Univers – Dieux, créatures et sorciers

–          Il n’existe que deux choses dans l’univers contre lequel on ne peut pas lutter, le progrès et la bêtise.

–          Einstein ?

–          Non, moi-même.

–          Pas mal.

–          Bin dans ce cas on est drôlement mal barré parce que eux question progrès et connerie c’est des synthèses, fit remarquer Mr Brown.

Le fusil claqua, un vieux M30, calibre 50 pour chasser la grosse bête comme disait Mr Smith. Le crâne du zombie éclata comme une pastèque à point.

–          J’en ai peur, répondit Mr Jones.

–          Ah en voilà trois…

Ils arrivaient par la 5ème avenue, un cavaleur et deux normaux. Le premier en avant, les yeux révulsés, le visage pourri, maculé de sang, de vers, de pollen gluant, qui fouinait partout, comme s’ils s’en servaient de chien de chasse. Mais c’était impossible. Tous les tests de laboratoire, les dissections, toutes les observations depuis le début de l’épidémie l’avait démontré. La plupart n’étaient plus capables de la moindre organisation sociale, du plus petit apprentissage. A peine si on décelait chez eux une forme d’instinct de survie, pour autant que ce terme soit adéquat les concernant, et un énorme appétit pour tout ce qui était vivant.

–          Eh mais dites-moi, c’est pas le petit Tommy ça ?

Mr Smith porta ses lunettes HD à ses yeux.

–          Si je crois bien. La roue a tourné on dirait.

–          Le petit Tommy ? Lequel, j’en ai bien connu deux douzaines, demanda Mr Jones

–          Tommy Lavora, le fils de Napoli Lavora.

–          Le mac d’Atlantic City ?

–          Lui-même…

Mr Jones imita Mr Smith.

–          Incroyable ! Je crois bien que vous avez raison.

–          Comme quoi il n’y a pas que du mal partout.

Le fusil craqua dans l’air lourd et humide de New York, la tête du cavaleur, ex Tommy Lavola, éclata.

–          Vous avez vu à côté ? C’est Franck Carlotti !

–          Non ?

–          Si !

–          Mais non, Carlotti était plus grand.

–          Quand il avait encore ses deux pieds, regardez la chaîne en or qu’il a autour du cou, ça vous rappelle rien ?

Une médaille de San Génaro, le saint patron de Little Italy. Mr Brown n’en croyait pas ses yeux non plus.

–          Vous croyez qu’ils se rappellent qu’ils étaient ?

–          Pas la moindre chance, c’est à peine s’il leur reste un cerveau.

–          Etrange… fit Smith avant de faire feu.

Brown, Jones, Smith, Black, White, Pink… ce n’était bien entendu par leur véritable nom. D’ailleurs personne ne connaissait leurs véritables noms, ni n’était vraiment capable de les distinguer des uns des autres. Ils cultivaient le mimétisme comme l’anonymat, fuyaient les témoignages, les signalements, les signes particuliers. Ils portaient uniformément des lunettes noires, costumes noirs, cravates noires, chemises blanches, et pour une raison mystérieuse des chaussures jaunes.

Les gens devenaient chatouilleux quand on tirait sur un de leurs proches, même mort. Ils devenaient superstitieux aussi quand le mort se relevait pour aller mordre quelqu’un. L’un dans l’autre il était préférable pour les Régulateurs de préserver leur anonymat, d’agir vite, et de ne jamais rester longtemps au même endroit D’où le surnom qu’on leur avait donné sur la Côte Est, les Zombies Cowboys. Pourtant, comme aurait dit Mr Brown, il l’en fallait bien des comme eux.  Un certain nombre avaient appartenu un jour à une des brigades de police d’une des grandes villes de l’est, certains avaient été pompiers, le reste était d’anciens condamnés, à qui on avait proposé le job en échange de leur liberté. Septembre II les avaient tous mis au chômage. Mais personne ne connaissait mieux la côte qu’eux.

