ah salut officier, vous allez bien ? Oui et toi ? Ça va, ça va. Comment ça se fait que tu viens plus ? Oh plein de truc à faire…. Pas encore des conneries j’espère, hein ? Ah non c’est fini pour moi tout ça. Il a ce sourire qu’ils ont tous quand ils mentent, mais qu’est-ce que je peux dire ? Il embarque son pack de Black Velvet et sort, je le vois rejoindre un pick-up, un barbu à casquette sur le siège avant me jette un sale air. Une vague ressemblance avec Jeff mais surtout avec son père Jack, un oncle j’imagine… Les Podzanski, une vraie famille de voyous redneck comme on en a par ici.  J’ai coincé Jeff plusieurs fois quand il trainait avec une bande de Washington, je savais qu’il graphait, alors je l’ai amené à l’atelier. Il est doué, très même, tellement que Julia voulait l’exposer mais il a refusé. Et maintenant le voilà qui traine avec ses oncles, tous repris de justice, mais je ne peux rien faire. Je paye ma pizza et mes bières, et je sors. J’habite un quartier tranquille pas loin d’Ocean boulevard, de ma cuisine je peux voir la mer, j’ai eu de la chance d’avoir l’appart avant la flambée des prix. Enfin normalement il est tranquille, mais ce soir il y a un gars allongé devant mon immeuble, une bouteille de coca en plastique vide à ses pieds. C’est pas le genre du quartier d’habitude de trouver des pochetrons au milieu du trottoir comme ça, je m’approche, lui demande si ça va, pas de réponse. Et puis je sens l’odeur, une odeur que je connais que trop. Je me penche, il est froid et son pouls ne bat plus. Je le retourne, on la poignardé plusieurs fois à la gorge et à en juger la coagulation, ça date depuis un moment déjà. Merde et merde… J’appelle les collègues tout en sortant mon arme mais il n’y a personne dans la rue à part cette bagnole qui passe et dont je note machinalement l’immatriculation. Une voiture de patrouille arrive dix minutes plus tard, je ne connais pas les gars, je leur montre ma plaque et je leur dis ce qui s’est passé. On attend les secours ensemble.

Messieurs, selon toute vraisemblance, le Chat a encore frappé hier soir, et c’est votre collègue qui a trouvé la victime. Tout le monde me regarde, le chef m’a appris la nouvelle avant les autres je fais mine de rien. Il a changé de méthode, il jette ses cadavres dans la rue maintenant mais ce sont les mêmes blessures, faites avec la même arme. Et encore une fois la victime, Monsieur Théodore Humbercoat, était un résident d’East Eden. J’ai demandé au chef de regarder le dossier au complet, il sait que je veux devenir inspecteur, il a accepté. Et quelque chose m’a frappé. Je ne sais pas encore quoi, mais quelque chose. Vous allez donc circuler aujourd’hui chez tous les voisins des victimes et réinterroger également tous ceux chez qui le Chat a déposé un corps. Le capitaine en fait une priorité. Autre chose, à propos de la femme à qui on a enlevé son bébé, l’auteur des faits a été arrêtée, elle a essayé de se présenter au Linda Bush en prétendant une naissance prématurée. J’ai le regret de vous apprendre que l’enfant n’a pas survécu. Brouhaha de désolation dans la salle. Tout le monde est au courant l’affaire a fait la une du journal du soir. Et la victime ? demande Jérôme. Elle s‘en est sortie.

