Chien noir 2.

Je possède un entrepôt du côté de Pétroléum, pas à mon nom bien entendu, gardé en permanence par deux crackers que j’emploie, Little Crazy et Dr Strange, c’est les noms qu’ils se sont donnés, j’ai jamais cherché à comprendre. C’est là-dedans que sont stockées la plupart des armes qu’ils piquent pour moi avec leurs copains et c’est là que j’étais, en visite d’inspection, quand Suzy m’a appelé complètement flippée. Il l’a tué ! Il est complètement fou ! Oh bébé j’ai peur ! Calme-toi ma belle qu’est-ce qui se passe ? Où est-ce que tu es ? Qui est mort ? Elle pleurait à moitié mais j’ai réussi à lui faire dire où, elle était chez Fallon et apparemment quelque chose avait dérapé dans les grandes largeurs. C’est quand je suis arrivé que j’ai appelé le vieux, parce qu’en effet ça avait bien merdé. Fallon était allumé comme un coucou, je ne savais pas ce qu’il avait pris mais il brillait dans le noir, hilare et complètement à la masse. C’était qui le cadavre avec la moitié de la tête étalée sur le mur ? Pas la moindre idée, l’autre était tellement ailleurs que tout ce qu’il arrivait à faire c’était de rigoler mais heureusement ma petite Suzy était là et ce qu’elle venait de voir l’avait sérieusement fait redescendre de sa planète. D’après elle le type était venu vendre de la drogue, ça se passait bien jusqu’à ce que Fallon décide qu’il ne voulait pas payer le demi kilo qu’il y avait sur la table et lui exhibe le bon Dieu de Desert Eagle que je lui avais vendu. Le reste était écrit sur les murs en rouge. Monsieur Toussain qui était arrivé entre temps, fouilla le cadavre et ce fut là que je faillis vraiment piquer un nerf après Fallon, cet imbécile avait tué un flic de Miami. La bonne nouvelle c’est qu’il portait sa plaque et son flingue sur lui ce qui voulait dire qu’il n’était probablement pas en couverture mais la mauvaise c’était que ça restait un flic et un flic pourri qui plus est ce qui pouvait m’attirer une ribambelle d’emmerdes si on nous reliait à ce type.  La première chose à faire c’était donc d’éloigner Suzy de tout ça, ensuite que Monsieur Fallon cesse d’être un problème, et puis d’effacer toute trace, ça c’était le boulot de Monsieur Toussain qui n’avait pas besoin d’explication pour savoir ce qu’il avait à faire. Je le laissais avec lui et repartais avec ma petite en la consolant comme je pouvais.

Monsieur Toussain n’aimait pas les drogués, ni quoi que ce soit qui se rapportait à la came. C’était une affaire de dégénérés. Il savait bien sûr que Lafleur de temps à autre en achetait ou en vendait pour ses relations mais au moins il n’y touchait pas. Les drogués étaient instables, imprévisibles, en un mot ils étaient dangereux. De plus, comme ce type-là, ils ne savaient pas se tenir. Monsieur Toussain attendit que Lafleur et Suzy soient partis pour l’abattre de deux balles derrière la tête. Il avait emporté son 22 long rifle cette fois ce qui évita que la tête de Fallon n’aille un peu plus souiller le penthouse. Après quoi il alla chercher la valise dans sa voiture. C’était une vielle valise carrée en carton bouilli marron rouge, à l’intérieur il avait de la lessive, du désinfectant, un couteau à désosser, une scie à métaux et un rouleau plein de sacs poubelle. Il remonta dans la tour et entreprit de tout nettoyer Il commença par faire disparaitre la cocaïne dans les toilettes. Puis il lava le mur éclaboussé à la lessive et au désinfectant, fit disparaître jusqu’au plus petit résidu de cervelle, ce qui lui prit environ une bonne heure, méticuleux comme il était. Il traina les corps dans la salle de bain, les déshabilla, ôta se propres vêtements qu’il disposa soigneusement sur un cintre puis les découpa. Monsieur Toussain avait déjà découpé beaucoup de gens dans sa vie et tous n’étaient pas morts, il travaillait vite, sans réfléchir, concentré. Il débita tête, pieds, mains, jambes, bras, et emballa le tout dans des sacs poubelles. Ceci terminé il nettoya la salle de bain de fond en comble, si bien qu’il était trois heures du matin quand enfin il entreprit de descendre avec les sacs, six au total. Il possédait un petit bateau à fond plat dont il se servait parfois pour aller pêcher. Il aimait bien pêcher, c’était une activité paisible qui demandait de la patience et de l’observation. Le bateau était amarré dans une marina à la pointe nord de la ville, il chargea les sacs à bord. C’est à peu près vers ce moment-là qu’Harry Burke se faufila dans le noir pour tenter de le prendre sur le fait. Burke avait passé une partie de la soirée et de la nuit à surveiller l’immeuble de Fallon. Il l’avait vu en compagnie d’une jolie fille avec une perruque argentée, puis bien plus tard, la fille repartir au bras d’un négro, elle l’air passablement défoncée. Mais surtout entre temps c’était le curieux bonhomme qui avait payé la caution de Beaumont qu’il vit débarquer. Toujours pareil, avec son imper et son petit chapeau. Comment il s’appelait déjà ? Ah oui, Coussin ou Poussin un nom comme ça, un nom de là-bas. Burke était armé quand il s’approcha du bateau, ces allées venues avec ces sacs ne lui disaient rien de bon et ce petit vieux, eh bien il ne l’avait jamais senti. Et puis soudain tout devint d’un blanc vif et il s’effondra de tout son long sur le quai, mort sur le coup, un petit trou à l’arrière du crâne. Monsieur Toussain poussa un juron en créole, tellement furieux qu’il lui en colla deux autres dans le crâne pour le compte. Maintenant il allait devoir se débarrasser d’un troisième cadavre et celui-là pesait sûrement une tonne. Ça lui prit en effet un certain temps avant de pouvoir hisser l’énorme carcasse sur le pont et de filer au large. Quand il rentra l’aube était déjà levée depuis une bonne heure.

Pour Acavente la vie que menait Lafleur était un peu celle d’un homme en vacance perpétuelle. Il ne se levait que très rarement avant midi, passait deux bonnes heures en salle de gym à parfaire sa musculature, petit déjeunait chez Lala dans Petite Haïti où il gérait au téléphone ses affaires avant d’aller rendre visite à ses filles. C’est comme ça qu’il réussit à localiser la blonde de la vidéo. Elle s’appelait Sharon Lee, vingt-quatre ans, native de San Diego Californie, élue Miss comté d’Orange en 2012, arrêtée pour possession et usage de marijuana en 2013, elle s’en était tirée avec une amende de mille dollars après quoi elle avait migré à Miami puis à Paradise City. Autant de choses qu’il apprit en interrogeant le concierge de son immeuble ainsi que les fichiers de la police. Mais il ne voulait pas alerter le mac, il ne l’interrogea pas, il se contenta de la surveiller de loin. Elle non plus ne faisait pas grand-chose de ses journées, du shopping, de la gym, parfois participait à un shooting pour des maillots de bains et sortait pas mal dans tout ce que Paradise comptait comme boîte et bar branché. Où elle rencontrait le beau monde, Roachard, Guerrero, des joueurs des Playboys, etc… Il identifia ainsi toutes les filles chez qui le mac se rendait, en interrogeant les voisins, en se renseignant auprès de ses collègues des mœurs, en prenant des photos. Il y en avait pour tous les goûts. Une métis, Caroline Lamont dit Suzy, native de la Jamaïque, une femme mûre, noire, la cinquantaine, Georgia Valeria, née dans l’Alabama, arrêtée plusieurs fois pour racolage, et une blanche Céline Levy, fraichement débarqué d’Europe et qui était la seule du lot à travailler. La seule du lot également à ne pas être au bras d’un type un soir sur trois, il ne la voyait qu’avec Lafleur, l’air très amoureux, il en déduit sans peine que c’était sa petite amie du moment, celle qu’il allait sans doute tôt ou tard mettre au turf. Mais au sujet des armes, rien. Si ce mac trafiquait, et il en était certain maintenant, il faisait ça d’une manière parfaitement discrète. L’enquête piétinait quand un pêcheur ramena dans ses filets un requin mort d’indigestion à l’intérieur duquel il trouva les restes funestes d’au moins deux individus. Il fallut un certain temps pour identifier Harry Burke, sa tête ne ressemblait plus à grand-chose, l’autre pièce du puzzle, un bras à moitié dévoré fut étiqueté sous le patronyme de John Doe en attendant mieux. La bonne nouvelle fut qu’on retrouva l’un des projectiles qui avait tué Burke dans sa boîte crânienne, la mauvaise, qu’il n’était relié à aucun homicide connu. Acavente annonça lui-même le décès à miss White qui pleura beaucoup et obtint un mandat du juge pour fouiller son bureau. Ainsi il découvrit qu’il s’intéressait à Freddy Fallon, activement recherché par le FBI. Freddy Fallon n’avait pas le profil des types que pourchassait le chasseur de prime, trop gros pour lui. A moins qu’il ait eu un tuyau assez juteux pour le pousser à jouer dans la cour des grands. Cent mille dollars de prime c’était tentant non ? Est-ce que ça voulait dire que Fallon était en ville ? Si oui, Harry Burke ne l’avait peut-être pas vu venir. On retrouva sa Dodge deux jours plus tard, non loin d’une marina privée au nord de la ville, à l’intérieur de laquelle on découvrit un appareil photo au contenu très instructif. Il n’y avait pas de clichés de Jimmy Lafleur mais il y en avait plusieurs de Fallon pris à différents endroits de la ville, dont trois en charmante compagnie comme on dit, et pas n’importe laquelle puisqu’il s’agissait d’une des filles du haïtien, la jolie métis Caroline Lamont alias Suzy. Pour l’inspecteur il n’était pas question d’en parler à ses supérieurs. Fallon était recherché par le FBI, on lui retirait d’autant mieux l’affaire que le bureau avait une sérieuse dent contre le PCPD dans son ensemble. Mais si Fallon était en ville et fréquentait une des filles de Lafleur il n’était plus question de le surveiller de loin, d’autant qu’il y avait désormais meurtre, et peut-être même deux si on comptait le décès prématuré du pauvre Beaumont. Une approche plus direct s’imposait, et pour commencer auprès de la fille. Elle vivait au troisième étage d’une tour résidentielle au nord d’Eden Park, un coin plutôt bourgeois et tranquille. D’après ce qu’il avait recueilli sur elle, elle ne travaillait pas, recevait parfois des hommes chez elle dont Lafleur, et comme les autres trainait dans les boîtes et les bars branchés de la ville. Elle avait déjà été arrêtée trois fois pour possession ou consommation, chaque fois s’en était sorti avec une amende qu’on avait payée pour elle, Lafleur toujours, l’agent d’artiste, comme il était officiellement enregistré au registre de la ville. Ça ne l’étonna donc pas beaucoup de la trouver cette après-midi-là, passablement défoncée, un gros joint à la main. Elle avait pris de la cocaïne aussi, elle en avait encore sur les narines, et Dieu sait quoi encore. Elle était en peignoir de bain, les cheveux en vrac, l’air baveuse et perverse, petit numéro de salope sauce came, oh entrez inspecteur on f’sait la teuf justement ! L’inspecteur porta immédiatement la main à son arme et entra s’attendant à trouver un comité de camés méchants et armés, mais le salon était vide. On ? Bah voui, moi et mes poissons rouges ! dit-elle en entrant, un geste vers l’aquarium posé sur le bar. Elle traversa la pièce en titubant et s’assit face à lui, jambes ouvertes histoire de bien lui montrer son épilation. Acavente ignora la chatte, il attaqua direct, mademoiselle que faisiez-vous avec cet homme ? Et où est-il ? demanda-t-il en lui sortant une des photos prises par Harry Burke. Un gros plan d’eux deux qui souriaient, quelque part dans Paradise. Jolie couple hein ? ironisa le flic, Suzy était livide. Euh… c’est un ami. Un ami ? C’est un criminel recherché sous mandat fédéral, où se trouve-t-il actuellement ? Elle essaya le sourire graveleux, laissant sa main tomber entre ses cuisses. Mademoiselle vous allez me suivre. Mais pourquoi ? Elle éclata de rire et puis enleva carrément son peignoir, Acavente ne put s’empêcher de remarquer qu’elle avait des seins splendides. Vous venez j’vais prendre une douche. Mademoiselle ça suffit, je vous arrête. Il l’attrapa par le bras et la menotta, elle protesta moitié en riant, moitié sérieuse avant de se mettre à hurler parce qu’il fouillait son appartement. Il y avait un bang sur la table et des résidus de coke, assez pour l’embarquer sans même parler de sa relation avec Fallon. Après un rapide examen de l’appartement il appela du renfort et obligea la jeune femme à s’habiller. Dans l’intervalle on était passé du numéro de charme spécial came aux insultes en créole jamaïcain mais Acavente s’en fichait, il avait ce qu’il voulait, un moyen de pression sur son mac. En bon flic qu’il était, il ne l’interrogea pas immédiatement, d’ailleurs elle était assez défoncée pour dire absolument n’importe quoi, un petit séjour en cellule ne lui ferait pas de mal. Après le numéro de Barbie perverse et la grosse colère, elle passa à l’abattement et aux larmes. Le flic qui la surveillait sur un moniteur mit ça sur le compte de la descente, puis Lafleur se pointa avec son avocat. Pourrais-je savoir ce qu’on reproche à mon amie !? Commença le mac sur le ton du baronnet dérangé sur ses terres. Usage de stupéfiant, fit Acavente d’une voix lasse, regardant à peine Lafleur. Vous avez des preuves ? Acavente tira le tiroir de son bureau vers lui et sortit le bang sous scellé qu’il avait confisqué chez elle. Puis je connaître les circonstances de cette saisie inspecteur ? Demanda à son tour l’avocat à peu près sur le même ton. Oui demain matin au tribunal, rétorqua le flic, maintenant si vous permettez j’ai du boulot, et il se referma comme une huître. J’exige de voir votre supérieur ! Recommença l’avocat. Ma supérieure, corrigea Acavente avant de lui montrer le bureau de l’intéressée tout en sachant parfaitement qu’elle ne le recevrait pas. Le capitaine Brown, fraîchement nommée depuis le coup de torchon qu’avait exigé le maire dans les services de police de la ville était débordée de travail, et n’avait pas la réputation d’être une femme très patiente avec les avocats des criminels. Et comme il l’avait prévu, ce fut exactement ce qui se passa, Brown n’était même pas là. A la place ils furent reçus par le lieutenant Lynn qui les écouta poliment avant de les renvoyer à leur tour au lendemain devant le tribunal. Puis Lynn convoqua Acavente histoire de comprendre ce qui se passait. Acavente aimait bien Lynn, même s’il le trouvait un peu bizarre, comme la plupart de ses collègues, c’était un bon flic, et chose rare dans cette ville, un flic honnête. Comme lui il essayait de survivre au milieu de la corruption et du crime, comme lui il croyait pouvoir, et même devoir, faire la différence. Il lui raconta tout, de ses soupçons au sujet d’un trafic d’arme au meurtre d’Harry Burke et de ce qu’il avait découvert à travers lui. Freddy Fallon, braqueur et meurtrier recherché par le FBI était en ville et fréquentait cette fille. Vous savez que si c’est le cas nous devons en informer le bureau, lui fit remarquer Lynn. On n’est pas non plus obligé de les avertir tout de suite, peut-être qu’il s’est barré, peut-être qu’il prépare un coup avec Lafleur et que cette fille sait quelque chose. Laissez-moi juste l’interroger avant eux. Vous l’avez vu, ce gars se croit trop malin, j’ai envie de voir malin à quel point.

