Ma petite entreprise 2.

Je sais ce que vous vous dites, on s’est dit la même, surtout Driss parce qu’il psychotait déjà qu’on ait ramené toute cette dope, on allait se faire carotte. Que vu le blé qu’il allait y avoir sur la table, si jamais même il était là, impossible que ça créer pas des ambitions malhonnêtes. C’était un risque j’avoue et j’avais les foies le jour du rencard mais au pire je risquais quoi ? Me faire gauler une coke qui n’était même pas à moi. Pas de gloire sans péril, j’ai dit à Driss, il a pas trouvé ça fameux mais j’avais rien de mieux. Wallid, on l’a vite pigé, c’était le grand qui matait les petits au deal, et son frangin c’était le clampin de la tour du Lila Fleuri qui fournissait une partie de la région en C. Ouais, de la région, et pourtant c’était même pas un grossium. Juste un poids léger. Qu’est-ce tu veux, à Dreux quand y choppe trois tonnes de canna comme l’autre fois, la pénurie c’est même pas une minute qu’elle dure. Une vraie usine à débiter la banlieue parisienne, même Marseille je suis sûr qu’ils égalent pas. Tellement qu’à l’époque ça en devenait bizarre pour nous qu’ils légalisent pas, à quoi ça servait d’essayer d’attraper du sable ? Mais bon, avec ce que je sais maintenant, c’est pas si surprenant finalement. La prohibition c’est bon pour la santé des portefeuilles et la tranquillité des politiques. Ils peuvent se la péter gardien de la morale et protecteur de la santé et de l’ordre à peu de frais, et les cons sont contents. Le mec s’appelait Samir, enfin c’est le blaze qu’il nous a donné, la trentaine, survêt foot, pépère, et il faisait son biz chez lui. Un F4 donné par la mairie où il vivait avec ses trois enfants et sa femme, une céfran. D’ailleurs tout l’était chez lui, et quand on s’est pointé il y avait même ce cher Jean-Pierre Pernod qui s’extasiait sur des apiculteurs dans le poste. Ca sentait le pot au feu, t’y crois ça ? Bref, pas du tout l’ambiance shotgun et pitbull qu’on s’attendait, il nous a emmené dans la pièce du fond, une espèce de petit salon avec des canapés, une armoire, une petite table basse et un frigo où il devait toujours recevoir ses clients, parce que même les gosses sont pas venu déranger pendant le temps qu’on était là.

–       Alors c’est quoi votre histoire à vous deux ? Vous avez de la coke ?

–       Ouais, à vendre en gros, on ne veut pas faire de détail, a répondu Driss

–       Fais voir.

J’ai sorti une dose, il est allé chercher un flacon dans son placard. Un test de pureté, j’avais déjà vu ça au ciné mais jamais en vrai, le genre de truc qu’on pouvait se procurer par internet aujourd’hui, pour à peine 20 dollars. Je m’étais renseigné. Sur tout. Combien la C. était revendu au kilo, comment la couper, comment la transformer en crack et même comment on la fabriquait. Incollable le gus mais ça nous avait quand même permis avec Driss de se mettre d’accord sur un prix. Il a prit la dose et a mit une goutte de son liquide dessus, très vite elle a viré au brun foncé nicotine. Il a sourit.

–       Ca me plait ça, c’est de la bonne. Vous en avez combien ?

–       Combien t’en veux ?

–       De la comme ça ? Je te prends tout.

–       On a deux kilos, j’ai expliqué, il a poussé un sifflement.

–       Ah ouais quand même, moi je voyais plutôt dans les cent, deux cent g, voyez.

Driss m’a regardé, j’ai tout de suite vu qu’il était aussi déçu que moi mais c’était le jeu

–       C’est de la bonne t’as vu, on te la fait à dix mille pour cent g, j’ai dit.

Il s’est à moitié étouffé.

–       T’es malade toi je la vends 80 e le gramme ! Je me fais wallou marge à ce tarot là.

–       Qu’est-ce ça change ? Tu sais pas couper ? Avec celle là, cent g t’en fais quatre de plus en l’allongeant et t’auras toujours de la bonne.

Il savait que j’avais raison mais il ne se serait jamais enrichi s’il n’avait pas discuté les prix.

–       Soixante le g et je t’en prends deux cent.

–       Nan ça va pas le faire, fait moi une meilleur offre.

–       Soixante cinq et mais je t’en prends cinquante de moins, franchement je peux pas plus, je suis à sec en ce moment.

Il avait l’air sincère et tout ce que tu veux mais merde on n’était pas les Emmaüs gars.

–       Alors je suis désolé, en dessous de soixante quinze on est de notre poche, j’ai bluffé.

Il m’a regardé un moment sans rien dire avant de se claquer les cuisses.

–       Ah vous êtes durs les mecs, même si je la coupe, faut que je l’écoule moi

–       Tu mets combien de temps en moyenne ? A fait Driss.

–       Pour cent g ? Cinq jours max.

–       Avec de la qual’ comme aç tu vas la fourguer en deux, moi je te le dis.

–       Ouais possible mais pas sûr, y’a pas mal de contrôle dans le secteur en ce moment.

Le coup des poulets en maraude, classique. Les dealers de rue qui voulaient te refiler de la daube te faisaient la même. Ce mec était en train de faire sa mauvaise tête pour nous enfumer. Heureusement, et c’est là que je reconnaissais le côté sénégalais de mon Driss, il lui a fait une proposition qu’il ne pouvait pas refuser.

–       Voilà ce qu’on peut faire, tu nous la prends à soixante quinze, tu payes la moitié d’avance et la suite dès que t’as tout vendu. Qu’est-ce que t’en dis ?

Cette fois il n’a même pas réfléchi, il a juste demandé quand et comment. C’était toujours un risque qu’il essaye de nous carotter la suite mais donc pas de gloire sans péril. D’ailleurs, une semaine plus tard on se partageait sept mille cinq cent boules, plus que l’un et l’autre on avait jamais vu ou gagné de toute notre courte vie. Le seul hic c’est que lui et moi on vivait chez nos darons et pas question de montrer qu’on avait empoché de la maille. Lui encore moins vu que sa famille roulait pas sur l’or et qu’une nouvelle paire de basket ou un séjour je sais pas où au soleil ça ferait tâche. Question dépense on était coincé. Et ça sert à quoi le fric si tu peux pas le claquer ? Surtout qu’on avait presque rien vendu et qu’on avait encore sept kilos neuf cent à écouler. Sept cent en fait, parce qu’il a renouvelé sa commande et il a même pris plus, mais restait que le blé dormait. C’est là que les voyous, les vrais, sont une bonne ressource. Driss avait un de ses oncles qui était voleur comme truc est plombier et machin commercial. Pas un méchant qui braquait les veilles, un mec qui était recherché parce qu’il s’y connaissait en alarme. Pour justifier de ses moyens, il avait une combine, il achetait à des mecs des billets de PMU gagnants. Cinq cent, mille cinq, deux mille boules, ça pouvait vite chiffrer, il y avait même un business autour de ces tickets, même que c’était une des choses que braquait toujours les gars quand ils cassaient un PMU. L’oncle avait justement une combine dans ce genre, Driss l’a branché, mes parents se sont découvert un fils turfiste. Comme ça j’ai fini par « gagner » en trois fois un peu plus de sept mille boules, c’était tout bénef, mais j’avais pas prévu un truc, que mon daron voudrait en croquer. Il a pensé que j’avais une combine pour gagner, des tuyaux, il a voulu en être. Putain qu’est-ce que je pouvais dire ? il m’a sorti des sous, m’a demandé sur quoi j’allais parier, j’en avais pas la moindre idée j’ai dit de la merde histoire qu’il me lâche mais voulait rien savoir. Tu sais ça fait quoi quand ton daron t’accompagnes au troquet pour parier avec toi, que tu vas lui faire claquer  10 euros plus ta mise sur un canasson juste que t’y connais rien et c’est sûr que tu vas perdre ? Bah ça fout un peu les boules… c’est pas les dix boules hein, mais c’est mon père quoi.