 

Tout avait commencé après les élections, quand Johnny Syndicate et son parti avait finalement pris la tête de l’UWA. Quand la planète avait décidé de fermer ses frontières, surtaxer les importations et subventionner à outrance l’économie locale. Quand surtout les grands patrons de la biotechnologie se retrouvèrent sous les verrous, accusés d’avoir comploté et tenté de faire assassiner Syndicate à Sumatra. Et ce qui n’était encore qu’une mode plus qu’un mouvement, devint rapidement une idéologie. L’UWA contre les chiméristes. L’ordre du monde désormais édicté par des nationalistes terriens contre des rêveurs dangereux. Les uns souhaitant mettre le monde sous cloche et les autres de taper dans la boîte de Pandore et le réinventer. Beaucoup de leurs arguments plaidaient en la faveur du chimérisme, des centaines de milliers d’espèces avaient déjà disparu, les pingouins n’existaient plus que dans des dessins animés et beaucoup de gens pensaient qu’ils avaient su chanter et faire des claquettes. La biotechnologie « légale » avait plus ou moins compensé à coups de version 1.2, puis 2.0, puis 3.6 du même génome modifié. On pouvait toujours manger du plancton, du bœuf, différentes espèces de riz, du maïs, du poisson cloné, du soja amélioré. Il y avait des clones dans les zoos, et des recréations à partir d’ADN souche, très peu d’originaux. Les animaux et les plantes sauvages rarissimes bien entendu. Et puis il y avait ce que les chiméristes appelaient les nouveaux besoins, l’abolition du travail, les hommes remplacés par des chimères à leurs ordres, au lieu des machines toujours soupçonnées de pouvoir prendre le pouvoir. La possible création d’êtres fantastiques, des dragons, des anges, qui boosteraient l’économie des jeux et du spectacle et « embelliraient la terre ». Et bien entendu tout cela sous le contrôle parfait de la main humaine, la seule, la vraie…

A cette revendication, soutenue par les pays où on mourrait toujours de faim et les lobbies de la biotechnologie, l’UWA avait répondu par un bras de fer économique. Un bras de fer qui comme de juste écrasa les plus faibles, et obligea les autres à se regrouper. Jusqu’à ce que les directeurs de Marvel-Sony et Biotech Universal soient soudain jetés en prison. La réponse des extrémistes chiméristes ne tarda pas. A 11h09 heure locale, le 11 septembre 2194 un drone gros comme une tête de cheval lâchait une bombe bactériologique dite « mutante » sur le siège de l’UWA, à Manhattan. En trois jours la jungle envahissait l’ile, Gargantua Elastica dans le jargon de la biotechnologie, la Vengeance de Montezuma pour le monde entier. Un complexe multiforme de plantes carnivores à croissance accélérée. Des espèces croisées d’Amazonie, et du sud-est asiatique, capables de dévorer un bœuf, ou le dissoudre en une heure. Imitant l’odeur de la pourriture, pour attirer les charognards, et suintant une sève empoisonnée calquée sur le principe dit de l’araignée. Les plantes ne se contentaient pas de paralyser les victimes en les maintenant en vie, elles les infectaient de leur semence. Mais au lieu de germer, comme l’avait espéré les bricoleurs savants qui avaient eu cette brillante idée, les graines de Gargantua Elastica mutèrent déclenchant ce que les autorités sanitaires avaient baptisé depuis le SCD, Syndrome de Catatonie Dégénérative et le public le virus Zombie. Ou VZ.

17 millions de zombies à ce jour rien que sur la Côte Est, et encore, sans les Régulateurs il y en aurait eu deux fois plus. Au départ le virus n’avait été localisé qu’à Manhattan, et quelques rares cas dans les environs de Brooklyn. On s’était rapidement aperçu que non seulement ils réagissaient comme au cinéma, agressifs et cannibales, mais que leurs morsures contaminaient toutes leurs victimes, humaines ou non. Selon la gravité de la blessure elles passaient d’un état à un autre entre 12 et 36h. Alors un général 6 étoiles eu une brillante idée, raser la ville, la vitrifier tel Sodome et Gomorrhe réunies, au napalm, et pourquoi pas le tout arrosé d’une bombe nucléaire de faible amplitude. 4 millions de morts rien que sur la seule île de Manhattan, deux millions de zombies, et ce trois jours après l’explosion de la bombe mutante, le général en question n’eut pas de mal à convaincre ce qui restait de l’UWA.

La ville brûla pendant tout un mois. Tout un mois durant lequel le Gargantua Elastica se transforma en spore, essaimant sur toute la longueur de la côte ses germes. Le mois suivant, la terre brûlée, et totalement irradiée, était encore plus fertile, la jungle carnivore engloutit l’ensemble de la ville ainsi que la totalité du New Jersey. Ce fut vers cette même époque que commencèrent à réapparaître les vieux guides geek contre les invasions zombies, sauf que cette fois plus personne n’avait envie de rigoler. On avait bien compris qu’une solution globale était hasardeuse, brûler un zombie revenait à contaminer l’air, et pour le moment aucun vaccin ou rétrovirus n’avait été découvert.  On alla d’abord dans les prisons chercher des volontaires à la chasse, puis se joignirent ex policiers et pompiers. 30 crédits par tête plus 2000 dollars par semaine de vacation. Un salaire en or mais un boulot risqué.