Suzy était assise dans la salle d’interrogatoire et se rongeait les ongles devant une femme policier à l’air sévère. Elle était encore un peu stone, des souvenirs plein la tête et pas forcément les plus heureux. Elle entendait encore Fallon hurler et le coup de feu partir, elle revoyait Jimmy furieux de découvrir qu’il avait tué un flic. Jimmy, son doux Jimmy qui ensuite l’avait consolée toute la nuit. Lui avait donné des pilules, du GHB, en espérant la faire dormir disait-il. Sa voix, elle adorait sa voix quand il lui parlait doucement. Et ses mains…. Ah ses mains qu’il soignait si bien…. L’inspecteur rentra brusquement. Lui c’était tout le contraire de Jimmy, il était râblé, avec de grosses mains poilues et des yeux… des yeux d’un noir qui vous fouillaient la tête, Suzy sentit la peur lui grimper le long du dos comme un singe froid. Maintenant elle n’était plus la salope allumée mais une petite fille prise en flagrant délit de très grosse bêtise. L’inspecteur avait un dossier à la main, il ressortit la photo d’elle et de Fallon, et lui demanda directement, où est cet homme ? Je ne sais pas, dit-elle sans hésiter. Mademoiselle Lamont est-ce que vous vous rendez compte de la gravité de la situation ? Suzy lui jeta un regard apeuré et triste à la fois. On m’a laissé une heure mademoiselle, dans une heure je serais obligé de prévenir le FBI et vous serez accusée de complicité, sans compter que ce sera la quatrième fois que vous passerez devant le juge pour stupéfiants. Considérant qui est Fallon, au minimum vous en prendrez pour dix ans. Suzy fondit en larme, c’était de vraies larmes d’enfant abandonnée à en déchirer le cœur mais le flic n’acheta pas, ou il s’en fichait. Il lui dit d’arrêter son numéro et de passer à table. Le pauvre ne comprenait pas qui il avait en face de lui, limité parce qu’il avait vu d’elle sous l’influence de la came. Il ne savait pas ce qu’était qu’une femme enfant, qu’avant la femme adulte, il fallait retenir en elle l’enfant qui refusait de disparaître. L’enfant sérieux, sincère, buté, comme tous les enfants et qui n’aime pas, refuse, qu’on remette sa parole en doute. Ses pleurs étaient sincères et lui s’en moquait, insupportable pour une enfant. Alors la petite Suzy s’en tint à cette version, elle ne savait pas où était Fallon, d’ailleurs c’était vrai, et elle ne voulait pas savoir ce qu’il était devenu cet horrible connard. Comment vous l’avez rencontré ? Dans une boîte, laquelle ? Au Circle. Vous avez une relation avec lui. Oui. Froide, ravalant ses larmes tout doucement, le regard étincelant. Combien de fois ? Vous voulez savoir combien de fois j’ai couché avec lui ? Oui. Mais j’en sais rien moi, et puis d’abord c’est quoi le rapport ? Où avaient lieu ces rapports. Euh… chez moi. Chez vous ? Oui. Jamais chez lui ? Non…. Et ailleurs aussi des fois… où ? Dans les chiottes du Circle, dit Suzy sur un ton qui fit pouffer la femme flic. L’inspecteur s’énerva, il ne lui donnait rien, aucune information, qu’est-ce que ça cachait. Mais je savais même pas qu’il était recherché, sinon pensez bien… il vous a dit qu’il faisait quoi ? Des affaires. Quel genre d’affaire ? Etc, pendant une heure… Elle s’en tint à cette seule version comme l’enfant butée qu’elle était devenue et l’inspecteur tint promesse. Une demi-heure plus loin elle était présentée à deux agents du FBI. Ces deux-là plaisantaient encore moins que l’inspecteur et y allèrent de leur numéro de sales flics endurcis et durs à cuire. Fallon ils ne le connaissaient que par leur dossier mais ils le voulaient salement, et puisqu’il s’agissait d’un délit fédéral, ils jouèrent là-dessus à fond. Mais Suzy était un bon petit soldat, non seulement certaine que Jimmy la sortirait de là comme les autres fois, mais bien déterminée à s’en tenir à sa version initiale. Bien entendu ils essayèrent de la coincer sur la nature de ses revenus, bien entendu ce n’était pas la première fois qu’un flic l’interrogeait à ce sujet, elle avait un petit couplet tout prêt à leur servir. Les hommes l’entretenaient, elle avait beaucoup de succès, c’était comme ça. Finalement la jeune femme se montra beaucoup plus dure qu’ils ne l’auraient cru. Glissant systématiquement entre leurs doigts et s’ils espéraient qu’un séjour à Dog Town la ferait réfléchir bien entendu ils se trompaient. Comme la plupart des femmes de son espèce elle avait une volonté têtue et déjà l’expérience de l’habit orange des détenues. La grosse lesbienne de service pouvait lui jeter des coups d’œil torves, elle savait comment la tenir à distance en usant d’un savant charme de gamine, éveillant chez l’autre la mère qui sommeillait vaguement. Suzy était une experte en séduction, elle moins que les autres l’oubliait. Voilà ce qu’avait fait l’inspecteur en ignorant la sincérité de ses pleurs, il avait éveillé la petite guerrière, celle qui gagnait systématiquement les batailles des jeux de son enfance, la gamine sauvage et imbattable. Oh bien sûr un plus violent aurait eu sans doute raison de cette volonté de brindille, elle se savait fragile après ce qui était arrivé, mais voilà ce n’était pas arrivé. Ils s’étaient juste contentés de jouer à leur jeu d’adultes en ignorant qu’elle les lisait mieux qu’ils ne la jugeaient. Et voilà que le lendemain elle était présentée à la quatorzième chambre du tribunal devant Madame le juge Dean, accompagnée des trois flics. Jimmy n’était pas là, mais son avocat si. Il lui conseilla de plaider coupable pour usage et possession, elle obéit bien sagement. L’avocat de la partie civile alla voir le juge et lui expliqua la situation avec le dossier que lui avait remis le FBI. Complice par association d’un criminel sous mandat fédéral, il demandait le renvoi devant une cour fédéral. L’avocat de Suzy protesta qu’il n’y avait aucune preuve que les photos n’étaient pas truquées et allégua que l’interrogatoire de sa cliente avait été fait alors qu’elle était encore sous l’emprise de stupéfiants, ce que l’avocat adverse démentit bien entendu. L’autre sortit un double de l’analyse de sang qu’on lui avait fait avant de l’enfermer en cellule de dégrisement et souligna, il faut trois semaines au corps humain pour disperser complètement les effets d’un seul joint, madame le juge, et ma cliente avait en plus pris du GHB, de la cocaïne, de la MDN… oui, oui, j’ai bien compris votre propos maître. Le juge tourna la tête vers Suzy, alors mademoiselle on s’est offert une petite orgie ? Suzy la regarda de ses grands yeux légèrement bridés, l’air de ce qu’elle était maintenant devant ce portrait maternel de l’autorité, redevenue la gamine prise sur le fait d’une énorme bêtise, effrayée d’avance par la fessée. Et ça Madame le juge le vit, la gamine avait peur, et elle était un peu triste aussi, comme fataliste. Elle trancha, elle serait renvoyée devant une cours fédérale, et en attendant elle la condamnait à huit mois fermes avec obligation de suivre une cure de désintoxication plus vingt mille dollars de caution. La partie civile insista à nouveau, Fallon était extrêmement dangereux si on relâchait mademoiselle Lamont, sa vie était susceptible d’être en danger. Ce à quoi la juge rétorqua en regardant les flics que c’était à eux de la protéger, que c’était précisément pour ça que la ville et l’état les payaient, protéger et servir. Les flics n’apprécièrent pas, l’avocat non plus, mais peu importe, en attendant le renvoi, vingt mille dollars et elle serait libre. Suzy sourit jusqu’aux oreilles. Ne croyez pas que ça soit terminé mademoiselle, en ce qui vous concerne ce n’est que le début des ennuis. Vous m’avez compris ? Oui madame le juge. Alors réfléchissez bien à ce que vous direz la prochaine fois, il en va de votre avenir. Et le petit cœur de Suzy se mit à battre la chamade. Comme si on lui annonçait sa mort prochaine. Une violente envie de vivre, de tout changer dans sa vie, nettoyer tout qui disparut, oublié, sitôt qu’elle le vit à la sortie du tribunal. Elle lui sauta au cou comme une sœur à un frère, il la cajola, la bisouta, tendre et caressant, et enveloppant l’emporta dans sa Mercedes blanche. Il l’emmena dans un de ses bars préférés, sur le bord de mer, avec un ponton en bois qui courait jusqu’à la plage de White Beach, ils burent quelques cocktails, parlèrent tendrement comme des amis et des amants, des complices. Il lui demanda comment ça c’était passé là-bas, qui elle avait vu, comment avaient été les flics, quel genre de question ils lui avaient posé. Et sagement, gamine, un peu espiègle, elle lui énuméra ses réponses, imparables, jamais à court de pirouettes et surtout déterminée à faire chier ces cons… Ah mon bébé, je te reconnais bien là, rigola Jimmy en l’embrassant dans le cou. Après quoi il la déposa chez elle. Suzy avait une furieuse envie de faire l’amour avec lui mais il avait à faire, ce soir bébé je te promets. Elle chouina, pleura presque, alors pour lui faire plaisir il la doigta dans la voiture jusqu’à ce qu’elle jouisse, puis il la laissa partir, un peu triste, un peu démoralisée, sans qu’elle sache trop pourquoi d’ailleurs. Elle se sentait sale, la prison, la branlette, elle ne savait plus, elle entra et se déshabilla, lasse, dans son petit salon. Prit une douche, une longue en essayant d’oublier ces dernières vingt-quatre heures. Longue, brûlante, savonneuse, douce. Elle sortit de la salle de bain tout en se séchant avec une serviette éponge bleu nuit quand elle sentit le lacet d’acier se refermer brusquement sur sa gorge longue et fine. Elle se débattit folle de peur, le vieux monsieur serrait, le garrot s’enfonçait dans sa chair et rompait ses vaisseaux, écrasant son larynx dans un craquement gargouillé, du sang lui vomissait de sa bouche ronde, les yeux exorbités, la peau violette les veines du front prêtes à éclater. Elle rua encore un peu, Monsieur Toussain ne lâchait pas. Puis sa poitrine poussa un sifflement sinistre, tandis que le lacet l’égorgeait, avant que son cadavre ne retombe sur le lino, flasque.

Acavente regardait le cadavre, écœuré. Elle gisait face contre terre dans une mare noirâtre de sang coagulé. On l’avait quasiment décapitée, son joli corps tordu dans la chute, gonflé et moisi par les deux jours passés. C’était la femme de ménage qui l’avait découverte. Dans tous ses états on l’avait conduite à l’hôpital. Les gars du FBI étaient là qui prenaient des photos et des notes. Cette manière de tuer ce n’était pas le genre de Fallon, mais il avait peut-être payé quelqu’un pour le faire. Acavente s’en fichait. Il s’en voulait, parce qu’il savait qu’il l’avait raté, il en voulait à la juge et par-dessus tout il en voulait à Jimmy Lafleur. Car pour lui le premier coupable, celui qui avait entrainé cette gamine jusque-là c’était lui. Il était temps qu’ils aient une conversation, et une sérieuse. Il n’eut pas de mal à convaincre ses collègues du bureau de le suivre dans cette voie. Même si on avait aucune preuve qu’il la macrotait, on allait ouvrir une enquête à son sujet et bien entendu en attendant on le convoquait. Pour que ça soit plus impressionnant ils firent ça par voie officielle. Pas question d’aller l’interroger chez lui et laisser faire le mariole, il y avait meurtre il était raisonnable de le considérer comme l’un des suspects. Ce fut Acavente qui alla déposer la requête au même juge qui avait autorisé sa mise sous caution. Qu’elle voit un peu le résultat de ses efforts. Le surlendemain Jimmy Lafleur était cueilli comme un malfrat devant une boîte avec quelques amis, Acavente était bien déterminé à ne lui faire aucun cadeau, on allait le faire redescendre de son arbre le mariole de ces dames. Et ce ne fut pas tout, on convoqua dans la foulée la petite californienne, Georgia et Céline. Evidemment c’était avant tout Sharon qui l’intéressait mais peut-être qu’on en apprendrait plus avec les autres. Bien entendu l’avocat se pointa dans le quart d’heure qui suivit le coup de fil légal avec une ordonnance d’un juge réclamant sa libération immédiate. Hélas l’affaire était maintenant sous mandat fédéral, un simple juge de district n’avait aucune autorité. Lors de son interrogatoire Lafleur fit mine d’être affligé par la mort de sa protégée, et horrifié par les clichés qu’on lui montra. Ou bien ça le dégoutait vraiment, c’était difficile à dire, il détourna très vite le regard. Quand on lui demanda la nature exacte de ses relations avec mademoiselle feu Lamont son avocat lui conseilla dans un chuchotement de ne pas s’exposer. C’était une amie, répondit simplement Lafleur, ignorant le conseil. Une amie, il semble que vous avez beaucoup d’amies Monsieur Lafleur… je suis un homme à femmes que voulez-vous, ce n’est pas interdit par la loi que je sache non ? Non, en revanche ce qu’il l’est c’est le proxénétisme Monsieur Lafleur, rétorqua Acavente qui avait réuni avec lui tout ce que les mœurs savaient déjà sur Lafleur. Je vous demande pardon ?  Nous avons vérifié les comptes de Mademoiselle Lamont, le paiement de son loyer était effectué au nom de la Construct Consulting Incorporate, société dont vous êtes actionnaire. Oui et alors ? Elle cherchait un endroit où se loger je lui ai proposé un des appartements de ma compagnie, où est le mal à ça ? Imparable. Votre compagnie ? Oui, c’est intéressant ça, j’ai vérifié au registre du commerce vous êtes répertorié comme agent d’artiste. Alors dites-moi, vous êtes entrepreneur ou agent d’artiste ? Et d’ailleurs de quels artistes on parle ? Eh  bien Suzy par exemple, répondit le haïtien, ignorant la main que son avocat venait de poser sur son bras, elle voulait faire du cinéma… oui j’ai vu les vidéos chez elle, du porno… Il haussa les épaules, vous savez comme elles sont maintenant, elles veulent réussir vite et gagner plein d’argent ! Bien entendu… connaissez-vous un certain Monsieur Toussain ? Acavente vit qu’il le prenait de cours, une fraction de seconde. Euh non, ce nom ne me dit rien. Mais il ne demanda pas pourquoi on lui posait cette question. Et ce monsieur ? Glissa le flic en sortant une photo du cadavre de Beaumont dans son coffre de voiture. Euh… non… jamais vu. Mais il ne demanda toujours pas qui était-ce. Une réaction sommes toute normale quand on vous proposait le cliché d’un cadavre gonflé par la chaleur et la mort. Mais pas lui. Et il détourna les yeux. Vous avez un problème avec la violence Monsieur Lafleur ? Mais bien entendu ! Vous vous rendez compte je viens de perdre une amie très chère et vous me montrer ces horreurs. Bien, revenons-en à votre relation avec Mademoiselle Lamont. Elle avait des amis, comme vous le savez… euh oui… une moyenne de trois hommes par semaine, en plus de vous. Euh… rarement les mêmes d’ailleurs. Ce que Mademoiselle Lamont faisait de ses journées n’a aucun rapport avec mon client ! protesta l’avocat. Je ne sais pas maître, c’est ce que nous cherchons à déterminer. Vous parlait-elle de ses aventures ? Non. Vous étiez intime pourtant, vous l’avez dit vous-même, une amie très chère, comment l’expliquez-vous ? La pudeur féminine j’imagine. La pudeur ? Une actrice porno ? Permettez-moi inspecteur mais vous avez une idée préconçue du sujet. Oui, vous savez je suis flic, forcément je suis un peu borné n’est-ce pas. Je n’ai pas dit ça. Non en effet c’est moi qui le dis. Et comme je suis un peu borné je n’achète pas votre histoire de pudeur féminine, j’ai rencontré mademoiselle Lamont de son vivant, elle ne m’a pas semblé particulièrement pudique, maligne, bon petit soldat, mais la pudeur connait pas. Donc je vous repose la question, vous parlait-elle de ses amants. Bon, un peu parfois…Elle sortait beaucoup, comme vos autres copines d’ailleurs… oui. Vous a-t-elle parlé de cet individu ? Fallon, en couleur et en gros plan. Non. Vous ne l’avez jamais rencontré vous-même ? Non. Et toujours pas la sacro-sainte question, qui est-ce ? Mais Acavente n’allait pas se laisser balader comme ça. Il avait une arme secrète. Il avait rendu visite au paparazzi qui avait vendu les photos où on voyait la californienne au Circle. Le gars avait un petit passif avec la justice, rien de très grave, mais assez pour faire pression sur lui et obtenir un double des planches contact qu’il avait gardé, ça ne l’avait pas surpris plus que ça d’y trouver Fallon à moins d’une trentaine de mètres de Lafleur et ses deux nanas. Fallon avait l’air d’y prendre du bon temps. Sur une autre photo il était en apparente discussion avec Kobe Jones. Jones qui était au même moment interrogé par les fédéraux à New York. La prochaine étape serait de questionner le personnel présent ce soir-là au Circle. Comme vous ne me le demandez pas, je vais vous dire qui est ce monsieur. Il s’appelle Freddy Fallon, il est recherché pour meurtre et vol à main armée, recherché par le FBI je précise. Vous pensez que c’est lui qui a tué ma petite Suzy ? demanda Lafleur en prenant un air concerné. A ce stade de l’enquête je ne pense rien Monsieur Lafleur, je m’interroge. Par exemple vous venez de me dire que vous n’aviez jamais vu cet homme. Bah oui… Acavente sortit un autre cliché tiré de la planche contact. Or comme vous voyez vous étiez au même endroit le même soir. Si Lafleur était contrarié il n’en montra rien, l’avocat intervint à nouveau, il s’agissait d’une boîte de nuit, ce ne pouvait être qu’un hasard. Maître, c’est moi qui suis chargé de savoir s’il s’agit ou non d’un hasard si vous permettez… il retourna son regard inquisiteur vers le mac. Donc, non seulement vous fréquentez les mêmes endroits mais également les même filles, et vous continuez de prétendre que vous ne connaissez pas cet homme ? Je vous jure que oui. Seriez-vous prêt à le déclarer sous serment ? L’avocat se pencha à nouveau à l’oreille de son client, il n’avait rien à déclarer vu qu’ils n’avaient rien contre lui. Mais que me reproche-t-on exactement à la fin ? Fit Lafleur en le prenant de haut. Acavente répondit par une autre question, où était-il le soir du meurtre ? Bien entendu il avait un alibi tellement en béton que l’avocat avait même la déclaration officielle d’un tiers affirmant sur l’honneur qu’il était bien avec lui au moment des faits. Déclaration qui n’avait pas vraiment de valeur mais était censé l’impressionner. Avez-vous ou aviez-vous un double des clefs de l’appartement de Mademoiselle Lamont ? Nous ne comprenons pas cette question inspecteur, commença l’avocat, mon client vous a demandé de quoi on l’accusait. Mais de rien maitre j’essaye juste d’établir les faits, vous ne voudriez pas qu’on accuse votre client à tort non ? Alors Monsieur Lafleur, ces clefs… Oui il en avait un double évidemment, mais il ne savait plus où. C’est regrettable… Acavente continua de le titiller pendant une bonne demi-heure avant de lui signifier qu’il n’avait plus de question à lui poser. Pendant ce temps, ailleurs dans le commissariat les filles passaient elles aussi à la question. C’était les fédéraux qui menaient le bal avec une attention particulière pour Sharon. Ils commencèrent doucement, en lui demandant si elle connaissait Suzy, elle répondit que oui, c’était une copine à Jimmy, mais elle ne lui avait jamais parlé, bien entendu. Avait-elle une relation avec lui ? Oui également, de temps à autre, ils étaient sex friend quoi. Après quoi ils commencèrent à l’entamer sur ses revenus, ce qu’elle faisait pour vivre. Elle était mannequin freelance. Vous faites des vidéos promotionnelles il me semble aussi, dit un des agents l’air de rien. Sharon n’était pas le bon petit soldat ni la femme-enfant qu’avait été Suzy, elle savait ce que valait Jimmy, qu’il était cool et tout ça mais qu’au fond c’était une crapule comme les autres. Une crapule entourée d’autres crapules, sur ce sujet aussi elle ne se faisait aucune illusion. Personnellement elle s’en fichait, Sharon vivait pour vivre, ce que faisaient les autres ce n’était pas son problème, mais elle savait repérer les ennuis. Elle prit les flics de cours, oh oui comment vous savez ? Vous m’avez vu tirer ? Minauda-t-elle. Elle en sautillait presque sur sa chaise. En effet… Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agissait exactement. Oh un bout d’essai pour une série, mentit Sharon. Une série ? Produite par qui ? Je ne me souviens plus. Vous avez été prise ? Non, sinon je serais pas ici hein, je serais à Hollywood ! Connaissez-vous cet homme Mademoiselle Lee ? Une photo anthropométrique de Beaumont Johnson. Sharon l’avait déjà vu trainer avec Jimmy, mais elle ne savait pas son nom. Tout ce qu’elle savait c’est qu’il était doué pour les chiffres. Elle n’en dit évidemment rien. Non qui est-ce ? Monsieur Johnson Beaumont, fit le flic en ajoutant une photo du cadavre. Oh mon dieu mais c’est horrible ! Monsieur Johnson avait un exemplaire de votre bout d’essai chez lui, comment est-ce possible sachant que les maisons de production ne gardent bien entendu jamais les bouts d’essais qui ne sont pas retenus. Euh… je sais pas… il l’a volé peut-être. Peut-être en effet oui.  Mais à qui ? Je ne sais pas. Connaissez-vous Steven Roachard ? Le producteur ? Oui bien sûr c’est un ami. Vous avez tourné pour lui ? Oh non, jamais je ne ferais de porno moi ! Etc. Georgia avait eu plusieurs fois la police sur le dos, elle connaissait aussi bien ses droits que leur numéro. Elle refusa catégoriquement de répondre quoi que ce soit sur la nature de ses relations avec Lafleur, ne connaissait Suzy que de vue, et n’avait rien à dire au sujet de ses revenus vu qu’ils n’avaient strictement rien à lui reprocher. D’ailleurs s’ils insistaient elle ferait venir son avocat. Restait la française. Céline, l’amoureuse de la bande. Ce fut Lynn qui s’en chargea. Il avait tenu à se rapprocher de l’enquête, toujours ambitieux de se faire bien voir du FBI. Il était bon, on lui avait dit oui. Il commença par lui poser des questions superficielles, comme où elle travaillait, son visa, son permis de travail, et puis comment elle avait rencontré Lafleur. On lui avait expliqué qu’on l’interrogeait dans le cadre d’une enquête pour meurtre, elle répondit simplement dans un bon anglais, elle avait connu Jimmy en vacance l’année précédente. Est-ce que vous savez ce qu’il fait pour vivre ? Des affaires, il fait se rencontrer des gens. Un organisateur de soirée ? Non, il présente untel à untel. Et il gagne sa vie comme ça ? Oui, je crois qu’il touche une commission au passage. Un métier intéressant…Et comment décrieriez-vous votre relation. C’est à dire ? Vous êtes amant, c’est une petite histoire ou c’est l’amour fou ? Oh… bah je dirais qu’on s’aime. Lynn aligna une par une les photos qu’on avait prises à la volée des autres filles. Elle en reconnut une, la californienne. Toutes ces femmes sont également les amies de Monsieur Lafleur, le saviez-vous ? Elle reconnut que non. Elle savait qu’il y avait d’autres femmes mais elle ne les connaissait pas. Et ça ne vous fait rien ? Jimmy est comme ça, je ne vais pas le changer vous savez, c’est comme ça que commence les ennuis, quand on veut changer l’autre. Je comprends, ça ne vous gêne pas non plus qu’il fasse tourner ses amies dans des pornos. Elle sourit, vous les américains vous voyez les choses d’une certaine manière, je suis française, ces choses-là ne me choque pas. Moi non plus à vrai dire, la contredit le lieutenant, après tout Mademoiselle Lamont était majeur. Qui ? Cette jeune personne, il posa un index sur une photo de Suzy. Mais je m’interroge beaucoup plus quand cette même personne est découverte dans cet état. Une photo choc, de face, la gorge béante. La française blêmit. Elle a été attaquée chez elle, alors qu’elle sortait de la douche, par une personne qui avait les clefs de son appartement. Elle lui jeta un regard effaré. Elle ne savait pas quoi dire. Contrairement à ce que pourrait faire croire cette photo, elle n’a pas été égorgée, on l’a étranglée, avec une corde à piano ou un filin d’acier. Elle n’est pas morte sur le coup, ça été lent, et celui qui a fait ça s’est acharné et il savait ce qu’il faisait. Céline était au bord des larmes. Mais pourquoi vous me racontez tout ça ? Pour que vous preniez mesure de la situation. Vous croyez que Jimmy a fait ça ? Jamais il ne ferait une chose pareille ! Je le pense aussi, je crois qu’il est plus intelligent que ça. Avez-vous déjà rencontré cet homme ? Fallon, toujours. Euh… je ne sais pas…  Je vais vous aider, vous étiez à une même soirée avec Monsieur Lafleur et Mademoiselle Lee. Il exhiba les différentes photos de la planche contact où elle et d’autres faisaient la fête au Circle. Vous vous rappelez de cette soirée ? Oui elle s’en souvenait à cause de ce qui s’était passé avant dans l’appartement de Sharon, mais de ce type rien, elle était sur un petit nuage après, plus amoureuse que jamais. Elle aurait croisé Obama qu’elle ne l’aurait même pas remarqué. Qui est-ce ? Un criminel recherché par le FBI. C’est lui qui l’a tué ? Nous n’en savons rien pour le moment et si c’est le cas je me demande comment il s’y est pris pour avoir un double de ses clefs, d’après la déposition de Mademoiselle Lamont, ils ne se connaissaient que depuis une semaine. Elle était un peu perdue, et troublée aussi. Cette photo l’avait sortie du conte de fée qu’elle vivait depuis qu’elle connaissait Jimmy, ça n’avait rien avoir avec lui, elle en était certaine, ni rien à voir avec ce qu’elle avait vécu avec lui jusqu’ici. Mais cette histoire de clef la dérangeait, parce qu’il avait un double des siennes, parce qu’elle avait croisé ce type sans le savoir et aussi parce que c’était une de ses copines. Le pauvre, il devait être dans tous ses états. Puis-je vous demander auprès de qui vous payer le loyer de votre appartement ? Où est le rapport ? Je voudrais faire une vérification. La Construct Consulting Incorporate… Ah… comme Mademoiselle Lamont… saviez-vous que Monsieur Lafleur avait des parts dans cette société ? Non. Comment avez-vous trouvé cet appartement ? Par un ami à Jimmy. Qui donc ? Antonio… Antonio Guerrero. Je vois… Lynn sentait bien que cette fille débarquait complètement et qu’elle disait probablement rien de plus que la stricte vérité. Il avait vu son expression en découvrant ce qu’on avait fait à cette pauvre fille et ça l’avait secouée mais il décida de la pousser un peu. Mademoiselle je vais être tout à fait franc avec vous, nous pensons que votre petit ami est en réalité un proxénète et peut-être d’autres choses encore. Jimmy ? Mais non voyons ! Il adore les femmes ! Laissez-moi terminer. Il existe deux types de proxénètes, ceux des rues, qui sont généralement violents et très voyants, et les mondains, discrets, avec de bons carnets d’adresses, et qui traitent généralement bien leurs filles. Ils ne veulent pas gâcher la marchandise…. Les premiers ne se cachent pas, ils achètent et vendent de la viande comme ils disent, les autres sont plus feutrés, ils séduisent, s’intéressent, vous présentent à leurs amis, puis, petit à petit ils vous amènent à coucher avec un ou une autre, parfois ils participent, parfois pas. C’est le rodage….On ne parle jamais d’argent bien entendu, et puis un jour, ils vous racontent une dette de jeu, ou expliquent qu’un de ses amis meurt de vous connaître, un ami riche bien sûr. Et comme vous êtes un couple libéré, comme on dit, que cet ami promet mondes et merveilles, vous vous laissez aller, vous acceptez un voyage avec cet ami par exemple. Vous ne savez pas que vous avez été vendue, pas encore, il vous l’apprend plus tard, en vous reversant un petit pourcentage. Vous êtes amoureuse, déçue, furieuse même peut-être, mais ils savent y faire, les femmes ne sont pour eux qu’un gagne-pain comme un autre après tout. De la viande. Savez-vous pourquoi je vous raconte tout ça Mademoiselle ? Non. Parce que je ne voudrais pas que ça soit votre avenir que j’ai décrit là. Et que je crains que ça soit exactement ce qui est arrivé à cette femme. Il tapota du bout du doigt le cliché du cadavre. Il se passa ce à quoi il s’attendait, elle se braqua et le défendit avec véhémence. Jimmy n’était pas comme ça, il ne savait rien de lui, rien d’elle, rien de leur histoire ! Il ne les comprenait pas, il raisonnait comme un robot. Elle voulait partir maintenant, il la laissa, parfaitement satisfait. Il avait semé le doute dans l’esprit de cette femme et c’était tout ce qu’il cherchait. Ne restait plus qu’à laisser filer et voir ce qui se passerait. Les flics n’avaient pas prévenu Lafleur qu’on avait embarqué ses filles, il le découvrit à sa sortie, ils voulaient voir la tête qu’il ferait. Ils en furent pour leur frais, Lafleur resta cool, comme il était toujours avec elle, mine de rien, et les emmena toutes les trois au restaurant.