–       J’ai confiance en toi mon fils, qu’il a fait alors qu’on buvait des bières en attendant le résultat.

Super boule même.

 

Driss était en train de rouler un spliff, le soleil se couchait sur la banlieue, un peu plus loin des gars faisait cuir des merguez. Encore un toit et nous dessus avec les potes du quartier de chez lui. Moi je vivais en zone pavillonnaire à trois kilomètres de là, ma mère prof et mon père cadre moyen dans l’informatique. Driss il créchait avec ses deux petits frères, sa sœur, et ses parents dans un F3. Son père était au chômage, sa mère faisait les ménages et sa sœur vendeuse en magasin.

–       Alors ça fait quoi ? Il a demandé en donnant un coup de langue sur le collant du papier.

–       T’y crois ça enculé !? On a gagné frère !

–       Combien ?

–       Deux milles ! On avait parié dix chacun !

–       Bah c’est cool !

–       Cool ? Nan c’est pas cool, il a la fièvre.

–       Comment ça ? il a demandé en allumant le joint.

–       Il est devenu gourmand, il veut qu’on parie plus gros

–       Bah si tu perds au pire tu le rembourses !

Oui au pire c’est ce que je devrais faire si cette fois je nous plantais mais j’avais pas fait ça pour perdre de l’argent, ni plus risquer les économies de la famille.

–       Ouais mais s’il veut remettre ça ? On dirait qu’il est devenu dingue depuis que je lui ai dit que j’avais gagné tout ce blé. Et puis ça peut pas durer la combine là, on va jamais les écouler les kiles à ce rythme là.

–       T’as pas tort, tu veux faire quoi ?

–       Franchement là je cales.

Fallait qu’on trouve un meilleur plan que les occases de Samir mais l’ennui c’est qu’on avait pas le relationnel pour ça. Driss avait bien donc de la famille dans le crime comme on dit, dont deux cousins à la rate et l’oncle voleur mais on allait pas les mêler à ça, déjà que le daron de Driss faisait la gueule parce qu’il avait joué soit disant aux courses. Tout le contraire du mien.

–       C’est un hadj tu comprends, il a fait le pèlerinage, alcool, jeu d’argent, y rigole pas. Même quand y me voit avec une go il fait la tronche parce que je veux pas me marier.

–       A ce rythme là tu vas pas y couper, y vont te marier de force un jour.

Driss a craché une grosse volute de fumée et m’a passé le spliff.

–       Mais ils ont déjà essayé ! Quand j’étais minots, on se connaissait pas encore, ils voulaient que j’épouse une de mes cousines, tout était prêt, j’ai même failli partir là-bas pour rencontrer la fille.

–       Et alors ?

–       Alors le père de la fille est mort, ça a fait tout capoter.

–       T’as eu du bol.

–       Mouais… mais si je déconne tu peux être sûr qu’ils vont remettre ça, déjà qu’il y a trois ans ils voulaient retourner au pays avec nous tous…  Eh gros tu me vois au village avec les pygmées ?

–       C’est pas des pygmées d’abord, c’est tes frères de couleur, ensuite si ça se trouve t’es un mec de la terre et tu le sais même pas.

–       Ouais et si ça se trouve tu suces des ours au bois de Boulogne.

–       Y’a des ours au bois de Boulogne ?

–       Tu devrais le savoir depuis l’temps que t’y vas.

On a continué a déconner comme ça pendant un moment puis on a rejoint les autres pour les merguez. Quand y faisait beau comme aujourd’hui ils organisaient toujours un barbeuk avec ses potes. Les flics étaient bien venu, rapport à la copro qu’était pas trop jouasse, mais un flic tu le fais pas venir deux fois pour une connerie pareille, tant que tu fous pas la merde… Et de ce côté on était tranquille parce que Driss fréquente pas des nazes. Il y avait Boubakar, Hakim, Athem, Melvine et Mohammed qui était d’un village pas loin de chez Driss en Casamance. Boubakar était malien, fan de foot et super attaquant, Hakim marocain et il avait déjà fait de la rate mais rangé depuis, Athem, qu’on appelait Nounours parce que c’était une crème de gars était né et avait grandit en Algérie jusqu’à la guerre civile, il avait la trentaine, papa, marié, il travaillait comme agent technique pour la mairie. Enfin Melvin, parents portugais, deux fois condamné pour vol de voiture et occasionnellement vendeur de shit. Pourquoi on lui a pas demandé et qu’on est allé au Valibou ? Parce que tu chies pas dans ton assiette et d’une donc, et de deux c’est pas bon de mêler le business avec les potes. Mais ce jour là il a causé d’un truc qui nous a fait réfléchir.

–       Frère c’est la misère ce business, tous les crevards qui me tannent pour une dépanne, les keufs qu’arrêtent pas de marauder dehors le quartier, je te jure je lâche moi.

Depuis le temps qu’il vendait, gros consommateur qu’il était, ça nous étonnait un peu quand même.

–       Tu vas arrêter de vendre ?

–       Ah ça vaut plus le coup, c’est pas comme ça qui faut faire maintenant, tu galères trop y’a trop de concurrence, et les gars deviennent guedin. Frère moi je veux pas terminer à la kalach’

Il disait ça rapport à un meurtre à Aulnay dont avaient parlé les journaux, un père de famille qui avait prit quarante bastos à cause qu’il voulait venger son fils qu’était dans le deal et qui s’était fait refroidir deux mois plus tôt. Par ici c’était encore calme, mais on savait tous qu’un jour ça pouvait péter et que les armes étaient déjà là.

–       Je vais te dire, le machin maintenant faut le faire comme le grand frère à Patrice, Claude faut se brancher avec les mecs qui font les raves et tu vends pépère.

–       Y vend pas de shit Claude, a fait remarqué Boubakar, y vend des ectsas et de la coke, c’est ce qui marche avec eux.

Le mot coke a tout de suite fait tilt dans nos têtes, avec Driss on s’est regardé, j’ai demandé.

–       Y vend beaucoup ?

–       Y s’gave ouais ! Les autres y prennent ça comme des M&M’s !

–       C’est quoi son plan, il est calé avec des mecs qui organisent ?

–       Ouais, Claude il va tout le temps en boite, alors un jour, forcé, il s’est branché un DJ, et de fil en aiguille.