A toutes les voitures on a 10-17 en cours, une fusillade à hauteur d’Animal Farm. Sirène en marche, pied au plancher, on sait déjà quel est le problème. Les Bananas 13 ou B-13 contre los Lobos del Norte ou LDN, c’est par là-bas, près du bloc D, en plein Animal Farm, qu’on a vu les tags barbouillés, un truc impardonnable entre gangs. On arrive en trombe et ça se flingue comme au western, sauf que dans les westerns il n’y a pas d’AK47, de Tech 9, de 9 mm, de fusils à pompe et de mitraillettes. Les projectiles fusent dans tous les sens, et pas comme au cinéma, ça traverse les carrosseries, explose les pare-brises, les gyrophares…. Les gars nous canardent tout en même temps qu’ils se canardent les uns les autres. Mon pistolet tressaute dans mon poing, deux balles en direction d’un B-13 reconnaissables à leurs tatouages, il part en arrière et tombe touché au flanc, en appuyant sur la gâchette de son AK, la rafale arrose les murs d‘un immeuble à demi calciné. Odeur de poudre et d’essence, une voiture s’embrase sous le choc d’une décharge de fusil dans le réservoir, étincelle. Les B-13 essayent de remonter dans leur voiture mais pas question pour nous de les laisser s’enfuir. Tir de fusil à pompe sur le chauffeur à travers la vitre, des projectiles de toutes parts, aboiement des armes automatiques, la culasse qui claque et crache les douilles fumantes les unes derrière les autres. Un Lobos est abattu, un des B-13 sort de la voiture en titubant et finit plombé. Ça dure cinq ou six minutes mais c’est comme si tout était au ralenti, et tout du long c’est un mélange de panique et de colère qui me tient le ventre. Officiers à terre, je répète, officiers à terre. Quatre blessés de notre côté, cinq morts et trois blessés du leur, et aucun civil touché, on a eu de la chance cette fois. La dernière fusillade de ce genre un gosse a été tué, c’était il y a trois semaines.

Comment vous vous sentez ? Ça va. La consigne après ce genre d’expérience c’est de passer par la cellule psychologique. Et d’être mis en repos pour deux jours, le temps de récupérer. Mais comme on est en sous-effectif permanent, on a juste droit qu’au psychiatre maison qui sent le tabac froid et ne sait que prescrire des anxiolytiques. Vous avez fait usage de votre arme, ce n’est pas la première fois, non… quatre fois cette année… mais c’est la première fois que vous tuez quelqu’un il me semble. J’hausse les épaules, c’était eux ou nous. Rien de plus ? Je réfléchis, je le revois tomber mais ça ne me fait rien, je ne sais même pas si c’est moi qui l’ai tué ou non dans ce bordel. Je ne sais pas, pour l’instant non, c’est trop frais j’imagine. Il clapote sur son clavier, ne dit rien, réfléchit, et puis se met à griffonner une ordonnance. C’est léger, ne le prenez que si vous ressentez une crise d’angoisse. Okay, comme d’hab, je me dis. Je prends l’ordonnance et ressors du bureau. En attendant l’enquête des affaires internes on est consigné moi et Jérôme, ainsi que tous ceux qui ont participé à la fusillade, dans les bureaux, on remplit la paperasse en retard. J’en profite pour relire le dossier sur le Chat. Quatre victimes, deux blancs, un asiatique et un noir, celui que j’ai trouvé, ce qui est atypique pour un tueur en série. En général ils tuent dans leur catégorie raciale. On dirait des meurtres par opportunité. Le noir que j’ai trouvé était un SDF connu de son quartier, l’asiatique vivait à Farrington et les deux autres du côté de Tamla west, le carrefour qui délimite East Eden et Bagdad City. Le premier corps a été trouvé à trois cent mètres environ du lieu où il a été tué, dans un jardin. Les deux autres, respectivement à West Eden près d’Ocean boulevard nord, et dans Elm Street. Ce qui veut dire que s’ils ont été assassinés dans East Eden, le meurtrier a parcouru jusqu’à deux kilomètres pour le déposer dans une cour. Pareil pour le mien. Je vis loin à l’autre bout du parc. La plaque relevée n’a rien donné. Les coups ont tous ou presque été portés sur la gauche, cœur et gorge, il les a visiblement attaqué par derrière, et d’après le rapport d’autopsie l’agresseur fait dans le mètre quatre-vingt. Je regarde longuement les photos de scène de crime, quelque chose me parle mais je ne sais pas quoi. Les coups ? La position des corps ? Je ne sais pas. C’est en revenant à la maison après une journée de merde à taper des rapports, en regardant un film de guerre que ça fait tilt. A l’écran un commando se glisse par derrière un garde et le poignarde à plusieurs reprise, je sursaute, et me précipite sur les photos du dossier que j’ai emporté avec moi. C’est ça, voilà quoi ça me fait penser, des coups porté par derrière, côté gauche, à la poitrine et à la carotide, trois attaques comme ça, celui que j’ai trouvé il l’a poignardé au sternum en plus. Comme si son agresseur savait exactement ce qu’il faisait. Un ancien militaire ? La ville en pullule, la plupart SDF, cette honte pour notre pays, et la moitié sinon plus doit être atteinte de syndrome post-traumatique. Le lendemain quand j’en parle au chef ça ne lui plaît pas beaucoup, et je le comprends. Si les journaux l’apprennent ça va être la psychose. Il m’ordonne de garder ça pour moi et de le noter dans un coin de ma tête tant qu’on n’est pas sûr. Bien, bien ça me va comme ça, de toute façon je ne suis même pas sûr moi-même.