Des caméras étaient fixées sur leurs fusils qui enregistraient chacune des exécutions. Souvent c’était assez simple. Il suffisait de se poster en hauteur et d’attendre qu’ils apparaissent. Le plus généralement, la technique consistait à les amener vers eux. Le bruit, le mouvement, l’odeur de la viande fraîche les attiraient. On pendait une chèvre vivante à un lampadaire et il ne fallait pas attendre 10 minutes avant qu’ils rappliquent en gémissant. Encore fallait-il ne pas tomber sur une colonie, à moins d’être très sérieusement armé.

–          47, je crois que j’ai mon quota du jour.

–          31, pas mal, fit Mr Smith en vérifiant le compteur sur la caméra.

–          Plus les miens, fit Mr Brown, ça nous en fait 123, on pourrait aller du côté de Harlem, ma femme veut un nouveau manteau pour cet hiver.

Les trois hommes sortirent de l’immeuble, fusil à la main, et grimpèrent à bord d’une Chevrolet rouge sang bardée d’acier. La jungle et les zombies avaient rendu la circulation aérienne hasardeuse, on en était revenu au bon vieux temps de l’automobile, et ressorti les antiquités flamboyantes de l’Amérique passée. Carrosseries, roues, moteurs, avaient été adaptés aux nouvelles conditions. Trois cent chevaux, roues motrices, blindés, pare-chocs buffle, ABS, tout le toutim et des injecteurs à la nitro en cas d’urgence.

–          Peut-être serait-il temps que vous fassiez remarquer à votre femme qu’il n’y a pas eu d’hiver dans la région depuis 15 ans.

–          Ouh là non, on passe plus l’hiver ici depuis longtemps, nous allons en Alaska.

–          Il y a encore l’hiver là-bas ?

–          Une année sur l’autre.

 

Comme cela arrive souvent après d’ultime catastrophe, comme cela s’était déroulé des siècles auparavant après le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki, toutes les nations, régions autonomes, enclaves, comptoirs commerciaux, cités-états jurèrent la main sur le cœur qu’on ne les y reprendrait plus. Et conjointement se pressèrent de se doter d’armements biotechnologiques susceptibles de répondre aux attaques terroristes et éventuellement d’anéantir toute vie humaine intelligente.  Le tout au nom du fameux équilibre de la terreur. Les prédicateurs et experts du XXème siècle s’étaient trompés, le monde ne serait pas livré un jour aux scorpions et aux cafards après le feu nucléaire. En réalité il risquait d’être livré à toute la fantasmagorie cauchemardesque qu’avaient un jour craint civilisations et traditions. Ça devenait n’importe quoi même se dit Sterling en jetant un coup d’œil sur le côté. Quatre soldats des unités WW rigolaient entre eux à l’autre bout du comptoir. Des pintes de 100 cl devant eux, dans leurs uniformes virtuel d’un noir si opaque qu’ils donnaient l’impression d’absorber la lumière. Ce qu’ils faisaient à vrai dire, masquant totalement leur corps uniformément nu, les formules magiques tatouées sur leur peau. Leur musculature animale.

WW : WereWolf, loup-garou.

Les tatouages c’était du folklore militaire, mais le nom n’était pas une métaphore. Elle en avait vu se transformer une fois à Copenhague. Au beau milieu d’une gare routière, comme ça, pour rigoler, foutre la frousse aux civils. Ils n’avaient pas besoin de la lune, ils faisaient ça à volonté. Comme les nouvelles unités SAS-Vampires. Elles ne pouvaient combattre que la nuit, mais le jour avaient toutes les apparences d’êtres humains.

Loups-garous, vampires, goules, tous sortis de l’imagination malade et des cuves d’une compagnie anglaise, BREED. Le Japon prévoyait de lancer un Godzilla d’ici dix ans, et une escadrille de dragons servait déjà dans l’armée de l’air chinoise. Des bestiaux de trente tonnes pouvant cracher du napalm quasiment à volonté et transporter un bataillon de chars. La guerre devenait carrément bizarre.