Il avait raison, ça devait être une filière en or. Je connais des fêtards à Lyon, eux aussi ils bouffaient les ecstas comme des bonbons. Mais pas que ça, shit, beuh, coke. C’est simple, leur idée d’un bon weekend c’est deux jours de défonce et de zik non stop. Et pourtant dans la vie c’est des contribuables tout ce qui a de bien correct, en règle avec la loi et tout. Sauf quand ils achètent. Et oui à eux aussi j’aurais pu penser pour nous débarrasser de la dope, mais ça aurait été pareil qu’avec Samir, au compte-goutte. Nous on voulait courir en première division pas en seconde. On voulait courir et on avait même pas les épaules pour, enfin bref… Fallait qu’on branche ce Soleymane, voir si lui il était prêt à nous faire faire de vrais affaires. Mais comment y parvenir sans passer par eux ? On avait dit à personne pour la C. et pas question qu’on moufte parce que hein c’est sympa les potes mais la thune c’est souvent mieux non ? J’ai eu une idée.

–       Il peut en avoir facile de la coke ? J’ai des potes à Lyon qui sont branché rave aussi.

–       La coke je sais pas, mais la MD ouais, il a une filière, pourquoi tu veux le brancher ?

–       Je sais pas faut voir, faut que je demande aux gars si ça les intéresse. Combien y vend pièce, tu sais ?

–       Non mais je sais que c’est de la frappe, il me l’a dit et je le crois. C’est un bon Claude.

Voilà, pas plus dur que ça et c’est comme ça que les choses ont commencé à décoller… ou presque.

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La nuit du chien 10.

Kate était sur le parking dans une doudoune un peu exagéré même pour la fraicheur de la nuit, il senti immédiatement que quelque chose n’allait pas, que quelque chose avait changé, quand il reconnu la voiture derrière elle.

–       C’est celle d’Olson non ? Tu lui as piqué ?

–       Je me casse chez mon père, pas question que j’aille à El Paso.

Corey senti comme un trou géant se faire en lui.

–       Ton père ? Mais tu ne l’as pas vu depuis combien de temps ?

–       Deux ans mais on s’en fiche, même s’il est toujours aussi fou il sera contant de me voir.

–       Euh…

Quelqu’un allait immédiatement contrarier ce projet et il venait de sauter de la voiture de sa mère. Olson marchait sur eux en gueulant.

–       Espèce de petite voleuse ! Où est-ce que tu croyais aller comme ça en douce ?

Elle posa précipitamment un baisé furtif sur sa joue et tenta de s’enfuir vers sa voiture quand Olson la saisi par la taille et la souleva de terre. Kate était furieuse, elle se débattait et hurlait comme une furie sous le regard goguenard des camionneurs.

–       LÂCHE-MOI ! LÂCHE-MOI CONNNNNNNAAAAAAAARD !

–       Pas question ! Terminé ma petite, à partir de maintenant tu es consigné dans ta chambre.

–       Fais ce qu’elle te dit, gronda une voix dans le dos d’Olson.

Plus surpris qu’on ose se mettre en travers de son chemin que sentant une quelconque menace, il reposa la jeune fille à terre, sans lui lâcher le poignet pour autant, et se retourna. L’étranger se tenait juste derrière eux, bras ballant.

–       C’est ma belle-fille, je fais ce que je veux, elle m’a volé ma voiture, ne vous mêlez pas de ça !

–       Lâche-la c’est tout et fout lui la paix.

Kate et Corey regardaient l’étranger avec des étoiles dans les yeux, Olson secoua la tête de défit.

–       Ou sinon quoi ?

L’étranger ne répondit pas, se contenant de fixer Olson.

–       Foutez le camp vous entendez ?

L’étranger posa un regard sur la main qui tenait toujours Kate.

–       Quand tu l’auras lâché.

–       Donnes moi les clefs, ordonna Olson.

–       Lâches-moi !

–       Donnes ces clefs ou je porte plainte !

Kate jeta un regard de désespoir à Corey.

–       Fichez-lui la paix bon Dieu ! Tenta bravement le jeune homme.

–       Toi le petit con ferme ta gueule c’est compris, rétorqua un Olson de plus en plus excédé.

Lachant un regard misérable à son ami elle obéit.

–       Arrête de t’exciter et de jouer les hommes, lâche-la, grommela l’étranger toujours sans faire le moindre signe de menace.

Olson se retourna exaspéré.

–       Tu cherches vraiment les emmerdes toi hein ?

Pas de réponse.

–       Maintenant toi tu viens ! ordonna-t-il en tirant sur le bras de Kate.

–       Vas te faire foutre !

–       Lâche là.

Cette fois s’en était trop pour le chief manager.

–       Ah ouais, et qu’est-ce que tu dis de ça ! Aboya-t-il en flanquant son poing dans la figure de l’étranger.

Mais s’il espérait quelque chose de son agression, il en fut pour ces frais. L’autre ne broncha pas, continuant de fixer Olson comme si rien ne venait de se produire. Un peu décontenancé, il essaya de donner le change.

–       C’est quoi ton problème mon pote tu veux…

L’étranger lui cracha un jet de sang et de salive sur sa chemise repassée.  Olson était au scandale, Kate morte de rire, et Carnaval venait de se trouver un nouveau compagnon de route. Quand l’altercation fut interrompue par le hululement d’une sirène de police. Fred Bayonne et sa démarche chaloupée de cowboy cheap, pouce dans la ceinture et air assuré du représentant de l’ordre en mission.

–       Qu’est-ce qui se passe ici, on a des problèmes Monsieur Olson ? Demanda-t-il comme s’il s’apprêtait à résoudre un crime particulièrement affreux.

L’intéressé retrouva instantanément cette superbe qu’il venait de promptement perdre.

–       Oui Bayonne, figurez vous que ma belle-fille a essayé de voler ma voiture pour fuguer, et ce type…

–       Quel type ? Et pourquoi vous avez du sang sur votre chemise ?

Olson se retourna brusquement, l’étranger avait disparu. En un clin d’œil et sans que personne ne le remarque, pas même Corey qui pourtant venait de se trouver un nouveau héros, et celui-là bien réel.

–       Euh…

–       Quelqu’un a été blessé ?

L’occasion était trop bonne pour que la jeune file n’en profité pas. Expliquant ce qui venait de se passer en appuyant sur le fait qu’Olson avait gratuitement frappé un homme qui ne l’avait même pas provoqué. Bayonne n’eut pas l’air d’en croire ses oreilles.

–       Il vous a craché dessus ?

–       Oui… euh… et bien vous feriez mieux de partir à sa recherche, de toute évidence il craint la police plus qu’un coup de poing.

Mais s’il pensait pouvoir dicter sa conduite à un ancien employé qu’il avait lui-même licencié, il pouvait toujours rêver. Fred n’allait pas courir après l’homme invisible, il avait bien mieux à faire, comme par exemple demander à Kate où elle croyait aller comme ça avec une voiture volée. C’est qu’il la trouvait bien mignonne, bien à son goût, et lui aussi l’aurait volontiers couché dans l’herbe en dépit qu’elle n’avait pas encore dix-huit ans et lui près de quarante. Kate se montra égale à elle-même en l’envoyant rebondir, et Corey également en plaidant la cause de l’élu de son cœur, insistant sur l’agression qu’Olson venait de commettre. Quand la voix d’une des serveuses retenti.