Ils font quoi eux ? Un coup de sirène et on entre dans l’allée. Ils sont rassemblés au fond devant une voiture qui se tire à notre arrivée. Un des gars de la bande essaye de s’enfuir. Je m’éjecte de la bagnole et lui cavale au train. Je le rattrape par le fond de culotte alors qu’il essaye de passer par-dessus une palissade. Il va voler par terre cul par-dessus tête. Un grand latino un peu maigre avec les couleurs de la LDN, chemise noire et bandanas vert noué autour de la tête. Jérôme oblige les autres à se mettre à genoux, jambes croisées, mains sur la tête. Quatre garçons en plus du mien qui ne doivent pas avoir plus de dix-huit ans, il y a même un gosse avec eux, une médaille de Santa Muerte autour du cou, le saint mexicain que vénère ce gang. Alors que les B-13 et tous leurs affidés, les Dragons, les Paradise Jokers, les Hell Boys préfèrent la Vierge de Guadalupe et ce pour une raison très simple, le 13 vient de la treizième lettre de l’alphabet, M, « eme » en espagnol, ou, en langage de gang, la Mexican Mafia, un gang de prison allié au cartel de Sinaloa qui vénère la vierge. Tandis que los Lobos del Norte sont affiliés au Cartel du Golfe et à los Zetas dont le saint est cette Santa Muerte dit aussi la Faucheuse. Ça a l’air un brin compliqué comme ça mais quand on connait c’est très facile à décoder d’autant qu’ils revendiquent tous leurs couleurs. C’est quoi ton nom homeboy ? je fais à mon prisonnier en le fouillant. Tony… Tony ? C’est vrai ça ? Comme Tony Montana ? Il rigole. Allez je suis sûr que c’est pas ton vrai nom….Oh mais on a quoi là ? Je sors une dose de « tar » comme on appelle ça dans la rue, un morceau de préservatif avec de l’héroïne brune dedans, probablement pour sa conso personnelle. Alors ton vrai nom ? Tony j’vous dis ! Bon okay Tony Montana alors c’est quoi ça ? C’pas à moi j’lai trouvé par terre. Et c’est pour ça que tu t’enfuyais d’ailleurs. Chuis en conditionnelle… ah ouais ? Et t’as quel âge ? Dix-huit. Bon et vous, nom et âge. Ils déclinent les uns après les autres, le môme qui a l’air d’en avoir dix prétend en avoir quinze. Qu’est-ce que tu fous avec cette bande petit ? lui demande Jérôme. C’est mes potes. Tes potes ? Tu sais qu’hier un gamin de ton âge s’est fait tuer par les B-13, c’est ça que tu veux ? Tes potes vont te faire tuer petit. Pas de réponse et mine boudeuse. Je me tourne vers Tony, bon voilà ce qu’on va faire toi et moi, j’ai pas envie de m’emmerder avec des paperasses pour des conneries alors on va te relâcher, mais à partir de maintenant tu m’en dois une, c’est compris ? Oui. Répète. J’vous en dois une. Bien, je déchire la dose et je repends son contenu par terre. Maintenant cassez-vous et qu’on vous revoit plus ensemble. Ils se tirent comme une volée de moineaux. Je sais que ce n’est pas légal ce que je viens de faire, que normalement on aurait dû l’embarquer mais pourquoi foutre ? C’est le sergent Charley qui m’a montré le métier avant qu’il se fasse buter par un voleur, et ce genre de truc en fait partie. Si je l’arrête, même avec une conditionnelle aux fesses dans trois jours grand maximum il est dehors et ça n’a servi à rien. Pour ces gamins des gangs la prison c’est une promotion. Au lieu de ça, avec un peu de chance je me suis fait un allier dans la rue qui pourra éventuellement me servir d’indic plus tard. Tu crois qu’il faisait quoi là ? Va savoir, distribution de dope, réunion en vue de représailles pour l’autre fois, qu’est-ce que j’en sais. On ressort de l’allée en marche arrière.