Georgia faisait grave la gueule, elle a rien dit mais elle avait pas faim soit disant et voulait rentrer. Je l’ai laissé, je la verrais plus tard. Je les ai emmené au Séminole, Sonny, le patron est un amis, un des meilleurs restaurant de Floride, mais elles chipotaient. Céline était toute secouée et Sharon, ma petite californienne d’habitude si vive osait à peine me regarder. Vous savez les filles pour moi c’est terrible ce qui est arrivé à ma petite Suzy, elle était géniale cette gamine. Si c’est Fallon c’est un homme mort. Mais c’est qui ce mec tu le connais ? demanda Céline en me faisant ses grands yeux tristes… Mais personne, je sais pas, il m’a demandé de lui rendre un service, je lui ai dit que je ne pouvais pas, point barre. Et comment il a rencontré Suzy ? Je ne sais pas, au Circle peut-être.

Sharon tiqua mais n’en montra rien, elle savait que Suzy en avait marre de cette boîte, quand elles sortaient ensemble, jamais elles n’allaient-là, alors elle se dit qu’il avait payée pour. Jimmy avait mis Suzy dans les pattes de ce fou et maintenant elle était morte. Elle regarda Céline un peu désolée, avant de décider qu’après tout chacun sa merde.

Allez, racontez moi, sur quoi ils vous ont cuisinées, est-ce qu’ils savent des choses sur cet enfoiré ? Qu’il était recherché par le FBI, c’est tout. Le FBI ? Ouais. Bon, et quoi d’autre ? Comment ça quoi d’autre ? me fait Céline. Ils vous ont posé des questions sur moi ? Sharon hausse les épaules le nez dans ses crevettes sauce cocktail, un peu. Comment ça un peu bébé, vas-y développe. Elle me raconte un peu, elle reste vague. Qu’est-ce qu’elle a ? J’insiste, alors elle me parle de l’histoire de la vidéo et de Beaumont.  C’est qui Beaumont ? fait Céline. Aucune idée bébé, peut-être encore quelqu’un que j’ai rencontré une fois. Et c’est quoi cette démo ? Pour vendre des armes bébé. Tu vends des armes toi ? Pas moi bébé, un ami. Céline me regarde bizarre, ah oui c’est vrai tu as beaucoup d’amis toi. Euh… oui. Tu leur as dit quoi chérie ? Que c’était pour une démo ? Non je leur ai dit que c’était pour un bout d’essai dans une série. Mais quelle conne, je me dis, mon dieu quelle conne, pourquoi elle n’a pas dit la vérité ! Elle ne sait même pas que les armes sont à moi et volées. T’as super bien fait ma chérie, ils auraient encore inventé des trucs sur ma gueule. Et à toi ils t’ont demandé quoi ? me fait Céline. Oh des conneries, comment je vous connaissais, Fallon, comme vous quoi. C’est tout ? Ils t’ont pas demandé comment le tueur avait les clefs de l’appart de Suzy ? Non pas que je me souvienne, ils m’ont demandé si j’en avais un double, et tu en avais un ? Euh… mais où tu veux en venir Céline ? Nulle part Jimmy, nulle part.

Perdu chien noir, Colley, forte récompense. Monsieur Toussain était en Louisiane au moment de l’arrestation de Lafleur, Occupé à observer un homme dans le projet de le tuer. Son client lui avait demandé qu’il souffre et qu’il filme, Monsieur Toussain avait mieux à faire que ces bêtises. Il comptait le traiter proprement et rapidement. Il avait remarqué que son bonhomme était adepte de la cocaïne et du poppers, une bonne crise cardiaque n’étonnerait personne. Une simple injection de cyanure au hasard d’une bousculade dans la rue, oh pardon monsieur, eh mais vous m’avez piqué… aïe ! Terminé. Sur son smartphone, il y avait dix messages de Lafleur, il rentra au plus vite et d’abord chez Georgia pour qu’elle lui raconte, mais la belle avait fichu le camp. Stupéfiant le vieil homme qui se rendit soudain compte qu’il n’avait pas perdu une belle amie mais juste une pétroleuse qui marchait pour elle-même. Pas un adieu, rien, elle faisait ses valises et puis c’est tout. Monsieur Toussain retourna à sa maison de retraite à la fois déprimé et furieux. Jurant comme un collégien qu’on ne l’y reprendrait plus. Et Lafleur qui le réclamait en plus ! Il le rappela le lendemain. Il remarqua tout de suite qu’il était surveillé. Il ne se rendit pas au rendez-vous. L’autre le rappela, en vain, Monsieur Toussain était aux abonnés absents d’ailleurs il s’était débarrassé du smartphone. Au lieu de ça il le suivit de loin, attendant le moment où les flics baisseraient leur garde.

Réunion avec les chefs, où en était-on ? Qu’avait-on découvert ? Eh bien que l’assassin de Mademoiselle Lamont ne pouvait pas être Freddy Fallon ni Lafleur. Le coroner était formel, son assaillant devait être à peine plus grand qu’elle, un mètre soixante-dix, soixante et onze environ, Fallon faisait un mètre quatre-vingt-douze et Lafleur aux environs du mètre quatre-vingt. Selon l’agent responsable de son dossier en Californie, le premier qui s’était intéressé à son cas, si Fallon sortait de l’ombre c’est qu’il avait réussi un beau coup, c’était un flambeur. Peut-être en préparait-il un autre sur la côte. Si c’était le cas on n’allait pas tarder à le savoir. Fallon avait la réputation d’être un impulsif. Mais ça n’expliquait pas les homicides de Beaumont et de Suzy. Quel motivation aurait eu Lafleur de les tuer ? Beaumont c’est facile, expliqua Acavente. Il risquait dix ans, j’aurais pas eu de mal à l’obliger à se mettre à table. Et Suzy ? Elle risquait une grosse peine elle aussi, peut-être qu’à nouveau il avait eu peur qu’elle ne parle. Les fédéraux étaient partisans qu’on mette la pression sur les filles, elles étaient clairement son point faible, Acavente craignait qu’il s’en prenne à elles s’il se sentait menacé, il préférait qu’on se concentre sur le mac et ses relations en ville. Ne rêvez pas mon vieux, dit le chef d’Acavente, vous ne convoquerez pas Antonio Guerrero chez nous, pas sans l’aval du chef Knox qui ne vous le donnera pas. Lynn, mué par son instinct naturel pensait à son exécuteur des basses œuvres, quelqu’un qu’on ne devait pas voir venir, quelqu’un qui passait totalement inaperçu. Peut-être serait-ce lui son point faible, si on arrivait à déterminer qui il était. Monsieur Toussain ? On n’avait aucune piste de ce côté-là, c’était peut-être justement ça la piste, qu’on avait rien sinon une vague description, un petit vieux, très poli. C’est rarement grand un vieux non ? Avec l’âge on se tasse n’est-ce pas ? Dans tous les cas, leur intervention avait fait son effet puisque Georgia s’était envolée pour la côte est par le premier avion. La peur ? C’était bien possible oui. Pouvait-on retenir quelque chose contre elle ? Non, et puis c’était une dure à cuir, elle ne les aiderait pas comme ça.  Pour Lynn, la plus prometteuse c’était Céline. Peut-être ne savait-elle rien de ses activités mais elle pourrait devenir une alliée précieuse si elle en venait à douter de lui. On décida qu’elles seraient l’une et l’autre l’objet d’une surveillance assidue et qu’en attendant on allait éplucher les comptes de toutes ces personnes, comme le Patriot Act les y autorisait plus ou moins.

Les polyvalents, manquaient plus que ça ! Et tout ça rien qu’à cause de ce foutu Fallon. Je sais bien qui me les a envoyés. Les flics me cherchent des poux dans la tête à cause de Suzy. Mais merde je l’aimais bien moi ma Suzy, j’étais forcé de faire ça ! S’il y avait pas eu cet enfoiré ! Et encore, ils ne m’ont pas interrogé sur le flic disparu. Peut-être qu’ils ne savent pas… Mais comment ils ont fait pour repérer Fallon ? Je me demande bien. Combien touchez-vous comme commission en tant qu’agent d’artiste exactement, Monsieur Toussain ? Dix pour cent, c’est le tarif. Sur le montant d’un loyer, combien prenez-vous ? En tant qu’actionnaire ? Quarante pour cent. Ce qui veut dire que vous empochez cinquante pour cent des revenus de vos « artistes ». Il fait les guillemets avec les doigts, j’ai horreur des gens qui font ça, c’est con. Qu’est-ce que tu veux que je réponde à ça à part que c’est légal. Et vas-y que ça dure une heure et demie et qu’on épluche tout. Heureusement l’avocat est là. Il a amené avec lui un spécialiste du droit des affaires qui les embrouilles comme il faut. Et puis je suis tranquille, sur le papier, rien ne m’appartient en nom propre, même pas mes parts dans la Construct Consulting Incorporate. Je suis clean. Mais le mieux, ça serait qu’ils me lâchent tous. Les affaires sont en berne à cause de tout ça. J’ai dû ralentir mes activités, limiter mes déplacement. Ils me suivent partout ces enfoirés. Faudrait que je leur jette un os pour bien faire. Un truc qui détourne leur attention. Merde quand je pense que Georgia s’est tirée sans un mot, qu’est-ce qu’ils lui ont dit ? Et puis il y a Céline aussi, je sais pas ce qu’elle a elle est froide depuis l’autre fois. Enfin si, je sais ce qu’elle a, elle ne m’aime plus, ou elle doute, enfin ça cloche, mais je ne sais pas exactement pourquoi. Va falloir la surprendre, les femmes adorent les surprises, comme les mômes. Un voyage ? Ouais, un voyage ça m’irait bien, le temps que ça se tasse.