–       Corey, le chef me fait dire que si tu rentres pas tout de suite c’est plus la peine de venir travailler.

–       Allez vas-y petit, crois moi ça vaut pas le coup de se faire virer pour des affaires qui te regardes pas, le paternalisa Fred.

Ce qui était sans doute trop à supporter pour un adolescent qui en endurait déjà beaucoup.

–       Ferme ta gueule flic ! Et toi mêle toi de ce qui te regarde !

Naturellement ce qu’il ne fallait surtout pas dire à un adjoint que personne ne respectait.

–       Dis donc, sur un autre ton tu veux bien !

–       Je t’encules !

–       De quoi !?

Exactement le mot qui ne fallait pas employer. Fred était de cet espèce d’homme pour qui tout ce qui se rapportait à la sodomie de près ou de loin, figuratif ou non, avait une relation avec l’homosexualité et donc était logiquement une remise en cause de sa propre orthodoxie sexuelle. Une de ses partenaires lui aurait demandé de la pratiquer sur elle qu’il se serait personnellement senti insulté dans sa virilité. Mais puisque la plus part du temps sa partenaire c’était sa main disons que son interprétation de l’homosexualité souffrait le plus souvent d’une certaine élasticité devant les figures obligées du porno contemporain. Cependant pas à l’instant et certainement pas à l’endroit de quelqu’un sur qui il aurait forcément le dessus. Il voulu d’abord l’embarquer de force pour insulte, mais esquivant sa main et prenant la direction des cuisines, il fut trop contant de pouvoir se jeter sur lui, le plaquer au sol et le menotter sous les hurlements furieux de Kate et les protestations de la serveuse. La dernière chose que l’entendit dire Corey avant d’être jeté dans la voiture fut « qui va faire la plonge maintenant !? »

 

Corey était assis en face d’Enrique qui le fixait comme un crotale devant sa proie. Le mexicain était à peu près aussi furieux que Corey l’avait été quand on l’avait embarqué. Il était furieux après le dealer qui n’avait visiblement pas compris le message. Furieux contre les autres qui ne s’étaient pas encore pointé pour voir ce qui se passait. Furieux pour commencer contre les gringos en général, ces salopards de racistes, et ce petit connard maigrichon en face de lui, lui donnait envie de le démolir pour l’exemple. Le jeune homme était recroquevillé sur lui, à même le sol, essayant d’oublier les yeux du type face à lui. Que Kate avait failli partir sans lui, en se disant qu’il aurait adoré avoir l’assurance et la maitrise de ce drôle de type face à Olson, et lui face à ce connard de Bayonne. Quand le shérif se pointa devant la cage.

–       Corey ? Qu’est-ce que tu fiches ici ?

–       Demandez à votre adjoint, bougonna l’intéressé.

–       Il est parti diner, explique moi tu veux.

Dès que le shérif s’était pointé, Enrique s’était renfrogné sur sa couche comme un chat grincheux. Les misères de ce gamin ne l’intéressaient pas mais il écoutait tout de même d’une oreille. Corey raconta donc ce qui s’était passé sur le parking, incluant l’incident et le type qu’avait frappé le beau-père, et insistant sur le fait que Bayonne n’avait aucune raison de l’arrêter.

–       Le shérif adjoint si tu veux bien Corey, pas Bayonne.

–       Vous m’appelez bien par mon prénom pourquoi je pourrais pas l’appeler par son nom ?

Parker allait lui répondre quand la voix d’Enrique se leva.

–       Eh bin dites donc c’est une manie on dirait chez vous d’arrêter les mauvaises personnes…

–       Mêlez vous de ce qui vous regarde.

–       Hey petit, continua pourtant Enrique, tu as vu, il ne t’a même pas demandé où était passé ton fantôme

–       C’était pas un fantôme.

–       Ouais justement…

Enrique jeta un regard triomphal au shérif comme s’il avait mis à jour une vérité universelle.

–       J’allais justement lui poser la question avant que vous la rameniez, maintenant fermez là.

Enrique esquissa un sourire avant de se retourner sur son lit.

–       Alors c’est quoi cette histoire ? D’où il sortait ce type.

–       Je sais pas, une minute avant il était là, et dès que Bayo… l’adjoint s’est pointé, pffiut ! Plus là.

–       Tu pourrais me le décrire ?

La description succincte lui rappela ce type qu’il avait vu cette après-midi en allant chez le juge.

–       Et il a juste craché sur Monsieur Olson, il ne s’est pas défendu ?

–       Non, mais clair qu’il avait pas peur de lui.

Oui, ça lui semblait clair également, et il n’aimait pas beaucoup ça. Qu’est-ce ça cachait, et pourquoi Fred n’était pas parti à sa recherche plutôt que de perdre son temps avec le garçon ? Il allait falloir tirer les choses au clair. L’intéressé revint de sa pause diné une demi-heure plus tard, et comme il était de permanence pour la nuit, autant dire qu’il n’allait pas tarder à dormir à son bureau.  Mais pas avant que Parker ne le passe à la question et lui demande des comptes.

–       Donc si je vous suis bien, vous êtes intervenu dans un différent familial, ce qui vous a valu d’être insulté par le jeune Jefferson, mais pour quel raison exactement puisque vous n’avez pas vu l’inconnu, c’est ça qui m’échappe.

–       Bah vous savez ce que c’est l’instinct du policier, j’ai senti que quelque chose n’allait pas et je suis allé voir.

Parker leva les yeux au ciel.

–       Appelez donc le père de ce gamin et dites lui de venir chercher son fils.

–       J’espère que vous allez pas laisser passer ça et transmettre mon PV au juge, insista tout de même l’adjoint alors qu’il sortait de son bureau.

Parker marqua une seconde d’hésitation comme s’il comptait répondre avant de renoncer et de le laisser seul. Le père de Corey débarqua peu après. Il s’était rasé, portait une chemise propre, ça faisait un moment que personne ne l’avait vu comme ça.

–       Qu’est-ce qui s’est passé ? Corey s’est battu ? Demanda-t-il d’entrée, visiblement inquiet.

–       Non ne vous inquiétez pas mais la prochaine fois dites lui de retenir sa langue.

Il laissa repartir Corey en lui répétant son conseil et en lui promettant qu’il serait moins coulant la prochaine fois. Après quoi il prit le procès-verbal et en fit une boulette de papier. Les deux hommes retournèrent chez eux en silence. Le premier ne voulait pas accabler le second, le second n’avait rien à dire ni à son père ni aux autres adultes. Puis, alors qu’ils se rapprochaient de la maison, son père tenta bravement de lui demander ce qu’il pensait lui de tout ça, le départ de maman, le divorce dont-il n’avait du reste pas encore reçu les papiers un an après son départ.

–       Rien, répondit laconiquement Corey en passant la porte et en allant s’enfermer dans sa chambre.