Mais on m’a déjà interrogé ! Oui je sais mais nous avons reçu des consignes, on doit revoir toutes les personnes concernées. Une maison individuelle, un jardin impeccable, pelouse tondue au millimètre vert émeraude dans une zone pavillonnaire  comme il en existe des milliers aux Etats Unis. Lui, blanc, un mètre soixante-quinze environ, classe moyenne, en short bleu et chemise blanche avec un léger surpoids, les cheveux blond vénitien, la trentaine. Elle, un mètre soixante-huit, dans une robe à fleurs très Petite Maison dans la Prairie, blonde et la trentaine également. Le petit couple idéal. Bien, à quelle heure environ vous l’avez trouvé ? Oh je dirais vers huit heures, je venais de prendre mon petit déjeuner et je partais au travail. Il était où ? Allongé là sur la pelouse. Et vous n’avez rien entendu durant la nuit ? Non. On interroge les voisins, même genre, même réponse, même maison et jardin nickel. Je vois que vous entretenez tous très bien votre pelouse, oh oui c’est le syndicat de copropriété qui le réclame, ah oui ? On repart du côté d’Elm Street et on recommence à poser des questions que d’autres ont déjà posées. Dans la cour vous dites, oui, et il était mort depuis un petit moment déjà. Comment vous savez ça ? Il y avait pas de sang par terre, vous savez c’est pas le premier cadavre que je vois, j’étais dans l’armée avant. Le gars, un type d’une soixantaine d’année fait un signe de la main, je me retourne et aperçois Old Man qui pousse son chariot, qu’est-ce qu’il fait là aussi loin de son quartier ? Vous le connaissez ? Old Man ? Oh oui, il passe de temps en temps, il est dingue mais je l’aime bien le pauvre. Vous saviez qu’il était dans les paras comme moi ? Non je l’ignorais. Je me demande comment il a fait pour le savoir, j’ai jamais entendu Old Man prononcer une phrase intelligible à quelques mots près. 42 on a un 10-15 sur Washington boulevard au 1457, visiblement une dispute entre propriétaires. C’est parti Centrale. Je vous remercie monsieur, bonne journée.

Il est parti avec quoi ? Le téléviseur, un 16/9ème, il n’a pas dû aller loin. Vaut mieux qu’on y aille, il est peut-être encore dans le quartier, on reviendra plus tard monsieur, surtout ne touchez à rien. On ressort du pavillon en courant et on rejoint la voiture. Vas-y fais le tour par là, Jérôme vire à gauche, on rejoint l’arrière de la maison, peu de passants, quelques familles qui nous matent sur leur pas de porte, tous blacks. C’est pas exactement encore le territoire indien d’East Eden mais presque, à deux rues de las Bananas, aka Jungle City aka Junkie Ville, un ensemble d’immeubles totalement livré aux gangs et aux dealers, et où vivent pourtant des familles, comme ici sur River Street. On roule au pas, mode maraude, Jérôme sait ce qu’il fait, il ralentit, regarde par une allée, l’herbe jaune, des détritus, un type, un clochard qui roupille dans un duvet par cette chaleur…. Le type bouge pas, Jérôme repart, tourne à droite, puis à nouveau à gauche, élargissant peu à peu le périmètre des recherches. Mais on ne voit rien de suspect, jusqu’à ce que j’aperçoive un écran plasma dépasser du coffre d’un 4×4 Toyota. Et vise un peu là-bas, le Toyota. Jérôme comprend aussitôt, il met la sirène en route et fonce vers le 4×4 qui part en trombe. Il fonce droit devant lui, traverse le carrefour sur la 4ème et continue vers Las Bananas. 42 à Centrale on a un 10-17, course poursuite en cours dans le secteur de River Street, le suspect se dirige vers Las Bananas 482 victor, charlie, indiana, Etat de Floride. Jérôme fait un tête à queue et part à sa poursuite, on le rattrape juste après le carrefour, coup de volant, la carrosserie bute sur les pare-buffles chromes, le 4×4 saute sur le trottoir, défonce une clôture et traverse un terrain vague, coup de frein, marche arrière, on repart alors qu’il vient tout juste d’éviter une moto tandis qu’il bondit dans la 13ème rue. On le poursuit dans le terrain vague, tempête de poussière et rodéo, la bagnole percute l’arrière d’une Linux, pas le temps de faire un constat, le 4×4 est toujours en vue, il vient de prendre à droite. Coup de volant, le Toyota percute de plein fouet une petite Buick qu’il balaye, Soudain les collègues surgissent qui coupent la route au 4×4, mais celui-ci monte sur le trottoir, traverse une palissade, et disparaît de notre vue parce que Jérôme vient de prendre par la droite pour le rattraper. On l’aperçoit qui traverse un jardin puis roule dans une ruelle, la voiture fonce droit sur lui, plus que vingt mètres et il déboule dans Forest Avenue. Cette fois on le percute sur le côté, le pilote perd le contrôle, le Toyota tangue et puis va filer vers la haie qui sépare l’avenue d’une barre d’immeubles de briques rouges. Il ouvre la portière et se met à détaler comme un lapin, on le rattrape, il prend par une allée entre deux pavillons, je saute de la voiture et lui cours au train. Il balance une poubelle en travers de ma route mais je saute par-dessus alors qu’il passe au-dessus d’un muret comme à l’entraînement. Je le rattrape de l’autre côté, lui tombant dessus depuis la hauteur du muret dans une cour. Il rue un coup de pied qui m’arrive dans les cuisses, je lui cogne la tête contre le béton, il me retourne un coup de coude dans l’épaule, se débat, c’est un costaud, blanc, barbu, avec une casquette et des tatouages. Je sors ma matraque et lui donne un méchante frappe dans le dos et puis les cuisses, mais il me retourne et me cogne en pleine poitrine toujours de son coude. J’ai mal, ça fait comme une balle, j’en perds mon souffle, je parviens à lui glisser la matraque sur la gorge et je tire. Il s’étrangle, se tortille, je l’enserre avec mes jambes tout en lui donnant des coups de talon au hasard. Il commence à faiblir, j’en profite pour le retourner et me redresser tout en le frappant dans les cuisses et les bras. J’ai la rage, je veux le défoncer mais bientôt il arrête de bouger, alors je me jette sur lui et lui tord les bras pour lui mettre les menottes. J’ai déchiré mon pantalon, je boite et j’ai l’impression qui m’a cassé une côte, mais quand Jérôme arrive, il est assis par terre et attend bien sagement. Je connais cette tête, je l’ai vu pas plus tard que le soir où j’ai trouvé la victime du Chat, c’est un Podzanski, celui qui était avec Jeff.