Il pleuvait des trombes. Une pluie de travers, lourde, chaude et grasse, les trottoirs ruisselaient, les caniveaux étaient des rivières, sous le vent les palmiers ployaient. Jimmy Lafleur était religieusement assis chez Lala devant un thé, occupé à lire le Wall Street Journal. La salle était quasiment vide, une des serveuses faisait des bulles avec son bubble-gum vert pâle. Jimmy sentit soudain une présence face à lui, il baissa son journal et tomba nez à nez avec le vieux. Ah vous voilà enfin ! Mais où est-ce que vous étiez à la fin !? Vous êtes surveillé. Oui je sais et alors ? Je ne prends pas de risque inutile. Bien, bien… Je vais avoir besoin de vous. J’ai cru comprendre. Je suis obligé de cesser mes opérations sur les armes, trop risqué pour le moment. On va fermer temporairement boutique. Je voudrais que vous supervisiez tout ça. Georgia est partie vous savez ? Oui, à ce propos je suis désolé pour vous mon vieux. Monsieur Toussain se raidit. Il savait ? Ne vous inquiétez pas, je n’ai rien à dire, ce sont vos histoires, insista Lafleur bon prince. Ce qui agaça un peu plus le vieux. Ça ne lui plaisait pas du tout qu’on sache comme ça un truc sur sa vie privée. Surtout pas un employeur. Pour un peu il trouvait même ça impoli, comme un manque de respect. Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment ça ? Qu’est-ce la police avait posé comme question bien sûr ! Oh ça… ne vous inquiétez pas, votre nom n’a même pas été mentionné. Instantanément il vit qu’il mentait. Mais il voulait qu’il lui en dise plus. Fallon ? Oui ils le cherchent apparemment. Comment ils savent qu’il était en ville ?  Aucune idée, un indic peut-être. Qu’est-ce que vous comptez faire ? Je crois qu’un petit voyage me ferait le plus grand bien. Et vous allez faire quoi avec les autres filles ? Elles ne savent rien, je ne suis pas inquiet. Mais à tout hasard il faudrait garder un œil sur ma petite californienne… voyez ? Vous voulez… non, juste que vous la protégiez d’elle-même. Comme un vieil oncle. Un vieil oncle ? Pendant que monsieur sera en voyage Dieu sait où ? Pour qui le prenait-il exactement ? Ils vous ont demandé quoi sur la petite ? Pourquoi posez-vous toutes ces questions, vous n’avez pas confiance en moi ? Monsieur Toussain ne répondit pas, remarquant pour lui-même que Lafleur faisait d’une question une autre question. Dehors il continuait de pleuvoir un rideau épais et trouble. Les rues étaient désertes, les feux de signalisation brillaient dans le vide. Pourquoi ils vous ont convoqué avant-hier ? Comment êtes-vous au courant ? Vous me suivez ? Oui. Eh bien, la confiance règne à ce que je vois ! Vous me payez pour surveiller vos arrières, lui fit remarquer le vieux. Mouais… eh bien ne vous en faites pas, rien qui concerne les affaires. Quoi alors ? Lafleur sentit comme l’ombre d’une menace dans le regard du vieux. Pas question qu’il se défile. L’IRS, avoua Lafleur en se disant que ça le rassurait. Le fisc ? Oui.  On fermait boutique, il partait en voyage, il comprenait mieux pourquoi. Les flics essayaient de le coincer à tout prix. Et vous êtes en règle ? Mais qu’est-ce que c’est que cette question ? En quoi ça vous regarde ? En tout se dit Monsieur Toussain. S’il se mettait à sa place, il était évident que la situation n’était pas bonne et qu’il valait mieux se mettre à l’abri, mais que se passerait-il ensuite ? Si par exemple le fisc ou la police trouvaient finalement quelque chose contre lui ? A chaque fois que les risques s’étaient rapprochés trop près de lui il avait sacrifié quelqu’un. Qui serait le prochain sur sa liste ? Est-ce qu’on pouvait vraiment avoir confiance dans un petit mariole comme Jimmy Lafleur ? Vous partez quand ? Je ne sais pas encore faut que je m’organise, et à nouveau il vit qu’il mentait. Vous irez où ? Je trouve que vous posez beaucoup trop de questions Monsieur Toussain. Et lui que décidément il n’y répondait pas assez. Qu’est-ce qu’il lui cachait comme ça ?

Ce pauvre Toussain, il en fait des efforts pour avoir l’air moins malin qu’il n’est. Je vois bien qu’il rumine, que ça calcule là-dedans. Je sais bien que c’est pas le genre à qui faut tourner le dos. Et là il est en train de se demander si je lui raconte des craques ou quoi. Il doute. Un employé qui doute il faut le valoriser, il faut lui montrer à quel point on est content de lui. Alors je change de sujet et je le félicite. Il a fait du bon travail, Il faut qu’il ait confiance, toute ces affaires seront bientôt oubliées. Il me regarde de biais et me demande. Depuis combien de temps vous portez un micro ?

Lafleur a un très bref instant de stupeur. Une stupeur trop réelle, trop totale pour être simulée. Puis il sourit, mais de quoi vous parlez ? Le vieil homme ne repose pas la question, Il jette un coup d’œil à la ronde, le silencieux du Beretta tousse quatre fois sous la table. Lafleur se tétanise instantanément, grisâtre, ahuri. Le vieux se lève et le repousse contre le dossier, le Beretta contre sa poitrine, tire, puis il le palpe, trouve l’appareil d’enregistrement, l’arrache et s’en va. Une ombre, un courant d’air, jamais existé. Dehors la pluie tombe toujours, visibilité nulle, il ouvre son grand parapluie noir et trottine jusqu’au métro. Il pense à Georgia, se dit qu’elle va lui manquer. Il pense à ce qu’il va manger ce soir, aux Blue Montain, à la vie de vieux, et que ça le déprime. Il se dit qu’il faut qu’il fasse d’autres rencontres, que la vie ne doit pas s’arrêter à cette …. Cette mauvaise femme. Je vais m’inscrire à une école de danse, il est bon danseur. Il rentre à son appartement avec cette idée dans la tête, ça lui plaît bien, il s’y voit déjà. Après quoi il se prépare à manger, allume la télé pour le fond sonore et ouvre le journal. Perdu chien noir, Colley, forte récompense.

L’homme qui puait

C’était comme ça, il avait beau faire, se laver quatre fois par jour, il puait. Il puait l’homme qui pourri. Une odeur écœurante de fruit rance, poisseuse, tenace, impossible à ignorer même si à la longue il s’y était fait. Il avait bien essayé un temps de masquer cette puanteur avec du parfum mais c’était pire. Les sucs de la fragrance amplifiaient les saveurs du fumet qui le suivait partout comme une malédiction.  Socialiser dans ces conditions devenait compliqué, pour ne pas dire impossible. Aussi loin qu’il s’en souvenait il avait toujours été seul, sa famille aussi avait fini par ne plus le supporter. Pendant longtemps, exercer même un métier avait été compliqué. Qui a envie d’avoir comme collègue un homme qui attire les mouches et les charognards ? Rien d’une métaphore. Les autres espèces l’observaient avec méfiances quand elles ne devenaient pas plus simplement agressives. Mais les corbeaux, les rats, certains chiens et chats errants, semblaient vouloir le suivre partout où il allait. Et ce n’était pas de l’affection. Les plus distraits poussaient parfois même le vice jusqu’à tenter de le mordre. C’était inconvenant. Comme il fallait bien vivre il avait d’abord travaillé comme abatteur de bestiau. Au moins l’odeur des cadavres masquait la sienne propre. Hélas pour lui, peut-être parce que personne ne voulait de lui, il avait développé une certaine sensibilité, une empathie aux choses et aux êtres. Les autres se refusaient peut-être à s’approcher mais lui les sentait de loin et les comprenait. Bientôt, à force de tuer, il n’en pu plus et dû abandonner le couteau. La souffrance des bêtes lui était proche, leur détresse sienne. Il devint par la suite éboueur, à nouveau son odeur n’était plus qu’un détail et il parvint même à se faire quelques camarades. Cela ne dura qu’un temps. Sorti du strict périmètre professionnel son odeur reprenait le dessus et ses nouveaux copains prenaient le large. Impossible d’avoir une conversation avec lui à moins de trente mètres, et encore sans vent contraire. A une époque, et bien qu’il n’ait jamais eu le moindre stigmate, on l’avait même considéré comme un lépreux. Il sentait pareil. Alors pendant longtemps il avait dû vivre à l’écart des autres. La maison la plus éloignée du village c’était toujours immanquablement la sienne et tout aussi immanquablement celle sur laquelle les enfants défoulaient leur curiosité et leur méchanceté. De fait quand on cherchait sa maison ce n’était pas difficile de la reconnaitre, c’était celle qui était toujours maculée de boue et d’œuf, les alentours jonchés de légumes et de fruits pourris. Ce n’était pas que les gens avaient des raisons de le haïr, jamais il ne s’imposait ou tentait de se faire entendre, mais c’était comme ça, sa puanteur attirait l’hostilité, la méfiance et le dégoût. Il aurait dû s’y faire le temps faisant, s’habituer à sa solitude, et même, puisqu’il comprenait les autres, puisqu’il était capable de se mettre dans leur peau, accepter sa situation. Mais il ne s’y était jamais vraiment fait. Oh la solitude est une chose à laquelle on pouvait s’habituer, et même parfois il l’appréciait comme un genre de privilège. Quand il voyait les vedettes par exemple, toujours entourées, harcelées, leurs moindres faits et gestes scrutés à la loupe du scoop, du croustillant, du scandaleux. Lui il n’y avait que son odeur qui était scandaleuse. Seulement il y a un monde entre la solitude et se sentir seul. Et il se sentait terriblement seul. Depuis aussi longtemps qu’il s’en souvenait, du moins depuis aussi longtemps qu’il puait. Ca n’avait pas toujours été le cas. Dans son enfance il sentait normalement. Il avait grandit insouciant des questions de différence, ignorant l’ostracisme, l’opprobre, le rejet. Et il avait cru qu’il en serait toujours ainsi. Bien sûr dans son village ils n’étaient pas assez pour en venir à rejeter l’un des leurs, on peut même dire qu’avant même de puer il avait grandit comme un solitaire déjà, mais rien de comparable à ce qu’il vivrait dans l’avenir. Une solitude de caillou. Il ne voyait jamais personne, ne parlait à personne, prenait ses repas seul et bien sûr n’avait jamais connu l’amour. Sa plus cruelle blessure. Alors un jour il en avait eu assez de la vie. Il savait que Dieu désapprouvait le suicide mais en ce qui le concernait il n’avait rien à faire avec ce personnage et le haïssait même avec une telle énergie, une telle conviction que l’idée d’être désapprouvé et même puni par cet être lui sembla un plus grand réconfort que la vie qu’il menait depuis si longtemps. Un jour il emporta un tabouret et une corde au fond de son jardin. Il noua la corde comme il faut à la branche, se passa la corde autour du cou, jeta un dernier coup d’œil à la ronde, se disant qu’il allait mourir comme il avait vécu, seul, et se jeta dans le vide. La branche craqua. La seconde fois, il trouva un nouvel arbre dans la forêt non loin de chez lui et où il aimait parfois flâner, quand il n’était pas dérangé par les corbeaux qui le suivaient à la trace. Il s’assura cette fois de sa solidité, procéda comme la première fois et quand il aperçu le corbeau au-dessus de lui qui l’observait avec un œil rond d’intérêt gourmand, il ne pu s’empêcher de sourire et se dire que cette fois au moins il ne serait pas seul, mieux que sa mort servirait au moins à quelqu’un. Avoir les yeux arrachés par un corbeau n’était certes pas une perspective nécessairement réjouissante, même à titre posthume, mais au moins quelqu’un serait là pour s’occuper de lui. Il se jeta dans le vide. La corde cassa. Il essaya d’autres choses. Se noyer. Se jeter du haut d’une falaise, et même s’ouvrir les veines. Au lieu de se noyer il se retrouva bêtement au fond de l’eau, lesté, à apprécier la curiosité des poissons sans comprendre comment il parvenait à faire ça sans respirer. De la falaise il se releva avec des bosses et des contusions qui le firent souffrir pendant une semaine, mais pas un seul os brisé. La lame, pourtant assez effilée pour avoir tranché la fine feuille de papier sur laquelle il l’avait testé, ne parvint même pas à l’entailler, comme si sa peau était faite d’un cuir particulier. Il avait eu beau tout faire, tout essayer, si les vivants ne voulaient pas de lui, la mort pas plus.  Cette révélation l’emplit d’abord de misère. Pendant de longues semaines il s’oublia. Se laissa pousser la barbe, cessa de se changer, de jeter ses ordures, de sorte que bientôt toute sa maison s’en remplit. L’odeur ou la vue ne le gênait pas, ne se sentait-il pas lui-même comme un déchet, un rejet de tout ? Au fond n’était-il pas à sa seule place ici au milieu des ordures, et la vermine qui s’y précipitait n’était-elle pas sa seule amie, son seul peuple ? Fortuitement c’est ainsi qu’il se fit son premier ami. Il avait la gueule couturée, un œil crevé qui vous toisait derrière le lait de sa pupille avec un air accusateur, et avait un talent sans égal pour le chapardage. Il était costaud aussi. De ce genre de carrure qui fait réfléchir même les plus valeureux et gare à celui qui voulait le tester. Il ne faisait pas de quartier. Un rat. Un rat de quatre kilos bien pesé. La première fois qu’ils se rencontrèrent, rat et homme se jaugèrent avec une égale méfiance. Tant de ces rongeurs avaient tenté d’emporter un bout de lui qu’il n’hésitait jamais à frapper le premier. Mais pas cette fois. Etait-ce parce qu’il était borgne ? Etait-ce parce qu’il l’observait mais ne semblait pas intéressé à l’attaquer comme un vieux morceau de viande avarié ? Etait-ce parce qu’au-delà de la méfiance il lui semblait lire de la curiosité ? Il n’aurait su dire, ni pourquoi au lieu de le chasser il le laissa aller. Au début leur amitié se circonscrit à une observation mutuelle, distante, mais bienveillante. Parfois il lui arrivait de lui parler et le rat s’arrêtait parfois de farfouiller dans les débris pour le considérer de son œil de lait, ses oreilles tournées dans sa direction, comme s’il comprenait, écoutait. Ou voulait faire mine. Petit à petit, à force de friandise, de parole rassurante, il l’attira à lui, et s’il fallu un autre temps pour qu’il ose caresser du bout du doigt ses cicatrices et ses oreilles en dentelle, il réalisa bientôt qu’au contraire de tous ses congénères, le rat ne le prenait pas pour une charogne, ne tentait pas de le goûter. Il suffit parfois d’un peu de chaleur pour rasséréner une âme abimée, lui donner un motif de se lever, de veiller sur son logis et elle-même. Comme un rayon de soleil qui passe à travers une fenêtre et nous rappelle l’existence de l’été, le rat lui rappela qu’il avait une valeur, une raison de vivre, et que peu importe s’il était rejeté par la plus part, pour certains êtres, des êtres d’autant précieux qu’ils étaient rares, il comptait. Peu à peu et tant bien que mal, il se reprit en main. Il se rasa, se changea et réaménagea sa maison de sorte que plus aucune vermine ne s’y sente chez elle, que le rat soit seul bénéficiaire des privilèges. Et ainsi pendant presque une année le rongeur et lui vécurent en bonne intelligence et affection mutuelle. Ils dormaient et mangeaient ensemble, fort de sa corpulence le rat chassait les intrus et même un chat une fois. Parfois il venait se réfugier sur ses genoux ou contre sa poitrine, et après avoir vérifier une dernière fois qu’il n’était pas en territoire hostile, ronflait comme un bien heureux, la bouche ouverte, avec un petit bruit de sifflet tout à fait attendrissant. Mais les rats n’ont pas une grande espérance de vie et celui-ci était déjà vieux. Un jour, alors qu’il l’appelait pour sa friandise du matin, il le retrouva raide mort étendu dans le couloir. Ce n’était pas sa première colère contre la vie, pas la première fois qu’il criait au ciel son injustice, qu’il maudissait Dieu et tous ses anges, mais cette fois là fut plus terrible que toutes les autres. Lui ne pouvait pas mourir mais celui qu’il aimait, le seul qui l’acceptait comme il était, le seul pour qui il n’était ni une anomalie ni un moyen de subsistance, pouvait crever. Quitter ce monde de misère et le ramener à sa solitude éternelle. Etre pleuré par un homme qui aurait pleuré tous les jours si cela avait servi à quoique ce soit. Qu’avait-il fait pour mériter cela ? Pourquoi lui ? Qu’avait-il fait de si mal pour mériter un pareil sort ? Cet enfer de son vivant ? Rien ! Il n’avait rien fait ! Aussi loin qu’il s’en souvenait il avait toujours été juste et bon. Même enfant il n’avait jamais levé la main sur qui que ce soit. Et ce n’était parce qu’il avait tué quelque bête non plus puisque sa malédiction non seulement datait d’avant mais surtout on en tuait des centaines chaque jour sans que Dieu ne sourcille. Le monde entier s’entre-tuait même sans que le Père ne réagisse ! Ses enfants ? Une immense crèche ruisselante de sang. Ou bien c’était simplement qu’il n’existait plus, qu’il était mort, que l’Autre avait menti. Jésus le beau parleur….

Ce jour là il tua Dieu. Ce jour là sa présence s’évapora de sa conscience et comme il en voulait à la Création tout entière, que sa colère et son chagrin étaient aussi immenses que sa vie serait longue, que la mort ne voulait rien de lui sauf ceux qui lui étaient cher, il sorti de sa maison, massacra tous les habitants du village jusqu’au dernier. Hommes, femmes, enfants et animaux de compagnie, avant de mettre le feu. Naturellement il fut poursuivi par les autorités et rapidement il se rendit compte que pour échapper aux chiens il suffisait qu’il mette entre lui et son odeur un cadavre. Il se rendit également rapidement compte qu’il existe une frange de la société pour qui le parfum compte moins que la propension à faire le mal. Que si l’argent n’a pas d’odeur il peut bien avoir celui de la pourriture, on en voudra pas à celui qui vous en fait gagner. Trouvant refuge auprès des proscrits et des criminels, il devint d’autant rapidement chef de bande qu’il n’était pas seulement sans peur et féroce, il semblait invincible. Bientôt il fut connu autant pour ses méfaits que ses surnoms. Maitre Corbeau, Frère la Mort, le Ravageur, Vermine ou encore le Dieu de la Guerre. Or si l’argent n’a pas d’odeur, le pouvoir n’a pas d’odorat et de fil en aiguille sa bande de malandrins fut diversement cooptée et payée par autant d’armées. Qu’il s’agisse de mettre à sac une ville ou faire les poches des morts, soutenir un bataillon ou harceler l’ennemi, ils étaient de tous les coups. Pendant des années sa colère ne trouva pas d’exutoire. Pendant des années, qu’importe sa connaissance des autres, la compassion qui avait été sienne, son dégoût de tuer, il s’était acharné sans répit sur tous et chacun au point parfois d’effrayer le pire de ses capitaines. En fait il semblait même que c’était précisément cette empathie qui amplifia sa cruauté. Etait-ce seulement sa colère qui s’exprimait ici ? Non, bien entendu, il fallait bien compter sur une solide base de désespoir. Celui d’être seul, unique, à jamais, avec cette certitude qu’il ne serait jamais aimé. Mais le temps est assassin même des plus grandes détresses. Et s’il ne les éteint pas, il en détourne l’objet. Un jour il s’était lassé de massacrer, lasser que son nom évoque la terreur, un jour le spectacle de la mort l’avait si bien écœuré qu’il avait abandonné les armes. Il avait changé de nom, de pays, de continent. Avait refait sa vie.