–       Tu sais fils, on pourra pas continuer comme ça éternellement à s’ignorer, déclara son père à la porte close.

Pour toute réponse, Du Hast, Rammstein, à fond.

Planck ! 1

Plusieurs choses deviennent réelles qui n’existaient auparavant que dans l’imagination et par conséquent plusieurs effets qu’on attribue à la foi peuvent n’être pas toujours miraculeux. Ils le sont pour ceux qui donnent à la foi une puissance sans borne
Casanova.

Thank you for the fish and goodbye…
Douglas Adams

Je voyage pour vérifier mes rêves
Gustave Flaubert

Pour Hakim, Amin et bien entendu Athem.

 

 

1er Partie

Si j’avais su où tout cela nous mènerait, jamais je ne m’en serais mêlé
Max Planck.

– Mais chère Mademoiselle la France marche la tête à l’envers, croyez-moi ! Nous n’avons plus les moyens de nous contenter d’entretenir le chômage sans contrepartie ! Il est temps que les Français comprennent que les enjeux industriels actuels exigent des sacrifices ! Et sur ce sujet, nous n’avons beaucoup à apprendre du modèle chinois !
La journaliste remercia son invité avec un grand sourire et se tourna vers les spectateurs.
– Et maintenant une page de foot…
L’invité, un homme lustré de la tête au pied, le regard luisant d’ambition, sortit du studio, tandis qu’une maquilleuse se précipitait vers lui.
– Non ça ira, je suis pressé, vous comprenez, dit-il avec un sourire complaisant, la chassant d’une main molle et distinguée.
Mais en vérité ce petit hâle poudré et ses dents vernies au blanc, cette retouche qui en plein jour donnait à ses traits une belle teinte orangée et à son sourire l’éclat d’une lame, n’était pas sans lui déplaire, surtout aujourd’hui. Aujourd’hui qu’il déjeunait avec une sublime métisse rencontrée lors d’une soirée chez des amis. Hélas…
– Allô ! ? Oui… oui… bonjour Thomas…. Oui… ah ! …. Aujourd’hui ? Vraiment … ?
– Ça vous pose un problème mon vieux ?
– Euh… mais non Thomas… Mais vous ne m’avez pas donné l’heure du rendez-vous…
– Inutile, il vous attend en bas.
– Ah ! … euh… parce qu’ils sont à Paris ?
– Bien sûr voyons ! Depuis deux jours et il veut vous rencontrer !
– Moi ? … euh… bien, bien…
Comme l’aura noté n’importe qui tendant l’oreille au coin du zinc, les ils sont de partout, de n’importe quelle conversation. Ils sont de ceux qui font les fusées, détraquent le temps, inventent de nouvelles taxes, de nouvelles règles plus biscornues, créent des emplois ou en détruisent, inventent les modes ou manipulent les petites gens, ceux qui ne savent pas, comme au coin du zinc, que les ils dominent le monde. Mais dans certaines conversations les ils, guère moins omniprésents, sont pour autant plus concrets. Car dans ces conversations là on sait que les ils sont bien les rois du monde, ce pourquoi ils sont les ils et non pas des noms propres. On ne nomme pas ceux qui vous dominent, c’est mal élevé, et surtout c’est inutile, on les reconnaît au premier coup d’œil.
Ce il là ne faisait pas exception.
La Limousine trois portes noires s’étalait devant le siège de France Télévision comme un sous-marin thermonucléaire prêt à quitter son port pour les profondeurs. Écrasant de sa présence le bas de l’immeuble, elle imposait sa puissance aux passants intrigués, jetant une ombre négligente sur le trottoir comme un mauvais autographe qui bientôt disparaîtrait. Si la minute avant il s’était senti un homme important, éclatant, brillant, l’omniprésence de l’engin le ramena immédiatement à cette constatation un brin amère : il n’était pas un il, il ne le serait jamais, mais les ils pouvaient l’avaler tel le cétacé gobe son Pinocchio, ainsi que le fit la Limousine quand il franchit le seuil d’acier blindé de la portière arrière.
Il régnait sur l’habitacle une étrange odeur de sapin artificiel et d’after-shave bon marché qu’on imaginait, volontiers, enveloppant les sièges en skaï du voyageur de commerce au lieu de baigner l’atmosphère de ce pandémonium sur six roues, tout tapissé de cuir de veau, structuré de boiseries en ronce de noyer et nimbé d’une lumière en demi-teinte comme dans les meilleurs pianos-bars. Le il était assis face à lui, immobile, et bien qu’un peu surpris, il reconnut instantanément chez celui-ci la majuscule des maîtres du monde. Un Il comme l’on n’en rencontre que dans les Bibles et autres récits fantastiques. Le Il des éternels absents omnipotents, des Dieux, des Messies et des chimères. Le Il des théoriciens du complot, des populistes, des clergés. The Il. Dans un roman il se serait appelé Dr No, Goldfinger, Fantomas, mais ici dans la moderne réalité il se contentait de l’écusson Microsoft.
Un ordinateur portable extra-plat, écran 17 pouces posé sur la banquette arrière, et le monstre qui démarre silencieusement tandis qu’une silhouette se dessine sur l’écran.
Nul ne sut jamais ce qui fut dit dans la Limousine ce jour-là, pas même lui. Quand il se retrouva un peu plus tard devant l’immeuble de sa compagnie, tout ce dont il se souvenait se résumait à un genre de rébus : éternuer, trouver deux pigeons et Zorzor ! Ça ne voulait pas dire grand chose, mais bizarrement son cerveau sut exactement quoi faire à l’instant même où il pénétra dans son bureau. Ce qu’il ne s’expliquait pas, en revanche, c’est ce sentiment soudain, vaguement inquiétant et parfaitement incongru pour qui envisage le monde comme un objet de consommation, que la fin de celui-ci était proche, imminente. Pour très bientôt…
– La comptabilité ?
– Oui monsieur.
– J’ai besoin d’un comptable, qui est l’appareil ?
– Honoré Moncorget, Monsieur.
– Qui ?