Les Podzanski sont nés et ont grandi dans le bayou, près de Tallahassee, ils ont migré il y a une quinzaine d’années dans une ferme au nord de Paradise City, entre Pétroléum et Hennessy. Il y a Jack, le père, et les oncles Fred, Bill, Pat, Joe-Bill et Mac. Tous au moins condamnés une fois, tous soupçonnés de divers délits allant du vol de matériel agricole au trafic de drogue, le vol à main armée, en passant par le meurtre. Je ne les connais pas tous mais il s’avère que celui-ci c’est Mac, condamné trois fois pour cambriolage, braquage et trafic d’alcool. En langage de flic c’est ce qu’on appelle un beau mec et une belle prise qui nous valent les félicitations du chef. Mais bon dans l’affaire il y a trois blessés dont un grave, le chauffeur de la Buick.qui est sur la table. S’il s’en sort pas il risque perpet’ voir pire. Alors pourquoi il sort après être passé en comparution immédiate ? Parce que le juge a placé sa caution à 300.000 dollars et que ses frères l’ont payée. Avec quel argent ? Officiellement ils sont tous à l’aide sociale sauf Jack qui a un garage, mais l’IRS ne fera sans doute jamais d’enquête parce que…. Eh bien parce que j’en sais rien à vrai dire, ça me dépasse. Avec Jérôme on les regarde partir, Mac nous fait un clin d’œil goguenard, les autres nous ignore. Eh mais c’est pas Kleinsfeld avec eux ? Me fait Jérôme en montrant un jeune homme aux cheveux frisés dans un costume trois pièces bleu parme. Kleinsfield l’avocat de la mafia, qu’on voit à la télé chaque fois qu’un de ces messieurs se fait coincer. J’oublie jamais le visage d’un enculé. Si t’as raison, qu’est-ce qu’il fait avec eux ? Ils travaillent pour la mafia maintenant les Podzanski ? Va savoir.