Elle retourna la pièce qu’elle avait dans la main. Une vieille pièce en argent massif. Pile, les armes de feu le Royaume Uni, face sa Majesté Elisabeth II. 10 livres sterling, en valeur réelle ça ne valait plus rien, en valeur sentimentale c’était censé la rappeler à son devoir. Code Blackwind.

Ce que cela signifiait exactement, elle n’en avait pas la moindre idée. Mais à l’instant même où Fazir l’avait prononcé elle avait instinctivement sut ce qu’elle devait faire. Elle n’y pouvait rien, ils l’avaient inscrit dans ses gènes, dans sa mémoire, dans sa chair même. 3 ans de laboratoire, de tests, d’entraînement. Trois ans avec au cœur ce code d’activation. Elle avait disparu du jour au lendemain.

Elle s’était installée à Oslo, sans savoir non plus pourquoi. Avait trouvé un travail de bureau, et un petit ami. Bien entendu elle avait changé de nom, teint ses cheveux en noir, et fait modifier son visage. Tout ça sans se poser de question, comme si c’était la chose la plus normale au monde. Et puis un jour elle avait reçu un colis. La pièce de 10 livres et une photo.

La pièce était un ordre d’exécution.

Ramir Fanjar, le président du Front Terrien.

 

Syndicate et son administration n’avaient pas résisté à la catastrophe de Septembre II. Syndicate avait d’ailleurs disparu, un bruit courait qu’il était atteint du VZ, qu’on l’avait filmé entrain de dévorer un enfant dans une rue de Manhattan. Mais jusqu’ici on n’avait rien vu de ce genre sur la toile. Ce qui restait de l’UWA avait cherché un compromis avec les compagnies, les patrons de Marvel-Sony libérés et blanchis, ceux de Biotech-Universal, condamnés à du sursis, le rapport de la NCIA accusant un coup d’état au sein du parti, désavoué. Tout le monde manipulait tout le monde. Et finalement on avait trouvé un accord, grâce à Ramir Fanjar.

Président de l’Union Panindienne, chef du parti historique du nationalisme terrien, 3ème mouvement mondial en termes d’adhérents. Proche des mouvances du retour à la terre, de la décroissance et des hygiénistes de tous bords. Et accessoirement le nouveau héros planétaire. Beau, jeune, ancien comédien et star du cinéma panindien, chanteur, danseur, deux enfants, une femme sublime.

Pourquoi ils le voulaient mort ? Pourquoi l’armée du Common Wealth voulait éliminer l’homme qui avait fait cesser une guerre perdue d’avance. On ne peut arrêter ni le progrès, ni la bêtise. Mais était-ce vraiment l’armée ?

Elle traça un 43 sur la mousse de sa bière.

–          Ah non 42 ! s’exclama une voix enjouée à côté d’elle.

–          De quoi ?

–          La réponse à la question du secret de l’univers c’est 42.

Le soldat WW lui souriait de toutes ses dents. Un beau gosse avec de petits yeux noirs un peu bridés qui imitaient parfaitement ceux d’un chien. Voilà qu’elle se faisait draguer par des loups-garous… Oui vraiment, ça devenait n’importe quoi cette planète.

–          Ah ouais ? De quoi tu parles ?

–          Bah le Guide du Routard Galactique !

–          Connais pas.

–          Quoi tu connais pas ? Mais…

–          Ecoute le toutou, je suis pas d’humeur alors va retrouver ta meute tu veux bien ?

C’était probablement involontaire mais ces mutants partageaient le même caractère docile que les chiens vis-à-vis des hommes en général. Ils obéissaient de la même manière, tant qu’on ne les agressait pas gratuitement ou qu’on ne leur en donnait pas l’ordre, ils n’attaquaient pas. En principe. Les lèvres du soldat se retroussèrent brièvement, il n’avait pas l’habitude qu’on le rembarre, mais il était bien dressé et passa son chemin en grognant dans sa langue.

Autre effet collatéral ils avaient développé un langage. Mais personne ne savait exactement ce que cela pouvait bien signifier.

Le 43 avait presque disparu de la surface immaculée, elle repensait à sa mission.

L’armée n’avait aucun intérêt à faire tuer Fanjar. Par contre une compagnie de biotechnologie… de ces partisans extrémistes de la dérégulation biologique… Etait-il possible que le laboratoire l’ait programmée à l’insu de l’armée ? Ou l’armée avait-elle collaboré avec le labo. Et qui étaient-ils d’ailleurs ? Elle n’avait aucun souvenir d’un nom, d’un logo, à peine si elle se rappelait du bâtiment, et de quelques séances, examen, entraînement. Avant d’obéir il fallait qu’elle sache.