Toute sa vie, Honoré Montcorget s’était appliqué avec un zèle de notaire à n’en faire aucun.
Que ce soit dans la nullité ou l’excellence, Honoré Montcorget gardait un profil rigoureusement médiocre, bien déterminé à ne jamais se faire remarquer, déplacer la moindre molécule d’air, apparaître autrement dans l’œil de l’autre que comme une silhouette myope, avec une voix suffisamment désagréable pour qu’on oublie de le retenir ou que ce soit, même par accident.
Toute sa vie Honoré Moncorget avait tenu le monde entier à bonne distance en s’en soustrayant avec une application pointilleuse. Si bien que s’il n’avait pas été comptable, l’entreprise qui l’employait aurait oublié de le payer. Et que s’il n’avait pas passé sa vie à raser les murs, il l’aurait passée
à se faire bousculer, piétiner, par les passants, les usagers du métro, ses collègues de bureau.
Pas même l’homme invisible, l’homme qui n’est pas là.
Tellement peu là qu’après avoir passé une heure avec lui en tête-à-tête, on avait oublié son visage à l’instant même où il passait la porte. Si extraordinairement absent que c’était à se demander comment il avait réussi à se faire engager où que ce soit, ou même comment il faisait pour acheter une baguette. Être auprès d’Honoré Moncorget ramenait n’importe quel bipède à l’état de poisson rouge, une mémoire de 5 secondes. Une expérience sans doute extraordinaire en soit, mais qu’on oubliait vite.
Ainsi des commerçants s’étaient blessés parce qu’ils avaient oublié à l’instant même où il les quittait qu’ils avaient encore la main au tranchoir. Et il n’était pas rare que l’on rencontre dans les couloirs de l’entreprise des employés qui après lui avoir parlé erraient sans but, incapables de se souvenir pourquoi ils s’étaient aventurés par ici.
Un trou noir.
Très tôt Honoré Montcorget avait compris qu’il ne voulait rien avoir à faire avec le monde. Le monde était plein d’étrangers et d’imprévus, il détestait l’un comme l’autre avec une conviction religieuse. Et très tôt Honoré Montcorget avait acquis la certitude que le meilleur moyen de ne pas le subir serait de ne pas faire de vague, pas le plus petit clapotis. Ce qu’il appelait pour lui-même le Principe Méditerranéen.
Aujourd’hui à 57 ans, il pouvait affirmer en toute sérénité que sa stratégie était la bonne, la meilleure, la seule qui prévalait. Une règle en fer. Et à ceux qui auraient eu l’outrecuidance de lui répondre qu’il y a toujours une exception à la règle, qu’on ne peut prétendre se défier du monde éternellement, il aurait répondu qu’à cette règle-là il y a donc forcément une exception aussi, qu’il était cette exception.
Mais, bien entendu, jamais personne ne lui aurait dit quoique ce soit de la sorte, car donc, en toute chose, il se gardait d’apparaître comme exceptionnel.
Ainsi pendant 23 ans, il avait servi la même compagnie en dépit des multiples bouleversements et remaniements qu’une entreprise moderne était appelée tôt ou tard à subir. Il n’avait jamais dévié de la moindre de ses habitudes, s’était montré égal en tout et vivait seul dans un appartement rangé au cordeau, d’où il pouvait observer, à travers la lucarne de son téléviseur, le chaos du monde avec un détachement presque oriental, cartésiennement assuré qu’il ne passerait pas par lui.
Malheureusement, la curiosité indisposée, il ne s’était jamais égaré à lire au-delà des six côtés de l’hexagone dans la stricte orthodoxie des auteurs morts, les Classiques comme on aimait à dire en France où l’on prend les bibliothèques pour des musées. Il n’avait donc jamais entendu parler de Yasunari Kawabata, auteur de cette jolie maxime : « L’imagination la plus vive n’aura jamais autant de ressource que la destinée » Et quand bien même l’aurait-il lu ailleurs, autrement, parmi les aphorismes de Voltaire, par exemple, qu’il aurait tourné la page en ronchonnant : l’imagination, ça sert à rien, la destinée c’est des conneries. Et puisque l’imagination c’est inutile, il n’aurait jamais pu concevoir qu’avec le même cartésianisme dont il faisait preuve pour se prévaloir du désordre, la science avait déjà illustré la vérité immuable de cette sentence. Que le désordre était l’agent indiscret et nécessaire du thermodynamisme de l’existence, et qu’en terme d’exception il était à la fois sa propre règle et son exception en ceci qu’aucune autre règle ni exception ne lui échappait. Qu’il fallait bien admettre que si un papillon nippon pouvait déclencher une apocalypse à Point à Pitre nul ne pouvait prétendre se prévaloir du chaos. D’où après tout était née la vie.
D’ailleurs se serait-il égaré à imaginer, par un soir de déprime par exemple, qu’il n’aurait pas réussi à visualiser les ailes d’un papillon à Sapporo, et pas moins comprendre que des individus hautement diplômés et honorés d’un Q.I démesuré, puissent dépenser du temps et de l’argent pour répondre à cette question enfantine : d’où vient le vent ?
À cette même question, Honoré Montcorget aurait répondu : mais on s’en fout d’où il vient, il vient c’est tout ! Bien incapable d’envisager que les enfants n’étaient pas les seuls à se préoccuper de ces questions. Enfants dont il évitait en priorité la compagnie, spécialistes selon lui des questions débiles, et pour tout dire exceptionnellement cons.
Aussi quand son téléphone sonna, il n’envisagea pas une seconde la probabilité du moindre bouleversement dans son existence. Il s’agissait pourtant d’un événement forcément inhabituel dans une vie débarrassée du moindre potentiel d’événement, mais donc si éloigné de sa conscience du monde, si effectivement inhabituel, que son esprit se contenta de commander à ses doigts de décrocher le combiné, sans une fraction de seconde se demander si c’était bien raisonnable.
– La comptabilité ?
– Oui monsieur.
– J’ai besoin d’un comptable, qui est l’appareil ?
– Honoré Moncorget, Monsieur.
– Qui ?
– Le chef comptable monsieur,
– Ah ! Y’a un chef chez vous aussi ? Interrogea la voix avec une certaine aigreur. Bon, montez tout de suite alors…
Une des méthodes pour ne pas s’attirer la moindre foudre dans une entreprise consiste à toujours savoir distinguer un ordre d’une suggestion, un chef d’un subordonné, même si l’on ignore le chef de quoi et le subordonné de qui. Ainsi l’employé responsable de sa place et soucieux de la conserver sait instinctivement qu’un chef n’a pas besoin de vous expliquer qui il est ni que sa requête ait la moindre logique ou obéisse à une forme quelconque d’intelligence. C’est même ce qui pour la majorité constitue la différence entre un con avec un titre et un con qui aspire à en avoir un. Montcorget n’avait donc pas le moins du monde reconnu son interlocuteur mais saisit instantanément où, sur l’échelle alimentaire de l’entreprise, il se situait, à savoir au-dessus de sa tête, à l’étage de la direction. Et c’est dans un élan parfaitement naturel qu’il quitta son modeste fauteuil pour s’élever… vers l’inconnu. Un autre événement en soit, ce dont, bien entendu, il n’avait aucune conscience.