On court, on galope, on trisse, les jambes élastiques et détendues, nerveuses, pleines de rage. On détale, on cavale, on chasse. Le cœur battant le souffle rêche, l’adrénaline qui pompe dans les veines, on fonce. Ils sont trois, on ne les aura pas tous, mais on les aura quand même. Ils l’ont violée et tabassée, on les a surpris en pleine partie, elle a même pas dix ans. On cavale à travers Animal Farm, ma proie traverse un petit parc, une montée, c’est ma chance, il ralentit, j’accélère à m’en faire péter le cœur et saute comme un quaterback sur le steak. J’entends ses os craquer sous mon poids, je lui ai cassé la clavicule, je ne le sais pas encore mais il pousse un hurlement quand je veux lui enfiler les menottes. Mon épaule ! Mon épaule ! Rien à foutre de ton épaule ! Avance enculé ! Avance ! J’entends Jérôme qui revient avec le sien, matraque à la main. Le gars à un méchant coquard et le nez cassé, Jérôme a pas pu s’empêcher, une gamine, je peux comprendre. On les ramène à la voiture en se foutant complètement de leur état, et à nos gueules c’est même pas la peine qu’un autochtone s’en mêle, Jérôme va voir la petite avec une couverture pendant que je passe l’appel, j’ai le cœur au bord des lèvres et les tempes qui battent, je vois trouble, 42, j’ai besoin d’un 10-17 fissa à Animal Farm, à l’angle de E et B street,, enfant, noire, entre neuf et dix ans, violée et battue. Un suspect toujours en fuite en direction de River. Oh bon Dieu ! Bien reçu 42 on vous envoie ça de suite. A toutes les voitures… Je m’écarte, et regarde les deux lascars à l’arrière, à peine quinze ans, noirs eux aussi. Il y a le mien qui hurle qu’il a super mal, mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?

Bonjour je viens prendre des nouvelles de Fabio. Un peu de vous aussi, je me dis en moi-même. Le docteur Winscott me regarde de biais comme la première fois que je lui ai dit qu’il était tombé dans les escaliers. J’aime bien son regard, ses yeux noisette légèrement piquetés d’or, il y a de l’intelligence là-dedans. On vous a pas dit ? De quoi ? Il est mort. Oh merde ! De quoi ? De septicémie. C’est fréquent, elle me fait en haussant les épaules. Il avait le sida. Oh…. Je repense à ce pauvre gamin tout maigre et sa trouille d’aller au tribunal. Alors qu’au moins en prison il aurait été traité pour son sida. Je vois dans ses yeux qu’elle rajoute « si vous l’aviez laissé tranquille ;;; » Ça fait chier, je dis à haute voix. De quoi ? Ça fait chier c’est tout, s’il était pas tombé on aurait pu le faire soigner. En prison ? Il y a de très bon programme en prison. Je sais, j’y ai travaillé, elle me fait en sortant une cigarette. Pourquoi ça ne m’étonne pas plus que ça  non plus ? Vous venez ? Je ne fume pas. Moi si. On sort sur le perron du dispensaire, de l’autre côté de la rue on aperçoit une pizzeria rapide avec son néon rouge et jaune qui vibre en pleine journée. Pourquoi il vous intéresse tant que ça ce garçon ? Pourquoi pas ? Il s’est blessé en essayant de fuir et maintenant il en est mort. C’est absurde non ? C’est pour ça que vous lui couriez après, pour éviter qu’il se tue un jour ou l’autre ? Pourquoi d’autre ? J’ai pas à juger de ce qu’il fait pour vivre, c’est le boulot de la loi ça. Moi le mien c’est d’empêcher qu’il se fasse du mal ou en fasse aux autres. Protéger et servir hein ? Exactement ! Ses yeux se sont réchauffés mais ce n’était pas encore le moment pour un sourire.

Une bouteille de Coca ? Non pourquoi ? Regardez, il y en avait une là. Ah oui ? Bah non, j’ai pas ça. J’ai réexaminé les clichés et j’ai trouvé encore un truc qui clochait, dans deux des cas il y avait un détritus qui accompagnait le cadavre. Or j’avais vu le jardin et impossible qu’un déchet ait pu traîner là par hasard. Seulement personne n’avait pensé à les rassembler comme indices, donc pas d’empreinte possible. J’en ai parlé au chef, ça renforçait la thèse du SDF. On va faire un contrôle systématique de tous ceux qui vivent dans leurs voitures. Mais je n’achetais pas, s’il se baladait en voiture, pourquoi laisser traîner ses trésors ? C’est Jérôme qui m’a donné l’idée. S’il se prend pour un chat c’est peut-être un cadeau. Tu veux dire que ça serait intentionnel ? Oui. Et pourquoi pas les autres ? Je ne sais pas, peut-être qu’ils ne méritaient pas assez, pourquoi les chats font ça ? No idea faudrait demander à un véto… J’ai demandé à un véto, c’est une façon de communiquer, il pense que vous nourrissez mal ou que vous ne vous occupez pas bien de vous. C’est une offrande en tout cas. Oui… j’avais bien compris, mais pourquoi moi ? Apparemment je connaissais le Chat et je ne le savais pas.