Alors elle était retournée à Londres.

–          Vous êtes inconsciente Sterling, me contacter alors qu’ils ont déclenché Blackwind.

–          Alors vous êtes au courant.

–          Bien entendu.

Oui, bien entendu. Après tout, le colonel Zimms n’était à la retraite que depuis 5 ans.

–          Qui est Blackwind ?

–          Je ne comprends pas votre question.

–          C’est quoi Blackwind, le programme, qui est derrière le laboratoire ?

–          Blackwind est un code d’activation biologique, je pense que vous le savez mieux que moi non ?

Il mesurait dans les un mètre quatre-vingt, élégant, vêtu d’un manteau en cachemire bleu nuit, et faisait 30 ans de moins que son âge légal, 76 ans. Pas de chirurgie plastique, d’embaumage sophistiqué, juste de bonnes dispositions génétiques et de l’énergie pour un bataillon. Sterling prit une mine grave.

–           Oui. Je ne m’appartiens plus, je fais des choses que je ne comprends même pas, et le pire c’est que je ne me trompe jamais, comme si j’avais travaillé dans un bureau toute ma vie, et parlé suédois à ma naissance.

–          Bénissez votre entraînement.

–          Blackwind n’est pas seulement un code d’activation, c’est un programme d’assassinat politique.

–          Non c’est un ordre de mobilisation des unités clandestines, d’ailleurs la clause 411 interdit les assassinats politiques.

–          Le cyborg envoyé pour tuer Syndicate avait reçu un ordre Blackwind. Quant à moi, voilà ma cible.

Elle ouvrit la paume de sa main, dévoilant l’image scannée de Fanjar. La bouche du colonel se pinça imperceptiblement.

 

Fanjar, pourquoi lui ? Le programme Special Soldier-21 dont elle a bénéficié, est le fruit de la collaboration entre le MI7, la NCIA et le Gonganbu, les services intérieurs chinois. Financé partiellement par le Security Council et l’USOF. Et plus largement par Pharmaco Military. On l’a mis au point par souci d’économiser et de rentabiliser les unités d’élites. Dans l’espoir qu’un jour les armées n’aient plus besoin que d’effectifs réduits, et que les guerres soient courtes. Blackwind, concerne plus généralement le personnel en place dans ces unités, qu’il fasse partie ou non du programme, n’importe qui au sein des Delta Force ou des SAS sait à quoi fait référence ce code. Et ils connaissent tous déjà leurs ordres.

 

J’avoue, quand pour la première fois on m’a parlé de ce projet de mobilisation mondiale des forces d’élites, je n’ai pas trouvé que c’était une mauvaise idée. Le monde me semblait sans doute trop instable alors pour que nous renoncions à une telle force d’interposition. Et en même temps pour moi c’était le signe d’une volonté commune, le signe que les nations, les cités et les enclaves les plus puissantes de notre planète avaient enfin décidé de travailler ensemble. J’admets je suis un mondialiste convaincu. Je suis persuadé que la civilisation humaine disparaitra si ne nous trouvons pas un moyen de tous nous unir. Nous n’avons plus les moyens de nos conflits millénaires. L’histoire des peuples est un luxe que nous ne pouvons plus nous offrir, les vieilles thèses de la concurrence commerciale sont dépassées. L’union fait la force, comme dit le proverbe. Mais visiblement Blackwind a d’autres ambitions.

 

–          Fanjar est un chimériste modéré et un écolo convaincu, s’il meurt la nouvelle coalition ne tiendra pas un mois.

–          Le PNT voudra reprendre la main, et les chiméristes retourneront dans la clandestinité. Qu’est-ce qui va se passer avec ceux-là ? fit-elle en hochant la tête vers les soldats-garous.

–          L’armée les fera probablement piquer, répondit le vieil officier pince-sans-rire.

–          Ou les revendra à l’USOF, Blitz, à la NCIA.

–          Violer la clause 411 c’est une chose, rompre avec les résolutions internationales sur la non-prolifération des armes mutantes s’en est une autre. Nous avons déjà suffisamment ouvert la boîte de Pandore comme ça, si nous continuons, même l’espoir finira par s‘envoler.

–          Je suis d’accord, mais ce n’est pas l’avis de tout le monde visiblement. Qui aurait intérêt à faire capoter les accords ?