Les grandes villes ont ceci de loisible qu’on peut s’y noyer, s’y perdre, disparaitre dans la foule sans qu’on remarque votre absence ou le cas échéant votre présence. Votre odeur peut-être ignorée de vos voisins aussi bien que votre décès d’une semaine. Et pour peu que vous trouviez un travail en rapport sinon avec vos compétences du moins en fonction de votre handicap, vous pouvez y vivre sans jamais qu’un voisin ne s’aventure à vous saluer, un commerçant ne retienne votre visage. Il avait fini par trouver un boulot comme manipulateur-préparateur dans une morgue. La vue des cadavres lui était forcément familière, leur odeur était sienne, et puis c’était paisible, les morts au moins ne vous jugeaient pas, ne faisaient aucune remarque désobligeante. Il y avait bien parfois les familles qui se montraient embarrassantes mais dans l’ensemble il n’avait pas à faire à eux. En fait même il enviait les morts, de part  leur condition qui lui était semble t-il interdite, et surtout du fait que les vivants semblaient souvent plus attachés à eux qu’à leurs semblables. Dans les enterrements on avait toujours un mot gentil pour eux, même la pire des ordures. Même Hitler, il en était certain avait dû bénéficier des larmes de quelques uns de ses proches. Alors que du vivant d’une personne, on trouvait systématiquement quelqu’un pour en dire du mal. Et puis les morts on les célébrait, on fleurissait leur tombe, on s’en souvenait, parfois trop même de sorte que le deuil devenaient un travail. Les vivants n’intéressaient pas les vivants, pire ils en venaient à se rejeter les uns les autres. Personne ne rejetait jamais un cadavre pas même pour son odeur. Pour les esprits scientifiques elle était même un motif d’intérêt éventuel. Donnait une idée de l’avancement des travaux ou indiquait parfois la cause du décès. Oui les morts avaient de la chance, et ils ne le savaient peut-être même pas. Il aimait passer du temps avec eux, les laver, les soigner, il avait ses préférés. Le monsieur tout rond, un peu marbré, qui dormait dans le tiroir 47 et qu’on avait retrouvé un matin dans sa cour au milieu des bouteilles. La jeune femme du 104 avec ses cheveux roux flamboyant et sa toison délicate, des plaies noircies au niveau des poignets. Comment une jolie fille comme ça pouvait en venir à vouloir mourir, elle sentait mauvais elle aussi ? Non probablement pas ou peut-être dans sa tête, peut-être pour elle. Les vivants n’aimaient pas plus les vivants qu’ils ne s’aimaient eux. Et comment aimer si on ne s’aime pas soi ? C’est pour ça qu’il avait renoncé depuis longtemps sur l’amour. Un rêve impossible. Parfois c’était aussi des enfants. Ca ne changeait rien en ce qui le concernait. Il en avait déjà vu tant mourir, et si souvent de sa main qu’il les considérait tous, tous les morts comme une seule et même communauté. Un seul groupe sans âge, juste des différences de taille, d’état, de couleurs de peau, de sexe. Il se les imaginait discutant entre eux dans le silence de la mort, se demandait ce qu’ils pensaient d’eux ici, les choses qui les préoccupaient.

–       Ils vont m’ouvrir !?

–       Bah il faut bien si on veut savoir de quoi vous êtes mort.

–       Mais je me suis noyé dans ma baignoire ! Regardez ma tête c’est bien une tête de noyé non ? Mais regardez donc ! Je crache encore de l’eau et je sens le chlore !

–       Certes, certes mais que voulez-vous c’est la loi. Qui sait, vous ne vous en souvenez pas mais on vous a peut-être assassiné.

–       Moi ? Pourquoi faire !? J’étais pauvre et vieux.

–       Des fois les gens n’ont pas besoin de raison pour tuer…

–       Mais je ne veux pas qu’on m’ouvre bon Dieu !

Le mort du 2, la soixantaine sédentaire,  l’air reposé en dépit de ses traits déformés par l’eau. Ils avaient souvent cet air mais pas toujours. On lisait aussi la peur, l’incompréhension, il en avait même vu un avec un sourire une fois. Ca n’avait pas lassé de l’intriguer pendant des semaines jusqu’à ce qu’un légiste lui explique que la rigidité cadavérique pouvait parfois mener à ça. N’empêche il en avait vu des cadavres et c’était la première fois. Parfois aussi ils n’avaient plus d’air du tout. Défiguré, écrabouillé, pourris jusqu’à la moelle à mi sentier du liquide. Alors il s’adressait à leurs mains, à leurs pieds, à quelque chose d’intact sur lequel focaliser.

–       A qui vous parlez ?

Il se retourna en sursautant. Une jeune femme dans une blouse blanche.les cheveux longs auburn, un visage quelconque mais un regard et une bouche expressive. Elle était pâle, les mains plaquées sur la porte qui les séparait du bloc.

–       Oh… euh à personne….

–       Il a raison.

–       Qui ça ?

–       Lui, le noyé, il a raison, c’est horrible là dedans !

Il la reconsidéra quelques instants. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait des stagiaires, des premières années de médecine. Qu’il les trouvait sortant des toilettes pâles comme les morts. Et pas la première fois non plus qu’il entendait le chef légiste les traiter de tous les noms parce qu’ils n’étaient pas capable de tenir.

–       C’est votre première autopsie ?

–       J’en ai peur….

–       Et votre dernière ?

Elle leva les yeux vers lui, incertaine, presque suppliante qu’il lui dise quoi faire. Ca l’amusa.

–       Je peux vous posez une question ?

–       Allez-y, dit-elle intriguée.

–       Fermez les yeux et dites moi l’image qui vous vient tout de suite en tête.

–       Pas la peine de fermer les yeux, dit-elle en faisant une grimace, jamais j’aurais pensé que la clope faisait ça aux poumons !

–       Vous fumez ?

–       Plus maintenant…

Il vit qu’elle tripotait nerveusement quelque chose dans sa poche.

–       Qu’est-ce que vous a dit le légiste ?

–       De ne plus revenir à moins d’avoir une bonne raison.

Il sourit.

–       Allez vous en griller une, et quand vous reviendrez, montrez lui votre paquet de cigarette.

–       Je ne reviendrais pas.

–       Oh que si.

Elle fronça les sourcils.

–       Qu’est-ce que vous en savez ?

Il posa l’éponge et lâcha la main abimée du mort.

–       Parce que vous n’êtes pas la première à qui je pose cette question.

–       Et alors ?

–       Alors il y a deux catégories de réponses. Ceux qui ne se souviennent de rien et qui me demandent comment je fais pour supporter ça  et les autres comme vous. Quand vous vous rappelez d’un détail c’est que vous êtes intrigué.

–       Et alors ?

–       Alors n’est-ce pas ce qui anime un esprit scientifique, la curiosité ?

Elle le regarda l’air de réfléchir puis sorti sans un mot. Il ne la revit pas avant quelques jours. Plantée dans l’encadrement de la porte qui le regardait ranger ses morts. Il ne l’avait pas remarqué, il souriait en couvrant le visage d’une vieille femme avant de le glisser dans son tiroir.

–       Qu’est-ce qui vous fait sourire ?

Cette fois il ne sursauta pas. Reconnaitre sa voix l’amusa.

–       Elle a eu une mort paisible.

–       Qu’est-ce que vous en savez ?

–       Ca se lit sur son visage, elle étaite contant de partir.

Elle resta un moment silencieuse puis dit :

–       Merci pour l’autre jour, vous aviez raison.

–       De rien.

–       Je peux vous poser une question à mon tour ?

–       Je vous en prie.

–       Vous avez peur de la mort ?

Il ne pouvait pas lui dire la vérité, il le savait. Répondre qu’il désespérait de ne l’avoir pas plus connu que l’amour. Qu’elle lui était aussi interdite que cet échange en dehors de l’environnement confiné de la morgue. Elle ne le croirait pas et puis à quoi bon.

–       Non, elle m’intrigue.

–       Vous aussi vous êtes curieux alors.

Il devait bien admettre que oui, il se demandait par exemple ce qu’on ressentait à l’instant fatal de la bascule. Quelle sensation vous envahissait d’abord. L’angoisse ou le soulagement que ce moment si redouté soit enfin là ?

–       J’avoue.

–       Jamais été tenté par une carrière scientifique ?

–       Oh non, je ne suis pas assez intelligent pour ça !

Il le pensait réellement même si bien entendu ce n’était pas son premier motif. Qui supporterait sa présence dans un laboratoire, dans un amphithéâtre ? Ici il était protégé par l’odeur caractéristique d’une morgue. Mélange de savon antiseptique, de produit chimique et donc de mort. Ici sa propre puanteur était un détail dans le paysage olfactif.

–       Ah oui ? Bin c’est pas mon avis.

Il sourit, ce n‘était pas souvent qu’on lui avait fait un compliment, et encore moins une femme.

–       Qu’est-ce que vous en savez ? Vous ne me connaissez pas.

–       Parce que moi je suis intelligente.

C’était une bonne réponse, et c’était probablement vrai.

Elle s’appelait Alice. Elle était donc étudiante en première année de médecine et se tâtait pour son avenir. Pas celui d’être médecin, c’était un vieux rêve d’enfant, mais sur la spécialité. La chirurgie lui faisait un peu peur et la thanatologie l’intriguait. Elle avait fait un stage dans un service d’oncologie et elle avait su qu’elle ne pourrait pas gérer les fins de vie. Mais face à un enfant mort elle se sentait mal. Elle se posait beaucoup de question. Il lui dit que c’était normal, que même les légistes avaient du mal avec les enfants, ou les très jolies filles parce que ça appelait certaines émotions. L’innocence, la pureté, le sentiment d’injustice, ça évoquait toujours quelque chose aux vivants. Il parlait ainsi, il divisait le monde en deux catégories, les vivants et les morts. Comme si l’un et l’autre étaient des membres égaux de la communauté, comme si les individus ne se distinguaient pour lui que par la position couché ou debout. Il ne disait jamais les gens par exemple. Ca l’intriguait, comme l’intriguait le fait qu’elle ne le voyait jamais au dehors des salles de préparation et de rangement. Toujours occupé avec un corps ou à nettoyer la pièce. Comme on ne peut pas s’empêcher d’avoir des pensées irrationnelles elle se prit à l’imaginer comme une sorte d’Anubis, de Dieu du passage. Sa présence était à la fois rassurante et étrange. Il vous donnait par exemple souvent l’impression de savoir des choses que personne ne savait. Les gens qui parlent peu sont comme ça. Les gens qui ne font rien pour vous attirer vous attire instinctivement. Peut-être le savait-elle mais elle avait quand même envie de le connaitre mieux. D’autant que personne ici n’avait vraiment l’air de savoir qui il était en dehors de sa fonction. A peine si même on était capable de citer son nom. Les jours passant elle vint le voir pendant ses pauses, lui payer un café, essayer de le faire parler. La première fois il refusa, qu’on n’avait pas le droit de consommer dans les salles et qu’il avait du travail. Elle avait décelé de la crainte chez lui et avait prit ça pour de la timidité. Il n’était pas vilain garçon pourtant, plutôt dans la catégorie normal passable. Brun, la peau foncée, l’air d’un italien ou d’un arabe avec des yeux noirs qui semblaient sans âge. Elle insista, il fini par céder. Mais c’était très curieux, sitôt hors de la pièce, rendu dans le hall d’entrée devant la machine à café, il perdait tout ses moyens. Se tenait loin d’elle, un pied dehors comme près à s’enfuir, jetant des coups d’œil nerveux autour de lui, ne répondant que par mono syllabes.Ca l’intrigua d’autant. Elle lui proposa de déjeuner avec elle dans le réfectoire qu’on avait sommairement arrangé à deux salles des tiroirs et des morts. Il prétexta d’abord qu’il avait trop de travail, à nouveau, puis qu’il ne déjeunait pas ou rarement et chaque fois elle avait l’impression que quelque chose de redoutable l’attendait là-bas, que cette pièce avait quelque chose d’interdite pour lui. Elle en alla même à se demander s’il n’était pas psychotique ou quelque chose comme ça, qu’il avait peur de réagir étrangement s’il se trouvait en tête à tête avec elle. On se faisait un de ces cinémas à propos des autres… Mais elle n’était pas le genre de fille à se laisser tenir la dragée haute par un mystère. N’y tenant plus elle lui demanda si c’était elle le motif de sa gène. S’il était gay elle comprendrait très bien, ça ne lui posait aucun problème. Il n’eut même pas l’air de savoir ce que gay voulait dire. Il la regarda ahuris et puis s’exclama que non pas du tout, elle ne le gênait pas, voyons !

–       Alors pourquoi à chaque fois que je vous invite, vous vous excusez ? Chaque fois qu’on est dehors c’est à peine si vous osez me regarder.

Que répondre à ça ? Il ne savait même pas comment s’y prendre avec une femme. De sa vie, dans le meilleur des cas, tout ce qu’il avait connu c’était l’amour tarifé. Et puis les relations professionnelle il savait déjà où ça menait : nulle part. Finalement il s’en sorti avec ce qu’il espérait être une réponse raisonnable. Il ne voulait pas la perdre non plus. Pour une fois que le sexe opposé s’intéressait à lui… Il expliqua qu’il s’excusait, sa nature sauvage, sa timidité, qu’il ne fallait pas lui en vouloir. Sur quoi il inventa un bobard sur une relation douloureuse du passé en espérant que le tout glisse sans un pli. C’était mal la connaitre. Elle lui demanda pourquoi il avait si peur du jugement des autres, pourquoi il laissait si peu les gens entrer dans son cercle. S’en fut trop. Trop d’émotions d’un coup et trop de question. Trop attendu également. Jamais aucune femme n’avait insisté de la sorte, jamais personne à dire vrai.

–       Parce que je pue ! Voilà pourquoi !

Devant son air incrédule d’abord puis vexé il comprit qu’il n’y avait plus qu’un seul moyen, et tant pis si ce moyen était également le meilleur pour la faire fuir une bonne fois. Cette torture ne pouvait pas durer. Il l’entraina au dehors du bâtiment et se tint devant elle à quelques centimètres, laissant sa nature agir. Ses yeux s’arrondir d’incrédulité avant qu’instinctivement elle ne recule.

–       Là ! Vous voyez ! Personne ne supporte.

–       Oh…. Euh… c’est vos vêtements ils sont imprégnés…

–       Non ! C’est moi ! Ma peau ! Moi ! Pourquoi vous croyez que je travail dans une morgue !?

–       Oh !

Sur le moment ça la déçu un peu. Peut-être avait-elle trop fantasmé sur lui mais elle avait voulu croire qu’il était venu ici par vocation. Comme une sorte de mission qu’accomplirait un homme sage et ancien. Mais il n’en n’était rien et elle comprenait maintenant pourquoi. Cette puanteur… comment était-ce possible ? Puis elle se souvint de son séjour en oncologie, de ce qu’elle y avait appris sur les dérèglements endocriniens. Elle essaya d’être rassurante, sans savoir exactement si c’était pour elle ou lui. Lui dit que ce devait être un problème hormonale, que ce genre de chose se soignait aujourd’hui.

–       Y’a rien qui soigne de ça, bougonna-t-il, rien, même pas la mort.

–       Je vous demande pardon ?

Il jeta un coup d’œil au crucifix qu’il y avait suspendu au dessus de la réception et qu’on apercevait à travers la vitre de l’entrée. Il n’avait jamais aimé les signes religieux mais il haïssait de tout son cœur celui-ci.

–       Je ne peux pas mourir, avoua-t-il avec un air de fatalité.

–       Allons, vous et moi sommes bien placés pour savoir que tout le monde…

Il fit un signe d’impatience.

–       Lazare ! Le premier ressuscité de l’histoire ! C’est moi !

Elle resta quelques secondes interdite. A la fois ça rejoignait ses fantasmes, son ressenti et en même temps ça semblait si incroyable, irrationnel comme certitude qu’elle ne pu s’empêcher de s’exclamer :

–       Et alors ?

Il brandit son bras furieux en direction du Jésus cloué.

–       Et alors !, Quatre jours ! Ca faisait quatre jours que j’étais enterré dans ce trou quand ce crétin m’en a sorti ! Vous avez idée de la chaleur qu’il faisait ?

Furia Corolis 2.