La nuit est tombée, le pinceau des phares éclaire la chaussée défoncée de River Sreet. Ça et là des braseros flambent encerclés par des silhouettes fantomatiques. Un lampadaire grésille. Un drugstore signale sa position d’un néon bleu-blanc acide.et électrique. Et toujours sur les perrons, deux ou trois membres d’une même famille qui nous toisent depuis leurs marches. Jérôme dévore un hamburger pendant que je conduis en sirotant mon milkshake chocolat-banane. Il fait 37° Celsius pour un taux d’humidité de 142%, la chemise collée contre le torse mouillée comme sortie de l’eau, une femme près du drugstore nous fait des signes de la main. Qu’est-ce qui se passe madame ? C’est le monsieur, le monsieur il est tombé ! Je sors de la voiture et vais voir. Un gars d’une quarantaine d’année, allongé raide dans le magasin, en pleine crise de convulsions. Il n’y a pas grand-chose à faire sinon le mettre en position de sécurité, le truc dans la bouche ça sert à rien, il ne peut pas avaler sa propre langue, et la mordre faudrait encore qu’il puisse desserrer les dents. Ça dure à peine trente secondes avant qu’il ne revienne à lui. Il cligne des yeux, me regarde à la fois sonné et surpris. Vous m’entendez monsieur ? Il ne répond rien fait le tour de la pièce d’un coup d’œil, voit Jérôme qui est en train de prévenir les secours, la femme derrière lui. Monsieur ? Il a l’air de m’entendre, soupire, essaye de se redresser, ne bougez pas monsieur, ne vous inquiétez pas les secours vont arriver. Il semble avoir peur maintenant, je lui souris. Dehors des badauds se sont approchés, Jérôme va leur dire de s’éloigner, tout va bien, vous occupez pas. 42 à Central 10-19 continuons tournée. Négatif 42, on a un 10-17, code 187 dans le district de Washington, ordre à toutes les voitures de se diriger au 1022  George Street.

Les journalistes sont déjà là quand on arrive, ils font un direct, le square en fond d’écran, gros plan sur les bandes jaunes et noires et puis plan moyen sur Melinda Laurens la journaliste pigiste de Paradise Broadcast News avec son micro orange sucre. On se gare, j’aperçois une tête connue de la Crime, le lieutenant Lynn. Je me faufile entre mes collègues qui cernent le square au milieu duquel est allongé le corps. Un adolescent, pas plus de quatorze ans, je remarque à ses pieds un emballage de hamburger. Lieutenant Lynn, je pourrais vous parler ? Je vous écoute. C’est le Chat c’est ça ? Ça m’en a tout l’air, mêmes blessures. Je lui raconte ce que je sais, ce que j’ai remarqué dans cette affaire. Intéressant il me fait, avant d’aller ramasser lui-même le papier gras et de l’enfiler dans une pochette en plastique. Qui a découvert le corps ? Lynn me fait signe vers un homme d’une soixantaine d’années et son chien, un pitbull à l’air timide. Vous permettez que je lui parle ? Allez-y. Quand je reviens, Jérôme est en train de recueillir un témoignage. Monte ! Je lui fais, qu’est-ce qui se passe ? Je sais qui est le Chat. De quoi ? Je prends le volant, monte.

Il n’existe que deux lignes aériennes à Paradise City. La C et la A. Celle qui part de Bush’s Stadium jusqu’à Pétroléum, et l’autre qu’on est en train de terminer, au départ de l’aéroport. C’est sous la ligne C alors qu’il retournait vers East Eden qu’on l’a coincé. Il ne s’est pas défendu, même quand Jérôme a fouillé son caddie. Pauvre Old Man. Jérôme a trouvé le couteau plein de sang, et du linge aussi, maculé. Le clochard m’a dit : shabi ipili ka boujouf zé hein ? Je lui ai mis les menottes et je l’ai poussé vers la voiture.