 

La liste est longue. Pour commencer les faucons de tous bords, les banques de la biotechnologie, les extrémistes chiméristes, les associations religieuses du monothéisme orthodoxe, les écoterroristes sud-américains, comme ceux qui ont fourni la bombe mutante qui a détruit New York. Et puis les ultras de déréglementation bio, une bonne poignée de compagnies de l’agroalimentaire, du textile, et des accessoires de maison. La nouvelle mode : les salons vivants. Je ne sais pas comment les gens font. Cette impression de s’assoir sur un être vivant qui n’en n’est pas un tout en l’étant. Ces anamorphoses Ikéa où des serpents cobras deviennent de jolies tasses à thé, et des théières des lapins roses. Des lapins roses qui respirent, sautillent, chient, pissent. J’ai fait cette expérience à Séoul, il y a un an. Delirium Tremens en live. J’ai cru que j’allais mourir. C’est une abomination ! Je promets à Sterling de me renseigner à elle de s’arranger pour retarder l’exécution. Mais je ne suis pas inquiet, elle est intelligente. J’étais encore en poste au moment de l’attentat de Sumatra. Direction des Operations Spéciales du renseignement militaire. J’ai tout de suite envoyé une équipe dès que j’ai appris qu’elle était impliquée. Elle l’ignore bien entendu. Comme elle ignore que nous avons trouvé le crâne d’une série E, lu sa puce CPU, et que c’est mon ancien adjoint qui, sur ma recommandation, a transmis anonymement l’information à Blitz. C’était le seul moyen pour qu’elle revienne vers nous, que nous puissions la protéger.

Blackwind.

Mais maintenant elle confirme ce que je crains depuis que nous avons trouvé ce crâne. Que Blackwind est un piège, un Cheval de Troie. Reste à savoir pourquoi, pour qui. Et plus urgent même : est-ce que Sterling est la seule à avoir reçu l’ordre d’éliminer Fanjar ? Où il est d’ailleurs celui-là ? A Hollywood, pour la remise des oscars. Je suis à la retraite mais j’ai toujours mon propre réseau. Après 25 ans passés dans le renseignement j’ai appris qu’il vaut mieux assurer ses arrières. Le SBI est d’ailleurs déjà au courant. Un réseau chimériste aurait été démantelé, un attentat déjoué. Qui les finance ? Les interrogatoires n’ont paraît-il rien donné pour le moment, mais la vieille prison de Guantanamo a été réouverte. Quand à Fanjar, eh bien il s’agirait d’un de ses sosies à Hollywood. Personne ne sait exactement où est actuellement la version originale.

–          Mon vieil ami le Colonel Kwan Zimms.

–          Kwan ? Père chinois ?

–          Ma mère, hong kongaise.

Je suis marié depuis 25 ans avec le renseignement et depuis 31 ans avec la City. Esther, ma femme, est la nièce d’Herman Heiss, le PDG de la division européenne de Goldman Sachs. Et sa sœur est mariée à Françoise de Pontavieu la N°2 de Marvel-Sony. Concrètement j’ai un accès direct à toute la nouvelle noblesse d’Europe. Ce du reste pourquoi le MI7 m’a confié la direction des Opérations Spéciales pendant 11 ans. Et comme chaque Noël, ma femme et moi sommes invités à Windsor, célébrer l’événement avec les grands noms de la finance et de la Nouvelle Economie. Il y a deux ou trois siècles de ça nous aurions partagé le champagne et la dinde avec les papes d’Internet, de la conquête spatiale, ou de la robotique, aujourd’hui il n’y en avait plus que pour ceux de la biotechnologie. C’est une drôle de race. Tous atteints du Complexe du Démiurge. Tous absolument persuadés qu’ils vont refaire le monde, au sens propre. Que l’humanité n’attend que ça. Et en plus ils se prennent pour des artistes…

–          J’aime beaucoup Hong Kong, vous y êtes déjà allé ?

Je reconnais qu’il faut de l’oreille pour les entendre quand ils persiflent. Que je ne sois pas capable d’aller jusqu’à Hong Kong signifiait que je n’étais payé qu’en dollars britanniques, impossible à dépenser au-delà de Reykjavik. Bref que je n’étais qu’un pauvre fonctionnaire sans le sou en dépit de mon grade.

–          J’y ai une maison.

Dans les hauteurs de la baie, une antiquité du temps de l’Empire, l’ancien collège La Salle, et considérant la mentalité hong kongaise, un authentique miracle urbain. Mais il ne m’écoute déjà plus, des fans l’ont reconnu, une femme d’une quarantaine d’année qui minaude comme une gamine de 17. Il s’appelle Andy Rox, l’inventeur de Double Masse et du Colonel Tengu, des combattants vedettes du MixFight, édités par Marvel-Sony. Le général me sourit.