L’Empire est une entité qui avance sur deux jambes, l’économie et la technologie, et ce qu’il ne peut contourner par l’un il le contourne par l’autre. Ce que la force et la science ne peuvent défaire, les puissances de l’argent le feront. Tout le monde a des besoins et si nécessaire on peut en créer, la base même de l’économie de l’Empire se tient même là-dessus, inventer des besoins de toute pièce. Et pour ça les exo et les émissaires ne suffisent plus, il faut des ambassadeurs, importer une culture, normaliser et ça coûte cher. Comparée à ses voisines Corolis est économiquement viable. Ailleurs il faudra lutter contre des terres encore plus hostiles, des atmosphères irrespirables, des vents et des températures vertigineuses. Alors on trouve un moyen terme avec une première solution : briser l’économie locale en la couvrant d’or. Car comme dans de bien nombreuses civilisations déjà rencontré, l’or est un métal prisé. Le tael d’or est la monnaie des princes, celui de bambou celle des gueux. L’Empire n’a que faire de l’or, bientôt des commerciaux des compagnies débarquent dans des secteurs non contaminés, dûment programmés et coachés par les spécialistes de l’armée. Tous sont de sémillants demi-cadres totalement confiants dans leur mission et sa conclusion, tous ont été dans des unités combattantes avant de rentrer dans le commerce. En cas de pépin ils sont censés pouvoir répondre. D’ailleurs ils ne sont pas forcément bien accueillis et on déplore bien à l’est quelques pertes mais ailleurs, dans le sud et bien entendu la capitale Ayek Thuan, ça se passe pas trop mal et ils se mettent à acheter en masse et au prix fort, déstabilisant rapidement la paisible économie locale. Mais ce qui se passe ensuite n’est pas moins troublant pour ces tueurs financiers. Spontanément, sans apparemment se concerter, les autochtones se mettent à travestir leur monnaie d’échange. Les feuilles d’ayoba deviennent le nouveau tael d’or, et pour les gueux, des cailloux, de tout petits cailloux. Une sorte de farce. Les exobiologistes y perdent leur latin. On sait qu’ils sont télépathes mais on sait également qu’ils ne répondent ni à une organisation de type fourmis ni ne fonctionnent particulièrement en symbiose les uns avec les autres. Une société à dire vrai ni plus ni moins solidaire et socialement évoluée que ne l’était la société humaine à un stade identique d’évolution. Du moins est-ce ainsi que pensent ces spécialistes qui se font au contraire une très haute idée des progrès sociaux et de la solidarité humaine aujourd’hui. Mais reste que ce changement de monnaie frappe les esprits jusqu’aux économistes de l’Empire, c’est de l’inédit. Alors on applique le plan B, la fameuse création de besoin mais à petite échelle. Pas question d’abreuver la planète de produits avant d’être sûr de trouver acquéreur. Et les commerciaux surentrainés se mettent à proposer toutes sortes de choses. Une agence de communication est même mise sur l’affaire, étude marketing et tout le toutim. Le rouleau compresseur économique c’est une vieille astuce de l’Empire, répétée avec succès. Même face à des civilisations plus avancées, surtout d’ailleurs, les humains sont des négociants nés. Ce que tu ne peux vaincre possède le, tel est l’une des devises de l’Empereur lui-même. Mais encore une fois… Incompréhension culturelle ? Ignorance ? Même pas, un mépris pur et simple. Quoiqu’essayaient de vendre ces messieurs ils se retrouvaient face soit à a) un refus poli b) un refus net c) un achat en si infime quantité qu’on ne pouvait espérer faire de bénéfice. Rien de ce qui vient de ton ciel ne nous intéresse, jette un habitant d’Ayek Thuan à la figure d’un représentant de chez Pepsicoke. Mais voyons ce n’est pas mon ciel, c’est le vôtre ! Mais la créature lui a déjà tourné le dos. Il s’appelle Jory Huang, natif d’une petite planète lointaine et commerçante. Tout le monde dans sa famille est à plus ou moins grande échelle dans les affaires et c’est un Fidèle. Il appartient à ce mouvement né dans les écoles de commerce de jeunes gens qui ont juré fidélité à leur entreprise. De fait, par vœux, il dort trois heures par nuit, n’a pas de vie de famille, ni de logement en propre (il dort dans son bureau), gagne très bien sa vie et a déjà refusé des ponts d’or pour passer à la concurrence. Mais là immédiatement il ne se sent pas très bien, il a chaud, il est inquiet. Parce qu’ils ont beau lui avoir dit qu’il était dans une zone safe et été dans les unités d’infanterie, avec cette histoire de démence dans l’air et ces créatures géantes et indolentes autour de lui… Il se sent comme un nain de jardin chez Gulliver. N’importe laquelle de ces choses peut le broyer comme un rien, simplement en le bousculant… Oh ils sont attentifs, mais se déplacer l’oblige à des entrechats épuisants. Il porte un sac plein de canettes de soda, de dégustation, teeshirts et casquettes à vendre au prix de… eh bien trois petits cailloux. Le soda a été spécialement copié sur une boisson locale et amélioré selon les goûts qu’on a remarqués chez les autochtones, plus d’amertume et plus d’épices. Le sac est soutenu par un exosquelette en nano fibre, il ne pèse presque rien mais dans cette foule quand même il est encombrant. En plus personne n’en veut de sa boisson. Il sait que ce ne sont pas ses talents de vendeur qui sont en cause, ni même la différence de taille, non c’est autre chose qui échappe à son entendement. Je pense que nous ne sommes pas assez écologiques, rapportera-t-il plus tard à ses supérieur, ce à quoi l’un d’eux aurait répondu, ces conneries commencent à nous coûter trop cher. Mais pour le moment il préfère se ranger dans un coin, se défaire de son sac et s’offrir une bonne rasade de Yum-Yum histoire de se laisser le temps de réfléchir à une nouvelle approche. Un Fidèle n’abandonne jamais, ce en quoi il est fidèle. Eh toi ! Viens un peu ici, lui lance un géant près d’un étal de viande des forêts comme ils disent ici. Deux têtes coupées et des mandibules de mantes confites dans du miel. Le gars croque d’ailleurs dans ce qui ressemble à un gros doigt. Je voudrais goûter ton truc. Un client !? C’est inespéré ! Il s’approche et lui offre une canette en titanium recyclé auto réfrigéré. Ça te tente? lui demande-t-il en lui tendant ce qui est bien un doigt rongé d’un coup de dent. Euh… non merci, je suis au régime… T’as tort c’est Klonte qui les fait, les meilleurs doigts d’forêt de la ville. La créature bois. Par Urun mais c’est bon ton truc ! C’est vrai ça vous plaît !? Pour sûr ! Tiens et ça tu connais ? Demande-t-il en sortant une boule de mousse verdâtre d’une bourse plate. Euh… non qu’est-ce que c’est ? Du badyn. Et c’est quoi ? Soudain une image s’impose à son esprit, celle de son enfance, du moins cette impression de jouissance et de toute puissance que l’on ressent gamin à nos jeux d’été, la joie, la joie pure et sans complexe. Le rire, le rire et un ciel immense dans lequel il a brièvement la sensation de voler. Puis brusquement tout s’éteint. C’est ça le badyn, fait l’autochtone benoitement. Jorys Huang est donc un Fidèle, il a juré sur son contrat de travail de servir de toutes ses forces son entreprise. Il vit sur la brèche, il n’a rien contre un petit verre ou une ligne de temps à autre. Une infime portion suffit à l’envoyer dans la stratosphère, comme le découvrent bientôt à leur tour les soldats autorisés à passer leur permission dans les villages, et le badyn et ses conséquences s’installent comme un poison lent. Et ses conséquences c’est une apathie suivie de crises d’angoisses croissantes. Tant et si bien qu’on ne sait plus parfois faire la différence entre une épidémie et l’autre. Alors les autorités ne s’alarment pas immédiatement. Il faut que les soldats ramènent leur version de synthèse du badyn pour que les médias commencent à s’alerter. Dans le cadre de ses conquêtes, la politique de l’Empire vis-à-vis de la liberté de la presse est très claire : aucune liberté. Les affaires de l’Empire et des compagnies ne regardent qu’eux. Mais comme il s’agit aussi de ne pas trop se rendre impopulaire, de temps à autre, une équipe dûment encadrée est autorisée à descendre sur le terrain. Hassan Tyrell est un vieux de la vieille du reportage de guerre. Il a couvert des conflits dans deux galaxies en dehors des fourches caudines impériales et, en tant que présentateur vedette, il connait beaucoup de monde dans les états-majors. Il ne met pas longtemps à convaincre de faire un reportage sur Corolis, et veut aussi interviewer le roi, ce qui intéresse tout le monde. En attendant il descend sur la planète dans une combinaison isolante et se fait une rapide idée de la situation. A son avis l’Empire ferait aussi bien de retirer ses troupes et de laisser les machines gérer. L’ennui c’est que les colons vont bientôt arriver et si la vie est impossible pour les uns elle le sera à fortiori pour les autres. Puis finalement il obtient par ses relations l’interview espéré ainsi que celui de Klantz. L’Hyper-Maréchal se montre naturellement optimiste, quand Tyrell lui oppose que le budget concernant Corolis a déjà enflé, il balaie d’autant la question qu’il a obtenu une nouvelle ligne de crédit. D’ailleurs les techniciens n’ont-ils pas affirmé qu’ils avaient presque trouvé une solution à la contamination ? Physiquement Tyrell ressemble à ce qu’il est, un baroudeur de charme. Chirurgicalement refait, rajeuni mais pas trop pour garder cette patine qui plaît tant aux femmes, couvert de cicatrices et l’esprit érodé par la guerre. Cynique, désabusé, nostalgique et drôle. Un esprit qui devient redoutablement féroce quand il s’agit de faire avancer sa carrière ou entendre son opinion. Suffisamment bon tacticien pour ne pas se mettre l’Empire à dos, mais assez redoutable pour qu’on craigne ses articles. Le roi le reçoit dans la salle du trône, entouré de ses suivants. Comme tous les aristocrates, il est immense et doit peser une demi-tonne. Une créature tout en muscles, parée de collier d’os et d’or, de bracelets chargés d’opales et de feuilles d’ayoba nouées, avec à son doigt la chevalière de sa maison. Son trône est taillé dans un arbre tout entier et sculpté de bas-reliefs aux dessins étranges, comme mouvants, c’est fascinant.

 

Majesté, avant toute chose et au nom de l’humanité tout entière, laissez-moi vous remercier de cet interview. Vous parlez donc au nom de l’ensemble de votre race, s’amusa le roi. Manière de parler majesté. Le roi regardait l’envahisseur d’un autre temps de l’intérieur tout en posant sur lui ses yeux jaunes irisés de vert. Il le lisait comme un enfant et à travers lui voyait son monde, qu’il était étrange et triste, pensa-t-il et si ignorant. J’ai, vous vous en doutez, mille questions à vous poser mais pour commencer j’aimerais vous demander votre avis sur notre présence sur votre planète. Elle est inattendue, répondit diplomatiquement sa majesté, mais j’ai cru comprendre qu’elle était indispensable. Nous ne partageons pas les mêmes intérêts pourtant, pourquoi concéder à nous laisser nous installer ? Ai-je le choix ? Il est clair que face à vous nous n’avons pas les moyens d’une guerre ni de deux. De deux ? Votre peuple avance sur deux jambes, ce qu’il ne peut gagner par la force il espère l’obtenir par l’argent. Oh je vois, c’est donc pour ça que vous avez changé de monnaie d’échange. Thonr’ sentit les doigts impalpables de la chamale tirer un voile d’avertissement sur ses pensées. Nos deux peuples sont très différents messire Tyrell, nous ne partageons pas la même vision de ce que vous appelez la vie. Qu’entendez-vous par là ? Nous attachons de l’importance à toute chose et à tout être sans ordre de grandeur, et accordons une valeur à notre environnement et aux nôtres que vous n’autorisez qu’à vos puissants et à vos biens les plus précieux. Vous vivez dans un monde d’objets et ce qui n’en n’est pas vous en faites un pour mieux l’adorer car c’est ainsi plus facile pour vous. Piqué au vif par la tirade, l’envahisseur d’un autre temps répliqua à l’endroit attendu. La même valeur à tout et à tous dites-vous ? Et l’esclavage, et le cannibalisme, les exécutions publiques, la torture, nous savons que vous la pratiquez. Sa majesté laissa apparaître ses dents aiguisées en un fin sourire, et plutôt qu’un discours oiseux lui imposa les images qu’ils avaient puisées dans leurs esprits à tous. Celles des guerres, des hurlements de panique et de douleurs, des amis déchiquetés, du sang en rivière, du carnage et de la folie meurtrière d’une humanité avide de conquête. En plus des images il y avait le bruit, l’odeur, même le goût métallique du sang dans la bouche. Aussi aguerri était-il il vit qu’il était saisi, mais à sa surprise il se reprit bien vite d’une boutade. Eh bien vous voyez que nous partageons les mêmes valeurs. Le roi soupira, ce n’était pas de l’exaspération mais il avait l’impression de s’adresser à un enfant. Rien de ce que nous faisons nous ne le faisons pour les mêmes raisons. Vous ignorez la K’hana, vous traitez les cycles sacrés comme s’ils n’existaient pas, vous… pardonnez-moi majesté, la K’hana, vous parlez du cycle des saisons ? Sa majesté sentait contre son dos et ses jambes le frémissement délicieux de la vie qui courait toujours dans les fibres sculptés de l’arbre. Cette sensation qui était interdite aux envahisseurs d’un autre temps. Vous avez tant de choses à apprendre, dit-il lacement. Mais je ne demande qu’à m’instruire ! Vous avez mille ans devant vous ? Ce n’était même pas de l’ironie, c’était glacé et sans appel. L’envahisseur se sentait gêné, rarement questionner lui était apparu si compliqué. Tout ce qu’il disait avait l’air de tomber à côté. Vous pensez donc que nos deux cultures sont incompatibles ? Nous n’avons pas une culture messire Tyrell, nous sommes une culture à part entière. Tout ce qui se trouve autour de vous dans ce palais, du moindre objet à la forêt au-dehors est notre culture, la forêt est vivante messire, tout est vivant, tout est. Mais à nouveau ses pensées ne produisaient que des idées terre à terre, des affaires de mysticisme, croyance, superstition… Médiocre, le mot de Volodys, de la chamale aussi, tristement bien trouvé. Soudain il rit sans raison apparente, l’envahisseur voulu savoir la raison de son hilarité. Je ne saurais vous l’expliquer dans vos mots, je le crains. En pensée peut-être, suggéra l’autre. Oui, peut-être… mais comprendrez-vous ? Il lui livra une image de l’envahisseur prenant son élan, se précipitant contre un arbre, se cognant et recommençant inlassablement. Il sentait les coups, il arrêta avant que ça ne devienne insupportable. En effet, je ne comprends pas, avoua l’envahisseur sans surprise en se frottant le front Alors le roi se leva et lui prit le bras pour le conduire à la fenêtre. Le palais était marqué d’une enceinte de bois qui encerclait les quatre tours dressées autour du bâtiment principal. Par la fenêtre on pouvait apercevoir une des cours où se tenait un majestueux ayoba. Vous voyez cet arbre ? C’est lui qui m’a envoyé cette blague, c’est comme ça qu’il vous voit… L’envahisseur semblait stupéfait, vous comprenez mieux maintenant quand je vous disais ce que nous partagions tous ici ?

 