C’était grâce à cette même méthode, faire la différence entre ordre et suggestion, que François Berthier avait lui-même réussi à prospérer, en dépit d’une incompétence qui frisait le grand art. Cet instinct d’entreprise qui lui avait permis de vivre grassement, insoucieux de toute forme d’enjeu, ayant lui-même compris bien vite que l’ambition était une vertu qu’il préférait ignorer, une source d’ennuis et de responsabilités dont il n’avait que faire. Sans honte, il se sentait fondamentalement feignant, tellement feignant que de tenter de lutter contre cette fainéantise était un effort supérieur à tous ceux qu’il développait pour donner l’impression de son utilité. Et à vrai dire, même là il n’en faisait pas beaucoup. Il lui suffisait de suivre le flot ronronnant de la vie d’entreprise, d’obéir à ses rites et à ses usages pour s’épargner autre chose qu’un semblant de travail et quelques heures de figuration en milieu climatisé. Après quoi il pouvait retourner à ses activités favorites : Internet, Playstation, draguer des copines virtuelles sur Meetic, et se rendre deux fois par semaine dans un karaoké, chanter des airs de variété avec ses copains, saoul comme un cochon.
Et, bien entendu, pas plus qu’Honoré Montcorget, François Berthier n’aurait pu une seconde imaginer que tout cela puisse changer un jour. Non pas qu’il fût dispensé d’imagination, elle était faible mais bien réelle, mais bercé par son incroyable capacité d’inertie, il ne s’interrogeait plus sur une telle probabilité, platement certain que la vie commençait à la machine à café et se terminait sur un air de Yannick Noah.
« Sa-ga A-frica ! » Aimait-il brailler quand il rentrait ivre dans son petit appartement de célibataire. Mais il appréciait également Michael Jackson et lors des soirées d’entreprise, il lui arrivait d’imiter ses pas de danse pour draguer ses collègues féminins. Autre activité immuable à laquelle il se livrait depuis la première fois qu’il avait intégré une compagnie privée et qu’il répétait dans les supermarchés, les galeries marchandes, chez le coiffeur, au café, avec un succès mitigé mais convenable pour un individu dont l’ambition en toute chose ne répondait qu’à des besoins immédiats.
Aussi en toute logique, lorsqu’il se retrouva convoqué dans le bureau du directeur du département commercial, il n’envisageait pas une seconde le moindre changement de programme, puisque pas plus que le chef comptable il ne se doutait que la vie se fiche de nos certitudes, pire, qu’elle s’en nourrit pour construire de nouvelles routes plus vicieuses, plus tordues, plus têtues que l’eau à travers les rochers. Sans quoi au lieu d’emprunter les chemins des étages il aurait gagné la sortie et se serait porté malade jusqu’à la fin des temps.
Au contraire, il pénétra dans le bureau de son chef le pas conquérant et le sourire déjà conquis, admirant derrière celui-ci l’admirable vue sur Paris à travers les vitres chromées qui recouvraient la tour d’une armure high-tech. Comme de juste il ne remarqua pas le petit bonhomme à demi chauve, d’autant moins qu’il se confondait avec le terne de son siège avec un art consommé du camouflage. En fait le directeur lui-même l’avait effacé de sa mémoire. Il invita Berthier à s’asseoir et l’entretenu aussi tôt comme si Montcorget n’existait pas, plus, n’avait jamais existé.
– Berthier, vous avez travaillé sur le projet Z3000, je crois…
– Eh bien Michel… attendez…
Depuis que l’entreprise française avait américanisé ses méthodes, il était devenu commun que les chefs continuent d’appeler leurs subordonnés par leur nom de famille, tandis que les subordonnés apprenaient le prénom de leur chef. Ça faisait plus proche, moins chef justement. Entre eux d’ailleurs les chefs s’appelaient tous par leur prénom, c’était même comme cela que l’on distinguait une discussion de chef, et s’ils se donnaient parfois du «mon vieux », c’était pour mieux souligner que même au pays des chefs il y avait des chefs. Toutefois aucun subordonné n’oubliait jamais que cette proximité de convenance induisait une prudence de gibier, puisque cesser de prénommer un chef dans une entreprise était la marque des occupants du placard, le signe de l’infamie. Instinctivement Berthier avait senti que la pente venait de se faire glissante, il n’avait aucune idée de quoi il s’agissait. Il donna à la fin de sa phrase un genre de silence réfléchi, espérant que le chef avait des choses à dire. Car les chefs qui ont des choses à dire dispensent toujours leurs collaborateurs – un autre euphémisme franco-américain pour subordonné – de répondre aux questions qu’ils ne posent pas. Heureusement c’était bien le cas.
– Nous avons confié le boulot à Morin mais il y a eu un pépin.
– Un pépin Michel … ?
Quelque chose se contracta légèrement dans l’estomac de Berthier. Morin était son chef après le directeur commercial, et il est une autre tradition dans l’entreprise française, issue du système pyramidale, qui voulait que seuls les subordonnés fussent considérés comme les responsables en cas de pépin. Naturellement il chercha rapidement dans sa mémoire à quel moment il avait pêché pour mériter ça, mais comme rien ne venait, il s’en remit à la parole du chef, espérant que ce ne serait pas trop douloureux.
– Oui mon vieux, figurez-vous que ce pauvre Morin a éternué !
– Eternué Michel ? …
Berthier avait du mal à suivre.
– Oui ! Vous vous rendez compte ?
– Euh…
Il jeta un coup d’œil embarrassé sur le côté, cherchant une issue à cette discussion absurde et tomba totalement par hasard sur les yeux réprobateurs du petit bonhomme déguisé en siège. Suivant son regard, le directeur s’agita soudain. Lèvres et menton rentrés, la peau incolore, le front dégarni, les mèches soigneusement rabattues sur le côté, un nez de rapace et des yeux étroits aux paupières lourdes, le chef comptable était vêtu d’une blouse gris rat comme plus personne n’en portait de nos jours dans le sémillant univers de l’entreprise à l’américaine, sur une chemise Nylon nouée par une cravate en laine tricotée bleu terne – cadeau de sa mère pour ses vingt ans.
– Ah pardonnez-moi, je ne vous avais pas vu !
Montcorget s’abstint de répondre que cela faisait déjà dix minutes qu’il était là, dix minutes qui l’avaient fait passer de l’apathie à la franche panique et maintenant se transformait peu à peu en sainte colère, découvrant celui qu’il savait déjà être son futur compagnon de voyage : la vingtaine, quelques kilos en trop, chemise saumon, costume bleu canard, cravate fantaisiste et sourire niais.
– Berthier je vous présente… euh… le chef comptable !
– Ah oui, bien, enchanté…
Pendant quelques secondes Berthier se demanda s’il venait de parler tout seul, puis Montcorget tourna ses yeux maussades et réprobateurs vers le directeur et Berthier l’oublia instantanément. D’autant plus instantanément qu’il avait pour unique ambition d’avoir une mémoire de poisson rouge, se souvenir de rien, glisser sur tout. Ça tombait bien.
– Le projet Z3000 donc ! Lança t-il avec un entrain un peu forcé.
Après un instant d’hébétude passé à se demander où était passé le chef comptable, le directeur se ranima.
– Oui ! Vous allez prendre sa suite mon vieux !
Une brise de panique frôla à son tour Berthier.
– Sa suite Michel… ?
– Oui, vous avez 24 heures pour vous préparer. Relisez le dossier s’il le faut, vous partez pour le Zorzor demain matin avec le chef comptable. Hors de question que nous rations une affaire pareille pour un éternuement ! Vous n’êtes pas enrhumé j’espère !?
– Pas à ma connaissance, hasarda t-il même si pour la première fois de sa vie il le regrettait.
– Je vous le souhaite, et si ça arrive, bon Dieu mon vieux retenez-vous ! Nous avons à faire à un hypocondriaque paranoïaque, un genre redoutable, croyez-moi !
– Ah oui… ?
Berthier nageait et Montcorget ramait à toute vitesse pour éloigner son cerveau de cette conversation. Il n’avait pas entendu, ce n’était pas vrai, impossible….
Impossible…
Et pourtant… avec insensibilité, les mots lui parvenaient bien aux oreilles, et ils étaient sans appel. On l’envoyait quelque part chez les nègres, et il avait 24 heures pour suer atrocement à cette perspective.
– Bien mais euh…Pardonnez-moi… fit Berthier, assemblant tout son courage. C’est où le Zorzor déjà ?
– Quelque part en Afrique si je me souviens bien.
– Ah oui… oui…
L’Afrique se dit-il, voilà qui était déjà plus séduisant. « Sa-ga A-frica… » Surtout quand on n’était jamais allé plus loin que St Raphaël. Instinctivement ses réflexes d’employé reprirent le dessus.
– J’aurais une prime de déplacement ?
– Ne vous inquiétez pas, la D-Mart, notre partenaire dans cette affaire s’occupera de tous vos frais.
Une satisfaction timide nappa l’esprit engourdi de François Berthier tandis que le directeur prenait son expression concentrée de chef, signifiant la fin de l’entretien. Les deux hommes, rompus aux mœurs d’entreprise, se levèrent sans un mot, se retrouvant bientôt en vis-à-vis dans un long couloir au bout duquel veillait une fontaine à eau en plastique bleu.