–          Venez, je vais vous présenter à notre hôte.

Chaque année un des capitaines de l’industrie mondiale, ou une grande fortune est chargé à tour de rôle d’organiser le Noël de Windsor. C’est l’occasion pour tous d’en mettre plein la vue. Cette année bien entendu la fête est mutante. C’est Mario Chavez, le nouveau patron du MATU qui nous reçoit. Monsanto AnimalTech University qui depuis quelques années déjà a supplanté le MIT dans à peu près tous les domaines. On se connait déjà lui et moi.

–          Colonel c’est toujours un plaisir de vous revoir. Comment va Li ?

–          Ma fille va bien je vous remercie et vous-même, votre famille ?

Un catholique pur et dur converti bébé en cuve après les ravages de la Guerre des Marques. Je me suis toujours demandé comment il arrivait à concilier sa conscience d’homme de foi avec son métier. Jouer à dieu c’est mal non ?

–          Chantal et les enfants sont à Moscou. Figurez-vous qu’elle est très amie avec  votre ancien homologue, le commandant Rostov.

–          Ah oui ?

L’ancienne caste dominante, comme celle dans laquelle j’ai été élevé, a une sœur mariée à un général quatre étoiles, et des relations de chasse. Elle est invitée à des mondanités à travers le monde entier et c’est comme ça qu’elle finit par croiser la route de la vieille garde du FSB. La nouvelle a des épouses qui sortent des plus grandes écoles et sont chefs d’entreprises, en sont déjà à leur troisième divorce, ou, comme la sienne, ont servi dans les forces. Avant de devenir Madame Chavez, Chantal Fieldman faisait non seulement la couverture des magazines en ligne mais était cadre et porte-parole auprès du SBI. Mais pourquoi Chavez se sent obligé de me le rappeler ?

–          Il paraît qu’il voudrait reprendre du service, comme vous, à son âge ce n’est pas très raisonnable ne croyez-vous pas ?

–          Je ne reprends pas du service, ça fait trois ans que je voyage pour le compte de la Fondation à l’Enfance.

–          C’est pas ce qu’on m’a rapporté… mais j’imagine que c’est une des dispositions normales du programme.

–          Du programme ?

Chavez se contente de sourire et se tourner vers le général

–          Comment ce sont déroulées ces manœuvres en Mandchourie ?

La vie sociale au sein de la nouvelle aristocratie mondiale est un sport de combat silencieux et mortel. En deux phrases le patron du MATU, l’une des plus prestigieuses et puissantes université du monde vient non seulement de me signifier qu’on me surveille mais que la guerre est toujours possible en dépit des accords. C’est en Mandchourie qu’ils ont été précisément signés, et je sais que les manœuvres du général ont eu lieu dans la zone de l’ancien Vietnam. Je regarde Chavez que le général corrige en même temps qu’il nous raconte les nouvelles prouesses de l’infanterie mécanisée. Il fait mine de m’ignorer bien entendu.

–          Et comment va le père Yamata ? fait soudain le colonel en coupant le général dans son récit des exploits des nouveaux chars méchas Destructor.

Yamata est le confesseur de Chavez, et, ce qui n’est pas réellement un paradoxe pour des catholiques, un militant convaincu de la cause naturelle, autrement dit, confesser un homme comme Chavez c’est pour lui comme de confesser le diable. Je me demande si en appuyant sur le muscle naturel de sa culpabilité intrinsèque je vais réussir à lui effacer ce petit air de supériorité qu’il nous affiche. Il me sourit et m’explique qu’il va bien et qu’il sera sans doute ravi d’apprendre que je prenne des nouvelles de lui. Je suis athée, il le sait, autrement dit il me voit venir.

–          Confesser un homme comme vous, c’est pour lui un acte de charité je suppose.

–          C’est ce que nous autres chrétiens appelons plutôt la compassion voyez-vous. Il sait comme moi que nous ne sommes que les créatures d’un destin qui nous échappe, et il m’accompagne sur cette route mystérieuse.

–          Dieu seul jugera.