Volodys a une manière bien à lui de se débarrasser de ses ennemis, les jeter par exemple dans un terrier de mantes géantes et laisser la nature faire. Les Zentl haïssent les humains. Dûment tabassés Nirvana et Prana sont au fond d’une fosse, sous terre, le premier conscient, l’autre évanoui de douleurs. Il git à ses côtés, de minuscules incisions dans les mains et le torse, il a les mêmes. Ils ont sondé leur esprit et ôté tous les émetteurs qui auraient permis qu’on les retrouve. Les incisions sont profondes mais la mimétique ressoude plus ou moins les plaies. Nirvana, métamorphosé, est penché sur son camarade à essayer de le réveiller quand le monstre surgit. Il est à nous ! Aboie dans sa tête le Zentl. Il fait aux environs de deux mètres avec des mandibules effilées comme des tranchoirs, Nirvana n’a pas l’occasion de défendre son camarade. Soudain il attaque et transperce le crâne de Prana qui éclate comme un fruit mûr, puis de son autre mandibule, le sectionne en deux à hauteur des hanches avant d’entrainer un des morceaux avec lui dans le boyau d’où il est sorti, déroulant les longs intestins bleutés à sa suite comme les franges d’un tapis sanglant. Nirvana a envie de vomir mais ça serait se trahir. Il emprunte une des galeries au-dessus de lui qui semble grimper vers la surface et se fraie un chemin à coups d’épaule jusqu’à la surface. Avec sa taille, ramper dans ce conduit étroit est un effort pénible et qui lui prend pas mal d’oxygène et d’énergie, heureusement la mimétique offre l’avantage de vous rendre hyper laxe. Il parcoure une centaine de mètres comme ça avant de sentir avec délice sur son visage l’air poisseux de la jungle. Il s’arrache du boyau pour surgir au milieu d’une clairière d’un vert tendre cernée d’arbres jaunes au long cou et à la tête en forme de boule étoilée de mille petites feuilles coniques qui se confondent avec l’armée biscornue de leurs voisins. Au-delà c’est un mur de fougères et de lianes géantes, de ronces maléfiques et de fleurs carnivores. Son GPS ne fonctionne pas sous sa forme mimétique, d’ailleurs plus grand-chose ne fonctionne à l’exception du module de langue et de quelques nano puces qui complètent son déguisement, même s’il sait maintenant qu’à part pour les Zentl, il ne fait aucunement illusion. Autant pour la sophistication de leur technologie, et ce n’est pas grâce à leur qualité de télépathe. Non, les nano puces sont justement là pour ça, masquer leurs pensées, faire illusion dans leur esprit, et au pire brouiller les pistes. D’ailleurs ils n’ont rien pu tirer d’eux d’essentiel. C’est autre chose, quelque chose qui est en eux et que les jaggernauts ni aucun être étranger à cette planète n’a. Il avance en suivant le soleil à travers la canopée, quand il l’aperçoit, tellement la jungle est dense. La marche est pénible, la forêt imbriquée comme un mur, le sol, creusé d’ornières et de ravines, est couvert de plantes hostiles, micro-serpents, furtifs, invisibles et au venin foudroyant, de champignons meurtriers, grouillant d’insectes qui piquent, dévorent, mordent. Une attention de tous les instants quand bien même lui a reçu entre temps les mises à jour des unités Tempêtes qui au contraire des spécialistes là-haut étudient toujours le biotope. Puis soudain il sent son esprit s’embrouiller, sa vue se troubler, noir complet de quelques secondes, et d’un coup, violement il est arraché du sol par un collet dans lequel il vient de mettre le pied. Il reprend pleinement ses sens la tête en bas, devant un groupe de chasseurs et de chasseresses. Immédiatement il sent leurs esprits s’insinuer dans le siens, le visiter comme on visiterait une galerie et gloussant entre eux comme des gamins, avant que l’un d’eux ne demande à haute voix : qu’est-ce que tu fais sur nos terres quilahi ? Il connaît l’expression et vis-à-vis d’un mâle adulte c’est clairement une insulte. Mais c’est quand même étrange parce qu’il n’est pas des leurs et qu’ils doivent déjà le savoir, alors il tente sa chance. Descend moi un peu de là et tu verras si je suis un quilahi, projette-t-il en pensée, merci au nano déguisement… L’autre rigole et répond à voix haute. Mais non, tu es très bien là pour mourir. Il brandit sa lance mais une des femelles intervient. Non ! Il faut que la chamale le visite, il nous sera peut-être utile. A contrecœur le chasseur obéit, ils le détachent pour mieux ficeler avec une liane qui chaque fois qu’il essaye de se dégager se resserre comme un boa en s’enfonçant dans ses chairs. Ils se mettent en route par un chemin qu’il n’aurait jamais trouvé seul, jusqu’à un village de quelques huttes sur pilotis. Ils sont accueillis par une horde de gamins de taille humaine qui sitôt qu’ils le voient se mettent à lui jeter tout ce qui leur tombe sous la main ; Baste ! fait un des chasseurs en agitant son gourdin qui fait fuir la marmaille. Ils le poussent jusqu’à une des huttes un peu à l’écart des autres, l’y font grimper et le présentent à la chamale. Une vieille femelle aux cheveux gris presque jaunes et filasses, le corps scarifié, ses mamelles à peine masquées sous des lambeaux de cuirs, les tétons percés d’anneaux de cuivre. Elle a un œil crevé et une dentition éparse incrustée de bois et de pierres aux couleurs sombres. Une de de leurs sorcières donc qui, d’après ce qu’il en sait leur sert à la fois de guérisseuse, devineresse, et de juge. Et même si son avis n’est que consultatif il pèse. La vieille jette sur lui un œil plein de mépris avant de cracher qu’il n’est ni Fleuh ni un Owst, c’est un envahisseur d’un autre temps contrefait. Ne me dis pas ce que je sais déjà G’w ! Fait celle qui l’a sauvé, dis-moi s’il est dangereux. Oui, c’est un de leur shyn’ha, il faut le tuer, dit-elle en le fixant de son œil unique. Nirvana se contracte et la liane avec lui. Il n’a pas peur, il se prépare, il espère juste que ça va être bref quand se lève un gourdin prolongé d’un pic, puis une hache, mais à nouveau la femelle intervient. Non ! Il peut nous être utile ! A quoi ? grogne un des chasseurs, celui avec le gourdin. Si c’est un shyn’ha il peut nous apprendre des choses. Il va attirer les envahisseurs d’un autre temps sur nous, proteste un autre mâle. Ils sont loin, et les Enfants de la Forêts ont l’œil sur eux. C’est un monstre ! fait une chasseresse. Même la K’hana fabrique des monstres, que sais-tu !? rétorque la femelle en la toisant Puis ils ne disent plus rien, se contentant de se fixer. Télépathie pense-t-il, en essayant de capter ce qu’ils se disent, mais le module est impuissant. Quand soudain, sans raison apparente, la vieille se met à caqueter à haute voix, Ay’run, c’est un jeu dangereux auquel tu te livres, les Maisons ont décidé ! Les maisons ne vivent pas ici ! réplique sur le même mode la femelle. Ek’tat, débarrasse le ! Ay’run ! proteste un des chasseurs, fais ce que je te dis ! L’autre s’approche avec un air de profond dégoût et au lieu de couper ou de dénouer la liane, se contente de la caresser, elle se laisse choir à ses pieds en vrac. Nirvana se frotte les bras et les poignets bleuis par les liens, et pourtant il aurait juré qu’ils l’avaient entaillé. Suggestion mentale, se dit-il, sans qu’il sache si cela vient de la liane, une hallucination, ou d’eux. Occupez-vous de lui et qu’il ne lui arrive aucun mal, ordonne celle que les autres appellent Ay’run, littéralement « fille d’Urun » pour autant qu’il sache. Ça doit être une des chefs se dit-il, mais sur le sujet de leur hiérarchie sociale, ici en forêt, il n’est pas très bien renseigné. Il est logé sous une hutte, un hamac en herbe tressé et un bol de gruau verdâtre qui sent la mousse. Puis ils l’abandonnent à la curiosité lointaine des gamins. Pas de liens cette fois, ni de truc jeté à la figure, laissé à lui-même pendant plusieurs jours, avec la forêt tout autour comme une prison naturelle, les insectes, les serpents qui grouillent sous le pilotis quand il fait sec, et parfois la pluie qui bat violemment de grosses gouttes tièdes lourdes comme des plombs, inondant le sol du village, la terre orange gorgée de flaques moirées d’arc-en-ciel. Oh il peut essayer de fuir, mais il sait qu’il n’ira pas loin, d’ailleurs celle qui s’appelle Ay’run l’a dit, les bases de l’Empire sont loin d’ici, et s’ils le rattrapent cette fois ils ne lui feront pas de cadeau. Il le sent depuis qu’il est ici, il y a quelque chose qui leur a échappé à tous, quelque chose de fondamental, ce n’est pas seulement à un peuple auquel ils ont affaire, à une ou plusieurs races intelligentes avec une société, un début de civilisation même, mais à une planète au complet. Tout est lié ici, il en a l’intime conviction, et c’est pour ça qu’il n’a aucune chance dans cette jungle, pas plus que l’Empire en général d’ailleurs. Ils pourront brûler la forêt jusqu’à la toute dernière racine, elle repoussera sur leurs pas d’une manière ou d’une autre. Il somnole dans son hamac quand il surprend Ay’run le troisième jour qui l’observe, les yeux plus irisés de vert qu’à l’accoutumé. Il sent qu’elle le scrute de l’intérieur. Vous savez que c’est très désagréable ce que vous faites, dit-il à voix haute. Et que fais-je ? Il fait un signe vers sa tête, pourquoi lui pose-t-elle la question, elle sait qu’il la sent ? Pourquoi as-tu changé ton nom ? Un numéro de série c’est pas un nom. Numéro de série ? Il lui dévoile mentalement son matricule. Ça n’a rien de spécialement secret, à moins de pouvoir interroger les bases de données de l’usine qui l’a fabriqué, et encore….Mais il voit à son air que ça ne lui parle pas. J’ai été fabriqué en cuve, tu ne le vois pas dans ma tête ? Je ne comprends pas ta tête, tu es différent des autres. Alors lis, dit-il en fermant les yeux et en lui laissant voir quelques pans de sa mémoire réelle. Sa petite enfance, les cuves, les camps, son conditionnement. Au bout d’un moment elle secoue la tête d’un air triste. Tes maîtres sont des monstres. Les tiens ne sont guère mieux. Je n’ai pas de maître rétorque-t-elle fièrement .Montre-moi comment tu te transformes. Pourquoi pas après tout, à quoi bon encore essayer de feinter. Il saute du hamac et laisse son corps se rapetisser. C’est un processus de quelques secondes, à peine un picotement dans la moelle épinière et le blackout dans son cerveau. Même elle ne pourrait lire ou encore comprendre la programmation encryptée qui déroule ses tentacules dans ses cellules, son ADN. Elle est fichée quelque part dans son subconscient, protégée de toute forme de piraterie connue, procédé exclusif Lumière Noire, accès ultra restreint, et encore, sur autorisation spéciale. L’Empire tient aux secrets qui font sa puissance. Soudain la lumière qui revient, elle n’a pas bougé, elle le fixe, l’air répugné. Ça t’a plu ? Elle secoue la tête, mais ce n’était pas une question. Et tu peux te transformer en arbre aussi ? Non, uniquement ce qui est sur deux ou quatre pattes. Ça a l’air de la rassurer. Je peux te poser une question à mon tour ? Demande-t-il mentalement. Elle lui jette un coup d’œil à la fois défiant et curieux. Vas-y. Qu’est-ce que vous appelez la K’hana ? Et c’est quoi un shyn’ha ? Elle sourit gentiment, ça fait deux questions ça. Alors répond à la première, c’est la vie c’est ça ? Les yeux d’Ay’run s’étrécissent, je l’effraie se dit-il, mais au lieu de se taire c’est un wagon d’images qu’elle lui projette dans la tête, où s’emmêlent racines des arbres, saisons, système nerveux, flux vital. Non, ce n’est pas la vie en soit, c’est tout ce qui relie le vivant et chaque chose entre elles. Un lien subtil et impalpable d’interactions et d’interdépendances que ce peuple considère comme sacré. Il comprend maintenant à quel point l’Empire peut leur sembler monstrueux. Depuis qu’il existe il ne connaît qu’une seule règle, loi et exception, la sienne. La vie se plie ou l’Empire la fera plier. Voilà de quoi témoignent toute sa technologie, et toute sa puissance. L’antithèse de ce en quoi ils croient ici. Elle secoue la tête d’un air tendre. Nous ne croyons pas quilahi, nous savons. Il ouvre et referme la bouche de surprise. Dieu que c’est désagréable. De quoi ? Je n’ai plus de pensée à moi. Nous t’apprendrons à en avoir quilahi, je te le promets dit-elle avant de le laisser à sa solitude. Les jours passent, les villageois vont à leurs occupations sans s’intéresser plus à lui, les enfants commencent même à le délaisser de leur curiosité. C’est une adolescente qui lui apporte son gruau matin et soir, mais la première fois qu’elle le voit sous sa forme humaine elle a peur et s’enfuit. Il ne sait pas ce qu’on lui a dit mais elle revient le lendemain, armée cette fois, qui lui jette des coups d’œil farouches avant de lui poser son bol en bois et de filer. Le dénommé Ek’tat vient le voir lui aussi. Sans un mot, accroupi sous la pluie, qui l’observe sans même filer dans ses pensées. Il sent pourtant comme une crainte diffuse chez lui mais après tout ils l’ont dit, et il le pense lui-même, il est un monstre. Le fruit d’une technologie malade de son génie. Quilahi vient, dit-elle mentalement par une fin d’après-midi alors qu’il observe une colonie d’insectes ramenant des morceaux de feuilles Dieu sait où. Il lève la tête mais elle n’est pas là. Il la voit pourtant dans la forêt qui l’attend. Viens, je vais te guider. C’est une curieuse sensation. Il voit par ses yeux, pas exactement son regard sans doute mais il lit le chemin comme si c’était le sien. Elle ne le voit pas comme lui, c’est évident. Pour elle tout est relié, vivant, et elle fait partie de ce tout, jusque dans ses nerfs, ses cellules. Et soudain il comprend que ce qu’elle suit ce sont ses propres phéromones. Elle l’attend au pied d’un ayoba de belle taille dont les racines dessinent une cavité à l’intérieur de laquelle brille un feu elle lui fait signe de le suivre. Le sol est couvert d’un tapis de feuilles tressées avec au milieu un foyer délimité par un cercle de pierres. La fumée s’envole en colonne dans les entrelacs de cet arbre qui pourtant n’a pas l’air creux, des flammes jaunes, piquées de vert comme les yeux d’Ay’run. Où sommes-nous ? Dans un arbre, dit-elle en pouffant. Il a repris la forme des autochtones, évité de faire peur à celle qui lui apporte le gruau, il lui adresse un regard de biais qui l’a fait encore plus pouffer. Elle tapote le tronc, lui c’est K’hoba, il te soignera et t’expliquera mieux comment garder tes pensées. Me soigner ? Il pensait à ses plaies et bosses, souvenirs de l’interrogatoire mais justement ça commençait à aller mieux de ce côté-là. De ton chagrin. Mon chagrin ? D’être un monstre. Mais non ! Elle ne répond rien, lui tourne le dos et le laisse là. Et comment il va me soigner !? Je suis un monstre ! Et j’en suis fier ! s’écrie-t-il alors qu’elle disparaît déjà de sa vue. Chuuut quilahi, souffle l’arbre dans sa tête. Assis toi, arrache un peu de ces champignons-là qui me démangent et jette les dans le feu. Décontenancé le jaggernaut commence par chercher d’où vient la voix dans sa tête avant de comprendre et d’obéir. Voilà qu’il communique avec un arbre, comme c’est bizarre… c’est donc ça qu’ils appelaient la K’hana, ce lien…. Tu comprends vite, le complimente l’arbre. Les champignons font un peu plus de fumée en brûlant, un parfum poivré envahit la cavité, étourdissant ses pensées. Toute chose est vivante, lui dit K’hoba, toute chose est un individu à part entière, l’herbe et la fougère, l’arbre et la pierre, tout. Les Enfants de la Forêts Sacrée, comme vous les appelez. Oui, mais il y a aussi les créatures intelligentes quand elles viennent dans le pays des ombres. Le pays des ombres ? Quand elles deviennent oiseau, fauve, limace ou bien fleur… Ay’run peut faire ça ? Ay’run oui, et quelques autres… Quand leurs yeux sont verts c’est ça… ils ont voyagé. L’arbre se mit à craquer de plaisir. Oui ! Tu es un bon élève quilahi. Maintenant parle-moi de toi. Que veux-tu savoir ? Eh bien tout voyons ! Ainsi commence sa relation avec ce peuple tout entier qu’est à la fois la forêt et les autochtones, des Homs. Et comme promis ils lui enseignent à garder ses pensées invisibles. Et mieux encore. Ils chassent ensemble, ils lui apprennent leur environnement, comment repérer les micro-serpents et les mousses comestibles, les champignons médicinaux, et à faire cuire le cochon à la mode de chez eux. Au début bien sûr les choses ne se font pas sans mal, les autres, à l’exception d’Ay’run se méfient. On l’insulte, on le rabroue, mais peu à peu il se fait accepter et même mieux, apprécier, surtout quand il en vient à sauver une gamine d’un Zentl. D’après ce qu’il a compris les deux races ont signées un genre de pacte informel qu’aucun des deux ne respecte en réalité, et les affrontements sont sporadiques d’autant que les Zentl raffolent de leur progéniture. Ça se passe par une chaude journée alors qu’ils sont avec Ek’tat à chercher des baies noires pour la chamale quand soudain la mante surgit en poussant un cri d’attaque. C’est inhabituel parce que les Zentl préfèrent l’obscurité, le jour ils sont quasiment aveugles. Mais celui-là a faim, il est blessé et en mauvais état. Aussitôt Ek’tat s’interpose avec son gourdin mais le Zentl est plus rapide et le frappe à l’épaule, lui arrachant un cri, puis d’une secousse il se débarrasse de lui et fonce vers l’un des petits qui les accompagne. Le jaggernaut bondit sur en profitant de toute sa taille, lui enserre ce qui lui sert de cou et d’une pression brutale lui arrache la tête. La mante continue de bouger qui rue pour le jeter à terre, il roule dans les fougères et se relève avec la souplesse du combattant entrainé. Les enfants en profite pour s’égayer sur le premier caillou venu et bientôt c’est une pluie de projectiles qui s’abat sur la mante la faisant ployer, Nirvana l’achève d’un coup de hache au niveau de l’abdomen. Une espèce de vengeance pour Prana. Mais bientôt ils comprennent pourquoi ils ont trouvé ce Zentl-ci, l’Empire bien entendu, qui est en train d’installer des bases à quelques dizaines de kilomètres du village. C’est à cause de lui ! c’est lui qui les a attiré ! Accuse un peu plus tard un des villageois lors d’un conseil où il n’est pas présent. Il a sauvé I’sha ! Et alors ? Alors il ne l’aurait pas sauvé s’il voulait attirer les siens ici, et d’ailleurs comment aurait-il pu les attirer, il ne s’est jamais éloigné, ni en chair ni en ombre, nous y avons veillé C’est un shyn’ha c’est des démons ! Arrêtez donc de dire des stupidités, intervint Ay’run, K’hoba ne parle pas avec les démons ! Ni avec les traitres, son cœur est sincère. Peut-être as-tu raison, grinça la chamale derrière elle. Il est temps de le savoir ne crois-tu pas ? Les deux femelles échangent un regard. Il entend la voix d’Ay’run dans sa tête. Quilahi, viens ici s’il te plaît. Ils veulent son aide, ils veulent savoir ce que les siens sont venus faire ici, mais quand il entend les siens, ça lui fait bizarre parce qu’il ne sait plus très bien, lui le clone, l’être sans racine, qui sont les siens justement. Pourquoi sont-ils là ? Que veulent-ils ? Il n’en sait rien, il faut qu’il s’approche, parte en éclaireur. Mais on se méfie, pas question, il va les prévenir. Ay’run viens avec moi. Elle accepte, ils s’en vont dans la foulée. Une colonie ou du moins les structures à venir d’une colonie, il reconnaît les bâtiments, mais ils n’aperçoivent personne, tout est automatisé, même la sécurité. De lourdes tourelles tripodes à quadruple canon de 50 mm gardent les alentours, Sentinelles Hammer 50, commente-t-il, un rien dépité. Il connaît la suite, les Sentinelles vont sécuriser les alentours sur un rayon d’environ un kilomètre, à mesure que la base va grandir. Puis une usine d’armement de poche sera construite et ils pourront déployer des chars de combat pour les Zentl. C’est toujours comme ça que l’Empire procède. Stratégie de base. Dans ces conditions la vie dans le coin va drôlement vite devenir invivable. Il explique le problème à celle qui est devenue comme une amie. On ne peut pas les détruire ? Elle demande. Avec quoi ? Des arcs et des flèches ? Non, et puis le moindre incident et l’Empire va vitrifier la zone. Il faut être plus malin que ça. Il a une idée, il lui explique.

 

La tourelle est montée sur vérin hydraulique, les canons sur un axe à roulement à billes qui font un quart de tour dans sa direction quand il apparaît sous sa forme humaine et vêtu d’un uniforme marron mimétique, couleurs de l’intendance. Il a les bras en l’air, parle d’une voix forte et claire. Unité de maintenance A4235, autorisation OS2, demande autorisation de pénétrer sur zone pour procéder à vérification d’usage. L’autorisation il la connaît, c’est celle des unités habilitées à monter dans les tourelles, le numéro de matricule il improvise en espérant que, là, celle-ci n’est pas reliée à une quelconque base de donnée. Une chance sur deux et s’il se trompe… Il y a un silence, le tripode ne bouge plus, la gueule massive d’un de ses canons droit sur lui. Puis une réponse, voix métallique et artificielle de machine. Permission d’approcher, Soudain un rayon surgit de la tourelle qui projette autant de croix lumineuses et bleues à l’emplacement des mines. Il se laisse guider jusqu’à la machine et grimpe à l’intérieur. C’est un jaggernaut, il est entrainé au sabotage, ça ne lui prend que quelques minutes pour reprogrammer l’engin. Après quoi il ressort et s’enfuit rejoindre Ay’run dans la forêt ; Et maintenant ? demande-t-elle. Maintenant on fout le camp en vitesse. La tourelle pivote ses canons en direction d’une seconde Sentinelle, badam ! L’obus de 50 mm fait un gros trou fumant dans la carlingue de l’engin qui vacille avant de répliquer comme il le ferait durant n’importe quelle attaque, sans se poser de question. Mais la première Sentinelle s’est déplacée sur son côté droit de sorte que ses canons cette fois sont pointés sur deux cibles à la fois. Badam, badam ! Les projectiles sifflent sinistrement avant d’éclater, le premier finissant d’arracher la tête de la tourelle, le second frappant pile dans l’axe des canons. Ils s’enfuient pendant que le carnage d’acier et de plastique continue. Mais bien sûr il se passe ce qu’il craignait, des appareils de maintenance débarquent peu après, et tout recommence comme avant avec des engins neufs. La tribu regarde désolée les machines d’excavation massacrer la forêt et jour après jour les tourelles se rapprocher. La suite bien sûr il la connait à terme. Une société corrompue par l’Empire et ses colonies, une planète petit à petit reformatée aux besoins de ce même Empire. Il n’a pas envie de voir ça. Il s’est attaché aux Homs, à Ay’run, K’hoba, il a l’impression qu’ici au moins il a une réelle raison d’être et de vivre, qu’il pourrait se fabriquer des racines. Mais un matin ils lui annoncent qu’ils ont décidé de partir, s’éloigner des géants de fer comme ils disent. Mais vous ne pouvez pas abandonner K’hoba ici ! Ils vont l’arracher tôt ou tard ! Alors va dire adieu à ton ami quilahi, nous nous laissons des centaines d’amis ici, dit un des chasseurs tout en réunissant ses effets. Nirvana se sent soudain comme un gamin à qui on prendrait son grand-père. Il va voir l’arbre et pénètre à l’intérieur mais aucune pensée ne vient le visiter. Leur esprit voyage eux aussi, K’hoba est ailleurs et il se sent un peu plus seul, désemparé. Il doit faire quelque chose, il ne peut pas rester les bras croisés. Et que veux-tu encore faire ? demande plus tard Ay’run alors qu’elle aide Ek’tat à démonter une hutte. Tes maîtres sont les plus forts. Ce n’est pas mes maîtres, ce n’est plus mes maîtres ! Elle le regarde songeuse. Que veux-tu enfin quilahi ? Je ne veux plus être un quilahi, je veux devenir un anoye, je veux combattre les… les envahisseurs d’un autre temps ! Les uns et les autres échangent des regards surpris par cette tirade. Tu veux être un initié ? Lance la chamale du haut de son perchoir en le fixant. Mais-ce que Urun voudra de toi ? Il a vu Urun, en pensée. Ce n’est pas un dieu abstrait, c’est un arbre, le père des arbres. Un gigantesque ayoba quelque part dans les tréfonds de la jungle, protégé par un rideau de lianes épaisses comme des bras à qui les adultes présentent leurs jeunes à initier. Sur l’initiation il ne sait rien sinon que les plus faibles en meurent. Il se tourne vers la chamale avec un air de défi. Je suis prêt à prendre le risque, mais d’abord il faut se débarrasser d’eux, fait-il en montrant dans la direction d’une tourelle qu’on aperçoit déjà au loin. Mais comment ? demande Ay’run. Il ne sait pas, pas encore, mais il va trouver.