Comment vous avez compris ? Le type m’a dit qu’Old Man traînait par ici, Old Man squatte à East Eden à deux kilomètres et demi d’ici, il ramenait les corps dans son caddie. Lynn me félicite devant le chef qui me tape sur l’épaule. On va tout faire pour que vous passiez inspecteur, je vous le promets. Le soir avec Jérôme et les collègues on va boire au Tropical Bar sur Ocean pour fêter ça. C’est un bar à flics, le proprio est un ancien policier lui-même, et le barman était dans les Marines, police militaire. Bref on est entre nous. On regarde la télé tout en se payant des tournées. La fille de PBN et son micro orange, Old Man aka le Chat au milieu des flics et des journalistes, entrant à la prison du comté. Et soudain tout le monde hurle de joie parce que Jérôme et moi on apparaît au milieu de l’écran avec nos noms. Officiers Fuentez et Meridos. Yeah ! Je vais te dire, si quelqu’un mérite de rentrer à la Crime c’est bien toi. Merci, je suis d’accord merde…. Dehors le ciel est rougeâtre des lumières de la ville, il est trois heures, on est bourré, on fume un joint tout en remontant le boulevard vers chez moi. Il n’y a pas grand monde, Jérôme a mis PJ Harvey, ça le fait. Tu vas doubler ta paye avec ça. On verra, je vais d’abord être pris en stage, tu sais ce c’est. Ouais, bin moi je dis que le stage ça servira à rien, t’es né pour ce job mec ! Ah, ah, ah, passe-moi ça au lieu de dire des conneries. Feu rouge, au croisement entre Ocean et Charleston avenue, Eh mais c’est pas Jack ça. Qui ? Jack Podzanski. Je tourne la tête vers le van garé sur la droite, oui il a raison, c’est lui. Mais qui c’est le chauve dehors ? Tu le connais ? Qui ça ? L’autre. Ouais, vient on se casse.

Comment ça on n’a rien vu ? Il a raison, pose pas de question. Pourquoi. Parce que c’est comme ça ! Mais c’est qui ce mec ? Un mec qui faut pas emmerder. C’est l’antigang mec. Et alors ? Alors c’est comme ça et j’ai pas eu plus d’explication. C’est la première fois que Jérôme me fait un coup pareil, je ne comprends pas. Mais bon, je ne me sens pas de creuser, ça pue, et je sais que je serais pas de taille. Je pense à mon avancement aussi, je ne veux pas gâcher mes chances en me frottant aux mauvaises personnes. Les affaires reprennent, le quotidien des patrouilles, les arrestations, les affaires de voisinage, et toutes les plaintes du monde. J’ai revu la doctoresse, elle a accepté de boire un verre avec moi un de ces quatre. J’ai même eu droit à un sourire. Je pense à elle alors que je suis à l’arrêt devant un étalage de congelés qui éclaire ma peau d’une lueur laiteuse et glacée. Je rêve, la vie va peut-être enfin changer pour moi, ça serait bon. Eh la caisse et vite ! Je regarde le miroir au-dessus de ma tête, un type avec une cagoule et un Glock braqué sur madame Ming, la gérante du magasin. Je sors mon arme, Police ! Je lui ordonne de lâcher son pistolet. Il pivote et me tire dessus. Sous le choc je lâche une balle. La sienne m‘atteint en pleine poitrine. La mienne dans son gilet pare-balles, il tombe. Je m’écroule à genoux, je n’arrive plus à respirer, mon cœur déraille, je vois blanc, je vais mourir je le sens, j’essaye d’appeler au secours. Pour rien, je suis muet, je gargouille, du sang me sort par petits bouillons roses de la poitrine. Il se redresse sur ses fesses, pointe son arme à deux mains vers moi, blam !

La balle lui traverse le front, la moitié droite du cerveau et ressort en sifflant dans les canettes juste derrière. Le tireur se relève, regarde madame Ming, semble hésiter et puis s’enfuit sans demander son reste. Dehors une voiture l’attend, moteur en route. Il monte, elle démarre, Deux cent mètres plus loin les deux hommes à bord ôte leurs cagoules. Fred Podzanski est reconnaissable aux cicatrices d’acné qu’il a sur le visage. Brent Brown à ses cheveux courts et blonds.

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