–          Exactement, et qui sait si c’est ce jour n’est pas proche…

Les croyances millénaristes ont la vie dure. Pendant cent ans après l’an 2000 il y a eu des histoires de prédictions d’Apocalypse. Le retour de leur dieu Jésus bien entendu, et puis faute de le revoir, faute de prophète caché, on était allé chercher dans les calendriers et les prédictions de civilisations antiques. Chaque fois qu’une catastrophe majeure s’abat sur la planète, comme Septembre II, les médias remettent le couvert de la fin du monde. C’est d’ailleurs la fin du monde que prédisent tous ceux qui sont contre la biotechnologie. Ce qui est quand même pas mal d’entendre ça de la bouche d’un des hauts responsables de l’industrie. Mais je suppose que dans son esprit il ne joue pas à Dieu, il obéit à sa volonté. En attendant Chavez sait certainement des choses que j’ignore. S’il a participé au programme SS-21 comme je le suppose maintenant, il est au courant pour Blackwind. Et s’il fait allusion aux accords que Fanjar a signés, qu’il sait également qu’il en est un des objectifs. Comment peut-il avoir toutes ces informations ? Pourquoi cherche t-il à me le faire savoir ? C’est un genre de menace ? Je le suppose puisqu’il me dit qu’on me surveille, me demande des nouvelles de ma fille… Les choses sont peut-être encore plus graves que je ne le crains. Sterling doit disparaître immédiatement.

–          Mon colonel ? Agent Vaughn du SBI, pardonnez-moi de vous déranger ici mais c’est urgent, mon supérieur le major Rosewell veut vous parler personnellement.

–          Que se passe-t-il ?

–          Des nouvelles urgentes de Guantanamo mon colonel.

–          Pourquoi me prévenir moi ? Je suis à la retraite, personne ne l’a dit à votre supérieur ?

–          Euh… si mon colonel, mais ça concerne Blackwind et un de vos hommes.

Sterling ? Ça ne sert à rien que je lui demande, il ne doit pas en savoir beaucoup plus. Je lui demande où est le major, il me fait signe de le suivre, un jet militaire nous attend dehors, il va nous conduire au major. C’est quand le jet s’élève dans les airs que je comprends. Comment j’ai pu être à ce point stupide ? 25 ans de métier et je ne vois pas un piège aussi grossier ! Je sens la seringue éjectable pénétrer dans ma peau, petite sensation glacée, et puis mon corps qui lentement se paralyse. Vaughn me regarde, on dirait qu’il examine une espèce d’insecte commun. Je pense à ma file, à Sterling, à ma femme qui m’attend à l’intérieur… à toutes ces choses que je ne reverrais plus jamais.

 

–          Une nouvelle recrue Mr Smith ?

–          Nouvelle c’est le mot, une femme figurez-vous.

–          D’où nous vient-elle ?

–          De Jersey City nous a-t-elle dit. Il paraît qu’elle était dans les SWAT.

–          Bonne tireuse en tout cas.

Mr Smith regardait la vidéo de la dernière chasse. 142 têtes dont 68 rien que pour la nouvelle.

–          Où est-elle ?

–          En bas, elle boit une bière avec les gars.

–          Comment s’appelle-t-elle ?

–          Elle dit s’appeler Mrs Green.

–          Oui, bien entendu.

Il y avait des Régulateurs sur toute la côte est des Etats de l’Union, probablement que la chasse aux zombies avait réveillé la vieille passion américaine pour les armes et l’autodéfense. Chacun avec un style qui leur était propre, même si tous étaient dûment agréés par les autorités, mandatés et payés. Ici ils écoutaient du vieux rock 70 du XXème siècle, roulaient dans des pick-up de l’enfer, portaient des costumes sombres et des pompes jaunes, les Smith. En descendant de feu le Canada, elle en avait rencontré avec des cagoules de clown, des treillis camouflages, amateur de punkmétal, les Hell Clown. Les Smith avaient leur quartier général à Georgetown, dans un ancien restaurant français chic, le Désirée. D’après ce qu’elle avait compris, ils étaient tous d’anciens flics de New York, à l’exception de Mr Brown qui avait été pompier dans le Bronx. Moyenne d’âge 40 ans, une génération naturellement portée sur la nostalgie à ce qu’elle pouvait constater.

Mr Smith et Mr Jones sortirent sur le palier du bureau. Elle se tenait devant le bar, une grande femme aux cheveux courts décolorés, plate, dans un débardeur kaki et un jean. Elle discutait avec Mr Black, elle avait un accent typique du New Jersey.

–          Hum, en tout cas le look c’est pas ça.

–          Oui, Mr Brown s’en charge.

–          Si elle compte bien entendu devenir une Smith.

–          Tout à fait.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s