 

Brûlure du froid piquant contre la peau, odeur d’électricité statique et obscurité. Seule une raie de lumière trahie l’écoutille. Derrière la paroi vrombit le moteur à fusion de la barge filant vers les confins. Pilotage automatique, aucun oxygène dans les soutes. Nirvana a bricolé un respirateur à densité variable qui passe de main en main, une bouffée chacun jusqu’au prochain tour. Quatorze minutes de voyage. Quatorze minutes à flirter avec l’inanition puis la mort. Ils sont serrés les uns contre les autres, Ay’run contre lui qui le regarde mi effrayée mi admirative. C’est la première fois qu’on s’aventure dans l’espace ici et l’évènement est de taille même pour les plus solides guerriers du groupe. Ils ne sont qu’une poignée mais le jaggernaut a un plan et ce n’est pas la première fois qu’il monte une opération clandestine. Première fois par contre qu’il va affronter son propre camp mais il est confiant parce qu’il le sait, les géants ont souvent des pieds d’argile. La barge a quitté le secteur d’Echo 6 vers vingt et une heure, heure locale. Rien à signaler. La barge est un robot de transport qui quelques temps auparavant déposait de nouveaux engins de travaux. Ils n’ont pas eu besoin de prendre le secteur d’assaut. Entièrement automatisé mais pas complètement sécurisé, et le jaggernaut connaît par cœur le protocole de sécurisation parce qu’il s’est mille fois entrainé à prendre d’assaut ce genre de base. En cas de prise d’otage il arrive qu’on fasse appel à Lumière Noire. Il les a pourtant prévenus, ils pourraient très bien ne jamais revenir mais comme ils le lui ont fait remarquer ce sont les risques de la guerre. Pourtant au fond de lui, il est hors de question qu’il perde cette guerre-là. Une défaite et ce sera pour lui comme pis que la mort. Le déni de son choix et la mort programmée d’un peuple qu’il a appris à aimer et même à admirer. Un peuple qui est parvenu à une harmonie avec leur environnement toujours étrangère à l’Empire et à l’homme en général. Et pour commencer un peuple qui lui offre enfin un sentiment d’appartenance. Alors quand la barge intègre automatiquement la soute du Napoléon il est prêt. Ils sont une douzaine, ils pénètrent en silence dans la soute déserte et obscur, le froid qui y règne est tout aussi mordant qu’à l’intérieur de la barge. Surentrainé, le jaggernaut n’a pas de mal à saboter les ouvertures qui les sépare du reste de l’appareil. Le plan est simple, ils doivent faire diversion pendant qu’il sabotera le moteur à énergie noire du Napoléon. Il a bien réfléchi à la question, il sait que les soutes sont gardées à minima, que par là il n’y a essentiellement que des robots qu’il sera aisé à neutraliser et il leur a bien spécifié de ne pas essayer de pénétrer le cœur du vaisseau. Une diversion, rien d’autre. Sur le chemin il croise deux droïdes mais comme il a repris figure humaine et porte un uniforme de la maintenance, ils ne se formalisent pas. La machette est fixée dans son dos par une lanière de cuir. Soudain il la fait apparaître et dans un même mouvement enroulé les décapite l’un et l’autre. La lame se brise sur l’acier de leurs vertèbres mais les têtes sautent. Il se débarrasse de son arme inutile et s’empare des leurs. Il sait que leur neutralisation n’est que temporaire, que leur circuit annexe va bientôt prendre le relais et surtout donner l’alerte. Ils tomberont sur Ay’run et les siens. Le moteur est composé de quatorze catalyseurs à énergie froide et d’un cyclomère de cinquante mètres de diamètre qui occupe tout l’arrière et sert à capter la matière noire dont se nourrissent les catalyseurs. Le cyclomère ressemble à une gigantesque turbine avec au centre un mécanisme compliqué de captation et de mise en réserve. Brièvement solidifiée, la matière noire qui compose l’univers est ensuite acheminée à la vitesse de la lumière vers les catalyseurs qui la transforment en énergie à propulsion. Le procédé est récent et même les ingénieurs qui l’ont mis en place ne sont pas certains de savoir comment ça marche. Il balance les chargeurs à plasma et leurs batteries dans le cyclomère qui tournoie lentement en vrombissant. Les chargeurs bringuebalent entre les lames en se rapprochant du centre, avec leurs batteries leur puissance est équivalent à un bon kilo du meilleur explosif. Il sort, les androïdes sont en train de se réanimer, l’alarme a été déclenchée et la bataille s’est engagée aux docks du niveau 2. Nirvana a été spécifique, n’engagez pas de combat frontal et il sait qu’en matière de guérilla il n’a pas grand-chose à leur enseigner mais décide quand même d’aller leur prêter main forte. Les armes sont sécurisées à bord d’un vaisseau, fusil à plasma à rayonnement restreint mais même dans ces conditions contre des lances et des hachettes le combat est inégal. Il arrive juste à temps pour égaliser les chances et leur permettre une sortie. Ek’tat est à terre, la poitrine brûlée et trouée par un jet de plasma. Avec la technologie de l’empire ils auraient pu le sauver mais en l’état ils sont obligés de l’abandonner derrière eux. Ils laissent aussi quelques cadavres ennemis et quand une détonation retenti au niveau inférieur ils savent qu’il est temps de s’enfuir.

 

L’hyper-maréchal est réveillé en pleine nuit par son aide de camp. Il s’étonne immédiatement de trouver sa cabine plongée dans une semi obscurité, l’aide de camp lui explique, l’attaque, le sabotage et une barge qui s’est volatilisée. Klantz se met à hurler. Depuis quand ces primitifs savent piloter nos appareils !? Qui les a aidé !? Euh… il semblerait qu’un jaggernaut était avec eux. Quoi !? C’est impossible ! Ils sont conditionnés ! Mais les vidéos de surveillance du niveau 2 contredisent sa certitude, pire, les machines sont immobilisées jusqu’à nouvel ordre, impossible désormais de fournir l’énergie supplémentaire aux sites miniers déjà en place sur Z141. Combien de temps pour réparer ? Aboie-t-il à l’adresse de l’officier responsable qui ne sait plus où se mettre pour lui expliquer le problème. Deux lames du cyclomère ont été détruites et les autres sont sévèrement endommagées, il faut faire intervenir Xheros, la compagnie qui a l’exclusivité du procédé. Et l’hyper-maréchal sait ce que ça veut dire, des ennuis en cascade. Xheros va réclamer une fortune pour remplacer le cyclomère, les compagnies minières vont se retourner contre l’Empire et l’Empire contre lui, cette fois il en est sûr sa carrière est fichue. Alors que les mauvaises nouvelles s’enchainent sur le Napoléon, une escadrille de six Raptor abat la barge alors qu’elle rentre dans l’atmosphère de Corolis. Nirvana a fait sauter le pilotage automatique et parvient à diriger la barge en flamme dans l’océan des Eternités. Le choc est violent et les envoie rebondir contre les parois de la cabine qui rapidement prend l’eau alors que les Raptors arrivent en piqué pour terminer le travail. Dans le groupe peu savent nager et Ay’run n’est pas de ceux-là, Nirvana se métamorphose en catastrophe alors que les jets de plasma percent déjà les vagues. Dans le procédé il manque de se noyer. Quand soudain une horde de monstres ailés chevauchés par les autochtones attaquent frontalement l’escadrille. Le combat est inégal mais ils n’ont pas peur de mourir. Les plus proches sont abattus par les mitrailleuses rotatives tandis qu’une forêt de lances et de flèches rebondissent sur les carlingues. L’une d’elles traverse un cockpit et cloue le pilote à son siège, le Raptor part de travers, ses mitrailleuses hachent le ventre d’un des monstres avant de s’enrailler dans l’abîme de l’océan. Nirvana émerge soudain de l’eau avec Ay’run à demi inconsciente. Il l’entraine vers la rive, là-bas ils sont des centaines de guerriers. Il n’en n’a jamais vu autant, d’où sortent-ils ? C’est nous qui les avons prévenus, lui explique plus tard Ay’run. Ton plan était parfait mais nous avons pensé qu’il fallait que nous en profitions ici. Il n’en revient pas, ils se sont coordonnés à la vitesse de la lumière, comme un seul corps. K’hana, dit-il finalement, elle sourit, oui K’hana. Alors soudain les centaines de guerriers groupés autour d’eux se mettent à l’acclamer de toutes leurs forces, de toute leur énergie. Alors il la sent, la K’hana, ce lien, cette communion entre tous les éléments de cette planète, les plantes, les êtres, les objets, les animaux, et qui existait peut-être partout où le vivant pulsait. Elle s’insinue en lui comme une jouissance et une révélation. Une immense jouissance dans tous ses nerfs, une énergie pure et joyeuse qui court comme un sentiment amoureux, un flux continue qui s’éteint lentement à mesure que l’écho de la clameur s’évapore dans la forêt, tandis que la foule l’emporte aux confins de celle-ci.

 

Les secteurs Alpha, Bravo, Delta et Charlie ne répondent plus. A six heures, heure locale, deux derniers messages d’alerte sont parvenus de Delta et Charlie, là où sont encore disposées des troupes. Plusieurs attaques en cours, demande renfort immédiat. Renfort ? De la part des Légions Noires ? Mais sur le vaisseau mère on a immédiatement d’autres problèmes à traiter. Deux heures plus tard Klantz rentre en transe, ce n’est même plus de la colère c’est un cyclone, même les androïdes n’osent pas approcher de ses appartements. Il veut atomiser cette planète, il veut les bombardiers Hitler chargés jusqu’à la gueule de thermonucléaire et raser aux oignons toute vie à sa surface, à commencer par ce traitre de Volorys et ce foutu roi. Ceux-là il veut même qu’on les lui amène en personne, il va leur faire subir la question et la question extraordinaire avant de les balancer dans l’espace. Klantz vocifère après ses officiers qui regardent conjointement leurs pieds. Vous entendez !? Je les veux ici ! Ils vont voir ce que c’est que notre moyen-âge à nous ! Ils vont comprendre les vertus de la science ! Et les vertus de vous taire Klantz vous y avez pensé ? Déclare derrière lui une voix glaciale comme une lame de guillotine. L’hyper-maréchal se fige, il a reconnu la voix, avant de se retourner devant l’hologramme de l’empereur en personne. Majesté ! Tous ploient un genou à terre et salut l’empereur d’un même chœur. Le ton de celui-ci est cinglant et sans appel, Klantz est immédiatement démit de ses fonctions et rétrogradé, des troupes au sol exclusivement composées de robots sont envoyés sur Corolis, rendre compte, avec ordre express d’éviter l’affrontement. Bravo et Alpha ont été détruits par des Sentinelles sabotées, Delta et Charlie ont été attaqués, aucun survivant et des cadavres de locaux partout, apparemment une attaque parfaitement coordonnée. Reste trois secteurs intacts mais quarante-huit heures plus tard les compagnies décident que toute cette affaire a coûté trop cher, ordre de plier bagage. Z141 attendra qu’on construise une station spatiale dans le secteur, d’ici là….

 

Ay’run était magnifique avec ses petits seins nus aux extrémités peintes d’argile rose, les perles qui cascadaient tout du long jusqu’à son nombril rehaussé de motifs oranges, ses cheveux tressés, ornés de petits os et d’autres perles de couleurs, les extrémités prolongées de feuilles d’ayoba, nue, les cuisses et le sexe peint de blanc. Elle avança vers lui, ses yeux saturés de vert et déposa dans sa main un peu de badyn. K’hoba lui en avait déjà donné une fois pour l’aider à voyager, la drogue n’avait pas le même effet que sur eux, impossible d’influencer son logiciel de télépathie et un fort pouvoir addictif, il n’en n’avait jamais abusé, mais cette nuit il savait que c’était important. Cette nuit il allait devoir être fort et le badyn l’y aiderait. Cette nuit il ne sera plus quilahi car il était enfin devant Urun en personne. Sa taille était invraisemblable, un géant qui dépassait la canopée et la couvrait de ses ramures, des torons de lianes en rideau, imperceptiblement mouvantes. Le badyn le saisit doucement alors qu’elle lui offrait un baiser tendre et lent avant de le prendre par la main et lui faire franchir le seuil des lianes. Au-delà cela sentait l’humus et les champignons, l’humidité et le parfum citronné de quelques fleurs des profondeurs de la forêt. A bientôt, lui dit-elle en lui lâchant la main, ses petites dents tranchantes baillant d’un sourire avant de disparaître et de rejoindre les centaines de guerriers qui l’avaient amené ici en hurlant à la victoire et même en scandant son nom. Maintenant il n’y avait plus que la clameur silencieuse de la forêt, le bruit incessant de la vie et de la mort qui se bataillaient dans les herbes hautes et coupantes, les fougères majestueuses, sur les branches moussues des ayobas. Le grésillement laborieux des insectes, les cris des singes mango et des oiseaux sauteurs, le chant de la stridule et les hurlements de peur d’un petit d’ours vert devant une mante géante. Tout ça il l’entendait comme si l’arbre était une immense chambre d’échos alors que les lianes commençaient à danser autour de lui. Leur contact était doux, une caresse, un picotement puis une brûlure. C’était douloureux, il recula contre le tronc monstrueux et la mousse qui le caressait et le picotait en même temps tandis que suintait sur lui un suc collant. Il sentait l’arbre pulser contre sa peau, c’était chaud, vivant, ce n’était pas végétal mais animal. Un animal, un mammifère qui serait resté enraciné là pendant des siècles, presque fossilisé et les lianes étaient des tentacules qui le palpaient et le brûlaient. Il sentait leur venin s’insinuer en lui mais il était encore dans les vapeurs du badyn et c’était encore supportable, la douleur, la vraie, vint après. Quand les lianes s’agrippèrent à sa peau à ses muscles et s’y enfoncèrent lentement. Alors Urun se mit à parler et tout en le forant de ses lianes géantes, ses mots et ses images envahissaient son esprit.

 

L’arbre monstre prenait vie et chair, viande moirée et rugueuse, orné d’un œil globuleux et jaune comme un nœud qui grossissait telle une tumeur dans son cerveau, ce n’était pas un arbre mais une très ancienne entité d’une très ancienne civilisation. Il y a longtemps mon peuple était comme le tien, avide et stupide, rongeant l’univers sans but, plein de son savoir et de son orgueil de civilisé. Et cela nous a détruits. Bien avant que le singe devienne homme notre empire s’effondrait et bientôt mon espèce dépérit. Je décidais de m’exiler et errait longtemps dans l’espace avant de m’enraciner ici comme je m’enracine en toi. Mais tu es infertile, tu n’as ni père ni mère, nulle origine, un composite, même tes émotions sont un composite. Il ne te reste que tes malheureux vingt pourcent d’humanité pour espérer, espérer… comme vous le faites vous tous les humains, espérer une vie meilleure, espérer plus de çi ou de ça… quand il n’y a rien à espérer et tout à vivre. De mon union avec cette planète est née la vie, j’ai cultivé les êtres et les espèces comme je te cultive toi de mes racines, à chacun d’eux j’ai donné la connaissance et la saveur de la K’hana mais pour toi je ne puis rien, sinon te déchirer et te laisser pourrir. Les mots semblaient des paradis perdus tandis que la douleur courait dans tous ses nerfs à mesure que sa chair se rompait, éclatait, se délitait, goûtant de sang, les tripes bientôt à l’air mais conscient et hurlant tandis qu’à ses oreille les Enfants de la Forêt éclataient d’un rire sacré. Nous t’avons mené jusqu’ici parce que tu étais faible, sans repère mais pas sans ressources. Ay’run avait comme moi foi en toi et nous avions raison. Aujourd’hui réjouis-toi car vient le temps de ta délivrance, tu serviras cette planète pour toujours et un peu de toi sera en nous. La nature est cruelle et tu nourris sa cruauté, l’harmonie est à ce prix-là. Tandis que les mots et la souffrance s’emparaient de chacune de ses cellules, il vit au-delà de toute chose cette civilisation millénaire, ses industries, ses monstrueuses montagnes de déchets et Urun disparaître dans les confins. Il sentit le suc de la vie par tous ses pores, ses muscles ses os, flamber comme un incendie de lumière et la jouissance ultime d’être en harmonie complète avec la planète tout entière, il était devenu la K’hana personnifiée et cela ne dura qu’un instant, comme un cadeau avant son ultime et ineffable agonie alors que son pauvre crâne de clone mimétique fondait, se déformait, fumait et dégouttait sur les replis des racines géantes.

 

Le prince Volorys et le roi s’approchèrent d’Ay’run, tous trois souriaient de ce sourire féroce et aiguisé qu’ils avaient, tous trois les yeux saturés de vert. Ma belle tu as merveilleusement complété nos plans, je te félicite, dit le prince, Urun est un sage conseiller, répliqua-t-elle.