– Bon eh bien… enchanté, grommela Berthier en tendant la main vers le chef comptable. Je n’ai pas bien saisi votre nom…
La nature humaine est ainsi faite que deux mêmes individus partageant un point de vue symétrique sur la place qu’ils comptaient occuper dans la vie en général et dans leur entreprise en particulier, se tenant de plus à quelques centimètres l’un de l’autre, étaient non seulement incapables de se reconnaître, mais qui plus est fondamentalement convaincus qu’ils n’avaient strictement rien à faire l’un avec l’autre.
Pour François Berthier, le bonhomme devant lui avait basiquement l’air d’un vieux grigou à moitié chauve avec un visage de vautour affamé, le tout dans une tenue grisâtre qui sentait le papier et les soucis. Il l’imaginait donc volontiers vieux garçon, ennuyeux comme un lundi et, bien entendu, zélé. L’espèce des cireurs de chaussures prêts à dénoncer tous ceux qui ne respectaient pas les règles écrites et non écrites de l’entreprise. D’ailleurs il était comptable, c’était un signe. Pire, chef comptable ! Avec une tête pareille il devait avoir dépensé beaucoup de cirage pour en arriver là. Il s’en méfia aussitôt, l’air rogue que lui rendit Montcorget ne fit rien pour contredire ses convictions.
Pour Honoré Montcorget, le jeune coq en face de lui était trop souriant pour être honnête, trop jeune pour être plus intéressant qu’une savonnette, trop voyant pour son amour de l’ombre. D’un mauvais goût qu’on ne rencontrait que chez les oiseaux exotiques et les amuseurs de cirque, parfumé à l’after-shave et au savon Axe, il agressait son sens de l’odorat et de la symétrie. Il ne doutait pas une seconde que pour que cette anomalie puisse subsister dans la compagnie, il avait sans conteste un cousin à la direction ou bien un art si consommé des courbettes qu’il en faisait perdre à celle-ci tous sens communs. L’un dans l’autre il s’en méfia aussi vite qui le détesta, comme il détestait tout ce qui dépassait, que ce fût par le talent, le physique, ou grimpé sur un tabouret d’amitiés.
La nature humaine est donc ainsi faite que pour des raisons qu’ils croyaient différentes et même incompatibles, deux hommes partageant les mêmes aspirations, se détestaient déjà pour exactement les mêmes raisons.
Montcorget dévisagea quelques secondes son interlocuteur avec un dégoût non dissimulé avant de s’éloigner sans répondre. Berthier le regarda partir incrédule, haussa les épaules et disparut à son tour. La fontaine à eau glouglouta sans raison, mais les fontaines à eau sont parfois d’étranges personnes.
Mais quand bien même la nature humaine est une chose bizarre et contradictoire, truffée de paradoxes et qui n’arrive pourtant jamais à comprendre que l’existence tout entière est un paradoxe, ce qui n’est pas moins paradoxal ; quand bien même ses asymétries symétriques, elle ne réagit jamais à l’imprévu que par l’expérience qu’elle en a. Et forcément de ce point de vue-là, nous sommes tous différents.
Berthier, qui comme tout feignant n’avait d’expérience de l’imprévu que la certitude qu’il pouvait transformer sa fainéantise en contrainte, ne s’affola pas ou presque…. Il se jeta sur le fameux dossier, n’y comprit rien, posa quelques questions à la secrétaire de Morin, en oubliant de la draguer, n’en obtint pas beaucoup plus et, rentré chez lui, consulta Internet comme on va chez la voyante. Mais tout ce qu’il découvrit sur le Zorzor fut un site hébergé par un serveur russe, en cyrillique donc, où il ne rencontra rien de plus que quelques images de porno soft sur fond de carte postale exotique. Avec l’imagination bien limitée qui était la sienne il en conçut l’idée que les photos avaient sans doute été prises là-bas, l’espace d’un instant, se prêta à rêver tombant sur une de ces séances.
Moncorget avait passé son après-midi et son métro à ruminer contre le service commercial, ses imbéciles bariolés, l’entreprise tout entière. Il avait craché sa haine en gueulant après le téléviseur grand ouvert. Gueuler jusqu’à comprendre qu’il était en proie à une terreur absolue et qu’il se mette à zapper comme un fou, trouver un indice du Zorzor dans la vérité de sa télévision. Mais la lucarne pour une fois le trahit et il dut se rabattre sur son Larousse. Hélas, le Larousse étant à la culture ce que la télévision est à la vérité, une approximation, il ne trouva aucune trace non plus du mystérieux pays. Alors il fouilla dans le vieil atlas que lui avait offert sa mère pour ses 16 ans et finit par le trouver par hasard, sous son pouce, quelque part dans le bleu.
« ZORZOR » écrit en majuscule minuscule sous une virgule, un trait courbe dans le bleu de la carte, une chiure de mouche. Paumée. Il n’en dormit pas de la nuit et débarqua à Roissy aussi gracieux qu’un ours dérangé en pleine hibernation. Manqua de mordre l’hôtesse qui bien heureusement ne s’en aperçut pas, et tomba brièvement dans les pommes à l’instant où les turbines se mirent en route, intiment persuadé qu’en plus de se rendre au bout du monde chez les cannibales, il allait d’abord être victime de terroristes cherchant à détourner l’avion sur New York.
Tout au contraire Berthier s’installa confortablement dans son siège, fit du plat à la même hôtesse, qui ne s’en aperçut pas plus, et s’offrit un champagne au frais de la compagnie en rêvant mollement de bimbos sous les palmiers.
Ainsi fait, si deux mêmes individus confrontés à la même inconnue, mais ayant une expérience différente de l’inconnu, sont capables d’en arriver à des équations trop connues et diamétralement opposées. Puisque d’un même point de vue, observant l’identique paysage, nous le voyons toujours différemment. Il n’y avait aucune raison qu’en l’état, Honoré Montcorget et François Berthier perçoivent leurs premiers pas sur la terra incognita de façon moins opposées qui le firent, quand bien même ils découvrirent la même chose, et somme toute, des deux bouts d’une même bêtise.